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LES ARTICLES DU MONDE

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ovecfomomûe
PHILOSOPHIE
Une feallsatlOn Oe rue des -
écoles
--

Avec la collaboration de :

Stéphane Ernet
Éric Delassus
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Lrrc lourcassler
Sybil Gerault
Pierre Leveau
Rémi Moracrine

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AVANT-PROPOS

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préparer efflcacement au baccalauréat de philosophie. Il vous propose un parcours
original dans le programme 1a rubrique Lemonde.fr/bac, des conseils
complété de mots clés
offlciel de Terminale : à chaque notion correspond un cours de deux pages illustrées, de lectures et de révisions, des quiz,
Vous y trouverez des directs avec des professeurs, ainsi
qui vous permettent de vous approprier les termes techniques du vocabulaire philosophique.
qui vous permettront de mé- que 1es sujets et corrigés des épreuves
également des citations maleures que vous pourrez reprendre en dissertation et anticipées de r'" et de f,n de terminale.
moriser les thèses essentielles et 1es grands enieux, propres à chaque notion
philosophique'
A la suite de chaque cours, un texte clé extrait d'une æuvre majeure d'un
philosophe classique vous est Toute I'année, nos journalistes
lors de l'épreuve Dans
proposé : il s'agit d'une référence incontournable sur Ie sujet que vous pourrez utiliser sélectionnent pour vous Les informations
la même optique, les articles extraits du Monde mettent en relation la notion
phllosophique avec I'actualité Premier essentielles sur les choix d'orientation
de faire ressortir les grands et Parcoursup, les études supérieures
ou vous proposent une réflexion approfondie sur la notion étudiée. Ils permettent et la vie étudiante, à retrouver
et précises (faits d'actualités'
enjeux philosophiques du programme et vous donnent des références originaies sur Lemonde.fr/campus.
ouvrages sortis récemment, etc.) dont vous pourlez également faire usage en dissertation
Le jour du baccalauréat, vous aurez le choix entre trois sujets : deux dissertations
sur notion et une explica-
l'épreuve de tenir un
tion d,un texte philosophique. Quel que soit 1e sujet choisi, il est nécessaire pour réussir Vie étudientê
sur des analyses conceptuelles, sur des thèses maieures de l'histoire de la
philosophie et
propos qui s'appuie
en ce sens, notamment grâce
sur des exemples précis. Le contenu de cet ouvrage vous permet de vous préparer Découvrez notre rubrique III cempus,
sont donnés pour les traiter
aux nombreux sujets corrigés qui accompagnent les cours et aux conseils qui vous et retrouvez toute l'actualité
du monde ÿcéen et étudiant.
de manière concePtuelle.
Lessentiel est enfln de se rappeler qu'un bon devoir de philosophie est avant tout
un exercice de pensée par

soi-même qui mobilise des références non pas par slmple érudition, mais dans le cadre
d'une véritable réflexion' ffl^1i.""".,ï:i;,,, Etr
être enseignée et apprise, aussi
Comme le rappelait en son temps Hegel : « La philosophie doit nécessairement
personnelle, tout
bien que toute autre science. [...] Autant l'étude philosophique est en et pour soi une activité
autantest-elle un apprentissage. » C'est à cet apprentissage que les pages suivantes vous
invitent'
R. M.

ou de leurs ayants-droit : si malgré nos efforts' nous


MAXITOTALE
Message à destination des auteurs des textes Jigurant dans cet ouvrage
de votre (Puvre, nous ÿous
navons pas été en mesure de vous contacter afin de formaliser la cession des droits d'exploitation
invitons à bien vouloir nous contacter à làdresse bucquet@lemonde fr'
Tout-en-un : les sujets corrigés et commentés des 5 dernières années,
les conseils des enseignants, la méthodologie et le programme.

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SOMMAIRE

Le sujet p.5
chapitre 01- La conscience, l'inconscient p.6
chapitre 02- La perception(r) p. 10

chapitre 03- Autrui(2) p-14

chapitre 04- Le désir p. 18

chapitre 05- L'existence et le temps(3) p.22


(I)' (3) gorc
programme en Terminale ES et en Terminale S.
(2)
Horc programme en Terminale S.

La culture p.27
chapitre 06- Le langage(n) p.28

chapitre 07- lart p.32

chapitre 08- Le travail p.36 LE SUJET


chapitre 09- La technique p.40

chapitre 10- La religion p.44


chapitre 1 1- Lhistoire(s) p. 50
(a)' (s) gorc programme en Terminale S.

La raison et le réel p. 53
chapitre 12- Théorie et expérience(6) p.s4
chapitre 13- La démonstration p.s8
chapitre 14- Le vivant(7) p.62

chapitre 15- La matière et l'esprit p-66

chapitre 16- La vérité p.70


(6)
Ho.s programme en Terminale ES et en Terminale S

(')
Ho.. programme en Terminale ES.

La politiguê, la morale p.75


chapitre 17- La société et les échanges p.76
chapitre 18- La justice et le droit P.80
chapitre 19- tlÉtat P.84
chapitre 20- La liberté et le devoir p.88

chapitre 2l- Le bonheur p.92


L'ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

L'inconscient n'est pas le non et le conflit


La conscience, l'inconscient
fe ne suis donc pas « maître dans ma propre maison »,

conscient : mes souvenirs ne entre ces trois instances psychiques se manifeste par Ia névrose.
sont pas tous actuellement La cure psychanalytique consiste à retrouver un équilibre vivable
L'homme, dans la mesure où il est conscient, c'est-à-dire capable de se prendre lui- présents à ma conscience, mais entres les contraintes sociales et nos désirs.
même pour objet de pensée, n'est plus simplement dans le monde comme une chose ils sont disponibles (c'est le pré- L'inconscient ne pourra s'exprimer qu'indirectement dans les
ou un simple être vivant, mais il est au contraire devant le monde : la conscience, conscient). L'inconscient forme rêves, les lapsus et les symptômes névrotiques. Seule I'intervention

c'est la distance qui existe entre moi et moi-même et entre moi et le monde. un système indépendant qui d'un tiers, le psychanalyste, peut me délivrer de ce conflit entre
ne peut pas devenir conscient moi et moi-même, conflit que Freud suppose en tout homme.
sur une simple injonction du
lâche, par exemple), mais la pure conscience d'être, elle, est sujet parce qu'il a été refou- La conscience fait-elle la grandeur ou la misère de l'homme ?
Comment concevoir la conscience ?
nécessairement vraie. Ainsi, Descartes, au terme de la démarche lé. C'est une force psychique Pascal répond qu'elle fait à la fois l'une et l'autre. Parce qu'elle rend
Que je sois certain que j'existe
du doute méthodique, découvre le caractère absolument certain active, pulsionnelle, résultat l'homme responsable de ses actes, Ia conscience définit I'essence
ne me dit pas encore qui je suis.
de l'existence du sujet : « ie pense, donc je suis ». Cette certitude d'un conflit intérieur entre de l'homme et en fait sa dignité. J'ai conscience de ce que je fais et
Descartes répond que je suis
des désirs qui cherchent à se peux en répondre devant le tribunal de ma conscience et celui des
« une substance pensante » demeure, et rien ne peut la remettre en cause.
Sigmund Freud (1856-1939). satisfaire et une personnalité hommes : seul I'homme a accès à la dimension de la spiritualité
absolument distincte du corps. Descartes fait alors du phénomène de Ia conscience de soi le fon-
qui leur oppose une résistance. et de la moralité.
Pourtant, en faisant ainsi de dement inébranlable de la vérité, sur lequel toute connaissance
Il se produit en nous des phénomènes psychiques dont nous Pourtant, parce que la conscience l'arrache à I'innocence du
la conscience une « chose » doit prendre modèle pour s'édifier.
n'avons pas conscience, mais qui déterminent certains de nos monde, I'homme connaît aussi par elle sa misère, sa disproportion

I'ÿ-§ existant indépendamment


du corps et repliée sur elle-
même, Descartes ne manque-
Que la conscience ne soit pas une substance mais une relation,
actes conscients. Ainsi, nous pensons nous connaÎtre, mais nous
ignorons pourquoi nous avons de l'attrait ou de Ia répulsion à
l'égard de certains objets. Cela peut être la part inconsciente de
à l'égard de l'univers et, surtout, Ie fait qu'il devra mourir.

Cependant, avoir conscience de soi, ce n'est pas lire en soi comme


dans un livre ouvert; savoir que j'existe, ce n'est pas encore
cela signifie que c'est par l'activité de Ia conscience que le monde
t-il pas Ia nature même de Ia
notre personnalité qui entre en jeu. Selon Freud, toute névrose connaÎtre qui je suis. Davantage même, c'est parce que je suis un
m'est présent. Husserl tente, tout au long de son æuvre, de dégager
Le Caravage, Narclsse, conscience, comme ouverture provient d'une rupture d'équilibre entre le surmoi, le ça et le moi, être de conscience que je peux me tromper sur ma condition,
vers 1597-1599. Ies structures fondamentales de cette relation, à commencer par
sur le monde et sur soi ?
qui se manifeste par un sentiment d'angoisse : m'illusionner et me méconnaître : un animal dénué de conscience
Iaperception. Il montre ainsi que celle-ci est toujours prise dans
C'est ce que Husserl essaie de montrer : loin d'être une chose - le « ca » est totalement inconscient ; il correspond à la part ne saurait se mentir à soi-même.
un réseau de significations : ie ne peux percevoir que ce qui pour
ou une substance, la conscience est une activité de proiection pulsionnelle (libido et pulsion de mort) ;
moi a un sens.
vers les choses. Elle est toujours au-delà d'elle-même, qu'elle - le « moi » est conscient ; la part inconsciente est chargée de se
se projette vers le monde, vers ses souvenirs vers ou I'avenir, à défendre contre toutes les pulsions du « ca » et les exigences du
chaque fois dans une relation - ou visée - que Husserl nomme
La conscience n'est pas pure transparence à soi : le sens véritable « surmoi » ;
« intentionnelle ».
- le « surmoi » désigne l'instance psychique inconsciente, expri-
des motifs qui me poussent à agir m'échappe souvent. C'est ce
mant Ia puissance des interdits intériorisés (interdit parental, UN ARTICTE DU MONDE À COXSUTTTN
j'ai d'exister peut-elle être que Freud affirme en posant l'existence d'un inconscient qui me
La conscience que
remise en doute ? détermine à mon insu. Le sujet se trouve ainsi dépossédé de sa
interdits sociaux) qui sont à l'origine du refoulement et du . L'hylrnose, pour éteindre la douleur p. 9
sentiment de culpabilité. Le « surmoi » est celui qui interdit ou (Pascale Santi, I e Monde daté du o6.o8.zorz)
peux me tromper dans Ia connaissance que ie crois avoir de
Je souveraineté et la conscience de soi ne peut plus être prise comme
autorise les actes du « moi ».
moi (celui qui croyait être courageux peut s'avérer n'être qu'un le modèle de toute vérité.

MOTS CLÉS MOTS CLÉS


que sa caractéristique première comme le montrent bien en derne, qui n'existe pas en tant que Husserl, contre Descartes, et un obiet, mais aussi une forme « Conscience ! Conscience ! Ins-
Du grec « psyché », l'âme est le est d'être pensante et d'être le français les deux expressions tel dans lAntiquité : on parlait montre que loin d'être une d'unité, de liaison : c'est l'inten- tinct divin, immortelle et céleste Acte de saisie immédiate d'une
propre d'une subiectivité. Le cogi- suivantes : « avoir conscience (de alors d'ame pour désigner cette « substance pensante » autar- tionnalité. voix [...] luge infaillible du bien chose par le suiet. Lintuition peut
terme longtemps utilisé pour dé-
to est donc la certitude première quelque chose) ,, qui signifle être présence du sujet à lui-même et cique, la conscience est touiours et du mal qui rend I'homme
être sensible (le vois un arbre),
signer la conscience. Cependant, il
dans un rapport direct à un obiet, aux choses. visée intentionnelle d'un obiet, semblable à Dieu, c'est toi qui
faut prendre garde aux différents de toute conscience et le fond sur La conscience morale est la ca-
fais I'excellence de sa nature et
mais aussi intellectuelle (ie
lequel tout acte de conscience et « être conscient », qui signifie tension vers ce qu'elle n'est pas, pacite qu'a l'homme de pouvoir conçois un triangle). Lintuition
sens du mot âme qui peut parfois la moralité de ses actions », mon-
que nous sommes à nous-mêmes et que c'est là son essence.
recouvrir des réalités différentes prend naissance. Descartes le luger ses propres actions en trant par-là que la conscience est est la forme la plus immédiate
formule ainsi clairement dans notre propre objet de conscience. L'intentionnalité, du latin in- Ainsi, par exemple, si je suis bien comme en mal. Même si que prend l'acte conscient.
et qui est souvent employé dans d'abord et avant tout une réalité
La conscience de soi peut être dé- fentio, est un terme utilisé en conscient d'un arbre situé en celle-ci est susceptible de nous
un sens religieux ou théologique. le Discours de la méthode (t637) :
d'ordre moral, voire sentimental.
cogito ergo sum, « ie pense, donc
finie comme le savoir intérieur phénoménologie par Husserl face de moi, ma pensée est tour- faire éprouver du remords ou
née en direction de cet arbre Elle peut ainsi se déflnir comme sujet est le producteur de la pen-
immédiat que l'homme possède pour désigner l'acte par lequel de nous faire avoir « mauvaise Le
ie suis ». qui me fait face : j'accomplis un le sentiment que i'ai de ma propre il s'agit de celui qui pense et
Ce terme signifle « ie pense » en de ses propres pensées, senti- la conscience se rapporte à l'ob- conscience », elle fait poufiant sée :
existence en tant qu'existence qui est conscient. Lobjet est ce qui
latin. Formulé par Descartes, le ments et actes. let qu'elle vise. En affirmant acte conscient intentionnel. La notre dignité.
morale.
cogito est un terme qui désigne Il faut distinguer la conscience Enfln, rappelons que le mot que « la conscience est toujours conscience implique donc une On peut penser ici à Rous- est produit par le sujet qui pense :

la conscience humaine en tant d'objet de la conscience de soi, « conscience » est un terme mo- conscience de quelque chose », forme de dualité entre un suiet seau qui, dans l'Emile, écrivait : il est ce dont le sujet est conscient.

6 Le suiet /
UN SU]ET PAS A PAS L'ARTICLE DU TIIilONûE

Dissertation :
La conscience peut-elle être un fardeau ?
« C'est une plage avec du sablefin, tu lefais glisser entre tes doigts, on entend Le regain d'intérêt de cette pratique ancienne s'explique par le dévelop-
L'analyse du sujet l'homme est grande
n I-a grandenr cle des vagues. » Mai'mouna, allongée sur un lit, hoche doucement la tête. pement de l'imagerie cérébrale. « Une fois qubn a glissé vers le processus
I. Les termes du suiet en ce qu'il se connaît misérable; Anne-Françoise Thiollier, infirmière, parle calmement à la flllette. La petite hypnotique, on a accès à unfonctionnement dffirent du cerveau. L'imageie
. Conscience:
un arbre ne se connâît pas misérable. , (Pascal) vient une fois par mois à l'hôpital Robert-Debré, à Paris, pour au moins deux médicale fiRMfonctionnellel montre même que, en état d' hypnose, la connec-
- sens psychologique : faculté piqires. « Il y a desfleurs, on pourraitJaire un bouquet pour ta maman. Sens tivité du cerveau est modifiée. Le but est donc de tirer parti de cet état modifié
de se représenter sa propre exis-
cette fleur, sens-la fort. » pour se protéger de certains épisodes douloureux », décrit-elle.
tence. Transition: Ne serait-il pas préférable de n'avoir aucune conscience
des limites de notre condition ? Linfirmière continue son récit pendant qu'une autre pique l'enfant. Guidée « C'est un outil supplémentaire, un plus », considère le docteur Imel-
- sens moral : faculté de iuger,
ou de se représenter la valeur II. La conscience peut être malheureuse. par la voix, la flllette reste consciente mais son attention est captée. « Ia da Schwartz-Haennel, médecin anesthésiste, chef de service du pôle
morale de ses actes. a/ En tant qu'individu, la conscience de nos défauts psychologiques distanciation hypnotique influe positivement et permet d'éviter qu'une mère-enfant en gynécologie obstétrique et pédiatrie de l'hôpital public de
. Fardeau: est douloureuse. empreinte négative ne s'installe », explique le docteur Chantal Wood, res- Colmar (Haut-Rhin), qui dirige la Confédération francophone de l'hypnose
- idée d'absence de liberté, d'en- b/ En tant qu'être humain, Ia conscience de notre condition ne peut
ponsable du centre d'évaluation et du traitement de la douleur à l'hôpital et des thérapies brèves (CFHTB), réunissant environ 3 ooo professionnels.
trave. susciter que l'incompréhension et l'angoisse (Çf Pascal).
c/ En tant que citoyen, la conscience des iniustices et des détermi- Robert-Debré. Dans l'équipe du docteur Schwartz-Haennel, cinq médecins sur sept et dix
- idée d'efforts, de douleur.
. Peut-elle: nismes divers pesant sur nous n'incite pas au bonheur. Lhypnose clinique est un outil destiné à apaiser la douleur. Si la technique infirmières sur quatorze sont formés à cette pratique. Un outil d'autant
- idée de possibilité, de choix. Transition: Mais prendre conscience des déterminismes n'est-il pas est ancienne, ce n'est qu'en 1992 que le professeur Marie-Elisabeth Faymon- plus utile que les médecins ont parfois un sentiment d'impuissance face à

- idée de légitimité. un moyen de s'en libérer ? ville, spécialiste de la douleur, chef de service au CHU de Liège, en Belgique, y la souffrance. Un diplôme universitaire hypnose médicale a été créé en zoor
II. Les points du programme III. La prise de conscience est libératrice. a eu recours pour la première fois pour une anesthésie générale. Cet hôpital à la Pitié-Salpêtrière à la faculté de médecine de Paris-VI.
. La conscience. a/ Sans conscience, le bonheur et Ia liberté ne seraient ni vécus, ni
. Lexistence et Ie temps. a depuis réalisé plus de 7 ooo interventions sous hypnose. Très employée « Il ne shgit pas defaire miroiter une guérison miraculeuse mais de réduire
ressentis vraiment.
. La morale. b/ En matière morale, la conscience donne un idéal à respecter, mais en Suisse, cette pratique connaît un fort développement en France. I'inconfort et les doses de médicaments avalées par les patients », ajoute le
. Le bonheur. que lbn ne peut iamais parfaitement atteindre. Surtout utilisées dans le traitement de la douleur, qu'elle soit liée aux professeur Faymonville.
. La liberté. c/ La conscience nous donne un projet d'existence, touiours susceptible soins, aiguë ou chronique (migraines, Iombalgies, douleurs cancéreuses), « Plus personne aujourd'hui parmi les médecins nbse dire que c'est n'importe
de changer (C/. Sartre). ses applications sont multiples :arrêt du tabac, troubles du comportement quoi. Chst une vraie médecine », affirme le docteur Iean-Marc Benhaiem,
La problématique alimentaire, dépressions, phobies, stress, troubles sexuels, etc. médecin hypnothérapeute. Cela peut être aussi un outil pour apaiser les
La conscience que nous possédons peut-elle être considérée comme Conclusion Lhypnose est un état naturel, un état de conscience modifié. Comme lorsque névroses post-traumatiques ou les souffrances des victimes d'attentats.
une charge nous empêchant de iouir pleinement de I'existence ? La conscience peut être vécue comme un fardeau, mais c'est également
l'on se plonge dans un livre en se coupant du bruit environnant. Selon le Antoine Bioy, psychologue, y a aussi recours pour soigner l'anxiété.
Se rendre compte de ses propres défauts confère-t-il à l'homme de Ia le fait d'être conscients de nos propres limites qui nous en libère. t,,
grandeur ou nuit-il au contraire à son bonheur et à sa liberté ? docteur Bruno Suarez, l'hypnose est un état d'hypercontrôle permettant à Les effets de l'hypnose sont également efficaces pour les soins dentaires.
une personne d'avoir des capacités supplémentaires par rapport à l'éveil Karine Antonik-Barmas, assistante dentaire depuis trente ans, la propose
Le plan détaillé du développement Ce qu'il ne faut pas faire simple. Contrairement à ce que l'étymologie du mot pourrait suggérer, aux personnes qui ont de l'appréhension, accompagnée d'un anesthésiant
Oublier la dimension positive de la conscience.
I. La conscience est la marque de la grandeur humaine. l'hypnose n'est en rien comparable au sommeil. Pourtant, cette pratique fait ou pas. «Dans tous lescas,lapersonne auramoins mal », expliqge-t-elle. Pour
a) La disposition de la conscience nous donne le statut de suiet lucide parfois peur, et évoque même pour certains l'envoûtement. On est pourtant des thérapies brèves ou pour mieux gérer la douleur chronique à domicile,
et responsable de nos actes.
Les bons outils très loin du phénomène de foire. des séances de formation à l'auto-hypnose peuvent être proposées.
b) Ce sont les exigences du corps qui peuvent davantage être vécues . Pascal, Pensées. Pour que cela fonctionne, trois conditions doivent être remplies. Le patient Ladhésion de l'ensemble des soignants est importante. « Celademande
comme un fardeau : maladies, travail, douleurs ; nous souffrons de . Sartre, La Nausée.
vieillir trop vite. . Descartes, Méditations métaphysiques.
doit être motivé, collaborer et avoir confiance dans le soignant. Au cours un investissement des équipes, une présence assidue et beaucoup de
c,) manifestations du corps et ses désirs, relayes par I'inconscient,
Les . Saint Augustin, Confessions. du premler entretien, le thérapeute demande que le patient lui parle de moyens », explique le professeur Francis Bonnet, chef du service
peuvent alourdir et perturber la conscience (psychanalyse). souvenirs agréables, d'endroits, dbdeurs qu'il apprécie. d'anesthésie de l'hôpital Tenon à Paris. Mais attention, l'hypnose doit
Lhypnose a montré son efficacité dans le traitement contre la douleur, se manier avec précaution. Elle doit être pratiquée par des soignants
TEXTE CLÉ notamment chez l'enfant, souvent plus réceptif à cette pratique du fait formés à cette technique.
de sa faculté à s'évader dans son imaginaire plus facilement qu'un adulte.
Dans cet extrait, Descartes ex- pouvais la recevoir sans scrupule si i'eusse seulement cessé de pen- et qu'encore qu'il ne fût point, Dès l'âge de 4 à 5 ans, on peut apprendre à un enfant à endormir une zone Pascale Santi, Le Monde daté du o6.o8.zorz
pose la découverte du cogito pour le premier principe de la ser, encore que tout le reste de ce elle ne laisserait pas d'être tout ce
douloureuse. le gant magique, un gant imaginaire qui diminue les
« J'utilise
qui est le principe même d.e Ia philosophie que je cherchais. que i'avais iamais imaginé eût été qu'elle est.
Puis, examinant avec attention vrai, ie n'avais aucune raison de sensations de la main. L'enfant apprend à I'enfiler, et cette main endormie
conscience.
ce que i'étais, et voyant que ie croire que i'eusse été : je connus René Descartes, peut être posée sur Ia tête qui a mal, I'endroit de la ponction lombaire ou la
Mais aussitôt après je pris garde
que, pendant que ie voulais ainsi pouvais feindre que je n'avais de là que i'étais une substance Discours de la méthode, 4" partie zone de la prise de sang ,, explique le docteur Chantal Wood.
penser que tout était faux, il fal- aucun corps, et qu'il n'y avait au- dont toute l'essence ou la nature Dans cet article, Pascale Santi nous explique que l'hypnose est une
Le doudou et les peluches sont de précieux alliés. On propose à l'enfant
lait nécessairement que moi qui cun monde ni aucun lieu où je n'est que de penser, et qui, pour pratique qui permet à des patients de voir leur douleur réduite ou
fusse ; mais que je ne pouvais pas être, n'a besoin d'aucun lieu, ni de faire une promenade magique, sans lui dire « ca va faire mal », une
atténuée lors d'interventions médicales telles que les interven-
le pensais fusse quelque chose ;
et remarquant que cette vérité :le feindre pour cela que ie n'étais ne dépend d'aucune chose maté- u je connus de là que j'étais injonction paradoxale. Il faut ajuster le ton de la voix, être convaincant, tions chirurgicales. Il nous montre ainsi'que l'état de conscience
pense, donc le suis, était si ferme point ; et qu'au contraire de cela rielle. En sorte que ce moi, c'est-à- dans la métaphore ou l'histoire racontée à l'enfant. de l'homme peut être modifié, sans pour autant tomber dans une
une substance dont toute forme d'inconscience totale. En effet, l'hypnotisé n'est pas endor-
et si assurée, que toutes les plus même que ie pensais à douter de dire l'âme par laquelle ie suis ce
Douleur postopératoire atténuée, meilleure convalescence, fatigue amoin-
extrâvagantes suppositions des la vérité des autres choses, il sui- que je suis, est entièrement dis- lessence ou la nature nèst mi, mais il n'est plus pour autant dans son état d'éveil habituel. Cet
vait très évidemment et très cer- tincte du corps, et même qu'elle drie : les effets sont très positifs, à tout âge. « Cela peut aussi rendre l'effet entre-deux témoigne de la complexité de nos états de conscience.
sceptiques n'étaient pas capables que de penser »
de l'ébranler, je jugeai que ie tainement que i'étais ; au lieu que est plus aisée à connaître que lui, des médicaments plus efficace », ajoute le docteur Faymonville.

ô Le suiet ÿ
L'ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

La perception(*) C'est Husserl qui nous donne la solution : dans la perception, la


chose ne se donne ni morcelée dans une diversité de qualités sen-
J'ai la sensation d'une couleur ou d'une odeur, mais je perçois toujours un objet sibles, ni comme une totalité parfaitement claire et transparente
doté de qualités sensibles (une table rouge et sentant la cire). Alors, si je ne perçois pour la raison qui conçoit. Elle se donne « par esquisses ». En effet,
pas simplement du rouge, mais une chose rouge, cela signifie que, quand je perçois, je peux faire le tour de cette table que j'ai sous les yeux : i'ai sans

j'identifie des objets (l'objet table, ayant telles ou telles qualités sensibles) et que cesse conscience de l'existence d'une seule et même table, alors
même que la perception de cette table ne cesse de varier. C'est
j'opère la synthèse des sensations provenant de mes différents sens. La question l'essence de la perception.
est alors de savoir d'une part comment s'opère cette synthèse, et d'autre part com- Chaque « vécu » de la table est celui de Ia même table : ce n'est
ment je reconnais tel ou tel objet. pas une représentation dans l'esprit ni une simple apparence.
Au contraire, chaque vécu de Ia table me Ia rend présente, mais
d'un certain point de vue, sous un certain aspect ; c'est ainsi
Comment articuler La perception est-elle réductible à une somme de
perception et sensations ? dans un flux temporel d'esquisses que chaque obiet apparaît à la

#
sensatiolr ? Peut-on cependant réduire ainsi lbbjet à une collection de qualités conscience, et il ne peut en être autrement : je ne peux pas, par
On peut soutenir que ce sont senties et la perception à une somme de sensations reçues ? définition, percevoir en même temps Ies six faces d'un cube posé
Ies différentes sensations qui Descartes montre que c'est impossible : prenons un morceau de devant moi. Le propre de la chose perçue, c'est donc de ne iamais
vont s'additionner pour com- cire qui vient d'être tiré de la ruche; il est dur, odorant, et possède pouvoir se donner tout entière à la conscience : un obiet entiè-
poser l'obiet : Ia sensation du une forme déterminée. Mais si on I'approche d'une flamme, ces rement présent, est un idéal toujours visé mais lamais atteint.
'\i. toucher de la table, de sa cou- qualités sensibles disparaissent toutes ; et pourtant, chacun Ie
\ Ieur et de sa forme, s'ajoutent reconnaîtra avec évidence, « la même cire demeure ». Lexpérience
les unes aux autres iusqu'à révèle donc que Ia cire était, à mon insu, autre chose que ce que je
constituer la perception de croyais : elle n'est pas un assemblage de qualités sensibles ; son
I'objet « table ». C'est la solu- essence doit être distinguée de son apparence.
tion défendue par Ies empi-
Edmund Husserl (1859-1938), ristes : la connaissance dérive La perceptiorr est-elle réductible à un aete de !a René Descartes (1591-1650).
philosophe allemand, fondateur de raison ?
la méthode phénoménologique.
de l'expérience, entièrement
faite d'une accumulation de Se pose ici une alternative : ou bien on soutient avec les em- Merleau-Ponty, devant Ia raison, un carré est touiours un carré,
sensations. Nous avons d'abord des sensations, et ce sont elles piristes que la perception se confond avec la sensation, mais qu'il repose sur I'une de ses bases ou sur l'un de ses sommets ; mais . Les fourmis, génies de l'orientation
qui composent nos idées. alors elle n'offrirait qu'un pur divers sans unité ni signification pour Ia perception, dans le second cas, il est à peine reconnais- (Nathaniel Herzberg, Le Monde Science et médecine
propre ; mais cela ne correspond en rien à notre expérience sable : nous percevons spontanément autre chose. Par conséquent, daté du ot.oz.zotT)
Mais comme ces sensations se présentent toujours coniointement
dans mon expérience sensitive, je finis par prendre l'habitude de perceptive. Ou bien on soutient avec Descartes que la perception il faut sans doute sortir de l'alternative si l'on veut rendre compte
je désigne alors leur union par un seul nom (je nomme d'un objet se confond avec un acte de Ia raison : percevoir, c'est de notre expérience perceptive réelle : l'objet perçu ne serait alors
les unir :
« tulipel'union de certaines odeurs, couleurs, et formes se pré-
» concevoir, ce qui fait aussi problème. Comme Ie note en effet ni une pure collection de diverses qualités senties par les sens, ni Outils
un pur fragment d'étendue conçu par la raison. II faudrait cesser . Descartes, Discours de la méthode ; Méditations métaphysiques.
sentant ensemble). Au sens strict, toute chose n'est alors qu'une . Locke, Essai sur l'entendement humain.
u Être, c'est être perçu. », Esse est percipi. de confondre Ia perception avec autre chose qu'elle (sensation ou
collection de sensations, unies sous une seule dénomination par . Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
une habitude. (George Berkeley) intellection) et lui restituer sa spécificité.

MOTS CLÉS MOTS CLÉS


le suiet perçoit. Lapparence peut les empiristes, est elle-même
dence n'est pas vraie, même si des en rapport avec le réel sensible si- pas qu'il suffit de sentir pour
Mot inventé par Leibniz et repris être sensible (il m'apparaît qu'il issue de l'expérience, aussi bien Du latin esse, « être ». L'essence
Létendue d'un corps, c'est la vérités peuvent êtres évidentes. tué hors de lui. connaître, mais seulement que,
ensuite par Kant dans la Critique fait froid, alors qu'il fait tiède) extérieure (perception sensible), d'une chose, c'est sa nature, ce
ou intellectuelle (il m'apparaît qu'intérieure (réflexion), et en dé- portion d'espace que celui-ci sans sensation, aucune connais-
de la raison pure (aperception qui définit son être, ce qui fait occupe dans le réel. C'est parce
transcendantale), pour désigner
que cette équation est vraie, alors pend d'autant plus qu'elle permet
qu'elle est ce qu'elle est. Ce terme
Est inné ce qui est donné à un être Est dit sensible tout ce qui sance ne serait possible.
qu'elle est fausse). Elle ne doit pas (grâce aux signes) de rassembler que les corps sont dans l'espace à sa naissance et appartient de ce concerne Ies obiets accessibles au
l'acte par lequel un suiet opère un s'oppose à « l'accident » qui dé- qu'ils sont étendus. Chaque
être confondue avec l'apparition les perceptions. À l'époque mo- fait à sa nature. S'oppose à acquis. moyen des cinq sens. Est dit intel-
retour réflexif sur ses perceptions qui désigne l'acte par lequel un signe un caractère de la chose qui corps occupe l'espace de manière Un des problèmes essentiels est ligible tout ce qui concerne l'intel- Du grec sun, « ensemble », et ti-
derne, l'empirisme est un courant
et en prend conscience. Leibniz phénomène est donné au suiet. aurait pu ne pas être, qui existe spéciflque. de déterminer, chez l'homme, les lect et ses oblets (idées, nombres). thémi, « poser ». Opération de l'es-
qui se développe fortement en
oppose ainsi l'aperception aux pai hasard. Ainsi, par exemple, parts respectives de l'inné et de prit Qui consiste à rassembler des
Grande-Bretagne avec ]ohn Locke
« petites perceptions » qui sont on peut considérer que la raison l'acquis. éléments divers, et à construire
Du grec empeiria, u expérience ». et David Hume. Kant s'oppose- Du latin videre (« voir »), l'évi- Le sensualisme est une doctrine
des perceptions inconscientes.
Doctrine philosophique selon la- ra aux empiristes en afflrmant est l'essence de l'homme (c'est ce dence est ce qui s'impose comme qui veut ramener toutes nos un ensemble à partir de ces
quelle toutes nos idées et connais- l'existence de structures a priori qui fait ce qu'il est), tandis que la réel de façon immédiate et qui Au nombre de cinq (toucher, gout, connaissances aux sensations. principes. La synthèse s'oppose
Lapparence désigne d'abord 1e ca- sances sont dérivées de l'expé- de l'esprit et, ainsi, la possibilité de couleur de cheveux de chacun est peut ainsi être tenu pour vrai sans odorat, ouiie et vue), les sens sont Lépicurisme, par exemple, est à l'analyse qui est un acte de dé-
ractère fugitif et vague de ce que rience sensible. La raison, selon connaissances non empiriques. un accident. réflexion. Cependant, toute évi- ce par quoi le suiet peut être mis un sensualisme. Cela n'implique composition.

10 i.)Hors programme en Terminale ES et en Terminale S. Le sujet 11


UN SUJET PAS A PAS L'ARrrcLE , IJùonûe

Dissertation : Les fourmis, génies de l'orientation


Le réel se limite-t-il à ce que perçoivent nos sens ?
Seuls ou en groupe, en avant comme en arrière, ces insectes retrouvent toujours
b,) Toute la démarche scientiflque s'attache au critère de ce qui est
leur chemin. Deux études révèlent le secret de leur étonnant GPS.
L analyse du sujet
vérifiable par la perception sensorielle (directe et naturelle) ou par
I. Les termes du suiet
des instruments dbptique (perception artiflcielle). Il y a quatre ans, Ie ieune éthologue Ehud Fonio accomplissait le rêve Le biologlste sait de quoi il parle. Dans une seconde étude, publiée mardi
. Le réel:
de tout chercheur israélien : décrocher un poste au prestigieux Institut r7 janvier, dans la reÿve Cürrent Biology, l'équipe franco-britannique
Transition: Nos sens ne sont donc pas les seuls à entrer en ieu.
- tout ce qui existe concrètement. Weizmann. Il déménageait donc à Rehovot. La suite, c'est son chef, qu'il coordonnait a mis en évidence Ies étonnantes capacités d'orien-
II. La perception sensorielle possède de nombreuses limites. Ofer Feinerman, qui la raconte : « Le matin, quand Udi avoulu nourrir tation, cette fois de chaque spécimen. Et elles laissent songeur. Non
- contraire de ce qui est seulement imaginé, conçu, rêvé.
. a/ Le rôle des facultés mentales est déterminant dans la perception : ses chats dehors, il a vu les croquettes bouger toutes seules. ll a regardé seulement les fourmis étudiées utilisent leur mémoire (remarquable)
Ce que perçoivent nos sens :
elles ne sont pourtant pas elles-mêmes perçues. de plus près et a découvert des fourmis. La maison était installée sur du paysage et les informations imprévues qui surgissent sous leurs
- toutes les informations fournies par nos cinq sens. un immense nid et ce qu'il observait était du transport coopératif. ll a pattes (ou leurs yeux). Mais elles y parviennent dans toutes les positions,
b/ La perception sensorielle est une connaissance « confuse » (Des-
- référence à l'activité spéciflque de perception, qui ne se limite pas filmé la scène et me I'a montrée. C'était son deuxième jour au labo. ll quitte à ruser avec leurs propres limites.
cartes), puisqu'elle ne retranscrit pas fldèlement Ia nature de l'objet m'a demandé si ça m'intéressait. Heureusement que j'ai répondu oui. » Cette fois, ce sontdesCataglyphis velox qui ont servi de modèle. Contrai-
à une simple sensation passive.
. perçu. Après plusieurs années de travail et avec I'appui de leur collègue rement à la plupart de leurs cousines, ces fourmis du désert n'utilisent
Se limite-t-il: informaticien du CNRS Amos Korman (université Paris-Diderot), pas de phéromones. A dire vrai, elles ne font rien comme les autres.
c/ On peut même supposer que la réalité de l'esprit est plus certaine
- idée de restriction, par rapport à une opinion courante ou à une l'équipe vient de percer le secret qui se cache derrière le mouvement Elles sortent aux heures les plus chaudes, quand leurs prédateurs se
que celle des corps sur lesquels des illusions sont toujours possibles.
définition possible. apparemment erratique d.es Paratrechina longicomis, aussi surnom- terrent, et fourragent en solitaire. Lorsqu'elles mettent la main sur un
idée d'objectivité, de délimita-
Transition: Comment garantir la preuve de l'existence d'une réalité mées « fourmis folles ». Dans la revueelife, ils viennent de mettre de ces minuscules insectes grillés par le soleil dont elles raffolent, elles
-
appelée«esprit»? en évidence un nouveau mode collectif d'orientation qui permet au le portent jusqu'au nid. Du moins quand elles le peuvent. Sinon, elles
tion exacte des contours. groupe de rapporter au nid des charges gigantesques. Mieux : ils ont se retournent et le tirent en marche arrière.
II. Les points du programme III. Le terme réel a un sens limité.
établi que celui-ci était basé sur la coordination, la coopération et... le Leur secret pour retrouver la maison ? Pour le savoir, Antoine Wystrach
. perception. a/ Le réel au sens scientiflque regroupe tout ce qui a été vérifié ex- hasard. « Un comportement qui peut paraître incohérent mais qui se et ses collègues ont construit dans Ie désert andalou un circuit que les
La
. périmentalement et qui n'est pas pour autant perçu tel quel par nos révèle d'une grande efficacité et d'une étonnante souplesse », souligne fourmis ont pu mémoriser pendant vingt-quatre heures. Puis ils leur
La matière et l'esprit.
sens. Sa constitution et ses limites font l'obiet de théories en constante Amos Korman, informaticien spécialisé dans les systèmes complexes. ont distribué des morceaux de biscuit à rapporter. Celles qui se dépla-
. La théorie et I'expérience.
évolution, à mesure que les sciences avancent.
Comme souvent chez les animaux, tout est une histoire de nourriture. çaient en avant n'ont rencontré aucune difficulté à s'orienter. Les plus
. Linterprétation. Chez les fourmis, on appelle ça le fourragement. Le groupe envoie ses chargées, circulant à reculons, ont au contraire raté le premier toumant.
b/ Le réel au sens obiectif est donc impossible à délimiter, puisque éclaireuses parcourir les alentours. Une fois la proie localisée, I'insecte Elles ont alors abandonné leur charge, se sont retournées, ont réévalué
chacun a aussi un point de vue qui dépend de sa façon d'interpréter, rentre au nid, laissant derrière lui des phéromones. II recrute alors des le chemin, puis ont repris le biscuit, qu'elles ont tiré sur la bonne voie.
L'accroche
de son expérience et de ses proiets. congénères. Ensemble, ils suivent l'empreinte chimique, se saisissent Comment interpréter un tel comportement ? « Grâce aux indices
La formule « fe crois ce que ie des proies et rentrent au bercail. terrestres, la fourmi mémorise sur sa rétine une scène de façon
vois » est souvent employée Seulement voilà : les fourmis ne sont pas des géomètres. Tracée égocentrée », explique Antoine Wystrach. La droite est donc... à droite.
pour mettre en doute quelque pour un individu, Ia piste peut s'avérer impraticable pour un convoi En marche arrière, Cataglyphis est perdue. Mais qu'elle se retourne,
limite pas à ce que perçoivent nos sens, dans la mesure
Le réel ne se exceptionnel. « Dit autrement, imaginez que votre GPS vous indique et Ia voilà capable de mémoriser Ia route, la nouvelle direction et la
chose tant que I'on n'en a pas eu
ou le terme « réel » suppose une sorte d'idéal d'obiectivité, ou au le chemin des piétons alors que vous êtes en voiture », explique Amos présence du biscuit. « EIIe in tègre alors Ie repère centré sur elle-même et
de preuve tangible, perceptible. Korman. Comment l'armée de fourmis contourne-t-elle les obstacles ? les directions centrées sur le monde », poursuit le scientifique.
contraire une vision nécessairement subiective du monde extérieur. Installant une colonie dans le laboratoire, l'équipe israélienne a d'abord Encore faut-il à la fourmi un instrument qui, en marche arrière, lui
La problématique constaté qu'avant de lâcher un jet de phéromones, la fourmi opérait un indique le cap général. Chez Cataglyphis, ce compas est céleste. Pour
petit mouvement arrière. Les chercheurs ont ainsi pu, pour la première s'en convaincre, Ies scientifiques ont repris une vieille expérience en
La perception est-elle un critère sufflsant pour déterminer ce qui est
. Descartes analyse la perception d'un morceau de cire dans les fois, tracer Ia carte des signaux et faire deux découvertes inattendues. réfléchissant le soleil à I'aide d'un miroir. Les fourmis marchant à
réel et ce qui ne l'est pas ? Est-elle fidèle à la nature réelle des choses ? Loin de suivre une piste préexistante, Ie groupe construit sa voie au fur reculons sont tombées dans le piège et sont parties dans le mauvais
Mé dit at io n s mé tap hy s i que s. et à mesure, par tronçons d'environ 10 cm. « Comme un GPS qui indique sens. Par conséquent, c'est bien le soleil qui les orientait.
Peut-elle tout englober ?
. Berkeley montre le type de réalité des choses perçues dans Ies de prendre la première à gauche mais n'indique pasletrajettotal jusqu'à Deux espèces de fourmis, donc. Deux modes de fourragement (indivi-
Principes de la connaissance humaine. destination », traduit le myrmécologue Thibaud Monnin (CNRS-université duel ou collectif), deux natures d'indices (visuels ou olfactifs), deux
Le plan détaillé du développement Pierre-et-Marie-Curie). Surtout,l'armée ne suit pas touiours ses éclaireurs. types de charges (plus ou moins lourdes) et deux façons de se mouvoir
I. La réalité est délimitée par la perception. « Elle perd la piste... mais la piste la rattrape », explique Amos Korman. (en avant ou en arrière). Thibaud Monnin y voit une conclusion : « les
a/ Est d'abord jugé réel ce qui est perçu concrètement, par opposition Ce qu'il ne faut pas faire Pourquoi une telle pagaille ? C'est là que l'informaticien est entré en stratégies d'orientation des fourmis sont plus complexes, plus dyna-
qui est rêvé, espéré, projeté. Dresser un cataloguer de choses réelles, mais non perçues (atomes, etc.). scène. Il a proposé un modèle dans lequel, à chaque étape, le groupe miques et plus robustes que ce qu'on croyait. » Dit plus trivialement,
à ce
suit à 8o % le chemin indiqué par les pisteuses mais prend, dans zo % elles sont vraiment phénoménales.
des cas, une autre direction, au hasard. Un modèle à la fois conforme
aux observations et précieux. « Quand tout va bien, le groupe perd très Nathaniel Herzberg, Monde Science et médecine daté du ot.oz.zotT
TEXTE CLÉ peu de temps pour atteindre le nid et, à l'inverse, il se sort de situations
Le

critiques qui autrement le bloqueraient à jamais. » Et Ie chercheur du


Dans cet extrait, Bergson met loin, par un accident heureux, des chés ; et, selon que ce détachement CNRS de vanter l'adaptation par le hasard : « Vous n'éduquez pas un
« C'est donc bien
en lumière le rapport de Ia per- hommes surgissent dont les sens est celui de tel ou tel sens, ou de enfant en programmant toute sa vie car vous risquez la catastrophe au
ception à I'action intéressée et ou la conscience sont moins ad- la conscience, ils sont peintres ou une vision plus directe moindre pas de côté. Vous acceptez plutôt l'incertitude. » Cet article nous fournit un excellent exemple de faculté perceptive
hérents à la vie. La nature a oublié sculpteurs, musiciens ou poètes. à l'euvre dans le monde animal. En nous relatant des découvertes
Ieur dissociation chez I'artiste. de la réalité que
d'attacher leur faculté de percevoir C'est donc bien une vision plus récentes faites par des éthologues au sujet du mode de déplacement
Auxiliaire de l'action, elle [a per- nous trouvons dans des fourmis, 1'article de Nathaniel Herzberg nous montre que la per-
ception] isole, dans l'ensemble de à leur faculté d'agir. Quand ils re- directe de la réalité que nous Les fourmis érigées en modèle ? De nombreux scientifiques, adeptes du
gardent une chose, ils la voient trouvons dans les différents arts ; les différents arts ; ception est un acte de l'intelligence animale et qu'elle n'est pas
la réalité, ce qui nous intéresse ; biomimétisme, puisent en tout cas dans leur organisation une source spécifiquement humaine. Les fourmis sont ainsi capables de se dé-
pour elle, et non plus pour eux. Ils et c'est parce que l'artiste songe d'inspiration, de la robotique à Ia gestion des réseaux de dlstribution
elle nous montre moins les choses et c'est parce que l'artiste placer dans l'espace pour ramener leur ùourriture dans la fourmi-
mêmes que le parti que nous en ne perçoivent plus simplement en moins à utiliser sa perception qu'il d'eau ou d'électricité. De quoi nourrir l'idée d'une intelligence collective
songe moins à utiliser sa lière d'une manière très précise, bien qu'elles ne possèdent pas d'ob-
pouvons tirer. Par avance elle les vue d'agir; ils perçoivent pour per- perçoit un plus grand nombre de des fourmis sans commune mesure avec sa simplicité individuelle.
« Mais même si le groupe développe des compétences supérieures à iets techniques comme les GPS que nous, hommes, utilisons. Ceci
classe, par avance elle les étiquette ; cevoir, - pour rien, pour le plaisir. choses. perception qu'il perçoit s'explique en particulier par l'intelligence collective de certaines
nous regardons à peine lbbiet, il Par un certain côté d'eux-mêmes, la somme des individualités, ça ne veut pas dire que les individus sont
soit par leur conscience soit par Henri Bergson,
un plus grand nombre stupides », souligne Antoine Wystrach, du Centre de recherche sur la espèces de fourmis, comme les Paratrechina longicornis dont il est
nous suffit de savoir à quelle caté- question au début de l'article.
gorie il appartient. Mais, de loin en un de leurs sens, ils naissent déta- La Pensée et le mouvant de choses, cognition animale (CNRS-université de Toulouse).

t2 Le sujet 1l
L'ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

ne passe pas simplement par la reconnaissance de l'autre : tel est


Autrr le véritable sens de Ia dialectique du maître et de l'esclave.

