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DE CONDOR A LA BOMBE ATOMIQUE

Le déclassement progressif des archives américaines révèle beaucoup de choses sur la France

qu’on ne retrouve pas forcément dans leur équivalent français. Ainsi, des documents du

Secrétariat général de la Défense nationale, continuellement classés « Secret Défense ».

Il est une région du monde où les archives sont encore plus mutiques, soit parce qu’il s’agit de

sujets réellement secrets soit, plus simplement, parce ce n’est pas un terrain de jeu français :

l’Amérique latine.

A la fin de l’année 2016, les archives américaines reviennent sur ce que l’on appelle

l’Opération Condor. Elles y mentionnent à nouveau la France comme protagoniste secondaire

de l’affaire. Celle-ci aurait été parfaitement informée de l’existence de ce plan secret visant à

l’éradication par l’enlèvement, la torture et l’assassinat, de l’opposition aux dictatures latino-

américaines De nouveaux documents déclassés confirment ce que l’on savait déjà, par bribes.

Pendant des années, de nombreux commentateurs ont affirmés que la France avait participé à

l’entraînement voire à la formation des escadrons de la mort en Amérique latine et

particulièrement en Argentine. Sang-froid va révéler que, si notre pays y était effectivement,

ce n’était pas pour apprendre la gégène à des Argentins qui pratiquaient la torture à

l’électricité depuis avant la Seconde Guerre mais pour d’autres raisons.

Tout d’abord, rappelons ce qu’est l’opération Condor.

Dès 1960, les armées latino-américaines mettent au point un vaste système d’échange

d’informations entre pays voisins sur leurs opposants respectifs. Au fur et à mesure le système

va évoluer jusqu’à aboutir à un échange de détenus. Début mars 1974, des représentants des

polices d’Argentine, du Chili, d’Uruguay et de Bolivie se réunissent à Buenos-Aires avec le

sous-chef de la police fédérale argentine, le commissaire Alberto Villar (cofondateur d’un

escadron de la mort, l’Alliance Anticommuniste Argentine), pour étudier la manière dont ils

pourraient collaborer pour détruire le « foyer subversif » que constitue à leurs yeux la
présence de ces milliers de « subversifs » étrangers en Argentine, pays encore pour quelques

mois, sous l’autorité civile. Il va y être décidé de passer à un stade supérieur : l’enlèvement et

parfois l’exécution de ces réfugiés par les services de répression venus de leur pays respectifs

en collaboration avec les forces de police, l’armée et les escadrons de la mort argentins. Les

premiers morts de ce qui s’appellera par la suite Opération Condor se comptent par dizaines

dans les rues de Buenos-Aires.

En août 1975, le chef de la DINA (la police politique chilienne), le colonel Manuel Contreras

entame une tournée latino américaine pour formaliser un accord de répression continental

dont la « phase trois » comprend l’exécution de cibles choisies y compris en dehors

d’Amérique latine, notamment en Europe. Le 25 novembre, il organise la première réunion

multinationale du renseignement et crée le plan Condor. Les pays membres en sont le Chili,

l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, la Bolivie puis peu après le Brésil. Contreras -qui dispose

d’un réseau en Europe déjà opérationnel basé sur des terroristes d’extrême-droite italiens qui

perpètrent des exécutions notamment à Rome et à Paris- commet, en 1976, l’erreur de faire

assassiner l’ancien ministre des affaires étrangères du Chili d’avant le putsch, Orlando

Letelier, sur le sol américain à deux cent mètres de la Maison Blanche. La justice américaine

se met en branle et les Chiliens (dénoncés par tout le monde) perdent la main au profit des

Argentins. Selon la CIA, le centre opérationnel de la phase trois de Condor est désormais

Buenos-Aires.

En septembre 1976, la CIA se fait l’écho de ce qu’elle appelle une « atteinte particulière à la

sécurité ». Les services de renseignements français ont appris l’existence de Condor. Il

semblerait que ce soit à partir de Buenos-Aires. Selon l’agence américaine, le fait que les

Français soient au courant aboutit à la fois au limogeage du chef de la police politique

argentine et à une nécessaire information des services français : « les services de sécurité
argentins et/ou chiliens ont informé leurs homologues français que Condor pourrait

fonctionner en Europe mais pas en France ». Pourtant, les Argentins installent le « Centro

Piloto » à Paris, à partir d’une annexe de l’ambassade argentine, installée en mars 1977... 83

avenue Henri Martin !

