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La madeleine de Proust (souvenir de la maison de tante Léonie, à Illiers-Combray,

Eure-et-Loir)

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le
drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la
maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, je me ravisai. Elle envoya
chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir
été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement,
accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une
cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même
où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se
passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa
cause. […] D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du
thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où
venait-elle ? Que signifiait-elle ? […]
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de
madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant
l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie
m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite
madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant
souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté
ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents. […]
[Mais] dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que
me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de
découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la
rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant
sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul
j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner,
les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les
chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent
à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là
indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se
différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et
reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M.
Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et
l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et
jardins, de ma tasse de thé.
Beauce - Rabelais

En route pour Paris avec son précepteur Ponocrates, et ses domestiques, Gargantua
chevauche une gigantesque jument offerte à son père par un roi africain. Les voici en Beauce
quelque part au-dessus d’Orléans.

« Il y avait à cet endroit une vaste forêt, de trente-cinq lieues de longueur et de dix-sept
de largeur, ou à peu près. Celle-ci était horriblement riche et féconde en mouches à bœufs et
en frelons, si bien que c'était un vrai coupe-gorge pour les pauvres bêtes de somme, ânes et
chevaux. Mais la jument de Gargantua eut la revanche de tous les outrages qui y avaient été
commis sur les bêtes de son espèce, dont elle vengea l'honneur par un tour auquel les insectes
ne s'attendaient guère. Car dès qu'ils eurent pénétré dans la forêt en question et que les frelons
lui eurent livré l'assaut, elle dégaina sa queue et dans l'escarmouche les émoucha si bien
qu'elle en abattit toute la futaie. A tort, à travers, de çà, de là, par-ci, par-là, en long, en large,
par-dessus, par-dessous, elle abattait les troncs comme un faucheur abat les herbes, de telle
sorte que depuis il n'y eut plus ni bois ni frelons, et que tout le pays fut transformé en champs.
Ce que voyant, Gargantua y prit un bien grand plaisir et, sans davantage s'en vanter, dit à
ses gens : « Je trouve beau ce. » C'est pourquoi, depuis lors, on appelle ce pays la Beauce ».

Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin : et toujours grand chère : jusque au-dessus de Orléans.

Au quel lieu était une ample forêt de la longueur de trente et cinq lieues et de largeur dix et sept ou environ. Icelle était
horriblement fertile et copieuse en mouches bovines et frelons, de sorte que c'était une vraie briganderie pour les pauvres
juments, ânes, et chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea honnêtement tous les outrages en icelle perpétrées sur les
bêtes de son espèce, par un tour, duquel ne se doutaient mie.
Car soudain qu'ils furent entrés en ladite forêt : et que les frelons lui eurent livré l'assaut, elle dégaina sa queue : et si
bien s'escarmouchant, les émoucha, qu'elle en abattit tout le bois, à tort à travers, deçà, delà, par-ci, par-là, de long, de large,
dessus dessous, abattait bois comme un faucheur fait d'herbes, En sorte que depuis n'y eut ne bois ne frelons. Mais fut tout le
pays réduit en campagne.

Quoi voyant Gargantua, y prit plaisir bien grand, sans autrement s'en vanter. Et dit à ses gens. Je trouve beau ce. Dont
fut depuis appelé ce pays la Beauce,
Rabelais. La vie très horrificque du Grand Gargantua père de Pantagruel.
Nohant - George Sand

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j'ai été élevée […]. Le pays est sans
beauté, bien que situé au centre de la Vallée Noire, qui est un vaste et admirable site. […]
Quoi qu'il en soit, il nous plaît et nous l'aimons. […]
Le château, si château il y a (car ce n'est qu'une médiocre maison du temps de Louis
XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place champêtre sans plus de faste qu'une
habitation villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort
dispersés dans la campagne ; mais il s'en trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la
maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre d'accord avec le paysan, qui est aisé,
indépendant, et qui entre chez vous comme chez lui. […]
Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me permettra bien d’en
parler et d’en dire du bien, puisque, par exception, je prétends que le paysan peut être bon
voisin et bon ami), sont d'une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de bonnes
mœurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs
manières, une activité lente mais soutenue, de l'ordre, une propreté extrême, de l'esprit naturel
et de la franchise. […]
Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de tact, de réserve et de politesse que je
n'en ai vu régner toujours parmi ceux qu'on appelle les gens bien élevés.