Qu'est-ce que Ia reconnaissance d'autrui ?


Qu'est-ce qu'autrui? Un autre moi-même, c'est-à-dire celui qui est à la fois comme reconnais autrui comme un homme, et en échange, il fait de même.
moi et autre que moi. Rencontrer autrui, cela suppose donc d'une part la vie en com- Je

Hegel va montrer en quoi cette thèse est absurde : si ie cesse de


munauté ; mais d'autre part, comme je ne saurais être moral tout seul, la moralité dominer autrui, si je le reconnais comme un autre homme, alors,
elle-même suppose la rencontre d'autrui. c'est lui qui va me dominer. La reconnaissance est donc pour Hegel
« une rivalité à mort » dont I'enjeu est Ie choix entre la vie et Ia
liberté. Dans Ia lutte pour Ia reconnaissance, l'esclave est le premier
à lâcher prise : il préfère abandonner sa liberté plutôt que de ris-
La réponse semble simple : autrui, ce sont les autres hommes dans
quer sa vie. Le maître arrive donc à obliger l'autre à le reconnaître
leur ensemble. Cela signifie que je ne comprends jamais autrui
comme étant un homme, c'est-à-dire comme étant libre ; et en
comme étant seulement autre chose que moi, une chose parmi les
acceptant de reconnaitre le maître, l'esclave accepte d'être asservi,
choses. Dès la perception, je ne vise pas autrui comme ie vise une
c'est-à-dire de ne pas être lui-même reconnu comme homme.
chose inerte, c'est-à-dire comme une pure altérité : autrui est tout
Par le langage, je suis avec autrui en situation de compréhension
à la fois autre que moi et identique à moi. En termes platoniciens,
réciproque (ce pourquoi, d'ailleurs, ie ne me comporte pas de Ia
autrui entrelace le même et l'autre. « Une consciencc de soi rlui est p«rur une autrc
même façon seul que devant autrui). Le langage fonde donc la
consciencc c{e soi ricst ptis seulcmcnI pour elle cornnre
« communauté intersubjective ». Un langage que ie serais seul à
comprendre serait au mieux un code, au pire un charabia : par le pur objet, nrais conrme son autre soi. " (f Icgel)
Nous avons retenu du solipsisme cartésien I'idée que le moi est
seul falt que ie parle une langue, je ne suis jamais seul, parce que
plus certain que le monde : il y a d'abord Ie moi, puis ensuite
parler une langue, c'est d'emblée appartenir une communauté.
Quel rôle autruijoue-t-il dans la moralité ?
à
seulement Ie monde et autrui. Selon Descartes en effet, je n'ai
pas besoin d'autrui pour avoir conscience de moi ; mais tout Selon Hegel, c'est finalement Ie maître qui devient inhumain en
seul, puis-le avoir conscience d'exister ? refusant le statut d'homme à l'esclave. Il est en réalité esclave de
Husserl va montrer que la conscience n'est pas une substance, mais Pour Hobbes, j'ai besoin d'autrui parce qu'il est dans la nature son désir qui l'enchaîne au plaisir. Faisant d'autrui un moyen
une ouverture à l'altérité : ie n'ai pas d'abord conscience de moi, puis humaine de désirer qu'autrui admette ma supériorité. La nature d'assouvir ses désirs, et non une fin en soi, le maître méconnait
d'autrui et du monde, parce que ma conscience est d'embléerapport Ia liberté véritable : je ne suis vraiment libre que si je reconnais
humaine révèle donc un désir de pouvoir sur autrui.
au monde et à autrui. Le monde dont je suis conscient n'est pas un Hegel iuge cette thèse insuffisante, car Hobbes suppose une nature
autrui, malgré toutes ses différences, comme étant le même que
désert vide, car ie peux deviner la trace d'autrui derrière les choses : humaine antérieure à la rencontre d'autrui. Mais selon Hegel, ie ne moi (voir zoom ci-contre).
le chemin sur lequel je marche n'a pas été tracé par mes seuls pas. La moralité ne se fonde donc pas sur un prétendu « droit à Ia
suis homme que si l'on m'accorde ce statut. Le désir de pouvoir, et
donc le besoin d'autrui n'est pas seulement révélateur, mais bien
différence », bien au contraire : c'est parce qu'autrui, malgré ses
différences, appartient au même, c'est-à-dire à l'humanité, que j'ai

L.r
constitutif de mon humanité.
À même la perception, je distingue moi, les autres choses que des devoirs moraux envers lui ; c'est pourquoi Rousseau faisait de
Selon Hegel, l'humanité ne nous est pas donnée à la naissance, au
moi, et autrui, c'est-à-dire l'autre moi. Husserl montre que cette contraire, elle est gagnée si nous voyons autrui nous l'accorder, Ia pitié, sentiment naturel par lequel je m'identifie aux souffrances
distinction, qui semble toute naturelle, est en fait très complexe, car c'est lui qui me donne le statut d'être humain.
d'autrui, Ie fondement de Ia moralité.
et repose en dernière analyse sur le langage : autrui, à la différence
Il faut le miroir de l'autre pour que la conscience de nous-même
des choses, répond quand je Iui parle.
ne soit pas une illusion : ce qui différencie le fou qui se prend pour
Socrate. UN ARTICTE DU MONDE A CONSUTTER
Napoléon, et Napoléon lui-même, c'est qu'autrui ne reconnaît pas
que le fou est ce qu'il croit être. Or, la reconnaissance par l'autre . Matthieu Ricard, altruiste intégral p. r7
MOTS CLÉS (Catherine Vincent,Le Monde daté du ro.o9.zor5)

la souffrance d'autrui. Compa- manité en moi comme en autrui temps que moi-même dans la
Lautre est tout ce qui n'est pas moi tir,c'est littéralement « souffrir
avec » l'autre. Rousseau pose la
est considérée par Kant comme ce
qui nous confère un caractère sa-
possibilité du dialogue et le par-
tage d'un monde commun.
MOTS CLES zooM suR...
(un objet, un animal, un homme, etc.).
compassion - appelée aussi pitié cré, qui oblige absolument et sans
Autrui désigne l'autre en tant que
et suscitée par le malheur d'au- restriction au respect. La conception husserlienne de tion. Il est vrai que c'est également Paresser lorsqu'on a du travail
personne humaine et donc en Désigne autrui en tant qu'entité le cas avec les animaux : mais
trui - comme le sentiment carac- Formé du latin solus (« seul ») l'intersubjectivîté sous le regard de son chien n'est
tant qu'alter ego, c'est-à-dire en morale qu'il me faut respecter. et ipse (« soi-même »), le solip- même si je sais qu'un animal me pas un problème ; mais si autrui
téristique de la nature humaine. Pour Husserl, la visée d'autrui est
tant qu'il est un autre moi-même. Du latin infer, « entre », et subjec-
sisme est l'acte par lequel un voit lorsque ie le regarde, ie ne sais me voit dans cette situation, i'en
Autrui est donc à la fois un autre tus, « sujet ». Terme phénoméno- en soi spécifique et diffère de la
Reconnaissance de la dignité sujet se saisit comme étant seul pas quel sens il peut bien donner à suis gêné, parce que ie sais le
moi, et un autre que moi. C'est Par opposition à l'animalité qui logique utilisé par Husserl pour visée de tout autre obiet inten-
d'autrui en tant qu'elle équivaut avec lui-même et ainsi radica- cette perception. sens,qu'il donne à mon compor-
cet entrelacement du même et de désigne les caractéristiques com- désigner la relation réciproque des tionnel, parce que ie sais qu'autrui
à la sienne propre. Kant définit le lement coupé du monde et des Face à autrui, ie peux m'assurer tement. Autrui n'est donc pas ce-
munes à I'ensemble des espèces consciences les unes avec les autres, me voit le voir : autrui est bien un
l'autre en autrui qui fait l'obiet d'un hommes. On peut ainsi opposer de la signification qu'il donne à ce lui qui a des devoirs envers moi ;
questionnement philosophique.
animales dont l'homme fait partie, comme étant à lbrigine de la respect comme le sentiment par
I'attitude solipsiste à l'acte in- obiet de ma perception parmi tous qu'il voit de moi par Ie langage : c'est bien plutôt moi qui ai tou-
l'humanité est l'ensemble des ca- constitution d'un monde commun. lequel nous prenons conscience
tersubiectif qui ne me « coupe » les autres, mais il diffère de tous parce qu'autrui peut me parler, je jours des devoirs envers lui, parce
ractéristiques spécifiques au genre Autrui n'est pas coupé de moi, de la loi morale en nous.
pas des autres mais qui me met les autres objets parce que ie suis que c'est aussi à travers lui que ie
suis face à lui en situation de com-
Sentiment qui nous fait éprouver humain. Sur le plan moral, l'hu- mais je le découvre en même
en rapport avec eux. moi-même un obiet de sa percep- préhension réciproque. me iuge.

Hors pr te suiet 1§
UN SUIET PAS A PAS L'ARTICLE DU TIIIONûE

Dissertation : Matthieu Ricard, altruiste intégral


Qu'est-ce que comprendre autrui ?
Le moine bouddhiste le plus célèbre, actif sur de nombreux fronts, plaide aussi pour
L'analyse du sujet II. Rencontrer l'autre, en tant qu'autre, revient à ne pas le la cause animale. Pour ce végétarien convaincu, « en aimant aussi les animaux, on
I. Les termes du suiet
comprendre.
a/ Autrui est un suiet doté d'intériorité, ie ne peux par déflnition
aime mieux les hommes. »
. Comprendre:
jamais me mettre totalement à sa place, du fait de mon extériorité
- idée de connaissance théo- par rapport à lui (cl analyse de Sartre). En s'opposant à l'introduction d'un menu végétarien dans les écoles publiques, Longtemps, pourtant, Matthieu Ricard n'a guère pris position pour la cause
rique, de raisonnement.
b/ Cette extériorité m'amène plutÔt à le iuger (exemple de la honte, Gilles Platret, maire (Les Républicains) de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), animale. Du moins publiquement. Mais le réveil de sa conscience, lui, remonte
- idée de sentiment, de sym- développé par Sartre). ne s'attendait pas à trouver sur sa route un adversaire de cette stature. Quelle àloin. « Petit, j'ai vécu plusieurs années avec I'une de mes grands-mèret raconte-
pathie. idée, aussi, d'avancer de tels arguments I De déclarer que le régime végétarien t-11. Comme toutes les bonnes grands-mères de Bretagne, elle m'emmenait à la
c/ Du point de vue affectil son extériorité peut aussi devenir une
. Autrui: « n'apporte pas toutes les ressources nutritionnelles suffisantes pour I'enfant, pêche. J'étais un peu gêné par les petits poissons qui étouffaient sur le quai, mais
rivalité, au point que l'amour-propre en sort exacerbé (cf analyse de
- tout autre individu. Rousseau dans l'Emile). en particulier le fer, dont la carence est source defatigue pour l'écolier » ! Un bel je regardais ailleurs. lusqu'au jour où une amie, je devais avoir g ou 14 ans, s'est
- toute personne considérée Transition : Comment expliquer alors les relations d'amour ou exemple de ce que Matthieu Ricard, reprenant le titre d'un des ouvrages de son étonnée : "Comment ? Tu pêches !" Le ton de savoix a provoqué un déclic. Comme
comme sujet doté de conscience. philosophe de père, )ean-François Revel, appelle la « connaissance in utile » : celle un mur qui s'écroule, derrière lequel on commence à voir les choses telles qu'elles
d'amitié sincères ?
II. Les points du programme qui existe et dont on ne se sert pas. sont. D'un seul coup, j'ai eu honte de ne pas m'être imaginé à la place du poisson.
. Autrui. III. Autrui est compris dans la mesure où il peut et veut me « Le mythe des protéines "incomplètes", perpétué notamment par I'industrie de De ne pas m'être demandé ce que cela me Jerait d'être brusquement tiré dans
. La vérité. comprendre. |eaq comme lui dans l'air. »
la viande, repose sur des recherches anciennes et désuètes », réplique-t-il dans
. La morale. a/ La saisie de l'altérité fondamentale d'autrui se fait grâce à son visage,
une tribune publiée dans Le Monde le z septembre. Derrière son air affable, L'adolescent cesse de pêcher, mais n'en continue pas moins à mangerde la viande
à la fois parfaitement singulier et totalement fragile : comprendre sa tunique safran et sa robe rouge, l'homme est un pugnace : le lendemain, et du poisson jusqu'en 1967. Cette année-1à, le jeune étudiant en sciences, élevé
« L'Enfer, c'est les autres. »
Cette formule prononcée
autrui signifie d'abord comprendre et expérimenter qu'il est autre on pouvait l'entendre débattre avec Gilles Platret sur les ondes de RMC. Sur la dans une éducation Iaique par un père philosophe et une mère artiste peintre,
L aCCfOChg (cl analyse de Lévinas). supériorité des protéines animales, le maire de Chalon s'est fait plus discret, doué et curieux de tout, sportit amateur de Bach, passionné d'astronomie,
Dans le livre rAüenrar, de yKha- .:1::Ïiî3:'#';.:,';;" b,) Dans l'amour ou l'amitié, on attend même de ce suiet qu'il com- préférant évoquer une mesure « anti-laïque » et l'organisation des cantines. d'échecs et de photo, effectue son premier voyage en Inde. Il y fait la rencontre
dra, le personnage principal dé- f"iàiiàr" i". urtr", font de moi prenne notre propre personnalité. La compréhension est en même C'est que le moine bouddhiste le plus célèbre en Occident, l'interprète en français de sa vie : Kangyour Rinpoché, un lama tibétain qui deviendra son premier
couvre que sa propre femme est une chose quand ils me jugent. temps un appel à la compréhension réciproque. du dalaï{ama, toujours en première ligne dans le combat des Tibétains contre maître spirituel. « Selonle bouddhisme, tous les êtres sans distinctionont aufond
directement responsable d'une c/ Comprendre ne revient donc pas à posséder l'autre, mais à établir la répression chinoise, fut aussi biologiste, spécialiste de génétique cellulaire à d'eux-mêmes la "nature de Bouddha", et tous ont Ie droitfondamental d'exister
attaque terroriste. une relation d'enrichissement mutuel (exemple de l'amitié, développé l'Institut Pasteur. Faire parler les données scientifiques, il sait faire. EnchaÎner les et de ne pas souffrir », rappelle-t-il. Dès lors, devenir végétarien, « le seul moyen
par Kant). causes et les conséquences aussi. C'est là toute Ia force de son dernier ouvrage, d'éviter de vivre de la souffrance et de Ia mort des autres », était une évidence.
Plaidoyer pour les animaux. Vers une bienveillance pour tous (Allary Editions), L'autre prise de conscience, celle de la souffrance « immense » des animaux issus
La problématique publié en octobre zot4. Vendu, à ce jour, à 5o ooo exemplaires. de l'élevage industriel, sera beaucoup plus tardive. « Pendant quarante ans, ie
Quelles sont les exigences à remplir pour qu'il y ait vraiment compré- Discuter avec Matthieu Ricard est une expérience singulière. Lui qui fêtera n'ai quasiment pas vécu en Occident. Ie n'avais pas pris la mesure de la situation,
hension de l'autre ? Faut-il le connaître intimement, et déià un peu l'année prochaine ses 70 ans écoute vos questions avec courtoisie, sans vous d'autant moins que tout concourt à ce qu'elle soit soigneusement cachée. Ie suis
l'aimer ? Ou suffit-il d'une simple identiflcation à soi ? Mais s'agit-il interrompre. Et lorsqu'il parle, ce n'est pas du tout comme un livre ; le propos passé récemment à côté d'un abattoir dans la région de Périgueux ; de I'extérieur,
alors vraiment de Ie comprendre en tant qu'être différent ? est spontané, iovial même, entrecoupé de rires et d'exclamations. D'emblée, cela ressemble à un supermarché Leclerc ! » Il y a quelques années, il visionne le
« La connaissance de soi n'est pas possible sans Ia présence de on le trouve sympathique. Mais tout de même un peu naïf, un peu fleur bleue documentaire Ea rthlings (« Terriens », de Shaun Monson, zoo5) : « Le plaidoyer
quelqu'un d'autre qui soit notre ami. » (Aristote) dans son appel constant à la compassion. Et puis, face à la logique tranquille le plus complet, le plus solide que je connaisse sur la maltraitance des animaux,
de son argumentation, voilà qu'on perd pied. Qu'on se surprend à y croire. Les en accès libre sur Internet. » Il rencontre des experts, accumule les données... Sa
Comprendre autrui suppose un désir de compréhension réciproque hommes tuent chaque année des milliers de milliards d'animaux pour leur conviction est vite faite. « Si I'on veut continuer à consommer de la viande dans
Le plan détaillé du développement consommation, mais nous sommes de plus en plus nombreux et il faut bien que ces conditions tout en refusant de faire souffrir les autres, cela devient vraiment
et respectueux.
I. Comprendre autrui revient à l'identifier à soi. nous mangions ? Il s'agit là, affirme-t-il, d'un « massacre inégalé dans I'histoire dfficile de se réconcilier avec soi-même / » Et qu'on ne vienne pas lui dire qu'il
a) Au sens intellectuel, la compréhension suppose Ia saisie des inten- de l'humanité » qui pose un « défi éthique majeur » et nuit aussi à notre propre n'est guère moral de défendre les bêtes quand il y a tant de souffrances humaines
tions, des propos, par la disposition commune de raison (cf analyse espèce. Nous avons toujours exploité les animaux, pourquoi devrions-nous dans le monde ! La remarque, « presque comique et complètement absurde »,
de Malebranche).
Ce qu'il ne faut pas faire
arrêter ? Cet « alibi historique », fondé sur notre passé carnivore et chasseur, n'a Iui a souvent été faite depuis la publication de son Plaidoyer pour les animaux.
b/ Au sens affectif, la compréhension suppose le sentiment partagé à Proposer une série de réponses sans établir de progression entre elles.
pas de sens : « L'homme était parfois cannibale, et nous n'en déduisons pas qu'il Il lui a même donné un nom: le sophisme de l'indécence.
l'égard des plaisirs et des douleurs éprouvés par I'autre, via la sympa- est acceptable d'être cannibale aujourd'hui. » llsuffirait de changer les méthodes « En quoi tuer des milliards d'animaux aide-t-il les droits de I'homme en Chine ?
thie naturelle (cJ analyse de Hume). Cela donne Iieu au respect moral cruelles de l'élevage industriel et des abattoirs pour que tout s'arrange ? « Une En quoi décider que je ne vais plus manger de viande nuit-il aux Syriens ? L'al-
minimal, parfois au pardon. Les bons outils échappatoire pour se donner meilleure conscience tout en poursuivant le massacre truisme n'est pas une quantité limitée, c'est une ottitude. En aimant aussi les
Transition: La compréhension repose alors sur ce qui est commun, . Hume, Enquête sur les principes de la morale. Lauteur montre les des animaux ».ll n'en démord p as : « Ce qu'ilfaut, c'est y mettrefin. » animaux, on aime mieux les hommes. Et ceux qui usent de cet argument sont en
et non sur ce qui est différent. Lautre en tant qu'autre n'est-il iamais parts respectives de l'amour-propre et du souci pour le bien d'autrui. général ceux qui auront Ie moins tendance à l'altruisme à l'égard de leurs
saisi comme tel ? . Sartre, L'Être et le Néant (chap. « Le regard »). prochains I » Adressé à Matthieu Ricard, le reproche est particulièrement mal-
.' :: venu : ses droits d'auteur sont intégralement reversés à l'organisation humani-
. Montesquieu, « contre l'esclavage », De I'esprit des lois.
Mais au fait, d'oi.r vient cet engagement soudain pour Ia gent animale ? Pourquoi taire qu'il a fondée en zooo, Karuna-Shechen, dont les écoles, cliniques et dis-
ce nouveau combat, pour celui qui mène de front tant d'autres actions - sauve- pensaires améliorent la vie de dizaines de milliers de personnes en Inde, au Tibet
TEXTE CLÉ garde de la culture tibétaine, aide aux populations, colloques et conférences, et au Népal.
mise en ceuvre d'un centre de recherche sur les effets de la méditation sur le
Dans cet ertrait, Platon montre ATCIBIADE - Que veux-tu dire par -
SOCRATE Cherchons donc par- face, comme dans un miroir. C'est cerveau, sans parler des longs moments passés dans son monastère bouddhiste Catherine Vincent, Le Monde daté du to.o9.zor5
à travers ce dialogue entre là, Socrate ? mi les oblets celui qu'il faut regar- ce que nous appelons pupille, parce de Shechen, au Népal, pour pratiquer la méditation dans la solitude ? Il rit encore.
« Ce qui m'a le plus surpris depuis Ia sortie de mon livre, c'est que je suis désormais
Socrate et Alcibiade que Iavért- -
SOCRATE fe vais t'expliquer ce der pour voir en même temps cet que c'est une sorte d'image de celui
"classé" comme défenseur des animaux, comme si c'était une spécialité. C'est juste
que ie soupçonne que signifie et oblet et nous-mêmes ? qui regarde dedans.
table connaissanæ de si néæssite une question de cohérence I » Humanité d'un côté, animaux de l'autre : pour
recommande cette inscription. fe ALCIBIADE -
C'est évidemment, ALCIBIADE - C'est exact.
celui qui a fait de l'altruisme son maître mot (son dernier livre, publié en avril
la médiation d'un autre que æL un miroir ou un
ne vois guère d'exemples propres Socrate, objet SOCRATE -
Donc un ceil qui re-
zorT chez Allary Editions en collaboration avec la chercheuse en neurosciences
Dans cet extrait, Catherine Vincent nous expose la pensée altruiste
SOCRATE -
Comment faire pour à l'éclaircir, en dehors de la vue. semblable. garde un autre æil et qui se fixe Tania Singer, a pour titre Vers une société altruiste), ce n'est pas en ces termes
du moine bouddhiste français Matthieu Ricard. Celui-ci, auteur d'un
nous en rendre compte le plus ATCIBIADE - Comment dis-tu cela ? SOCRATE - C'est juste. Et dans sur ce qu'il y a de meilleur en lui, ouvrage intitulé Plaidoyer pour les animaux, considère que la com-
que la question se pose.
clairement ? Nous avons recon- SOCRATE - Réfléchis avec moi. Si l'æil par lequel nous voyons, n'y ce par quoi il voit, peut ainsi se « L'altruisme n'a pas de barrière, et l'idée qu'il serait spécial d'avoir de la compas-
passion envers autrui ne doit pas s'arrêter au genre humain, mais
nu en effet que, si nous connais- ce précepte s'adressait à notre oeil a-t-il pas aussi quelque chose de voir lui-même. sion pour les onimaux est révélatrice d'une société qui a depuis longtemps fort qu'elle doit s'étendre à l'ensemble du monde animal. Le végétarisme
sons cela, nous nous connaîtrons comme à un homme et lui disait : cette sorte ? ALCIBIADE - Évidemment. peu de considération pour eux,remarque-t-il.lntre une chèvre etunhomme, ily est ainsi pour lui une pratique qui doit permettre aux hommes de
aussi nous-mêmes. Au nom des « Vois-toi toi-même », comment ALCIBIADE - Assurément. a des différences colossales lorsqu'il s'agit de nommer un professeur d'université. mettre fln à la souffrance animale et rendre possible un monde plus
dieux, cette sage inscription de interpréterions-nous ce conseil ? SOCRATE - Eh bien, as-tu remarqué Platoû, Pre m ie r Alcibiade Mais lorsqu'il s'agit de recevoir un coup de couteau dans le ventre, basiquement, altruiste. Selon Matthieu Ricard, les hommes ne seront véritable-
Delphes, que nous avons men- que le visage de celui qui regarde c'est la même chose. » Dans l'expérience de la souffrance, affirme-t-il, nous ne ment altruistes que lorsqu'ils auront reconnu les bêtes comme leurs
Ne serait-ce pas de regarder un ob-
I s agit de I Lnscnplron suivante « Conra/s toi sommes pas si différents des bêtes. Comment, dès lors, justifier moralement les alter ego, ce qu'elles sont bien en tant qu'êtres vivants naturels.
tionnée tout à l'heure, la compre- jet où l'ceil se verrait lui-même ? dans l'ceil d'un autre se montre to,'mérne », rnscrrle du frontoû d! temple douleurs incommensurables que nous Ieur faisons subir ?
nons-nous bien ? ALCIBIADE - Évidemment. dans la partie de l'ceil qui lui fait d Apol on ilu sanctuaire grec d-" Delphes.

te sujet 1J
L ESSENTIEL DU COURS L ESSENTIEL DU COURS

Le désir Dans le Traité de la nature humaine, Hobbes va plus loin. Je ne


désire un objet que parce qu'un autre le désire aussi : ce que ie
Nous éprouvons sans cesse des désirs : que le désir vise un objet déterminé - une désire, ce nest pas l'objet lui:même, c'est en priver autrui pour
belle voiture - ou un état diffus et général - le bonheur -, désirer semble faire corps le forcer à reconnaître que ie peux obtenir ce qu'il se voit refusé.
avec l'élan même de la vie qui sans cesse nous entraîne au-delà de nous-mêmes : Tout désir aspire à obtenir de l'autre I'aveu du pouvoir, c'est-
vers les objets extérieurs pour nous les approprier, ou vers ce que nous voudrions à-dire « l'honneur ». Tout désir, en tant qu'il vise avant tout à
I'humiliation de l'autre, est désir de pouvoir.
être mais que nous ne sommes pas. En d'autres termes, je ne désire que médiatement ou indirecte-
du besoin, il est illimité, insa- ment un objet : ce que je désire immédiatement, c'est affirmer
tiable et sans guetté par
cesse ma supériorité sur autrui ; Ia possession de I'objet n'est ici
la démesure, comme le montre qu'un moyen.
Platon dans Ie Gorgias quand il
compare l'homme qui désire à Faut-il chercher à maîtriser ses désirs ?
un tonneau percé qui ne peut Si le désir est insatiable, il risque d'entraÎner l'homme dans des
jamais être rempli. excès et de faire son malheur. Les sagesses antiques préconisaient

Selon Schopenhauer, la vied'un ainsi une discipline des désirs. Lhomme est malheureux parce
être de désir est donc comme qu'il désire trop et mal. Apprendre à désirer seulement ce que lbn
un pendule qui oscille entre Ia peut atteindre, en restant dans les bornes du raisonnable, telle est
souffrance (quand le désir n'est la morale stoTcienne.
pas satisfait, et que le manque S'arracher à la peur superstitieuse de Ia mort et des dieux et s'en
sefait douloureusement sentir) tenir aux désirs naturels et nécessaires, qui sont tout à Ia fois
et l'ennui (quand le désir est faciles à combler et dont la satisfaction est source de plaisir, telle
provisoirement satisfait). est la morale épicurienne. Toutes deux dessinent f idéal d'une
sagesse humaine fondée sur l'absence de troubles (ou ataraxie)
Le désir est-il par essence
La naissance de Vénus, fresque de Pompéi
violent ?
et l'harmonie avec la nature.

Dans le léviafhan, Hobbes montre que le comportement humain


Le désir est-ilessentiel pour comprendre ce qu'est estuneperpétuellemarcheenavantdudésir.sitôtsatisfait,ilse «Malheur à qui n a plus rien à désirer ! Il perd ainsi
I'homme ?
porte sur un autre obiet' et ainsi de suite à I'infini ; mais comme tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on
si spinoza a pu faire du désir l'essence même de l'homme, c'est
les obiets désirables ne sont pas en nombre illimité' mon désir se
que désirer n'est pas un phénomène accidentel mais bien le signe obtient que de ce qubn espère, et l'on nest heureux
" heurte tôt ou tard au désir d'autrui'
de notre condition humaine. quâvant d'être heureux. » (Rousseau) Marc-Aurèle (121-180), empereur romain et philosophe stoTcien.
Les autres deviennent non pas seulement des concurrents' mais Les stoïciens partagent avec les épicuriens l'idée que notre état
C'est d'abord le signe d'un manque : on ne désire que ce que lbn initial est celui du trouble intérieur, et qu'il faut précisément
bien des adversaires' car le meilleur moyen d'empêcher le désir de
n'a pas. Il y aurait au cæur de l'homme ,.r" ubr"rr.à de plinitude la philosophie pour parvenir à la paix de l'âme et donc au bonheur
l'autre de me barrer la route est de tuer l'ennemi' Parce qu'il est conçu négativement comme l'absence de troubles.
et un inachèvement qui aspireraient à se combler et qrri ,"r"i"rt
utT de désir' l'homme naturel est nécessairement violent :
à l'origine de la dynamique même de I'existence. :i
il faut un Etat pour faire cesser « la guerre de tous contre tous ».
. De DSK à #balancetonporc, une révolution française
Le désir peut-il être pleinement satisfait ? (lean-Baptiste de Montvalon, Le Monde daté du zT.ot.zot3)
Dansledésir,iln'estpasditque j'aspirevraimentàunesatisfaction u
Le désir (cupiditas) est l,essence même de l,llontme, ZOOM SUR...
qui fasse disparaître tout désir. Le désir est contradictoire car il , ,1
ell tani clll elte est collçue comme cleterlrlllee' La tripartition des désirs selon une qualité insusceptible de de-
veut et ne veut pas être satisfait : que serait, en effet, une vie sans gré. Les deuxièmes sont plaisants
désir, si ce n,est une vie morte ?
pal urle quelct-,nque affection d'elle-même, Epicure
MOTS CLES Il y a des désirs de trois sortes à satisfaire, mais peuvent générer
à fàire quelque chose' ["'] Le désir est l'appétit
:

par ailleurs, le désir sent confusément qu'aucun objet n'est à les désirs naturels et nécessaires des habitudes qui nous font dé-
clui a c<)tlscience de lui-mêrne' » (Spinoza) pendre des caprices du hasard :
même de Ie satisfaire pleinement. C'est pourquoi, à la différence peut être de nature purement (boire quand on a soif, manger
divine (les dieux ne désirent pas quand on a faim, par exemple) ; celui qui s'accoutume au luxe
Divinité de l'amour chez Ies grecs. puisqu'ils sont comblés), mais il les désirs naturels mais non né- risque de souffrir, si les circons-
Symbole de l'amour et du désir cessaires (manger des mets déli- tances le privent de sa fortune.
MOTS CLÉS sensuel, par opposition à philia,
n est pas non plus comme penia,
un pur manque. C'est donc un cats et savoureux ou satisfaire ce Les derniers désirs enfln sont ii-
« l'amitié » et agapê, « l'amour »
démon (dai)rôn) qui vit en quête qu'Épicure nomme « les désirs limités : celui qui veut la richesse
(selon une dimension affective et du ventre ») et enfin les désirs n'en aura jamais assez et connaî-
de l'individu, et Ie besoin sexuel, qui et sidus, « astre, étoile ». Désirer, posê d'abord sur une absence, sur perpetuelle de satis[action.
morale). Eros est présenté comme non naturels et non nécessaires tra une insatisfaction perpétuelle.
Le besoin caractérise l'état de lbrga- assure la survie de l'espèce. Le be- c'est donc littéralement « cesser un manque. En ce sens, le désir un démon dans le Banquef de Pla- (comme désirer la fortune ou les Qui recherche Ie plaisir véritable
nisme lorsqu il est privé de ce qui soin a donc un caractère nécessaire de contempler une étoile » et re- peut se définir comme la tendance «
ton. Fils de pénia (« le manque ») Terme latin signifiant désir honneurs). devra donc s'en tenir à la seule
que le désir n'a pas nécessairement. gretter l'absence de l'astre qubn consciente à combler un manque.
assure son fonctionnement : on dis- et de poros (« la ressource »), il amoureux ». Chez Freud, énergie Les premiers désirs sont faciles à satisfaction des désirs naturels et
tingue le besoin vital - boire et man- ne voit plus. Cette étymologie met Le comblement de ce manque pou- est un être intermédiaire, entre des tendances affectives, dont le satisfaire et procurent un plaisir nécessaires : il connaîtra alors un
ger -, qui conceme la conservation Du latin desiderare, de de privatif en lumière Ie fait que le désir re- vant prendre la forme du plaisir. les dieux et les mortels. Éros ne noyau est la pulsion sexuelle. parfait, parce que le plaisir est bonheur réel et durable.

