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LES SYSTÈMES DE GOUVERNANCE TRADITIONNELS EN KABYLIE À LA

LUMIÈRE DU CONCEPT DE CAPITAL SOCIAL

Cécile Perret et Belaïd Abrika

De Boeck Supérieur | « Mondes en développement »

2014/2 n° 166 | pages 131 à 144


ISSN 0302-3052
ISBN 9782804189730
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-mondes-en-developpement-2014-2-page-131.htm
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DOI : 10.3917/med.166.0131

Les systèmes de gouvernance traditionnels


en Kabylie à la lumière du concept
de capital social
Cécile PERRET1 et Belaïd ABRIKA2
tymologiquement, le terme gouvernance a la même origine que celui de
É gouvernement, c'est-à-dire le verbe latin gubernare, qui signifie "diriger le
navire" (Baslé, 2002, 131). Ce terme peut être utilisé dans divers domaines
(entreprises, collectivités publiques,…) et à différents niveaux institutionnels
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(État, collectivités locales algériennes telles que les Wilayate (préfectures), les
assemblées populaires communales (mairies),…). Les modes de gouvernance
des institutions publiques modernes sont définis de façon formelle (textes, lois,
règlements,…), alors que les modes de gouvernance traditionnels peuvent
répondre à des règles informelles (traditions de réciprocité, par exemple) et se
transmettre oralement. Chaque communauté a, selon la population qui la
compose (sédentaire ou nomade, par exemple), son histoire, sa culture, ses
institutions, des liens qui maillent la société (liens formels et informels), un
mode de gouvernance qui lui est propre. Dans certains cas, gouvernances
formelle et informelle3 peuvent se compléter ou se substituer l’une à l’autre, cela
d’autant plus que l’espace ou le territoire vécu par les habitants ne coïncide pas
forcément avec les délimitations administratives officielles. Le territoire vécu
peut effectivement être porteur d’une organisation informelle des acteurs, de
structures sociales anciennes et de type communautaire, comme c’est le cas
dans les Monts de Kabylie, dans la région du Djurdjura, que les Romains
appelaient Mons Ferratus et ses habitants Quinque Gentii, ce qui signifie les cinq
nations ou les cinq tribus. Ces structures sociales comportent plusieurs niveaux,
dont l’âarch (la tribu) et la jemaâ4 (l’« assemblée villageoise »), autrefois adaptées à

1
Université de Savoie, IUT de Chambéry, Institut de Recherche en Gestion et en Économie
(IREGE). Cecile.perret@univ-savoie.fr
2
Université de Tizi-Ouzou, CEMOTEV. abrikamazigh@yahoo.fr
3
Nous utiliserons le terme de gouvernance informelle lorsque la gouvernance est réalisée en
dehors des institutions relevant de l’État, et particulièrement dans le cas où les comités de
village ne sont pas déclarés sous la forme associative.
4
Jemmâ peut signifier assemblée, ou lieu de rencontre.

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des contraintes géographiques, économiques et historiques (Lacoste-Dujardin,


