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Pierre Sansot : sociologie itinérante d'un être sensible

Article  in  A Contrario. Revue interdisciplinaire de sciences sociales · January 2007

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Alexandre Pollien
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PIERRE SANSOT, SOCIOLOGIE ITINÉRANTE D'UN ÊTRE SENSIBLE

Alexandre Pollien

BSN Press | A contrario

2007/1 - Vol. 5
pages 105 à 117

ISSN 1660-7880
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http://www.cairn.info/revue-a-contrario-2007-1-page-105.htm
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Pour citer cet article :


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Pollien Alexandre, « Pierre Sansot, sociologie itinérante d'un être sensible »,
A contrario, 2007/1 Vol. 5, p. 105-117.
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Notes de lecture }

Pierre Sansot,
sociologie itinérante d’un être sensible
Alexandre Pollien

Le 6 mai 2005 disparaissait le philosophe Pierre Sansot, créateur d’expressions 105


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passées à la postérité (Les Gens de peu) et porte-parole célébré d’une critique épicu-

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rienne de la modernité (Du bon usage de la lenteur). Cette figure de la pensée urbaine
et paysagère française a tracé un chemin hors des sentiers académiques, se jouant de
la répartition des disciplines en faisant œuvre d’épistémologue, de sociologue, d’an-
thropologue, de moraliste et d’écrivain de la vie quotidienne. Pierre Sansot ne s’est
guère soucié de ses galons universitaires, «l’indisciplinarité est sa distinction» 1
a-t-on pu lire à son propos. En s’intéressant moins à la société qu’à ses interstices, il
s’est plu à observer, de livre en livre, «les formes sensibles de la vie sociale». Le jour-
naliste Jérôme Garcin l’avait présenté comme un «phénoménologue bachelardien qui
poussa un jour l’intempérance jusqu’à dénicher, au bistrot, du ‹fondamental> dans
un plat de tripes.» 2

Pierre Sansot a toujours refusé de faire usage d’une caution scientifique, qui sert le
plus souvent à se prémunir commodément contre la «connaissance ordinaire».
Il assumait sans artifice l’implication subjective inhérente à toute analyse de la réalité
sociale. Pratiquant une sociologie d’inspiration phénoménologique, en prise directe
avec le monde, il s’est penché sur les pratiques des acteurs et le sens qu’ils leur
attribuent. La parole comme véhicule du sens et du savoir apparaît comme le point
nodal de cette démarche qui accorde une importance renouvelée au langage, fissurant
du même coup le dogme de l’écriture scientifique comme transcription transparente
de la pensée de l’auteur. Dans les années 70, lorsque Pierre Sansot surgit dans le pay-
sage intellectuel français, la perspective dominante, explicative et critique, porte sur
les dynamiques macrosociologiques. L’approche microsociologique, pourtant seule à
même de circonscrire des objets infimes et singuliers 1
Nicole Lapierre, «Le promeneur
est encore associée à de l’essayisme littéraire, malgré le inspiré», Le Monde, 22.09.2000.

retentissement grandissant des travaux de Richard Hog- 2


Garcin Jérôme, «L’esprit de la
gart, Erving Goffman et Harold Garfinkel. Avec Michel chère», L’Express, 02.03.1995.

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{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

de Certeau, Pierre Sansot s’inscrit comme l’un des représentants français les plus sti-
mulants de cette nouvelle vague qui réinventa la façon de faire de la sociologie.

Concept et langage commun


L’approche de Pierre Sansot en appelle à la subjectivité de l’être engagé, pris et
compris dans le monde. L’interprétation apparaît à la fois comme la méthode et l’objet
privilégiés l’autorisant à saisir la façon dont nous nous approprions notre environne-
ment 3. Les réalités doivent être étudiées telles qu’elles se présentent à nous, avec le lan-
gage qui sert à les désigner, car «les mots dont on les pare viennent, en fait, d’elles» 4.
La description lui paraît «le seul équivalent verbal et théorique possible de ce que les
106 hommes font de leur vie, de leur corps, de leur espace, et comme ce faire est d’origine
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et d’intention sociales, il ne peut être mis entre parenthèses par le sociologue. Il doit

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imaginer (c’est-à-dire restituer avec des images) ce qui n’existe qu’actualisé ou ré-
actualisé.» 5 Du point de vue phénoménologique, la perspective constitue la propriété
essentielle de l’objet, et elle confère au perçu une richesse jamais achevée. En effet, le
perçu est de l’ordre du ceci puis cela, à la différence du concept qui présente à la fois
«les six faces du cube». Par exemple, la ville se donne d’une façon fragmentaire, sur
le mode de la succession: «elle n’aura jamais la transparence d’un concept. Je peux en
faire l’apprentissage et cela signifie alors que ma prise sur elle est meilleure, que
je m’accorde mieux à elle, que je sais comment m’y orienter. Mon perçu deviendra plus
riche et plus donnant; il n’aura pas cédé pour autant la place du concept.» 6 Pour Pierre
Sansot, le métalangage implique une certaine prise sur le monde, qui est réductrice et
introduit une cassure, un décrochage duquel on ne revient jamais:

