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LA MONNAIE EST-ELLE UTILE ?

Marie Grosgeorge et Gilles Martin

Réseau Canopé | « Idées économiques et sociales »

2015/4 N° 182 | pages 35 à 42


ISSN 2257-5111
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-idees-economiques-et-sociales-2015-4-page-35.htm
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Monnaie et argent I DOSSIER

La monnaie
est-elle utile ?
L’usage de la fiction du troc dans de nombreuses analyses économiques signale
l’ambivalence du statut de la monnaie : insignifiante pour elle-même, mais incontournable
en pratique. Les économistes définissent généralement la monnaie par ses trois fonctions
et débattent de la réduction de son utilité à la fonction d’intermédiaire des échanges. Le
déplacement du regard sur la nature sociale de la monnaie met au jour une autre forme
d’utilité : la monnaie serait à la fois produit et productrice de relations sociales, symptôme
et médium du lien social entre les individus.

La monnaie est-elle un simple voile ? Milton Friedman restaure la théorie quantitative :


La théorie quantitative réduit le rôle de la monnaie pour lui, à long terme, la création monétaire dégénère Marie Grosgeorge,
professeure de SES
à un simple intermédiaire des échanges, comme le forcément en inflation. au lycée Montaigne
souligne Jean-Baptiste Say énonçant sa loi des débouchés. La création de l’euro et les débats actuels sur sa à Bordeaux (33)

John Maynard Keynes rejette cette analyse en pérennité permettent d’étudier les avantages et les Gilles Martin,
faisant de la monnaie un lien entre le présent et le inconvénients d’une union monétaire et ainsi de professeur de SES
au lycée Lakanal
futur. Il montre alors que la monnaie n’est pas neutre discuter de la pertinence de réduire la monnaie à sa à Sceaux (92)
et qu’elle exerce une influence sur la sphère réelle. seule fonction d’intermédiaire des échanges.

Document 1.
« L’argent n’est que la voiture de la valeur des produits »
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« L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque ne peut espérer
que cette valeur sera appréciée et payée que là où d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens,
en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il
résulte, quoique au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.
Que si un marchand d’étoffes s’avisait de dire : “Ce ne sont pas d’autres produits que je demande en échange des miens,
c’est de l’argent”, on lui prouverait aisément que son acheteur n’est mis en état de le payer en argent que par des marchan-
dises qu’il vend de son côté. “Tel fermier, peut-on lui répondre, achètera vos étoffes si ses récoltes sont bonnes ; il achètera
d’autant plus qu’il aura produit davantage. Il ne pourra rien acheter s’il ne produit rien”.
“Vous-mêmes, vous n’êtes mis à même de lui acheter son froment et ses laines, qu’autant que vous produisez des étoffes.
Vous prétendez que c’est de l’argent qu’il vous faut : je vous dis, moi, que ce sont d’autres produits. En effet, pourquoi
désirez-vous cet argent ? N’est-ce pas dans le but d’acheter des matières premières pour votre industrie, ou des comes-
tibles pour votre bouche ? Vous voyez bien que ce sont des produits qu’il vous faut, et non de l’argent. La monnaie d’argent
qui aura servi dans la vente de vos produits, et dans l’achat que vous aurez fait des produits d’un autre, ira, un moment
après, servir au même usage entre deux autres contractants ; elle servira ensuite à d’autres ; et à d’autres encore, sans
fin : de même qu’une voiture qui, après avoir transporté le produit que vous aurez vendu, en transportera un autre, puis
un autre. Lorsque vous ne vendez pas facilement vos produits, dites-vous que c’est parce que les acquéreurs manquent
de voitures pour les emporter ? Eh bien ! l’argent n’est que la voiture de la valeur des produits. Tout son usage a été de
voiturer chez vous la valeur des produits que l’acheteur avait vendus pour acheter les vôtres ; de même, il transportera,
chez celui auquel vous ferez un achat, la valeur des produits que vous aurez vendus à d’autres”.
“C’est donc avec la valeur de vos produits, transformée momentanément en une somme d’argent, que vous achetez, que tout
le monde achète les choses dont chacun a besoin. Autrement comment ferait-on pour acheter maintenant en France, dans une
année, six ou huit fois plus de choses qu’on n’en achetait sous le règne misérable de Charles vi ? Il est évident que c’est parce
qu’on y produit six ou huit fois plus de choses, et qu’on achète ces choses les unes avec les autres.”
Lors donc qu’on dit : “La vente ne va pas, parce que l’argent est rare”, on prend le moyen pour la cause ; on commet une
erreur qui provient de ce que presque tous les produits se résolvent en argent avant de s’échanger contre d’autres marchan-
dises, et de ce qu’une marchandise qui se montre si souvent paraît au vulgaire être la marchandise par excellence, le terme
de toutes les transactions dont elle n’est que l’intermédiaire. On ne devrait pas dire : la vente ne va pas, parce que l’argent
est rare, mais parce que les autres produits le sont. Il y a toujours assez d’argent pour servir à la circulation et à l’échange
réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement. Quand l’argent vient à manquer à la masse des