Sans que qui que ce soit ne s’en inquiète, les dictatures latino-américaines installent donc un

centre terroriste visant à exécuter des cibles repérées au préalable dans toute l’Europe, infiltrer

des groupes d’opposants, repérer ceux qui continuent à voyager encore en Amérique latine et

les faire arrêter sur place etc. On n’ose imaginer un accord portant par exemple sur la

neutralité des autorités françaises en échange de la paix sur notre territoire !

Interrogé en 2001, Marcel Chalet, ancien directeur de la DST, non seulement affirme n’en

avoir rien su, mais accuse le SDECE et l’armée d’avoir monté une opération parallèle. Il faut

dire que les dictatures latino-américaines disposent de soutien au plus haut niveau de l’Etat.

Sans parler d’Alexandre de Marenches, le directeur du SDECE qui est en lien direct avec des

groupes anticommunistes actifs et activistes dans le monde avec l’appui de la CIA et des

services de renseignement britanniques, citons Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur du

Président Giscard d’Estaing avec lequel Contreras affirmera, par la suite, qu’il a échangé des

informations sur les « subversifs ». Egalement, l’enquête sur l’assassinat en décembre 1974,

de l’attaché militaire de l’ambassade d’Uruguay à Paris (par un faux groupe gauchiste, en

réalité, on l’apprendra par la suite, dans le cadre de Condor), est-elle sabotée par les services

du ministre de l’intérieur.

En 1988, le juge d’instruction Roger Leloire est saisi de plusieurs plaintes déposées contre

Pinochet par des familles de Français disparus au Chili après le coup d’Etat de 1973. Une

autre plainte porte sur l’Argentine où d’autres Français ont disparus.


L’enquête et longue et compliquée : par la suite, Roger Leloire fera état de « considérations

hautement politiques » destinées à la bloquer.

De fait, le juge demandera constamment, pendant deux ans, le déclassement de dossiers de

Défense et notamment du SGDN, toujours refusés.

Alors qu’il est dessaisi au profit de deux magistrats, ce qui va dissocier l’instruction entre

Argentine et Chili et retarder d’autant l’enquête, les dossiers du SGDN arrivent finalement

mais ne seront jamais utilisés. Et, c’est sur la base de ces dossiers, publiés ici pour la première

fois, que Sang-froid peut révéler ce qu’était effectivement la présence de la France en

Amérique latine et particulièrement en Argentine dans les années Videla. La vérité est très

triviale, il s’agit, une fois de plus, d’une affaire de gros sous !

Pour comprendre, il faut remonter dans le temps, à l’orée des années 60.

En 1957, l’armée argentine prend le pouvoir. Frais émoulu de l’Ecole supérieure de guerre à

Paris, le colonel Carlos Rosas, devenu sous-directeur de l’Ecole de Guerre de Buenos-Aires

crée un cycle d’étude sur la "guerre révolutionnaire communiste". Futur chef de la police

fédérale sous la dictature du général Videla, qui prendra le pouvoir en mars 1976, le général

Ramon Camps, a détaillé la requête présentée par Rosas aux "chefs de l’armée française", et

l’envoi à l’école de guerre argentine des lieutenants-colonels Patrice de Naurois et François-

Pierre Badie. Camps écrit que « leurs cours étaient directement issus de l’expérience française

en Indochine et appliquée à ce moment là en Algérie ». L’idylle se noue : le 11 septembre

1958, le ministre de la Défense, Jacques Chaban-Delmas, autorise soixante cadets appartenant

à la première promotion « française » de l’armée argentine à se rendre en voyage d’étude à

Alger. Soixante autres se rendront directement en métropole. Ces fiançailles se concluent

logiquement en février 1960 par la mise en place d’une mission militaire française

permanente en Argentine. Elle sera composée de trois officiers supérieurs qualifiés

d’ »assesseurs ». Leur mission : « accroître l’efficacité technique et la préparation de l’armée


argentine ». Devenu ministre des Armées, Pierre Messmer envoie à Buenos-Aires le général

André Demetz, chef d’état-major de l’Armée de terre, pour installer la mission, accompagné

du lieutenant-colonel Henri Grand D’Esnon. Le 26 mai 1960, ce dernier prononce à l’Ecole

de guerre de Buenos-Aires une conférence où il décrit tous les aspects de la guerre subversive

et met l’accent notamment sur la place centrale de l’armée dans le contrôle social de la

population et la destruction des forces révolutionnaires. Son texte de 22 pages est publié dans

la revue de l’Ecole de Guerre argentine. En 1961, à l’occasion d’une mission de l’Ecole de