«En ce qui concerne notre quête du sensible, le décrochage me semble irréparable. Celui
qui, dans la vie quotidienne, use de ces termes, et ce peut être le cas des hommes quel-
conques, s’en exile. J’ai en effet, rencontré des habitants qui, dans leur misère existen-
tielle, parlaient du vide social, du processus de massification. (…) Les hommes du
3
commun en avaient fini avec ce monde, le nôtre, où il y a
Pierre Sansot, Les Gens de peu,
Paris: PUF, 1991, p. 18. tout simplement des voisins gênants qui font du bruit, des
4
chambres ou des cuisines trop petites et un soleil de prin-
Pierre Sansot, Poétique de la
ville, Paris: Payot & Rivages, temps qui incite à ouvrir grand les fenêtres. Ils métalan-
2004, p. 19.
gagent leur domicile (pardon, leur habitat), leurs affec-
5
Pierre Sansot, Les Formes sensi- tions (pardon, leurs dimensions relationnelles).» 7
bles de la vie sociale, Paris: PUF,
1986, p. 28.
Quand Pierre Sansot, à la suite des spécialistes d’urba-
6
Ibid., p. 44.
nisme, remplace «square» par «espace vert», il montre
7
Ibid., p. 117. que la réalité désignée de la sorte ne possède plus la même

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Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

signification, qu’elle est «déréalisée». Refusant l’ambition de scientificité, il va jusqu’à


écrire: «Là c’est la parole dite scientifique qui, non seulement, est nocive mais
inexacte.» 8 Le langage conceptuel oublie la relation effective des hommes et des lieux.
Le milieu environnant est partie prenante de la constitution du moi, il n’est pas un
espace exclusivement fonctionnel et interchangeable. Pierre Sansot prend encore
l’exemple du mot «rue» qui est parfois substitué par l’expression d’«artère» ou celle de
«voie de circulation». Ces formulations ne sont pas neutres, affirmant le primat de la
fonction, «elles impliquent qu’il est conforme à l’ordre social de livrer la rue à la seule
circulation, à une circulation qui en chasserait les hommes» 9. Et lorsque le gouver-
nement s’écrie «nous ne céderons pas devant la rue», note malicieusement Pierre Sansot,
on comprend qu’il «n’est donc pas indifférent d’employer tel ou tel langage» 10. La dif- 107
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ficulté de concilier ses conceptions philosophiques avec le regard empirique, qui se

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veut ordonnant, est résolue par le va-et-vient entre description et analyse réflexive.
Ainsi que le constate Yves Le Pogam, «c’est à la révélation du latent, visée scientifique
propre à l’approche clinique, à laquelle va s’attacher Pierre Sansot, sans rechercher
les antécédents causalistes, mais en tenant compte des transformations de l’analyste
au cours des entretiens» 11. Le fond théorique est toujours articulé au réel sur lequel
il s’appuie, et c’est le style d’écriture qui établit cette alliance difficile entre l’expression
et une norme méthodologique qui lui permet de faire science. Avec Pierre Sansot,
littérature et sociologie ne s’opposent pas et l’écriture contribue à la réussite ou à
l’échec de la tentative.

«Puisqu’il existe dans l’apparaître des formes sensibles de la vie sociale un plus dont le
concept ne peut pas rendre compte, nous devons nous livrer pour le révéler à une pro-
cédure mimétique (…). Nous entendons ne pas nous hisser au 8
Pierre Sansot, Poétique de la
niveau d’un métalangage qui en l’occurrence nous exilerait ville, op. cit., p. 20.

des phénomènes que nous voulons restituer dans leur vivacité 9


Idem.
recommencée – ce qui n’implique pas que nous succombions
10
Ibid., p. 21.
à un langage trop familier et imprégné d’une idéologie
inconsciente. Il doit bien exister une écriture qui ne relève pas 11
Yves Le Pogam, «L’anthropo-
sociologie poétique de Pierre San-
du champ métalangagier et qui ne cède pas aux facilités d’un
sot: les sports et le sensible»,
journalisme rapide.» 12 Corps et Culture, Pierre Sansot et la
poétique du sport, 1995, pp. 102-138.
Disponible sur: http://corpsetcul-
Pierre Sansot est donc de ceux qui disent «rond» plutôt ture.revues.org/document264.ht
ml (mis en ligne le 20 octobre
que «cercle», il parle de «ville», pour répondre aux socio-
2004).
logues qui étudient l’«urbain». Avec la notion de ville,
12 Pierre Sansot, Les Formes sen-
il peut opposer des styles, montrer que chaque cité possède
sibles…, op. cit., p. 9. Voir égale-
une manière d’être qui lui est propre ou qu’il y a plusieurs ment ibid., p. 42.

