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Université Pierre et Marie Curie Master de Mathématiques

Cours introductif de M2
Algèbres de Lie semi-simples et leurs
représentations

Jean-François Dat

2013-2014

Résumé
Dans ce cours, on étudie la structure des algèbres de Lie et de leurs représentations
linéaires, principalement sur un corps algébriquement clos de caractéristique nulle.
On sera amené à la jolie combinatoire des systèmes de racines.

Table des matières

1 Algèbres de Lie et Groupes de Lie 2


1.1 Algèbres de Lie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
1.2 Groupes de Lie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.3 L'algèbre de Lie d'un groupe de Lie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8

2 Algèbres de Lie : généralités 12


2.1 Modules et représentations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
2.2 Algèbre enveloppante d'une algèbre de Lie . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
2.3 Forme de Killing. Opérateurs de Casimir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24
2.4 Algèbres de Lie nilpotentes et résolubles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
2.5 Algèbres de Lie semi-simples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31

3 Structure des algèbres de Lie semi-simples 35


3.1 Sous-algèbres de Cartan et racines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
3.2 Systèmes de racines abstraits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
3.3 Classication des algèbres de Lie semi-simples . . . . . . . . . . . . . . . . 52
3.4 Classication des systèmes de racines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54

4 Représentations des algèbres de Lie semi-simples 60


4.1 Modules de plus haut poids . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
4.2 Classication des modules simples de dimension nie . . . . . . . . . . . . 63

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1 Algèbres de Lie et Groupes de Lie

Dans ce chapitre, nous commençons par les dénitions de base des algèbres de Lie,
puis nous justions ces dénitions en expliquant comment elles proviennent de la notion
naturelle de groupe de Lie.

1.1 Algèbres de Lie

Soit K un corps commutatif.

1.1.1 Définition. Une K -algèbre de Lie est un K -ev L muni d'une application K-
bilinéaire
[, ]: L×L → L
(X, Y ) 7→ [X, Y ]
appelée crochet de Lie et satisfaisant les deux axiomes :

i) [X, X] = 0 pour tout X ∈L (ce qui équivaut à [X, Y ] = −[Y, X] pour tous X, Y si
car(K) 6= 2).
ii) [X, [Y, Z]] + [Y, [Z, X]] + [Z, [X, Y ]] = 0 pour tous X, Y, Z ∈ L. (identité de Jacobi)

Remarque.  Le rôle du second axiome est le même que celui de l'axiome d'associativité
dans la dénition des algèbres associatives.

Exemple.  Tout K -ev muni du crochet nul !

Voici quelques exemples moins triviaux.

1.1.2 Algèbre de Lie sous-jacente à une algèbre associative. Si A est une K -algèbre
associative, alors [x, y] := xy − yx dénit un crochet de Lie sur A (exercice). L'exemple
le plus important ici est l'algèbre A = EndK (V ) des endomorphismes K -linéaires d'un
K -espace V . Lorsque V est de dimension nie, tout choix de base fournit un
vectoriel
isomorphisme avec Mn (K). Pour une raison qui apparaitra plus tard, on note l'algèbre de
Lie ainsi obtenue gln (K), resp. gl(V ).

1.1.3 Soit A une K -algèbre associative. Une dérivation ∂


Dérivations d'une algèbre.
de A est un endomorphisme du K -espace vectoriel sous-jacent à A vériant la formule
de Leibniz : ∂(ab) = (∂a)b + a(∂b). L'ensemble Der(A) des dérivations de A est un sous-
0 0
espace vectoriel de EndK(A). Le composé ∂ ◦∂ de deux dérivations ∂, ∂ n'est en général pas
une dérivation (autrement dit, Der(A) n'est pas une sous-algèbre de l'algèbre associative
0 0 0
EndK (A)), mais [∂, ∂ ] := ∂ ◦ ∂ − ∂ ◦ ∂ est encore une dérivation de A (exercice !). Ainsi,
Der(A) est une sous-algèbre de Lie de l'algèbre de Lie gl(A).
Exemple.  Soit M une variété lisse (i.e. diérentiable de classe C ∞, aussi appelée
smooth manifold en anglais). On rappelle, cf tout cours de géo di de base, qu'un champ
de vecteurs est une section lisse ξ : M −→ T M du bré tangent de M (intuitivement, la

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donnée pour tout x∈M d'un vecteur ξ(x) tangent à M x et dépendant de manière C ∞
en

de x). Un tel champ de vecteurs dénit une dérivation de l'algèbre C (M, R) des fonctions
lisses sur M qui envoie une fonction f sur la fonction x 7→ dx f (ξ(x)). On montre par

un calcul local que l'application V(M ) −→ Der(C (M, R)) ainsi obtenue est bijective.
Il s'ensuit que le R-espace vectoriel (de dimension innie) V(M ) de tous les champs de
vecteurs sur M est muni d'une structure de R-algèbre de Lie.

De même, on dénit une dérivation d'une K -algèbre de Lie L comme un élément ∂ de


EndK (L) vériant ∂([X, Y ]) = [∂X, Y ] + [X, ∂Y ]. Ici encore, le sous-K -ev Der(L) n'est pas
stable par produit (composition) mais est stable par crochet. C'est donc une sous-algèbre
de Lie de l'algèbre de Lie gl(L)
Exemple.  Voici un exemple très important de dérivation d'une algèbre de Lie. Pour
Z ∈ L, notons
adZ : L → L
.
X 7→ adZ (X) := [Z, X]
Compte tenu de l'antisymétrie du crochet, l'identité de Jacobi nous dit exactement que
adZ est une dérivation de L.

1.1.4 Définition. Un morphisme d'algèbres de Lie est une application K -linéaire


f : L −→ L qui commute au crochet, ie ∀X, Y ∈ L, f ([X, Y ]) = [f (X), f (Y )].
Exemple.  La trace tr : gl(V ) −→ K est un morphisme d'algèbres de Lie. (Sur K on
met l'unique crochet de Lie possible, à savoir le crochet nul).

Cas particulier remarquable : représentations. Un morphisme d'algèbres de Lie r : L −→


gln (K) est appelé représentation matricielle de L. Plus intrinsèquement, si V est un K -ev,
un morphisme d'algèbres de Lie r : L −→ gl(V ) est appelé représentation linéaire de L.
On dit alors que V est l'espace de la représentation r . Voici un exemple très important.

1.1.5 Représentation adjointe d'une algèbre de Lie. L'identité de Jacobi montre que
l'application
ad : L → gl(L)
Z 7→ adZ
est un morphisme d'algèbres de Lie. On l'appelle représentation adjointe de L. Comme on
l'a vu plus haut, son image est contenue dans la sous-algèbre de Lie des dérivations de L;
on a donc ad(L) ⊂ Der(L) ⊂ EndK (L).

1.2 Groupes de Lie

1.2.1 Définition. Un groupe de Lie est une variété lisse G munie d'une loi de
groupe lissem : G × G −→ G, (x, y) 7→ xy dont l'application passage à l'inverse i :
G −→ G, x 7→ x−1 est aussi lisse.

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Exemples : tout groupe discret (disons dénombrable), le groupe additif (R, +), le groupe
× × 1
multiplicatif (R , ·), son analogue complexe (C , ·), et le cercle unité (S , ·).

1.2.2 Groupes généraux linéaires. Ce sont en quelque sorte les exemples fondamentaux
de groupes de Lie. Nous les rencontrerons sous deux formes.
2
Forme matricielle. G = GLn (R), muni de la structure C ∞ d'ouvert de Mn (R) ' Rn .

La multiplication (A, B) 7→ AB est polynômiale en les entrées de A et B , donc C .
−1
L'application inverse A 7→ A = det A com(A) est analytique, donc en particulier C ∞ .
1

Forme intrinsèque. Si V est un R-espace vectoriel de dimension nie, GL(V ) := AutR (V ).



Bien sûr, si n est la dimension de V , un choix de base de V fournit une bijection GL(V ) −→
GLn (R) qui est un isomorphisme de groupes de Lie au sens de la dénition suivante.
De même, GLn (C) est naturellement un groupe de Lie, et si V est un C-espace vectoriel,
alors GL(V ) := AutC (V ) est un groupe de Lie.

1.2.3 Définition. Un morphisme de groupes de Lie (parfois on dira simplement


ϕ
morphisme lisse) est une application G −→ G0 qui est lisse et commute aux lois de groupe.
Exemples.
 Le déterminant det : GLn (R) −→ R× .
exp
 L'exponentielle (R, +) −→ (R× >0 , ·) est un isomorphisme d'inverse le log.
 L'enroulement de la droite sur le cercle : θ ∈ (R, +) 7→ exp(2iπθ) ∈ S 1 est un
diéomorphisme local surjectif.
 Les enroulements d'une droite sur le tore : θ ∈ (R, +) 7→ (exp(2iπθ), exp(2iπθα)) ∈
S 1 × S 1 . Si α ∈ R \ Q, c'est une immersion injective, mais pas un plongement car
l'image est dense.

Cas particuliers remarquables.


 Les morphismes λ : (R, +) −→ G sont appelés (abusivement) sous-groupes à 1
paramètre.
 Un morphisme du type ρ : G −→ GL(V ) est appelé représentation (linéaire) de G
sur V. L'espace V est aussi appelé espace sous-jacent à la représentation ρ.

1.2.4 Variante holomorphe. Un groupe de Lie complexe est une variété complexe mu-
nie d'une structure de groupe telle que la multiplication et l'inverse sont holomorphes. Un
morphisme de groupe de Lie complexe est un morphisme de groupe holomorphe. Par ex-
×
emple, GLn (C) est un groupe de Lie complexe et l'exponentielle (C, +) −→ (C , .). est un
morphisme holomorphe.

1.2.5 Variante algébrique. Soit K


un corps algébriquement clos, un groupe algébrique
n
ane sur K est un sous-ensemble d'un K déni par des équations polynomiales et muni
d'une structure de groupe dont le produit et l'inverse sont des polynômes en les coordon-
nées. Par exemple GLn (K) est un groupe algébrique sur K . Par contre il n'y a généralement
pas d'analogue algébrique de l'exponentielle.

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1.2.6 Définition. Un sous-groupe de Lie H d'un groupe de Lie G est une sous-
variété qui est aussi un sous-groupe. De manière équivalente, l'injection H ,→ G est un
plongement de groupes de Lie.

Exemples.
 H = Z dans G = R.
 H = S 1 dans G = C× .
Puisqu'il est sous-variété, un sous-groupe de Lie est localement fermé. En utilisant
l'action de translation, il est facile de prouver qu'il est en fait fermé. Le théorème suivant
donne une réciproque assez spectaculaire, qui est source de nombreux exemples.

1.2.7 Théorème. (Cartan, Von-Neumann) Tout sous-groupe fermé H d'un groupe


de Lie G est un sous-groupe de Lie. Plus précisément, il existe une structure de groupe de
Lie sur H (nécessairement unique) qui fait de H une sous-variété de G.

Nous renvoyons aux notes [GALM2] pour une preuve. L'intérêt pratique de ce théorème
est qu'il devient facile de produire plein de nouveaux exemples de groupes de Lie. La
situation suivante est notamment féconde : supposons que G agisse de manière lisse sur
une variété lisse M (i.e. que l'action G × M −→ M soit lisse). Alors le xateur Gm d'un
point m∈M est fermé, donc est un groupe de Lie.
En particulier, tous les groupes classiques sont des groupes de Lie. Comme ce sont les
exemples les plus intéressants, nous en rappelons la liste ci-dessous. La lettre K désigne
indiéremment les corps R et C, et V désigne un K -espace vectoriel de dimension nie n.

1.2.8 Groupes spéciaux linéaires. Le déterminant GL(V ) −→ GL1 (K) étant un ho-
momorphisme continu de groupes topologiques, son noyau SL(V ) est fermé donc un sous-
groupe de Lie. On l'appelle groupe spécial linéaire de V. Un choix de base de V l'identie
à SLn (K).

Exercice.  Le centre de SLn (K) est formé des homothéties de déterminant 1, donc il

est isomorphe au groupe µn (K) des racines n-ièmes de l'unité dans K (d'ordre n si K = C,
d'ordre 1 ou 2 si K = R).

1.2.9 Notons SymK (V ) le K -espace vectoriel des formes K -


Groupes orthogonaux.
bilinéaires symétriques Φ : V × V −→ K . On a une action linéaire, donc continue, de
−1
GL(V ) sur SymK (V ), donnée par gΦ(v, w) := Φ(g v, g −1 w). Le stabilisateur de Φ pour
cette action est donc fermé dans GL(V ), donc un sous-groupe de Lie. On le note

O(Φ) := {g ∈ GL(V ), Φ(gv, gw) = Φ(v, w), ∀v, w ∈ V }.

Si Φ est non-dégénérée, on l'appelle groupe orthogonal de Φ.


Rappelons que deux formes quadratiques sont équivalentes si elles appartiennent à
la même orbite sous GL(V ). Il s'ensuit que leurs groupes orthogonaux sont conjugués
dans GL(V ), et en particulier isomorphes. Lorsque K = C, on sait que toutes les formes

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quadratiques sont équivalentes, de sorte que O(Φ) est isomorphe au groupe orthogonal
complexe usuel
O(n, C) = {M ∈ Mn (C), t M M = In }.
Lorsque K = R, le théorème de Sylvester arme l'existence d'un entier p6n et d'une
base e1 , · · · , en dans laquelle
p
n n
! n
X X X X
Φ xi e i , yi ei = xi y i − xi y i .
i=1 i=1 i=1 i=p+1

Le couple d'entiers (p, q := n − p) s'appelle la signature de Φ. Ainsi O(Φ) est isomorphe


au groupe matriciel

O(p, q) := M ∈ Mp+q (R), t M .Dp,q .M = Dp,q




où Dp,q = D(1, · · · , 1, −1, · · · , −1) est la matrice diagonale où 1 est répété p fois et −1 l'est
q fois. Pour p = n et p = 0, on retrouve le groupe orthogonal euclidien O(n, 0) = O(n) qui,
comme on le sait bien, est compact. Les autres groupes orthogonaux ne sont pas compacts.
On a O(p, q) = O(q, p) et on montre que les O(p, q) pour q 6 p sont deux à deux non
isomorphes.

Exemple.  Pour la forme xx0 + yy 0 + zz 0 − tt0 sur l'espace-temps R4 , on obtient ainsi


le groupe de Lorentz O(3, 1) qui intervient dans la théorie de la relativité générale.

Par ailleurs, on dénit les groupes spéciaux orthogonaux par

SO(p, q) := O(p, q) ∩ SLp+q (R).

1.2.10 Groupes unitaires. K = C. Notons Herm(V ) le R-espace vectoriel des formes


Ici
hermitiennes Ψ : V × V −→ C. On a une action linéaire, donc continue, de GL(V ) sur
Herm(V ), donnée par gΨ(v, w) := Ψ(g −1 v, g −1 w). Le stabilisateur de Ψ pour cette action
est donc fermé dans GL(V ), donc un sous-groupe de Lie. On le note

U(Ψ) := {g ∈ GL(V /C), Ψ(gv, gw) = Ψ(v, w), ∀v, w ∈ V }.


Si Ψ est non-dégénérée, on l'appelle groupe unitaire de Ψ.
Comme dans le cas symétrique, deux formes hermitiennes sont équivalentes si elles sont
dans la même orbite sous GL(V ). Dans ce cas, leurs groupes unitaires sont isomorphes et
même conjugués. Ici aussi, les formes hermitiennes sont classiées par leur signature : le
théorème de Sylvester arme l'existence d'un entier p6n et d'une base e1 , · · · , en dans
laquelle
p
n n
! n
X X X X
Ψ xi e i , yi ei = xi y i − xi y i .
i=1 i=1 i=1 i=p+1

Ainsi, posant q = n − p, le groupe topologique U(Ψ) est isomorphe au groupe matriciel

U(p, q) := M ∈ Mp+q (C), t M .Dp,q .M = Dp,q




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Pour pq = 0, on retrouve le groupe unitaire habituel U(n, 0) = U(n) qui, comme on le sait,
est compact. Les autres groupes unitaires ne sont pas compacts. On a U(p, q) = U(q, p) et
on montre que les U(p, q) pour q 6 p sont deux à deux non isomorphes.

Remarque.  Les groupes U(1, n − 1) jouent un rôle prépondérant dans des problèmes
actuels de théorie des nombres.

De même que précédemment, on a le groupe spécial unitaire

SU(p, q) := U(p, q) ∩ SLp+q (C).

Exercice.  Déterminer les centres de U(n), SU(n), O(n), SO(n).

1.2.11 Groupes symplectiques. À nouveau, K


R ou C. Notons AltK (V ) le
désigne
K -espace vectoriel des formes K -bilinéaires alternées ψ : V × V −→ K . On a une action
−1
linéaire, donc continue, de GL(V ) sur AltK (V ), donnée par gψ(v, w) := ψ(g v, g −1 w). Le
stabilisateur de ψ pour cette action est donc fermé dans GL(V ), donc un sous-groupe de
Lie. On le note

Sp(ψ) := {g ∈ GL(V ), ψ(gv, gw) = ψ(v, w), ∀v, w ∈ V }.

Si ψ est non-dégénérée (on parle alors de forme symplectique ), on l'appelle groupe symplec-
tique de ψ . La dimension de V est alors nécessairement paire, et on change la notation en
dimK (V ) = 2n. Comme plus haut, ce groupe ne dépend, à isomorphisme près, que de la
classe d'équivalence de ψ . Or, on sait que toutes les formes symplectiques sont équivalentes.
En particulier, il existe une base e1 , · · · , e2n de V dans laquelle on a

n n
! n
X X X
ψ xi ei , yi ei = (xi yn+i − xn+i yi ).
i=1 i=1 i=1

En d'autres
 termes,
 la matrice de ψ dans cette base est la matrice antisymétrique J =
0n In
J2n = . On voit alors que Sp(ψ) est isomorphe au groupe symplectique
−In 0n

Sp2n (K) = {M ∈ GL2n (K), t M JM = J}.

Ainsi,Sp2 (K) = SL2 (K). Plus généralement, on démontre que le déterminant d'une matrice
symplectique vaut toujours 1, de sorte que pour tout n, Sp2n (K) est un sous-groupe fermé,
non compact, de SL2n (K).

Exercice.  Montrer que la partie réelle (resp. imaginaire) d'une forme hermitienne sur
un espace vectoriel V /C est une forme R-bilinéaire
symétrique (resp. alternée) sur le R-
−1
espace vectoriel sous-jacent Ṽ . En déduire que dans GLn (C) ' {P ∈ GL2n (R), P J2n P =
J2n } ⊂ GL2n (R), on a U(n) = O(2n) ∩ Sp2n (R).

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1.2.12 Importance des groupes classiques. Ils interviennent dans des domaines assez
variés.

Géométrie. C'est leur domaine de prédilection. Ces groupes sont souvent des groupes
de symétries d'espaces remarquables (sphères, hyperboloïdes...), et en tant que tels sont
des modèles pour des géométries non-euclidiennes.

Théorie des Nombres. Voilà une application un peu plus surprenante, mais depuis une
centaine d'années, on étudie des espaces de fonctions, formes diérentielles etc sur des
espaces de la forme G(Z)\G(R)/K où G est un groupe classique réel et K un sous-
groupe compact maximal de G. Par exemple pour G = GL1 , on obtient les fonctions
trigonométriques, pour G = GL2 les formes modulaires, pour G général on parle de formes
automorphes. Ces objets interviennent de manière cruciale dans la preuve du théorème de
Fermat, par exemple.

Physique.
 Le groupe de Lorentz de la relativité générale est O(1, 3). C'est le groupe associé à
la géométrie de l'espace-temps.
 Certaines particules élémentaires sont classiées par des représentations irréductibles
de SU(3).
 Les niveaux d'énergie d'un atome d'hydrogène sont donnés par les valeurs propres
2
du Laplacien sphérique sur la sphère S , que l'on calculera plus tard en utilisant la
∞ 2
décomposition spectrale de C (S ) sous l'action de SO3 (R).

Remarque.  Les groupes SLn (C), Sp2n (C) et On (C) sont des groupes de Lie complexes,
et même algébriques. Le groupe U(n) n'est pas un groupe de Lie complexe (mais il est déni
par des applications polynomiales sur R).

1.3 L'algèbre de Lie d'un groupe de Lie

Il y a plusieurs manières de munir l'espace tangent Te G d'un groupe de Lie en son


élément neutre d'une structure de R-algèbre de Lie.

1.3.1 Via les champs de vecteurs invariants à gauche. C'est probablement la plus
rapide. L'idée est que tout vecteur tangent en e dénit, grâce à l'action de translation à
gauche, un champ de vecteurs invariant à gauche, et que cette construction est bijective.
Formellement, faisons agir G sur lui-même par translations à gauche, en notant Lg (x) = gx.
Ceci induit une action sur le bré tangent T G, compatible à la projection π , et que nous
t
noterons (g, θ) 7→ Lg (θ). L'application

T G → G × Te G
θ 7→ (π(θ), Ltπ−1 (θ) (θ))
est un diéomorphisme compatible aux projections sur G, dont l'inverse est donné par

G × Te G → T G
.
(g, X) 7→ (g, de Lg (X))

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Le bré tangent de G est donc parallélisable. Soit alors X ∈ Lie(G) := Te G. On peut


donc lui associer un champ de vecteurs invariant à gauche (ie tel que ξ(gh) = dh (Lg )(ξ(h))
pour tous h, g ∈ G) ξX par la formule :

∀g ∈ G, ξX (g) := de Lg (X).

Soit V(G) le R-espace vectoriel des champs de vecteurs sur V(G)L le sous-espace
G et
des champs invariants à gauche. On voit clairement que l'application X 7→ ξX est un

isomorphisme R-linéaire Te G −→ V(G)L dont l'inverse est ξ 7→ ξ(e). Maintenant, la
dérivation associée à un champ de vecteurs invariant à gauche est aussi invariante à gauche,
et un calcul montre que le crochet de deux dérivations invariantes à gauche est encore
invariante à gauche. Cela dénit un crochet de Lie sur Te G.

1.3.2 Par diérentiation de la représentation adjointe de G. Pour un élément x ∈ G,


on note
Intx : G → G
et Adx := de (Intx ) : Te G −→ Te G.
y 7→ xyx−1
Puisque Intx ◦ Intx0 = Intxx0 , on a aussi Adx ◦ Adx0 = Adxx0 , si bien que Adx est inversible
et que l'application
Ad : G → GL(Te G)
x 7→ Adx
est un homomorphisme de groupes. Comme l'application G × G −→ G, (x, y) 7→ xyx−1 est
lisse, l'application obtenue par diérentiation G × Te G −→ Te G, (x, Y ) 7→ Adx (Y ) est lisse
aussi, et par conséquent le morphisme Ad est lisse. On l'appelle représentation adjointe de
G. Son espace sous-jacent est donc l'espace tangent en e.
Comme GL(Te G) est un ouvert du R-espace vectoriel EndR (Te G), on peut identier
ce dernier à l'espace tangent en tout point de GL(Te G) et en particulier au point e. En
diérentiant Ad au point e on obtient alors une application R-linéaire

ad := de Ad : Te G → EndR (Te G)
.
X 7→ adX

Il ne reste plus qu'à dénir le crochet par :

[X, Y ] := adX (Y ), pour X, Y ∈ Te G.

Par construction, c'est bien une application bilinéaire L × L −→ L. Pour la vérication


des axiomes i) et ii) des crochets de Lie, on renvoie à [GALM2] 1.5.4 et 1.5.6. Et pour la
vérication que ce crochet coïncide avec le précédent, voir [GALM2] 1.8.4.

Propriétés. 

i) tout morphisme de groupes de Lie ϕ : G −→ G0 induit un morphisme d'algèbres de


Lie dϕ : Lie(G) −→ Lie(G) par dérivation en l'élément neutre.

ii) Lie(G × G0 ) = Lie(G) × Lie(G0 ) (clair).

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iii) Lie(G) = Lie(G0 ) (composante connexe contenant e).


Exemples.  i) L'algèbre de Lie d'un groupe discret est nulle.

ii) Lie(R) = Lie(R× ) = Lie(S 1 ) = R (muni du crochet nul). Plus généralement, le


crochet de Lie d'un groupe de Lie abélien est nul.

iii) Lie(GLn (R)) = gln (R) (cf notation plus haut) et la représentation adjointe est donnée
par la conjugaison. En eet, l'espace tangent en In s'identie à Mn (R). Soient x, y ∈
−1
GLn (R) et supposons y = In + Y avec ||Y || < 1. L'égalité xyx = In + xY x−1
montre que Adx est la conjugaison par x sur Mn (R). Supposons x = In + X avec
||X|| < 1. On a alors Adx (Y ) = (In + X)Y (In − X) + o(X) = Y + [X, Y ] + o(X), ce
qui montre que adX (Y ) = [X, Y ].
iv) Plus intrinsèquement, Lie(GL(V )) = gl(V ).
Exercice.  Montrer que la diérentielle du déterminant det : GLn (R) −→ R× est la
trace tr : gln (R) −→ R.

