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JANVIER 2019 - N°865 - ALL 7,20 € - BEL 6,70 € - ESP 6,70 € - GR 6,70 € - ITA 6,70 € - LUX 6,70 € - PORT/CONT

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Président-directeur général et directeur de la publication :


Claude Perdriel.
Directeur général : Philippe Menat.
Directeur éditorial : Maurice Szafran.
L’ÉTERNITÉ
Directeur éditorial adjoint : Guillaume Malaurie.
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol.
ous êtes-vous déjà demandé ce qui fait le génie ? Dans

V
RÉDACTION
Rédacteur en chef : Éric Pincas (19 39). l’Antiquité, les Romains l’associent au pouvoir d’engen-
Rédacteur en chef adjoint chargé des Spéciaux : drer, à cette force divine protectrice veillant à la desti-
Victor Battaggion (19 40). Assistante : Florence Jaccot (19 23).
Secrétaires de rédaction : Alexis Charniguet (19 46) ; née des hommes. Chez les Grecs, au IVe siècle avant
Xavier Donzelli (19 45) ; Jean-Pierre Serieys (19 47). notre ère, Aristote est le premier à distinguer cette ful-
Directeur artistique : Stéphane Ravaux (19 44).
Rédacteur graphiste : Nicolas Cox (19 43). gurance créative chez les simples mortels. Il reconnaît
Rédacteurs photo : Ghislaine Bras (19 42), aux peritoi andres, ces hommes – et ces femmes – d’exception, un don
Anne-Laure Schneider (19 07) ; France-Noelle Pellcer ;
stagiaire : Raphaëlle Normand.
certain à côtoyer l’extraordinaire. Intuition, vision, anticipation sont
Conception graphique : Dominique Pasquet. constitutifs de leur parcours. En 2012, invité dans l’émission de France
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Catherine Salles, Thierry Sarmant, Laurent Vissière.
Culture La Grande Table pour réagir à la publication du livre Théorème
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textes de présentation, illustrations et légendes.
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donnait cette définition du génie : « […] On trouve le génie à travers
comptabilité : Teddy Merle (19 18). quelqu’un qui dévoile une évidence que jusque-là on ignorait. Tout est à la
Directeur des ventes et promotion :
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portée de tout le monde, sauf qu’un seul arrive à le faire. Il y a une espèce
Ventes messageries : À juste titres – Julien Tessier – Réassort disponible : de fulgurance dans l’évidence […]. » Si aujourd’hui le terme est largement
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galvaudé – trop souvent confondu avec le simple talent – , il est un person-
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Tél : 01 43 62 08 07 - Fax : 01 72 71 84 51.
Cette année 2019 sera celle des célébra-
tions du 500e anniversaire de sa mort, sur- DIFFICILE, PARFOIS, DE
Responsable marketing direct : Linda Pain (19 14).
Responsable de la gestion des abonnements : Isabelle Parez (19 12).
Communication : Marianne Boulat (06 30 37 35 64). venue dans sa chambre du Clos-Lucé le DISTINGUER LE SIMPLE
Fabrication : Christophe Perrusson.
2 mai 1519, à Amboise. Toute la région
Activités numériques : Bertrand Clare (19 08).
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Centre-Val de Loire est déjà dans les star-
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crouge@mediaobs.com). dimension mondiale au travers de la tour-
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Publicité littéraire : Pauline Duval (01 70 37 39 75, à Sao Paulo, Moscou et Berlin. Il nous est donc apparu naturel de commen-
pduval@mediaobs.com). www.mediaobs.com cer cette nouvelle année sous le sceau du maître toscan. Mais en axant
Impression : G. Canale & CSPA,
via Liguria, 24, Borgaro T. se 10071, Turin (Italie). notre dossier sur un aspect méconnu de sa trajectoire : celui de l’homme
Imprimé en Italie/Printed in Italy. Dépôt légal : janvier 2019. de guerre, de l’ingénieur militaire autodidacte que tous les princes de la
© Sophia Publications. Commission paritaire : n° 0321 K 80413. ISSN :
1270-0835. Historia est édité par la société Sophia Publications.
Renaissance se sont disputé. Plus qu’un inventeur, un homme qui a su faire
Ce numéro contient un encart abonnement Historia sur les exemplaires kiosque aboutir, comme jamais personne avant lui, les innovations de son temps.
France, un encart abonnement « Edigroup » sur les exemplaires kiosque Suisse et
Belgique, un encart Valeurs actuelles sur une sélection d’abonnés, un encart
L’historien Pascal Brioist, le plus grand spécialiste français de Léonard,
« VPC montre » sur les exemplaires abonnés. vous conduit sur ses pas. Un dossier détonant pour ouvrir cette année 2019
PHOTOS DE COUVERTURE : DeAgostini/Getty Images/Baltel/Sipa.
que, au-delà des inquiétudes et des tensions récentes, nous vous souhai-
tons, à vous et à vos proches, la plus heureuse possible. Comptez sur nous
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SOMMAIRE N° 865 / Janvier 2019

8
MÉMENTO
8 Le choix de la rédaction.
15 La chronique d’Emmanuel de Waresquiel
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO

8 16
DOSSIER
LÉONARD DE VINCI, LE DESTIN
D’UN GÉNIE MERCENAIRE
La carrière du peintre florentin ne se réduit pas à ses
huiles, mais inclut aussi toute l’ingénierie militaire
dont débordait son cerveau en ébullition. Un savoir
rare que se disputèrent les princes de son temps…
Pascal Brioist
18 Entretien avec Pascal Brioist
21 Ses premières armes chez les Sforza
25 Des machines de guerre à la parade
Hélène Vérin
29 Léonard pactise avec Venise
30 Veni, vedi : Vinci chez César
32 Le travail de Romain du néo-Florentin
35 Au sommet de sa gloire dans le val de Loire
Laurent Vissière
40 10 idées reçues sur Léonard de Vinci
42 L’agenda du 500e anniversaire

16
ANTOINE MOREAU DUSAULT

CONTRIBUTEURS
GIL LEFAUCONNIER

BALTEL/SIPA
DR

DR

PASCAL BRIOIST Maître HÉLÈNE VÉRIN Historienne chargée LAURENT VISSIÈRE Membre du FRANCK FERRAND Historien
de conférences à l’université de recherches au CNRS, elle étudie comité éditorial d’Historia et maître et homme de radio, auteur
François-Rabelais de Tours, spécialiste l’histoire des techniques et a publié, de conférences en histoire médiévale, d’essais, dont, en 2017,
des sciences et des techniques, en 2011, Entrepreneurs, entreprises. il a écrit, avec Laurent Hablot, 3 minutes pour comprendre
il a signé l’essai Léonard de Vinci, Histoire d’une idée (Classiques Les Paysages sonores du Moyen Âge les 50 dates clés de l’histoire
homme de guerre (Alma, 2018). Garnier). à la Renaissance (PUR, 2018). de France (Courrier du livre).

5 - Historia n° 865 / Janvier 2019


SOMMAIRE N° 865 / Janvier 2019

44
44 RÉCITS
44 ALEXANDRE LE GRAND, LE DIEU GUERRIER
Franck Ferrand
50 VIOLETTE MORRIS SANS FILTRE
Gérard de Cortanze
56 L’AFFAIRE TARTUFFE Hugues Demeude

62 L’ALBUM DE L’HISTOIRE
Anna Coleman Ladd : sculptrice de visages

68
CULTURE
Æ PHOTO SCALA, FLORENCE - COURTESY OF THE MINISTERO BENI E ATT. CULTURALI.

68 EXPOS Joëlle Chevé


72 EDWARD BURNE-JONES
Élisabeth Couturier
74 ÉCRANS
Séries, sorties ciné, scène, simulation… sans oublier
les rendez-vous radio à podcaster.
78 LIVRES
La sélection beaux-livres, polar, essai, BD et jeunesse.
88 VOYAGE
Le palais délirant de Ceausescu
Denis Lefebvre

88
94 GASTRONOMIE
Le libertinage de l’huître et de la truffe
Patrick Rambourg
96 MOTS CROISÉS
98 La chronique de Guillaume Malaurie

62
AMERICAN RED CROSS

DR

CONTRIBUTEURS
WITI DE TERA/OPALE/LEEMAGE/
EDITIONS ALBIN MICHEL

GIL LEFAUCONNIER
OLIVIER CLÉMENT
DR

GÉRARD DE CORTANZE HUGUES DEMEUDE DENIS LEFEBVRE PATRICK RAMBOURG


Écrivain, auteur de quelque Journaliste, il a coécrit Collaborateur régulier Historien des pratiques
80 livres traduits en en 2017 Nucléaire, danger d’Historia, spécialiste de culinaires et alimentaires,
25 langues. Dernier roman immédiat (Flammarion) la IIIe République, il a signé il enseigne à Paris VII et est
paru : Femme qui court (Albin et signé Alerte aux fléaux en 2010 Les Secrets de l’auteur de L’Art et la Table
Michel) sur Violette Morris. biologiques (Michalon). l’expédition de Suez (Perrin). (Citadelles & Mazenod, 2016).

6 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Mémento RUBRIQUE COORDONNÉE PAR VÉRONIQUE DUMAS

KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO
FISCALITÉ

Impôt : retour à la source !


Ce mois-ci, Bercy procède, sur notre feuille de paie, au prélèvement direct de l’impôt
sur le revenu. Une innovation sujette à polémique, née au cours de la « drôle de guerre ».

C
e 1 e r j a n v i e r, l a 1939. Comme pour l’impôt affecté au paiement des En 1967, un jeune secré-
France applique le sur le revenu (introduit en indemnités versées à l’oc- taire d’État à l’Économie et
prélèvement de l’im- France en 1914 et en 1917 cupant. Le fisc français aux Finances, Jacques
pôt « à la source », c’est-à- pour fnancer les dépenses conservera ce « stoppage Chirac, tente cependant de
dire directement retiré sur de la Première Guerre à la source » (c’était son le réintroduire. Son projet
les revenus perçus. Une mondiale), le prélèvement nom) jusqu’en 1948. À sera balayé par Mai 1968,
première ? Pas vraiment : à la source était destiné cette date, les députés puis par les accords de
ce principe a déjà été mis à faciliter le fnancement estimeront que le paie- Grenelle, dont le point 11
en place il y a quatre- de l’effort de guerre contre ment de l’impôt doit être prévoit même qu’il « ne
vingts ans, par un décret- l’Allemagne nazie puis, un geste fort, républicain sera pas proposé d’assujet-
loi passé le 10 novembre après la défaite, se retrouva et… individuel. tir les salariés au régime

LES IMPÔTS LES PLUS FOUS


L’IMPÔT SUR LE Rome, car il avait sur les Chinois – qui taxer tous les à occulter leurs payaient mais moins
SEL. La gabelle est la particularité ne sera supprimé barbus. L’idée ouvertures, aggra- de 1 000 en 1855…
le modèle de ces d’être collecté par qu’en 1923 ! sera reprise par vant les problèmes TAXE SUR LES
impôts absurdes : les teinturiers pour UNE TAXE SUR LA Pierre le Grand, d’hygiène. Mais c’est PROPRIÉTAIRES
apparu en 1246, il fxer les pigments et BARBE. En 1535, en Russie, qui leur outre-Manche qu’il DE CHIEN. Instituée
devient rapidement assouplir les peaux. le roi d’Angleterre fera porter un jeton sera le plus long- en Bulgarie, pour
une des principales LA TAXE SUR LES Henri VIII décide de (ci-contre), attestant temps en vigueur : lutter contre les
rentrées fscales CHINOIS. Face à de leur paiement de 1660 à 1851 ! bandes de chiens
du royaume. Il l’affux de coolies de l’impôt… L’IMPÔT SUR LES errants, elle est peu
ne sera supprimé asiatiques venus L’IMPÔT SUR LES PERRUQUES. Créé élevée (moins de
qu’après… 1848. construire le FENÊTRES. Repris – encore ! – en 20 euros), mais très
L’IMPÔT SUR chemin de fer, un temps en Grande-Bretagne impopulaire, et de
L’URINE. On les Canadiens France, il poussera en 1795. En 1812, nombreux maîtres
taxait ce liquide à créent un impôt les propriétaires 46 000 personnes le refusent de déclarer

DR
8 - Historia n° 865 / Janvier 2019
Confidentiel En 2019, le réalisateur Martin Scorsese retrouvera pour la sixième fois Leonardo DiCaprio autour d’un projet
de flm adapté du best-seller Killers of the Flower Moon. Ce drame racontera l’histoire – vraie – de l’assassinat dans l’Oklahoma,
dans les années 1920, des membres d’une tribu amérindienne enrichie par les gisements de pétrole. MATHILDE SAMBRE

de la retenue à la source ». s’affranchit de la collecte LA CHRONIQUE DE


Cela n’empêchera pas, en
1973, un jeune énarque,
et des vérifications,
puisque ce sont les entre-
NOTA BENE
ministre des Finances, le prises qui font l’essentiel Retrouvez chaque mois dans nos colonnes
centriste Valéry Giscard du travail. Mais son appli- le billet de Benjamin Brillaud, vidéaste n° 1
d’Estaing (photo ci-contre cation bute sur deux des chaînes d’histoire sur le Web,
lors d’un débat en 1971), écueils majeurs : la conf- ainsi que sa vidéo sur www.historia.fr

D.R.
de revenir à la charge. dentialité de la vie des
Avec un argument à ses
yeux imparable : la moder-
employés –  qui est mal
assurée, puisque les
LE PÉRIL JAUNE
n i t é . « To u s l e s p a y s employeurs ont les moyens a découverte du Nouveau Monde, c’est
modernes, sans exception,
même l’Union soviétique,
pratiquent la retenue à la
de savoir s’ils ont d’autres
revenus – et la réaction de
ces mêmes salariés face à
L aussi la découverte de nouveaux
produits, d’une nouvelle gastronomie.
En 1493, le maïs débarque ainsi en Europe. Tout
source. Je suis persuadé un salaire mensuel net d’abord par Séville, avant de se répandre dans
que lorsque ce système bien diminué. toute l’Espagne, puis par les divers ports qui
sera clairement expliqué En 1973, Yvon Coudé du desservent le continent, et notamment la France :
aux Français, ils seront en Foresto, le rapporteur du Nantes, La Rochelle ou encore Bordeaux. Si la
très large majorité favo- Sénat, s’en inquiétait déjà : plante est importée à ce moment-là, elle mettra
rables à ce dispositif. » « On peut craindre que la tout de même plus d’un siècle à trouver sa place
retenue à la source n’en- dans le paysage local. La faute aux grains qui
Gagner moins traîne des revendications collent aux dents ? Pas vraiment…
pour gagner plus généralisées en matière de Si le maïs bénéfcie d’avantages certains,
Michel Rocard dans les salaires. » Une crainte l’Europe est, à cette époque, profondément
années 1990, à nouveau balayée, il y a quelques chrétienne et ne jure que par la céréale du
Jacques Chirac dans les semaines, par le ministre Seigneur : le blé. À tel point qu’il est diffcile pour
années 2000 et Thierry des Comptes publics, le maïs de se faire une place sur le marché. Il se
Breton en 2007 tenteront Gérald Darmanin : « Les répand si lentement d’une région à l’autre qu’il
de le remettre sur le tapis. contribuables vont vite endosse toutes sortes de sobriquets laissant
Sans plus de succès. comprendre qu’ils sont croire que sa provenance n’est pas si lointaine :
Car le système est surtout gagnants en trésorerie. » « froment de Turquie », « blé d’Égypte »…
intéressant pour l’État, qui ÉRIC TRÉGUIER Les paysans utilisent bien vite cette nouvelle
culture pour échapper aux taxes, mangeant dès
lors leur maïs et vendant leur blé, ce qui
provoque de graves carences alimentaires
leurs compagnons à Les plus connues TIONNELS DANS chez toute une partie de la population. Le
quatre pattes… sont la « taxe Coca- LES CAFÉS nouvel or jaune fnit en tout cas par
TAXES ALIMEN- Cola » (de son vrai ET BARS-TABAC ». conquérir les champs, créant parfois
TAIRES. En France, nom taxe soda), Elle rapporte moins des situations insolites, comme à
pour remplir les d’environ 4 cen- de 500 000 euros
Bayonne, en 1631, où les plantations de
caisses de l’État, times par canette, et par an (5 euros/
rien ne vaut l’argu- la « taxe Nutella » appareil/an). Mais maïs furent interdites autour de la ville
ment santé. L’admi- (pour lutter contre nécessite l’envoi pour éviter que les soldats ennemis ne
nistration n’en l’utilisation de de contrôleurs s’y cachent. Une occasion de perdue
prélève pas moins l’huile de palme), pour vérifer que de jouer à « Où est Charlie ? » en
de 20 (sur le gras, qui sera appliquée les vignettes des mangeant du pop-corn ! u
le sucre…), qui ont en 2021. appareils (fipper,
rapporté 4,7 mil- LA « TAXE SUR baby-foot, billard…)
liards l’an dernier. LES JEUX TRADI- sont à jour ! u É. T.

9 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Mémento
Confdentiel L’acteur américain Ben Foster interprétera le rôle-titre de Harry Haft (1925-2007), un boxeur juif
polonais qui fut obligé de se battre pour survivre au sein du camp de concentration d’Auschwitz, dans un biopic réalisé par
Barry Levinson (à qui l’on doit Good Morning, Vietman et Rain Man). Le tournage débutera en février 2019. M. S.

TENDANCE La collèges ont pu exiger le


blouse et la bille port d’un uniforme,
véritable élément de
Depuis novembre, les distinction pour ces
élèves des écoles de établissements élitistes.
Provins (Seine-et-Marne) L’idée d’une tenue est
peuvent porter un gravée dans les mémoires
uniforme. Ses partisans en grande partie en raison
parlent d’un grand retour. du port (non obligatoire)
En effet, dans l’imaginaire de la blouse à l’école
DEAGOSTINI/LEEMAGE

des Français, cet usage primaire. Non par souci


était autrefois obligatoire d’égalité mais pour
à l’école publique. Mais, protéger les vêtements
JOUR DE LIESSE La place Kléber de Strasbourg, vers 1860. mis à part l’Empire, où des taches – on écrit
Napoléon impose un habit encore à la plume. La
FÊTES L’histoire du marché de Noël militaire dans les lycées, blouse disparaît non pas
jamais aucune directive après Mai 1968, mais avec
1294. En Autriche, un arrêté municipal viennois atteste la ne le généralise ! Seules l’adoption, en 1965, du
présence d’un marché de la Saint-Nicolas, qui se généralise les écoles privées et une stylo à bille !
ensuite dans tout le Saint Empire romain germanique. minorité de lycées et de CARL ADERHOLD
1434. Frédéric II de Saxe autorise la tenue d’un marché à
Dresde, le Striezelmarkt (d’après le nom du traditionnel
gâteau de la ville, le Strietzel), le lundi précédant Noël.
1570. Réforme protestante oblige, apparition à Strasbourg
du marché de l’Enfant-Jésus, le Christkindelsmärik, marché
de Noël qui remplace les précédents, jugés trop païens ;
il s’implantera par la suite à Nuremberg, Munich, Cologne
et Rothenbourg. V. D.

DÉCOUVERTE Les Gaulois embau-


maient les têtes de leurs ennemis ADRIAN DENNIS/AFP

Quand ils étaient vainqueurs au combat, les Celtes


n’hésitaient pas à couper les têtes de leurs ennemis,
puis à les embaumer et à les exposer devant leurs mai-
sons. Cette pratique était citée dans des textes antiques FOUILLES EUSTON, ON A UN PROBLÈME !
mais n’avait pas été démontrée par l’archéologie. Des Depuis six mois, les archéologues s’affairent sur le site
analyses chimiques, effectuées sur des fragments de St James Garden, près de la gare d’Euston, dans le nord de
humains exhumés sur le site de Cailar, au sud de Londres. Leur mission : exhumer 40 000 dépouilles, de toute
Nîmes, sont venues confrmer l’existence de ce rite origine sociale, avant que le lieu – un cimetière en activité
d’embaumement pendant l’âge du fer : les chercheurs entre 1788 et 1853 puis transformé en jardin public (après une
du CNRS ont découvert sur des crânes des traces de loi interdisant les inhumations en milieu urbain) – ne laisse
résine de conifère ainsi que des molécules que l’on place au chantier de construction de la ligne de train à grande
retrouve dans la résine de pin lorsqu’elle est chauffée vitesse HS2. Après étude, les squelettes seront enterrés dans un
à haute température. MARGOT BOUTGÈS nouveau lieu, encore à déterminer. M. B.

10 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Primés Le documentaire Qui a tué Neandertal ?, de Thomas Cirotteau, coscénarisé par Éric Pincas (rédacteur en chef d’Historia),
a reçu les prix du public et du jury lors des 6es Rencontres d’archéologie de la Narbonnaise. Le prix du meilleur youtubeur d’Histoire,
remis à Versailles, a été décerné à Ugo Bimar (Confessions d’Histoire). Brandon Waret (Brandon’s stories) a reçu le prix du public.

INSOLITE
de Frédérick
Gersal

DR
TITANIC,
LE RETOUR ?
Il faut conjurer le sort, le
triste sort qui s’est abattu
sur le Titanic, feuron de
la White Star Line. Le
10 avril 1912, le navire
quitte Southampton,
s’arrête à Cherbourg,
avant de remonter vers
le nord pour une dernière
escale à Queenstown
(aujourd’hui Cobh, en
Irlande). Le 11 avril, vers
13 h 30, le commandant
Edward Smith donne
l’ordre de larguer les
amarres. Il estime que le
Titanic doit atteindre
New York six jours plus
tard. Le 14 avril, peu
PAUL THOMPSON/FPG/ARCHIVE PHOTOS/GETTY IMAGES

après 23 h 30, le paquebot


entre en collision avec un
iceberg. Il n’arrivera
jamais à destination…
C’est pour tenter
d’effacer ce drame, sans
pour autant oublier les
victimes du naufrage,

LA PHOTO DU MOIS qu’un milliardaire


australien, Clive Palmer, a
créé la compagnie Blue
Du neuf avec du vieux Star Line, chargée
d’exploiter le… Titanic II.
Lady Florence Norman, suffragette et socialiste anglaise, décorée de l’ordre de Le voyage inaugural de
l’Empire britannique pour avoir dirigé un hôpital pendant la Première Guerre cette réplique doit
mondiale, est ici photographiée sur son Eveready Autoped, cadeau d’anniversaire de prendre la même route
son époux, sir Henry Norman, qu’elle utilise quotidiennement pour se rendre à son entre Southampton et
bureau londonien. Considéré comme le premier modèle de scooter du monde, il a été New York en 2022, cent
fabriqué à New York de 1915 à 1921. Inspiré des trottinettes d’enfant, il ressemble dix ans après le drame.
étonnamment aux modèles actuels, qui refeurissent aujourd’hui dans nos villes. V. D. Faut-il conjurer le sort ?

11 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Messagerie Conférence : le 14 janvier, à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (Aix-en-Provence), sur le
thème « Palais urbains, pouvoir souverain et compétition politique au Caire à l’époque mamelouke (XIIIe-XVIe siècle) ».
• Séminaire : le 25 janvier, de 14 h à 17 h, à la Maison des sciences de l’homme à Paris (6e), « Le spectacle comme cérémonie ».

GALLICA/BNF FRANCE
31 MILLIONS
DE DOLLARS BRIDGEMANIMAGES.COM

Une de l’Excelsior du 20 janvier 1919


Le prix de la vente, chez https://c.bnf.fr/yW8

Christie’s, en novembre der-


nier, de ce relief assyrien
vieux de 3 000 ans, a pulvé-
risé le précédent record
atteint par une œuvre de
cette civilisation. La
demande de rapatriement
du ministère de la Culture
irakien a été refusée par
Christie’s au motif que la
sculpture serait arrivée aux
États-Unis en 1860. V. D.

CE JOUR-LÀ LES PÉPITES DE LA BNF / GALLICA https://gallica.bnf.fr/

24 DÉCEMBRE 1819
Un as épate les Galeries
Mettant à profit

J
l’introduction en France ules Védrines (1881-1919) est l’incar- brité du casse-cou : il a prouvé sa maî-
et en Allemagne des premiers nation des héros qu’affectionnent les trise technique tout en s’affranchissant
animaux sauvages, l’écuyer Français de l’entre-deux-guerres : de la législation, qui interdit le survol des
marseillais Henri Martin d’origine populaire, il parvient à obtenir villes (il recevra simplement une
parvient à dresser, son brevet de pilote, met son savoir au amende). Les journaux multiplient les
pour la première fois, service des as de l’aviation durant la Pre- débats autour de la prouesse de
un tigre de la ménagerie mière Guerre mondiale et ne s’interdit Védrines : doit-on mettre un exploit spor-
foraine néerlandaise Van aucun déf. Quelques mois avant sa mort tif au service de la publicité ? Faut-il
Aken, à Nuremberg en au cours d’un vol Paris-Rome, il réussit encourager ou restreindre la liberté des
Bavière. Premier dompteur à poser son avion sur le toit des Galeries airs ? Va-t-on aménager les immeubles
de l’histoire du cirque, Lafayette devant les journalistes et pho- pour désormais « attoiter » directement
il a mis au point une tographes dûment prévenus, et remporte chez soi ou dans un magasin ?
technique de dressage alliant le prix de 25 000 francs promis par le AGNÈS SANDRAS, DÉP. PHILOSOPHIE, HIS-
violence et douceur. V. D. grand magasin. L’exploit redouble la célé- TOIRE, SCIENCES DE L’HOMME DE LA BNF

13 - Historia n° 865 / Janvier 2019


La chronique D’EMMANUEL DE WARESQUIEL

ANTOINE MOREAU DUSAULT


L’ÈRE DU SOUPÇON

L
a politique est née en 1789 et, avec elle, le soup- gement fait de la délation une vertu patriotique que, la peur
çon. Ce soupçon-là n’est pas né d’un théorème, aidant, l’Incorruptible n’a jamais manqué de partisans.
de la raison ou d’un quelconque impératif catégo- Le soupçon tuait sous la Révolution. Il tuait sous Vichy. Il
rique. Il est habité d’imaginaires, de fantasmes, ne tue plus aujourd’hui, mais il continue à nous empoison-
de jalousie ou de peur, de rivalités et de défs. Il ner l’existence, jusqu’à la frénésie. Une « boîte à folies »,
est à l’inquiétude ce que le monstre invisible est dirait Emmanuel Macron à propos de l’affaire Pétain, qui
aux eaux du loch Ness. Le remplacement de l’hérédité a marqué son « itinérance mémorielle ». C’est à n’y rien
monarchique par l’élection, le passage d’une société comprendre. Nous savons pourtant que la politique et la
d’ordres, de communautés et de corporations à une socié- démocratie sont nées et se sont épanouies sur une exi-
té égalitaire et atomisée, faite d’individus gence de transparence. Fini le « secret du
isolés à qui l’on a donné la liberté en roi », qui prévalait sous l’Ancien Régime.
échange d’une délégation de pouvoir, a Les opérations électorales seraient désor-
sans doute créé les conditions de son mais publiques, la presse libre et les
épanouissement. La souveraineté n’est NOS HOMMES débats parlementaires accessibles à tous.
pas partageuse, surtout lorsqu’un peuple POLITIQUES SONT PRÊTS C’est oublier un peu vite qu’il n’est pas
tout entier l’exerce. Cela occasionne for- d’État, fût-il démocratique, sans ombres
cément des rancunes, des frustrations, À S’IMMOLER et sans silence. C’est méconnaître aussi
des laissés-pour-compte. Tocqueville a SUR L’AUTEL DE LA nos gouvernants et leur instinct de survie.
tout dit de ces faiblesses-là. La tyrannie TRANSPARENCE. PAUVRES Plus ceux-ci sont confrontés à la puis-
épargnait l’âme et frappait le corps. En sance de l’opinion, plus ils sont amenés à
démocratie, le fait majoritaire laisse le APPRENTIS SORCIERS ! organiser les stratégies du secret et de
corps vide et va droit à l’âme. « Le maître ILS ONT BEAU FAIRE, l’opacité. Nous devons être aussi lisibles
ne dit plus : vous penserez comme moi ou ON LES SOUPÇONNERA que possible, par la surveillance et le
vous mourrez. Il dit : vous êtes libre de ne contrôle, par la science quasi mathéma-
pas penser comme moi. Votre vie, vos TOUJOURS… tique, d’une administration de plus en
biens, tout vous reste, mais, de ce jour, plus intrusive. Eux, pas.
vous êtes un étranger parmi nous. » On peut, dans nos so- Pendant longtemps, le soupçon s’est nourri de ce déséqui-
ciétés démocratiques, éprouver ce sentiment de l’exil. On libre. Aujourd’hui, et je m’en étonne tous les jours, nos
peut aussi s’y épanouir, mais dans tous les cas cela n’ira hommes politiques se déclarent prêts à s’immoler sur
jamais sans méfance : contre son voisin, contre le pouvoir, l’autel de la transparence. Ils prennent même depuis
contre nos gouvernants et leur façon de l’exercer – du plus quelques années des mesures qui vont dans ce sens…
petit village au palais élyséen. Pauvres apprentis sorciers ! Ils ont beau faire, on les sus-
Robespierre avait, dit Barras, le « génie du soupçon ». Il pectera toujours. C’est que le soupçon a trouvé de nou-
l’avait placé au cœur de la Révolution et des luttes de fac- velles raisons de s’épanouir grâce à la multiplication des
tions, jusqu’à l’exercice de la terreur, en 1793. Comment réseaux sociaux et, avec eux, par la tyrannie grandissante
aurait-il pu ne pas l’éprouver puisque, enfermé dans une de l’émotion et de l’instant, qui sont autant de pièges aux-
République idéale, indivisible et vertueuse, il ne pouvait que quels nos démocraties se font prendre. Comme si la trans-
s’inquiéter de ceux qui ne s’y conformaient pas ? Au bout de parence ne pouvait trouver sa fn. Plus on se découvre,
ce soupçon-là, on trouve très vite des complots, des mani- plus on est soupçonné de cacher quelque chose. C’est dans
gances, des trahisons et, au bout du bout, la mort. Dans ses la nature humaine. On le vérife tous les jours ces temps-ci.
discours à la Convention nationale comme au club des Les procédures n’y changeront rien. Donnez à l’homme les
Jacobins, Robespierre attaquait les ennemis de la Répu- moyens d’exprimer son doute. Vous pouvez être sûr que
blique sans les nommer, mais la République avait si étran- ce dernier ne cessera qu’avec lui. X

15 - Historia n° 865 / Janvier 2019


U DUSAULT
ANTOINE MOREA
DOSSIER
spécial 500e anniversaire

LÉONARD
DE VINCI
LE DESTIN
D’UN GÉNIE
MERCENAIRE
Avec son air de vieux sage barbu, il est l’incarnation
de l’artiste visionnaire. Chacun a en tête ces incroyables
machines futuristes surgies de son cortex. Fantaisie
d’un esprit fécond ? Pas que… Car Léonard, pour vivre de
son art, s’est surtout illustré comme ingénieur militaire,
en vendant ses idées aux princes de son temps.

17 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

« Léonard fut le premier


à développer une pensée
technologique »
Vinci phosphore tous azimuts, sans être rattrapé par les scrupules… Son
biographe nous invite dans la forge mentale du génie de la Renaissance.
ENTRERIEN AVEC PASCAL BRIOIST

HISTORIA – Cinq cents ans après La bestialité de la guerre ne va


la mort de Léonard, l’image d’un artiste pourtant pas décourager Léonard…
génial et d’un metteur en scène de C’est là que la chronologie est importante.
l’imaginaire technologique prévaut Sous Ludovic Sforza, Léonard est ingé-
toujours. Mais Léonard s’illustra d’abord nieur théoricien et la guerre est toujours
par ses compétences prosaïques dans le vue de loin. Quand il passe au service de
domaine de l’ingénierie militaire… César Borgia, il voit la guerre et le sang de
PASCAL BRIOIST – On doit à Vasari, pre- très près, de 1502 à 1504. Deux ans pen-
mier biographe de Léonard au XVIe siècle, dant lesquels il est le témoin direct de mas-
et lui-même un artiste de cour, d’avoir don- sacres. Parfois, de véritables boucheries.
né l’image d’un Léonard artiste quasi sur- Après 1504, c’est la guerre de Florence
humain. Mettre en valeur son rôle d’ingé- contre Pise. Léonard est de nouveau à dis-
nieur militaire aurait brouillé le message. tance : il va fortifer une forteresse, mais ne
À la fin de sa vie, Léonard revendique participe pas au combat. Mais quand il
pourtant franchement une triple compé- peint en 1504 la fabuleuse fresque de la

CARTOGRAPHIE HUGUES PIOLET


DR

tence : peintre, ingénieur et architecte. bataille d’Anghiari à Florence (lire p. 20),


Expert de l’histoire des sciences et des techniques,
Comment parvient-il à vendre Pascal Brioist a publié Léonard de Vinci, homme on perçoit la férocité et la morsure de la
ses services d’homme de guerre de guerre (Alma, 2013). mort dans chaque détail.
aux princes de son temps ? Dans quel contexte géopolitique opère
En 1482, quand Léonard arrive à Milan, la Dans un premier temps, le caractère per- Léonard, notamment en Europe du Sud ?
cité-État mène une guerre incertaine contre formatif et abstrait des machines de Pendant sa jeunesse, un certain équilibre
les Vénitiens. Léonard poursuit alors deux guerre va séduire Léonard, qui demeure prédomine, grâce au talent politique de
lièvres à la fois : il dit pouvoir réaliser une d’ailleurs à distance des champs de ba- Laurent le Magnifque et à la paix de Lodi,
statue équestre dont rêvent les Sforza, mais taille. Sauf qu’il va devoir regarder de plus signée en 1454. Mais dès lors que Ludovic
c’est d’abord d’expertise militaire que Milan près la brutalité et la mort, comme lors du Sforza fait appel aux Français pour faire
a besoin. Vu qu’il n’a aucune expérience siège de Colle di Val d’Elsa, en 1479… face aux diffcultés qu’il rencontre avec la
autre que théorique, grâce à la lecture des Du fait des progrès de l’artillerie, couronne d’Aragon et la ville de Gênes, les
travaux de Roberto Valturio, un ingénieur les pertes en hommes devaient être crises s’enchaînent les unes après les
militaire humaniste au service des Mala- très importantes ? autres. Charles VIII débarque en Italie en
testa, il fait mousser sa connaissance li- Non, les progrès sont bien réels, mais l’ar- 1494, avec son artillerie nouvelle généra-
vresque comme expertise de terrain. tillerie n’est pas plus meurtrière que par le tion, et il pénètre dans la péninsule comme
Il passe souvent pour un peu écolo et passé. Les engins ne propulsent pas en- dans du beurre, jusqu’à Naples, multi-
rêveur, va voir la guerre de près et la core d’obus, mais des boulets – certes pliant les casus belli entre les grandes ci-
qualifiera de « folie bestiale ». Un paradoxe utiles pour faire tomber les murailles, tés italiennes. Une conjoncture idéale
pour l’homme de guerre qu’il fut aussi ? mais qui ne déciment pas les hommes. pour les ingénieurs militaires !