2001 ; Bourdieu, 1958).
Les liens particuliers qui unissent les acteurs d’un territoire vécu peuvent être
examinés à la lumière du concept de capital social qui s’inscrit dans trois types
de relations : intergroupe, intragroupe et environnementales. Si le capital social
désigne les normes et les valeurs qui régissent l’action collective, une « qualité
créée entre acteurs » (Burt, 1995, 601 cité par Lallement, 2003, 5) ou une
capacité à se lier (Alexis de Tocqueville parlait d’art de l’association (in
Lallement, 2003, 6)), alors il est aussi l’expression de la territorialité des sociétés.
Si l’analyse que nous conduisons ici a pour fil directeur ce concept de capital
social, c’est aussi parce que, comme le soulignaient Hanoteau et Letourneux en
1893, toute la société kabyle est imprégnée de « l’esprit d’association et de
solidarité » et que « partout, on retrouve, à ses divers degrés, l’association
solidaire, aussi bien dans les moindres intérêts de la vie privée que dans les
relations de la famille, du village et de la tribu ». Bourdieu lui-même soulignait
d’ailleurs qu’à « l’imperfection des techniques répond une perfection
hyperbolique du lien social, comme si la précarité de l’ajustement à
l’environnement naturel trouvait contrepoids dans l’excellence de l’ajustement
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social […] » (Bourdieu, 1958 réédité en 2012, 12).
Notre analyse cherche à savoir si les liens de type bonding (horizontaux) et
bridging (distants) générés par le système de gouvernance ancestral ayant encore
cours en Kabylie peuvent avoir un impact en matière de développement des
zones rurales et si, dans certains cas, il ne peut pas y avoir substituabilité du
capital social informel au capital social gouvernemental.
La première partie présente le concept de capital social (Coleman, 1988 ;
Bourdieu, 1980 ; Weber, 1971) pour lequel nous distinguons : le capital social
cognitif (processus mentaux, valeurs, normes… qui prédisposent les agents à la
coopération), le capital social structurel (organisations dans lesquelles agissent
les agents), le capital social gouvernemental (institutions ou organisations mises
en place par l'État ou les collectivités locales), le capital social civil formel
(associations, organisations non gouvernementales (ONG)) et le capital social
informel (systèmes de gouvernance traditionnels de transmission orale). Une
discussion sur la nature du lien social complète l’analyse (Angeon, Caron et
Lardon, 2006 ; Loudiyi, Angeon et Lardon, 2004 ; Coleman, 1988). La seconde
partie teste la possibilité d’un lien entre capital social et développement
(Dasgupta, 2010) et pose la question de la substituabilité du capital social
informel au capital social gouvernemental (Sirven, 2004) en analysant des
expériences originales de gouvernance locale en Kabylie : celle des villages de
Tazrouts et de Zouvga.

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1. LE CONCEPT DE CAPITAL SOCIAL


1.1 Les définitions du capital social
Weber faisait déjà remarquer dans son ouvrage posthume Économie et société
publié en 1971 que l’homme dispose de trois types de ressources pour
améliorer ses conditions de vie : des ressources économiques, des ressources
politiques et des ressources symboliques (relations sociales). Toutefois, jusqu’à
la fin des années 1970, le concept de capital social ne sera que peu utilisé. En
1980, Bourdieu en donne la définition suivante : « Le capital social est
l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession
d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées
d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance ; ou, en d’autres termes, à
l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’éléments qui ne sont pas
seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par
l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais sont aussi unis par des
liaisons permanentes et utiles » (Bourdieu, 1980, 2). Le capital social est
présenté chez lui à la fois comme l’effet et la cause de l’institution sociale et des
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inégalités de classes sociales ; c’est « une ressource héritée de la classe sociale
qui constitue un attribut du groupe ou du réseau social auquel appartient
l’individu » (Kamanzi et al., 2007, 129).
Coleman (1988), quant à lui, suggère une définition plus fonctionnelle du capital
social : c’est une ressource incorporée dans les relations interindividuelles, une
forme particulière de capital qui rend possible l'action sociale ; il est à l’origine
des relations développées entre les agents (capacité à collecter et à faire circuler
l’information, existence de règles et de sanctions qui s’imposent dans une
communauté particulière,…). Le capital social est défini par les relations
interindividuelles qui caractérisent une structure sociale, il fait référence aux
obligations, aux attentes et aux relations de confiance dont un individu jouit
auprès des autres personnes d’un réseau, aux possibilités d’accès à l’information
d’un individu, aux normes et sanctions admises par les membres de son
organisation, à l’autorité et aux responsabilités qu’il détient en tant que membre
et, enfin, aux types d’organisations auxquelles il appartient de façon volontaire
(par exemple en étant membre d’une association). Coleman met également en
évidence l’existence de liens entre le micro- et le macro-économique, puisque
les ressources (privées) qu’un individu retire de la valorisation de son capital
social ont des répercussions au plan macro-économique.
Robert Putnam présente également des travaux remarquables sur ce concept
(2000, 1996, 1995). Sa définition souligne à la fois le caractère utilitaire des
relations sociales et les comportements et attitudes volontaristes (stratégiques)
qui caractérisent les individus qui possèdent un capital social. Si Bourdieu
(1980) insiste sur l’usage privatif de cette ressource (il analyse comment les
« élites » peuvent recourir à leurs réseaux sociaux pour conserver certains
privilèges), Putman (1995), met l’accent sur son aspect collectif : au sein d’un
groupe « irrigué » par des réseaux de relations interpersonnelles, des attitudes de

