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Communications

La syntaxe peut-elle être logique ?


Pierre Jacob

Citer ce document / Cite this document :

Jacob Pierre. La syntaxe peut-elle être logique ?. In: Communications, 40, 1984. Grammaire générative et sémantique. pp. 25-
96;

doi : 10.3406/comm.1984.1597

http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1984_num_40_1_1597

Document généré le 21/03/2017


Pierre Jacob

La syntaxe peut-elle être logique *?

Introduction : grammaire generative, psychologie et biologie.

1. La théorie standard.
1.1. La structure catégorielle.
1.2. Les relations grammaticales.
1.3. La sous-catégorisation.

2. La théorie standard étendue.


2.1. La théorie des traces.
2.2. La sous-jacence.
2.3. La condition du sujet spécifié et la condition des îlots propositionnels.

3. Le concept de forme logique.


3.1. La règle de montée logique des quantificateurs.
3.2. La sémantique permet-elle de trancher entre différentes structures
superficielles possibles?
3.3. La règle de montée logique des syntagmes interrogatifs.
3.4. Le principe des catégories vides, le mouvement syntaxique des syntagmes
interrogatifs, la montée logique des quantificateurs et la montée logique des
syntagmes interrogatifs.

4. Explications linguistiques en termes de structure, d'intentions et de


tion.

5. Conclusions.

Introduction : grammaire generative, psychologie et biologie.

Le concept central de la linguistique generative est celui de grammaire.


Une langue se compose de phrases. Les phrases sont des suites de mots
appartenant au vocabulaire (ou au lexique) de la langue. Certaines suites
de mots français, comme « Le chat est sur le paillasson », sont des phrases ;
d'autres, comme « paillasson le sur est chat le », n'en sont pas. La
* Je remercie R. Carter, G. Fauconnier, G. G. Granger, R. Kayne, D. Osherson,
J.-Y. Pollock, F. Récanati et D. Sperber. Mes leurres sont leurs.

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signification des phrases dépend systématiquement de la signification des


mots et des morphèmes qui les composent, c'est-à-dire qu'elle dépend
notamment de l'ordre des mots et de leur agencement structural. « Le gros
chien noir a mordu la petite fille aux nattes rousses » n'a pas la même
signification que « La petite fille aux nattes rousses a mordu le gros chien
noir », bien que les deux phrases contiennent exactement les mêmes
mots.
Quoiqu'un dictionnaire du français ne contienne qu'un nombre fini de
mots, le français contient vraisemblablement un nombre infini de
phrases. Puisque, par définition, une liste est un ensemble fini de
symboles, on ne peut pas dresser la liste des phrases du français. C'est l'un
des mérites de Noam Chomsky, dont le nom est justement associé à la
linguistique generative, d'avoir formulé le problème dans un cadre
scientifique : une grammaire du français est un ensemble fini de règles (ou
d'instructions) capables ^engendrer toutes les phrases du français et
aucune des suites de mots français qui ne sont pas des phrases. Le but
d'une grammaire generative est de fournir une caractérisation explicite
(axiomatique) des informations fournies par les traités traditionnels de
grammaire sur la structure interne des phrases, la nature de leurs
constituants et les relations grammaticales qui unissent ceux-ci.
Étant donné un ensemble fini de phrases d'une langue, différentes
grammaires, incompatibles les unes avec les autres, pourront en décrire la
formation. Elles auront, dans la terminologie de Chomsky 1965 (p. 60), la
même « capacité generative faible ». Pour les départager, il faudra
examiner leur « capacité generative forte », c'est-à-dire les différentes
« descriptions structurales » qu'elles assignent aux phrases qu'elles énu-
mèrent. En 1957, Chomsky faisait paraître un petit volume, Syntactic
Structures, qui fut salué comme une révolution en linguistique l. Il faisait
état de résultats mathématiques démontrant les limitations de certains
modèles de grammaire fréquemment envisagés à l'époque. Il démontra
que les chaînes de Markov ne permettaient pas d'engendrer toutes les
phrases d'une langue naturelle et que l'analyse en constituants immédiats,
largement employée par ses prédécesseurs, les structuralistes américains,
fournissaient de certaines phrases des descriptions structurales
inélégantes. Il proposa, pour remédier à ces défauts, un modèle de grammaire dite
« transformationnelle », contenant à la fois des « règles de réécriture »
contenues dans les analyses en constituants immédiats et des règles
distinctes des règles de réécriture.
Il y a deux manières de considérer une grammaire
transformation el : du point de vue de ses composantes et du point de vue de ses niveaux de
représentation. Une grammaire transformationnelle contient plusieurs
niveaux de représentation, par exemple la « structure profonde » et la
« structure superficielle ». Chacun d'entre eux contient un type particulier
d'informations sur la structure des phrases et le passage de l'un à l'autre
se fait grâce aux règles transformationnelles. Elle contient également
plusieurs composantes, par exemple une composante syntaxique, une
composante phonologique et une composante sémantique. Au cours des
années, Chomsky a modifié le détail de ses conceptions touchant au

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nombre et à la nature des niveaux de représentation et des composantes.


Mais il a maintenu certaines conceptions générales, qui confèrent à la
linguistique generative une place à part dans l'ensemble des études
linguistiques : la thèse de Y imprévisibilité du comportement linguistique,
la prédilection pour des méthodes configurationnelles, le style galiléen, le
refus de la bifurcation et la thèse de la modularité.
Les locuteurs francophones utilisent des phrases pour communiquer,
pour penser, pour accomplir une quantité de ce qu' Austin nommait des
« actes illocutionnaires ». Une même phrase, comme « J'ai soif », peut
servir à dire des choses différentes, dans des circonstances différentes, si
elle est énoncée par des personnes différentes, à des moments différents.
Une même phrase, comme « Je reviendrai demain », peut aussi être
énoncée avec une force illocutionnaire différente, selon que celui qui
l'énonce a l'intention de faire une promesse, une prédiction, un
avertissement, une menace, et ainsi de suite. Les concepts pragmatiques élaborés
par Austin et ses successeurs permettent de décrire certains aspects de la
communication réalisée grâce à renonciation de phrases. Mais Chomsky
semble considérer que, dans l'état actuel de nos connaissances, il est
prématuré de chercher à expliquer et à prédire le comportement
linguistique observable : ce que les gens disent dans des circonstances
particulières. Il a en effet toujours qualifié, en opposition aux conceptions
behavioristes, le comportement linguistique humain de « créateur ». Selon
lui, nous ne disposons d'aucune théorie du comportement qui nous
permette d'attribuer une probabilité rationnelle à renonciation d'une
phrase particulière (ayant une structure phonétique donnée), compte tenu
des stimulations sensorielles auxquelles serait soumis le locuteur à
l'instant précédant son énonciation. Il range d'autre part 1' « usage
créateur » du langage parmi les « mystères », plutôt que parmi les
« problèmes » sur lesquels le développement prévisible de la science
devrait, selon lui, jeter des lumières dans un avenir envisageable.
Les théories grammaticales, quant à elles, ne prétendent nullement
expliquer ou prédire le comportement linguistique observable. D'un côté,
le comportement linguistique est formidablement complexe. De l'autre,
une grammaire (ou un fragment de grammaire) du français caractérise
certaines propriétés des phrases du français. Un locuteur francophone, qui
fait preuve d'un comportement créateur, a « connaissance » des propriétés
grammaticales attribuées aux phrases. Il sait que telle suite, à la différence
de telle autre, est une phrase du français. La grammaire cherche donc à
caractériser Yétat cognitif qui permet au locuteur de se montrer créateur.
Cet état cognitif est sans doute l'un des facteurs, mais ce n'est que l'un des
facteurs, qui entreront dans une explication ultérieure du comportement
créateur des locuteurs. Cet état cognitif, Chomsky le nomme la «
compétence grammaticale ». Parmi les autres facteurs susceptibles d'éclairer le
comportement observable, il y a vraisemblablement la compétence
pragmatique, la connaissance du monde, la mémoire, la fatigue, etc.
Pour Chomsky, qui est un adversaire résolu de tout dualisme (ou
« bifurcation ») méthodologique entre les sciences humaines et les sciences
de la nature, il n'y a, en linguistique et en psychologie, pas d'alternative

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au « style galiléen », c'est-à-dire aux idéalisations. En sciences humaines,


les idéalisations sont d'autant plus nécessaires que la familiarité avec les
faits nous pousse à croire que ceux-ci n'ont nul besoin d'explication. Un
locuteur bilingue du français et de l'anglais, par exemple, ne s'apercevra
sans doute pas, en recourant à sa seule introspection, que le contraste
suivant est un problème grammatical à expliquer : en anglais, mais pas en
français, on peut dire l'équivalent de « Qui êtes-vous allé au cinéma
avec? » (Who did you go to the movies with?) — en anglais, mais pas en
français, on peut éloigner la préposition de son complément. Or,
préoccupée qu'elle est par la « collection des données », la science
linguistique dite « normale » (au sens de Kuhn) n'a pas encore, selon
Chomsky, effectué sa révolution galiléenne — elle demeure, comme
F « histoire naturelle », descriptive et taxinomique. Les linguistes se
tiendraient volontiers, selon lui, à la surface des phénomènes 2, de peur de
déboucher dans « l'inquiétant domaine des principes explicatifs généraux »
(Chomsky 1982).
A ceux qui pourraient s'effrayer à l'idée de découvrir des principes
explicatifs abstraits, inattendus et sans ressemblance avec les faits à
expliquer, à ceux qui reprocheraient à la linguistique generative de
restreindre le domaine des faits à expliquer, Chomsky aime à rappeler
qu'aucune théorie explicative, dans les sciences empiriques, ne peut
« couvrir tous les faits ». Il ne faut pas, selon lui, opposer à la recherche de
principes profonds le désir de décrire la totalité des faits. Car, si nous
disposions de la théorie linguistique vraie, elle laisserait inexpliqués de
nombreux faits que nous pourrions par ailleurs juger intéressants.
L'approfondissement d'une théorie empirique s'accompagne d'une mise à
l'écart temporaire de faits encore inexpliqués (ce qui ne les rend pas pour
autant inexplicables) par la théorie. Ainsi, en physique, la révolution
galiléenne consista-t-elle à restreindre l'ensemble des phénomènes jugés
pertinents pour l'élaboration d'une théorie du mouvement. En opposition
avec la conception aristotélicienne et scolastique, Galilée et Descartes
séparèrent le mouvement local des autres manifestations du changement
(dont la génération, la croissance et la corruption). Ce faisant, ils purent
envisager l'unification, sous un même ensemble de principes mécaniques,
du comportement des corps à la surface de la Terre et de celui des corps
célestes.
Aux yeux de Chomsky, ce qu'il est convenu d'appeler la sémantique et la
pragmatique constituent des domaines moins accessibles à l'investigation
scientifique conforme à ses propres critères que ne le sont la syntaxe et la
phonologie. Les principaux concepts employés en grammaire generative
sont « configurationnels ». Il est admis que la structure sous-jacente aux
phrases (des langages configurationnels, tout du moins) a la forme
générale d'un arbre. Les nœuds d'un arbre portent les étiquettes des
constituants grammaticaux de la phrase. Les régularités syntaxiques sont
formulées en termes de relations de dominance et de precedence entre les
nœuds. Pour sa part, Chomsky ne manie pas lui-même des concepts
typiquement pragmatiques, telles les notions gricéennes d'intention
communicative ou d'intention reflexive. D'autre part, la stratégie de la

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linguistique generative vis-à-vis des phénomènes sémantiques (au sens


large) est de les aborder par l'intermédiaire des concepts confîguration-
nels.
Un locuteur francophone a la connaissance tacite des règles de la
grammaire du français, ainsi qu'en témoigne son comportement
linguistique. Si, en effet, celui-ci reste, aux yeux de Chomsky, inexplicable et
imprévisible, il n'en fournit pas moins les données à partir desquelles se
justifie l'inférence qui consiste à imputer au locuteur francophone cet état
cognitif inobservable en tant que tel : la connaissance grammaticale. Plus
exactement, celle-ci est inférée à partir d'un sous-ensemble du
comportement linguistique : les jugements portés par les locuteurs francophones
sur l'acceptabilité des phrases du français. Pour Chomsky, l'état cognitif
qu'est la connaissance tacite des règles grammaticales est une construction
théorique de la linguistique, en tout point comparable aux constructions
théoriques des sciences physiques. Mais plusieurs philosophes ont contesté
le fait que la relation entre une personne parlant une langue et l'état
cognitif inféré par le linguiste à partir des jugements observables
d'acceptabilité sur les phrases de la langue en question soit adéquatement
caractérisée comme un cas de « connaissance » ou de « savoir » (fût-il
tacite).
Dans la terminologie de Ryle 1949, on distingue entre deux usages du
verbe « savoir », « savoir que » et « savoir comment ». On dit que x sait que
p, lorsque x peut énoncer p et que, aux yeux de celui qui énonce « x sait
que p », p est vraie. Or, une personne à la connaissance de laquelle sont
imputées les règles de grammaire ne peut les énoncer, puisque celles-ci
sont complexes et inconscientes : le plus souvent, une personne qui porte
un jugement contrasté, sans hésiter, sur une paire de phrases, se trouve
incapable d'expliquer elle-même son jugement. Donc, la connaissance
tacite des règles de grammaire n'est pas un cas de « savoir que ».
Lorsqu'on dit d'une personne qu'elle sait (comment) jouer aux échecs
(ou qu'elle sait (comment) monter à bicyclette ou nager ou conduire), on
peut vouloir dire deux choses un peu différentes l'une de l'autre. On peut
d'une part attribuer à la personne une représentation interne de certaines
règles (règles du jeu d'échecs, par exemple). On peut d'autre part vouloir
affirmer de la personne qu'elle joue bien aux échecs. Logiquement, il est
possible qu'un champion du monde d'échecs ignore une règle particulière
du jeu et que son habileté à exploiter les règles qu'il connaît surpasse celle
de tous les joueurs qui ont, dans leur répertoire, une règle qui lui fait
défaut. Pour Chomsky, l'attribution d'une représentation interne des
règles doit être distinguée de tout jugement sur l'habileté ou le talent. Si la
relation entre un locuteur francophone et l'état cognitif que lui impute le
linguiste n'est pas un authentique cas de connaissance ou de savoir, cela
tend à prouver, aux yeux de Chomsky, que les philosophes analytiques se
sont consacrés à l'explication de manifestations relativement marginales
de tels concepts et qu'ils sont passés à côté des cas centraux.
L'adhésion de Chomsky au style galiléen a deux conséquences
concomitantes : partisan des idéalisations, il défend aussi une interprétation
réaliste des descriptions grammaticales. Plus précisément, les hypothèses

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grammaticales se prêtent, selon lui, aux mêmes interprétations que les


théories des sciences plus mûres. En conséquence, tout partisan de
l'interprétation réaliste des théories des sciences empiriques devra, à
moins qu'il ne fournisse un argument qui démontre la singularité de la
linguistique parmi les sciences, épouser une interprétation réaliste des
théories linguistiques. Ce qui implique que les théories linguistiques ne
sont pas de simples instruments mais sont des descriptions vraies ou
fausses d'une certaine réalité. Mais de quelle réalité?
De la même réalité que les sciences psychologiques et neurobiologiques.
La différence entre la linguistique et la neurobiologie, pour Chomsky, ne
réside pas dans le sujet (ce dont elles parlent); elle réside dans le type de
prédicats dont usent ces différentes sciences. Elles portent toutes sur le
cerveau humain, mais à des échelles différentes. La carte des capacités
cognitives du cerveau humain n'est pas faite par les linguistes et les
psychologues à la même échelle que la carte dressée par les
neurosciences. On peut survoler Paris à plusieurs milliers de mètres d'altitude et
on peut s'y promener. On ne pourra pas décrire Paris vu de plusieurs
milliers de mètres d'altitude avec le vocabulaire approprié pour décrire
une promenade dans les rues. En revanche, on peut espérer que, si les
descriptions sont fidèles, elles doivent être compatibles, puisqu'elles se
rapportent toutes les deux à la même entité, Paris. L'usage d'un
vocabulaire mentaliste, en linguistique et en psychologie, est donc tout à
fait compatible avec la thèse de l'identité entre les états cognitifs et les
états cérébraux.
Si, pour Chomsky, l'usage créateur du langage demeure un mystère, en
revanche, l'acquisition du langage fait, elle, partie des problèmes que la
science actuelle peut aborder. L'adulte auquel, en effet, la connaissance
tacite des règles du français est imputée, sur la base de son comportement,
a acquis cette compétence au cours de son développement. L'acquisition du
langage représente un cas typique d'inférence inductive : à partir de
données linguistiques primaires, l'enfant infère la grammaire de sa
langue. A ce titre, la linguistique generative peut être vue comme une
contribution « scientifique » à l'étude du problème philosophique de
l'induction qu'avait posé Hume.
Les données linguistiques primaires constituent l'expérience
linguistique de l'enfant. Elles se composent des énoncés prononcés par son
entourage en sa présence : elles incluent donc notamment des phrases
imparfaites, syntaxiquement et sémantiquement. Qui plus est, l'expérience
linguistique de l'enfant est finie. Or, la grammaire construite par l'enfant
est un ensemble de règles qui permettent d'émettre et d'analyser une
infinité de phrases jamais rencontrées au cours de l'expérience
linguistique initiale. La grammaire contiendra même des règles pour lesquelles
l'expérience linguistique initiale ne fournit aucune donnée pertinente. La
linguistique generative juge hors d'atteinte l'explication du comportement
créateur, mais elle entend contribuer efficacement à l'explication de
J.l'acquisition.
UVUUlOlllUXli J-JJ.XI/
Elle voit
YUlt UV/lll>
donc À.l'enfant
V/UlUlll VUlXllll^
comme un 14.XJ. VUXIOli
constructeur
UV/U de théories
grammaticales. Elle esquisse ainsi un genre de solutioi lution au problème
inductif de l'enfant en lui imputant un riche dispositif il inné.

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La syntaxe peut-elle être logique?

A ce dispositif, Chomsky donne le nom de grammaire universelle.


Celle-ci est un ensemble de principes et de conditions qui délimitent les
grammaires des langues humaines possibles. Progresser dans la
connaissance de la grammaire universelle, c'est, dans cette perspective, contribuer
à décrire la classe des langues humainement possibles, c'est-à-dire des
langues « naturelles » d'un point de vue biologique, ou encore des langues
« apprenables » par les humains, sur la base de leur exposition normale à
l'expérience linguistique primaire. La grammaire universelle est donc le
nom donné à l'état initial de l'enfant humain qui, à partir de son
expérience linguistique primaire, va construire la grammaire de sa langue
maternelle.
Dans ces conditions, une approche rationnelle du problème inductif de
l'enfant rencontre deux limites, une limite inférieure et une limite
supérieure. L'expérience montre qu'un enfant placé dans n'importe quelle
communauté linguistique, quel que soit son niveau d' « intelligence »,
apprend la langue de cette communauté. On ne peut donc pas placer dans
la grammaire universelle des règles spécifiques au chinois, au turc ou au
tagalog. Dans la mesure où la grammaire universelle entend refléter des
propriétés des langues humaines possibles, elle ne doit pas contenir des
principes communs aux langues humaines et à tous les langages
logiquement possibles. Par exemple, s'il s'avérait que les langues humaines sont
toutes récursives, il serait indésirable que la grammaire universelle
contienne des mécanismes capables d'engendrer n'importe quel langage
récursivement enumerable. En tout état de cause, la thèse de l'existence de
la grammaire universelle implique que, par-delà la diversité manifeste des
milliers de langues humaines existantes, il existe des principes communs
cachés. Dans la mesure où le concept de grammaire universelle entend
refléter les propriétés des langues biologiquement possibles, la thèse de
l'existence de la grammaire universelle n'exclut pas que, parmi les langues
humainement possibles, certaines n'ont pas été et ne seront peut-être
jamais réalisées au cours de l'histoire humaine.
Logiquement, il existe, sur la question de l'acquisition du langage, trois,
sinon quatre positions possibles, selon qu'on considère ou non que le
dispositif initial (souvent nommé LAD, language acquisition device) est
particulier au langage et qu'il est propre à l'espèce humaine. Certains
soutiendront qu'il est logiquement possible que tout vienne de l'expérience
et que le dispositif initial soit complètement vide (une « table rase »).
D'autres leur rétorqueront qu'une machine dépourvue de toute disposition
pour apprendre (de toute structure initiale) ne pourrait rien apprendre. A
quoi les premiers pourraient répondre que c'est peut-être
psychologiquement impossible, mais non logiquement. On peut aussi imaginer que le
dispositif inné est général, responsable de l'acquisition du langage, de
l'apprentissage des mathématiques et des autres systèmes cognitifs
maîtrisés par l'adulte, et commun à d'autres espèces que l'espèce humaine (par
exemple, les chimpanzés). On peut soutenir que ce dispositif inné n'est pas
spécifique au langage et qu'il est propre à l'homme. Enfin, on peut, avec
Chomsky, soutenir qu'il est à la fois spécifique au langage et propre à
l'homme.

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La grammaire universelle désigne donc à la fois un ensemble de


principes communs à toutes les langues humaines (des « universaux »
linguistiques) et l'état initial de l'enfant qui apprend sa langue (quelle
qu'elle soit). Logiquement, les propriétés d'universalité et d'innéité
doivent être distinguées. Le fait qu'un principe soit universel ne le rend
pas inné, par une nécessité logique. Il se pourrait qu'un tel principe ait été
appris par une stratégie d'apprentissage générale. Réciproquement, de ce
qu'un principe est inné, on ne peut pas en conclure, par une nécessité
logique, qu'il doit être un universel linguistique. Il pourrait faire partie,
par exemple, d'une faculté d'évaluation des hypothèses en général (donc,
en particulier, des hypothèses grammaticales).
Considérons un principe comme D, la « dépendance de la structure » : il
dit que les règles grammaticales se formulent, non pas en termes de mots,
mais en termes de groupes ou de syntagmes, tels les syntagmes nominaux,
les syntagmes verbaux, etc. Ainsi, l'analyse d'une phrase déclarative, et en
particulier ses relations avec une interrogative, s'énonce-t-elle en termes
de syntagmes. Pour montrer que D pourrait être inné, Chomsky recourt à
l'argument par la « pauvreté du stimulus ». Les données linguistiques
primaires auxquelles l'enfant est exposé sont compatibles avec les règles de
grammaire auxquelles D ferait défaut (qui seraient formulées en termes de
mots). D n'est pas explicitement enseigné à l'enfant par les membres de sa
communauté linguistique. Puisque D apparaît dans la grammaire de
l'adulte, il est raisonnable de conclure de l'argument par la pauvreté du
stimulus que D fait partie de l'équipement inné de l'enfant et que « l'esprit
de l'enfant contient l'instruction : " Construis une règle dépendante de la
structure et ne considère aucune règle indépendante de la structure " »
(Chomsky 1975, p. 32-33). Si on admet que D est inné (conclusion de
l'argument par la pauvreté du stimulus), on recherche ensuite des
contre-exemples éventuels à D dans différentes langues. Tant qu'on n'en a
pas trouvé, il reste rationnel de tenir D pour un universel.
A cette argumentation, des philosophes ont fait deux types d'objections.
Premièrement, l'argument par la pauvreté du stimulus ne démontre pas
que D est inné. Pour le démontrer, il faudrait, selon eux, prouver que D est
« inapprenable ». Comme l'argument par la pauvreté du stimulus ne
« prouve » pas que D est « inapprenable », il ne démontre pas que D est
inné. En effet, l'enfant pourrait avoir appris D grâce à ses capacités
d'apprentissage générales (son « intelligence générale »). Ce que, selon
Chomsky, démontrent ces objections, c'est que leurs auteurs exigent de la
linguistique des preuves et des démonstrations qu'ils n'exigent nullement
des autres sciences empiriques, dont les sciences physiques. A coup sûr,
l'argument par la pauvreté du stimulus ne « démontre » ni ne « prouve »
que D est « inapprenable » et donc qu'il est inné. Mais il fournit une base
rationnelle, de laquelle on peut conclure qu'il est raisonnable de tenir D
pour inné. Aux auteurs des objections, Chomsky demande d'exposer leur
alternative à sa propre conclusion : D serait appris par l'intermédiaire de
l'intelligence générale de l'enfant. A ses yeux, cette alternative n'a jamais
été formulée avec suffisamment de précision pour qu'on puisse la
comparer scientifiquement à l'hypothèse de l'innéité de D.