18 - Historia n° 865 / Janvier 2019


TYROL
SUISSE

Is o n zo
Locarno

Pi a
Gradisca
ve d’Isonzo
Aoste Bergame RÉPUBLIQUE 1501

Brescia DE VENISE

DUCHÉ DE Milan Vérone


SAVOIE- Marignan
MARQUISAT Venise
1515
PIÉMONT Novare DE MANTOUE A d ig e
MARQUISAT 1513 Pavie
Turin DE MONTFERRAT
Pô Mantoue
DUCHÉ DE Plaisance
MILAN Mer
Alexandrie Ferrare
Parme Adriatique
Fornoue DUCHÉ DE
Modène
1495
FERRARE
Bologne
Ravenne
Imola 1512
DUCHÉ DE
MODÈNE
Ta n a ro

Savone Faenza Porto


Gênes Cesenatico
RÉPUBLIQUE 1507 Rapallo
Cesena
1494 Rimini
DE GÊNES
Golfe de Gênes Lucques Pesaro
Saint-Marin
Arn o
L’Italie en 1494 Pise
Florence
Batailles des guerres d’Italie (1494-1515) RÉPUBLIQUE
Livourne La Verruca
Principales villes où travailla Léonard de Vinci : Arezzo
1503 DE FLORENCE Urbino
1602
- Florence (1468-1482, 1502-1506) Sienne
- Milan (1482-1492, 1508-1513) Volterra Val de
- Mantoue (1500) Chiana
Piombino Pérouse
- Venise (1500-1501) 1502, 1504
Campagne de Romagne : voyage d’inspection RÉPUBLIQUE
des forteresses pour César Borgia (1502-1503) ÉTATS DE
DE SIENNE
Projets de détournement, de canalisation L’ÉGLISE
des fleuves Arno et Isonzo Orvieto
Mer
Projets de fortifications
Ty r r h é n i e n n e Tib
re

Vers Rome 50 km
LES THÉÂTRES D’OPÉRATIONS DE LÉONARD DE VINCI février 1505

Quel est le rôle de la France, dont qu’en 1504 il repasse au service des Fran- tranquillité d’esprit. D’autant qu’il dispose
vous suspectez Léonard d’être çais et est accueilli à bras ouverts par d’une belle propriété avec vigne, offerte
un sympathisant, voire un agent ? Charles d’Amboise, gouverneur de Milan. par Ludovic Sforza, dans la périphérie de
On sait que, dès l’arrivée de Charles VIII en L’origine de cette francophilie ? Milan. C’est la famille de Salai, son aide et
Italie, Léonard prend des contacts. On sait Léonard a une vision élémentaire de la compagnon, qui s’en occupe et en héritera.
aussi que, au moment de l’arrivée des politique : il va où ses intérêts le portent, Léonard a une vision pluridisciplinaire
troupes de Louis XII dans le Milanais vers les plus forts et les plus riches. À cette de la technologie. Ses innovations en
(1499), il passe du camp des Sforza à celui époque-là, ce sont les Français. termes de fonderie vont s’appliquer à la
des Français ! Une lettre prouve qu’il sert Ce « mercenariat » était-il lucratif ? sculpture et à la fabrique de canons…
d’informateur à ces derniers et les ren- Et comment ! Quand Léonard revient à Dans l’arsenal milanais des Sforza, il s’est
seigne sur ce qui se passe à Florence. D’où Florence après deux ans de service auprès familiarisé avec les meilleures armes du
le soupçon que Léonard, se retrouvant à de César Borgia, il dépose à la banque San- temps. Et sous César Borgia, il est proba-
Florence, puis au service de César Borgia ta Maria Novella l’équivalent de tout ce blement au plus près d’une révolution de
– la créature des Français –, joue un rôle que gagnera Michel-Ange pour la chapelle l’artillerie apportée par les Français. Ludo-
ambigu. Soupçons renforcés par le fait Sixtine ! De quoi lui apporter liberté et vic Sforza utilisait surtout des bom-

19 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

bardes lançant des boulets de pierre « À la fn de sa vie, ce génie touche-à-tout


(jusqu’à 50 cm de diamètre). Les Français,
eux, s’appuient sur une artillerie à boulets revendique la triple compétence
de fer, de fonte ou de balles de plomb qui
génère le même type de dégâts en étant de peintre, ingénieur et architecte »
beaucoup moins lourdes. Quant aux ar-
mures, elles font le même poids qu’au
Moyen Âge (24 kg), mais peuvent être du- point une machine pour usiner des barres Vous proposez également un serious
pliquées en série. Une armure qui coûtait de fer épaisses à un bout et plus fnes à game « Sur les pas de Léonard »…
une douzaine de bœufs au XIVe siècle n’en l’autre, ce qui n’existait pas avant. L’idée de développer des « jeux sérieux »,
vaut plus que deux au début du XVIe siècle. Et pour mieux comprendre l’immense avec intrigues ou scénarios historiques, est
Léonard est souvent présenté comme œuvre de Vinci, vous disposez d’un à la mode. Seulement voilà, comment faire
un inventeur « disruptif », capable nouvel outil de recherche… avec les fnancements des universités ou du
d’inventions radicalement nouvelles… Oui car avec Intelligence des patrimoines CNRS, forcément inférieurs à ceux d’Ubi-
Ses inventions ne procèdent pas d’une ins- – une institution crée à Tours avec l’aide soft ? Il faut donc avoir des ambitions tech-
piration divine. Il s’agit plutôt de micro- du ministère de la Culture et de nombreux nologiquement modestes mais qui, intellec-
décalages sur des idées et des techniques instituts –, nous plaidons pour la pluridis- tuellement, tiennent la garde haute. Notre
en cours. Un exemple : le trébuchet. Celui- ciplinarité entre scientifques (spécialistes websérie doit ainsi familiariser ceux qui
ci est disponible en Europe dès le des insectes, de la botanique, de l’agrono- vont jouer à ce jeu de réalité virtuelle avec
la mécanique de base de Vinci. De telle ma-
Le bruit et nière qu’ils comprennent que Léonard n’a
la fureur pas inventé ex nihilo le char d’assaut, la
Étude pour la grande mitrailleuse ou l’avion, mais plutôt qu’il fut
fresque de la bataille
le premier personnage à avoir une pensée
d’Anghiari (1504-
1506), qui a opposé
technologique. C’est-à-dire qu’il a su dé-
en 1440 les Milanais composer la mécanique en éléments
aux Florentins. simples : un système bielle-manivelle, un
Léonard exécute engrenage qui démultiplie les forces
ce dessin vers 1503, Vous avez en effet réalisé une websérie *
alors que, au service avec le CNRS. Quel en fut l’accueil ?
de César Borgia,
Cette démarche s’inscrit également dans la
il voit de très près
la « folie bestiale »
volonté d’Intelligence des patrimoines de
de la guerre. donner une épaisseur visuelle plus com-
• Museo di Palazzo plète et plus accessible pour une meilleure
Vecchio, Florence. connaissance de Léonard. J’ai d’abord créé
une base de données d’images, puis travail-
lé sur cette websérie qui alterne petites vi-
déos, textes, focus… Peu à peu, on se dé-
LEEMAgE.COM

barrasse de cette notion exclusive de génie


qui était en fait très handicapante. La récep-
XIIIe siècle grâce aux Mongols et aux By- mie…) et pour une collaboration avec les tion du public est très bonne, et les lignes
zantins. Un trébuchet dessiné par Taccola spécialistes du patrimoine culturel. Pre- ont bougé chez les enseignants. Au-
(1382-1453) est transformé par Léonard nons le domaine de Chambord, choisi en jourd’hui, un professeur d’université sé-
pour concevoir d’autres types de cata- raison, bien sûr, de l’implication de Léo- rieux peut publier des livres, mais aussi
pultes plus effcaces. Puis il observe que, nard : il s’agit d’en comprendre les projets travailler pour la télévision ou produire des
s’il inverse le lien entre mouvement de architecturaux mais aussi de mettre en outils de connaissance via le web. Les
rotation et de translation, il pourrait réali- lumière les évolutions environnementales hautes instances du CNRS encouragent ce
ser une excavatrice. Partant de ce prin- du site : quel était le paléo-paysage de travail – exigeant et nécessaire – de démo-
cipe, il établit le lien entre un quart de Chambord avant la forêt que nous connais- cratisation du savoir. X
cercle et une chaîne, imagine de l’utiliser sons aujourd’hui… Toute cette histoire, on PROPOS RECUEILLIS PAR
pour des pompes. Dans l’arsenal de Sfor- arrive aujourd’hui à la reconstituer ! Reste GUILLAUME MALAURIE ET ÉRIC PINCAS
za, où l’on fabriquait des bombardes en à la comprendre et à la rendre intelligible
liant entre elles des barres de fer, il met au pour le plus grand nombre. * https://renaissance-transmedia-lab.fr/

20 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Grandes orgues Le canon à bouches multiples
imaginé dans des études au crayon regroupées dans

GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES


le Codex Atlanticus (à g.). Ci-dessous, sa reconstitution
fidèle aux esquisses du maître.
COSTA/LEEMAGE

SES PREMIÈRES ARMES


CHEZ LES SFORZA
C’est par un coup de bluf que l’artiste s’invite en n’existent pas encore, la Toscane du
1482 à la cour du duc de Milan. Sans expérience XVe siècle produit des ateliers où cer-
comme ingénieur, il va s’y former à l’artillerie. tains menuisiers et fondeurs sont ca-
pables d’inventer des engins de siège
redoutables et se livrent à des expéri-
mentations sur l’artillerie à poudre ou
Lorsque, en 1482, en pleine période de dans le champ des machines de guerre, les techniques de mines.
carnaval, il arrive à Milan avec une pe- est donc en quelque sorte un bluff. Son Certains de ces hommes, comme les
tite ambassade forentine, Léonard n’a savoir en technologie militaire lui vient Siennois Mariano Di Jacopo (dit « Tac-
guère de chances de faire entériner ses de collègues mieux informés que lui et cola » – le « corbeau » – 1382-1453) – ou
compétences d’ingénieur militaire. de la littérature récente, notamment le Francesco Di Giorgio Martini (1439-
L’expérience combattante de l’artiste traité de Roberto Valturio intitulé De re 1502), ont déjà été reconnus par des
troubadour est bien mince. Peut-être militari (1472). grands seigneurs ; c’est le cas aussi du
a-t-il assisté au siège de Colle di Val Toscan Antonio Averlino, dit « le Fila-
d’Elsa, en 1476, où le duc d’Urbino La peinture rète », qui s’est fait recruter à Milan.
avait déployé ses bombardes, mais, en Non seulement la carrière d’ingénieur
tout état de cause, il ne connaît bien
en toile de fond est envisageable pour quelqu’un qui a
que les machines ayant servi aux der- Les chars à faux, échelles et tours d’as- été formé dans un atelier multitâche,
nières phases de la construction du saut, catapultes, trébuchets et autres comme celui de Verrochio, mais de plus
dôme de Florence. La lettre qu’il machines de guerre évoqués dans la elle est sans doute très payante dans un
adresse à Ludovic le More, dans la- lettre de candidature appartiennent à contexte où les Milanais sont en guerre
quelle il présente ses connaissances cette culture. Si les écoles d’ingénieurs dans la région de Ferrare et où ils

21 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

LUISA RICCIARINI/LEEMAGE
Face-à-face Le More (à dr.), protecteur de
Léonard à Milan, ne peut rien face à Louis XII (à g.),
qui s’appuie sur l’artillerie pour fondre sur l’Italie.
LEEMAGE.COM

Léonard, qui reconnaît la loi du plus fort, saura


se ranger du côté du vainqueur, le plus à même
de l’aider dans ses projets d’ingénieur militaire.

Le rouleau compresseur doivent renouveler leurs techniciens

de Louis XII vieillissants. Les propositions de Léo­


nard sur les ponts mobiles, solides et
légers, et les armes balistiques clas­
En 1499, Louis XII, héritier des Visconti par son aïeule, décide de venger siques à torsion ou à contrepoids
Charles VIII de la trahison des Milanais. Son imposante armée traverse répondent en fait à ce qu’il anticipe
les Alpes. La cavalerie des Sforza ne parvient pas à affronter ce rouleau comme une demande. Malheu­
compresseur de 30 000 hommes et, après la chute d’Alessandria, Milan ouvre reusement, les ingénieurs lombards
ses portes aux vainqueurs. Ludovic se réfugie en Suisse avec les quelques n’accordent aucun crédit à ce nouveau
troupes restées fidèles, espérant rallier des troupes impériales et des venu qui vient de traverser, à Florence,
mercenaires. Léonard de Vinci, proche de l’entourage de Louis XII grâce une crise de créativité artistique à
au peintre Jean Pérréal, passe sans trop d’hésitation au service des nouveaux cause d’une ambition impossible : réali­
maîtres de la ville. Une page d’un codex montre qu’il entend suivre l’un ser une Adoration des Mages à nulle
des généraux français, Ligny, dans sa campagne de Naples, tout en récoltant autre pareil en un temps limité et avec
des informations sur l’état politique de Florence. Il doit abandonner ce projet de maigres ressources fnancières.
à cause d’une contre-attaque de Ludovic le More qui mobilise Ligny et choisit Pendant ses premiers mois à Milan,
de partir pour Mantoue et Venise. En avril 1500, les Français et les Milanais Léonard est donc cantonné dans son
s’affrontent sous les murs de Novare, au bénéfice de Louis XII. Ludovic activité de peintre pour des congré­
est capturé et envoyé pour ce qui lui reste à vivre dans un cachot du donjon gations religieuses, mais cela ne l’em­
de Loches. Léonard écrit : « Le duc a perdu l’État, ses biens et sa liberté, pêche pas d’apprendre et, bientôt, les
et rien de ce qu’il a entrepris ne s’est achevé. » P. B. dessins du manuscrit qu’il produit dans
ces années 1482­1490 prouvent qu’il a

22 - Historia n° 865 / Janvier 2019


acquis une culture nouvelle et un voca-

AKG
bulaire de spécialiste dans le champ de
la fortifcation et des armes les plus
diverses. Le Toscan fréquente aussi des
maîtres d’armes, et surtout un person-
nage haut en couleur, le condottiere
Pietro Monte, redoutable homme de
guerre ayant combattu en Espagne et
sur de nombreux champs de bataille de
la péninsule italienne. Monte et Léo-
nard poursuivent en parallèle des re-
cherches sur les armes anciennes, les
techniques de combat d’un fantassin
contre un cavalier ou sur les techniques
de combat collectives des lansquenets
allemands, mais surtout sur la balis-
tique et la physique commandant la tra-
jectoire des boulets de canon. Ils s’in-
terrogent même sur la nature physique
du son des bombardes.

« De la pierraille
A.DAGLI ORTI\SCALA, FLORENCE

comme de la grêle »
En quelques années, Léonard s’est fait
reconnaître comme un expert des arts
militaires et a intégré les équipes d’in-
génieurs travaillant à la fortifcation
de Milan autant qu’aux construc-
tions civiles religieuses. Il a aussi
obtenu libre accès à l’arsenal
de la ville et rencontré les
maîtres fondeurs qui pro-
duisent alors les bombardes Mode d’emploi
ducales. On a longtemps Dans ses carnets, Léonard recense les
cru que Léonard ne fré- phases de la fonderie d’un canon, ainsi
quentait ce lieu que pour que le système utilisé pour le déplacer.
chercher l’inspiration tech- Ces éléments constituent le plus ancien
nique lui permettant de témoignage de ces techniques.
Ci-contre, un mortier construit d’après
couler une statue
un prototype du Codex Atlanticus.
équestre géante à la gloire
des Sforza (trois fois plus
grande que nature, un projet
inouï). La réalité est tout
autre. Léonard a en effet acquis l’ex- bombardes forgées, qui coexistent en- Les grandes innovations de Léonard,
pertise qui lui permet de décrire toutes core à côté des canons plus modernes dans ce domaine précis de l’artillerie,
les phases complexes de la construc- coulés en bronze. Léonard s’intéresse consistent à améliorer les cadences de
tion d’un canon ; et, si les historiens alors à toute la typologie des pièces à tir et la visée des cibles. Certaines
sont capables de décrire ces étapes feu : des gros canons jusqu’aux orgues armes sont aussi vouées à équiper des
aujourd’hui, c’est grâce aux carnets du d’artillerie et aux petites espringales, vaisseaux, voire à les couler par des
maître. Celui-ci invente même des ma- en passant par les mortiers, destinés à techniques sous-marines, car la Lom-
chines pour usiner les barres de fer, qui envoyer « de la pierraille comme de la bardie rencontre des problèmes avec
constituent le matériel de base des grêle », ou les canons à vapeur. les pirates ligures, qui infestent les

23 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

côtes entre Gênes et la Corse. Léo- mèche lente, qui se révèle être extrême- hommes sauvages pour Galleazzo San-
nard invente alors des scaphandres, ment dangereux pour l’utilisateur. severino, gendre du More. Son implica-
des palmes et des tarauds pour percer Toutefois, la mise en application en sé- tion dans le grand projet de statue
les coques ennemies. Les armes porta- rie des armes à rouet devra attendre équestre accroît encore sa célébrité et
tives attirent aussi son attention. Il encore au moins quatre décennies il est régulièrement reçu au château
consacre de nombreuses pages à l’amé- avant d’être efficace. Comment Léo- Sforzesco pour animer les soirées de
lioration des arbalètes, et même aux nard, en une décennie, est-il parvenu à ses jeux et de ses charades. L’amitié qui
tactiques de caracole des arbalétriers se faire accepter comme expert de le lie à son patron, Sanseverino, le capi-
montés (technique consistant à laisser taine de la cavalerie lombarde formé
les premiers rangs d’un escadron tirer par Pietro Monte, contribue sans doute
leurs traits, pour aller ensuite recharger largement à l’affrmation de son statut
leurs armes en passant derrière la co- de spécialiste compétent.
lonne, laissant les autres rangs tirer à
leur tour). D’ailleurs, le capitaine de la Volte-face de Léonard
garde personnelle des arbalétriers du
duc n’est autre que Crivelli, le père de
avec les Français
celle que l’on identife au modèle de La En 1494, le contexte politique change :

p. bRIOIst
Belle Ferronnière du Louvre. Ludovic Sforza, pour régler une fois
pour toutes ses problèmes avec Gênes,
une République qui lui doit obéissance
mais s’est alliée avec le roi de Naples,
fait appel au roi de France, Charles VIII.
L’accélération du tempo de l’histoire
– l’expression est de Machiavel – est
alors très signifcative, car les Fran-
çais, sortis victorieux de la guerre de
Cent Ans et de la Guerre folle, ont dé-
veloppé des techniques militaires re-
doutables, notamment grâce à une
doctrine d’usage de l’artillerie sans pré-
cédent. Ludovic Sforza, accompagné
de Léonard, découvre avec stupeur,
près de Gênes, l’appareil militaire de
leur nouvel allié.
Bientôt, la furie française vient à bout
des fortifcations médiévales des villes
qui ont la folie de résister. L’armée de
Charles VIII soumet Florence et s’em-
Akg-ImAgEs/spL

pare de Naples. Il est temps, pour Lu-


dovic, qui n’avait pas prévu cela – il
La bride au cou La mission auprès du duc de Milan est double : à côté de sa contribution espérait secrètement que les forces
en ingénierie militaire, l’artiste est chargé de réaliser une statue équestre du père de Ludovic napolitaines et françaises se neutrali-
le More. Il y travaille seize ans, mais la laissera inachevée. • Esquisse et maquette 3D seraient –, de rejoindre la ligue des
États italiens qui vont chasser les Fran-
Dans le domaine des petites armes à l’« art bellique » ? Cela reste une énigme, çais de la péninsule. Désormais, la
feu, Léonard opère une percée en in- mais il est probable que sa stratégie a tâche de Léonard est d’aider le duc à
ventant le principe du pistolet ou de été complexe et a consisté à conquérir concevoir des fortifcations capables
l’arquebuse à rouet : un disque animé d’abord les faveurs de la cour. N’ou- de résister à l’artillerie française. Las,
par un ressort à boudin et une bielle blions pas qu’il en est venu, en 1490, à toutes ces expérimentations tournent
tourne rapidement dans un récipient devenir le grand organisateur des fêtes court en 1499, quand Louis XII pénètre
contenant de la pyrite, qui ainsi s’en- de la cour, en réalisant de somptueux en Lombardie et défait les armées du
famme. Ce type de briquet permet de spectacles à machines, comme les More, obligé de s’enfuir. Léonard re-
remplacer le système de mise à feu par Noces du paradis ou le Tournoi des joint alors le camp des Français… X

24 - Historia n° 865 / Janvier 2019


bombardement, les gaz asphyxiants, les
tanks, les sous-marins – tous attestent sa

DES MACHINES
prescience », soutient Edward MacCurdy.
Face à cet enthousiasme – encore très
répandu sur la Toile –, il convient de

DE GUERRE
prendre du recul. La « qualité du temps » a
suscité la production d’autres écrits,
manuscrits, livres imprimés où d’autres

À LA PARADE
inventeurs déploient leur propre arsenal.
Léonard en a largement fait usage et doit
beaucoup à ses aînés, Mariano Di Jacopo,
dit Taccola (De rebus militaris, 1449),
Roberto Valturio (De re militari, 1472) et
PAR HÉLÈNE VÉRIN
Franscesco Di Giorgio Martini (Trattato di
architettura civile e militare, 1480). Ainsi,
À la lecture des nombreux carnets de Pascal Brioist attribue ce paradoxe au la légende d’un Vinci inventeur génial de
Léonard, on découvre comment il travaille « contexte d’extrême violence dans lequel machines de guerre fait long feu. Et c’est à
à inventer ou à perfectionner de multiples vécut Léonard […] ; la “qualité du temps”, un autre regard sur ses carnets que nous
instruments et machines de guerre. Ses comme dit Machiavel, imposait aux sommes conviés. Ses croquis et ses dessins
dessins – qui occupent des milliers de contemporains une furia des plus nous révèlent le double mouvement qui
feuillets – s’accompagnent de textes qui sanglantes ». Les « inventions de guerre » anime Léonard : d’une part, valider ses
expliquent comment ces dispositifs de Léonard ont donné lieu, depuis la fn du propositions ou trouvailles par l’étude
asphyxient, empoisonnent, sèment la XIXe siècle, à des discours dithyrambiques détaillée des éléments essentiels à leur
terreur, brûlent, brisent, démembrent… de ses commentateurs, éblouis par leur effcacité ; d’autre part, se fonder sur les
Cependant, Léonard l’affrme aussi : pour caractère double : inventif et prémonitoire. principes de la science des mécaniques.
lui, c’est une chose atroce que d’ôter la vie Ainsi préfgureraient-ils « les plus notables Dans ce travail d’approfondissement
à un homme ; plus généralement, la guerre perfectionnements de la guerre de 1914 technique et scientifque, Léonard est
est une folie, une « piazza bestialissima ». […] – par exemple, l’avion de certainement un pionnier et un inventeur.

Système de
défense d’une
muraille
En haut à droite, un
dispositif permet, en
tournant une manivelle,
de faire tomber les
échelles ennemies
appuyées contre le mur
extérieur. Au centre,
Veneranda BiBlioteca amBrosiana/mondadori Portfolio/leemage

une suite de pales


rotatives disposées au
sommet du rempart
empêche quiconque
de le franchir. À
droite, le mécanisme
d’engrenages et
de manivelles qui
met le dispositif en
mouvement. Au-dessus,
divers instruments
servant à déplacer des
bombardes. • Codex
Atlanticus, 94r.
25 - Historia n° 865 / Janvier 2019
DOSSIER LÉONARD DE VINCI

Échelles
Léonard les présente
VENERANDA BIBLIOtECA AmBROsIANA/mONDADORI PORtfOLIO/LEEmAgE

comme des « engins


nécessaires à
l’investissement d’une
place forte ». Ce système
d’assaut a été dessiné
dans les années 1480.
Dans ses carnets,
l’ingénieur explique
comment mettre
en place des échelles
d’assaut à l’aide d’une
perche, d’une poulie
et de sa fine corde.
Arbalète géante Pour assurer la tension de l’arbalète géante, • maquette réalisée par
Léonard propose une roue actionnée par dix hommes. Celle-ci est chargée
IBm à partir des dessins
ChAtEAu DE CLOs LuCÉ

de poudre pour mettre le feu à des bastions de bois, précise le texte.


• Codex Atlanticus, 149r b, et CA, 1070r. originaux de Léonard
de Vinci et avec les
matériaux de l’époque.

26 - Historia n° 865 / Janvier 2019


La prescience de
Vinci, que vantent
sur la Toile
ses laudateurs,
a éclipsé tous
ses prédécesseurs,

VenerAnDA BiBliOtecA AmBrOSiAnA/mOnDADOri POrtFOliO/leemAge


Trébuchet
qui ont déployé dans
Inventé en Asie et introduit en Europe
au XIIe siècle, il fonctionne à l’aide du leurs écrits leur
contrepoids et du levier. À droite du
feuillet, Léonard propose un système de propre arsenal de
lancement en batterie de huit frondes.
Le manuscrit 159b présente une fronde
mécanique, toujours dans le même
machines de guerre
souci d’accélérer le rythme des lancers.
• Codex Atlanticus, 149r et 170r.

BriDgemAnimAge

Char à faux
La présentation simultanée
d’un antique char à faux et
du nouveau char à artillerie
de Léonard indique peut-être
une filiation, ce que confirme
Konrad Kyeser (1366-1405)
dans son Bellifortis (29r),
A.DAgli Orti/ScAlA, FlOrence

avec un char porteur à la


fois de faux et de bouches
à feu. Contrairement à une
tradition tenace, ce n’est pas
là l’invention du char d’assaut,
mais plutôt un « char-tortue »
inspiré de l’Antiquité. • British
museum, ms Popham 1030.

27 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER

VeneranDa BIBLIoteCa amBrosIana/monDaDorI PortfoLIo/Leemage


Catapulte
Les catapultes fonctionnent
sur le principe de la torsion
des cordages. Le texte
précise  qu’il faut s’assurer
que toutes lancent leur
projectile en même temps.
• Codex Atlanticus, 150r.

CHÂteaU DU CLos-LUCÉ – 100 mILLIons De PIXeLs

VeneranDa BIBLIoteCa amBrosIana/monDaDorI PortfoLIo/Leemage

Pont mobile « J’ai le moyen de construire


des ponts très légers et solides, robustes et d’un
transport facile pour poursuivre, et au besoin
mettre en déroute l’ennemi », annonce Léonard.
CHÂteaU DU CLos-LUCÉ – 100 mILLIons De PIXeLs

Le tablier du pont pivote autour d’un pylône placé


près de la rive protégée. Le poids de la structure
en arche avec sa passerelle est compensé par un
contrepoids fxé à l’arrière de la rampe.
• Codex Atlanticus, 855r. Images 3D tirées
des films créés par le château du Clos-Lucé
pour comprendre le fonctionnement des
inventions du maître italien.

28 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Verrou Le bastion de Gradisca, à
la frontière slovène, contrôle l’Isonzo.
Un endroit stratégique : c’est là que
doit passer l’armée du sultan Bajazet.
Vinci va sur place pour l’expertiser.

Reflux La cité des Doges est en émoi :


6 000 Ottomans campent dans le Frioul.
SIME/PHOTONONSTOP

L’ingénieur imagine de les noyer


sous les flots détournés de l’Isonzo !

LÉONARD PACTISE
AVEC VENISE DANILO DONADONI-AGE

l’informent sont-ils fables ? Où l’armée


La cité ennemie de Milan voit d’un mauvais œil ennemie se déversera-t-elle ? Léonard
n’a cependant pas l’autorité pour lancer
l’arrivée en 1500 de l’ex-ingénieur des Sforza. ces grands travaux, aussi retourne-t-il à
Une méfance qui va fnir par faire le jeu des Turcs. Venise pour défendre ses idées. Pen-
dant ce temps, les lieutenants prennent
la décision d’envoyer dans le Frioul un
Quand Léonard arrive à Venise, il passe « Mes très illustres seigneurs. Ayant condottiere accompagné d’ingénieurs
aux yeux de la Sérénissime pour un bien considéré l’état du feuve, reconnu vénitiens, plutôt que Léonard.
artiste-ingénieur envoyé par les Fran- que les Turcs, quel que soit le côté du Cette politique révèle une certaine mé-
çais. Venise – heureuse d’affaiblir son continent par où ils songeront à appro- fance à l’égard du Toscan, dont les uto-
ennemie Milan – est alors l’alliée de cher nos terres d’Italie, y arriveront f- pies sous-marines ne séduisent pas
Louis XII. Ludovic le More a mobilisé nalement par le feuve Isonzo […]. » plus que les projets de barrages inspi-
une alliance contre nature pour contre- rés des techniques proposées par l’ar-
carrer toute attaque sur son front est : chitecte Brunelleschi, en 1430, dans la
les Turcs s’apprêtent en effet à franchir
L’élaboration du piège guerre contre Lucques. Les innova-
les montagnes slovènes pour menacer Il envisage alors tous les problèmes tions de Léonard sont nées en réalité
le Frioul, province vénitienne. techniques qui se posent à la construc- de précédents : les scaphandres et ap-
Léonard s’y rend pour expertiser les tion d’un barrage sur un feuve large et pareils sous-marins, par exemple, sont
défenses des forteresses de Gradisca puissant, qui charrie constamment des déjà dessinés par Taccola et Léon Bat-
(ci-dessus, à dr.) ou Gorizia, qui con- troncs d’arbre, et conclut à la nécessité tista Alberti au début du XVe siècle.
trôlent la vallée de l’Isonzo. Il lui vient de jeter dans le lit des cailloux et des Quoi qu’il en soit, les troupes et les in-
alors l’idée de dériver le feuve par plu- fascines pour concentrer sa force sur génieurs envoyés par le palais des
sieurs barrages mobiles – et de lâcher le les zones où l’on décide de le conduire Doges arrivent bien trop tard sur les
flot furieux contre les envahisseurs ! pour noyer l’ennemi. Ses notes, prises à rives de l’Isonzo ; les Turcs ont entre-
Sur une petite feuille pliée en six dans la volée, disent la fébrilité de sa pensée temps traversé la montagne et razzié le
sa poche, il rédige le brouillon d’une lors de l’élaboration du piège : les Turcs Frioul, causant à la province des pertes
lettre au conseil de la République : passeront-ils de nuit ? Les espions qui humaines énormes. X

29 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

VENI, VEDI : VINCI


CHEZ CÉSAR
En 1502-1503, Léonard entre au service de César
Borgia comme conseiller militaire. Il se retrouve
dès lors confronté à la « bestialité de la guerre ».

AKG-IMAGES/ELECTA
DR

VRP Muni de ce laissez-passer


César Borgia, fils bâtard du rédigé par son maître (ci-dessus,
pape Alexandre VI, compte portrait à la sanguine réalisé par
Léonard), l’ingénieur circule
au nombre des grands capi-
en Romagne pour expertiser
taines au service du roi de les forteresses du Valentinois,
France, mais il conduit depuis dont celle d’Imola (ci-contre),
son retour en Italie une politique ouvrage du XIVe siècle.
visant à se tailler, entre la Ro-
AKG-IMAGES/DE AGOSTINI PICTURE LIB./D. DAGLI ORTI

magne, sur l’Adriatique, l’Ombrie et la maître. César Borgia y reçoit alors la


Toscane, sur la Méditerranée, une délégation florentine, qui cherche à
vaste principauté à la hauteur de son savoir quelles sont ses intentions. Le
titre ronfant de duc de Valentinois : secrétaire de la République, Nicolas
Imola, Forli, Urbino sont en 1501 ses Machiavel, en est le principal ambassa-
prises de guerre. deur. Aucune source n’atteste qu’il ait
Toutefois, certains de ses capitaines alors rencontré Léonard, qui s’occupe
sont indociles, et c’est dans ce à faire le relevé des fortifcations de la
contexte qu’il recrute Léonard de Vinci ville et du palais et à fabriquer de la prendre à Florence. Il menace donc les
pour fortifier la ville portuaire de poudre à canon, mais l’interaction Florentins en leur disant : « Je sais que
Piombino et pour surveiller les activi- entre les deux hommes est hautement votre cité n’est pas bien disposée à
tés de Vitellozzo Vitelli à Arezzo, non probable. En vérité, dans la grande par- mon égard et serait prête à m’abandon-
loin de Florence, où la République tie d’échecs qui se joue, César Borgia ner comme un assassin. Si vous refusez
tremble devant les ambitions des Bor- (dont la devise est : « Soit César, soit de m’avoir pour ami, vous me connaî-
gia. En juillet 1502, Léonard, qui a car- rien ») est dans une situation fragile, trez en ennemi. » Le bluff rencontre un
tographié le val di Chiana (région car il ne peut pas compter sur certains certain succès, et la chancellerie fo-
d’Arezzo), vient présenter son rapport de ses capitaines, à la lisière de la ré- rentine décide de payer grassement
au palais d’Urbino devant son nouveau bellion, et Louis XII lui interdit de s’en Borgia pour sa « protection ». Dans les

30 - Historia n° 865 / Janvier 2019


mois qui suivent, Léonard est envoyé buses, communiquant avec l’intérieur
en Romagne pour vérifer les défenses par des galeries souterraines. Léonard
des réseaux de forteresses valenti- s’occupe alors essentiellement de l’en-
noises. Sur un sauf-conduit rédigé par tretien de l’artillerie du duc (issue des
Borgia, il est décrit comme son ingé- ateliers de Ferrare, où règne Lucrèce,
nieur général et gratifé d’un pouvoir la sœur de César) : faucons et passe-

LEEMAGE.COM
d’inspecteur plénipotentiaire. Il che- volants à la française, pièces mobiles
vauche alors de place en place, un car- envoyant des boulets de 8 à 12 livres.
net à la ceinture pour prendre des
Machiavel et
notes, visitant Pesaro, Rimini, la future « Manger l’artichaut
capitale de César, Cesena, et le port de
feuille à feuille » Vinci : rencontre
Cesenatico. Là, il travaille à la réalisa-
tion d’un canal et de remparts. L’hiver passé, l’occasion est ratée pour
au sommet à
Pendant ce temps, les lieutenants de les rebelles de prendre l’avantage, et la Urbino
Borgia ont ourdi une conspiration partie d’échecs recommence. César
contre leur maître en s’alliant au duc mange l’artichaut feuille à feuille, À la fin du mois de juin 1502,
d’Urbino en exil. S’ensuit une guerre de comme dit Machiavel, c’est-à-dire qu’il Léonard de Vinci se trouve au
mouvement, à laquelle Léonard parti- retourne un à un par sa diplomatie de palais d’Urbino en même temps
cipe en inventant notamment des tech- la terreur les conjurés. Vitelli se repent que Nicolas Machiavel. L’un est au
et Don Remiro de Lorca, qui avait fait service de César Borgia en tant
défection et livré Cesena aux ennemis qu’ingénieur-cartographe quelque
Damer le pion Le Borgia a engagé du Valentinois, est décapité en place peu espion ; l’autre, secrétaire de
avec ses rivaux une partie d’échecs. Aux publique après avoir été torturé et la chancellerie florentine, est venu
Florentins, il lance : « Je sais que votre avoir livré les plans de ses amis. pour évaluer les intentions du
cité n’est pas bien disposée à mon égard
En novembre 1502, Borgia tend un nouveau maître de l’Italie
[…]. Si vous refusez de m’avoir pour ami,
vous me connaîtrez en ennemi. »
piège à ses anciens lieutenants en leur centrale : va-t-il attaquer Florence
signifant son pardon et en les invitant ou s’emparer de Bologne ?…
dans la ville de Senigalia, avant de re- Tandis que le premier dessine
partir en campagne : les portes de la l’escalier droit, si novateur, du
ville sont fermées et tous sont passés au palais, ainsi que le portrait à la
fl de l’épée. Les mois qui suivent sont sanguine du nouvel homme fort, le
consacrés à la reconquête du territoire, second est convié à discuter dans
et notamment au siège de Ceri, dernière la grande salle de réception. On
citadelle des ennemis jurés des Borgia, ignore les relations qu’entre-
les Orsini. Cette ville haute est battue de tiennent alors les deux Florentins,
6 000 coups de canon et une tour d’as- car ils gardent dans leurs notes
saut conçue par Léonard est apportée l’un sur l’autre un silence prudent.
de Rome sous ses remparts. Léonard a Il ne serait pas bon que Léonard
entre-temps mis fn à son association apparaisse comme jouant un
avec Borgia et rejoint en février 1503 sa double jeu ou que Nicolas semble
patrie forentine. Les 500 ducats qu’il instrumentaliser un proche du duc.
dépose à la banque de Santa Maria No- Les deux hommes sont également
vella, en échange de ses deux ans de impressionnés par cet homme de
niques de franchissement de feuve. Il bons et loyaux services militaires, re- 27 ans à l’intelligence aiguisée qui
assiste à des sièges et à des massacres, présentent l’équivalent du salaire reçu sait saisir la fortune par les
comme à Fossombrone ou à Pergola, par Michel-Ange pour la chapelle Six- cheveux. Machiavel écrit : « Ce
près de Pérouse. À la fn d’octobre, son tine ! César Borgia, lui, connaît un sort seigneur est splendide et
armée étant mise en déroute, Léonard plus noir, car la disparition de son père, magnifique. Dès qu’il s’agit de
rejoint Borgia à Imola et l’aide à mettre Alexandre VI, le conduit droit aux gagner la gloire ou des territoires,
la ville en défense en levant le plan de geôles du Vatican, dont il ne s’évade que il ne connaît jamais repos, péril ou
celle-ci. La forteresse est protégée pour trouver la mort en Navarre, en fatigue, il arrive sur les lieux avant
d’importantes tours rondes, d’un fossé poursuivant, la lance au poing, des che- qu’on sache d’où il est parti. » P. B.
équipé de redoutes armées d’arque- valiers basques. X

31 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

LE TRAVAIL DE ROMAIN
DU NÉO-FLORENTIN
Dans la guerre que se livrent la capitale toscane et sa rivale, Pise,
le génie multicarte imagine un plan d’action digne d’Hercule.