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confiance générale entre les membres et des normes de réciprocité qui facilitent
l’action collective vont se développer (Houard et Jacquemain, 2006, 8).
Plus récemment, Kamanzi, Zhang, Deblois et Deniger (2007, 127-145) ont
distingué trois dimensions du capital social : c’est l’attribut d’un groupe social
(dimension structurale), il implique des normes, des valeurs, des croyances et
des règles partagées par un groupe social ou une communauté (dimension
normative) et il se traduit par des actions d’intervention des individus les uns
auprès des autres (dimension dynamique).
Woolcock (2001) dénombre sept domaines dans lesquels la notion a été
utilisée : la famille et les jeunes, l’école et l’éducation, la vie communautaire, le
travail et les organisations, la démocratie et la gouvernance, les problèmes de
l’action collective et le développement économique. Les domaines de la santé,
de l’immigration ou de la protection publique pourraient être ajoutés à cette
liste (Franke, 2005, 1).

1.2 Lien social et organisations


Deux grandes approches du capital social peuvent être distinguées : une
approche en termes de valeurs et de normes, et une approche en termes de
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réseaux relationnels. Ces différences d’approches se retrouvent dans la
distinction entre le capital social cognitif – c'est-à-dire les processus mentaux
des individus, les valeurs, les normes, les croyances etc. qui prédisposent les
agents à la coopération – et le capital social structurel – c'est-à-dire les réseaux
structurants dans lesquels agissent les agents (Uphoff, 2000). Collier (1998)
distingue également deux formes de capital social interdépendantes : le capital
social gouvernemental (institutions ou organisations mises en place par l'État
ou le secteur public) et le capital social civil (organisations émanant de la société
civile). Ces deux visions du capital social, une fois croisées, permettent de
dresser une typologie de la nature concrète du capital social à la manière de
Sirven (2000) (tableau 1).
Tableau 1 : Nature concrète du capital social
Nature du capital Capital social structurel Capital social cognitif
social
Normes, valeurs et croyances,
Capital social civil Associations, ONG,… esprit d’association et de
solidarité, confiance,…
Capital social État, collectivités Lois, régime politique,…
gouvernemental territoriales,…
Nous pourrions également définir un capital social structurel informel (informel
dans le sens où l’organisation produite est extérieure à l’État) de tradition orale,
comme par exemple le mode de gouvernance issu des traditions ancestrales
d’organisation des villages, qui existe toujours en Kabylie au travers des comités
de village ou des comités de quartier en parallèle des institutions locales. Nous
considérons, à l’instar de Sirven (2003), que le capital social est un ensemble de
ressources accessibles grâce à un réseau de relations, ces relations pouvant

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s’établir au sein d’entités formelles ou informelles qui vont engendrer des


obligations qui reposent sur des règles, des normes, des traditions de
réciprocité…

1.3 Nature du lien social


La nature des liens entre les agents a été précisée par la typologie aujourd’hui
bien connue proposée par la Banque mondiale (2000). Elle distingue le lien qui
unit (bonding), le lien qui lie (linking) et le lien qui relie (bridging). Les liens de type
bonding unissent des individus de statut identique au sein d'une même
communauté (liens horizontaux). S’ils caractérisent des relations de type
communautaire, c'est-à-dire de personnes adhérant à un même système de
représentation, ils tendent vers une « fermeture relationnelle » (Coleman, 1988),
voire peuvent déboucher sur de la discrimination. Ces liens peuvent être ceux
existant au sein d’une famille, d’une tribu, d’une ethnie, d’un village, d’une
communauté d’appartenance, d’amis proches, etc.. Pour appréhender
l’importance de ce type de liens, des indicateurs tels que la taille des familles
peuvent être retenus. Les liens de type linking caractérisent des interactions
entre des agents aux statuts différents. Ces liens sont dits verticaux. Ces liens
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intergroupes nécessitent d’être réaffirmés et se caractérisent par des transactions
de réciprocité qui obligent à la poursuite des échanges. La fréquence des
interactions tend à déboucher sur la convergence des représentations (Angeon,
Caron et Lardon, 2006, 10). Enfin, les liens de type bridging lient des agents
distants, cette distance pouvant être géographique (un membre du village qui a
émigré), et le lien n’est pas activé en permanence (Ibid., 13). Le bridging social
capital désigne un réseau virtuel. Les relations peuvent être ponctuelles,
discontinues et les règles respectées s’apparentent à « une convention sans
engagement réciproque » (Ibid., 10). Pour la Banque mondiale, le bridging social
capital entre membres de la même communauté, ou avec les membres d’autres
communautés, peut à la fois permettre d’obtenir de meilleurs services de l’État,
permettre une amélioration des infrastructures ou l’accès à certains marchés ou
au crédit. Selon Loudiyi, Angeon et Lardon (2004, 10), trois catégories
simplifiées d’acteurs existent : (i) la première (G) est une simple formation
d’individus ayant une action collective, intentionnelle ou non, (ii) la deuxième
(GP) est un groupe dit productif, un collectif d’acteurs ayant un but commun
finalisé et qui se dotent de règles communes, (iii) et le troisième (I) est
représenté par les acteurs institutionnels. À ces trois types d’acteurs, les auteurs
associent des qualités reconnaissables, une forme prédominante de capital
social : au groupe G elles associent la recherche du « vivre ensemble (Bonding),
au groupe GP elles associent la recherche du « produire ensemble » (Linking) et
aux acteurs institutionnels I un rôle d’organisation et d’encadrement, « organiser
ensemble » (Bridging). Le passage d’un type d’acteur à un autre correspond à un
changement de rôle et de lien prédominant.