1.3.3 L'exponentielle. La théorie des équations diérentielles sur une variété lisse
montre qu'il existe une unique application

expG : Lie(G) −→ G

telle que pour toutX , l'application t ∈ R 7→ expG (tX) soit un sous-groupe à un paramètre
de G dont la diérentielle en 0 est X . Concrètement, ce sous-groupe à un paramètre est la
courbe intégrale au champ de vecteurs ξX passant par e, ou autrement dit, expG (X) est la
valeur au temps t = 1 et au point e ∈ G du ot du champs de vecteurs ξX , cf [GALM2],
1.7.

Exemple.  Pour G = GLn (R), expG est tout simplement l'exponentielle usuelle dénie
Xn
P
par exp(X) = n∈N n! pour X ∈ gln (R).
L'unicité de l'exponentielle implique que si ϕ : G −→ G0 est un morphisme lisse, on a

expG0 ◦ dϕ = ϕ ◦ expG .

En particulier, l'exponentielle d'un sous-groupe de Lie est la restriction de celle du groupe


ambiant.
La très forte interaction entre un groupe de Lie et son algèbre de Lie provient de la
propriété suivante, qui découle aussi de la théorie des équations diérentielles dépendant
d'un paramètre (ou peut se voir directement dans le cas de GLn (R) :

l'application expG est lisse et réalise un diéomorphisme d'un voisinage de 0 dans Lie(G)
sur un voisinage de e dans G. De plus, l'image de expG engendre la composante connexe
G0 de G qui contient e.

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1.3.4 Algèbres de Lie classiques. Le théorème de Cartan-Von Neumann nous dit qu'un
sous-groupe fermé H d'un groupe de Lie G est une sous-variété. C'est donc un groupe de
Lie et son algèbre de Lie Lie(H) est une sous-algèbre de Lie de Lie(G), i.e. son crochet
est induit par celui de Lie(G). Par ailleurs, l'exponentielle nous fournit la caractérisation
suivante de Lie(H) en tant que sous-ensemble de Lie(G) :

Lie(H) = {X ∈ Lie(G), ∀t ∈ R, expG (tX) ∈ H}.

En appliquant cela à G = GLn (R) ou GL(V ), on peut calculer les algèbres de Lie des
groupes classiques.
Par exemple, l'égalité exp(tr(u)) = det(exp(u)) montre que

sl(V ) := Lie(SL(V )) = {u ∈ gl(V ), tr(u) = 0}.

Remarquons que c'est toujours un K -sev (pas seulement un R-sev). En termes matriciels,
cela donne

i) sln (R) = {X ∈ gln (R), tr(X) = 0} (matrices de trace nulle). Sa dimension est n2 − 1.
ii) sln (C) = {X ∈ gln (C), tr(X) = 0}. Sa dimension réelle est 2n2 − 2.
Par ailleurs, supposons G = {g ∈ GL(V ), Ψ(gv, gw), ∀v, w ∈ V } déni par une forme
bilinéaire non dégénérée Ψ (qu'elle soit symétrique, alternée ou hermitienne). En d'autres
∗ ∗
termes, si g désigne l'adjoint de g pour Ψ, on a G = {g ∈ GL(V ), gg = idV }. Comme
exp(u)∗ = exp(u∗ ) (par passage à la limite), on constate que

g = {u ∈ gl(V ), u + u∗ = 0}.

Notons d'ailleurs que c'est toujours un K -espace vectoriel, sauf dans le cas unitaire, où
K=C mais g n'est qu'un R-espace vectoriel. En termes matriciels, cela donne :

iii) son (R) = Lie(O(n)) = Lie(SO(n)) = {X ∈ gln (R), X + t X = 0} est l'ensemble des
matrices antisymétriques. Sa dimension est n(n − 1)/2.

iv) son (C) = Lie(O(n, C)) = {X ∈ gln (C), X + t X = 0}. Sa dimension réelle est n(n−1).
v) un = Lie(U(n)) = {X ∈ gln (C), X + t X = 0}. Par exemple, u1 = iR ⊂ gl1 (C) = C.
2
Sa dimension est n .

vi) sun = Lie(SU(n)) = un ∩ sln (C). Sa dimension est n2 − 1.


vii) sp2n (K) = Lie(Sp2n (K)) = {X ∈ gl2n (K), t XJ2n + J2n X = 0}. Pour calculer la
t
dimension on remarque que XJ2n + J2n X = 0 ⇔ (J2n X symétrique). On trouve que
la dimension réelle est n(n + 1)/2 si K = R et n(n + 1) si K = C.

Remarque.  Les équations dénissant sln , son et sp2n font sens sur n'importe quel corps
K, nous fournissant ainsi des exemples d'algèbres de Lie sur un corps général.
0
De plus, si l'on se donne une extension quadratique K de K , on peut aussi dénir une
0 0
sous-K -algèbre de Lie un (K /K) de gln (K ) analogue à un dans gln (C).

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1.3.5 Interaction entre un groupe de Lie et son algèbre. Voici quelques propriétés
d'un groupe ou d'un morphisme de groupes de Lie qui se lisent sur son algèbre ou sur le
morphisme d'algèbres de Lie induit.
 Un sous-groupe de Lie connexe H de G connexe est distingué si et seulement si
Lie(H) est un idéal de Lie(G) (i.e. [Lie(H), Lie(G)] ⊂ Lie(G)).
 Un sous-groupe de Lie connexe H de G connexe est central si et seulement si
[Lie(H), Lie(G)] = 0.
 Si G est connexe, le noyau de la représentation adjointe est le centre de G.

Soit ϕ : G −→ G0 un morphisme de groupes de Lie.


 dϕ est surjective ⇔ ϕ(G) ⊃ G0 0 ,
 Lie(Ker ϕ) = Ker(dϕ). En particulier, dϕ est injective ⇔ Ker(ϕ) est discret,
0
 Si G est connexe, alors dϕ est bijective ⇔ ϕ est un revêtement.

Comme le montrent ces propriétés, le passage du groupe à son algèbre est plus intéres-
sant lorsque le groupe est connexe (penser que l'algèbre de Lie d'un groupe ni est nulle...)
et encore plus intéressant lorsqu'il est simplement connexe. Par exemple le théorème 1.9.2
de [GALM2] dit :

Théorème.  Soient G, G0 deux groupes de Lie. L'application

HomGp.Lie (G, G0 ) → HomR−AL (Lie(G), Lie(G0 ))


est :
ϕ 7→ dϕ

i) injective, si G est connexe.

ii) bijective, si G est simplement connexe.

Par ailleurs on peut montrer que toute R-algèbre de Lie de dimension nie provient d'un
groupe de Lie. On a alors le corollaire impressionnant suivant : le foncteur G 7→ Lie(G) est
une équivalence de catégories


{Gpes de Lie simplement connexes} −→ {R-algs de Lie de dim nie}.

1.3.6 Variantes complexes. Si G est un groupe de Lie complexe, Lie(G) est naturelle-
ment une C-algèbre de Lie. De plus, la diérentielle dϕ d'un morphisme holomorphe
ϕ : G −→ G0 est C-linéaire.

2 Algèbres de Lie : généralités

2.1 Modules et représentations

Soit K un corps commutatif. En copiant la dénition d'un module sur une K -algèbre
associative, on obtient la notion suivante

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2.1.1 Définition. Un module sur une K -algèbre de Lie g (ou g-module) est un K-
espace vectoriel V muni d'une application K -bilinéaire
g×V → V
(X, v) 7→ X · v
telle que [X, Y ] · v = X · (Y · v) − Y · (X · v) pour tous X, Y ∈ g et v ∈V.
En d'autres termes, en notant r(X) ∈ EndK (V ) l'endomorphisme v 7→ X.v , le cou-
ple (V, r) est une représentation de g au sens donné plus haut. Il faut donc penser aux
représentations comme aux analogues des modules sur une algèbre associative. Cela nous
conduira souvent à simplier la notation en écrivant X ·v (ou même Xv ) au lieu de r(X)(v)
et à parler indiéremment de  g-module ou de représentation de g.
Exemple.  La représentation adjointe n'est autre que le g-module g obtenu en faisant
agir g sur elle-même à gauche, par le crochet : X.Y := [X, Y ].

2.1.2 Catégories de représentations de g. Comme pour les algèbres associatives, un


morphisme entre g-modules
est une application linéaire qui commute aux actions de g.
0 0
En termes de représentations, un morphisme entre (V, r) et (V , r ) est une application K -
0 0
linéaire f : V −→ V telle que ∀X ∈ g, r (X) ◦ f = f ◦ r(X), ce qui en notation simpliée
0
donne ∀X ∈ g, ∀v ∈ V, f (Xv) = Xf (v). On note Homg (V, V ) le K -e.v. formé par ces
morphismes.
On obtient une catégorie RepK (g) (ou simplement Rep(g)), dont les objets sont les
représentations et les morphismes sont comme ci-dessus. C'est en fait une catégorie abéli-
enne et les noyaux, conoyaux et sommes directes commutent au foncteur d'oubli vers la
0
catégorie des K -espaces vectoriels. En d'autres termes, si f : V −→ V est un morphisme de
représentations, alors son noyau (au sens des espaces vectoriels) est une sous-représentation
de V (ou si l'on préfère, un sous g-module de V ), son image une sous-représentation de
0
V , et son conoyau possède une unique structure de représentation rendant la projection
depuis V 0 compatible aux actions (représentation quotient). De même on dénit la somme
directe de deux représentations comme la somme directe des espaces sous-jacents munie
de l'action évidente de g.
Exemple.  Un idéal de g n'est autre qu'un sous g-module de g, ou encore une sous-
représentation de la représentation adjointe de g.
On notera aussi Repdf (g) la sous-catégorie pleine de Rep(g) formée des représentations
de dimension nies sur K .

2.1.3 Représentations de groupes de Lie et foncteur dérivation . La notion de g-


module est inspirée du contexte des algèbres associatives. Si l'on utilise aussi la terminologie
représentation, c'est en raison des liens qui les unissent aux groupes de Lie. Supposons,
pour ce paragraphe, que K = R ou C.
(V, ρ) est une représentation de G, on peut
Si lui associer par dérivation une représen-
0
tation (V, dρ) de Lie(G). De plus, si f : V −→ V est un morphisme de représentations de

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G, c'est aussi un morphisme des représentations de Lie(G) associées, puisque en dérivant


0
au point g = e l'égalité f ◦ ρ(g) = ρ (g) ◦ f on trouve ∀X ∈ Lie(G), f ◦ dρ(X) = dρ0 (X) ◦ f .
On obtient ainsi un foncteur exact

Repdf df
K (G) → RepK (Lie(G))
,
(V, ρ) 7→ (V, dρ)

qui est l'outil le plus important pour étudier les représentations de G.


Proposition.  Le foncteur dérivation ci-dessus est :

i) pleinement dèle si G est connexe.

ii) essentiellement surjectif (et donc une équivalence de catégories) si G est simplement
connexe.

Voir [GALM2], 1.12.2.

Remarque.  Il est important ici de se limiter aux représentations de dimension nie.


Il existe des représentations de dimension innie de sl2 (C) qui ne s'intègrent pas à SL2 (C).
Les dénitions et constructions qui suivent sont parallèles à des dénitions et construc-
tions concernant les représentations de groupes (et qui pour la plupart n'ont pas d'analogues
chez les modules sur une algèbre associative). Il parait donc intéressant de traiter les deux
contextes en parallèle.

2.1.4 Représentations triviales, unités, vecteurs invariants. Soit V l'espace vectoriel


d'une représentation d'un groupe G ou d'une algèbre de Lie g. On note
G
 (groupes) : V := {v ∈ V, ∀g ∈ G, gv = v} le s.e.v. des vecteurs invariants sous G.
g
 (algèbres) : V := {v ∈ V, ∀X ∈ g, Xv = 0} le s.e.v. des vecteurs annulés par g.

Remarque.  Si (V, ρ) est une représentation d'un groupe de Lie G connexe, on montre
Lie(G) G
facilement que V =V .

Une représentation VG, resp. de g, est dite triviale si V = V G , resp. si V = V g .


de
La représentation unité de G, resp. g, est l'espace vectoriel K muni de la représentation
triviale. On la note simplement K en l'absence d'ambiguïté.

2.1.5 Produit tensoriel, contragrédiente, Hom interne.


0
Soient V , V deux K -espaces
0 0
vectoriels sous-jacents de représentations ρ, ρ d'un groupe, ou r, r d'une algèbre de Lie g.
0
i) On munit V ⊗K V de la représentation produit tensoriel dénie par :
0 0 0 0 0
 (groupes) g 7→ ρ(g) ⊗ ρ (g), ou encore g(v ⊗ v ) := gv ⊗ gv , ∀v ∈ V, v ∈ V .
0 0 0 0
 (algèbres) X 7→ r(X) ⊗ idV 0 + idV ⊗r (X), ou encore X(v ⊗ v ) := Xv ⊗ v + v ⊗ Xv ,
∀v ∈ V, v 0 ∈ V 0 .
Exercice.  Vérier que la seconde dénition fournit bien une représentation de g, puis
0
vérier que lorsque G est un groupe de Lie, la dérivée de ρ⊗ρ est bien dρ ⊗ id + id ⊗dρ0 .

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Exercice.  Si V0 = K est la représentation unité, vérier que V ⊗K K ' V (ceci


expliquant la terminologie représentation unité).

Remarque.  Il n'y pas de notion de produit tensoriel de A-modules, pour une algèbre
associative A quelconque.

ii) On munit HomK (V, V 0 ) de la représentation Hom interne dénie par


0 −1
 (groupes) (g, f ) 7→ ρ (g) ◦ f ◦ ρ(g ), ou encore : (gf )(v) := gf (g −1 v), ∀v ∈ V .
0
 (algèbres) (X, f ) 7→ r (X) ◦ f − f ◦ r(X), ou encore : (Xf )(v) := Xf (v) − f (Xv),
∀v ∈ V .
0
On notera HomK (V, V ) cette représentation Hom-interne (avec un H).

Exercice.  Vérier que ces formules dénissent bien des représentations, et que la
dérivée du Hom interne pour un groupe de Lie G est le Hom interne pour Lie(G).
Remarque.  On a HomG (V, V 0 ) = HomK (V, V 0 )G et Homg (V, V 0 ) = HomK (V, V 0 )g .
0
iii) Un cas particulier important du ii) est lorsque V = K est la représentation unité.

Dans ce cas on note simplement V := HomK (V, K) et on l'appelle contragrédiente (ou
aussi duale ) de V.
Le produit tensoriel et le Hom interne sont liés de la manière suivante :

Lemme.  Si V et V 0 sont de dimension nie, le morphisme V ∨ ⊗K V 0 −→ HomK (V, V 0 )


∗ 0 0 ∗ 0
qui envoie v ⊗v sur le morphisme (v, v ) 7→ hv, v iv est un isomorphisme de représenta-
tions.

Démonstration. Exercice.

2.1.6 Réduction des représentations. Une représentation V (d'un groupe ou d'une


algèbre de Lie) est dite :
 irréductible si ses seules sous-représentations sont {0} et V.
 complètement réductible si elle est somme directe de sous-représentations irréductibles.
 indécomposable si elle n'est pas somme directe de deux sous-représentations.

Exemple. (Le cas g = K)  Supposons g 1, et soit X ∈ g. Une représen-


de dimension
tation (V, r) de g est alors déterminée par l'endomorphisme r(X) ∈ EndK (V ). Lorsque K
est algébriquement clos, on voit que :
 V est irréductible si et seulement si dimK (V ) = 1 (existence de droites propres.)
 V est complètement réductible si et seulement si r(X) est diagonalisable.
 V est indécomposable si et seulement si dans la décomposition de Jordan r(X) =
r(X)s + r(X)n , l'ordre de nilpotence de r(X)n est la dimension de V (et r(X)s est
alors une homothétie). En d'autres termes, r(X) a un seul bloc de Jordan.
Par contre, lorsque K n'est pas algébriquement clos, une représentation irréductible de
g peut être
 de dimension
 > 1. Par exemple pour K = R, celle de dimension 2 donnée par
0 1
r(X) = .
−1 0

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Remarque.  Si (V, ρ) est une représentation de dimension nie d'un groupe de Lie con-
nexe G, (V, ρ) est irréductible,
alors resp. indécomposable, resp. complètement réductible,
si et seulement si (V, dρ) l'est.

Exercice.  Montrer que V est irréducible, indécomposable ou complètement réductible



si et seulement si V l'est.

On voit facilement par récurrence descendante sur la dimension que toute représenta-
tion de dimension nie est somme directe de sous-représentations indécomposables. Ainsi,
df df
comprendre la catégorie Rep (G) ou Rep (g) nécessite a priori de classier les représen-
tations indécomposables. Dans l'exemple ci-dessus, elles sont classiées par la dimension et
l'unique valeur propre de X . Mais en général, ce problème peut devenir trop dicile, voire
3
sans espoir, par exemple pour l'algèbre de Lie abélienne (i.e. avec crochet nul) g = K
(pour laquelle une représentation revient à se donner 3 endomorphismes commutant 2 à 2
d'un espace V ).
Les choses se simplient beaucoup si l'on sait que les représentations de G ou de g sont
toutes complètement réductibles. Dans ce cas, l'application du lemme de Schur ci-dessous
montre qu'il sut de classier les irréductibles, et cela s'avère souvent plus facile.

2.1.7 Lemme de Schur. f : V −→ V 0 un morphisme de représentations irré-


Soit
ductibles. Si f est non nul, on a Ker(f ) 6= V donc Ker(f ) = 0 par irréducibilité de V , et
0 0
de même Im(f ) 6= 0 donc Im(f ) = V par irréductibilité de V . Ainsi, f est soit nul, soit
inversible.
En particulier, si V est irréductible de dimension nie, Endg (V ) est une K -algèbre à
division de dimension nie. Lorsque K est algébriquement clos, cela implique Endg(V )=K
(lemme de Schur ).

Application.  Une représentation complètement réductible V s'écrit de manière unique


(à l'ordre près) sous la forme V = V1⊕e1 ⊕ · · · ⊕ Vr⊕er avec V1 , · · · , Vr des représentations
irréductibles 2 à 2 non isomorphes. En eet, on retrouve la multiplicité ei par la formule

ei = dimK (Homg (Vi , V ))/ dimK (Endg (Vi )).


Remarque.  Pour une représentation qui n'est pas complètement réductible, il existe
aussi un résultat d'unicité de décomposition en somme directe d'indécomposables, connu
sous le nom de théorème de Krull-Schmidt-Azumaya. Sa preuve est plus délicate et nous
n'en aurons pas besoin. On pourra consulter un des livres de theorie des représentations
de Curtis et Reiner.

2.1.8 Nous verrons plus tard que cette propriété de complète réductibilité est satisfaite
pour les algèbres de Lie semi-simples sur un corps de caractéristique nulle. En attendant,
familiarisons-nous avec cette notion.

Lemme.  Pour une représentation V, les propriétés suivantes sont équivalentes :

i) toute sous-représentation W de V admet un supplémentaire stable (donc une sous-


0
représentation) W ⊕ W = V .

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ii) V est complètement réductible,

iii) V est somme de ses sous-représentations irréductibles.

Démonstration. i) ⇒ ii). Par récurrence sur la dimension de V . Si V est irréductible (donc


en particulier si dim(V ) = 1) il n'y a rien à faire. Sinon, prenons une sous-représentation
W de V de dimension > 0 minimale. Elle est donc irréductible et, par hypothèse, admet
0 0 0 0
un supplémentaire stable V . Montrons que V satisfait encore i). Soit W ⊂ V une sous-
00 0
représentation, et soit W un supplémentaire stable de W ⊕W dans V . Alors sa projection
0 0 0 0
sur V (le long de W ) est un supplémentaire stable de W dans V . Ainsi V satisfait i)
0 0
et par hypothèse de récurrence, V est somme directe d'irréductibles. Donc V = W ⊕ V
aussi.
ii)⇒ iii) est tautologique.
iii)⇒ i). Montrons que W ⊂V admet un supplémentaire stable par récurrence sur la
codimension de W. Si la codimension est nulle il n'y a rien à faire. Sinon, il existe (par
hypothèse) une représentation irréductibleU de V telle que U 6⊂ W , et donc W ∩ U = {0}.
0
L'hypothèse de récurrence appliquée à W ⊕ U nous fournit W1 supplémentaire de W ⊕ U
0 0
et il n'y a plus qu'à poser W := U ⊕ W1 .

Voici un exemple de situation de complète réductibilité.

Exemple.  Supposons que K = C. Soit V une représentation munie d'un produit


scalaire hermitien invariant au sens suivant :
0 0
hv, v 0 i
 (groupes) ∀v, v ∈ V, ∀g ∈ G, hgv, gv i =
0 0
hv, Xv 0 i = 0.
 (algèbres) ∀v, v ∈ V, ∀X ∈ g, hXv, v i +
Alors V est complètement réductible. En eet, si W ⊂ V un sous-espace stable, alors son

orthogonal W = {v ∈ V, ∀w ∈ W, hv, wi = 0} est en somme directe W ⊕ W ⊥ (puisque h, i
est déni positif ) et est stable.

Exercice.  Soit G un groupe ni, V une représentation de G et h., .i un produit hermi-


1
P
tien sur V . Montrer que la formule (v, w) :=
|G| g∈G hgv, gwi dénit un produit hermitien
G-invariant. En conclure que toute représentation complexe d'un groupe ni est complète-
ment réductible.

2.1.9 G, G0 deux groupes, ou g, g0 deux algèbres


Représentations d'un produit. Soient
0
de Lie. Si W est une représentation complexe de G, resp. g, et W une représentation de
G , resp. g , on munit W ⊗K W de la représentation (g, g )(v ⊗ v ) := (gv, gv 0 ) de G × G0 ,
0 0 0 0 0
0 0 0 0 0 0
resp. (X, X )(v ⊗ v ) := Xv ⊗ v + v ⊗ X v de g ⊕ g .

Proposition.  Supposons K algébriquement clos. Dans chacune des deux situations


(groupes ou algèbres), on a :

i) Si W et W0 sont irréductibles, alors W ⊗K W 0 l'est aussi (pour le produit !).

ii) Toute représentation irréductible V de G × G0 , resp. g ⊕ g0 , est de la forme W ⊗K W 0


comme ci-dessus.

iii) Si W et W0 sont complètement réductibles, alors W ⊗K W 0 aussi.

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Démonstration. Nous traitons le cas des algèbres de Lie. Celui des groupes est totalement ana-

logue. Commençons par une construction générale. Si W ∈ Rep(g) et V ∈ Rep(g ⊕ g0 ), on munit


Homg (W, V ) 0
de la représentation de g dénie par (X 0 f )(w) := X 0 · f (w) (c'est une variante de la
construction Hom interne). On a alors une application d'évaluation :

evW,V : W ⊗K Homg (W, V ) → V


.
w ⊗ f 7→ f (w)

On vérie aisément que c'est un morphisme de représentations de g ⊕ g0 (exercice : le vérier !).


Supposons maintenant que V et W sont irréductibles, et que W est isomorphe à une sous-
0
représentation irréductible de V|g . Dans ce cas, evW,V est non nulle, et donc surjective. Soit n :=
0
⊕n  V , qui montre que V est complètement
dimK (Homg (W, V )). On a donc une surjection W
réductible en tant que g-module, et isomorphe à W
⊕e pour un e 6 n0 . Mais alors, puisque K est
0
algébriquement clos, le lemme de Schur nous dit que n = e, et nalement on a montré que evW,V
0 0
est un isomorphisme. Il s'ensuit aussi que W := Homg (W, V ) est un g -module irréductible et
0 0 ⊕n
que, en tant que g -module, on a V ' W où n = dimK (W ).
On a donc prouvé ii). On en déduit aussi i) en appliquant ceci à une sous-représentation
irréductible non nulle de W ⊗K W 0 . L
0 0 0
L
Il reste à prouver iii). Mais si W = i Wi et W = j Wj avec les Wi et les Wj irréductibles,
0 0
L
alors W ⊗ W = i,j Wi ⊗ Wj est une décomposition en somme d'irréductibles.

2.1.10 Représentations irréductibles de g = sl2 en caractéristique nulle. À titre d'ex-


emple, mais surtout parce que les techniques et résultats intermédiaires utilisés seront
fondamentaux pour notre étude ultérieure des algèbres de Lie semi-simples, nous classi-
ons ici les représentations irréductibles de sl2 , sous l'hypothèse que K est algébriquement
clos de caractéristique nulle.
Rappelons que sl2 est de dimension 3. On utilisera la base (E, H, F ) suivante :
     
0 1 1 0 0 0
E= , H= , F = .
0 0 0 −1 1 0

Le crochet de g := sl2 y est déterminé par les formules suivantes :

[H, E] = 2E, [H, F ] = −2F, [E, F ] = H.