À son retour à Florence en 1502, aspi- Pise, cependant que l’on soumet les quement avec des écluses et des mou-
rant sans doute à un peu de repos après murailles de la ville à un travail de sape lins jusqu’à un débouché non loin de
avoir été confronté à la folie de la et à des bombardements soutenus. La Livourne. Cette fois, le canal, parallèle
guerre, Léonard se trouve de nouveau nouvelle d’une offensive napolitaine à l’Arno, passerait par Prato puis au
confronté à un contexte confictuel : les destinée à soutenir les Pisans remet en nord de Vinci et des collines pisanes.
autorités de Florence, sachant que Pise question ce plan. Léonard prépare toute une série de
n’est plus protégée par les Borgia, se En août 1504, il est clair que les Napo- cartes pour expliquer son propos, cal-
décident à attaquer la rivale détestée litains ne viendront pas, et l’on peut cule le coût du travail des ouvriers, pro-
avec 600 cavaliers, 6 000 fantassins reprendre l’idée de la dérivation du pose des excavatrices (illustr. ci-des-
mercenaires et diverses pièces d’artille- feuve. Léonard est de nouveau sollicité sous), décrit les endroits où placer des
rie. L’entreprise n’est cependant pas et cette fois voit très grand : on pourrait digues, etc. Les Dix considèrent que le
aussi facile qu’il y paraît, et le siège s’en- non seulement priver Pise de son projet est beaucoup trop ambitieux et
lise. Au printemps 1504, les Florentins feuve, mais encore faire de l’Arno une font appel à un ingénieur moins inspiré
sécurisent leurs positions en capturant artère forentine aménagée économi- mais beaucoup moins onéreux que
une forteresse qui verrouille la vallée
de l’Arno depuis les collines pisanes : la
Verrucca (photo en bas, à dr.). Le
21 juin, Léonard est envoyé par le
Conseil des Dix (le conseil de guerre
forentin) pour rendre inexpugnable le
site en consolidant les murailles affai-
blies par la prise et en creusant des ca-
semates pour abriter des canons.

Tout le répertoire de la
fortifcation moderne
VENERANDA BIBLIOtECA AmBROsIANA/mONDADORI PORtfOLIO/LEEmAgE

C’est peut-être lors de cette mission,


avec vue imprenable sur l’Arno, que
Léonard envisage pour la première fois
la possibilité de détourner le feuve ; en
tout cas, il retourne sur site quelques
semaines plus tard pour étudier les
possibilités de l’entreprise et proposer
diverses solutions techniques au chan-
celier Soderini. La première idée, qui
repose sur la reconnaissance cartogra- Bille en tête Léonard de Vinci voit grand. Sa politique de grands travaux requiert des
phique du terrain, est de dévier l’Arno machines qui n’existent encore qu’à l’état de prototypes ? Qu’à cela ne tienne, il s’emploie
dans un étang qui se trouve au sud de à les rendre opérationnelles. Ainsi de ces excavatrices… • Codex Atlanticus.

32 - Historia n° 865 / Janvier 2019


BIBLIOTECA COMUNALE LEONARDIANA/VINCI

l’ex-ingénieur de Borgia : le Ferrarais De l’eau dans le gaz En 1504, l’artiste est de nouveau confronté à un contexte
Colombino. Ce dernier, surtout préoc- belliqueux, cette fois entre les cités rivales de Florence et de Pise. Il doit renforcer
cupé de réaliser des économies, né- les défenses de la colline pisane de la Verrucca (ci-dessous), qui domine et verrouille
la vallée de l’Arno. Dans l’esprit de l’ingénieur naît alors l’idée folle de détourner
glige les précautions prévues par Léo-
le fleuve (illustr. ci-dessus) pour en priver les Pisanais – au profit des seuls Florentins.
nard, notamment celle d’un fossé
déversoir capable de récupérer le trop-
plein du fleuve en cas d’inondation.
L’idée de base du maître de chantier est
que la force du feuve peut à elle seule
fnir le travail d’excavation. Le secré-
taire de la République, Machiavel, sou-
cieux des obstacles techniques et des
problèmes de gouvernance que ren-
contre Colombino, fait de nouveau ap-
pel à Léonard pour une contre-exper-
tise ; le rapport est violent, car les
difficultés s’accumulent. Non seule-
ment les terrassements se révèlent être
trop fragiles, mais le chantier prend du
retard en raison du harcèlement opéré
par les troupes pisanes. Colombino est
congédié et remplacé par un autre ex-
pert. Peine perdue, à l’automne
DR

33 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

Giuliano Da San Gallo accompagne Vinci Quand il retourne à Florence quelques


mois plus tard, toujours à la demande
dans sa mission, recopiant ses dessins. de la République, Léonard de Vinci s’at-
taque à un chantier beaucoup moins
Il inventera plus tard le front bastionné, matériel mais tout aussi ambitieux :
représenter la guerre sur une grande
appelé à tort « fortifcation à la Vauban » fresque qui ornera les murs du Palazzo
Vecchio. La commande est extrême-
éclate une tempête qui ruine les le départ de César Borgia. L’ingénieur ment précise : il faudrait louer la vic-
berges et emporte les rêves de domina- démontre ici l’importance de son toire qui s’est jouée autrefois à Anghia-
tion du feuve furieux que partageaient savoir-faire concret : terrassement de ri en héroïsant les citoyens forentins
Léonard et Machiavel. À la débâcle collines, ravelins triangulaires, tour à face aux tyrans lombards…
s’ajoutent les raids incessants des Pi- éperons, galeries de contre-mines, Mais Léonard de Vinci connaît trop la
sans, et il devient impossible de recom- porte fortifée en U : tout le répertoire guerre, qu’il a vue de très près, pour
mencer le travail. en somme de la fortifcation moderne accepter les lieux communs. Il décide
Il serait injuste d’imputer cependant cet capable de résister à l’artillerie est ici de réaliser une œuvre totale, où l’on
échec à Léonard, car il n’était plus res- mis en œuvre. Un autre ingénieur fo- verra comment les hommes se trans-
ponsable du chantier ; mieux, même, il rentin qui accompagne dans cette équi- forment en bêtes sous l’effet de la peur
avait prévenu des dangers courus. Son pée Léonard et recopie ses dessins, et de la haine, où l’on entendra les cris,
crédit d’ingénieur n’est donc nullement Giuliano Da San Gallo, sera plus tard où l’on sentira le sang et la boue, et où
entaché, et c’est pourquoi il est envoyé l’inventeur du concept de front bastion- l’on sera plongé dans les tourbillons de
en octobre 1504 à Piombino, rentrée né, c’est-à-dire de la fortifcation mo- fumée. Ce travail restera inachevé en
une nouvelle fois dans l’orbite de Flo- derne qu’en France nous baptisons à 1504, quand Léonard est rappelé par
rence depuis la mort d’Alexandre VI et tort « fortifcation à la Vauban ». les Français à Milan… X

Une brouette
de géomètre
horizontale, actionnée par
des mécanismes reliés à la Léonard cartographe :
Utilisé en complément
d’une boussole, l’odomètre
roue verticale de la
brouette. Tous ses orifices l’œil de l’oiseau
contiennent des cailloux ;
permet de relever
à chaque tour complet
des distances sur route Léonard a appris très tôt, dans les écoles d’abaque de Florence
de la roue verticale, une
dans une direction donnée [école d’arithmétique commerciale], peut-être avec l’astronome
came fait tourner la roue
par rapport à un azimut
supérieure. Au bout d’un Paolo Dal Pozzo Toscanelli, à mesurer à vue les longueurs
PHOTO12/ALFREDO DAGLI ORTI

magnétique.
certain nombre de tours, et les hauteurs avec des instruments et à réaliser des cartes
L’instrument
un caillou tombe dans un de géographie. Avec la boussole, un outil de laiton capable
ressemble à un
récipient fixé en dessous ; de prendre les directions des routes ou des fortifications grâce
chariot. L’élément le
le nombre de cailloux à une aiguille magnétique, et grâce à l’odomètre (ci-contre),
plus important en est
tombés permet de compter
la grande roue centrale il est capable de lever des plans d’une incroyable précision.
la distance parcourue.
Il reconnaît ainsi la topographie du val di Chiana, autour d’Arezzo,
celle de la vallée de l’Arno entre Pise et Florence, ou celle
des marais Pontins, entre Rome et la Toscane. Sa carte d’Imola,
réalisée pour César Borgia, est un chef-d’œuvre qui permet
de préparer la ville aux attaques qui l’attendent et de la mettre
en défense. De nombreux relevés saisissent encore les contours
des villes d’Urbino ou de Piombino, et relèvent de son expertise
d’ingénieur. Les magnifiques vues en perspective du territoire
dessinées par Léonard, qui inventent des codes de couleur pour
la hauteur des montagnes ou pour la profondeur des lacs,
donnent parfois l’impression qu’il s’est approprié, par la seule
force de l’esprit, la perception de l’œil de l’oiseau. P. B.

34 - Historia n° 865 / Janvier 2019


AU SOMMET DE SA GLOIRE
DANS LE VAL DE LOIRE
Le transfert du père de La Joconde à Amboise en 1516 est l’épilogue
de sa carrière – et un formidable coup pour François Ier.
PAR LAURENT VISSIÈRE

Le 2 mai 1519, à Amboise, Léonard de


Vinci, sentant la mort venir, s’alita et
demanda à se confesser. François Ier
« survint, qui avait coutume de lui
rendre souvent d’affectueuses visites.
Avec déférence, Léonard se redressa
sur le lit, expliquant sa maladie et ses
manifestations, et déclarant combien il
avait offensé Dieu et les hommes en ne
travaillant pas dans son art comme il
aurait dû. Vint un spasme avant-cou-
reur de la mort. Le roi lui prit la tête
pour le soutenir et lui manifester sa
tendresse en soulageant sa souffrance.
Comprenant qu’il ne pouvait recevoir
plus grand honneur, cet être d’essence
divine expira entre les bras du roi… ».

Génie et barbares
Hélas, ce récit édifant que Giorgio Va-
sari a rédigé dans le cadre de ses Vies
des meilleurs peintres (1550) ne
contient pas une once de vérité. On ne
sait quelles furent les dernières paroles
de Léonard et, de toute façon, Fran-
çois Ier, qui passa tout le printemps
1519 à Saint-Germain-en-Laye, n’était
pas là pour les entendre. Peu importe !
Cette scène où l’on voit un roi pleurer
au chevet du maître a beaucoup contri-
bué à la légende posthume des deux
personnages. De son côté, Vasari vou-
LeemaGe.com

lait surtout montrer le rapport extra-


ordinaire, et presque incompréhen-
sible, liant ce génie universel qu’était Monarque et hiérarque Le Roi-Chevalier s’entoure de créateurs italiens, mais
Léonard aux Français, peuple pourtant sa préférence va au Florentin. « Jamais il n’y avait eu dans le monde un homme sachant
considéré comme à demi barbare. autant de choses que Léonard », confie-t-il. • Tableau (détail) de G. Lemonnier (1743-1824).

35 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER

Au service des
Français en Italie
Durant la majeure partie de sa vie,
Léonard de Vinci n’a eu aucun contact
avec la France. Dans les années 1480,
le maître forentin, qui s’est installé à
Milan, jouit de la faveur de son duc,
Ludovic Sforza dit le More. Il lui a sou-
mis de nombreux projets d’ingénierie,
plus ou moins réalisables, et exécute
le portrait de ses maîtresses, comme
La Dame à l’hermine (Cecilia Galle-
rani ?) et La Belle Ferronnière (Lucre-
LEONARD DE SERRES/CLOS LUCÉ

zia Crivelli ?). Il prépare aussi un gigan-


tesque monument équestre à la gloire
de Francesco Sforza, le père de Ludo-
vic. Mais Léonard ne s’en estime pas
moins sous-employé et, lorsque, en Lares pour l’art Léonard s’installe au Clos-Lucé et reçoit une confortable pension
1499-1500, il voit Louis XII conquérir le de 1 000 écus par an. Sa mission ? Rien, sinon s’adonner à sa passion.
Milanais, il ne manifeste aucun état
d’âme : « Le duc perdit ses États, ses sous), et il accepte de peindre une les envahisseurs, préfère reprendre sa
biens personnels et sa liberté, et au- Vierge pour Florimond Robertet, l’un vie d’errance. Les Français, qui oc-
cune de ses entreprises n’a été ache- des hommes les plus puissants de la cupent le Milanais, cherchent toutefois
vée », note-t-il, désabusé. cour de France (c’est la Madone aux à renouer avec ce grand maître qui les
De timides contacts s’ébauchent avec fuseaux, qui n’est plus connue au- fascine autant par son art pictural que
les nouveaux maîtres de Milan. Léo- jourd’hui que par des copies). Mais la par son génie mécanique. L’occasion va
nard était en relation avec Louis de Li- guerre reprend bientôt et Léonard, s’en présenter au printemps 1506,
gny, un ami de Louis XII (lire ci-des- peut-être parce qu’il a collaboré avec lorsque Léonard reçoit la permission
de la république de Florence de s’ab-
senter deux mois pour aller régler
Des années de tractations quelques affaires à Milan – il devrait
revenir ensuite achever les chantiers
De quand date le premier engagement de Léonard auprès d’un prince français ? sur lesquels il s’est engagé.
La question reste âprement débattue. On lit dans le Codex Atlanticus une
énigmatique mention : « Trouve Ingil [Ligny] et dis lui que tu l’attends à Morra « Saisi d’admiration »
[Rome] et que tu iras avec lui Ilopanna [à Naples]. » On a longtemps daté cette
note de 1499, mais elle pourrait bien se rapporter en fait à la fn de l’année 1494, Mais il entre dans l’orbite de Charles
lorsque l’armée française traversait le Milanais en direction de Rome et de d’Amboise, seigneur de Chaumont,
Naples. Léonard, sans doute en froid avec le duc de Milan, tente alors sa chance gouverneur du Milanais (1501-1511). Le
auprès de l’un des plus sémillants chefs de l’armée française : Louis de personnage a souvent été décrit comme
Luxembourg, comte de Ligny, cousin de Charles VIII et de Ludovic Sforza. médiocre, paresseux et même un peu
Fort ambitieux, le personnage ne cache pas son envie de se créer une principauté ivrogne… mais par des Italiens qui dé-
en Italie, et Léonard aurait pu jouer auprès de lui ce rôle d’ingénieur militaire nigrent en lui l’occupant. Certes, Chau-
dont il a toujours rêvé. Le projet ne se réalise pas, mais peut-être Léonard est-il mont doit sa charge à l’infuence de son
resté ensuite en contact avec Ligny. Celui-ci meurt quelques années plus tard, en oncle tout-puissant, le cardinal d’Am-
1503, et dans le poème funèbre que lui consacre Jean Lemaire de Belges, on boise, principal ministre de Louis XII,
retrouve en effet le nom de Léonard. La nymphe Peinture s’adresse aux peintres mais, pendant dix ans, il gouverne le
les plus fameux de son temps, et notamment « À toy Leonard qui as graces Milanais avec prudence et fermeté. Il
supernes [supérieures] ». L. V. apprécie le pays, s’entoure des meil-
leurs artistes du cru et, après avoir ren-
contré Léonard, refuse de s’en passer.

36 - Historia n° 865 / Janvier 2019


AKG-IMAGES
rants d’air et de faire résonner des ins-
truments de musique, diffusant en per-
manence une douce musique.
Mais, tout autant que l’ingénieur, c’est
le peintre qui intéresse les Français. En
1500, Louis XII s’émerveille devant l’im-
mense Cène peinte au couvent des do-
minicains de Milan, et il aurait d’ailleurs
cherché à détacher la fresque du mur
pour l’emporter en France. Même si
l’anecdote, rapportée par divers au-
teurs italiens, n’est probablement desti-
née qu’à ridiculiser le roi de France, La
Cène n’en demeure pas moins l’œuvre
la plus appréciée par les Français à Mi-
lan, et l’on en connaît une demi-dou-
zaine de copies françaises, dont l’une

BRIDGEMAN IMAGES
commandée par Louise de Savoie et le
futur François Ier. De passage à Milan,
Huiles Entre autres chefs-d’œuvre, en 1507, Louis XII a certainement ren-
le peintre a emporté de l’autre côté contré Léonard, qu’il appelle désormais
des Alpes La Vierge et sainte Anne, « nostre paintre et ingenieur ordinaire »,
Saint Jean-Baptiste et La Joconde, dont
et à qui il verse pension. Il attend de lui
il ne veut pas se séparer. François Ier
traite alors avec Andrea Salai, le disciple
des tableaux et peut-être un portrait.
vénal de l’artiste, pour obtenir les toiles. Mais l’avenir s’assombrit à nouveau :
Chaumont meurt brutalement en 1511
et, l’année suivante, les Français
apprécier ses nombreux talents, nous doivent évacuer la Lombardie.
voyons en vérité que son nom, connu
pour ses peintures, reste obscur, alors
qu’il mériterait d’être loué pour la plu- Au service des
part des autres qualités qu’il possède et
qui sont d’une puissance exception-
Français en France
nelle. » Et comme si cela ne suffsait En mars 1515, alors même qu’il se pré-
pas, Chaumont ajoute qu’en voyant ses pare à reconquérir le Milanais, Fran-
ARTOTHEK / LA COLLECTION

dessins et ses projets architecturaux il çois Ier voudrait attirer en France Léo-
n’a pas été seulement satisfait, il a été nard de Vinci, qui se trouve à Rome.
« saisi d’admiration ». Par le biais d’un ambassadeur, on as-
Après une telle lettre (qui n’est pas sure au vieux maître qu’il « sera le bien-
En août 1506, il écrit à Florence qu’il celle d’un barbare inculte), le gouver- venu tant du roy que de Madame sa
ne peut renvoyer le maître qui a accep- nement forentin n’a plus qu’à faire son mère ». Mais Léonard attend de voir
té de travailler pour lui. En décembre, deuil de Léonard. Entré dans la familia- comment vont tourner les choses, et ce
dans une nouvelle lettre, il en fait le rité du gouverneur, le maître réalise n’est qu’en 1516, une fois la domination
vibrant panégyrique : « Les œuvres ex- divers travaux d’architecture : comme française bien rétablie en Lombardie,
cellentes que maître Léonard de Vinci, l’a montré Marino Viganò, c’est sans qu’il se décide à faire le long voyage
votre concitoyen, a laissées en Italie, et doute lui qui a conçu le moderne bas- jusqu’à Amboise. À près de 65 ans, il
particulièrement dans cette cité, ont tion d’artillerie de Locarno – une place- sait qu’il ne reverra plus l’Italie et il em-
contribué à ce que tous ceux qui les frontière alors très menacée. Il fait porte tous ses carnets et ses tableaux
ont vues l’aiment singulièrement, aussi pour Chaumont les plans – non les plus précieux.
même sans l’avoir vu. Et nous voulons réalisés – d’une fantastique villa d’été, Le roi, enchanté, tient ses promesses et
confesser que nous fûmes de ceux qui entourée de jardins et de fontaines – un l’accueille somptueusement. Il lui offre
l’aimèrent avant de l’avoir rencontré. moulin à eau doté d’ailes permet à la le château de Cloux (le Clos-Lucé),
Mais après l’avoir fréquenté ici et pu fois de créer de rafraîchissants cou- près d’Amboise, et une pension de

37 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

1 000 écus par an. Qu’exige-t-il en


échange ? Rien. Le roi agit en mécène
et permet au vieil homme de se consa-
crer librement à ses recherches. Fran-
L’essence de la fête
çois Ier aurait d’ailleurs affrmé à Ben-
venuto Cellini, un autre artiste italien à Avant de travailler pour François Ier,
son service, que « jamais il n’y avait eu
dans le monde un homme sachant au-
Léonard jouait déjà les artifciers et les
tant de choses que Léonard, non seule- « directeurs artistiques » pour Louis XII.
ment en sculpture, en peinture et en
architecture, mais encore en philoso- PAR PASCAL BRIOIST
phie, car c’était un très grand philo-
sophe ». Ce n’est pas seulement le Léonard commença à travailler pour le roi de France en tant que
peintre et l’ingénieur que le roi a voulu maître de cérémonie bien avant le règne de François Ier. En effet,
attirer à lui, mais aussi le penseur, et il Louis XII se servait de Milan, capitale de la Lombardie, pour faire
aime jouir avant tout du plaisir de sa savoir ses hauts faits dans toute la péninsule italienne. Pour que
compagnie, de sa conversation. la « caisse de résonance » soit effcace, il fallait déployer des
fastes particuliers, et Léonard avait acquis en ce domaine, du
Des chefs-d’œuvre temps de Ludovic Sforza, des compétences toutes particulières.
En mai 1507, par exemple, la ville de Gênes se rebelle contre
cédés en catimini l’occupation française, et Louis XII y descend avec son armée.
Cela dit, il brûle d’acquérir aussi Il emmène le miniaturiste royal Jean Bourdichon et le
quelques-unes de ses œuvres et, mémorialiste Jean d’Auton, qui célèbrent par leur art la prise du
comme le maître se fait tirer l’oreille, le port ligure. Le déflé triomphal de l’armée de France est accueilli
roi se voit contraint de ruser : en 1518, somptueusement à Milan, dont le gouverneur, Charles d’Amboise,
il fait ainsi verser 2 604 livres – une a participé à la bataille. La ville est pavoisée et des arceaux de
somme considérable – à Andrea Salai, verdure protègent les rues de leur ombrage. Joutes, banquets
le disciple vénal de Léonard, contre et bals sont donnés, puis l’on décide de rejouer symboliquement
plusieurs tableaux. C’est donc en cata- la capture de Gênes en construisant un château factice de terre,
mini que La Joconde, La Vierge et de planches et de toiles, avec son fossé et ses tours garnies de
sainte Anne, Saint Jean-Baptiste et défenseurs. Les troupes milanaises et la garde personnelle du roi
Léda (ce dernier tableau est perdu) jouent leur rôle avec des armes émoussées. Léonard, « peintre
rejoignent dans les collections royales et ingénieur ordinaire » de Louis XII, est chargé de concevoir les
La Vierge aux rochers, acquise par décors de l’aimable rencontre où les passes d’armes se succèdent
Louis XII. Le plus bel ensemble de au son des hauts instruments et des tambours de guerre. Toute
peintures du maître jamais rassemblé ! l’Italie doit savoir que le roi de France est invincible. Léonard est
Mais Léonard ne peut rester inactif : s’il néanmoins aussi capable de divertissements plus civils, comme
a du mal à peindre désormais, il conti- lorsqu’il met en scène pour Charles d’Amboise l’Orphée écrit par
nue à amasser des notes en vue de trai- Politien (1454-1494). Il reconstitue pour le héros, qui doit
tés qui ne verront jamais le jour et ré- chercher son Eurydice, une montagne qui s’ouvre sur un enfer
pond aux sollicitations du roi. Il fournit terrifant d’où surgit Pluton, à grand renfort de mécanismes, de
par exemple des plans pour le château musique dissonante et de pyrotechnie.
de Romorantin, que Louise de Savoie En 1509, les Vénitiens, qui ont rejoint la ligue de Cambrai,
rêve d’embellir – il imagine de vastes affrontent les Français sur les rives de l’Adda et perdent leur
pavillons séparés par des canaux. Et il infanterie à la bataille d’Agnadel. Ce triomphe militaire
propose aussi, pour Chambord, doit de nouveau être célébré dignement avec des chars
quelques étonnantes idées, comme le mythologiques mais aussi des automates. Un témoin
fameux escalier central à double révo- forentin décrit ce que Léonard a imaginé pour l’occasion : « Quand
lution, dont ses notes manuscrites le roi entra dans Milan, Léonard de Vinci, le fameux peintre
gardent le modèle. Un château qui, forentin, notre compatriote, imagina l’intervention suivante :
grâce au génie de Léonard, symbolise il représenta un lion au-dessus de la porte de la ville qui, d’abord
à merveille la rencontre de l’art italien couché, se leva quand le roi apparut et, avec ses pattes, s’ouvrit
et de l’art français ! X la poitrine et jeta des balles bleues emplies de feurs de lys dorées,

38 - Historia n° 865 / Janvier 2019


qu’il lança et dispersa sur le sol. Après cela, il sortit son
cœur et, le pressant, ft sortir d’autres feurs de lys. » Ce
même lion, quelque peu transformé pour éviter les redites,
fnancé par les banquiers toscans, accueillit en 1515
François Ier dans sa bonne ville de Lyon, avant que son
armée ne traverse les Alpes et ne se rende à Marignan.

Le maître des effets spéciaux


En 1516, Léonard fait le choix de partir pour Amboise
pour servir désormais le jeune « subjugateur des
Helvètes ». Au Clos-Lucé, en 1517, il continue d’améliorer
le lion automate, qui accompagne Marguerite
d’Angoulême, la sœur du roi, à Argentan. Fin septembre,
François rend visite en Normandie à son beau-frère le
duc d’Alençon et démontre, devant les diplomates ébahis,
qu’en bon pacifcateur il peut forcer un lion à se
soumettre à sa loi. L’ambassadeur de Mantoue écrit : « La
cour préparait des jeux pour le roi et soudain, un ermite
apparut devant le souverain et, s’agenouillant devant lui,
il dit qu’un lion sauvage apportait la terreur et la
destruction dans le royaume. Le roi choisi par Dieu
accepta la mission et stoppa le terrifant animal, et ledit
lion fut aperçu, et à l’intérieur de sa poitrine, tout était de
couleur azur, ce qui signifait amour selon la mode
locale. » L’année suivante, c’est un spectacle plus glorieux
DEAGOSTINI/LEEMAGE

encore que Léonard est chargé d’organiser avec son


collègue architecte Dominique de Cortone. L’occasion est
double : d’une part, le baptême du dauphin ; de l’autre, le
Drôle de faune Ci-dessus, costume de chevalier dessiné mariage d’une princesse française, Madeleine de La Tour
pour la fête du Paradis, organisée le 13 janvier 1490, à Milan. d’Auvergne, avec l’héritier des Médicis, Laurent,
Ci-dessous, l’automate du lion créé par Léonard pour célébrer deuxième du nom. Il s’agit de réconcilier la
la victoire des Français sur les Vénitiens en 1509 – le félin
France et la Toscane, qui avait choisi le
factice sera du voyage jusque dans le val de Loire.
mauvais camp lors de Marignan. L’exercice est
périlleux car il faut à la fois célébrer le « roi
de guerre », dans la perspective d’une possible
succession au trône impérial, et ne pas trop
insister sur Marignan. Il est donc décidé d’associer
des banquets et des tournois avec une prise
de château factice, comme la tradition l’avait établi
dans le Milanais. Pour démontrer la puissance
du monarque, les combattants sont nombreux, et les
énormes canons qu’on a fait venir tonitruants.
Léonard a inventé pour l’occasion toute une série
d’effets spéciaux : une brèche qui s’ouvre dans la
courtine quand on tire à blanc avec des pièces appelées
« faucons », une catapulte qui envoie sur les assaillants
une pluie de boulets-baudruches ou des feux d’artifce.
Cette fête de quinze jours fut la dernière car Léonard,
déjà paralysé, mourut en 1519. Toutefois, un banquet
CLOS/LUCÉ_SCULPTURE

donné au Clos-Lucé avait donné l’idée à Galleazzo


Visconti de rééditer à Paris, en décembre 1518, la fête du
Paradis donnée à Milan sous les Sforza. X

39 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

10
IDÉES REÇUES
SUR LÉONARD
DE VINCI PAR PASCAL BRIOIST

L’ARGENT NE L’INTÉRESSE PAS


Léonard ne peut compter que sur lui-même. Enfant illégitime, il n’a reçu aucun héritage et
doit donc assurer sa sécurité fnancière – indispensable pour lui mais aussi pour les dizaines
de personnes qui travaillent dans son atelier. Il sait donc gérer ses biens. Ainsi, peu avant
l’invasion française à Milan, alors qu’il ne possède presque rien, il se fait remettre par
Ludovic Sforza une vigne et, probablement, une maison dans un quartier en développement
de la ville. Alors, oui, Léonard ira, toujours, vers des mécènes puissants et généreux :
Louis XII et François Ier, Charles d’Amboise, Julien de Médicis… Des hommes d’argent qui le
rétribueront grassement pour sa « double casquette », ingénieur militaire et artiste.

LÉONARD EST EN AVANCE


IL A TRAVERSÉ LES ALPES
SUR SON TEMPS
À DOS DE BAUDET C’est l’un des lieux communs les plus
La première chose sur laquelle il faut insister, c’est qu’on n’a aucune courants sur Léonard. Il aurait inventé la
source nous permettant de dire que Léonard ait traversé mitrailleuse, le char d’assaut. Or la plupart
les Alpes. Et, vu tout ce que Léonard transportait avec lui, c’était de ces inventions existaient avant lui.
plus simple de voyager par bateau. L’autre raison pour laquelle je C’est le cas pour le char d’assaut, le
suis un peu sceptique, c’est que cette image correspond à celle de ribaudequin, ces orgues d’artillerie à fûts
Joseph sur son âne. D’autre part, elle cadre mal avec les documents. multiples (voir illustr. p. 21). Mais pour ce
Par exemple, pour aller d’Amboise à Romorantin, Léonard demande qui est de l’avion, avec les machines
aux écuries royales le prêt de plusieurs chevaux. À 60 ans, il fait volantes, Léonard travaille cette fois sur
toujours du cheval, pourquoi se serait-il embarrassé d’un baudet ? quelque chose de radicalement neuf.

IL
LE « PORTRAIT DE TURIN » LE REPRÉSENTE
SERAIT MORT Autoportrait ou pas, le débat fai rage ! Selon l’historien de l’art Daniel Arasse, le portrait de
DANS LES BRAS Turin a été réalisé à un moment où Léonard n’avait pas l’âge de la représentation qui est
DE FRANÇOIS IER
donnée de lui. Il s’agirait en réalité d’un portrait d’Aristote. Plus récemment, un historien de
Tout à fait impossible. Le jour où l’art américain a découvert dans les archives de Florence un inventaire du père de Léonard
Léonard est alité et mourant au Clos- mentionnant un portrait de Francesco, l’oncle de Léonard. Il en a déduit qu’il s’agirait de
Lucé, le roi de France se trouve à l’autoportrait de Turin. Il existe aussi un portrait de Léonard par Melzi, de profl, fgurant un
Saint-Germain-en-Laye pour le bap- homme barbu, mais il est différent de celui de Turin. Dans L’Adoration des mages, peinte par
tême de son fils. La légende s’est Vinci vers 1481, l’un des personnages serait en revanche bien un autoportrait. Certains
construite par le biais de Gior- pensent aussi que l’« homme vitruvien » serait un portrait de son auteur parce qu’il est
gio Vasari, qui a inventé proche du Démocrite de Bramante, lequel représente peut-être Léonard.
cette image.