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La syntaxe peut-elle être logique?

Deuxièmement, il a été objecté à la thèse de l'innéité d'un principe


comme D qu'il était trop spécifique pour être inné. A une telle objection,
Chomsky oppose un autre aspect de son refus de toute « bifurcation »
méthodologique entre les sciences humaines et les sciences naturelles.
Supposons qu'un neurobiologiste postule que la réceptivité d'une classe
particulière de cellules nerveuses du cortex visuel à des signaux lumineux
ayant tel degré d'inclinaison est une propriété génétique de l'espèce
humaine. Peu nombreux sont les philosophes qui lui objecteront que cette
propriété paraît trop spécifique au cortex visuel pour être génétiquement
déterminée et que, par conséquent, il serait plus rationnel de la faire
découler d'une théorie générale du développement cellulaire. Par parité
entre le langage et la vision, Chomsky conclut qu'il n'y a pas davantage
d'objection à la modularité dans le domaine du langage que dans celui de
la vision. En vertu de la parité supposée entre le langage et la vision, la
conception modulaire du langage s'expose certes à des réfutations
empiriques possibles, mais elle n'est entachée d'aucun vice a priori.
Par hostilité à l'égard de la thèse de la bifurcation méthodologique,
Chomsky est devenu un adepte de la thèse de la parité entre le langage et
les systèmes biologiques. Il en est venu à comparer le langage à un
« organe » (mental) et l'acquisition du langage à un processus de
croissance. Nombreuses sont, selon lui, les objections dirigées par certains
philosophes contre la linguistique generative, qui semblent supposer que
les aptitudes humaines mentales doivent être plus simples que la structure
physique des organes du corps. En qualifiant le langage d' « organe
mental », Chomsky plaide avant tout pour que le langage (et les aptitudes
cognitives supérieures, en général) se voie reconnaître un degré de
complexité égal à celui que physiciens et biologistes confèrent au corps (et
notamment au cerveau).
Cette sous-estimation de la complexité du langage et de la tâche résolue
par l'enfant qui apprend sa langue maternelle est, selon lui, une
conséquence de la familiarité vis-à-vis des faits à expliquer et de l'aisance
avec laquelle nous exerçons notre compétence grammaticale. Pour y
remédier, Chomsky recommande une cure de dépaysement destinée à
susciter un sentiment d'émerveillement devant la complexité des
moindres faits relevant de notre comportement linguistique habituel. C'est ce
genre de sentiment qu'exprimait B. Russell, lorsqu'il se posait, au sujet de
l'induction, une question qu'aime citer Chomsky (par exemple Chomsky
1971, p. 3, Chomsky 1975, p. 5) : « Comment les êtres humains, dont les
contacts avec le monde sont brefs et personnels, font-ils pour en savoir
autant qu'ils en savent ? » C'est un sentiment très semblable qu'exprimait
récemment le biologiste F. Crick 1979 (p. 181), qui s'est récemment
tourné vers la neurobiologie et l'examen des processus cognitifs :
Lorsqu'on réfléchit aux computations qui doivent être accomplies pour que
nous puissions reconnaître une scène aussi quotidienne que la traversée
d'une rue par un piéton, on reste émerveillé à l'idée qu'une série tellement
extraordinaire d'opérations minutieuses puisse être accomplie avec si peu
d'effort et en un laps de temps aussi court.

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Lorsqu'on a reconnu que l'enfant a acquis, sans qu'on le lui enseigne, le


savoir qu'en anglais, mais pas en français, on peut éloigner la préposition
de son complément, « on reste émerveillé à l'idée qu'une série tellement
extraordinaire d'opérations minutieuses puisse être accomplie avec si peu
d'effort et en un laps de temps aussi court » (dans ce cas, quelques
années).
Dans le reste du présent article, j'admets le programme de recherche de
la linguistique generative, notamment l'idée que le but de la recherche
consiste à contribuer à l'explication de l'acquisition du langage. Dans la
première section, j'expose la conception de l'analyse grammaticale telle
qu'elle était pratiquée dans le paradigme de la théorie standard,
développée dans Aspects de la théorie de la syntaxe. Dans la deuxième section,
j'expose les raisons qui ont poussé à l'abandon de ce paradigme, à
l'adoption de la théorie standard étendue et surtout au programme de
recherche de « Conditions on Transformations ». J'aborde alors l'examen
de la théorie des traces et de plusieurs conditions universelles envisagées
depuis 1973, dont la sous-jacence, la condition du sujet spécifié, la
condition des îlots propositionnels. Dans la troisième section, j'étudie les
hypothèses logico-syntaxiques proposées depuis 1975, sous la forme d'une
règle de déplacement logique et d'un niveau de représentation
grammatical, nommé forme logique. Enfin, dans la dernière section, j'examine
certaines objections du théoricien des actes de parole, J. R. Searle,
destinées à établir les limitations intrinsèques de la linguistique
generative en ce qui concerne les questions sémantiques, objections adressées au
nom d'une conception qui veut privilégier l'étude de la fonction du
langage sur celle de sa structure.

1. La théorie standard.

1.1. La structure catégorielle.


En linguistique generative, il est admis qu'un locuteur francophone
peut porter sur les phrases du français des jugements de « grammaticali-
té » ou d' « acceptabilité ». Certaines suites de mots français sont qualifiées
par les locuteurs francophones de « mal formées », sans qu'on puisse
décider à l'avance si la malformation est d'origine syntaxique, sémantique
ou pragmatique. L'une des tâches d'une grammaire generative du français
est donc d'engendrer toutes les phrases acceptables (ou grammaticales) du
français et d'exclure toutes les phrases inacceptables (ou agrammaticales).
Supposer qu'une personne sachant parler le français peut porter de tels
jugements, c'est la créditer d' « intuitions » sur la grammaticalité des
phrases de sa langue. Cela n'implique pas que la personne soit créditée
d'une procédure de décision positive et négative en vertu de laquelle elle
pourrait automatiquement classer n'importe quelle suite de mots français
dans l'une des deux catégories « phrases françaises »/« phrases non
françaises ». L'hypothèse faite par la grammaire generative est compatible avec
l'existence de nombreux cas difficiles à décider.

34
La syntaxe peut-elle être logique?

Parmi les faits dont une grammaire generative du français cherche


aussi à rendre compte, il y a la structure catégorielle des phrases et les
fonctions grammaticales des divers constituants. Quoique les notions
de catégories grammaticales et de fonctions grammaticales soient des
notions plus théoriques que la notion de « phrase acceptable (ou
grammaticale) », tout locuteur du français peut être dit « savoir » que, dans
(1), certains mots se regroupent pour former des catégories, et pas
d'autres.

(1) La petite fille aux yeux verts aime le gâteau au chocolat

Ainsi, l'ensemble « la petite fille aux yeux verts » forme un syntagme


nominal, comme le suggère le fait qu'on peut lui substituer le nom propre
« Sophie » sans altérer la grammaticalité de la suite résultante (2) :

(2) Sophie aime le gâteau au chocolat

Réciproquement, le fait que « Sophie » et « la petite fille aux yeux verts »


soient interchangeables sans altérer la grammaticalité de la suite obtenue
tend à prouver qu'à un certain niveau de représentation grammatical, la
catégorie de syntagme nominal doit intervenir dans l'analyse de (2). En
revanche, les suites « aime le » et « gâteau au » ne paraissent pas former un
constituant.
Tout locuteur du français peut aussi être dit « savoir » que, dans (1), les
syntagmes « la petite fille aux yeux verts » et « le gâteau au chocolat » n'ont
pas la même fonction grammaticale. Il « sait » que les phrases (3) et (4)
sont à peu près synonymes, malgré leur dissemblance formelle :

(3) Jean a battu Marie

(4) Marie a été battue par Jean

II « sait » encore que, dans (5), « Jean » n'a pas la même fonction
grammaticale que dans (6), malgré la ressemblance des deux phrases :

(5) Jean est facile à nourrir

(6) Jean est prêt à partir

Quant aux catégories grammaticales, ce sont des entités plus abstraites


que les mots puisque leurs frontières ne sont pas physiquement marquées
de la même manière. Pour établir leur existence, il faut donc recourir à
des arguments notamment distributionnels. Je citerai deux types de tels
arguments : des arguments fondés sur les possibilités de coordination et
des arguments fondés sur les possibilités anaphoriques.
On peut, en français, comme en témoignent les exemples (7), utiliser
la conjonction, à l'intérieur d'une phrase, pour coordonner les
constituants :

35
Pierre Jacob

(7) (a) Jean a un chat et un poisson rouge


(b) Jean a rencontré Marie et sa sœur
(c) II a plu avant-hier et la nuit précédente

Mais on ne peut pas interrompre un constituant pour en coordonner


une partie avec un autre constituant, comme le montrent les exemples
(8):

(8) (a) * Jean aime sa et son père mère


(b) * Jean a prêté sa voiture à sa et à son frère femme

Dans (7), la conjonction sert à coordonner deux syntagmes. Dans (8a), la


conjonction sert à coordonner un syntagme, « son père », et un morceau de
syntagme, « sa », qui est une partie de « sa mère ». Du moins, si « sa » est un
constituant, combiné avec « mère », il en forme un plus complexe, « sa
mère ». Sans doute faut-il que les syntagmes coordonnés soient du même
type. Dans (8b) sont coordonnés le constituant « à son frère » et le
fragment de constituant « à sa » qui fait partie de « à sa femme ». Les
phrases contenant des coordinations de syntagmes du même type sont
nettement plus acceptables que les phrases contenant des coordinations de
syntagmes de types différents :

(9) (a) Jean a écrit une lettre et deux cartes postales


(b) Jean a écrit à sa femme et à ses enfants
(c) - ? Jean a écrit une lettre et à sa femme
(d) ? Jean a écrit à sa femme et une lettre 3

II existe en français des « pronoms » anaphoriques qui permettent de


mentionner des entités désignées par des constituants apparus
antérieurement dans la phrase ou dans le discours, sans qu'il soit nécessaire de
répéter le constituant, lequel joue vis-à-vis du « pronom » anaphorique le
rôle d'antécédent. Dans certain cas, l'antécédent et le pronom anaphorique
sont situés dans une phrase complexe formée d'une phrase matrice qui
contient l'un et d'une phrase enchâssée qui contient l'autre, comme dans
la phrase « Jean a dit qu'il reviendrait demain » (où « Jean » peut servir
d'antécédent à « il »). Dans d'autres cas, l'antécédent et le pronom
anaphorique sont contenus dans des phrases séparées qui composent un
dialogue, comme en attestent (10) :

(10) (a) - Qu'est-ce que tu penses du mari de Madeleine?


- Je ne peux pas le supporter
(b) — Es-tu déjà allé à New York?
— Non, je n'y suis jamais allé

Dans (10), « le mari de Madeleine » et « à New York » sont respectivement

36
La syntaxe peut-elle être logique?

les antécédents de « le » et de « y ». Comme le montrent les dialogues


suivants, l'antécédent peut être non seulement un groupe nominal mais
une phrase entière :

(11) (a) — Marie vient de se marier


— Je ne peux pas le croire
(b) - Est-ce qu'il fait beau?
— Qu'est-ce que ça peut bien te faire?

Dans (11), les deux phrases «Marie vient de se marier» et «Est-ce


qu'il fait beau?» sont respectivement les antécédents de «le» et de
« ça ».
Le phénomène des relations anaphoriques pousse à faire deux
remarques : d'une part, il est possible qu'une distinction doive être effectuée
entre les « anaphores de phrases » et les « anaphores de discours »,
distinction qui refléterait la distinction entre la grammaire de phrases et
l'analyse du discours — mais on ne peut pas en préjuger. D'autre part, les
relations anaphoriques incarnées dans (10) et (11) suggèrent que les
éléments qui peuvent servir d'antécédents à d'autres se voient conférer le
statut de constituants. Mais le fait que les phrases suivantes soient
possibles montre qu'un antécédent n'est pas nécessairement un
constituant explicite : « Jean s'est fait casser la figure par Paul et la même chose
est arrivée à René. »
Exception faite de cette seconde remarque, les faits de coordination et
d'anaphores cités suggèrent que des suites de mots .ont le statut de
constituants si on peut les coordonner, si on ne peut pas les déformer
impunément et s'ils peuvent servir d'antécédents à d'autres éléments qui
peuvent les remplacer (dans la phrase ou dans le discours). Les
grammaires de constituants immédiats qu'on peut obtenir en appliquant des règles
dites « de réécriture» (qui sont des règles context-free) permettent de
fournir une représentation de la structure catégorielle des phrases. Ces
règles sont du type suivant 4 :

Ces règles sont des règles d'expansion du symbole situé à gauche de la


flèche. La première, par exemple, se lit : « le symbole S doit se récrire NP
suivi de VP ». En appliquant de telles règles, on peut fournir d'une phrase
une représentation arborescente ou un parenthétisage étiqueté (les deux
notations sont équivalentes). Soit la phrase (2). On peut, en appliquant des
règles de réécriture, en donner l'une ou l'autre des représentations
suivantes (A) ou (B) :

37
Pierre Jacob

(A)

PP

Sophie aime le gâteau au chocolat

(B) [s[np, Sophie] [vp[v aime] le] [N gâteau]] [PP[P au] [NJ>4 chocolat]]]]]

II faut observer qu'aussi bien dans (A) que dans (B), deux décisions (non
arbitraires) ont été prises : premièrement, conformément aux règles de
réécriture citées, il est supposé qu'il existe un constituant syntagme verbal
iyP) qui se compose d'un verbe et de son complément. Ce qui implique
qu'on attribue à (2) une structure sujet-prédicat ou qu'on considère qu'il y
a, dans (2), une asymétrie entre NPl et NP2. Il aurait été en effet
parfaitement concevable de nier l'existence du syntagme verbal (ou du
nœud VP), de supposer que l'arbre sous-jacent à (2) était ternaire et non
pas binaire (du type NPX VNP2) et de considérer, par conséquent, que NPl
et NP2 étaient symétriques par rapport au verbe. Deuxièmement, il a été
admis que « le gâteau au chocolat » forme un constituant complexe,
conformément à l'argument distributionnel selon lequel le syntagme
entier est remplaçable par un nom propre comme « Jean » sans que la
séquence obtenue en devienne agrammaticale.

1.2. Les relations grammaticales.


Une grammaire generative du français se propose non seulement
d'engendrer toutes et rien que les phrases grammaticales du français, de
représenter la structure catégorielle des phrases, mais aussi de représenter
les relations grammaticales qui unissent les divers constituants.
Quiconque comprend la phrase (5) « sait » que « Jean » y joue à la fois le rôle de
sujet grammatical de l'auxiliaire « être » et celui d'objet grammatical de
« nourrir ». Quiconque comprend (6) « sait » que « Jean » y joue à la fois le
rôle de sujet de l'auxiliaire et celui du sujet de « partir ». Dans la
terminologie de Chomsky 1965, (5) et (6) ont des structures superficielles
tout à fait semblables. Mais cette similitude superficielle masque des

38
La syntaxe peut-elle être logique?

différences entre les fonctions grammaticales du syntagme « Jean » dans


chaque phrase.
Étant donné la structure superficielle ((A) ou (5)), censée représenter la
structure catégorielle de (2), on pourrait imaginer une corrélation directe
entre les positions occupées respectivement par NPX et NP2 et les fonctions
grammaticales de sujet et d'objet. Cela reviendrait à supposer qu'on peut
fournir à la fois les informations concernant la structure catégorielle des
phrases et celles concernant les fonctions grammaticales au même niveau
de représentation grammatical — c'est-à-dire au niveau de la structure
superficielle. Mais, ainsi que l'a fait valoir Chomsky 1965 (p. 68-70), il y a
deux raisons qui militent contre cette hypothèse. D'une part, à la
différence des notions catégorielles (comme les notions de phrase, de
syntagme nominal, de syntagme verbal et ainsi de suite), qui sont des
prédicats à une place, les relations ou les fonctions grammaticales sont des
prédicats à deux places. Les confondre reviendrait à commettre une erreur
de catégorie. D'autre part, comme le montrent les phrases (5) et (6), un
même constituant, « Jean », peut avoir deux fonctions grammaticales. On
ne peut pas, pour de telles phrases, caractériser les deux fonctions d'un
seul constituant en recourant à un niveau unique de représentation.
Cette dernière observation constitue l'un des arguments invoqués dans
la tradition generative pour introduire un niveau de représentation
grammatical différent de la structure de surface, la structure profonde. On
pourrait, par exemple, supposer que, dans la structure profonde de (5),
« Jean » occupe la position située à la droite immédiate de « nourrir » (ou,
en termes arborescents, que le nœud NP dominant « Jean » et le nœud V
dominant « nourrir » sont « sœurs »). On pourrait alors supposer que, pour
passer d'une structure profonde de ce genre à la structure superficielle de
(5), une « transformation 5 » préposerait « Jean », le déplaçant de sa
position d'objet profond de « nourrir » à sa position de sujet superficiel de
l'auxiliaire « être ». En adoptant cette structure profonde et cette
transformation, on décrirait effectivement le fait que « Jean » est à la fois sujet
(superficiel) de « être » et objet (profond) de « nourrir ». On esquisserait du
même coup une explication du fait que (5) et « II est facile de nourrir
Jean » sont à peu près synonymes, en supposant qu'elles ont la même
structure profonde et que, dans (5) mais pas dans « II est facile de nourrir
Jean », « Jean » a subi une transformation de pré-position.
Deux phrases comme « Jean a promis à Paul de partir » et « Jean a
permis à Paul de partir » ne se distinguent superficiellement que par la
différence entre « promis » et « permis ». Mais dans la première « Jean » est
le sujet de « partir » et dans la seconde « Paul » est le sujet de « partir ». On
peut, suivant Chomsky 1965 (p. 71), caractériser les fonctions
grammaticales en termes catégoriels : le sujet sera le syntagme nominal
immédiatement dominé par le nœud phrastique : [NP, S] ; l'objet sera le syntagme
nominal immédiatement dominé par le nœud syntagme verbal : [NP, VP] ;
le prédicat sera le syntagme verbal immédiatement dominé par le nœud
phrastique : [VP, S] ; le verbe principal sera le verbe immédiatement
dominé par le nœud syntagme verbal : [V, VP]. Autrement dit, pour
Chomsky, les notions grammaticales de sujet, d'objet, etc., doivent se

39
Pierre Jacob

réduire à des concepts confïgurationnels (ou structuraux), c'est-à-dire à


des positions dans des structures arborescentes.
Avant d'inférer des quelques observations précédentes les
généralisations applicables à la forme d'une grammaire generative, on peut
examiner deux autres types d'analyses classiques qui militent en faveur de
l'introduction dans la grammaire du niveau de la structure profonde. Il
s'agit d'abord du passif. Comme l'indique la paire (3) -(4), tout locuteur du
français « sait » qu'il existe entre ces deux membres une parenté
sémantique très forte. Il incombe à la grammaire de représenter d'une manière
ou d'une autre cette parenté. On pourrait supposer que la phrase active (3)
est la source transformationnelle de la phrase passive (4). On pourrait
admettre la règle transformationnelle (C) :

(C) [s NP, [VP Aux V NP2]] =» [s NP2 [vp Aux [été pp] V] [PP par NP,]]

(La double flèche est le symbole de la transformation ; Aux est le symbole


de l'auxiliaire et pp le symbole du morphème caractéristique du participe
passé.) Sur une structure comme celle qui est à gauche de la double flèche,
la règle de passivation agit pour donner lieu à une structure comme celle
qui se trouve à droite de la double flèche, en recourant aux quatre
opérations élémentaires suivantes : (I) elle insère le constituant [été pp]
sous le nœud VP à droite de Aux et à gauche de V; (il) elle insère le
constituant [PP par NP,] à l'intérieur du nœud VP; (ni) elle efface le NP,
original et (IV) elle place NP2 dans la position initialement occupée par
NP,.
Cette règle pose néanmoins deux types de problèmes. Premièrement, la
transformation elle-même crée des constituants qui n'étaient pas présents
en structure profonde ; elle ajoute par exemple le constituant [PP par NP, j et
le constituant [été pp]. Or, les linguistes générativistes ont classiquement
admis (depuis plusieurs années) que les transformations étaient «
préservatrices de structure ». Si on admet un tel principe, la règle (C) le viole.
L'autre problème concerne la règle d'accord en français. Comme le
montrent les exemples suivants, le participe passé s'accorde avec le sujet
superficiel du passif:

(12) (a) Paul a été battu par Jean


(b) Marie a été battue par Jean
(c) Les enfants de Marie ont été battus par Jean
(d) Les filles de Paul ont été battues par Jean

Pour être adéquate, une grammaire du français doit décrire ces


phénomènes d'accord. Si la règle transformationnelle avait mis en relation une
structure contenant à gauche et à droite « a » à la place de Aux, cette règle
aurait engendré les suites agrammaticales « * Les enfants de Marie a été
battu par Jean » et « * Les filles de Paul a été battu par Jean » à la place des
phrases grammaticales (c) et (d). Elle serait donc immédiatement réfutée.
En revanche, on peut admettre naturellement que le nœud Aux peut