18 Le sufet 1ÿ
UN SUIET PAS A PAS L'ARrrcLE DU !ll[tnû,e

TS De DSK à #balancetonporc, une révolution française


dé ) Quasi inaudibles en 2011, lors de I'affaire du Sofitel, les femmes victlmes de harcèlement sexuel ont
imposé des remises en cause et des débats d'une ampleur insoupçonnée. Récit d'un basculement.
Lanalyse du sujet «Notre propre intérêt est encore Lln lnc'rveilleux
I. Les termes du sujet instrurnent por.rr nolls crever les ygl11 rrgréablentent. » Mai 2ou. Un homme est à la « une », en majesté - si l'on peut dire -, sa victime Les militantes féministes tentent bien de se faire entendre, mais elles ne
. Le désir : présumée reléguée dans les pages intérieures, où son existence est à peine men- sont guère écoutées. Près de 3 ooo personnes manifestent, le zz mai, à Paris.
(Pascal)
- tendance générale à obtenir ce que l'on n'a pas. tionnée. Inculpé par Ia iustice américaine pour « agression sexuelle, tentative Derrière des mots dbrdre sans ambiguité - « Sortons I'homme des cavernes ,,
tendance irrépressible, physique et/ ou psychologique. de viol et séquestration », Dominique Strauss-Kahn accapare les médias du « Les soubrettes sont en colère », « Non, c'est non » -, Ia posture reste défensive,
- II. Désir et morale ne sont pas opposés.
. Désintéressé: monde entier qui relatent, sidérés, la vertigineuse déchéance du tout-puissant comme l'indique le titre du compte rendu qu'en publie Le Monde | « Ils tiennent
a/ Le désir et le plaisir font juger de ce qui est bien. Tout acte moral a
président du Fonds monétaire international (FMI), officieusement en course des propos sexistes, elles manifestent ». « Notre ras-le-bol vient du sexisme qui
- idée d'indifférence à l'égard de son proflt ou bien-être personnel. pour moteur psychologique un désir (cl analyse de Spinoza), dans la
déferle depuis quelques iours et de l'oubli de la plaignante. C'est inacceptable »,
pour l'Elysée. Celle qui dit avoir subi ses assauts est inaudible. Invisible. Son
- idée de générosité, de don : contraire d'« égoïste », d'« individualiste ». mesure oir c'est lui seul qui nous fait agir, et non la volonté.
visage à l'abri pour se cacher des caméras, Nafissatou Diallo n'est qu'une souligne Caroline De Haas, porte-parole d'Osez le 16-ini56e. « Ce sera un déclic
II. Les points du programme b/ Le désir porte sur autrui, sur la connaissance, sur la beauté, sur des qui nous permettra de ne plus accepter les violencesfaites auxfemmes », espère
silhouette enveloppée d'une couverture blanche ; un fantôme, uniquement
. Le désir. réalités qui nous dépassent et qui ne constituent pas seulement notre désigné par le nom d'emprunt (« ophelia ») que cette ieune femme de 3z ans, alors I'un des manifestants.
. Le bonheur. bien-être matériel (cf analyse de Platon dans Le Banquet). Il faudra patienter encore plusieurs printemps. Un autre mois de mai, en zor6,
originaire de Guinée, s'était choisi pour travailler au Sofitel de New York.
. La morale. Transition: Dans ces situations, n'est-ce pas toujours avec l'idée d'un Octobre zo77.tJn autre homme, un autre puissant parmi les puissants, le une nouvelle affaire éclate en France. Huit femmes - dont quatre à visage
intérêt que l'on agit ? producteur américain Harvey Weinstein, est accusé de harcèlement sexuel puis découvert - en sont à f initiative ; élues, cadres ou collaboratrices écologistes,
de viol. Mis au ban de l'industrie sur laquelle il a régné, l'agresseur présumé elles accusent, via France Inter et Mediapart, le député de Paris Denis Baupin de
L'accroche III. Le terme intérêt n'est pas univoque.
s'est retiré dans une clinique de traitement des addictions. C'est lui, cette fois, harcèlement et d'agressions sexuels à leur encontre. Le parquet de Paris classera
Les hommes politiques parlent bien souvent au nom de I'intérêt a/ Lintérêt au sens le plus trivial désigne ce qui nous est matériel-
que l'on oublie, que l'on ignore. Ce sont les noms et les visages de ses victimes sans suite leurs plaintes, en mars zot7, en raison de l'ancienneté des faits, mais
général, et non au nom de leur seule ambition personnelle. lement profitable, rejoignant ainsi l'avidité et l'égoisme. Mais cela
qui s'affichent, pleine page, plein écran. La liste de ses accusatrices, des stars en soulignant là encore que certains d'entre eux étaient « susceptibles d'être
ne constitue pas touiours notre intérêt véritable, ni Ie seul intérêt qualifiés pénalement ». S'ils sont apparus trop tardivement pour que la iustice
d'Hollywood, s'allonge chaque iour : plus de 8o au bout de quatre semaines. Les
possible.
La problématique femmes ont la parole. Elles ont osé la prendre, non sans courage, s'en sont em- s'en saisisse, ces témoignages sont pourtant une première, s'agissant de femmes
b) D'un point de vue individuel, vivre selon la vertu constitue notre parées, et ne la lâcheront plus. La vague devient tsunami, traverse lAtlantique élues et s'exprimant à visage découvert. Pour cette raison, cette nouvelle affaire
Le désir n'est-il pas, par nature, par déflnition, tourné vers le bien-
réel intérêt, qui n'est pas matériel (cf analyse d'Épictète). et le Pacifique, portée par le hashtag planétaire #metoo (« moi aussi ») et ses est retentissante, même si, Denis Baupin n'ayant pas l'envergure de DSK, la
être et l'intérêt de celui qui désire ? Comment pourrait-on désirer
c/ D'un point de vue collectif, I'intérêt général est aussi un élément différentes traductions, dont la radicale version française #balancetonporc. sidération et la couverture médiatique sont de moindre ampleur qu'en 2o11.
ce qu'on iugerait n'apporter ni bien ni plaisir ? Mais bien et plaisir
désiré ou voulu par le corps social, et il n'est pas individuel (cf analyse Ce déferlement, touiours en cours, donne la mesure du phénomène. Universel, Surtout, la donne a complètement changé. Fait essentiel, la parole des
s'obtiennent-ils tou;'ours en ne visant que le seul intérêt particulier ?
de Rousseau dans Ie Contrat sociall. il est également ancien. On le savait sans le croire, faute de le voir au grand jour. victimes présumées n'est guère mise en doute. On salue au contraire leur
Ne consistent-ils qu'en cela ?
courage. Sitôt leurs témoignages publiés, le président de lAssemblée nationale,
Qu'il surgisse au grand jour est la seule nouveauté, mais c'est une révolution ».
<<

Moins d'un septennat nous sépare de ce qui ressemble rétrospectivement à Claude Bartolone (PS), demande à M. Baupin de remettre ses fonctions de
Le plan détaillé du développement Conclusion un (nouvel) Ancien Régime. Le 15 mai zou, puis dans les jours qui suivent, les vice-président. Le député de Paris obtempère. « Afin, dit-ll, d'assurer au mieux
Le désir peut être désintéressé, au sens où il ne se porte pas que vers hommes occupent quasiment toute la place. DSK au premier plan, bien sûr. Il [sa] défense r... Sa défense que nul ne se hasarde, cette fois, à prendre trop
I. Le désir vise notre bien-être particulier.
a/ Le désir porte sur ce que lbn ne possède pas : son objectif est de
l'intérêt matériel et personnel. n'est certes pas à son avantage, photographié alors qu'il sort menotté et encadré ouvertement. Plus personne ne clame qu'« il n'y a pas mort d'homme ».Ily
par des policiers du commissariat d'Harlem, à New York. Limage choque, et il a, surtout, paroles de femmes. Très vite, au-delà du cas Baupin, c'est le procès
changer notre état grâce à l'obtention de l'obiet désiré (cf déflnition
Ce qu'il ne faut pas faire en est question durablement. « Atteinte aux droits de l'homme », n mise à mort du machisme et du sexisme en politique qui est instruit. Que lbmerta ait pu
de Platon).
S'en tenir à un seul sens des termes intérêt et désintéressé, sans les médiatique », « traitement injuste », « mise en scène judiciaire honteuse »... se craqueler dans ce monde fort peu paritaire redonne quelques espoirs aux
b) Par-delà des obiets spéciflques, le bonheur peut être vu comme Ia victimes de harcèlement sexuel. Le téléphone de lAssociation européenne contre
analyser de façon complète. C'est un concert d'indignation en France, ou bruissent des rumeurs de complot.
satisfaction de toutes nos inclinations, la réalisation parfaite de notre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) ne cesse alors de sonner. « Dettx
Le système iudiciaire américain n'est certes pas tendre pourles accusés en début de
intérêt (cf définition de Kant). procédure. Mais l'inégalité qu'il engendre est d'abord financière. Et de ce point devue, appels par jour contre trois par semaine en temps normal » , indique au Monde sa
c) L indifférence à I'égard de notre intérêt, le sens du sacriflce semblent DSK nest pas (du tout) mal loti. Son épouse, Anne Sinclair, est susceptible de verser déléguée générale, Marilyn Baldeck, plusieurs semaines après le déclenchement
plutôt des prescriptions de Ia morale, présentées comme des devoirs,
Les bons outils de l'affaire. Est-ce le signe d'une libération de la parole ? n Les femmes parlent.
. Platon, dans Le Banquef, décrit l'« ascension plusieurs millions de dollars en guise de caution. Ses communicants de l'agence
» de l'amour, du stade
non comme des désirs. Euro-RSCG veillent au grain et sêmploient à distiller rapidement des « éléments Le problème, c'est que personne ne veut les entendre », nuance la iuriste.
physique au stade immatériel et intellectuel.
Transition: Pourtant, on peut aussi désirer se comporter de façon . Épicure, Ietfre à Ménécée. de langage ». A commencer par le sobre « cela ne lui ressemble pas », énoncé par le Prenant garde de ne laisser aucune d'entre elles partir seule au combat, elles
morale et généreuse. . Rousseau, Ie Contrat social. socialiste Jean-Marie Le Guen quelques heures après l'arrestation de son mentor. avaient été huit, en mai zor6, à accuser publiquement Denis Baupin. Elles furent
. Spinoza,Éthique. Les puissants avocats que s'est choisis Dominique Strauss-Kahn font moins rapidement des dizaines, un an plus tard, à témoigner à l'encontre de
dans la dentelle. Avant de fouiller dans le passé de la victime présumée pour Harvey Weinstein. Puis, dans la foulée, des dizaines de milliers à évoquer sur
TEXTE CLÉ y chercher la moindre trace d'un écart ou d'un mensonge susceptible de les réseaux sociaux des violences similaires qu'elles auraient subies. Les appels
décrédibiliser son témoignage, ils trouvent bon de préciser qu'elle est « frès à IAVFT ont redoublé. Les femmes ont parlé. Plus fort, plus nombreuses. Partout,

Dans cet extrait, Platon oppose d'autres liqueurs, toutes rares que tu soutiendras que la vie de beaucoup, n'est-il pas nécessaire peu séduisante ». Le journaliste fean-François Kahn assimile l'affaire DSK à dans tous les milieux, et iusqu'au for intérieur de chacun(e), leurs mots ont
deux conceptions du désir : et coûteuses et acquises au prix l'homme déréglé est plus heu- qu'il s'en écoule beaucoup aussi un « troussage de domestique ». Verdict de Jack Lang, s'étonnant de l'incar- imposé des réflexions, des remises en cause et des débats qui ont pris une
celle du désir tempéré prônée de mille peines et de difficul- reuse que celle de l'homme ré- et qu'il y ait de larges trous pour cération du patron du FMI : « ll n'y a pas mort d'homme. » ampleur insoupçonnée.
tés : mais une fois ses tonneaux glé ? Mon allégorie t'amène-t-elle les écoulements ?
par Socrate, et celle du désir il- Jean-Baptiste de Montvalon, I e Monde daté du z7.or.zot'8
remplis, notre homme n'y ver- à reconnaître que la vie réglée CALLICLÈS - Bien sûr.
limité affirmée avec force par tu veux Pendant ce temps-là, les femmes n'apparaissent pas, ou fort peu, dans les
serait plus rien, ne s'en inquié- vaut mieux que la vie déréglée, SOCRATE - [...] ce que
Calliclès. terait plus et serait tranquille à ou n'es-tu pas convaincu ? dire, c'est qu'il faut avoir faim, et, colonnes des journaux, oir l'on disserte essentiellement des conséquences de
SOCRATE - Considère si tu ne cet égard. L'autre aurait, comme CALLICTÈS - Je ne le suis pas, So- quand on a faim, manger ? l'affaire sur la primaire socialiste pour l'élection présidentielle de zolz, et de la
pourrais pas assimiler chacune lepremier, des liqueurs qu'il crate. Lhomme aux tonneaux CALLICLÈS - Oui. succession qui se profile à la tête du FML Naflssatou Diallo étant protégée dans
Cet article nous montre à quel point le désir sexuel peut parfois
de ces deux vies, la tempérante pourrait se procurer, quoique pleins n'a plus aucun plaisir, et c'est SOCRATE - Et avoir soif, et, quand un lieu tenu secret, il n'est question d'elle qu'au travers de témoignages de ses
devenir déviant et se transformer en harcèlement voire en viol. En
et l'incontinente, au cas de deux avec peine, mais n'ayant que des cela que j'appelais tout à l'heure on a'soif, se désaltérer ? amis, voisins, collègues et employeurs. Une autre victime présumée de DSK
retraçant l'évolution en France ces dernières années de la place des
hommes, dont chacun possé- tonneaux percés et fêlés, il serait vivre à la façon d'une pierre, CAILICIÈS - oui, et qu'il faut apparaît en filigrane, mais préfère se tenir à distance. Lécrivaine et ioumaliste
femmes dans le traitement médiatique de ces déviances sexuelles
derait de nombreux tonneaux, forcé de les remplir jour et nuit puisque, quand il les a remplis, il avoir tous Ies autres désirs, pou- Tristane Banon, qui avait affirmé avoir été agressée sexuellement en 2oo3 par
masculines, cet article nous montre que l'impunité dont sem-
l'un des tonneaux en bon état sans relâche, sous peine des plus n'a plus ni plaisir ni peine ; mais voir les satisfaire, et y trouver du l'ancien ministre, fait savoir qu'elle réserve à plus tard sa décision de porter
blaient bénéficier les hommes coupables de tels actes vole en éclat
et remplis, celui-ci de vin, ce- grands ennuis. Si tu admets que ce qui fait l'agrément de la vie, c'est plaisir pour vivre heureux. plainte. Elle le fera le 5 juiliet. Le parquet de Paris classera la plainte sans suite,
grâce à une dénonciation de plus en plus forte et audible de la part
lui-là de miel, un troisième de les deux vies sont pareilles au d'y verser le plus qu'on peut. trois mois plus tard, tout en reconnaissant que les faits, s'ils sont prescrits, des femmes.
« peuvent être analysés comme un délit d'agression sexuelle ».
lait et beaucoup d'autres remplis cas de ces deux hommes, est-ce SOCRATE - Mais si l'on y verse Platon, Gorgias

20 Le sujet 21
L'ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

Parce que Ie temps est irréversible, je crains mon avenir et ie porte le


L'existence et le temps(*l A ce temps spatialisé, homogène et mesurable, il faut donc opposer
poids de mon passé ; parce que mon présent sera bientôt un passé sur

durée, c'est le temps tel


lequel je n'aurai aucune prise, je suis amené à me soucier de ma vie.
notre vécu interne du temps ou « durée ». La
Selon Heidegger, c'est même parce qu'il est de part en part un être
ll est impossible de définir le temps dans ses trois dimensions (passé, présent et que nous le ressentons quand nous ne cherchons pas à le comprendre.
temporel que l'homme existe. Les choses sont, mais seul l'homme
avenir) ; définir le temps, ce serait dire : « le temps, c'est.,. ». Or, on ne peut demander EIle n'a pas Ia ponctualité abstraite du temps : dans la durée telle que
existe (au sens étymologique) : l'homme est leté hors de lui-même
nous la vivons, notre passé immédiat, notre présent et notre futur
ce qu'est le passé (qui n'est plus) ou I'avenir (qui n'est pas encore) : seul le présent par Ie temps. Être temporel, ce n'est donc pas simplement être soumis
immédiat sont confondus. Tout geste qui s'esquisse est empreint d'un
est, mais le présent n'est pas la totalité du temps. passé et gros d'un avenir : se lever, allervers la porte et lbuvrir, ce n'est
au temps : c'est être projeté vers un avenir, vers du possible, avoir en
Plus qu'une chose à définir, le temps est la dimension de ma conscience, qui se pas pour notre vécu une succession d'instants, mais un seul et même
permanence à se choisir et à répondre de ses choix (ce que Heidegger
reporte à partir de son présent vers I'avenir dans I'attente, vers le passé dans le sou- mouvement qui mêle le passé, le présent et I'avenir. La durée n'est pas
nomme le souci).
venir et vers le présent dans I'attention (saint Augustin). ponctuelle, elle est continue, parce que notre conscience dans son
présent se rapporte toujours à son passé et se tourne déià vers son
Si je ne savais pas d'avance que ie vais mourir un jour, si ie n'étais pas
avenir. La durée non mesurable, hétérogène et continue est donc le
certain de ne pas avoir tout le temps, je ne me soucierais pas de ma
vrai visage du temps avant que notre intelligence ne le décompose
Selon Kant, le temps n'est ni une intuition (une perception), ni un vie. Ce n'est donc pas la mort qui nous vient du temps, mais le temps
en instants distincts.
Husserl montre comment concept, mais plutôt la forme même de toutes nos intuitions : cela qui nous vient de la mort (Heidegger).
Ia conscience est touiours seul explique que le temps soit partout (tout ce que nous percevons ne meurs pas parce que je suis un être temporel et soumis aux lois
Sous quel signe le temps place-t-i! notre Je
conscience intime du temps. Si est dans Ie temps) et cependant nulle part (nous ne percevons jamais existence ? du temps, au contraire : le temps n'existe pour moi que parce que la
je regarde à I'interieur de moi, je temps comme tel).
Ie perspective certaine de ma mort m'invite à m'en soucier (inconscients
n'ytrouve pas une identité flxe et Nous ne pouvons percevoir les choses que sous forme de temps et de leur propre mort, les animaux ne connaissent pas Ie temps). Et
fixée d'avance, mais une suite de d'espace ; et ces formes ne sont pas déduites de la perception, parce comme personne ne pourra jamais mourir à ma place, personne ne
perceptions sans rapport entre que toute perception les suppose. La seule solution consiste donc, pour pourra non plus vivre ma vie pour moi : c'est la perspective de la mort
elles (le chaud puis Ie froid, le dur Kant, à faire du temps et de I'espace les formes pures ou a priori de qui rend chacune de nos vies uniques et insubstituables.
puis le lisse par exemple). C'est toutes nos intuitions sensibles : le temps n'est pas dans les choses,
alors la conscience du temps il est Ia forme sous laquelle notre esprit perçoit nécessairement les
qui me permet de poser mon choses.
identité : la conscience du temps
me permet de comprendre que Quelle est la solution proposée par Bergson ?
dans cette suite de perceptions, Ni le passé, ni l'avenir ne sont : seul l'instant présent existe réellement,
Saint Augustin, « Qu'est donc que
le temps ? Si personne ne me le ce n'est pas moi quichange, mais et le temps n'est que la succession de ces instants ponctuels de l'avenir
demande, je le sais : mais si on c'est Ie temps qui s'écoule. Mon vers le passé. Quand nous essayons de comprendre Ie temps, nous le
me le demande et que je veuille
l'expliquer, je ne le sais plus. » identité est donc de part en part détruisons en en faisant une pure ponctualité privée d'être.
temporelle. Surtout, la percep- Bergson montre ainsi que notre intelligence comprend le temps à
tion suppose que ma conscience fasse la synthèse des différents partir de f instant ponctuel : elle le spatialise, puisque la ponctualité Non seulement le temps place notre existence sous Ie signe de
moments perceptifs : i'identifle la table comme table en faisant la n'est pas une détermination temporelle, mais spatiale. Le temps serait I'irréversible, mais il éveille en nous Ia possibilité d'une conscience
synthèse des différentes perceptions que i'en ai (vue de devant, de alors la succession des instants, comme la ligne est une succession de morale : ie me reproche mon passé parce que ie ne peux rien faire
derrière, etc.). Or, cette synthèse est temporelle : c'est dans le temps points. Notre intelligence comprend donc le temps à partir de l'espace : pour annuler les erreurs que j'ai commises.
. Le temps, un sixième sens à explorer
que Ia conscience se rapporte à elle-même ou à autre chose qu'elle. comprendre le temps, c'est le détruire comme temps.
(Marc Gozlan, Ie Monde Science et techno daté du to.tt:otz)

MOTS CLÉS MOTS CLÉS


durée désigne Ie temps subiectil lisée Euclide. Descartes en fait devenir temporel, autrement dit Exister, c'est donc être hors de soi, mort). C'est l'horizon existentiel
Formule latine signifiant « à partir tel que nous le vivons, qui trans- une « substance étendue », aux ce qui n'a ni commencement, ni être en ex-fase permanente. Enfin, de la mort qui fait que l'homme « Conscience signifie mémoire -
conservation
cende touiours l'instant ponctuel caractéristiques strictement géo- fin dans le temps. Est immortel ce exister, en tant qu'un acte onto- ne peut pas ne pas être considéré
de ce qui vient avant ». Désigne ce et accumulation du passé dans le présent.
qui est indépendant de toute ex- en empiétant sur le passé et l'ave- métriques, ouvrant Ie champ à la qui a un commencement dans le logique (qui concerne notre être) comme fini.
périence. S'oppose à a posteriori. nir. Bergson montre ainsi que Ia physique moderne. Kant consi- temps, mais qui n'â pas de fin et s'oppose à vivre, en tant qu'acte Cèst un trait d'union entre ce qui a été et qui sera,
IDENTITÉ
Contre I'empirisme, Kant soutient durée, ou temps vécu, est hété- dère l'espace et Ie temps comme qui dure donc dans le temps. biologique (qui concerne notre Du latin idem, « même ». Liden- un pont jeté entre le passé et làvenir. » (Bergson)
l'existence de structures a priori rogène, continue et qualitative, des formes a priori de notre sen- corps vivant). tité d'une qui fait
chose, c'est ce
EXISTENCE
qui précèdent et conditionnent contrairement au temps phy- sibilité, autrement dit non pas des qu'elle demeure la même à tra-
Du lptin exsistere, « se tenir hors
notre connaissance du monde. sique, qui n'en est que la spatiali- réalités obiectives existant par
de, sortir de ». Au sens strict, celui Caractère de ce qui est flni, c'est- vers le temps malgré les change- « Lunivers dure. Plus nous approfondissons la nature
sation abstraite pour les besoins soi, mais des structures de I'esprit, ments. du temps, plus nous comprenons que la durée signifie
DURÉE qui est utilisé par les phénoméno- à-dire borné dans l'espace et le
de l'action. conditions de possibilité de toute
Alors que le temps, comme gran- logues, seul l'homme existe, dans temps. Lexistence humaine peut IPSÉITÉ invention, création de formes, élaboration continue
expérience.
deur physique homogène et me- ESPACE la mesure où seul il est capable de être dite finie dans Ia mesure ou Du latin rpse, « soi-même », I'ip-
surable, se réduit à une suite dis- Lespace est avant tout l'étendue ÉrrnNrr/ TMMoRTEL se ieter hors de lui-même pour elle a un commencement (la nais- séité désigne le fait d'exister en de lâbsolument nouveau. » (Bergson)
continue d'instants ponctuels, la géométrique, telle que l'a forma- Est éternel ce qui est soustrait au se rapporter à soi et au monde. sance) et une fin dans le temps (la tant que soi.

22 Le sujet i*)Hors programme en Terminale ES et en Terminale S. Le sulet 2]


UN SUJET PAS A PAS L'ARTICLE DU IIIIONûE

Dissertation : Le temps, un slxreme SENS a explorer


Sommes-nous prisc
La perception du temps évolue avec l'âge mais aussi en fonction de notre état
L analyse du sujet « Que chacun examine ses pensées, il les trout erir émotionnel. De mieux en mieux décryptés par les scientifiques, les circuits cérébraux
I. Les termes du suiet toutes occupées alr plrssé et à lavenir. Nous rle pensons qui régissent cette sensation peuvent être exploités à des fins thérapeutiques,
. Nous :
prescille point ati présent ; et, si nous y pensorls, ce notamment chez les patients atteints de la maladie de Parkinson.
- chaque individu et son histoire
personnelle ;
n'est que pour en prendre la lumière pour disposer cie
attention du temps, les impulsions
- entité collective (société, géné- l'ar.enir. Le présent n'est jamtris notre lin. , Le temps fait partie intégrante de notre vie quotidienne, que nous soyons Par ailleurs, dès qu'on détourne son
ration, nation, humanité, etc.). pressés, reposés, sous I'emprise d'une émotion ou en proie à l'ennui. sont bloquées et ne parviennent plus à l'accumulateur. Du fait que ces
. Prisonniers : Qu'il s'agisse de marcher, conduire, écouter de la musique, entendre Ia « tic-tac » ne sont pas comptabilisés, le temps est alors iugé plus court
b/ La connaissance humaine progresse (ex. : Pascal danslaPréJace du
- idée d'enfermement, dbbstacle sonnerie du téléphone, participer à une conversation ou faire du sport, qu'il ne l'est obiectivement. Utile pour prédire le comportement de suiets
Traité du Vide) en sciences notamment, à mesure que le temps avance.
et de limites empêchant d'agir et le temps est là : omniprésent et immatériel. Alors que la perception de la dans les recherches en psychologie, l'horloge interne n'est cependant
c) Dans l'histoire, le renouvellement des proiets politiques montre la
de décider; domaine physique et vue, du toucher, de l'ouie, de l'odorat, du goût met en ieu des récepteurs qu'une métaphore, car non plausible sur les plans neurophysiologique
singularité de chaque période.
psychologique; sensoriels spécialisés, il n'existe aucun récepteur spécifique du temps ! et neuroanatomique.
Transition: N'existe-t-il pas pourtant pour chaque société un poids
- idée de faute et de culpabilité ; Et pourtant le temps est aussi présent en nous, dans le cerveau, véritable Un modèle physiologiquement plus réaliste a été développé au début
de l'histoire ?
domaine moral. machine à traiter le temps. des années zooo par le professeur Warren Meck, de la Duke University
IL Le passé a une emprise déterminante.
. Passé:
a/ Dans toute société, des événements passés influencent le présent.
« Dès le plus jeune âge, le nourrisson est plongé dans un monde avec à Durham (Caroline du Nord, Etats-Unis). Dans ce modèle, baptisé
- passé immédiat (enfance, Gedâchtniskirsche b/ De façon plus générale, selon le principe du déterminisme, le présent
de nombreuses régularités temporelles. Il apprend alors les durées « striatal beat-frequency r, la représentation du temps est sous-tendue
éducation) ou plus lointain (ori- (« église du souvenir ») à Berlin,
est la conséquence nécessaire du passé. associées à des actions dont ilfait l'expérîence au quotidien », souligne la par l'activité oscillatoire de neurones situés dans les régions superficielles
gines) ; mémorial dédié à la Paix
c/ La réalité de l'emprisonnement est analysée en psychanalyse (ex. : professeure Sylvie Droit-Volet, du Laboratoire de psychologie sociale et du cerveau (cortex). Chaque neurone oscillateur présente une âctivité ca-
passé individuel et collec- et à la réconciliation,
- cognitive (CNRS, université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand). « ll réagit, ractérisée par un rythme qui lui est propre. La fréquence des osclllations
tir (histoire, tradition, ..;;;- o. ,, §l#fJE 3ij|.?i'il'10,,,"
névrose ou complexe d'Gdipe).
Transition: Pour autant, on peut guérir de cette emprise du passé. en s'agitant ou en pleurant, cluand ce qu'il attend n'arrive pas au bon est détectée par certains neurones du striatum dorsal, sous-structure
moration). III. La libération à l'égard du passé est une action de progrès. moment : euand Ie mobile au-dessus de son lit s'arrête de tourner plus des « ganglions de la base », terme désignant un ensemble de centres
II. Les points du programme a,) Connaître les déterminismes permet d'en être moins prisonnier et tôt que d'habitude, quand sa mère met plus de temps que prévu à faire nerveux enfouis profondément sous le cortex.
. Le temps. son biberon », ajoute-elle. « Chacun de ces neurones reçoit jusqu'à 30 ooo connexions provenant
d'agir en conséquence.
. L histoire. Le très leune enfant « vit dans le temps » avant d'avoir conscience que d'un contingent de neurones du cortex oscillant à des fréquences diffé-
b/ La vision que nous avons du passé peut dépendre de nos choix et
. La liberté. le temps passe. Il appréhende le temps directement à travers son expé- rentes. Ces neurones du striatum seraient à même de lire le code temporel
de nos proiets. Le présent oriente donc aussi I'interprétation du passé.
rience des actions. Ainsi, note Sylvie Droit-Volet, « pour I'enfant de 3 ans, émis par des neurones oscillateurs corticaux.Ils s'activeraient notamment
L'accroche Conclusion le temps est multiple, spécifique à chaque action ». A 5-6 ans, un enfant lorsque I'activité oscillatoire correspondrait à des profils d'activité détectés
LefilmEternal Sunshine of the Spotless Mind (zoo4, Michel Gondry) Nous sommes dépendants, mais pas prisonniers. Le passé a des devient capable de transposer la durée apprise lors d'une action (appuyer antérieurement et stockés en mémoire », indique Warren Meck.
est construit sur la volonté du héros d'oublier les moments conséquences sur Ie présent, mais qui n'annulent pas notre capacité sur une poire en caoutchouc) sur une autre (tirer sur une manette). « I/ Parallèlement à ce modèle dans lequel l'activité neuronale est à l'origine
douloureux de son passé. à en tirer des leçons.,:" commence à comprendre qu'un temps unique existe indépendamment de l'estimation du temps, les structures cérébrales impliquées dans
des actions », indique-t-elle. le traitement de l'information temporelle diffèrent selon qu'il s'agit
La problématique La sensibilité au temps s'améliore pendant l'enfance du fait du dévelop- d'estimer la durée d'un stimulus (« temps explicite ») ou de percevoir la
Le passé a-t-il une emprise telle que nos choix et nos actions sont Les bons outils pement des capacités d'attention et de mémoire de travail chez l'enfant, durée qui nous sépare d'un événement dont on s'attend qu'il se produise
entravés par des événements antérieurs ? La liberté humaine n'a-t-elle .
Lanalyse et la théorie du libre arbitre chez Descartes, dans les qui dépendent de la lente maturation du cortex préfrontal. En effet, iuger dans les secondes ou minutes à venir (« temps implicite »).
pas la force de résister ou de s'en dégager ? Mé ditations métaphy siqu e s. correctement le temps demande non seulement de lui prêter attention, « Pour des durées allant de quelques millisecondes à quelques minutes,
. Les lois de l'inconscient dégagées par Freud, dans les Cinq leçons mais aussi de conserver en mémoire le flux de l'information temporelle le traitement du temps explicite et du temps implicite n'implique pas
sur la psychanalyse. et de maintenir une attention soutenue. C'est ainsi que les enfants avec les mêmes zones neuroanatomiques », souligne fennifer Coull, cher-
Le plan détaillé du développement
I. La liberté donne un statut particulier à l'homme. un trouble de déflcit de l'attention avec hyperactivité éprouvent des cheuse CNRS au Laboratoire des neurosciences cognitives à I'université
a) Le libre arbitre est la faculté de se déterminer selon un choix difflcultés à estimer correctement le temps. d'Aix-Marseille. Ces différences s'expliquent du fait que « /e traitement
personnel, sans être poussé ni empêché par une force antécédente Ce qu'il ne faut pas faire Un moyen d'augmenter la précision des performances temporelles du temps implicite sert presque toujours à réaliser un but sensitivo-
ou supérieure. Dresser uniquement un catalogue d'exemples psychologiques sur le consiste à compter le temps. « A 5 ans, l'enfant n'est pas capable de moteur - "Avant de participer à une réunion de travail, ai-je ou non le
regret ou le remords. compter le temps, mais peut leJaire si un adulte Ie demande. Cependant, temps de prendre un café ?" -, alors que le traitement du temps explicite
Ie comptage ne suit pas vraiment le rythme des secondes. A partir de I ans, vise à estimer une durée en tant que telle », note la spécialiste. Les études

TEXTE CLÉ I'enfant commence à compter tout seul le temps avec régularité, mais il sur le temps explicite montrent que deux structures corticales, l'aire
faut attendre l'âge de 10 ans pour qu'il compte le temps spontanément
Dans cet extrait, Pascal nous dans les temps qui ne sont point chons de le soutenir par I'avenir, n'est iamais notre fin : le passé avec régularité, sans l'aide d'un adulte », précise Sylvie Droit-Volet.
rappelle à quel point nous ou- nôtres, et ne pensons point au et pensons à disposer ies choses et le présent sont nos moyens ; Sur la base de notre capacité précoce à estimer le temps, des chercheurs
seul qui nous appartient ; et si qui ne sonI pas en notre puissance le seul avenir est notre fin. Ainsi ont imaginé, dès t963, que Ie temps perçu par notre cerveau (temps
blions de considérer le présent
vains, que nous songeons à ceux pour un temps oir nous n'avons nous ne vivons jamais, mais nous subiectif) est calé sur le tic-tac d'une pendule intérieure, de la même Cet article nous montre que le temps vécu par l'homme est le pro-
dans le cours de notre existence. qui ne sont rien, et échappons [et aucune assurance d'arriver. Que espérons de vivre ; et, nous dispo- façon que notre vie est rythmée par le tic-tac de notre montre (temps duit d'un acte subjectif, lui-même lié au corps et en particulier
Nous ne nous tenons iamais au nous laissons échapper] sans ré- chacun examine ses pensées, il sant toujours à être heureux, il est au cerveau. Marc Gozlan met en effet en évidence le fait que la per-
temps présent. Nous anticipons objectif). Ils ont modélisé un mécanisme de mesure du temps, une
flexion le seul qui subsiste. C'est les trouvera toutes occupées au inévitable que nous ne le soyons ception interne que nous avons du temps s'enracine dans des phé-
I'avenir comme trop lent à venir, sorte d'horloge interne. Celle-ci est constituée d'une « base de temps »
que le présent, d'ordinaire, nous passé et à l'avenir. Nous ne pen- iamais. nomènes neurologiques complexes relatifs à différentes zones du
comme pour hâter son cours ; blesse. Nous ie cachons à notre sons presque point au présent ; émettant en permanence des impulsions (« tic-tac ») qui sont stockées cerveau. Ceci explique que notre perception du temps soit souvent
ou nous rappelons le passé pour vue, parce qu'il nous afflige ; et, et, si nous y pensons, ce n'est que Pascal, Pensées dans un accumulateur. La durée subiective du temps dépend du nombre fonction de nos émotions, d'ou une multiplicité de perceptions du
l'arrêter comme trop prompt : s'il nous est agréable, nous regret- pour en prendre la lumière pour d'impulsions accumulées. Quand l'horloge interne s'accélère, le nombre temps selon les individus et les situations affectives qu'ils vivent.
si imprudents, que nous errons tons de Ie voir échapper. Nous tâ- disposer de l'avenir. Le présent d'impulsions augmente et le temps paraît plus long.

24 Le sujet 2§
L'ARTICLE DU J]IIONûT

motrice supplémentaire, qui coordonne les gestes complexes, et Ie cortex Droit-Volet. Le fait d'avoir peur provoquerait un « éveil », une activation
préfrontal droit, sont constamment activées. physiologique qui accélère le rythme de l'horloge interne. Cet « éveil »
Il a été montré que le cervelet joue un rôle majeur dans les tâches se traduit par une dilatation des pupilles, une accélération du rythme
motrices nécessitant 1a perception du temps implicite. D'autres zones cardiaque, une élévation de la pression artérielle, une contraction
du cerveau peuvent être impliquées dans l'estimation du timing musculaire. Il est le reflet d'un mécanisme de défense déclenché
implicite, comme Ie cortex pariétal gauche, qui gère les intentions du dans une situation de menace, l'organisme se préparant à agir, en
mouvement, et le cortex prémoteur gauche, région du lobe frontal l'occurrence à attaquer ou à fuir. Cette surestimation temporelle dans
dont Ie rôle est de planifler et d'organiser le mouvement. Il arrive que une situation de menace a également été observée par ces chercheurs
le cortex préfrontal droit, habituellement impliqué dans l'estimation chez des enfants de 3 ans.
du temps explicite, soit sollicité pour l'estimation du temps implicite. En revanche, « contre toute attente, la tristesse n'affecte pas Ia perception
C'est le cas lorsqu'un événement ne survient pas dans le délai auquel on du temps, sans doute parce ce que l'émotion ressentie en regardant un
s'attendait à le voir apparaître, par exemple lorsqu'un feu rouge dure film triste n'est pas assezforte pour provoquer un ralentissement phy'
bien plus longtemps que prévu. Il se produit alors une mise à jour par siologique », note Sylvie Droit-Volet, en ajoutant qu'il conviendrait de
le cerveau des prédictions temporelles avec une nouvelle anticipation travailler sur des états profonds de tristesse dans les épisodes dépressifs
du délai d'attente. maieurs. Son équipe évalue actuellement si l'horloge interne ralentit
Par ailleurs, « les zones cérébrales impliquées diffèrent selon le contexte, chez des suiets sains adeptes de la méditation-relaxation. Peut-on, dans
et ce d'autant que la durée du stimulus est brève, inJérieure à quelques cet état, être réellement hors du temps ?

zoo millisecondes », précise fennifer Coull. On observe que le cortex Sandrine Gil et Sylvie Droit-Volet ont également travaillé sur la per-
visuel est activé lorsqu'on évalue la durée d'un stimulus visuel. De ception du temps quand 1'autre exprime une « émotion secondaire » :
même, il se produit une activation du cortex moteur primaire lorsque une expression faciale de honte. Voir un visage exprimant Ia honte
l'estimation temporelle est associée à une action, et le cortex auditif est incite celui qui 1'observe à comprendre l'origine de ce sentiment. (( Cette
sollicité lors de l'estimation de la durée d'un stimulus sonore. activité réflexive entraîne un détournement de I'attention du traitement
du temps qui conduit à ce que le temps estimé paraisse plus court qu'il
Surtout,la perception du temps par le cerveau met en ieu des processus
liés à la mémoire et à l'attention. Pour preuve, la sensation que Ie temps ne I'est en réalité », souligne Sylvie Droit-Volet. Cette sous-estimation LA CULTURE
passe plus vite si on est très occupé, qu'on s'adonne à une activité temporelle ne s'observe qu'à partir de 8 ans, Iorsque l'enfant a appris
passionnante ou amusante. Il s'envole même lorsqu'on est amoureux ! la notion de honte.
A l'inverse, l'eau mettra un temps fou à bouillir si l'on garde les yeux La « théorie de l'esprit incarné » (encore nommée « théorie de la
fixés sur la casserole. De même, l'étudiant n'en flnira pas de regarder cognition incarnée ») explique en quoi la perception des émotions
sa montre si le cours lui semble prodigieusement ennuyeux... d'autrui modifle notre perception du temps. Elle est sous-tendue par
« Dufait de la participation conjointe de processus mnésiques et atten- l'existence d'un processus interne de mimétisme ou de simulation de
tionnels,le traitement par le cerveau de l'information temporelle ne peut l'état émotionnel de l'autre qui nous permet de nous adapter à l'autre
reposer que sur un réseaufonctionnel, non sur une structure unique. Cela et de bien comprendre de ce qu'il ressent. Ainsi, Iorsqu'un adolescent
explique sans doute la raison pour laquelle il n'existe pas de maladie côtoie une personne âgée qui parle et marche plus lentement que
neurologique ou psychiatrique uniquement caractérisée par des déficits lui, son horloge interne ralentit pour se synchroniser sur le temps du
temporels », note Jennifer Coull. senior. Il se produit chez le jeune un ralentissement subjectif du temps
La dopamine est le principal neurotransmetteur impliqué dans le qui permet à ces deux personnes de mieux interagir socialement.
traitement du temps. Les agonistes dopaminergiques, médicaments Sylvie Droit-Volet et ses collègues ont montré que, si l'on empêche
qui renforcent I'action de Ia dopamine, ont tendance à accélérer notre ce processus de mimétisme en bloquant les expressions faciales de
perception du temps, qui passe alors plus vite. C'est aussi Ie cas pour f individu qui observe l'autre en lui mettant un stylo dans la bouche,
certaines drogues, comme la cocaine, qui renforcent l'action de la plus rien ne se passe. Lhorloge interne ne change plus de rythme, quelle
dopamine. A l'inverse, les neuroleptiques utilisés dans le traitement que soit l'émotion perçue chez l'autre. De même, des études ont indiqué
de la schizophrénie diminuent l'activité de la dopamine, avec pour qu'une personne « botoxée » reconnaît moins bien les expressions
conséquence Ia sensation que le temps s'écoule plus lentement. émotionnelles et ressent moins d'empathie vis-à-vis des autres.
A ces nouvelles connaissances neuroanatomiques, neurophysiolo- « Notre perception du temps est un bon révéIateur de notre état émo-
giques et neurochimiques du traitement du temps sont venus s'aiouter tionnel », résume Sylvie Droit-Volet, qui souligne que les distorsions
les résultats de récentes recherches en neuropsychologie qui montrent temporelles émotionnelles ne résultent pas d'un dysfonctionnement
comment, sous l'effet des émotions, le temps perçu est plus court ou du système de l'horloge interne mais, au contraire, de son excellente
plus long qu'il ne I'est en réalité. capacité à s'adapter aux événements de notre environnement. Selon
Sylvie Droit-Volet et Sandrine Gil, maître de conférences au Centre de elle, « il n'existe pas untemps unique,homogène, mais plutôt de multiples
recherche CNRS sur la cognition et 1'apprentissage (université de Poi- temps dont onfait l'expérience. Nos distorsions temporelles sont le reflet
tiers), ont rapporté, en zou, que le changement d'état émotionnel induit direct de la façon dont notre cerveau et notre corps s'adaptent à ces
par certains films affecte 1a perception du temps. Ces psychologues ont temps multiples, ces temps de la vie ».
présenté à des étudiants des extraits de films connus pour induire une Le philosophe André Bergson n'avait-il pas raison quand il expliquait,
sensation de peur (films d'horreur : Ihe Blair, Scream, Shining\ ou de dans son ouvrageDurée et simultanéité. A propos de la théorie d'Einstein,
tristesse (films dramatiques : City of Angels, Philadelphia, Dangerous que 1'« on doit mettre de côté le temps unique, seuls comptent les temps
Mind). Une troisième catégorie de films « neutres » (séquences de multiples, ceux de I'expérience » ? Autre'façon de dire que le temps
prévisions météorologiques ou d'informations boursières) a été perçu est on ne peut plus relatif.
utilisée. Il a ensuite été demandé à ces étudiants d'évaluer la durée
d'un stimulus visuel. Marc Gozlan, I e Monde Science et techno daté du 7011.2012
« La peur provoque une distorsion temporelle, la durée du stimulus
étant perÇue comme plus longue qu'en réalité », fait remarquer Sylvie

26
L.ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

Le « langage » animal n'a pas de grammaire : les signaux qui le Le langage ne fait donc pas que décrire un monde qui lui serait
Le langags(*) composent ont chacun un sens précis et unique, et ne peuvent préexistant : c'est lui qui délimite le monde humain, ce que nous
donc pas être combinés entre eux. Grâce à la grammaire et au pouvons percevoir et même ce que nous pouvons penser. N'existe,
Aristote définissait I'homme comme « le vivant possédant le langage » : la capacité nombre inflni de combinaisons qu'elle permet, le langage hu- en fait, que ce que nous pouvons nommer dans notre langue.

linguistique semble n'appartenir en propre qu'à I'homme, et le distinguer de tous main, lui, est plus riche de significations et surtout, il est capable
d'invention et de progrès.
les autres vivants. Le langage permet à I'homme de penser et de communiquer ses
idées : il fonde donc la vie en communauté.
Le mot arbre désigne aussi bien cet arbre-ci que cet arbre-là. Arbre
ne désigne pas un arbre donné, mais le concept même d'« arbre » La conscience ne vise pas autrui comme une chose parmi les
(ce que doit être une chose pour être un arbre : avoir un tronc, choses, parce que, contrairement aux choses, autrui peut répondre
Le langage se déflnit par un vocabulaire, c'est-à-dire par un pouvoir etc.) ; c'est pour cela qu'il peut désigner tous les arbres. Les mots quand ie lui parle : parce qu'il me répond, autrui est non un simple
de nomination, et par une grammaire, c'est-à-dire par des règles ne renvoient pas à des choses, mais à des concepts abstraits et objet de ma perception, mais un autre suiet qui me vise à son tour
régissant Ia nature et les relations des mots. Saussure a montré généraux. dans sa propre conscience.
que les mots que nous utilisons pour parler (ou signes) sont la Le langage est donc le fruit de notre faculté d'abstraction : le mot Le langage permet de viser intentionnellement autrui comme
totalité d'un signifiant (la suite de sons qui compose le mot) et arbre peut désigner tous les arbres, parce que nous avons, contrai- sujet : Husserl peut donc affirmer que c'est lui qui fonde la
d'un signifié (ce que Ie mot désigne). rement aux animaux, la faculté de ne voir dans cet arbre-ci qu'un communauté humaine, entendue comme « communauté inter-
Il a aussi établi qu'il n'y avait aucun rapport logique entre le exemplaire de ce que nomme le mot arbre (le concept d'arbre). subiective ».
signifiant et le signifié : c'est la thèse de l'arbitraire du signe.
Le langage est donc une convention arbitraire ; c'est pourquoi,
d'ailleurs, il existe plusieurs langues. Comme l'a montré Bergson, les mots désignent des concepts Le langage semble n'avoir qu'une seule fonction : décrire des
généraux, et non des choses singulières. Le langage simplifle donc « états de choses » (comme par exemple : « le chat est sur le
Ie monde et l'appauvrit : il nous sert d'abord à y imposer un ordre paillasson »).
Certains animaux ont développé des formes évoluées de commu- en classant les choses par ressemblances. Wittgenstein remarque cependant qu'à côté de cette fonction
nication, et particulièrement ceux qui vivent en société comme descriptive, le langage a plus fondamentalement une fonction
les abeilles. Mais, comme l'amontré Benveniste, ce « langage » n'a éthique : dire que le chat est sur le paillasson, c'est certes
rien à voir avec le langage humain : il dicte un comportement, et décrire Ia position du chat, mais c'est aussi célébrer la communauté
non une réponse Iinguistique. humaine pour laquelle cette proposition a une signiflcation. Le
Les animaux n'utilisent pas dans leur communication des signes langage fait de l'homme « l'animal cérémoniel » : il n'a de sens
composés, mais des signaux indécomposables. Alors que le que dans une communauté, et c'est cette communauté de langue
langage humain est un langage de signes, la communication que nous célébrons, même sans le savoir, dès que nous parlons.
animale est un code de signaux, dont chaque signal renvoie à une
seule signifi cation possible.