40 - Historia n° 865 / Janvier 2019


ON
PEUT RETROUVER
L’ADN DE LÉONARD PAR
SA DESCENDANCE

Il y a, en Italie et aux États-Unis, des fans


ROMORANTIN, qui rêvent de retrouver son ADN. Je n’y crois
LA CITÉ IDÉALE pas pour diverses raisons. En premier lieu, parce
que Léonard n’a pas eu de descendant direct
QUI N’A JAMAIS – même s’il eut des demi-frères et demi-sœurs,
dont certains ont donné des lignées. L’idée est
ÉTÉ QU’UN RÊVE de retrouver leurs descendants. Cela suppose-
À l’époque de Ludovic Sforza, rait de retrouver d’abord des indices ADN de
Léonard. Certains prétendent pouvoir en
Léonard travaille à des
prélever sur les empreintes digitales
propositions urbanistiques pour les
qu’il aurait laissées sur ses ta-
nouveaux quartiers de Milan. Une ville
bleaux. À voir…
à deux niveaux, avec une ségrégation
entre les pauvres et les nobles. À
Romorantin, Léonard prévoit que,
devant le palais qu’il rêve de
construire, il faudra édifer des IL A INVENTÉ
quartiers nobles pour loger la cour. Il
LE TANK ET LA
imagine de transférer des charpentes
de maisons du petit village de MITRAILLEUSE
Villefranche-sur-Cher et de construire, Double idée fausse ! Le principe du char
sur une ligne, avec un grillage d’assaut aux mantelets couverts existe
IL AURAIT TESTÉ SA orthonormé, un quartier déjà chez des prédécesseurs de Léonard,

MACHINE VOLANTE aristocratique. C’est tout. On ne va pas comme Taccola ou Francesco Di Giorgio.
beaucoup plus loin en termes de cité Dans les années 1490, on trouve, chez les
L’idée du test de la machine volante nous idéale, si ce n’est que cette ville serait Allemands, des chars à faux, et on sait
vient d’un roman russe de Dimitri encadrée d’un réseau de canaux avec que Conrad Kyeser (1366-1405), avait
Merejkovski (1866-1941), Le Roman de des moulins et abriterait une activité aussi dessiné des chars à faux. Quant à
Léonard de Vinci, traduit en France dans les industrielle. À Romorantin, ce n’est pas l’invention de l’orgue d’artillerie, ce n’est
années 1920, où l’auteur explique que c’est la ville idéale qui est sortie de terre, pas Léonard non plus. Il existe, dans les
l’un des apprentis de Léonard, Zoroastre, qui sinon les fondations du palais, dont on Flandres et en Allemagne, dès le début du
aurait essayé la machine volante depuis a retrouvé les traces. La gabelle, XVe siècle, des ribaudequins, ces chariots
Fiesole. L’idée a tellement pris qu’aujourd’hui, l’impôt local sur le sel, a pu servir à équipés de plusieurs feux d’artillerie (voir
si vous allez à Fiesole ou dans la ville natale payer les fondations – 400 m de illustr. p. 21) et des arquebuses à croc. Les
de Zoroastre, il y a des plaques mentionnant : longueur sur 5 m de hauteur. Entre dessins de Léonard présentent toutefois
« Ici est né celui qui… ». C’est une invention. 1517 et 1518, presque tous les des innovations, car il les dispose en
Il y a toutefois un texte de Jérôme Cardan qui documents royaux sur la question ont éventail ou imagine des systèmes de
dit que Léonard a essayé de voler, mais il a disparu. Avec des étudiants de Tours, rechargement multiple. Mais ce n’est
échoué. De là à tester un appareil avec un nous avons engagé des recherches qu’une petite amélioration.
homme dedans ? Rien n’est moins sûr. dans les archives de la ville.

IL EST ENTERRÉ DANS LA CHAPELLE D’AMBOISE


Le rêve de ceux qui ambitionnent de retrouver son ADN est de déterrer les restes de
Léonard, qui repose – dit-on – dans la chapelle d’Amboise. Mais il y a un hic : il n’a pas été
inhumé là, mais dans l’église Saint-Florentin, détruite pendant les guerres de Religion. En
outre, les Amboisiens s’en sont servis comme carrière jusqu’au XIXe siècle. Les
archéologues ont alors cherché le squelette de Léonard dans ces ruines. Sur le terre-plein
du château d’Amboise, ils ont mis au jour des squelettes anonymes, ainsi qu’un gros
crâne. De manière bien peu scientifque, ils ont supposé qu’il s’agissait du chef de Léonard
– puisqu’il avait un gros cerveau ! Cette tête ainsi que les autres ossements ont été
ILLUSTRATIONS PLACIDE

réinhumés dans la chapelle d’Amboise. Ce qui est certain ? Le cadavre de Léonard de Vinci
repose bien là, quelque part, mais je doute fort qu’il soit dans la chapelle d’Amboise.

41 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOSSIER LÉONARD DE VINCI

Agenda spécial 500e anniversaire


Le « Da Vinci Tour », lancé par Stéphane Bern, ambassadeur des 500 ans de la Renaissance, a débuté en mai dernier
dans dix pays du monde, sur trois continents. Le but de ces 700 événements et expositions ? Être fidèle à l’esprit
de la Renaissance, en valorisant l’innovation et le goût du beau. Une partie du programme se déroule dans l’Hexagone
et principalement en région Centre-Val de Loire, berceau de la Renaissance française. En voici quelques dates…

CHÂTEAU DU CLOS-LUCÉ CHÂTEAU D’AMBOISE CHÂTEAU DE CHAUMONT CITÉ ROYALE DE LOCHES


EXPOSITION SPECTACLES EXPOSITION EXPOSITION
« Léonard de Vinci, ses élèves, Magnificences à la cour de « Renaissances » : photographies « Ludovic Sforza, un mécène
La Cène et François Ier » France, par l’ensemble Doulce aériennes par Alex MacLean. au cachot »
Y sera exposée la tapisserie Mémoire, le 23 juillet, à 21 heures. Q Du 17 novembre au 15 mars. Q Du 7 avril au 15 septembre.
Rens. : 02 54 20 99 22 Rens. : 02 47 59 01 32
La Cène, conservée au musée du Lionardo, par la compagnie La et www.domaine-chaumont.fr et www.citeroyaleloches.fr
Vatican depuis cinq siècles sans en Sensible, le 24 juillet, à 17 heures.
être jamais sortie, et restaurée Grand Bal Renaissance, CHÂTEAU DU RIVAU  VILLE DE LOCHES
récemment grâce à plusieurs par Le Banquet du Roy, EXPOSITION COLLOQUE
mécènes, dont le château du le 25 juillet, à 20 heures. « Hommage à Léonard « Ludovic Sforza, dit le More »
Clos-Lucé. Ouverture d’un nouvel Q Location de costumes sur place. et à la Renaissance » Q Les 5 et 6 novembre à l’Espace
Renseignements et réservations Agnès-Sorel.
espace de visite « Léonard de sur www.chateau-amboise.com
Q Du 1er avril au 3 novembre.

Vinci, peintre et architecte ». BAL RENAISSANCE ROMORANTIN


Q Du 6 juin au 30 septembre, EXPOSITIONS Q 18 mai. EXPOSITION
parc Leonardo-Da-Vinci, Amboise.
Rens. : 02 47 57 00 73
« 1519, la mort de Léonard : CONFÉRENCE « Biomimétisme à la
et www.vinci-closluce.com la construction d’un mythe » « Le visible et l’invisible dans Renaissance » : manifestation
Q Du 2 mai au 2 septembre. l’œuvre de Léonard de Vinci » organisée par le Centre d’études
CHÂTEAU DE BLOIS Réalisation en public de cinq Q 1er juin à 15 h 30. Rens. : 02 47 95 77 47 supérieures de la Renaissance.
et www.chateaudurivau.com
EXPOSITION toiles par Andrea Mattoni
« Enfants de la Renaissance » L’artiste graffeur s’inspirera de la ORLÉANS COLLOQUE
Q Du 18 mai au 1er septembre. toile La Mort de Léonard de Vinci, RECONSTITUTION « Vinci, innovation et création »
COLLOQUE de François-Guillaume Ménageot. Au Polytech, construction par Q Dates non encore communiquées.
Rens. : https://cesr.univ-tours.fr/accueil
« Catherine de Médicis » Q Tous les jours, du 2 mai au 2 septembre. l’école polytechnique d’ingénieurs
Rens. : www.chateau-amboise.com
Q Dates non encore communiquées. d’Orléans et La Scuola di DOMAINE DE CHANTILLY
Rens. : 02 54 90 33 33
et www.chateaudeblois.fr
VISITES GUIDÉES Ingegneria de l’université de EXPOSITION
Visite du logis royal et de la Florence de La Vis, la machine . « La Joconde nue »
CHÂTEAU D’AMBOISE chapelle Saint-Hubert (lieu D’un diamètre de 5,50 m et d’une Q Du 1er juin au 6 octobre.
Rens. : 03 44 27 31 80 et
CONCERTS présumé de la sépulture de Vinci) hauteur de 3,50 m, pour un poids www.domainedechantilly.com
Festival « Avanti la musica » : avec Histopad. Accès aux de 400 kg – elle sera la plus
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42 - Historia n° 865 / Janvier 2019


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CARTE BLANCHE À
BALTEL/SIPA

FRANCK FERRAND

Alexandre le Grand

Le dieu guerrier

Irrésistible Après le succès inaugural du Granique


(printemps 334 av. J.-C.), Alexandre (à g.) met
l’armée perse de Darius III (à dr.) en déroute à Issos,
dans l’actuelle Turquie. Le Macédonien, qui
redoutait, plus jeune, que son père ne lui laissât que
des miettes à conquérir, s’offre là un empire.
• La Bataille d’Alexandre, mosaïque de Pompéi du IIe s. av. J.-C.,
Musée archéologique national de Naples (Italie).

44 - Historia n° 865 / Janvier 2019


La brièveté de sa vie
– moins de 33 ans – ne
l’a pas empêché de
devenir le plus grand
des conquérants. Ses
victoires du Granique,
d’Issos et de
Gaugamèles ne sont
que les premières
étapes de la plus
grande des épopées
de l’Antiquité.

A
lexandre vient de
rentrer de Troie,
où il s’est rendu,
comme en pèleri-
nage, avec des
amis proches. Sur
les rives du Gra-
nique, non loin de la mer de Marmara,
le stratège Parménion lui a conseillé
de dresser un camp. Seulement, le
nouvel Achille est encore tout exalté
de l’épopée homérique ; impatient d’en
découdre, il se lance tête baissée dans
la traversée du fleuve, accompagné
uniquement d’une partie de la cavalerie.
Sitôt de l’autre côté, il nargue les
satrapes du roi de Perse – Spithridate,
en particulier, qu’il n’hésite pas à isoler
dans la mêlée jusqu’au combat singulier.
Æ PHOTO SCALA, FLORENCE - COURTESY OF THE MINISTERO BENI E ATT. CULTURALI.

Celui-ci a déjà fauché son cimier blanc


d’un coup de hache ; il s’apprête à tuer
le jeune roi de Macédoine quand Clei-
tos, un compagnon d’Alexandre, tra-
verse le Perse de son javelot. Juste à
temps. Le gros des troupes peut donner
libre cours à sa fureur.
Première bataille en Perse, première
victoire pour celui qui, des grands
conquérants de l’Histoire, reste sans
conteste le plus fameux, mais aussi

45 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT ALEXANDRE LE GRAND

le plus romanesque. César, Attila, valeur, le vrai fondateur du royaume sera impulsif et audacieux… Au fond,
Charlemagne, Gengis Khan ou Napoléon macédonien : un stratège, un diplomate, ce grand intrépide se construit par
se réclameront de lui, l’enviant peut- un administrateur de premier plan. De opposition à son géniteur.
être… Alexandre a quelque chose de quoi faire de l’ombre à l’adolescent, L’énergie débordante qui le caractérise
plus qu’eux, et qui tient moralement à qui aurait dit : « Mon père va poursuivre est par ailleurs le legs de sa mère, la
son charisme, physiquement à sa ses conquêtes de telle manière qu’il ne terrible Olympias. Un oncle avisé a tôt
beauté. Qu’on s’imagine un guerrier de me restera rien d’extraordinaire à marié cette princesse d’Épire au bouil-
25 ans à l’allure quasi divine : des che- accomplir. » Ce qu’Alexandre reproche lant roi de Macédoine. Mais ce ne fut
veux châtains aux refets cuivrés, un encore plus à Philippe, c’est l’espèce pas un mariage d’amour ; et, la haine
visage parfait qu’illuminent de grands de bonhomie qu’il met en tout. Le roi qu’elle a fni par vouer à son époux,
yeux bleu-vert, un corps d’athlète har- Philippe aime les jolies femmes, la elle l’a transmise en quelque sorte à
monieux ; il lui suffra d’apparaître pour bonne chère, les soirées bien arrosées… son fls… Olympias est originaire d’une
soulever l’enthousiasme des troupes : Ces plaisirs trop évidents dégoûtent contrée arriérée, où le surnaturel
ses soldats seront galvanisés, poussés son fls qui, par esprit de contradiction, imprègne la vie quotidienne. Promenant
d’instinct à se dépasser en sa présence. s’interdira tout cela. L’un est noceur, partout ses amulettes et ses serpents
Son exceptionnelle personnalité, il la l’autre affichera la plus sacrés, entourée de mages
doit aux trois êtres qui l’ont forgée : grande sobriété ; le père et d’astrologues, elle vit
son père, le roi Philippe II de Macé- est beau parleur, le PLUS D’UNE CORDE dans un monde magi-
À SON HARPE
doine, sa mère, Olympias, et son pré- fls comptera ses que qui fascine son
cepteur, qui n’est autre que l’illustre mots ; Philippe fls. En vouant à

HUGUES PUoLET
Alexandre, en bon disciple d’Aristote, ne
Aristote. Son roi de père, Alexandre est réfléchi, distingue pas l’agilité du corps de celle de celui-ci un
s’est mis à le rejeter dès l’âge de 5 ou méthodique, l’esprit. Athlète à peu près complet, il excelle à amour solaire,
6 ans. C’était pourtant un souverain de Alexandre la course, au poids, pour ne rien dire de sa Olympias va
promptitude à tirer l’épée. Quant à l’équitation, lui conférer ce
on se rappelle avec quelle maturité il aurait, à genre d’assu-
13 ans, dompté le fougueux Bucéphale. Pour rance que rien
autant, ces aptitudes physiques ne l’ont ja- ne saurait
mais détourné d’activités plus calmes, ébranler. Elle ne
comme la poésie ou la musique – il
man que jamais
est réputé pour avoir été un
une occasion de lui
excellent harpiste. F. F.
rappeler qu’il descend
par elle du grand Achille en
personne, ce qui fait entrer l’enfant,
puis l’adolescent, de plain-pied dans
la mythologie. Alexandre, très jeune,
s’invente un univers de fantaisie où il
serait un héros de la guerre de Troie,
appelé aux plus grands exploits. Cer-
tains verront plus tard dans le culte
qu’il instaurera de sa personne une
infuence de l’Égypte et de la Perse –
c’est peut-être chercher trop loin…
Le caractère d’Alexandre, ainsi forgé
contre son père, et si fortement nourri
par sa mère, va se trouver poli et peau-
fné par l’enseignement du grand Aris-

Giron Fille du roi d’Épire Néoptolème,


Olympias épouse Philippe II de Macédoine
v. – 357. Grande prêtresse d’Orphée et de
Dyonisos, elle transmettra à leur enfant
Alexandre (illustr.) un goût prononcé pour
LEEmAGE.com

l’ésotérisme – et une grande confiance en lui.


• mosaïque (détail) du IVe s., Baalbeck (Liban).

46 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Le monde connu lui appartient

4
6

3
5

1 – 334 À la tête de désert de Libye, où il est Alexandre fait incendier le grec) portant l’inscription remonte l’Euphrate jusqu’à
l’armée grecque, Alexandre reconnu fils de Zeus. palais de Persépolis. 6 « Ici s’est arrêté Alexandre ». Babylone. 8 – 324 Noces
se lance à la conquête de 4 – 330 Darius III, dernier – 326 Avant de faire 7 – 325 Alexandre rejoint de Suse : les mariages entre
l’Empire perse. 2 – 334 Le roi de Perse achéménide, est demi-tour, aux portes de la Perse par voie terrestre guerriers macédoniens et
jeune roi de Macédoine assassiné par ses alliés. l’Inde, le Macédonien fait dans des conditions très nobles perses doivent sceller
tranche le nœud gordien. 3 Alexandre se pose alors en ériger au bord de l’Hyphase difficiles, tandis que sa l’union de l’Occident et de
– 331 Alexandre consulte successeur. 5 – 330 12 autels (en l’honneur des flotte, commandée par l’Orient. 9 – 323 Mort
l’oracle d’Ammon dans le Peut-être pris de boisson, 12 divinités du panthéon Néarque, longe la côte et d’Alexandre, à 33 ans.

tote. Le philosophe macédonien ne peut du père et du fils. Un des convives, idée fxe : s’en aller conquérir le plus
que prendre ses distances avec l’occul- Attale, parent de la nouvelle mariée, grand territoire possible, celui du fas-
tisme d’Olympias ; mais il ne s’arrête levant sa coupe aux « futurs héritiers tueux Empire achéménide.
pas à cela. Aristote apprend au jeune légitimes » de Philippe, Alexandre voit Ses premiers soutiens, Alexandre les
prince à tenter de se défnir par lui- rouge et jette son vin à la tête de l’im- cherche du côté de ceux qui ont servi
même, non comme le fls de ses parents, pudent. Furieux, Philippe se lève pour son père, des généraux, comme Par-
non comme le futur souverain de son corriger son fls, mais il trébuche, ayant ménion – que nous avons vu agir sur
peuple, mais comme un être humain trop bu, et s’effondre sous les regards le Granique –, Perdiccas ou Antipatros.
responsable avant tout de lui-même. consternés des convives. Alexandre se L’héritage militaire de Philippe est
Et c’est peu dire que la leçon sera rete- retire, ivre de rage. intact, en effet, et le nouveau roi dispose
nue au-delà de toute espérance ! de l’armée la plus effcace jamais réu-
Alexandre a 18 ans lorsque, autour de nie jusqu’alors. Son fer de lance, la
lui, les événements se précipitent. Sa
Pétri des vers d’Homère fameuse phalange, se compose de
mère est accusée d’avoir drogué, pour La situation pourrait l’affecter si Phi- paysans aguerris et puissamment armés,
ne pas dire empoisonné, son demi-frère lippe n’était pas au bord du tombeau. notamment d’une grande pique, la
Aridoeus, pour le rendre inapte au Olympias est toujours là qui veille – et salisse, qui mesure 14 pieds (4,20 de
trône. Philippe, las des extravagances complote. Le roi est assassiné. Alex- nos mètres). De quoi immobiliser
de sa femme, en profte pour la répudier andre a-t-il été des conjurés ? On ne n’importe quelle armée adverse, en
et pour convoler avec la jeune et jolie peut nier qu’il vengera son père… En attendant que les fantassins du roi ne
Cléopâtre – des siècles avant la reine attendant, à 20 ans, tout pétri des vers la saignent et que les cavaliers ne
bien connue. C’est pendant les noces d’Homère et des préceptes d’Aristote, portent le coup de grâce. Parmi ces
que prend place l’inévitable altercation il est à présent sur le trône – avec une derniers, Philippe a institué une

47 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT ALEXANDRE LE GRAND

troupe d’élite imbattable, les « Com­


pagnons du roi », liés entre eux par des
liens plus que fraternels, et où Alex­
andre lui­même a fait ses armes.
Ce formidable outil militaire, on va le
tester d’abord aux frontières de l’Ouest,
dans les Balkans, où il fait merveille.
Le futur conquérant franchit le Danube,
mais sans s’aventurer dans ce monde
celte qui, à l’époque, demeure mysté­
rieux. Puis, avec une rapidité fou­
droyante, il met cap au sud et s’en vient
mater la révolte de la fière cité de
Thèbes. Il faut impressionner la Grèce
une bonne fois. Alexandre s’abat donc
sur les pauvres Thébains, en massacre
6 000, réduit les autres à l’esclavage et
rase la cité – à l’exception de la demeure
du grand poète Pindare… Puis le jeune
roi distribue entre ses amis le butin et
se remet à chevaucher, déjà, en direc­
tion de l’Empire perse.

De jour comme de nuit


Commence la conquête. Au début,
l’incursion des Macédoniens dans un
AURIMAGES

coin perdu de l’immense Empire


n’émeut guère le Grand Roi. Darius se
contente d’exhorter ses satrapes (les
Modèle Sous le nom d’Iskandar, Le nouveau « basileus » bifurque vers
Alexandre voit ses exploits repris
préfets locaux) à réagir. Mais Alexandre largement dans l’art et la littérature Damas et ses trésors ; puis s’en va
est trop rapide ; après s’être recueilli islamiques. Ici, sa victoire contre mettre le siège devant Tyr – sept mois
sur le tombeau de son ancêtre Achille, Darius est prétexte à évoquer d’épreuves et d’angoisses –, avant de
à Troie, il attaque 30 000 Perses sur le les conflits incessants entre le Perse prendre le chemin de l’Égypte, où
cours d’eau du Granique. Avec le résul­ Tahmasp Ier et les Ouzbeks (XVIe s.). l’enfant d’Olympias sera initié à de
tat que l’on sait. Dès lors et pendant nouveaux mystères. Mais ni les riches­
toute l’année 333, le Macédonien cause ses du Levant ni les cérémonials du Nil
les pires dégâts dans la partie occiden­ avec une poignée d’hommes galvanisés, ne comblent la soif d’aventure du jeune
tale de l’Empire. Au point de pousser l’immense armée du plus grand roi du conquérant. Les tentations de l’Orient
le Grand Roi à l’action. monde. Après cela, comment ne se auront­elles raison de son audace et
Darius pourrait mobiliser une armée prendrait­il pas pour un dieu ? Prenant de son indépendance ? Lui qui avait si
d’un million d’hommes ! Afn de ne pas possession du camp de Darius, il vertueusement refusé de rester assis
trop s’encombrer, il va se limiter à pénètre sous la tente brodée, dorée, sur le trône de son père, voilà qu’il se
100 000 soldats (dont beaucoup de du souverain vaincu. « Ainsi donc, couche mollement sur des trônes plus
mercenaires) et faire mouvement vers lance­t­il, c’est cela, être roi ? » On lui nocifs à sa liberté d’esprit.
l’ouest. L’armée perse ira ainsi jusqu’aux sert un festin magnifque dans la vais­ Un moment, Darius le rappelle à la
côtes de la Méditerranée, à la hauteur selle d’or de Darius, et on lui amène réalité en cheminant à sa rencontre, à
de l’île de Chypre, dans un endroit les femmes de la famille du Grand Roi, la tête d’une armée terrible et très
nommé Issos. Alexandre mène là une toutes belles et richement parées. nombreuse. L’affrontement a lieu à
de ses plus grandes batailles, en pleine Contrairement aux conquérants de son Gaugamèles, non loin de l’ancienne
nuit… Le soleil se lève sur la défaite temps, Alexandre tient à ne pas en Ninive. À Parménion, qui proposait
d’un Darius en fuite. Cet intrépide et abuser ; elles seront traitées avec clé­ d’attaquer une nouvelle fois de nuit et
prétentieux débutant vient d’écraser, mence et magnanimité. par surprise, Alexandre répond : « Je

48 - Historia n° 865 / Janvier 2019


cédé. Le moment est venu d’affronter
L’Indus est conquis – mais voilà qu’un deux centaines d’éléphants de combat
jeune prince local lui propose d’aller plus d’un rajah du Pendjab : Poros.
L’Indus est conquis – mais voilà qu’un
loin encore, jusqu’à l’Inde elle-même, jeune prince local, Tchandragoupta, lui
propose d’aller plus loin encore, jusqu’à
qui, selon lui, ne demanderait pas mieux… l’Inde elle-même, qui, lui assure-t-il, ne
demanderait pas mieux que de se don-
ner à lui. Juste à douze jours de marche,
ne veux pas voler ma victoire. » Et c’est noïaque, Alexandre se retourne à pré- en plein désert… Douze jours de trop
fnalement au petit matin – après avoir sent volontiers contre ses proches. pour les hommes d’Alexandre, qui, à
dormi du sommeil du juste – qu’il Parménion fait les frais d’un accès de bout, ne veulent plus avancer. Les pas-
engage ce qui restera comme sa plus folie : Alexandre fera torturer atroce- sages hasardeux en altitude, les longues
grande bataille. Jamais les troupes ment son fls, le jeune Philotas, pour expositions au soleil des cols, les pluies
n’avaient encore manifesté tant d’impa- trouver de quoi l’accuser. de fèches qu’ils ont essuyées, tout cela
tience à combattre, sous les ordres d’un Ultime sursaut, la conquête des Indes. les a laminés. De dépit, leur chef –
roi divinisé, paré des attributs nouveaux En moins d’un an, c’est une armée fort comme Achille – se retire sous sa tente.
de sa puissance orientale. Des cent peu atteinte qu’il a conduite plus à l’est Trois jours. Mais ce sera le talent et la
aspects d’un combat entré sans délai qu’aucune troupe occidentale avant force d’Alexandre de saisir leur état
dans la légende se détache la charge elle. À la fin du printemps 327, d’esprit et de sacrifer sa soif de décou-
des Mèdes de Darius, dévalant la colline Alexandre s’est mis en marche vers verte sur l’autel du respect dû aux
sur leurs milliers de chars. Devant l’Indus ; il franchit les étroits déflés du soldats vainqueurs. Le conquérant
l’assaut, qui fait trembler le sol et sou- Kafristan, au-delà des hautes vallées n’insiste pas. Et le disciple d’Aristote
lève des nuées de poussière, la phalange de l’Hindu Kuch. Les hauts sommets accepte de faire demi-tour.
s’écarte et laisse les chars s’avancer – certains culminent à plus de 7 000 À l’automne 326, Alexandre rebrousse
dans ses lignes ; on se jette alors sur mètres – seront franchis en moins de chemin. Il lui reste alors moins de trois
les auriges, on coupe les jarrets des dix mois. Voici Alexandre sur le cours années à vivre. Ce ne seront pas les
chevaux. Mêlée affreuse. Pour l’Empire supérieur de l’Indus, où le fidèle plus belles – les grands intrépides ne
achéménide, la défaite tourne à la Héphestion, son plus cher ami, l’a pré- sont pas faits pour le déclin. X
débâcle. Plus personne, désormais, ne
sera plus en mesure de s’opposer vrai-
ment au Grand Alexandre.

Des colères délirantes


Il est le maître tout-puissant non seu-
lement de la Perse et de son Empire,
mais de l’ensemble du monde connu.
Mais les conquérants sont parfois plus
fragiles qu’on ne le croit ; et ce qui leur
réussit en temps de guerre devient
faiblesse en temps de paix. Alexandre
se noie bientôt dans les plaisirs et la
facilité ; il se vêt à l’orientale, se laisse
vénérer à l’égal d’un dieu, boit beaucoup
et sombre de plus en plus souvent dans
Gianni DaGli Orti / aurimaGes

des colères délirantes. Même son entou-


rage finit par redouter ses sautes
d’humeur imprévisibles. N’ira-t-il pas
jusqu’à incendier le palais de Persépo-
lis ? Et jusqu’à tuer de ses mains son Conquête En – 327, Alexandre épouse Roxane, « la plus distinguée des beautés de l’Asie »
ami Cleitos – son propre sauveur de la (Arrien, IIe s.), capturée un peu plus tôt lors de la conquête de la Sogdiane. Un geste « bien plus
bataille du Granique ? Devenu para- digne d’éloge que de blâme ». • mariano rossi (1731-1807), salon de Diane, château de Versailles.

49 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT PORTRAIT

Violette Morris
sans fltre
Championne sportive multidisciplinaire, fgure lesbienne dérangeante
des Années folles, tortionnaire – ou pas – au service de l’Allemagne
nazie… Parcours d’une « atypique » qui voulait avant tout être libre.
PAR GÉRARD DE CORTANZE*

les femmes que dans la mesure où elle Puis sur sa motocyclette, où pendant

L
leur permet de faire de beaux enfants la bataille de Verdun elle transporte
– qu’elle est douée, très douée pour bonnes et mauvaises nouvelles, ordres
cette étrange discipline qu’on appelle et contrordres, en évitant les fondrières
le sport. Violette a décidé de consacrer et les obus. L’armistice signé, comme
son corps à la recherche de la perfor- toute femme qui se respecte, elle est
mance, et non à la reproduction. priée de regagner sa cuisine, et bien
Nous sommes en 1910. Violette a 17 ans. entendu ne reçoit aucune décoration
Au fl des années, elle s’illustre dans pour services rendus à la patrie.
de nombreuses disciplines. Il faut dire Qu’importe, à 27 ans, Violette peut
que, faute d’un nombre d’élé- retrouver la cendre des pistes, la
ments féminins suffsant, clameur des stades : elle
PIONNIÈRES
les compétitions sont s’inscrit à l’Olympique de
mixtes. Rien n’ar- Paris. Son heure de
Le sport féminin, en ce début de
e nom de Violette Morris ne dit plus rête ce garçon XX siècle, s’organise. Dans la dou-
e gloire a sonné. En
rien à personne. Ceux qui pensent la m a n q u é a u leur, tant les résistances, nourries autant quelques années,
connaître s’en font une idée fausse – corps d’athlète des postures antiféministes que du discours elle est successi-
rumeurs, thèses erronées, approxima- surdimen- médical, sont fortes. Le fondateur du CIO, vement et à plu-
tions historiques : n’était-elle pas agent sionné. Elle Pierre de Coubertin, y voit « une exhibition sieurs reprises
de la Gestapo ? En réalité, Violette devient cham- déplacée ». Laquelle mènerait, selon la pen- recordwoman de
Morris, femme fascinante, inquiétante, pionne junior sée de l’époque, les filles au célibat. Sans France du poids,
scandaleuse, sorte d’insoumise radicale, de natation, de doute est-ce pour cette raison que Fémi- du disque, du jave-
a cristallisé tous les fantasmes et tous football et de na Sport, l’un des premiers clubs fémi- lot et championne
nins, affichait en bonne place les
les confits culturels dans lesquels le course à pied. de France de football.
faire-part de mariage et de
XXe siècle a pu se reconnaître. Née en Water-polo, poids, Elle obtient une pre-
naissance… G. C.
1893 dans une famille bourgeoise, Émi- javelot, tout y passe. Elle mière place au poids et au
lie Paule Marie Violette mourra en 1944. boxe même contre la terrible javelot à Monte-Carlo, dans une
Nous y reviendrons. Sa vie est un véri- Lucienne Velu. Sa devise : « Ce qu’un compétition considérée comme l’anti-
table roman. homme fait, Violette peut le faire. » chambre des futurs Jeux olympiques
Imaginez une jeune flle rejetée par ses Quand la guerre éclate, Violette s’en- féminins. Mais cela ne lui sufft pas,
parents, enfermée dans une école reli- gage et gagne ses galons de chauffeur, celle qu’on surnomme désormais « la
gieuse et qui découvre – à une époque au volant d’une Ford T transformée en Morris » est une boulimique de victoires.
où la gymnastique n’est autorisée pour ambulance, sur les côtes de la Somme. Elle veut tout gagner, tout essayer.

50 - Historia n° 865 / Janvier 2019


BNF

Garde-robe Violette s’habille


Cyclisme sur route, cyclisme sur piste ne rien arranger, lesbienne assumée,
en homme dès 1919 – une habitude
au Vél’d’Hiv, boxe : trois disciplines dans contractée sur le front, où elle a elle sème la panique dans les vestiaires,
lesquelles elle est la seule femme à œuvré pour la Croix-Rouge. Une certaines athlètes, parmi les plus
défer des hommes. Mais toute médaille extravagance trop en avance sur son farouches, n’hésitant pas à s’en plaindre
a son revers. Et comme Violette a beau- temps pour qu’on la lui pardonne… auprès des instances concernées…
coup de médailles – 50 dans des Jugeant que la coupe est pleine, la
épreuves nationales et internationales, Fédération française de sport féminin
tous sports confondus, et 20 titres –, gation faite aux femmes de porter un la suspend momentanément. Furieuse,
elle doit faire face à beaucoup de revers, chapeau – et n’avait-elle pas adopté le Violette menace la présidente de repré-
qui sont autant de brimades… short à mi-cuisse, alors prohibé ? Il faut sailles. Son purgatoire terminé, elle
dire que la demoiselle a mauvais carac- reprend ses activités, encourageant ses
Son conseil : tère. Elle est prompte à faire le coup coéquipières à « anéantir » leurs adver-
de poing avec les autres compétitrices, saires et va même, dit-on, jusqu’à pro-
« anéantir » l’adversaire s’en prend physiquement aux arbitres, poser à ses coreligionnaires certaines
La presse renâcle à chanter ses et, lorsqu’un spectateur lui intime de substances susceptibles de décupler
louanges. En avril 1918, alors qu’elle « bouger son gros cul », elle n’hésite pas leurs performances – de simples verres
participait au premier match offciel de à le gifer ! Avant un match de football de cognac, en réalité ! La légende est
football féminin comme gardienne de France-Belgique (septembre 1926), elle en marche. Deux faits vont l’accélérer,
but, n’était-elle pas restée tête nue – le refuse de se mettre en tenue tant qu’on dont l’addition va être des plus néfastes
béret était un rappel discret de l’obli- ne lui a pas remboursé le voyage. Pour pour l’image de Violette. Une mode

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RÉCIT VIOLETTE MORRIS LA SCANDALEUSE

Un esprit libre et tout-terrain


1

BNF BNF GALLICA

52 - Historia n° 865 / Janvier 2019


1
À fond les formes
Élevée chez les sœurs, la jeune
Violette prend goût au sport à
l’adolescence… Grande (pour
l’époque) et costaude (1,66 m,
68 kg), elle excelle dans de
nombreuses disciplines : lancer
de poids, javelot et disque,
football (qu’elle pratique à
l’échelle internationale),
boxeuse qui n’hésite pas à
chausser les gants contre des
hommes, etc. – pour un
palmarès à la hauteur des plus
grands. Et quand sa poitrine,
plantureuse, l’empêche de
piloter des voitures de course,
elle subit une ablation. Un
motif d’opprobre de la part de
ses contemporains.

KEYSTONE-FRANCE
2
À la barre
Au début de l’année 1930, elle 2
assigne en justice la
Fédération féminine sportive
de France, qui l’a suspendue en 3 1
raison de son obstination à
porter le pantalon et… à aimer
les femmes. Le jugement,
inique, « déclare la dame
Violette Morris mal fondée en
sa demande, l’en déboute ».

3
En roue libre
Privée de licence, et donc dans
l’impossibilité de participer à
toute compétition sportive,
Violette tient un magasin de
pièces détachées pour
automobiles, qui, par incurie,
périclite rapidement.