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{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

façons de s’en emparer, de la connaître. L’écriture constitue autant un moyen de rendre


compte des observations que de les mener. «User de la fiction, répétons-le, c’est pour
nous une manière de nous absenter du monde, de revenir à lui, de redécouvrir des
significations qui avaient échappé à notre premier regard» 13. Les figures de Pierre
Sansot s’apparentent aux idéaux-types wébérien: «Mon cancre est tellement parfait
que personne n’est cancre à ce point; un cancre qui ne serait pas tout à fait cancre, ce
n’est pas intéressant pour comprendre la ‹cancrétude› si j’ose dire. J’aime que les êtres
débordent de leur être, de leur essence, aillent jusqu’au bout (…). Pour insinuer le peu
dicible ou l’inépuisable, je ruse, j’ai recours à des descriptions, des métaphores,
des récits qui, je l’espère, ne sont pas des égarements littéraires.» 14
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Toute l’œuvre de Pierre Sansot est traversée par l’option théorique d’échapper à

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l’opposition de l’être et du paraître, du savoir et du perçu. Elle se tient à égale dis-
tance de l’intellectualisme et de l’empirisme en désignant le sensible comme lieu
d’investigation. Le sensible constitue en effet le point où «se produit la conjonction
la plus élémentaire et la plus énigmatique (la plus admirable) du sens et des sens» 15.
La perspective compréhensive présente l’inconvénient de purger le sens de ce qui
pourrait comporter des empreintes sensorielles, alors que les tenants de l’objecti-
visme, de crainte d’altérer les données sensorielles en les verbalisant, recherchent
vainement des rapports sociaux purs, en deçà de toute déformation symbolique.
Ainsi, pour Pierre Sansot, «la justesse, l’équité ne consiste pas dans une quel-
conque ascèse, mais à donner chance jusqu’à l’hyperbole à tout ce qui nous éveille
ou nous brusque ou nous fait chanceler ou nous attendrit» 16. Le sensible ne se révèle
que par cette capacité singulière à établir une relation
avec le monde, il ne peut se circonscrire à une définition
13
Pierre Sansot, «L’imaginaire: close. Pour décrire, exprimer les principes qui fondent
la capacité d’outrepasser
le monde, il est donc nécessaire de s’y immerger, de par-
le sensible», Sociétés, N° 42, 1993,
p. 417. tager ses valeurs communes pour rendre justice à ceux
14
qui l’habitent. Approcher le monde en sympathie «est
Patrick Kéchichian (entretien
avec Pierre Sansot), «Pierre peut-être le meilleur moyen de le savourer et de le
Sansot en conteur de la tribu»,
connaître sans pour autant l’affadir» 17. L’évocation des
Le Monde, 28.10.1994.
plaisirs ou des malheurs des hommes s’opère en resti-
15
Pierre Sansot, Les Formes
tuant l’émotion qui touche l’observateur. Cette quête
sensibles…, op. cit., p. 5.
empathique des formes sensibles est parfois soutenue par
16
Ibid., p. 6.
les outils «classiques» du métier de sociologue, c’est-
17
François Kasby (entretien avec à-dire des enquêtes sur les modes de vie et les pratiques
Pierre Sansot), «Pierre Sansot:
culturelles qui lui permettent de parfaire cette connais-
invitation à la lenteur», Le Figaro
Littéraire, 08.10.1998. sance de l’apparaître.

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Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

La conaturalité
La démarche de Pierre Sansot, particulièrement explicite dans le cadre de ses
réflexions sur la ville, consiste à descendre, avant que le sujet ne se sépare de son
œuvre, «vers la co-naissance de l’homme et du monde» 18. Il s’agit de restituer «ce
moment fugitif où les choses sont encore chaudes de la présence du désir, de la
détresse humaine, avant que l’humanité ne se soit retirée de ce qu’elle a aimé, désiré,
haï» 19. Ce projet serait impossible si «la présence humaine ne s’était pas déposée sur
les lieux de la ville» 20. Les hommes ont en effet organisé un monde qui regorge de
sens. Le sens de la ville vient de ce qu’elle est «essentiellement donnante» et l’homme
apparaît comme son «révélant» 21. La donation d’un sens se situe au niveau élémentaire
du sensible et elle est induite par une certaine pratique. Le lieu urbain demande à être 109
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parcouru d’une manière déterminée, c’est ainsi qu’«il nous demande de le réactiver et

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que, par là même, il nous modifie» 22. Il y a une connivence entre les hommes et la ville,
qui est désignée par le concept de conaturalité emprunté à Maurice Merleau-Ponty:
«Je suis de la même espèce que le monde, ce qui explique que j’en use avec lui, avec
bienveillance et que j’épouse les rythmes qui sont les siens: c’est cette capacité qui fait
que je ne me sens pas étranger au monde, que j’y collabore, en quelque sorte, en sym-
pathie.» 23 Le principe d’une «entente» réalisée entre le monde et les hommes justifie
l’abandon des modes d’explications causaux reposant sur le parti pris philosophique
d’un schisme entre le sujet et l’objet. La principale difficulté que soulèvent les démarches
faisant usage de facteurs explicatifs consiste à rendre compte du fait que «les citadins
aient pu la connaître par le cœur, la vivre comme on vit et parcourt non pas un corps
étranger, mais son propre corps» 24. La conaturalité de l’homme et de la ville s’avère
double: la ville produit autant qu’elle est produite, elle est 18
Mikel Dufrenne, «Préface», in
Pierre Sansot, Poétique de la ville,
humanisée autant que l’homme est urbanisé, c’est-à-dire
op. cit., p. 13.
que ce dernier est «de la même pâte que la ville» 25. Cepen-
19
Pierre Sansot, Poétique de la
dant, si les habitants sont «exigés» par la ville, il ne s’agit
ville, op. cit., p. 27.
pas de conditionnement, mais de genèse. En affirmant que
20
Idem.
la ville est conaturelle à son habitant, Pierre Sansot signifie
que non seulement elle est une origine pour ses habitants, 21
Ibid., p. 606.
mais constitue aussi une fin: elle est le lieu de leur 22
Ibid., p. 55.
espoir 26. Il souligne ainsi le principe de la création continue,
23
François Kasby (entretien avec
conséquence de la conaturalité, qui est également au fon-
Pierre Sansot), art. cit.
dement de la perspective de l’ethnométhodologie. La pré-
24
Pierre Sansot, Poétique de la
occupation du phénoménologue de l’ordinaire est cette
ville, op. cit., p. 35.
déflagration vitale qui fait revenir chaque matin la ville à
25
Ibid., p. 616.
l’existence. De ce point de vue, les pratiques ordinaires ne
sont pas affectées de l’insignifiance dont on les crédite: 26
Ibid., p. 74.