Selon Rousseau, « la langue de convention n'appartient qu'à Ferdinand de Saussure (1857-i913). . Près d'un quart des langues parlées en Inde sont menacées
l'homme » : les animaux possèdent leur « langage » dès Ia nais- de disparition
(fulien Bouissou, Le Monde daté du o7.og.zoq)
sance. Ils n'ont pas à l'apprendre, parce que c'est leur instinct qui
Ie leur dicte ; ce « langage » est inné, et non acquis.

MOTS CLÉS
MOTS CLES le principe de toute réalité réside le conventionnalisme conçoit le quoi le suiet exerce sa fonction
Une langue est un ensemble insti- dans la nature. En ce qui concerne langage comme un ensemble de linguistique.
Produit de la faculté d'abstraction, d'informations utiles, il est aus- tué et stable de signes et de règles le langage, le naturalisme conçoit signes et de sons contingents,
un concept est une catégorie géné- si échange d'idées. Il fait accéder on peut le définir comme un sys- grammaticales que partage une donc que les mots sont une pro- sans rapport direct avec les réa-
Du latin abstrahere, « tirer, enle- Élément fondamental du langage,
rale qui désigne un caractère com- à la représentation abstraite, il tème de signes ordonnés suivant communauté humaine donnée. priété des choses et qu'ils sont lités désignées (par exemple, le
ver ». Constitutive de la pensée composé d'un signiflant, suite de
mun à un ensemble d'individus. est, par conséquent, ie propre de des règles. II est une spécificité Elle se distingue du langage en ce une imitation par les sons et les mot « chat » ne semble pas res-
et du langage, I'action d'abstraire sons ou de gestes, et d'un signiflé
Les concepts, auxquels renvoient humaine dans la mesure ou il sens qu'elle est une incarnation signes des choses telles qu'elles se sembler à l'animal désigné, si bien
est l'opération de l'esprit qui isole, l'homme.
les signes du langage, permettent compofie des caractéristiques du langage objectif dans une com- présentent dans la nature (ainsi, qu'on peut aussi bien appeler ce ou concept, qui lui donne sens
pour le traiter séparément, un d'organiser et de classer notre sai- dernier « cat » ou <t gato »). (disiinction saussurienne).
propres absentes de Ia commu- munauté vivante (par exempie : par exemple, Ie mot « miauler »
élément d'une représentation ; sie du réel. Ce qui ne peut être dit, soit parce nication animale, en particulier la langue française). semble imiter le bruit du chat). «Yoyez par exemple avec
la blancheur, la liberté, sont des qu'on suppose qu'il n'existe au- sa plasticité et son caractère arti- Le conventionnalisme considère Elle est nécessairement indivi- quelle sincérité on prononce
abstractions. cun mot pouvant I'exprimer, soit
Des mots grecs dia, « à travers », culé, rendant possible une inflni- quant à lui que le principe de duelle, et suppose un sujet ac- \e mol miasme... n'est-ce pas
et logos, « parole ». Le dialogue parce que ce qui est à dire reste té de combinaisons à partir d'un Le naturalisme est une doctrine toute chose est arbitraire et n'a tif. Par la parole on s'approprie là une onomatopée...
Du latin conceptus, « recu. saisi ». n'est pas uniquement échange confus, obscur. nombre réduit d'éléments. philosophique qui considère que pas sa source dans la nature. Ainsi, une langue. La parole est ce par du dégoût ?, (Bachelard)

28 La culture 2ÿ
UN SU]ET PAS A PAS L,ARTICLE DU TIIIONûE

Dissertation : Près d'un quart des langues parlées en Inde


La langue est-elle un moyen d'expression comme un autre ?
sont menacées de disparition
L Les termes du suiet Mondialisation et urbanisation sont à I'origine du recul de la diversité linguistique
. La langue :
dans le pays.
- la langue maternelle et/ ou la langue du pays d'adoption. II. La langue n'a pas de fonction privilégiée.
- tout système de signes reconnus collectivement et/ ou institution- a/ D'autres formes d'expression permettent d'extérioriser les senti-
nellement.
ments, et de meilleure façon : l'art, Ia musique (c1[ analyse de Bergson Le lieu n'a pas été choisi au hasard. C'est au Mémorial Gandhi, à Une connaissance approfondie des langues permet également
. Moyen d'expression :
sur les limites du langage courant). New Delhi, que les travaux du premier recensement linguistique de mieux comprendre les conflits qui traversent l'lnde. Celui qui
- suppofi par lequel des idées, des sentiments, des besoins sont
b,) La langue est sociale, d'abord parce que le langage répond à la réalisé en Inde depuis près d'un siècle ont été dévoilés, jeudi oppose par exemple Ies industries minières aux populations tri-
extériorisés.
nécessité de communiquer pour satisfaire ses besoins et organiser 5 septembre : sur les 85o langues identifiées dans le pays - 3oo bales de l'est du pays, où deux conceptions du monde s'affrontent :
- idée de revendication. Ie travail entre les hommes (cf analyse de Bergson sur la fonction l'une où la terre appartient aux hommes, et l'autre ou les hommes
. Comme un autre : n'avaient jamais été documentées -, près de zoo sont menacées
utilitaire du langage), exactement de Ia même façon que les animaux de disparition car parlées par moins de ro ooo locuteurs. appartiennent à Ia terre. Les uns qui la convoitent contre ceux
- processus de comparaison qui renvoie à l'idée de nivellement, ont un moyen de communication pour survivre ensemble.
d'absence de différence spécifl que. L'initiative de Ganesh Devy, auteur de ce projet titanesque qui Ia vénèrent.
Transition: Pourquoi n'existe-t-il pas alors de langue universelle ?
Il. Les points du programme
III. La langue dépasse la simple faculté d'expression.
- quatre ans de travail - n'est pas sans rappeler celle du
. Le langage, la culture. Mahatma Gandhi. Cet ancien professeur de littérature anglaise a
a/ La pensée se forme par le langage (cl analyse de Hegel). La langue
. La société et les échanges, l'État. rallié près de 3 ooo bénévoles à sa cause pour recenser les langues La colonisation européenne, tout comme les invasions des
est donc ce par quoi 1a pensée individuelle, voire l'identité collective,
de l'ensemble du pays, des montagnes du Cachemire à I'archipel Moghols par exemple, ne peut être tenue pour seule responsable
s'entretient.
b/ Tous les autres modes d'expression culturels sont alors compris et des Andaman. du recul de la diversité linguistique. Les langues se luxtaposaient
De plus en plus de pays font passer des tests de langue aux candidats interprétés en fonction de sa ou ses langues. Ce recensement n'a pas été pas mené par des linguistes mais par alors sans s'effacer. Le multilinguisme fait désormais partie de
à l'immigration. le « peuple ». Les bénévoles de l'Etude linguistique du peuple l'identité de chaque Indien, ce qui expliquerait d'ailleurs, selon
indien (PSLI) ont posé la question suivante à leurs interlocuteurs : certains, la facilité déconcertante avec laquelle les ingénieurs du
La langue n'est pas un moyen d'expression comme un autre, car c'est « Pensez-vous parler une langue dffirente ? Si oui, aidez-nous à pays maîtrisent le langage informatique.
Si l'on s'exprime touiours dans sa langue, est-ce par habitude, ou par elle que la pensée, la compréhension et l'identité de l'individu se la retranscrire. » Les dialectes meurent plutôt en raison de l'urbanisation, des
parce que les autres moyens d'expression sont moins riches, moins migrations parfois forcées et de la mondialisation, qui a conduit
façonnent. Les langues retenues devaient comporter une grammaire et un vo-
révélateurs ? Pourtant, le recours à d'autres signes et gestes n'est-il pas
cabulaire uniques. Des instituteurs, des paysans, des universitaires à imposer un nouveau vocabulaire. « C'est quand un peuple a
parfois plus efflcace et adapté à l'exigence d'expression ?
ont ainsi retranscrit des milliers de légendes, de chansons, sans besoin d'une autre langue pour survivre, trouver un travail ou
Ce qu'il ne faut pas faire apprendre, que sa langue disparaît », explique le linguiste indien
oublier les mots employés pour désigner les couleurs. « Ces mots
Établir une comparaison de valeur entre les langues.
sont généralement les derniers à disparaître quand une langue est D. P. Pattanayak.
I. La langue est un mode d'expression culturel et non naturel.
proche de l'extinction », justifie Ganesh Devy. Lapathie de l'Etat indien n'a pas aidé à Ia préservation de Ia
a/ Toute langue est construite sur une structure et un système
« L'Inde est dans ses villages », avait coutume de dire Gandhi. Elle diversité linguistique. Depuis la fin des années 1970, les langues
conventionnels de signes (cl analyse de Saussure). Les bons outils
b/ Tous les moyens d'expression ne sont pas conventionnels ou . Rousseau,.Essai sur lbrigine des langues. est aussi dans ses centaines de dialectes longtemps ignorés, sou- parlées par moins de ro ooo locuteurs ont été ignorées à chaque
culturels. Les pleurs et les cris, identiques chez tous les individus de . Benveniste, Problèmes de linguistique générale. vent mêprisês.Les)angues emportent avec e))es àes conceptrons recensement àe )a popu)ation. New De)hr craignait àe rêveï\er
. Merleau-Ponty, Sens et non sens. du monde singulières. Des mondes oir, comme par exemple chez des revendications séparatistes qui mettent à mal l'unité du pays.
la même espèce, sont ainsi naturels ou physiques.
. Wittgenstein , Tractatus philosophicus.
c/ Une langue évolue de façon constante. Elle est soumise à des élé- les communautés de pêcheurs du Kerala, des centaines de mots « Ce n'est pas Jorcément I'anglais ou I'hindi qui supplantent les
ments sociaux : mots et expressions à la mode, vocabulaire propre à peuvent désigner la mer. dialectes, mais les zz langues régionales parlées dans les dffirents
une génération, etc. Etats », analyse foseph Koyipally, professeur de littérature qui a
Que nous apprend I'évolution du langage sur les transformations
Transition: Ne s'agit-il pas touiours de faire voir ce que l'on ressent, ce de la société indienne ? « L'appauvrissement du vocabulaire mené le recensement dans l'Etat du Kerala. La suprématie de ces
que lbn est, de la même facon que pour tout autre mode d'expression ?
employé pour décrire Ia végétation ou encore la faune traduit la langues prive d'éducation des milliers d'enfants.
rupture des liens écologiques entre les habitants et leur environne- « Nous sommes plus de 15o ooo à utiliser le rajbanshi comme
TEXTE CLÉ ment », estime Ganesh Devy. Iangue maternelle. Mais beaucoup de nos enfants quittent l'école
à la fin de la primaire, car ils ne maîtrisent pas la langue qui est
Dans cet extrait, Bergson met
la chose que sa fonction la plus bien notre sentiment lui-même dans les mêmes conditions, pour
qui arrive à notre conscience avec enseignée au collège », explique DK Roy, bénévole au PSLI.
enlumièrelagénératitépropre commune et son aspect banal, tous les hommes. Ainsi, jusque
les mille nuances fugitives et les dans notre propre individu, l'in- La ministre indienne de la culture, Chandresh Kumari Katoch,
au langage qui nous empêihe s'insinue entre elle et nous, et en
la plupart du temps d'accéder à
ra rorme a nos veux sr mille résonances profondes qui dividualité nous échappe. Nous présente à la cérémonie du 5 septembre, a célébré la diversité
i::::t-Ï: cette forme.ne se dissimulait déià en font quelque chose d'absolu- nous mouvons parmi des généra-
Cet article nous montre que la langue est un phénomène complexe,
ra vérité des choses. qui ne se réduit pas à une unité flgée mais qui se constitue dans linguistique de l'lnde tout en saluant ce recensement, « un événe-
derrière les besoins qui ont créé Ie ment nôtre : Nous serions alors lités et des symboles.
Nous ne vovons oas les choses
'"--:- la pluralité des langues parlées sur terre, évolutives dans le temps. ment sans précédent depuis l'indépendance ». Les travaux menés
mot-lui même. Et ce ne sont pas tous romanciers, tous poètes,
mêmes ; nous nous bornons, le ; . , obiets extérieurs' Lexemple ici évoqué des langues de l'lnde nous montre à l'æuvre par Ganesh Devy marqueront-ils le début d'une réconciliation de
tous musiciens. Mais le plus sou- Henri Bergson,Le Rire
plus souvent, à rire des .rqî.i,.' ::'l:T."i:.]:: un phénomène d'uniformisation et de dislocation du langage. l'lnde avec sa diversité linguistique ? .
collées sur eiles. certe t."i;;;;.
ce^sont
1.,ttl.':t propres états vent, nous n'apercevons de notre
état d'âme que son déploiement
En effet, des milliers de dialectes indiens disparaissent progres-
issue du besoin, s'est .n.o.u ,.j i:T.:.?"i::i:robentanousdans sivement du fait de la mondialisation de l'lnde, qui s'accompagne
cequ'ils.ont d'intime' de person- extérieur. Nous ne saisissons de
centuée sous linfluenc" aï"rr" d'une métropolisation croissante contribuant à détruire les langues
nos sentiments que leur aspect
gage. car les mots (à l'"";;;; ::ll^d:r]-cl:ltÏ'::',i:::'l:
nous eprouvons oe I amour ou impersonnel, celui que le langage
rurales parlées dans les villages. Julien Bouissou,Le Monde daté du 07.o9.2013
des noms oroores) désisnent des
penres. Le mot. oui ne note de de la haine. quand nous nous a pu noter une fois pour toutes
sentons ioyeux ou tristes, est-ce parce qu'il est à peu près le mème,

La culture ]1
L,ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

L art Contrairement à 1'obiet technique qui trouve Ia raison de son existence


dans son utilité, l'æuvre d'art semble ne pas avoir de fonction parti-
L'art ne doit pas seulement être entendu dans le sens de « beaux-arts » : il ne faut pas culière. Sufflt-il alors de rendre un objet technique inutilisable pour
d'art ? C'est en tous théorie du ready-made
oublier I'art de I'artisan, qui lui aussi réclame une technique, c'est-à-dire un ensemble en faire une æuvre cas la
de Marcel Duchamps.
de règles à respecter. ll est clair cependant que les beaux-arts n'ont pas la même fina- Pour Kant cependant, cette inutilité n'est pas simplement une absence
lité puisqu'ils recherchent le beau et produisent des objets dépourvus d'utilité. de fonction : elle résulte de la nature même du beau. Dire qu'une
fleur est belle ne détermine en rien le concept de fleur : le jugement
esthétique n'est pas un jugement de connaissance, il ne détermine
Ce n'est qu'au xvrrr" siècle que le terme d'art a été réduit à la signiflca- en rien son objet, qui plaît sans qubn puisse dire pourquoi. C'est ainsi

tion que nous lui connaissons actuellement. Il avait lusque-là servi parce que Ie beau plaît sans concept que l'ceuvre ne peut pas avoir de

à désigner toute activité humaine ayant pour but de produire des finalité assignable.
obiets : en ce sens, l'art s'oppose à la nature, qui est l'ensemble de tout
ce qui se fait sans que l'homme n'ait à intervenir.
Lart réclame toujours des règles : lorsque l'on est charpentier comme
lorsque l'on est musicien, il faut observer des règles si l'on veut
produire l'æuvre désirée. C'est exactement ce que veut dire le mot
technè en grec : Ia technique, c'est l'ensemble des règles qu'il faut
suivre dans un art donné.

Deux grandes conceptions s'affrontent dans l'histoire de la philo- Que l'ceuvre d'art n'ait pas de fonction assignable ne signifie pas que
sophie : soit le beau est une caractéristique de lbbfet, soit il est un l'art ne sert à rien :Hegel, dans son Esthétique,lui assigne même la
Statue de Kant à Kaliningrad.
tâche la plus haute. Une ceuvre n'a pas pourbut de reproduire Ia nature
sentiment du suiet. La première doctrine remonte à Platon : une
chose est belle quand elle est parfaitement ce qu'elle doit être ; on peut avec les faibles moyens dont l'artiste dispose, mais de la recréer.
ceuvre belle alors que mon voisin la trouve laide, la première chose
parler d'une belle marmite, quand cette marmite rend exemplaire Dans le tableau, ce n'est donc pas la nature que je contemple, mais
que ie tenterai de faire, c'est de le convaincre. C'est ce qui différencie Ie
l'idée même de marmite. l'esprit humain : l'art est le moyen par lequel la conscience devient
beau de l'agréable : I'agréable est affaire de goût et dépend du caprice
La seconde est inaugurée par Kant : le beau n'est pas une caractéris- conscience de soi, c'est-à-dire la façon par laquelle l'esprit s'approprie
de chacun, alors que le beau exige l'universalité.
tique de l'objet, c'est un sentiment du sujet, éveillé par certains objets la nature et l'humanise.
Lebeau peut être universel parce qu'il fait iouer des facultés qui sont
qui produisent en nous un sentiment de liberté et de vitalité. En C'est donc parce que nous nous y contemplons nous-mêmes que l'art
communes à tous les sujets : le sentiment que l'éprouve devant Ia
effet, le sentiment du beau est le « libre jeu » de l'imagination et de nous intéresse.
belle ceuvre peut, en droit, être partagé par tous.
l'entendement : le beau suscite un jeu de nos facultés par lequel nous Certes, un outil est aussi le produit de l'esprit humain ; mais il a
Kant estime néanmoins que cette définition vaut aussi bien pour le
éprouvons en nous le dynamisme même de la vie. d'abord une fonction utilitaire et pratique. En contemplant une æuvre
beau naturel que pour le beau artistique ; en un sens, le beau naturel
d'art en revanche, nous ne satisfaisons pas un besoin pratique, mais Victoire de Samothrace.
peut être selon lui supérieur au beau artistique, parce qu'il est pure-
purement spirituel : c'est ce qui fait la supériorité des æuvres sur les
ment gratuit : Ia belle ceuvre est faite pour plaire, et cette intention,
Selon Kant, la réponse est négative : le beau plaît universellement, autres objets qui peuplent notre monde.
quand elle est trop visible, peut gâcher notre plaisir ; rien de tel avec
même s'il s'agit d'une universalité de droit, et non de fait. Si je iuge une un beau paysage.

. Vermeer, grand maître des énigmes


MOTS CLÉS (Philippe Dagen, Le Monde daté du z3.oz.zot7)

spécificité. Kant déflnit le beau particulier, tandis que Ie beau ont pour objet de représenter le
Ars en latin ; traduit le mot grec comme « ce qui plaît universelle- doit être universel. beau : essentiellement la pein- MOTS CLÉS
techné, « savoir-faire ». Désigne ment sans concept ». ture, la sculpture, l'architecture,
BEAUX-ARTS/ ARTS MÉCA-
d'abord le savoir-faire de l'artisan, la musique, la danse et la poésie.
NIQUES/ ARTS I,IBERAUX ont respecté un canon pour leurs
la maitrise technique. Terme qui On voit bien ici que Ie terme tar-
Kant oppose l'agréable. qui Au Moyen Âge, on opposait aux
dif de « beaux-arts » n'équivaut Du latin genius, de genere q:ui statues, que reprendront ensuite Læuvre est le produit du travail.
tend à être réservé aujourd'hui à touche les sens, au beau, qui sus- arts dits « mécaniques », qui pas aux anciens arts libéraux;au signifie « produire ». Le génie La beauté, selon un sens clas- les artistes de la Renaissance. C'est le résultat obtenu par le
la création artistique. cite un plaisir désintéressé. Le réclamaient une habileté ma- désigne dans le domaine des sique, est définie à partir des Les grecs possédaient également producteur une fois le proces-
contraire, nombre de nos beaux-
jugement sur l'agréable et ses va- nuelle, Ies sept arts « libéraux » arts (comme la peinture, la sculp- beaux-arts une personne capable règles, de la mesure. Kanon en le mot kosmos, dont le sens sug de production achevé. Il peut
(c'est-à-dire dignes des hommes d'une production artistique grec, signifie « règle », au sens est « en bon ordre ». Le terme s'agir aussi bien d'une oeuvre
Ce qui fait naître le sentiment es- riétés est lié à un intérêt, et relève ture ou l'architecture) étaient à
thétique. Si lAntiquité cherchait à de la seule faculté de désirer. Ce libres) : la dialectique, la gram- nulle autre pareille, ce qui la rend d'instrument et de procédure. Le désigne à la fois l'ordre et la utile dans le cas de l'artisanat
iadis considérés comme des arts beauté (ou la beauté résultant
formuler des règles objectives du n'est pas I'objet d'un simple juge- maire, la rhétorique, l'arithmé- mécaniques, et leurs « artistes » absolument singulière est donc canon est donc un ensemble de (une table, une chaise), que d'une
beau, la modernité, avec Kant, a ment : il produit une inclination tique, l'astronomie, la géométrie comme des artisans. Ce qui s'op- inimitable. Le génie est donc l'ar- règles données pour æuvrer à un de l'ordre). C'est de là que pro- æuvre sans utilité particulière
insisté sur le fondement subjec- et un plaisir en résulte. fagréable et la musique. Auiourd'hui, on pose à l'artisanat, ce sont donc les tiste par excellence, le créateur contenu. Tous les grands sculp- viennent le sens et l'origine du dans le cas d'une ceuvre d'art
tif du jugement esthétique et sa dépend du goût de chacun et est appelle « beaux-arts » les arts qui beaux-arts. absolu d'un style. teurs grecs (Phidias, Praxitèle) mot cosmétique. produite par un artiste.

11 La culture ]J,
)L
UN SU]ET PAS A PAS L,ARTICLE DU TIIIONûII

Vermeer, grand maître des énigmes


plaire
Une remarquable exposition, au Louvre, démontre la singularité du peintre face à
Transition: Pourtant, nombreuses ont été les æuvres non appréciées, ses contemporains.
Lanalyse du sujet
voire condamnées lors de leur création.
I. Les termes du suiet lits que dissimulent des draperies de velours. Ces histoires banales,
IL La relativité du plaisir esthétique constitue un problème. Etre pris au dépourvu par fohannes Vermeer (t632-t67ÿ au Louvre :
. (Euvre dhrt qui ne tournent ni à Ia tragédie ni à la satire, sont contées dans des
:
a/ Le iugement esthétique est relatif à chacun, s'il repose sur un plaisir. étrange moment. Peu de peintres sont aussi connus et ses æuvres
-sens classique : toute création Ie sont d'autant mieux qu'elles sont peu nombreuses : moins d'une tableaux que le spectateur doit considérer attentivement afln de
b/ Le plaisir éprouvé par Ie plus grand nombre ne signifle pas que quarantaine tenues pour certaines. Il y en a douze dans l'exposition, découvrir les indices du récit, dissimulés dans le demi-iour ou plus net-
appartenant à Ia liste classique
I'ceuvre soit de grande qualité (exemple du cinéma dit « grand ce qui est déià en soi remarquable. Plusieurs ont eu le funeste destin tement indiqués par la direction d'un regard ou la position du corps.
des beaux-arts.
public »). Il peut y avoir un plaisir superflciel, lié à l'apparence de de devenir des images publicitaires, à commencer par La Laitière, qrli Les motifs sont identiques d'un peintre à 1'autre. Ce n'est pas étonnant
- sens moderne : toute produc-
beauté ou à I'apparence de l'oblet représenté (cf analyse de Platon fait office de visuel - comme on dit - pour l'exposition « Vermeer et les puisqu'ils les prennent dans le quotidien des Provinces-Unies dans
tion humaine revendiquant ce
Ia période de plus grande prospérité du pays, avant que les attaques
dans I' H ip p i a s Maj e ur). maîtres de la peinture de genre ». La Femme à la balance n'est guère
statut. moins célèbre, et c'est elle cependant qui, dès I'entrée, surprend, arrête anglaises et françaises ne le ruinent, à partir des années t67o, retirant
. Doit-elle plaire c/ Le but de l'art n'est pas de divertir. Certains artistes modernes
: le regard et déconcerte : évidence de la composition, énigme du sens. aux artistes suiets et clients. Vermeer meurt à 43 ans, accablé par
Chardin, La Raie. revendiquent un autre idéal que celui de la beauté ou du plaisir. II
- idée d'impératif, d'obligation
s'agit au contraire de faire réfléchir, de choquer, etc.
C'est pourtant un petit tableau simple. Une jeune femme, dont la I'effondrement du marché de l'art et désespéré par ses dettes.
morale ou déontologique. chevelure est voilée de blanc et qui semble enceinte, tient dans sa main
Transition: Tout et n'importe quoi peut-il donc être de l'art ? droite une balance dbrfèwe. Des biioux sont répandus sur la table, glissés
- idée de nécessité.
II. Les points du programme
III. L'æuvre d'art est à redéfinir constamment. hors d'un coffret. Un peu de lumière descend d'une fenêtre haute sur le Mais est-il vraiment l'un des leurs ? II est de leur génération et de leur
a/ Læuvre d'art est suffisamment riche pour mettre chaque spectateur visage, le buste, le blanc de Ia coiffe et celui d'une ganse de fourrure. Au milieu, même s'il vit assez en retrait à Delft, ville de moindre importance
. L art.
en situation de former et d'échanger des iugements, ce qui suscite un mur, nettement visible, un iugement demier est encadré de noir et dbr. Il quAmsterdam ou Leyde. Il peint à peu près les mêmes sujets. A peu
. La matière et I'esprit. est traditionnel de considérer que le geste de Ia femme répond à celui-ci,
plaisir et un intérêt spéciflques (cl analyse de Kant). près : les épisodes de séduction et de parade mondaine ne l'intéressent
. Le devoir. quand Ies âmes seront pesées, bonnes et mauvaises. Cela étant, calculer
b/ De nos jours, les frontières de l'art ne sont pas fixes, et le jugement pas. Surtout, il peint autrement, si différemment que lbn se demande si
Ie poids et la valeur des bijoux pourrait aussi trahir l'avarice, la cupidité
ce n'est pas de façon délibérée. II ôte au tableau l'essentiel de sa capacité
doit être forgé sur le statut même d'ceuvre d'art, sur Ie fait même de ou quelque autre vice passible au moins du purgatoire. Linterprétation
L'accroche savoir en quoi il s'agit d'une æuvre d'art (exemple des ready-made de
narrative, car il n'y a souvent qu'une personne dans la pièce et donc ni
n'est pas si claire, sans même tenir compte de la grossesse de Ia femme. jeux de regards ni ieux de gestes. on est seul, chez Vermeer, et, s'il y
Zola, dans la préface de Thérèse Raquin, s'insurge contre ceux qui
Duchamp). Pour cela, Ie plaisir ne sufflt pas. a une servante, elle regarde ailleurs. Seule et tranquille : l'expression
ont trouvé son roman « obscène », alors qu'il ne visait que la vérité
est soit à peine visible, soit évasive. Quelqu'un est là, iuste là, dans un
selon lui. peu de lumière. Il ne fait rien de remarquable. La laitière verse Ie lait, la
A côté du Vermeer se trouve un tableau de son contemporain Pieter
de Hooch (t6zge68q): une leune femme, penchée également vers Ia dentellière tire son fiI, Ia coquette caresse ses perles. Encore se passe-t-il
Une æuvre d'art suscite plaisir et intérêt, de différentes natures, mais
La problématique sans que l'exigence de plaisir soit elle-même un préalable à remplir.
gauche, vêtue elle aussi de bleu et voilée de blanc, pèse de l'or dans quelque chose dans ces toiles, une action minime. Dans bien d'autres,
Lartiste est-il soumis à l'impératif de créer un plaisir chez le specta- une chambre au mur tendu de cuir fauve. Un tapis à motifs rouges et elle est suspendue. La dame à la robe ionquille s'est arrêtée d'écrire sa
teur ? Le statut d'æuvre d'art nécessite-t-il qu'il y ait toujours diver- bleu-noir recoit la lumière passée à travers une large fenêtre à moitié lettre et paraît se demander s'il faut qu'elle la flnisse. Le géographe
ouverte. Le Hooch est dominé par des variations de rouges et dbcres, que examine moins sa carte qu'il ne rêvasse, un compas inutile dans la
tissement, ou peut-on au contraire lui donner un autre rôle ? Læuvre
le bleu pâle du manteau rend plus sonores, alors que les bruns sombres main, à moins qu'il ne soit distrait par ce qu'il aperçoit par la fenêtre.
d'art peut-elle même être soumise à un impératif quelconque ? et les gris du Vermeer étouffent un bleu plus dense, Ia luminosité se La joueuse de luth est inattentive ou songeuse. Même la coquette au
Ce qu'il ne faut pas faire collier et Ia peseuse de bijoux paraissent étrangères à ce qu'elles sont
Omettre de citer et d'analyser ne serait-ce qu'un exemple d'æuvre d'art. concentrant sur le front et la fourrure neigeuse. Les deux compositions
Le plan détaillé du développement sont presque identiques et dateraient de t664. Lhypothèse selon supposées faire et qui, de toute façon, est futile.
laquelle Hooch aurait influencé Vermeer est donc tentânte, mais difficile Les contemporains de Vermeer travaillent, s'appliquent, détaillent. Ils
I. Le plaisir a partie liée avec I'essence et I'existence même des
à vérifler. Le serait-elle, le Vermeer n'en serait pas élucidé pour autant. font de la peinture. Lui semble plutôt tenté de la défaire, lusqu'à laisser
æuvres d'art. la lumière ou la pénombre dissoudre un peu les lignes. De temps en
Les bons outils Ces æuvres sont les premières du parcours. Celui-ci est conçu sur ce
a/ II existe un plaisir naturel propre à la vision des images (cf. analyse principe comparatif : accrocher ensemble des travaux de Vermeer temps, parce qu'il le faut bien, il va au terme de l'entreprise. Cet effort
. Aristote, Poétique.
dAristote), ce pour quoi I'art est essentiellement imitatif. . Hume, De Ia norme du goût. Est présentée dans cet essai la figure et de ses contemporains en les associant par suiets. Outre Pieter de de sérieux donne L'Allégorie de lafoi - 1l se convertit au catholicisme
b/ Les grandes æuvres sont celles qui, depuis leur création, plaisent de Hooch, les principaux interlocuteurs sont, dans l'ordre de leur nais- pour se marier-, tableau grave et sacré quoique parsemé de bizarreries.
du critique d'art.
façon constante, du fait des qualités de composition qu'elles possèdent . Diderot, Traité du Beau. sance, Gerard Dou (1613-1675), Gerard ter Borch (t6t7-t68t), Jan Steen Plus souvent, la représentation glisse vers le vaporeux, f incertain,
(cl analyse de Hume). . Plotin, Traité du beau. (t626-t6lù, Gabriel Metsu (r629-t667), Frans van Mieris de Oudere l'elliptique. Il serait anachronique d'affirmer que Vermeer peint les
(t6tS-t68t) et Caspar Netscher (r6fg-t68+). Natifs de Delft, Leyde ou limites de la peinture, sur fond de mélancolie et de scepticisme, car
c) Lappréciation de la beauté se fait en fonction du plaisir ressenti, . Kan| Critique de lafaculté de juger.
Rotterdam, ils sont pour la plupart issus de familles dans lesquelles les Vermeer n'est pas Giorgio De Chirico. Il n'en demeure pas moins
donc sans plaisir, les æuvres ne seraient pas reconnues comme telles. que, dans nombre de ses tableaux, des cartes et des peintures sont
activités artistiques sont de tradition : peintres, graveurs ou marchands
d'art comme le père de Vermeer, qui a commencé comme tavernier. accrochées aux murs. Et que, curieusement, aucun des personnages
Lhomogénéité sociale est donc flagrante, de même que la cohérence ne leur accorde un regard. Vermeer, ou le doute.
TEXTE CLÉ stylistique. Tous ont reçu dans les ateliers de leurs pères ou de leurs
Philippe Dagen, Monde daté duz3.oz.zor7
maîtres une formation savante qui leur permet de traiter les moindres Le

trouve mieux qu'il n'avait pensé leurs qu'il emploiera à l'æuvre teur à mesure qu'il la fait ; et le détails de la réalité dans des tableaux de format moyen ou réduit aux
Dans cet extrait, Alain explique
dès qu'il essaie ; en cela il est ar- qu'il commence ; l'idée lui vient à portrait naît sous le pinceau. dimensions des intérieurs des bourgeois protestants auxquels ils sont
que I'activité de I'artisan se dis- destinés. Ce sont des virtuoses de la draperie froissée, du reflet sur les
tingue de celle de l'artisft qui tiste, mais par éclairs. Toujours mesure qu'il fait ; il serait même
têtes des clous des fauteuils de cuir, des pavements de losanges bicolores
est-il que la représentation d'une rigoureux de dire que l'idée lui Alain, Système des beaux-arts Cet article de Phillipe Dagen nous présente l'exposition consacrée au
conçoit son æuvre en la pro- ou des perspectives légèrement décalées de chambranles et corridors.
idée dans une chose, ie dis même vient ensuite, comme au specta- Ce sont aussi des virtuoses de Ia narration tissée de sous-entendus grand maître de la peinture hollandaise Vermeer qui s'est tenue au
duisant, tandis que l'artisan la teur, et qu'il est spectateur aussi
d'une idée bien définie comme sociaux et moraux. Ils tiennent la chronique d'une vie confortable et musée du Louvre en 2017. Lauteur de l'article prend ici appui sur les
conçoit avant de la produire. le dessin d'une maison, est une de son æuvre en train de naître. Iente dans des logis parés de miroirs et de tableaux. Les meubles sont tableaux de Vermeer et d'autres peintres hollandais du xvu' siècle pré-
Il reste à dire en quoi l'artiste dif- æuvre mécanique seulement, Et c'est là le propre de l'artiste. Il Iourds et luisants. Un perroquet du Gabon est attaché à son perchoir sentés au Louvre pour nous livrer une rdlexion sur le sens de ces pein-
fère de l'artisan. Toutes les fois en ce sens qu'une machine bien faut que Ie génie ait la grâce de par une chaînette délicate. Jeunes filles et ,eunes femmes brodent tures. Vermeer apparaît ainsi comme un artiste qui ne cherche pas à
que l'idée précède et règle l'exé- réglée d'abord ferait I'æuvre à la nature et s'étonne lui-même. et iouent de la musique. Pour entraÎner ces protestantes vertueuses raconter, mais davantage à suggérer, en nous mettant face à des si-
cution, c'est industrie. Et encore mille exemplaires. Pensons main- Un beau vers n'est pas d'abord en vers la luxure, leurs galants leur font manger des huîtres, réputées tuations dépourvues de toute utilité pratique. C'est ainsi que lbn peut
est-il vrai que I'ceuvre souvent, tenant au travail du peintre de proiet, et ensuite fait ; mais il se aphrodisiaques, et boire du vin blanc dans de longues flûtes. Ensuite penser que l'art de Vermeer s'apparente à une méditation picturale
même dans l'industrie, redresse portrait ; il est clair qu'il ne peut montre beau au poète ; et la belle consentent-elles sans doute à retirer quelques-uns de leurs vêtements sur le sens ou le non-sens de la üe, qui se dit en silence sur la toile.
l'idée en ce sens que I'artisan avoir le prolet de toutes les cou- statue se montre belle au sculp- enrichis de fourrure, de fil dbr ou d'argent, et à s'abandonner sur leurs

La culture J§
L'ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

Le travail disparition
« Le travail, au contraire, est désir réfréné,
retardée : le travail forme. Le rapport négatif à l'objet Le champ appartient à celui qui l'a défriché et qui le laboure : c'est,
devient forme de cet objet même, il devient quelque selon Locke, Ie fondement même de la société civile. Je possède ce
Toute société humaine est fondée sur un partage du travail entre ses différents chose de permanent, puisque justement, à l'égard du que je travaille, sans avoir pour cela besoin du consentement des
membres. La nécessité du travail est pourtant vécue comme une malédiction travailleur lbbjet a une indépendance. » (Hegel) autres ; mais comme je ne peux pas tout travailler, ma propriété est
pénible. N'est-il pas cependant une condition de I'accomplissement de I'humanité ? naturellement limitée : le droit naturel répartit donc équitablement
En outre, chacun produisant quelque chose de différent, comment mesurer la valeur la propriété entre les hommes.
Rousseau ajoute cependant que ce droit naturel n'est pas le droit
relative des biens que I'on échange ?
positif: dans un corps social organisé, c'est la loi, et non le seul travail,
qui flxe la propriété de chacun. Lorsqu'il passe de I'état de nature à
moins le moyen par lequel I'homme s'affranchit de la nature et l'état civil, I'homme abandonne Ie bien dont il iouissait seulement
conquiert sa liberté et son humanité. C'est ce que montre Hegel : en pour en être le premier occupant : désormais, n'est à moi que ce dont la
m'apprenant à retarder le moment de Ia satisfaction de mes désirs, le loi me reconnaît légitime propriétaire. [ État doit-il alors simplement
travail m'oblige à me discipliner. constater l'inégalité des richesses et de Ia propriété de chacun, ou

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h *!,
Dans l'effort, l'homme se rend peu à peu maître de lui : il se Iibère
ainsi de la nature en lui (les instincts) en transformant Ia nature hors
de lui. Faire taire la tyrannie des instincts, n'est-ce pas là précisément
être libre, n'est-ce pas là la marque propre de I'humanité ? Le travail
doit-il chercher à les répartir entre ses membres ?

est donc nécessaire en un second sens : sans lui, I'homme ne peut pas
Marx montre comment le système capitaliste fait du propriétaire celui
réaliser son humanité. qui possède les moyens de production et non pas celui qui travaille,
et qui ne possède pas l'outil de son travail. Le système capitaliste
privilégie donc le capital au travail, si bien que l'enrichissement est
possible à la bourgeoisie sans que celle-ci n'accomplisse le travail fait
Le travail ne doit I'horizon de la survie : par son
pas être pensé dans par les prolétaires qui est pourtant la condition nécessaire de son
Karl Marx travail, l'homme cultive et humanise la nature (Marx) et se cultive enrichissement.
Iui-même. En dépossédant le travailleur de ses moyens de production et du
En quoi le travail est-il une nécessité ?
Tel est le sens de la dialectique du maître et de l'esclave chez Hegel : le produit de son travail, le capitalisme, au lieu d'en faire une activité
Létymologie même du mot « travail » renvoie à un instrument de tor-
maître, c'est-à-dire celui qui iouit du travail d'autrui sans avoir rien à libératrice et formatrice, a rendu le travail aliénant : dans « Ie travail
ture ; Dieu condamne d'ailleurs Adam au travail, qui est le châtiment
faire de ses dix doigts, est finalement le véritable esclave ; et l'esclave, aliéné » inauguré par la grande industrie et le salariat, non seulement
du péché originel. Le travail est donc une nécessité vitale à laquelle
qui apprend à se discipliner lui-même et acquiert patiemment un l'ouvrier n'est pas maître de ce qu'il fait, mais encore sa force de travail
l'homme semble condamné, car, contrairement aux animaux, il ne
savoir-faire, devient maître de lui comme de la nature. Alors qu'il était est elle-même vendue et achetée comme une marchandise. Le travail
trouve pas dans la nature de quoi satisfaire immédiatement ses
une contrainte subie et Ia marque de l'esclavage, le travail devient devient donc aliéné en un double sens : d'abord parce que le travailleur
besoins : les vêtements ne se tissent pas tout seuls, la terre doit être
moteur de notre libération. le vend, et ensuite parce qu'en le vendant, il s'aliène lui-même.
cultivée.
Linvention des machines ne résout pas le problème puisqu'il faut
encore des hommes pour les concevoir et les réparer.

Travailler est-il un obstacle à la liberté ? . Visa vacances-exploitation


lllustration tirée des Confesslons de Jean-Jacques Rousseau. (Caroline Taiî, Le Monde d.até du o8.o7.zot5)
Si Ie travail est vécu comme une contrainte pénible, il n'en est pas

zooM suR...
MOTS CLÉS
La conception du travail de c'est Ia constitution progressive duction, au même tire que n'im- productif et la division des tâches
d'une classe de prolétaires ; c'est- porte quelle matière première. Ce le transforment en pièce d'un mé-
caractérisé par la propriété privée vive en société. S'oppose à état ci- le divertissement (qui délivre KarIMarx
des moyens de production et fon- vil, ou état social. Des philosophes l'existence de l'ennui), et la culture à-dire d'hommes ne possédant qui détermine le salaire, ce n'est canisme qui lui échappe et sur
Du latin alienus, « étranger », de
(qui délivre les esprits de l'igno- plus rien qu'eux-mêmes, et par- rien d'autre que le prix nécessaire lequel il n'a plus aucune maîtrise.
alius, « autre ». En droit, désigne le dé sur la recherche du profit. comme Rousseau ou Hobbes ont
là réductibles à une force de tra- au renouvellement de la force de Au lieu d'être une affirmation de
fait de donner ou de vendre. C'est Marx analyse et critique ce thématisé cette distinction. rance). Il ne faut pas confondre le
La plus-value progressivement
« mode de production bour- loisir avec l'oisiveté, qui est un état vail qu'ils devront vendre pour travail épuisée par le processus soi et une libération, comme le
le sens qu'utilise Rousseau dans générée par les processus produc- productif.
geois », qui repose selon lui sur d'inactivité complète. survivre. croyait encore Hegel, le travail
Le Contrat social. Au sens grec de shholê, activité tifs conduit à une lente accumula- Au prix de son propre épuise- devient le lieu de la suprême alié-
Selon Hegel, Feuerbach et Marx, l'exploitation du travail salarié, libre à laquelle un citoyen grec, tion de capital. Nous ne sommes ment, la force de travail produit nation : en vendant son travail,
l'aliénation est le processus par le- devenu une marchandise, et qui n'était pas astreint à un travail Lobligation est un devoir auquel pas encore dans le mode de pro- une plus-value qui revient tout Louvrier, réduit à n'être qu'une lbuvrier se vend lui-même, c'est-
quel un individu est dépossédé de ce l'aliénation des travailleurs. manuel, pouvait s'adonner, temps je suis tenu de satisfaire, tout
qui le constitue au profit d'un autre,
duction capitaliste, mais cette entière au propriétaire du capi- force de travail, voit son travail à-dire aliène sa propre essence.
qu'il pouvait consacrer à des oc- en pouvant matériellement m'y accumulation et la constitution tal ; le salaire n'est donc pas le l'appauvrir au lieu de l'enrichir « Le travail ne produit pas seule-
ce qui entraîne un asservissement. :

cupations personnelles. Le loisir soustraire. La contrainte est une progressive d'une classe de possé- prix du travail, mais Ie prix de il ne peut même pas acheter le ment des marchandises ; il se pro-
Létat de nature est un état flctifou a trois fonctions : le délassement force à laquelle ie n'ai pas la pos- dants en est une des deux condi- la force de travail, achetée par le produit de ses efforts, tandis que duit lui-mème et produit I'ouvrier
Système économique et social supposé de l'homme avant qu'il ne (qui délivre le corps de Ia fatigue), sibilité d'échapper. tions de possibilité. La seconde, propriétaire des moyens de pro- la rationalisation du processus comme une marchandise. »

36 La culture l/
UN SU]ET PAS A PAS L'ARTICLE DU IIIIONûC

Dissertation : Visa vacance s -exploitation


Peut-on opposer le loisir au travail ? Un documentaire a relancé en Australie la polémique sur les mauvaises conditions de travail subies par une
grande partie desl42 000 travailleurs étrangers présents dans le pays grâce au visa vacances-travail.