4
Carré VIP
La jeune femme s’essaie à la
danse, au chant, au théâtre, 4
fréquente, dans les années
1930, les artistes et écrivains KHABINE TAPABOR

parisiens. La « discobole aux


seins coupés », comme ses plus 4
élégants détracteurs la
surnomment, fait la une de
l’hebdomadaire Voilà du
25 décembre 1936, consacrée
aux « femmes damnées »,
et s’affiche, brièvement, au
bras de Joséphine Baker.
L’une sera décorée pour ses
actions en faveur de la
Résistance ; l’autre sera
abattue pour collaboration…

ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET DIXMIER/KHARBINE TAPABOR

53 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT VIOLETTE MORRIS LA SCANDALEUSE

étrange fait alors fureur : la mastec- masculins, de ces suffragettes qui des- Les mauvaises langues en seront pour
tomie. Maryse Choisy, célèbre auteur cendent dans la rue pour le droit à leurs frais. Oui, on la voit régulièrement
du best-seller Un mois chez les flles, l’avortement et le vote des femmes. au Caf’Conc’ et dans les boîtes les-
l’a pratiquée, ainsi que d’autres. Parmi Est-ce si diffcile d’accepter cette éman- biennes, où elle n’hésite pas à se mettre
elles, Violette Morris, en 1929 : un geste cipation ? Il faut le croire puisque au piano ; oui, elle arpente les boule-
de déf, radical, lancé à la gent mascu- parallèlement à ces faits de société les vards en complet gris et feutre mou ;
line. Tollé dans la presse. fédérations sportives créent en leur oui, elle fume comme un pompier trois
Second scandale : Violette Morris per- sein des commissions de moralité, paquets de cigarettes par jour, mais cela
siste à venir aux entraînements en essentiellement tournées vers une ne l’empêche pas d’accumuler les vic-
pantalon, ce qui est strictement inter- réglementation de l’habillement des toires « mécaniques ». À moto d’abord.
dit. Nouvelle suspension de licence. sportives dont l’« indécence » alimente Paris-Nice, circuit de l’Aisne, circuit
Elle porte l’affaire devant les tribunaux, la chronique médiatique. Sont plus de l’Armor, etc., au milieu de motocy-
perd son procès (février-mars 1930). particulièrement visés : les shorts trop clistes ébahis de voir une femme faire
La presse exulte : « La voilà, c’est bien courts, l’absence de soutien-gorge, les jeu égal avec eux. Finances au point
elle, la “femme en homme”, en chair maillots décolletés trop moulants. mort, banqueroute en vue, elle est sau-
et en os, habillée d’un complet-veston Interdite de sport, que va faire Violette ? vée par la marque de cycle-cars BNC,
avec pantalon – comme vous et moi, Après la direction d’un magasin de qui lui signe un contrat de pilote et lui
monsieur – faux col et cravate ! » Vio- pièces détachées automobiles et une fait découvrir la course automobile.
lette, c’est l’anti-Suzanne Lenglen, qui brève incursion dans le monde du
marie grâce et élégance, et introduit la music-hall, elle décide de troquer la Brocardée en France,
confection de luxe sur les courts de cendre des pistes d’athlétisme pour
tennis grâce à Jean Patou, son couturier. l’asphalte des routes. Elle se lance dans
décorée à Berlin
Quelle étrange époque que celle de ces les courses de motos et de voitures, et Violette renaît et vole de victoire en
« garçonnes » qui font vaciller les acquis bien entendu fait des merveilles ! victoire – à une époque où le sport
automobile, c’est le moins qu’on puisse
dire, laisse peu de place aux femmes…
Elle remporte le rallye des Dolomites,
Violette, Cocteau, le circuit des routes pavées du Nord,
le Criterium de tourisme Paris-Nice, le
Marais et les autres… Grand Prix de Saint-Sébastien et la
course qui est considérée à l’époque
En janvier 1933, Violette Morris achète une comme la plus prestigieuse, le Bol d’or,
péniche, La Mouette, amarrée juste en face sur une Benjamin 1 100 cm3 ! Rien ne
du 35, boulevard de la Seine, à Neuilly. l’arrête : Violette est une femme qui
Quelques années plus tard, la comédienne court. Trop vite sans doute, trop en
Yvonne de Bray (illustr., à g.), devenue avance sur son temps. En 1936, invitée
l’amante de la championne, propose à Jean aux Jeux olympiques de Berlin, elle
Cocteau, déprimé par le départ de Jean reçoit, en compagnie de cinq autres
Marais, mobilisé, l’« hospitalité orageuse » anciennes gloires étrangères d’athlé-
de La Mouette. Là, chouchouté par celles tisme, une décoration. Ironie de l’his-
qu’il appelle ses « deux marraines », le toire : tandis que son pays la rejette,
MINISTÈRE DE LA CULTURE - MÉDIATHÈQUE DU PATRIMOINE, DIST. RMN-GRAND PALAIS - KOLLAR

prince des poètes écrit Les Monstres sacrés, pièce qu’il considérera plus tard comme l’Allemagne nazie reconnaît ses mérites
un « péché contre l’esprit ». Il faut dire que les deux dames sont pour le moins sportifs passés ! La légende prend une
envahissantes. Crises de larmes, bagarres, hurlements variés, fugues, je t’aime je te couleur sombre.
hais, Cocteau est au théâtre, prend des notes. Cette guerre permanente entre deux Naïveté ou provocation, Violette ren-
femmes qui sont des lionnes constitue la matière première de sa pièce dont le contre Gertrud Hannecker, une
premier titre était Prima Donna. Quand Cocteau n’en peut plus, il « se sauve » au Ritz ancienne rivale des stades, arrivée dans
pour retrouver Coco Chanel ou à l’hôtel de Beaujolais pour rejoindre le décorateur les valises de l’armée allemande et
Christian Bérard. Créée au Théâtre Michel, à Paris, le 17 février 1940, la pièce est un devenue agent recruteur du SD nazi.
échec. Yvonne de Bray y joue le rôle principal et Violette y fait une brève apparition. L’occasion est trop belle pour ses
Ce sera sa seule expérience théâtrale. Critique culturel au Monde, Michel Cournot détracteurs de noircir encore plus celle
écrira, bien des années plus tard : « En cas d’ivresse ou de grosses colères de Violette, qu’ils ont baptisée du doux nom de « la
Yvonne de Bray devenait, sur scène, un épouvantail. » G. C. discobole aux seins coupés ». Pourquoi

54 - Historia n° 865 / Janvier 2019


retrouve son corps et ceux des quatre
occupants – dont deux enfants – de la
traction avant qu’elle conduisait le
26 avril 1944 quand celle-ci fut mitrail-
lée par la Résistance aux environs de
Lieurey, une petite commune de l’Eure.
Il a fallu presque un an avant que la
police ne découvre les cadavres, entiè-
rement dévêtus, enterrés près de l’étang
où avait été précipitée la traction.
Une certitude et beaucoup de zones
d’ombre. Qui avait intérêt à se débar-
rasser de Violette Morris : les Allemands,
la Résistance ? Quid de l’hypothèse
faisant d’elle un agent double au service
des Anglais ou des Français libres, et
de celle affrmant qu’il pouvait s’agir
d’un crime passionnel maquillé en
attentat : l’un des FFI attaquant la trac-
tion aurait visé en réalité le mari de la
femme dont il était l’amant ? Et si Vio-

BNF
Femme au volant, le succès au tournant : délaissant les stades, la championne se distingue lette avait été tuée à la place de
dans les sports mécaniques. Elle remporte notamment le Bol d’or en 1927 à bord d’une Benjamin. quelqu’un d’autre, suggèrent certains ?
Conclusion provisoire en forme de
ne se vengerait-elle pas de toutes ces de nombreux Juifs en Transnistrie question : qui mieux qu’une lesbienne
années d’humiliation et de non-recon- lorsqu’il était ambassadeur de France aux seins coupés devenue collabora-
naissance ? Elle se lance dans le marché à Bucarest, celles de Violette Morris trice peut incarner l’aspect contre-
noir, réquisitionne de l’essence pour sont à peine grises. nature de la collaboration ? Violette
l’armée allemande, devient le chauffeur Une certitude cependant, dans ce mon- Morris : le bouc émissaire idéal. X
d’un chef milicien, accepte de diriger ceau d’accusations sans preuve : il * Vient de publier Femme qui court (Albin Michel, 400 p.,
le garage de la Luftwaffe boulevard s’écoula presque un an avant que l’on 22,90 euros).
Pershing, à Paris, moyen unique pour
elle de retrouver ces puissantes auto-
mobiles qu’elle aime tant…
Suffsant pour faire d’elle, comme on
Raide mort, son légionnaire
l’affrmera par la suite, une « hyène de La personnalité pour le moins excentrique de Violette Morris – « elle vit uniquement
la Gesta po » ? Une tortionnaire qui à sa guise, suivant ses goûts et ses penchants », affirme un journaliste – n’a cessé de
urinait et déféquait sur les prisonniers défrayer la chronique. Un après-midi de décembre 1937, un légionnaire du nom de
qui passaient entre ses mains ? On en Joseph Le Cam investit la péniche sur laquelle vit Violette. L’homme est persuadé que
ft même la maîtresse d’Oberg, le chef cette dernière a révélé à Robert de Trobriand, propriétaire de La Tortue, la péniche
de la Gestapo. Certains affrment l’avoir voisine de celle de Violette, la liaison qu’il entretient avec sa femme. Le légionnaire
vue fréquenter assidûment la rue des est armé, aviné, violent. Surprenant Violette et Mme de Trobriand en grande
Saussaies, et même l’entourage de « Jo conversation, il commence par gifler son amante puis se rue, couteau à la main,
la Terreur », mais les faits remonteraient sur Violette. Celle-ci s’empare de son pistolet FN de calibre 7,65, tire une fois en l’air
à juin 1944, alors que Violette est morte et deux fois dans la poitrine de Le Cam, qui décédera à son arrivée à l’hôpital.
en avril ! Des on-dit, des rumeurs, Écrouée à la prison de la Petite-Roquette pour homicide volontaire, Violette y restera
aucune preuve, rien de solide. Colla- quelques jours, avant sa mise en liberté provisoire. La presse se déchaîne.
boratrice : oui. Tortionnaire, dénoncia- « L’excentrique et mâle Violette Morris, meurtrière d’un légionnaire », titre
trice : non. Payée grassement par les L’Humanité. « La femme aux seins coupés abat un homme. Les mobiles du drame
Allemands ? Alors pourquoi croule-t-elle restent étranges », lui répond L’Œuvre. Quant à Détective, il relève que la première de
sous les dettes ? À côté des mains sales ses excentricités est de « ne pas vivre comme tout le monde dans un immeuble
de Paul Morand, antisémite notoire qui moderne, mais sur une maison flottante ! ». Deux mois plus tard, Violette bénéficie
n’a rien fait pour éviter la déportation d’un non-lieu. Silence de la presse, qui ne lui consacre même pas un entrefilet… G. C.

55 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT THÉÂTRE

L’affaire Tartuffe

« Contentez mon désir et


n’ayez point d’effroi », chante Tartuffe
(à g.) à Elmire, l’épouse d’Orgon (à dr.),
dont il est le directeur de conscience.
L’hypocrisie du faux dévot transparaît
au grand jour. Molière dénonce ici
la duplicité de l’Église.

56 - Historia n° 865 / Janvier 2019


De 1664 à 1669, il y a tout juste trois cent
cinquante ans, Le Tartufe de Molière était
interdit de représentation publique, et son
auteur, menacé d’excommunication.
Une remarquable œuvre de fction, prévue
en 2019 sur France 2, revient sur cette
incroyable afaire. Molière y apparaît en
combattant de la liberté pleine et entière.
E
n ce lundi 4 février 1669, Louis XIV
autorisait Molière à jouer publiquement
sa pièce Le Tartuffe, jusqu’alors inter-
dite de représentation. Un retournement
de situation spectaculaire, synonyme
de grande victoire pour l’artiste cour-
tisan, et de désaveu pour les religieux.
par Hugues Demeude Dès sa création, en 1664, cette comédie
satirique visant les dévots de façade
fut mise à l’index par les représentants
du clergé français. L’archevêque de Paris
Hardouin de Péréfxe parvint même à
contraindre le roi de proscrire l’œuvre,
jugée infâme.
Diabolisé, menacé du bûcher, Molière
a livré pendant cinq ans un combat sans
relâche contre ceux qui voulaient le
museler, et a usé de tous les stratagèmes
imaginables pour faire jouer sa pièce.
Jusqu’à cette autorisation du 4 février,
vécue par le comédien comme une
délivrance. Sans attendre que l’émotion
retombe, dès le lendemain, lui et sa
troupe partageaient leur victoire avec
le public en donnant une représentation
du Tartuffe dans leur théâtre du Palais-
Royal. Ce fut un triomphe, à la saveur
de consécration.
Ce sont ces cinq années de lutte achar-
née, entre 1664 et 1669, d’un Molière
aux prises avec cette « affaire Tartuffe »
que raconte le flm Brûlez Molière !,
réalisé par Jacques Malaterre – et qui
sera prochainement diffusé sur
France 2. Une fiction historique qui
revisite la vie de l’artiste Jean-Baptiste
Poquelin (1622-1673) telle que nous ne
l’avons encore jamais vue : celle d’un
combattant de la liberté face à la piété
GILLES SCARELLA

intégriste et d’un créateur libertin, bien


en cour, qui a su avancer masqué.

57 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT L’AFFAIRE TARTUFFE

Âmes galantes contre


dévots hypocrites
Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices, en ce 12 mai
1664, lorsque Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, joue pour la première fois
devant Louis XIV et sa cour, réunis au pavillon de chasse de Versailles, sa
nouvelle pièce intitulée Le Tartuffe ou l’Hypocrite. Molière a alors 42 ans et
vit à Paris depuis six ans, après avoir passé douze ans dans les cours princières
du sud de la France. Sa troupe de sept comédiens et cinq comédiennes
appartient à Monsieur, le frère du roi, et vit confortablement. Molière, qui a
hérité de son père la charge de valet tapissier du souverain, est un artiste
courtisan très apprécié par Louis XIV. L’accueil de son Tartuffe est du reste
très favorable. Le roi rit gaiement. Avec lui, les membres de la cour s’amusent
des mésaventures d’Orgon, un bourgeois abusé par un directeur de conscience
hypocrite – Tartuffe – qui, sous des apparences de grande piété, tente de
séduire la jeune épouse de celui-ci. C’est le roi lui-même qui a souffé à Molière
l’idée d’écrire une pièce sur ces dévots donneurs de leçons et hypocrites,

Mai 1664 :
toujours prêts, à l’instar des éléments les plus radicaux de l’Église catholique,
à vilipender le plaisir physique. Un plaisir de chair qu’apprécient beaucoup
le roi ainsi que celles et ceux qui l’entourent. À commencer par Molière le
libertin. Jacques Malaterre insiste avec gaillardise tout au long de son flm
sur cette dimension méconnue de l’artiste. « Mon lit est assez grand pour y
l’archevêque
accueillir tous les plaisirs du monde », fait-il dire à Molière. Ce caractère
libertin, affranchi, est bien dépeint, tout comme l’est sa vie amoureuse épa-
de Paris met
nouie dans le cadre du ménage à trois qu’il forme avec Madeleine Béjart, son
ancienne concubine, et la flle de celle-ci, Armande Béjart, devenue son épouse
la pression
et la mère de ses enfants. « Mon cœur ne peut résister à tout ce qui vient de
toi, Madeleine », s’amuse à dialoguer le réalisateur. X L’archevêque de Paris Hardouin de
Péréfxe se dresse contre cette comé-
die satirique dès la première représen-
tation du Tartuffe. Ancien précepteur
de Louis XIV, c’est le roi qui l’a nommé
deux ans plus tôt, en 1662, archevêque
de Paris. Ennemi juré des jansénistes
– ce courant religieux qui se développe
au XVIIe siècle sur la base d’un rigo-
risme moral, d’une défance face au
Saint-Siège et d’une opposition à
l’absolutisme royal –, Hardouin de
Péréfxe a toute la confance du jeune
souverain, âgé alors de 26 ans.
Aussi, lorsqu’il fait comprendre au roi
qu’il va attiser les critiques des jansé-
nistes à son égard si Le Tartuffe est
joué publiquement, Louis XIV décide
de temporiser en interdisant momen-
BONNE PIOCHE

tanément la pièce de représentations


publiques. C’est ce qu’explique avec
L’école des femmes Molière est un libertin. À la fois un libre penseur affranchi précision l’universitaire Georges Fores-
de l’autorité religieuse et un galant pratiquant la religion du plaisir. En compagnie tier, coscénariste du flm de Jacques
de ses amis Chapelle, Boileau et La Fontaine, il en est un fervent adepte. Malaterre et grand spécialiste de

58 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Trois questions à
Jacques Malaterre *
HISTORIA – Cette affaire Tartuffe est très
peu connue, alors que la pièce homonyme est
l’une des plus jouée du répertoire de Molière.
Avez-vous eu le sentiment de défricher une
période de l’Histoire ?
JACQUES MALATERRE – À chaque fois que
j’aborde un nouveau sujet de flm de fction his-
GILLES SCARELLA

torique, que ce soit sur la préhistoire [L’Odyssée


de l’espèce en 2002], Henri IV [L’Assassinat
GILLES SCARELLA

d’Henri IV en 2009] ou la libération de 1944, je fais un travail d’immersion


pour me rapprocher le plus possible de la vérité. Ce flm sur Molière re-
présente, entre l’idée initiale et sa réalisation fnale, deux ans et demi
Le Soleil et l’orage d’investissement. Durant ces mois, j’ai étudié avec passion cette période
Le 12 mai 1664, le dramaturge joue méconnue de la vie de cet auteur fabuleux. C’est fascinant de mesurer
pour la première fois Le Tartuffe combien, dans cette affaire autour du Tartuffe, l’Histoire va beaucoup
devant Louis XIV et l’archevêque
plus loin que la fction. Avec des enjeux dramatiques forts : que ce soit les
de Paris Hardouin de Péréfixe.
L’hostilité du clerc tranche avec
manœuvres du pouvoir religieux pour détourner la pensée du roi ou les
l’engouement du roi, qu’il finira tentatives pour censurer Molière – qui résiste comme un beau diable.
par convaincre d’interdire la pièce. Cette affaire est un thriller politique ! Et en découvrant ses faces cachées,
on en apprend beaucoup sur notre époque. J’ai trouvé que cela faisait
écho à la liberté malmenée aujourd’hui de rire de tout et de caricaturer.
Vous faites de Molière un farouche combattant de la liberté.
Molière, dans la récente biographie qu’il En quoi, selon vous, est-il si moderne ?
consacre au comédien et dramaturge : Il faut déjà comprendre dans quel contexte évoluaient les comédiens et
« Le roi Très Chrétien ne pouvait se faire comédiennes au XVIIe siècle. Les religieux les obligeaient d’abjurer leur
le héraut de la stricte orthodoxie catho- métier avant de mourir, sous peine de ne pas recevoir l’extrême-onction !
lique face aux jansénistes, tout en Celles et ceux qui s’y opposaient étaient enterrés de nuit, comme ce fut
permettant à la troupe de Monsieur, le le cas pour Molière en 1673. Les artistes ont dû lutter pour gagner leur
frère du roi, de jouer devant le public liberté. Ce qu’ils veulent, c’est juste avoir la parole libre. Et Molière, dans
parisien une pièce perçue par nombre ce contexte, fait fgure de pionnier. C’est le caricaturiste de l’époque qui
d’ecclésiastiques et par les dévots combat l’intégrisme et revendique le droit de rire de tout.
comme “absolument injurieuse à la Comment avez-vous abordé la question de la langue théâtrale
religion”. » Le Tartuffe est donc inter- de ce milieu du XVIIe siècle ?
dit pour des raisons de politique reli- Les grands spécialistes de Molière avec lesquels j’ai collaboré – Georges
gieuse. Jacques Malaterre, fait ainsi dire Forestier et Claude Bourqui – m’ont sensibilisé sur le fait qu’à l’époque
à Péréfxe, s’adressant à Louis XIV : « En on allait au théâtre pour entendre le texte. C’est pour cela que les comé-
interdisant cette pièce au nom de la diens jouaient face au public. La diffculté que j’ai recontrée, dans l’écri-
foi chrétienne, vous amadouerez nos ture des dialogues, a été de formuler une certaine manière de parler cor-
évêques les plus récalcitrants, et vous respondant à cette période qui puisse être compréhensible aujourd’hui
comblerez le pape qui ne sait comment par tout un chacun. D’une manière générale, j’ai apporté un grand soin
les calmer. » dans tous les détails liés à la vie quotidienne pour approcher la vérité
En apprenant la nouvelle de la bouche historique et celle des personnages.
du roi, Molière tombe des nues. Com-
mence alors son long combat contre * Scénariste et réalisateur de Brûlez Molière ! (Bonne Pioche productions).
l’obscurantisme religieux et pour la
liberté d’en rire. X

59 - Historia n° 865 / Janvier 2019


RÉCIT L’AFFAIRE TARTUFFE

UN THRILLER POLITIQUE OÙ POUVOIR,


RELIGION ET ART S’ENTREMÊLENT
Août 1664 :
attaque du curé
Pierre Roullé,
contre-attaque
de Molière et
soutien du roi
Les attaques redoublent à l’encontre de Molière.
BONNE PIOCHE

En août 1664, le curé Pierre Roullé, dans son


livre Le Roi glorieux au monde, dénonce Molière
Oreille royale Grâce à la charge de tapissier du roi héritée de son père, comme « un démon vêtu de chair » qui mérite le
Molière défend ses intérêts auprès du souverain, dont il a la confiance. feu, lui qui a cherché « à ruiner la religion catho-
lique, en blâmant et jouant sa plus religieuse et

Août 1664 : coup de sainte pratique, qui est la conduite et direction


des âmes et des familles par de sages guides et

bluff de Molière
conducteurs pieux ». Le coup est rude, et la
menace réelle. Deux ans plus tôt, le poète Claude

avec le légat du pape


Le Petit a été brûlé en place de Grève, à l’âge de
23 ans, pour ses écrits de libre penseur critiques
à l’égard des mœurs de la famille royale.
Molière remue ciel et terre pour obtenir gain de cause. Apprenant Le flm restitue ce moment d’inquiétude qui naît
que le cardinal Flavio Chigi – légat et neveu du pape Alexandre VII – à la lecture de cette attaque frontale des adver-
est de passage à Paris, en août 1664, il veut à tout prix le rencontrer. saires de Molière. Il montre le patron de troupe
Son objectif est de lui lire la pièce pour montrer qu’il ne se moque entouré de ses amis Boileau, Chapelle et La Fon-
pas de la piété religieuse, mais des faux dévots. Et qu’en conséquence taine, ainsi que des membres de sa troupe, à
le saint-père peut autoriser sa représentation. Légèrement souffrant, commencer par Madeleine et Armande Béjart.
celui-ci n’est pas en mesure de recevoir Molière. Contre toute attente, Face à la menace, Molière lance une contre-
plutôt que de dire la vérité à Louis XIV en lui signalant qu’il n’a pas offensive, se présentant comme la victime d’un
pu rencontrer le légat, le comédien courtisan laisse entendre au roi, complot de fanatiques. Il rédige un texte, appelé
le lendemain de l’entrevue ratée avec le légat du pape, que celui-ci « placet », contre les calomnies du curé Pierre
est dans de bonnes dispositions envers son Tartuffe. Roullé. Le roi autorise la publication de ce pla-
Ce premier mensonge au roi montre jusqu’où est capable d’aller cet et « laisse donc dire publiquement, analyse
l’artiste pour défendre sa liberté d’expression. L’interdiction n’en l’historien Georges Forestier, qu’il apprécie
demeure pas moins maintenue, même si Molière obtient que sa Le Tartuffe et ne l’avait interdit que dans un souci
pièce soit jouée, en privé, dans les salons des princes du royaume. d’apaisement ».
« En ces temps troublés, seuls les esprits éclairés sauront rire de En dépit de ce soutien, Molière comprend que
votre pièce sans douter de leur foi », lance alors l’acteur Jules Pelis- la bataille sera longue et s’emploie à modifer
sier (Louis XIV) à Dimitri Storoge (Molière). Cette première avan- son œuvre. Il se remet à l’ouvrage, ajoutant deux
cée donne la possibilité à Molière de rallier à sa cause les courtisans actes aux trois de la version initiale, pour prou-
les plus infuents à la cour. Il ne manquera pas de s’y employer. X ver au roi sa bonne volonté. X

60 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Boutefeu Molière est un « démon

BONNE PIOCHE
vêtu de chair », clame le curé Pierre
Roullé. De là à finir sur le bûcher ?

Août 1667 : décret

GILLES SCARELLA
d’excommunication Planches de salut Le 5 février 1669, Le Tartuffe triomphe
au théâtre du Palais-Royal, après cinq ans de lutte. Cette pièce
de Péréfixe va devenir l’œuvre phare du répertoire de Molière.

Un grand événement survient en juin 1665 pour le comédien,


qui lui fournit une meilleure assise : le roi informe Molière
Février 1669 :
qu’il achète sa troupe en lui donnant 6 000 livres de pension
(l’équivalent aujourd’hui de près de 66 000 euros). Elle peut le retour sur scène
désormais se nommer « La troupe du Roi, au Palais-Royal ».
Un grand succès personnel pour celui qui était arrivé à Paris du Tartuffe
sept ans auparavant sous la protection de Monsieur, le frère
de Louis XIV. En attendant que son Tartuffe soit autorisé, Molière accuse le coup face aux conséquences néfastes
Molière créé des pièces pour présenter des nouveautés à chaque engendrées par le décret d’excommunication de Péré-
saison théâtrale : Le Festin de Pierre, Le Misanthrope, Le fxe. Mais il ne renonce pas. Il sait que Louis XIV est
Médecin malgré lui, Georges Dandin, Amphitryon, L’Avare obligé de temporiser, mais qu’il lui accorde toujours
connaissent de grands succès. ses faveurs. Néanmoins, le sort de sa pièce semble
Molière renforce encore son prestige auprès des gens de la plus que jamais incertain.
cour. Il est par exemple porté en haute estime par la belle-sœur C’est grâce à la paix de l’Église – conclue au début de
du roi. En fn stratège, l’artiste va faire en sorte qu’elle inter- 1669 entre les représentants du pape, ceux du roi et
cède en sa faveur auprès de Louis XIV. Il lui fait lecture de la les évêques jansénistes – que Louis XIV se sent libre
nouvelle version de la pièce (presque achevée en 1667). Le de lever l’interdiction de représentation pesant sur
flm de Jacques Malaterre évoque cet épisode, avec des cos- Le Tartuffe. Dans le flm, Jacques Malaterre met en
tumes et dans un décor qui sonnent juste là encore : « Quelle scène le moment où le Roi-Soleil en informe le comé-
brillante astuce d’avoir su déguiser votre Tartuffe en un dan- dien, de façon complice : « Le pape Clément IX a rati-
gereux aventurier coureur de dot qui se fait passer pour un fé nos accords. Donc, le pouvoir de votre roi sur l’Église
dévot ! » « Et quel trait d’esprit que d’avoir su rendre hommage de France est désormais incontestable. […] Vous
à l’autorité de notre souverain en faisant intervenir l’un de pouvez rejouer votre Tartuffe en public. » Nous sommes
ses offciers ici à la fn de la pièce ! » le 4 février. Le lendemain, la troupe du Palais-Royal
Mais le roi, engagé à partir de mai 1667 dans une guerre contre en donnera une représentation
l’Espagne dans les Flandres, a d’autres urgences à gérer que triomphale. La première d’une
d’autoriser la représentation de la pièce. L’archevêque de Paris longue série. X
profte de ce moment de fottement pour promulguer le 11 août
1667 un « mandement » contre « la pièce très dangereuse », Poquelin en toutes lettres
Georges Forestier, conseiller historique du film de
qui interdit sous peine d’excommunication, non seulement Jacques Malaterre, a publié cette année une bio-
de la représenter, mais aussi de la lire et de l’entendre ! Par graphie de Molière très remarquée (lire la critique
parue dans Historia no 864, p. 82), qui synthétise
ce décret, « Hardouin de Péréfxe avait clairement voulu lier un siècle et demi de recherches universitaires.
les mains du roi », analyse Georges Forestier. X Molière, de Georges Forestier (Gallimard, 544 p.).

61 - Historia n° 865 / Janvier 2019


L’album de l’Histoire avec

DR
ANNA COLEMAN LADD :
SCULPTRICE DE VISAGES
Pendant la Première Guerre mondiale, une artiste
américaine installée à Paris s’est employée
à rendre leur dignité et un visage aux « gueules cassées »,
ces soldats défgurés pendant les combats.

U
ne héroïne. C’est ainsi s’annonçait bien sombre. Condamnées Une femme
que l’ont perçue les à vivre la nuit pour cacher leur appa-
soldats français de la rence effrayante, refusées dans les
providentielle
Après avoir terminé ses études auprès
Grande Guerre déf- restaurants, les théâtres et les bistrots,
du sculpteur Bela Pratt, Anna Coleman
gurés au champ de les « gueules cassées » étaient autant réalise des fontaines décoratives
bataille. Rien ne pré- rejetées par leur famille que par la en puisant dans le répertoire
destinait pourtant l’Américaine Anna société. Anna, inspirée par les masques mythologique. Tout change quand,
Coleman Ladd à mettre son talent fabriqués en Angleterre par Francis en 1917, elle rejoint son mari à Paris,
AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)

d’artiste au service des blessés de Derwent Wood pour les soldats britan- médecin américain venu apporter son
soutien à la France. À 39 ans, elle
guerre. Née en 1878 à Philadelphie, la niques, ouvre un atelier fnancé par la
y ouvre un studio pour confectionner
jeune femme a étudié la sculpture à Croix-Rouge américaine et se lance
des masques destinés aux soldats
Rome et à Paris. En 1917, elle rejoint dans la confection de prothèses qui mutilés. Un endroit décoré
dans la capitale française son mari, le recouvrent les cicatrices ou les béances des drapeaux américain et français,
docteur Maynard Laid, et, comme lui, du visage des survivants. Elle en fabri- qui se veut chaleureux et fleuri.
décide de venir en aide aux mutilés. quera près de 200 jusqu’à la fermeture
Pour ces hommes dont une partie du de sa petite entreprise en 1920. Anna
visage a été arrachée par les balles et Coleman Ladd s’est éteinte le 3 juin
les éclats d’obus, le retour au foyer 1939, en Californie.

62 - Historia n° 865 / Janvier 2019


63 - Historia n° 865 / Janvier 2019
L’album de l’Histoire
AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)

L’atelier des miracles


Pour confectionner ses masques, Anna Coleman Ladd
prend le temps d’étudier les expressions faciales
de chaque soldat en s’aidant des photos d’avant-guerre
que chacun lui fournit. Elle réalise ensuite un moulage
en plâtre (ci-dessus), sculpte sur des prothèses les parties
manquantes du visage, avant de les peindre en respectant
la couleur du teint du blessé. Elle maintient enfin le
masque en place à l’aide de fil ou de lunettes accrochées
au nez des survivants.

64 - Historia n° 865 / Janvier 2019


AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)

65 - Historia n° 865 / Janvier 2019


L’album de l’Histoire

66 - Historia n° 865 / Janvier 2019


AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)
AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)
Le retour à la vie
Ainsi équipés, ses clients ont pu
reprendre une vie presque normale.
Certains ont retrouvé du travail,
d’autres sont rentrés chez eux
et se sont mariés. Beaucoup lui ont
exprimé leur gratitude dans des
AMERICAN NATIONAL RED CROSS PHOTOGRAPH COLLECTION (LIBRARY OF CONGRESS)

lettres touchantes. « Grâce à vous,


je revis. » « La femme que j’aime
ne se détourne plus de moi. »
En 1920, faute de financement, elle
est contrainte de fermer son studio
parisien et rentre aux États-Unis.
La France la fait chevalier de la Légion
d’honneur en 1932.

67 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Ex os
68. Expos
74. Écrans
78. Livres
88. Voyage
PAR JOËLLE CHEVÉ
94. Gastronomie

MADE IN BRITAIN.
Bas-relief dit
« des Prétoriens »,
provenant de l’arc de
Claude, édifié à Rome
vers 51-52 apr. J.-C.
pour commémorer
ses victoires acquises
en Bretagne.
• Musée du Louvre.