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{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

«Elles ont pour elles la continuité, ce fond de vie perpétuelle sans lequel notre existence
s’interromprait. Elles accordent nos journées, nos saisons entre elles et ce n’est pas peu
de chose. Elles nous permettent de nous y reconnaître dans un monde qui change et
dans lequel nous nous modifions.» 27

L’accent mis sur les couches populaires possède ainsi une justification méthodolo-
gique. L’individu modeste est plus visiblement lié à son environnement parce que «lui-
même vit à même les choses, il use de sa force, il se cogne aux objets, il est un être qui
évalue, qui grimpe, qui marche. Il valorise plus que d’autres le proche.» 28 Mais Pierre
Sansot se garde bien de croire à une «harmonie universelle» et, comme il l’écrit de
110 façon imagée, «nous nous perpétuons souvent dans l’exil» 29. La rencontre de l’homme
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et du monde est plutôt une forme de coïncidence et c’est le monde qui donne stabilité et

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consistance à l’analyse de Pierre Sansot. Le sens de la démarche, ainsi qualifiée
d’«objectale», prend donc le contre-pied de la «psychosociologie», elle va des lieux à
l’homme. Par exemple, la difficulté d’être n’est pas la même selon l’endroit où elle est
exprimée, si l’on considère son expressivité: «Nous avancerions que l’homme du
bistrot a des soucis, celui du café des problèmes, celui du drugstore se heurte à une
situation névrotique.» 30 Dans un bistrot, un ennui se transforme presque inévita-
blement en souci: on a affaire à des habitués, ce que l’on voulait cacher se manifeste.
Dans le café, les difficultés se problématisent, car «le café favorise ce détachement, ce
recul qui permet d’y voir clair: surtout demeurer seul, ne pas se griser de mots, être
pour l’instant spectateur plutôt qu’acteur» 31. Dans le drugstore, «les confidences ne
sont pas de mise», l’homme «ne reçoit aucune aide» 32.

La créativité de l’ordinaire
Dans son étude sur la culture populaire intitulée Les
27
Pierre Sansot, Les Gens de peu,
Gens de peu, Pierre Sansot utilise cette étrange expression
op. cit., p. 10.
pour se démarquer des classifications sociologiques et
28
Pierre Sansot, Les Formes
signifier qu’il ne s’agit pas d’un objet disciplinairement
sensibles…, op. cit., p. 98.
délimité, une catégorie socioprofessionnelle, une classe
29
Pierre Sansot,
ou fraction de classe sociale, dont on étudierait les pra-
«L’imaginaire…», art. cit., p. 412.
tiques. L’expression «les gens de peu» sert à identifier et à
30
Pierre Sansot, Poétique de la
regrouper des individus qu’une certaine manière de vivre
ville, op. cit., p. 24.
rapproche. Ce déplacement conceptuel a comme consé-
31
Ibid., p. 25.
quence une modification du regard et permet de restituer
32
Ibid., p. 26. des pratiques ordinaires en partant des modes de vie et
33
non des groupes constitués33. Il met l’accent sur l’autonomie
Pierre Sansot, Les Gens de peu,
op. cit., p. 13. relative des pratiques qu’avait déjà tenté d’approcher

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Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

Michel de Certeau, ces tactiques à travers lesquelles les hommes affrontent leur
condition et subvertissent leur quotidien. Loin d’être du côté du manque, les «gens
de peu» retrouvent leur exubérance et leur parole, «leur goût de bonheurs simples
qu’ils sont à même d’inventer» 34. Pour comprendre les pratiques en termes d’autono-
mie, Pierre Sansot a dû effectuer un travail de décentrement par rapport à la posi-
tion analytique et de recentrement pour adopter la position du vécu. Il s’est laissé
habiter par les règles et les enjeux de ces actes, il a dû actualiser les schèmes permet-
tant de rendre compte du réel dans ce qu’il a de plus significatif pour les intéressés.
Il présente la dimension stratégique de l’ordinaire, en montrant les gains de sociabi-
lité, les projets professionnels, résidentiels, matrimoniaux de certains comporte-
ments que la lecture macrostructurelle ne sait pas voir. De ce point de vue, le monde 111
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devient un cadre plus ou moins ouvert à la réalisation des aspirations. Contre les