40
La syntaxe peut-elle être logique?

dominer « a » ou « ont ». Mais il reste que l'accord doit s'établir entre le


sujet d'une phrase et le verbe. Lorsqu'on passe d'une phrase active à une
phrase passive, le complément d'objet initial devient le sujet « dérivé » et le
sujet initial est déplacé à l'intérieur du syntagme prépositionnel. Dans la
phrase active, l'accord se faisait entre le sujet initial et le verbe; dans la
phrase passive, l'accord se réalise entre le sujet « dérivé » (l'ancien objet
« profond ») et le verbe.
Étant donné l'idée qu'une phrase passive a une source transformation-
nelle (dont elle dérive), il y a (au moins) deux manières de décrire
l'accord. On peut, en admettant l'existence d'un ordre d'application des
règles, supposer que la transformation passive s'applique avant la règle
d'accord. Dans le cas d'une phrase passive obtenue par application d'une
règle de type (C), la règle d'accord portera sur le verbe et le sujet dérivé. La
seconde solution consisterait à admettre que l'accord s'applique avant la
transformation passive; ce qui impliquerait que la transformation passive
ne pourrait plus modifier l'accord. Pour être adéquate, une telle
grammaire devrait dans ce cas fragmenter la règle passive en quatre règles : une
règle de passif pour le masculin singulier, une autre pour le féminin
singulier, une troisième pour le masculin pluriel et une quatrième pour le
féminin pluriel. Mais qu'implique le choix de la première solution? A la
différence de la seconde, elle conserve au phénomène du passif sa
généralité. Et, à la différence de la seconde, elle implique que la structure
profonde sur laquelle s'applique la transformation passive n'est pas une
phrase. Dans toutes les phrases françaises (actives ou passives), se
manifeste le phénomène de l'accord entre le sujet grammatical et le verbe.
Les structures profondes de la seconde solution « sont » des phrases
puisque la règle d'accord leur a été appliquée avant qu'elles ne soient
transformées en passives. Mais, dans le cadre de la première solution,
puisque l'accord s'applique après la passivation, il ne s'est pas appliqué
aux structures profondes. Donc, celles-ci ne sont pas des phrases du
français. Ce sont des structures abstraites, qui sont autant de constructions
théoriques 6.
Il est bon d'observer que l'esquisse de dérivation de (5) à partir d'une
structure profonde qui serait commune à (5) et à « II est facile de nourrir
Jean » aurait la même conséquence que le choix de la première solution
juste mentionnée, qui consiste à postuler que la règle d'accord s'applique
après la transformation passive. Dire en effet que (5) et « II est facile de
nourrir Jean » ont la même structure profonde, c'est dire qu'à ce niveau de
représentation (non seulement la différence de position superficielle de
« Jean », mais) le fait que l'une contient « à » et l'autre « de » ne se
manifeste pas. La structure profonde postulée ne serait pas une phrase non
plus. ,
Si on adopte, pour le passif, la première solution et si on suppose que la
structure profonde sur laquelle agit la transformation passive n'est pas
une phrase, on peut alors rendre compatible la formulation de la
transformation passive avec le principe en vertu duquel les
transformations sont préservatrices de structure. On peut postuler une structure
profonde qui aurait la représentation arborescente (D) :

41
Pierre Jacob

(D)

PP
^ / I \ /
Aux

On observera que, dans (D), la structure du VP est fort « plate » : il a un


minimum de structure interne. Beaucoup de controverses, en grammaire
generative, concernent les raisons d'attribuer telle ou telle structure aux
représentations arborescentes (aux arbres et aux sous-arbres).
La transformation passive pourrait alors se formuler de la manière
suivante : le marqueur de place vide A est remplacé par NPt ; NP2 est
déplacé dans la position initiale de NPX\ le suffixe du participe passé \pp]
est attaché à l'extrémité droite du verbe. Adopter la conception en vertu de
laquelle la structure profonde qui subit la transformation passive n'est pas
une phrase permet une telle formulation de la transformation. La
structure profonde (D) contient donc un constituant PP (un groupe
prépositionnel abstrait propre à la structure profonde des phrases passives,
lequel contient un marqueur de place vide). Dans ce cas, la transformation
passive ne crée pas des structures nouvelles. Et la transformation passive
s'appliquera obligatoirement (et non optionnellement) à une structure
profonde contenant un tel groupe prépositionnel, contenant lui-même un
marqueur de place vide. Une telle dérivation (qui combine une structure
profonde du type (D) et la règle de transformation passive mentionnée) est
typique de la théorie dite « standard », notamment développée par Katz et
Postal 1964.
Considérons maintenant une autre dérivation typique de la conception
associée à la théorie standard, la dérivation des phrases relatives, telle
qu'on la trouve notamment dans Chomsky 1965 (chap. m). Soit la phrase
(13):

(13) L'homme qui a ouvert la porte a acheté le tableau peint par mon
ami

Dans le cas d'une phrase « simple », l'arbre correspondant à la structure


profonde contiendra un seul nœud phrastique (S) et les transformations
modifieront la disposition des différents nœuds (ou constituants) les uns
par rapport aux autres. Dans le cas de phrases « complexes », l'arbre
correspondant à la structure profonde pourra contenir plusieurs nœuds
phrastiques, et les transformations pourront modifier les relations entre
certains sous-arbres. Dans le cadre de la théorie standard, on aurait
typiquement attribué à (13) la structure profonde représentée par l'arbre

42
La syntaxe peut-elle être logique?

(E) (voir p. 44). La dérivation de la structure superficielle de (13) à partir de


la structure profonde correspondant à (E) s'effectue par les transformations
suivantes : (i) appliquer la transformation passive à S3 (compte tenu des
remarques précédentes sur le passif et que j'ai négligées pour simplifier
l'arbre (E)) ; (h) on suppose que le syntagme « le homme » subordonné à S2
est identique au syntagme « le homme » subordonné à S, (par exemple, en
vertu d'un mécanisme de co-indexation) ; cela nous autorise à appliquer une
transformation d'effacement du syntagme subordonné à S2\ (m) on
remplace le syntagme effacé par le pronom relatif « qui » (en supposant que
le syntagme effacé contenait un morphème relatif abstrait; cf. la
supposition concernant l'existence d'un syntagme abstrait PP contenant A
dans (D)) ; (iv) on suppose que le syntagme « le tableau », dominé par 53, et
devenu (à la suite de la première transformation) le sujet dérivé de la
passive 53, est identique au (ou co-indexé avec le) syntagme « le tableau »
dominé par VP et sœur de S3; cela nous autorise à effacer le syntagme « le
tableau » dominé par S3 ; (v) on remplace le syntagme effacé par le pronom
relatif» qui »; (vi) on efface le pronom relatif « qui » qu'on avait substitué au
syntagme « le tableau » effacé ; (vil) on efface l'auxiliaire « a » dans S3.
Ces quelques exemples d'analyses classiques permettent de tirer
plusieurs enseignements généraux sur la nature d'une grammaire generative.
Le but d'une telle grammaire est de fournir une caractérisation
entièrement explicite de la structure catégorielle des phrases et des relations
grammaticales qui tiennent entre les constituants. L'un des concepts
cruciaux de l'approche generative est celui de niveau de représentation
grammatical. Chaque niveau est censé fournir un type spécifique
d'informations grammaticales. Classiquement, une grammaire generative
possède deux niveaux de représentation : le niveau de la structure profonde,
où sont notamment représentées les informations sur les relations
grammaticales et qui est Youtput des règles de réécriture (déjà
mentionnées); le niveau de la structure de surface, qui représente l'arrangement
hiérarchique entre les constituants de la phrase telle qu'on peut
l'observer, et qui est le résultat de l'action des transformations sur les structures
profondes. Chaque niveau résulte donc de l'application de règles dont les
capacités génératives sont connues. Comme l'a fait remarquer J.D. Fodor
1970 (p. 199), il existe un certain parallélisme entre une grammaire
generative et un système de logique formelle 7 :

Les règles syntaxiques d'une grammaire autorisent le passage d'une


représentation syntaxique d'une phrase à une autre tout comme les règles
d'inférence de la logique (par exemple, que l'on peut inférer « P » à partir de
« P & Q ») autorisent le passage d'une formule logique à une autre. Dans les
deux types de systèmes, les dérivations sont mécaniques, en ce sens qu'à la
question de savoir si une certaine règle s'applique ou non à une formule on
répond en ne faisant référence qu'à la configuration des symboles dans la
formule et dans l'énoncé formel de la règle. Les dérivations syntaxiques
ressemblent donc formellement aux démonstrations de la logique et, à cet
égard, on peut considérer le symbole initial S de la composante de

43
(E)
a acheté le
le homme a ouvert la porte
La syntaxe peut-elle être logique?
base de la grammaire comme l'analogue des axiomes d'un système de logique.
Les structures de surface engendrées par les règles grammaticales peuvent
être comparées aux théorèmes d'un système logique. Malgré certaines
différences (comme l'absence, dans un système logique, de la distinction
entre le vocabulaire terminal et le vocabulaire non terminal, distinction
qu'on rencontre ordinairement dans les systèmes grammaticaux), les
structures de surface et les théorèmes sont ce qu'on obtient lorsqu'on
applique les règles d'un système à ses axiomes.
Mais les différences entre la dérivation des théorèmes d'un système
logique et la dérivation des phrases grammaticales d'une langue sont tout
aussi révélatrices que les ressemblances. Le rôle des inferences logiques est
de préserver la vérité des axiomes. On ne voit pas bien ce que pourraient
préserver les règles syntaxiques — la grammaticalité ? vraisemblablement
pas : tandis que les axiomes ou les prémisses d'un système logique sont
vrais, nous avons vu que les structures profondes engendrées par les règles
de réécriture ne sont pas des phrases; les transformations ne peuvent donc
pas être censées préserver la grammaticalité.

1.3. La sous-catégorisation.
Dans la conception classique (standard) de Chomsky 1965, une
grammaire generative ne contient pas seulement des règles de réécriture et des
règles transformationnelles; elle comprend aussi des traits de sous-
catégorisation et des restrictions de sélection. Dans Syntactic Structures, la
différence entre un verbe transitif et un verbe intransitif était caractérisée
par une combinaison de règles de réécriture et de règles
transformationnelles. En 1965, Chomsky préfère séparer le lexique des règles de réécriture
et recourir à l'association de traits syntaxiques aux éléments du lexique pour
représenter la différence entre verbes transitifs et verbes intransitifs,
simplifiant par là l'appareil des règles de réécriture (cf. Chomsky 1965,
p. 86-88). Les traits de sous-catégorisation, qui ne donnent pas lieu à dçs
représentations arborescentes, spécifient le cadre catégoriel dans lequel un
item lexical de telle ou telle catégorie peut apparaître. Par exemple, le verbe
« mourir » prend un sujet mais pas d'objet direct et le verbe « construire »
prend un objet direct. Les restrictions de sélection, quant à elles, spécifient
les possibilités de co-occurrence en termes de traits syntaxiques (comme
« abstrait »/« concret », « animé »/« inanimé ») - le problème étant de savoir
si de telles restrictions peuvent être formulées en termes purement
syntaxiques.
Pour Chomsky 1965 (chap. IV, p. 148-150), les violations des traits de
sous-catégorisation donnent lieu à des phrases plus inacceptables que les
violations des restrictions de sélection. Les exemples de (14) illustrent des
violations de la première catégorie; ceux de (15) illustrent des violations
de la seconde catégorie :
(14) (a) * Jean s'écoula que Paul viendrait
(b) * Jean obligea
(c) * Jean devint Paul à partir

45
Pierre Jacob

Dans (a), le verbe « s'écouler », qui est un verbe intransitif, qui ne peut pas
prendre de complétive, est suivi d'une complétive (comme dans « Jean
pensa que Paul viendrait »). Dans (b), « obliger », qui est un verbe transitif,
est employé comme un verbe intransitif. Dans (c), « devenir », qui prend
un adjectif, est employé comme « obliger » (« Jean obligea Paul à
partir »).

(15) (a) Une sonate joue Jean


(b) Le garçon peut effrayer la sincérité
(c) Ils accomplissent leur loisir avec pauvreté

Comme le remarque Chomsky 1965 (p. 149), les phrases (15) peuvent,
contrairement aux phrases (14), recevoir une interprétation «
métaphorique », par analogie avec des phrases qui respectent les restrictions de
sélection comme (16) :

(16) (a) Jean joue une sonate


(b) La sincérité peut effrayer le garçon
(c) Ils accomplissent leur devoir avec courage

Si on peut admettre que les phrases (14) sont plus ininterprétables que les
phrases (15), la difficulté relative d'interprétation des phrases (15) n'en
pose pas moins deux problèmes qui s'étaient déjà posés, dans un cadre
différent, à un logicien comme Carnap 8. D'une part, lorsqu'on compare
les phrases (c) de (15) et (16), on peut reconnaître que (15) est plus bizarre
que (16); mais le contraste est moins frappant qu'entre les phrases (a) de
(15) et (16). D'autre part, à la différence des règles de sous-catégorisation
qui peuvent apparemment se formuler en termes de cadre ou
d'environnement catégoriel purement grammatical, les restrictions de sélection
doivent, semble-t-il, faire intervenir des catégories sémantiques et
ontologiques, comme celles d' « objet physique », d' « événement », d' « être
animé », d' « être humain », et ainsi de suite.
Si on admet l'existence de traits de sous-catégorisation, on peut tirer un
argument en faveur de l'existence de règles transformationnelles de
mouvement dans la grammaire du français. Sur la base des phrases (17) et
(18), on peut admettre que le cadre de sous-catégorisation du verbe
« mettre » en français a approximativement la forme (19) 9 :

(17) J'ai mis le pain sur la table

(18) J'ai mis la bouteille dans le frigidaire

(19) mettre : + V, + [ NP PP+Loc]

(19) veut dire que « mettre » possède les traits suivants : c'est un verbe, qui
prend un syntagme nominal (complément d'objet direct) et un syntagme

46
La syntaxe peut-elle être logique ?

prépositionnel de type locatif (complément de lieu). Cette sous-catégorisa-


\ tion est attestée par l'agrammaticalité de (20) et (21) :

(20) * J'ai mis le pain

(21) * J'ai mis dans le frigidaire

Considérons la phrase (22) :

(22) Quelle bouteille Jean a-t-il mis dans le frigidaire?

La structure de surface de (22) est approximativement (23) 10 :

(23) [s NP, NP2 [vp V PPJ]

Si, au moment d'effectuer l'insertion lexicale de « mettre » dans une telle


structure, on se rapportait au cadre de sous-catégorisation (19), on devrait
en conclure que la forme superficielle du constituant VP dans (23) paraît
incompatible avec (19). En fonction de (19), le constituant VP, qui permet
d'insérer « mettre », devrait avoir la forme [yp V NP PP]. Or, dans (23), le
NP intermédiaire entre V et PP manque. Autrement dit, la forme
superficielle du VP où apparaît « mettre » dans (22) est comparable à celle
où apparaît « mettre » dans (21). Mais (21) est agrammaticale. Pourquoi
(22) ne l'est-elle pas?
Parallèlement, si on admet que le verbe « aller » obéit aux traits de
sous-catégorisation exprimés par (24), on devrait en conclure que (26) est
aussi grammaticale que (25) — si l'insertion de « mettre » s'effectuait au
niveau de la structure superficielle de la phrase :

(24) aller: + V, + [ PPU

(25) Jean va-t-il dans le garage?

(26) *Quelle voiture Jean va-t-il dans le garage?

Pourquoi (26) n'est-elle pas aussi grammaticale que (25)?


A ces deux questions, on peut apporter une réponse simple. L'insertion
lexicale ne s'effectue pas au niveau de la structure de surface des phrases.
Elle s'effectue en structure profonde. Supposons que la structure profonde
de la phrase (22) soit (23a) :

(23a) [s[NPî Jean] [vp[v a mis] [NPl quelle bouteille] [PP dans le frigidaire]]]

On voit qu'une telle structure n'entre nullement en contradiction avec les


traits de sous-catégorisation (formulés en (19)) du verbe « mettre ».
Autrement dit, il n'y a aucun problème quant à l'insertion lexicale de
« mettre » dans (23a). Pour dériver la structure de surface (23) de la phrase
(22) à partir de (23a), on supposera l'existence d'une transformation qui
déplace NPl et l'adjoint sous le nœud S, à la gauche de NP2. Quant à

47
Pierre Jacob

l'agrammaticalité de (26), on l'expliquera ainsi : ce n'est pas au niveau de


la structure de surface (26a) de la phrase (26) que s'effectue l'insertion
lexicale de « aller ».

(26a) [s[NPl quelle voiture] [N?2 Jean] [VP[V va] [PP dans le garage]]]

C'est au niveau de la structure profonde (26b) de (26) :

(26b) [S[NP2 Jean] [vp[v va] [NPl quelle voiture] [PP dans le garage]]]

Or, (26b) et (24) sont incompatibles, puisque (24) affirme que le


constituant VP dans lequel « aller » doit être inséré ne doit contenir qu'un
PP et aucun NP. On ne peut donc pas insérer « aller » dans (26b). (26) est
une phrase agrammaticale parce que (26b), qui en est la structure
profonde, viole le cadre (24) de sous-catégorisation . de « aller » ; et on
obtient (26a), la structure de surface de (26), par une transformation de
mouvement qui déplace iVJP, de sa position d'objet profond dans sa
position superficielle, sous le nœud S et à gauche de NP2.

2. La théorie standard étendue.

Comme en témoignent les analyses esquissées jusqu'ici, l'époque de la


linguistique generative marquée par la théorie standard a vu proliférer un
grand nombre de transformations différentes. D'une part, chaque
phénomène de la langue se voyait associé à un type de transformation particulier
(par exemple, le passif, la formation des interrogatives, la formation des
relatives, et ainsi de suite). D'autre part, chaque type de transformation
était le produit d'opérations élémentaires fort variées : dont l'insertion,
l'effacement, la copie, le déplacement. Enfin, il était typiquement admis
que les règles transformationnelles s'appliquaient dans un certain ordre
(cf. par exemple l'application de la règle d'accord après le déplacement
passif). A cet égard, l'article de Chomsky, «Conditions on -
Transformations » (1973), représente un tournant. Le parti y est pris de simplifier
l'appareil transformationnel de la grammaire. Idéalement, la composante
transformationnelle doit se réduire à une règle unique « Déplacer a », où a
est un constituant quelconque. Une telle formulation entraînerait
évidemment une abondante surgénération de séquences agrammaticales. Il
convient donc de limiter cette surgénération en recourant à la formulation
de contraintes qui limitent l'applicabilité de la règle de déplacement
transformationnel.

2.1. La théorie des traces.


Parmi les contraintes sur l'application des transformations, on peut en
citer trois, la sous-jacence (subjacency), la condition du sujet spécifié (CSS)
et la condition des phrases à temps fini (CIP). En outre, depuis Chomsky
1973 a été développée une innovation qui limite la prolifération de la

48
La syntaxe peut-elle être logique ?

composante transformationnelle : c'est la « théorie des traces (de


mouvement) ». Selon cette théorie, une catégorie déplacée par une règle de
mouvement laisse une trace, qui est un constituant de la même catégorie
co-indexé avec la catégorie déplacée. Si la catégorie déplacée est un
syntagme nominal, alors la trace sera un syntagme nominal vide,
c'est-à-dire sans réalisation lexicale. Chomsky 1975 (chap, m) compare la
relation entre la catégorie déplacée et sa trace alternativement à la
relation entre un antécédent et une anaphore et à la relation entre un
quantificateur et la variable qu'il lie. Dans une phrase comme « Jean se
regarde », « se » est une anaphore dont « Jean » est l'antécédent. Dans une
formule logique comme « (Vx) (Px 13 Qx) », « x » est la variable liée par le
quantificateur universel. Ainsi, considérons la phrase (27):

(27) Jean semble être un type sympathique

Cette phrase est à peu près synonyme de (28) :

(28) II semble que Jean soit un type sympathique

Or, dans (28), à la différence de (27), le verbe « sembler » prend en surface


un « argument » phrastique (c'est-à-dire qu'il a pour complément une
phrase enchâssée). Si on veut simplifier la description de l'entrée lexicale
de « sembler », il devient tentant de soutenir qu'en dépit des apparences
superficielles, dans (27) aussi, « sembler » a un complément phrastique
enchâssé. Le cadre de la grammaire generative conjugué à la théorie des
traces permet de formuler cette hypothèse d'une manière précise. On
supposera que la structure profonde de (27) est (27a) n :

(27a) [s[NPl e] [vp[v semble] [s[NPl Jean] [PM être un type sympathique]]]]

(Dans (27a) [NPje] est un syntagme nominal vide engendré dans la base par
les règles de réécriture.) On suppose que la structure superficielle (27b)
résulte de l'action d'une transformation de montée du sujet profond de la
phrase enchâssée en position de sujet superficiel du verbe principal :

(27b) [s[NPl Jean] [^ [v semble] [s[Wlt] [Prêd être un type sympathique]]]]

(Dans (27b), [NP/] est la trace laissée par le déplacement de « Jean ».) Dans
(27b), la trace exprime le fait que quiconque comprend (27) « sait » que la
personne dont il est dit qu'elle est sympathique est l'individu qui porte le
nom « Jean ». Dans le cadre des analyses transformationnelles standard
(cf. l'analyse du passif ou de la relativisation), on ne savait pas ce que
devenait le nœud dominant une catégorie déplacée. Maintenant, avec la
théorie des traces, on suppose qu'un tel nœud domine une catégorie,
vide.
La théorie des traces (ou des catégories vides, plus généralement) n'est
pas une condition nécessaire de l'hypothèse ' selon laquelle, dans (27);
« sembler » a un complément phrastique enchâssé à un certain niveau de

49
Pierre Jacob

représentation grammatical. Sans disposer de la théorie des traces, on peut


parfaitement assigner à (27) une structure profonde dans laquelle « Jean »
est le sujet profond de « être un type sympathique » et donc dans laquelle
« semble » a un complément phrastique. Mais, la théorie des traces, elle,
permet en plus d'assigner à (27) une structure superficielle dans laquelle
« semble » prend un complément phrastique et dans laquelle la trace de
« Jean » est en position de sujet de la clause enchâssée.
Or la démarche typique de la grammaire generative est d'augmenter la
profondeur explicative de la théorie. Dans le cadre actuel de la théorie dite
« du gouvernement (ou de la rection) et du liage » (binding, au sens de la
notion de variable liée) 12, on ne se contente pas d'admettre une telle
analyse pour une phrase comme (27), on explique pourquoi, si (27a) est
bien la structure profonde de (27), alors le sujet profond « Jean » de la
phrase enchâssée doit être déplacé par une transformation de montée pour
venir occuper la position superficielle de sujet dérivé du verbe principal.
La notion de gouvernement ou de rection est une notion traditionnelle :
on dit qu'un verbe régit (ou gouverne) son complément d'objet direct ou
qu'une préposition régit son complément. On admettra qu'un résultat de
la configuration de gouvernement d'un syntagme nominal par un verbe ou
par une préposition est l'assignation d'un Cas au syntagme nominal
gouverné. Dans certaines langues, ce Cas se manifeste morphologiquement
(comme en latin), dans d'autres, le système d'expression morphologique
des Cas s'est appauvri. Mais les Cas n'en subsistent pas moins comme
traits syntaxiques abstraits. En français, il existe des résidus
morphologiques des Cas dans le système des pronoms 13 :

(29) Jean l'a vu


Jean les a vus

(30) Jean lui a parlé


Jean leur a parlé

Supposons qu'il existe deux types de phrases selon que le verbe est infléchi
ou infinitif, que la présence d'un marqueur de Temps assigne au syntagme
sujet du verbe le Cas Nominatif et que, si le marqueur de Temps fait défaut
(comme avec un verbe à l'infinitif), alors le sujet ne peut pas recevoir de
Cas. Supposons que toute catégorie nominale lexicale doit recevoir un Cas.
Alors, dans (27a), « Jean » ne peut pas recevoir de Cas en structure
profonde. Il doit donc monter en position de sujet superficiel du verbe
principal qui est tensé pour recevoir le Cas Nominatif (cf. Chomsky 1981,
chap. HI, par. 2.3, p. 48-55).
Une autre illustration de la théorie des traces est fournie par l'analyse
de la formation des questions- WH (c'est-à-dire des questions du type « Qui
est venu? », qui commencent par un syntagme interrogatif, à la différence
des questions «totales», du type «Est-il venu?»). Au moyen de telles
phrases interrogatives, on peut questionner le sujet ou l'objet de la phrase
déclarative correspondante :

50
La syntaxe peut-elle être logique?

(31) Qui a vu Marie?

(32) Qui Marie a-t-elle vu?