I. Les termes du suiet


. Loisir :
TFT ET I
b/ Au contraire, le
de résultats ni de régularité.
c) La
loisir est librement voulu, plaisant, sans exigence

division du travail et la hiérarchie professionnelle s'imposent à


Des travailleurs « de deuxième catégorie », d,el'« esclavage » : depuis la diffusion, en
mai, d'un documentaire choc par Ia chaîne publique australienne ABC, les populaires
visas vacances-travail sont au centre de l'attention des autorités du pays. De jeunes
Fabien. Comme ce jour où il a annoncé que les travailleurs seraient payés à I'heure et
au minimum légal, avant de leur faire découvrir la notion de « pourcentage d'effort ».
Ainsi Victoria, qui, selon le manager, n'avait pas fourni 1oo % d'effort, n'a touché que
I'individu. Le loisir est exercice de la liberté, de l'individualité et d'une travailleurs titulaires du fameuxvisa 4r7, venus dAsie et d'Europe, découvrent à leurs les trois quarts du salaire légal. Après d'autres mauvaises expériences, comme une
- sens économique : toute ac-
plus grande mixité sociale. dépens une Australie bien loin de l'eldorado si souvent décrit. Le salaire minimum, semaine de travail non payée chez un laveur de voitures, le jeune couple a trouvé
tivité indépendante du travail I'un des plus élevés du monde, reste une chimère pour beaucoup d'entre eux. de meilleures offres de travail à Sydney et espère pouvoir reprendre la route des
rémunéré. Transition : Mais Ie loisir aussi peut être pratiqué avec effort et
LEtat du Victoria (sud-est) vient d'annoncer une enquête. « Nous espérons obtenir vacances. Ils ne demanderont pas un second visa.
régularité : club de sport, de théâtre, etc. N'est-ce pas alors une forme
- sens psychologique : toute ac- rapidement des résultats pour parvenir à réguler ce qui semble bien être les pires Les autorités consulaires françaises se sont saisies du dossier. Laction du consul
de travail ? conditions de travail que nous ayons vues depuis longtemps », a déclaré Ia ministre général à Sydney a conduit à une intervention policière dans une ferme de l'Etat du
tivité correspondant à un goût
ou plaisir personnel.
II. Le loisir est soumis au travail. des relations industrielles du Victoria, Natalie Hutchins. Queensland (nord-est). « Après avoir répondu à une annonce, deux Français ont été
a/ Le loisir répond à des procédés économiques et sociaux (cf analyse Le Fair Work Ombudsman, l'équivalent de l'inspection du travail, multiplie les envoyés par un intermédiaire dans un hôtel, o|t ils ont dû laisser leur passeport et une
. Travail:
poursuites. Fin mai, l'instance a notamment annoncé le procès d'un employeur qui coution de 1oo dollars », raconte Eric Berti. Le travail consistait à ramasserdes tomates
de Arendt).
- sens large : toute activité qui produit des biens ou services ayant sous-payait sa salariée. Celle-ci, une jeune Chinoise, vendait des Ugg, les célèbres pour 8 dollars de l'heure. Après cinq iours, ils ont décidé de partir. « Le manoger a
une valeur d'usage. b/ Le loisir est passif, notamment quand le travail est pénible et bottes australiennes, pour 8 dollars australiens de I'heure (5,4o euros), dans des refusé de les payer, prétextantqu'ilspartaient avant 15 jours de travail. Et l'hôtelagardé
abêtissant (cl analyse de Marx). centres commerciaux à Sydney. Elle aurait dù être payée zz dollars de l'heure en Ia caution », raconte le consul, qui soupçonne un accord malhonnête entre fermes
- sens restreint : activité rémunérée, socialement organisée.
. Peut-on opposer i
Transition : N'y a-t-il pas opposition entre différentes façons de semaine,3z dollars le week-end et 43 dollars les jours fériés. et hôteliers. « Ils o nt donc payé 1oo dollars pour travailler cinq jours »,résume-t-il.
« Mais combieny a-t-il de cas pour ces deux jeunes, que jhvais rencontrés par hasard
travailler ou de se livrer à un loisir ?
- opposition de caractéristiques.
et qui m'ont téléphoné pourme raconter leurmésaventure 7 », interroge le consul. Par
III. Une nouvelle opposition, plus pertinente. travailleurs avec des visas vacances-travail, des « employés vulnérables »,repré-
- opposition de valeur. Les
définition, il est impossible de le savoir. Les fermes ne sont pas les seules concemées :
II. Les points du programme a) Le travail, dans son essence, suppose une activité mentale, une sentent « une priorité » pour le Fair Work Ombudsman. En août 2o14, une enquête
cafés, restaurants et d'autres activités sont également critiqués pour leurs pratiques.
maîtrise technique et psychologique qui amène l'homme à la culture a été lancée sur leurs salaires et leurs conditions de travail. Ces jeunes employés
. La société, Ies échanges.
étrangers « onf res mêmes droits que les Australiens.Ils ne sont pas une main-d'æuvre
. Le travail, la technique. (cf analyse de Marx).
au rabais »,tweete un porte-parole. Eric Berti dénonce par ailleurs « les marchands de sommeil », dont sont victimes
. La liberté. b) Inversement, certaines tâches sont purement matérielles, alors Fin mai 2015, près de r4z ooo visas vacances-travail étaient actifs en Australie, selon des « backpackers » à Sydney. Certains payent 18o dollars la semaine pour un Iit
. Le bonheur. qu'elles s'effectuent pendant le temps libre (ménage). Or le loisir ne le ministère de l'immigration. La plupart viennent de Grande-Bretagne, d'Allemagne, superposé, dans un petit appartement où peuvent dormir jusqu'à huit ou dix
se résume pas à cela. de France, ainsi que de Corée du Sud et de Tailran. Ce visa, ouvert aux jeunes de r8 à personnes. « Cèst scandaleux et dangereux. Les autorités ne peuvent pas ne pas être
c/ La véritable opposition de valeur se fait entre le travail (activité 3o ans, permet de rester un an en Australie, avec la possibilité d'alterner vacances et au courant, mais nefoû rien », critique le consul.
L accroche travail, et peut être reconduit une année de plus sous certaines conditions. Des fédérations professionnelles redoutent que ces ieunes travailleurs, indispensables
répétitive et soumise à I'exigence de consommation) et « l'æuvre »
Lbuverture des magasins le dimanche fait actuellement débat. Les Français - qui peuvent en bénéficier depuis zoo4- sont touiours plus nombreux à l'économie du pays, renoncent à venir en Australie. « Les travailleurs migrants sont
(activité plus personnelle et créatrice, selon les termes de Arendt).
à se rendre dans le pays, pour faire une pause après leurs études, avoir une première essentiels pour le secteur de lhgriculture. Sans eux, il y aurait un manque chronique
expérience professionnelle, perfectionner leur anglais ou tout simplement trouver de moin-d'æuvre », explique Brent Finlaÿ président de la Fédération nationale des
La problématique i un travail, Ioin de la crise. Selon le Quai d'Orsay, on dénombre en Australie environ agriculteurs. Ces emplois dans l'agriculture, la restauration, le nettoyage, sont très
. ;1,1 ,; 1 i.11,. q:1;,",
Loisir et travail : s'agit-il de deux activités sans point commun entre 26 ooo Français possesseurs d'un visa 4r7. « Pour la plupart, c'est une bonne expé' peu prisés des Australiens, connus pour être une main-d'æuvre chère et exigeante.
Travail et loisir peuvent moins être opposés que consommation et
elles, répondant à des flnalités contraires ? N'existe-t-il pas des formes 7ign6s », explique le consul général de France à Sydney, Eric Berti. Mais il reconnaît Les autorités tentent de mieux protéger les détenteurs de visa. Pour obtenir une
création. que, pour d'autres, l'aventure a parfois un goût amer. deuxième année enüsa 4r7 il faudra désormais des fiches de paie, ce qui dewait limiter
de travail, I'art par exemple, qui s'apparentant au loisir ?
Le documentaire dABC a dévoilé un système bien rodé et à grande échelle, princi- le travail non déclaré. Après de nombreuxabus, le travail bénévole chez des particuliers

Ce qu'il ne faut pas faire palement dans des fermes et dans des usines. Jusqu'à dix-huit heures de travail par en échange des repas et du logement ne donnera plus accès à un second visa. « Ces
Le plan détaillé du développement Analyser travail et loisir séparément, dans deux parties distinctes. jour, sept iours sur sept, pour une paie largement en dessous du salaire minimum, mesures réduiront les risques d'exploitotion », affirme le ministère de l'immigration.
I. Travail et loisir sbpposent sur de nombreux points. dans une usine d'emballage de poulets. De ieunes migrants maltraités, rémunérés Par ailleurs, à l'obtention du premier visa, les services de l'immigration informeront

a/ Le travail relève pour l'homme de la nécessité de produire pour entre rz dollars et t4 dollars pour ramasser des concombres, au Iieu d'un minimum les travailleurs de leurs droits et leur donneront des contacts à appeler en cas de
légal de zr dollars dans ce secteur. Ces produits sont destinés aux grandes surfaces difficultés. Le Fair Work a démarré une campagne d'information sur les réseaux
satisfaire ses besoins. C'est une activité répétitive, pénible, imposée
Les bons outils australiennes des enseignes Coles, Woolworths ou encore AIdi. u Ia plupart des sociaux dans plusieurs langues et dans des aéroports australiens. Cette institution
par la nature (cl analyse de Marx). . Marx,Le Manifeste du parti communiste. produitsÿais [que lbn achète] sont passés entre les mains de travailleurs exploités », a récemment diffusé ses messages en coréen sur des sites coréens.
. Arendt, Condition de l'homme moderne : l'auteur y distingue le dénonce un syndicaliste. Pour France Amaud, directrice de l'agence Boomerang à Sydney - qui propose des
concept de travail et celui d'æuvre. Les « backpackers », comme sont appelés ces jeunes migrants qui voyagent avec un « packs » aux jeunes en visa4rT-, le meilleur moyend éviterdes mauvaises expériences

sac à dos, sont envoyés d'un lieu à un autre, selon les besoins, par des intermédiaires est... de parler anglais. « /e vois des jeunes arriver sans argent, qui ne connaissent pas
TEXTE CLÉ qui empochent une partie de leur paie. « Je dois travailler, je n'ai pos d'argent », lhnglais de base : ce sont des proies tellementfaciles », regrette-t-elle.
explique un Tai'vranais. Le documentaire, qui dénonce également des abus sexuels,
Caroline Taix, le Monde daté du o8.o7.zot5
Danscetextrait,Rousseaumeten leurs arcs et leurs flèches, à tail- jouir entre eux des douceursd'un dans lesquelles on vit bientôt montre principalement de jeunes Asiatiques, de Tairuan et Hongkong, ne parlant
commerce indépendant. pas anglais. n Ne mhmène plus d'Européens ,, dit le manager d'une ferme à un
lumière l,oigine sociale du tra- ler avec des pierres tranchantes l'esclavage et la misère germer et
quelques canots de pêcheurs ou Mais, dès I'instant qu'un homme croître avec les moisson. intermédiaire, parce qu'une Britannique a osé réclamer sa paie.
vau, tnel,,,stant a retat ae narure. Les Français ne sont pas à l'abri. Victoria et Fabien, 23 et 25 ans, sont arrivés en
instruments de eut besoin du secours d'un autre,
rant que res hommes ," ;;;;.;- 1::]t::: i::.iersm:t n1 dès qu'on s'aperçut qu'il était fean-facques Rousseau, Discours octobre zor4 avec lbbjectifde faire Ie tour de lAustralie. Ils ont commencé à travailler
Cet article met en lumière un phénomène s'apparentant à de l'es-
tèrent de leurs cabanes .;;;;; T"l1l":.* ln llnt auÏ]s
s aDplrquerenr qu a oes ouvrages utile à un seul d'avoir des pro- surl'oigineetlesfondementsde dans une ferme en Australie-Occidentale, oir ils ont ramassé des fraises. « Nous avions
clavage moderne, celui des travailleurs disposant d'un visa va-
tant qu'ils se bornèrent à coudre qri,r., ,"rt pouvait faire, et qu,à visions pourdeux,l'égalitédis- llinégalitéparmileshommes des conditions de travail correctes... Les récits dhutres «backpackers» nous permettent
cances-travail pour lAustralie. Ces ieünes gens se retrouvent ex-
leurs habits de peaux avec des des arts qui n'avaient pas besoin parut, lâ propriété s'introduisit, de relativiser », confie la jeune femme, diplômée d'un BTS en commerce. Au début,
ploités au travail sur le sol australien alors qu'ils y trouvent en tant
épines ou des arêtes, à se parer du concours de plusieurs mains, le travail devint nécessaire et les ils travaillaient sept heures par iour, six jours par semaine pour environ 35o dollars.
que vacanciers, ou du moins en tant que voyageurs. Lauteure nous
de plumes et de coquillages, à se ils vécurent, sains, bons, et heu- vastes forêts se changèrent en des Soit un peu plus de 8 dollars l'heure. « Nous ritions payés au rendement », tente de
montre ainsi que le travail moderne n'est pas touiours réglementé
peindre le corps de diverses cou- reux autant qu'ils pouvaient l'être campagnes riantes qu'il fallut ar- justifier le couple. Pourtant, selon le Fair Work, le travail au rendement « devrait
par la loi tel qu'il devrait l'être pour empêcher toute forme d'ex-
Ieurs, à perfectionner ou embellir par leur nature, et continuèrent à roser de ia sueur des hommes, et permettre aux travailleurs de gagner au moins 21,08 dollars par heure ». ploitation et d'aliénation.
« Le manager inventait des techniques pour nous payer le moins possible », raconte

La culture lÿ
L'ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

La technique
« Technique » vient du grec technè qui signifie, selon Aristote, « une disposition à
produire accompagnée d'une règle vraie » : la technique au sens grec, c'est I'en- . La machine, l'espion
et le mouchard
semble des règles qu'il faut suivre pour produire un objet donné. Mais la technique (Vincent Giret,
moderne peut-elle encore se comprendre ainsi ? I Le Monde Eco et entreprise
I daté du o9.ro.zor5)

Chez I'animal, lbrgane et lbutil se confondent : le crabe, par exemple,


se sert de ses pinces pour s'enterrer. Même les primates ne fabriquent tv
pas d'outils : un chimpanzé peut se servir d'un bâton pointu qu'il a
ramassé, mais il ne saurait le tailler lui-même pour le rendre pointu. Selon Aristote, Ia technique est
Dans le Gorgias, Platon fait le récit mythique de la naissance de la I'ensemble des règles déflnissant
#"_*
technique l'imprudent Épiméthée n'ayant laissé à l'homme aucun
:
*-
'\
-
Ies moyens en vue d'une fin.
instrument naturel pour se nourrir et se défendre, son frère Prométhée '=;t Heidegger montre comment
aurait dérobé Ia technique et le feu aux dieux. Entendons par là que notre modernité ne pense plus
la technique comme production dbutils est pour l'homme une la technique comme l'ensemble
nécessité vitale : avec la technique, l'homme devient « homofaber »
ï un art :
des règles nécessaires à
(Bergson), l'être qui place des outils entre lui et le monde. Charlie Chaplin, Les Iernps modernes.
nous en sommes au contraire
artificialiste Autrement dit, la technique nous fournit Ies modèles
». venus à ne plus penser les choses qu'en termes techniques.
selon lesquels nous comprenons le monde qui nous entoure : ainsi, Latechnique n'est donc pas un instrument neutre qubn peut bien ou
nous appliquons sans même nous en rendre compte des schèmes mal utiliser, mais un mode de pensée. Lhomme ne pense plus qu'à
Un artisan n'est pas libre de faire ce qu'il veut : on ne fait pas des
techniques sur la nature afin de la rendre compréhensible - nous gérer, à calculer et à prévoir : c'est la différence que fait Heidegger entre
haches en plomb ou des fers à cheval en bois. Pour produire un obiet,
disons qu'un arbre produit des fruits, comme on dit d'un potier qu'il la pensée méditante et désintéressée, et la pensée calculante qui veut par
il faut ordonner Ia matière et la forme selon la fonction qubn veut lui
produit des cruches. Cela signifle que la façon dont nous pensons la la technique dominer la nature et l'asservirauxbesoins de l'homme.
attribuer, en obéissant à ce qu'on appelle les règles de l'art.
technique détermine radicalement notre rapport au monde. Le danger lié à la technique n'est donc pas d'abord celui d'une explo-
Ces règles ne sont pas laissées au caprice de tel ou tel : elles sont
sion nucléaire ou d'un conflit planétaire destructeur : le véritable
nécessaires et enseignables, c'est-à-dire qubn peut les transmettre ; en
danger, c'est que la technique devienne l'unique mode de pen-
ce sens, on peut dire qu'elles sont « vraies », parce qu'elles ne changent
sée, c'est-à-dire la seule façon que nous ayons de penser quelque
pas et ne peuvent pas être modifiées.
Selon Aristote, tout objet produit non par la nature, mais par I'homme, chose. Car alors, il nous faudra craindre que l'homme se pense
est déterminé par quatre causes : la cause matérielle (1a matière dans luimême en termes techniques, comme un obiet manipulable ou comme
laquelle il est fait), la cause formelle (la forme qubn va lui donner), Ia une ressource à exploiter de la manière la plus productive possible.
Pour comprendre ce qu'est une chose, il faut savoir ou imaginer cause finale (ce à quoi I'objet va servir) et Ia cause efficiente (l'artisan Or, nous dit Heidegger, cela a déià eu lieu. La technique n'est plus un
comment elle a été produite : c'est ce qu'on appelle le « schème qui travaille l'objet). proiet dont l'homme serait encore le maître : elle est bien plutôt la
La technique est l'ensemble des règles permettant d'ordonner ces causes façon dont l'homme moderne se comprend lui-même et comprend
Statue d'Aristote. dans un art donné : une règle technique nous dit comment travailler telle le monde, en sorte que l'homme lui-même est mis au service de la
MOTS CLÉS matière, quelle forme lui donner, si lbn veut en faire tel objet. technique, et non I'inverse.

lui permet d'accroître l'efflcacité politique en tant qu'il peut faire productif des autres tâches
Un artisan est un travailleur qui de son travail. Ainsi, par exemple, usage des objets techniques afin
cessus
et à l'isoler de façon partielle. zooM suR...
maîtrise une technique et qui la scie est un outil du menuisier : de contrôler les hommes. Ainsi par exemple, le travail qui
produit des objets à l'aide de cette elle est un instrument artificiel consiste à s'occuper uniquement La pensée artistotélicienne de une forme déterminée pour en tervention de quatre causes que hors d'elle-même Ie principe de sa
technique. Ainsi, par exemple, un qui prolonge sa main et son bras de la carrosserie dans la fabri- la nature et de Ia technique acquérir une autre : le bois de l'art rend visibles : en plus de la propre production et de ses chan-
en vue de la transformation plus
Au sens premier du mot, la tech- l'arbre devient le bois de la chaise. cause formelle (la forme du lit) gements, une chose naturelle ren-
maçon est capable de transformer cation d'une voiture est un tra-
nologie est l'étude (logos) de la Mais c'est la forme qui fait d'une et de la cause matérielle (le bois) ferme en elle-même, par essence
un tas de pierres en maison à l'aide aisée du bois. vail spécialisé car il ne concerne La substance individuelle ou
technique (technè\. Par extension, délà citées, il faut une cause effi-
de la technique de construction qu'une partie du processus de première, support des chose ce qu'elle est : dans ce sens, et non par accident, le principe ou
qu'il possède. Un artisan est donc on appelle aujourd'hui « tech- chan-
elle coïncide avec son essence. ciente (l'artisan) et une cause fl- la,cause de son mouvement et de
Au sens premier du mot, la tech- production. La spécialisation est gements, est elle-même déter-
un travailleur manuel, dont l'ac- nologies » l'ensemble des obiets Soulignons f importance du para- nale (le projet de l'artisan). son repos.
nocratie est le pouvoir lcratosl de particulièrement visible dans Ie minable comme un
composé
tivité consiste essentiellement en que I'on pourrait qualifier simple-
la technique. Ce terme désigne cadre du travail à la chaîne et est de matière et de forme. La ma- digme de 1a production technique fart permet ainsi de distinguer Si donc, selon le mot dAristote,
une transformation de la nature. ment de techniques.
aulourd'hui l'ensemble des pou- une des causes de l'aliénation au tière, c'est le support ultime, le chez Aristote : il va lui permettre ce qui est étroitement uni dans « I'art imite la nature », c'est pour-

voirs que les oblets techniques travail, même si elle peut être noyau stable de la substance, qui, de penser Ia nature elle-même. En la production d'une chose natu- tant par analogie avec l'art
que
Un outil est un instrument arti- peuvent avoir sur I'homme qui Acte qui consiste pour le travail- aussi l'origine d'une plus grande
à comme on le voit dans la pro- effet, la production d'une subs- relle par \a physis (la « nature ») : se comprend la génération natu-
flciel produit par l'homme et qui en depend. mais aussi le pouvoir leur à séparer une tâche d'un pro- efficacité productive. duction technique, peut perdre tance individuelle suppose I'in- alors qu'une chose artiflcielle a relle.comme une marchandise.

La culture {1
UN SU]ET PAS A PAS L'ARTICLE DU !]I[ONûE

Dissertation : La machine, l'espion et le mouchar d


Le développement technique est-il L.lIli:' I.îÏti'jt-:i{:# Ii,-}(}t.li l.l lii:i-, iti :

De nouveaux intrus se sont immiscés dans nos vies. Tout doucement, méthodes un peu rustres. La deuxième famille des calculateurs, plus
« l-'essence cle la techniqi"re n'est absolurnenl rien
sans faire de bruit, mais avec une intention diabolique : anticiper nos rafflnée, voudrait se situer « au-dessus » du Web, afln de hiérarchiser
I. Les termes du sujet Aussi ne pelce\rr()ns-norls jarlrtis
r-lc teclrni,qr.re.
. Le développement technique désirs, orienter nos décisions personnelles, guider nos choix et nos « la qualité de l'information » et donc « l'autorité » des sites : elle me-
r)ot.re rilplrort l\ i'essertce cie la technicluc,
:

- au sens économique, les inno- achats... Nous surveiller un peu, sans doute aussi, au prétexte de vouloir sure les échanges entre internautes, sans les influencer, d'informations
vations de produits et de procé- aussi lorrgteulps que rloLis Irous borncrons
dés de production. nous aider. Une sorte de grand manipulateur déguisé sous les traits sous la forme de « liens hypertextes » : dans son principe, le PageRank,
à nous rcpréscntcr la tecl-rniqr.re ct i\ la Llratiquer,
- au sens usuel, la part grandis- d'un ami intime, comme dans le dernier ouvrage de Delphine de Vigan l'algorithme qui a fait la fortune de Google, considère que ces liens
sante des objets techniques dans à nous cn ilccol'nrrlocler ou à la luir. " (l{eidegger)
(D'après unehistoirevraie,JCLattès). Cet intrus nous connaÎt déià comme hypertextes enferment la reconnaissance d'une référence. Plus une
le quotidien. pouvoir ne peut-il pas se retourner contre nous ?
Transition: Ce
. Menace: personne : les « algorithmes » ont débarqué. On les croyait cantonnés information est échangée, plus elle acquiert ainsi « une autorité ».
II. Le développement technique peut être unvecteur de domination.
- idée de danger, identiflé ou non. a,) Le développement technique entre bien dans une logique de pou- aux domaines des laboratoires scientiflques et gardés par des grosses Problème : plus le réseau se développe, plus il y a de tricheurs qui
- idée de volonté dé]ibérée. voir qui consiste à surveiller les agissements des individus (cf analyse
. Liberté :
têtes. Las, ils ont profité de la révolution numérique pour s'installer trompent les machines...
de Foucault sur le pouvoir technocratique moderne).
-au sens philosophique, métaphysique, Ie libre arbitre,la faculté de choix. dans nos smartphones, dans nos ordinateurs, et déià dans les dizaines La troisième famille des calculateurs se glisse « dans » le Web, pour que
b,) Le marché économique renouvelle sans cesse I'offre de produits et
- au sens politique, l'ensemble des droits reconnus par un État, une rend obsolètes des obiets pourtant performants, ce qui nous pousse dbbjets connectés qui ont commencé à envahir notre domicile. Ies internautes se mesurent eux-mêmes. Le symbole de ces nouvelles
Constitution. à consommer (cf analyse de Arendt).
II. Les points du programme A très grande vitesse, ces algorithmes opèrent un ensemble de mesures est Ie « like » de Facebook, pointe avancée d'un ensemble
Transition: Pour autant, s'agit-il de revenir en arrière ?
. La technique.
III. La technique ne doit être qu'un moyen. calculs à partir de gigantesques masses de données (les big data). plus vaste et disparate d'indicateurs évaluant la « réputation » de
. La liberté.
a,) Les possibilités techniques vont iusqu'à changer lbrdre écologique limites.
. t'État. La puissance de ces machines n'a (presque) plus de « Nous l'internaute : son nombre d'amis, le partage de ses contenus, le nombre
(réchauffement climatique) ou modifier la structure des organismes
(ocr,a, clonage). Elles permettraient même de détruire la Terre entière fabriquons ces calculateurs, mais en retour ils nous construisent », de fois où son nom est prononcé dans la conversation des autres. Une
(arme nucléaire). Lhomme se retrouve donc dans une situation de constate Dominique Cardon. La culture, le savoir, l'information, mais sorte de « gloriomètre » !

Chaque individu est repérable grâce à son téléphone portable. pouvoir quasi divin sur la nature.
aussi la santé, la ville, les transports, la flnance et même l'amour et le Après le calcul des clics, des liens et des likes, voici venue Ia traque... des
b/ Pourtant le risque principal n'est pas là : il est plutôt que la
technique devienne l'unique mode de pensée de l'être humain, que sexe sont désormais outillés par les algorithmes. Tel est le point de « traces » : la quatrième famille des calculateurs est la plus vicieuse.
Les oblets techniques accroissent notre pouvoir d'action, mais
l'homme ne raisonne plus qu'en termes techniques, se considérant départ, un brin angoissé, du dernier ouvrage d'un des tout meilleurs Installée « en dessous du Web », elle vise à enregistrer le plus discrè-
lui-même comme un obiet ou une ressource à exploiter. La technique
n'augmentent-ils pas aussi l'étendue des pouvoirs exercés sur nous, chercheurs de l'univers d'lnternet. Depuis des années, ce sociologue tement possible les traces de nos activités sur Ia Toile. A partir de ces
par exemple la surveillance ? doit rester un moyen en vue d'une fin dont l'homme reste maître.
Gardons-nous la réelle maîtrise du développement de la technique au Laboratoire des usages d'Orange Labs et professeur associé à données, son ambition est d'anticiper : l'algorithme colle à nos faits
dans notre vie de tous les iours ? Conclusion l'université de Marne-la-Vallée, s'acharne à comprendre ce que la et gestes, et il est capable de prédire nos activités, nos achats, I'état de
Le développement technique constitue une menace pour la liberté s'il
mutation technologique du numérique impulse de transformations notre santé même, en comparant des millions, voire des milliards de
se fait sans intervention collective ou politique de la part des citoyens,
et si l'homme se met lui-même au service de la technique. humaines, sociales, politiques ou éthiques. profils. Un espion doublé d'un mouchard... Et il a une belle carrière
I.le developpement technique now ütÈre de multiples efforts et dangers.
a) Les progrès techniques ont fait reculer les pires dangers naturels : Logiques et modes d'emploi devant lui.
les maladies et autres fléaux sont moins dévastateurs dans les sociétés Ce qu'il ne faut pas faire Ni technophile aveugle ni technophobe « béta », Cardon conseille de Dans une discrétion délibérée, une foule d'acteurs économiques et
les plus « avancées » techniquement. Traiter et illustrer seulement l'aspect négatifdu progrès technique.
b,)Les progrès techniques nous libèrent de tâches pénibles, dans Ia vie
garder les yeux bien ouverts sur cette intrusion du « calcul » dans publicitaires assoiffés s'active autour de ces machines. Mais c'est
professionnelle comme domestique. Le temps de loisir s'en trouve notre existence. Mieux : il entend démonter « Ia boîte noire » des maintenant que le citoyen doit se bouger, car, pour un temps encore,
augmenté (cf. analyse de Arendt). Les bons outils algorithmes pour nous donner à comprendre leurs logiques et leurs ces calculateurs ne régentent pas encore nos vies, l'internaute ne se
c/ Les obiets techniques sont de plus en plus accessibles à tous (por- . Hannah Arendt, Condition de I'homme moderne.
table, iPod, etc.). . Martin Heide gger , Qu'est-ce que la technique ? modes d'emploi. « Des premiers outils préhistoriques à l'invention de plie pas à ses ordres. « ll est encore femps, conclut Card,on, de dire aux
lécriture, de Ia mécanisation de l'imprimerie àlanumérisationde l'in- algorithmes que nous ne sommes pasla somme imprécise et incomplète
TEXTE CLÉ Jormation, il sera naïJ de croire que la longue histoire des technologies de nos comportements. »

intellectuelles n'a pas transformé en profondeur ce que nous sommes >,,


Dans cet extrait, Bergson l'ouvrier emploie ce supplément permettait de pousser plus loin la gé d'artiflciels, d'avoir poussé au
.>
nous invite à prend.re une de loisir à autre chose qu'aux culture intellectuelle et de déve- luxe, d'avoir favorisé les villes au observe Cardon. Autant pour mettre en perspective la flliation de Ia Vincent Giret, Le Monde Eco et entreprise daté du o9.ro.zor5
position nuancée à l'égard d.es prétendus amusements qu'un in- lopper les vraies originalités. On a détriment des campagnes, enfin mutation à l'æuvre que pour tenter de coniurer notre inquiétude. Il
problèmes posés par la tech- dustrialisme mal dirigé a mis à la reproché aux Américains d'avoir d'avoir élargie la distance et trans-
portée de tous, il donnera à son in- tous le même chapeau. Mais la formé les rapports entre le patron n'y a (encore) que dans la science-fiction que la machine ait pris Ie
nique qui n'est pas nécessaire-
telligence le développement qu'il tête doit passer avant le chapeau. et l'ouvrier, entre le capital et le contrôle d'un être humain...
ment source d'aliénation pour
aura choisi, au lieu de s'en tenir Faites que ie puisse meubler ma travail. Tous ces effets pourraient Dans une métaphore géométrique très efflcace, le sociologue décrit
I'humanité. Face à l'intrusion de plus en plus massive des algorithmes dans
à celui que lui imposerait, dans tête selon mon goût propre, et d'ailleurs se corriger ; la machine
Quand on fait le procès du ma- d'abord les quatre « angles » sous lesquels ces machines nous « cal- nos vies, faut-il craindre pour notre liberté ? Selon Dominique
chinisme, on néglige le grief es- des limites touiours restreintes, i'accepterai pour elle le chapeau de ne serait plus alors que la grande
Cardon, les développements du Web lustiflent une telle inquiétude,
sentiel. On l'accuse d'abord de ré- Ie retour (d'ailleurs impossible) tout le monde. Là n'est pas notre bienfaitrice. Il faudrait que l'hu- culent », quatre « familles » en fonction de la place qu'elles occupent
puisque ses puissants calculateurs soàdent nos moindres gestes et
duire l'ouvrier à l'état de machine, à l'outil, après suppression de Ia grief contre le machinisme. Sans manité entreprît de simplifier son dans la géographie numérique : « à côté », « au-dessus », « dedans », anticipent nos comportements pour les utiliser à des fins qui souvent
ensuite d'aboutir à une uniformité machine. Pour ce qui est de l'uni- contester les services qu'il a ren- existence avec autant de frénésie
et « en dessous ». La première famille des calculateurs se place donc nous échappent. Si lbn perçoit aisément le profit commercial de l'ex-
de production qui choque le sens formité de produit, l'inconvénient du aux hommes en développant qu'elle en mit à la compliquer.
ploitation des traces que nous laissons derrière chacun de nos « clics »
artistique. Mais si la machine en serait négligeable si l'économie Iargement les moyens de satisfaire «à côté » du Web, c'est la plus ancienne : elle mesure l'audience des sur la toile, la vigilance est de mise : nous laisserons-nous réduire à la
procure à l'ouvrier un plus grand de temps et de travail, réalisée des besoins réels, nous lui repro- Henri Bergson, LesDeux Sources sites, elle compte « les clics » pour ordonner la popularité, selon des simple somme de nos comportements sur la toile ?
nombre d'heures de repos, et si ainsi par l'ensemble de la nation, cherons d'en avoir trop encoura- de la morale et de la religion

42 La culture {l
L'ESSENTIEL DU COURS L ESSENTIEL DU COURS

adoraient des dieux imaginés à la ressemblance des hommes. La qui garantira ailleurs et plus tard la correspondance du bonheur
La religion religion grecque, en fait, adorait I'homme lui-même : le christia- et de la moralité. Cette « religion dans les simples limites de la
nisme dépasse les autres religions parce qu'il montre qu'elles ont raison » n'est pas la religion des prêtres : pas de culte, pas de clergé,
toutes été anthropomorphiques. ni même de prières, c'est une pure exigence de la raison pratique
ll s'agit de savoir ici ce que sont les religions en général, et non de parler de telle ou
qui pose que Dieu existe, même si la raison théorique ne pourra
telle religion. Le fait religieux est présent dans toutes les cultures humaines, même jamais le démontrer.
les plus primitives : fondamentalement, Ie fait religieux lie I'homme à des puissances Selon Feuerbach, Ie christianisme s'est approché de Ia vérité de la
qui sont plus qu'humaines. La question est alors de savoir si raison et religion doivent religion sans toutefois l'atteindre : en affirmant que dans le Christ,
s'exclure réciproquement. Dieu s'est fait homme, le christianisme amorce un mouvement La religion de Kant est-elle encore religieuse ? Pascal aurait
que Ia philosophie doit achever en inversant Ia proposition. En répondu par la négative : contre Descartes, et contre tous ceux
fait, la religion n'est pas le mystère du Dieu qui s'est fait homme, qui veulent réduire la religion à ce qu'il est raisonnable de croire,
mais le mystère de l'homme qui s'est fait Dieu. Pascal en appelle au cæur qui seul « sent Dieu ».

Le philosophe latin cicéron Même si l'homme l'ignore, Dieu n'est autre que l'homme lui- C'est justement la marque de l'orgueil humain que de vouloir tout
qu'un récit imaginaire, c'est un modèle qui sert à expliquer le réel
donnait une double étvmo- même : pensant Dieu comme étant tout autre que lui, l'homme saisir par la raison et par « l'esprit » ; mais ce n'est pas par Ia raison
logie à la religion ette vien- :::::j:Ïi:enoreenracontantsasenese' s'aliène puisqu'il se dépossède de ses caractéristiques les plus que nous atteindrons Dieu, mais par le sentiment poignant de
' Le dernier stade de la religion, nous dit Comte, est le monothéisme.
dignes pour les donner à Dieu. « Lhomme pauvre a un dieu notre propre misère : la foi qui nous ouvre à Dieu est d'un autre
drait à la fois de relegere,
« rassembler », et de religare, riche » : cela signifle que Ie dieu chrétien n'est que Ia projection ordre que la raison, et Ia raison doit lui être subordonnée.
« rattacher ». Ainsi, la reli- des espérances humaines ; cela signifie aussi que l'homme a dû
se dépouiller de toutes ses qualités pour en enrichir Dieu. Nous
gion rassemble les hommes Les religions monothéistes croient en un dieu unique, contrai-
devons alors réapprendre à être des hommes en nous libérant de
en les rattachant ensemble à rement aux religions polythéistes. Et si les mythes des religions
des puissances surnaturelles
l'aliénation religieuse.
polythéistes se perdent dans la nuit des temps, s'ils racontent
qu'ils doivent vénérer : c'est le une origine en-dehors de l'histoire, les religions monothéistes en
sentiment du sacré, mélange revanche ne sont pas mythiques : elles affirment leur caractère
Auguste Comte
de crainte et de respect pour historique en posant I'existence « datable » de leur fondateur
des forces qui nous dépassent. (Abraham et Moïse, Jésus-Christ, ou Mahomet).
Vénération du sacré, Ia religion Surtout, c'est avec le monothéisme que Dieu n'est plus pensé à
prend la forme de rites qui se distinguent du temps profane l'image de l'homme : il est désormais infiniment distant, il est le La philosophie doit, selon Feuerbach, entreprendre la « critique de
comme temps des affaires humaines. tout-autre. Il ne s'agit plus alors de faire des sacrif,ces pour s'attirer Ia déraison pure », c'est-à-dire du christianisme ; en cela, il sbppose
ses faveurs, mais de croire en lui : avec Ie monothéisme, c'est la à Kant, qui envisage la possibilité d'une religion rationnelle. Si
notion de foi qui prend tout son sens. la Critique de la raison pure a bien montré qu'aucune preuve de
Auguste Comte voyait dans le fétichisme la religion Ia plus I'existence de Dieu n'était recevable, Kant y explique également
primitive. La croyance fétichiste confère aux objets des qualités que l'existence de Dieu est un postulat nécessaire de la raison
magiques : ainsi, c'est parce qu'une force surnaturelle I'habite pratique. Blaise Pascal
que l'arme est mortelle. On parlera alors de magico-religieux : Lemonothéisme remplace le mythe par Ia foi, et croit en un dieu Le devoir en effet semble aller à I'encontre de notre bonheur
le rite vise à se concilier les grâces de puissances supérieures qui n'est plus pensé à l'image de l'homme. On ne peut l'honorer personnel : dans ce monde, il n'est pas possible de penser le iuste
potentiellement menaçantes. par des sacrifices, mais par la prière et par des actions qui obéissent rapport entre bonheur et vertu.
Selon Comte, le stade suivant est celui du polythéisme : ce ne sont à sa volonté : le monothéisme introduit une dimension morale Pour que le devoir lui-même ne sombre pas dans l'absurde, il faut . « Gagner son salut en exterminant les hérétiques »
plus les objets qui sont vénérés, mais des êtres divins représentés dans Ia religion ; on peut alors parler d'éthico-religieux. (Propos recueillis par Antoine Reverchon, Le Monde daté du
alors nécessairement postuler l'existence d'un Dieu juste et bon
z8.o7.zot5\
de manière anthropomorphique. Au rite religieux est alors associé Selon Feuerbach, le monothéisme le plus radicalement neuf est le
l'élément du mythe comme récit des origines : le mythe n'est pas christianisme : c'est lui qui a montré que les religions polythéistes
MOTS CLÉS
MOTS CLÉS Kant distingue le versant théo-
Stade archaïque du fait religieux, Du grec polus, « nombreux », et rique de la raison, qui a trait à la Ensemble des règles établies au sein
lement fondée. Elle se distingue instant suspendue à une création autorité sous forme de dogme ou qui consiste à considérer les ob- theos, « dieu ». Religion qui pose volonté de connaître, et le versant d'une communauté pour la célébra-
pratique, par lequel l'homme se
Désigne étymologiquement l'ab- de lbpinion et de la certitude. divine continuée, autrement dit de pratique religieuse. lets animés et inanimés comme l'existence de plusieurs dieux. tion d'un culte, qui consiste en une
toufours renouvelée. habités par des esprits et porteurs soucie de son action et entend en suite codifiée de gestes et de paroles.
sence (a privatif) de Dieu : l'athéisme
de puissances magiques. lui l'appel du devoir moral.
est le fait de ne pas admettre ni par Manière dont Descartes conçoit Si sesdéterminations exactes varient
Les attributs de Dieu, comme en-
la foi, ni par la raison, l'existence la création du monde par Dieu : Adhésion à une idée ou une théo- tité transcendante créatrice du d'un philosophe à l'autre, tous recon- Du latin transcendere, « passer
d'un Dieu transcendant (d'un theos). rie sans véritable fondement ra- Du grec muthos, « récit, légende ». naissent la raison corune le propre Chez Kant, désigne le fait que, au-delà, surpasser ». Par opposition
parce que la nature n'est pour lui monde sont traditionnellement,
tionnel. En ce sens, la croyance est Récit flctifrelatant en particulier lbri- de l'homme, et comme la faculté quand bien même l'existence de à l'immanence, est transcendant ce
rien d'autre qu'une grande ma- sur le plan métaphysique, l'éterni- Dieu est indémontrable, il est né-
une opinion et s'oppose au savoir. gine du monde, et permettant ainsi qui commande le langage, la pensée, qui existe au-delà du monde sen-
Croyance réfléchie et volontaire chine, un pur mécanisme, elle est té, l'immutabilité, l'omnipotence cessaire de l'admettre, afin de don-
dbrganiser, au sein d'une société, la la connaissance et la moralité. Des- sible de l'expérience, de manière
qui n'est pas seulement subiec- dépourvue de tout dynamisme et l'omniscience, et sur le plan ner pleinement sens à la moralité.
compréhension du réel et de justifier cartes l'assimile au « bon sens », c'est- radicalement séparée. On parlera
tivement fondée, mais qui est interne et ne saurait exister par Est déiste celui qui croit en l'exis- moral, I'amour, la
souveraine
Ibrdre naturel et social du monde. à-dire à la faculté de juger. ainsi de la transcendance divine.
aussi objectivement et rationnel- elle-même. Elle est donc à chaque tence de Dieu, mais rejette toute bonté, et la suprême iustice.