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a priori déterministes relevant d’une conception universalisante, Pierre Sansot pro-
pose un différentialisme qui, selon Philippe Genestier, court le risque de cautionner
les inégalités en les embellissant 35. Mais, pour Pierre Sansot, renversant la perspec-
tive classique de la sociologie de la domination, le manque ne se trouve pas du côté
des «gens de peu»: «Débarrassés en quelque sorte des soucis d’une carrière et d’un
avenir, ils appréhendaient d’un œil vivace, parfois gourmand, le présent tel qu’il
s’offrait à eux.»36 Par cette entreprise de mise en valeur de certains groupes sociaux,
Pierre Sansot ne cherche pas à dissimuler une empathie honteuse. Cependant,
jamais cette amabilité, pour ainsi dire méthodologique,
ne vient en soustraction des exigences de la réflexion.
S’il hisse l’affect au rang de levier méthodologique, c’est 34
Pierre Sansot,
parce que les hommes et les choses déploient un espace «L’imaginaire…», art. cit., p. 414.
affectif irréductible au langage rationalisé. Il existe des 35
Philippe Genestier, «Misérabi-
zones inertes qui se prêtent à une procédure explicative lisme ou populisme? Une aporie
des sciences sociales», Revue du
et des zones effervescentes qui consentent à une «recréa-
Mauss, N° 4, Vol. 2, 1994, p. 249.
tion mimétique» 37. La sympathie analysée et analysante
36
Pierre Sansot, Les Gens de peu,
n’est donc pas issue d’une intention débordant d’angé-
op. cit., p. 15.
lisme, elle constitue un élément essentiel de son travail
37
Pierre Sansot, Les Formes sensi-
d’extraction du sens: «À une vision en quelque sorte
bles…, op. cit., p. 46.
horizontale, substituons une approche verticale: en l’oc-
38
Pierre Sansot, Du bon usage de la
currence, le degré d’engagement dans ce qui se présente
lenteur, Paris: Payot & Rivages,
à nous.» 38 L’accent mis sur la positivité de la vie sociale 1998, p. 175.

tente de dégager le plaisir que les hommes peuvent 39


Pierre Sansot, Les Gens de peu,
prendre dans des activités simples 39. Un fait social est op. cit., pp. 23-24.

digne d’intérêt pour Pierre Sansot, «dans la mesure où il 40


Pierre Sansot, Les Formes sensi-
affecte ceux qui le vivent» 40. bles…, op. cit., p. 46.

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{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

Pour Pierre Sansot, la démarche ethnologique pèche par son usage méthodologique
de la distance à l’objet guidé par un intérêt théorique 41. Il propose une pratique de
recherche plus proche de la vie quotidienne, une orientation buissonnière qui ne
bloque ni ne suscite artificiellement les émergences. Dans Du bon usage de la lenteur,
il analyse les conditions de possibilité de l’écoute, cette disponibilité de chacun tant au
monde extérieur qu’aux frémissements les plus intimes de son être, qui engage l’atten-
tion portée aux choses quotidiennes et la formation du sens:

«Recevoir, se montrer capable de recevoir, nécessite autant d’initiative et de générosité


que donner, à tel point que les égoïstes, les infirmes de l’échange, ne sauront jamais
112 écouter. Il ne suffit pas qu’ils ouvrent toutes grandes leurs oreilles ou qu’ils cherchent à
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comprendre ce qui leur est dit. Il leur faudrait d’un geste superbe instaurer un vide stel-

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laire dans lequel les mots de l’autre voltigent, papillonnent avant de se loger à leur
aise. De même nous nous effaçons devant les choses pour qu’elles emplissent notre
regard. À la suite de quoi se produit une sorte d’expérience merveilleuse. Une pensée
autre que la mienne prend sens en moi.» 42

L’errance méthodologique permet d’accéder à des transfigurations inattendues.


Le gardien du square prend pour les enfants la forme d’un «père sévère», les habitués
deviennent les membres d’un «club», avec ses règles, ses rites et ses rythmes. Pierre
Sansot retrouve ce que les lieux comportent de culture vive et la manière dont ils
aident à créer de la civilité. Pour lui, «les bricoleurs qui, avant de se mettre au travail,
palpent du regard, comme pour apprivoiser la matière […] ont su ne pas intérioriser
les cadences qui règnent dans la vie professionnelle» 43. Les descriptions de matura-
tion, de lentes recherches d’une forme à travers cent tentatives et renoncements sont
un moyen pour Pierre Sansot de dévoiler le pouvoir d’invention et de création. Et
même dans l’incapacité d’échapper aux déterminations, la lenteur contribue à dévelop-
per un certain sens critique. «La vitesse ne sait pas qu’elle se répète. La lenteur le sait,
elle en éprouve de la confusion et elle se montre circonspecte à l’égard de ce qu’elle
croit avoir trouvé.» 44
41
Ibid., p. 34.
La méthode de l’observateur du quotidien consiste à
42
Pierre Sansot, Du bon usage
capter les apparences, celles qui s’offrent à nos sens, les
de la lenteur, op. cit., p. 45.
changements de ton, d’atmosphère, de rythme, pour
43
François Kasby (entretien avec
connaître et reconnaître les villes, les lieux, les situations
Pierre Sansot), art. cit.
et les histoires dans lesquelles nous vivons. La description
44
Gérard Dupuy (entretien avec
s’attache à révéler ces mille nuances qui semblent relever
Pierre Sansot), «Du temps à
perdre», Libération, 24.09.1998. de l’anecdote et que l’on a habituellement tendance à