RMN-GRAND PALAIS(MUSÉE DU LOUVRE)/HERVÉ LEwANDOwSkI


LYON FAIT UN TRIOMPHE AU PLUS
IMPÉRIAL DE SES FILS
 Loin de la légende noire, l’empereur Claude a su diriger l’Empire
et choyer sa ville natale – qui le lui rend bien deux mille ans plus tard…

D
ans les tableaux, contraste avec les portraits par une série de décès natu-
romans, films, offciels de l’Imperator, divi- rels, mais aussi par de nom-
séries télévisées nisé sous les traits d’un ath- breux meurtres, tous inouïs
ou BD, Claude lète et célébré comme le de cruauté. Claude continue
est toujours cet empereur conquérant de la Bretagne cette tragique logique d’éli-
grotesque, proclamé succes- et, bien sûr, l’empereur pré- mination familiale, mais,
seur de Caligula, alors qu’il féré des habitants de Lyon, entre Caligula et Néron, il
se dissimule derrière une où il naît en 10 av. J.-C. fait pâle fgure.
tenture, terrorisé par l’assas- Claude, un empereur La ville de Lyon lui rend, Des documents exposés
sinat de celui-ci. Et, pour au destin singulier deux mille ans plus tard, un (sculptures, inscriptions,
fnir, trompé jusqu’au ridicule MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE LYON hommage qui réévalue sa monnaies…) émerge, au-delà
par Messaline – qu’il fera jusqu’au 4 mars place dans l’effarante dynas- de la caricature, un prince
assassiner – et empoisonné tie des Julio-Claudiens (27 av. certes fragile et tenu à l’écart
par sa dernière épouse, J.-C.-68). Celle-ci est presque de la vie publique par son
Agrippine la Jeune. Quel décimée à la mort d’Auguste grand-oncle Auguste, mais

68 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Histoire vivante
PAR ÉRIC TEYSSIER

très cultivé, épris de littéra- annexion de nouvelles pro-


ture grecque, d’histoire, et vinces (Maurétanie, Thrace),
passionné d’écriture. attribution de la citoyenneté
romaine à de nombreux
Du Rhône au Tibre
provinciaux, grands travaux
Un homme prudent égale- à Rome, renouvellement du
ment – d’où sa survie – et sénat, centralisation de
qui, en raison de ses liens l’administration.
étroits avec la famille impé- La face positive du règne,

DR

DR
riale, a trouvé quelques sou- incontestable, est inscrite
tiens sénatoriaux quand dans les bas-reliefs de l’arc LE PROF ET LE GOUM
l’heure tardive de son règne de Claude, édifé vers 51-52
a sonné, en 37. C’est alors à Rome, ou dans cette statue vec son 1,96 mètre pour 120 kilos,
qu’en dépit de sa légende
noire, tissée entre autres
personnalités par Sénèque,
dite de Claude dans sa
nudité héroïque. Et, au cœur
de cet hommage, Lugdu-
A Philippe Donati ne passe pas inaperçu.
À 41 ans, ce professeur d’histoire-géo
enseigne dans le secondaire à Marseille. Amateur
précepteur de Néron, il se num : pour elle, en 48, Claude de fgurines depuis l’enfance, il a contracté
révèle un homme d’État réclamera au sénat l’accueil le virus de la reconstitution en 1994, à l’occasion
ambitieux : conquête de la des élites lyonnaises en son des célébrations du 50e anniversaire du
Bretagne, ce qui lui vaut le sein, par un discours saisi débarquement en Provence. Très vite, il se prend
surnom de « Britannicus » dans le bronze et conservé de passion pour les troupes françaises et intègre
(ainsi qu’à son fls – assas- sous le nom de « Table clau- un groupe de goumiers marocains. Vêtues de
siné plus tard par Néron), dienne ». u djellabas, coiffées de casques anglais et dotées
d’équipements français et américains (illustr.),
ces troupes ont participé à la Libération. Par la
Les fragrances du monde d’hier suite, Philippe diversife les époques. Parmi
ses uniformes, celui d’un ingénieur-géographe
<<< Méconnu du grand public, de la Grande Armée fait toujours impression.
Antonio de La Gandara (1861-1917) L’infanterie coloniale du Kaiser ou les lansque-
a connu la gloire de son vivant grâce nets de 1515 sont les autres thèmes qu’il aborde
à ses relations mondaines. Grâce aussi, et avec la même passion.
surtout, à un talent exceptionnel nourri Ce voyage à travers le temps et les thèmes illustre
des maîtres espagnols, Vélasquez et Goya, deux tendances actuelles de la reconstitution :
et britanniques, Reynolds et Gainsborough. beaucoup d’amateurs d’histoire vivante ne se
Le peintre d’un monde englouti, dandys et contentent plus d’une seule époque et aiment explo-
aristocrates, intellectuels et mystérieuses rer des périodes peu connues. Même lorsqu’il
féminités… L’art du portrait triomphe endosse l’habit du professeur, Philippe parle encore
dans cette rétrospective inédite de plus de 200 œuvres : Robert de reconstitution à ses élèves. Il en profte pour
de Montesquiou, Henry Greffulhe, Edmond de Polignac, Boni leur montrer des équipements, faisant parfois ses
de Castellane ou Anna de Noailles et Maurice Barrès… Et ceux cours en tenue. Le prof est si convaincant que des
d’Anne-Catherine, sa deuxième épouse, d’une touche vibrant élèves se joignent à son association Soldats
de sensibilité. Des paysages aussi, des pastels surtout, célébrant d’antan *. Pour lui, reconstituer permet de s’adres-
sur le mode nostalgique et poétique le parc de Versailles, ser au plus grand nombre en rendant l’Histoire
sa ville d’adoption, et ceux du Luxembourg et des Tuileries, accessible et ludique. Une activité stimulante, où
où de grands arbres chuchotent le souvenir des fêtes galantes il faut sans cesse chercher et apprendre. u
de Watteau et des grâces déjà fanées de la Belle Époque. u
n Antonio de La Gandara, gentilhomme peintre de la Belle Époque, * https://soldatsdantan.weebly.com/
musée Lambinet, Versailles, jusqu’au 24 février. Rens. : 01 30 97 28 75 et www.versailles.fr

69 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Expos

DES PRÊTRES PIQUÉS PAR LE DÉMON DU POLITIQUE


<<< Le musée de Grenoble décortique le rôle de Thèbes – la capitale religieuse
de l’Égypte, souvent rebelle au pouvoir de Pharaon – lors d’une période troublée.

e Louvre conserve une des par les prêtres, qui concurrencent le

L plus vastes collections


d’antiquités égyptiennes au
monde et le musée de Gre-
noble, l’une des plus riches de France.
Les deux institutions se sont alliées
pouvoir royal. Chargés d’assurer le culte
du dieu Amon (le dieu pharaon), ils
assurent aussi des fonctions adminis-
tratives et militaires, ce qui leur donne
un statut de vice-rois. Certains, tel
pour exposer dans la cité iséroise une Pinedjem Ier, dont l’exposition présente
période méconnue de l’Égypte ancienne, le magnifque collier à pectoral, vont
dite « troisième période intermédiaire » jusqu’à se faire couronner pharaon.
(XIe s.-VIIe s.). En 1069 av. J.-C., la chute La présence d’un puissant clergé fémi-
MUSÉE DU LOUVRE, DIST. RMN-GRAND PALAIS/HERVÉ LEWANDOWSKI

des Ramsès ouvre la porte à quatre nin rend compte des relations qui per-
siècles de fragilité du pouvoir et à la durent avec les dynasties royales.
partition du pays. Thèbes choisit systématiquement des
Dans ce contexte troublé, Thèbes flles de roi pour en faire de « divines
(l’actuelle Louxor) demeure une ville adoratrices d’Amon », comme le
puissante, ce dont témoignent de nom- révèlent de nombreuses statues frap-
breux objets mis au jour lors de fouilles. pées du nom de celles qui étaient consi-
La capitale religieuse, à laquelle est dérées comme les équivalents terrestres
consacrée l’exposition, est prise en main de l’épouse du dieu. MARGOT BOUTGES
Q Servir les dieux d’Égypte ; divines adoratrices,
CULTE. Stèle d’Irethorrou, portier du temple chanteuses et prêtres d’Amon à Thèbes,
du dieu Amon, en adoration devant des dieux musée de Grenoble, jusqu’au 27 janvier.
et génies funéraires (700-655 av. J.-C.).
Rens : 04 76 63 44 44 et www.museedegrenoble.fr

LA CURIOSITÉ EST
PHOTO : NICOLAS GOUHIER / RTL

UN VILAIN DÉFAUT
LUNDI-VENDREDI 14H-15H
ANAIS BOUTON & THOMAS HUGUES

Jeudi 3 janvier
“ LÉONARD DE VINCI ” EN PARTENARIAT AVEC

Avec Pascal Brioist, historien.


70 - Historia n° 865 / Janvier 2019
Orléans choisit Fontainebleau
<<< Louis-Philippe Ier a élu Fontainebleau pour y mener un
programme architectural et décoratif prestigieux. Tous les styles
s’y mêlent sans nuire au confort « moderne » d’une maison royale
occupée depuis huit cents ans et dans laquelle est célébré,
en 1837, le mariage du duc d’Orléans, héritier du trône.
Un cabinet peint commémore cet événement, tandis que plus de
200 œuvres témoignent d’une vie de cour aux fastes éblouissants,
et d’une vie familiale toute de sentiments, entre deux exils…
Q Louis-Philippe à Fontainebleau. Le roi et l’Histoire,
Musée national du château de Fontainebleau, jusqu’au 4 février. Rens. : 01 60 71 50 70
et www.chateaudefontainebleau.fr

Nomades assignés à résidence

Ici
commence
notre histoire
COLL. JACQUES SIGOT

AUX FERS. Tsiganes du camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) en 1944.

<<< Pour la première fois, une exposition retrace la


politique de la France menée à l’encontre des « nomades »
entre 1940 et 1946. Sa responsabilité dans l’internement
de plus de 6 000 d’entre eux (d’octobre 1940 à mai 1944),
a été reconnue par le président Hollande en 2015. Mais la
discrimination de populations considérées comme
asociales et potentiellement criminelles était déjà mise
en œuvre à la fn du XIXe siècle : recensement général en
1895, fchages par des carnets anthropométriques,
internement pendant la Première Guerre mondiale des
Manouches et Yéniches, considérés comme des ennemis
intérieurs… Le 6 avril 1940, un décret-loi les assigne à
résidence, avant que les Allemands n’exigent leur
internement. Camps d’Arc-et-Senans, de Saint-Maurice-
aux-Riches-Hommes, forteresse de fort Barraux, puis
camps de Vichy et de Poitiers. Les documents exposés,
archives, photographies, flms, témoignent du drame
vécu par des familles comportant plus d’un tiersd’enfants
de moins de 13 ans. Jusqu’au trop fameux convoi Z
de janvier 1944, à destination d’Auschwitz-Birkenau…
Q L’internement des nomades, une histoire française (1940-1946),
Mémorial de la Shoah, Paris, jusqu’au 17 mars. Rens. : 01 42 77 44 72
et www.memorialdelashoah.org

71 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Expos

LA VIEILLE ANGLETERRE
AUX COULEURS D’UNE ITALIE RÊVÉE
Célébré dans une exposition monumentale, Edward Burne-Jones, sublimant le
merveilleux biblique et médiéval, donne ses lettres de noblesse au préraphaélisme.
PAR ÉLISABETH COUTURIER

a Tate Britain tenants actuels du Brexit, Aussi, à l’aune de l’actualité,

L consacre une
rétrospective au
peintre britan-
nique Edward Burne-Jones
(1833-1898). Avec ses repré-
inquiets à l’idée de se fondre
dans l’Europe. Car, à l’inverse
des idéaux industriels victo-
riens, et au grand dam de
critiques qui jugeaient
peut-on regarder cette expo-
sition comme l’instantané
d’un esprit prenant à contre-
pied la marche du temps.
Diffcile cependant de ne pas
sentations de femmes lan- « vaines ces errances dans se laisser happer par ses
guissantes inspirées des les dédales du mysticisme », tableaux fguratifs affchant
récits bibliques, antiques et les artistes anglais « fn de une touche lisse, des cou-
médiévaux, celui qui fut l’un siècle » prônent les vertus de leurs suaves, des thèmes
des chefs de fle des mouve- l’artisanat et la permanence Edward Burne-JONES référencés et savants, et une
ments symboliste et préra- d’une beauté inspirée des TATE BRITAIN théâtralité appuyée.
phaélite propose une œuvre maîtres de la Renaissance jusqu’au 24 février 2019 Citons les panneaux monu-
nostalgique célébrant un italienne. Ils tournent le dos mentaux, tels L’Amour parmi
passé fantasmé. aux recherches chromatiques les ruines (1870-73) et La
Et l’on se prend à faire un de Turner (1775-1851) et aux d’un monde nouveau en Roue de la Fortune (1883),
parallèle entre Burne-Jones impressionnistes français, plantant leurs chevalets dans révélant une fascination pour
et ses amis (qui dénoncent qui, à la même époque, les guinguettes, près des les mythes et légendes – d’où
la production des objets en inventent un langage plas- gares et au cœur de villes en le peintre saisit la sensualité
série et l’exode rural) et les tique captant le frémissement mutation. trouble et le sentiment d’in-
quiétude. Impression similaire
d’être transporté loin des
contingences matérielles,
LA GÉNIALE PALETTE avec les deux cycles narratifs

D’UN CHERCHEUR DE SENS les plus fameux de l’artiste,


l’un consacré aux exploits de
Autodidacte, Burne-Jones terminera sa carrière comme l’un des Persée, l’autre au conte de
NATIONAL PORTRAIT GALLERY LONDON

premiers peintres britanniques à être anoblis. À 20 ans, étudiant fées La Belle au bois dor-
à Oxford, il rencontre William Morris, avec qui il partage la même mant. Et ne boudons pas
fascination pour les illustrations de Dante Gabriel Rossetti, notre plaisir face aux nom-
inspirées par les enluminures médiévales. En 1855, les deux amis breux portraits, certes plus
entreprennent un voyage en France, au cours duquel Burne-Jones réalistes, mais qui ont large-
admire la cathédrale de Beauvais. Rossetti, dont il fait la connaissance un an plus tard, l’encourage ment contribué à la renom-
à peindre. Ensemble, avec Morris, ils fondent le deuxième groupe préraphaélite. Deux voyages en mée de l’artiste. X
Italie déclenchent son admiration pour les primitifs. Il se révèle par ses peintures à l’huile dès 1877 Le programme « 2 pour 1 » d’Eurostar
et, un an plus tard, représente la Grande-Bretagne lors de l’Exposition universelle de Paris. permet, sur présentation d’un billet Euros-
tar de moins de cinq jours, d’obtenir deux
Dans les années 1880, il signe ses plus grands chefs-d’œuvre. En 1885, il rejoint les membres de
entrées pour le prix d’une pour l’exposition
l’Académie royale, avant de recevoir un titre de baronnet en 1894, quatre ans avant sa mort. É. C. consacrée à Anni Albers à la Tate Modern
et à celle de Burne-Jones à la

72 - Historia n° 865 / Janvier 2019


1

2 4

TYNE & WEAR ARCHIVES & MUSEUMS/BRIDGEMANIMAGES.COM

LAUS VENERIS (1873-1878), huile sur toile, 119,4 x 180,3 cm, The Laing Art Gallery, Newcastle (Angleterre).
Puisant son La scène. Un groupe de jeunes flles Les tapisseries. Elles occupent
1 donne un concert à la gloire de Vénus, qui
3 presque tout l’arrière-plan du tableau
inspiration dans une
les écoute dans une pose lascive. Leur musique et sont une référence au décor des
légende médiévale, attire un groupe de chevaliers, visible dans la appartements privés des châteaux du Moyen
Tannhäuser fenêtre, en haut à gauche. La scène est inspirée Âge. Celle de gauche représente la naissance
– un chevalier qui d’une légende allemande racontant le séjour de Vénus ; celle de droite, son triomphe :
découvrit du chevalier Tannhäuser au royaume de Vénus, un char tiré par des colombes y accueille
où des sons mélodieux l’ont attiré. Thème repris la déesse et son fls, Cupidon, qui se prépare à
la « montagne de par Wagner pour l’un de ses plus célèbres opéras, décocher une fèche. La déesse de l’Amour est
Vénus » –, et qui a inspiré un poème à William Morris. donc présente trois fois dans le tableau.
le Britannique
se surpasse et livre Coiffures, robes Les couleurs. Les tons chauds
2 et mobilier. Médiéviste érudit, au 4 et dorés – vénitiens, dirait-on – confèrent
ici le meilleur contact régulier des manuscrits enluminés, Burne- une grande sensualité à la scène, notamment
de son style. Jones était capable de reconstituer fdèlement le rouge orangé de la robe de Vénus, qui
les architectures, les costumes, le mobilier tranche avec le fond bleu-vert. Coloriste
(jusqu’aux objets les plus humbles) du quotidien hors pair, Burne-Jones applique ici chaque ton
médiéval. Il avait ainsi réuni tout un répertoire comme s’il s’agissait des notes de musique sur
d’éléments glanés dans les manuscrits du XVe s. une portée.

73 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Écrans
EDMOND : COMMENT ROSTAND A TIRÉ
À CYRANO LES VERS DU NEZ
 Le réalisateur Alexis Michalik relate la naissance au forceps
de Cyrano, aujourd’hui l’un des feurons du répertoire français.
GAUMONT/ROSEMONDE FILMS

PANACHE. Thomas Solivérès (au pupitre) campe un Edmond Rostand découragé par les répétitions de son Cyrano, incarné par Olivier Gourmet (à dr.).

L
auréat de cinq la maison, devant des piles Les répétitions ont été catas-
molières pour de feuilles blanches, il sèche. trophiques, mais c’est un
Edmond , Alexis Puis, presque par miracle, triomphe ! Les spectateurs,
Michalik réussit le l’inspiration surgit, sous les debout, ne veulent plus quit-
pari de transformer sa pièce traits d’une muse, avec un ter la salle et scandent le
en un flm graphique, drôle lyrisme délicieux et un nom de Rostand pendant
et pédagogique. Dès la pre- panache inattendu. Alexis vingt minutes. On compte
mière image, le spectateur Michalik flme ce processus pas moins de 40 rappels !
est projeté dans la Belle de création, avec une fantai- Michalik (qui incarne aussi
Époque. Il découvre la Edmond sie qui rappelle Le Fabuleux le personnage de Georges
genèse rocambolesque de COMÉDIE DRAMATIQUE Destin d’Amélie Poulain. Feydeau, avec une gourman-
Cyrano de Bergerac. Le toni- D’ALEXIS MICHALIK Les alexandrins s’empilent, dise communicative) signe
truant Constant Coquelin 105 min, sortie le 9 janvier 2019 mais le poète doute encore. un long métrage enlevé, aux
(Olivier Gourmet), vedette Le soir de la première, au couleurs tendrement suran-
de la scène à la fin du Théâtre de la Porte-Saint- nées, sans temps mort, un
XIXe siècle, commande au Personne ne mise sur son Martin, en 1897, Rostand flm « qui swingue », comme
jeune poète Edmond Rostand talent, lui le premier. Il n’a s’excuse auprès de Coquelin il le dit. Tout public, comme
(épatant Thomas Solivérès) pas 30 ans, déjà deux enfants de l’avoir « entraîné dans une la pièce de théâtre du même
une comédie héroïque en et un célèbre concurrent, pareille aventure ». La cin- nom, Edmond est un film
vers. Problème : Edmond Georges Feydeau, qui se quantaine bien ronde, celui- généreux, vitaminé et qui fait
n’écrit que des tragédies et moque de lui. Attablé des ci n’incarne pas la jeunesse du bien !
cumule les échecs. nuits entières, au café ou à ardente de Cyrano… YETTY HAGENDORF

74 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Jeux de rôle
PAR VIRGINIE GIROD

Cinq questions à
ALEXIS MICHALIK
H. – Comment vous êtes-vous documenté

JÉRÔME VERCIER
sur Edmond Rostand ?
A. M. – J’ai acheté des tas de livres et com-
pulsé les biographies de Jacques Lorcey et
de Rosemonde Gérard, l’épouse de Rostand. LE CHARME DISCRET
J’ai orienté mes recherches pour com-
prendre à quoi ressemblait le Paris de la
DES CLANS ÉCOSSAIS
NICOLAS VELTER

Belle Époque, combien coûtait une place de e temps d’un week-end, une centaine
théâtre, comment les pièces étaient fnan-
cées et de quels moyens techniques on disposait.
Justement, comment se porte le théâtre à la fin du XIXe siècle ?
Avant Napoléon, Paris ne comptait que quelques rares théâtres.
Pour le reste, la scène appartenait aux forains, qui se produisaient
L de joueurs investissent le château de
Carsix, en Normandie, et expérimentent
la vie aristocratique écossaise dans
Highlands 1879, un jeu de rôle grandeur nature
(GN). L’ambiance soignée et les costumes sublimes
dans les rues, sur les ponts… À partir de 1800, le nombre de salles favorisent une immersion complète dans un monde
se multiplie dans la capitale : Théâtre des Menus-Plaisirs (futur où appartenir à un clan n’est pas un vain mot.
GAUMONT/ROSEMONDE FILMS

Théâtre Antoine), Théâtre de la Renaissance, Théâtre des Bouffes Même les couleurs des tartans ne sont pas laissées
du Nord. Le XIXe siècle est l’âge d’or du théâtre. L’invention des au hasard. Les hommes portent le kilt avec élégance
projecteurs permet de ne plus saucissonner les actes en attendant et les femmes arborent une écharpe à carreaux
les chandelles. C’est le divertissement par excellence. Shake- sur leurs robes à tournure. Chacun a son rôle,
speare, Labiche, Feydeau font salle comble. Cyrano est une mais aussi son rang à tenir !
superproduction : il y a 100 personnes sur scène ! Avant de commencer le jeu, les joueurs doivent
Votre long métrage idéalise la Ville Lumière. Paris était-il maîtriser les règles de la bienséance inhérentes
si merveilleux à l’époque ? à cette époque où les mœurs étaient aussi rigides
Au XIXe siècle, c’est le centre du monde ! Et la ville rayonne au- que les baleines des corsets de ces dames. Savoir
delà de ses frontières. À partir de 1850, les travaux d’Haussmann se tenir à table devant le porridge du petit déjeu-
la transforment en une ville moderne, proche de son image ac- ner ou saisir son verre avec délicatesse lors d’une
tuelle. Les arts y tiennent une place essentielle. On construit la tour dégustation de whisky est un préalable, de même
Eiffel, le palais de l’Industrie. Paris, c’est la ville où tout se passe. que posséder les rudiments de la valse est une
Cyrano serait pour vous le héros français ? nécessité pour remplir son carnet de bal le soir
Les personnages généreux et bienveillants qu’affectionnent les venu. Leurs connaissances en histoire rafraîchies,
Américains n’ont pas les faveurs du public français, qui leur pré- les joueurs improvisent dans la trame scénaristique
fère les artistes maudits. Edmond est tout cela : brillant, lettré, élaborée par les trois auteurs du GN. Ils assistent
plein d’esprit et de panache, galant et fort à l’épée. Mais il est à l’anniversaire du patriarche des Sutherland et
pauvre, malheureux en amour, fer et malchanceux. C’est un hé- à la noce précipitée de sa nièce Alicia. Pour les
ros à la française, fragile et romantique. convives, cette réception où il convient de ne
Vous êtes l’auteur d’œuvres faisant référence au passé. jamais montrer ses émotions, politesse oblige,
Auriez-vous un goût prononcé pour l’Histoire? devient un jeu politique complexe. Entre une tasse
Absolument ! C’est un terreau inépuisable de scénarios qui permet de thé et une partie de rugby, le destin des clans
de prendre ses distances avec l’actualité. Nous vivons dans un et les relations de l’Écosse avec l’Angleterre sont
monde noyé par le besoin d’immédiateté, de nouveautés, d’infor- au cœur des intrigues. Une leçon d’histoire unique.
mations inédites, alors qu’en étudiant le passé on se rend compte Le GN est une activité associative à but non lucratif. Pour s’informer sur l’asso-
que les choses se répètent, qu’elles ont déjà été vécues. ciation hébergeant Highlands 1879 : https://lesamisdemissrachel.org/#home
PROPOS RECUEILLIS PAR Y. H.

75 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Écrans

CINÉMA DOCUMENTAIRE
Vidocq, survivant vitaminé Quatre fables historiques au vitriol
 L’Histoire est régulièrement soumise à réécriture
pour servir des desseins souvent politiques. Aux
historiens, ensuite, de restaurer un récit conforme à la
réalité. Au menu de cette série, retour sur quatre mythes
coriaces bâtis autour de fgures ou d’événements du

MANDARIN PRODUCTION/GAUMONT/FRANCE 2 CINEMA/FRANCE 3 CINEMA


XXe siècle, en Occident comme en Orient. Le premier
épisode déconstruit ainsi l’image d’un Hitler stratège
d’exception, pour mettre en avant son hubris et son
incompétence militaire fatale au Reich. Puis c’est au tour
du plan Marshall de subir un petit toilettage, la légende
de la générosité américaine ne faisant pas le poids
face aux intérêts politiques et économiques. La soirée
sur l’Orient est aussi riche d’enseignements méconnus.
Ainsi, le volet sur Hiroshima revient sur la légende
de l’arme miracle arrêtant une guerre interminable,
occultant fort opportunément le coup de pression
 Dix ans après le dyptique consacré à Jacques Mesrine soviétique sur les Japonais et arrangeant tant les
et récompensé par deux César, Jean-François Richet refait vainqueurs américains que les vaincus japonais. Quant
équipe avec Vincent Cassel, qu’il transforme en François à la politique de Mao, le prétendu père de la Chine
Vidocq. Après Claude Brasseur dans les années 1970 et Gérard moderne, elle est désossée et montrée pour ce qu’elle
Depardieu au début des années 2000, respectivement pour fut : un désastre. Une belle leçon d’histoire. ISABELLE MITY
le petit et le grand écran, ce nouveau roi de la pègre, moins Q Les Coulisses de l’Histoire, documentaire en quatre épisodes (4 x 52 min) d’Olivier
épique, plus violent, a perdu en romanesque pour gagner Wieviorka et David Korn-Brzoza, diffusion sur Arte les 22 et 29 janvier à 20 h 50 et 21 h 40.
en authenticité. Un réalisme conforme aux Mémoires
de l’intéressé, parus entre 1828-1829. Avec sa gueule cassée RADIO
et ses vilaines moues, Vincent Cassel s’impose comme une
évidence, même si le vrai voyou devenu flic était corpulent LES RENDEZ-VOUS À PODCASTER
et massif. Brigand solitaire, sans concession, épris de liberté, PAR PAUL-FRANÇOIS TRIOUX

Vidocq est jalousé par les autres crapules de Paris,


1789 : l’invention la-grande-guerre-du-camoufage-12-
remarquablement incarnées par de la guillotine le-pari-dun-faux-paris
Denis Lavant, Denis Ménochet et 23 min (Radio Canada) Q

Jérôme Pouly, qui se disputent la https://ici.radio-canada.ca/premiere/ L’Espagne face à la


emissions/aujourd-hui-l-histoire/ mémoire franquiste
gestion des bas-fonds de la ville.
episodes/419369/audio-fl-du-lundi- 59 min (France Culture)
Le film de Richet ne porte que 5-novembre-2018 https://www.franceculture.fr/
sur quelques années de la vie Q emissions/concordance-des-temps/
du héros : de son évasion du bagne à 1918 : la grippe franco-lespagne-devant-sa-memoire

son entrée dans la police de Fouché. espagnole Q

53 min (France Culture) Jean Moulin


Dès les premières images, un combat avant Jean Moulin
https://www.franceculture.fr/
entre hommes donne le ton : emissions/la-fabrique-de-lhistoire/ 29 min (France Inter)
fusillades, bastons, duels, rythme haletant et violences les-societes-face-aux-epidemies-24- https://www.franceinter.fr/emissions/
extrêmes. Avec une précision minutieuse du détail historique, 1918-la-plus-grande-pandemie-de- la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-
lhistoire-de-lhumanite l-histoire-01-novembre-2018
qui rend la reconstitution fascinante, le réalisateur, passionné Q
Q
de la période qui va de la Révolution à l’Empire, dessine L’origine
La Grande Guerre :
un Paris ultra-réaliste. Vidocq aurait inspiré Jean Valjean le camoufage des États-Unis
à Victor Hugo, Vautrin à Balzac et Chéri-Bibi à Gaston Leroux. 150 min (France Culture) 330 min (Radio Suisse romande)
https://www.franceculture. https://pages.rts.ch/docs/
L’empereur de Paris dépoussière la légende et offre au
fr/emissions/une-histoire- histoire-vivante/9882191-lorigine-
célèbre bandit une nouvelle vie. Y. H. des-etatsunis-15-15-10-2018.
particuliere-un-recit-
Q L’Empereur de Paris, de Jean-François Richet, avec Vincent Cassel, documentaire-en-deux-parties/ html?anchor=9882190#9882190
Patrick Chesnais, August Diehl, 110 min, sortie le 19 décembre.

76 - Historia n° 865 / Janvier 2019


DOCUMENTAIRE THÉÂTRE
L’énigme brûlante de von Choltitz Charlotte : fort comme la mort
 Août 1944 : acculé sur tous les fronts, Hitler ordonne
au général von Choltitz de faire de Paris un champ de ruines.
La mémoire collective a retenu l’image du général épargnant

COLLECTION JEWISH HISTORICAL MUSEUM, AMSTERDAM


la Ville Lumière. Une histoire réécrite après-guerre, comme
en témoignent les archives, qui content une réalité bien moins
romanesque. Ce documentaire, construit comme une enquête,
détricote le mythe et dévoile les plans secrets de Hitler
pour détruire Paris, même après la libération de la ville… I. M.
Q Détruire Paris : les plans secrets de Hitler, de Françoise Cros de Fabrique,
52 min, diffusion sur France 5 le 6 janvier à 22 h 35.
 Berlin, 1937 : le prix des Beaux-Arts est refusé
JEU VIDÉO à Charlotte, 20 ans, parce qu’elle est juive. En 1938, son père
Le ghetto des machines arrêté, on l’envoie dans le sud de la France. La lumière
méditerranéenne révèle l’artiste accomplie qui sommeillait
 Années 1930 : le « Roi du mal » fait en celle qui apparaît comme une grande sœur d’Anne Franck.
régner la terreur. Des habitants vêtus de Pressentant la fin des libertés, elle peint (autoportrait de
rouge vif sont assignés dans un quartier, 1940), dans l’urgence, un œuvre pictural et littéraire colossal.
avant d’être déportés. La référence au Avant sa déportation à Auschwitz, Charlotte confie son œuvre
ghetto de Varsovie n’est pas fortuite : les à son médecin, qui la remet à son père revenu des camps…
Polonais de Juggler Games commémorent Muriel Coulin donne un spectacle visuel dont les annotations
les 75 ans de sa liquidation. Ils rendent ici musicales, projetées, rappellent les feuilles de calque utilisées
hommage aux victimes et à leur résistance, par l’artiste pour les légendes de ses œuvres. Celle dont on
avec le combat d’une fllette et d’un orphelin poursuivis par n’a pas oublié 17 filles ou Voir du pays sonne une diane contre
des machines de guerre. My Memory of Us nécessite adresse la montée du racisme et de l’antisémitisme. Merveilleuse
et réfexion. Sa grande réussite est son esthétique. Enfantine, Mélodie Richard dans le rôle-titre. ÉVELYNE SELLÉS-FISCHER
tout en rondeurs, elle tranche avec la gravité du propos et Q Charlotte, d’après Vie ? ou Théâtre ?, de Charlotte Salomon, et Charlotte,
apporte une touche de poésie. GUILLAUME TUTUNDJIAN de David Foenkinos. Mise en scène de Muriel Coulin, du 8 janv. au 3 févr., Théâtre
Q My Memory of Us, de Juggler Games, disponible sur PC, PlayStation 4 du Rond-Point, 21 heures, dimanche 15 h 30, relâche les lundis et les 13 et 15 janv.,
et Xbox One, 15 euros. 01 44 95 98 21. CDN, Lorient, 25 et 26 avril, 02 97 02 22 70.

LES RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE


Pacte Hitler-Staline à la centaine d’ex-ingénieurs et Documentaire de Jérôme Prieur Monuments sacrés
8 JANVIER 20 h 50 techniciens allemands du IIIe Reich. (Fr., 2018, 2 X 52 min). SAMEDI 15, 22 ET 29 20 h 50
Documentaire de Cédric Tourbe Q 1939 : trois professeurs de Harvard Série docu de B. Victor-Pujebet,
(Fr., 2019, 90 min). Les Archives secrètes lancent une enquête auprès V. Legendre, (Fr., 2018, 4 X 90 min).
Le 23 août 1939 est scellé le pacte du ghetto de Varsovie d’Allemands exilés. Ils doivent Une exploration en 3D des
germano-soviétique. Un coup 15 JANVIER 20 h 50 écrire leur vie en Allemagne «avant temples du monde entier,
de tonnerre pour les militants, Documentaire de Roberta et après le 30 janvier 1933». lieux du dialogue des hommes
mais pas pour les chancelleries… Grossman (É.-U., 2018, 87 min). Q avec le divin.
Q Un volet méconnu de la Shoah : Les Coulisses Q

Projet Lune : d’anciens l’historien Emanuel Ringelblum de l’Histoire Marie-Thérèse


nazis à la Nasa (1900-1944) a créé des archives 22 ET 29 JANVIER 20 h 50 et 21 h 40 d’Autriche
8 JANVIER 22 h 20 secrètes dans le ghetto de Varsovie. Série documentaire de C. Condon, 28 DÉCEMBRE 20 h 55
Doc. de Jens Nicolai (Allemagne, Q B. Georges, P. Saada et C. Ratiney Film de Robert Dornhelm
2018, 52 min). Ma vie dans (Fr., 2018, 4 X 52 min). (2017, 100 min).
L’alunissage du module Eagle de l’Allemagne de Hitler Lire notre critique page précédente. Une fiction en deux partie.
la Nasa, en 1969, doit beaucoup 15 JANVIER 22 h 15 (En replay pendant soixante jours.) (En replay pendant soixante jours.)

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Livres
UN CATALOGUE INÉDIT L’épopée poétique
d’Apollinaire
DE L’ART CHINOIS La jeunesse italienne et monégasque de Guillaume
Apollinaire, né Wilhelm Apollinaris de
ublié en 2017 en Chine, rée de les contempler. Chacune Kostrowitzky, des amours d’une mère d’origine

P cet ouvrage séduit au


premier regard par sa
présentation. Relié
selon la méthode japonaise tra-
ditionnelle (avec du fil rouge
fait l’objet d’une présentation
détaillée et précise. Citons cette
coupe en terre cuite noire lus-
trée dont la coupe et le pied ont
été tournés séparément, chef-
polonaise avec un
aristocrate italien,
donne des clés pour
comprendre son
univers créatif,
maintenant chaque d’œuvre de la poterie flottant entre joie de
feuille pliée en deux de la culture de vivre et gravité, et
– à manipuler avec Longshan au Néoli- mêlant mots et
précaution), il ras- thique ; ou ce pot en images. Illustrée de
semble près de 250 argent massif, doré à photographies et
œuvres remarquables l’or fin, à motif de d’extraits de
datant de la préhis- feurs et de perroquet, manuscrits, cet
toire à la dynastie des d’époque Tang, ou ouvrage est le plus
Qing, sélectionnées cette boîte en forme de beau des hommages
par des professeurs de lotus en bois, or et au poète apatride, qui
l’académie des Beaux- laque noire et rouge obtiendra grâce à son
Arts de Chine et des datant de la dynastie engagement comme artilleur en 1914, la
conservateurs de musées chinois. Qing. Sublime. VÉRONIQUE DUMAS naturalisation française avant d’être emporté en
Vous ne verrez sans doute jamais Q 5 000 ans d’art chinois, collectif novembre 18 par la grippe espagnole. V. D.
en France la plupart de ces pièces d’historiens (Éditions Place des Victoires, Q Dans les pas de Guillaume Apollinaire, de Marion Augustin
uniques. Voici l’occasion inespé- 280 p., 39,95 euros). (Gründ, 239 p., 29,95 euros).

Le temps retrouvé L’Opéra Garnier sous toutes


des cartes postales ses coutures
La France d’antan présentée Du spectaculaire Grand Escalier à la salle et
dans cet ouvrage est celle du aux loges, de la scène au foyer de la danse,
début du XXe siècle, à la fois des salons aux galeries, voici le palais Garnier
rurale et emportée par l’élan en majesté, magnifquement photographié par
de la modernité dans les villes. Jean-Pierre Delagarde. Ici, comme l’a souhaité
Tout l’esprit de cette époque son créateur, Charles Garnier (1825-1898),
charnière est évoqué par les tout est pensé et conçu « opéra » jusque dans
centaines de cartes postales les plus petits détails. Ce monument, se voulant
sélectionnées. Une mine d’informations l’équivalent architectural de l’art lyrique, est aussi une
pour qui sait les regarder et un passionnant prouesse technologique. À l’occasion du 350e anniversaire de
instantané, quasi ethnographique, d’une société l’Opéra national de Paris, cette monographie célèbre avec
en pleine mutation. V. D. éclat une œuvre d’art total. V. D.
Q La France d’antan à travers la carte postale ancienne, Q L’Opéra de Charles Garnier. Une œuvre d’art totale, de Gérard Fontaine,
de Sarah Finger (HC éditions, 400 p., 28,50 euros). photographies de Jean-Pierre Delagarde (Éditions du Patrimoine-CMN, 290 p., 35 euros).

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Belivr
au es
x
Le jeu de miroir de l’altérité

« omment peut-on être Persan ? » Petites et grande histoires

C s’interroge Montesquieu dans les


Lettres persanes pour se moquer
des Parisiens découvrant un
étranger venu de Perse. Voici en quelque sorte le
voyage retour, avec cette étude passionnante de
des soldats du feu
La lutte de l’homme contre les
incendies est attestée depuis
l’Antiquité. Voici le récit « tout
l’anthropologue et ethnologue Dominique Lanni, feu, tout flamme », comme
qui analyse l’attitude et le comportement des l’écrit Clive Lamming, racontant
Orientaux découvrant l’Occident. Accompagnée l’épopée des pompiers. Le terme
des représentations et n’apparaît en réalité qu’au
des textes attestant ces début du XVIIIe siècle avec
rencontres, elle montre, une innovation déterminante,
non sans humour, que la l’installation de pompes à bras
découverte de l’altérité mobiles dans certaines villes. De
génère les mêmes l’évolution de leur équipement
réactions partout. De à leurs missions actuelles, voici
l’universalité de un passage en revue de l’histoire
l’ethnocentrisme. V. D. des soldats du feu, instructif et
Q Quand l’Orient regarde passionnant. V. D.
l’Occident, de Dominique Lanni Q La Grande Histoire des sapeurs-
(Paulsen, 316 p., 39,50 euros). pompiers, de Clive Lamming (Atlas, 238 p., 35 euros).