décembre 2015 I n° 182 I idées économiques et sociales 35


DOSSIER I Monnaie et argent

affaires, on y supplée aisément, et la nécessité d’y suppléer est l’indication d’une circonstance bien favorable : elle est une
preuve qu’il y a une grande quantité de valeurs produites, avec lesquelles on désire se procurer une grande quantité d’autres
valeurs. La marchandise intermédiaire, qui facilite tous les échanges (la monnaie), se remplace aisément dans ce cas-là
par des moyens connus des négociants, et bientôt la monnaie afflue, par la raison que la monnaie est une marchandise,
et que toute espèce de marchandise se rend aux lieux où l’on en a besoin. C’est un bon signe quand l’argent manque aux
transactions, de même que c’est un bon signe quand les magasins manquent aux marchandises.
Lorsqu’une marchandise surabondante ne trouve point d’acheteurs, c’est si peu le défaut d’argent qui en arrête la vente
que les vendeurs de cette marchandise s’estimeraient heureux d’en recevoir la valeur en ces denrées qui servent à leur
consommation, évaluées au cours du jour ; ils ne chercheraient point de numéraire, et n’en auraient nul besoin, puisqu’ils
ne le souhaitaient que pour le transformer en denrées de leur consommation. »

Source : Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent ou
se consomment les richesses, Paris, Crapelet, 1803.

Document 2.
Les motifs de la préférence pour la liquidité
« Il est donc tout aussi légitime, sinon préférable, de considérer la totalité des demandes individuelles de monnaie en des
circonstances données comme une décision unique, à la formation de laquelle concourent plusieurs motifs différents. […]
1) Le motif de revenu. Une première raison de conserver de la monnaie est de combler l’intervalle entre l’encaissement et le
décaissement du revenu. Dans une décision de conserver un certain montant global de monnaie, ce motif intervient avec une
force qui dépend principalement du montant du revenu et de la longueur normale de l’intervalle entre son encaissement et son
décaissement. Le concept de vitesse de transformation de la monnaie en revenu convient exactement à cet aspect de la question.
2) Le motif d’entreprise. De même on conserve de la monnaie pour combler l’intervalle entre l’époque où on engage des
dépenses professionnelles et celle où on reçoit le produit de la vente ; l’argent conservé par les négociants pour combler
l’intervalle entre un achat et une réalisation appartient à cette catégorie. L’intensité de cette sorte de demande dépend princi-
palement de la valeur de la production courante (i. e. du revenu courant) et du nombre de mains entre lesquelles elle passe.
3) Le motif de précaution. Le souci de parer aux éventualités qui exigent des dépenses inopinées, l’espoir de profiter d’occasions
imprévues pour réaliser des achats avantageux, et enfin le désir de conserver une richesse d’une valeur monétaire immuable
pour faire face à une obligation future stipulée en monnaie sont autant de nouveaux motifs à conserver de l’argent liquide.
La puissance de ces trois sortes de motifs dépend en partie du coût et de la sécurité des méthodes qui permettent d’obtenir de
l’argent en cas de besoin, par des avances temporaires d’une forme quelconque et notamment par des découverts ou des faci-
lités du même ordre. Il n’est pas nécessaire, en effet, de conserver de l’argent oisif pour combler les intervalles entre les diverses
échéances, si on peut en obtenir sans difficulté au moment où l’on en a effectivement besoin. La puissance de ces motifs dépend
encore de ce que nous pouvons appeler le coût relatif de la détention de monnaie. Si l’on ne peut garder de la monnaie qu’en dif-
férant l’achat d’un capital productif, cette circonstance augmente le coût relatif de sa détention et affaiblit par conséquent le motif à
en conserver un montant donné. Si la monnaie rapporte un intérêt de dépôt ou épargne des agios de banque, cette circonstance
diminue au contraire le coût relatif de sa détention et renforce le motif à en conserver un montant donné. Il se peut cependant que
l’importance de ce facteur soit secondaire, sauf en cas de fortes variations du coût relatif de la détention de monnaie.
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4) Reste enfin le motif de spéculation. Ce motif appelle une étude plus détaillée, d’abord parce qu’il est moins bien compris
que les autres, et ensuite à raison du rôle particulièrement important qu’il joue en transmettant les effets d’une variation
de la quantité de monnaie.
En circonstances normales, la quantité de monnaie nécessaire pour satisfaire aux deux motifs de transactions et de précaution
dépend surtout de l’activité générale du système économique et du montant du revenu nominal. Mais c’est en faisant jouer le
motif de spéculation que les autorités chargées de la direction de la monnaie, ou en l’absence d’une telle direction les variations
fortuites de la quantité de monnaie, sont amenées à agir sur le système économique. La demande de monnaie déterminée par
les premiers motifs est en général insensible à toute influence autre que celle d’une variation effective de l’activité économique
générale et du niveau des revenus ; l’expérience montre au contraire que la demande globale de monnaie déterminée par le
motif de spéculation varie d’une manière continue sous l’effet d’une variation graduelle du taux de l’intérêt, c’est-à-dire qu’il existe
une relation continue entre les variations de la demande de monnaie déterminée par le motif de spéculation et les variations
du taux de l’intérêt, telles qu’elles ressortent des variations du cours des obligations et des créances d’échéances diverses. »