a contrario Vol. 5, No 1, 2007


Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

négliger. Mais «tous ces détails constituent la trame de la vie sociale à tel point qu’il n’y a
pas grand-chose à rechercher en dehors d’eux, derrière eux» 45. Car comment reconnaî-
tre un lieu, se demande Pierre Sansot, sinon par ses menus détails ou signes? 46
Il observe les relations entre les personnes, analyse l’interaction entre la mémoire,
le raisonnement pratique, la verbalisation et les gestes qui confèrent du sens aux situa-
tions. Par son attention à la temporalité des manières d’être, la démarche de Pierre
Sansot entreprend de révéler les ethnométhodes, c’est-à-dire l’actualisation des projets
d’existence par des procédures, des activités et des normes. La critique de Pierre Sansot
porte donc sur l’assimilation trompeuse de la vie quotidienne au répétitif. Le monde ne
cesse de se modifier et exige que nous tenions compte de ces changements.
113
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Entre l’individu et le collectif: la trame imaginaire

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Les descriptions de Pierre Sansot sont traversées par une tension: «L’affirmation
d’une singularité en rupture avec des catégories générales de perception et de clas-
sement (CSP, classes sociales, groupes sociaux, etc.), mais d’une singularité justifiée
par son apport à une forme de généralité, d’universalité (‹la condition humaine›).» 47
La prise en compte de la dimension de l’imaginaire concilie ces deux aspects antago-
nistes. En proposant une sociologie de l’expérience et non de l’action, Pierre Sansot ne
ramène pas la réalité sociale à ce qui se trouve immédiatement observable, il dépasse
l’opposition traditionnelle entre holisme et individualisme en reliant l’expérience indi-
viduelle à son substrat collectif, sans pour autant l’y réduire. Sensible et imaginaire
paraissent indissociables: dans la vie quotidienne, les objets sont identifiés par l’image
à la fois présente et invisible qui s’en dégage. L’imaginaire
se déploie dans une poétique car les hommes «se laissent 45
Pierre Sansot, Les Formes sensi-
bles…, op. cit., p. 67.
affecter – pour rien, gratuitement, pour leur seul plaisir
– par ce qui vient les toucher et de surcroît quand ils sont 46
Ibid., p 166.

en nombre, ils entremêlent leurs songes, ils hallucinent 47


Mahmoud Miliani, «Sociolo-
cet univers fantastique qui n’est à aucun d’eux» 48. Cette gies et lien social: des mondes et
leurs figurations», Corps et
attention à l’imaginaire qui s’applique à suivre le mode Culture. Études critiques: quel lien
de la rêverie situe Pierre Sansot dans le sillage de Gaston social? Disponible sur:
http://corpsetculture.revues.org/
Bachelard et de son recours à la rupture par la création document498.html (mis en ligne
d’images transfigurantes 49. Leur proximité intellectuelle le 20 décembre 2004).

réside dans la croyance en la force de création des mots. 48


Pierre Sansot, Les Formes sensi-
Mais cette création n’est pas libre, car «notre› imaginaire bles…, op. cit., p. 40.

prend place à mi-distance du néant et de l’être. Il ne 49


Pierre Sansot, Poétique de la
possède pas un ‹pouvoir d’idéalité› (de négation du réel); ville, op. cit., p. 611.

il n’est pas pour autant englué dans le monde. Il le re- 50


Pierre Sansot,
double.» 50 Le redoublement de l’imaginaire ne constitue «L’imaginaire…», art. cit., p. 413.

Vol. 5, No 1, 2007 a contrario


{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

pas une simple répétition, l’écart qu’il introduit exhausse l’objet, «nous permettant de
le percevoir avec plus de netteté» 51. Par exemple, la ville implique l’émergence de figu-
res essentielles qui expriment la ville comme la prostituée ou le «frigidaire». La néces-
sité d’une poétique vient de ce que les lieux et les trajets ne se donnent pas encore tout
à fait au regard vigilant:

«Il leur faut devenir ce qu’ils sont et, au terme de cette effectuation, ils se distinguent
avec plus de netteté. Les chaises, les assiettes du bistrot, si elles ne retentissent pas lon-
guement, auront, à peu de chose près, la physionomie des chaises ou des assiettes d’un
restaurant ordinaire.» 52
114
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Mais surtout, l’objet se propage hors de ses limites, il qualifie tout l’espace, non