Si (V, r) est une représentation de g = sl2 et λ ∈ K, on notera

Vλ := Ker(r(H) − λ idV ).

Si Vλ 6= 0, c'est l'espace propre de la valeur propre λ de r(H). On dit alors que λ est un
poids de H dans V .

Lemme.  Soit (V, r) une représentation de g et λ∈K un poids de H dans V. Alors


r(E)Vλ ⊂ Vλ+2 et r(F )Vλ ⊂ Vλ−2 .
Démonstration. Soit v ∈ Vλ . On a HEv = EHv + [H, E]v = λEv + 2Ev = (λ + 2)Ev . De
même HF v = (λ − 2)F v .

18
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Proposition.  Pour tout entier m ∈ N, il existe une unique (à isomorphisme près)


représentation irréductible (Vm , rm ) de g de dimension m + 1. De plus, les poids de H dans
Vm sont {−m, −m + 2, · · · , m − 2, m}.
Démonstration. i) Montrons d'abord l'unicité. Soit V une représentation irréductible de
dimension nie de g. Comme K est algébriquement clos, l'ensemble des poids de V est non
vide. Comme cet ensemble est aussi ni et K est de caractéristique nulle, il existe un poids
λ0 λ0 + 2 ne soit pas un poids. Soit v0 ∈ Vλ0 non nul. D'après le lemme précédent,
tel que
on a alors EVλ0 = 0.
1 k
Posons vk :=
k!
F v0 et W = VectK {vk , k ∈ N} l'espace engendré par les vk . Par
construction, cet espace est stable par F , et puisque les vk sont vecteurs propres de H
(lemme précédent), il est aussi stable par H . Montrons qu'il est stable par E . On a vu que
Ev0 = 0. Pour k > 1, on a
1 1 1
Evk = EF vk−1 = (F Evk−1 + [E, F ]vk−1 ) = (F Evk−1 + (λ0 − 2k + 2)vk−1 ) .
k k k
Ceci nous permet de montrer par récurrence que Evk = (λ0 − k + 1)vk−1 .
On en conclut que W est une sous-représentation non nulle de V , donc par irré-
ductibilité, que W = V. Les vk non nuls sont linéairement indépendants, puisque associés
à des valeurs propres 2 à 2 distinctes de H, d'où une base v0 , · · · , vm de V, en posant
m = dimK (V ) − 1.
Pour déterminer λ0 , on remarque que puisque H = [E, F ], on doit avoir tr(r(H)) = 0.
Or, tr(r(H)) = λ0 + (λ0 − 2) + · · · + (λ0 − 2m) = (m + 1)λ0 − m(m + 1). Il vient λ0 = m
et nalement les poids sont bien ceux annoncés.
ii) Il faut maintenant vérier l'existence. Pour cela, il sut de vérier que les matrices
de Mm+1 (K) suivantes :

m+1
X m
X m
X
Hm := (m − 2i + 2)Ei,i , Em := (m − i + 1)Ei,i+1 , et Fm := iEi+1,i
i=1 i=1 i=1

satisfont les relations [Hm , Em ] = 2Em , [Hm , Fm ] = −2Fm et [Em , Fm ] = Hm . Après quoi
il ne reste qu'à poser rm (H) := Hm , rm (E) := Em et rm (F ) := Fm .
Remarque.  En petite dimension, on reconnait des représentations familières :
 (V0 , r0 ) est la représentation unité de g.
 (V1 , r1 ) est la représentation standard donnée par l'inclusion g ⊂ gl2 (K).
 (V2 , r2 ) est la représentation adjointe g −→ gl(gK ) ' gl3 (K).
En général, on peut montrer que (Vm , rm ) ' Symm (V1 , r1 ), la puissance symétrique
m S
m-ème (V1 , r1 ) dont l'espace sous-jacent est Sym (V1 ) = (V1 ⊗ V1 ⊗ · · · ⊗ V1 ) m et l'action
de g est quotient de la représentation produit tensoriel.

Remarque.  La représentation (Vm , rm ) est appelée représentation irréductible de plus


haut poids m. Notons que les seules propriétés de la base E, H, F qui entrent dans la
preuve sont les formules [H, E] = 2E , [H, F ] = 2F et [E, F ] = H . Toute autre base

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(E 0 , H 0 , F 0 ) vériant ces propriétés est conjuguée à (E, H, F ) sous l'action de GL2 (K). En
eet, les formules du ii) de la preuve ci-dessus appliquées à la représentation standard nous
2 0 0 0
fournissent une base v0 , v1 de K dans laquelle les matrices de (E , H , F ) sont justement
E, H, F .
r
Exercice.  i) Montrer que l'application K -linéaire sl2 (K) −→ EndK(K[x, y]) dénie
∂ ∂ ∂ ∂
par r(H) = x ∂x − y ∂y , r(E) = x
∂y
et r(F ) = y
∂x
est une représentation de sl2 (K).

ii) Soit Pm := {f (x, y) ∈ K[x, y], homogènes de degré m}. Montrer que Pm est stable
par sl2 (K) et que la représentation (Pm , r) ainsi obtenue est isomorphe à la représen-
tation (Vm , rm ), irréductible de plus haut poids m.

2.2 Algèbre enveloppante d'une algèbre de Lie

Ici (comme ailleurs), toutes les K -algèbres associatives sont supposées unitaires. Rap-
pelons qu'une telle algèbre associative peut être vue comme une K -algèbre de Lie avec
pour crochet [a, b] = ab − ba.

2.2.1 Théorème. Soit g K -algèbre de Lie.


une Il existe une paire (Ug, ι) formée
 d'une K -algèbre associative Ug et
 d'un morphisme d'algèbres de Lie g −→ Ug.
satisfaisant la propriété universelle suivante : pour toute K -algèbre associative A, l'appli-
cation HomK−alg (Ug, A) −→ HomK−ALie (g, A), f 7→ f ◦ ι est bijective.

La propriété universelle assure l'unicité, à isomorphisme unique près, de la paire (Ug, ι).
Pour ceux qui aiment les catégories, on peut paraphraser le théorème en disant, au choix, que
 pour toute g, le foncteur A 7→ HomK−ALie (g, A) est représentable.
 le foncteur qui à une algèbre associative associe son algèbre de Lie sous-jacente possède
un adjoint à gauche. Cette formulation parait plus forte car elle inclut la fonctorialité de
g 7→ Ug, mais elle est en fait équivalente.

n n ⊗n
L
Démonstration. Considérons n∈N T g où T g = g
Tg = = g ⊗K g ⊗K · · · ⊗K g. On
n
munit ce K -espace vectoriel du produit de concaténation, qui envoie T G × T m G dans
T n+m G et qui est donné sur les tenseurs élémentaires par

(x1 ⊗ · · · ⊗ xn )(y1 ⊗ · · · ⊗ ym ) = x1 ⊗ · · · ⊗ xn ⊗ y1 ⊗ · · · ⊗ ym .

On obtient ainsi une K -algèbre associative graduée T g, appelée algèbre tensorielle de g.


Noter que cette construction ne dépend en fait que du K -ev
sous-jacent à g, et s'ap-
1
plique à n'importe quel K -ev. L'algèbre T g, munie de l'application g = T g ,→ T g pos-
sède la propriété universelle suivante : pour toute K -algèbre associative A, l'application
HomK−alg (T g, A) −→ HomK (g, A) est bijective. En d'autres termes, le foncteur V 7→ T V est
adjoint à gauche du foncteur qui à une algèbre associe son espace vectoriel sous-jacent. La véri-
cation de ceci est facile mais on ne donne pas de détails, voir tout livre d'algèbre (Lang
par exemple).

20
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Considérons maintenant l'idéal bilatère I engendré par les éléments de la forme

x ⊗ y − y ⊗ x − [x, y] ∈ T 62 g.

Noter que ce n'est pas un idéal homogène. Posons enn Ug := T g/I . C'est une algèbre
associative, non graduée, mais tout de même ltrée : si Ug6n est l'image de T 6n g, alors
Ug6n Ug6m ⊂ Ug6n+m . Par construction, on a

HomK−alg (Ug, A) = {f ∈ HomK−alg (T g, A), ∀x, y ∈ g, f (x)f (y) − f (y)f (x) = f ([x, y])}.

La propriété universelle annoncée pour Ug munie de ι : g ,→ T g  Ug découle donc de


celle de T g.
Application.  Si K -représentation de g, le morphisme ρ : g −→ gl(V )
(V, ρ) est une
provient d'un (unique) morphisme d'algèbre Ug −→ EndK (V ) qui fait de V un Ug-module
à gauche. On obtient ainsi une équivalence de catégories


Rep(g) = g−Mod −→ Ug−Mod

entre la catégorie des g-modules à gauche et celle des Ug-modules à gauche. Notamment
les représentations irréductibles de g correspondent aux modules simples de Ug.
Exemples.  Remarquons d'abord que Ugln (K) 6= Mn (K) ! ! ! Par exemple pour n = 2,
l'élément E = E12 est nilpotent d'ordre 2 dans M2 (K). Mais dans la représentation Vm
qu'on a construite plus haut, son image est nilpotente d'ordre m + 1, ce qui implique,
puisque m est arbitraire, que dans Ugl2 , son image n'est pas nilpotente du tout ! En fait,
Ug est de dimension innie en général.

i) g = K . On vérie que Ug = K[T ] avec g = K −→ K.T convient.

ii) g abélienne. Dans ce cas, l'idéal par lequel on quotiente T g estLengendré par les
n
x ⊗ y − y ⊗ x. L'algèbre obtenue est l'algèbre symétrique Sg = n∈N S g, qui est
commutative et graduée, et dont la construction s'applique à tout K -ev. Le foncteur
V 7→ SV est adjoint à gauche du foncteur qui à une algèbre commutative associe son e.v.
sous-jacent. On a S n g = (T n g)Sn (coinvariants sous le groupe symétrique). Tout choix

de base de g induit un isomorphisme Sg −→ K[T1 , · · · , Tdimg ].
iii) g = sl2 (K). On peut donner la présentation suivante : Usl2 est l'algèbre associative de
générateurs e, f, h soumis aux relations he − eh = 2e, hf − f h = −2f et ef − f e = h.
Lorsque K est de caractéristique diérente de 2, elle contient un élément remarquable,
l'opérateur de Casimir donné par

1
C := ef + f e + h2 .
2
Exercice.  g désigne encore sl2 et car(K) 6= 2.
(a) Montrer que C commute à e, f, h, et donc appartient au centre de Ug.

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(b) Si K est algébriquement clos, en déduire que C agit par un scalaire sur chaque
représentation irréductible.

(c) Montrer que ce scalaire, sur la représentation Vm est λm = 12 m(m + 2).


(d) Montrer que l'action de C sur K[x, y] (comme dans le dernier exercice de 2.1)
∂ ∂
est donnée par (x
∂x
+ y ∂y ) + 12 (x ∂x
∂ ∂ 2
+ y ∂y ) et retrouver le scalaire précédent.

2.2.2 Algèbre enveloppante et opérateurs diérentiels. Pour une variété lisse M , notons

Diff(C (M )) l'algèbre (associative) des opérateurs diérentiels de M , ie la sous-R-algèbre

de EndR (C (M )) engendrée par les dérivations. Un opérateur diérentiel est donc locale-
∂r ∞
ment combinaison linéaire d'opérateurs de la forme f · r avec f fonction C .
∂x11 ···∂xrnn
Supposons maintenant que g = Lie(G) est l'algèbre de Lie d'un groupe de Lie G (et donc
K = R), et considérons la sous-algèbre Diff(C ∞ (G))L des opérateurs diérentiels invariants
à gauche. La propriété universelle de ULie(G) nous permet d'étendre l'application X ∈
Lie(G) 7→ ξX ∈ Vec(G)L en un morphisme d'algèbres

ULie(G) −→ Diff(C ∞ (G))L .

On peut montrer que ce morphisme est un isomorphisme

2.2.3 Algèbres de Lie libres. Soit I un ensemble. Une K -algèbre de Lie L munie
d'éléments (Xi )i∈I est appelée algèbre de Lie libre sur I si pour toute K -algèbre de Lie g,
l'application

(∗) HomK−ALie (L, g) −→ gI = HomEns (I, g), f 7→ (f (Xi ))i∈I

est bijective. Il revient au même de dire que (L, (Xi )i∈I ) est un objet initial dans la catégorie des
paires formées d'une K -algèbre de Lie et d'une famille d'éléments indexée par I . Vu l'universal-
ité de la condition, une algèbre de Lie libre sur
L I est unique à isomorphisme unique près.
Montrons son existence. Notons V := i∈I KXi un espace vectoriel de base (Xi )i∈I . L'al-
gèbre tensorielle TV est visiblement une algèbre associative libre sur I (avec une dénition
semblable à ci-dessus). En particulier, pour toute K -algèbre de Lie g, l'application

HomK−Alg (T V, Ug) −→ UgI = HomEns (I, Ug), f 7→ (f (Xi ))i∈I

est bijective. Dénissons L comme la sous-algèbre de Lie de T V engendrée par les éléments
(de degré 1) Xi , i ∈ I . L'application (∗) est alors clairement injective (puisque les Xi
engendrent L). Pour voir la surjectivité, on admet temporairement que g −→ Ug est
injective (voir prochain paragraphe), et on identie g à une sous algèbre de Lie de Ug.
Partons d'éléments (Yi )i∈I dans g ⊂ Ug et considérons le morphisme d'algèbres associé par
la bijection précédente f : T V −→ Ug. Alors f (V ) ⊂ g donc f (L) ⊂ g et f (Xi ) = Yi
comme voulu.

Exercice.  Montrer que l'algèbre enveloppante de l'algèbre de Lie libre sur I est l'al-
gèbre associative libre sur I.

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2.2.4 Théorème de Poincaré-Birkho-Witt. π : T g  Ug.


Revenons à la surjection
6m
C'est un morphisme d'algèbres associatives ltrées, si l'on munit T g de la ltration T g :=
k
L
k6m T g et Ug de la ltration image. En passant aux gradués associés, on obtient donc
un morphisme d'algèbres graduées, encore surjectif,

∼ M M
gr π : T g −→ gr(T g) := T g6k /T g6k−1 −→ gr(Ug) := Ug6k /Ug6k−1 .
k∈N k∈N

Puisque pour x, y ∈ g on a π(x ⊗ y − y ⊗ x) = π([x, y]), on a aussi gr π(x ⊗ y) = gr π(y ⊗ x).


Il s'ensuit que gr π se factorise par l'algèbre symétrique (cf exemple ii) ci-dessus) en un
morphisme surjectif d'algèbres graduées Sg −→ gr(Ug), et en particulier que gr(Ug) est
commutative.
gr π
Théorème. (PBW, première formulation)  Le morphisme Sg −→ gr(Ug) ci-dessus
est injectif. C'est donc un isomorphisme de K -algèbres graduées.

Nous ne démontrons pas ce théorème ici, faute de temps (voir par exemple le livre de
Carter ou celui de Humphreys). Voici un exemple de conséquence intéressante.

Corollaire.  i) L'application ι : g −→ Ug est injective.

ii) Pour toute sous-algèbre h ⊂ g, le morphisme Uh −→ Ug associé est injectif.

Noter que, lorsque g est de dimension nie, le i) découle aussi du théorème d'Ado qui
dit que g se plonge dans un gl(V ) et donc dans EndK (V ).
Voici maintenant une formulation plus concrète, mais moins précise, du théorème précé-
dent, dans le cas où g est de dimension nie.

Théorème. (PBW, deuxième formulation)  Soitx1 , · · · , xn une base de g sur K


Alors les monômes de la forme xi 1 xi 2 · · · xi k avec i1 6 i2 6 · · · 6 ik forment une base de
Ug sur K.
On peut donner un énoncé analogue en dimension innie en choisissant une base to-
talement ordonnée de g.

2.2.5 Structure de bigèbre. Terminons par la remarque suivante, qui montre qu'une
algèbre enveloppante possède plus de structure que celle d'algèbre associative. Considérons
l'application g −→ Ug ⊗K Ug qui envoie x sur ι(x) ⊗ 1 + 1 ⊗ ι(x). On peut montrer que
c'est un morphisme d'algèbres de Lie (exercice). Il induit donc un morphisme d'algèbres
∆ : Ug −→ Ug ⊗K Ug. On peut alors montrer l'identité (∆ ⊗ id) ◦ ∆ = (id ⊗∆) ◦ ∆ (axiome
de coassociativité). On dit que ∆ est un coproduit, et que Ug est une bigèbre (et même une
algèbre de Hopf ). Nous n'en ferons rien de plus ici, mais ce point de vue est fondamental
dans la théorie des groupes quantiques. Ces derniers ne sont pas vraiment des groupes, mais
plutôt des déformations d'une algèbre enveloppante classique.

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2.3 Forme de Killing. Opérateurs de Casimir

2.3.1 Définition. Soit g une K -algèbre de Lie. Une forme K -bilinéaire B sur g est
dite invariante si B(adZ (X), Y ) + B(X, adZ (Y )) = 0 pour tous X, Y, Z ∈ g.
Exemple.  Le paradigme de forme bilinéaire invariante est la forme

(X, Y ) 7→ tr(XY ) sur gln (K).


Cela donne un moyen d'en constuire plein d'autres : pour toute représentation r : g −→
gl(V ), la forme bilinéaire Br (X, Y ) := tr(r(X)r(Y )) sur g est invariante.

Propriété.  Si B est une forme bilinéaire invariante sur g et h ⊂ g est un idéal de g,



alors son orthogonal h = {X ∈ g, ∀Y ∈ h, B(X, Y ) = 0} est aussi un idéal de g. En

particulier, g est un idéal de g.

Forme de Killing.  La forme de Killing Bad sur g est la forme bilinéaire invariante
associée à la représentation r = ad comme ci-dessus. On a donc Bad (X, Y ) = tr(adX adY ).

2.3.2 Lemme. Si h est un idéal


1
de g, alors la forme de Killing de h est la restriction
à h de la forme de Killing de g.
Démonstration. Pour X, Y ∈ h, on a adX adY (g) ⊂ h. Donc tr(adX adY |g) = tr(adX adY |h).

2.3.3 Formes bilinéaires invariantes non dégénérées. Supposons maintenant donnée une
forme bilinéaire B non dégénérée sur g. On lui associe un élément de l'algèbre enveloppante
CB ∈ Ug, appelé opérateur de Casimir, et déni par

n
X
CB = Xi Xi∗
i=1

où X1 , · · · , Xn désigne une base de g et X1∗ , · · · , Xn∗ désigne la base duale pour la forme
non dégénérée B.
Lemme.  Cette dénition ne dépend pas du choix de la base.

B(Yi , Xk∗ )Xk


P
Démonstration. Soit en eet Y1 , · · · , Yn une autre base de g. On a Yi = k
∗ ∗ ∗
P
et Yi = l B(Yi , Xl )Xl . D'où
!
X X X
Yi Yi∗ = B(Yi , Xk∗ )B(Yi∗ , Xl ) Xk Xl∗
i k,l i
!!
X X X
= B Yi B(Yi∗ , Xl ), Xk∗ Xk Xl∗ = B(Xl , Xk∗ )Xk Xl∗ = CB
k,l i k,l

1. Attention ce n'est pas vrai si h est simplement une sous-algèbre de Lie

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Exemple.  g = gln (K) et B (X, Y ) 7→ tr(XY ).


la forme bilinéaire standard dénie par

Elle est non dégénérée et la base duale de la base canonique (Eij )i,j est donnée par Eij = Eji .

Exemple.  Soit g = sl2 (K), et B = Bstd la forme bilinéaire standard dénie par
(X, Y ) 7→ tr(XY ). Lorsque car(K) 6= 2, on vérie aisément qu'elle est non dégénérée
1
et que la base duale de la base (E, H, F ) est (F, H, E). On retrouve l'opérateur C =
2
EF + 12 H 2 + F E introduit plus haut.
Exercice.  i) Vérier que (X, Y ) 7→ tr(XY ) est non dégénérée sur gln (K) et sur les
algèbres de Lie classiques (so, sl, sp).
ii) (K = R ou C). Montrer que pour toute sous-algèbre de Lie g de gln (R) stable par
transposition, la forme bilinéaire (X, Y ) 7→ tr(XY ) est non dégénérée.

On a vu dans un exercice que la vertu de l'opérateur de Casimir de sl2 était d'appartenir


au centre de Usl2 . Plus généralement :

Proposition.  L'opérateur CB appartient au centre de Ug.


Démonstration. Il sut de montrer qu'il commute à tout X ∈ g. Or on a

X X
XCB − CB X = (XXi Xi∗ − Xi Xi∗ X) = ([X, Xi ]Xi∗ − Xi [Xi∗ , X])
i i
XX
= (B([X, Xi ], Xk∗ )Xk Xi∗ − B(Xk , [Xi∗ , X])Xi Xk∗ )
i k
X
= (B([X, Xk ], Xi∗ ) + B(Xk , [X, Xi∗ ]))Xi Xk∗ = 0
i,k

par invariance de la forme bilinéaire B.


Comme dans le cas de sl2 , une conséquence intéressante est que sur toute représentation
(V, r) de g, l'élément C induit un opérateur r(C) = i r(Xi )r(Xi∗ ) qui commute à l'action
P
de g. En particulier, si V est irréductible et si K est algébriquement clos (K = C par
exemple), alors r(C) est une homothétie, par le lemme de Schur.

2.4 Algèbres de Lie nilpotentes et résolubles

Soit g une K -algèbre de Lie. Pour deux idéaux h1 , h2 de g, on dénit

[h1 , h2 ] = {K -esp.vect. engendré par les [x1 , x2 ], x1 ∈ h1 , x2 ∈ h2 }.

C'est encore un idéal de g, d'après l'identité de Jacobi.

Exemple. (idéal dérivé)  L'idéal [g, g] est appelé idéal dérivé de g. Il est nul si et
seulement si g est abélienne. En général, il est contenu dans tout morphisme de g vers une
algèbre de Lie abélienne, si bien que gab := g/[g, g] est le plus grand quotient abélien de g.
Plus généralement, on dénit deux suites décroissantes (pour l'inclusion) d'idéaux :

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i) la suite centrale dénie par C 0 g := g et C n+1 g := [g, C n g], pour n > 0.


ii) la suite dérivée dénie par D0 g := g et Dn+1 g := [Dn g, Dn g], pour n > 0.
On a C 1 g = D1 g = [g, g] et pour n>1 on a C n g ⊃ Dn g.

2.4.1 Définition. On dit que g est


 nilpotente s'il existe n ∈ N tel que C n g = 0.
 résoluble s'il existe n ∈ N tel que Dn g = 0.
On a donc abélienne ⇒ nilpotente ⇒ résoluble. On remarquera aussi le parallèle
avec les notions de nilpotence et de résolubilité des groupes nis.

Exercice.  Soit g une K -algèbre de Lie.

i) (a) Montrer que g est nilpotente si et seulement s'il existe une suite d'idéaux g=
h0 ⊃ h2 ⊃ .... ⊃ hn = 0 de g tels que [g, hi ] ⊂ hi+1 pour tout i.
(b) En déduire que toute sous-algèbre de Lie et toute algèbre quotient d'une algèbre
de Lie nilpotente est nilpotente.

(c) Montrer que g est nilpotente si et seulement si ad(g) = g/z(g) l'est.

ii) (a) Montrer que g est résoluble si et seulement s'il existe une suite d'idéaux g =
h0 ⊃ h2 ⊃ .... ⊃ hn = 0 de g tels que hi /hi+1 est abélienne pour tout i.
2
(b) En déduire que si h est un idéal de g, alors g est résoluble si et seulement si h
et g/h le sont.

2.4.2 Définition. V
K -ev de dimension nie n. Un drapeau complet de V
Soit un
est une suite croissante de s.e.v V = (0 = V0 ⊂ V1 ⊂ · · · ⊂ Vn = V ) avec dim(Vi ) = i. On
lui associe deux sous-algèbres de Lie de gl(V ) :

b(V) := {X ∈ gl(V ), X(Vi ) ⊂ Vi , pour i = 1, · · · , n.}, et

bnilp (V) := {X ∈ gl(V ), X(Vi ) ⊂ Vi−1 , pour i = 1, · · · , n.}.


Remarque.  Si on choisit une base v1 , · · · , vn
Vi = vect(v1 , · · · , vi ) alors l'iso-
telle que
∼ nilp
morphisme gl(V ) −→ gln (K) qui en résulte identie b(V), resp. b (V) à l'espace des
matrices triangulaires supérieures, resp. strictement triangulaires supérieures, dans Mn (K).