Source : John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1942 (1936).

Document 3.
Les dangers inflationnistes de la création monétaire
« La fonction économique de la monnaie consiste à permettre l’échange sans passer par l’intermédiaire du troc, c’est-à-
dire à donner à un individu la possibilité d’échanger les biens et les services qu’il possède contre d’autres biens et d’autres
services qu’il désire consommer ou voir entrer en sa possession, sans en rechercher l’exact équivalent à l’occasion de
chaque transaction.
Grâce à elle, il peut, en un moment donné, vendre à un groupe d’individus en vue d’obtenir un pouvoir d’achat général et
peut acheter par la suite à d’autres individus en puisant dans son stock de pouvoir d’achat. N’importe quel bien, suscep-
tible de fournir une garantie provisoire sur le pouvoir d’achat général, peut faire office de monnaie.
À certaines époques, la monnaie s’est composée de pierres, de cigarettes, de cognac et, bien entendu, de métaux pré-
cieux tels que l’or ou l’argent ; aujourd’hui, la matière dont elle est faite est moins tangible et les promesses de paiement ont
pris la forme des morceaux de papier, que nous transportons dans nos poches, ou des comptes appelés à tort “dépôts”,
que nous ouvrons dans les banques. […]

36 idées économiques et sociales I n° 182 I décembre 2015


Monnaie et argent I DOSSIER

Chacun d’entre nous, pris séparément, peut posséder autant de monnaie qu’il le désire, dans la limite de son patrimoine
et de ses capacités d’emprunt. Si, à n’importe quel moment, il souhaite posséder davantage de numéraire, il peut toujours
négocier ses autres avoirs, ou emprunter ; s’il souhaite en avoir moins, il peut acheter de nouveaux biens, ou rembourser
ses dettes. À la longue, bien entendu, il peut également augmenter son encaisse en dépensant moins qu’il ne perçoit de
revenus, et la réduire en faisant l’opération inverse.
Toutefois, à l’échelle globale, la situation est très différente. D’une manière générale, le montant total de monnaie dispo-
nible est fixé par le système monétaire ou par les autorités monétaires (aux États-Unis, essentiellement le Federal Reserve
System) indépendamment du comportement des détenteurs de monnaie. Dans de telles conditions, un individu ne peut
augmenter son encaisse que parce que quelqu’un d’autre réduit la sienne. Si nous essayions tous ensemble de réduire ou
d’augmenter notre encaisse, nous n’y parviendrions pas ; nous disposons les uns et les autres d’un montant de monnaie
déterminé et rien de plus. C’est une illusion d’optique de croire le contraire.
Supposons en effet que nous nous efforcions tous ensemble de réduire notre encaisse : cela signifierait que nous
essayons tous ensemble de dépenser en avoirs (tels que des maisons et des valeurs) et en consommation courante plus
que le produit de la vente simultanée de nos biens et services courants. Mais cela est évidemment impossible puisque les
dépenses d’un individu correspondent aux recettes d’un autre et que cette comptabilité en partie double doit finalement
s’équilibrer. Cependant, la généralisation d’un pareil comportement aurait des effets importants.
Elle provoquerait une surenchère très animée sur le prix des différents biens et services, qui enregistreraient alors une hausse
importante. À prix plus élevé, une même quantité de dollars équivaudrait à un total de biens et services moins important.
Passé un certain niveau des prix, la communauté ne serait plus disposée à réduire son encaisse. Bien que frustrée dans
son désir de changer la quantité de dollars qu’elle a entre les mains, du moins aurait-elle réussi à réduire le montant de son
encaisse exprimé en termes de biens et services, ou, pour employer un terme couramment utilisé, son encaisse “réelle”.
En sens inverse, un effort généralisé pour augmenter notre encaisse signifierait que nous essayons tous ensemble de
dépenser moins que nous ne gagnons, ce qui aurait tendance à entraîner une baisse du montant total des dépenses et
des prix. L’encaisse nominale de la communauté resterait la même mais l’encaisse réelle augmenterait.
En résumé, la communauté ne peut pas fixer le montant nominal de la monnaie, mais elle peut agir à volonté sur son
montant réel : en enchérissant sur les prix à la hausse ou à la baisse, elle peut faire varier le revenu en monnaie. La situa-
tion, telle qu’elle apparaît à l’individu, qui peut fixer le montant de sa propre encaisse mais n’est pas en mesure d’agir sur
les prix et le revenu monétaire, est très différente de la situation considérée au point de vue de la communauté, qui ne
peut pas contrôler le montant global de la monnaie mais est responsable de la fixation des prix et du revenu monétaire. »