Pour l'analyse de telles phrases, on supposera la règle de


réécriture suivante : 5 — > COMP S. Cette règle donne lieu à la structure
suivante :

COMP

Les nœuds COMP et S, d'après cette règle, sont donc sœurs. COMP est le
nœud complémenteur. Il domine, en français, les syntagmes interrogatifs
dans les questions- WH, le syntagme interrogatif indirect des complétives
interrogatives indirectes (« Jean sait qui est venu ») et l'introducteur de
complétive que (dans « Jean sait que Paul est venu »). La phrase (33) aura
donc pour structure superficielle (33a) :

(33) Jean sait que Paul est venu

(33a) [g cqmpIsInp Jean] [VP[V sait] [g^p que] [JNP Paul] [vp[v est venu]]]]]]]

On suppose que la structure profonde de (32) est (32a) :

(32a) [g compUU Marie] [vp[v a vu] [NP qui]]]]

On admet que le syntagme interrogatif est déplacé de sa position d'objet


profond de « voir » dans COMP; ce qui donne lieu à la structure de surface
(32b) de (32) :

(32b) [sIcomp qui,] [S[NP Marie] [vp[v a vu] [NP*,]]]]

([np t\ est la trace de « qui ». J'ai co-indexé les items lexicaux ou les traces
plutôt que les nœuds les dominant. J'omets la règle qui dérive « Qui Marie
a-t-elle vu? » à partir de (32b).) Dans (27b), la relation entre la trace de
« Jean » et « Jean » s'interprète comme une relation entre une anaphore et
son antécédent. Dans (32b), la relation entre la trace de « qui » et « qui »
s'interprète comme une relation entre une variable liée et son
quantificateur. Dans le second cas, en effet, à la fois du point de vue configura-
tionnel et du point de vue interprétatif, le syntagme interrogatif a un
comportement analogue à celui d'un quantificateur du calcul des
prédicats. Une anaphore est dépourvue de contenu référentiel intrinsèque; elle
sert à faire référence à tout ce à quoi son antécédent sert à faire référence.
C'est l'antécédent qui possède une aptitude intrinsèque à faire référence

51
Pierre Jacob

(comme un nom propre ou une description définie). En revanche, un


quantificateur ou un quasi-quantificateur (comme un syntagme interro-
gatif) est dépourvu de contenu référentiel intrinsèque. On peut, par contre,
considérer qu'une variable libre possède un contenu référentiel — c'est une
sorte de nom indéterminé qui parcourt un ensemble d'individus sur
lesquels quantifie le quantificateur. Cette distinction entre deux sortes de
traces, les traces de syntagmes nominaux référentiels (qui sont des
anaphores) et les traces de syntagmes interrogatifs (traités comme des
quasi-quantificateurs), traces qui sont conçues comme des variables, cette
distinction n'a été explicitement reconnue qu'à partir de Chomsky
1981.
La théorie des traces contribue donc à réduire la variété des
transformations de la théorie standard à une règle de mouvement, tout en
apportant une réponse à la question : qu'advient-il, après mouvement, du
nœud dominant la catégorie déplacée? Or, comme l'a fait remarquer
Chomsky 1980a (p. 159-160), on a découvert des preuves inattendues de
l'existence des traces — des preuves phonétiques. Dans certains dialectes de
l'anglais (notamment de l'anglais américain), il existe une règle de
contraction qui fait passer de / want to go (Je veux partir) à / wanna go.
Considérons les phrases (34) :

(34) (a) Who do you wanna meet?


(b) Who do you want to meet Bill?
(c) * Who do you wanna meet Bill?
(d) Who do you want to visit?
(e) Who do you wanna visit?

(a) a la même signification que sa contrepartie non contractée et signifie :


qui veux-tu rencontrer? Autrement dit, dans (a), c'est l'objet de meet qui
est questionné. Dans (b), c'est le sujet de to meet qui est questionné, (b)
veut dire : « Quelle est la personne dont tu veux qu'elle rencontre Bill ? »
Pourquoi (c), à la différence de (b), est-elle impossible? (d) a deux
interprétations possibles, selon qu'on questionne le sujet ou l'objet de to
visit. A la question (d), on peut répondre soit / want to visit Bill (Je veux
rendre visite à Bill) soit / want Bill to visit (Je veux que Bill fasse une
visite). Pourquoi (e), à la différence de (d), n'a-t-elle qu'une seule
interprétation, la première, celle où l'objet de to visit est questionné?
Si on adopte l'analyse des interrogatives présentées précédemment, en
conjonction avec la théorie des traces, (a), (b) ou (c), et (d) auront les
structures de surface réduites à l'essentiel, (a'), (b') et (d')-(d") 14 :

(a') Who{ you want to meet t;


(b') Who{ you want t{ to meet Bill
(d') Who{ you want to visit t{
(d") Whot you want t{ to visit

52
La syntaxe peut-elle être logique?

Supposons que la règle de contraction « want to — > wanna » ne puisse


s'appliquer que si want et to sont contigus. Alors, on voit immédiatement
pourquoi la règle de contraction ne peut s'appliquer en (b'), puisque £;, la
trace de who, s'interpose entre want et to. Ce qui explique le contraste
entre (a) et (c). En vertu de ces hypothèses, la règle de contraction peut
s'appliquer en (d'), mais pas en (d"). Ce qui explique pourquoi (d), mais
pas (e), est ambiguë.
En recourant à la notion de Cas abstrait, la linguistique generative a pu
expliquer pourquoi, dans une structure comme (27a), le sujet profond de
la phrase enchâssée doit monter pour devenir le sujet superficiel de la
phrase matrice. Chomsky 1981 a proposé un principe dont la théorie des
traces (et la présence corrélative de catégories vides aux différents niveaux
de représentation de la structure grammaticale des phrases) peut se
déduire : c'est le principe de projection (dont Chomsky parle ici dans sa
contribution; pour plus de détails, cf. Chomsky 1981, chap, n, par. 2.2,
p. 34-48). Ce principe se combine avec ce que Chomsky nomme le
« 0-critère » (critère des rôles thématiques). De nombreux linguistes et
philosophes, depuis Aristote, ont fait usage, sous une terminologie ou une
autre, de la notion de rôles ou de relations thématiques 15. En fonction de
sa structure argumentale, un prédicat peut avoir un certain nombre
d'arguments. Par exemple, « mourir » prend un seul argument. Cet
argument, en français, occupe la place du sujet grammatical de la phrase
qui contient le verbe « mourir ». « Mourir » assigne un rôle thématique à
son argument. « Manger » peut prendre deux arguments. C'est en
général un verbe transitif. Quoique l'objet grammatical puisse ne pas être
réalisé en surface. L'objet grammatical est donc optionnel. «
Donner » peut prendre trois arguments : X donne Y à Z; donc, « donner »
assigne trois rôles thématiques différents à trois arguments.
Philosophes et linguistes ont identifié différents rôles thématiques : Agent,
Patient, Source, But, et ainsi de suite. Selon le 9-critère de Chomsky
1981, chacun des rôles thématiques qu'un prédicat peut assigner,
en vertu de sa structure argumentale, doit être reçu par un et
un seul argument et chaque argument doit porter un rôle
thématique.
Il y a une certaine parenté entre l'assignation des rôles thématiques et
la notion de sous-catégorisation. Le cadre de sous-catégorisation d'un
verbe est l'ensemble des catégories contenues dans le constituant (VP)
dans lequel le verbe peut apparaître. Le verbe peut être considéré comme
«la tête» du constituant \VP) 16; il assigne, en tant que tête, des rôles
thématiques aux autres constituants inclus dans le VP. Mais le sujet d'un
verbe ne fait pas partie du cadre de sous-catégorisation du verbe.
Cependant, le verbe peut assigner un rôle thématique à son sujet.
Autrement dit, toutes les positions pertinentes pour la sous-catégorisation
sont pertinentes pour l'assignation des rôles thématiques, mais la
réciproque n'est pas vraie.
Quant au principe de projection, il affirme que toutes les
représentations, à chaque niveau dans la dérivation syntaxique d'une phrase, sont
des projections du lexique, en ce sens qu'elles respectent les propriétés de

53
Pierre Jacob

sous-catégorisation et d'assignation de rôles thématiques des différents


items lexicaux. Considérons donc la phrase (35) :

(35) Jean semble avoir été battu

Comme nous l'avons déjà vu, on suppose qu'en structure profonde « Jean »
est l'objet de « battre », puisqu'il y a eu passivation, comme l'indique
(35a) :

(35a) [Sl[NP.e] [^ semble] yNP.e] [vp2[v battre] [NP. Jean]]]]]

Une première transformation de pré-position s'applique à [NP. Jean] qui est


déplacé de sa position d'objet profond de « battre » en position
intermédiaire de sujet de « battre ». Autrement dit, [NPi. Jean] passe de la position
[NP, VP2] à la position [NP, S2]. Nous supposons toujours que « sembler » a
une complétive enchâssée (cf. l'analyse de (27)). Appliquant la théorie des
traces, cette première transformation de pré-position appliquée à (35a)
engendre (35b) :

(35b) [Si[NPe] [vpjy semble] yNP. Jean] [VP2[V battre] [NP/]]]]]

(J'omets l'analyse du participe passé.)


Pour recevoir un Cas, « Jean » doit encore subir une transformation de
montée de sa position [NP, S2] dans (35b) à sa position [NP, SJ dans (35c),
qui est la structure de surface de (35) :

(35c) [Sl[NP. Jean] [VPi[v semble] [sJNP/] [VP2[v battre] U/1]]]]]

[np/1] et [np/2] sont respectivement la trace laissée par la première


transformation de pré-position de [NP>. Jean] et la trace laissée par le second
déplacement du même constituant. Comme l'indique la phrase « Jean a été
battu », en surface, même si une telle phrase implique qu'un Agent ait
effectué l'action, le verbe « battre » peut ne prendre qu'un argument
lexical. Autrement dit, le rôle de Patient (de l'action) est assigné en
structure profonde à [NP. Jean] qui occupe la position d'objet profond de
« battre », c'est-à-dire la position [NP, VP2]. Lors de son premier
déplacement, il va occuper la position [NP, S2] de sujet de S2. Comme la clause S2
est passive, la position [NP, S2] est une position qui ne reçoit aucun rôle
thématique propre. Dans sa position intermédiaire [NP, S2], [NPi. Jean]
conserve donc simplement le rôle thématique que lui a transmis «battre ».
Comme nous l'avons déjà vu, du fait de la parenté sémantique entre (35) et
« II semble que Jean ait été battu », d'une part « semble » prend pour
argument une clause enchâssée et d'autre part « semble » n'assigne aucun
rôle thématique à son sujet superficiel — puisque « il » est un pronom
impersonnel dépourvu de valeur référentielle. Par conséquent, la position
[NP, S,] ne reçoit aucun rôle thématique intrinsèque. Donc, pour son
second déplacement, comme pour son premier, [NP/ Jean] atterrit dans une
position non thématique et il transporte avec lui le rôle thématique que

54
La syntaxe peut-elle être logique?

lui a assigné « battre » en (35a). On voit donc que la distribution des


catégories vides dans (35c) se déduit de la projection de la structure
lexicale et argumentale de « battre » et de « sembler ».
Dans le cadre de la théorie standard, des phrases comme (36) et (37)
auraient eu une structure profonde relativement éloignée de leur structure
superficielle; des transformations d'effacement étant invoquées pour les
relier. Dans le cadre actuel de la théorie « du gouvernement et du liage »
(GL), ces deux phrases sont engendrées sans l'intervention de
transformations de mouvement.

(36) Jean a promis à Paul de partir


(37) Jean a permis à Paul de partir

Les verbes « promettre » et « permettre » prennent tous deux pour


argument des clauses enchâssées, comme l'indiquent les phrases « Jean a
promis que Paul viendrait » et « Jean a permis que Paul vienne ». Les
principes du « contrôle », dans le cadre de la théorie du gouvernement et
du liage, permettent de donner à (36) et (37) les structures sous-jacentes
suivantes :

(36a) [S[NP. Jean] [vp[v a promis] [PP[P à] [NP/ Paul]] [§[«,„,, de] [S[NP. PRO] [VP
partir]]]]]
(37a) [S[NP. Jean] [VP[V a permis] [PP[P à] [NP/ Paul]] [glcoMp de] [s[NPy PRO] [^
partir]]]]]
Dans (36a), [NP.PRO], qui occupe la position de sujet de la phrase enchâssée,
est « contrôlé » par [NP. Jean], qui est le sujet du verbe matrice. Ce qui est
manifesté par la co-indexation NP,, et ce qui signifie que « Jean » est
compris comme l'antécédent de PRO. Dans (37a), [NPPRO] est « contrôlé »
par et co-indexé avec [NP. Paul] qui est complément de la préposition « à ».
Ce qui signifie que « Paul » est compris comme l'antécédent de PRO. La
théorie standard aurait représenté le fait que, dans (36), on comprend que
« Jean » est le sujet (« profond ») de « partir » et le fait que, dans (37), on
comprend que « Paul » est le sujet de « partir » par une règle d'effacement.
Dans la théorie de GL, ces mêmes faits sont représentés au moyen de
relations interprétatives de co-indexation. Dans ce cadre, la catégorie PRO
est une catégorie vide, qui partage certains points communs avec les traces
de NP. Mais, elle ne résulte jamais d'un processus de déplacement, même
si elle peut se déplacer 17.

2.2. La sous-jacence.
Parmi les contraintes sur l'application des règles transformationnelles
explorées depuis Chomsky 1973 et destinées à limiter la surgénération
consécutive à la réduction des transformations à la règle « Déplacer a », il
y a la « sous-jacence ». Soit la structure (F) :

(F) [C...Y...[B...[A...X...]...]...Y...]
55
Pierre Jacob

La sous-jacence affirme que, dans (F), aucune transformation ne peut


déplacer l'élément X contenu dans le constituant A directement dans l'une
ou l'autre des deux positions Y situées dans le constituant le plus
périphérique (7, en sautant par-dessus le constituant intermédiaire B qui
enchâsse le constituant A et qui est enchâssé dans C. On suppose par
ailleurs que certains nœuds (NP et S ou S), mais pas tous, sont pertinents
pour la sous-jacence. Ainsi, à partir de (38), on peut former (39), mais pas
(40):

(38) Celui des romans de Balzac que je préfère est épuisé

(39) Celui que je préfère des romans de Balzac est épuisé

(40) * Celui des romans de Balzac est épuisé que je préfère

Comparons (41), qui est acceptable, et (42), qui est impossible.

(41) Qui Jean croit-il que Marie a dit que Paul a vu?

(42) * Qui Jean croit-il la thèse selon laquelle Paul a vu?

Notons tout d'abord que les deux phrases déclaratives (41') et (42') sont
toutes les deux grammaticales :

(41') Jean croit que Marie a dit que Paul a vu quelqu'un

(42') Jean croit la thèse selon laquelle Paul a vu quelqu'un

(Pour rendre la seconde phrase plus « naturelle », on pourrait y ajouter


une négation.) Pourtant, des deux phrases interrogatives correspondantes,
seulement (41) est possible. Pourquoi? La sous-jacence combinée au choix
des catégories pertinentes pour l'application de la sous-jacence donne une
réponse à cette question. Supposons que (41) ait la dérivation
suivante :

(41a) fecoMp[sU Jean] [VP[V croit] [§UMpque] [S[NP Marie] [VP[V a dit] [g(coMPque]
[S[NP Paul] [VP[V a vu] [NP,. qui]]]]]]]]]]
(41b) [gœMP[s[NP Jean] [vp[v croit] [§[coMpquel [S[NP Marie] [vp[v a dit] [§{comp[np,
qui] [que]] [S[NP Paul] [^ a vu] [NP/]]]]]]]]]]
(41c) [scompUInp Jean] [w[v croit] [sIcompU, qui] [que]] [S[NP Marie] [VP[V a dit]
IsIcompUp/2] [que]] [8[NP Paul] [„[„ a vu] U/1]]]]]]]]]]
(41d) [§[comp[np, qui]] [s[np Jean] [vp[v croit] [§[comp [np/3] [que]] [S[NP Marie] [vjy a
dit] [sUpInp/] [que]] [S[NP Paul] [vp[v a vu][NP;h]]]]]]]]]]
56
La syntaxe peut-elle être logique ?

(La raison pour laquelle, dans la grammaire du français, on donne à


COMP la structure interne [œm [NP qui] [que]] est qu'il existe un dialecte du
français dans lequel on peut dire « La femme qui que tu as vue ».) Le
syntagme interrogatif est cycliquement déplacé trois fois de la clause la
plus enchâssée vers la clause la plus périphérique. Chaque fois, il atterrit
dans une position dominée par le nœud COMP. C'est ce qu'on nomme le
mouvement- WH (ou mouvement de QLf) dans COMP. Ce mouvement est
conforme au principe de la sous-jacence, si on admet que, dans la
structure sous-jacente à (41), le nœud S est pertinent pour la sous-jacence
(c'est-à-dire qu'il joue le rôle des nœuds y4, B et C dans (F)).
La différence fondamentale entre (41a), la structure profonde assignée à
(41), et (42a), la structure profonde assignée à (42), est que, dans (41a), le
complément de « croire » est phrastique, alors que, dans (42a), c'est un
syntagme nominal complexe :

(42a) [§ comp [S[NP Jean] [vp[v croit] [NP la thèse[§[CoMP selon laquelle] [S[NP Paul]
ÎvpIv a vu] [NP. qui]]]]]]]]

A partir de (42a), « qui » peut accomplir un premier déplacement dans


COMP; ce qui donne (42b) :

(42b) [§ coMP [S[NP Jean] [VP[V croit] [NP la thèsefgkoMp [NP qui] selon laquelle] [S[NP
Paul] [VP[V a vu] U/1]]]]]]]]

Mais, pour dériver la structure de surface de (42), à partir de (42b), il faut


encore faire subir à « qui » un déplacement, du COMP intermédiaire au
COMP supérieur. Si on admet que, en français, les nœuds S et NP sont des
nœuds qui comptent pour la sous-jacence, c'est-à-dire des nœuds qui
dominent des domaines à l'intérieur desquels doivent s'effectuer les
mouvements conformes à la sous-jacence, alors le principe de la sous-
jacence explique pourquoi on ne peut pas passer de (42b) à la structure de
surface de (42) et donc pourquoi (42) est agrammaticale. C'est que le
syntagme interrogatif, en (42b), ne peut pas passer la frontière NP qui ne
contient pas de nœud COMP. Au contraire, le syntagme interrogatif, dans
la dérivation de (41), chaque fois qu'il traverse une frontière de S, passe
par COMP, situé à l'intérieur du domaine dominé par S.

2.3. La condition du sujet spécifié et la condition des îlots propositionnels.


La condition du sujet spécifié (CSSÎ) affirme que, dans une structure
comme (G), dans laquelle Z est le sujet de WYV, aucune règle ne peut
établir de relation (que ce soit par déplacement ou par interprétation)
entre X et Y:

(G) X...[S...Z...WYV...]...

Cette condition formulée dans Chomsky 1973 a été modifiée et rebaptisée


condition d'opacité par Chomsky 19806 18, laquelle affirme que, dans la
structure (H) (plus simple que (G)), dans laquelle Z est le sujet de S, Y est

57
Pierre Jacob

une anaphore et le premier nœud branchant dominant Z domine aussi F


(autrement dit, dans (H), Z « c-commande » F, cf. Reinhart 1976), F doit
avoir son antécédent (un syntagme qui « c-commande » F et qui est
interprété comme co-indexé ou coréférentiel avec Y) dans S:

(H) [,..Z...Y...]

Pour illustrer alternativement CSS et Vopacite, j'emprunterai une analyse


de Kayne 1980, qui permettra aussi de présenter ce qu'on peut entendre
par un « progrès explicatif » en grammaire generative.
Considérons la paire (43) et (44) 19 :

(43) *Je les ai voulus lire

(44) J'ai tout voulu lire

II y a, entre elles, une différence d'acceptabilité. Les deux phrases


suivantes sont aussi bonnes l'une que l'autre : « J'ai voulu les lire » et « J'ai
voulu tout lire ». Il semble donc que le clitique « les » ne se laisse pas
déplacer à gauche aussi loin que « tout ». Kayne 1977 supposait que la
structure profonde simplifiée de (43) était (43a).

(43a) [s j'ai voulu [S[NP je] [VP[V lire] [NP les]]]]

II supposait que la transformation « Placement clitique » (PL-CL)


dériverait (43) en extrayant le clitique « les » de sa position enchâssée profonde
pour le cliticiser sur l'auxiliaire de la phrase matrice. Puis, Kayne 1977
invoquait la CSS pour expliquer l'impossibilité de l'application de PL-CL :
en effet, le sujet de la phrase enchâssée «je» dans (43a) bloque PL-CL.
Quant à (44), elle aurait pour structure profonde (44a) :

(44a) [s j'ai voulu [S[NP je] [^ lire] [NP tout]]]]

Pour dériver (44), à partir de (44a), Kayne 1977 supposait que le sujet
« je » de la phrase enchâssée était effacé avant le déplacement de « tout » à
gauche. Donc, CSS ne pouvait plus bloquer l'application du déplacement
de « tout » à gauche. En revanche, dans la dérivation de (43) à partir de
(43a), il était supposé que l'effacement de « je » s'effectuait après le
déplacement de « le » à gauche; déplacement donc bloqué par CSS.
Considérons maintenant les paires (45) et (46) 20 :

(45) ? Je veux tout que tu enlèves


? Il faut tout que tu enlèves

(46) * Je les veux que tu enlèves


* II les faut que tu enlèves

58
La syntaxe peut-elle être logique ?

Les phrases (45) sont probablement issues d'un dialecte familier du


français. Mais, dans le dialecte dans lequel on peut plus ou moins énoncer
(45), on ne peut pas du tout énoncer (46) — le contraste est net. Dans le
cadre dans lequel Kayne 1977 expliquait le contraste entre (43) et (44), on
peut aisément expliquer l'impossibilité de (46) : le sujet profond de
l'enchâssée (« tu ») bloque, conformément au contenu de CSS, le
déplacement à gauche du clitique « les ». Mais l'explication qui valait pour rendre
compte de la possibilité de (44) ne peut plus s'appliquer à (45), puisque,
dans (45), le sujet « tu » n'est pas effacé en surface.
Donc, le cadre adopté par Kayne 1977 rencontre un contre-exemple. Il
se trouve en plus que la différence entre l'ordre d'application des règles^
pour dériver (43) et (44) est tout à fait inexpliquée. Il faut la postuler :
dans la dérivation de (43) à partir de (43a), PL-CL s'applique avant
l'effacement du sujet profond de l'enchâssée. Dans la dérivation de (44) à
partir de (44a), le déplacement de « tout » à gauche est précédé par
l'effacement du sujet profond de l'enchâssée. Le fait que le contraste entre
(45) et (46) soit un contre-exemple et le fait que la différence d'ordre
d'application des règles reste inexpliquée ont poussé Kayne 1980 à
modifier son analyse. Kayne 1980 suppose que les structures profondes de
(43) et (44) sont respectivement (43a') et (44a') :

(43a') [s j'ai voulu [S[NP PRO] [w[v lire] [NP les]]]]

(44a') [s j'ai voulu [S[NP PRO] [VP[V lire] [NP tout]]]]


Après déplacement de « les » et de « tout » à gauche, les structures de
surface (43b) et (44b) de (43) et (44) sont :

(43b) [s je les ai voulu[s[NP PRO] [„[„ lire] [NP e]]]]

(44b) [g j'ai tout voulu[s[NP PRO] [VP[V lire] [NP e]]]]

Dans (43b) et (44b), les deux occurrences de [NP e] sont respectivement les
traces de « les » et de « tout ». Kayne 1980 suppose de plus l'existence de la
condition d'opacité (plutôt que CSS). L'agrammaticalité de (43) s'explique
alors si on suppose que la trace de « les » est une anaphore et que « les »
dans (43b) est son antécédent. Comme cette anaphore n'est pas « liée »
dans la phrase enchâssée qui la contient (c'est-à-dire que la phrase
enchâssée qui la contient ne contient pas son antécédent), (43b) viole la
condition d'opacité. Pour expliquer l'acceptabilité de (44), il suffirait alors
de supposer que, à la différence de la trace de « les », la trace de « tout »
n'est pas une anaphore. Or, comme nous le verrons, on a des raisons
indépendantes de supposer que la trace de « tout » est une variable. Donc,
la condition d'opacité ne s'applique pas à (44b). Il n'est plus nécessaire de
postuler un ordre inexpliqué d'application des règles. Quant aux phrases
de (45) et (46), ce ne sont plus des contre-exemples : leur contraste
s'explique par le fait que la trace de « tout », à la différence de la trace de
« les », n'est pas une anaphore. Donc, les phrases (46), mais pas (45),
tombent sous le coup de la condition d'opacité.