Exercice.  Vérier que b(V) est bien une sous-algèbre de Lie de gl(V ), puis montrer :

i) [b(V), b(V)] = bnilp (V), et [b(V), bnilp (V)] = bnilp (V).


ii) pour k > 1, C k (bnilp (V)) = {X ∈ gl(V ), X(Vi ) ⊂ Vi−k , pour i = 1, · · · , n.}
nilp
En déduire que b (V) est nilpotente, et que b(V) est résoluble mais pas nilpotente.

2. Attention, le si n'est pas vrai pour nilpotente

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2.4.3 Caractérisation par la théorie des représentations. On suppose ici K algébrique-


ment clos et de caractéristique nulle, et il n'y a pas de mal à se limiter à K = C.
Nous allons d'abord voir que l'exemple d'algèbre résoluble ci-dessus est typique.

Théorème. (Lie)  Soit g une K -algèbre de Lie avec K algébriquement clos. On a


équivalence entre :

i) g est résoluble.

ii) Toute représentation irréductible de g est de dimension 1.


ii)' Toute représentation de g contient un vecteur propre pour g.
iii) Toute représentation (V, r) de g est trigonalisable, au sens où il existe un drapeau V
de V tel que r(g) ⊂ b(V).
Démonstration. L'équivalence ii) ⇔ ii)0 est claire, tout comme l'implication iii) ⇒ ii)0 , et
0
l'implication ii) ⇒ iii) se voit par une récurrence évidente.
Montrons que iii) ⇒ i). Appliquons iii) à la représentation adjointe. On obtient un
drapeau complet de sous-espaces 0 ⊂ h1 ⊂ · · · ⊂ hn = g tel que adg (hi ) ⊂ hi , ce qui signie
que les hi sont des idéaux de g. Comme le quotient hi /hi+1 est de dimension 1, c'est une
algèbre de Lie abélienne, et on peut appliquer le critère de l'exercice ci-dessus pour en
déduire que g est résoluble.
Montrons maintenant que i) ⇒ ii)0 par récurrence sur dim(g). Si dim(g) = 1, le résultat
est clair puisque tout endomorphisme d'un K -ev de dimension nie possède un vecteur
propre (K est algébriquement clos). Supposons dim(g) > 1 et soit h un hyperplan de g
contenant Dg (noter que g/Dg 6= 0). Alors, h est un idéal de g, et par hypothèse de
récurrence il existe un vecteur propre v de V commun à tous les éléments de h. Soit λ la
forme linéaire sur h dénie par X.v = λ(X)v pour tout X dans h. Posons

Vλ := {v ∈ V, ∀X ∈ h, X.v = λ(X)v},

le sous-espace  λ-propre de V sous l'action de h, qui est donc non nul. Admettons un
instant que Vλ est stable par g. Soit Y un générateur d'une droite supplémentaire de h
0 0
dans g. Comme K est algébriquement clos, Y admet un vecteur propre v ∈ Vλ . Alors, v ,
qui est propre pour h, l'est pour g toute entière, et le théorème est démontré.
Il reste à prouver que Vλ est stable par g. Par l'égalité

XY v = Y Xv + [X, Y ]v = λ(X)Y v + λ([X, Y ])v

valable pour tout X ∈ h, Y ∈ g, v ∈ Vλ , on est ramené à prouver que λ([X, Y ]) = 0 pour


tout X ∈ h, Y ∈ g. Pour cela, xons un vecteur w 6= 0 de Vλ , et notons

Wk := vect{w, Y w, · · · , Y k w}

La formule XY k w = Y XY (k−1) w + [X, Y ]Y (k−1) w montre par récurrence que

∀X ∈ h, XWk ⊂ Wk et (∗) : XY k w ∈ λ(X)Y k w + Wk−1 .

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Considérons alors la réunion W des Wk . C'est un sous-espace stable par h et (∗) montre
que ∀X ∈ h on a tr(X|W ) = dim(W ).λ(X). En particulier on a dim(W ).λ([X, Y ]) =
tr([X, Y ]|W ). Or, par construction, W est aussi stable par Y , si bien que tr([X, Y ]|W ) =
tr([X|W , Y|W ] = 0. On a donc λ([X, Y ]) = 0 comme voulu (car dim(W ) est non nul dans
K supposé de caractéristique nulle).
Remarque.  Ce théorème généralise le résultat classique d'algèbre linéaire qui dit
qu'une famille d'endomorphismes commutant 2 à 2 est simultanément trigonalisable.

An de donner une caractérisation des algèbres nilpotentes par leurs représentations,
introduisons quelques dénitions et notations. Si λ : g −→ K est une application et (V, r)
une représentation, on note

Vλ := {v ∈ V, ∀X ∈ g, r(X)v = λ(X)v}

l'espace propre associé, et

V λ := {v ∈ V, ∃n ∈ N, ∀X ∈ g, (r(X) − λ(X))n v = 0}

l'espace propre généralisé (ou espace caractéristique) associé.

Définition.  Si Vλ 6= 0, on dit que λ est un poids de g dans la représentation (V, r).


Alors Vλ est l' espace de poids λ et V λ l'espace de poids généralisé.
Exercice.  Si λ est un poids d'une représentation, alors λ est K -linéaire et λ([g, g]) = 0.
C'est donc un élément du dual g∗ab de l'abélianisée de g.
Remarquer que, en général, il n'est pas clair que Vλ soit stable par g.
Proposition. (Théorème de Engel)  Si V =Vλ alors λ ∈ g∗ab et il existe un drapeau
nilp
complet V de V tel que (r − λ)(g) ⊂ b (V).
Remarque.  Concrètement, cela dit que si pour tout X il existe une base dans laquelle
r(X) est triangulaire supérieures avec des λ(X) sur la diagonale, alors il existe en fait une
base dans laquelle tout r(X) est de cette forme.

Démonstration. Par hypothèse, on a tr(r(X)) = λ(X) dim(V ) pour tout X ∈ g. Ceci


montre (si K est de caractéristique 0 pour que dim(V ) 6= 0 dans K ) que λ est K -linéaire et

nulle sur [g, g], donc provient de gab . Mais alors l'application X 7→ r(X) − λ(X) idV dénit
une représentation de g sur le même espace V . Quitte à remplacer r par r − λ, on peut
donc supposer que λ = 0. Par un argument de récurrence, il nous sut alors de prouver :

(∗) pour toute représentation (V, r) t.q. r(X) est nilpotent ∀X , on a V g 6= 0.


Nous le ferons par récurrence sur dim(g). Si dim(g) = 1, on a Vg = Ker(r(X)) pour tout
X non nul de g. Comme r(X) est supposé nilpotent, son noyau est non nul, comme voulu.
Supposons maintenant dim(g) > 1, et supposons que l'on dispose d'un idéal h non trivial,
i.e. distinct de {0} et de g. Alors l'hypothèse de récurrence appliquée à h nous dit que

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V h 6= {0}. De plus, Vh est stable par l'action de g, g/h. Ainsi


laquelle se factorise par
h g/h
l'hypothèse de récurrence appliquée à g/h nous dit que (V ) 6= 0. Or, on a V g
= (V h )g/h .
Il reste donc à prouver l'existence d'un idéal h non trivial. Quittes à remplacer g par
r(g), on peut supposer que g ⊂ gl(V ). Choisissons alors une sous-algèbre de Lie propre h
de g de dimension maximale. La représentation adjointe ad de g restreinte à h induit une
représentation de h sur le quotient g/h. L'image de h par cette représentation est formée
d'endomorphismes nilpotents. En eet, d'après l'exercice ci-dessous, pour tout X ∈ g,
l'endomorphisme ad(X) de g est nilpotent. On peut donc appliquer notre hypothèse de
récurrence pour en déduire l'existence d'un élément X 6= 0 dans g/h annulé par l'action de
h. Soit X ∈ g au-dessus de X . On a donc X ∈ / h et [h, X] = ad(h)(X) ⊆ h. Ceci implique
que h ⊕ K.X est une algèbre de Lie contenant h comme idéal. Mais par maximalité de h,
on a h ⊕ K.X = g. Ainsi, h est un idéal de g de codimension 1.

Exercice.  Soit A une K -algèbre associative et ad(x)(y) = [x, y] := xy − yx pour


x, y ∈ A. Montrer que ad(x)n (y) ∈ VectK {xk yxn−k , k = 0, · · · , n}.
Corollaire.  Soit g une K -algèbre de Lie de dimension nie. Alors g est nilpotente
si et seulement si adX est nilpotent pour tout X ∈ g.
Démonstration. Puisque adnX (g) ⊂ C n g, on voit que la condition est nécessaire. Récipro-
quement, supposons adX X ∈ g. D'après la proposition ci-dessus (avec
nilpotent pour tout
λ = 0), il existe un drapeau h1 ⊂ h2 ⊂ · · · hn = h tel que adX (hi ) ⊂ hi−1 pour tout X , ie tel
que [g, hi ] ⊂ hi−1 . Quitte à renuméroter hi en hn−i , on reconnait là le critère de nilpotence
qui suit la dénition.

Lemme.  Soit g une K -algèbre de Lie nilpotente, h ⊂ g une sous-algèbre de Lie,


λ : h −→ K une application, et V λ l'espace propre généralisé. Alors V λ est stable par g.
Démonstration. Soit Y ∈ g, X ∈ h et v ∈ V λ. On veut montrer que

(r(X) − λ(X))n r(Y )v = 0 pour n assez grand.

Or, pour f, g deux endomorphismes de V, on montre par récurrence (exercice) que

n  
n
X k
f ◦g = (adf )k (g) ◦ f n−k .
k=0
n

Posons f = r(X) − λ(X) et g = r(Y ). Choisissons m tel que f m (v) = 0 et adm


f (g) = 0 (en
eet adf = adr(X) et g, donc r(g) est nilpotente). Alors la formule ci-dessus nous donne
f 2m ◦ g(v) = 0. On a donc montré que V λ est stable par g.
Théorème.  Supposons K algébriquement clos, et soit g une K -algèbre de Lie de
dimension nie. On a alors équivalence entre :

i) g est nilpotente,


L
ii) toute représentation (V, r) se décompose V = λ où λ parcours les poids de g
λ
dans V et V est stable par g.

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Démonstration.
L⇒ λi). Appliquons ii) à la représentation adjointe.λ On en tire une dé-
ii)
composition g = λ g en somme directe d'idéaux. Montrons que g 6= 0 ⇒ λ = 0. En
λ
eet soit Y ∈ g . L'endomorphisme (adY − λ(Y ))|gλ est nilpotent et (adY )|gλ n'est pas
inversible puisque adY (Y ) = 0. Il s'ensuit que λ(Y ) = 0 et donc λ|gλ = 0. Mais puisque
0 0
[gλ , gλ ] ⊂ gλ ∩ gλ , on a aussi λ|gλ0 = 0 pour les autres poids, et donc nalement, λ = 0.
D'après le corollaire ci-dessus, g est donc nilpotente.
i) ⇒ ii). Par récurrence sur dim(V ). Si tous les r(X) n'ont qu'une valeur propre, alors
V = V λ pour une fonction λ, et on a vu que λ est un poids (proposition ci-dessus). Sinon,
il existe X ayant au moins deux valeurs propres distinctes (K algébriquement clos). D'où
λ1 λk
une décomposition non triviale V = VX ⊕ · · · VX en sous-espaces propres généralisés de
λi
r(X). D'après le lemme précédent, chaque VX est stable par g et on peut lui appliquer
l'hypothése de récurrence.

Remarque.  Ce théorème donne une forme de Jordan simultanée pour les éléments
de r(g).

2.4.4 Caractérisation par la forme de Killing. On suppose toujours K algébrique-


ment clos de caractéristique nulle.
Proposition.  Soit g une K -sous-algèbre de Lie de gln (K) telle que tr(XY ) = 0
pour tout X, Y ∈ g. Alors, [g, g] est nilpotente, et donc g est résoluble.
Remarque.  La résolubilité de g découle du ii)(b) de l'exercice sous la dénition 2.3.1
appliqué à h = [g, g] et g/h = gab qui est abélien.

Démonstration. Par simplicité, nous supposerons que K=C ou K=Q⊂C (remarquons


que si K a au plus la puissance du continu (at most second-countable), il est connu (en
admettant l'axiome du choix non dénombrable) que K est en eet isomorphe à C ou à
Q ⊂ C). Par le théorème de Engel, il sut de voir que tout élément X de [g, g] ⊂ gln (K)
est nilpotent, autrement dit, que ses valeurs propres λ1 , · · · , λn sont nulles. Choisissons
un polynôme f ∈ K[T ] f (λi ) = λi pour tout i (un polynôme interpolateur de
tel que
Lagrange par exemple). Soit X = Xs + Xn la décomposition de Jordan de X . Alors
2
P P
tr(f (Xs )X) = i λi λi = i |λi | . Il nous sura donc de prouver que tr(f (Xs )X) = 0.
Comme X ∈ [g, g] est une combinaison linéaire de [Y, Z] avec Y, Z ∈ g, et comme

tr(f (Xs )[Y, Z]) = tr([f (Xs ), Y ]Z),

il sut de montrer que adf (Xs ) (g) ⊂ g, pour pouvoir appliquer l'hypothèse. Or, l'endo-
morphisme adf (Xs ) de gln (K) est diagonalisable dans une même base que l'endomorphisme
adXs . Plus précisément, si (e1 , · · · , en ) est une base de K n qui diagonalise Xs (avec valeurs
propres λ1 , · · · λn ) et si (Eij )16i,j6n est la base de gln (K) correspondante, alors Eij est
vecteur propre de adXs , resp. de adf (Xs ) pour la valeur λi −λj , resp. f (λi )−f (λj ) = λi − λj .
Il s'ensuit que pour tout polynôme g ∈ K[T ] tel que g(λi − λj ) = λi − λj (et il en existe,
par exemple un polynôme interpolateur), on a adf (Xs ) = g(adXs ). Il nous sut donc de

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prouver que adXs (g) ⊂ g. Or, adXs adX dans sa décomposition


est la partie semi-simple de
de Jordan (cf remarque ci-dessous), donc c'est un polynôme en adX , et puisque adX (g) ⊂ g,
on a terminé.

X = Xs +Xn est la décomposition de Jordan d'un


Remarque.  On a utilisé le fait que si
endomorphisme K -linéaire d'un K -ev V , alors adX = adXs + adXn est la décomposition
de Jordan de l'endomorphisme adX de gl(V ). En eet, on a déjà remarqué que adXn est
nilpotent (exercice sous le théorème de Engel), et on vient d'expliquer dans la preuve ci-
dessus que adXs est diagonalisable. Il sut donc de remarquer que adXs et adXn commutent.

Corollaire. (Critère de Cartan)  Soit g une K -algèbre de dimension nie. Alors g


est résoluble si et seulement si on a Bad (g, [g, g]) = 0.
Démonstration. ⇒. Si g est résoluble, le théorème de Lie nous dit qu'il existe un drapeau
V = (h1 ⊂ · · · ⊂ hn ) dans g tel que ad(g) ⊂ b(V). Mais alors ad([g, g]) ⊂ [ad(g), ad(g)] ⊂
bnilp (V), donc pour tout X ∈ g et Y ∈ [g, g], on a adX adY ∈ bnilp (V), et par conséquent
tr(adX adY ) = 0.
⇐. Soit h := ad([g, g]) où ad : g −→ gl(g) est la représentation adjointe de g. Puisque
h ' [g, g]/(z(g) ∩ [g, g]) et g/[g, g] est abélienne, on voit que g est résoluble si et seulement
si h l'est (cf ii)(b) de l'exercice sous la dénition 2.3.1). Or la résolubilité de h découle de
la proposition précédente.

2.5 Algèbres de Lie semi-simples

Si h, h0 sont deux idéaux résolubles d'une K -algèbre


alors leur somme h + h
de Lie g, 0
0
est encore résoluble, puisque c'est un quotient de la somme directe h ⊕ h . Cela permet de
dénir le radical rad(g) comme le plus grand idéal résoluble de g.

2.5.1 Définition. Une K -algèbre de Lie g est dite


 simple si dim(g) > 1 et ses seuls idéaux sont {0} et g.
 semi-simple si rad(g) = 0 ( ie si g n'a pas d'idéal abélien non nul).
 réductive si rad(g) = z(g).
Remarque.  La condition dim(g) >1 dans la dénition de simple est là pour éviter
l'algèbre triviale g=K qui a pour seuls idéaux {0} et g. Avec ces dénitions on a

g simple ⇒g semi-simple ⇒g réductive

Exercice. 

i) Montrer que g simple ⇒g semi-simple.

ii) Montrer que pour g quelconque, g/rad(g) est semi-simple.

iii) Montrer qu'une somme directe de semi-simples est semi-simple.

Nous allons voir que toutes les algèbres de Lie classiques sont réductives, et même
simples dès que leur centre est trivial.

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2.5.2 Caractérisation par la forme de Killing. On suppose dorénavant que K est


algébriquement clos de caractéristique nulle.
Lemme.  Soit (V, r) une représentation irréductible de g. Alors tout X ∈ rad(g) agit
par un scalaire, et donc r([g, rad(g)]) = 0.

Démonstration. Par le théorème de Lie, il existe dansV un vecteur propre pour rad(g).
Notons λ : rad(g) −→ K la valeur propre associée et Vλ l'espace propre. Il nous sut
de prouver que Vλ est stable par g. Or pour tous Y ∈ g, X ∈ rad(g) et v ∈ Vλ , on a
XY v = [X, Y ]v + Y Xv = λ([X, Y ])v + λ(X)Y v . Comme dans la preuve du théorème de
Lie, on prouve que λ([X, Y ]) = 0 et on conclut.

Corollaire.  g admet une représentation (V, r)


Si telle que la forme bilinéaire Br
est non-dégénérée, alors g est réductive.

Démonstration. D'après le lemme, l'idéal [g, rad(g)] agit trivialement sur toute représen-
tation irréductible de g. Soit alors 0 ⊂ V1 ⊂ V2 ⊂ · · · ⊂ Vl = V une suite croissante de
sous-représentations de V dont les quotients successifs Vi /Vi−1 sont irréductibles. On a donc
r(Y )(Vi ) ⊂ Vi pour tout Y ∈ g et r(X)(Vi ) ⊂ Vi−1 pour X ∈ [g, rad(g)]. Par conséquent
r(X)r(Y ) est nilpotent, donc de trace nulle, et il s'ensuit que [g, rad(g)] est inclus dans
le noyau de Br . Comme celle-ci est supposée non-dégénérée, on a [g, rad(g)] = 0, ce qui
équivaut à rad(g) ⊂ z(g). L'inclusion réciproque est tautologique.

Exemples.  En appliquant ce corollaire à la représentation standard d'une algèbre de


Lie classique, on constate quegln (K) et u(n) (pour K = R) sont réductives, et que sln (K),
son (K)( pour n > 2), sp2n (K), su(n) (pour K = R) sont réductives, et même semi-simples
puisque (exercice) leur centre est nul.

Théorème. (Cartan)  Une K -algèbre de Lie g est semi-simple si et seulement si la


forme de Killing Bad est non dégénérée.

Démonstration. Supposons Bad non-dégénérée. Cela implique évidemment que Ker(ad) =


z(g) = 0, et d'après le corollaire ci-dessus cela implique aussi que g est réductive. Donc g
est semi-simple.
Réciproquement, supposons g semi-simple. Alors z(g) = 0 donc ad : g −→ gl(g) est
h = g⊥ le noyau de Bad . D'après le critère de Cartan,
injective. Soit h est résoluble, donc
h = 0.
Théorème.  Une K -algèbre de Lie semi-simple g est somme directe d'idéaux simples.
En particulier, g = [g, g].
Démonstration. Soit h g et h⊥ son orthogonal pour la forme de Killing de g.
un idéal de

Alors la forme de Killing de h ∩ h , qui est la restriction de celle de g, est nulle donc

h ∩ h est un idéal résoluble, donc il est nul. Comme Bad est non dégénérée, il s'ensuit que
g = h ⊕ h⊥ et que les formes de Killing de h et h⊥ sont non dégénérées. Une récurrence sur
la dimension permet alors de conclure.

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2.5.3 Caractérisation par les représentations. On suppose toujours K algébriquement


clos de caractéristique nulle.

Théorème. (Weyl)  Une K -algèbre de Lie g est semi-simple si et seulement si toutes


ses représentations (de dimension nie) sont complètement réductibles.

La preuve originale de ce théorème par Weyl (pour K = C) utilisait son astuce unitaire
(unitary trick) qui consiste à trouver une forme réelle de g qui s'intègre en un groupe de
Lie compact pour utiliser le fait connu que les représentations continues de dimension nie
d'un groupe compact sont complètement réductibles (grâce à l'existence de mesures de
Haar). Voir les notes [GALM2], notamment le corollaire 1.12.7 et son application. Voici
une preuve plus directe dûe à Casimir (un physicien !).

Démonstration. Si les représentations sont complètement réductibles, en particulier la


représentation adjointe l'est. Ecrivons g = ⊕ i gi gi sous-représentations irréducibles
avec
de (g, ad). Alors les gi sont des idéaux (car stables par adg ) et simples ou de dimension 1
(car irréductibles). Or g ne peut pas avoir de facteur direct de dimension 1 puisqu'on a vu
que les représentations de K ne sont pas nécessairement complètement réductibles. Donc
g est semi-simple.
Supposons maintenant g semi-simple. Soit (V, r) ∈ RepK (g) et W ⊂ V une sous-
représentation ; on veut trouver un supplémentaire de W stable sous g. Pour cela, il sut
de trouver un ϕ ∈ HomKg (V, W ) tel que ϕ|W = λ idW avec λ 6= 0. Car en eet, on aura
V = W ⊕ Ker(ϕ) avec Ker(ϕ) stable.
Première étape : on se ramène au cas où V /W est la représentation unité. Considérons
la représentation Hom interne H = HomK (V, W ), et ses sous-espaces A := {ϕ ∈ H, ϕ|W ∈
K idW } et B := {ϕ ∈ A, ϕ|W = 0}. Si ϕ ∈ A, on voit que pour tout X ∈ g on a
(Xϕ)(w) = Xϕ(w) − ϕ(Xw) = Xλw − λXw = 0, donc Xϕ ∈ B . En particulier A et B
sont des sous-représentations de H et B/A est la représentation unité. Supposons que B
g
admette un supplémentaire, c'est-à-dire une droite D ⊂ A telle que B ⊕ D = A. Alors,
comme expliqué ci-dessus, on a W ⊕ Ker(ϕ) = V .
Deuxième étape : opérateurs de Casimir et récurrence. On suppose dorénavant que V /W
est la représentation unité, et on montre l'existence d'une droite stable supplémentaire de
W par récurrence sur dim(V ). Fixons une suite croissante 0 = V0 ⊂ V1 ⊂ · · · ⊂ Vl−1 = W ⊂
Vl = V de sous-représentations telles que Vi /Vi−1 soit irréductible pour tout i = 1, · · · , l.
Si tous les Vi /Vi−1 sont isomorphes à la représentation unité, alors on est en présence
nilp
d'un drapeau complet V de V tel que r(g) ⊂ b (V). Mais comme g = [g, g] = C n g pour
n n nilp
tout n, on en déduit pour n = dim(V ) que r(g) = r(C g) = C b (V) = 0, donc V est
une représentation triviale et n'importe quelle droite supplémentaire de W est stable.
Sinon, il existe i tel que (U, rU ) := Vi /Vi−1 soit distinct de la représentation unité.
L'image rU (g) est alors non nulle, et on peut choisir un facteur simple gU de g tel que

rU (gU ) 6= 0. Alors, gU −→ rU (gU ) donc rU (gU ) est simple et la forme bilinéaire BrU associée
à rU est non nulle (à cause du critère de Cartan qui impliquerait la résolubilité de rU (gU )).
Son noyau est alors un idéal propre de gU , donc nul, et nalement, BrU est non dégénérée
sur gU . Soit alors CU l'opérateur de Casimir associé, qui appartient au centre de UgU et

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donc à celui de Ug U(h ⊕ h0 ) = Uh ⊗K Uh0 ). Alors r(CU ) est un endomorphisme


(en eet
de V qui commute à l'action de g, donc g stabilise ses sous-espaces caractéristiques. On a
r(CU )(V ) ⊂ W , donc 0 est valeur propre et l'espace caractéristique V0 := Ker(r(CU )n ) n'est
0
pas contenu dans W . Soit V la somme des autres sous-espaces caractéristiques de r(CU ).
0
On a alors une somme directe V ⊕ V0 de V en sous-espaces stables. Si l'on prouve que
0
V 6= 0, alors on peut appliquer l'hypothèse de récurrence à V0 . Nous devons donc prouver
que r(CU ) possède une valeur propre non nulle. Il sut pour cela de vérier que rU (CU ) en
possède une. Notons que rU (CU ) est une homothétie, par le lemme de Schur. Il sut donc
PdimgU ∗
de montrer que sa trace est non nulle. Or tr(rU (CU )) = i=1 tr(rU (Xi )rU (Xi )) où Xi est

une base de gU et Xi la base duale pour la forme bilinéaire BrU (X, Y ) = tr(rU (X)rU (Y )).
On a donc tr(rU (CU )) = dim gU 6= 0.