Source : Milton Friedman, Inflation et Systèmes monétaires, Pearson Education [1968].

Graphique 1.
La divergence des taux d’intérêt dans la zone euro
(évolution des taux d’intérêt à long terme sur les obligations d’État, en %)

23
Critère de convergence de l’UEM, données annuelles en %
22
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21

20

19

18

17

16

15

14

13

12

11

10

8 time

7 UE (28 pays)

6 Allemagne

5 Irlande

4 Grèce

3 Espagne

2 France

1 Italie

0 Portugal
20 20 20 20 20 20 20 20 20 20 20 20
03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14

Source : Eurostat.

décembre 2015 I n° 182 I idées économiques et sociales 37


DOSSIER I Monnaie et argent

Graphique 2.
L’accroissement des dettes publiques en Europe

Dette publique brute


(en % du PIB)

180

170

160

150

140

130

120

110

100

90

80

70

60

50
Allemagne
40 Irlande

30 Grèce
Espagne
20
France
10
Italie

0 Portugal

20 20 20 20 20 20 20 20
07 08 09 10 11 12 13 14
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Source : Eurostat.

Graphique 3.
Le risque de déflation en Europe

Taux d’inflation
(en %)
5%

4%

3%

2%

1%

0%

Union européenne

-1 % Zone euro

1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015

Source : Eurostat, [en ligne] disponible à l’adresse ec.europa.eu/eurostat/inflation-dashboard/

38 idées économiques et sociales I n° 182 I décembre 2015


Monnaie et argent I DOSSIER

La monnaie comme relation sociale Michel Aglietta et André Orléan soulignent égale-
Par une approche historique et anthropolo- ment l’ambivalence de la monnaie, tout autant fondée
gique, Karl Polanyi conteste l’analyse économique sur la confiance entre les membres de la communauté
de la monnaie : la monnaie n’est pas un simple (comme le rappelle l’étymologie de l’adjectif fiduciaire)
numéraire ; elle doit être socialement encastrée que sur la violence acquisitive, la monnaie étant un véri-
(embedded). table « bouc émissaire » au sens de René Girard 1 . 1 Girard R., La Violence

et le Sacré, Paris,
En faisant de l’argent une forme sociale, Georg L’invention des monnaies locales, sociales et Fayard, 2011.
Simmel insiste sur sa double nature : pont qui facilite complémentaires, ainsi que leur diversité, illustrent
les échanges entre les individus et porte qui les sépare d’une autre manière la dimension sociale de la
lorsque l’argent devient une fin en soi. monnaie : c’est le point de vue défendu par la Mission
Le travail d’Anne Gotman sur les (non-)réceptions d’études sur les monnaies locales, complémentaires
de l’héritage prolonge les analyses de Mauss sur le don et les systèmes d’échanges locaux, dont le rapport a
et son triptyque donner-recevoir-rendre, en montrant été remis à Carole Delga, secrétaire d’État chargée du
que dilapidation et prodigalité prennent sens par les commerce, de l’artisanat, de la consommation et de
relations sociales dont elles sont le produit. l’économie sociale et solidaire en avril 2015.