59
Pierre Jacob

Quant à la condition des phrases à temps fini (ou encore condition des
phrases tensées ou condition des îles propositionnelles, CIP) formulée
dans Chomsky 1973, elle affirme que, dans une structure comparable à (G)
(à ceci près qu'elle est dépourvue de sujet Z), si S est une phrase tensée (à
temps fini, non infinitive), aucune règle ne peut mettre en relation F et X.
On peut l'illustrer au moyen de la paire de phrases (47) et (48) :

(47) Les enfants les ont vus partir

(48) Les enfants ont cru qu'ils partiraient

II y a, entre (47) et (48), une différence sémantique : dans (47), « les


enfants» et «les» ne peuvent pas être coréférentiels ; dans (48), «les
enfants » et « ils » le peuvent. Or, « les » et « ils » ont, dans (47) et (48), la
même fonction grammaticale : ils sont compris comme les sujets de leur
clause enchâssée respective. Étant donné les hypothèses déjà faites (cf. les
analyses de (43)-(46)), les structures de surface de (47) et (48) seront (47a)
et (48a) :

(47a) [S[NP. les enfants] [VP[NP/ les] [v ont vu] [S[NP. t] [„ partir]]]]

(48a) [s[nP. les enfants] [vp[v ont cru] [§{COMP que] [S[NP. ils] [VP
partiraient]]]]]
(Dans (47a), j'ai omis la structure complète de S ; par le choix des indices,
(48a) représente l'interprétation coréférentielle; l'autre interprétation
serait représentée par [NP. ils].) Lorsqu'on considère une phrase simple
comme « Les enfants les voient », il est manifeste que les deux syntagmes
nominaux ne peuvent pas être coréférentiels. Si on admet que ce
phénomène résulte de l'existence d'une règle de disjonction référentielle
entre syntagmes nominaux (non anaphoriques) contenus dans une même
phrase (fût-elle complexe), on pourra supposer que, dans (47a), cette règle
de disjonction référentielle (qui introduit une relation de disjonction
entre deux NP) s'applique à iVP. et à NP.. Or, la différence pertinente entre
(47a) et (48a) est que, dans (47a), la clause enchâssée est infinitive, tandis
que, dans (48a), la clause enchâssée est une phrase tensée. Dans (48a), le
premier et le second NP{ peuvent être coréférentiels, parce que
l'application de la règle de disjonction référentielle peut être bloquée par la
condition des phrases à temps finis.

3. Le concept de forme logique.

Dans la conception standard, une grammaire generative d'une langue


humaine contenait principalement deux niveaux de représentation. Les
structures profondes (ou composante de la base) étaient engendrées par des
règles de réécriture. Les structures de surface étaient engendrées par
l'action des transformations sur les structures profondes. Comme nous
l'avons vu, les règles transformationnelles étaient d'une grande diversité.

60
La syntaxe peut-elle être logique ?

Qui plus est, en vertu de l'hypothèse de Katz-Postal, les transformations


devaient préserver la signification; autrement dit, toute l'information
nécessaire à l'interprétation sémantique des phrases était contenue dans
les structures profondes. Quant aux structures de surface, elles se prêtaient
à l'interprétation phonologique (cf. fig. 1).

INTERPRETATION
PHONOLOGIQUE

M
STRUCTURES DE SURFACE

DERIVATION
TRANSFORMATIONNELLE

STRUCTURES PROFONDES

TTT
INTERPRETATION
SEMANTIQUE

Figure 1

Cette conception de l'organisation des niveaux de représentation


grammaticaux et de leur interrelation a été critiquée. Jackendoff 1972 a
fait valoir que les structures de surface pouvaient jouer un rôle dans
l'interprétation sémantique. Considérons la paire de phrases suivante :

(49) Pas beaucoup d'étudiants ont réussi l'examen

(50) Beaucoup d'étudiants n'ont pas réussi l'examen

Du point de vue de leur forme superficielle, ce qui les distingue, c'est


l'ordre entre le quantificateur « beaucoup » et la négation. Du point de vue
interprétatif, ce qui les distingue, c'est qu'elles n'ont pas exactement les
mêmes conditions de vérité : à (50), mais pas à (49), on peut adjoindre le
commentaire « Mais beaucoup l'ont cependant réussi », sans engendrer
une contradiction. Or, à ces deux phrases actives, il ne correspond qu'une
seule phrase passive (51) :

61
Pierre Jacob

(51) L'examen n'a pas été réussi par beaucoup d'étudiants


Mais (51) a la même interprétation que (49) : on ne peut pas, sans
contradiction, énoncer (51) suivie de « Mais beaucoup l'ont cependant
réussi ». Si, de plus, on suppose que (49), (50) et (51) dérivent d'une même
structure profonde, et que les différences d'ordre entre le quantificateur et
la négation sont introduites en surface, alors on doit conclure qu'au
niveau de la structure de surface apparaissent des informations nécessaires
pour l'interprétation sémantique.
A la conception standard, toujours défendue par Katz 1972 (par
exemple), s'oppose la « théorie standard étendue », qui affirme que les
structures de surface fournissent certaines informations à l'interprétation
sémantique. Chomsky 1976 a introduit une nouvelle innovation : c'est
l'hypothèse d'un niveau de représentation supplémentaire, nommé forme
logique (FL). Depuis cette innovation, une grammaire generative à
l'organisation indiquée sur la figure 2 :

Transformation = «Déplacer a»

D - structures

Règles de réécriture
Figure 2

FL est censée fournir une représentation explicite de la structure


quantifïcationnelle des phrases contenant en 5-structure des expressions
quantificationnelles. La notion de 5-structure elle-même désigne un
niveau de représentation plus abstrait (et plus riche) que la notion
classique de structure de surface, car une 5-structure contient des
catégories vides (sans réalité lexicale) — conformément à la notation de la
théorie des traces. La grammaire devra donc contenir des règles explicites
qui convertissent les 5-structures (contenant des syntagmes quantifïca-
tionnels ou quasi quantificationnels) en FL.

62
La syntaxe peut-elle être logique ?

Chomsky 1976 a notamment présenté des arguments en faveur de


l'existence de ce niveau de représentation, FL, fondés sur les possibilités de
« liage » d'un pronom par une variable liée. Soit les trois phrases :

(52) Qui a dit que Marie l'a embrassé?

(53) Qui a-t-il dit que Marie a embrassé?

(54) Qui a dit qu'il a embrassé Marie?

A (52), (53) et (54), on peut répondre par des phrases déclaratives du type
(52'), (53') et (54') :
(52') Jean a dit que Marie l'a embrassé

(53') II a dit que Marie a embrassé Jean

(54') Jean a dit qu'il a embrassé Marie

Or, dans (52') et (54'), mais pas dans (53'), « Jean » (qui est le syntagme
qui répond à « qui » dans les phrases interrogatives) peut être interprété
comme coréférentiel avec respectivement « 1' » et « il ». Pourquoi ?
Conformément aux hypothèses sur la formation des interrogatives, nous
supposerons que les S-structures de (52), (53) et (54) sont :

(52a) [slcoMPqui,] [s[NP t] [VP [a dit] [§{COMP que] [S[NP Marie] [VP[NP le,] [v a
embrassé] [NP t]]]]]]]

(53a) [slcoMpqui,] [s[np ilj] [vp[v a dit] [s[C0MPque] [S[NP Marie] [VP[V a embrassé] [NP

(54a) [sIcomp qui,] [S[NP t] [vp[v a dit] [g[C0MP que] [S[NP il,] [VP[V a embrassé] [NP
Marie]]]]]]]
(Les indices indiquent les possibilités de coréférence; t est la trace du
syntagme interrogatif déplacé dans COMP.) Dans (52a) et (54a), la trace
du syntagme interrogatif est en position de sujet de la phrase matrice;
dans (53a), elle est en position d'objet du verbe enchâssé. Si nous traitons
le syntagme interrogatif, situé dans COMP, comme un
quasi-quantificateur, et sa trace comme une variable, nous obtenons, à partir de
(52a)-(54a), les formules quasi logiques suivantes :

(52b) Pour quelle personne x, x a dit que Marie l'a embrassé

(53b) Pour quelle personne x, il a dit que Marie a embrassé x

(54b) Pour quelle personne x, x a dit qu'il a embrassé Marie

Si nous nous reportons maintenant aux phrases déclaratives (52')-(54'),


nous voyons une analogie fondamentale entre ces phrases déclaratives et
les formules quasi logiques : c'est que, lorsque le nom propre « Jean » peut

63
Pierre Jacob

être interprété comme coréférentiel avec le pronom enchâssé dans une


phrase déclarative, la variable peut être interprétée comme coréférentielle
avec le pronom enchâssé dans la formule quasi logique correspondante.
Lorsque le nom propre ne peut pas être interprété comme coréférentiel
avec le pronom, la variable ne le peut pas non plus. On peut en conclure
que ces formules quasi logiques qui représentent une partie importante de
l'interprétation des phrases interrogatives (52)-(54) constituent un niveau
de représentation grammatical de ces phrases interrogatives (le niveau de
FL), qu'on obtient au moyen de règles simples d'interprétation des
5-structures (52a)-(54a).

3.1. La règle de montée logique des quantificateurs.


May 1977 a exploré systématiquement FL. Il a proposé une règle de
déplacement logique, la règle QR {Quantifier Raising ou « montée du
quantificateur »), qui prend pour input la 5-structure d'une phrase
contenant un ou plusieurs NP quantifiés et engendre une forme logique.
Pour analyser le mécanisme de la règle, il faut préciser une notion
configurationnelle due à Reinhart 1976 et déjà évoquée : c'est la notion de
c-commande (utilisée pour formaliser à la fois les rapports entre une
anaphore et son antécédent, et entre une variable liée et son
quantificateur). On dit qu'un nœud A c-commande un nœud B, si ni A ni B ne se
dominent mutuellement et si le premier nœud branchant qui domine
aussi A domine aussi B. Dans une 5-structure contenant un NP quantifié,
la règle QR déplace le premier nœud NP qui domine le nœud Q par
Chomsky-adjonction (cf. fig. 3) :

Si

Figure 3.
Chomsky-adjonction à gauche de NP2 à Sx : dans le
premier arbre, NPl c-commande NP2 puisque S, qui
domine immédiatement NPj domine NP2; NP2 ne
c-commande pas NPX puisque VP qui domine
immédiatement NP2 ne domine pas NPV
64
La syntaxe peut-elle être logique ?

Conformément à la théorie des traces, qui s'applique au déplacement


logique (aussi bien qu'au déplacement syntaxique), le NP quantifié déplacé
laisse une trace. Cette trace est interprétée comme une variable liée par le
syntagme quantifié déplacé. On se trouve donc en présence de deux
grandes catégories de traces : les traces de syntagmes nominaux non
quantifiés (référentiels), qui se comportent vis-à-vis du syntagme déplacé
comme une anaphore vis-à-vis de son antécédent; les traces de syntagmes
quantifiés, qui se comportent vis-à-vis du syntagme déplacé (par un
mouvement logique ou syntaxique) comme une variable liée vis-à-vis de
son quantificateur. Enfin, pour que la représentation logique obtenue soit
correctement formée, il faut que toute variable soit liée par (co-indicée
avec) un quantificateur qui la c-commande; et il faut que tout
quantificateur c-commande une variable qu'il lie.
Considérons deux phrases simples contenant chacune un syntagme
quantifié, l'une en position sujet, l'autre en position objet :
(55) Jean a lu tous les livres
(56) Tous les visiteurs sont partis

Plusieurs 5-structures possibles pourraient être attribuées à (55) et à (56),


selon la structure respectivement attribuée à l'objet de (55) et au sujet de
(56). Si on supposait que « tous les livres », dans (55), et « tous les
visiteurs », dans (56), ne formaient pas un NP complexe, on pourrait leur
attribuer les 5-structures suivantes : [s NP[vp V Q NP]] et [s Q NP VP]. Mais
on a, comme on l'a vu à propos de (1) et (2), des raisons d'admettre que
l'objet de (55) et le sujet de (56) forment des NP complexes (cf. « Jean a lu
Madame Bovary » et « Mes frères sont partis ». Si, de plus, on admet la
théorie « A'-barre », on devra admettre que le syntagme objet dans (55) et
le syntagme sujet dans (56) sont des « projections maximales » de la
catégorie Nom, qui est l'un de leurs constituants et qui est considérée
comme la « tête » du NP complexe quantifié. Auquel cas, les 5-structures
de (55) et (56) seront respectivement (55a) et (56a) :

(55a) [s[NPl Jean] [VP[V a lu] [NPJQ tous] [^ les] [N livres]]]]

(56a) [s[NPl[Q tous] [„„, les] [N visiteurs]] [^ sont partis]]


Appliquons maintenant QR respectivement à (55a) et à (56a) :

(55b) [SJNP2[Q tous] [^ les] [N livres]] [Sl[NPl Jean] [^ a lu] [NP2 t]]]]
(56Ï>) IsJnpJq tous] [^ les] [N visiteurs]] [Sl[NPl t] [„ sont partis]]]
La même règle interprétative qui a converti (52a)-(54a) en (52b)-(54b)
convertit en suite (55b) et (56b) en représentations logiques, (55c) et
(56c) :
(55c) [sJNP2 tous les x : x — un livre] [Sl Jean a lu x]]
(56c) [sJNPl tous les x : x = un visiteur] [Sl x est parti]]

65
Pierre Jacob

Dans (55c) et (56c) respectivement, [NPî tous les x : x = un livre] et [NPl


tous les x : x = un visiteur] sont des quantificateurs complexes. La
quantification (typique des langues naturelles) qui donne lieu à de tels
quantificateurs est une quantification restreinte, où le domaine parcouru
par la variable liée (des livres ou des visiteurs) est mentionné dans le
quantificateur. Pour passer de (55a) à (55b), QR a Chomsky-adjoint NPt à
5,, laissant une trace contenue dans Sx. Pour passer de (55b) à (55c), une
règle interprétative a interprété la trace de NP2 comme une variable liée
par le quantificateur contenu dans NPt désormais contenu dans 52. Cette
même règle interprétative a été invoquée pour transformer (5 2a) -(54a) en
(52b)-(54b) et elle a été mentionnée au sujet du contraste entre (43) et (44)
où il s'agissait d'interpréter une trace laissée par un déplacement
syntaxique de « tout ».
Il y a certaines ressemblances entre le mouvement logique auquel QR
donne lieu et le mouvement syntaxique des syntagmes interrogatifs,
d'autant plus si on interprète (ainsi que nous l'avons fait) les syntagmes
interrogatifs comme des quasi-quantificateurs logiques. Mais, à la
différence du mouvement syntaxique, qui part d'une structure (profonde)
abstraite et postulée pour former une structure superficielle (sinon tout à
fait observable, en raison du fait qu'elle contient des catégories vides, du
moins plus proche de l'observabilité), le mouvement logique déforme une
structure quasi observable en une structure inobservable — une structure
quasi logique, plus facilement interprétable dans le cadre de la logique du
premier ordre. Pour justifier l'existence de la règle QR et l'hypothèse de
l'existence de FL (comme niveau de représentation grammatical), il faut
donc s'assurer qu'elles permettent de décrire des phénomènes
difficilement analysables en recourant seulement au niveau de la 5-structure et
aux seuls déplacements syntaxiques purs.
Considérons une phrase simple contenant deux syntagmes quantifiés
(57):

(57) Tous les garçons ont embrassé une fille

Cette phrase a deux interprétations possibles. Les logiciens proposent de


représenter cette ambiguïté, dans le calcul des prédicats du premier ordre,
en assignant à deux formules distinctes des portées différentes aux
quantificateurs :

(57a) (V x) (3 y) (x a embrassé y)

(57b) (3 y) (V x) (x a embrassé y)

Dans la notation des logiciens, (57a) correspondrait à l'interprétation de


la phrase en vertu de laquelle chaque membre de l'ensemble des garçons a
embrassé un membre de l'ensemble des filles. (57b) correspondrait à
l'interprétation de (57) en vertu de laquelle une seule fille a été embrassée
par chacun des membres de l'ensemble des garçons.
Supposons que nous voulions représenter l'ambiguïté de (57) au moyen

66
La syntaxe peut-elle être logique ?

de la portée respective des deux syntagmes quantifiés et supposons que


nous voulions définir la portée respective des syntagmes quantifiés par
l'ensemble des constituants que chaque NP quantifié c-commande dans la
structure superficielle de (57). Attribuons, pour des raisons citées au sujet
de (55) et (56), à (57) la structure superficielle suivante :

(57c) [S[NPJQ tous] [^ les] [N garçons]] [vp[v ont embrassé] [NPJQ une] [N
fille]]]]
Dans (57c), NPX c-commande NP2 puisque S, qui domine immédiatement
iVP,, domine aussi NP2. Donc, en vertu de nos hypothèses, il existe bien
une interprétation de la phrase selon laquelle NPl a une portée supérieure
à NP2 — c'est l'interprétation représentée par (57a). En revanche, dans
(57c), NP2 ne c-commande pas NPX, puisque VP, qui domine
immédiatement NP2, ne domine pas NPV Donc, l'interprétation représentée par
(57b), en vertu de laquelle NP2 a une portée supérieure à iVP,, est
incompatible avec les hypothèses suivantes : (I) l'arbre sous-jacent à (57)
est binaire (par opposition à [s NP, V NPJ); (II) le sens d'une phrase
contenant des quantificateurs dépend de leur portée respective; (III) on
peut définir la portée d'un quantificateur par le domaine qu'il
c-commande dans la structure de surface de la phrase considérée.
On peut douter de (I) et remplacer l'arbre binaire par un arbre ternaire.
Mais cela revient à douter de l'existence d'un nœud VP dans la grammaire
du français. Or, on dispose de raisons indépendantes pour postuler
l'existence d'un tel nœud VP. Si on conserve la structure binaire à l'arbre
sous-jacent à (57) et si on suppose que le sens d'une phrase contenant deux
NP quantifiés dépend de leur portée, on peut alors contester l'hypothèse
(III) en vertu de laquelle la portée des quantificateurs est définie par la
relation de c-commande qui les unit au niveau de la structure
superficielle. On peut ainsi garder l'ensemble des hypothèses structurales visant à
expliquer l'ambiguïté de (57) en supposant simplement que la portée des
quantificateurs doit se définir au moyen de la relation de c-commande qui
les unit au niveau FL. Supposons que nous fassions subir QR d'abord à
NPi et ensuite à NP2. Nous obtiendrons (57i) et (57n), en modifiant nos
conventions d'indexation et en simplifiant la structure :

(57l) [s tous les garçons2 [s e2 ont embrassé une fille]]


(57ll) [s tous les garçons2 [s une fille3 [s e2 ont embrassé e3]]]
On aurait pu tout aussi bien obtenir (57n) en inversant l'ordre
d'application de QR aux deux syntagmes quantifiés et appliquer d'abord QR à
« une fille ». A la place de (57i), nous aurions alors (57i') :

(571') [s une fîlle3 [s tous les garçons ont embrassé e3]]


A partir de (57i'), il n'y a aucune difficulté à former (57h). Cette
représentation correspond à l'interprétation logique (57a). En effet, si
nous appliquons à (57n) notre règle interprétative qui veut que nous
interprétions la trace d'un syntagme quantifié comme une variable et le

67
Pierre Jacob

syntagme quantifié comme un quantificateur logique complexe, nous


obtiendrons (57m) :

(57lll) [s tous les x : x = un garçon[s un y : y — une fille[s x a embrassé

A partir de (57i) ou de (57r), nous pouvons aussi former (57iv) :

(57iv) [s une fille3[s tous les garçons2 [s e2 ont embrassé e3]]]

(57iv) correspond à l'interprétation logique (57b) et peut se transformer,


grâce à la règle interprétative, en (57v) :

(57v) [s un y • Y — une fille[s tous les x: x— des garçons[s x a embrassé


rlll,

Les représentations obtenues par application de QR, telles (57n) ou


(57iv), ou leurs contreparties plus développées, obtenues, à partir de (57n)
et (57iv), par application d'une règle interprétative, sont conformes à la
condition sur la bonne formation des représentations logiques. Dans ces
formules, en effet, chaque catégorie vide (ou chaque variable) est
c-commandée par un quantificateur avec lequel elle est co-indicée; et
chaque quantificateur c-commande une catégorie vide avec laquelle il est
co-indicé.

3.2. La sémantique permet-elle de trancher entre différentes structures


superficielles possibles ?

