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ABUS DE BIENS SOCIAUX

La responsabilité pénale susceptible d’être appliquée aux administrateurs est


importante et lourde. Il faut qu’ils en soient conscients. Les dirigeants doivent en
vertu de la loi effectuer des opérations nombreuses lors de la constitution, du
fonctionnement et de la liquidation de la société. Le non-respect de ces
directives est souvent sanctionné par des dispositions pénales.

Au Maroc, la loi n°20-05 du 23 mai 2008 modifiant la loi n°17-95 de 1996 a


apporté beaucoup de changements au niveau de la responsabilité pénale des
administrateurs. Dans cet optique, plusieurs dispositions pénales ont été
modifiées, certaines ont étés allégées, voire même supprimées, la tendance
actuelle étant à un allègement, tant du montant des amendes que de la durée des
peines d’emprisonnement.

Le domaine de la responsabilité pénale est très vaste (Art 373 à 424 loi 17-
95). De ce fait, dans ce volet, on se contentera d’analyser les infractions les plus
fréquents et les plus graves tels que Le délit d’abus de biens sociaux (Art 384 al
3 loi 17-95), l’abus de pouvoirs et de voix (Art 384 al 4 loi 17-95), le délit de
présentation ou publication des comptes annuels ne donnant pas une image
fidèle (Art 384 al 2 loi 17-95) et le délit d’initié.

§1- Le délit d’abus des biens sociaux

Le délit d’abus de biens sociaux est l’une des infractions pénales la


plus fréquente que les dirigeants d’une société anonyme peuvent être amenés à
commettre. Ainsi, selon la loi le délit d’abus de biens sociaux concerne les
membres des organes d' administration, de direction ou de gestion d' une société
anonyme qui, de mauvaise foi, auront fait, des biens ou du crédit de la société,
un usage qu'ils savaient contraire aux intérêts économiques de celle-ci à des fins
personnelles ou pour favoriser une autre société ou entreprise dans laquelle ils
étaient intéressés directement ou indirectement (Art. 384 al 3 loi 17-95).

A- Eléments de l’infraction

Les éléments constitutifs de l’infraction sont : Un usage abusif des biens


ou du crédit de la société contraire à l’intérêt de celle-ci ; il faut que cet usage ait
été fait dans un intérêt personnel et enfin il faut que cet usage ait été fait de
mauvaise foi.

1- Notion d’usage :

a- Usage de biens:

Le terme « usage » est très large, il englobe les actes de disposition


(détournement des biens ou fonds appartenant à la société) ou les actes
d’administration (le fait d’utiliser sans contrepartie un bien appartenant à la
société). Ici plusieurs exemples peuvent être cités : le fait d’opérer des
prélèvements dans la caisse sociale, le fait d’encaisser sur son compte des
chèques émis au nom de la société, acquérir un véhicule en crédit-bail dont les
échéances sont payées par la société.

Le fait d’exposer l’entreprise à des risques non justifiés est aussi considéré
comme un abus de biens ou de crédit car la société a légalement un objet social
qui en définit son domaine d’intervention.

Il ya lieu de distinguer l’usage avec appropriation définitive de l’usage sans


appropriation définitive :

On parle d’usage avec appropriation définitive, par exemple lorsqu’un


président du conseil d’administration fait effectuer par sa société d’importants
travaux dans sa propriété personnelle. Le fait aussi pour le président de
percevoir à son profit personnel les redevances provenant de la cession de
brevets, dont les dépenses de recherche et de mise au point avaient été
supportées par la société. Dans ce cas d’espèce, l’acte abusif consiste dans
l’encaissement à titre personnel de redevances qu’aurait dû percevoir la société.
Pour la jurisprudence, le délit est instantané et il est consommé au moment
même où est accompli l’acte abusif[1]. C’est donc au jour des encaissements, et
non au jour où les brevets étaient mis au point, comme le soulève pour sa
défense le président, que le délit était consommé. En effet, ce n’est pas la
cession des brevets qui constituait l’acte abusif.