Corollaire.  Une K -algèbre de Lie g est réductive si et seulement si g = z(g)⊕[g, g]


avec [g, g] semi-simple.

Démonstration. Que la condition soit susante est clair. Montrons qu'elle est nécessaire.
Soit g réductive. Alors la représentation adjointe ad : g −→ gl(g) se factorise par ad(g) =
g/z(g) qui est semi-simple. Elle est donc complètement réductible. Comme z(g) ⊂ g est
stable par ad(g), il existe une décomposition g = z(g)⊕g1 ⊕· · ·⊕gk avec les gi irréductibles
donc simples. Il s'ensuit que [g, g] = [g1 , g1 ] ⊕ · · · ⊕ [gk , gk ] = g1 ⊕ · · · ⊕ gk .

2.5.4 Décomposition de Jordan. Voici une première application du théorème de com-


plète réductibilité de Weyl.

Théorème.  X un élément d'une algèbre de Lie semi-simple g. Il existe une


Soit
unique décomposition X = Xs + Xn telle que pour toute représentation (r, V ), on ait
r(Xs ) = r(X)s et r(Xn ) = r(X)n , où r(X)s + r(X)n est la décomposition de Jordan de
l'endomorphisme r(X) de V . De plus, on a [Xs , Xn ] = 0.

Démonstration. Première étape : Pour toute représentation (V, r), on a r(X)s ∈ r(g) et
r(X)n ∈ r(g).
Remarquons d'abord que, puisque r(X)s et r(X)n sont des polynômes en r(X), toute
sous-représentation W de V est stable sous r(X)s et r(X)n . De plus, on a tr(r(X)n |W ) = 0
puisque r(X)n est nilpotent, et on a donc aussi tr(r(X)s |W ) = tr(r(X)|W ) = 0 puisque
g = [g, g].
Par ailleurs, puisque adr(X)s et adr(X)n sont des polynômes en adr(X) (se rappeler que
adr(X)s + adr(X)n est la décomposition de Jordan de adr(X) ) et comme [r(X), r(g)] =
adr(X) (g) ⊂ g, on a aussi [r(X)s , r(g)] = adr(X)s (g) ⊂ g et [r(X)n , r(g)] = adr(X)n (g) ⊂ g .
Introduisons alors le normalisateur n := {u ∈ gl(V ), [u, r(g)] ⊂ r(g)}, une sous-algèbre
de Lie de gl(V ) qui contient r(g) comme idéal, et sa sous-algèbre de Lie

n0 := {u ∈ n, pour tout sous-g-module W ⊂ V, u(W ) = W avec tr(u|W ) = 0}

qui contient toujours r(g) comme idéal et contient aussi r(X)s et r(X)n . Il nous sura
donc de prouver que r(g) = n0 .

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Faisant agirr(g) sur n0 par l'action adjointe, le théorème de Weyl dit qu'on peut trouver
0 0
un supplémentaire stable m de r(g) dans n . Soit alors u ∈ m. Puisque [r(g), n ] ⊂ r(g),
on a [r(g), m] ⊂ m ∩ r(g) = {0} donc en particulier [r(g), u] = 0. Il s'ensuit que pour
toute sous-g-représentation irréducible W de V , l'action de u|W commute à celle de g donc
(lemme de Schur) est une homothétie de rapport λW,u ∈ K . Mais puisque tr(u|W ) = 0, on
a aussi λW,u = 0, donc W ⊂ Ker(u). Or (encore le théorème de Weyl), V est somme de ses
0
sous-représentations irréductibles. Donc V ⊂ Ker(u) et u = 0, m = 0, et n = r(g).
Deuxième étape. Appliquons la première étape à la représentation adjointe (g, adg ).
adg
Le morphisme g −→ gl(g) étant injectif, l'élément X possède une unique décomposition
X = Xs + Xn telle que adg (Xs ) = adg (X)s et adg (Xn ) = adg (X)n . On a évidemment
[Xs , Xn ] = 0.
Montrons que pour toute représentation (V, r) on a r(Xs ) = r(X)s et r(Xn ) = r(X)n .
Comme l'endomorphisme adg (X) de g induit, après passage au quotient, l'endomorphisme
adr(g) (r(X)) de r(g), on a adr(g) (r(Xs )) = adr(g) (r(X))s et adr(g) (r(Xn )) = adr(g) (r(X))n .
Par ailleurs, on sait que adgl(V ) (r(X)s ) = adgl(V ) (r(X))s et adgl(V ) (r(X)n ) = adgl(V ) (r(X))n ,
ce qui par restriction de ces endomorphismes à r(g) donne adr(g) (r(X)s ) = adr(g) (r(X))s
et adr(g) (r(X)n ) = adr(g) (r(X))n . Il s'ensuit que

adr(g) (r(Xs )) = adr(g) (r(X)s ) et adr(g) (r(Xn )) = adr(g) (r(X)n ),


mais puique adr(g) est injective, on obtient r(Xs ) = r(X)s et r(Xn ) = r(X)n comme
voulu.

Définition.  Un élement X d'une algèbre semi-simple g sera dit semi-simple si


X = Xs , et nilpotent si X = Xn .
Concrètement, la preuve du théorème montre que X est semi-simple si et seulement si
adX est diagonalisable, et X est nilpotent si et seulement si adX est un endomorphisme
nilpotent. Elle montre aussi que pour une sous-algèbre semi-simple de gln (K), par exem-
ple son , spn ou sln , un élément est semi-simple, resp. nilpotent, si et seulement si il est
diagonalisable, resp. nilpotent, en tant que matrice.

Exercice.  Soit h une sous-algèbre de Lie d'une algèbre de Lie semi-simple g égale à
son normalisateur : h = {X ∈ g, [X, h] ⊂ h}. Montrer que h est stable par décomposition
de Jordan.

3 Structure des algèbres de Lie semi-simples

Dans toute cette partie, K désigne un corps algébriquement clos de caractéristique


nulle.

3.1 Sous-algèbres de Cartan et racines

g une K -algèbre de Lie. Si h ⊂ g est une sous-algèbre de Lie, on note N (h) :=


Soit
{X ∈ g, adX (h) ⊂ h} son normalisateur, qui est aussi une sous-algèbre de Lie de g (le

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vérier).

Définition.  Une sous-algèbre de Cartan de g est une sous-algèbre nilpotente h telle


que N (h) = h.
Nous allons montrer que de telles sous-algèbres existent bel et bien. Pour X ∈ g,
gX,0 := n∈N Ker(adX )n ⊂ g l'espace caractéristique de adX pour la valeur propre
S
notons
0. Notons que dimK (gX,0 ) est la multiplicité de 0 dans le polynôme caractéristique de adX .
On dira que X est quasi-régulier si gX,0 est minimal, pour l'inclusion, parmi tous les gZ,0
où Z ∈ g.

Proposition.  Si X est quasi-régulier, gX,0 est une sous-algèbre de Cartan de g.


Inversement toute sous-algèbre de Cartan est de cette forme.

Démonstration. i) Notons que gX,0 est toujours une sous-algèbre de Lie. Cela découle en
eet de la formule (à prouver par récurrence)

n  
n
X n
(adX ) ([Y, Z]) = [(adX )k (Y ), (adX )n−k (Z)].
k=0
k

De plus, X ∈ gX,0 , donc adX (N (gX,0 )) ⊂ gX,0 . Il s'ensuit que (adX )dim(gX,0 )+1 (N (gX,0 )) = 0,
donc N (gX,0 ) ⊂ gX,0 et nalement N (gX,0 ) = gX,0 .
ii) Supposons maintenant X quasi-régulier et montrons que gX,0 est nilpotente. Il suf-
t de montrer que pour tout Y ∈ gX,0 , l'endomorphisme (adY )|gX,0 est nilpotent. Posons
h := gX,0 et r := dim(gX,0 ) pour simplier les notations. Nous noterons ΦgadY ∈ K[T ] le
polynôme caractéristique de adY dans EndK (g). Comme adY stabilise h, on a une fac-
g g/h
torisation Φad
Y
= ΦhadY ΦadY et nous h
P voulons prouver que ΦadY = T . Fixons une base
r

X1 , · · · , Xr de h et écrivons Y = i yi Xi avec yi ∈ K . Alors il existe des polynômes


g h g/h
Φ , Φ et Φ dans K[Y1 , · · · , Yr , T ], uniques puisque K est inni, qui par spécialisation
g/h
Yi 7→ yi donnent ΦgadY , ΦhadY et ΦadY . On a aussi une factorisation Φg = Φh Φg/h dans
h r
l'anneau K[Y1 , · · · , Yr , T ] qui est factoriel. Nous devons montrer que Φ = T . Notons
ordT (f ) la T -valuation d'un polynôme f (i.e. le plus grand entier k tel que T k divise f ).
h
Puisque Φ est un polynôme monique de degré r en T (à coecients dans K[Y1 , · · · , Yr ]),
h
il sut de prouver que ordT (Φ ) = r . Remarquons que par dénition de h, T ne divise
g/h g/h g/h
pas Φad dans K[T ]. Comme Φad est une spécialisation de Φ , il s'ensuit que T ne
X X
g/h h g
divise pas Φ dans K[Y1 , · · · , Yr , T ], et donc ordT (Φ ) = ordT (Φ ). Puisque K est in-
P
ni, on peut trouver une spécialisation Yi 7→ zi telle que, en notant Z = i zi Xi , on ait
ordT (ΦadZ ) = ordT (Φ ) et ordT (ΦadZ ) = ordT (Φ ). L'égalité ordT (ΦadZ ) = ordT (ΦgadZ ) im-
h h g g h

plique alors que gZ,0 ⊂ h = gX,0 . Mais puisque X est régulier, il s'ensuit que gZ,0 = h = gX,0
g h
et donc ordT (Φad ) = r et nalement ordT (Φ ) = r comme voulu.
Z
iii) Soit maintenant h une sous-algèbre de Cartan de g. Fixons une base X1 , · · · , Xr de h
g h g/h
et considérons la factorisation Φ = Φ Φ dans K[Y1 , · · · , Yr , T ] comme ci-dessus. Comme
r
h est nilpotente, on sait que Φ = T . De plus, si T divisait Φg/h , alors 0 serait un poids de
h

h dans g/h, et par le théorème de Engel, g/h aurait un élément non nul Z̄ annulé par h.

36
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Cela signie que si Z∈g est une préimage de alors Z∈


[h, Z] ⊂ h. Mais alors Z
Z̄ , /h et
g/h
normalise h et contredit l'hypothèse h = N (h). Donc T ne divise pas Φ . En spécialisant
g/h
convenablement, on obtient un élément X ∈ h tel que T ne divise pas Φad . Ceci implique
X
que gX,0 ⊂ h. Comme h est nilpotente, on a aussi h ⊂ gX,0 et nalement h = gX,0 .

L'existence d'une sous-algèbre de Cartan étant maintenant acquise, on s'intéresse à


son unicité à conjugaison près. Remarquons qu'il n'est même pas clair a priori que les
sous-algèbres de Cartan aient toutes la même dimension.

Définition.  On appelle rang de g l'entier rk(g) := minX∈g (dimK (gX,0 )). Un élément
X∈g est dit régulier si dim(gX,0 ) = rk(g).

Un élément régulier est donc quasi-régulier, et la sous-algèbre de Cartan associée gX,0


est de dimension r = rk(g).
Exercice.  Soit g = gln (K), et b, resp. bnilp , la sous-algèbre des matrices triangulaires
supérieures, resp. triangulaires supérieures nilpotentes.

i) En utilisant que [b, b] ⊂ bnilp , montrer que rk(g) > n.


Pn
ii) Si X= i=1 xi Eii avec les xi tous distincts, montrer que gX,0 est la sous-algèbre des
matrices diagonales. En conclure que rk(g) = n. Montrer aussi que rk(sln (K)) = n−1.

iii) Montrer que X ∈ gln (K) est régulier si et seulement si toutes ses valeurs propres
sont distinctes.

Lemme.  L'ensemble greg des éléments réguliers de g est un ouvert de Zariski non
vide de g. En particulier, si K = C, c'est un ouvert dense et connexe de g pour la topologie
analytique (i.e. de C-espace vectoriel de dimension nie).

Démonstration. Si, comme dans la preuve précédente, on choisit une base de g et on


considère la fonction polynôme caractéristique X 7→ ΦadX comme un élément Φ de
K[Y1 , · · · , Ydimg , T ], alors r n'est autre que la T -valuation de Φ, de sorte qu'il existe un
polynôme non-nul ar = ar (Y1 , · · · Ydimg ) ∈ K[Y1 , · · · , Ydimg ] tel que

Φ ≡ ar T r modulo (T r+1 ).

Un élément X ar (X) 6= 0, où ar (X) désigne le polynôme


est alors régulier si et seulement si
ar évalué en les coordonnées de X dans la base choisie. Ainsi, greg est un ouvert de Zariski,
et est non vide puisque K est algébriquement clos (Nullstellensatz). Lorsque K = C, il est,
comme tout ouvert de Zariski d'un espace ane, ouvert dense et connexe par arcs pour la
topologie analytique.

Théorème.  Supposons K =C et notons Int(g) le sous-groupe fermé de Aut g en-


gendré par les exp(adX ) pour X ∈ g. Alors toutes les sous-algèbres de Cartan de g sont
conjuguées sous Int(g).

37
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Remarque.  Ce théorème est valable sur n'importe quel K algébriquement clos de


caractéristique nulle en remplaçant Int(g) par le sous-groupe engendré par les exp(adX )
pour adX nilpotent (de sorte que l'exponentielle est bien dénie). La preuve est alors
élémentaire, mais longue et ardue. Dans le cas K = C nous allons donner une preuve assez
courte, mais qui utilise un peu de géométrie diérentielle.

Remarque.  Le théorème implique aussi que tout élément quasi-régulier est régulier.

Démonstration. Le point crucial est le suivant. Soit h une sous-algèbre de Cartan, et hqreg
l'ensemble de ses éléments quasi-réguliers, qui est un ouvert de Zariski (et donc un ouvert
analytique) d'après la n de la preuve de la proposition précédente (c'est le lieu des points
g/h
où T ne divise pas Φad ). Notons simplement G := Int(g), qui est un sous-groupe de Lie
X
de GL(g), puisque fermé. Alors

l'application G × hqreg −→ g, (g, X) 7→ g · X est submersive.

Admettons-le pour l'instant. Une première conséquence est que l'image de cette application
reg reg
est ouverte, et intersecte donc non trivialement l'ouvert dense g . Il s'ensuit que h :=
reg
h ∩ g est non vide, et donc, puisque ouvert de Zariski, est un ouvert dense de h. On
reg
considère alors la relation d'équivalence sur g dénie par

X∼Y si gX,0 et gY,0 sont conjuguées

Pour X ∈ hreg , la submersivité ci-dessus montre qu'il existe un voisinage ouvert de X


reg
dans g formé d'éléments équivalents à X . Ainsi, les classes d'équivalence de la relation
reg
ci-dessus sont ouvertes. Mais puisque g est connexe, il n'y a qu'une classe d'équivalence,
et le théorème s'ensuit.
Reste à prouver la submersivité ci-dessus. Grâce aux translations sous G, il sut de
prouver la surjectivité de l'application tangente aux points (e, X) pour X ∈ hqreg . Par
dénition, l'espace tangent Lie(G) de G en e est la sous-algèbre de Lie de gl(g) engendrée
par les adY , Y ∈ g. On a donc Lie(G) = ad(g). Toujours par dénition, l'application
tangente est alors donnée par

f : ad(g) × h −→ g, (adY , H) 7→ adY (X) + H = −adX (Y ) + H.


Son image contient donc h. De plus, par dénition de hqreg , adX agit de façon inversible
sur g/h, et donc l'image de f se surjecte sur g/h. Il s'ensuit que f est surjective.

Exemple.  Dans gln (C), toute sous-algèbre de Cartan est conjuguée, sous GLn (C), à
la sous-algèbre des matrices diagonalisables.

Exercice.  Montrer un énoncé analogue pour sln et sp2n . En déduire que rk(sp2n ) =
n. Pour son , la sous-algèbre des matrices diagonales est nulle ! Mais on peut changer la
forme bilinéaire symétrique non dégénérée. Au lieu de la forme standard, on considère,
Pn
en dimension paire, la forme ψ2n (v, w) = 2 i=1 vi wi+n , et en dimension impaire la forme
Pn
ψ2n+1 (v, w) = 2 i=1 vi wi+n + v2n+1 w2n+1 . Alors so(ψm ) est isomorphe à som et on montre
que la sous-algèbre des matrices diagonales est une sous-algèbre de Cartan. On constate
alors que rk(so2n ) = rk(so2n+1 ) = n.

38
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3.1.1 Racines d'une sous-algèbre de Cartan. Soit g K -algèbre de Lie et h ⊂ g


une
une sous-algèbre de Cartan. Faisons agir h surg par la restriction à h de la représentation

adjointe (g, ad) de g. Pour toute forme linéaire λ ∈ hab , on a l'espace propre généralisé

gλ = {Y ∈ g, ∀X ∈ h, (adX − λ(X))n (Y ) = 0 pour n > dim g}.

Lemme.  On a g0 = h, et pour toutes λ, µ ∈ h∗ab , on a [gλ , gµ ] ⊂ gλ+µ .


Démonstration. Puisque h est nilpotent pour tout X ∈ h donc
est nilpotente, (adX )|h
h ⊂ g . Réciproquement, h agit par opérateurs nilpotents sur g0 /h. Donc si g0 ) h, il
0
0 0
existe X ∈ g \ h dont l'image X dans g /h est annulée par h. Mais cela signie que
[h, X] ⊂ h donc X ∈ N (h) = h : contradiction.
La deuxième assertion découle de la formule

n  
X
n n
(adX − λ(X) − µ(X)) ([Y, Z]) = [(adX − λ(X))k (Y ), (adX − µ(X))n−k (Z)],
k=0
k

laissée au lecteur.

Définition.  Une racine de h dans g est un poids non nul de h dans (g, ad). Nous
noterons Φ l'ensemble des racines.

Le théorème sur les représentations d'algèbres nilpotentes nous fournit une décomposi-
tion M
g= gα ,
α∈Φ∪{0}

et la proposition précédente nous dit que pour α, β ∈ Φ, le crochet [gα , gβ ] est nul si
α+β ∈
/ Φ ∪ {0}, est contenu dans h si α + β = 0, et dans gα+β si α + β ∈ Φ.
Exemple.  Regardons le cas de
P Pg = sln (K) et Ph la sous-algèbre de Cartan des matrices
diagonales. La formule [ xii Eii , i,j aij Eij ] = i,j (xii − xjj )ai,j Eij montre que
!
X

Φ = {αij ∈ h , 1 6 i 6= j 6 n}, où αij xii Eii = xii − xjj
i

et que gαij = gαij = KEij . Ainsi les espaces de poids généralisés de h sont des espaces de
poids tout court, et de dimension 1. Nous allons voir que c'est un fait général pour les
algèbres semi-simples.

On suppose dorénavant que g est semi-simple.


On notera hX, Y i = Bad (X, Y ) la forme de Killing de g, qui est donc non dégénérée.

3.1.2 Proposition. Pour g semi-simple et h sous-algèbre de Cartan, on a :

i) Pour α, β ∈ Φ ∪ {0} telles que α + β 6= 0, on a hgα , gβ i = 0.

39
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ii) h., .i|h est non dégénérée.

iii) h., .i|gα ×g−α induit une dualité entre gα et g−α .


Démonstration. i) Soit λ ∈ Φ ∪ {0}, X ∈ gα et Y ∈ gβ .
adX adY (gλ ) ⊂ gλ+α+β
Alors
L et
λ + α + β 6= λ. Il s'ensuit que dans une base subordonnée à la décomposition g = λ gλ ,
la matrice de adX adY a une diagonale nulle, donc tr(adX adY ) = 0.
α,⊥ ⊥
ii) Soit X ∈ h. On a X ∈ g pour toute racine α ∈ Φ d'après le i). Donc si X ∈ h ,

on a X ∈ g et donc X = 0.
α β,⊥ ⊥−α
iii) Soit X ∈ g . On a X ∈ g pour tout poids β 6= −α d'après le i). Donc si X ∈ g ,

on a X ∈ g et donc X = 0.

Remarque.  La non dégénérescence de la restriction de h., .i à h n'est pas en contra-


diction avec la nilpotence de h. En eet, comme h n'est pas un idéal, cette restricition n'a
a priori (et a posteriori non plus) rien à voir avec la forme de Killing de h.
Exercice.  Montrer que l'énoncé de la proposition reste vrai si l'on remplace la forme
de Killing par n'importe quelle forme bilinéaire non-dégénérée.

Corollaire.  Mêmes hypothèses. Alors h est abélienne, formée d'éléments semi-


simples, et Φ engendre son dual h∗ .
Démonstration. i) Soit V un drapeau de g tel que ad(h) ⊂ b(V) (puisque h est résoluble).
nilp
On a donc ad([h, h]) ⊂ b (V). Soit alors Y ∈ [h, h]. Pour tout X ∈ h, on a adX adY ∈
b (V) donc tr(adX adY ) = 0. On a donc Y ∈ h⊥ et par le ii) de la proposition précédente,
nilp

il vient Y = 0. Donc [h, h] = 0 et h est bien abélienne.


ii) Soit X ∈ h. On veut montrer X = Xs , ou encore Xn = 0. Puisque h est égale à son
normalisateur, elle est stable par décomposition de Jordan, et donc Xn ∈ h. Mais puisque
h est abélienne, adY adXn est nilpotent, donc de trace nulle, pour tout Y ∈ h. En d'autres

termes, Xn ∈ h et donc Xn = 0.
iii) Soit Y tel que α(Y ) = 0 pour tout α ∈ Φ. Alors toutes les valeurs propres de adY

sont nulles, donc adY est nilpotent. Comme ci-dessus, on montre que Y ∈ h et le ii) de la
proposition nous donne Y = 0.

Exercice.  Montrer que ce corollaire est encore vrai pour g réductive, excepté le fait

que Φ engendre h .

Conséquence : Puisque chaque adX , X ∈ h est diagonalisable et h est abélienne, l'action


adjointe de h sur g est simultanément diagonalisable.

Ainsi, pour toute racine α, on a gα = gα .

3.1.3 Proposition. ∀α ∈ Φ, on a dim(gα ) =1 et {n ∈ Z, nα ∈ Φ} = {±1}.


Démonstration. Soit Eα ∈ gα . On a donc ∀H ∈ h, [H, Eα ] = α(H)Eα . Choisissons F ∈ g−α
tel que hEα , F i = 1 et posons Hα0 := [Eα , F ] ∈ h = g0 . Alors pour tout H ∈ h, on a

(∗) hH, Hα0 i = hH, [Eα , F ]i = h[H, Eα ], F i = α(H)hEα , F i = α(H).

40
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Montrons que α(Hα0 ) 6= 0. En eet, le iii) du corollaire ci-dessus assure l'existence


0
P
de β telle que β(Hα ) 6= 0. Considérons alors W := n∈Z gβ+nα . Alors W est stable
par adEα et par adF , donc aussi par ad[Eα ,F ] = adHα et on a de plus tr((adHα
0 0 )|W ) =

tr([(adEα )|W , (adF )|W ]) = 0. Or,

X X
tr((adHα
0 )|W ) = tr((adHα
0 )|g
β+nα
) = (β + nα)(Hα0 ) dim(gβ+nα ).
n∈Z n∈Z

Puisque β(Hα0 ) 6= 0, on doit donc avoir α(Hα0 ) 6= 0.


0
Montrons que adEα (g−α ) ⊂ K.Hα . En eet, pour tout Y ∈ g−α et tout H ∈ h, on a
hH, [Eα , Y ]i = h[H, Eα ], Y i = α(H)hEα , Y i, donc, vu (∗), on a [Eα , Y ] = hEα , Y iHα0 .
Posons maintenant !
M
V := K.Eα ⊕ K.Hα0 ⊕ gnα .
n<0

Par construction, V est stable par adF , et on vient de voir qu'il est stable aussi par adEα .
Comme ci-dessus, on en déduit qu'il est stable par adHα 0 et que tr((adHα
0 )|V ) = 0. Or,
0 0
P
0 )|V ) = α(H )(1+
tr((adHα α n<0 n dim (g nα )). Comme α(Hα ) 6= 0, on en déduit le théorème.

Corollaire.  H, H 0 ∈ h, hH, H 0 i = α(H)α(H 0 ).


P
Pour on a α∈Φ

Démonstration. Clair puisque adH adH 0 (gα ) ⊂ gα et gα = gα est de dimension 1.