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2. CAPITAL SOCIAL ET DÉVELOPPEMENT


TERRITORIAL EN KABYLIE
2.1 Le capital social et la confiance
L’intensité des liens de proximité entre acteurs est souvent présentée comme un
élément explicatif discriminant du développement. Putnam, Leonardi et Nanetti
(1993) soulignent ainsi que si l’Italie du Nord s’est plus développée que l’Italie
du Sud, c’est grâce à une meilleure dotation en capital social. Dans une
recherche sur la Russie, Rose a montré que les leaders d’organisations telles que
les églises, les clubs, les partis politiques… se mobilisent pour offrir les biens
publics manquants en cas de défaillance de l’État (cité par Fafchamps, 2007,
12). Pour Arrow, si l’étude des liens sociaux est intéressante, le terme de capital
social est sujet à controverse. Le terme de capital suppose la durée dans le
temps, des sacrifices délibérés au présent pour des bénéfices futurs et
l’aliénabilité (Arrow, 1999, 4). Or, pour cet auteur, l’essence des relations
sociales est qu’elles sont construites pour d’autres raisons que leur valeur
économique (Ibid., 3), ce qui met en doute la deuxième condition. Solow adopte
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la même position en écrivant que le capital social est « un ensemble d’éléments
comme la confiance, la volonté et la capacité à coopérer et se coordonner,
l’habitude de contribuer à l’effort commun, même si personne ne regarde »
(Solow, 1999, 7). Plus que de capital social, c’est plutôt de modèle de
comportement (« behavior pattern ») qu’il faut, selon lui, discuter. Dasgupta (2010)
va dans le même sens en écrivant que c’est le développement de la confiance entre les
personnes qui conditionne le développement économique. Le capital social, qu’il définit comme
les « réseaux entre les personnes », peut établir et maintenir la confiance. Mais, s’il est mal
dirigé, ou s’il opère dans un mauvais milieu, il peut entraver le développement économique,
voire faire régresser l’économie. En Algérie, la solidarité sociale est souvent de nature
informelle, elle existe à travers la famille au sens large, le village et les réseaux
personnels appelés là-bas « la connaissance » (tamusni ou au pluriel timusniwin).
On entend fréquemment des expressions du type « j’ai de la connaissance »
dans telle ou telle administration, « je vais faire appel à ma connaissance »,….
Cette « connaissance » peut d’ailleurs parfois se rapprocher du « dark side »
puisqu’elle est aussi utilisée pour obtenir des passe-droits (pour trouver un
emploi,…). Pour Dasgupta (2010), dans le cas où l’institution (l’État) n’a pas été
digne de confiance par le passé, il est très difficile et long de renverser les
croyances. Les échanges vont alors se développer au niveau personnel. Il est
indéniable qu’en Algérie le problème de la confiance envers les institutions de
l’État est une antienne, particulièrement dans une région comme la Kabylie
caractérisée par une histoire émaillée de révoltes (Printemps berbère en 1980,
Printemps noir en 2001,…) et de résistance aux différentes colonisations. En

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Algérie, pays composé de différentes subcultures5, l’indice de perception de la


corruption est faible (34/100 en 2012 selon Transparency international), un indice
faible montrant une très forte corruption et, de fait, la confiance en l’État est
faible, ce qui peut expliquer le recours à des liens communautaires de type
bonding.

