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I.− Emploi trans.

A.− Saisir par la vue, en un instant, une personne ou une chose, en dépit de certains obstacles,
en particulier l'éloignement, le rétrécissement du champ de vision, le manque de
luminosité. Apercevoir au loin; − à (avec) peine.
1. Le plus souvent. Après un effort d'attention ou après quelque recherche. Synon. découvrir :
1. « Dans mon enfance, j'ai souvent manqué de me tuer, par la crainte que j'avais d'elle [de ma
mère] ... Un jour, quand nous demeurions dans une rue du Marais, chez un menuisier, elle
m'avait défendu de sortir de la chambre. J'aimais tant à courir que je ne pus me contenir. Je vins
sur l'avance de la boutique, où je grimpai, ayant l'œil attentif si elle ne revenait pas.
Je crus l'apercevoir de loin, et mon empressement fut si grand que, ne songeant pas que j'étais
montée si haut, je me jetai par terre, et tombai sur quelque chose d'aigu qui me fit ici » (montrant
l'endroit) « une blessure dangereuse dont je n'osai parler ... » RESTIF DE LA BRETONNE, M.
Nicolas,1796, p. 41.
2. Trois galeries, désignées par les noms de passé, de présent et d'avenir, venaient aboutir en
face de son trône. Celle du milieu seule était éclairée : on y voyait aller et venir la foule qui la
parcourait dans tous les sens; dans l'autre, les objets que l'on apercevait encore à la lueur du
crépuscule se perdaient insensiblement dans une obscurité profonde ... JOUY, L'Hermite de la
Chaussée d'Antin,t. 2, 1812, p. 385.
3. Nous avons des microscopes qui font paraître les objets six mille fois plus gros qu'ils ne le
sont. Une puce paraît plus grosse qu'un mouton dans le microscope solaire. Cependant cet
instrument ne peut nous faire voir une particule élémentaire d'air ou même d'eau : comment donc
pourrait-il nous faire apercevoir le fluide qui environne une pierre d'aimant, et qui attire à elle, à
plusieurs pouces de distance, des particules de fer? BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Harmonies de la
nature,1814, p. 143.
4. Un instant, Laurent chercha, d'un œil ébloui par l'ombre. Puis il aperçut Cécile. Elle se tenait
debout, dans la nef, tout près de l'allée centrale. DUHAMEL, Chronique des Pasquier,Cécile parmi
nous, 1938, p. 75.
SYNT. Croire, pouvoir apercevoir, commencer à apercevoir, finir par apercevoir, tarder à
apercevoir, chercher à apercevoir, tâcher d'apercevoir; apercevoir du haut de qqc.; apercevoir
clairement, distinctement, nettement.
2. Plus rarement. Sans effort d'attention, ni recherche :
5. ... elle [Lise] songea à ranger les vêtements du malade, restés sur une chaise. Elle les secoua
avec soin, après avoir longuement fouillé les poches, dans lesquelles elle ne découvrit qu'un
mauvais couteau et de la ficelle. Ensuite, comme elle les accrochait au fond d'un placard,
elle aperçut en plein milieu d'une planche, lui crevant les yeux, un petit paquet de papiers. Elle
en eut une crampe au cœur : le magot! ZOLA, La Terre,1887, p. 410.
6. ... Aimé regarda son père. Soudain, il l'aperçut vieilli. Il n'avait point encore remarqué combien
l'âge, depuis quelques temps, s'était appesanti sur lui; cela lui sauta tout à coup aux
yeux. RAMUZ, Aimé Pache, peintre vaudois,1911, p. 85.
SYNT. Apercevoir tout à coup, brusquement, soudain, pour la première fois.
Rem. 1. Apercevoir au part. prés. est employé fréq. dans les notations
scéniques. 2. Apercevoir peut se construire avec un attribut de l'obj. (ex. 6).
− Insolite. [Suivi de l'inf., p. anal. avec voir + inf.] :
7. Il vénérait Verhaeren. (...) Il aimait, (...) en retrouver à tout instant les larges visions tragiques :
le moulin, dont les bras, ... comme des bras de plainte, se sont tendus, et sont tombés ... Les
astres qui, là-haut, semblent les feux de grands cierges, tenus en main, dont on
n'aperçoit pas monter la tige immense. VAN DER MEERSCH, L'Empreinte du dieu,1936, p. 141.