3.1.4 Corollaire. K -espace vectoriel slα := g−α ⊕ [gα , g−α ] ⊕ gα est une
Le sous-
algèbre de Lie de g isomorphe àsl2 (K). Plus précisément :
 Il existe un unique Hα ∈ [gα , g−α ] tel que α(Hα ) = 2,
 Si l'on xe Eα ∈ gα \ {0}, il existe un unique Fα ∈ g−α tel que [Eα , Fα ] = Hα .
Le triplet (Eα , Hα , Fα ) est alors un sl2 -triplet.

0
Démonstration. Avec les notations de la preuve précédente, on a adEα (g−α ) = K.Hα , donc
[gα , g−α ] = K.Hα0 est de dimension 1. Il existe donc un unique Hα ∈ [gα , g−α ] tel que
2Hα0 0
α(Hα ) = 2. Explicitement, on a Hα = α(H 0 = hH2H
0
α
0 . Il existe maintenant un unique
α) α ,Hα i
2
Fα ∈ g−α tel que hEα , Fα i = hH 0 ,H 0 i . On a alors [Eα , Fα ] = Hα et le triplet (Eα , Hα , Fα )
α α
est donc un sl2 -triplet.

Exemple.  Dans le cas de sln et avec les notations de l'exemple précédent, on a


[gαij , gαji ] = K(Eii − Ejj ) pour tous i 6= j et (Eij , Eii − Ejj , Eji ) est un sl2 -triplet.

3.1.5 Proposition. Soit β∈Φ telle que β 6= ±α. Alors

i) β(Hα ) ∈ Z et β − β(Hα ) ∈ Φ. De plus, {n ∈ Z, β + nα ∈ Φ} est un intervalle de Z.


ii) Si β+α∈Φ alors [gα , gβ ] = gα+β .

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L
Démonstration. Considérons gβ+Zα :=
n∈Z gβ+nα . C'est un sous-espace de g stable par
adEα et adFα donc une représentation de slα . Les poids de Hα dans gβ+Zα sont

{β(Hα ) + 2n, avec n tel que gα+nβ 6= 0}.

La théorie des représentations de sl2 (K) nous dit que ces poids sont entiers, donc β(Hα ) ∈
Z. Elle nous dit aussi que, puisque ces poids ont multiplicité 1 et sont de même parité, gβ+Zα
est une représentation irréductible de slα , et ses poids sont aussi de la forme {−m, −m +
2, · · · , m − 2, m}. On en déduit la propriété d'intervalle du i) et aussi que −β(Hα ) est un
poids, puisque β(Hα ) en est un. Donc gβ−β(Hα )α 6= 0 et β − β(Hα )α ∈ Φ.
ii) Supposons gβ+α 6= 0. C'est donc l'espace de poids β(Hα ) + 2 pour Hα . D'après la
structure connue d'une représentation irréductible de sl2 , on a [gα , gβ ] = adEα (gβ ) = gα+β
car gβ est l'espace de poids β(Hα ) pour Hα .

Corollaire.  Pour α ∈ Φ, on a Φ ∩ Kα = {±α}.


Démonstration. Supposons qu'il existe β ∈ Φ ∩ Kα distincte de α et −α. Comme β(Hα ) ∈
Z, on a β ∈ 21 Zα. Ecrivons β = n2 α avec n impair. Alors puisque −β ∈ Φ la propriété
1
d'intervalle du i) de la proposition nous assure que α ∈ Φ. Mais d'après la proposition
2
1 1
2.5.5, les seuls multiples de α dans Φ sont ± α, d'où une contradiction, puisque α ∈ Φ.
2 2

3.1.6 Propriétés de rationalité de Φ. Récapitulons ce que nous avons prouvé jusqu'ici


à propos de l'ensemble Φ :

i) Φ engendre le K -espace vectoriel h∗ ,


ii) Pour toute racine α ∈ Φ, on a Φ ∩ Kα = {±α}
iii) Pour deux racines β, α, on a β(Hα ) ∈ Z et si β 6= −α alors {n ∈ Z, β + nα ∈ Φ} est
un intervalle contenant −β(Hα ).
Posons maintenant

hQ := VectQ {Hα , α ∈ Φ}, et h∗Q := VectQ {α, α ∈ Φ}

Proposition.  Avec les notations ci-dessus,

i) dimQ (hQ ) = dimQ (h∗Q ) = dimK (h),


ii) la dualité h × h∗ −→ K induit une dualité hQ × h∗Q −→ Q,
iii) la forme de Killing induit une forme rationnelle h., .i : hQ × hQ −→ Q,
iv) L'extension de h., .i à hR est dénie positive.

Démonstration. i) Soit α1 , · · · , αr une base de h∗ formée d'éléments de Φ. Alors les Hαi


hH ,H i
sont une K -base deh (notons que hHαi , Hi = αi2 αi αi (H) = hH 0 2,H 0 i αi (H)). Pour
αi αi

Hα = ri=1 λi Hαi avec λi ∈ K . Nous


P
α ∈ Φ, écrivons devons montrer que λi ∈ Q, ∀i. Soit
M ∈ Mr (K) la matrice (hHαi , Hαj i)16i,j6r . Alors M est inversible (puisque h., .i est non

42
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dégénérée) et λ = (λ1 , · · · , λr ) ∈ K r est l'unique solution du système linéaire M.λ = µα


avec µα = (hHα1 , Hα i, · · · , hHαr , Hα i) ∈ K r . Or pour deux racines α, β on a

X
hHα , Hβ i = γ(Hα )γ(Hβ ) ∈ Z,
γ∈Φ

donc M ∈ Mr (Q), µα ∈ Qr , et nalement λ ∈ Qr . Il s'ensuit que les Hαi , i = 1, · · · , r


forment une Q-base de hQ . On prouve de la même manière que α1 , · · · , αr forment une
Q-base de h∗Q .
∗ ∗
ii) la K -dualité entre h et h envoie bien hQ ×hQ dans Q puisque β(Hα ) ∈ Z pour toutes
α, β ∈ Φ. Comme hQ , resp. h∗Q , engendre h, resp. h∗ , sur K , l'accouplement est parfait.
iii) idem. On a vu que hhQ , hQ i ⊂ Q et comme hQ engendre h, l'accouplement est non
dégénéré.
2
P
iv) Comme hH, Hi =
α α(H) , la forme bilinéaire réelle considérée est positive. Or,
on sait qu'elle est non dégénérée, donc elle est aussi dénie.

3.2 Systèmes de racines abstraits

3.2.1 Définition. Soit V un R-espace vectoriel de dimension nie. Un système de


racines (réduit) dans V est la donnée de deux ensembles Φ ⊂ V et Φ∨ ⊂ V ∗ munis d'une

bijection α 7→ α tels que :

i) Φ est ni, engendre V sur R, et 0∈


/ Φ,

ii) ∀α ∈ Φ, α (Φ) ⊂ Z
iii) ∀α ∈ Φ, α∨ (α) = 2 et sα (Φ) = Φ en posant sα (v) := v − α∨ (v)α.
iv) ∀α ∈ Φ, Φ ∩ Rα = {±α}.
La dimension de V est le rang du système de racines, et α∨ est la coracine associée à
la racine α.
Exemple.  Soit g une K -algèbre de Lie semi-simple (K alg. clos de car. nulle) et h une
∗ ∗ ∨
sous-algèbre de Cartan, Φ ⊂ hQ ⊂ h l'ensemble des racines et Φ = {Hα , α ∈ Φ} ⊂ hQ ⊂
h. Alors d'après la proposition précédente,

(V := R ⊗Q h∗Q , Φ, Φ∨ , α 7→ α∨ := Hα )

est un système de racines, que nous noterons Φ(g, h).


Le cas linéaire : g = sln (K) et h = {matrices diagonales}. Soit e1 , · · · , en la base
canonique de Rn et e∗1 , · · · , e∗n sa base duale. Alors on peut décrire le système de racine de
(g, h) comme ceci :

( n n
) ( n )
X X X X
V = xi ei ∈ Rn , xi = 0 ⊂ Rn et V∗ = xi e∗i ∈ (Rn )∗ , xi = 0 ⊂ (Rn )∗
i=1 i=1 i=1 i

43
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avec accouplement de dualité induit par l'accouplement entre Rn et (Rn )∗ , et

Φ = {αij = (ei − ej ), 1 6 i 6= j 6 n} et Φ∨ = {αij



= (e∗i − e∗j ), 1 6 i 6= j 6 n}

avec bijection évidente. Dans cette description, e∗i correspond à la matrice diagonale
P Eii
(qui est dans gln ) et ei correspond à la forme linéaire sur h donnée par λ E
k k kk →
7 λ ii .

Le cas symplectique : g = sp2n (K) Pet h = {matrices diagonales}. Les matrices diago-
n
nales de sp2n sont de la forme X = i=1 xi (Eii − Ei+n,i+n ). Notons alors ei la forme
bilinéaire X 7→ xi sur h, et V l'espace vectoriel de base e1 , · · · , en . On peut vérier que le
système de racines de (g, h) est de la forme suivante :

Φ = {(±ei ± ej ), i 6= j, 2ei } et Φ∨ = {(±e∗i + ±e∗j ), i 6= j, e∗i }

avec bijection évidente. Dans cette description, les e∗i sont la base duale des ei et corres-
pondent donc aux matrices diagonales Eii − Ei+n,i+n .
Le cas orthogonal impair : g = so(ψ2n+1 )
h =P {matrices diagonales}. Les matrices
et
n
diagonales de so(ψ2n+1 ) sont aussi de la forme X = i=1 xi (Eii − Ei+n,i+n ). Notons alors
ei la forme bilinéaire X 7→ xi sur h, et V l'espace vectoriel de base e1 , · · · , en . On peut
vérier que le système de racines de (g, h) est de la forme suivante :

Φ = {(±ei ± ej ), i 6= j, ei } et Φ∨ = {(±e∗i + ±e∗j ), i 6= j, 2e∗i }

avec bijection évidente. Dans cette description, les e∗i sont la base duale des ei et corre-
spondent donc aux matrices diagonales Eii − Ei+n,i+n .
Le cas orthogonal pair :
P{matrices diagonales}. Les matrices
g = so(ψ2n ), (n > 1) et h =
diagonales de so(ψ2n ) sont toujours de la forme X = ni=1 xi (Eii −Ei+n,i+n ). Notons encore
ei la forme bilinéaire X 7→ xi sur h, et V l'espace vectoriel de base e1 , · · · , en . On peut
vérier que le système de racines de (g, h) est de la forme suivante :

Φ = {(±ei ± ej ), i 6= j} et Φ∨ = {(±e∗i + ±e∗j ), i 6= j}

avec bijection évidente. Dans cette description, les e∗i sont la base duale des ei et corre-
spondent donc aux matrices diagonales Eii − Ei+n,i+n .

3.2.2 Groupe de Weyl. Notons que l'endomorphisme sα de V introduit au point iii)



de la dénition ci-dessus est la réexion d'axe Ker(α ) et de direction R.α. En d'autres
termes on a

s2α = idV , Ker(sα + idV ) = Rα et Ker(sα − idV ) = Ker(α∨ ).

Définition.  Le sous-groupe W ⊂ GL(V ) engendré par les sα , α ∈ Φ est appelé


groupe de Weyl du système de racines.

44
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Par l'axiome iii) des systèmes de racines, W.Φ ⊂ Φ. En fait, puisque Φ engendre V ,
le morphisme W −→ SΦ donnant l'action de W sur Φ est injectif. En particulier, W est
ni. On sait alors construire des produits scalaires euclidiens sur V invariants sous W (cf
exercice du paragraphe 2.1.8). Pour un tel produit scalaire h., .i, le groupe de Weyl W est
donc un groupe d'isométries de l'espace euclidien (V, h., .i). En particulier, la réexion sα

est alors simplement la réexion orthogonale d'axe α , donc de la forme

hv, αi
sα (v) = v − 2 α.
hα, αi

Exemple.  Soit Φ le système de racines de (g, h). On a vu que la forme de Killing


hR un produit scalaire euclidien. On peut le transporter par dualité à h∗R . Puisque
induit sur
α(H) = hHα2,Hα i hHα , Hi, on obtient le produit scalaire

4hHα , Hβ i
hα, βi := .
hHα , Hα ihHβ , Hβ i

On a alors

hHα , Hα i hα, βi
sα (β) = β − β(Hα )α = β − hα, βiα = β − 2 α,
2 hα, αi

ce qui montre que sα est la réection orthogonale d'axe α⊥ et donc que h., .i est W -invariant.
Le cas linéaire : dans l'exemple de sln (K) le produit scalaire obtenu est 2n fois celui
n
induit par le produit euclidien canonique sur R . La réection sαij est donc la restriction à V
n
de la réection orthogonale sij de R d'axe Hij = {(xk )k , xi = xj }. On a donc sij (ei ) = ej
et sij (ek ) = ek pour k 6= i, j . Cela identie W au groupe symétrique Sn agissant par
permutation de la base canonique.

Les autres cas classiques : dans chacun des cas sp2n , so2n ' so(ψ2n ) et so2n+1 '
so(ψ2n+1 ), la forme de Killing induit un multiple (respectivement 4n + 4, 4n − 4 et 4n − 2)
du produit scalaire canonique qui fait de e1 , · · · , en une base orthonormée. Pour i 6= j ,
la réexion sij associée à ei − ej échange ei et ej et laisse xe les autres ek , tandis que la
0
réexion sij associée à ei + ej échange ei et −ej et laisse xe les autres ek .
Dans les cas symplectique et orthogonal impair, la réexion si associée à ei ou 2ei
envoie ei sur −ei et préserve les autres ek . Cela permet d'identier W au produit semi-
n
direct Sn o {±1} , le groupe des matrices dont chaque ligne et colonne possède un unique
élément non nul, qui est un signe.
Dans le cas orthogonal pair, on peut vérier que W est le sous-groupe de Sn o {±1}n
formé des matrices dont le nombre de −1 est pair.

3.2.3 Isomorphismes, somme directes, systèmes réduits. Soient Φ = (Φ, V, Φ∨ , α 7→ α∨ )


0∨ 0∨
et Φ0 = (Φ0 , V 0 , Φ , α0 7→ α ) deux systèmes de racines.

45
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 Un isomorphisme entre Φ et Φ0 est un isomorphisme R-linéaire f : V −→ V 0 qui
0
induit une bijection entre Φ et Φ et tel que la bijection duale soit compatible avec les

applications α 7→ α .
0 0 0
 La somme directe Φ ⊕ Φ est le système de racines Φ t Φ dans V ⊕ V avec pour
∨ 0 ∨ ∗
coracines Φ t Φ ⊂ V ∗ ⊕ V 0 = (V ⊕ V 0 )∗ et la bijection évidente. On voit en particulier
0 0
que W (Φ ⊕ Φ ) = W (Φ) × W (Φ ).
On dit qu'un système de racines est irréductible s'il n'est pas somme directe de deux
systèmes de racines.

Exercice.  Soit Φ un système de racines, et munissons V d'un produit scalaire W-


invariant. Montrer que Φ est réductible si et seulement si on peut écrire Φ = Φ1 t Φ2 avec
Φ1 et Φ2 orthogonaux.

Proposition.  Soit g une K -algèbre de Lie semi-simple.

i) Le système de racines Φ(g, h) est indépendant, à isomorphisme près, de la sous-


algèbre de Cartan h. On note Φ(g) sa classe d'isomorphisme.

ii) Φ(g1 ⊕ g2 ) = Φ(g1 ) ⊕ Φ(g2 ). De plus, Φ(g) est irréductible si et seulement si g est
simple.

Démonstration. i) On a vu que si h0 g ∈
est une autre sous-algèbre de Cartan, il existe
0 ∼ 0
Int(G) tel que h = g·h. Ainsi g induit un isomorphisme K -linéaire h −→ h . L'isomorphisme
0 ∨
dual envoie clairement Φ(g, h ) sur Φ(g, h) et l'unicité des Hα montre que g envoie Φ(g, h)
0 ∨ 0 ∼
sur Φ(g, h ) en préservant les bijections. Bref, g induit un isomorphisme Φ(g, h ) −→
Φ(g, h).
ii) La première assertion est claire et implique que si g n'est pas simple alors Φ(g)
n'est pas irréductible. Réciproquement, supposons Φ(g, h) réductible. Alors en particulier
∨ ∨ ∨
l'ensemble Φ(g, h) des Hα , α ∈ Φ est union disjonte Φ1 t Φ2 de deux sous-ensembles
orthogonaux pour la forme de Killing restreinte à h. On en déduit une décomposition

L
orthogonale h = h1 ⊕ h2 où hi = VectK (Φi ), Posons alors g1 := h1 ⊕ α∈Φ1 gα et g2 :=
L
h1 ⊕ α∈Φ2 gα . On a donc g = g1 ⊕ g2 . De plus, pour α1 ∈ Φ1 et α2 ∈ Φ2 , on a α1 + α2 ∈ /Φ
donc [gα1 , gα2 ] = 0. On constate donc que [g1 , g2 ] = 0 et donc que g1 et g2 sont des idéaux,
montrant que g n'est pas simple.

3.2.4 Dualité. Fixons un produit scalaire W -invariant sur V. Si l'on identie V∗ à V


au moyen de h., .i, on déduit de la formule

hv, αi
sα (v) = v − 2 α = v − α∨ (v)α
hα, αi

que α∨ = hα,αi
2
α (et symétriquement que α= 2
hα∨ ,α∨ i
α∨ ). On constate donc que sα∨ = sα

préserve Φ . On en déduit que

(Φ∨ , Φ, α∨ 7→ α) est un système de racines dans V ∗.

46
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On l'appelle système de racines dual de (Φ, Φ∨ , α 7→ α∨ ). La discussion ci-dessus montre



que l'application sα 7→ sα∨ induit un isomorphisme des groupes de Weyl W (Φ) −→ W (Φ∨ ).
Exemple.  On peut observer que les systèmes de racines de sp2n et so2n+1 sont duaux
l'un de l'autre. Par contre, les systèmes de racines de sln et so2n sont auto-duaux.

3.2.5 Contraintes sur deux racines. Donnons-nous deux racines α, β ∈ Φ non propor-
tionnelles et non orthogonales. Quittes à remplacer α par −α et à échanger α et β, nous
pouvons supposer que
hα, βi < 0 et hα, αi 6 hβ, βi.
On a alors les contraintes suivantes :

hα, βi2 hα, βi hα, βi


0< <1 avec α∨ (β) = 2 ∈Z et β ∨ (α) = 2 ∈Z
hα, αihβ, βi hα, αi hβ, βi

qui entrainent les inégalités


0 < α∨ (β)β ∨ (α) < 4.
Ceci ne laisse que trois possibilités :

i) α∨ (β) = β ∨ (α) = −1, auquel cas hα, αi = hβ, βi. et l'angle (α, β) = 2π
3
.
ii) α∨ (β) = −2, β ∨ (α) = −1, auquel cas 2hα, αi = hβ, βi. et l'angle (α, β) = 3π
4
.
iii) α∨ (β) = −3, β ∨ (α) = −1, auquel cas 3hα, αi = hβ, βi. et l'angle (α, β) = 5π
6
.
Exemple.  Soient α = αij , β = αkl dans le système de racines de sln . On voit que
 {i, j} ∩ {k, l} = ∅ ⇒ α et β orthogonales.
 |{i, j} ∩ {k, l}| = 1 ⇒ situation i) (même longueur, et angle 2π3
).

Exemple.  Pour g = sp2n , α = ei − ej et β = 2ej , on est dans la situation ii).

Exercice.  Vérier que dans le cas orthogonal pair, on est toujours dans la situation
i) dès que hα, βi < 0. Par contre dans le cas orthogonal impair, la situation ii) peut se
produire.

Remarque.  Dès que hα, βi < 0 on a α + β ∈ Φ. En eet, on peut supposer kαk 6 kβk
et dans tous les cas ci-dessus, on a α + β = sβ (α).

Application : classication des systèmes de racines de rang Φ ⊂ R2 un système


2. Soit
2
de racines de rang 2, et supposons que le produit scalaire canonique de R est W -invariant.
hα,βi
Choisissons α, β ∈ Φ non colinéaires de sorte que kαk 6 kβk et que soit minimal
kαkkβk
(l'angle entre α et β est donc le plus ouvert possible, sans être plat). On a alors −1 <
hα,βi
kαkkβk
6 0. On peut supposer, après rotation et homothétie, que α = e1 (vecteur de la base
π
canonique), puis après éventuellement symétrie d'axe (e1 ), que l'angle (α, β) est entre et
2
π . On a alors les possibilités suivantes :

47
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i) Si hα, βi = 0, on a Φ = {±α, ±β}. Quitte


à changer le produit scalaire, on voit que β = e2
Φ est isomorphe au système de racines
α = e1
réductible ci-contre, qui n'est autre que
celui de sl2 ⊕ sl2 .

Si hα, βi < 0, on est dans l'une des trois


situations considérées plus haut.

ii) Lorsque α∨ (β) = −1, β a pour coor-



données polaires (1, ). On constate que α+β
3 β
α + β est aussi racine, de sorte que Φ ⊃
{±α, ±β, ±(α + β)}. De plus, s'il existait α

une autre racine, cela contredirait la mini-


hα,βi
malité de . Cela est plus clair sur
kαkkβk
la gure ci-contre. Les système de racines
obtenu est isomorphe à celui de sl3 .

iii) Lorsqueα∨ (β)√= −2, β a pour coordon-



nées polaires ( 2,
4
) donc β = e2 − e1 . β = e2 − e1
β+α β + 2α

Grâce aux réexions sα et sβ , on obtient


que Φ ⊃ {±e1 , ±e2 , ±e1 ± e2 }. Comme ci- α = e1

dessus, s'il y avait une autre racine, elle


hα,βi
contredirait la minimalité de . Le
kαkkβk
système de racines obtenu est isomorphe
à celui de sp4 et celui de so5 .

iv) Lorsque α√ (β) = 3, β a pour coordonnées 2β + 3α


polaires ( 3, ). Grâce aux réexions sα
6 β β+α β + 2α β + 3α
et sβ , on obtient que Φ ⊃ {±α, ±β, ±(β +
α) ± (β + 2α), ±(β + 3α), ±(2β + 3α)}, et α
comme ci-dessus, on vérie qu'on a toutes
les racines. Le système de racines obtenu
n'est pas celui d'une algèbre de Lie clas-
sique.

3.2.6 Racines simples. Fixons une forme linéaire f ∈ V∗ ne s'annulant sur aucune
racine. On dit alors que α est f -positive (ou positive si pas d'ambiguïté) si f (α) > 0.
On note Φ+ l'ensemble des racines f -positives et Φ− := −Φ+ . On obtient une partition
Φ = Φ+ tΦ− (pas orthogonale ! !). On dit que α est f -simple (ou simple si pas d'ambiguïté),
si α est positive et n'est pas somme de deux racines positives. On note ∆ = ∆f l'ensemble
des racines simples.

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Rn
P
Exemple.  Pour g = sln (K). Prenons la forme linéaire f : (xi )i 7→ − i ixi sur et
restreignons-là à V . Alors Φ+ = {αij , i < j}, et ∆ = {αi,i+1 , i = 1, · · · , n − 1}.
Théorème.  Avec les notations ci-dessus, on a
P
i) Φ+ ⊂ α∈∆ Nα
ii) ∆ est une base de V.
β ∈ Φ+ \ ( α∈∆ Nα) tel que f (β) soit minimal.
P
Démonstration. i) par l'absurde : soit
Alors
P β∈
/ ∆ donc β = β1P + β2 avec βi ∈ Φ+ . Mais alors f (βi ) < f (β) donc par minimalité
βi ∈ α∈∆ Nα, puis β ∈ α∈∆ Nα : contradiction.
ii) Par le i), ∆ est génératrice. Il faut montrer qu'elle est libre. Choisissons un produit
scalaire W -invariant et remarquons d'abord que hα, βi 6 0 pour toutes α, β ∈ ∆ distinctes.
En eet si hα, βi > 0, on a remarqué dans le paragraphe précédent que α − β est une
racine. Si elle est positive alors α = β + (α − β) contredisant la simplicité de α, sinon c'est
la simplicité de β qui est contredite.
P
Maintenant, soit α∈∆ λα α = 0 une relation de dépendance linéaire. Soit

∆+ = {α ∈ ∆, λα > 0} et ∆− = ∆ \ ∆+ .
Ecrivons la relation sous la forme
X X
λα α = − λβ β =: v.
α∈∆+ β∈∆−

P P
Alors hv, vi = −λα λβ hα, βi 6 0, donc v = 0. Il s'ensuit que α∈∆+ λα α = 0 et
α∈∆+ ,β∈∆−
P
donc α∈∆+ λα f (α) = 0 si bien que λα = 0, ∀α ∈ ∆+ et de même λβ = 0, ∀β ∈ ∆− .
Définition.  Une base de Φ est un ensemble ∆ = ∆f de racines f -simples pour
f ∈V∗ comme ci-dessus.