2.2 Substituabilité ou complémentarité du capital social


civil au capital social gouvernemental
Capital social civil et capital social gouvernemental sont-ils substituables ou
complémentaires ? Selon Sirven (2004, 136), le phénomène de complémentarité
joue si les critères de bonne gouvernance sont respectés car la mise en place de
liens avec la société civile favorise la cohésion sociale. Un danger peut tout de
même apparaître, même en présence d’une bonne gouvernance, lorsque la
société est formée de groupes isolés (le groupe le plus puissant peut alors
s’accaparer les structures gouvernementales, la société est en état de conflit
latent). Lorsque le fonctionnement de l’État est jugé mauvais (mauvaise
gouvernance, indice de perception de la corruption faible), la société est en
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conflit avec elle-même et la situation peut dégénérer en guerre civile. Le
manque d’efficacité de l’État peut alors être pallié par une informalisation
importante de l’économie ou de l’organisation de la société civile. Nous avons
adapté ci-dessous (tableau 2) les différentes situations présentées par Sirven
(2004, 137).
Tableau 2 : Typologie capital social gouvernemental / capital social civil
Capital social
gouvernemental
Faible Fort
Capital social
civil
(II) (I)
Faible Société en conflit avec elle- Exclusion, accaparement
même (guerre civile, des structures
régionalisme exacerbé, etc.) gouvernementales, etc.
(III) (IV)
Fort Informalisation de Bonne gouvernance et
l’économie, débrouillardise, cohésion sociale, bien-être
etc. économique et social
Il y a substitution du capital social civil au capital social gouvernemental dans
les cas (II) et (III), et complémentarité dans les cas (I) et (IV). Ce tableau
donne une grille de lecture intéressante du cas algérien qui a connu à la fois une

5
Selon Mercure et al. (1997, 26-29), huit subcultures correspondant à huit régions peuvent
être recensées en Algérie : Zone côtière, Hauts plateaux, Steppe, Sud, Monts de Kabylie,
Monts des Aurès, Tlemcen, Maghnia-Sebdou et M’Zab.

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guerre civile (décennie noire) et une informalisation excessivement importante


de l’économie depuis la fin des années 1990.
2.3 L’organisation traditionnelle de la société kabyle
Parmi les nombreuses formes politiques anciennes connues dans le monde
berbère, la plus répandue chez les sédentaires est une « sorte de république
villageoise » (Camps, 2007, 297). Elle comporte plusieurs niveaux, dont la jemaâ
(l’« assemblée villageoise » qui est masculine) et l’âarch (la tribu) (Lacoste-
Dujardin, 2001, 75). Dans la tradition, l’âarch est le regroupement de plusieurs
villages d’une région liés par un ancêtre éponyme (Direche-Slimani, 2006, 185).
C’est la jemaâ (où les anciens ou les chefs de famille peuvent prendre la parole)
qui possède le pouvoir politique, administratif et judiciaire. Le premier
magistrat, le chef du village, dénommé Amghar ou Amqran (le doyen), est élu par
les membres de l’assemblée, appelée Thadjmaat, composée des représentants des
familles qui peuplent le village. La jemaâ « siège dans un bâtiment collectif
précédé d’une place, véritable agora en miniature » où se rassemblent les
hommes […] » (Camps, 2007, 298). Les décisions de la jemaâ, véritable cour de
justice, s’appliquent à tous les domaines de la vie : elle prononce des sentences
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et fixe les amendes pour chaque délit, règle les litiges entre voisins, etc. Elle fait
également office de conseil municipal : elle fixe, par exemple, l’assiette des
contributions ou prend des décisions concernant des travaux collectifs. Cour
souveraine, elle détermine les relations avec l’extérieur, c'est-à-dire à la fois avec
les villages appartenant à la même tribu et avec les « étrangers, [autrement dit]
les autres tribus kabyles, les Arabes et, selon les périodes, les Turcs ou les
Français » (Ibid.). Enfin, elle prend des décisions touchant à la vie quotidienne
ou saisonnière : elle fixe le début des labours, de la moisson, etc., suivant
Lqanoun tadarth (la loi du village), une sorte de Constitution à laquelle sont
soumis tous les villageois. Lqanoun tadarth repose sur Llâda, une coutume
transmise oralement6 grâce à la mémoire des ouqal (anciens), qui est adaptée par
les jemaâ des différents villages (taârfit) (Adli, 2010a, 181). Llâda et taârfit sont
basés sur l’égalité des droits et des devoirs de l’ensemble des citoyens du village
(Ibid.). Le droit kabyle, qui est un droit humain et non pas révélé comme le droit
musulman (fiqh), repose essentiellement sur la famille qui est l’unité sociale et
politique du village (Ibid., 186-187). En Kabylie, les liens de type bonding sont
primordiaux. Traditionnellement, « la place d’unité sociale et politique
qu’occupe la famille se justifie par une vision profonde de la vie en société. Ce
qui est primordial est la volonté de vivre ensemble, partagée par tous les
habitants » (Adli, 2010b, 20).
Selon la taille du village et les liens qui maillent son territoire, un village peut
s’unir avec d’autres pour constituer un âarch. La réunion de plusieurs arouch
6
Il semble que ces codes de lois ont également été préservés par écrit. En 1895, un “comité
de législation étrangère” va publier un recueil intitulé Kanoun kabyle. Suivront ensuite Le
kanoun d’Adni de Boulifa en 1905 et une note de recherche de Rahmani Slimane sur le
kanoun de la région d’Aokas (Adli, 2010a, 182-183).