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comme «la partie vaut le tout», mais en tant qu’il constitue la totalité d’une certaine
façon. Ainsi, un meublé «fait lever tous les possibles de crasse, de malpropreté, d’injus-
tice d’une ville» 53. Par le principe de conaturalité, le monde retentit dans les êtres, de
cette façon, le passage du phénoménologique au poétique n’est en rien l’expression
d’une transformation libre du réel. La réduction phénoménologique met de l’ordre dans
une multiplicité qui défie l’énumération, elle «limite» le phénomène, réintroduit de la
normativité en opérant des variations eidétiques, c’est-à-dire de ses fondements essen-
tiels, permettant de dégager un «noyau dur» dans la réalité labile 54. L’amplification,
la «magnificence du social» méthodologiquement construite ne consiste donc pas
«à grossir indûment les phénomènes, à leur attribuer une importance qu’ils n’ont pas
(nous verserions alors dans une vision burlesque du monde) mais à nous plier à leurs
prétentions, à faire retentir en eux ce à quoi ils aspirent et dont ils portent, en creux, la
marque» 55. Ainsi, le mouvement de la phénoménologie de Sansot procède d’une ouver-
ture-limitation, ouverture qui dévoile le monde et limita-
51
Idem.
tion qui le réduit à ses effectuations. L’imaginaire se distin-
52
Pierre Sansot, Poétique de la gue de l’idéologie en ce qu’il ne promeut rien, alors que
ville, op. cit., p. 608.
cette dernière rationalise et multiplie les démonstrations.
53
Idem. L’imaginaire est dès lors sans «pourquoi» 56. Il ne peut pas-
54
ser pour la belle réconciliation symbolique qui cache les
Pierre Sansot, Les Formes sensi-
bles…, op. cit., p. 144. conflits, il montre plutôt que les hommes n’ont jamais été
55
totalement écrasés sous le poids des fatalités sociales:
Pierre Sansot, Poétique de la
ville, op. cit., p. 610. «Nous avons voulu montrer qu’il n’avait pas été possible de
56
leur arracher tout à fait l’appétit de savourer leur ville.» 57
Pierre Sansot,
«L’imaginaire…», art. cit., p. 414.

57
La conception de l’imaginaire de Pierre Sansot diffère de
Pierre Sansot, Poétique de la
ville, op. cit., p. 620. celle de Gilbert Durand en ce qu’elle présente des structures

a contrario Vol. 5, No 1, 2007


Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

qu’on pourrait qualifier de courtes portées. Elle ne recherche pas «des résurgences
archaïques ou de formes archétypales constantes» 58. Les invariants importent peu,
c’est le présent attaché à une culture ancrée dans le concret qui l’emporte pour donner
sens aux actes dans la vie quotidienne. Le symbole est profondément ambivalent et
dynamique, il possède un caractère génératif du fait de son rapport à un monde en
construction permanente. Ce caractère génératif du symbole peut être ramené au
concept d’illusio de Pierre Bourdieu, si l’on écarte son aspect d’opérateur de déforma-
tions et qu’on le saisit dans sa dimension wébérienne de poïétique, de lieu instituant où
se crée le sens lié à une action, où s’investissent les espoirs et les craintes des hommes.
Pierre Bourdieu considère l’illusio à travers la problématique du conflit, son efficace
intégrant la dimension d’opposition, alors que Pierre Sansot analyse l’imaginaire à tra- 115
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vers le thème de l’autonomie des pratiques, son efficace le préservant de toute forme

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de normalisation.

La lecture poétique, bien que faisant appel à la mémoire, s’enracine dans l’environ-
nement social et matériel immédiat des acteurs, dans un présent perpétuant une tradi-
tion culturelle soumise aux changements. La légende qu’il reconstitue remonte à un
passé relativement proche et délimité: «Nous vivons dans une ville qui se situe aux
alentours des années 1920-1940.» 59 Les personnages de Pierre Sansot, le «noctam-
bule», la «prostituée», la «concierge», le «promeneur», marqués par un certain ana-
chronisme, permettent de comprendre ce qui émerge. Cette «nostalgie méthodolo-
gique» est également pratiquée par le biais de la méthode du «vecteur
autobiographique». Dans plusieurs ouvrages (Cahiers d’enfrance, Les pilleurs d’ombres,
Chemins aux vents, Ce qu’il reste), l’autobiographie constitue un levier soutenant l’explo-
ration de la contemporanéité. La durée confère une den-
sité à l’existence, de sorte que «le passé n’est pas quelque
chose qui me retirerait de mon présent pour ronchonner 58
Pierre Sansot, Les Formes sensi-
et le bouder. Il appartient à l’instant que je vis.»60 Pierre bles…, op. cit., p. 95.
Sansot cherche à rendre compte de la «succession à soi» 59
Pierre Sansot, Poétique de la
des hommes, mais aussi des lieux, cette «queue de la ville, op. cit., p. 79.
comète» suggérée par Maurice Merleau-Ponty: 60
Pierre Sansot, Ce qu’il reste,
Paris: Payot & Rivages, 2006,
p. 171.
«Ignorer les moments qu’il a dépassés mais qu’il traîne encore
après lui et où de quelques manières il loge encore, c’est 61
Thierry Paquot (entretien avec
Pierre Sansot), Pierre Sansot,
l’amputer d’une partie de son être. Donc, bien loin de figer une
Université Paris XII, juillet 1996.
réalité, je voudrais restituer son devenir, qui consiste en ces Disponible sur http://www.univ-
paris12.fr/1134758554967/0/
empiétements étonnants du présent et du passé, et, en poin-
fiche_article/. Consulté
tillé, de ce qu’il s’apprête à produire ou à pâtir.» 61 le 15 janvier 2007.