Guerre argentine au Pérou, un des membres de la mission militaire française, du voyage,

imagine un cours de lutte anticommuniste à destination de l’ensemble des forces armées

américaines. Lors de la réunion de juillet 1961, le général Spirito, chef d’Etat-Major de

l’Armée de Terre argentine, propose l’idée française à ses collègues, et dans la foulée, il crée

le cours interaméricain de lutte antimarxiste, dirigé par le colonel Lopez Aufranc, ancien

stagiaire de l’Ecole de guerre française. Trente-neuf officiers stagiaires représentants treize

pays d’Amérique latine ainsi que les Etats-Unis participent aux travaux : c’est un succès pour

l’armée française. L’ambassadeur de France en Argentine relève dans un courrier au quai

d’Orsay que le rôle des assesseurs militaires français « dans la conception et la préparation de

ce cours a été déterminant (...) et on doit souligner la présence de militaires des Etats-Unis au

nombre des participants à ce stage, où une place importante est réservée à l’étude de la lutte

anti-marxiste dans un esprit et selon des méthodes qui bénéficient largement de l’expérience

acquise, dans ce domaine par l’armée française. On peut d’autant plus s’en féliciter que les

milieux militaires nord-américains ont récemment marqué une certaine jalousie à l’égard de

l’influence des assesseurs français dans les états-majors argentins et à l’école de guerre de

Buenos-Aires ». La mission militaire à Buenos-Aires continue d’être alimentée en officiers

spécialisés. L’un d’entre eux est une "star" de l’école de guerre. Le commandant Boulnois est

l’auteur de nombreux textes sur la guerre révolutionnaire. De lui, on peut retenir cette
formule : "Mieux vaut tuer à l’adversaire un homme par jour que de monter avec d’importants

moyens une opération qui dans le meilleur des cas tuera dix fois plus, mais qui, neuf fois sur

dix tombera dans le vide le plus absolu, sous l’œil ironique des populations".

Les cours de contre insurrection français sont partout. Au Collège militaire, le jeune Rafael

Videla les apprécie et les enseigne. En 1976, il dirigera la junte. A partir des théories

françaises, les militaires argentins bâtissent un plan destiné à prévenir tout mouvement de

lutte civile contre l’Etat, de même qu’une circulaire doctrinale en trois tomes, en usage

jusqu’au coup d’Etat de 1976 : la « RC-8-2/ opérations contre les forces irrégulières ». De

1956 à 1963, les Français auront formé toute la génération montante des militaires argentins.

En 1963, un énième coup d’Etat porte au pouvoir une faction militaire plus proche des

Américains.

Malgré tout, la mission militaire française est maintenue à bas bruit...

En 1973, les affaires reprennent. Le retour du général Peron après 20 ans d’exil, puis sa mort

l’année suivante, marquent le début du chaos politique en Argentine. L’armée qui se considère

garante de la sécurité de l’Etat prépare sa guerre contre les opposants et les guérillas

d’extrême gauche. Elle se souvient des Français et souhaite faire traduire à nouveau les textes

théoriques et appliquer les préceptes de la Bataille d’Alger. Le 15 avril 1974, un nouveau chef

de mission est nommé à Buenos-Aires. Il s’agit du colonel Robert Servent, ancien

d’Indochine, il avait été chargé à Alger, au 5ème Bureau, de l’interrogatoire des « ralliés » du

FLN. Ensuite en poste à Madrid, il y rencontre le lieutenant-colonel argentin Reynaldo

Bignone, un des futurs hommes-clé de la junte au pouvoir en 1976.

A Buenos-Aires, le colonel Servent s’installe... au quartier général de l’Armée de Terre alors

dirigée par le général Videla, au pouvoir deux ans plus tard ! Il dépend de la Jefatura n°3

Operaciones en charge des opérations. Interrogé par le juge Leloire, Servent sera sujet à de
graves troubles de mémoire particulièrement sur cette période de sa vie. Il dira toutefois que

sa mission était la « formation » (ce qui veut tout dire et rien du tout). Devant le juge, il

déclare que son rôle se bornait à répondre « aux questions de type militaire » des Argentins,

dans des domaines aussi variés que l’intendance, la santé, la Gendarmerie, ou des « questions

diverses sur le déroulement de notre guerre d’Indochine ». Il allait faire des conférences soit

au siège de l’Armée de terre soit dans des unités de province. Servent, qui se tient à l’écart de

l’ambassade, en cas de problème, est en relation avec le SGDN (Secrétariat Général de la

Défense Nationale), dépendant directement du Premier ministre, Jacques Chirac.