− P. compar. [En parlant de choses que l'on feint de voir avec les yeux] :
8. On aura beau chercher à ravaler le génie des Bossuet et des Racine, il aura le sort de cette
grande figure d'Homère qu'on apperçoit derrière tous les âges : quelquefois elle est obscurcie
par la poussière qu'un siècle fait en s'écroulant; mais aussitôt que le nuage s'est dissipé, on voit
reparoître la majestueuse figure, qui s'est encore agrandie, pour dominer les ruines
nouvelles. CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme,t. 2, 1803, p. 140.
9. ... nul de nous n'a conscience de sa propre nature, sans quoi les abîmes de l'existence
seraient faciles à sonder, les mystères de l'ame nous seraient parfaitement connus;
nous apercevrions l'ame comme nous apercevons un phénomène quelconque de la
conscience que nous atteignons directement, une sensation, une volition, une pensée. De fait, il
n'en va pas ainsi, parce que l'existence personnelle, l'être que nous sommes, ne tombe pas sous
les yeux de la conscience et de la mémoire; ... COUSIN, Hist. de la philos. du XVIIIes.,1, 1829, p.
197.
SYNT. Apercevoir de loin, à l'horizon, là-bas, au bout ou au fond de qqc. (un ravin, une vallée ...);
− à travers qqc. (des arbres, des barreaux, une lucarne, le trou d'une serrure ...); − par une
fenêtre, par une porte entr'ouverte, − dans l'obscurité, dans l'ombre, dans le noir, dans les
ténèbres, à la lueur (du crépuscule, de la lune ...), dans la brume; − vaguement, par instants, par
intervalle, parfois.
Rem. Apercevoir s'oppose à regarder et à voir par l'aspect, qui dans tous ses emplois
est perfectif, c'est-à-dire marque l'aboutissement qui de soi est momentané (cf. p.
ex. découvrir opposé à chercher); d'où l'impossibilité de construire ce verbe avec un inf. prés.
duratif (cf. supra ex. 7).
B.− Au fig. Saisir une chose abstraite (la qualité de quelque chose, un fait, ...) par l'esprit (après
quelque recherche). Synon. se rendre compte (de) :
10. Plus on considère ce sujet, plus on aperçoit l'insuffisance des trois demandes du Tiers. Mais
enfin, telles qu'elles sont, on les a attaquées avec force : ... SIEYES, Qu'est-ce que le Tiers
État?1789, p. 39.
11. Je suis arrivé à apercevoir la stricte exactitude de la formule de Taine : « Le préjugé est une
raison qui s'ignore. » Et j'ai cru distinguer ces principes de santé sociale dans une doctrine qui
doublerait de science moderne les instincts séculaires de la vieille France... BARRES, Mes
cahiers,t. 2, 1899-1901, p. 156.
− Rare. Apercevoir que :
12. Le curé était seul à apercevoir que les familles de Claquebue avaient leurs physionomies
sexuelles particulières, qu'il groupait en trois catégories pour la commodité de sa tâche. AYME, La
Jument verte,1933, p. 239.
− Spéc., PHILOS. [En parlant de l'esprit] Saisir une sensation, une perception, un phénomène, en
prendre conscience (cf. aperception) :
13. La continuité de l'existence sensitive ne suffit pas pour le temps subjectif. Un être qui
commence à apercevoir son existence ou à être une personne sait qu'il a duré avant
d'apercevoir et l'aperception qui s'applique à l'être pensant ou même qui le
constitue subjectivement ne le crée pas; ... MAINE DE BIRAN, Journal,1818, p. 195.
14. ... il y a un être quelconque sous les phénomènes que la conscience aperçoit. COUSIN, Hist.
de la philos. du XVIIIes.,2, 1829, p. 444.
15. J'éprouve une sensation, pénible ou agréable, laquelle est aperçue par la conscience : voilà
tout ce qui m'est donné directement, et rien de plus; ... COUSIN, Hist. de la philos. du XVIIIes.,2,
1829p. 448.
II.− Emploi pronom.
A.− Emploi trans.
1. Emploi réfl. S'apercevoir (dans la glace) :
16. Je m'aperçus dans cette glace et je puis dire que j'ai vu une fois en ma vie l'image accomplie
de la stupéfaction. A. FRANCE, Le Crime de Sylvestre Bonnard,1881, p. 124.
− P. ext. Se découvrir, prendre conscience de soi :
17. Nous apercevons-nous mieux dans le bonheur que dans le malheur? Dans le bonheur nous
ne trouvons que nous; dans le malheur, nous découvrons les autres. MAETERLINCK, L'Ombre des
ailes,1936, p. 70.