Document 4.
La monnaie est une marchandise fictive
« Les marchandises sont ici empiriquement définies comme des objets produits pour la vente sur le marché ; et les mar-
chés sont eux aussi empiriquement définis comme des contacts effectifs entre acheteurs et vendeurs. Par conséquent,
chaque élément de l’industrie est considéré comme ayant été produit pour la vente, car alors, et alors seulement, il sera
soumis au mécanisme de l’offre et de la demande en interaction avec les prix. Cela signifie en pratique qu’il doit y avoir
des marchés pour tous les éléments de l’industrie ; que, sur ces marchés, chacun de ces éléments s’organise dans
un groupe d’offre et un groupe de demande ; et que chaque élément a un prix qui agit réciproquement sur l’offre et la
demande. Ces marchés – et ils sont innombrables – sont en communication réciproque et forment un Grand marché
unique (One Big Market).
Le point fondamental est le suivant : le travail, la terre et l’argent sont des éléments essentiels de l’industrie ; ils doivent eux
aussi être organisés en marchés ; ces marchés forment en fait une partie absolument essentielle du système économique.
Mais il est évident que travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises ; en ce qui les concerne, le postulat selon
lequel tout ce qui est acheté et vendu doit avoir été produit pour la vente est carrément faux. En d’autres termes, si l’on
s’en tient à la définition empirique de la marchandise, ce ne sont pas des marchandises. Le travail n’est que l’autre nom
de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même – laquelle, de son côté, n’est pas produite pour la vente mais
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pour des raisons entièrement différentes –, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être
entreposée ou mobilisée ; la terre n’est que l’autre nom de la nature, qui n’est pas produite par l’homme ; enfin, la monnaie
réelle est simplement un signe de pouvoir d’achat qui, en règle générale, n’est pas le moins du monde produit, mais est
une création du mécanisme de la banque ou de la finance d’État.
Aucun de ces trois éléments – travail, terre, monnaie – n’est produit pour la vente ; lorsqu’on les décrit comme des mar-
chandises, c’est entièrement fictif.
C’est néanmoins à l’aide de cette fiction que s’organisent dans la réalité les marchés du travail, de la terre, et de la mon-
naie ; ceux-ci sont réellement achetés et vendus sur le marché ; leur demande et leur offre sont des grandeurs réelles ; et
toute mesure, toute politique qui empêcherait la formation de ces marchés mettrait ipso facto en danger l’autorégulation
du système. La fiction de la marchandise fournit par conséquent un principe d’organisation d’importance vitale, qui
concerne l’ensemble de la société, et qui affecte presque toutes ses institutions de la façon la plus variée ; ce principe veut
que l’on interdise toute disposition ou tout comportement qui pourrait empêcher le fonctionnement effectif du mécanisme
du marché selon la fiction de la marchandise.
Or, touchant le travail, la terre et la monnaie, un tel postulat ne saurait se soutenir. Permettre au mécanisme du marché de
diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l’utilisation du pouvoir
d’achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. Car la prétendue marchandise qui a nom “force de travail” ne peut
être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain
qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière.
En disposant de la force de travail d’un homme, le système disposerait d’ailleurs de l’entité physique, psychologique et
morale “homme” qui s’attache à cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres
humains périraient, ainsi exposés à la société ; ils mourraient, victimes d’une désorganisation sociale aiguë, tués par le
vice, la perversion, le crime et l’inanition. La nature serait réduite à ses éléments, l’environnement naturel et les paysages
souillés, les rivières polluées, la sécurité militaire compromise, le pouvoir de produire de la nourriture et des matières
premières détruit.
Et pour finir, l’administration du pouvoir d’achat par le marché soumettrait les entreprises commerciales à des liquidations
périodiques, car l’alternance de la pénurie et de la surabondance de monnaie se révélerait aussi désastreuse pour le
commerce que les inondations et les périodes de sécheresse l’ont été pour la société primitive. »

Source : Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983 (1944).