Comme il le dira au juge Leloire, Servent, ami intime de Bignone, futur ministre de l’Intérieur

de Videla, déjeune avec lui presque tous les midi au mess du ministère. La rumeur y court

avec insistance que les « subversifs », dont Servent ne voit aucun alors même qu’on les amène

en camion chaque jour pour être torturés dans les caves du bâtiment (tel le singe de la fable, il

ne voit rien, n’entend rien, ne dit rien), « volent sur les ailes du Condor ». L’allusion est

transparente. Selon la CIA, c’est la mission française qui alerte Paris sur l’existence du plan.

Cependant, Servent n’est pas là pour déjouer la subversion. La mission américaine forte de 83

« assesseurs » dirigés par un général est bien plus à même de jouer ce rôle face à la petite

mission française composée de quatre personnes dont Servant et un sous-officier secrétaire

argentin. Les Argentins, prévenants, déménagent les Français : « Restant dans le bâtiment de

l’EMAT [Etat Major de l’Armée de Terre] (Edifice Libertador San Martin), la Mission

Militaire Française occupe désormais 3 pièces bien conditionnées au 11 ème étage de cet

édifice. Avec vue sur le port de Buenos-Aires. Une des 3 pièces sert de lieu de travail aux 3

officiers français, l’autre a été aménagée en salle de conférence et réception et la troisième est

affectée au secrétariat de la Mission. L’ensemble est d’un seul tenant, clair, bien chauffé et

très fonctionnel. Un autre avantage de ce changement est d’être séparé de la mission militaire
américaine restée au 2ème étage de l’édifice, où jusqu’ici les missions militaires françaises et

américaines étaient ‘voisines de palier ‘ ».

Les documents classés du SGDN, reçus par Leloire mais jamais exploité par son successeur,

sont éclairants.

Tout commence véritablement à la fin des années 60 quand l’Argentine réalise que sa

dépendance militaire aux Etats-Unis devient excessive. Pour le moindre boulon ou un culot

d’obus, il faut demander à Washington. La coopération militaire a un prix et il est lourd !

Buenos-Aires décide donc d’un plan baptisé « Europe » et dont le but est de la relâcher la

pression américaine. Le 31 mars 1969, le ministre des Affaires Etrangères argentin Costa

Mendez rencontre une première fois son homologue Michel Debré.

L’entretien entre les deux hommes est classé « secret »

Le ministre argentin prononce une phrase clé : « Du point de vue nucléaire, l’Argentine a

toujours maintenu sa liberté. Nous n’avons pas signé et nous ne signerons pas le traité de non-

prolifération. Nous sommes prêts à recevoir les techniques françaises (…) »

Le lendemain, 1er avril, ils se rencontrent à nouveau. Cette fois-ci, c’est Debré qui aborde le

sujet : « En ce qui concerne le traité de non prolifération, notre position est identique à celle

de l’Argentine ». Mais il place la question au niveau de la coopération civile. L’Argentin

comprend tout : « Nous sommes fort reconnaissants de ce que vous venez de nous dire qui

expose bien la position libre de la France et indique qu’un autre pays ne signera pas le traité

de non prolifération ». Et les deux pays d’entamer une coopération nucléaire. L’Argentine va

se doter d’un programme nucléaire civil et construire plusieurs réacteurs. Mais pourquoi

insister aussi lourdement sur la non prolifération puisque cela n’a, à priori, rien à voir ?
Tout aussi curieusement une dépêche de l’ambassade de France à Buenos-Aires, datée du 23

avril s’étonne du compte-rendu de la visite : « Il m’apparaît que le paragraphe traitant des

affaires générales ne fait aucune mention des affaires atomiques qui ont cependant occupé

plus d’une heure des réunions de commissions le 1er avril ». Mais pour le moment, tout ceci

semble être du domaine civil.

Retour à Servent et à la mission militaire. On l’a dit, elle n’est pas là pour apprendre à

torturer. Mais, alors, pour quoi faire ? Certes, elle donne des cours sur la lutte anti-terroriste,

la contre insurrection, les matériels de maintien de l’ordre ou les dispositifs opérationnels de

défense intérieure du territoire. Mais pas seulement.