Contrairement à l’usage avec appropriation définitive, le délit d’abus de biens


sociaux peut être consommé même s’il n’y a pas eu d’appropriation définitive.
Ainsi donc, la restitution des sommes utilisées ne fait pas disparaître le délit.
Une simple utilisation suffit à le consommer. Il peut s’agir par exemple de
l’utilisation des fonds sociaux pour effectuer une opération de bourse, même si
elle ne s’est pas soldée par une perte. De manière plus habituelle, il peut s’agir
du recours au compte courant qui deviendra débiteur temporairement, peu
importe que le dirigeant ait pu avoir droit à des dividendes, dès lors que ceux-ci
n’avaient pas encore fait l’objet d’une décision de distribution. [2]

b- Usage de crédit :

Une société peut consentir une hypothèque ou un gage, avaliser une


traite … Concrètement, il s’agit d’opérations qui ne nécessitent pas un
décaissement immédiat. Ces opérations engagent une signature sociale. Il
s’agit donc d’utiliser la surface financière de la société, sa capacité d’emprunter
ou de garantir un emprunt, imposant à celle-ci un risque anormal et contraire à
son intérêt.

1- Usage contraire à l’intérêt social :

Le simple usage ne suffit pas pour la constitution de l’infraction. Il faudrait


aussi que l’usage soit contraire à l’intérêt de la société. L’appauvrissement de la
société ou un risque d’appauvrissement, un manque à gagner, la perte d’une
occasion d’enrichissement sont autant d’atteintes à l’intérêt social de la société.

Mais la détermination de l’usage contraire à l’intérêt social a posé le


problème de savoir à qui il revenait de procéder à cette appréciation et à quel
moment fallait-il se placer pour apprécier l’utilité de l’opération pour la société.

La détermination de l’intérêt social exige une appréciation de ce qu’était


l’intérêt social dans la situation où se trouvait la société. Or la détermination de
l’intérêt social relève de la compétence du conseil d’administration ou de
l’assemblée des actionnaires d’après la loi ou les statuts. Si donc cet organe a
pris une telle décision, le juge ne devrait pas la remettre en question car elle est
présumée conforme à l’intérêt social. Mais la loi et la jurisprudence se méfient
souvent des décisions imposées par ces organes. Tout d’abord la loi protège le
droit d’intenter une action en responsabilité contre les dirigeants de la société
(voir Art. 354 loi 17-95). En plus, selon la jurisprudence « l’assentiment du
conseil d’administration ou de l’assemblée générale des actionnaires ne peut
faire disparaître le caractère délictueux de prélèvements abusifs de fonds
sociaux »[3]

Les dirigeants sociaux ne peuvent aussi se prévaloir d’une décision de


l’assemblée générale pour justifier les abus des biens sociaux ou de crédit. Il en
est ainsi des augmentations de rémunérations alors que la situation de la société
devient de plus en plus catastrophique. Les juges ont considéré que des
décisions pareilles prises par une assemblée constituée des proches du dirigeant
ou résultant d’une assemblée où le président détient presque la totalité des droits
de vote ne sauraient être valables. Ainsi donc, l’infraction est réprimée même
dans les hypothèses où les actionnaires auraient approuvé la gestion des
dirigeants. La jurisprudence explique cela par le fait que l’incrimination d’abus
des biens sociaux a pour but de protéger non seulement l’intérêt des associés,
mais aussi le patrimoine de la société et les intérêts des tiers qui contractent avec
elle . La notion d’intérêt social face au pouvoir légal ne peut être lue à la lumière
du mandat donné par les associés. Il ne s’agit donc pas de sauvegarder les
intérêts patrimoniaux, ceux du capital mais de prendre en considération
l’ensemble des catégories d’intérêt au sein de la société. La notion d’intérêt
social ne s’identifie donc plus à celle des actionnaires, mais à celle de l’intérêt
de la société.