décembre 2015 I n° 182 I idées économiques et sociales 39


DOSSIER I Monnaie et argent

Document 5.
De l’argent comme moyen à l’argent comme fin
« C’est la forme monétaire du bénéfice qui entraîne la représentation de la valeur sur ce terrain dangereux ; là où ce
dernier n’intervient que comme “valeur d’usage”, en fonction directe de son quantum concret, l’idée de sa progression
rencontre une limite raisonnable, tandis que l’anticipation et la potentialité de la valeur monétaire vont à l’infini. Là-dessus
se fonde l’essence de l’avarice et de la prodigalité, parce que toutes deux, fondamentalement, refusent la mesuration
de la valeur, qui seule peut apporter à la série téléologique un arrêt et une limite, à savoir celle qu’apporte la jouissance
finale des objets. […]
Les deux types de signification de l’argent pour notre vouloir nous ramènent à cette synthèse de deux déterminations, qui
s’accomplit dans l’argent. Si instante et si générale que soit la recherche de la nourriture et de l’habillement, la demande
est cependant limitée par la nature ; le nécessaire, d’abord convoité en tant que tel avec la plus grande intensité, peut
précisément se rencontrer en quantité suffisante. Par contre, le besoin de produits de luxe est illimité, conformément à
notre nature ; ici l’offre ne dépassera jamais la demande ; par exemple, les métaux précieux, dans la mesure où ils servent
de parure, sont intrinsèquement illimités dans leur usage, parce qu’ils sont, à l’origine, superflus. Plus les valeurs sont
proches du centre vital, et la condition directe de notre propre conservation, plus forte certes est la convoitise qu’on
éprouve d’elles, mais cette convoitise est aussi plus limitée, quantitativement, et on parvient plus vite avec elle à un point
de saturation. Mais réciproquement, plus les valeurs s’écartent de cette nécessité primaire instante, moins la convoitise
qu’on éprouve d’elles trouve sa mesure dans un besoin naturel, et tout quantum accordé n’en laisse pas moins vive, quasi
intacte, cette convoitise. C’est donc entre ces deux pôles que se situe toute la gamme de nos besoins ; ou bien ils sont
d’une intensité immédiate, mais dans les limites des lois naturelles, ou bien ce sont des besoins de luxe, dont le peu de
nécessité est remplacé par les possibilités illimitées d’extension.
Tandis que la majorité des biens de civilisation combinent ces deux extrêmes, s’éloignant de l’un pour se rapprocher de
l’autre, l’argent, lui, les réunit tous deux à leur degré le plus haut. En effet, en servant à la satisfaction des besoins vitaux aussi
bien les plus indispensables que les plus superflus, il associe, à l’intensité du désir instant, l’extension du désir illimité. »

Source : Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1999 (1900).

Document 6.
La dilapidation de l’héritage comme rapport social
« […] Le rapport à l’argent en tant que tel ne constitue pas l’angle d’approche principal. Son pouvoir explicatif est indirect,
il intervient en tant que marqueur des relations subjectives nouées autour de la réception de l’héritage et de sa dépense.
La dilapidation apparaît comme un rapport social, un trouble de la transmission, et non pas seulement comme le fruit
d’un tempérament prodigue ou dépensier, individuel ou collectif […].
En mettant l’accent sur le lien, signifié véritable des pratiques matérielles de dilapidation, sur la dimension symbolique de
ce qui apparaît alors comme un échange, une circulation entre des individus et des subjectivités, en reprenant en quelque
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sorte la thèse maussienne du don et les applications contemporaines qui en ont été faites (L’Esprit du don, de Jacques
T. Godbout), on situe l’action entre les membres d’un cercle (de parenté, d’amitié, anonyme) et non pas de soi à soi. La
dépense devient déplacement des biens entre tiers, et non pas déplacement d’argent ou de richesse. La transmission suit
ainsi le cycle du don avec ses trois temps bien connus : donner, rendre, recevoir. Et, en ce qui concerne l’héritage, recevoir,
rendre, donner. Le moment de recevoir constituant ici le point nodal à partir duquel le rendre va pouvoir s’enclencher. La
dilapidation, en somme, est une manière particulière de rendre qui interrompt le triangle du don : soit parce que l’héritage
est pris, soit parce qu’il est abandonné. La dilapidation est un don perdu. […]
Aujourd’hui, on n’est désormais comptable que sur ses biens propres. Une ponction sur l’héritage, voire même sur le
capital, n’est plus prise en compte dans la décision du juge des tutelles. Seul le risque de tomber dans le besoin ou d’y
faire tomber les siens peut entraîner une sanction. La mauvaise dépense est celle qui menace l’autonomie financière,
requise aujourd’hui de tout citoyen, ainsi que ses obligations familiales […]. L’héritage n’oblige plus personne, et nul n’est
tenu en particulier d’en réserver le bénéficie à quiconque de la famille. La législation sur la prodigalité est, de ce point de
vue, un bon indicateur des rapports sociaux de parenté.
En même temps que la dilapidation de l’héritage a perdu son caractère scandaleux, la prodigalité s’est parée de nouvelles
vertus économiques. Le processus de monétarisation aidant, la prodigalité est devenue de plus en plus synonyme de
dépense d’argent. Réduite à une pure dimension économique, elle a non seulement perdu de sa nocivité, mais s’est
vue rehaussée dans l’échelle des valeurs dominantes. […] Et lorsqu’en 1990, un magistrat déclare qu’il y a très peu
de prodigues aujourd’hui, il faut comprendre qu’il y en a partout. Et que la prodigalité entendue comme dépassement
de dépense autorisé pour la sécurité des transactions, dans une société de consommation, est devenue la règle, et non
l’exception. […]
La prodigalité et la dilapidation seraient-elles finalement les deux faces d’un même tabou, celui de la dépense, simul-
tanément sacrée et interdite, vénérée et dangereuse ? Sacrée et vénérée parce qu’elle s’apparente à l’offrande et au
sacrifice et ouvre à l’homme une voie de transcendance, comme la fameuse “part maudite” de Georges Bataille. Interdite
et dangereuse parce qu’au mépris de l’économie qui est, au sens premier, le “gouvernement de la maison”, elle foule
au pied son principe de perpétuation. Forgeant ainsi des destins uniques, originaux, et tirant de cette capacité toute sa
portée subversive. »