Considérons maintenant une phrase contenant une séquence NP PP en


position sujet et telle que les deux constituants contiennent l'un et l'autre
un quantificateur. Soit (58) :

(58) Tous les habitants d'une petite ville de province ont voté pour
Mitterrand '

On peut envisager plusieurs structures de surface possibles pour la phrase


entière, dont certaines plus « plates » que les autres. Considérons
notamment (58a), (58b) et (58c).
Quelle que soit la structure choisie, en aucune d'entre elles, NP3 ne
c-commande ni NPX ni NP2. PP domine, dans les trois cas, NP3, mais ne
domine jamais ni NPX ni NP2. Si on maintient l'idée de définir la portée
respective des syntagmes quantifiés par la relation de c-commande qui
tient entre eux, et si on fait dépendre l'interprétation de (58) des portées
respectives des syntagmes quantifiés, alors il s'ensuit qu'aucune des trois
structures de surface indiquées ne permet de représenter le fait qu'il existe
une interprétation tout à fait naturelle de (58) dans laquelle le syntagme
« une petite ville de province » est compris comme ayant une portée
supérieure à celle du syntagme « tous les habitants ». Dans cette
interprétation, la phrase serait vraie si, au cours d'une campagne électorale,

68
(58 a)

NP

tous les habitants de une petite ville de province

(58 b)

tous les habitants de une petite ville de province

(58 c)

tous les habitants de une petite ville de province


Pierre Jacob

Mitterrand avait reçu la totalité des suffrages des habitants d'une ville
particulière.
Pour obtenir cette interprétation et la représenter en termes de portée,
il faut inverser Tordre superficiel des syntagmes quantifiés et donner la
portée supérieure au syntagme superficiellement le plus enchâssé.
Appelons cette interprétation une interprétation « dépendante » : il résulte en
effet de l'inversion de Tordre superficiel entre les quantificateurs que, sur
le plan logique, Tune des deux variables liées est contenue dans Tun des
deux quantificateurs (celui qui a la portée la plus étroite), si bien que la
phrase ouverte ne contient plus qu'une seule variable. Aucune des trois
structures de surface ne permet sans doute de représenter, en termes de
c-commande entre les quantificateurs, l'interprétation dépendante de (58).
Mais on peut toutefois en fournir une représentation logique, en
employant QR et en supposant l'existence de FL.
Pour cela, et indifféremment à partir de (58a), (58b) ou (58c), on
appliquera « aveuglément » QR deux fois : une fois à NPX et une fois à NP3,
et dans n'importe quel ordre. Dans les trois structures superficielles
mentionnées, NPt domine en effet à la fois le nœud Q qui se combine avec
le syntagme « les habitants » et le nœud PP. Or, pour obtenir
l'interprétation dépendante, il faut que QR déplace une fois NP3 et une fois tout ce
qui reste de NPl après le déplacement de NP3. A partir de l'une quelconque
des trois structures superficielles mentionnées de (58), nous obtiendrons
(58i) en appliquant QR à NP3\ puis, nous obtiendrons (58n) en appliquant
QR à NP, :

(58l) [s une petite ville de province2 [s tous les habitants de e2 ont voté pour
Mitterrand]]
(58ll) [s une petite ville de province2 [s tous les habitants3 de e2 [s e3 ont voté
pour Mitterrand]]]
Si on appliquait QR d'abord à NPX, on obtiendrait (58i') :

(58l') [s tous les habitantSj d'une petite ville de province [s e3 ont voté pour
Mitterrand]]
On appliquerait ensuite QR à NP3 pour obtenir (58h') :

(58ll') [8 une petite ville de province2 [s tous les habitants3 de e2 [s e3 ont voté
pour Mitterrand]]]

Quel que soit Tordre d'application de QR, la dernière des deux


représentations contient une phrase ouverte (la clause la plus enchâssée)
qui contient elle-même une seule catégorie vide. La catégorie vide e2 est
contenue dans le quantificateur ayant la portée la plus étroite. C'est la
raison pour laquelle ces formules reflètent l'interprétation dépendante de
(58). On peut ensuite les transformer en formules logiques plus
développées, en appliquant la règle interprétative en vertu de laquelle les
catégories vides co-indicées avec des quantificateurs doivent être traitées
comme des variables :

70
La syntaxe peut-elle être logique ?
(58lll) [s un y: y — une petite ville de province [s tous les x : x = un
habitant de y [s x a voté pour Mitterrand]]]

Quant aux conditions sur le liage (ou sur la bonne formation des
représentations logiques), elles expliquent pourquoi (58) ne peut pas avoir
une signification correspondant à (58iv) :

(58iv) [s tous les habitants3 de e2 [s une petite ville de province2 [s e3 ont voté
pour Mitterrand]]]

Une telle interprétation serait dépendante, mais le quantificateur


universel y aurait la portée supérieure. Ce qui rend (58iv) impossible, c'est que e2
n'est pas c-commandée par le quantificateur avec lequel elle est co-indicée
et que le quantificateur « une petite ville » c-commande e3 avec laquelle il
n'est pas co-indicé (qu'il ne lie pas).
Il résulte de cette analyse que QR et l'hypothèse de l'existence de FL
permettent de fournir une représentation logique de l'interprétation
dépendante de (58). Il en résulte aussi que la « syntaxe logique » est
insensible aux différences entre les trois 5-structures explicitement
mentionnées. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que ladite syntaxe
logique est totalement insensible à toute 5-structure possible. Par exemple,
à partir d'une 5-structure totalement plate, dans laquelle le syntagme
formé de la préposition et du syntagme quantifié qui la suit ne formerait
pas un constituant avec le premier syntagme quantifié, alors on ne
pourrait, moyennant nos hypothèses « logiques », représenter
l'interprétation dépendante de (58). Une telle 5-structure serait, par exemple, la
suivante :

[s [np tous les habitants] [PP d'une petite ville de province] [yp ont voté
pour Mitterrand]]

Cela dit, il existe des raisons qui plaident en faveur de l'existence d'un
nœud dominant le premier syntagme quantifié et le syntagme
prépositionnel. Naturellement, toute phrase contenant plus de deux syntagmes
quantifiés et ayant une interprétation dépendante fournit un argument de
ce genre en faveur de la syntaxe logique et contre l'hypothèse qui voudrait
définir la portée des quantificateurs en structure de surface, ainsi qu'en
atteste, par exemple, la phrase (59) :

(59) Chaque habitant de tous les villages d'un canton français a voté pour
Mitterrand

Considérons à présent une phrase qui, en surface, ne se distingue de


(58) que par le simple fait que la séquence NP PP qu'elle contient n'est pas
en position sujet mais en position objet :

(60) Mitterrand a séduit tous les électeurs dans une petite ville

71
Pierre Jacob

(60) est triplement ambiguë. Les trois interprétations possibles de (60)


viennent de ce qu'elle contient deux quantificateurs et qu'il existe deux
interprétations non dépendantes de la phrase et une interprétation
dépendante.
Elle peut signifier que Mitterrand a séduit tous les habitants d'une
petite ville particulière; ces habitants étant des électeurs. Cette
interprétation est dépendante et « une petite ville » y a la portée supérieure.
Elle peut signifier que toutes les personnes prenant part à un vote ont
été séduites par la performance de Mitterrand dans une petite ville
particulière. Dans cette interprétation, (60) serait vraie si, par exemple,
Mitterrand avait prononcé, dans une petite ville particulière, un discours
retransmis par la télévision dans la France entière et si le corps électoral
dans son ensemble avait été séduit par ce discours. Pour faciliter cette
interprétation, peut-être devrait-on dire « Mitterrand a séduit tous ses
électeurs dans une petite ville ». Cette interprétation est, à la différence de
la première, non dépendante; mais, comme dans la première, « une petite
ville » y a la portée supérieure.
Elle peut enfin signifier que, chaque fois que Mitterrand se produisait
dans une petite ville (par contraste avec son comportement dans les
grandes villes), il séduisait l'ensemble du corps électoral. Pour faciliter
cette troisième interprétation, peut-être devrait-on dire « Mitterrand
séduisait tous les électeurs dans une petite ville ». Cette interprétation est,
comme la seconde, non dépendante; mais, à la différence de la première et
de la seconde, « tous les électeurs » y a la portée supérieure.
Si on assigne à l'objet de la phrase (60) l'une quelconque des trois
structures superficielles analogues à (58a), (58b), (58c), on peut former les
trois représentations (60a), (60b) et (60c) en appliquant QR deux fois
successivement aux deux syntagmes quantifiés :

(60a) [s une petite ville3 [s tous les électeurs2 dans e3 [s Mitterrand a séduit
eJiïl
(60b) [s une petite ville3 [s tous les électeurs2 [s Mitterrand a séduit e2 dans

(60c) [s tous les électeurs2 [s une petite ville3 [s Mitterrand a séduit e2 dans

Chacune de ces représentations, qui représente chacune des trois


interprétations possibles de (60), peut ensuite être convertie en une formule
logique plus développée, grâce à la règle interprétative déjà
mentionnée :

(60a') [s un y: y — une petite ville [s tous les x : x = un électeur dans y


[s Mitterrand a séduit x]]]
(60b') [s un y: y = une petite ville [s tous les x : x = un électeur
[s Mitterrand a séduit x dans y]]]
(60c') [g tous les x : x = un électeur [s un y: y — une petite ville
[s Mitterrand a séduit x dans y]]]

72
La syntaxe peut-elle être logique ?

Les conditions de liage sur la bonne formation des représentations


logiques expliquent pourquoi (60) ne peut pas avoir l'interprétation
correspondant à (60d) :

(60d) [s tous les électeurs2 dans e3 [s une petite ville3 [s Mitterrand a séduit
«JH

En effet, dans (60d), e3 n'est pas c-commandée par le quantificateur avec


lequel elle est co-indicée.
Les deux interprétations indépendantes, (60b) et (60c), de (60) peuvent
être formées par la syntaxe logique à partir de n'importe quelle
S-structure. Mais, en revanche, l'interprétation dépendante (60a) ne
pourrait pas être formée par la syntaxe logique à partir d'une 5-structure
dans laquelle les deux syntagmes quantifiés ne formeraient pas un
constituant. A ce titre, les hypothèses énoncées composant la syntaxe
logique, compatibles avec la formation d'une représentation logique
correcte pour l'interprétation dépendante de (60), fournissent certaines
contraintes sur le choix de la structure de surface à assigner à une phrase
comme (60).
Toutefois, il ne faudrait pas non plus inférer de la dernière remarque
que le choix des hypothèses concernant la syntaxe logique (QR et
l'existence de FL) permet dans tous les cas de trancher des controverses
touchant au choix des structures superficielles à attribuer aux phrases
concernées. Considérons par exemple une phrase contenant un syntagme
qui soit à la fois quantifié et relatif, (61) :

(61) Tout linguiste qui joue du jazz aime Woody Allen

On peut assigner au syntagme sujet de (61) au moins trois structures


superficielles différentes, selon qu'on suppose qu'il est unaire, binaire ou
ternaire. Compte tenu des hypothèses déjà faites pour l'analyse du
mouvement- WH, on pourra librement assigner l'une des trois structures
superficielles suivantes à (61) :

(61a) [8[np1[npJq toutl In linguiste] \^œw. qui,] [S[NP e\ \^ joue du jazz]]]]]


[vp aime Woody Allen]]
(61b) [S[NPJQ tout] [NPJN linguiste] [g^p qui,] [S[NP e,] [^ joue du jazz]]]]]
[vp aime Woody Allen]]
(61c) [s[NPl[Q tout] [N linguiste] [glcoMpqui,] [S[NP e] [vp joue du jazz]]]] [^ aime
Woody Allen]]

Étant donné que QR déplace le nœud NP qui domine immédiatement le


nœud Q, quelle que soit la structure superficielle assignée à NPl parmi les
trois 5-structures envisagées, QR Chomsky-adjoint NPt lui-même au nœud
5 supérieur. L'application de QR, en ce cas, n'a pas à se soucier de la
structure interne de NPV L'application de QR à l'une des trois 5-structures
mentionnées permettra d'obtenir la représentation (61i) :

73
Pierre Jacob

(6 II) [s tout linguiste, qui,, e) joue du jazz [s e) aime Woody Allen]]

(Dans (61i), e\ est la trace laissée par le déplacement syntaxique de « qui »;


e] est la trace laissée par le déplacement logique de tout le syntagme
quantifié. Le nombre indiqué en super-indice indique l'ordre de
formation des deux catégories vides : le déplacement syntaxique s'est effectué
avant le déplacement logique.) On peut enfin, moyennant la règle
interprétative déjà utilisée, convertir (6 II) en une formule logique plus
développée, (6 lu) :

(6 lu) [s pour tout x : x — un linguiste qui joue du jazz [8 x aime Woody


Allen]]

Si, de surcroît, on interprète « logiquement » la relative comme une


conjonction et la phrase universellement quantifiée comme une
conditionnelle, on obtiendra alors (61m) :

(61m) [Vx] [si x est un linguiste et x joue du jazz alors x aime Woody
Allen]

Aux interactions nuancées entre structures superficielles et syntaxe


logique, on peut opposer la conception du parallélisme entre règles
syntaxiques et règles sémantiques du logicien Montague. Ainsi que l'a écrit
Partee 1975 (p. 203) :

L'une des prémisses fondamentales de la théorie de Montague[...] est que les


règles syntaxiques qui déterminent le mode de construction des phrases à
partir de constituants syntaxiques plus petits devraient être en
correspondance biunivoque avec les règles sémantiques qui disent comment la
signification des phrases dépend fonctionnellement de la signification de
leurs parties.

A la différence de la grammaire de Montague, pour laquelle les règles de


syntaxe sont des auxiliaires d'une sémantique « modèle théorique »
(vériconditionnelle et intensionnelle), la grammaire generative recherche
des régularités syntaxiques, sans préjuger du format à assigner à la théorie
sémantique appropriée à l'analyse des langues naturelles. Disons que la
sémantique et la logique seront choisies à partir d'une syntaxe forte, et
non pas l'inverse. Le choix, par exemple, de la syntaxe logique, en
grammaire generative, résulte essentiellement de ce que certains aspects
de la logique du premier ordre paraissent se concilier aisément avec la
syntaxe proprement dite, notamment la syntaxe des déplacements- WH. La
prédilection pour des méthodes configurationnelles et le choix de la
recherche de régularités syntaxiques constituent l'essentiel du contenu de
la fameuse thèse chomskienne de 1' « autonomie de la syntaxe ».
Celle-ci s'oppose justement à la thèse du parallélisme syntaxico-
sémantique de Montague, qui, selon Partee 1975 et 1976, permettrait de
trancher « la controverse qui a longtemps opposé les linguistes au sujet des

74
NP

Det

homme qui habite de l'autre côté de la rue

Det

Art

homme

qui habite de l'autre côté de la rue

NOM
Det

Art

qui habite de l'autre côté de la rue

homme

Figure 4
Pierre Jacob

relations hiérarchiques entre les constituants à l'intérieur d'un syntagme


nominal contenant un déterminant, un nom et une phrase relative,
comme, par exemple, " l'homme qui habite de l'autre côté de la rue " »
(Partee 1976, p. 53). L'argument devrait évidemment valoir pour l'analyse
de (61) : la seule différence entre l'exemple de Partee et (61) étant que,
dans l'exemple de Partee, le syntagme relativisé contient une description
définie (« le »), tandis que, dans (61), le syntagme relativisé contient un
quantificateur. Même cette différence pourrait être atténuée si on adoptait
l'analyse russellienne des descriptions définies, en vertu de laquelle une
description définie est éliminable au profit de quantificateurs. Partee
examine les trois structures concurrentes du syntagme relativisé
contenant une description définie (cf. fig. 4).
Selon Partee, le nom « homme » dénote la classe des hommes et la
proposition relative dénote la classe des entités qui habitent de l'autre côté
de la rue. Adopter l'analyse de la troisième structure, c'est supposer que le
nom et la proposition relative (qui dénotent chacun une classe différente)
se combinent d'abord pour former l'expression complexe « homme qui
habite de l'autre côté de la rue ». La dénotation de cette expression
complexe sera l'intersection des deux classes séparément dénotées par le
nom et la proposition relative : ce sera donc la classe des entités qui sont
des hommes et qui habitent de l'autre côté de la rue. Dans cette analyse, la
description définie se combine ensuite avec le syntagme complexe déjà
mentionné pour former le syntagme final dont la dénotation sera la classe
ayant un et un seul membre qui soit à la fois un homme et qui habite de
l'autre côté de la rue.
En revanche, adopter la première ou la troisième structure, c'est
supposer, en vertu des principes sémantiques compositionnels indiqués,
que la description définie se combine d'abord avec un autre constituant :
avec le nom dans la première structure, avec la proposition relative dans
la seconde. Dans le premier cas, le syntagme intermédiaire obtenu
dénoterait la classe des hommes ayant un et un seul membre. Dans le
second, il dénoterait la classe des entités habitant de l'autre côté de la rue
et ayant un et un seul membre. Dans ces deux cas, il deviendrait
impossible d'interpréter (c'est-à-dire de lui fournir une dénotation) le
syntagme final obtenu par la combinaison du syntagme intermédiaire et
du constituant restant. Partee 1975 (p. 231) en conclut que la troisième
structure est préférable :

La manière la plus simple de fournir un traitement sémantiquement


uniforme des descriptions définies consiste à faire référence à la propriété
exprimée par l'ensemble du syntagme nominal contenant le nom commun,
par exemple, « homme qui habite de l'autre côté de la rue ». Une sémantique
compositionnelle classique exige donc que nous combinions d'abord la
propriété exprimée par la proposition relative avec la propriété exprimée
par le nom commun pour former une propriété composite, puis que nous
appliquions la règle sémantique de l'article défini au résultat. Si les règles
syntaxiques et sémantiques doivent se correspondre mutuellement en
structure compositionnelle, ce qui est une hypothèse fondamentale de
Montague, alors les propositions relatives doivent aussi être syntaxiquement

76
La syntaxe peut-elle être logique ?
combinées aux noms communs pour former de nouveaux noms communs;
et l'article défini doit être attaché au résultat.

A la question de savoir si la sémantique permet de trancher entre


différentes structures superficielles possibles, il faut donc contraster deux
réponses opposées l'une à l'autre. En vertu des hypothèses faites par les
partisans d'une syntaxe logique (QR et FL), il faudrait apporter une
réponse fort nuancée et plutôt négative. En vertu des hypothèses faites par
les partisans du parallélisme syntaxico-sémantique et d'une sémantique
compositionnelle, la réponse serait positive et sans nuance. Un partisan de
la syntaxe logique objecterait à un partisan de la sémantique
compositionnelle que l'application de QR à un syntagme nominal relativisé et
quantifié (ou contenant une description définie analysée à la Russell) est
insensible aux différences superficielles. Un partisan de la sémantique
compositionnelle répondrait en retour que la syntaxe logique ne dit rien
sur la sémantique de ces syntagmes, c'est-à-dire sur la manière dont ces
syntagmes nous permettent de nous rapporter au monde des entités non
linguistiques.

3.3. La règle de montée logique des syntagmes interrogatifs.


Il a été observé par Aoun, Hornstein et Sportiche 1981 que, en français,
il existe des phrases contenant un syntagme interrogatif qui n'est pas
syntaxiquement déplacé par un mouvement- WH dans COMP, comme (62),
(63):

(62) Jean a vu qui?

(63) Qui se demande quand aller où?

(62) a la même signification que « Qui Jean a-t-il vu? ». Pour uniformiser
le traitement de l'interprétation de (62) et de sa contrepartie dans laquelle
le syntagme interrogatif a été syntaxiquement déplacé, Aoun et al., qui
qualifient de WH-in situ la position de « qui » dans (62), proposent une
règle de déplacement logique de « qui » qui ressemble à la règle QR de May
1977, en ceci qu'elle procède aussi par Chomsky-adjonction au nœud 5.
Cette règle, nommée WH-R (WH-raising ou «montée de WH») prend
pour input la 5-structure de (62), (62a), et la convertit en (62b) :

(62a) [s Jean a vu qui]

(62b) [s qui. [s Jean a vu e,]]

On peut ensuite, en admettant que le syntagme interrogatif est un


quasi-quantificateur, convertir cette représentation en une formule
logiquement plus développée. La règle WH-R serait donc comparable à QR et
s'appliquerait aux syntagmes interrogatifs (quasi quantifiés).
Dans (63), dont la 5-structure est (63a), « qui » est placé dans le COMP
supérieur, « quand » dans le COMP intermédiaire. Si on suppose que

77
Pierre Jacob

COMP ne peut pas généralement être occupé par deux items interrogatifs,
on comprend pourquoi « où » doit rester in situ et ne peut pas être déplacé
syntaxiquement.

(63a) [glcoMPqui,] [s[NPeJ [vp se demande [g[COMp quand ] [S[NPPROJ [vp aller[PPe]
[pp où]]]]]]]

Supposons que « où » subisse WH-R et que celle-ci soit comparable à QR.


On obtiendrait (63b) :

(63b) [squire, se demande [g quandy[s oùA [s PRO,- aller e^ej]]]]

En appliquant notre règle d'interprétation des catégories vides et des


quasi-quantificateurs, nous obtenons (63c) :

(63c) [§ quel x : x = une personne [s x se demande [g quel y : y = un


instant du temps [s quel z : z — un lieu de l'espace [s x va en z à
]

Nous avons jusqu'ici admis que, tout comme QR, WH-R Chomsky-
adjoint un quasi-quantificateur à un nœud phrastique. Mais, s'il en était
ainsi, on s'attendrait à ce que les paires de phrases (a) et (b) de (64), ainsi
que les paires de phrases (a) et (b) de (65) aient les mêmes
ambiguïtés :

(64) (a) Tous les spectateurs ont vu quel film?


(b) Tous les spectateurs ont vu un film

(65) (a) II sait quels cinéastes ont présenté quel film à chaque festival
(b) II sait quels cinéastes ont présenté un film à chaque festival

(64b) a deux interprétations, qu'on peut représenter en donnant


alternativement la portée supérieure à l'un ou à l'autre des deux quantificateurs
qu'elle contient. On peut obtenir de telles représentations en appliquant
QR. Si « quel film », dans (64a), subissait un déplacement logique
exactement comparable à QR, on devrait pouvoir obtenir, comme dans le
cas de (64b), deux représentations différentes selon qu'on donne la portée
supérieure à « quel film » ou à « tous les spectateurs ». Autrement dit, on
s'attendrait à ce qu'elle soit aussi ambiguë que (64b). Or, (64a) n'a que
l'interprétation correspondant à une formule dans laquelle le syntagme
interrogatif a la portée supérieure : énoncer (64a), c'est poser une question
sur l'identité du film vu par tous les spectateurs; on ne peut pas, en
énonçant (64a), poser la question de savoir quel film chacun des
spectateurs a vu séparément.
(65b) a, comme (64b), deux interprétations possibles, selon qu'on donne
la portée supérieure à l'un ou l'autre des deux quantificateurs contenus
dans la phrase. Si on donne la portée supérieure à « un film », la phrase
signifie qu'un même film a été présenté dans différents festivals; si on

78
La syntaxe peut-elle être logique?

donne la portée supérieure à « chaque festival », la phrase signifie qu'un


film différent a été présenté aux différents festivals. Comme (64a), et
contrairement à (65b), (65a) n'a que l'interprétation dans laquelle « quel
film » doit recevoir la portée supérieure. Pourquoi (64a) et (65a),
contrairement à (64b) et (65b), ne sont-elles pas ambiguës? On peut
répondre à cette question en supposant qu'il existe une différence entre
WH-R et QR : c'est que WH-R adjoint le syntagme interrogatif à COMP,
ainsi que le déplacement syntaxique des syntagmes interrogatifs, et non
pas à S, comme QR. Dans ce cas, les représentations logiques obtenues par
application de WH-R à « quel film » dans (64a) et dans (65a) seront (64ai)
et 65ai) :

(64al) [g quel fïlm3 [s tous les spectateurs2 [se2 ont 'vn e3]\]

(65al) [s il sait [§ quels cinéastes2 [§ quel film3 [s chaque festival4 [se2 a


présenté e3 à e4]]]]]

En vertu de la position configurationnelle de COMP, dominée par S et


sœur de S, si on admet que WH-R adjoint « quel film » à COMP, on
explique pourquoi (64a) et (65a) n'ont que l'interprétation dans laquelle le
syntagme interrogatif a une portée supérieure au syntagme quantifié.