0
On peut se demander à quelle condition sur f et f on a ∆f = ∆f 0 . Pour cela, rappelons
∗ ∗
S
que f est un élément de X = V \ α Ker(α), le complémentaire dans V d'une réunion
d'hyperplans (appelés murs ). Les composantes connexes de X sont donc des cônes ouverts
0
convexes appelés chambres de Weyl et les éléments f, f sont dans la même chambre de
0
Weyl si et seulement si f (α) et f (α) sont du même signe pour toute racine α ∈ Φ. On en
0
conclut que ∆f = ∆f 0 si et seulement si f et f sont dans la même chambre de Weyl.

Exemple.  Considérons le système de


C∆
racines de rang 2 de sl3 vu plus haut et
β
identions V et V ∗ au moyen du produit

scalaire (et donc Ker(α) à α ). En prenant α

f = he1 + e2 , .i, on obtient comme base


∆f = {α, β}. La gure montre les murs et la
chambre de Weyl C∆ associée à ∆ = ∆f .
∆ = {α, β}

49
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On peut observer deux faits intéressants sur cet exemple.


 D'une part, W est engendré par sα et sβ . En eet, on a remarqué que W = S3 et on
sait bien que ce groupe symétrique est engendré par les transpositions sα = (1, 2) et
sβ = (2, 3).
 D'autre part, il y a 6 = 3! = |W | chambres de Weyl. En fait, l'action de W sur
V ∗ permute les chambres de Weyl de manière simplement transitive. De manière
équivalente, son action sur Φ permute simplement transitivement les bases de Φ.
Nous allons voir que ces deux faits restent vrais en général.

3.2.7 Proposition. Soit ∆ une base de Φ. Appelons réexion simple une réexion
sα avec α ∈ ∆.
i) Toute racine est l'image d'une racine simple par un produit de réexions simples.

ii) Le groupe de Weyl est engendré par les réexions simples.

Le lemme suivant sera utilisé plusieurs fois.

Lemme.  Soit α∈∆ sα (Φ+ \ {α}) = Φ+ \ {α}.


une racine simple. On a
P
Démonstration. Soit γ une racine positive distincte de α. Ecrivons-là γ = β∈∆ nβ β dans
0 0 0 ∨
P
la base ∆, avec nβ ∈ N. On a sα (γ) = β∈∆ nβ β avec nβ = nβ si β 6= α et nα = nα −α (γ).
0
Mais puisque γ 6= α, il existe β telle que nβ = nβ > 0. Par le i) du théorème, on en déduit
que sα (γ) n'est pas négative, donc est positive. Par ailleurs on a évidemment sα (γ) 6= α.

Démonstration de la proposition. i) Il sut de le faire pour γ positive, puisque si γ = w(β)


alors −γ = wsβ (β). Soit donc γ ∈ Φ+ . Dénissons la hauteur de γ comme la somme
P
h(γ) = β nβ des coordonnées de γ dans la base ∆, et raisonnons par récurrence sur h(γ).
Si h(γ) = 1 alors γ est simple et il n'y a rien à prouver. Sinon, on peut trouver α ∈ ∆
∨ ∨ 2hγ,αi
telle que α (γ) > 0. En eet, pour un produit scalaire W -invariant h., .i on a α (γ) =
hα,αi
2
P
et kγk = β∈∆ n β hγ, βi > 0. Mais alors, comme dans le lemme ci-dessus, la racine s α (γ)

est positive et h(sα (γ)) = h(γ) − α (γ) < h(γ). On peut donc conclure par récurrence sur
la hauteur.
ii) Par dénition, W est engendré par toutes les réexions sγ , γ ∈ Φ. Par le i), on peut
écrire γ = w(α) avec w un produit de réexions simples et α ∈ ∆. Puisque sγ est, pour un
produit scalaire W -invariant, la réexion orthogonale d'axe γ ⊥ , on a alors sγ = wsα w−1 .
Donc sγ est bien un produit de réexions simples.

3.2.8 Théorème. L'action de W sur Φ permute simplement transitivement les bases


de Φ.
Démonstration. Remarquons tout d'abord que si ∆ = ∆f ,
w(∆) = ∆w∗ (f ) est
l'ensemble
encore une base de Φ. L'action de W permute donc bien les bases de Φ.
0
i) Montrons d'abord que cette action est transitive. Soit ∆ une autre base de Φ. Nous
0 0 0
allons montrer que ∆ ∈ W.∆ par récurrence sur le cardinal d(∆ ) = |Φ+ (∆) ∩ Φ− (∆ )|. Si

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d(∆0 ) = 0 on a ∆ = ∆0 donc l'assertion est alors claire. Supposons donc d(∆0 ) > 0, i.e.
Φ+ (∆) ∩ Φ− (∆0 ) 6= ∅. Alors on a aussi Φ− (∆) ∩ ∆0 6= ∅ (car sinon on aurait ∆0 ⊂ Φ+ (∆)
0 0 0 0
donc Φ+ (∆ ) = Φ+ (∆) et nalement ∆ = ∆) Choisissons donc α ∈ Φ− (∆) ∩ ∆ . D'après
0 0 0 0
le dernier lemme ci-dessus, on a sα0 (Φ− (∆ )) = Φ− (∆ ) \ {−α } ∪ {α }. Or on a aussi
sα0 (Φ− (∆0 )) = Φ− (sα0 (∆0 )), donc Φ+ (∆) ∩ Φ− (sα0 (∆0 )) = Φ+ (∆) ∩ Φ− (∆0 ) \ {−α0 } et
0 0
nalement d(sα0 (∆ )) = d(∆ ) − 1. Par l'hypothèse de récurrence, il existe w ∈ W tel que
sα0 (∆0 ) = w(∆), ce qui nous donne ∆0 = sα0 w(∆) comme voulu.
ii) Soit maintenant w ∈ W , w 6= 1. Écrivons-le comme un produit s1 s2 · · · sl de réexions
simples avec l minimal. Notons αi ∈ ∆ la racine simple telle que si = sαi . Nous allons
montrer que w(αl ) ∈ Φ− , ce qui implique que w(∆) 6= ∆.
Raisonnons par l'absurde et supposons que w(αl ) ∈ Φ+ . Notons alors j le plus grand
entier i tel que βi := si si+1 · · · sl (αl ) ∈ Φ+ . Puisque sl (αl ) ∈ Φ− , on a j < l donc βj+1
est bien dénie et négative. Puisque βj+1 = sj (βj ) et βj ∈ Φ+ le dernier lemme ci-dessus
−1
assure que βj = αj . Il s'ensuit que sβj = (sj · · · sl )sαl (sj · · · sl ) , ce que l'on peut réécrire :
sj+1 · · · sl = sj · · · sl−1 . Mais alors on obtient w = s1 · · · sj−1 sj+1 · · · sl−1 , une expression de
longueur l − 2 qui contredit la minimalité de l .

Exercice.  Vérier que {(ei − ei+1 ), i = 1, · · · , n − 1} ∪ {en } est une base du système
de racines de so2n+1 , tandis que {(ei − ei+1 ), i = 1, · · · , n − 1} ∪ {2en } est une base de celui
de sp2n . Trouver une base de celui de so2n .

Exercice.  Soit Φ un système de racines et ∆ une base de Φ, dont on se donne une


partition ∆ = ∆1 t ∆2 .
i) Notons Vi := VectR (∆i ) et Φi := Φ ∩ Vi . Montrer que Φi est un système de racines
dans Vi (compléter les objets), de groupe de Weyl Wi le groupe engendré par les
sα , α ∈ ∆i .
ii) Supposons dorénavant que ∆1 ⊥ ∆2 , pour un produit scalaire W -invariant. Montrer
que W = W1 × W2 et que W2 agit trivialement sur ∆1 .
iii) Toujours sous l'hypothèse ∆1 ⊥ ∆2 , montrer que Φ = Φ1 t Φ2 , [On pourra utiliser le i)
de la proposition 3.2.7 ci-dessus] et en conclure que Φ est somme directe des systèmes
de racines Φ1 et Φ2 .
Exercice.  Soit Φ un système de racines et ∆ une base de Φ, et supposons xé un pro-
duit scalaire W -invariant sur V . On dénit une relation d'ordre partiel sur Φ en déclarant
0 0
P
que γ 4 γ si γ − γ ∈ α∈∆ Nα. Soit β une racine maximale pour cet ordre.
i) Vérier que β est positive et montrer que pour toute α∈∆ on a hβ, αi > 0.
P
ii) Ecrivons β= α∈∆ nα α et notons ∆1 := {α, nα = 0} et ∆2 = ∆ \ ∆1 . Montrer que
∆1 ⊥ ∆2 .
iii) Montrer que si hγ, γ 0 i > 0, alors γ 4 γ0 ou γ0 4 γ. [Remarquer d'abord que dans cette
situation,
0
γ − γ ∈ Φ]
iv) On suppose dorénavant que Φ est irréductible, et donc, d'après l'exercice précédent,
que ∆ n'est pas union disjointe de deux sous-ensembles propres orthogonaux. Montrer

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que β est l'unique élément maximal de Φ (on l'appelle la plus grande racine). [Si
β0 est une autre racine maximale, utiliser i) et ii) pour prouver
0
hβ , βi > 0, puis iii) pour
conclure que β= β 0 .]

3.3 Classication des algèbres de Lie semi-simples

Soit g une K -algèbre de Lie semi-simple, h une sous-algèbre de Cartan, Φ le système


de racines de h dans g. Fixons une base ∆ de Φ.

3.3.1 Proposition. Pour chaque α ∈ ∆ choisissons un générateur Eα de la droite


gα et notons Fα l'unique élément de g−α tel que [Eα , Fα ] = Hα . Alors g est engendrée par
les éléments Eα et Fα pour α parcourant ∆.
Démonstration. Notons g0 g engendrée par les Eα et les Fα . Elle
la sous-algèbre de Lie de
contient les Hα h, donc elle contient h. Pour γ positive, montrons
qui forment une base de
0
par récurrence sur la hauteur h(γ) que gγ ⊂ g . Si h(γ) = 1, γ est simple donc c'est vrai
par construction. Sinon, comme dans la preuve de la proposition 3.2.7, il existe α ∈ ∆ telle
que hα, γi > 0, auquel cas β := γ − α ∈ Φ est de hauteur h(β) = h(γ) − 1. Par récurrence,
0 0
on a gβ ⊂ g . Mais alors, d'après la proposition 3.1.5, on a gγ = [gβ , gα ] ⊂ g . De même on
0
montre gβ ⊂ g pour β négative.

3.3.2 Corollaire. Soit g0 , h0 , Φ0 , ∆0 , Eα0 0


des données comme ci-dessus. Supposons
∼ 0 0
aussi donné un isomorphisme de systèmes de racines f : Φ(g, h) −→ Φ(g , h ) tel que

f (∆) = ∆0 . Alors il existe un unique isomorphisme de K algèbres de Lie f : g −→ g0 tel
0 0
que f (Eα ) = Ef (α) et f (Hα ) = Hf (α ) pour toute racine simple α ∈ ∆.

Démonstration. Si un tel isomorphisme existe il doit aussi envoyer les Fα sur les Ff0 (α)
(puisque F est déterminé par l'égalité [E, F ] = H ). Par la proposition précédente, ceci
assure l'unicité de cet isomorphisme.
0
Pour prouver l'existence, on peut supposer que Φ
est irréductible, i.e. que g et g sont
00 0
simples (exercice : s'en convaincre). Considérons alors la sous-algèbre g de g⊕g engendrée
00 0 00 0
par les Eα := (Eα , Ef (α) ) et les Fα := (Fα , Ff (α) ). Nous allons montrer que les projections
π π
g00 −→
1
g g00 −→
2
et g0 sont des isomorphismes de K -algèbres de Lie. Si c'est bien le cas,
−1
l'isomorphisme π2 ◦ π satisfera les requêtes de l'énoncé.
Notons que π1 et π2 sont évidemment des morphismes de K -algèbres de Lie et qu'ils
sont surjectifs par la proposition précédente. Reste à voir qu'ils sont injectifs. Le noyau
00 0 0 0
Ker(π1 ) = g ∩ (0 ⊕ g ) est un idéal de 0 ⊕ g (le vérier), donc puisque g est simple, il
00 0 0 00
est non nul si et seulement si g contient g = 0 ⊕ g , ce qui équivaut aussi à ce que g
00 00 0
contienne g ⊕ 0, vu la dénition de g , et qui est donc encore équivalent à g = g ⊕ g . Bref,
00 0
il nous sut de montrer que g 6= g ⊕ g .
0
Soit γ la plus grande racine de Φ (cf exercice ci-dessus). Alors γ = f (γ) est la plus
0 0 0 00 0
grande racine de Φ . Choisissons X ∈ gγ \ {0} et X ∈ gγ 0 \ {0}, posons X := (X, X ) ∈

52
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g ⊕ g0 , et considérons le sous-K -espace vectoriel V de g ⊕ g0 engendré par tous les éléments


de la forme adFα00 adFα00
m m−1
· · · adFα001 (X 00 ) où m ∈ N et αi ∈ ∆. Par dénition, on voit que
i) V ∩ (gγ ⊕ g0γ 0 ) = K.X 00 et donc V 6= g ⊕ g0 .
ii) V est stable par les adFα00 , α ∈ ∆.
Montrons que V est aussi stable par les adEα00 . Pour cela, remarquons que adEα00 commute à
adFβ00 dès que α 6= β , puisqu'alors [Eα00 , Fβ00 ] ∈ gα−β ⊕ g0f (α)−f (β) = 0 car α − β n'est pas une
00
racine. Ainsi, en utilisant que adEα 00 adF 00 = adF 00 adE 00 + ad[E 00 ,F 00 ] et que adE 00 (X ) = 0 (car
α α α α α α
γ + α n'est pas une racine par maximalité de γ ), on se ramène par un argument inductif
00 00 00
à montrer que V est stable par les adHα 00 où H
α = [Eα , Fα ]. Mais cela découle du même
∨ 00
argument inductif basé sur l'égalité adHα 00 adF 00 = adF 00 adH 00 + α (β)adF 00 et le fait que X
α
β β β
est propre pour adHα 00 .
00 00 0
Ainsi V est stable sous ad(g ). Si on avait g = g ⊕ g , V serait donc un idéal propre de
g ⊕ g00 . En particulier V serait semi-simple, donc V = [V, V ] = [V, g] ⊕ [V, g0 ] avec [V, g] = 0
0 0 00
ou [V, g ] = 0, et donc V ⊂ g ou V ⊂ g , ce qui n'est pas le cas puisque X ∈ / g ∪ g0 .

3.3.3 Vers une classication. Ce corollaire donne une stratégie possible pour classier
toutes les K -algèbres de Lie simples.

i) Classier tous les systèmes de racines irréductibles.

ii) Déterminer lesquels apparaissent bien comme systèmes de racines d'une algèbre de
Lie simple.

Nous allons traiter i) plus loin. Le point ii) a une réponse agréable : tous les systèmes de
racines abstraits apparaissent dans les algèbres de Lie simples (on voit d'ailleurs ainsi que
la classication ne dépend pas du corps K supposé algébriquement clos de caractéristique
nulle.) En fait, on a de la chance : la classication des systèmes de racines fait apparaitre
4 familles innies qui correspondent à des algèbres déjà connues (sln , so2n+1 , sp2n et so2n )
et un nombre ni d'autres possibilités pour lesquelles il est donc envisageable de construire
à la main les algèbres de Lie correspondantes.

3.3.4 Générateurs et relations. Cependant, la proposition précédente suggère une autre


manière, plus conceptuelle et plus uniforme, de construire l'algèbre de Lie associée à un
système de racines : par générateurs et relations. La proposition nous fournit des généra-
teurs Eα , Fα α ∈ ∆. Pour écrire les relations connues entre ces générateurs, il est plus
pour
agréable d'introduire aussi les Hα . Ces relations s'écrivent alors
(R0) [Hα , Hβ ] = 0,
(R1) [Eα , Fβ ] = δαβ Hα
∨ ∨
(R2) [Hα , Eβ ] = α (β)Eβ et [Hα , Fβ ] = −α (β)Fβ .
Considérons alors l'algèbre g0 (Φ) de générateurs Eα , Fα , Hα , α ∈ ∆ soumis aux rela-
tions (R0), (R1) et (R2). Techniquement, c'est le quotient de l'algèbre de Lie libre sur
{Eα , Fα , Hα }α∈∆ par l'idéal engendré par les éléments [Hα , Hβ ], [Eα , Fβ ]−δαβ Hα , [Hα , Eβ ]−
α∨ (β)Eβ et [Hα , Fβ ] + α∨ (β)Fβ . On peut montrer (cf le livre de Humphreys, 18.2 par ex-
emple) que les Hα y engendrent une sous-algèbre abélienne h de la bonne dimension et que

53
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g0 (Φ) est somme de ses sous-espaces de poids pour h. Mais en général, l'ensemble des poids
est inni, et g0 (Φ) n'est donc pas l'algèbre cherchée. Il nous manque donc des relations
imposant que l'ensemble des poids non nuls dans le quotient soit bien Φ.
Pour en trouver, rappelons que pour α, β ∈ ∆ on β − α ∈ / Φ. Par conséquent on a aussi

sα (β − α) = β + (−α (β) + 1)α ∈ / Φ. Il s'ensuit que dans une éventuelle algèbre de Lie g
de système de racines Φ, on doit avoir les relations (dites relations de Serre) :
−α∨ (β)+1 ∨
(S) (adEα ) (gβ ) = 0 et (adFα )−α (β)+1 (g−β ) = 0.
Serre a alors montré que ces nouvelles relations susent à construire l'algèbre de Lie
g(Φ) désirée. Plus précisément :

Théorème.  (Construction des K -algèbres de Lie semi-simples)

i) Soit g une K -algèbre de Lie semi-simple, h une sous-algèbre de Cartan, Φ le système


de racines de h dans g. Fixons une base ∆ de Φ et rappelons que α∨ (β) = β(Hα ).
Alors g est engendrée par les Eα , Hα , Fα pour α ∈ ∆, avec pour seules relations :
(a) [Hα , Hβ ] = 0,
(b) [Eα , Fβ ] = δαβ Hα
(c) [Hα , Eβ ] = α∨ (β)Eβ et [Hα , Fβ ] = −α∨ (β)Fβ ,
∨ (β)+1 ∨ (β)+1
(d) (adEα )−α (gβ ) = 0 et (adFα )−α (g−β ) = 0
pour α, β ∈ ∆.
ii) Soit (V, Φ, Φ∨ ) un système de racines (réduit) et ∆ une base de Φ. Alors la présen-
tation ci-dessus dénit une K -algèbre de Lie semi-simple.

iii) Les procédés décrits ci-dessus induisent une bijection

{ K -algèbres de Lie semi-simples }/isom ↔ { Systèmes de racines (réduits)}/isom .

On pourra consulter les livres de Serre, Carter ou Humphreys pour une preuve de ce
résultat.

3.3.5 Automorphismes. Soit (g, h, Φ, ∆, (Eα )α∈∆ ) comme plus haut. Une autre con-
séquence du corollaire 3.3.2 (ou du théorème ci-dessus), est que tout automorphisme de Φ
induit un automorphisme de g
Exemple.  Considérons l'automorphisme θ : α 7→ −α de Φ. On a donc θ(∆) = −∆.
0 0 0 0 0
Posons g = g, h = h, Φ = Φ, ∆ = −∆ et E−α := −Fα . Le corollaire 3.3.2 nous assure
alors l'existence d'un unique automorphisme θ de g tel que Eα 7→ −Fα et Hα 7→ −Hα . Cet
automorphisme envoie donc aussi Fα sur Eα , et par conséquent est une involution de g.
t
Par exemple dans le cas g = sln , on a θ(X) = − X (transposée). Cet automorphisme
n'est pas intérieur sauf si n = 2.

3.4 Classication des systèmes de racines

Que l'on utilise le théorème de Serre ci-dessus, ou que l'on se contente du corollaire
3.3.2, il nous faut maintenant classier les systèmes de racines irréductibles. Cela passe par

54
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deux invariants associés à un système de racine Φ : sa matrice de Cartan et son diagramme


de Dynkin.

3.4.1 Définition. (Matrice de Cartan)  Soit ∆ un ensemble ni. Une matrice de


Cartan sur ∆ est une collection d'entiers cα,β , α, β ∈ ∆ telle que
(C1) cα,α = 2 et cα,β ∈ {0, −1, −2, −3} si α 6= β .
(C2) cα,β = 0 ⇒ cβ,α = 0.

x2α − R∆
P P
(C3) la forme quadratique Q(x) = α α6=β cα,β cβ,α xα xβ sur l'espace vectoriel
est dénie positive.
0
On dit que deux matrices de Cartan, l'une sur ∆, l'autre sur ∆ sont équivalentes s'il existe
0 0
une bijection α 7→ α de ∆ sur ∆ telle que cα0 ,β 0 = cα,β pour tous α, β ∈ ∆.

On peut obtenir une vraie matrice de taille r × r, r = |∆| en ordonnant l'ensemble


∆. La vraie matrice est alors dénie à permutation près de la base (i.e. conjugaison par
une matrice permutation).

Lemme.  Soit Φ un système de racines.

i) Si ∆ est une base de Φ, les cα,β := α∨ (β) forment une matrice de Cartan C(Φ, ∆).
0 0
ii) Si ∆ est une autre base, C(Φ, ∆) et C(Φ, ∆ ) sont équivalentes.

iii) Φ est déterminé, à isomorphisme près par C(Φ).


iv) Φ est réductible si et seulement si C(Φ) est (équivalente à) une matrice diagonale par
blocs, avec au moins 2 blocs.

v) C(Φ∨ ) est la transposée de C(Φ).


Démonstration. i) On a déjà vu que la matrice C(Φ, ∆)
satisfait la propriété (C1) d'une
∨ hα,βi
matrice de Cartan. Pour voir la propriété (C2), il sut de rappeler que α (β) = 2 pour
kαk2
un produit scalaire W -invariant sur V , puis d'utiliser la symétrie de ce produit scalaire.
Pour la propriété (C3), on utilise à nouveau ce produit scalaire et cette égalité. Appliquée
∨ ∨ ∨ hα,βi2
aussi à β , cette égalité nous dit que α (β)β (α) = 4 , mais puisqu'on sait que
kαk2 kβk2
hα,βi
p P
hα, βi 6 0, on en tire que α∨ (β)β ∨ (α) = −2 kαkkβk . Il s'ensuit que pour tout x = xα α,
2
P xα
on a Q(x) = kyk si l'on pose y = α kαk α. Ceci montre que Q est dénie positive.
0 0
ii) L'unique w ∈ W tel que w(∆) = ∆ permet d'identier C(Φ, ∆) et C(Φ, ∆ ) puisque
hw(α),w(β)i hα,βi
cw(α),w(β) = 2 kw(α)k2 = 2 kαk2 = cα,β .
iii) Il s'agit de voir comment retrouver Φ à partir de ∆ et des cα,β . Or, les cα,β détermi-
nent les réexions sα , α ∈ ∆, on sait que ces réexions engendrent le groupe de Weyl W,
et on sait que W.∆ = Φ.
iv) Le sens direct est clair. Supposons donc C(Φ, ∆) équivalente à une matrice diagonale
par blocs. Cela signie qu'on peut partitionner ∆ = ∆1 t∆2 de sorte que cα,β = 0 si α ∈ ∆1
et β ∈ ∆2 . On a donc ∆1 ⊥ ∆2 pour tout produit scalaire W -invariant, et on a vu dans
un exercice plus haut que Φ est alors réductible.
v) est clair.

55
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Exemple.  La matrice de Cartan de Φ(sln ) dans la base des αi = ei − ei+1 , i =


1, · · · , n − 1 est : (par convention ce qui n'est pas rempli est nul)

 
2 −1
.. ..
 −1 . .
 

.. .. ..
 
. . .
 
 
 .. .. 
 . . −1 
−1 2

Les matrices de Cartan de Φ(so2n+1 ) et Φ(sp2n ) dans la base des αi = ei − ei+1 (i 6 n − 1)


et αn = ei , resp. 2ei sont respectivement
   
2 −1 2 −1
. . .. ..
 −1 . . . .  −1 . .
   
 
.. .. .. .. ..
   
. . −1 . . .
   
   
 .. ..   .. 
 . . −2   −1 . −1 
−1 2 −2 2

Exercice.  Trouver une base de Φ(so2n ) dans laquelle la matrice de Cartan est de la
forme
−1
 
2
.. ..
 −1 . .
 

.. ..
 

 . . −1 −1 

 −1 2 
−1 2
Exercice.  Trouver une base du système de racines de rang 2 non-classique du para-
graphe 3.2.5, et écrire sa matrice de Cartan.

La propriété iii) de ce lemme nous suggère de classier les matrices de Cartan. Pour
cela nous aurons besoin du lemme suivant et d'un invariant de la matrice appelé graphe
(ou diagramme) de Dynkin.