Pour ce qui est de la détermination du moment d’appréciation, il faudrait


apprécier l’acte au moment au moment où il a été accompli : il arrive que des
faits soient examinés après un certain délai tel que les nouveaux dirigeants qui
intentent une action contre d’anciens responsables. Alors faut-il tenir compte du
résultat pour dire si l’acte était bon ou mauvais ? Le succès de l’opération serait-
il le critère de légitimité de l’action ? Selon la jurisprudence, c’est au moment où
l’acte est accompli qu’il convient de rechercher quel intérêt il pouvait avoir : « il
faut se placer au moment de la conclusion de l’acte pour déterminer sa
conformité à l’intérêt social ». [4]

Il ne faudrait pas non plus oublier le fait d’utiliser des biens sociaux dans
un but illicite tel que la corruption : le fait de corrompre un élu en vue de
l’obtention de marchés publics par exemple ou de corrompre les inspecteurs des
impôts afin d’éviter un contrôle trop approfondi dans la comptabilité de la
société. De telles pratiques exposent la société à des sanctions fiscales ou
pénales et donc un risque de perte. Toutefois la doctrine et la jurisprudence sont
controversées sur cette question[5].
2- Usage de mauvaise foi :

La mauvaise foi signifie ici que le dirigeant avait conscience du caractère


délictueux de son comportement. Ainsi une erreur ou une faute ne suffit pas à
caractériser le délit ; raison pour laquelle l’imprudence, l’inattention, la
négligence ou le laisser-aller ne sont pas pénalement réprimés. De même,
l’intention de porter atteinte au patrimoine de la société n’est pas exigée. La
simple conscience qu’a le dirigeant que l’acte est contraire à l’intérêt social tout
en lui étant bénéfique suffit.

La jurisprudence n’exige pas que la mauvaise foi soit toujours relevée ; seuls
les faits matériels commis par le dirigeant suffisent à démontrer l’existence de sa
mauvaise foi. Il suffit que la mauvaise foi découle implicitement mais
nécessairement des faits matériels. Ainsi lorsque le dirigeant a utilisé des
sommes faisant partie du patrimoine social à des fins personnelles, il est évident
que des trucages comptables sont utilisés ou que l’opération a été cachée aux
commissaires aux comptes. Le non respect de la procédure visant à autoriser des
conventions passées entre les dirigeants et la société et à informer les
actionnaires est révélateur à ce point. Une présomption de mauvaise foi
apparaîtra alors[6].

3- Usage à des fins personnelles :

La loi exige aussi que le dirigeant ait poursuivi une fin spécifique à savoir
la recherche de l’intérêt personnel. L’intérêt personnel est assimilé au fait pour
le dirigeant de favoriser une autre société ou entreprise dans laquelle il était
intéressé directement ou indirectement. Il peut se présenter sous plusieurs
formes ; il peut s’agir de l’intérêt personnel direct ou de l’intérêt personnel
indirect.

L’intérêt personnel direct peut être pécuniaire ou matériel mais peut aussi
s’étendre à l’intérêt moral ou professionnelle : Pour le premier cas par exemple,
un administrateur qui ferait prendre en charge par la société sa domesticité
personnelle, ou qui s’offrirait une extension touristique sur le compte de la
société ou même qui utiliserait des fonds sociaux pour s’acquitter de ses dettes
personnelles serait sanctionné.

La doctrine et la jurisprudence ont admis que l’intérêt personnel requis du


dirigeant pouvait s’étendre à l’intérêt moral ou professionnel. Ainsi par exemple,
un administrateur qui poursuit un intérêt électoral et utilise les fonds sociaux
pour financer sa campagne.
L’intérêt personnel peut aussi être indirect. Ainsi, un dirigeant qui
favorise une société ou une entreprise dans laquelle il est intéressé
personnellement.

B- Prescription de l’action :

L’abus des biens sociaux a toujours été considéré comme un délit instantané
consommé au moment de l’accomplissement de l’acte délictueux. Mais les
dirigeants sont parfois discrets, et l’infraction commise ne sera découverte
qu’ultérieurement soit à l’occasion du dépôt du bilan, ou à l’occasion du
changement des dirigeants.

Le législateur, pour pallier à toutes les éventualités, a décidé que la prescription


est de 5 ans à compter du fait dommageable, ou s’il a été dissimulé lors de sa
révélation (Art 355 loi 17-95). En France, l’action publique se prescrit par trois
ans pour la même infraction (C.com. art. L225-254).