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(pluriel de âarch) forme une confédération qui définit les règles de réciprocité,
de solidarité et de protection en cas d’agression externe (par exemple, lors de la
bataille de Staouèli en juin 1830, les Français eurent à affronter des
confédérations de tribus kabyles (Adli, 2010a, 33)). L’unité de plusieurs
confédérations se réalise autour d’objectifs temporaires (Abrika, 2011, 9). Il
arrive cependant que certains villages soient isolés et ne se rattachent à aucune
tribu. Lorsqu’il s’agit de hameaux isolés, ils peuvent se réunir sous une
administration commune (toufik) qui devient ainsi un village ordinaire. Enfin, la
kharouba est formée exclusivement des membres d’une seule famille.
La société kabyle est sous-tendue par un certain nombre de valeurs telles que
l’lherma (l’honneur), le nif (l’amour propre, l’orgueil), le tiwiza (l’entraide, le
bénévolat) et le tirugza (valeurs associées à un homme de parole, à un homme
digne de confiance) qui concourent à la solidarité de la communauté.

2.4 La survivance d’une organisation sociale issue des


traditions locales comme soutien au développement
territorial
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Si la « sorte de république villageoise » décrite par Camps a subi des
transformations au fil du temps, ce que l’on appelle les comités de villages (CV)
continuent aujourd’hui à réaliser des projets d’utilité collective, à statuer dans
tous les domaines de la vie quotidienne ou dans les conflits qui opposent le
village à l’extérieur. Les CV, qui ont parfois pris le statut d’association7, peuvent
jouer le rôle d’interface entre les habitants et les autorités locales (liens de type
linking). Lors des élections municipales, le candidat à l’élection a d’ailleurs
intérêt à aller à la rencontre des différents comités, même s’il est bien évident
que la composition des membres de l’assemblée populaire communale peut être
en tout ou partie identique à celle du CV. Pour être membre du CV, les
villageois majeurs doivent payer une cotisation annuelle symbolique.
En guise de première illustration, nous avons retenu un village d’environ 2 000
habitants, celui de Tazrouts, situé dans la région dite des Ath-Handhya. Le site
internet du village précise que le CV est : « une sorte de gouvernement local
avec un chef de gouvernement »8 (Lamin ou Tammane à Tadarth) et des
« ministres » (Tammanes à Bathroume), qui sont les représentants des huit grandes
familles du village (Atharmas). À Tazrouts, il y a deux représentants pour chaque
grande famille et le CV est constitué de seize hommes, dont le chef du village.
Son renouvellement annuel fait l’objet d’un vote effectué au cours d’une
assemblée générale durant laquelle le comité sortant présente son bilan. Le CV,
qui a son propre cachet, a rédigé un règlement intérieur9 composé de 62 articles
7
Deux catégories de comités de village existent aujourd’hui : certains se sont déclarés sous
forme d’association afin de disposer d’un compte bancaire, tandis que d’autres sont restés
dans l’informel.
8
http://tazrouts-bouzeguene.voila.net/
9
Le règlement intérieur a été rédigé dans les années 1990. Il est révisé régulièrement.