La culture {§
UN SUIET PAS A PAS L'ARTICLE DU !]I[ONûE

Dissertation :
(( Gagner son salut en exterminant
Toutes les croyances se valent-elles ?
les hérétiques »
« S'il était une religion sur la terre hors de laquelle
I. Les termes du sujet Angoisse de la fin des temps et révolution médiatique, tels sont les principaux ingré-
. Toutes les croyances :
dients des guerres de religion, dans la chrétienté du XVI'siècle comme dans I'islam du
- référence aux croyances reli-
gieuses. XXI'siècle. L'analyse de I'historien Denis Crouzet.
- référence à toute forme de
croyance sociale et individuelle.
. Se valent-elles:

- idée d'équivalence, d'égalité. Denis Crouzet, professeur d'histoire moderne à l'universi- Par quels mécanismes en vient-on à pratiquer, mais aussi à
- idée de comparaison et de hié- Transition: N'y a-t-il pas une différence entre les religions et les sectes du té Paris-lV publie avec Jean-Marie Le Gall un essai, Au péril promouvoir et légitimer de telles horreurs, commises souvent
rarchie. point de vue légal ou civil ? des guerres de religion, à paraître en mai 2015 aux PUF. Il est contre des compatriotes, des voisins ?
II. Les points du programme II. Toutes les croyances nbnt pas les mêmes effets ni les mêmes finalités.
. La société, les échanges. l'auteur des Guerriers de Dieu, Ia violence au temps des troubles A I'origine des guerres de religion, hier comme aujourd'hui,
a,)Psychologiquement, toutes les croyances ne se ressemblent pas. Elles se
. La religion.
distinguent en fonction du degré de conviction qui les accomPagnent, et de religion. Vers t5z5 - vers 1610 (Champ Vallon, 2oo5, première il y a la combinaison entre la montée d'une peur de la fin des
. Le bonheur.
cette distinction relaillit sur les actes qu'elles peuvent engendrer ou non édition en 1990), et de Dieu en ses royaume* Une histoire des temps et une révolution médiatique.
. La morale.
(cf distinction opérée par Kant entre la foi et lbpinion).
b) Moralement, des croyances de type sectaire tendent à exclure l'interpré- guerres de religion (Champ Vallon,20oS). Au tournant des XV et XVI" siècles, une angoisse eschatologique
tation critique et l'appartenance de l'individu à une société ouverte. Des submerge I'Occident : des supputations savantes ont donné au
Léglise de scientologie a un statut de secte en France, de religion aux croyances, religieuses ou idéologiques, mettent également en cause des
Dans l'essai que vous allez publier avec |ean-Marie Le Gall, vous monde une durée de vie de 6 5oo ans et, selon les astrologues, ce
États-unis. valeurs morales comme l'égalité entre les hommes (selon les races, selon les
sexes, etc.) et aboutissent à des traitements physiques ou moraux inégaux. comparez le mouvement djihadiste actuel et la violence mise temps est presque écoulé. Des almanachs certifient qu'en 1524
c/ Politiquement, certains types de croyance doivent être « combattus »,
La problérnatique en æuvre lors des guerres de religion qui ont marqué l'Europe l'alignement des astres sera Ie même qu'à Ia date du Déluge.
car ils empêchent I'exercice critique du lugement et le développement
Au nom de quelle valeur obiective peut-on établir une hiérarchie entre aux XVIe et XVII" siècles. Quels en sont les points communs ? Dès r5r9, Luther annonce le triomphe de lAntéchrist - en
rationnel de l'individu (prélugés, fanatisme, etc.).
Ies formes ou les types de croyances ? Comment pourrait-on définir de
façon légitime un critère préférentiel entre les préiugés, les idéologies, Il faut penser le fait religieux comme Ia matrice du conflit. l'espèce... Ie pape. Tremblements de terre, comètes, épidémies
les religions ? C'est une culture qui structure les violences, bien que selon des sont interprétés comme autant de signes de la colère divine ;
Toutes les croyances ne se valent pas dans la mesure où certaines ne
modalités différentes. La religion dominante - le catholicisme Dieu s'apprête à punir une humanité qui n'a jamais commis
veulent pas se reconnaître comme telles et empêchent délibérément les
Le plan clétaillé du développement dans l'Europe des XVI" et XVII" siècles, I'islam sunnite dans autant de péchés.
conditions de l'exercice du iugement chez l'homme.
L Les croyances s'expliquent de la même façon.
a,) Par essence, toute croyance se déflnit par l'assentiment à une « vérité » le monde arabe d'aujourd'hui - s'estime menacée : elle mène De telles prophéties étaient courantes au Moyen Age, mais
considérée comme telle, mais sans savoir avéré. Préiugés, superstitions, une guerre « purificatrice », qui vise à exterminer tous ceux Ia grande différence est qu'il y a eu, depuis, l'invention de
convictions, croyances religieuses, etc., sont équivalents selon ce critère Ce qu'il ne faut pas faire
essentiel.
Énumérer les défauts des croyances sans chercher au nom de quoi qui ont pactisé avec le « mal ». En 1572, Ia Saint-Barthélemy l'imprimerie I Cette révolution technologique donne une
ils peuvent être qualifiés de « défauts ».
b) Du point de vue de leur fonction, les croyances reposent sur des mé- fit 2 5oo morts à Paris ; le sac de Magdebourg, 30 ooo morts ampleur inédite à l'imaginaire collectif, qui s'imprègne de ces
canismes psychologiques permettant de combler le besoin d'être rassuré
en 1631. Alors que du côté protestant on brise les statues et prédications éditées à des milliers d'exemplaires et relayées
(c;f. analyse de la superstition et du préiugé par Spinoza, de la croyance
religieuse par Freud). Les bons outils reliques et on massacre les prêtres, accusés de maintenir le par la rumeur. Comme Internet aujourd'hui. J'ai découvert
c) Du point de vue du droit, les croyances religieuses doivent toutes être . lanalyse de la religion comme une névrose collective dans LAvenir peuple dans l'ignorance de Ia « vraie foi ». sur Ies sites djihadistes la même angoisse de la fin des temps,
reconnues par l'État (cfl analyse de Locke) dans la mesure où elles im- d'une illusion de Freud.
pliquent la foi et la conviction de chaque individu, son choix d'existence, . La distinction entre la religion et la magie dans Les Formes élémen' Hier comme aujourd'hui, ces violences se caractérisent par la même assimilation des phénomènes naturels à la colère de
sa déflnition du bonheur, etc. taires de la vie religieuse de Durkheim. la mise en scène de l'horreur et Ia volonté de la montrer au Dieu, la dénonciation des mêmes péchés comme signes des
plus grand nombre. Car la guerre de religion est un dialogue désordres du monde - les femmes s'habillent en homme et les
TEXTE CLÉ avec Dieu : il faut lui montrer que l'on agit pour lui. Pour dis- hommes en femme, par exemple - et... Ia même haine des iuifs.
suader, bien sûr, ceux qui pourraient être tentés de rejoindre ll y a aussi l'omniprésence d'une figure mi-homme mi-animal,
Dans cet extrait, Durkheim pro- se sentent liés les uns aux autres, tout entier (Rome, Athènes, le dire séparées, interdites, croyances
par cela seul qu'ils ont une foi peuple hébreu), tantôt elle n'en et pratiques qui unissent en une les hérétiques, mais surtout pour gagner son propre salut en
pose une définition générale de
commune. Une société dont les comprend qu'une fraction (les même communauté morale, ap- participant à leur extermination. En France, en Allemagne, aux
la religion à partir de son carac-
membres sont unis parce qu'ils se sociétés chrétiennes depuis l'avè- pelée Eglise, tous ceux qui y ad-
t ère or ig inaireme nt social.
nement du protestantisme) ; tan- hèrent. Le second élément qui Pays-Bas, en Angleterre, aux XVI. et XVII" siècles, on défigure
représentent de la même manière
Les croyances proprement reli- le monde sacré et ses rapports tôt elle est dirigée par un corps de prend ainsi place dans notre dé- l'hérétique à coups de maillet, car il ne peut pas être à l'image
gieuses sont touiours communes avec le monde profane, et parce finition n'est pas moins essentiel
prêtres, tantôt elle est à peu près
de Dieu mais est à l'image de Satan : on lui crève les yeux, car Cet entretien avec l'historien Denis Crouzet nous éclaire sur le lien
à une collectivité déterminée qui qu'ils traduisent cette représenta- complètement dénuée de tout que Ie premier ; car, en montrant séculaire existant entre la religion et Ia violence. En effet, cet ar-
fait profession d'y adhérer et de tion commune dans des pratiques organe directeur attitré. Mais par- que l'idée de religion est insé- le diable a les yeux rouges ; on enfonce des cornes d'animaux ticle rappelle que les religions, quelles qu'elles soient, ont touiours
pratiquer les rites qui en sont so- identiques, c'est ce qubn appelle tout oir nous observons une vie parable de f idée d'Église, il fait dans le vagin des femmes ; on anticipe les supplices de I'Enfer engendré des conflits, parfois très violents, entre les hommes. En ce
lidaires. Elles ne sont pas seule- une Église. Or, nous ne rencon- religieuse, elle a pour substrat un pressentir que Ia religion est une sens, aucune religion ne semble pouvoir se prévaloir de n'avoir occa-
ment admises, à titre individuel, groupe defini. [...] Nous arrivons en coupant le nez, Ies lèvres, les oreilles ; on fait manger des
trons pas, dans l'histoire, de reli- chose éminemment collective. sionné aucune violence sur terre. Lhistorien nous explique ici que
par tous les membres de cette col- gion sans Église. Tantôt l'Église est donc à la définition suivante : Une excréments puisque les hérétiques refusent le carême, etc. Le ce sont toujours les mêmes raisons qui provoquent cette violence,
lectivité ; mais elles sont la chose étroitement nationale, tantôt elle religion est un système solidaire Émile Durkheim, Les Formes
tout est reproduit ou raconté dans des libelles et des images et qu'elles apparaissent dans des situations historiques troublées,
du groupe et elles en font l'unité. s'étend par-delà les frontières ; de croyances et de pratiques rela- élémentaires de la vie religieuse souvent prises pour la fin des temps.
Les individus qui la composent tantôt elle comprend un peuple tives à des choses sacrées, c'est-à- qui n'ont rien à envier aux vidéos de Daech.

La culture {l
L'ARrrcLE DU l]l[onûe L'ARTICLE DU TIII@NûIE

AI Dajial, I'équivalent, dans la tradition musulmane, de la bête Et ailleurs en Europe ? Quatre ans après Ia Saint-Barthélemy, le iuriste et philosophe montrent les avancées scientifiques de l'époque. Le roi doit, de
de lApocalypse ! Et enfin les mêmes appels à se grouper pour Dès r54o en France, des libelles catholiques appellent à l'éra- français Jean Bodin (tSzg-tSg6) décrit, dans Ies Six Livres de même, dispenser la loi qui organisera I'Etat de façon rationnelle
rétablir, en exterminant ses ennemis, le règne messianique et dication de la Réforme. Mais celle-ci gagne du terrain à partir la république (tSZ6), les principes politiques nécessaires pour et reflétera ainsi I'harmonie divine.
exclusif du troupeau de Dieu sur la terre, que ce soit la cité de de 1555, lorsque Calvin envoie en France des « ministres » formés ramener la paix civile contre les passions humaines, qui seront
Sion pour Ies chrétiens ou le califat pour les musulmans. à Genève pour « dresser des Eglises » partout où sont présentes ceux de l'Etat de l'âge classique et de Ia monarchie absolue :
des communautés réformées. On en compte environ t 5oo Dieu a conçu le monde comme une mécanique rationnelle, oir Propos recueillis par Antoine Reverchon,
Comment ces angoisses ont-elles débouché sur plus d'un siècle dès 156o. Lemot « huguenot » est une déformation du mot suisse le Soleil dispense sa lumière à un cosmos ordonné - ainsi que le Le Monde daté du 28.c3.2c15
de guerres de religion ? allemand eidgenossen, qui signifie « confédéré ». Le roi Henri II
Les premières manifestations de cette violence religieuse ne fait exécuter quelques hérétiques, dont le martyre renforce
s'observent pas en Europe, mais aux Amériques. Lorsque Chris- les idées nouvelles. Lorsqu'il meurt accidentellement dans un
tophe Colomb débarque aux Caraibes en1492,le rêve de la décou- tournoi en 1559, Ies protestants y voient une « punition divine »

verte du« iardin d'Eden » se dissipe vite : Ies Indiens résistent, se et profitent de Ia vacance du pouvoir - son successeur François II
cachent, refusent la conversion. Colomb règle alors sa conduite - pour pratiquer ouvertement leur culte.
est adolescent
sur Le Livre des prophéties, un recueil destiné à guider l'action La France entre alors dans un cycle de violences civiles qui
des croyants contre ceux qui s'opposent à Ia « volonté divine », aboutit à Ia guerre entre armées catholiques et protestantes
d'où découlera l'extermination des Indiens des Caraibes. fin mars 1562. Victoires et défaites alternent au travers de
A partir de r5r7, le moine allemand Martin Luther offre à ses contem-
campagnes militaires, de sièges et de massacres qui ravagent
porains une autre solution à I'angoisse eschatologique : la grâce tout le pays. En 1598, l'édit de Nantes ramène la paix, essen-
divine étant selon Iui reçue individuellement, le proiet catholique tiellement en raison de l'épuisement de la Ligue catholique,
du rachat des péchés par l'extermination des hérétiques n'a plus
battue plusieurs fois par Henri de Navarre, le futur Henri IV.
Iieu d'être. En 1536, Jean Calvin s'oppose lui aussi à la doctrine de
A l'inverse du Saint Empire, l'édit instaure la cohabitation des
l'Eglise, en affirmant que I'imminence ou non de la fln des temps
cultes au sein du royaume.
ne dépend pas des actions humaines, mais de la volonté divine.
Les provinces belges et néerlandaises, alors possessions es-
En t534-t535, la tension religieuse débouche sur le premier
pagnoles, sont touchées à partir de t566. La guerre civile
affrontement violent survenant en Europe. La secte millénariste
débouche en 1579 sur une partition, comme en Allemagne,
des anabaptistes prend Ie contrôle de Münster, où ses membres
entre Ie Sud catholique fidèle à l'Espagne (la Belgique) et le
convergent depuis toute lAllemagne pour y ériger la « Nouvelle
Nord réformé (les Pays-Bas), qui proclame son indépendance
Sion », appelée à être la seule rescapée de la fin du monde.
en 1581. En Angleterre, où s'ajoute aux rivalités religieuses le
La propriété collective, Ia polygamie et Ia justice biblique y
conflit politique entre le Parlement et le roi, guerres civiles et
règnent, au prix d'une répression de tous Ies opposants et
révolutions règnent également. EIIes dureront de t64z à t688
non-conformistes... finalement assez semblable à celle prati-
quée par le califat de Daech auiourd'hui ! Assiégés et affamés
Comment parvient-on à rompre avec un tel cycle de violences ?
par Ies princes, les anabaptistes seront massacrés et dispersés.
Comme pour le djihad actuel, ce sont des noyaux durs de
Dans le même temps, un nombre croissant de villes et de princes
du Saint Empire romain germanique ont adopté l'interprétation
militants actifs qui créent les événements et la propagande,
Iuthérienne et formé en 153r la ligue de Smalkalde. En 1546, la entraînant les foules derrière eux. Mais il existe dans Ie cas de
guerre entre la ligue et l'empereur Charles Quint éclate. Elle se nos guerres de religion européennes un troisième protagoniste

termine en 1555 par Ia paix dAugsbourg, sur le principe Cuius entre les deux camps, que l'on appelle en France les « moyen-
regio, ejus religio : les suiets du détenteur de l'autorité civile neurs », puis les « politiques ». Il ne s'agit pas ici de laïcité ;
(seigneur, évêque, ville...) devront adopter le choix religieux simplement, ces personnes estiment qu'on ne peut régler la
de celui-ci. Il en résulte une incroyable marqueterie qui main- question de la différence religieuse par la guerre, car celle-ci
tiendra la paix en Allemagne jusqu'en r6t8. est contraire à l'ordre divin.

Mais la guerre reprend, d'une violence inédite. A sa dimension A partir de y76,la guerre en France oppose ainsi catholiques
religieuse se superposent les ambitions politiques et terri- modérés et catholiques « exclusivistes », les premiers parve-
toriales des monarchies européennes. Elle durera trente ans, nant à imposer aux seconds, grâce à I'alliance avec les armées
jusqu'en t648. Elle se termine par Ia paix de Westphalie, sur la huguenotes, ce qui sera l'édit de tolérance. Henri IV est alors
base du statu quo ante : les principes dAugsbourg sont main- décrit comme « le roi de la raison » qui doit imposer la paix
tenus ; seules les frontières, superposant territoire et religion, sur terre. Le penseur italien Giovanni Botero OSqq-t6l7) publie,
sont modifiées. en 1585, De la raison d'Etat.

48 La culture {ÿ
L'ESSENTIEL DU COURS L.ESSENTIEL DU COURS

L histoire(*) Les bons


.
outils
La conception de l'histoire
comme déploiement de la
L'histoire est toujours histoire d'une communauté humaine : il n'y a pas plus d'his- providence divine, chez saint
Augustin, Ia Cité de Dieu.
toire de I'individu pris isolément qu'il n'y a d'histoire des animaux. ll faut distinguer . La théorie de « la ruse de la
I'histoire comme récit fait par I'historien des événements passés et I'histoire comme raison » de Hegel (La Raison
dans l'histoire\.
aventure en train de se faire. . Lanalyse des conditions
dans lesquelles l'histoire
se déroule pour l'homme ;
l'histoire comme histoire
de la lutte des classes (Marx,
L'historien répond à une exi- L' I d é olo g ie all e m an d e).
gence de vérité, le problème . Foucault et le concept de
continuité ou discontinuité
étant qu'il raconte un passé
de l'histoire, Cahiers pour
auquel il n'a pas été présent. Dilthey, nous expliquons Ia nature, c'est-à-dire que nous dégageons lhnalyse.
Toutefois, cette exigence de vé- peu à peu les lois qui Ia régissent ; mais nous comprenons la vie de
rité ne suffit pas à faire de I'his- l'esprit.
toire une science. Toute science De même, l'historien ne doit pas expliquer les chaînes causales
a pour but de dégager des et établir des lois, mais comprendre un sens ; aussi l'obiectivité
constantes ou lois universelles historique n'a-t-elle rien à voir avec I'objectivité scientiflque : étant Ici, il ne s'agit plus de l'histoire
et prédictives. Or, l'histoire est une interprétation, l'histoire peut et doit touiours être réécrite. En comme discipline de l'historien,
une discipline purement empi- ce sens, l'histoire est surtout la façon dont l'homme s'approprie un mais de l'histoire « en train de se Antoine-Jean Gros, Napo/éon à la bataille d'Eylau en 1807.
rique : il n'y a pas de lois uni- passé qui n'est pas seulement Ie sien. faire ». La question est alors de
verselles de l'histoire comme il savoir si la totalité des actes humains a son unité et se dirige vers un sont l'image qu'un peuple se donne de lui-même, elles matérialisent
y a des lois en physique. but (une fin), ou s'éparpille dans un simple agrégat d'actes individuels le peuple comme peuple.
Hegel. L'histoire peut seulement nous Certainement pas pour en tirer un quelconque enseignement ! sans rapport entre eux.
enseigner comment Ies choses « L'histoire ne repasse pas les plats » (Marx) : on ne peut tirer un Hegel montre que l'histoire est en fait le processus par lequel un
se sont passées, et non comment elles se passeront. Si donc nous enseignement que de ce qui se répète, et l'histoire ne se répète jamais. peuple devient conscient de lui-même, c'est-à-dire conscient d'exister
Comme le remarque Hegel, s'il sufflsait de connaître les anciennes La question est de savoir comment un peuple peut s'identifier à ses
déflnissons une science par son obiet, alors l'histoire n'est pas en tant que peuple ; c'est la raison pour laquelle nous retenons prin-
erreurs pour ne plus les commettre, la paix régnerait sur Terre depuis institutions. Hegel se souvient de la célèbre phrase de Louis XIV :
une discipline scientiflque ; en revanche, elle I'est peut-être par sa cipalement de l'histoire les moments où notre peuple a été menacé
« LÉtat, c'est moi » ; celui qui permet au peuple de se reconnaître dans
méthode : l'historien a pour but de dire ce qui s'est réellement passé bien longtemps... dans son existence, autrement dit les guerres.
Nous faisons de l'histoire non pour prévoir notre avenir, mais pour ses institutions, c'est le chef politique.
à partir de traces qu'il authentifle et qu'il interprète.
garder trace de notre passé, parce que nous nous posons la question Sans le « grand homme », cette image de lui-même que sont les

de notre propre identité : c'est parce que l'homme est en quête de institutions lui serait comme étrangère : le second moment de la
lui-même, parce qu'il est un être inachevé qui ne sait rien de son Selon Hegel, parvenir à la conscience de soi implique deux mouve- prise de conscience de soi est effectué par le cheféclairé (par exemple
Le travail de l'historien est un travail d'interprétation : il ne s'agit
pas simplement pour lui de faire une chronologie, mais d'établir le avenir, qu'il s'intéresse à son passé. Par l'histoire, l'homme construit ments : poser un objet extérieur à soi et le reconnaître comme étant Napoléon) qui s'identifle aux institutions d'un peuple et qui, animé
et maintient son identité dans le temps. soi-même. C'est ce qui arrive lorsque je contemple mon image dans par la passion du pouvoir, les réforme et les impose autour de lui.
sens et l'importance des événements ainsi que leurs relations. Selon
un miroir et que je la reconnais (et c'est iustement ce dont tous les
animaux sont incapables).
Alors, quel est l'objet extérieur à lui qu'un peuple pose, et comment
le reconnaît-il comme étant lui ? Pour Hegel, l'obiet posé, ce sont les AUTEU RS CLÉS
MOTS CLÉS institutions : institutions chargées de régir la vie
c'est en créant des
en communauté qu'un peuple parvient à l'existence. Les institutions dominé par la dialectique, ou
qui a été établl par les hommes processus de dépassement des
Philosophe allemand (r833-19u)
Du grec historia, « enquête ». Doctrine qui consiste à penser que (langage, traditions, mæurs, Étymologiquement parlant, la té- contradictions.
qui influença le mouvement phé-
Ce mot recouvre principale- tout doit être compris à partir d'un règles, etc.). Il n'y a pas de socié- léologie désigne l'étude, la science noménologique par la distinction C'est en effet une philosophie du
ment deux significations, que point de vue historique. Lhistori- té sans institutions, c'est-à-dire (/ogos) des flns (telos). Est dit té-
MOTS CLÉS qu'il établit entre les sciences de processus réconciliateur, et en ce
la langue allemande distingue : cisme est donc une forme de re- sans organisation des activités léologique tout processus tem- la nature, qui s'attachent à ex- sens une philosophie de l'histoire,
le devenir historique lui-même, lativisme théorique qui soutient humaines dans des structures porel qui vise la réalisatlon d'une TEMPS DE L,HISTOIRE ET Le temps de l'histoire est linéaire : pliquer par les causes, et « les qui montre comment l'esprit par-
comme ensemble d'événements que toute chose (factuelle ou théo- réglées. Linstitution est donc TEMP§ DE LA NATURH nous pouvons nous représenter sciences de l'esprit », oit il s'agit üent à se conquérir lui-même en
fin. Par exemple, le processus na-
(Geschichte), et la connaissance rique) vaut en fonction de la place cæxtensive à l'humanité. Le temps de la nature est circu- l'histoire sous forme d'une chro- de comprendre du sens. s extériorisant dans le monde par ses
turel qui consiste pour un chiot à nologie ou d'un déroulement
du passé que l'historien essaie de qu'elle occupe dans l'histoire. laire, il suit des cycles (iours, sai- créations, en particulier luridiques
constituer (Historie). La première devenir chien (sa fin) est un pro- successif d'événements. Ce dérou-
sons, génération et corruption). et artistiques. Hegel souligne que ce
signiflcation pose le problème du Interpréter, c'est donner une signi- cessus téléologique. La question On ne peut concevoir l'histoire lement dans le temps donne un Philosophe allemand (t77o-t83t). mouvement de sortie hors de soi et
sens et de la finalité de l'histoire ; Par opposition à ce qui relève de flcation à un phénomène. Linter- se pose de savoir si les processus de manière cyclique, car cela im- sens à I'histoire : il y a un passé Il s'est attaché à réconcilier le réel de retour à soi à partir de l'extériorité,
la seconde, celui de la scientificité la nature, peut être considéré prétation est un des moments fon- historiques eux-mêmes sont de pliquerait un éternel retour, sans distinct de l'avenir, et un déroule- et la pensée au sein d'une philoso- n'est rien d'autre que le mouvement
de la discipline de l'historien. comme une institution tout ce damentaux de la compréhension. nature téléologique. progrès possible. ment irréversible. phie conçue comme un système même de la conscience.

5o La culture §1
UN SUIET PAS A PAS

Dissertation :
Les hommes savent-ils l'histoire qu'ils font ?

I. Les termes du sujet


. Savoir ce que l'onfait :

- conscience et savoir de l'acte c/ Les hommes connaissent le passé grâce à l'étude critique des docu-
effectué. ments.
- responsabilité et volonté de l'acte Transition : N'existe-t-il pas iustement des divergences d'interprétation
effectué. sur un même événement ?
. L'histoire:
II. Uhistoire est trop complexe.
- ensemble des événements pas- Jules César.
a/ Toutes les répercussions d'une décision sont impossibles à prévoir,
sés, à l'échelle de la société, de la
tant Ies facteurs sont nombreux.
nation, de l'humanité. b) Les acteurs de I'histoire nbnt pas le recul critique des historiens qui
- discipline qui étudie et explique ces événements. étudieront Ia période.
. Les hommes :
c/ On peut même se demander s'il n'existe pas un processus de lois supé-
- tout ou chaque individu, en tant qu'il participe à Ia vie collective. rieures qui se développent à l'insu des acteurs de l'histoire (ex. : la ruse
- Ies historiens, Ies grands personnages historiques. de la Raison analysée par Hegel; la lutte des classes analysée par Marx).
II. Les points du programme
. Lhistoire.
. La conscience.
Transition: Dans ce cas, n'y a-t-il pas une bonne connaissance des lois de
l'histoire ? LA RAISON ET LE REEL
III. IJhistoire peut être dangereuse.
. La vérité.
a) La causalité historique n'est ni totalement aléatoire ni totalement
. La liberté.
nécessaire ou prévisible.
b) Affirmer connaÎtre avec une certitude ce que l'histoire va réaliser est
Ie propre des régimes totalitaires.
Le protocole de Kyoto atteste que les hommes ont conscience qu'ils
bâtissent leur avenir.
Les hommes ne savent pas l'histoire qu'ils font et ne s'entendent pas tous
sur I'histoire qu'ils veulent. Mais les leçons de l'histoire permettent de
Les actes et les motivations des grands personnages politiques, tout donner un certain cadre à nos actions.
comme ceux, à moindre échelle, de tout un chacun, ne sont-ils pas
conscients et lucides ? Mais n'est-ce pas touiours après coup que l'histoire
et les historiens peuvent iuger de ce qui s'est réellement produit ? Ce qu'il ne faut pas faire
Parler uniquement de l'histoire au passé :
faite, vue et iugée au présent.
il s'agit ici de l'histoire
I a
7 I 1, ,
I. Les actes et les motifs humains sont conscients.
a) L'Histoire résulte de décisions humaines : guerres, changements de
Les bons outils
régime... . Lathéoriede « la ruse de la raison » de Hegel (IaRaisondansl'histoirel.
b,) Tous les actes de l'homme s'accompagnent de conscience, psycholo- . Lanalyse des conditions dans lesquelles l'histoire se déroule pour
gique et morale, à la différence des animaux. l'homme, chez Marx (L'Idéolog ie allemande).

TEXTE CLÉ
Dans cet extrait, Schopenhauer la simple coordination. Il n'y a le particulier, d'apercevoir, du et n'existe plus iamais ensuite.
donc pas de système en histoire, moins dans de certaines limites, De plus, si l'histoire s'occupe ex-
entend montrer que l'histoire
comme dans toute autre science. la possibilité des choses com- clusivement du particulier et de
ne peut pÉtendre au titre de prises dans leur domaine, de se l'individuel, qui, de sa nature, est
Lhistoire est une connaissance,
science, du Jait qu'elle n'a pas sans être une science, car nulle rassurer enfin aussi contre les inépuisable, elle ne parviendra
p our obi et I' univ er sel. part elle ne connaît le particulier surprises de l'avenir. Les sciences, qu'à une demi-connaissance tou-
Seule l'histoire ne peut vraiment par le moyen de l'universel, mais systèmes de concepts, ne parlent iours imparfaite. Elle doit encore
pas prendre rang au milieu des elle doit saisir immédiatement lamais que des genres : I'histoire se résigner à ce que chaque jour
autres sciences, car elle ne peut le fait individuel, et, pour ainsi ne traite que des individus. Elle nouveau, dans sa vulgaire mo-
pas se prévaloir du même avan- dire, elle est condamnée à ramPer serait donc une science des in- notonie, lui apprenne ce qu'elle
tage que les autres : ce qui lui sur Ie terrain de l'expérience. Les dividus, ce qui implique contra- ignorait entièrement.
manque en effet, c'est le carac- sciences réelles au contraire pla- diction. II s'ensuit encore que les
tère fondamental de la science, nent plus haut, grâce aux vastes sciences parlent toutes de ce qui Arthur Schopenhauer,
la subordination des faits connus notlons qu'elles ont acquises, et est touiours, tandis que l'histoire Le Monde commevolonté
dont elle ne peut nous offrir que qui leur permettent de dominer rapporte ce qui a été une seule fois et comme représentation

l',
L,ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

-l
Tout d'abord, remarquons qu'il n'y a pas d'expérimentations dans
Ies sciences pures comme les mathématiques. Lexpérimentation
On oppose souvent un savoir théorique et « abstrait » à !'expérience supposée scientiflque, qui a pour but de soumettre une théorie à l'épreuve des

<« concrète ». Mais « expérience » peut s'entendre en un triple sens : I'expérience de


faits, n'est pas simplement une expérience brute, parce qu'elle utilise

I'homme d'expérience n'est pas I'expérience sensible dont parle Kant, ni non plus des processus visant à restreindre et à
en ieu dans le résultat flnal.
contrôler les paramètres entrant

I'expérience scientifique (ou expérimentation). ll ne faut pas alors opposer à chaque Ainsi, l'expérimentation scientiflque se fait en laboratoire, et non en
fois théorie et expérience : I'expérience est au contraire un moment nécessaire de la pleine nature, parce qu'il s'agit de simplifler Ies mécanismes naturels
connaissance. en restreignant Ies causes d'un phénomène pour ne retenir que celles
qui seront testées dans le protocole ; on compare ensuite les résultats
obtenus lorsqu'on fait varier un paramètre donné.
réponds en un mot de l'expérience : c'est là le
« |e
fondement de toutes nos connaissances ; et c'est de là
Le temps n'est pâs qu'une puissance d'usure et d'amoindrissement, qu'elles tirent leur première origine. » (Locke)
car ie peux touiours tirer quelque chose des jours qui passent : au sens Alors que I'expérience sensible nous est donnée immédiatement,
courant, I'expérience est alors cette sédimentation en moi d'un passé l'expérimentation, elle, est construite. Elle suppose au préalable un
me permettant de faire mieux et plus vite ce que i'accomplissais travail théorique de l'entendement : elle n'a en science qu'une fonction
auparavant péniblement. « C'est en forgeant qubn devient forgeron », de conflrmation ou d'inflrmation d'hypothèses théoriques qui ne
disait Aristote : l'expérience me livre un savoir qui n'est pas théorique sont pas, quant à elles, tirées directement de I'expérience. On pourrait
alors soutenir, avec Karl Popper, que les sciences expérimentales ne
et qui ne s'enseigne pas. Ainsi, je ne peux pas transmettre à d'autres
reçoivent qu'un enseignement négatif de l'expérience : l'expérimen-
;
ce que l'expérience m'a appris : c'est ce qui oppose le savoir-faire de
l'expérience et le savoir théorique qui, lui, peut s'enseigner, parce qu'il tation est incapable de prouver qu'une théorie est vraie, elle pourra
repose sur des règles connues et transmissibles. seulement montrer qu'elle n'est pas fausse, c'est-à-dire qubn ne Iui a
pas encore trouvé d'exception. En effet, l'expérimentation repose sur le
principed'inductioq qui dit qu'une théorie confirmée ungrand nombre

Lexpérience est touiours singulière, et ne se partage pas. C'est en cela


que Kant a pu parler d'expérience sensible en lui donnant Ie sens de
« perception ». La perception en effet est touiours perception d'une
de fois sera considérée comme valide. Mais pour que sa validité soit
absolue, il faudrait un nombre infini d'expériences, ce qui est impossible.
En d'autres termes, l'expérience a en science un rôle réfutateur de la
théorie, qui n'est jamais entièrement vériflable : c'est la thèse de la
- I
chose singulière, alors que la connaissance se veut universelle. « falsifiabilité » des théories scientifiques. La vérité n'est donc pas
Comment passer du triangle singulier que je vois devant moi aux I'objet de la physique, qui recherche bien plutôt un modèle d'explica-
propriétés universelles valant pour tous les triangles ? C'est là pour tion cohérent et efficace de la nature. Le physicien est devant la nature
Kant Ie travail de l'entendement : l'expérience sensible est la matière comme devant « une montre fermée », disait Einstein en citant Des-
de la connaissance, mais elle n'est pas d'elle-même connaissance. Pour cartes : peu lui importe, finalement, de savoir comment la montre
connaître, il faut que l'entendement donne à cette matière la forme fonctionne, Ie tout étant de proposer une explication efflcace pour
universelle d'un concept à l'aide des catégories a priori. prédire les mouvements des aiguilles. . L'expérience à l'épreuve de la théorie
(Roger Chartier, Le Monde daté du 29.o3.t996)

Michael Faraday dans son laboratoire

MOTS CLÉS
MOTS CLÉS - l'expérience scientifl que, c'est-à- d'une construction théorique pré- s'impose à l'esprit avec clarté et
Descartes oppose la déduction, dire l'expérimentation, qui est un alable, surtout en science. distinction. Lintuition s'oppose
expérience et conditionne notre lois, l'homme, comme sujet libre, voient les signes du langage, per- comme raisonnement démons- dispositif réglé de vériflcation des à la déduction, qui parvient à
connaissance du monde. S'oppose et toutes les activités humaines, mettent d'organiser et de classer tratif qui conclut à partir de pré- théories scientifiques ; la vérité par la médiation de la
Du latin abstrahere, « tirer, enle- Mode de raisonnement qui
ver ». Constitutive de la pensée àa posteriori. doivent être compris, car ils sont notre saisie du réel. misses, à l'intuition, qui est la - le savoir-faire technique acquis démonstration. Chez Kant, l'in-
consiste à tirer des lois générales
et du langage, l'action d'abstraire porteurs de sens, d'intentions, saisie immédiate de l'évidence de à force de pratique ;
de faits particuliers. tuition désigne la façon dont un
est l'opération de l'esprit qui isole, de projets, qu'aucune causalité Est concret l'image qui est l'idée vraie. Une déduction est va- - Ia sagesse acquise par l'homme Le raisonnement inductif s'op- obiet nous est donné ; tout donné
pour le traiter séparément, un Distinction posée par Dilthey stricte ne peut expliquer. toujours l'image d'un obiet lide quand elle respecte les règles d'expérience au contact des pose au raisonnement hypothé- étant nécessairement sensible, il
élément d'une représentation ; pour rendre compte de la diffé- en par.ticulier. de la logique. épreuves de la vie. tico-déductif, qui part d'hypo- ne,pourra y avoir pour l'homme
la blancheur, la liberté, sont des rence entre les sciences de la na- Du latin conceptus « recu, saisi ». thèses générales pour en inférer que des intuitions sensibles, et la-
abstractions. ture et « les sciences de l'esprit » Produit de la faculté d'abstrac- On peut distinguer quatre Un fait est une donnée consta- des conséquences particulières. mais, comme Descartes le soute-
:
Du latin cognitio, « action d'ap- sens
alors que les phénomènes natu- tion, un concept est une catégorie prendre ». Activité de l'esprit principaux de l'expérience : table de l'expérience, dont I'ob- nait, des intuitions intellectuelles.
Formule latine signifiant « à par- rels nécessitent une approche ex- générale qui désigne un caractère par laquelle l'homme cherche à - l'expérience sensible, c'est-à- iectivité est cependant discutable, Du latin intuitus, « regard ». Chez Kant appelle intuitions pures, ou
tirde ce qui vient avant ». Désigne plicative, en ce qu'ils obéissent à commun à un ensemble d'indivi- expliquer et à comprendre des dire ce que les sens nous révèlent dans la mesure où son sens dé- Descartes, acte de saisie immé- formes a priori de la sensibilité,
ce qui est indépendant de toute des causes déterminables par des dus. Les concepts, auxquels ren- données sensibles. du monde ; pend de son interprétation et diate de la vérité, comme ce qui l'espace et le temps.