LES PETITS VÉHICULES DE DAVID-NÉEL


a réalisatrice et Néel ne s’est arrêtée de par- Paris a été cantatrice en Bel-

L grande voyageuse
Jeanne Mascolo
de Filippis, diplô-
mée de langue et civilisation
tibétaines, était la mieux pla-
courir l’Asie la plus inacces-
sible qu’à l’âge de 78 ans en
se retirant dans sa demeure
de Dignes, appelée « Samten
Dzong » (la « résidence de la
gique et au Tonkin, avant de
se ranger très provisoirement
au tournant du XXe siècle,
pour accéder, une fois
mariée, au statut de femmes
cée pour comprendre et res- réfexion »). de lettres auquel elle aspi-
tituer la destinée d’Alexan- Mais savez-vous que cette rait ? Illustré de photos et
dra David-Néel, à qui elle a aventurière au caractère bien d’archives, cet ouvrage ne
consacré un documentaire trempé, fugueuse dès la dissipe pas totalement – et
en 1993 (avec Antoine de petite enfance, cet esprit c’est heureux – le mystère
Maximy). Devenue célèbre libre luttant pied à pied de cette personnalité hors
pour avoir été la première contre les conventions, très du commun qui a cultivé le
Occidentale à entrer en 1923, tôt attirée par les croyances paradoxe et y a trouvé son
à l’âge de 55 ans, à Lhassa, religieuses et les sciences équilibre. V. D.
la ville interdite aux étran- occultes, cette féministe et Q Alexandra David-Néel. Cent ans

gers, déguisée en mendiante anarchiste devenue l’une des d’aventure, de Jeanne Mascolo
tibétaine, Alexandra David- premières bouddhistes de de Filippis (Paulsen, 239 p., 39,50 euros).

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Bio et essai

LES RÉBUS DE ROMULUS ET REMUS


 L’étruscologue Dominique Briquel livre une étude critique sur la légende
de la fondation de Rome. Une somme érudite qui se dévore comme un roman.

eux jumeaux dévoiler, avec toute la clarté de très belles pages sur la

D abandonnés et
exposés, puis
nourris par une
louve (ou une prostituée),
avant d’être recueillis et éle-
voulue, sa richesse. Le père
des jumeaux serait-il en réa-
lité un dieu du Feu ? Que pen-
ser des prodiges qui accom-
pagnent cette naissance
fortune antique de ce thème
essentiel. On lira aussi avec
le plus grand intérêt les déve-
loppements passionnants sur
les guerres incessantes qui
vés par un couple de bergers : gemellaire suivie d’abandon, ont accompagné les débuts
voilà Romulus et Rémus, dont la mythologie grecque de Rome, sur « les trois
héros légendaires d’une fon- offrait au moins six versions triomphes du fondateur »
dation de Rome à jamais (Amphion et Zethos, Pélias réduits à rien par son « triple
marquée par la transgression et Nélée...) ? Du fguier sous Romulus, jumeau et roi péché », et d’autres aussi sur
à venir, le meurtre de l’aîné lequel vient s’échouer la DE DOMINIQUE BRIQUEL « sa déchéance et sa fn misé-
par le cadet, avant que le sur- nacelle des jumeaux nou- (Les Belles Lettres, 475 p., rable », utilement mises en
vivant, Romulus, ne fnisse veau-nés ? Et du bestiaire qui 27,50 euros). parallèle avec la fn du roi
exécuté, après un règne glo- accompagne leur première danois Frotho et du Norvé-
rieux, par l’aristocratie qu’il enfance (la louve et le pic) ? gien Freyr.
a créée. Et de la traîtrise qui permet Par-delà la « singularité de la Fruit d’une longue recherche,
L’histoire tragique de cette à Romulus d’être choisi pour légende de la fondation de cet ouvrage de grande qua-
fondation, dans sa séche- roi de la nouvelle ville ? Rome », Dominique Briquel lité, servi par une érudition
resse narrative, nous est Quant au fratricide qui éclaire ainsi, en recourant à réelle mais de lecture
(croyons-nous) bien connue. entache l’histoire même de l’occasion à une démarche agréable, est absolument
Il faut donc ici tous le(s) Rome (et que les Romains comparatiste de bon aloi, les indispensable à qui entend
savoir(s) de Dominique Bri- essayaient, au prix d’artifces plus grands moments de comprendre les sens multi-
quel, grand étruscologue et pathétiques, de gommer), cette légende, autour, en par- formes d’un récit que la tra-
fn connaisseur de la Rome qu’a-t-il à voir avec son ticulier, du « scandale du fra- dition nous a transmis sous
primitive, pour démonter et homologue biblique, la mise tricide originel », qui four- la forme d’un conte tragique.
décortiquer cette trame, et à mort d’Ésaü par Jacob ?... nissent l’occasion d’écrire JEAN-YVES BORIAUD

Histoires de la France d’en bas « Monty », le roi des ponts


 Gérard Noiriel a signé des livres  En septembre 1944, l’heure est à
forts, Les Ouvriers dans la société l’euphorie chez les Alliés. Montgomery, élevé
française ou Le Creuset français. Cette au rang de maréchal, veut terminer la guerre
fois, il s’attaque à une contre-histoire de avant Noël. De là la téméraire opération
la France. Pas celle des élites et des « Market Garden » (17-25 septembre) :
chefferies, celle du peuple, des peuples, s’emparer par une opération aéroportée des
car Noiriel se méfie des grilles uniques ponts hollandais donnant sur la Ruhr…
de compréhension. On retrouvera donc Beevor nous entraîne, selon une formule
pêle-mêle dans Une histoire populaire de rodée depuis Stalingrad (1999), au cœur des
la France Jeanne d’arc et la guerre des Farines, premier grand combats et dans les coulisses des états-majors, sans oublier les
combat antilibéral, les nègres marrons et les « Balance ton « petites histoires » qui humanisent la « grande ». « Monty »,
corps ». 88 histoires de la France d’en bas que l’on remonte psychopathe égocentrique, n’en démordra pas : « son » opération a
tout en haut. GUILLAUME MALAURIE été un « succès à 90 % ». STEFAN SPIVAK
Q Une histoire populaire de la France, de Gérard Noiriel (Agone, 829 p., 28 euros). Q Arnhem, d’Antony Beevor (Calmann-Lévy, 608 p., 26,50 euros).

80 - Historia n° 865 / Janvier 2019


L’archéologie en s’amusant La revanche du « roi de mauvais aloi »
 Si vous voulez partager la  « Or oyez quelle vie le roi Jean
passion de l’archéologie, précipitez-vous mena ! » s’exclame un chroniqueur du
sur le livre du professeur Cline : un XIIIe siècle. Justement, quelle a été la vie de
chef-d’œuvre de science et d’humour qui Jean sans Terre (1166-1216) ? En France, il
entraîne le lecteur sur quatre continents, n’est guère connu qu’à travers la légende de
des premières fouilles dans l’Italie des Robin des Bois et le roman Ivanhoé, de
Lumières aux explorations sous-marines Walter Scott, abondamment exploités par le
des XXe et XXIe siècles. On descend dans cinéma. Et, comparé à son famboyant frère
la tombe de Toutankhamon, on traverse aîné, Richard Cœur de Lion, Jean n’est rien
le désert du Pérou, on escalade la citadelle de Massada, on d’autre qu’« un roi de mauvais aloi ». Frédérique Lachaud, qui
déchiffre les rouleaux de la mer Morte. Le résultat des consacre à ce personnage sa première biographie en français, en
grandes découvertes est toujours associé à l’évocation des brosse un portrait beaucoup plus fn et nuancé.
méthodes des archéologues, mais aussi de leurs hésitations et Certes, Jean ne brille guère par son sens moral : il trahit Richard,
de leurs erreurs. Beaucoup plus passionnant qu’Indiana avec l’espoir de l’évincer du trône, et fait disparaître son neveu
Jones ! Une petite merveille. THIERRY SARMANT Arthur, qui pourrait lui faire de l’ombre. Mais, loin d’être ignare
Q Trois pierres, c’est un mur..., d’Eric H. Cline (CNRS éditions, 444 p., 25 euros). et fainéant, il se montre un prince cultivé et fastueux – il
embellit ses palais selon les dernières modes et entretient une
cour brillante, qui rivalise avec celle de France. Jamais en repos,
Le Paris disparu de Philippe Auguste Jean doit lutter sur tous les fronts, contre le pape, le roi de
France, les barons révoltés – qui fnissent par lui arracher la
 Au début du XIIIe siècle, sous Grande Charte (1215). Avec un style enlevé, Frédérique Lachaud
l’impulsion de Philippe Auguste, montre combien ce règne chaotique constitue un « moment
devenu le premier prince d’Occident, majeur » de l’histoire anglaise. L. V.
Paris se métamorphose. Le roi entoure Q Jean sans Terre, de Frédérique Lachaud (Perrin, 480 p., 24,90 euros).
cette ville « qu’il chérit » d’une
enceinte fortifée et construit la
forteresse du Louvre. C’est à la même Le soleil noir de la campagne d’Égypte
époque que s’élève Notre-Dame. Cette
reconstruction de Paris, vers 1200, est  Dans cette nouvelle synthèse,
avant tout le manifeste étincelant de la puissance capétienne Jacques-Olivier Boudon revient sur un
– la croissance économique et démographique de la ville est événement fondateur du mythe
d’ailleurs exponentielle. Denis Hayot retrace ce projet napoléonien. Grâce aux apports de
urbanistique, mené à bien par Philippe Auguste, singulier, l’historiographie récente et à de nouvelles
voire unique, dans l’Europe du temps. Mais du Paris philippien, découvertes archivistiques, ce livre dévoile
il ne reste malheureusement presque rien, et il faut tout le non seulement les enjeux géostratégiques
talent de l’auteur pour le faire revivre. LAURENT VISSIÈRE de la campagne pour un Directoire en
Q Paris en 1200, de Denis Hayot (CNRS éditions, 250 p., 29 euros). guerre contre l’Angleterre, mais restitue les
différentes opérations militaires, en donnant des chiffres précieux
sur les effectifs et les blessés et les prisonniers. On citera les

MEILLEURES VENTES passages consacrés aux troupes auxiliaires, la légion copte et la


légion grecque levées par les Français. Plusieurs chapitres
Bio et essai renouvellent la connaissance du quotidien des Français, de leur
rapport aux populations et des réformes administratives qui
1. Idiss
DE ROBERT BADINTER Fayard préfgurent à certains égards celles de l’Empire. Si des pages très
neuves sont consacrées au projet colonial qui s’esquisse après le
2. Sapiens : une brève histoire de l’humanité départ de Bonaparte, d’autres évoquent les pillages, les blessures
YUVAL NOAH HARARI Albin Michel
de guerre, les mutilations et autres violences sexuelles, qui
3. Le Mystère Clovis forment le revers de la légende égyptienne, qui fut également
PHILIPPE DE VILLIERS Albin Michel une campagne d’une rare brutalité. CHARLES-ÉLOI VIAL
Q La Campagne d’Égypte, de Jacques-Olivier Boudon (Belin, 317 p., 24 euros).

81 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Bio et essai

DÉLUGE DE DATAS POUR UN ORAGE D’ACIER


<<< Encore un livre sur la Seconde Guerre mondiale ?
Sauf qu’il s’agit ici d’une première : relater ce confit extrême
et sanguinaire sous forme d’infographies.

rand, ce livre l’est, tera de la description des tance sont présentées, de la

G par son format et


son contenu. Il
fallait en effet un
grand format pour mettre en
scène autant de cartes, des-
fottes de combat, pays par
pays, avec des dessins pré-
sentant les navires, leur
taille, leur tirant d’eau, etc.
Tout devient clair : on com-
Croatie à la France, de
l’Égypte à la Norvège. Que
citer encore ? Les pages sur
la Chine, peut-être, qui
offrent une parfaite illustra-
Infographie de la Seconde
Guerre mondiale
DIRIGÉ PAR JEAN LOPEZ,
AVEC NICOLAS AUBIN,
sins, infographies, par cen- prend pourquoi les porte- tion de la démarche des VINCENT BERNARD
taines, et se plonger dans la avions deviennent « les rois auteurs, en remettant à sa ET NICOLAS GUILLERAT
Seconde Guerre mondiale, des mers », tandis que les cui- juste place la guerre sino- (Perrin, 191 p., 27 euros).
tout en laissant la place aux rassés sont désormais « les japonaise, peu connue, mino-
commentaires et analyses rois déchus » ; on mesure rée par les historiens occi-
rédigés par les meilleurs spé- l’importance du pétrole ; les dentaux. Ou celles consa- années tragiques, sur fond
cialistes. divisions blindées sont dis- crées à la Méditerranée, de ruines, de famine, d’effon-
Pendant trois ans, les auteurs séquées ; les évolutions et objet de convoitises. drement des productions
ont rassemblé des dizaines performances des avions de Les dernières pages de cette agricole et industrielle… Du
de milliers de données et les combat occupent plusieurs somme s’intéressent au bilan jamais-vu, du jamais-publié,
présentent ici sous une pages de cette somme. et aux fractures : les pertes à destination des spécialistes
forme synthétique et intelli- Les combats ne sont pas civiles et militaires, la Shoah, pointilleux comme du grand
gente, en donnant de la chair négligés, de la Manche au les déplacements de popu- public exigeant. Le résultat
aux statistiques. Chacun y Pacifique en passant par lation dans l’Europe de est brillant, et même épous-
trouvera son compte. Le pas- l’URSS et le désert africain. l’après-guerre, sans oublier toufant.
sionné d’armement se délec- La collaboration et la Résis- un bilan économique de ces DENIS LEFEBVRE

82 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Un coup de dés Sous les strates Celle qui ne devait Si Versailles nous
et le hasard des siècles pas être reine était conté
 Aubaine, baraka,  Trois professeurs  Impossible de ne  Ce livre est d’une
veine ?… Autant de façons s’attellent à la tâche de dresser pas la voir : les couleurs forme inédite. Il est le fruit de
d’invoquer la chance, qui une histoire des civilisations toniques de ses robes et la réflexion de six historiens
nous nargue, aléatoire et par l’archéologie. Divisé en chapeaux témoignent du – français, américain, anglais,
insaisissable. Laurent cinq parties, l’ouvrage explore devoir de visibilité d’une italien, japonais et allemand.
Lemire propose, au travers les évolutions des sociétés souveraine qui les a tous Chacun a rédigé un texte,
d’un petit abécédaire humaines. La dernière partie assumés depuis plus de envoyé ensuite aux cinq
didactique brassant les est consacrée aux nouveaux soixante-cinq ans. Mais autres : corrections et ajouts
genres (philosophie, champs d’étude de l’archéo- derrière le protocole, ont été discutés, intégrés. Puis
maths, culture populaire, logie. Le livre, massif, reste quelle est la face cachée Serge Berstein s’est attelé à la
histoire...), de cheminer abordable : une synthèse de « la Reine » ? Jean des tâche de rédiger un texte
dans les méandres de ce précède les chapitres, Cars est l’historien unique, né de cette histoire
concept à la fois fou et composées d’articles richement français qui la connaît le plurielle. Le résultat est
incontournable. Son essai illustrés. Les textes allient mieux. Il déroule la saga passionnant, d’une lecture
pose la question de cette précision et vulgarisation. Un d’une petite princesse qui aisée et stimulante.
soif de « bonheur pour indispensable pour ceux qui n’était pas destinée à On comprend pourquoi, à
demain » qui nous anime. souhaitent parfaire leur culture régner et qui est devenue Versailles, il a été impossible
La chance, rouage tangible historique. JORDI LAFON la quintessence même de de construire une paix durable.
ou chimère humaine ? Q Une histoire des civilisations, l’idée de monarchie. L’histoire devient claire, même
MATHILDE SAMBRE sous la direction de Jean-Paul Demoule, JOËLLE CHEVÉ si la rigueur est de mise. D. L.
Q La Chance de A à Z, de Laurent Dominique Garcia, Alain Schnapp Q Élisabeth II. La Reine, de Jean des Q Ils ont fait la paix, de Serge Berstein
Lemire (Fayard, 225 p., 15 euros). (La Découverte-INRAP, 608 p., 49 euros). Cars (Perrin, 510 p., 25 euros). (dir.) (Les Arènes, 411 p., 20 euros).

La peste : enquête sur une épidémie séculaire


 La peste est une comme une menace sur divers, par la mise à l’écart des malades,
actrice majeure de l’histoire l’humanité mondialisée du par l’institution de la quarantaine…
humaine, une actrice trop XXIe siècle. L’auteur nous brosse ainsi une fresque
souvent oubliée des grandes Michel Signoli, spécialiste de la tissée de peur et de superstition, de
synthèses diachroniques. Elle peste de 1720, fait le point sur pragmatisme et de résilience. Clarté du
a bouleversé l’Antiquité la question, des points de vue propos, richesse de l’information, concision
tardive (peste de Justinien), historique, archéologique et sans sécheresse : toutes les qualités qui ont
dépeuplé l’Europe et a mis fin biomédical. L’intérêt se fait les grandes heures de la collection
au Moyen Âge classique concentre sur la manière dont « Que sais-je ? » (lancée par les Presses
(Grande Peste des années les sociétés anciennes ont universitaires de France) sont réunies dans
1340), menacé la France du affronté un fléau dont le mode cette excellente Peste noire. T. S.
Régent (peste de Marseille en 1720)... et sa de propagation restait énigmatique – par Q La Peste noire, de Michel Signol (Que sais-je ?,
recrudescence possible reste suspendue l’expérimentation des remèdes les plus 128 p., 9 euros).

83 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Roman et polar

LES LEÇONS DE VIE DU « PROFESSEUR » MAGRIS


 « L’art de vagonder ? Être comme une bouteille sous l’eau que remplit le fux
du monde. » En 48 chapitres, l’écrivain italien fait rimer histoire et territoires.

É
chelonnés entre fresques où la réfexion phi­ cliché sur le vif sans jamais
le 17 avril 1997 et losophique allait de pair avec recadrer le motif. Un
le 1er juillet 2016, la haute culture. En choisis­ moment brut que le lecteur
les 48 courts cha­ sant d’appeler son livre Ins- devra déchiffrer. Ainsi peut­
pitres de ce roman pluriel tantanés – une référence il tout aussi bien s’appesan­
nous parlent avec la même implicite à la photographie tir avec délices sur les rela­
légèreté apparente et la –, il choisit de raconter le tions intimes entre les êtres
même profondeur de la monde par bribes et par frag­ que décrire longuement un
guerre en Serbie et du pop ments. épisode de l’histoire du siècle
art, de Moscou et de Stock­ Un choix esthétique et une écoulé. Mais il est un centre
holm, des îles Samoa et de posture éthique. Claudio vital auquel il revient tou­
George Bush, d’une cérémo­ Magris, à sa façon, parcourt jours, un monde qu’il arpente
nie religieuse en Inde et de Instantanés le monde. Celui d’hier et de livre en livre : la ville de
la chute du mur de Berlin… DE CLAUDIO MAGRIS. TRADUIT celui d’aujourd’hui. Muni Trieste, dans les eaux de
Il existe de multiples façons DE L’ITALIEN PAR JEAN ET d’un étrange appareil photo laquelle beaucoup de gens
de raconter l’Histoire. Clau­ MARIE-NOËLLE PASTUREAU qu’il a reconverti en stylo­ aiment venir se baigner car,
dio Magris, essayiste et (Gallimard, « L’arpenteur », plume, il note les soubre­ « évoquant de larges espaces
romancier italien, auteur 188 p., 18 euros) sauts de cette terre qu’il océaniques, elles font oublier
notamment de Danube et du habite depuis quatre­vingts qu’on se trouve à l’extrémité
Mythe de l’Empire , nous ans. Il ne juge pas, il capte. de la petite Adriatique ».
avait habitués à de grandes Il ne tranche pas, il prend un GÉRARD DE CORTANZE

Tiepolo, de père en fils Des antinazis dans Berlin assiégée


 Derrière le nom de Tiepolo,  14 avril 1945. À l’aube de la
il y a deux peintres : le père et le fls, capitulation du Reich, Berlin est
le maître et l’élève, qui travaillèrent de une ville exsangue, lacérée par les
concert pour les doges et les grandes bombardements alliés. Hitler se terre
familles de Venise, les princes dans son bunker dans une fièvre
allemands, le roi d’Espagne. Comment hystérique, et le compte à rebours a
trouver son style quand le génie commencé avant l’assaut soviétique.
du père occulte le talent du fls ? Certains Allemands n’ont jamais cru
Giambattista est le peintre des vieilles aux illusions du régime nazi. Parmi eux,
gloires d’une Venise qui ne sait pas encore qu’elle expire. quatre résistants engagés dans une lutte finale pour la
Giandomenico sera celui de sa décadence. Dans ces liberté… Ce best-seller paru en 1947 décrit avec précision
Mémoires apocryphes, traversés par les fantômes de les douleurs physiques et morales vécues par la population,
Casanova ou de Goya, Gilles Hertzog ressuscite comme la complexité des choix à l’heure de la défaite. Si
Giandomenico, sa personnalité et ses œuvres le rythme de l’intrigue, soutenue par des scènes de tension
méconnues. Celles d’un artiste original, sensible aux ciselées, souffre parfois de lenteurs dues à des débats
faux­semblants d’une société nouvelle, entre bals de rue, idéologiques et philosophiques entre les personnages, il
carnavals, satyres, acrobates et polichinelles, et dont il se interroge de façon marquante sur les notions d’identité et
sait le dernier témoin avant sa chute suicidaire en 1797 de courage. Un point de vue différent et remarquable, qui
dans les bras d’un certain Napoléon Bonaparte… J. C. rappelle la complexité du conflit dans les deux camps. M. S.
Q Le Dernier Vénitien, de Gilles Hertzog (Grasset, 359 p., 20,90 euros). Q Berlin finale, de Heinz Rein (Belfond, « [Vintage] », 880 p., 23 euros).

84 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Sous les décombres de l’Empire Du rififi dans la diligence
austro-hongrois
 En ce printemps 1787,
le royaume de France est
 Paolo Rumiz, auteur d’entre eux y trouvèrent la en plein bouillonnement pré-
italien – et d’abord triestin – mort. Trieste, Vienne, la révolutionnaire, et Calonne,
nous invite à le suivre dans Pologne, les Carpates, la Gali- l’ancien ministre des Finances
sa quête d’un grand-père cie – cette « terre, triste et tombé en disgrâce, a été exilé
tombé lors de la guerre 1914- ondulée, où chaque renfe- sur ses terres lorraines. Dans
1918. Oui, 1914, et pas 1915, ment est peut-être une la diligence qui transporte huit
année de l’entrée en guerre tombe »  – fournissent le voyageurs de Paris à Metz,
de l’Italie. Car on retrace ici, décor tragique d’une armée un de ses fdèles, porteur d’un message au paria, est
d’un cimetière à l’autre, la doublement vaincue, par les empoisonné. Puis deux autres passagers succombent
destinée de ces Italiens sujets armes puis par l’oubli. C’est une fois rendus à destination. Une affaire délicate,
de l’Empire austro-hongrois, là, sur ces « terres de sang », que seul Augustin Duroch, fn limier secondant
enrôlés pour le salut de Fran- entre les frontières mou- le lieutenant criminel inepte du bailliage, pourra
çois-Joseph. vantes de la Pologne et de démêler. La grande force de cette série très
Envoyés lutter à l’Est contre l’Ukraine, que s’entend le documentée et élégamment écrite est son ancrage,
les Russes – un front, vu de mieux le magnifque hymne non pas parisien, pour une fois, mais lorrain. Ici,
France, voué aux notes de à l’Europe que chante Paolo par le truchement d’une éminente personnalité
bas de page –, des milliers Rumiz. locale, l’abbé Grégoire, grande fgure de la lutte
En refermant son livre, on se pour l’émancipation des Juifs, c’est tout l’esprit
prend à regretter cet étrange des Lumières qui infuse l’intrigue. ISABELLE MITY
laboratoire des nationalités Q L’abbé Grégoire s’en mêle, d’Anne Villemin-Sicherman (La Valette, 544 p., 23 euros).
que fut l’Empire austro-hon-
grois, rayé de la carte d’une
main si imprudente par la « L’Apôtre » et ses disciples déjantés
France à l’issue de la Grande
Guerre. S’il ne faut retenir  Londres, 1908 : un trio à
qu’une poignée d’ouvrages de l’anticonformisme détonnant
la riche production née de la ébranle l’establishment et se
commémoration du premier retrouve en butte à un mystérieux
confit mondial, celui-ci en personnage, « l’Apôtre ». Il y a là une
fait assurément partie. jolie suffragette jusqu’au-boutiste,
RAYMOND LABBÉ tête brûlée adepte des coups d’éclat.
Q Comme des chevaux qui dorment Un séduisant médecin annamite
debout, de Paolo Rumiz (Arthaud, surdoué, praticien dans une
388 p., 21,50 euros). institution renommée le jour et bon Samaritain la nuit,
qui pratique une médecine alternative et dissimule un
secret explosif. Et enfn un aristocrate déjanté qui
MEILLEURES VENTES veut réaliser le canular du siècle et ne recule devant
aucune extravagance. Autour d’eux gravite toute une
Roman et polar galerie de personnages réels ou fctifs, qui ouvrent
chacun des portes sur le milieu féministe, les
1. L’Été des quatre rois
CAMILLE PASCAL Plon coulisses du pouvoir, le monde médical ou les salons
prétendument subversifs de l’élite intellectuelle. On
2. La Fille des Templiers (vol. 2) entre dans cette intrigue pour ne plus la lâcher tant
MIREILLE CALMEL XO
est romanesque l’enchaînement de scènes d’amour,
3. Pharaon : mon royaume est de ce monde d’action et de diagnostics médicaux tout sauf lassants.
CHRISTIAN JACQ XO Un divertissement pur ! I. M.
Q Les Heures indociles, d’Éric Marchal (Anne Carrière, 608 p., 22,50 euros).

85 - Historia n° 865 / Janvier 2019


BD

« L’HOMME QUI TIRE PLUS VITE QUE SON OMBRE »


DANS LE FAR WEST DE LA VILLE LUMIÈRE
<<< Dans ce nouvel opus, le « poor lonesome cowboy » de Morris délaisse
l’Amérique et ses cités fantômes pour une mission d’escorte de New York à Paris.

Un cowboy à Paris
D’ACHDÉ ET JUL
(Lucky Comics, 48 p., 10,95 euros)

’habitude, au Far

D West, les cow-


boys escortent
des convois de
colons à travers des terres
infestées de terribles Indiens.
D’habitude… Mais ce n’est
pas la mission confée ici à
Lucky Luke : le sculpteur
français Bartholdi – en tour-
née aux États-Unis pour
lever des fonds afn d’ache-
ver la future Statue de la
liberté – est menacé à plu-
sieurs reprises. Lucky Luke
est alors chargé d’escorter la grande dame de cuivre Victor Hugo et Claude Monet. à double sens. Un exemple ?
le Français jusqu’à Paris. pour construire sa maxi-pri- Un programme bien rempli ! Locker, pas mécontent de
Dans sa folle équipée, son –, il arpente les rues de Après une excellente Terre lui, présente au cow-boy
« l’homme qui tire plus vite la Ville Lumière, remporte promise, le tandem Jul et sa dernière œuvre littéraire :
que son ombre » déjoue les une course à Longchamp sur Achdé signe une nouvelle BD 50 nuances de grilles !
traquenards tendus par le le dos de Jolly Jumper (que parfaitement réussie, d’au- Savoureux et jubilatoire…
directeur du pénitencier, tout le monde appelle « Joli tant que les dialogues sont Bang, bang ! Jul et Achdé
Abraham Locker – lequel Jean-Pierre » !) et croise des truffés de clins d’œil, de run- shot me down !
convoite l’emplacement de personnages historiques tels ning-gags et autres phrases VICTOR BATTAGGION

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Mortimer et le nouveau péril jaune Champignac à Bentchley Park
 Dans l’œuvre d’Edgard P.  Été 1940. Alors que son
Jacobs, Le Secret de l’Espadon se château vient d’être réquisi-
présentait plus ou moins comme un tionné par l’armée allemande,
coup d’essai. L’auteur préféra le comte de Champignac
ensuite mieux ancrer ses reçoit un message crypté.
personnages dans l’actualité et ne L’Angleterre a besoin de son
fit plus mention d’une troisième génie pour poursuivre la lutte
guerre mondiale. Yves Sente garde, contre les nazis. Le comte
lui, une prédilection pour cette s’embarque alors dans un
aventure : il lui a consacré une sorte de prologue (Le Bâton rocambolesque périple qui
de Plutarque) et en propose désormais une suite avec La l’amène jusqu’à Bletchley
Vallée des Immortels ! L’album commence par l’attaque des Park, où, sous la direction
Espadons sur Lhassa et se poursuit par une aventure à Hong d’Alan Turing, les services
Kong. Le professeur Mortimer se retrouve entraîné dans une secrets britanniques excentriques qui constituent
quête archéologique. On vient de retrouver un manuscrit qui cherchent à décrypter les l’équipe de Turing, le comte
jette un jour neuf sur Shi Huangdi, présenté comme le messages de la machine se retrouve plutôt à l’aise. Ce
premier empereur de Chine (il n’est que le fondateur de la Enigma. Un travail qui va héros improbable et solitaire,
dynastie des Qin). Ce texte conforte les ambitions politiques déboucher sur la réalisation toujours en décalage avec
d’un obscur seigneur de la guerre, qui s’est adjoint les du premier ordinateur. l’actualité, découvre l’action,
services d’Olrik. Malgré un scénario plutôt filandreux et À l’heure où Spirou n’est et même l’amour. En tout cas,
bavard, l’évocation de la Chine en ébullition de l’après- encore qu’un groom au Mous- il ne se contente plus de jouer
guerre ne manque pas de charme. LAURENT VISSIÈRE tic Hôtel, le comte se lance les seconds rôles, et c’est tout
Q La Vallée des Immortels, d’Yves Sente, Teun Berserik et Peter Van Dongen donc dans la grande aven- le mérite des auteurs que de
(Blake et Mortimer, 56 p., 15,95 euros). ture, où il côtoie à la fois les lui avoir donné une nouvelle
puissants de ce monde, tel jeunesse. L. V.
Winston Churchill, et des per- Q Pacôme Hégésippe Adélard

Le Caravage en quête de grâce sonnages plus détonants, Ladislas, comte de Champignac


comme Ian Fleming. D’ail- (t. 1 : « Enigma »), d’Etien et Beka
 En 1606, le Caravage doit fuir leurs, au milieu des savants (Dupuis, 64 p., 14,50 euros).
Rome. Il vient d’être condamné à mort
pour avoir tué un homme dans une
bagarre. Car le plus grand peintre de Les bas-fonds et les caves du Vatican
son temps est aussi un mauvais
garçon, qui court les tavernes,  Si le dessin vous rebute, ne
fréquente voyous et putains. Pour lui passez pas pour autant votre chemin.
commence l’exil : l’artiste gagne Ce tome 2 de L’Empire raconte trois
Naples, sous domination espagnole, siècles d’une histoire vaticane
puis Malte, où il prend l’habit des chevaliers de Saint-Jean. tourmentée. Un thème immense qui
Mais une nouvelle rixe l’envoie en prison ! Il s’en évade et prête vite à caricature. Et c’est ici
regagne l’Italie, où il meurt en 1610 d’épuisement et de qu’un petit miracle se fait jour. Le
maladie. C’est durant ces quatre années que le peintre s’est texte d’Olivier Bobineau, sociologue
montré le plus prolifique et le plus inspiré. Il cherche la grâce des religions et de la laïcité, auteur
– la grâce pontificale, pour le crime commis à Rome –, mais de nombreux ouvrages au CNRS, fait merveille. Au fl des
aussi cette Grâce spirituelle qui donne son titre à ce nouvel pages, une mine d’informations se découvre, sur la
opus. Le premier volume de ce diptyque fut récompensé par politique papale, les querelles théologiques, l’histoire de
le prix Historia de la BD historique en 2015. Le second s’avère l’art. La preuve que l’habit ne fait pas le moine, pas plus
encore plus beau… Manara montre le peintre à l’œuvre et que l’on ne juge un livre à sa couverture… HAROLD LEROY
intègre à ses planches d’innombrables références à la Q L’Empire : une histoire politique du christianisme (t. 2 : « Sodome
peinture du XVIIe siècle. L’album touche au sublime. L V. et Gomorrhe (XIIIe-XVIe s.) », scénario d’Olivier Bobineau, dessin de Pascal Magnat
Q Le Caravage (t. 2 : « La grâce »), de Milo Manara (Glénat, 56 p., 14,50 euros). (Les Arènes, 200 p., 24 euros).