Dans un rapport de 1973, à « diffusion restreinte », destiné au SGDN, l’attaché militaire de

l’ambassade de France à Buenos-Aires signale que la mission militaire française « dont

l’existence a été menacée à une certaine époque, est très estimée, et bien que son rôle actuel

ne soit pas clairement défini, rende de grands services, notamment au plan du

renseignement ». Ce serait donc une mission d’espionnage ?

Il faut attendre le début de l’année 1975 pour en savoir davantage. Dans les archives classées,

on trouve désormais les rapports d’activités de la mission. Passé les considérations militaires

et politiques sur la situation en Argentine (le coup d’Etat va être déclenché l’année suivante

mais le pays est en proie à une considérable violence politique marquée par des meurtres et

des attentats), les activités décrites sembles être circonscrites à des présentations de matériel

militaire tel le char AMX 30, en service dans l’armée française et des matériels issus de

sociétés comme Thompson CSF. Il s’agit de vendre des hélicoptères, de l’informatique et des

moyens de détections pour l’armée de terre.


Dans un document en date du 15 octobre 1975, un nouveau matériel apparaît dans les

prévisions de travaux notamment à la Direction de l’Artillerie : « ATN (Régiment Pluton) » et

à l’Ecole de Guerre : « L’arme nucléaire tactique (le Régiment Pluton) ». Le 8 avril 1976, le

rapport prévisionnel fait état de « cours de spécialisation pour les unités d’acquisition des

objectifs pour les unités Pluton (…) acquisition des objectifs pour les le régiment Pluton (…)

emploi tactique des armes nucléaires ». Au 2ème trimestre 1976, on présente à l’Etat-major de

l’Artillerie un film consacré au « système d’armes Pluton » et à la Direction de l’Artillerie le

régiment Pluton, en tant que tel.

Dans les documents de l’attaché militaire de l’ambassade, il est fait mention des réussîtes des

ventes françaises dans le domaine militaire notamment le célèbre missile air-mer Exocet. Des

échecs aussi, les Américains ou les Israéliens ayant réussi à vendre tel ou tel matériel mais

rien sur le Pluton. Aucune mention, si ce n’est dans les rapports d’activité classés de la

mission à destination du SGDN. Certes, on continue à présenter d’autres matériels et à faire

des conférences sur toute une série de sujets (notamment le maintien de l’ordre dans le cadre

de la Défense Opérationnelle du Territoire, ce qui n’est rien d’autre, remis au goût du jour,

que la mise à niveau par rapport aux cours de la fin des années 50) mais le Pluton est d’un

autre niveau. Et il semble qu’entre fin 1975 et fin 1976, on en ait beaucoup parlé.

Quel est donc ce système dont les assesseurs français enseignent à l’Ecole de Guerre et dans

les différents services de l’Artillerie, l’usage et la pratique opérationnelle ?

Le Pluton, dont le premier tir d’essai à lieu en 1970, est un missile moderne monté sur un

châssis de char AMX 30 et porteur d’une charge nucléaire tactique (équivalent Hiroshima)

d’une portée restreinte de 20 à 120 kms. Les premiers régiments en sont équipés en 1974

jusqu’à une dotation complète en 1978. Ce qui revient à dire que la mission militaire française
présente à ses collègues argentins, le tout dernier modèle, à peine en usage dans l’armée

française, d’un missile nucléaire de bataille. Missile au demeurant considéré comme peu

efficace puisque déployé exclusivement à la frontière allemande, sa portée permettrait surtout

d’atomiser Bonn alors capitale de l’Allemagne fédérale. Mais, pourquoi présenter ce matériel

aux Argentins. Jamais, le Pluton n’a été prévu pour l’exportation. Pas davantage à cette

époque qu’à une autre or, en 1974, il est à peine en dotation dans l’armée française. De plus, il

n’a jamais été question de vendre à qui que ce soit une bombe atomique toute faite et surtout à

l’armée d’un pays en proie à une guerre civile larvée et dont les militaires vont prendre le

pouvoir, le tout dans un environnement de Juntes militaires toutes inféodées à Washington qui

verrait d’un mauvais œil l’implantation d’un tel matériel sur son arrière-cour.

L’armée argentine qui va mener une répression aboutissant à la disparition de 30 000

personnes, n’a nul besoin d’atomiser les quartiers populaires de Buenos-Aires. Les escadrons

de la mort militaires et/ou civils s’en chargent très bien. Qu’est ce qui peut bien intéresser les

militaires ?