54 Hors programme en Terminaie ES €t en Terminale S. La raison et le réel §§


L'ARTICLE DU]JIIONûT L,ARTICLE DU Jll[onûe
mathématiques (géométrie, astronomie) propres à assurer sa factures. De part et d'autre de Ia Manche, la mesure exacte fait
L expérience à l'ép puissance et sa gloire que dans les manipulations expérimentales désormais preuve, mais les manières de la définir ne sont point
dont il ne peut être que le plus éminent des spectateurs. La devise tout à fait identiques.
Par quels moyens administrer la preuve ? Christian Licoppe démontre comment, du roi, « Nec pluribus impar », tolère mal les pratiques où il n'est Le livre de Christian Licoppe démontre que c'est en analysant les

du xvrr'à la fin du xvrrr" siècle, s'est formé, de part et d'autre de la Manche, !e discours que « primus inter pares ». liens noués entre les pratiques scientifiques et les conventions
expérimental. A partir des commencements du XVIII" siècle, ni Ie témoignage rhétoriques, entre les communautés savantes et les détenteurs
aristocratique, ni la démonstration spectaculaire ne sufflsent plus des pouvoirs, que peut être véritablement construite une histoire
à faire preuve. Celle-ci réside désormais dans Ia possible réplication des modalités du « dire vrai » selon l'expression de Foucault et des

Au XVII" siècle, la connaissance de Ia nature emprunte une voie trouvent fort démunis. En effet, les épreuves empiriques, dont Ia des expérimentations. répétition des mêmes « effets » devient le
La figures discontinues de la rationalité. Belle manière, ie pense, de
nouvelle : celle de l'expérimentation. Le vieux savoir des « lieux reproduction à l'identique est quasi impossible en l'absence d'ins- gage de Ia régularité et de la stabilité des phénomènes. Elle permet réconcilier ces frères (faussement) ennemis que sont i'épistémo-
communs », qui ne donnait pas plus d'autorité à la chose vue truments strictement semblables, ne donnent pas d'elles-mêmes de construire des systèmes de causes, et non plus seulement de logie philosophique et I'histoire sociale des sciences.
qu'à la chose lue, s'en trouve battu en brèche. Mais, à leur tour, les la connaissance de lbrdre, supposé stable, des phénomènes. Si le simples conjectures. Elle autorise également à transposer les
expérimentateurs voient dénoncés par tous ceux qui opposent
se raisonnement logique affirme d'emblée l'universalité de ses pro- expériences de laboratoire en procédés exploitables dans les Roger Chartier,Le Monde daté du 29.c-3:996

aux hésitations des expériences empiriques les certitudes des positions, I'expérimentation propre aux « sciences baconiennes » ateliers et Ies manufactures ce qui conduit Christian Licoppe à la
démonstrations logiquement articulées à partir d'un corps de (lbptique, la pneumatique, Ie magnétisme, etc.) ne peut avoir une qualifier de preuve « utile ».
postulats et d'hypothèses irréfutables. La controverse entre Boyle telle assurance. II lui faut passer du « récit » au « discours », de Ia I « utilité » définit une modalité nouvelle des échanges entre les
et Hobbes, étudiée par Steven Shapin et Simon Schaffer, donne singularité de I'expérimentation racontée à Ia régularité objective savoirs et les métiers. Depuis longtemps, les livres de secrets arti-
une formulation exemplaire des polémiques qu'ouvre le recours des faits naturels. Entre 1630 et 1820, Ies réponses apportées à ce sanaux fournissaient à la philosophie naturelle Ies descriptions de

redoutable défi ne sont pas demeurées les mêmes. Ce sont leurs procédures techniques qui lui étaient nécessaires pour constituer Dans cet article, Roger Chartier évoque la façon dont l'historien
à l'expérience.
Christian Licoppe considère la place de I'expérience scientiflque à
Les observations et les manipulations transforment profondément variations, leur succession ou leur recouvrement, qui constituent un vaste répertoire de « lieux communs » naturels. Au XVIII" siècle,
partir de l'époque moderne : I'expérience devient expérimentation,
Ies conditions d'élaboration, de validation et de transmission l'objet passionnant du livre. Ies termes de l'échange s'inversent. Ce sont les expérimentations c'est-à-dire moyen d'élaborer et de prouver des théories scientiflques qui
de laboratoire qui sont proposées aux métiers, soit par Ia média- rendent raison des phénomènes. Ainsi, la science acquiert un fondement
du savoir. Elles inscrivent le travail scientifique dans l'espace Christian Licoppe distingue trois régimes de Ia preuve expérimen- solide qui permet la démonstration et la réfutation de théories surla base
du laboratoire et requièrent des machines ou des instruments tale. Le premier doit rompre avec I'ancienne distinction, venue tion de I'Etat, comme en France, soit par des transactions directes de preuves.

compliqués et cotrteux. Et, pour que leurs résultats puissent être de I'aristotélisme, qui afflrmait la primauté de l'expérience du entre les savants et les entrepreneurs comme en Angleterre.
connus et tenus pour vrais au-delà du lieu même où ils ont été sens commun (l' experientia), par définition partagée et générale,
obtenus, elles ont besoin d'une nouvelle forme de discours de sur l'épreuve artifi cielle (l' experimentum), touiours particulière, i'i'.|;;i.l r:ir:i r:.tr"rt, ; i, j, I

savoir : le récit d'expérience. aléatoire, donc moins convaincante. La promotion de I'expérimen- Dans le dernier tiers du XVIII" siècle, une triple séparation modifle,

C'est à ce genre que Christian Licoppe s'est attaché dans un livre tation au XVII" siècle reste marquée par cette infériorité première. une nouvelle fois, le mode de validation des observations. Sépa-
intelligent et srhr. Son titre modifie d'un mot celui d'un grand Pour s'imposer, la preuve expérimentale doit remplir deux ration, d'abord, entre le récit des circonstances de I'expérience et
classique puisqu'il dit « pratique scientifique » là où Bachelard, en conditions. D'une part, puisqu'il est fort difficile de reproduire les l'administration de la preuve, renvoyée aux rapports constants
1938, disait « esprit scientifique ». Il indique ainsi clairement les expériences, leurs résultats doivent être accrédités par des témoins existant entre des valeurs numérisées. Séparation, ensuite, entre
préférences de Ia nouvelle histoire des sciences, plus intéressée dont Ie rang et l'autorité garantissent la parole. D'autre part, pour la possible multiplication des réplications et l'énoncé de lois
par les instruments, les gestes, les « faire » que par les théories convaincre, l'expérimentation doit être spectaculaire, « curieuse ». générales dont la formulation ne dépend pas de ces répétitions.
et les systèmes. Mais, pour l'historien, les pratiques anciennes, De là, la forme donnée aux récits dont la démonstration se déploie Séparation, enfin, entre l'utilité et l'exactitude, entre les instru-
obiet fondamental de l'enquête, ne sont accessibles qu'à travers selon l'enchaÎnement « Xfit et X vit ». ments de mesure du savant et les machines des métiers.
les représentations que les textes en donnent. De Ià, la distinction Avec subtilité, Christian Licoppe note une différence dans la L'espace expérimental se trouve recomposé par la preuve
opérée par Licoppe dans les récits d'expérience qu'il a collectés caractérisation de ce « X » de part et d'autre de la Manche. En Angle- « exacte ». D'une part, le spectacle de Ia science, s'il garde ses

entre « ce dont on parle, comment on en parle et à qui on en terre, ou la publication imprimée des récits d'expérience devient adeptes, n'a plus rien de commun avec Ia procédure de la preuve,
parle ». Autrement dit, quelles sont les opérations décrites par ordinaire au cours du XVII" siècle, « X » est un «,Je » individuel, qui désormais déléguée aux instruments. D'autre part, la continuité
les discours ? Quelles sont les techniques rhétoriques et les convoque les lecteurs en tant que témoins virtuels de I'épreuve. et la précision des mesures, qui supposent une extrême discipline

procédures d'argumentation mobilisées pour administrer une En France, oir les comptes rendus des expérimentations faites à de Ia part de lbbservateur, éloignent la pratique expérimentale de
preuve ? Comment le texte désigne-t-il son ou ses destinataires ? lAcadémie des sciences restent manuscrits jusqu'à la fin du siècle, l'efhos aristocratique et la réservent à des exécutants mieux aptes
« X » est un « on » qui renvoie à l'autorité anonyme de l'assemblée à en accepter les contraintes. A I'intérieur de ce nouveau régime
:,!i I ;'il''i'i'
r ! iiirriii:li,.i: l.l savante. Si l'expérimentation s'accorde aisément avec l'autonomie de preuve, Christian Licoppe repère deux modalités différentes.
'i'ti
Dans Ies comptes rendus d'expérimentation, Ies auteurs affrontent des membres de la Royal Society à l'égarà de leur souverain, il n'en La modalité française minore les réplications, soumet le récit
nécessairement un difficile problème : comment articuler « Ie va pas de même en France ou les exigences publiques de Ia preuve des mesures au discours de la loi, et ne se préoccupe guère des
récit de ce quifut (une ou plusieursfois) et Ie discours sur les choses « curieuse » ne sont pas facilement accueillies par lAcadémie qui applications. Langlaise, à l'inverse, refuse d'extrapoler trop vite
comme elles sont (toujours) ». Face aux évidences logiques du tient sa légitimité collective et exclusive du roi seul. Le monarque à partir des mesures, s'attache à la répétition des expériences et
raisonnement hypothético-déductif, les tenants de l'expérience se absolu trouve, d'ailleurs, plus de contentement dans les disciplines à I'exactitude des instruments, et associe la science et les manu-

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l,i '1.".:.1
:
La raison et le réel §J
L ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

La démonstration
Comme le remarquait Husserl, la volonté de démontrer est apparue en GÈce
antique, aussi bien dans le domaine mathématique que dans celui de la logique. Etre . Les trois temps
rationnel, I'homme a en effet la possibilité d'articuler des jugements prédicatifs dans ?i de la découverte
scientifique
des raisonnements en trois temps nommés syllogismes, et qui sont la forme même (Nicolas Gompel
de la démonstration. et Beniamin
Prud'homme,
t
Le Monde Science
déduite). Mais il existe des combinaisons incorrectes, comme : « Tout A et médecine daté
est B, or quelque B est C, donc tout A est C » ; comme le montrera Leibniz, i du or.o6.zor6)
Il existe différents genres de ju- parmi les 5rz combinaisons syllogistiques possibles, 88 seulement sont j
gements prédicatifs qui vont concluantes. Les autres sont des paralogismes, c'est-à-dire des syllogismes
permettre différents types de formellement faux. Quelle que soit Ia combinaison, il faut en fait, pour
combinaisons. Il faut en effet dis- que le raisonnement soit concluant, que la conclusion soit déià contenue
Raphaë1, L'ÉcoledAthènes (détail). Euclide et Archimède entourés d'élèves
tinguer quatre quantités dans nos dans les prémisses : c'est seulement dans ce cas qu'elle est nécessairement
jugements (universelle, particulière, déduite, donc que le syllogisme est concluant du point de vue formel.
sens, inutiles. Elle ne saurait servir de méthode ou d'instrument (en grec des géomètres : on pose des définitions et des axiomes dont on déduit tout
indéfinie, singulière) et deux qua-
organon) à la connaissance en général. le reste, y compris l'existence et la nature de Dieu.
lités (affirmative et négative). Par
exemple, « tout S est P » est une
proposition universelle aff rmative, Telle que nous l'avons définie, la logique est une science formelle. Comme Y a-t-il une autre rnétl"rode pourdémontrer ?
et « quelque S n'est pas P », une telle, elle est une condition nécessaire, mais non sufflsante, pour la vérité Selon Pascal dans L'Esprit de la géométrie, c'est Ia mathématique, et plus
proposition particulière négative. exactement la géométrie, qui fournit à la connaissance le moyen de Leibniz montre qubn ne peut généraliser la méthode géométrique à toute
d'une démonstration : un syllogisme peut être concluant du point de
découvrir la vérité et de la démontrer : il ne faut employer aucun terme Ia connaissance : avec cette méthode, toutes les déductions reposent en
Pythagore. Produire une démonstration, alors, vue formel, et faux du point de vue matériel, c'est-à-dire eu égard à son
combiner ces différents ÿpes sans en avoir d'abord expliqué le sens, et n'affirmer que ce que lbn peut effet sur des termes primitifs indéflnissables, mais réputés parfaitement
c'est contenu. « César est un nombre premier ; or un nombre premier n'est
de propositions en syllogismes, en sorte que la conclusion s'impose néces- démontrer par des vérités déià connues. clairs et évidents. Or, pour Leibniz, l'évidence est un critère purement
divisible que par un et par lui-même ; donc César n'est divisible que par un
sairement. Or, ce que remarque Aristote, c'est que certaines combinaisons Pascal nomme « primitifs » des mots comme « espace » ou « temps », etc. : subfectif : quand ie me trompe, je prends une erreur pour une évidence,
et par lui-même » est un syllogisme formellement cohérent, mais absurde
ce sont des termes premiers à l'aide desquels ie définis la signification de en sorte que l'évidence n'est pas à elle seule le signe de Ia vérité.
sont possibles, mais que d'autres ne sont pas concluantes, quel que soit le matériellement (dans son contenu).
tous les autres mots. Vouloir définir le temps, c'est donc vouloir définir un Kant, surtout, va démontrer que la méthode géométrique n'a de sens qu'en
contenu des propositions - on dira en de tels cas que le raisonnement est D'ailleurs, un syllogisme pose ses prémisses comme étant vraies sans pour
terme simple et premier par une suite de termes dérivés et complexes, en mathématiques : la définition du triangle me dit ce qu'est un triangle, mais
formellement faux. La logique formelle a alors pour but de montrer quelles autant le démontrer. En fait, la Iogique n'a pas pour but de démontrer la
sorte que la définition serait elle-même plus compliquée que ce qu'elle est pas s'il existe réellement quelque chose comme un triangle. La méthode
sont ies formes possibles d'un raisonnement cohérent, c'est-à-dire d'établir les vérité des prémisses, mais d'établir toutes les déductions cohérentes
censée déflnir (autrement dit :ce n'est pas une définition !). Simplement, ce géométrique est donc incapable de passer de la définition à l'existence.
règles formelles de la pensée, indépendamment du contenu de cette pensée. qu'on peut en tirer : si i'admets que la maieure est vraie, et si i'admets
n'est pas parce que nous entendons intuitivement les mots primitifs que Cela n'a aucune importance en mathématiques : peu importe au mathéma-
que la mineure est vraie, que puis-ie en tirer comme conclusion ? Au
nous ne pouvons pas les définir: il faut plutôt dire que cette impossibilité ticien que le triangle existe réellement : pour lui, la question est simplement
début de chaque syllogisme, nous sous-entendons donc : « s'il est vrai
où nous sommes n'est pas un problème, parce que nous avons de ces de savoir ce que lbn peut démontrer à partir de la déflnition du triangle et
Un syllogisme est constitué de deux prémisses (une maieure et une que ». Les prémisses sont des hypothèses, et la logique en tant que telle ne
termes simples une entente intuitive et évidente. des axiomes de la géométrie. Mais quand la métaphysique entend démontrer
mineure) et d'une conclusion. Par exemple, « tous les hommes sont peut produire que des raisonnements hypothético-déductifs. La logique
La méthode géométrique ne nous conduit donc pas à vouloir tout définir, l'existence de Dieu selon une méthode mathématique, elle est dans l'illusion,
mortels (prémisse maieure), or tous les philosophes sont des hommes n'augmente en rien notre connaissance, elle ne fait qu'expliciter une
mais au contraire à partir de termes absolument évidents pour définir parce que les mathématiques sont iustement incapables de démontrer
(prémisse mineure) donc tous les philosophes sont mortels (conclusion) » : conclusion qui par déflnition devait déià être contenue dans les prémisses,
les autres et commencer nos déductions. C'est exactement ce que dit l'existence de leurs obiets. Selon Kant, le seul moyen à notre portée pour
c'est-à-dire,« Tout A est B, or tout C est A, donc tout C est B ». Ce syllogisme, en ne tenant en outre aucun compte du contenu même des propositions.
Descartes : la méthode de Ia connaissance, c'est la méthode géométrique, savoir si un objet correspond réellement au concept que nous en avons, c'est
constitué d'une majeure, d'une mineure et d'une conclusion universelles Aristote, nous dit Descartes, s'est trompé sur ce point : la logique, art de
qui consiste à déduire des vérités de plus en plus complexes à partir d'idées l'expérience sensible. Au-delà des limites de cette expérience, nous pouvons
affirmatives, est effectivement concluant (la conclusion est nécessairement la démonstration formelle, est l'art des démonstrations vides et en un
claires et distinctes. penser, débattre, argumenter, mais pas démontrer ni connaître.
Ainsi, dans son Éthique,spinoza va appliquer à la philosophie la méthode
MOTS CLÉS
MOTS CLÉS
une proposition démontréeTend de lier et de classer les intuitions
Du grec apodeiktikos, « démons- auiourd'hui à se confondre avec le sensibles, rendant ainsi possible Du grec épistémé, « science »,
postulat, pour désigner un principe la connaissance. Elles sont regrou- tous nos jugements synthétiques son contraire en même temps. ment. Lexemple le plus célèbre
tratif iugement apodictique
». Un et logos, « discours ». Partie de
accepté de manière purement hy- pées sous quatre rubriques : quan- ne sont pas empiriques : il existe Ainsi, si S (le suiet : un chien par de syllogisme est le suivant : Ious
énonce une vérité nécessaire ; la philosophie qui étudie la dé-
c'est le cas des propositions de la pothétique, sans que sa vérité ou sa tité, qualité, relation et modalité. marche scientiflque et s'interroge
Distinction kantienne. Un juge- des iugements synthétiques a exemple) est A (son prédicat : les hommes sont mortels (t), Or les

logique et des mathématiques. fausseté puisse être tranchée. sur les fondements de la science
ment analytique est un iugement priori, par exemple dans les pro- roux par exemple), il ne peut pas Grecs sont des hommes (z), Donc
Se distingue chez Kant du jugement et la validité de ses énoncés.
dont le prédicat est tiré du sujet, positions des mathématiques et être dans le même temps ne pas les Grecs sont mortels (3). Les pro-
Du latin cognitio, « action d'ap- et qui, de ce fait, n'est qu'une ex-
assertorique, qui énonce un fait de la physique pure. être A (le chien n'est pas rouxl. positions 1 et 2 étant posées, la 3"
Chez Aristote, les catégories dé- prendre ». Activité de l'esprit par plicitation qui ne nous apprend
contingent, simplement constaté, C'est là une impossibilité logique. s'ensuit nécessairement.
signent les différentes modalités Iaquelle l'homme cherche à ex- Acte de la pensée par lequel on re- rien de neuf. À l'opposé, un ju-
et du iugement problematique, qui pliquer et à comprendre des don-
que prend le verbe étre dans les iu- lie un prédicat (P) à un sujet (S) au gement synthétique est un iuge-
énonce un fait possible.
gements prédicatifs (par exemple nées sensibles. moyen du verbe être.Le jugement ment dont le prédicat est ajouté Principe fondamental de la lo- Raisonnement logique constitué Proposition répétitive dans la-
le lieu, la quantité, la qualité, etc.). Le problème de l'origine et du fon- prend donc cette forme : 5 est P. au suiet sans qu'il en ait été tiré. gique énoncé par Aristote et qui de deux premières propositions quelle le prédicat est identique au
Principe premier indémontrable Chez Kant, les catégories sont les dement de la connaissance, ainsi Par exemple, le chien (S) est roux Il n'y a de connaissance nouvelle pose qu'il est impossible d'af- (prémisses), à partir desquelles on sujet. Elle prend la forme logique
d'un raisonnement déductif. Se concepts a priori fondamentaux que celui de ses limites, oppose en (P) est un iugement d'expérience. que si le iugement qui l'énonce flrmer d'une chose (un sujet) peut déduire une troisième pro- suivante : A est A. Par exemple :

distingue du théorème, qui est de l'entendement, qui permettent particulier Kant et les empiristes. est synthétique. Kant montre que quelque chose (un prédicat) et position qui en découle logique- un chien est un chien.

58 La raison et le réel §ÿ
UN SU]ET PAS À PAS L,ARTICLE DU TIIIONûE

Dissertation : Les trois temps de la découverte scientifique


L expérience peut-elle démontrer quelque chose ?
Non, le triomphal « eurêka / » n'est pas le cri universel du scien-
L'analyse du sujet « Une théorie pelrt être rzérifiée par l'expérience, tifique qui vient de faire une découverte. Au contraire, bien des
I. Les termes du suiet chercheurs s'accorderont sur le fait que la réaction initiale en Dans cet article, les deux auteurs mettent en évidence le fait que les
. L'expérience:
mais aucun ciremiu ne rrène cle I'expérience
pareille circonstance ressemble plus un « ah, c'est marrant ! ». découvertes scientifiques ne se sont pas faites en un jour ni en
- au sens commun, le vécu, le à la création cl'une tl-réorie. » (Einstein) à
un instant de fulgurance intellectuelle, mais qu'elles se sont, au
savoir et le savoir-faire acquis Si de nombreuses expériences scientifiques sont conçues pour contraire, accomplies dans le temps et parfois dans la longue du-
par la pratique. Lexpérience, en tant qu'elle fait intervenir la perception sensible,
c,) répondre à une question précise, et que le chercheur peut anti- rée. C'est d'ailleurs là l'essence de Ia découverte scientifique pour les
- au sens philosophique, I'en- est même susceptible de créer des illusions : elle nous donne à voir auteurs : il s'agit d'une découverte mise à l'épreuve du temps et
ciper un nombre de réponses défini (par exemple oui ou non), du iugement d'autrui. Les trois temps que les auteurs distinguent
semble des perceptions sen- que le soleil tourne, par exemple.
sibles. Transition : D'un autre côté, l'expérience du pendule de Foucault il peut arriver que la réponse prenne une forme inattendue. Le sont celui de l'excitation de la découverte, celui de son partage avec
la communauté scientiflque et enfin celui de son intégration aux
- au sens scientiflque, l'expéri- démontre bien la rotation de la Terre. résultat de l'expérience ne correspond en effet parfois à rien de
connaissances générales de la science.
mentation, dans des conditions II. L'expérience est requise dans toute démonstration. ce qui était prévisible, provoquant alors une réaction spontanée
définies par un protocole et une a/ Lexpérience scientifique a une valeur de démonstration, puisque
Aristote. de surprise et d'incrédulité.
méthode. les paramètres sont au préalable déflnis par la raison, de telle sorte
. Peut-elle démontrer : Passé ce moment de stupeur, l'excitation prend le dessus et, préciser les observations initiales, et de répondre aux premières
que le résultat soit probant (cl analyse de Bachelard).
- idée de possibilité, de capacité. b,) Inversement, un fait nouveau observé peut inflrmer une théorie avec elle, Ie besoin immédiat et irrépressible de partager la dé-
questions qu'elles soulevaient (en particulier les critiques Ies plus
- idée de vérité totalement certaine et objective. acceptée iusqu'alors. Lexpérience peut alors prendre la valeur d'une
couverte. Ce partage répond à deux motivations bien distinctes.
brirlantes). Ce troisième temps est aussi celui de l'abstraction,
. Quelque chose : preuve contraire (cf analyse de Popper sur la falsifiabilité). ou un résultat et son interprétation renvoient à des concepts
- tout fait concret et réel, qu'il soit naturel, psychologique ou social. c/ Lexpérience au sens Ie plus courant est requise, y compris pour La première fait écho à une phrase de Sénèque, qui notait que
généraux qui dépassent l'objet ou le phénomène étudié.
- tout élément identiflable, même abstrait : une hypothèse, un résultat figurer des démonstrations géométriques, ou pour développer les « les plus belles découvertes cesseraient de me plaire sî ie devais
de calcul... aptitudes purement abstraites de l'esprit humain (cf analyse de Ces trois temps de la découverte scientifique, de la surprise et
les garder pour moi ». Si le plaisir de la recherche réside dans le
II. Les points du programme Leibniz sur le double rôle de I'inné et de l'acquis dans nos idées). l'excitation qu'elle génère au besoin impérieux de la partager,
. La démonstration. fait de percer les mystères de la nature, Ia satisfaction que I'on
. Théorie et expérience.
puis son interprétation et son intégration aux connaissances
Conclusion en tire n'est pleine et entière que s'il y a des témoins, collègues
. Lavérité. existantes, constituent un processus qui transforme progressi-
Lexpérience ne démontre jamais à elle seule quelque chose, mais elle chercheurs ou non. L'espoir est évidemment que la surprise et
entre en ligne de compte, par vérification ou par réfutation, dans le vement une observation, initialement anecdotique, amusante
I'excitation seront partagées.
La problématiqr.re processus de démonstration. ou déconcertante, en fait scientifique.
Si Ia connaissance acquise par l'expérience, notamment dans le La deuxième motivation partager un résultat inattendu relève
à
Les découvertes et leurs interprétations se façonnent et mû-
milieu professionnel, est valorisante, offre-t-elle néanmoins un savoir d'un besoin de confirmation, de I'ordre de « je ne rêve pas, vous
démontré, prouvé ? N'est-elle pas au contraire toujours particulière, Ce qu'il ne faut pas faire rissent au fil du temps, quelques jours, quelques semaines, ou
Parler de l'expérience seulement au sens scientifique. voyez bien Ia même chose que moi, n'est-ce pas ? ». Cette méfiance
voire subiective ? Inversement, n'est-elle pas ce qui permet d'invalider même parfois quelques mois. Bien loin en tout cas de l'instan-
du chercheur envers lui-même, cette prise de distance vis-à-vis
une démonstration ? tanéité d'un Archimède criant « eurêka / » ou d'un Newton rece-
de ses propres biais d'interprétation, passe donc par les filtres
vant le savoir comme une pomme sur la tête. Si des illuminations
Le plan détaillé du développeffien{: Les bons outils d'autres chercheurs. Et c'est de ce dialogue, ce va-et-vient critique
. Popper,Delaconnaissanceobjective, où l'auteur fait une analyse des qui font progresser à grands pas peuvent jaillir au cours du
I. IJexpérience n'est pas un outil adéquat de démonstration. entre doute, interrogation et résistance à accepter Ia moindre
a/ La démonstration est utilisée en logique et en mathématique, où opérations d'induction et de déduction (chapitre r). processus, elles ne sont que les rares maillons d'une longue
. Bachelard, Ia Formation de lbspit scientifique. conclusion en I'état, que va naître l'acceptation du résultat
lbn procède par l'enchaînement nécessaire de propositions abstraites, . Pascal, I?spnt de la géométrie i Pensées. chaîne d'événements, jalonnée de petits pas et de consolidations
sans lien avec des données de l'expérience. comme un fait. Il faudra ensuite lui donner du sens.
. Aristote, Anaÿtiques. progressives.
b/ Lexpérience ne peut donner que des vérités particulières ou géné- . Kant, Citique de la raison pure. Ce troisième temps, celui de Ia rationalisation, va permettre à un
rales, mais jamais universelles ou nécessaires (cl analyse dAristote).
résultat nouveau de trouver sa place au sein des connaissances
existantes, quitte à remettre en cause certaines représentations. Nicolas Gompel et Benjamin Prud'homme (généticiens),

TEXTE CLÉ De nouvelles expériences permettront de consolider et de Le Monde Science et médecine daté du 01.06z016

Dans cet extrait, Pascal monffe core plus éminente et plus ac- qué nettement le sens ; I'autre, positions qu'on voudrait prouver
que le raisonnement géomé- complie, mais oir les hommes de n'avancer iamais aucune pro- en supposeraient d'autres qui les
ne sauraient iamais arriver : car position qu'on ne démontrât par précédassent ; et ainsi il est clair
trique est le modèle de tout rai-
ce qui passe la géométrie nous des vérités déjà connues ; c'est- qu'on n'arriverait jamais aux pre-
sonne ment dé mo nstrat if, mê me
surpasse ; et néanmoins il est né- à-dire, en un mot, à définir tous mières. Aussi, en poussant les re-
si toute démonstration ne peut cessaire d'en dire quelque chose, les termes et à prouver toutes les cherches de plus en plus, on arrive
s' établir g
éométriquement. quoiqu'il soit impossible de le pra- propositions. [...] Certainement nécessairement à des mots primi-
fe ne puis faire mieux entendre tiquer. Cette véritable méthode, cette méthode serait belle, mais tifs qu'on ne peut plus définir, et
la conduite qu'on doit garder qui formerait les démonstrations elle est absolument impossible : à des principes si clairs qu'on n'en
pour rendre les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il car il est évident que les premiers trouve plus qui le soient davan-
convaincantes, qu'en expliquant était possible d'y arriver, consiste- termes qu'on voudrait définir tage pour servir à leur preuve.
celle que la géométrie observe. rait en deux choses principales : en supposeraient de précédents
Mais il faut auparavant que je 1'une, de n'employer aucun terme pour servir à Ieur explication, et Pascal, Pensées
donne l'idée d'une méthode en- dont on n'eût auparavant expli- que de même les premières pro-

La raison et Ie réei 61
L ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

C'est Descartesqui fonde l'entente mécaniste du vivant : il s'agit de

La notion même de « vivant » est au cæur de nombreux débats contemporains :


avec le développement de la génétique, I'homme a désormais le pouvoir inouï de
travailler la vie comme un matériau, ce qui soulève de graves problèmes éthiques
comprendre l'organisme non plus à partir de fins imaginées, mais à
partir des causes constatables (ne plus dire par exemple que l'ceil est
fait pour voir, mais décrire les processus par lesquels l'æil transforme #ffi
HüT
un stimulus visuel en influx nerveux). Il faut pour cela réduire le

que la science à elle seule ne peut sans doute pas résoudre.


cohérent, possédant une dynamique interne de fonctionnement et
fonctionnement du corps vivant à un ensemble de mécanismes
physiques et chimiques pour pouvoir en dégager des lois.
Ainsi, la biologie moderne se rapproche de plus en plus de la physique,
et la biologie moléculaire semble achever Ie proiet cartésien d'une
H
doué d'une autonomie relative par rapport à un milieu auquel il
mécanique du vivant : lorsqu'on I'analyse, la vie se résume flnalement
Selon Aristote, il faut distinguer peut s'adapter. La première caractéristique de tout être vivant, c'est à des échanges chimiques et physiques... qui sont aussi valables pour
les êtres animés des êtres ina- alors la morphogénèse autonome qui se manifeste par exemple f inerte !

nimés, c'est-à-dire ceux qui ont dans Ia cicatrisation : Ie vivant produit lui-même sa propre forme
une âme et ceux qui en sont et est capable de la réparer. Ensuite, tout être vivant possède une
dépourvus. Aristote nomme invariance reproductive : les systèmes vivants en produisent d'autres Remarquons le paradoxe : pour connaitre le vivant, il faut le détruire.
Cellules sanguines.
donc « âme » Ie principe vital de qui conservent toutes les caractéristiques de I'espèce. Enfin, tout La dissection tue l'animal étudié, et Ia biochimie énonce des lois qui
tout être vivant, et en distingue être vivant est un système oil chaque partie existe en vue du tout, ne sont plus spéciflques au vivant : une cellule cancéreuse, une cellule
vivant comme un objet d'études, mais comme un suiet ouvert à un
trois sortes. L'âme végétative tout n'existe que par ses parties : le vivant se caractérise par
et oir le saine et même la matière inerte obéissent aux mêmes lois chimiques. milieu avec lequel il est en constante interaction.
est la seule que possèdent les sa téléonomie, parce que c'est la fonction qui déflnit l'organe. On La vie est un concept que la biologie n'a cessé de réfuter, parce qu'il Comprendre le vivant, ce n'est pas le disséquer ou l'analyser, c'est
végétaux : elle assure la nutri- nomme organisme cette organisation d'organes interdépendants n'est pas étudiable scientifiquement :les problèmes éthiques contem-
établir les relations dynamiques qu'il entretient avec son environ-
tion et la reproduction. À celle- orientée vers une flnalité. porains se posent, parce que pour le biochimiste, il n'y a plus de vie à
nement : chaque espèce vit dans un milieu unique en son genre et
ci s'ajoute, chez les animaux, respecter (il n'y a pas de vie dans une molécule d'mN), il n'y a qu'une n'est sensible qu'à un nombre limité de stimuli qui définissent ses
Bergson. organisation particulière de la matière.
l'âme sensitive, principe de la possibilités d'action. La vie se déflnit alors non comme un ensemble
sensation. Lhomme est Ie seul Bergson montre que l'intelligence a pour rôle d'analyser et de décom-
de normes et de lois analysables, mais comme une « normativité »
plus une âme intellective, principe Dans le vivant, Ia vie semble être à elle-même sa propre flnalité : c'est poser : au fur et à mesure qu'elle s'empare du vivant, elle le décompose (Canguilhem). Ce qui caractérise le vivant, ce n'est pas un ensemble
de tous les vivants à posséder en
de la pensée.
ce que Kant nomme la « flnalité interne ». Le vivant veut persévérer en des réactions mécaniques qui nous font perdre le vitalisme de Ia vie. de Iois mécaniques, c'est qu'il est capable de s'adapter à son milieu en
dans l'existence, et c'est pourquoi il n'est pas indifférent à son milieu, établissant de nouvelles normes vitales.
On voit ici que l'âme végétative est de toutes la plus fondamentale :

mais fuit Ie nocif et recherche le favorable. La vie veut vivre : tout dans La biologie est-elle une
« se nourrir, croître et dépérir par
pour Aristote, vivre, c'est avant tout science impossible ?
soi-même ». Cela signifie que le vivant se différencie de l'inerte par l'être vivant semble tendre vers cette fin.
La biologie moderne se rap-
une dynamique interne, par une autonomie de fonctionnement qui Devant l'harmonie des différentes parties d'un organisme, il est
proche de plus en plus de la
manifeste dans un ensemble d'activités propres à maintenir la vie alors tentant de justifler l'existence des organes par la nécessité des
7,
I
se biochimie ; par là, elle perd son UN ARTICL§ DU MONDE À CONSUTTTN
l'individu comme de l'espèce. fonctions à remplir, et non l'inverse, en faisant comme si I'idée du
de objet : la vie. Le biologiste Jacob
tout à produire guidait effectivement Ia production des parties. Cela von Uexküll envisage une autre
. Les leçons de la nature p. 65
(Dominique Meyer, Le Monde daté ût z7lozoo4)
présuppose que l'effet ou la fin sont premiers, ce qui est scientifique- possibilité : ne plus considérer le
Le biochimiste )acques Monod pose trois caractéristiques propres au ment inadmissible : la biologie va opposer à notre compréhension Chromosome.
vivant : un être vivant est un individu indivisible formant un tout naturelle du vivant par les flns une explication mécaniste.
MOTS CLÉS
MOTS CLÉS
culturel. Aristote définit la na-
distingue radicalement des autres cependant démontrer l'existence Comportement automatique et Du grec, mèchané, « ruse ». Tra- ture comme ce qui possède en Du grec telos, « fin », et logos, « dis-
inconscient des animaux, sous la ditionnellement, la machine soi-même le principe de son cours ,. Étude de la finalité, en par-
Du latin anima, « souffle, principe Exigence ou nécessité naturelle, phénomènes naturels étudiés par d'une telle finalité objective dans
forme d'actions déterminées, hé- est considérée comme une ruse propre mouvement, autrement ticulier dans la nature vivante.
vital ». Désigne, chez Aristote, la d'ordre physiologique, dont l'as- les autres sciences (physique, la nature.
dit comme
réditaires et propres à une espèce, contre la nature. Elle sert de mo- ce qui possède une
forme immatérielle qui anime souvissement est nécessaire au chimie, biologie, etc.).
ordonnées en vue de la conserva- dèle à la science et notamment spontanéité autonome de déve-
tout corps vivant, et qui se ma- maintien de la vie. Est inné ce qui est donné avec un tion de la vie. Linstinct est sus- à la physique. La nature entière loppement. Doctrine issue dAristote qui pose
nifeste à travers les différentes À distinguer des besoins acquis But, intention. Parler de flnalité être à sa naissance et appartient ceptible d'adaptation chez les ani- peut ainsi être considérée comme
un principe vital dynamique
activités que sont la nutrition, la ou artificiels, d'ordre psycholo- pour rendre compte des activités
naturelle, c'est faire référence au de ce fait à sa nature. S'oppose à maux supérieurs. Seul l'homme une machine dont il s'agit de per-
sensation ou l'intellection. Les gique ou social. semble en être dépourvu, d'ou la cer les rouages.
Être composé d'organes différen- du vivant. Contre le matérialisme
fait que « la nature ne fait rien en acquis.
stoïciens et les épicuriens en font
nécessité de l'éducation.
ciés caractérisés par leur interdé- et le mécanisme, le vitalisme
une réalité matérielle. vain » (Aristote) : tout dans la na- Un des problèmes essentiels est pendance et leurs fonctions spé- pose l'irréductibilité des phéno-
Dans la tradition chrétienne et La biologie est l'étude, la science ture serait organisé suivant une de déterminer, chez l'homme, les Designe au sens large ce qui cifiques. Seul le vivant est ainsi mènes de la vie à leurs conditions
chez Descartes, l'âme est rappor- (logos) de la vie (bios). Ce terme a fonction, un but harmonieux. parts respectives de l'inné et de En physique une loi est une rela- existe indépendamment de organisé. physico-chimiques.
tée à la pensée, propre à l'homme ; été forgé au xrx' siècle dans le but Kant remarque cependant que l'acquis. tion constante à valeur univer- l'action humaine, ce qui n'a Par analogie, on parlera d'orga-
séparable du corps, elle est consi- de désigner la spécificité propre si, surtout dans Ie vivant, tout selle et nécessaire qui régit les pas été transformé. Naturel nisme à propos du corps sociai.
dérée comme immortelle. au phénomène de la vie qui se semble être flnalisé, on ne peut phénomènes naturels. s'oppose alors à artificiel, ou

6z Llors programme en Terminale ES La raison et le réel 6]


UN SUJET PAS A PAS L,ARTICLE DU

ni cq,prtn tiot
VA peut-rt etre conslclere comme r oDleI Ilque Hostile ou accueillante,la nature cache aux hommes ses mystères, ne leuroffrant à étude de la symétrie des états physiques et postula que, pour un phénomène,
admirer que sa beauté. Mais les scientifiques, insatiables et fous du désird'en violer « les éléments de symétie des causes doivent se retrouver dans les effits produits ».

L'analyse du sujet u (,haque corps organiqr-re vivant les secrets, nous dévoilent sans cesse de nouvelles raisons d'être séduits. Autour Très récemment, Edouard Brézin a pu écrire ; « Ia symétie détermine le monde. »
I. Les termes du suiet est une espèce de nrachiue clivirte. , (t,eibniz) de nous, il n'y a pas de plus simples, de plus parfaites leçons d'harmonie qu'une Mais la nature aime aussi nous jouer des tours et cacher derrière une apparence
. Le vivant rose, le vol d'un oiseau ou le mouvement des vagues, mais c'est en biologiste que symétrique de remarquables asymétries. Non seulement notre cæur n'est pas au
:
j'aimerais vous parler d'autres accords de la nature, aux charmes plus austères. milieu de la poitrine, mais, à la suite de Pasteur, les biologistes ont découvert que les
- tout élément
sens scientiflque, Le vivant répond à des lois qui échappent encore à la connaissance Chacun de nous, l'éphémère,lbliüer millénaire, naÎt d'une seule cellule, fruit de tant molécules constitutives du monde vivant étaient, comme la main, non identiques
possédant des propriétés biolo- humaine, et rien n'est exactement identique entre deux organismes d'attirance. Un miracle qui représente, aux yeux de François lacob, « le phénomène à leur image dans un miroir, et cette chiralité s'est révélée universelle ; ainsi, les
giques. semblables. hélices dADN tournent vers la gauche chez tous les êtres vivants. Cette différence
le plus stupéfiant, I'histoire la plus étonnante qubn pLtisse raconter sur cette terre ».
. Peut-il être considéré comme :
Transition: Pourtant, le clonage est désormais réalisable sur des animaux. Cette histoire commence avec l'espoir de toute cellule : se diviser. Encore faut-il avec la matière inerte reste l'une des énigmes concernant lbrigine de la vie.
- sens théorique et descriptif, II. Le vivant possède des propriétés mécaniques, naturelles ou qu'elle le fasse au bon moment, au bon endroit, de bonne façon, comme l'exige la Construits avec tant de rigueur, tant de raffinement, mais tant d'aléas, les êtres
« compris », « expliqué » selon le nsémination artif icielle
I
artificielles. construction réussie d'un organisme vivant. vivants émerveillent par la richesse de leurs fonctions, fonctions éparses que
modèle de lbbjet technique. Cette aventure risquée suppose un enchaÎnement parfaitement harmonieux entre Claude Bemard aura le génie de rapprocher :« Ious les phénomènes du corpsvivant
a) La notion de finalité et de fonction iustifie l'analogie entre la technique
sont dans une harmonie réciproque telle qu'ilparaîtimpossible de séparer une partie
- sens pratique et moral, « utilisé », « construit » de façon semblable à
et le vivant : chaque élément a sa place dans l'organisation d'ensemble - nombre à peine croyable - des centaines de milliers de réactions inscrites dans le
l'objet technique. programme génétique de chaque cellule, réactions qui se suivent, se chevauchent, de lbrganisme sans amener immédiatement un trouble dans tout lbnsemble. » Po:ol,
(c/. analyse de Descartes).
. Un objet technique : se croisent en un ballet d'une formidable complexité. asseoir sa thèse, il invente le concept de « milieu intérieur », entité groupant sang
b) Inversement, des organismes vivants sont utilisés, voire inventés et liquides organiques, sorte de mer intérieure protectrice qui baigne les cellules
Un défi pour les biologistes du développement, qui vont pas à pas proposer les
- obiet artificiel et non naturel. aujourd'hui, pour leur fonction et leur efficacité technique (ocna résistants clés de cette organisation a priori inextricable. lls découvrent que des gènes et s'efforce de les mettre à I'abri des tempêtes de l'environnement ;c'est ce qu'on
- oblet destiné à produire un résultat, à assurer une fonction. aux pesticides, cellules souches, etc.). régulateurs, innombrables architectes, induisent et maÎtrisent par de multiples appellera plus tard l'homeostasie.
II. Les points du programme Transition: Pourquoi continuer à faire une différence et quelle différence combinatoires hiérarchisées la destinée topographique et fonctionnelle des cellules Dès lors, les physiologistes vont penser autrement. Ils comprennent que chaque
- Le vivant. faire ? embryonnaires. Cellules ainsi conduites, après migration, à se différencier de façons organisme vivant doit être considéré comme un tout fonctionnel, véritable société
- La technique. III. Vivant et machine se distinguent par leur valeur. très variées pour constituer les divers organes, chefs-d'ceuvre de conception et de formée de cellules très diversement spécialisées, mais unies dans l'harmonie d'une
- La morale. a) tobiet technique n'a d'autre réalité que sa fonction. II est construit réalisation, de rigueur et de précision. aventure commune. Processus aussi wai pourle petit ver aux 959 cellules que pour
pour cela. Les plus fameux de ces gènes régulateurs ont eu Ie privilège d'enchanter les l'homme, qui en compte plus de roo ooo milliards. [...]
généticiens. Avec stupéfaction, ils ont découvert que les gènes de la famille Hox, Limmunologie réserve parfois des surprises, et plus elle a progressé, plus a
L accroche b) Le vivant est capable de s'adapter, et comprend un degré d'adaptation
été stupéfiante l'absence, chez les humains et les autres vivipares, de réaction
mettant en place le plan dbrganisation d'un embryon humain, étaient extrême-
Dans le film Iâscenseur (t984, Dick Maas), un obiet technique devient plus grand selon la complexité de son organisation (c;1. analyse de Bergson
ment proches de gènes iouant un rôle comparable chez un ensemble d'animaux immunologique de la mère vis-à-vis du fætus, bien que celui-ci soit étranger par
un organisme vivant. Or, sans qu'il s'agisse de science-fiction, peut-on montrant Ie lien entre la conscience et Ia vie).
et de végétaux. l'apport génétique paternel. Cette tolérance mystérieuse autorise la plus belle des
considérer le vivant comme un obiet technique ? c,) Parmi les êtres vivants, les hommes en particulier ne peuvent être réduits
La souris côtoie ici la célèbre mouche drosophile, mais aussi Caenorhabditis harmonies.
à une pure fonction, leur enlevant le statut de personnes. elegans, petit ver devenu la coqueluche des biologistes, et même une plante à C'est dans une tout autreforme d'interdépendance que üventbeaucoup d'animaux

La problématique fleurs, Arabidopsis thaliana. Ainsi, merveille de l'unité du monde vivant, nous et de végétaux. En voici trois exemples très courts :