Source : Anne Gotman, Dilapidation et Prodigalité, Paris, Nathan, Armand Colin, coll. « Essais et Recherches », 1995.
Reproduction avec l’aimable autorisation de l’auteur. Consultable en ligne : hal.archives-ouvertes.fr/hal-00684042

40 idées économiques et sociales I n° 182 I décembre 2015


Monnaie et argent I DOSSIER

Document 7.
Monnaie, confiance et violence
« La monnaie n’est pas seulement, ni même principalement, un bien économique. C’est une expression de la commu-
nauté dans son ensemble. Pour cette raison, il n’y a de monnaie légitime qu’adossée à une souveraineté. […]
Il n’y a pas de monnaie sans confiance. Même l’or était une monnaie fiduciaire. La confiance se nourrit à des sources mul-
tiples que nous explicitons : les pratiques quotidiennes, la vigilance des autorités de régulation mais également le projet
de société qui est proposé aux citoyens. En conséquence, nous distinguons trois formes de la confiance : méthodique,
hiérarchique et éthique. Le rôle central qu’y jouent les représentations sociales et le lien moral démontre qu’il n’existe pas
d’économie pure. Il est vain d’opposer politique et rationalité économique.
Par ailleurs, nous proposons une nouvelle lecture de l’histoire de la monnaie. Cette lecture met en avant les avancées de
l’abstraction au cours des siècles au fur et à mesure que l’unité de compte rompt avec le métal pour n’être plus qu’une
convention autoréférentielle. Pourtant, elle doit conserver sa charge symbolique pour mobiliser la confiance des socié-
taires. Parallèlement, les formes de la régulation sont soumises à des forces contradictoires et oscillent continuellement
au cours des temps entre les deux formes polaires que sont la “centralisation” et le “fractionnement”. Cette dualité
fondamentale est un des résultats de ce livre. S’y exprime l’ambivalence propre au phénomène monétaire : médium de
cohésion et de pacification, mais aussi enjeu de pouvoir et source de violence.
Enfin, notre analyse porte sur la politique monétaire un regard nouveau. Elle lui donne comme finalité le maintien de la
confiance. Si l’ancrage nominal et la lutte contre l’inflation sont des nécessités, on aurait tort de s’arrêter à ce seul critère.
La promesse de prospérité future, étroitement liée au plein emploi, et l’exigence de justice doivent également être prises
en compte si l’on veut que la monnaie concoure au maintien de la cohésion sociale. 

Source : Michel Aglietta, André Orléan, La Monnaie entre violence et confiance, Paris, © Odile Jacob, 2002.

Document 8.
Les monnaies locales, sociales et complémentaires
« La rapidité et l’ampleur de leur développement sont incontestablement l’indice que ces dispositifs sont perçus comme
pouvant apporter des réponses aux dysfonctionnements actuels de l’économie et à des attentes profondes quant au
renouvellement de la nature de l’échange et au renforcement du lien social. Les monnaies locales sont en train de s’affir-
mer comme un outil important pour favoriser le développement économique des territoires dans un sens plus solidaire
et plus responsable.
Une MLC concerne à la fois les individus participants, les entreprises, les banques, les collectivités locales et, par extension,
l’État, chacun y trouvant différents avantages. Les citoyens concernés participent au développement de leur territoire, et
développent leur compréhension et leur capacité d’action sur le monde. Ils peuvent en outre, selon les cas, bénéficier
de rabais de la part des entreprises et/ou d’une bonification lors de l’achat de monnaie. Ils peuvent également espérer
profiter de produits sélectionnés, locaux. Les entreprises peuvent résoudre une partie de leurs problèmes de trésorerie et
espérer développer leur clientèle. Les banques peuvent proposer de nouveaux produits financiers. Les collectivités locales
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renforcent leur panoplie d’outils de développement du territoire, le rendent plus résilient, et peuvent espérer améliorer
l’efficacité des politiques mises en place, tout en aidant citoyens et entreprises […]. L’État voit en outre se développer la
participation de tous à l’action dans la cité et la cohésion sociale. […]
Le développement de ces initiatives monétaires est porteur d’opportunités pour l’ensemble des parties prenantes. On peut
les énumérer selon deux registres.