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140 Cécile PERRET et Belaïd ABRIKA

qui précisent le montant des amendes en cas de non-respect des règles. De


nombreuses réalisations, dont le financement a été assuré par la caisse du village
(essentiellement alimentée par les cotisations, des dons et les transferts des
émigrés qui cotisent toujours et sont encore considérés comme membres du
village), ont vu le jour grâce aux travaux d’intérêt collectif10 obligatoires pour
tous les hommes membres du comité (captage de sources et acheminement de
l’eau vers des réservoirs, caniveaux,…). Tazrouts a un comité de l’émigration
(les émigrés font partie intégrante du village) qui alimente une caisse qui peut
servir pour le financement de projets plus conséquents. Les liens de type bridging
sont donc importants pour le développement du village. Des associations, dont
le Club de Jeunes de Tazrouts, entreprennent également des actions en
concertation avec le CV. Le CV de Tazrouts attribue son existence à
l’insuffisance de services publics dans cette région rurale. Il y a dans ce cas
substitution du capital social civil du village au capital social gouvernemental
(suivant la typologie de Sirven, 2000).
Le village de Zouvga (commune d'Illilten) est situé à 70 kilomètres à l’est de Tizi-
Ouzou. Ce village, d’environ 1 300 habitants, est doté d’un CV autonome et
d’une association. Le CV, qui compte 28 membres, constitue également
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l’interface entre les habitants et les pouvoirs publics. Il est renouvelé lors des
assemblées générales de l’ensemble des habitants. Sur les 28 membres, 15 sont
désignés membres du bureau chargé de la gestion des affaires courantes et des
projets du village. Ce bureau comprend trois commissions : la première
s’occupe de l’arbitrage des différends entre les villageois, la seconde est chargée
des affaires sociales (assistance aux plus démunis…) et la troisième a pour
mission le suivi des actions et projets menés dans le cadre du volontariat.
« Seules deux personnes perçoivent une indemnité : une femme de ménage [en
charge] de l’entretien et de la propreté de la crèche qui accueille une quinzaine
d’enfants et un agent [préposé au] ramassage des ordures ménagères […] »11.
Pour mener à bien ses projets collectifs, Zouvga dispose d’une caisse alimentée
par des fonds provenant essentiellement des cotisations des membres (100
dinars algériens (DA) par habitant et par mois (1 € = 108,042 DA, au taux de
change officiel)), de fonds collectés grâce à des actions conduites par les
émigrés, de dons collectés durant la fête traditionnelle d’Assensu et des
offrandes au mausolée d’Azrou N’Thor (entre 350 000 et 400 000 DA collectés
grâce au pèlerinage au « rocher du zénith » qui draine des milliers de personnes
chaque année)12. Enfin, l’État verse une subvention symbolique de l’ordre de
80 000 DA. Parmi les réalisations dont le CV de Zouvga s’enorgueillit, l’arrivée

10
Une amende est prévue en cas de non-participation.
11
http://www.kabyle-fm.com/index.php?option=com_content&view=article&id=103:zouvga-
le-village-modele-de-kabylie
12
L’organisation du pèlerinage (publicité, sécurité, service d’ordre…) est entièrement prise
en charge de manière tournante par les comités de village de Takhlijeth n’Aït Atsou, de
Zouvga, d’Aït Adella et de Takhlijth.

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Capital social et systèmes de gouvernance traditionnels en Kabylie 141