A l’arrivée de la Junte, l’armée prend le contrôle du programme civil et se dote de différentes

structures pour exploiter et étendre ce domaine. Au retour à la démocratie, l’Argentine

annonce qu’elle maîtrise l’enrichissement de l’uranium. Objet apparemment central des

recherches. En sous-main, elle a lancé un programme nucléaire et a tenté l’acquisition de

missiles sur le marché. A l’évidence, le Pluton est dans la course. Mais ce seront les

Allemands qui vont emporter la mise, non pas en vendant un missile qu’ils n’ont pas en

dotation mais en le développant localement. On va l’appeler Condor (!) puis Alacrán.

Reste à savoir pourquoi l’Argentine aurait eu besoin de se doter d’un missile avec une portée

si limitée? Rien ne permet de le dire précisément mais on peut émettre une hypothèse. En
1971, sous le gouvernement socialiste d’Allende, un compromis va être trouvé au sujet d’un

conflit territorial qui oppose le Chili à l’Argentine. Il s’agit de la propriété de trois îles se

trouvant dans une position stratégique au débouché oriental du canal de Beagle au sud de

la Terre de Feu. Ces îles offrant un espace maritime et de possibles revendications sur

la péninsule Antarctique dont elles sont les territoires sud-américains les plus proches.

Compromis dénoncé par l’Argentine qui organise un plan d’attaque contre le Chili (malgré sa

proximité idéologique et sa coopération dans la répression multinationale) pour le 21

décembre 1978. Ce sera finalement la médiation du pape qui va empêcher la guerre entre les

deux dictatures.

Néanmoins, on peut tout à fait imaginer qu’à défaut de balancer des missiles nucléaires

tactiques sur les quartiers populaires de Buenos-Aires, la Junte ait imaginé d’atomiser son

adversaire dans la pampa désertique de la Terre de Feu.

La France, Etat voyou ? Sans aucun doute si l’affaire avait été faite. Mais, la mission française

dont l’objectif était donc nettement plus commercial que militaire va tomber en sommeil en

1977. La révélation de l’opération Condor est passée par là et la vente ne se fera pas.

D’ailleurs, aurait-on pu vendre un tel matériel ?

Michel Poniatowski se rend en visite officielle à Buenos-Aires en octobre 1977, alors même

qu’il sait que les Argentins sont au cœur du système de répression multinational et qu’ils

agissent sur le sol français. Mais, il n’est plus ministre de l’Intérieur. « Représentant personnel

du Président Giscard d’Estaing », il déclare au journal La Nacion : « Le terrorisme constitue

une situation de guerre et tous les Etats sont solidaires pour la combattre. La France est

solidaire de toutes les luttes contre le terrorisme ». Vient-il parler du missile Pluton et du

conflit avec le Chili ou juste de la répression ?


Quant au plan Condor, les tortionnaires argentins le déplacent progressivement vers le Nord et

l’Amérique centrale, nouveau lieu d’affrontement entre les forces armées et les oppositions.

Ils envoient plusieurs missions en Amérique centrale afin d’aider à la répression et

commencent à organiser des stages de lutte contre la subversion dès le printemps et l’automne

1979 à Buenos-Aires afin de former tous ceux qui ne le sont pas encore, notamment ceux

d’Amérique centrale. Exit la France, dans ce domaine également !

Condor va disparaître dans les jungles de l’Amérique centrale quant les Etats-Unis reprennent

à leur propre compte la lutte contre le Nicaragua sandiniste. Plus simplement, la fin de la

guerre froide et la somme de ses excès lui portent un coup fatal. Le bilan général de la

répression pour le seul Cône Sud dans la période où les Juntes imaginèrent Condor est

d’environ 50.000 assassinés, 35.000 disparus et 400.000 prisonniers.

La guerre n’aura finalement pas lieu entre l’Argentine et le Chili et les obsessions locales de

la Junte argentine la conduiront à la guerre des Malouines contre un adversaire autrement plus

puissant. Le matériel militaire français vendu par la mission y fera merveille : le 4 mai 1982,

un missile Exocet argentin va couler le destroyer britannique HMS Sheffield faisant 20 morts

et 24 blessés.

Cette guerre entraînera la chute de la Junte. Le programme nucléaire militaire argentin sera

abandonné et, en 1995, l'Argentine souscrira au Traité de non-prolifération nucléaire en tant

qu'État non doté d'armes nucléaires. Les conversations entre Debré et Costa Mendez n’ont

jamais eu lieu !