Réduire la distance entre consommateur et citoyen


Le premier registre relève des transactions elles-mêmes. Il est en effet clairement avéré que le type de transaction généré
par les MLC est beaucoup moins anonyme que dans un système d’échange classique. Cette caractéristique est de fait
plus favorable à améliorer non seulement la quantité des échanges mais aussi leur qualité au service d’une économie de
proximité et territorialisée. Ainsi, la “distance” entre le consommateur d’un côté et le citoyen de l’autre tend à s’amenuiser :
la fidélisation est ainsi rendue plus facile tout comme l’est aussi la traçabilité des échanges. On peut même suggérer que
la solidarité peut s’insérer de façon plus spontanée dans les transactions entre parties prenantes, par exemple pour faire
face à des problèmes de trésorerie auxquelles peuvent être confrontées les parties prenantes.

Renforcer la cohésion sociale


Le deuxième registre relève de la cohésion sociale. Il apparaît en effet clairement que les échanges pratiqués dans le
cadre d’un système de MLC se déroulent avec beaucoup moins d’anonymat que dans un système d’échange classique.
Ce moindre anonymat peut générer un sentiment d’appartenance à une communauté ou à une collectivité. C’est sans
doute une des raisons qui a conduit de nombreux candidats aux dernières élections municipales à s’engager dans ce type
de proposition. Mais les dispositifs de MLC permettent aussi d’autres formes de solidarités. Certaines MLC prévoient en
effet des bonifications. Par exemple, la participation de citoyens appartenant à des catégories défavorisées qui peuvent
bénéficier de conditions d’entrée avantageuses, par exemple en obtenant plus d’unités de MLC contre les euros servant à
les acquérir (1,2 unité de MLC = 1 euro). C’est une façon d’injecter du pouvoir d’achat ciblé ou de subventionner certains
types d’achats. Cette bonification est d’ailleurs souvent une forme de soutien proposée par la collectivité locale partenaire
du dispositif. […]
Les promoteurs des MLC visent en premier lieu “la réappropriation de la monnaie et de son usage par le citoyen, comme 2 Réseau MLC :
outil économique et comme moyen pédagogique pour comprendre sa vraie nature et donner du sens à son usage 2 ”. http://monnaie-locale-
complementaire.net/france/

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DOSSIER I Monnaie et argent

Cela passe par deux choses : la transformation de la représentation de l’échange et la participation possible aux décisions
liées à la monnaie.
Avant même toute dimension économique, la création des MLC relève d’une profonde volonté de transformer la représen-
tation et la pratique de l’échange. Les MLC visent en ce sens à faire émerger de nouvelles relations entre les partenaires des
échanges en promouvant la constitution de liens interpersonnels dans et par l’échange. “Dans les échanges marchands
courants, on se représente souvent l’échange comme le moment d’un calcul intéressé de part et d’autre, ne permettant
pas que l’échange soit reproduit en dehors de l’évidence de l’intérêt individuel. Cette perception serait à l’origine de com-
portements potentiellement conflictuels entre consommateurs et prestataires, quand les MLC cherchent à re-positionner
la monnaie comme moyen d’échange invitant à l’entraide, la coopération et la solidarité.”
La plupart des monnaies locales sont organisées afin de permettre que s’établissent des relations plus harmonieuses
dans le cadre de la communauté constituée par leurs utilisateurs. L’idée est de lutter contre l’individualisme calculateur
qui résulte de la volonté de s’affranchir de toute relation autre que celle, ponctuelle, établie pour l’échange marchand.
Les MLC tendent au contraire à promouvoir une logique de partage et de coopération d’estime de l’autre plutôt que de
rapports uniquement marchands et de logique de compétition ou concurrence. Ainsi certains réseaux mettent en avant
la figure du “prosommateur” ; l’individu est alternativement producteur et consommateur de biens et services échangés
via les monnaies sociales.
3 Système Les MLC et les SELs 3 semblent être des outils pertinents pour réduire à la fois le phénomène de dilution du lien social et
d’échanges locaux. territorial mais aussi la dématérialisation croissante de l’économie, génératrice de perte de confiance entre les individus,
particulièrement depuis la crise économique de 2008. En permettant une plus grande fluidité des échanges à l’échelle de
circuits économiques courts, les MLC participent à leur dynamisation et à la promotion d’une économie locale responsable
et citoyenne avec, à la clef, une stimulation de l’économie. »

Source : « D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité », Rapport de la Mission d’étude sur les monnaies locales,
complémentaires et les systèmes d’échanges locaux, 8 avril 2015.
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