3.4. Le principe des catégories vides, le mouvement syntaxique des


syntagmes interrogatifs, la montée logique des quantificateurs et la montée
logique des syntagmes interrogatifs.
Kayne 1981 a observé des asymétries sujet-objet, qui se manifestent en
français dans les phrases suivantes :

(66) (a) Jean n'a pas lu de livres


(b) * De livres n'ont pas été lus par Jean

(67) (a) Jean ne voudrait pas que tu boives de bière


(b) * Jean ne voudrait pas que de bière lui coule dessus

Rapprochant la 5-structure de (66a) de celle de (68), Kayne 1981 suppose


que le syntagme nominal en position objet, dans (66a), contient un
quantificateur vide, exactement dans la position occupée par « beaucoup »
dans (68) :
(68) Jean n'a pas lu beaucoup de livres

Autrement dit, il suppose que le NP objet, dans (66a) a pour structure


interne : [NP[Qe] [NP de livres]]. A la différence de (66b) et de (67b), qui sont
inacceptables, (69) et (70) sont acceptables :
(69) Beaucoup de livres n'ont pas été lus par Jean

(70) Jean ne voudrait pas que trop de bière lui coule dessus t

79
Pierre Jacob

Si on admet la 5-structure assignée par Kayne au NP objet de (66a) et


(67a), alors les phrases impossibles s'opposent à deux types de phrases
possibles : un syntagme contenant un quantificateur vide peut occuper la
position d'objet, mais pas celle de sujet; un syntagme contenant un
quantificateur plein (lexicalement réalisé), comme « beaucoup » ou
« trop », peut occuper la position de sujet.
Kayne 1981 explique le contraste entre (a) et (b) de (66) et de (67) et le
contraste entre (66b)-(67b) d'un côté, (69)-(70) de l'autre côté, en
invoquant le principe dit « principe des catégories vides » (PCV) (cf.
Chomsky 1981, p. 25Osq.) qui dit qu'une catégorie vide doit être
proprement gouvernée (ou régie), a est proprement gouvernée par P si oc est
c-commandée par P et si aucune catégorie majeure ne s'interpose entre a et
P. Un gouverneur propre peut être soit une catégorie lexicale (un verbe ou
une préposition, par exemple), soit un opérateur (un quantificateur, par
exemple). Comparons les ^-structures de (66a) et (66b) :

(66al) [s Jean n'a pas lu [NPJQe] [NP2 de livres]]]

(66bl) [sInpJq6] [np2 de livres]] n'ont pas été lus par Jean]

Dans (66ai), [Qe] est proprement gouvernée par le verbe « lire »; mais dans
(66bi), [Qe] n'est pas proprement gouvernée du tout.
Il existe en français des phrases à interrogation double, comme le
montrent les phrases (71) :

(71) (a) Qui aime quoi?


(b) Qui sait faire quoi?
(c) Qui voudrait que je fasse quoi ?
(d) Qui voudrait que nous lisions quel roman?

A une question comme (71a), on peut répondre « Jean aime le chocolat,


Jules aime les fraises, Charlotte aime la vanille, etc. ». A (71b), on peut
répondre « Paul sait conduire, Jules sait coudre, Charlotte sait dessiner,
etc. ». A (71c), on peut répondre « Jules voudrait que je prépare le dîner,
Raoul voudrait que je fasse le ménage, Berthe voudrait que je me repose,
etc.». A (71d), on peut répondre «Jules voudrait que nous lisions la
Chartreuse de Parme, Robert voudrait que nous lisions Guerre et Paix,
Anna voudrait que nous lisions l'Étranger, etc. ». Higginbotham et May
1981 ont proposé une règle d'absorption destinée à représenter en FL de
telles interprétations : cette règle consiste à former, à partir de deux
quasi-quantificateurs interrogatifs, un quasi-quantificateur interrogatif
binaire liant deux variables 21. Supposons que WH-R ait adjoint à COMP
les syntagmes interrogatifs restés in situ en 5-structure dans (71). Les
phrases de (71) auraient pour représentations logiques les formules
suivantes :

(7 lai) [§ qui2 [§ quoi3 [se2 aime e3]]]


80
La syntaxe peut-elle être logique?

On peut ensuite convertir (7 lai) en (7 lai') :

(71al') [g quel x:x = une personne [g quel y.y — une chose [gX aime y]]]

(71bl) [g qui2 [g quoi3 [se2 sait faire e,]]]


(71bl') [g quel x: x = une personne [g quel y.y = une activité [sx sait faire
m

(7 Ici) [g qui2 [se2 voudrait [g quoi3 que [s je fasse e3]]]]


(7 Ici') [s quel x: x = une personne [gX voudrait [§ quel yy = une activité
que [s je fasse y]]]]

(71dl) [s qui2 [se2 voudrait [g quel roman3 que [s nous lisions e3]]]]
(71dl') [g quel x: x — une personne [gX voudrait [g quel y. y = un roman que
[s nous lisions y]]]]

La règle d'absorption transformerait ces formules en :

(71 ail) [g quels x, y. x = une personne & y = une chose [s x aime y]]

(71bll) [g quels x, y. x = une personne & y = une activité [gX sait faire
J]]
(71cll) [g quels x^y. x — une personne &y — une activité [gX voudrait que je
fasse y]]

(71dll) [g quels x, y. x = une personne & y = un roman [gX voudrait que


nous lisions y]]

Notons qu'il existe un intéressant contraste sémantique entre (71b) et


« Qui sait quoi faire? » A l'interprétation distributive de (71b) s'oppose
l'interprétation collective de « Qui sait quoi faire ? » Poser cette question,
c'est s'interroger sur le choix d'une activité commune. En termes de
portée, la portée de « quoi » devrait se borner à la proposition enchâssée :
[g qui2 [se2 sait [g quoi3 [SPRO faire e3]]]].
Or, il existe deux paires minimales : entre (71) et (72) d'une part, entre
(72) et (73) d'autre part :

(72) (a) ? Qui voudrait que quoi soit fait?


(b) ? Qui voudrait que quel roman soit lu par nous?

(73) (a) Qui souhaite que Paul ait acheté tous les livres?
(b) Qui souhaite que tous les livres aient été achetés par Paul?

(72a) et (72b) sont, comme (71), des phrases à interrogation double, et,
comme (73b), elles contiennent une complétive passive. Supposons que,
dans (72b), « quel roman » subisse WH-R; on obtiendrait (72bi) :

81
Pierre Jacob

(72bl) [g qui2 [se2 voudrait [§ quel roman3 que [se3 soit lu par nous]]]]

Après conversion à une formule logique plus développée et absorption,


nous obtiendrions (72bii) :

(72bll) [g quels x, y. x = une personne & y — un roman [sx voudrait [g que


[$y soit lu par nous]]]]

Après application de QR à « tous les livres », dans (73b), nous obtenons


(73bl) :

(73bl) [g qui2 [se2 souhaite [g que [s tous les livres3 [se3 aient été achetés par
Paul ]]]]]
(73bll) [5 quel x:x = une personne [gX souhaite [§ que [s tous les y. y = un
Uvre [tf ait été acheté par Paul]]]]]

Quelque chose distingue les représentations logiques associées à (72b) de


celles associées à (71) et de celles associées à (73). C'est que, dans les
représentations de (71), les catégories vides (ou les variables) sont
proprement gouvernées : l'une par le verbe de la phrase la plus enchâssée,
l'autre par le quasi-quantificateur. Dans les représentations de (73b), les
deux catégories vides sont chacune proprement gouvernées par l'un des
deux quantificateurs. Mais, dans les représentations de (72b), l'une des
deux catégories vides n'est pas proprement gouvernée : e2 est proprement
gouvernée par « qui2 », mais e3 n'est pas proprement gouvernée par le
quantificateur avec lequel elle est co-indicée, en raison de l'interposition
de « que ». Cette analyse montre comment on pourrait invoquer l'idée que
PCV s'applique aux représentations logiques (obtenues par QR ou par
WH-R) pour expliquer une asymétrie sujet-objet, telle qu'elle se manifeste
entre (72) et (71), et une asymétrie syntagme quantifié-syntagme interro-
gatif, telle qu'elle se manifeste entre (73) et (72).
Les hypothèses de syntaxe logique rencontrent toutefois certaines
difficultés. Considérons les contrastes suivants :

(74) Quel tableau de Rubens aimez-vous?


? Quel tableau d'un peintre aimez-vous?

(75) Quelle photo de ma femme préférez-vous?


? Quelle photo d'une femme préférez-vous?

(76) Qui avez-vous rencontré à Bordeaux?


? Qui avez-vous rencontré dans une ville?

Après mouvement- WH, les deux phrases de (74) ont respectivement les
S- structures suivantes :

(74a) [§ quel tableau, [pp de RubensJ [s vous aimez e]\


(74b) [g quel tableau, [pp d'un peintre] [s vous aimez e,]]

82
La syntaxe peut-elle être logique?

La seule différence entre elles est que, dans (74a), le PP contient un terme
singulier référentiel, un nom propre — mais, ainsi qu'en atteste (75), ce
pourrait être une description définie. Tandis que, dans (74b), le PP
contient un syntagme quantifié. En fonction de nos hypothèses « logico-
syntaxiques », QR doit encore déplacer ce syntagme; mais elle devrait
l'adjoindre au nœud 5 à sa droite, donnant (74c) :

(74c) [g quel tableau, [PP de ej[ [s un peintre, [s vous aimez e,]]]

On voit immédiatement pourquoi (74c) est mal formée : la catégorie vide e}


n'est pas c-commandée par le quantificateur « un peintre, », lequel ne
c-commande que la variable et avec laquelle il n'est pas co-indicé (qu'il ne
lie pas).
Pour utiliser un terme dû à Kripke 1972, on pourrait dire que les
termes singuliers référentiels sont « rigides » par rapport au mouvement-
WH, en ce sens que, après le déplacement syntaxique d'un syntagme
interrogatif contenant un terme singulier, ce dernier n'a plus à se
déplacer. Au contraire, les syntagmes quantifiés (contenus dans un
syntagme interrogatif) ne sont pas rigides par rapport au mouvement-
WH, puisque, après le déplacement purement syntaxique, ils doivent
encore subir un déplacement logique. Kripke faisait observer que, à la
différence de la plupart des descriptions définies, les noms propres sont
rigides par rapport aux modalités (aux mondes possibles). Par rapport à la
syntaxe des phrases interrogatives, nous pourrions dire que les noms
propres et les descriptions définies ont un comportement qui les distingue
des syntagmes quantifiés.
Sur la base de tels faits, et forts de nos généralisations logico-
syntaxiques, nous pourrions être tenté d'admettre pour généralisation que,
lorsqu'une phrase contient à la fois un syntagme quantifié et un syntagme
interrogatif, c'est toujours le syntagme interrogatif qui a la portée
supérieure (cf. le contraste entre les paires de (64) et de (65) et la
distinction entre QR et WH-R). Malheureusement, il semble qu'une
phrase comme « Quel film ont vu tous les enfants? » se prête à la fois à une
lecture distributive et à une lecture collective. Et, surtout, une phrase
comme (77) n'a qu'une seule interprétation :

(77) Combien de délégués de chaque pays ont voté la loi?

(77) a une interprétation typiquement dépendante : logiquement, il faut


inverser l'ordre superficiel entre le syntagme interrogatif et le syntagme
quantifié. (77) a (77a) pour 5-structure :

(77a) [§ combien de déléguéSi [PP de chaque pays] [se, ont voté la loi]]

Pour obtenir l'interprétation dépendante recherchée, QR doit s'appliquer


à « chaque pays ». De deux choses l'une : Soit QR adjoint le syntagme
quantifié au nœud 5 à sa droite. Ce qui donne (77 b) :

83
Pierre Jacob

(77b) [g combien de délégués, [PP de e2) [s chaque pays2 [se, ont voté la
loi]]]

Dans ce cas, d'une part, la représentation est mal formée parce que e2 n'est
pas c-commandée par son quantificateur, lequel c-commande ex qu'il ne lie
pas. D'autre part, si la représentation était bien formée, elle ne fournirait
pas l'interprétation désirée puisque le syntagme interrogatif y a la portée
supérieure. Soit, ainsi que l'a proposé May 1977, on fait d'abord subir QR
au syntagme interrogatif en l'adjoignant lui-même à droite; ce qui donne
(77c) :

(77c) [g e\ [s combien de délégués! [PP de chaque pays] [s e\ ont voté la


loi]]]

On fait ensuite subir QR au syntagme quantifié qu'on Chomsky-adjoint au


nœud phrastique immédiatement à sa gauche :

(77d) [§e, [s chaque pays3 [s combien de déléguésj [PP de e3] [se] ont voté la
loi]]]]
Cette formule représente l'interprétation dépendante désirée. Mais nous
sommes en présence d'une catégorie vide, ef qui n'est c-commandée par
aucun quantificateur et n'est gouvernée par aucune catégorie lexicale.
D'une manière générale, nombreux sont les conflits entre PCV et les
représentations obtenues moyennant les hypothèses logico-syntaxiques.
Dans une représentation comme (57n), par exemple, e2 n'est proprement
gouvernée ni par « une fille3 » avec lequel elle n'est pas liée (co-indicée), ni
par « tous les garçons2 » avec lequel elle est liée, du fait de l'interposition
de « une fille3 ». C'est pourquoi May 1983 a récemment proposé, pour
adapter les représentations obtenues par les hypothèses logico-syntaxiques
à PCV, de tenir (57iv) pour la seule représentation logique de (57). Dans
(57iv), en effet, e2 est proprement gouvernée par le quantificateur avec
lequel elle est co-indicée et e3 est proprement gouvernée par le verbe
« embrasser » contenu dans la proposition la plus enchâssée. Mais,
conceptuellement, cette modification paraît insatisfaisante, car elle
implique qu'une représentation logique peut être considérée comme ambiguë :
en effet, si (57) n'a pour représentation logique que (57iv), alors (57iv) doit
pouvoir représenter à la fois l'interprétation dans laquelle « une fille » a,
comme l'indique directement (57iv), la portée supérieure, et
l'interprétation dans laquelle « tous les garçons » a la portée supérieure. Mais une telle
conception entre en contradiction avec le but initialement assigné aux
hypothèses d'une syntaxe logique : fournir de chaque interprétation d'une
phrase contenant plusieurs expressions quantificationnelles une
représentation configurationnelle particulière.

84
La syntaxe peut-elle être logique?

4. Explications linguistiques en termes de structure, d'intention et de


fonction.

Pour la linguistique generative, la structure observable des phrases est


la dernière étape d'une dérivation, c'est-à-dire d'un ensemble de
computations explicitement définies, qui modifient des niveaux de représentation
eux aussi explicitement définis. Toutefois, les hypothèses logico-syntaxi-
ques apportent une nouveauté : une règle comme QR prend une structure à
peu près observable et la rend inobservable. Une structure profonde aussi
est inobservable. Mais les règles syntaxiques habituelles engendrent, à
partir d'une structure profonde, une structure superficielle qui se
rapproche de l'observabilité. Au contraire, une règle de déplacement logique
éloigne une structure superficielle de l'observabilité.
Toutefois, le programme de recherche qui inclut les hypothèses
logico-syntaxiques se justifie par la parenté entre les règles de déplacement
logique et les règles de déplacement purement syntaxique. La théorie des
traces rend les structures superficielles plus facilement interprétables dans
les termes de la logique du premier ordre. Qui plus est, si la logique du
premier ordre faisait effectivement partie de la grammaire des langues
naturelles, ce serait une découverte fondamentale, qui viendrait à la fois
infirmer et confirmer le point de vue de Frege et Russell. Cela conférerait
en effet à la contribution logique de Frege et Russell un rôle capital dans
l'étude des langues humaines. Mais cela irait contre leur conception des
rapports entre langues formelles et langues naturelles, puisqu'ils
entendaient recourir à la logique pour remédier aux défauts des langues
naturelles.
Parmi les faits linguistiques que les hypothèses logico-syntaxiques
cherchent à expliquer et à décrire, il y a les ambiguïtés de phrases
contenant plusieurs expressions quantificationnelles. La stratégie de la
grammaire generative est résolument configurationnelle. Mais il existe
d'autres manières d'expliquer les différences d'interprétation possibles des
phrases. Considérons une phrase comme (78) :

(78) Les femmes et les hommes âgés partiront les premiers.

Aucun mot de la phrase ne paraît ambigu. Toutefois, la phrase se prête au


moins à deux lectures différentes, selon qu'on admet que l'adjectif « âgés »
modifie le sens du syntagme coordonné « les femmes et les hommes » ou le
sens du syntagme « les hommes ». On peut décrire cette ambiguïté en
assignant deux structures internes différentes au syntagme nominal
sujet :

(78a) [s[np[np[np les femmes] [c^et] [NP les hommes]] [A âgés]] [yp partiront les
premiers]]
85
Pierre Jacob

(78b) [s[NP[Np les femmes] [^et] [NP[NP les hommes] [A âgés]]] [yp partiront les
premiers]]
Certaines phrases contiennent des mots ambigus. C'est le cas de (79) :
(79) La petite brise la glace
On peut en effet comprendre (79) en assignant au mot « brise » le statut
d'un verbe à la troisième personne du singulier du présent de l'indicatif,
qui signifie approximativement « casser ». Dans ce cas, on comprendra « la
glace » comme un syntagme nominal objet du verbe. Mais on peut aussi
comprendre « brise » comme un substantif (partie du syntagme nominal
sujet) signifiant approximativement « vent léger ». Dans ce cas, « glace »
aura le statut d'un verbe à la troisième personne du présent de l'indicatif,
et « la » sera un clitique. Si on admet que la présence de mots ambigus,
dans une phrase, peut induire des configurations syntaxiques différentes,
on pourra représenter les. deux lectures de (79) au moyen des deux
structures superficielles suivantes :
(79a) [S[NP la petite] [vp[v brise] [NP la glace]]]
(79b) [S[NP la petite brise] [vp[NP la] [v glace]]]
Aux explications configurationnelles des ambiguïtés de (78) et (79), on
peut opposer des explications « intentionnalistes », largement développées
dans la tradition de Grice (cf. Grice 1957, Grice 1961 et Grice 1975, par
exemple). Imaginons deux ouvriers qui travaillent sur un chantier. L'un
dit à l'autre : « La grue s'écrase! » La phrase qu'il a employée contient un
mot ambigu : « grue », qui peut soit désigner un oiseau, soit désigner une
machine. En vertu du contexte, il apparaît manifestement que le locuteur
a employé le mot « grue » dans sa seconde signification. Son énoncé n'est
donc nullement ambigu. Toutefois, ce qu'il a pu avoir l'intention de dire
(ce qu'il a voulu dire) ne s'identifie pas nécessairement avec la
signification de son énoncé. Il a pu avoir l'intention de signifier, par renonciation
de cette phrase : « Pousse-toi, sinon tu vas te faire écraser par la grue. »
Dans ce cas, son destinataire a pu comprendre ce qu'il a voulu dire,
quoique la phrase qu'il a effectivement prononcée, même compte tenu du
contexte, ne signifie pas ce qu'il avait l'intention de communiquer à son
interlocuteur. Il faut donc distinguer la signification de la phrase, celle de
l'énoncé (ou la proposition exprimée par la phrase dans un contexte
particulier) et le sens de ce qu'a voulu communiquer l'énonciateur au
moyen de renonciation de la phrase.
La phrase a une signification qui dépend de la signification de ses
constituants (mots et morphèmes) et de sa structure. L'énonciation de la
phrase, en une occasion d'emploi particulière, a une signification qui dépend
en partie de la signification de la phrase, de certains aspects du contexte et de
certaines intentions du locuteur (dont celle de faire référence à une machine
et pas à un oiseau). Quant à la signification de ce que veut dire le locuteur, on
peut l'inférer de la signification de son énoncé en conjonction avec certaines
autres intentions, dont l'intention d'avertir son interlocuteur d'un danger,
et les maximes conversationnelles de Grice.

86
La syntaxe peut-elle être logique?

La phrase a donc un certain potentiel propositionnel. Pour déterminer


la proposition exprimée par une phrase, en une occasion d'emploi
particulière, il faut recourir à des informations contextuelles et à des
hypothèses sur les intentions de l'énonciateur. Pour déterminer ce que
l'énonciateur a voulu dire, en énonçant la phrase, il faut, de surcroît, faire
des suppositions sur les intentions du locuteur et admettre les maximes
conversationnelles de Grice. Parmi les aspects de la signification d'un
énoncé, il y a aussi ce que, depuis Austin, on nomme sa « force
illocutionnaire », qui contribue, avec le contenu qu'il sert à exprimer, à
déterminer 1' « acte illocutionnaire » accompli par son énonciation. Des
phrases comme (78), (80) et (81) peuvent servir à accomplir des actes
illocutionnaires différents; les énonciations auxquelles elles se prêtent
peuvent avoir des forces illocutionnaires différentes :

(80) Tu desserviras la table


(81) II est interdit de fumer ici

Ces phrases peuvent servir à donner un conseil, un avertissement, un


ordre, faire une prédiction et ainsi de suite. Certains tenants de la
grammaire generative, comme Katz et Postal 1964, étaient partisans
d'attribuer à la phrase, dans ces différents emplois, une structure
sous-jacente différente. Sous-jacent à la phrase dans son emploi impératif,
ils supposaient l'existence, dans l'indicateur syntagmatique, d'un
morphème abstrait « Impératif », absent de l'indicateur syntagmatique sous-
jacent à la phrase dans son emploi prédictif (ou constatif).
C'est à ce genre d'explication configurationnelle de la force
illocutionnaire des énoncés que s'oppose vraisemblablement Searle lorsqu'il
dénonce les limitations intrinsèques des méthodes formelles en
sémantique et la sous-estimation de la fonction du langage, la communication,
pour l'étude des phénomènes sémantiques. Pour lui, en effet,
l'introduction des grammaires génératives transformationnelles a représenté une
véritable révolution dans le domaine des études syntaxiques. Mais
Chomsky mènerait une lutte d'arrière-garde en sémantique, notamment
en résistant à la tâche qui consiste à greffer l'étude des actes de parole sur
la syntaxe (Searle 1972, p. 30). Les succès et les échecs de la linguistique
generative proviennent tous les deux, selon Searle, de l'image «
excentrique » que Chomsky se fait du langage. Pour « le sens commun » (et pour
Searle), le but du langage serait « la communication », comme celui du
cœur est de pomper le sang. « Dans les deux cas, il est possible mais stérile
et pervers d'étudier la structure indépendamment de la fonction, puisque
leur interaction est tellement évidente » (Searle 1972, p. 16). Chomsky,
quant à lui, nierait « tout lien intéressant » entre la fonction et la structure
du langage. « Pour Chomsky, le langage se définit par sa structure
syntaxique (non par son usage pour communiquer) et la structure
syntaxique est déterminée par des propriétés innées de l'esprit humain
(non par les besoins de la communication). Étant donné cette image du
langage, il n'est pas surprenant que ce soit en syntaxe que Chomsky ait
remporté ses principaux succès. Les résultats que ses collègues et lui-même

87
Pierre Jacob

ont obtenus en sémantique ont été jusqu'à présent triviaux » (ibid.,


P' 17)'
A supposer que le langage ait une fonction essentielle et que ce soit la
communication, et non l'expression libre de la pensée, il ne s'ensuit
nullement que l'étude des propriétés structurales du langage soit
intrinsèquement limitée en sémantique. Par parité entre le langage et le cœur,
s'il est rationnel d'étudier la structure du cœur indépendamment de sa
fonction, alors il sera rationnel d'étudier la structure du langage
indépendamment de sa fonction.
Selon Searle, « il n'y a pas deux domaines sémantiques irréductiblement
distincts, l'étude de la signification des phrases et l'étude de
l'accomplissement des actes de parole... L'acte ou les actes de parole accomplis par
renonciation d'une phrase sont en général fonction de la signification
d'une phrase » (Searle 1969, p. 17-18). Connaître la signification des
phrases, c'est, selon lui, « en grande partie savoir comment utiliser les
phrases pour faire des assertions, poser des questions, donner des ordres,
faire des requêtes, faire des promesses, donner des avertissements, etc., et
comment comprendre les autres personnes lorsqu'elles utilisent les
phrases à de telles fins. La compétence sémantique est en grande partie la
capacité d'accomplir et de comprendre ce que les philosophes et les
linguistes nomment des actes de parole » (Searle 1972, p. 28-29).
Searle ne veut sans doute pas dire que toute la compétence sémantique
consiste à savoir accomplir et comprendre des actes de parole : il n'exclut
certainement pas qu'elle consiste aussi à combiner la signification des
mots et des morphèmes qui composent les phrases pour former la
signification des phrases. Il n'affirme donc certainement pas que la
compétence sémantique soit une condition suffisante de la compréhension
ou de l'accomplissement des actes de parole.
On peut en effet comprendre la signification d'une phrase comme « La
grue s'écrase 1 » sans savoir quelle proposition elle sert à exprimer ni quel
sens l'énonciateur a voulu communiquer (et, au cas où la communication
est réussie, quel sens il a communiqué) à son interlocuteur. On peut a
fortiori comprendre la signification de (80), (81) sans savoir quel acte
illocutionnaire l'énonciateur entend accomplir, faute d'avoir les
informations contextuelles et intentionnelles permettant d'inférer la force
illocutionnaire que l'énonciateur entend conférer à son énoncé.
Lorsque Searle soutient que 1' « interaction [entre la fonction et la
structure du langage] est tellement évidente », on est tenté de lui objecter,
selon un mot célèbre, que « c'est ce qui est évident qui n'est pas évident ».
Il affirme que la fonction du langage est la communication. Or, pour lui,
deux personnes communiquent lorsque l'une d'entre elles accomplit un
certain acte illocutionnaire et que l'autre interprète correctement l'acte
illocutionnaire accompli par la première, au moyen d'une énonciation. Un
acte illocutionnaire a deux dimensions, une dimension propositionnelle et
une force.
Une phrase peut contenir certaines indications quant à sa force : le
mode (indicatif ou interrogatif) peut servir notamment à signaler la force
que l'énonciateur entend conférer à son énonciation. Peut-être suppose-

88
La syntaxe peut-elle être logique?

ra-t-on qu'une phrase à l'indicatif sert à faire une assertion et qu'une phrase
interrogative sert à poser des questions. Toutefois, il est manifeste que ce
n'est pas toujours le cas. Les phrases indicatives (80), (81) peuvent servir à
donner des ordres. Donc le mode indicatif ne sert pas toujours à accomplir
une assertion. Considérons des phrases interrogatives comme (82) :

(82) Auriez-vous l'amabilité de me dire l'heure s'il vous plaît?