3.4.2 Lemme. Soit C = (cα,β )α,β∈∆ une matrice de Cartan sur un ensemble ∆.
0
i) Si ∆ ⊂ ∆, la matrice C 0 = (cα,β )α,β∈∆0 extraite de C est une matrice de Cartan sur
∆0 .
ii) Si cα,β < 0, alors cα,β = −1 ou cβ,α = −1.
iii) Soit C 0 = (c0α,β )α,β∈∆ une matrice telle que c0α,β > cα,β pour tout α, β . Si C0 satisfait
les propriétés (C1) et (C2), c'est une matrice de Cartan.

Démonstration. i) est clair. Appliquons le à ∆0 = {α, β} avec α, β telles que cα,β < 0. Le
0 0
discriminant de la forme bilinéaire Q sur Rα ⊕ Rβ est cα,β cβ,α − 4. Pour que Q soit dénie,

56
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il faut que ce discriminant soit < 0. On en déduit que 0 < cα,β cβ,α < 4, ce qui, vu les
contraintes sur les cα,β , impose que cα,β = −1 ou cβ,α = −1.
0 ∆ 0 ∆
P
Pour iii), notons Q la forme quadratique sur R associée à C . Pour x = α xα α ∈ R ,
0 0 0
P
notons |x| := α |xα |α. Alors Q (x) > Q (|x|) > Q(|x|). On en conclut que Q est dénie
positive.

3.4.3 Définition. Un diagramme Γ sur un ensemble ∆ est un graphe partiellement


orienté du type suivant
 l'ensemble des sommets est ∆.
α 6= β ∈ ∆, le nombre d'arêtes reliant α et β est noté nαβ .
 Pour
nαβ > 1, on se donne une orientation α → β ou β → α commune
 Si à ces nαβ arêtes.
P 2 P √
Le diagramme est dit de Dynkin si la forme quadratique Q(x) = α xα − α6=β nαβ xα xβ

sur R est dénie positive.

Remarquer que le fait que Γ est de Dynkin ou pas ne dépend pas des éventuelles
orientations. Voici le lien entre matrices et diagrammes.
C = (cα,β )α,β une matrice de Cartan sur ∆. On lui associe un diagramme Γ(C)
Soit
sur ∆ nα,β = cα,β cβ,α . Si nαβ > 1 et |cα,β | = 1, on oriente les arêtes de α vers β .
en posant
(Noter que par le lemme précédent, on sait que |cα,β | = 1 ou |cβ,α | = 1).
Réciproquement, on associe à un diagramme Γ la matrice C(Γ) dénie par cα,α = 2 et
 cα,β = −nαβ si nα,β < 2 ou β → α
 cα,β = −1 si nα,β > 2 et α → β .
Si Γ est un diagramme de Dynkin, alors C(Γ) est une matrice de Cartan (noter que le
caractère déni de Q implique que nαβ < 4 comme dans le lemme ci-dessus).

Lemme.  Ces constructions dénissent des bijections réciproques entre matrices de


Cartan et diagrammes de Dynkin. De plus, on a les propriétés suivantes :
 les composantes connexes de Γ(C) sont en bijection avec les blocs diagonaux de
C. En particulier, si C = C(Φ), alors Φ est irréductible si et seulement si Γ(C) est
connexe.
t
 le diagramme de C s'obtient en renversant les orientations.
0 0
 Si C est extraite de C , alors Γ(C ) est extrait de Γ(C) (en un sens évident).
0
 Les matrices C comme dans le iii) du lemme précédent correspondent aux dia-
grammes obtenus en eaçant des arêtes de Γ(C).
Démonstration. Laissée au lecteur.

Exemple.  Voici les diagrammes de Dynkin des algèbres de Lie classiques.

An C'est le diagramme de Dynkin de Φ(sln+1 ),


avec n sommets.

Bn > C'est le diagramme de Dynkin de Φ(so2n+1 ),


avec n sommets.

57
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Cn < C'est le diagramme de Dynkin de Φ(sp2n ),


avec n sommets.

C'est le diagramme de Dynkin de Φ(so2n ),


Dn
avecn > 1 sommets (so2 n'est pas simple).
Noter que D2 = A1 t A1 est non-connexe.

On est donc amené à classier les diagrammes de Dynkin. Le théorème de classication


est le suivant.

3.4.4 Théorème. Tout diagramme de Dynkin connexe est de l'un des types clas-
siques An , Bn , Cn , Dn (n > 2), ou de l'un des types exceptionnels suivants :

G2 > F4 >
E6

E7 E8

Démonstration. Elle repose sur le fait que tout diagramme extrait d'un diagramme de
Dynkin doit être de Dynkin (cf les deux derniers lemmes). La stratégie consiste donc en
deux étapes :

(a) Exhiber une liste de diagrammes interdits dont la forme bilinéaire associée est
dégénérée.

(b) Montrer que si un diagramme ne contient pas un diagramme interdit, alors il est
du type décrit dans le i) du théorème.

(a) Voici la liste des diagrammes interdits utilisés (l'indice dans la notation est le
nombre de sommets - 1).

A
en C
en Fe5
B
en D
en G
e3

E
e6 E
e7 E
e8

Pour voir qu'ils sont bien interdits, il sut d'exhiber un vecteur isotrope pour la forme
quadratique associée. On laisse au lecteur le soin de vérier que les vecteurs suivants
conviennent :

√ √ √ √
en : (1, 1, · · · , 1)
A en : (1, 2, · · · 2, 1)
C Fe5 : (1, 2, 3, 2 2, 2)
√ √ √
en : ( √1 , √1 , 2, · · · 2, 1)
B e n : (1, 1, 2, · · · 2, 1, 1)
D Ge3 : ( 3, 2, 1)
2 2
1 1 1
3
2 2 2

E
e6 1
3
2
3
3
1 2
3
1
3
E
e7 1
4
2
4
3
4 1 3
4
2
4
1
4
E
e8 1
3
2
3 1 5
6
4
6
3
6
2
6
1
6

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(b) Reste à voir que si un diagramme Γ ne contient aucun diagramme interdit, alors
il est d'un des types décrits dans le théorème. C'est une vérication élémentaire. Traitons
par exemple le cas où Γ n'a que des arêtes simples.
 Si Γ n'a pas de bifurcation (sommet ayant au moins 3 voisins), alors le diagramme

interdit A
en nous dit que Γ est de type An .
 Soit α un sommet ayant au moins 3 voisins. Le diagramme interdit D
e 4 nous dit que
α a exactement 3 voisins, et le diagramme interdit D e n nous dit que α est l'unique
point de bifurcation. On a donc 3 branches b1 , b2 , b3 qui partent de α et le diagramme
interdit A
en nous dit que ces branches sont bien distinctes.
 Le diagramme interdit E e6 nous dit que l'une de ces branches, disons b1 , ne possède
qu'un seul sommet (en plus de α).

 Le diagramme interdit E e7 nous dit que l'une des deux autres branches, disons b2 pos-
sède au plus deux sommets (en plus de α). Nous supposerons sans perte de généralité
que b3 est au moins aussi longue que b2 .
 Si b2 possède 2 sommets, le diagramme interdit E e8 nous dit que Γ est E6 , E7 ou E8 .
 Si b2 ne possède qu'1 sommet, alors Γ est de type Dn .
Les cas où Γ possède des arêtes doubles ou triples sont laissés au lecteur.

Remarque.  Les diagrammes interdits utilisés ci-dessus sont eux-aussi remarquables.


Ils sont les seuls, en plus des diagrammes de Dynkin, pour lesquels la forme quadratique
Q est positive (à défaut d'être dénie positive). Ces diagrammes correspondent à des sys-
tèmes de racines anes, lesquels classient certaines algèbres de Lie de dimension innie
dites algèbres de Lie anes. Etant donné un tel diagramme, l'algèbre de Lie ane corre-
spondante est dénie par générateurs et relations exactement comme dans le théorème de
Serre.

Réciproquement, il n'est pas encore clair que tous les diagrammes de Dynkin (ou de
manière équivalente, toutes les matrices de Cartan) proviennent de systèmes de racines.
C'est l'objet du complément ci-dessous.

3.4.5 Théorème. Chacun des diagrammes du théorème précédent est le diagramme


de Dynkin d'un système de racines réduit irréductible. De plus, ces systèmes sont 2 à 2 non
isomorphes à l'exception de A1 = B1 = C1 , B2 = C2 et A3 = D3 .
Démonstration. L'existence d'un système de racines correspondant a déjà été vue dans
les cas classiques An , Bn , Cn et Dn . De plus, on voit immédiatement que le graphe G2
correspond au système de racines de rang 2 de cardinal 12 vu au paragraphe 3.2.5.
4
Dans R euclidien, on peut vérier que l'ensemble

 
1
Φ := {(±ei ± ej ), i 6= j} ∪ {±ei } ∪ (±e1 ± e2 ± e3 ± e4 )
2

est un système de racines de type F4 , avec comme base {e2 − e3 , e3 − e4 , e4 , e1 − e2 − e3 − e4 }


(par exemple).

59
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Dans R8 euclidien, on peut vérier que l'ensemble

 +
1
Φ := {(±ei ± ej ), i 6= j} ∪ (±e1 ± e2 ± e3 ± e4 ± e5 ± e6 ± e7 ± e8 )
2

où dans l'ensemble de droite on n'autorise qu'un nombre pair de signes −1, est un système
de racines de type E8 , dont une base est donnée par α1 = (e1 −e2 −e3 −e4 −e5 −e6 −e7 +e8 ),
α2 = e1 + e2 , αi = ei−1 − ei−2 , i = 3, · · · , 8.
Puisque les diagrammes E7 et E6 sont contenus dans celui de E8 , cela assure l'existence
des systèmes de racines correspondants : il sut de prendre le sous-système de racines
engendré par les racines simples correspondant. En l'occurence, avec les notations ci-dessus,
il s'agit des racines simples α1 , · · · , αi , Ei , i = 6 ou 7.
et pour
Enn, on a déjà vu que le procédé Φ 7→ C →
7 Γ est injectif (sur les classes d'isomor-
phismes de systèmes de racines), donc le dernier point de l'énoncé est clair.

Remarque.  Grâce au théorème de présentation de Serre, les identités exceptionnelles


de diagrammes de Dynkin dans le ii) du théorème se traduisent en isomorphismes excep-
tionnelssl2 (K) ' sp2 (K) ' so3 (K), so5 (K) ' sp4 (K), et sl4 (K) ' so6 (K). L'identité
D2 = A1 t A1 reète un isomorphisme so4 (K) ' sl2 (K) ⊕ sl2 (K). On prendra garde au fait
que certains de ces isomorphismes ne sont pas valables sur un corps non algébriquement
clos. Par exemple sl2 (R) 6= so3 (R) !
Exercice.  Notons g(Γ) l'algèbre de Lie associée au système de racines Φ(Γ). Montrer
0
que si Γ est un diagramme de Dynkin obtenu à partir de Γ en eaçant des sommets (et
les arêtes en partant), alors on peut plongerg(Γ0 ) dans g(Γ). En déduire que toute algèbre
de Lie classique de rang n contient une sous-algèbre isomorphe à sln .
L
Exercice.  Soit g, h, Φ, ∆ comme d'habitude, et notons n+ := α∈Φ+ gα . Construire
un homomorphisme du groupe d'automorphismes du diagramme de Dynkin de g vers le
+
sous-groupe des automorphismes de g qui stabilisent h et n .
Expliciter Aut(Γ(g)) et l'image du morphisme obtenu dans le cas de sln .

4 Représentations des algèbres de Lie semi-simples

On a vu que les représentations de dimension nie d'une algèbre de Lie semi-simple g


sont complètement réductibles. Cela signie qu'il sut de classier les irréductibles pour
comprendre toute la théorie des représentations de dimension nie de g. Mais pour arriver
à cette classication, nous allons aussi considérer certaines représentations de dimension
innie.

4.1 Modules de plus haut poids

Soitg une algèbre de Lie semi-simple, h une sous-algèbre de Cartan, Φ ⊂ h∗ l'ensemble


∨ ∨
des racines, et Φ = {α = Hα , α ∈ Φ} ⊂ h l'ensemble des coracines.

60
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Pour une représentation V de g et λ ∈ h∗ , on note comme d'habitude

Vλ := {v ∈ V, ∀H ∈ h, H.v = λ(H)v},
et on dit que λ est un poids de V si Vλ 6= 0. On rappelle que pour toute racine α ∈ Φ, on
a gα .Vλ ⊂ Vλ+α . On notera P (V ) l'ensemble des poids de V .
P On dit que V est somme de
ses sous-espaces de poids si V = λ∈P (V ) Vλ .

Exercice.  Montrer que si V est somme de ses sous-espaces de poids, alors toute sous-
représentation de V et tout quotient de V a la même propriété. (On ne suppose pas V de
dimension nie).

On note aussi P := {λ ∈ h∗ , λ(Φ∨ ) ⊂ Z}. C'est un groupe abélien libre de rang dim h
appelé réseau des poids entiers de Φ.

4.1.1 Proposition. Supposons (V, r) de dimension nie. Alors V est somme de ses
sous-espaces de poids, et P (V ) ⊂ P .
Démonstration. On a vu que h est formée d'éléments semi-simples de g, donc r(h) est for-
mée d'éléments diagonalisables de gl(V ). Comme r(h) est une sous-algèbre commutative,
ces éléments sont simultanément diagonalisables, d'où la première assertion. Pour la sec-

onde, soitα ∈ Φ et slα = gα ⊕ K.Hα ⊕ gα . On sait qu'il existe un isomorphisme sl2 −→ slα
qui envoie H sur Hα . Les poids de H dans V vue comme représentation de sl2 via cet iso-

morphismes sont les λ(Hα ) = α (λ), pour λ ∈ P (V ). Mais la théorie des représentations
de sl2 nous dit que ces poids sont entiers.

Fixons maintenant une base ∆ de Φ et notons Φ+ l'ensemble


P des racines positives
associé. On a une décomposition g = n− ⊕ h ⊕ n+ avec n± = α∈Φ± gα .

4.1.2 Définition. Un vecteur v ∈ V sera dit primitif de poids λ si v ∈ Vλ et si


n+ .v = 0.
Exercice.  Montrer que c'est équivalent à demander que gα .v = 0 pour α ∈ ∆.
Lorsque V est de dimension nie, la nitude de P (V ) et l'inclusion gα .Vλ ⊂ Vλ+α
assurent l'existence de vecteurs primitifs dans V. Si V est de plus irréductible, on voit que
V est engendrée par un vecteur primitif. Ceci conduit à la notion de représentation de
plus haut poids.

4.1.3 Définition. Une représentation V (pas nécessairement de dimension nie) est


dite de plus haut poids si elle est engendrée par un vecteur v primitif. Dans ce cas, on dit
que v est un vecteur de plus haut poids, et que le poids λ de v est un plus haut poids de
V .
La terminologie est expliquée par le i) du résultat suivant.

4.1.4 Proposition. Soit V une représentation de plus haut poids λ.

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P
i) P (V ) ⊂ λ − α∈∆ Nα. En d'autres termes, λ est le plus
P grand élément de P (V ) pour
∗ 0 0
l'ordre (partiel) sur h déni par λ 4 λ ⇔ λ − λ ∈ α∈∆ Nα.
P
ii) V = µ∈P (V ) Vµ , i.e. V est somme de ses sous-espaces de poids.

iii) Chaque Vµ est de dimension nie et dim Vλ = 1.


Démonstration. Soit b := h⊕n+ . Si l'on étend la représentation V à l'algèbre enveloppante
Ug, la droite Kv Ub. Par ailleurs, si l'on choisit pour chaque α ∈ Φ+ un
est stable sous
élément non nul Fα de g−α , le théorème de Poincaré-Birkho-Witt nous dit que Ug, en
tant que Ub-module à droite, est engendré par les éléments de la forme Fαs Fαs−1 · · · Fα1 où
s ∈ N et (αi )i ∈ (Φ+ )s (si s = 0, on convient que ce produit est 1). En d'autres termes, on
a X X
Ug = Fαs Fαs−1 · · · Fα1 Ub.
s∈N (αi )i ∈(Φ+ )s

On en conclut que V , en tant que K -espace vectoriel, estPengendré par les vecteurs de la
forme Fαs Fα2 · · · Fα1 .v . Or un tel vecteur est de poids λ − si=1 αi . On en déduit le i) et le
ii), ainsi que dim(Vλ ) = 1. Pour voir la nitude de dim Vµ il sut de remarquer qu'il y a
Ps
un nombre ni de suites α1 , α2 , · · · , αs telles que µ = λ − i=1 αi .

Remarque.  Une représentation de plus haut poids V est indécomposable. En eet, si


V = V1 ⊕V2 (décomposition stable sous g), alors Vλ = V1,λ ⊕V2,λ . Mais puisque dim(Vλ ) = 1,
il y a un i = 1 ou 2 tel que Vλ = Vi,λ . Or, V est engendré par Vλ , donc V ⊂ Vi .

4.1.5 Modules de Verma. La preuve ci-dessus suggère la dénition d'une représentation


de plus haut poids universelle. Posons en eet

M (λ) := Ug ⊗U b Kλ .

Ug-module induit du Ub-module de dimension 1 donné par la forme linéaire b 


C'est le
λ
h −→ K . Par propriété d'adjonction du produit tensoriel on a pour toute représentation
V
Homg (M (λ), V ) ' Homb (Kλ , V ) = {v ∈ Vλ , n+ v = 0}.
On voit en particulier que toute représentation de plus haut poids λ est quotient de M (λ).
Ce dernier est appelé module de Verma de poids λ.

4.1.6 Théorème. (Ici les représentations peuvent être de dimension innie).



i) Pour tout λ∈h , il existe une représentation irréductible V (λ) de plus haut poids λ,
unique à isomorphisme près.

ii) Si V (λ) ' V (λ0 ), alors λ = λ0 .


0
P
Démonstration. ii) Supposons V (λ) ' V (λ ) =: V . Alors P (V ) ⊂ λ − α∈∆ Nα, donc
λ 4 λ. Mais on a aussi P (V ) ⊂ λ − α∈∆ Nα donc λ 4 λ . Il s'ensuit que λ = λ0 .
0 0 0
P
i) Soit V une représentation de plus haut poids λ, par exemple V = M (λ). Soient
W1 , W2 deux sous-g-modules stricts de V . D'après la proposition ci-dessus, V est somme

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de ses sous-espaces de poids, donc d'après un exercice plus haut, chaque


PWi est somme
de ses sous-espaces de poids. Puisque Wi est strict, on a donc
P Wi ⊂ µ≺λ Vµ , et par
conséquent la somme W = W1 + W2 est aussi contenue dans µ≺λ Vµ et donc est un sous
g-module V . OnP
strict de peut donc considérer le plus grand sous-module strict U de V .
Explicitement, on a U = W V W , qui vérie U V . Mais alors le quotient V̄ := V /U
est non nul, de plus haut poids λ (avec pour vecteur primitif l'image d'un vecteur primitif
de V ) et irréductible, puisque si W̄ ⊂ V̄ est non nul, alors l'image réciproque W de W̄
dans V contient strictement U donc est égale à V . De plus, la construction montre que
V̄ est l'unique quotient irréductible de V (car la projection V  V̄ se factorise par tout
0
morphisme surjectif non nul V  V ).
Reste à voir que tous les modules simples de plus haut poids λ sont isomorphes. Mais
comme on vient de le voir au-dessus du théorème, un tel module est quotient de M (λ),
donc isomorphe à l'unique quotient irréductible V (λ) de M (λ) construit ci-dessus.

4.2 Classication des modules simples de dimension nie

Puisque toutes les représentations irréductibles de dimension nie sont des représenta-
tions de plus haut poids, elles sont de la forme V (λ) pour un unique λ ∈ h∗ . Il nous reste
donc à déterminer quand V (λ) est de dimension nie. On a vu qu'une condition nécessaire
est que λ ∈ P. Mais ce n'est pas une condition susante :

4.2.1 Théorème. Soit λ ∈ h∗ et V (λ) l'unique g-module simple de plus haut poids
λ. Alors V (λ) est de dimension nie si et seulement si λ(Hα ) ∈ N, ∀α ∈ ∆.

Démonstration. Commençons par la remarque suivante. Soit v un vecteur primitif de V (λ)


et α ∈ ∆. Alors v engendre un slα -module V (λ, α) de plus haut poids λ(Hα ).
i) Si V (λ) est de dimension nie, alors V (λ, α) est aussi de dimension nie, et on sait que
le plus haut poids d'un sl2 -module de dimension nie est un entier naturel, i.e. λ(Hα ) ∈ N.
ii) Réciproquement, supposons que λ(Hα ) ∈ N pour toute α ∈ ∆. Notre but est de
prouver que P (V (λ)) est stable sous l'action de W et d'appliquer le lemme géométrique
ci-dessous qui nous dit que P (V (λ)) est alors ni, ce qui nous sut pour conclure que V (λ)
est de dimension nie puisque les V (λ)µ le sont.
Puisque W est engendré par les réexions simples, il nous sut de montrer que P (V )
est stable par les sα , α ∈ ∆. Notons que si µ ∈ P (V ), alors vu notre hypothèse et la
forme de P (V ), on a µ(Hα ) ∈ Z. Si µ(Hα ) = 0 alors sα (µ) = µ et on n'a rien à ajouter.
µ(Hα )
Si µ(Hα ) > 0, on a Fα (V (λ)µ ) ⊂ V (λ)sα (µ) et il nous surait donc de prouver que
µ(Hα ) −µ(H )
Fα (V (λ)µ ) 6= 0. Si µ(Hα ) < 0, on a Eα α (V (λ)µ ) ⊂ V (λ)sα (µ) et il nous surait
µ(Hα )
donc de prouver que Eα (V (λ)µ ) 6= 0. Or on sait que dans une représentation W de
m m
dimension nie de slα et pour m ∈ N, on a Fα (Wm ) = W−m et Eα (W−m ) = Wm . Il nous
surait donc, pour conclure que sα (P (V )) = P (V ), de montrer que V est somme de sous
slα -modules de dimension nie.
α
Considérons donc la somme V (λ) des sous-slα -modules de dimension nie de V , et
0
commençons par remarquer qu'elle est stable par g. En eet, si V est un sous slα -module de

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0
P
dimension nie, alors X∈g XV est aussi un sous slα -module de dimension nie (noter que
α
la somme peut n'être prise que sur une base de g). On voudrait montrer que V (λ) = V (λ).
α
Par irréductibilité de V (λ), il sut maintenant de prouver que V (λ) 6= 0, donc d'exhiber
un sous slα -module de dimension nie.
Nous allons prouver que V (λ, α) (déni au début de la preuve) est de dimension nie.
Comme v est propre pour bα = KHα ⊕ gα , on a V (λ, α) = VectK {Fαi v, i ∈ N}. Rappelons
la formule
Eα .Fαi v = i(λ(Hα ) − i + 1)Fαi−1 v
déjà utilisée dans l'étude des représentations irréductibles de sl2 (et facile à prouver par
λ(Hα )+1
récurrence). Elle montre en particulier que Eα .Fα (v) = 0. Par ailleurs, pour β ∈
λ(H )+1 λ(H )+1
∆ \ {α}, on sait que Eβ commute avec Fα donc Eβ .Fα α (v) = Fα α .Eβ v = 0
λ(Hα )+1
(car v est primitif ). Il s'ensuit que le vecteur Fα (v) est primitif. Or il est de poids
λ = λ − (λ(Hα ) + 1)α 6= λ. D'après le ii) du théorème précédent, λ0 n'est pas un plus haut
0
λ(Hα )+1
poids de V (λ), donc Fα (v) = 0. Il s'ensuit que V (λ, α) est de dimension nie.
Lemme. 
P
Soit C := α∈∆ R+ α ∈ V le cône positif engendré par une base ∆ d'un
système de racines Φ. Alors pour tout x ∈ V , ∩w∈W w(x − C) est compact.
Démonstration. Soit w0 l'unique élément (d'ordre 2) de W tel que w0 (∆) = −∆. Il nous
sura de prouver que (x − C) ∩ w0 (x − C) est compact. Soit (ωα )α la base duale de ∆ dans
V ∗ . On a alors w0 (ωα ) = −ω−w0 (α) . Par dénition,

x − C = {v ∈ V, ∀α ∈ ∆, hωα , vi 6 hωα , xi}

et

w0 (x − C) = {v ∈ V, ∀α ∈ ∆, hωα , w0 (v)i 6 hωα , xi}


= {v ∈ V, ∀α ∈ ∆, h−ω−w0 (α) , vi 6 hωα , xi},

donc

(x − C) ∩ w0 (x − C) = {v ∈ V, ∀α ∈ ∆, h−ω−ω0 (α) , xi 6 hωα , vi 6 hωα , xi}

qui est visiblement compact puisque (ωα )α est une base de V ∗.

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