George Sand. Histoire de ma vie.


Loire - La Fontaine

La Loire est donc une rivière Coteaux riants y sont des deux côtés ;
Arrosant un pays favorisé des cieux, Coteaux, non pas si voisins de la nue
Douce quand il lui plaît, quand il lui plaît si Qu'en Limousin, mais coteaux enchantés,
fière, Belles maisons, beaux parcs et bien plantés,
Qu'à peine arrête-t-on son cours impérieux. Prés verdoyants dont ce pays abonde,
Elle ravagerait mille moissons fertiles, Vignes et bois, tant de diversités
Engloutirait des bourgs, ferait flotter des Qu'on croit d'abord être en un autre monde.
villes,
Détruirait tout en une nuit : Mais le plus bel objet, c'est la Loire sans
Il ne faudrait qu'une journée doute :
Pour lui voir entraîner le fruit On la voit rarement s'écarter de sa route ;
De tout le labeur d'une année, Elle a peu de replis dans son cours mesuré ;
Si le long de ses bords n'était une levée Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en un
Qu'on entretient soigneusement : pré,
Dès lors qu'un endroit se dément, [détériore] C'est la fille d'Amphitrite,
On le rétablit tout-à-l'heure ; C'est elle dont le mérite,
La moindre brèche n'y demeure Le nom, la gloire et les bords
Sans qu'on n'y touche incessamment ; Sont dignes de ces provinces
Et pour cet entretènement, Qu'entre tous leurs plus grands trésors
Unique obstacle à tels ravages, Ont toujours placé nos princes.
Chacun a son département, Elle répand son cristal
Communautés, bourgs, et villages. Avec magnificence ;
Vous croyez bien qu'étant sur ses rivages, Et le jardin de la France
Nos gens et moi nous ne manquâmes pas Méritait un tel canal.
De promener à l'entour notre vue :
J'y rencontrai de si charmants appas La Fontaine. Œuvres Posthumes.
Que j'en ai l'âme encore tout émue.
Les Bords du Cher - Alain-Fournier

Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur la rive où l'on s'arrêta, le coteau
venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies séparées par
des clôtures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la rivière les bords
étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur les plus lointaines on découvrait,
parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on
entendait aboyer la meute du château de Préveranges.

Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits chemins, tantôt hérissés de cailloux
blancs, tantôt remplis de sable, – chemins qu'aux abords de la rivière les sources vives
transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des groseilliers sauvages nous
agrippaient par la manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité des fonds de
ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de
toute la vallée. Au loin sur l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux
rocs, d'un geste lent, tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu !

Alain-Fournier. Le Grand Meaulnes.


Nohant et les Berrichons taciturnes

Nohant est une retraite austère par elle-même, élégante et riante d'aspect […], mais, en
réalité, [plutôt] solitaire, et pour ainsi dire imprégnée de mélancolie.
Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse de rires et de bruit, le fond de l'âme n'en reste pas
moins sérieux, et même frappé d'une espèce de langueur qui tient au climat et au caractère des
hommes et des choses environnantes.
Le Berrichon est lourd. Quand, par exception, il a la tête vive et le sang chaud, il
s'expatrie, irrité de ne pouvoir rien agiter autour de lui ; ou, s'il est condamné à rester chez
nous, il se jette dans le vin et la débauche, mais tristement, à la manière des Anglais, dont le
sang a été mêlé plus qu'on ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris, un Berrichon est déjà
ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite qu'il ne dépassera guère, le Berrichon est
complètement soûl et ira s'abêtissant jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot, le
seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La mauvaise qualité du vin y est pour
beaucoup ; mais, dans l'intempérance avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalité de
ce tempérament mélancolique et flegmatique, qui ne supporte pas l'excitation, et qui s'efforce
de l'éteindre dans l’abrutissement.
En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le désordre réduit les familles à la
misère ou au désespoir, la population est bonne et sage, mais froide et rarement aimable. On
se voit peu. L'agriculture est peu avancée, pénible, patiente et absorbante pour le propriétaire.
[…] L'hospitalité se fait donc rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence du faste […].
J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chéris pas seulement le
charme, j'en subis le poids, et il m'en coûte de le secouer, quand même j'en vois le danger.

George Sand, Histoire de ma vie