87 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Voyage
LE PALAIS DU PARLEMENT À BUCAREST,
LA MAISON DU PEUPLE D’UN SEUL HOMME
C’est le deuxième plus grand bâtiment administratif du monde, après le Pentagone.
Un colosse de pierre et de démesure rêvé par l’ancien autocrate Ceausescu.
PAR DENIS LEFEBVRE

omment qualifer XVIIIe siècle, les Archives

C ce « palais » que
Nicolae Ceausescu
fait cons truire à
Bucarest de 1984 à sa chute,
en 1989 ? À qui ne l’a pas FRANCE
Danube
ROUMANIE
Mer
Noire
nationales et un hôpital en
font les frais. Certains bâti-
ments sont déplacés de plu-
sieurs centaines de mètres,
sans que l’on sache pourquoi
visité, les adjectifs paraî- ils ont été préservés. Au
traient exagérés. Grandiose ? Bucarest moins 50 000 habitants voient
Fou ? Délirant ? Faisons leurs maisons détruites,
simple : le plus grand bâti- avant d’être relogés dans des
ment administratif du monde immeubles construits à la
HUGUES PIOLET

après le Pentagone. Les Mer Méditerranée hâte, sans âme ni confort.


chiffres parlent d’eux- Après un concours d’archi-
mêmes, et les larges dimen- tectes remporté par la jeune

DR
sions de l’édifce donnent le à l’abri de toute secousse et l’avenir, en créant un espace Anca Petrescu, les travaux
tournis : 270 mètres sur 240, pourvu d’une colline qui nouveau : le sien, à sa propre commencent en 1984, et 600
350 000 mètres carrés habi- domine une partie de la ville ? gloire, et regrouper dans un de ses collègues lui sont
tables et 1 100 pièces – et ce Mais qu’en faire ? Surtout, seul bâtiment la présidence adjoints. Le chantier occu-
ne sont là que des estima- Ceausescu n’aime pas ce de la République, l’Assem- pera 20 000 ouvriers jusqu’en
tions. La hauteur du bâti- quartier, peuplé de petits- blée nationale, le Conseil des 1989, sans compter les
ment est de 80 mètres, bourgeois et d’artistes, avec ministres et le Tribunal su- 12 000 soldats réquisitionnés.
répartis sur 12 étages, des- ses vieilles maisons bran- prême. Le tout entouré d’un Il faut aller vite, alors tous
servis par 40 ascen seurs, lantes et ses ruelles pavées parc de quatre kilomètres travaillent jour et nuit. Pour
sans compter 4 sous-sols de pierres héritées du carrés. Alentour, de larges éclairer le chantier, l’électri-
aménagés et 4 autres à peine passé… À l’occasion d’un avenues sont prévues, bor- cité est rationnée à Bucarest.
fnis en 1989. voyage, il est tombé sous le dées d’immeubles modernes Le contrôle du « génie des
Le projet naît dans l’esprit charme de Pyongyang, la destinés à loger la nomen- Carpates » (autre surnom
du « penseur du Danube » (un capitale de la Corée du Nord : klatura communiste. fatteur…) est permanent, il
des surnoms du président des bâtiments massifs, de n’est jamais satisfait : le toit
autocrate) après le tremble- grandes places, de larges Carrément méchant, du premier étage a d’abord
ment de terre de mars 1977 avenues. Tout y est propre, jamais content été pyramidal, puis en forme
à Bucarest – 7,2 degrés sur ordonné, majestueux. Il a Il a besoin d’espace pour de coupole, et enfin plat.
l’échelle de Richter. Pourquoi trouvé son modèle. Dans sa mener à bien son projet : un Comme il se doit, la version
ne pas en profter pour remo- mégalomanie, il compte bien peu plus de 520 hectares sont précédente, achevée, est
deler la ville, ou tout au montrer ce que peut faire la rasés, soit un cinquième de chaque fois détruite. Le reste
moins une partie, le vaste Roumanie en le reproduisant, la ville ; des églises, une syna- du chantier est à l’avenant,
quartier d’Uranus, censé être en construisant la cité de gogue, un monastère du et l’addition fnale est à la

88 - Historia n° 865 / Janvier 2019


GEORG GERSTER/GAMMA/RAPHO

MÉGALO PÔLE. Ce n’est pas moins de 20 % de la ville qui a été rasée pour réaliser les titanesques travaux du palais et ses alentours (ci-dessus, l’avenue Unirii,
Champs-Élysées roumains), réalisés entre 1984 et 1989. Disparu les quartiers d’Uranus et d’Antim, un « Paris des Balkans » aux airs du « Montpar » des Années folles.

89 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Voyage

hauteur de cette folie : le


coût total des travaux repré­
sente 40 % du produit inté­
rieur brut annuel de la
Roumanie.
Pour mesurer le gigantisme
de ce palais de facture néo­
classique, il vaut mieux s’en
approcher à pied plutôt que
de venir en taxi. Partir de la
place Unirii, emprunter le
boulevard du même nom, les
Champs­Élysées locaux,
bordés d’immeubles, de bou­
UBACH/DE LA RIVA/CULTURA, ALL RIGHTS RESERVED.

tiques, de fontaines, d’arbres

OLIVIER MARTIN GAMBIER/ARTEDIA/LEEMAGE


majestueux, marcher… mar­
cher plus d’un kilomètre,
puis traverser le boulevard
Libertatii – attention aux
voitures ! –, s’arrêter
1 2
quelques instants devant la
grille : la majesté s’impose DU ROCOCO CHEZ LES COCOS.
3
au regard, les hautes Les salles se suivent, immenses,
souvent vides, dont le guide
fenêtres, les terrasses, les lui-même peine à dire l’usage qui
colonnes, tout impressionne. leur était réservé. Un tournis que
Il faut ensuite entrer dans le les chiffres sont loin d’apaiser : un
million de tonnes de marbre (3),
domaine, puis dans le bâti­ quelque 2 800 lustres (1 et 2), dont
ment, rejoindre l’accueil, l’un pèse cinq tonnes, des rideaux
payer son dû, cinq euros de soie et d’or qui n’en finissent
plus, 200 000 mètres carrés de
environ, attendre patiem­ tapis (5)… L’édifice, auquel il a
ment la prochaine visite, car bien fallu trouver une fonction
OLIVIER MARTIN GAMBIER/ARTEDIA/LEEMAGE

on ne pénètre pas dans le après la chute de Ceausescu,


abrite aujourd’hui, entre autres
palais sans guide, recevoir institutions nationales,
un badge au bout d’une chaî­ la Chambre des députés et le
nette, le précieux sésame… Sénat (4), mais aussi un centre
de conférences internationales,
un musée d’art moderne,
Un festival de un théâtre (6)…
mauvais goût…
Tout est en règle ? La visite jeune homme qui a à peine nie accrochées aux murs, ses Et que dire des tapis et
peut enfn commencer, qui connu le communisme, mais fauteuils, dont celui de Ceau­ moquettes, qui recouvrent
dure un peu plus d’une heure c’est de mise ici, on ne sescu, avec, juste derrière, 200 000 mètres carrés ? Celui
– les groupes se succèdent s’embarrasse pas du passé, une porte dérobée aménagée de la salle de l’Union, quel­
à un rythme effréné, car les et pas de commentaires poli­ pour qu’il puisse fuir en cas ques centaines de mètres
recettes de la billetterie tiques – est incapable de de danger. carrés d’un seul tenant quand
contribuent à l’entretien du répondre à cette question. Nombre d’entre elles sont même, est tellement grand
bâtiment, un gouffre pour les À des réceptions, peut­être, vides de tout mobilier, déco­ et lourd qu’il aurait été intro­
finances publiques. L’inté­ mais pourquoi en aussi grand rées seulement de lustres duit par le plafond au moyen
rieur du saint des saints est nombre ? Certaines sont impressionnants : l’un d’entre d’une grue… Parfois, des
une enflade de vastes pièces. identifiées ; ainsi de cette eux pèse cinq tonnes, on en chandeliers de cristal voi­
Mais à quoi étaient­elles salle du conseil, avec ses compte 2 800 autres, pour un sinent avec des lampes Belle
destinées ? Le guide – un grandes cartes de la Rouma­ poids total de 3 500 tonnes. Époque : plus rien n’étonne

90 - Historia n° 865 / Janvier 2019


OLIVIER MARTIN GAMBIER/ARTEDIA/LEEMAGE

ROBERT GHEMENT/EPA/MAXPPP
4 6

5
plus loin : une salle de sous­sols et, surtout, dans
22 mètres de hauteur. les souterrains dont parlent
Que peut faire le visiteur certains chroniqueurs : quelle
dans cette déambulation est leur taille ? Jusqu’où
surréaliste ? Lever les yeux mènent­ils ? Étaient­ils pré­
au ciel et s’extasier en vus pour permettre au pré­
silence, pendant que le guide sident renversé en 1989 de
multiplie les commentaires prendre la fuite ? Et que dire
et les chiffres qui donnent le de l’abri antiatomique ? « Le »
vertige : pour l’ensemble du ou « les », car les légendes
bâtiment, un million de ne manquent pas autour de
tonnes de marbre – certaines ce temple de la démesure…
carrières ont été épuisées à Certains racontent qu’il y en
cette occasion –, 550 000 ton­ aurait deux. Le premier
nes de ciment, 70 000 d’acier, aurait été réalisé sous la
OLIVIER MARTIN GAMBIER/ARTEDIA/LEEMAGE

1 000 de basalte, 90 0000 direction d’un groupe d’ar­


mètres cubes de bois de chitectes. Mais le projet
toutes espèces… architectural était tellement
secret qu’ils n’en maîtrisaient
… mais un motif qu’une partie : ils l’ont
de ferté nationale implanté dans un endroit que
Une heure plus tard, la visite Ceausescu ne fréquentait
finalement le visiteur, car piliers massifs. Des escaliers est terminée, le visiteur com­ jamais, un second aurait été
Nicolae et son épouse, Elena, partout ; l’un mène à un per­ prend pourquoi il n’a arpenté construit. Légende ? Réalité ?
n’étaient pas réputés pour ron, éclairé par une fenêtre que 5 % de la superfcie totale Après la révolution de 1989,
leur bon goût. Ainsi tout se d’une hauteur de 16 mètres, du palais, même s’il regrette la chute et la mort du dicta­
mélange, selon l’humeur du obturée par un rideau d’un de ne pas pouvoir prolonger teur, une question s’est
couple : des colonnes corin­ seul tenant. Mais il y a plus, ces moments étonnants, de posée : que faire de ce monu­
thiennes cohabitent avec des quelques dizaines de mètres n’avoir pu pénétrer dans les ment quasi indestructible,

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Voyage

ARRÊTE TON CHAR. doises : la technologie rou- venus du monde entier dis-
Le Conducator jubile maine présentait quand cuter avec passion des
à l’occasion de la même certaines carences ! mérites du régime capitaliste,
visite du chantier,
une fourmilière Oui, la fierté est de mise. des nouvelles techniques de
grouillante 24 heures Alors le palais a été préservé. construction ou de l’agricul-
sur 24. Quelques Un temps, Donald Trump ture partagée.
mois plus tard, en
décembre 1989, les aurait envisagé de l’acheter Certaines parties du palais
chars se déploient pour en faire le plus grand sont aussi louées pour le
pour protéger le casino du monde, mais ce tournage de films ; ainsi
bâtiment de la juste
colère du peuple. projet fut vite abandonné. d’Amen de Costa-Gavras, en

DR
2002. Une petite partie du
Un décor de cinéma Vatican a été reconstituée
Retour ensuite vers les pou- ici. Au détour d’un couloir,
voirs publics : de grandes quelques peintures présen-
institutions nationales s’y tant des scènes religieuses
installent à partir de 1994, la attirent l’œil : les techniciens
Cour constitutionnelle, la du flm n’ont pas enlevé tous
Chambre des députés, le les décors. Le « génie des
Sénat, dans des parties qu’on Carpates » s’est-il retourné
ne visite pas. Chacun de ces dans sa tombe ? D’autres
PHOTO12/ALAMY

espaces a son entrée priva- espaces sont parfois loués


tive. Au rez-de-chaussée, un pour des déflés de mode, des
musée d’art moderne offre salons de l’immobilier ou du
conçu pour résister à des l’Europe : « Le palais d’un des espaces majestueux, des mariage. Mais ces diverses
séismes majeurs ? Le mégalomane, mais aussi un moulures. Ceausescu avait activités et les visites –
détruire, mais à quel prix, chef-d’œuvre des Rou- prévu d’installer là ses appar- presque 210 000 en 2017 –
alors que les finances de mains. » Car, sur décision du tements privés, la révolution couvrent à peine 40 % des
l’État étaient exsangues ? « mégalomane », tous les de 1989 en a décidé autre- frais d’entretien.
Un élément est intervenu matériaux employés sont ment. Comme il faut renta- Ceausescu avait souhaité que
dans le débat public, même d’origine roumaine, jusqu’au biliser au maximum le ce mastodonte pharaonique
s’il peut paraître étonnant : cristal pour les lustres, au bâtiment, une partie est aussi domine et commande Buca-
fnalement, les Roumains se tissage des rideaux de soie allouée à un centre de confé- rest. Ce n’est pas le cas
sentent fers de ce bâtiment, et de fl d’or effectué dans rences internationales, et le aujourd’hui mais, plus sim-
réalisé avec leur savoir-faire, des monastères. Avec un visiteur croise avec étonne- plement, il coiffe la capitale
comme l’a déclaré Catherine bémol, un seul… les pompes ment, dans un tel cadre, des roumaine et fait partie du
Lalumière, un temps secré- chargées de ventiler l’abri hommes d’affaires, des poli- paysage. Lui trouvera-t-on
taire générale du Conseil de anti atomique étaient sué- tiques ou des technocrates du charme un jour ? X

VOTRE SÉJOUR
une façade décorée de même, prendre le boulevard Le musée du Paysan
SE DÉPLACER statues, héritage de la fin du Unirii, autrefois dénommé roumain, de quoi
SE RESTAURER
Pour circuler dans Bucarest, XIXe siècle. Marcher encore « boulevard de la Victoire- La ville ne manque pas de
on peut emprunter le vers des quartiers plus du-Socialisme », que bistrots avec des terrasses
métro, les bus ou les taxis excentrés, mais riches de Ceausescu avait voulu plus ombragées où déguster
– attention aux tarifs, et vieilles maisons enjolivées imposant que nos Champs- l’une des nombreuses bières
les chauffeurs rendent de tourelles et d’arcades en Élysées, et voir s’avancer au locales. Les restaurants sont
rarement la monnaie ! Mais cours de réhabilitation, dans loin le palais du Parlement. nombreux, et le choix est
rien ne vaut la marche à des rues paisibles bordées difficile !
DR

pied. Musarder au fil des d’arbres centenaires. Sans MUSÉES comprendre la richesse de Caru cu bere.
rues dans cette ville de doute, passer vite devant De nombreux musées ce pays. Le musée d’Art Dans le vieux centre. Le plus
contrastes, admirer un un immeuble lugubre de s’offrent aux visiteurs. En et d’Histoire, avec sa belle spectaculaire, sans conteste.
balcon à pilastres de bois, style stalinien puis, quand retenir deux, au moins : collection de photographies. Un bâtiment néogothique

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CHEZ LES CEAUSESCU : POUR L’AMOUR DU KITSCH
Si le palais du Parlement est maîtres de maison. Sans mosaïques représentant des fonctionnaires internationaux
grandiose, mais quand même oublier quelques pièces de oiseaux, papillons et des de passage. Mais certains
majestueux, ici, nous sommes style Renaissance, d’autres paons (ci-dessous), l’animal d’entre eux y ont mal dormi,
dans le kitsch, le ridicule néorococo et un dressing- favori du dictateur… Ça ne tant les ombres du dictateur
absolu. De l’extérieur, cette room plein, jusqu’à la nausée, s’invente pas ! hantaient les lieux : il a
maison paraît… disons de milliers de chemises, Après 1989, ce palais a été fnalement été transformé en
« normale » pour le quartier : paires de chaussures, réservé par le gouvernement musée ouvert sur réservation.
une belle demeure chapeaux, robes. aux hôtes étrangers et aux Des chaussons sont fournis à
bourgeoise. Mais c’est un l’entrée : il s’agit de ne pas
trompe-l’œil : il s’agissait par abîmer les beaux parquets et
l’architecture extérieure de les tapis persans. Un regret,
montrer au peuple que le mais il est de taille : on se
Conducator et sa famille rend compte qu’aucune
vivaient simplement, mais les référence n’est faite dans ce
chiffres avancés donnent le EPA/ROBERT GHEMENT/SIPA
palais à la dictature

VADIM GHIRDA/AP/SIPA
tournis… Trois niveaux, près impitoyable qu’a connue la
de 80 pièces au total sur Roumanie sous les
3 600 m2 habitables, sans Ceausescu… D. L.
compter les terrasses et les
balcons, le tout insoup- La salle de cinéma vaut le
çonnable de la rue. La famille détour aussi. Ceausescu y
y a vécu de 1965 à 1989. faisait projeter pour quelques
Boiseries, tapis, moulures, proches La Guerre des étoiles,
lustres aux mille facettes en Kojak et de nombreux
cristal de Venise, miroirs en westerns, un genre qu’il
verre de Murano, fontaines, affectionnait
murs tapissés de soie, salles particulièrement.
de bains en marbre rose ou On termine la visite par le
dorées à l’or fn : tout ici sous-sol : cabinet médical,
donne le tournis, le mauvais balnéothérapie, sauna,
goût règne en maître. Et que hammam, table de massage

DANIEL MIHAILESCU/AFP
dire du mobilier : du Louis XIV et, surtout, une immense
ici, du Louis XV là et du piscine couverte donnant sur
Louis XVI dans la suite des le parc aux murs tapissés de

de la fin du XIXe, avec d’assiettes de charcuterie savoureux burgers préparés 16 chambres dans un s’impose. Cette bâtisse
boiseries, balcons, vitraux. traditionnelle roumaine à la demande. bâtiment de 1925. De jolis du début du XXe siècle
La carte est grande comme ou d’une large sélection Q Strada Paris 61A. parquets, du mobilier ancien. est occupée par la France
un journal déplié ; les de fromages typiques. La Strada Smardan 11. depuis 1936. On y admire
SE LOGER Q
assiettes, pantagruéliques nouvelle cuisine roumaine un escalier en bois et fer
– qu’on se surprend à finir est à l’honneur dans de Hilton Garden Inn €€€ À LIRE ET À VOIR forgé, une verrière Art
quand même ! L’un des plus récents hôtels, Pour se documenter, mais nouveau. On peut prendre
Q Strada Stavropoleos 5. certes pas à la portée surtout pour rêver, imaginer, un café à la terrasse
Chez Maize de toutes les bourses, mais un livre est indispensable : aménagée à l’arrière, avant
La cuisine traditionnelle bien situé et très calme. Le Goût de Bucarest d’aller au cinéma annexé,
est ici de mise : goulasch, Q Strada Doamnei 12. (Mercure de France, 2010). dénommé Elvire Popesco,
poissons du Danube, mais Hôtel Rembrandt €€ Et, une fois sur place, une comme il se doit.
on peut aussi se satisfaire Plus typique et moins cher. visite de l’Institut français Boulevard Dacia 77.
DR

93 - Historia n° 865 / Janvier 2019


Gastronomie
LE LIBERTINAGE DE L’HUÎTRE ET DE LA TRUFFE
La terre et la mer ofrent le plus réussi des mariages culinaires et emportent,
hier comme aujourd’hui, les palais des gourmets vers des plaisirs rafnés.
PAR PATRICK RAMBOURG

uîtres et truffes rance et de « luxure désor-

H sont synonymes
de repas de fête.
Et si nous les
apprécions aujourd’hui pour
leurs qualités gastrono-
donnée comme font
plusieurs oyseux et pail-
lards ». Au tournant des
années 1570-1580, dans un
ouvrage consacré aux
miques, elles ont longtemps erreurs populaires touchant
été considérées comme des la médecine et le régime de
aliments aphrodisiaques. santé, Laurent Joubert,
Pour Le Platine en François médecin du roi, se demande
(1505), les huîtres « excitent « si les huîtres et les truffes
la luxure endormie ». Les rendent l’homme plus gail-
truffes, lavées au vin, cuites lard à l’acte vénérien ». Il
sous des cendres, assaison- raconte qu’à Venise on mange
nées et mangées chaudes, des huîtres à l’heure du cou-
« nourrissent grandement et cher pour devenir plus per-
commettent la luxure ». Elles formant au lit, ce à quoi il ne
exercent plus promptement croit guère, car il faudrait
leurs effets aux « tables déli- qu’elles fussent digérées et
cieuses des gens libidineux », « converties en semence »
ANTOINE MOREAU DUSAULT

ce qui est acceptable si cela avant de passer au jeu, et


se fait pour la génération, cela ne peut se faire avec les
mais détestable et réprouvé huîtres mangées après sou-
dans un contexte d’intempé- per. « Ce n’est donc pas pour
cette nuit-là que pourront
servir les huîtres à rendre
LE CHOCOLAT AUSSI… plus gaillard le compagnon »,
dit-il. Le médecin conseille
Bien avant que le Casanova propose nommé moussoir. aussi être un reconstituant de les prendre avec d’autres
chocolat n’arrive en à sa nouvelle On le passait à pour ceux qui ont bu « viandes », et plutôt au repas
Europe, les Aztèques lui gouvernante de travers l’ouverture « quelques traits de trop à
du matin, pour que l’orga-
prêtaient déjà des vertus venir prendre du couvercle de la coupe de la volupté »,
aphrodisiaques. Sous tous les matins la chocolatière souligne Brillat-Savarin. Le nisme retienne mieux les
CARLOS MUNOZ YAGUE/DIVERGENCE-IMAGES.COM

l’Ancien Régime, offrir du chocolat avec puis on le faisait breuvage fait ainsi corps qualités, les vertus et les
une tasse de chocolat lui : « Elle s’en tourner avec les avec la philosophie de facultés du mollusque.
pouvait suggérer bien des montra bien aise, paumes des mains l’amour et la physiologie Au Siècle des lumières,
sensualités. La littérature me disant qu’elle l’aimait jusqu’à faire mousser la du goût, écrit Serge Safran
l’huître est toujours perçue
libertine s’empare du beaucoup. » À l’époque, boisson, ce qui donna dans L’Amour gourmand.
breuvage avec des scènes l’on moussait le chocolat lieu à des interprétations Libertinage gastronomique comme un aliment aphrodi-
annonçant des moments dans la chocolatière que l’on imagine sans au XVIIIe siècle (La Musar- siaque. Pour l’Encyclopédie
de volupté. Ainsi, avec une sorte de bâton, peine. Le chocolat peut dine, 2000). P. R. de Diderot et d’Alembert, elle

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Le vin PAR GÉRARD MUTEAUD

excite le sommeil, donne de l’huître dans ses jeux éro-


l’appétit et provoque les tiques : « Après avoir fait du
« ardeurs de Vénus ». Il n’est punch nous nous amusâmes
pas rare de voir « des per- à manger des huîtres les
sonnes qui avalent cent, et troquant lorsque nous les

DEA/G. DAGLI ORTI/DE AGOSTINI/GETTY IMAGES


même cent cinquante huîtres avions dans la bouche. Elle
à peine mâchées : ce qui ne me présentait sur sa langue
sert que de prélude à un la sienne en même temps que
dîner très-copieux, et qui leur je lui embouchais la mienne
réussit à merveille ». L’huître […]. Quelle sauce que celle
se consomme aussi bien crue d’une huître que je hume de
que cuisinée, et se retrouve la bouche de l’objet que
sur les tables délicates et j’adore ! » PASTEUR, FOSSOYEUR
libertines, bien souvent
apprêtée avec de la volaille,
Au XVIIIe siècle, « les huîtres
et les truffes prennent le DE LA « GÉNÉRATION
comme l’indiquent nombre
de recettes fgurant dans les
pouvoir, exilant les plats
épicés de l’ancienne table
SPONTANÉE »
livres de cuisine. Dans Le nobiliaire », écrivait l’histo- Avec ses ballons à col-de-cygne, le
Cuisinier moderne (1742), rien italien Piero Camporesi. chercheur sauva le jus de nos vignes.
Vincent La Chapelle propose, Pour l’Encyclopédie, la truffe
par exemple, le dindon farci excite réellement l’appétit Toute sa vie, Louis Pasteur (1822-1895) est revenu se
aux huîtres, assaisonné de sexuel, c’est pourquoi elle ressourcer dans la maison de son enfance, à Arbois
sel, de poivre, de fines ne convient pas « aux tem- (Jura). Dans cette ancienne tannerie paternelle, le
herbes, d’épices et de cham- péraments sanguins, vifs, scientifque a installé un laboratoire où il poursuit ses
pignons, puis servi avec un bouillants, portés à l’amour, recherches. Et ses journées sont bien remplies… C’est là
ragoût d’huîtres. ni à ceux qui sont obligés qu’il mène ses travaux sur les fermentations, intrigué
par état à s’abstenir de l’acte par le mystère du vin jaune, qui développe, lors de son
Pas d’épices pour vénérien », c’est dire son élevage en fût, un voile de levures qui le protège d’une
pimenter sa vie degré d’énergie ! oxydation trop rapide. Dès 1863, il apporte la preuve,
Il ne faut pas s’étonner de Mais la truffe a aussi des par ses observations et grâce aux expériences menées
ce genre de préparation qui qualités gustatives. Pour dans sa vigne de Montigny-les-Arsures, que la
correspond à l’humeur liber- Brillat-Savarin (1825), elle est fermentation du jus de raisin est due à la présence de
tine du temps, car, outre les le « diamant de la cuisine ». ferments vivants apportés par l’air ambiant au moment
huîtres, la volaille avait aussi D’ailleurs, il se demande si de la maturité du raisin, et non à un phénomène de
une connotation amoureuse ; la « vertu érotique » qu’on lui « génération spontanée » des micro-organismes,
le mot « poulet » était syno- prête est bien justifiée… croyance alors ancrée dans les milieux scientifques.
nyme de billet doux, comme Rassemblant ses souvenirs Il démontre ainsi que chaque maladie du vin est due à
l’écrit, en 1782, Louis-Sébas- et se renseignant auprès de un ferment particulier. Et, pour lutter contre ces
tien Mercier dans son femmes et d’hommes, il en maladies, il met au point un protocole : il chauffe le vin
Tableau de Paris : « Autre- conclut que « la truffe n’est entre 55 °C et 60 °C – température à laquelle il ne
fois en Italie les vendeurs de point un aphrodisiaque posi- s’altère pas et conserve son bouquet. Cette méthode,
poulets qui portaient les tif ; mais elle peut, en cer- baptisée « pasteurisation », est appliquée dans le monde
billets doux aux femmes » taines occasions, rendre les entier, notamment par les brasseurs et l’industrie
les glissaient « sous l’aile du femmes plus tendres et les laitière. Les maladies microbiennes du vin, elles, ont
plus gros, et la dame avertie hommes plus aimables », ce depuis été évitées par d’autres moyens, comme le
ne manquait pas de le qui n’est pas incompatible sulftage des vendanges, une conduite plus précise des
prendre. » Le célèbre Casa- avec les plaisirs de la table fermentations et une hygiène plus stricte des chais.
nova préfère, lui, utiliser et de la gastronomie. X

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Mots croisés PAR PASCAL WION
en partenariat avec www.cruciverbiste.club

HORIZONTALEMENT : A. Personnage en illustration. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20


Halicarnasse, Éphèse et Milet se trouvaient dans
cette région antique. – B. Le premier du nom fut le
A Q
second calife de l’islam. Langue des Highlands. Il B Q Q
fut le premier président de la république de Wei-
mar en 1925. – C. Ville de Suède dont l’université,
C Q Q
la plus ancienne de Scandinavie, fut fondée en
D Q Q Q
1477. Pécheur biblique. Écrivain grec, auteur du
E Q Q Q
Banquet des sophistes. – D. Mère de Zeus. De Né- F Q Q
mée ou de Belfort. Ville du Pérou. Ténacité ra-
geuse. – E. Révolte de mineur. Ordre religieux
G Q Q
fondé à Rome en 1524 par saint Gaétan de Thiene
H Q Q
et Pietro Carafa, évêque de Chieti. Ornée d’incrus- I Q Q
tations. – F. Vents réguliers. Baron allemand qui
inventa en 1817 l’ancêtre de la bicyclette. – G. Les
J Q Q Q
enfants de Caroline comptait beaucoup sur lui.
K Q Q
Ville de Belgique où fut installé en 1918 le grand
L Q Q Q Q Q
quartier général de l’armée allemande. Institut où M Q Q Q
l’on obtient souvent la moyenne. – H. Écrivain latin N Q Q

ROGER-VIOLLET
qui entretint une correspondance avec Cicéron
(Cornelius…). Célèbre université du Massachu-
O Q Q Q
setts. Théologien allemand qui fut l’adversaire de
Luther (1486-1543). – I. Mer anglaise. École alsa- Grand de Russie. Elle remporta la bataille d’Angle- Un peu d’ère. Traverse le Tyrol en courant. – 14.
cienne. Avant date. Aéroport francilien. – J. César terre. – N. La Grande Armée y remporta la bataille Ancien république d’Europe. Roi de Crète qui s’il-
s’adressant à Brutus. Op ou pop. Seul père à qui les « des Trois Empereurs ». En 1659, Mazarin y exila lustra pendant la guerre de Troie. Ancien grand du
enfants commandent. Gore en politique. – K. Avo- sa nièce, Marie Mancini, pour l’éloigner du jeune vélo. – 15. Ciel de poètes. Pour Dionysos, ce fut la
cate iranienne ayant reçu le prix Nobel de la paix Louis XIV. – O. Sculpteur français à qui l’on doit mère à boire ! Tonnerre de dieu ! – 16. Trouvait
en 2003. Nom donné par les Byzantins à l’Asie Mi- Caïn et sa race maudits de Dieu en 1839. Saute à donc l’inspiration. Héros qui ne pensait qu’à ren-
neure. Langue dravidienne. – L. Bouclier de Zeus. reculons. Se jette dans le lac Balkhach. Fils de Gaïa trer chez lui. Le seigneur des anneaux. – 17. Pas-
Grecque ou basque. Diane de Poitiers y mena la vie qu’Héraclès souleva de terre et étouffa. teur alsacien qui fut l’apôtre du progrès social
de château. Siège de Toulon. – M. Père d’Achille. VERTICALEMENT : 1. Métier qu’a exercé ce person- (1740-1826). Roi de Norvège. Premier cardinal de
Celle de Roland fut écrite en anglo-normand. nage. Il nous a conté Les Aventures d’Arthur Gor- France. – 18. Aviateur français disparu en 1927
don Pym en 1838. – 2. Reine de Lydie. Île de Grèce lors d’une tentative de traversée Paris-New York.
SUDOKU qui était autrefois appelée Nègrepont. – 3. Se fai- Montagnard qui fut le premier de Corday à périr.
sait au pied d’un rempart pour le faire écrouler. – 19. Impératrice byzantine. Public sous les réver-
Cette année-là, en signant le traité Déculottée face à Napoléon. Une des trois Cha- bères. – 20. Roi d’Athènes qui se noya de chagrin.
de Nimègue, la France, l’Espagne et les rites. – 4. Succédané. Napoléon ft les siens à Fon- Docteur obsédé par le dédoublement de person-
Provinces-Unies mettent fin à la tainebleau le 20 avril 1814. – 5. Nymphes du Cou- nalité. Viviane ou Morgane. X
guerre de Hollande. chant qui gardaient le jardin des dieux. – 6. Nom
que les Grecs donnaient au détroit des Darda-
2 9 6 7 nelles. Dans les règles. – 7. Capitale du Cap-Vert. SOLUTION DU No 864
5 3 2 9 Il aurait régné sur le royaume de Juda pendant
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20

9 1 8 6 quarante et un ans. Ce qui précède l’enfer. – 8. A G E


O R G E S J A C Q U E S D
A N T O N
I M A E L QO P I
S U MQ E I
N A U D I
Mœurs anciennes. Huguenot décapité. Grand chef
B

6 4 7 indien. – 9. Sculpteur italien qui réalisa plusieurs


C R P S QA L B I Q
O
H E L I E Q S O
A P P O M
A T T O X
D O P R QO S T QN O
U E
4 9 1 2 3 statues pour Charles Quint. Héroïne de Cha-
E N AQA N N E Q S
E T A E QT I EQN
L
F DQL E P E N QG A E T EQ
7 8 5 4 teaubriand. – 10. Ancienne capitale d’Égypte. G

H
I
N
S E R E QO
I QA R O N
M E S R I N E
I R E Q E Q P
1 7 6 9 – 11. Hétaïre athénienne qui accompagna I SA M S O NQ G I QA N G O
J Q M Q M U S E QC H I N O N
Alexandre le Grand dans ses conquêtes. Clément
2 9 7 en automne. – 12. Métal entrant dans la composi-
K O Q C E S A R E E Q

L B A H Q E G I S T H
R E S T A U R E R A
E QK L U G EQTQ
4 7 1 5 6 tion du Zamak. Philosophe chinois qui serait le
M A S I E Q E D O Q I

N M I L L E R A N DQ
S
T
L YQ L O L AQ Z
U E N TQ L I R E
SOLUTION DU N° 864 : 1865. fondateur du taoïsme. – 13. Au bord du Niémen. O A R I U S Q N Q A L E CQ UQ R E N A N

96 - Historia n° 865 / Janvier 2019


La chronique DE GUILLAUME MALAURIE

DR
PODCASTS ET HISTOIRE :
LA NOUVELLE AVENTURE

L
es podcasts sont en plein boom, c’est sûr. Et collaborateur Frank Ferrand, passé sur Radio Classique,
l’année 2019 promet d’être éruptive pour nos tym- continuent de faire un tabac sur la plateforme d’Europe 1.
pans. Mais quid des podcasts consacrés à l’Histoire, Bien, mais quoi de vraiment décoiffant chez Clio dans le
qui demeure l’une des principales passions fran- monde des « podcasts natifs », c’est-à-dire ceux jamais
çaises ? Bien malin qui peut s’en faire une vague diffusés sur une grille FM ? Eh bien… pas grand-chose.
idée dans la jungle quasi impé- Rien, en tout cas, qui innove dans les for-
nétrable des téléchargements en tout mats. Rien non plus à la mesure du choc
genre. Sur iTunes, l’une des principales que provoque toujours l’écoute de chacune
interfaces, la manipulation est aussi beso- des 38 conférences du regretté Henri Guil-
gneuse que décourageante. J’utilise pour DANS LA JUNGLE lemin. Notons le méritoire travail de vul-
ma part l’application pour smartphone DE L’ÉCOSYSTÈME DES garisation du plus ancien des podcasters
Castbox, qui corrige un petit peu le sen- d’histoire, Richard Fremder, avec Timeline
timent de perdition. Premier constat : les PODCASTS, BIEN MALIN (ex-Temporium), le choix classique mais
émissions d’histoire de Radio France QUI PARVIENT À varié de Storiavoce, animé par Christophe
restent leaders et hors concours tant en SE FRAYER UN CHEMIN Dickès, Magma (studio Nouvelles Écoutes),
qualité qu’en audience. À commencer par qui sollicite des témoignages contem-
La Marche de l’Histoire, de Jean Lebrun, porains sous la direction de Clémence
La Fabrique de l’Histoire, d’Emmanuel Laurentin, ou Hacquart. Parmi les lancements les plus prometteurs :
encore Carbone 14, de Vincent Charpentier, sur l’archéo- Passions médiévistes, qui réunit de jeunes chercheurs
logie. Ajoutons Autant en emporte l’Histoire, de Stépha- sous la férule de Fanny Cohen Moreau, avec l’agence Binge
nie Duncan, ou, dans un autre genre, Ces chansons qui Audio. Et tout en haut du podium : Paroles d’Histoire,
font l’actu, de Bertrand Dicale. Tout nouveau, tout frais lancé en avril dernier. Des entretiens inégaux mais toujours
sur France culture : le recyclage des extraordinaires archives menés de main de maître par André Loez, jeune agrégé et
sonores des soldats de 14-18 dans l’émission LSD, signée spécialiste de la Grande Guerre, qui lit jusqu’au bout les
Perrine Kervran. Sachez aussi que les émissions de notre livres des ses invités. Ça se fait rare. X

Le mois prochain, dans votre numéro

Dossier : LES JUIFS ET LA FRANCE,


L’HISTOIRE TOURMENTÉE D’UNE PASSION
Récits : L’épopée de l’aviation commerciale ; Les commandos de marine de Winston Churchill
Et notre guide expos, livres, écrans et voyage.

98 - Historia n° 000 / Mois 2016


En kiosque à partir 24 janvier 2019