Un organisme vivant a-t-il des propriétés et un mode de fonctionnement Conclusion partageons ces gènes rescapés de l'évolution avec nos ancêtres communs d'il y a - harmonie trop parfaite : les colonies de fourmis répètent inlassablement et
plus d'un milliard d'années. sans fantaisie ce que leur dicte leur programme génétique, avec, pour seul obiet,
qui l'apparentent à une machine ? Est-il légitime de l'utiliser et de le traiter Le vivant ne peut être considéré comme un simple obiet technique, non
Hélas, le chaos menace à tout instant l'harmonie du développement. On le découvre la reproduction de l'espèce ;
comme un obiet, en vue d'un résultat à produire ? parce que l'analogie est absurde théoriquement, mais parce que la confu-
lorsque l'un des exécutants de la fragile partition fait une fausse note : la moindre - harmonle trahie : les mitochondries de nos cellules et les chloroplastes des
sion est dangereuse pratiquement et moralement. végétaux, structures précieuses, étaient, dans un très lointain passé, des bactéries
mutation, le plus petit décalage dans l'expression d'un gène peuvent alors être
Le plan détaillé du développement redoutables. [...] vivant en symbiose, qui ont ultérieurement été annexées au détriment de leur
I. Le vivant a des propriétés et une valeur qui dépassent lbbiet technique. Les bons outils Claude Bernard a écrlt: « La vie c'est la création », tout en ajoutanT | « Lavie c'est la individualité;
. Bergson, Mdf ière et mémoire, La conscience de la Vie. mort », montrant ainsi combien construction et destruction sont complémentaires - harmonie pittoresque : « La Vanille et Ia Mélipone » pourrait être le titre d'une
a/ Le vivant possède la faculté autonome de se reproduire, de se déve-
. Descartes, Lettre au marquis de Newcastle (théorie des animaux dans la nature. Développant cette idée, il y a quelques mois, Nicole Le Douarin fable de La Fontaine. Elle raconterait comment des plants de vanille mexicains,
topper, grâce à ses échanges avec la réalité extérieure ; la machine, non
soulignait [...] à quel point la destruction cellulaire programmée, dénommée introduits à la Réunion, n'avaient pu s'y reproduire. Que leur manquait-il ? Tout
(c1Ê. distinction établie par Kant). machines, car étant dépourvus de pensées).
. Darwin, De lbrigine des espèces. « apoptose », compense la prodigalité de la nature et fait partie de l'embryogénèse. simplement leur compagne américaine pollinisante, l'hyménoptère mélipone,
b) Le vivant est un ensemble indéfectible, dont on ne peut simplement qu'aucun insecte réunionnais ne pouvait remplacer. [...]
Cette apoptose, en assurant la survie des cellules les plus utiles, représente donc
assembler et remplacer les parties de l'extérieur : une greffe est ainsi pour lbrganisme une forme d'harmonie mais, osons la contradiction, une funeste Privilégiés de l'évolution, nous ne sommes pourtant que l'un des éléments de
spontanément reietée par l'organisme. harmonie, fondée sur l'existence, dans chaque cellule, d'un programme génétique l'immense chaîne de solidarité des mondes animal et végétal, tributaires, nous
Ce qu'il ne faut pas faire
c,) Lbbiet technique est inventé, imaginé par l'esprit humain, et peut être létal. aussi, des cycles de l'azote, du carbone et de lbxygène, donc de la providentielle
Restreindre le devoir à des exemples de science-fiction, ou à des
produit en série. idées de « progrès » futurs. Lhécatombe est particulièrement lourde pour les cellules nerveuses embryon- photosynthèse placée sous la tutelle du Soleil.
naires. Les infortunés neurones qui ont développé peu de connexions ou les ont Dansles NouvellesNouritures,Gide dit à Nathanaël: « Tunhdmires pas cornmeil
mal conduites sont éliminés au profit d'une sorte de darwinisme neural, autrement lefaudrait ce miracle étourdissant quhst ta vie. » Ecoutons{e et goûtons ces har-
TEXTE CLÉ dit d'une sélection bénéfique. monies : ce sont nos vies, nos actions, nos plaisirs.
De même, certains d'entre nous ignorent peut-être qu'en souvenir de quelque
Dans cet extrait, Cuvier montre chacune d'elles, prise séparé- même que la nature ait placé dans conditions particulières résultent ancêtre aquatique leurs mains et leurs pieds étaient palmés à un stade de leur Dominique Meyer, Le Monde daté du z7.ro.zoo4
ment, indique et donne toutes les son cerveau l'instinct nécessaire des modifications de détail dans
à quel point la vie se définit développement, et qu'ils doivent la liberté de leurs doigts à une destruction
autres : ainsi, si les intestins d'un pour savoir se cacher et tendre les formes qui dérivent des condi- cellulaire opportune.
comme totalité organique de
des pièges à ses victimes. Telles tions générales ; ainsi non seule-
animal sont organisés de manière Plus tard dans la vie, l'apoptose va connaître des égarements : défaillante, elle POURqUOI CET ARTICLE ?
p arties indissociables, seront les conditions générales ment la classe, mais l'ordre, mais
à ne digérer que de la chair récente, épargnera d'indésirables cellules cancéreuses ; excessive, elle détruira de précieux
Tout être organisé forme un en- il faut aussi que ses mâchoires du régime carnivore : tout animal le genre, et iusqu'à l'espèce, se neurones. Dans cet article, la biologiste Dominique Meyer évoque le spec-
semble, un système unique et clos, soient construites pour dévorer destiné à ce régime les réunira in- trouvent exprimés dans la forme Enfln, surprise, mais confirmation de l'unité du monde vivant, ce phénomène tacle de Ia nature, étonnant et fascinant pour l'homme. Celui-ci y
dont les parties se correspondent une proie ; ses griffes, pour la sai- failliblement, car sa race n'aurait de chaque partie. conceme aussi les plantes et leur permet de se protéger de leurs ennemis en créant découvre une forme d'harmonie et de perfection, mais aussi de ieu
mutuellement et concourent à la sir et la déchirer ; ses dents, pour pu subsister sans elles, mais sous dans leurs feuilles ces trous qui nous intriguent, vraie stratégie de la terre brûlée. et de fantaisie qui l'amènent à la contemplation de la faune et de
même action définitive, par une Ia couper et Ia diviser ; le système ces conditions générales, il en Georges Cuvier, Discours sur les
Chez un très grand nombre d'êtres vivants, le développement conduit à un la flore. L auteur illustre ici à travers de nombreux exemples précis,
réaction réciproque. entier de ses organes du mouve- existe de particulières, relatives à révolutions de la surface du globe, organisme qui frappe par sa symétrie. Le sentiment d'harmonie inspiré par les empruntés à Ia biologie, le mystère et la perfection de la nature qui
Aucune de ces parties ne peut ment, pour la poursuivre et pour la grandeur, à I'espèce, au séiour et sur les changements qu'elles s).rnétries de la nature awaisemblablement accompagné l'homme dès ses origines, furent une source de questionnement philosophique depuis l'ori-
changer sans que les autres l'atteindre ; ses organes des sens, de la proie pour laquelle l'animal ont produits dans Ie règne animal probablement aussi contribué à son sens esthétique. Limportance de la notion de gine grecque de la philosophie.
changent aussi, et par conséquent pour l'apercevoir de loin ; il faut est disposé ; et de chacune de ces symétrie dans les sciences ne se limite pas aux êtres vivants. Pierre Curie fit une

La raison et le réel 6§
L,ESSENTIEL DU COURS L'ESSENTIEL DU COURS

1'esprit
Dans son ouvrage Matière et mémoire, Bergson entend réconcilier ce

La matière est ce qui est le plus élémentaire, au sens où c'est ce qui existe indé- que Descartes avait opposé et montrer que I'insertion de l'esprit dans

pendamment de I'homme, comme ce qui est susceptible de recevoir sa marque, la la matière est possible, parce que l'esprit et la matière ont au fond le
même mode d'être : ils sont deux formes de la durée.
marque de I'esprit. La définition est ici nominale : est matière ce qui n'est pas esprit,
La matière en elle-même n'est pas, comme le croyait Descartes, l'espace
et inversement. Pourtant, matière et esprit sont-ils deux réalités que tout oppose ? géométrique que nous présente la science, mais un ensemble de
vibrations continues, dont les moments se pénètrent sans rupture
double mouvement de sortie hors de soi et de retour à soi, ce qui comme les notes d'une mélodie. Nous n'envisageons la matière
l'oppose précisément à la matière, ou « être en soi », qui est incapable comme divisible en obiets extérieurs les uns aux autres que pour les
Couramment, la matière dé- de sortir hors de ses propres limites. besoins de l'action et sous I'influence du langage qui en nommant,
signe l'inerte, par opposition crée des distinctions. De même pour l'esprit : il n'est pas en lui-même
au vivant : c'est la pierre, le bois, composé d'états de conscience discontinus et homogènes. Chaque
la terre, bref, ce qui est inani- Pour Hegel, la distinction entre la matière et l'esprit reioint la dis- moment de la vie de l'esprit contient tous les autres et n'est que leur
mé, c'est-à-dire qui ne possède tinction entre être conscient de soi et être non conscient de soi : en développement continu.
pas d'âme au sens quAristote ce sens, l'esprit désigne tout ce qui porte la marque de l'homme (un Ce que Bergson nomme « durée » permet donc de penser sous un
donne à ce terme (le principe produit du travail humain ou une æuvre d'art) et la matière, tout ce même concept l'esprit et la matière.
vital interne à tout être vivant). qui est étranger à l'homme et n'est qu'un support possible pour ses
L'atomiste Démocrite. Pourtant, l'être vivant est lui activités : les choses de la nature, dans la mesure où elles existent
aussi composé d'une matière : indépendamment de toute intervention humaine et n'ont pas encore La question est encore aulourd'hui vivement débattue. Selon la thèse
la distinction de départ est donc insuffisante. été transformées, sont matière. La matière est donc ce qui n'a pas de moniste (du grec monos, un), l'esprit n'est qu'une configuration
En fait, ce qui caractérise Ia matière, c'est d'abord un défaut de détermina- conscience et ce dont l'esprit a conscience. particulière de la matière. Cette thèse est celle de Gilbert Ryle : nous
tion. La matière est sans forme : ce n'est qu'une fois mise en forme qu'elle croyons qu'une entité séparée et réelle correspond au mot « esprit »,
est délimitée et déterminée, par exemple, une fois que l'argile a reçu Ia et nous en faisons un « fantôme dans la machine » qu'est le corps. En
forme d'une cruche. C'est ainsi qu'fuistote considère toute chose concrète Telle est la position de Descartes, qui pose d'emblée l'existence de deux réalité, « corps » et « esprit » désignent non pas deux ordres, mais
comme uncomposé de forme et de matière, ou composé hylémorphique substances distinctes : « la substance pensante » et « la substance deux faces d'une même réalité ; Ia question est simplement de savoir Dispositif optique extrait du Traité de l'homme de Descartes.
(dehylé, « matière »,et morphè, « forme », en grec). La matière n'est alors étendue », la première caractérisant 1'homme en tant qu'il pense et se si I'activité spirituelle se réduit flnalement à l'activité physico-chimique
ici que le support sans forme propre de déterminations formelles. pense, et la seconde caractérisant la matière corporelle, pure étendue
du cerveau (thèse réductionniste), ou si le cerveau peut être conçu sur
géométrique. Pourtant, cette distinction pose problème : comment le modèle d'un ordinateur, c'est-à-dire comme un système computa- « |ecrois la pensée si peu incompatible
penser en effet l'union étroite de « la substance pensante » et de « la tionnel de traitement d'informations (thèse fonctionnaliste). On peut avec la matière organisée quèlle semble
substance étendue » que tout oppose, c'est-à-dire l'union de l'âme et cependant obiecter que la seule chose qui s'atteste dans les neuros- en être une propriété » (La Mettrie)
du corps dans l'être humain ?
ciences, c'est une solidarité entre l'activité cérébrale et la conscience ;

Si la matière est ce qui manque de détermination, l'homme est par Si cette union va de soi dans la vie courante (je veux mouvoir ma cela ne signifle pas que la conscience soit réductible à des états céré-
excellence l'être qui va lui donner forme par son travail. Or, ce travail main, et je la meus) comment l'expliquer sur Ie plan métaphysique ? braux (Bergson). La question est surtout morale : faire de l'esprit un UN ARTICTE DU MONDE À COruSUTTTN
de transformation n'est possible que parce que l'homme, comme le Descartes pose l'existence « d'esprits animaux », sortes d'influx ner- processus physico-chimique ou un emboîtement de fonctions, cela . « Le wai danger : ne pas se servir
dit Hegel, « est esprit ». Parce qu'il a une conscience, l'homme peut veux assurant la communication entre l'esprit et le corps ; Spinoza, ne revient-il pas à mécaniser l'homme, c'est-à-dire à nier Ia liberté et de l'intelligence artificielle » p. 69
sortir de lui-même et aller vers le monde, pour le ramener à lui et se mais aussi Leibniz et Bergson, montreront que cette solution n'est la dignité humaine ? (Propos recueillis par Chloé Hecketsweiler,
pas satisfaisante. Le Monde Eco et entreprise du o8.o9.zor5)
l'approprier, ne serait-ce que dans la perception.
Parce qu'il est esprit ou « être pour soi », I'homme est capable de ce

MOTS CLÉS MOTS CLÉS


immatériel de la pensée. tion d'espace que celui-ci occupe plus de réalité et de dignité aux tion du réel supérieur au concept,
Chez Pascal, l'esprit, qui permet dans le réel. C'est parce que les idées qu'aux réalités sensibles. Du grec idein, « voir ». L'idée est produit par l'entendement. Du grec monos, << un seul ». Terme Du latin substare, « se tenir
Dehulé, « la matière »,etmorphé, la connaissance rationnelle, s'op- corps sont dans l'espace qu'ils La notion d'idéalisme allemand ce par quoi la pensée unifie le crée par Christian Wolff pour dési- en-dessous ». Au sens strict, chez
u la forme ». Désigne chez Aristote pose au cceur, par lequel l'homme sont étendus. Chaque corps oc- renvoie aux philosophies de Kant, réel. La question de l'origine et Opposition aristotélicienne. La gner un système philosophique dans Descartes, la substance est ce qui
toute chose individuelle concrète : s'ouvre à la charité et à la foi. cupe l'espace de manière spéci- Hegel, Fichte et Schelling. Lidéa- de la nature des idées divise les matière est le substrat indétermi- lequel la totaiité du réel est considérée n'a besoin de rien d'autre pour
un lit, par exemple, est composé Chez Hegel, l'esprit est le mou- flque. lisme ,sbppose au matérialisme, philosophes. Descartes soutient né que la forme vient déterminer. comme une substance unique. exiçter : seul Dieu est tel.
de matière (le bois) et de forme (la vement de se reprendre soi- doctrine qui considère la matière que nous avons en nous des idées La forme d'une chose est ainsi non Mais en un autre sens, la subs-
forme du lit, qui le définit). même dans l'altérité. Il désigne innées, alors que Hume leur attri- tance est le support permanent
ainsi le mouvement même de la
comme la seule réalité existante, seulement son contour, mais sur- Est dit sensible tout ce qui
des attributs ou qualités : ainsi la
bue une origine empirique. tout son essence, ce qui la déflnit.
L'idéalisme est une doctrine qui qui explique tout, y compris la vie concerne les obiets accessibles au
conscience. Il faut distinguer, chez Kant, l'idée « substance pensante » a pour at-
Du latin spiritus, « souffle ». Dé- accorde un rôle prééminent aux spirituelle, à partir de la matière. Un composé de matière et de forme moyen des cinq sens. Est dit intel-
du concept : l'idée, produite par la est un composé hylémorphique. tribut principal la pensée.
signe, au sens large, par opposi- idées. On pourra parler ainsi de L atomisme antique de Démocrite ligible tout ce qui concerne l'intel-
raison, est un principe d'unifica-
tion au corps matériel. le principe Létendue d'un corps, c'est la por- l'idéalisme de Platon, qui accorde et d'Épicure est un matérialisme. lect et ses objets (idées, nombres).

b6 La raison et Ie réel 6J
UN SUJET PAS A PAS L'ARrrcLE DU Ill[on.ûe

Dissertation : « Le vrai dangÊr : ne pas se servir de


La matière est-elle plus facile a connaître que l'esprit 7
f intelligence artificielle ))
L'analyse du sujet b/ Inversement, aucune preuve matérielle ne peut être apportée sur
I. Les termes du sujet la réalité tangible de l'esprit d'un homme, ni de I'Esprit divin, simple Eric Horvitz dirige le centre de Microsoft Research à Redmond, qui développe des
. La matière : objet de croyance. algorithmes permettant d'identifier les patients à risque ou de prévenir les erreurs
- substance fondamentale des c) Les éléments de l'esprit ne se laissent pas connaître de la même
médicales... Entretien.
choses. façon : un individu qui se sait observé peut délibérément cacher,
- tousles éléments, tous les ni- mentir... Il faut donc interpréter, ce qui laisse la part plus grande à la
veaux d'organisation de cette subiectivité. Star del'intelligence artiflcielle aux Etats-Unis, Eric Horvitz dirige le Internet est souvent utilisé par les patients, qui sont à la recherche
substance : atomes, molécules, Transition : Connaître et interpréter, n'est-ce pas une activité de principal centre de Microsoft Research à Redmond, près de Seattle. d'informations sur des symptômes et des traitements. Comment
corps, obiets... l'esprit ? La santé est I'un des premiers champs d'application des modèles peut-on se servir de ces millions de requêtes ?
. Lesprit : II. IJesprit peut avoir une bonne connaissance de ses lois développés par ses équipes. Lesplaintes que les patients partagent avec les moteurs de recherche
- faculté de penser sous toutes a/ La conscience nous donne une plus grande certitude de sa propre Comment une intelligence artificielle peut-elle aider les médecins sont une source d'information très intéressante. Dans une étude faite
ses formes : conscience, idées, activité spirituelle que des obiets extérieurs. Il s'agit de l'analyse de dans leur métier au quotidien ? en coordination avec la FDA, l'agence américaine du médicament,
réflexion... Descartes qui aboutit i ; « ]e pense donc ie suis. » La prévention des infections contractées à 1'hôpital, qui affectent 5 % nous avons montré qu'il était possible de générer des alertes de
- « réalité » immatérielle ; subs- b/ La matière définie comme substance est un concept très abstrait. des patients, est un bon exemple. Clostridium difficile estune bactérie pharmacovigilance en croisant les demandes sur les symptômes avec
tance supposée être distincte du corps. On connaît davantage les éléments (particules élémentaires) ou les particulièrement fréquente, qui cause des infections dans Ies hôpitaux celles sur les médicaments.
. PlusJacile à connaître : lois (force gravitationnelle) de la matière. du monde entier. Nous avons pris Ie cas de deux médicaments courants, la paroxétine,
- exigence de savoir, de vérité. c/ Lesprit, entendu comme substance, est lui aussi un terme abstrait. Pour identifler les patients les plus susceptibles de contracter cette in- un antidépresseur, et la pravastatine, un médicament contre le choles-
- baisse des efforts, des difflcultés, des obstacles. On le connaît par ses manifestations extérieures ou par des schémas fection, nous avons analysé les données de presque 35 ooo admissions térol. Pris en même temps, ils peuvent provoquer une augmentation
II. Les points du programme théoriques de corrélation entre ses éléments : le conscient et I'in- dans un grand hôpital américain, avec plus de to ooo paramètres du taux de sucre dans le sang.
. La matière et l'esprit. conscient par exemple. correspondant aux données collectées à l'admission du patient et Cette interaction négative n'était pas connue en 2o1o, mais I'analyse
. La conscience. durant son séjour, en tenant aussi compte d'éléments contextuels des requêtes faites cette année par des Américains sur ces médica-
. La vérité. comme l'emplacement de la chambre ou le traiet pour aller à l'hôpital. ments et les symptômes révèle clairement un lien.
. Linterprétation. La matière et l'esprit sont étudiés selon des schémas de lois. Mais cela Le croisement de toutes ces informations nous a permis d'établir des Dans le futur, de tels modèles pourraient compléter les analyses de
veut-il dire que tout phénomène a des causes matérielles ? schémas récurrents et d'assigner à chaque patient un facteur risque. Ce la FDA afin d'anticiper plus rapidement les effets secondaires et faire
L'accroche « score » est une information précieuse pour le médecin, qui peut déci- des recommandations appropriées.
Le cerveau est peu à peu décrypté et cartographié par la science. der d'appliquer un protocole spécifique aux patients les plus menacés. L analyse des requêtes faites aux moteurs de recherche nous renseigne
Ce qu'il ne faut pas faire Aux Etats-Unis, plus de roo ooo décès par an sont causés par des aussi sur le mode de vie des internautes, avec une incidence évidente
Parler uniquement de la matière dans une partie du devoir, et de l'es- erreurs évitables commises dans les hôpitaux. Beaucoup de ces erreurs sur la santé publique. Une étude des recettes de cuisine téléchargées
La problématique prit dans une autre.
La structure de la matière n'est-elle pas plus accessible à l'analyse et
pourraient être identiflées par les systèmes d'intelligence artificielle par les Américains nous a permis d'établir une corrélation entre
à lbbservation que I'esprit 7 Lesprit sous toutes ses formes peut-il avant qu'elles ne soient fatales aux patients. Nous entendons parler Ia quantité de sel consommée et le nombre de patients souffrant
être vraiment appréhendé de façon obiective ? Cependant, la science de l'inquiétude croissante concernant les risques qu'entraînent les d'insuffisance cardiaque hospitalisés en urgence. Les deux courbes
n'a-t-elle pas également des difflcultés à déflnir précisément ce qu'est intelligences artificielles : la possibilité qu'un iour elles pourraient évoluent ensemble, avec des pics lors des fêtes de fln d'année.
Les bons outils
la matière ? . Platon,Phédon (plusieurs arguments en faveur de l'existence sépa- dépasser l'intelligence humaine. Mais Ie vrâi danger, aujourd'hui, Comment Microsoft génère-t-il de l'activité grâce à ces recherches ?
rée et autonome de l'âme). c'est de ne pas s'en servir. Certains modèles, comme celui qui estime Ie risque de réadmission,
. Bergson, Iâm e et le Corps (l'auteur intègre à son argumentation des Iiexplosion des dépenses pour la santé inquiète les Etats-Unis et sont intégrés dans notre logiciel et fonctionnent dans des hôpitaux
Le plan détaillé du développerment
éléments de découverte scientifique sur le cerveau). l'Europe. La médecine 3.o sera-t-elle plus économique ? du monde entier. Mais surtout, il alimente la réflexion stratégique
I. La matière se prête davantage aux exigences de la connaissance.
- Spinoza,Éthique. Ladoption de mesures préventives ciblées, fondées sur des critères tandis que nous entrons dans le domaine de la santé et d'autres sec-
a,) La méthode dbbservation s'applique aux phénomènes matériels . Aristote, De liîme objectifs, pourrait permettre une diminution du nombre de décès et teurs, ou les modèles prédictifs seront utilisés.
susceptibles d'être perçus. . Descartes, Méditaüons métaphysiques. l'économie de milliards de dollars.
. Berkeley, Despincipes de la connaissance humaine.
Les allers-retours de certains patients aux urgences constituent un Propos recueillis par Chloé Hecketsweiler (à Seattle),
bon exemple. Une étude, publiée en 2oo9, a révélé qu'environ zo % Le Monde Eco et entreprise du o8.o9.zor5

TEXTE CLÉ des patients ayant souscrit à Medicare, le régime d'assurance-maladie


américain, retournent à l'hôpital dans les trente jours après leur
Dans cet extrait, Descartes nous ché qu'on n'ait pu bien expliquer contraire que l'âme ne s'absente, autre automate (c'est-à-dire première admission. Et ce nombre atteint 35 7" dans les trois mois
invite à distinguer qui lusques ici les passions et les lorsqu'on meurt, qu'à cause que autre machine qui se meut de suivants. Coût pour le contribuable américain : 17 milliards de dollars
ce est de
l'ordre de I'esprit et ce qui est de autres choses qui appartiennent cette chaleur cesse, et que les or- soi-même), lorsqu'elle est mon- [t5 milliards d'euros] |
l'ordre de la matière corporelle. à l'âme. Elle consiste en ce que, ganes qui servent à mouvoir le tée et qu'elle a en soi le principe Afln de mieux comprendre ce phénomène et le prévenir, nous avons Souvent perçue comme une menace pour la liberté de l'homme et
Nous devons croire que toute la
voyant que tous les corps morts corps se corrompent. Afln donc corporel des mouvements pour analysé les données de milliers de patients, en regardant plus de pour sa nature, l'intelligence artificielle effraie. Pourtant, ne faut-il
chaleur et tous les mouvements
sont privés de chaleur et ensuite que nous évitions cette erreur, lesquels elle est instituée, avec 30 ooo variables différentes : diagnostics, médicaments prescrits, pas craindre davantage que l'on renonce à s'en servir ? Si l'on s'avise
qui sont en nous, en tant qu'ils ne de mouvement, on s'est imaginé considérons que la mort n'arrive tout ce qui est requis pour son résultats d'analyses, rapports des médecins, temps passé aux urgences, des possibilités offertes par les systèmes d'intelligence artificielle en
que c'était l'absence de l'âme qui jamais par la faute de l'àme. mais action, et la même montre, ou
déclenchent point de la pensée, etc. Cela nous a permis d'identifler celles qui sont corrélées avec les matière médicale, il est difflcile en effet de ne pas en reconnaître
n'appartiennent qu'au corps. Au faisait cesser ces mouvements seulement parce que quelqu'une autre machine, Iorsqu'elle est l'utilité et même, certains égards, l'urgence. Une nouvelle ère tech-
réadmissions et de créer un modèle qui alerte les médecins sur les à
et cette chaleur. Et ainsi on a cru des principales parties du corps rompue et que le principe de son nologique semble ainsi s'ouvrir, à laquelle il serait déraisonnable
moyen de quoi nous éviterons patients à risque.
une erreur très considérable en sans raison que notre chaleur na- se corrompt ; et iugeons que le mouvement cesse d'agir. d'opposer un refus de principe. Le véritable danger n'est pas I'in-
turelle et tous les mouvements corps d'un homme vivant dif- Dans le cas de patients souffrant d'insufflsance cardiaque, nous
laquelle plusieurs sont tombés, telligence artificielle, mais la maladie et la souffrance qu'elle per-
de nos corps dépendent de l'âme, fère autant de celui d'un homme René Descartes, avons montré que des mesures de prévention ciblées réduisaient les
en sorte que i'estime qu'elle est met précisément de combattre.
au lieu qu'on devait penser au mort que fait une montre, ou Traité des passions réadmissions de presque 30 % et les coûts totaux de presque 15 %.
la première cause qui a empê-

68 La raison et le réei 6ÿ
L'ESSENTIEL DU COURS L,ESSENTIEL DU COURS

La vérité
La vérité fait partie de ces termes que la philosophie scolastique nommait des
« transcendantaux », parce qu'ils sont toujours « au-delà » (trans) de tout ce qui est
(ens), et que, comme tels, ils ne sont pas définissables : il ne s'agirait pas alors de les
comprendre, mais de les saisir directement par une intuition immédiate.
vie ne soit qu'un « songe bien lié », que je sois en train de rêver tout
ce que je crois percevoir : rien ne m'assure que le monde ou autrui
existent tels que le les crois être.

Descartes remarque que l'on déflnit couramment le vrai comme ce


qui n'est pas faux, et Ie faux comme ce qui n'est pas vrai... Ici, les
Même si tous mes jugements sont faux, il est cependant une seule
contraires se déflnissent les uns les autres, et la définition, circulaire, La bouche de la vérjté (Rome).
chose dont ie ne peux pas douter : pour se tromper, il faut être ; donc,
est purement « nominale », c'est-à-dire qu'en fait elle ne définit rien. proposition nécessairement
ie suis. « le pense, donc je suis » est la seule
Il faut donc chercher une autre déflnition. Pour cela, il faut d'abord vraie. Cette intuition devient le modèle de la vérité : il ne s'agit plus En fait, lorsque Descartes afflrme que le modèle de la vérité, c'est
déflnir ce qui est susceptible d'être vrai ou faux. de comparer mes idées aux choses, ce qui est impossible, mais mes l'intuition immédiatement certaine du cogito, il présuppose que sa
idées à cette intuition certaine,le cogito.Toute idée qui est aussi claire déflnition de la vérité est la vraie déflnition.
et distincte que \e cogito est nécessairement vraie. Comme l'a montré le logicien Frege, la vérité se présuppose toujours
Seuls nos énoncés sur les choses, et non les choses elles-mêmes,
Cependant, à ce stade du doute méthodique, ie ne suis assuré que d'être elle-même, quelle que soit la déflnition que l'en donne : que le défl-
sont susceptibles d'être vrais ou faux ; et encore : la prière, le souhait,
en tant que chose qui pense : pour m'assurer qu'autrui et le monde nisse la vérité comme adéquation, comme cohérence logique de la
l'ordre, etc., sont des énoncés qui n'ont pas de valeur de vérité.
existent, et me sortir du solipsisme, Descartes devra par la suite poser proposition ou comme intuition certaine, je présuppose déià le
En fait, seuls les énoncés qui attribuent un prédicat à un suiet, c'est-à-
l'existence d'un dieu vérace et bon qui ne cherche pas à me tromper. « sens » de la vérité. Cette circularité ne rend pas la vérité nulle et non
dire les jugements prédicatifs, peuvent être vrais ou faux. La vérité se-
avenue, mais invite plutôt à remarquer le paradoxe : la vérité se
rait alors d'attribuer un suiet le prédicat qui exprime bien comment
à
précède toujours elle-même.
le sujet est réellement (par exemple, l'énoncé « la table est grise » est « |e pense, donc je suis » : il est impossible de douter de cette proposi-
vrai si la table réelle est effectivement grise). Une proposition serait tion. La certitude dttcogito ne me dit cependant rien d'autre : hormis
donc vraie quand elle décrit adéquatement Ia chose telle qu'elle est. cela, je peux encore me prendre à douter de tout. Mais, parmi toutes les
parfait
idées dont je peux douter, il y a I'idée de Dieu. Lidée d'un être
est elle-même nécessairement parfaite ; or, ie suis un être imparfait :
de mes propres forces, je ne peux donc pas avoir une telle idée.
Saint Thomas dAquin a le premier déflni la vérité comme l'adéquation
Si j'ai l'idée de Dieu, il faut donc que ce soit Dieu lui-même qui l'ait
de l'esprit et de la chose. Mais pour que cette déflnition soit valide, il
mise en mon esprit ; par conséquent, ie suis certain que Dieu existe
faudrait que le puisse comparer mes idées aux choses ; le problème,
avant d'être sûr que le monde est comme je le perçois. Mais si Dieu
c'est que ie n'ai iamais affaire aux choses en elles-mêmes, mais
existe, et s'il est parfait, il doit être vérace et bon : il ne peut avoir la
seulement à ma représentation des choses.
volonté de me tromper, et le monde doit bien être tel que ie me le
Or, rien ne m'assure que le monde est bien conforme à ce que l'en . Blaise Pascal, Etienne Noël - La guerre du vide
représente. Descartes est ainsi contraint de poser l'existence de Dieu
perçois ; il se pourrait, comme l'a montré Descartes, que toute ma (Nathaniel Herzberg,Le Monde daté du r4.o8.zor5)
au fondement de la vérité.
Saint Thomas d'Aquin :

« La vérité est l'adéquation de la chose et de I'intellect. »


MOTS CLÉS
et du lugement problématique, qui l'épreuve des opinions afln de
énonce un fait possible. parvenir à une vérité indubitable.
MOTS CLÉS
Désigne en particulier Ia corres- Mot latin signifiant « ie pense ». Lin-
pondance entre la chose et l'idée tuition « cogito ergo sum », «
ie pense Ce n'est ni le doute spontané de
dence est ce qui s'impose comme c'est la Terre, et non le Soleil, qui tion de mes organes et du réel,
que i'en ai et définit ainsi tradi- Attitude dbrdre intellectuel mais donc ie suis », constitue pour Des- l'homme en proie à l'incertitude,
Dulatinerrare, « errer ». Afflrma- réel de façon immédiate et qui tourne. qui peut être expliquée, mais non
tionnellement la vérité. aussi moral qui consiste à être as-
cartes la certitude première résistant ni le doute des sceptiques, qui peut ainsi être tenu pour vrai dissipée.
au doute méthodique et, comme font de la suspension définitive tion fausse, c'est-à-dire en contra-
suré de la vérité d'une chose, même
diction, soit avec les règles de la sans réflexion. Cependant, toute Du latin illudere, « tromper, se
telle, le modèle de toute vérité. du iugement une sagesse de vie.
Du grec apodeiktikos, « démons- si cette vérité n'est pas démontrée. évidence n'est pas nécessaire-
Le doute comme méthode est
logique, soit avec les données de iouer de ». Il faut distinguer l'er- Au sens strict, immédiat signifie
tratif Un jugement apodictique
». Une certitude peut ainsi se révéler l'expérience. A distinguer de la
ment vraie, même si des vérités reur de l'illusion : alors que l'er- « sans médiation, sans intermé-
énonce une vérité nécessaire ; être vraie ou fausse : ie peux par .A,dhésion à une idée ou une théo- provisoire, systématique, et hy- peuvent êtres évidentes. Ainsi, reur m'est toujours imputable, diaire », et s'oppose à médiat.
faute, qui possède une connota-
c'est le cas des propositions de la exemple être certain d'avoir éteint rie sans véritable fondement ra- perbolique, car il a une fonction par exemple, il est évident que le en ce qu'elle résulte de mon juge- Au sens cartésien, par exemple,
tionnel. En ce sens, la croyance est tion morale et ne concerne pas
logique et des mathématiques. la lampe et ne pas l'avoir fait en ré- critique : séparer les opinions des
tant le iugement que l'action.
Soleil tourne autour de la Terre ment, que je peux touiours cor- l'intuition est un mode de
une opinion et s'oppose au savoir. savoirs certains, pour permettre comme I'observation à l'æil nu riger, l'illusion (par exemple une connaissance immédiat, alors que
Se distingue chez Kant du iugement alité, comme le peux être certain
assertorique, qui énonce un fait d'avoir réussi un examen, et l'avoir d'asseoir sur des bases inébran- l'indique, même si I'astronomie illusion des sens) est un effet de la démonstration est un mode de
contingent, simplement constaté, en vérité réellement réussi. Méthode cartésienne de mise à lables l'édifice des sciences. Du latin videre (« voir »), l'évi- nous a appris que cela était faux : la rencontre entre la conforma- connaissance médiat.

7o Lâraisonetleréei Ji
UN SUIET PAS A PAS L'ARTICLE DU IIIIONûC

Dissertation : Blaise Pascal, Etienne r(


La vérité est-elie ir
Pendant un an, un surdoué des sciences, futur philosophe, va se mesurer à coups de
L'analyse du sujet II. La relativité de la vérité. lettres et d'expériences à un éminent jésuite. En cause : I'existence du vide.
I. Les termes du sujet a/ Lexigence de vérité absolue dépend de comportements spéciflques
. La vérité : qui n'ont pas plus de « valeur » que les autres (c/. analyse de Nietzsche
sur f idéal moral et néfaste de la Vérité).
- aspect philosophique et scien- Le r9 septembre 1648, par une belle soirée d'été, Florin Périer rentre poids équilibre Ia poussée de l'air sur Ie fleuve. Or l'eau est 13,6 fois
tifique : idéal de connaissance b) Lavérité absolue et obiective est un idéal auquel ne correspond
objective.
jamais de savoir effectif, ce qui crée un trouble constant. Lexigence de à Clermont-Ferrand, le sentiment du devoir accompli. Le conseiller plus légère que le mercure, rappelle-t-il. 13,6 multiplié par 76 cm
bonheur doit alors primer, ce qui entraîne la suspension du lugement à la cour des aides dAuvergne vient de rendre un fier service à son donne... ro mètres. Les fameux to mètres des fontainiers.
- aspect psychologique et mo-
ral : idéal de sincérité. comme règle de sagesse (c/. analyse de Sextus Empiricus). beau-frère, Blaise Pascal. Devant un aréopage de « personnes oussi Lltalien vient d'inventer le baromètre. Surtout, il a ouvert un
. Valeur suprême: Transition: Dans ce cas, doit-on abandonner Ia vérité comme valeur ?
savantes qu'irréprochables », 1l a réalisé, sur commande du jeune nouveau terrain de jeu à ses collègues physiciens. A Rouen, Ie jeune
- idée de supériorité, de plus III. La valeur de la vérité est primordiale dans les relations hu-
maines, physicien, ce que la postérité nommera « l'expérience du Puy-de- Blaise Pascal descend dans I'arène. Avec son compère Petit, il repro-
haut rang dans Ia hiérarchie.
a/ Le statut même de valeur suppose une prise en compte de ce qui fait Dôme ». En conduisant les mêmes gestes en deux lieux séparés duit l'expérience, en octobret646. D'abord en comité restreint, puis
- idée de sélection, de préfé- Saint Thomas d'Aquin
rence à l'égard de toutes les et rend l'humanité supérieure aux autres animaux : liberté, iustice, de r ooo mètres d'altitude, il a démontré que c'est bien la pression dans la cour de laverrerie de Saint-Sever, enfin dans le port de Rouen,
autres valeurs. bonheur, etc. atmosphérique qui déplace le mercure dans ce que Ibn nomme avec un tube de 12 mètres rempli d'eau, accroché au mât d'un bateau.
II. Les points du programme b,) La vérité a une valeur en tant qu'elle contribue à Ia réalisation de
aujourd'hui un baromètre. Et apporté la preuve, selon Pascal, que Le spectacle nourrit la rumeur. Si bien que lorsque Pascal publie, le
. La vérité. toutes les valeurs essentielles. Par exemple : comment peut-il y avoir
véritable bonheur dans l'illusion (c/. analyse de Descartes) ?
non seulement le vide existe, mais que, contrairement à ce que 8 octobre t647 à Paris, ses Expériences nouvelles touchant le vide, Ia
. La morale, le bonheur.
c/ Inversement, Ies autres valeurs favorisent la réflexion critique et des générations de savants ont jusque{à enseigné, la nature n'en a polémique éclate.
I'intégrité pour chaque esprit humain, c'est-à-dire les conditions de aucunement « horreur ». « Pas plus au pied de la montagne que sur Des seringues, des soufflets et des siphons de diverses tailles ; des « li-
L'accroche
la vérité. son sommet », aioute le penseur, avec ironie. queurs » en tout genre, eau, vin, huile, air... Le scientifique a multiplié
« Une faute avouée est à moitié pardonnée », dit-on souvent... mais la
vérité ne rétablit alors que Ia moitié de la valeur. Ce tournant scientifique, le savant Ie doit à son génie, aux collègues les dispositifs. Mais c'est le vif-argent, autrement dit le mercure du
1,";i-;r i
i{:;i r,l Ë i' i, ii
qui l'ont soutenu. Mais aussi à ses adversaires, et au premier d'entre tube de Torricelli, qui va concentrer le tir de son premier opposant.
La vérité est une des valeurs suprêmes de la vie humaine, surtout
La problématique eux, auiourd'hui tombé dans lbubli : Etienne NoëI, père jésuite de Quelques iours après la publication du libelle pascalien, Etienne Noël
par le refus de la tromperie et l'appel à Ia réflexion critique qu'il
N'y a-t-il rien de supérieur vérité, au point qu'elle doive être recher-
à la son état. « Pascal against Father Chisfmas », résume Simon Schaffer, prend la plume. « Monsieur, jhi Iu vos Expériences touchant le vide,
suppose.
chée et trouvée à tout prix ? Ou doit-on au contraire la subordonner
professeur d'histoire des sciences à Cambridge, certain de son effet. Le que j'estime fort belles et ingénieuses, mais je n'entends pas ce vide
à d'autres exigences ? Mais comment l'ignorance ou la tromperie
duel a de quoi faire sourire. Mais c'est très sérieux, poursuit l'auteur
« apparent qui paraît dans le tube après la descente soit de lbau, soit
pourraient-elles êtres valables ? Les bons outils
. Aristote, Métaphysique (livre A).
de Léviathan et la pompe à air, lumineux récit d'un autre affronte- du vif-argent. le dis que c'est un corps. »
Le plan détaillé du développement . Sextus Empiricus, Contre les moralistes. f auteur montre l'impossi- ment sur Ie vide, entre Hobbes et Boyle. Une controverse majeure, Trois siècles et demi plus tard, le combat semble inégal. La postérité a
I. La vérité est une valeur supérieure. bilité d'une preuve définitivement obiective sur ce qui est bien ou entre deux voix incroyablement différentes, deux générations, deux donné raison à Pascal. Mais, à l'époque, ils sont nombreux à estimer
a/ Lhomme est doté d'esprit, de volonté : la vérité constitue l'idéal mal par nature.
pensées. Et I'une s'est nourrie de lhutre. » que le vide n'existe pas. Parmi eux, Descartes, Hobbes ou Huygens.
. Kant,Théorie pratique. Sur un prétendu droit de mentir par huma-
ultime auquel se consacrer, surtout face aux préiugés de son époque Avec ce même recul, Noël ne pèse pasbienlourd. Nombre d'historiens
nité. L auteur soutient que le mensonge est toujours nécessairement
(exemple de Descartes).
une infraction à la loi morale. des sciences lbnt croqué en vieillard chenu et rétrograde, adversaire
b,) Les hommes sont même plus ou moins estimés selon le niveau et . Frege, Recherches logiques. d'une curieuse observation. A Florence,
Le décor, d'abord. Tout est né facile pour un Pascal en devenir.
le degré de vérité auquel ils parviennent (cl analyse dAristote sur le . Nietzsche, Par delà bien et mal ; Le Gai Savoir.
statut suprême du sage). les fontainiers ne parviennent pas à faire monter l'eau de lArno « La réalité est tout autre, afflrme Olivier fouslin, professeur de Iettres,
c) Lhomme est doté de morale, le fait de mentir à autrui est considéré dans leurs pompes au-delà de ro mètres. Ils s'adressent donc au plus qui a consacré sa thèse aux polémiques pascaliennes. S'iI y a unDavid
comme une faute suprême (exemple de Kant). éminent scientiflque local : Galilée. Le savant sèche-t-il devant ce dans cette histoire, c'est bien Pascal, unprodige, certes, mais à peu près
Transition: Mais n'y a-t-il pas des cas oir le dévoilement de Ia vérité Ce qu'il ne faut pas faire mystère ? Condamné en 1633 pour avoir dénoncé Ia cosmologie de
Traiter de la vérité sans faire de comparaison avec d'autres valeurs :
inconnu, sans position et qui nh presque ien publié. » Az4ans, le jeune
peut faire mal ?
le bonheur, la lustice, la liberté... Ptolémée, veut-il se tenir à l'écart d'un problème qui remet en ques-