Vol. 5, No 1, 2007 a contrario


{ Notes de lecture Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible

L’accent est mis sur l’alliance entre le «patent» et le «latent», propre à développer
cette dynamique de la vie irréductible à toute détermination. Cette perspective
consiste donc à naviguer entre nostalgie et innovation, les hommes agissant à coups
de mémoire tout autant que sur fond de projets. La dualité entre regret de ce qui n’est
plus et prévision de ce qui sera permet de rendre compte de la «plainte encore vive de
ce qui fut, l’allusion à des êtres, à des manières de faire dont on fut le témoin et qui
contribuent à la sédimentation, à la richesse du présent» 62.

Actualité de Pierre Sansot


Une difficulté soulevée par l’œuvre de Pierre Sansot est d’être difficilement systé-
116 matisable, en témoigne le caractère itinérant de ses ouvrages successifs, ne rebrous-
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sant jamais chemin, n’esquissant qu’en de rares occasions des synthèses. Ce type de

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démarche fait courir à la discipline sociologique le risque, évoqué par Nathalie
Heinich, de «parcellisation de ses objets et de ses lecteurs dans une myriade de micro-
enquêtes, sans qu’aucune problématique commune ne vienne faire consister les acquis
sous une forme partageable» 63. Pierre Sansot refuse la création d’une batterie de
concepts communs, puisque dans sa perspective poétique, les mots n’ont de sens que
dans leur contexte particulier. Mais si l’exigence de cumulativité propre à l’entreprise
scientifique est par principe absente du strict contenu de connaissance qu’il propose,
on pourrait trouver une ambition d’élaboration méthodique dans le développement
d’un savoir-faire, dans ce «tour de main ou plutôt un tour d’écriture dont nous ne pou-
vons pas à l’avance préjuger des résultats» 64. Le souci constamment renouvelé de
décrire de la façon la plus fidèle possible l’expérience vécue débouche sur un affran-
chissement des contraintes académiques insufflant paradoxalement une force de pré-
cision et de conviction à des écrits dont la complexifica-
62
Pierre Sansot et Gabriel Preiss, tion croissante a revêtu des habits de plus en plus
«Pique-niques tout terrain en
dépouillés.
Languedoc», Terrain, N° 12, 1989,
p. 80.

63
Pierre Sansot a souvent été une caution pratique rapi-
Nathalie Heinich, «Vers une
science sociale de l’expérience», dement reléguée après avoir été citée – par exemple son
Revue du Mauss, N° 28, Vol. 2,
expression «les gens de peu» – dans des travaux dont les
2006, p. 408.
options théoriques n’entretiennent que peu de rapport
64
Pierre Sansot, Les Formes sensi-
avec cette phénoménologie radicale du quotidien. À côté
bles…, op. cit., p. 52.
de son influence considérable dans le champ de la
65
Pour sa dénonciation de l’idéo-
réflexion urbaine 65, Pierre Sansot a contribué, par son
logie techniciste des experts et
des élites, voir par exemple Rémi analyse de la capacité critique de l’acteur, à développer des
Lefebvre, «Être maire à Roubaix.
nouvelles perspectives sur la ritualité 66. Enfin, ses études
La prise de rôle d’un héritier?»,
Politix, Vol. 10, N° 38, 1997, p. 84. sur le sport, le cyclisme, le rugby et le tennis en font une

a contrario Vol. 5, No 1, 2007


Pierre Sansot, sociologie itinérante d’un être sensible Notes de lecture }

référence incontournable dès lors que l’on désire rendre compte de l’effervescence des
stades ou de l’émotion du pratiquant 67. Mais, au-delà de ces contributions ponctuelles
pour les sciences de la société, ne doit-on pas surtout retenir de Pierre Sansot ce vœu
d’un chercheur mû par l’ambition de restituer l’univers social sans le trahir:
«Puissions-nous ne pas avoir été trop indignes de lui, avoir su le re-présenter dans sa
diversité, avoir rendu à nouveau présent, aussi présent que lors de la première mêlée,
ce qui nous a crucifiés ignominieusement, superbement, délicatement, jubilatoire-
ment, aux quatre coins du monde, aux mille lieux de nos dérives. » 68 a

117
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66
(Note de la p. 116.) Par exemple
l’idée d’attention distraite ou
«latéralité» illustrée par Albert
Piette, «Implication paradoxale,
mode mineur et religiosités sécu-
lières», Archives
des sciences sociales des religions,
Vol. 81, N° 8, 1993, p. 72.

67
Voir par exemple la revue
Corps et Culture:
http://corpsetculture.revues.org/

68
Pierre Sansot, Les Formes
sensibles…, op. cit., p. 212.

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