Vas-tu enfin cesser de te comporter comme un enfant?

On peut manifestement se servir de la première, non pas pour poser au


destinataire une question au sujet de son amabilité, mais pour obtenir de
lui qu'il communique l'heure. On peut se servir de la seconde pour donner
un ordre à un enfant.
Ces phénomènes portent le nom d' « actes de parole indirects » et sont
fort bien connus de Searle. S'il souhaite associer la présence du mode
interrogatif à l'acte consistant à poser une question et le mode indicatif à
l'acte d'assertion, il devra distinguer entre la force illocutionnaire
potentielle d'une phrase (interrogative ou indicative) et la force
illocutionnaire effective (ou réelle) d'une énonciation de cette phrase. Il devra donc
distinguer entre l'acte illocutionnaire potentiellement accompli (ou
signifié) par renonciation d'une phrase et l'acte illocutionnaire effectivement ou
réellement accompli par renonciation d'une telle phrase. Une phrase
indicative peut avoir un potentiel illocutionnaire assertif et servir à
donner un ordre. Une phrase interrogative peut avoir un potentiel
illocutionnaire interrogatif et servir à faire une requête ou à donner un
ordre.
Le cas des performatifs explicites paraît confirmer le point de vue de
Searle. Considérons un énoncé comme (83) :

(83) Je t'ordonne de partir

Certains soutiennent que le verbe à la première personne du présent de


l'indicatif, dans un cas comme (83), sert, non pas à décrire, mais à
accomplir l'action qu'il mentionne. Enoncer (83), c'est donc accomplir
l'acte qui consiste à ordonner au destinataire de partir et non pas décrire
cet acte. Dans cette perspective, le verbe performatif indique la force
illocutionnaire de renonciation. La force illocutionnaire potentielle de la
phrase se confond avec la force illocutionnaire effective de renonciation.
L'acte illocutionnaire signifié par la phrase se confond avec l'acte
effectivement accompli par une énonciation de la phrase. Pour soutenir
cette interprétation, il faut éloigner la force illocutionnaire potentielle de
(83) de celle d'une phrase comme « II t'a ordonné de partir », qui, elle, ne
peut pas servir à donner un ordre.
Toutefois, (83), tout comme « II t'a ordonné de partir », sont des phrases
indicatives. On pourrait vouloir maintenir l'unité entre les deux et
assigner à (83) le potentiel illocutionnaire « que confère à toute phrase
déclarative sa modalité » (Récanati 1981, p. 161-162). A ce titre, il y a un
conflit entre deux indications concernant le potentiel illocutionnaire de

89
Pierre Jacob

(83) : les particularités invoquées de la première personne du présent de


l'indicatif plaident pour assigner à (83) un potentiel d'ordre; le mode
indicatif, en général, suggère que (83) a un potentiel déclaratif ou
assertif.
A une énonciation de (83), il paraît inapproprié de répondre : « C'est
faux. » Donc, une énonciation de (83) ne paraît pas pouvoir être qualifiée
d'assertion. Il paraît, en revanche, approprié de répondre : « Mais tu n'as
pas d'ordre à me donner. » Donc l'acte effectivement accompli par une
énonciation de (83) semble être un ordre. Toutefois, quiconque défend que
(83) a un potentiel déclaratif (ou assertif) peut maintenir que la force
effective d'une énonciation n'en est pas moins celle d'un ordre. Par
conséquent, nous sommes en présence de deux analyses rivales du
potentiel illocutionnaire d'une phrase comme (83).
L'existence même des actes de parole indirects et celle de deux analyses
concurrentes du potentiel illocutionnaire de (83) ont une incidence sur la
thèse de Searle : la fonction du langage est la communication. De deux
choses l'une en effet : soit Searle défend que la fonction du langage, c'est le
potentiel illocutionnaire des phrases; soit il défend que la fonction du
langage, ce sont les actes illocutionnaires effectivement accomplis au
moyen de renonciation des phrases.
Si la fonction du langage, c'est le potentiel illocutionnaire des phrases,
alors il est vrai que la compétence sémantique, qui nous donne accès à la
signification des phrases, permet d'accéder à la fonction du langage. Dans
cette perspective, il est vrai que 1' « interaction » (entre la fonction et la
structure du langage) est « évidente ». Mais, à cette interprétation de la
thèse searlienne, on peut opposer que, ainsi entendue, la fonction du
langage ne saurait être assimilée à la communication. Nous avons vu en
effet que, du point de vue de la force et du point de vue de la proposition
exprimée, ce qui est communiqué peut diverger fondamentalement de ce
que signifie la phrase. Pour s'en tenir à la force, une phrase interrogative
peut servir à accomplir un ordre. Donc comprendre la signification d'une
telle phrase ne suffit nullement à assurer la communication — si tant est
que celle-ci implique que le destinataire infère de la phrase qu'un ordre
lui a été donné. S'il doit recourir à une inference, c'est que la signification
de la phrase ne lui permet pas de comprendre ce que l'énonciateur lui a
communiqué.
Si la fonction du langage, c'est l'acte illocutionnaire effectivement
accompli par renonciation d'une phrase, alors il est vrai de dire que la
fonction du langage, c'est la communication. Comme nous l'avons vu, ce
qui est communiqué, c'est une certaine proposition et une certaine force
caractéristique de l'acte effectivement accompli. Toutefois, la proposition
et la force caractéristiques de l'acte effectivement accompli ne coïncident
pas avec la signification (ou le potentiel) de la phrase. Si elles coïncidaient,
on pourrait se passer de toute inference et du recours aux maximes
conversationnelles de Grice. Cette seconde version de la thèse de Searle se
heurte donc à l'objection suivante : si la comunication effective s'identifie
avec des propriétés de l'acte illocutionnaire effectivement accompli, alors
on doit distinguer la communication de la signification des phrases. Si la

90
La syntaxe peut-elle être logique?

fonction signifiée n'est pas la fonction effective, et si la fonction signifiée,


mais pas la fonction effective, dépend étroitement de la structure, alors
1' « interaction » entre la structure et la fonction effective perd tout ou
partie de son « évidence ».

5. Conclusions.

Vraisemblablement, chacune des hypothèses particulières faites en


grammaire generative s'est révélée jusqu'à présent et se révélera fausse.
Notamment, les hypothèses logico-syntaxiques sont à l'heure actuelle
confrontées à un certain nombre de contre-exemples. C'est d'ailleurs une
propriété caractéristique des théories formulées en grammaire generative
que, dans leurs détails, elles évoluent à une vitesse souvent déconcertante.
Mais ceux qui y voient un signe d'échec fondamental me paraissent se
leurrer sur la nature de la démarche scientifique. Sans doute les doctrines
vagues ou floues ont-elles le privilège d'une longévité sans périls. Mais à
vivre sans risque on triomphe sans gloire. C'est sans doute l'un des
contrastes entre les sciences « dures » et les sciences « molles » que les
premières évoluent beaucoup plus vite que les secondes. A cet égard, la
linguistique generative, après quelque trente ans, reste fidèle à
l'inspiration fondamentalement poppérienne de Chomsky, dont le but a toujours
été de rattacher la linguistique aux sciences de la nature.
Les mérites et les défauts de la grammaire generative sont en partie les
mêmes que ceux de la grammaire de Montague. La précision de leurs
théories les rend susceptibles de réfutation. La grande différence entre les
deux réside en ce que Chomsky, contrairement à Montague, voit ses
propres théories comme des contributions à la psychologie. La principale
vertu de l'exactitude et de la précision, c'est qu'elles permettent, mieux que
le vague et le flou, de savoir où l'on se trompe. Mais le fait que les
prémisses d'une inference soient explicites ne confère pas à l'inférence la
propriété de préserver la vérité des prémisses, si tant est que l'inférence en
question soit « empirique » ou inductive. La réfutabilité d'une théorie ne
garantit nullement sa vérité.

Pierre Jacob
Paris, Centre national de la recherche scientifique

NOTES

1. Cf. par exemple Sear le 1972.


2. Cf. Chomsky 1982, chap. ill.
3. En linguistique, les phrases agrammaticales sont ordinairement précédées d'une
astérisque; les phrases dont l'acceptabilité est douteuse sont précédées d'un point
d'interrogation.
4. Des règles de ce genre étaient utilisées par les structuralistes américains. Chomsky les
a formalisées. Chomsky 1965 (p. 68) distingue entre les règles qui introduisent des
91
Pierre Jacob
catégories grammaticales et celles qui introduisent des items lexicaux (dans le cas de ces
dernières, à gauche de la flèche figure un symbole de catégorie grammaticale et à droite un
item lexical). J'utilise, pour désigner les catégories ou constituants grammaticaux, la
terminologie anglophone : S est le symbole de la catégorie phrase; NP est le symbole de la
catégorie syntagme (ou groupe) nominal; VP est le symbole de la catégorie syntagme verbal;
PP est le symbole de la catégorie syntagme prépositionnel; N, V, P, A désignent
respectivement les catégories de nom, verbe, préposition et adjectif. Les règles de réécriture
rendent explicite la structure hiérarchique entre les constituants des phrases. Quant aux
indices, NPlf NP2, NP3, portés par les nœuds NP dans (A) ou (B), ils indiquent l'ordre
d'occurrence des NP dans l'arbre ou l'indicateur syntagmatique sous-jacent à la phrase (2).
Mais ils ne sont pas engendrés par les règles de réécriture.
5. Sur le plan terminologique, il faut distinguer entre les termes « structure profonde »,
qui est un niveau de représentation dans la dérivation d'une phrase, et « grammaire
universelle » qui désigne un ensemble hypothétique de conditions universelles sur les
règles de grammaire des langues humaines. Par conséquent, l'expression « grammaire
profonde » n'est pas vraiment sensée. D'autre part, une structure profonde particulière n'a
aucune prétention à l'universalité. Le terme « transformation » (ou « règle transformation-
nelle ») a été employé en logique par Carnap 1937; lequel distinguait entre les règles de
formation (ou règles de grammaire) et les règles de transformation (ou règles d'inférence)
d'un système formel. Les premières définissaient les expressions bien formées à partir d'un
lexique de base. Les secondes définissaient les théorèmes dérivables à partir des axiomes.
Les axiomes étaient un sous-ensemble des expressions bien formées admises comme vraies
au départ (c'est-à-dire non démontrées). Le linguiste américain Harris (qui fut le
professeur de Chomsky) a développé un concept de transformation à la même époque que
Chomsky (cf. Harris 1957). La différence principale entre le concept harrisien et le concept
chomskien de transformation est que le premier établit des relations entre des phrases
d'une langue (comme, par exemple, entre une phrase déclarative et une phrase négative,
entre une phrase active et une phrase passive, entre une phrase déclarative et une phrase
interrogative). Tandis que le second met en relation différents niveaux de représentation
(abstraits) dans la dérivation des phrases. Chez Chomsky, les règles transformationnelles
sont distinctes des règles de réécriture : les premières déformant les structures engendrées
par les secondes.
6. Comme l'indique la note 3, la différence entre les conceptions harrisienne et
chomskienne d'une grammaire transformationnelle réside en ce que, pour Harris, les
transformations relient des phrases entre elles; pour Chomsky, elles relient la structure
profonde (qui est une structure abstraite) à la structure de surface.
7. La distinction, en linguistique, entre le vocabulaire terminal et le vocabulaire non
terminal (à laquelle Fodor fait allusion) oppose les symboles qui désignent des catégories
grammaticales à ceux qui désignent des items lexicaux. On suppose que les règles de
réécriture peuvent s'appliquer récursivement. Soit les deux règles : S * NP VP et
VP £_V NP ou S (la seconde règle signifiant que VP peut soit se récrire V NP soit V S).
En appliquant ces deux règles, on peut former des structures du type :

De telles règles sont récursives en ce sens que la première engendre notamment la


catégorie VP qui sert A^ input à la seconde règle ; laquelle engendre à partir de cet input la
catégorie S (optionnellement) ; S sert à son tour d'input à la première règle, et ainsi de
suite à l'infini. Les catégories qui peuvent servir d'input et à'output à des règles récursives
forment le vocabulaire non terminal. Le vocabulaire terminal se compose des éléments du
lexique. Une fois que ceux-ci apparaissent dans un arbre, aucune règle de réécriture ne peut
plus s'appliquer.
8. Chomsky cherche, comme Carnap (dans un contexte différent), à minimiser le
recours à des notions franchement sémantiques. D'une part, Chomsky semble ne pas
accorder aux intuitions sémantiques le même poids qu'aux intuitions sur la grammaticalité
pour l'établissement des faits à expliquer. D'autre part, les concepts configurationnels de la
syntaxe lui paraissent plus maniables que les concepts sémantiques (cf. la dernière section
du présent article sur les actes de parole). Pour une analyse des difficultés rencontrées par
Carnap qui voulait en 1937 expliquer l'impossibilité de « César est un nombre premier »

92
La syntaxe peut-elle être logique?
sur la base de considérations purement « syntaxiques » (issues de la théorie des types), cf.,
par exemple, l'Empirisme logique, chap. II.
9. Je néglige le fait qu'on peut, en français, dire « J'ai mis un smoking ». Cette phrase
atteste qu'il existe des emplois de « mettre » pour lesquels le syntagme prépositionnel n'est
. «a««^^«:_« ri., ,«i~. .\.». ~,,i ,,^,, j-«:* aac^~ a-~, jeg traits de sous-catégorisation énoncé'
; » est ambigu ou qu'il y a, en français, <
syntagme prépositionnel peut ne pas
10. Je défendrai plus loin l'idée que la structure de surface de (22) est :

Mais je n'ai pas encore introduit la règle de réécriture S ) COMP S. Pour les détails
requis, cf. l'analyse de (31)-(33), à l'occasion de laquelle j'introduis la règle de réécriture
en question. Mais cette différence n'est pas pertinente pour la présente démonstration.
11. La théorie des catégories vides s'est beaucoup développée ces dernières années. Une
catégorie vide compte autant pour la syntaxe qu'une catégorie lexicale. La différence
principale entre les catégories vides et les catégories lexicales étant que les secondes, mais
pas les premières, sont interprétées par les règles phonologiques. On note les traces
alternativement [Npe] (e pour empty) ou [NPt] (t pour tracé). En général, j'ai indiqué les
indices au niveau de l'étiquette catégorielle [NPt]. C'est une convention. Le plus souvent,
dans la littérature, la convention d'indexation est : [SPt]. Sur le plan sémantique, la
synonymie entre (27) et (28) montre que « semble » peut avoir pour sujet un syntagme non
référentiel. A la différence de * Jean voudrait être un type sympathique », dans laquelle
« Jean » est sémantiquement un argument de « voudrait », dans (27), on peut soutenir que
« Jean » est seulement un argument de « être un type sympathique », mais pas de « semble ».
Grâce à la théorie des traces, on peut représenter, dans la structure superficielle de (27), le
fait que « Jean » est le sujet profond de « être un type sympathique ».
12. Le mot « liage » est laid en français. Nous l'emploierons faute de mieux. Les
logiciens et les philosophes parlent de « variables liées » (ou libres) par des quantificateurs.
La théorie du « liage » est une extension de la notion logique. Les logiciens et les
philosophes n'utilisaient que l'adjectif. Les linguistes emploient l'adjectif et le substantif.
L'usage du substantif en linguistique vient de l'article de Chomsky, « On Binding ». Non
seulement une variable peut être liée, dans le cadre de la théorie linguistique, mais une
anaphore et un pronom aussi. On distingue actuellement entre le « liage argumentai »
(A-liage) et le « liage non argumentai » (A -liage) (cf. Aoun 1981), selon que « le lieur » est
dans une position d'argument (par exemple, l'antécédent d'une anaphore) ou dans une
position non argumentale (comme un quantificateur déplacé par OR, cf. section 3, ou
comme un quasi-quantificateur interrogatif déplacé dans COMP).
13. En français, me, te, se ont les traits de l'Accusatif; moi, toi, lui ont les traits du Datif
(les deux premiers ayant aussi les traits des Nominatif et Vocatif). De même, le, les ont les
traits de l'Accusatif et lui, leur les traits du Datif.
14. J'emploie ici l'autre convention de co-indexation évoquée dans la note 11.
15. Cf. les travaux de Gruber 1976, Jackendoff 1972, Katz 1972.
16. La théorie dite « .Y-barre » a pour tâche de formaliser, pour chaque constituant
contenant une tête, les relations entre la tête et les autres catégories contenues dans le
constituant en question.
17. Comme le montre le contraste entre « Jean a promis à Paul de partir » ou « Jean a
permis à Paul de partir » (dont les structures sous-jacentes sont des structures à contrôle) et
« Jean semble être un type sympathique » ou « Jean semble avoir été battu » (dont les
structures de surface résultent d'un processus de montée), l'antécédent de PRO (« Jean »,
dans le cas du contrôle avec « promettre », « Paul », dans le cas du contrôle avec
« permettre ») possède un rôle thématique (attribué par « promettre » ou « permettre ») ;
mais l'antécédent de la trace du sujet superficiel de « semble » ne possède pas de rôle
thématique attribué par « sembler ».
18. Comme je l'ai dit dans la note 12, le substantif « liage » est une extension en
linguistique de l'adjectif « lié » employé par les logiciens et les philosophes. Le terme
« opacité » et l'adjectif « opaque » sont aussi des termes d'origine logique et philosophique.
Ils remontent à l'Appendice C des Principia Mathematica de Russell et Whitehead, qui

93
Pierre Jacob
utilisent les termes « transparence » et « transparent ». Quine fait un usage abondant de ces
oppositions. Sont « transparents » les contextes « directement référentiels », ceux qui se
prêtent à la généralisation existentielle. Sont typiquement « opaques » les contextes qui ne
se prêtent pas à la généralisation existentielle, comme les contextes de modalité et les
contextes de verbes d'attitudes propositionnelles, cf. Quine 1956 et 1960.
19. Il y a probablement des locuteurs francophones pour lesquels (44) se dit
difficilement et d'autres pour lesquels c'est une phrase acceptable. Le point important
toutefois est l'existence du contraste entre (44) et (43). Alors que « Je les ai vus » est
parfaite, (43) est impossible. Et « J'ai les voulu lire » est tout à fait impossible. La question
est donc : pourquoi « tout » se laisse-t-il déplacer plus à gauche que « les »?
20. La linguistique generative ne cherche nullement à dresser la liste des phrases du
« bon français » — d'abord, une grammaire n'est pas une liste; c'est au contraire un
ensemble fini de règles capables d'engendrer un nombre infini de phrases; ensuite, elle
cherche à formuler les règles sous-jacentes à n'importe quel dialecte français, pas « le bon
français », si ' tant est qu un tel dialecte existe. Ce qui est impliqué dans le contraste
(45)-(46), c'est que, pour les locuteurs qui peuvent, fût-ce marginalement, énoncer (45),
(46) est strictement impossible. Pour les locuteurs pour lesquels (45) est impossible, alors il
n'y a évidemment pas de contraste pertinent entre (45) et (46). Mais il suffit qu'il existe
une personne pour laquelle ledit contraste existe pour que ce fait exige une explication.
L'analyse de Kayne est une explication. Peut-être n'est-ce pas la bonne; mais c'en est
une.
21. L'une des vertus de la règle à*absorption est qu'elle fournit une représentation
logique acceptable des fameuses phrases de Bach-Peters dans lesquelles deux pronoms sont
en relation de « liage croisé » avec deux syntagmes quantifiés sans que ceux-ci
c-commandent ceux-là. Soit la phrase « Tous les pilotes qui le visaient ont atteint un Mig
qui les pourchassait ». Les deux pronoms sont respectivement interprétables comme une
variable liée par « un Mig » et par « tous les pilotes ». Les hypothèses logico-syntaxiques
permettent d'obtenir les deux représentations logiques suivantes :
[s tous les pilotes2 qui le3 visaient [s un Mig3 qui les 2 pourchassait [se2 ont atteint
e3))]
[g un Mig3 qui les2 pourchassait [s tous les pilotes2 qui le3 visaient [8e2 ont atteint
e.
La première représentation est inacceptable parce que « le3 » n'est pas c-commandé par « un
Mig3 » avec lequel il est co-indicé. La deuxième parce que « les2 » n'est pas c-commandé par
« tous les piloteSj ». Mais supposons que nous ayons appliqué la règle d'interprétation des
catégories vides en variables, et appliquons la règle A"1 absorption de Higginbotham et May
1981. Nous obtenons les deux structures logiques suivantes :
[s tous les ï,unj:x = un pilote qui le visait & y — un Mig qui les pourchassait [8 x a
atteint y}]
[g un y, tous les x : y = un Mig qui les pourchassait & x = un pilote qui le visait [8 x a
atteint y]]
II n'y a plus d'obstacle à remplacer le par y et les par x dans l'une ou l'autre de ces
dernières représentations.

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