2. Emploi réciproque :
18. La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes de leurs étuis, et les
abonnés, s'apercevant de loin, se faisaient des salutations. FLAUBERT, Madame Bovary,t. 2,
1857, p. 65.
3. Emploi pronom. passif. Être aperçu, être saisi par la vue :
19. Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que faisait l'abat-jour.
On ne distinguait que son visage calme et grave, mais étrangement triste. HUGO, Les
Misérables,t. 2, 1862, p. 246.
− Au fig. :
20. Les résultats de la critique ne se prouvent pas, ils s'aperçoivent; ils exigent pour être
compris un long exercice et toute une culture de finesse. RENAN, L'Avenir de la science,1890, p.
298.
B.− Au fig., emploi intrans. S'apercevoir de qqc. (fait, état d'une chose ...).S'apercevoir
que (suivi de l'indicatif).Prendre conscience, se rendre compte (après un effort d'attention ou
après quelque recherche) :
21. ... il n'est pas moins clairvoyant qu'un autre, et (...) il n'en est point à s'appercevoir que vous
vous aimez. GUILBERT DE PIXERECOURT, Cœlina,1801, I, 1, p. 4.
22. ... Léon Rolland aurait dû s'apercevoir de cette célérité inusitée et remarquer que Colar était
devenu bien silencieux, mais il était tout entier à ses préoccupations, ... PONSON DU
TERRAIL, Rocambole,t. 1, L'Héritage mystérieux, 1859, p. 537.
23. Lorsque vous vous apercevrez enfin de ce qui crève les yeux de tout le monde, vous
pleurerez des larmes de sang. BERNANOS, Journal d'un Curé de campagne,1936, p. 1110.
− Except. [P. ell. de la présence de] S'apercevoir de qqn :
24. − Fille! cria-t-il. La bonne s'empressa. − Une tasse de café pour cette canaille.
Puis s'apercevant d'Augustin : − Ah! Monsieur est avec lui? Alors deux
tasses. MALEGUE, Augustin,t. 1, 1933, p. 232.
Rem. L'emploi intrans. montre le verbe pronom. devenu verbe subjectif (cf. se souvenir de, se
rendre compte de ...).
PRONONC. ET ORTH. − 1. Forme phon. : (s') apercevoir [apε ʀsəvwa:ʀ], j' (je m')
aperçois [ʒapε ʀswa]. 2. Forme graph. − La cédille est placée sous le c chaque fois qu'il est suivi
de o ou de u (ex. je reçois, je reçus). 3. Hist. − Ac. Compl. 1842 réserve encore une vedette de
renvoi à chacune des anciennes formes aperchevoir et aperçoivre. LITTRE rappelle que ,,D'après
Laveaux et quelques grammairiens, on devrait écrire : Elle s'est aperçu de son erreur.`` Il précise
ensuite ,,Aujourd'hui l'usage est établi, et l'on écrit sans conteste : Elle s'est aperçue de son
erreur; ils, elles se sont aperçus, aperçues de leur erreur; comme on écrit : Elle s'est tue; elle
s'est écriée.`` En d'autres termes l'accord se fait d'apr. la forme (s' est compl. d'obj. antéposé) et
non d'apr. le sens. LITTRE remarque d'autre part que certains poètes comme Boileau suppriment
l's de la 1repers. du sing. (j'aperçoi) et déclare ,,Cette orthographe, qu'ils prennent pour la rime,
est non une licence, mais un archaïsme.`` Pour l'adoption par Ac. de l'orth. du verbe avec un
seul p, cf. apaiser.
ÉTYMOL. ET HIST. − 1. Ca 1100 pronom. « remarquer qqc. (par la pensée), se rendre compte »
(Roland, éd. Bédier, 3553-4 : Li amiralz alques s'en aperceit Que il ad tord e Carlemagnes dreit);
av. 1155 trans. (W ACE, Brut, éd. I. Arnold, Paris, 1938, 7339-40); 2. 1177 trans. « voir
soudainement qqc. ou qqn » (CHR. DE TROYES, Chevalier Lion, éd. W. Foerster, 6676 ds T.-L. : la
conut De si loing com il l'aparçut). Dér. de percevoir*; préf. a-1*.
STAT. − Fréq. abs. littér. : 16 767. Fréq. rel. littér. : XIXes. : a) 24 787, b) 25 681; XXes. : a) 25
897, b) 20 824.
BBG. − BRUANT 1901. − DARM. Vie 1932, p. 143. − LAF. 1878. − NOTER-LEC. 1912. − PIERREH. Suppl.
1926. − POPE 1961 [1952], passim.