de l’eau potable dans chaque foyer du village au milieu des années 1980 peut
être citée. À cette époque, le comité avait dû organiser des quêtes auprès des
villageois afin de mener à bien ce projet qui avait mobilisé l’ensemble de la
population (installation des canalisations,…). Les villageois de Zouvga ont pris
conscience, il y a déjà une quinzaine d’années, de l’importance de la
préservation de l’environnement et le comité a également lancé un projet de
déchetterie. Si quelqu’un est surpris en train de jeter ou de déposer des ordures
ailleurs que dans les poubelles, il est passible d’une amende dissuasive prévue
dans le règlement intérieur du village (1 000 DA en 2008)13. D’autres
réalisations remarquables ont été conduites par ce CV, notamment le pavage
des rues, la construction d’une salle des fêtes, la réalisation d’une unité de soins
financée et équipée grâce à la caisse du village,.... L’infirmière permanente et le
médecin généraliste, qui assure des visites un jour par semaine, sont rémunérés
par l’État. Il y a dans ce cas complémentarité entre l’action du comité de village
et celle de l’État.
L’organisation des villages kabyles, issue de la tradition et encastrée dans une
culture imprégnée de « l’esprit d’association et de solidarité », a non seulement
permis de pallier les défaillances de l’État et de financer des projets locaux de
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développement, mais a aussi « contribué à maintenir le lien social malmené par
plus d’une décennie de guerre civile et de crise économique » (Direche-Slimani,
2006, 183). Au travers des comités de village, les villageois sont en réalité
organisés en un « groupe productif » (au sens de Loudiyi, Angeon et Lardon
(2004)) qui a un but commun finalisé (un projet d’utilité collective) et se dote de
règles communes (Lqanoun tadarth) qui, si elles ne sont pas respectées, peuvent
donner lieu à sanction.

CONCLUSION
En Kabylie, territoire vécu porteur d’une organisation informelle qui puise ses
racines dans la tradition, l’« art de l’association » ou « la propension à créer des
associations », est aussi l’expression de la territorialité. Dans les cas où le
fonctionnement de l’État est mauvais et/ou lorsqu’il y a perte de confiance
dans les institutions de l’État, les populations, en fonction de leur culture et de
leur territoire, s’organisent pour trouver des solutions à leurs problèmes. En
Kabylie, c’est la persistance d’une organisation sociale ancestrale (jemaâ et âarch)
sous-tendue par un certain nombre de valeurs (démocratie, entraide…) qui a
parfois permis aux populations locales de surmonter leurs difficultés.
Selon les cas, le comité de village, survivance d’une organisation sociale issue
des traditions locales, peut être un substitut à l’État (cas de Tazrouts développé
supra), ou un complément à l’État (le cas de l’unité de soins de Zouvga initiée et
construite par les villageois, mais dont le médecin et l’infirmière sont rémunérés

13
N.B. et M.M. “Virée dans une mini République”, La Dépêche de Kabylie, 21 février 2008.

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142 Cécile PERRET et Belaïd ABRIKA

par l’État). Il peut jouer un rôle d’interface entre les villageois et les pouvoirs
publics et disposer d’un pouvoir de lobbying important durant les périodes
électorales. Gouvernance formelle et informelle peuvent donc se compléter ou
se substituer l’une à l’autre.
Dans le village, unité de base territoriale et politique qui unit les citoyens, des
liens de type bonding unissent les habitants qui adhèrent à un même système de
représentation (l’« esprit d’association et de solidarité » décrit par Hanoteau et
Letourneux,…). Comme nous l’avons montré dans le cas du village de Zouvga,
les liens de type bridging (avec la communauté des émigrés du village) sont
essentiels à son développement et à la préservation de son environnement. Le
capital social a, ici, des effets en termes de développement durable comme le
montre d’ailleurs Charmes (2003) dans le contexte africain.
Le comité de village est un groupe productif au sens de Loudiyi, Angeon et
Lardon (2004), c’est un collectif d’acteurs ayant un but commun finalisé qui se
dotent de règles communes qui peuvent, si elles ne sont pas respectées, donner
lieu à sanction financière ou à une exclusion sociale. Les villageois sont au cœur
de la gouvernance territoriale.
Enfin, si le réseau relationnel villageois représente une ressource potentielle, il
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ne devient un capital que lorsqu’il est activé en vue de la réalisation d’un
objectif commun : le développement du village. La production de ressources
résulte ici de la tradition longue de normes de réciprocité, d’une culture et de
pratiques élaborées dans un espace vécu. Le capital social villageois relève de la
sphère informelle et de liens familiaux ou intimes comme dans certains pays
d’Afrique subsaharienne (Guillon, 2003). Cependant, les deux villages choisis en
Kabylie sont de taille réduite et les résultats seraient sans doute différents à
l’échelle de groupes sociaux plus importants où des comportements de type
« passager clandestin » pourraient survenir. En outre, le village étant organisé
sur la base de liens familiaux, l’arrivée en son sein de personnes « étrangères »
au village (d’une autre subculture, par exemple) pourrait remettre en question
cette gouvernance villageoise.

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