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Langages

A propos de la définitude
Michel Galmiche

Citer ce document / Cite this document :

Galmiche Michel. A propos de la définitude. In: Langages, 24ᵉ année, n°94, 1989. Détermination, énonciation, référence. pp. 7-
37;

doi : 10.3406/lgge.1989.1544

http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1989_num_24_94_1544

Document généré le 31/05/2016


Michel GALMICHE
Paris III

À PROPOS DE LA DÉFINITUDE

On voudrait exposer ici deux attitudes radicalement opposées quant au


traitement des syntagmes nominaux référentiels introduits par l'article défini.
Toute démarche scientifique ayant vocation à la généralisation, prétention à
l'exhaustivité (voire à la promotion théorique), il est fréquent que Ton puisse
identifier — ou reconstruire — le phénomène caractéristique (certains diraient le
paradigme) qui a servi de point de départ — explicitement ou implicitement —
à ce mouvement d'expansion théorique. On ne sera pas étonné qu'en
linguistique, il s'agisse d'exemples — ou de familles d'exemples — empruntés à la langue
naturelle. Notre illustration initiale sera donc sommaire, tranchée et
catégorique, son principal intérêt étant d'installer un repère empirique destiné à jouer le
rôle de fil conducteur dans la lecture de ce qui suit.
Ainsi, pour les approches formelles, le syntagme en italique de (1) peut être
considéré comme l'un des modèles réalisant les conditions optimales d'analyse et
d'explication :
(1) La dame que tu as rencontrée hier a téléphoné.
En revanche, dans le cadre des approches pragmatiques, on préfère se tourner
vers des modèles du genre :
(2) La dame a téléphoné.
À charge, bien entendu, pour chacune de ces tendances, d'éviter que l'un ou
l'autre de ces phénomènes ne lui échappe : il ne s'agit nullement, en effet, d'un
processus d'exclusion, mais seulement d'une attitude fondée sur une priorité
d'ordre méthodologique.

1. Les approches formelles x

Le point commun à toutes les approches formelles est de considérer que la


notion de « définitude » (installation, spécification, repérage d'un objet unique) 2
n'est pas un concept primitif, mais qu'elle résulte d'une construction qui se fait
à partir d'éléments primitifs, étant entendu que ces éléments, pour être

1. Cette première partie reprend divers points exposés dans Galmiche (1979).
2. La prolifération des termes utilisés pour décrire ce phénomène ainsi que les
engagements théoriques qu'ils sous-tendent (ou sous-entendent) nous obligent à opter, à
ce niveau, pour une expression aussi neutre que possible.
« manipulables » doivent être formellement repérables. Il s'agit là d'un principe
fondamental, aussi bien pour les entreprises logiques que pour les entreprises
linguistiques. Les premières ayant souvent servi de modèles aux secondes, c'est
par elles que commencera notre évocation.

1.1. Du côté de la logique

1.1.1. J. Stuart Mill


La description proposée par J. Stuart Mill est tout à fait intéressante car
c'est la plus ancienne et, en un sens, la moins démodée : elle est ancienne en ce
qu'elle n'accède pas au stade du pur symbolisme, mais elle garde son actualité
dans la mesure où elle demeure attachée à une observation des formes de la
langue naturelle qui la rapproche de la démarche linguistique contemporaine.
On peut dégager de la lecture du Système de logique (1843) une sorte de
hiérarchie parmi les expressions (qu'il appelle des « noms ») destinées à désigner
un individu unique (étant entendu que ces « noms » sont artificiellement isolés
et qu'ils n'acquièrent leur statut que dans le cadre de la proposition : « Un nom
dénote les choses desquelles il est affirmable dans une proposition vraie »). Au
sommet : les noms propres (ils dénotent mais ne connotent pas, autrement dit, ils
n'ont « pas de sens » — sans être étrangers au système, ils sont à la frontière
entre langue et monde) ; ensuite, les noms individuels connotatifs : il s'agit, en
réalité, d'expressions plus ou moins complexes qui sont jugées en fonction de la
combinatoire dont elles sont issues, et donc des critères qui garantissent leur
statut ; ce sont des expressions composites, des « many worded-names ». Leur
forme la plus parfaite se réalise dans les noms rigoureusement individuels, dont le
caractère singulier découle du sens de certains des mots qu'elles contiennent. Tel
est le cas de :
(3) L'actuel premier ministre d'Angleterre
Bien que premier ministre ď Angleterre puisse désigner un nombre indéfini de
personnes — successivement mais non simultanément — , c'est le terme actuel,
ainsi que l'article, qui permettent à (3) de désigner un individu unique à un
moment indivisible du temps. On aura reconnu là une saisie tout à fait
pertinente de la notion de « désignateur non-rigide », largement exploitée depuis
S. Kripke (1972) par les sémanticiens d'obédience logicienne : premier ministre
d'Angleterre désigne une quantité importante d'individus si l'on prend en
compte les moments du temps, et une quantité encore plus grande
(pratiquement infinie) si l'on prend en compte les mondes possibles : « il aurait pu se faire,
il se fera peut-être que X-,, X2, ..., Xn ait été, soit ou sera premier ministre
d'Angleterre (tout en admettant qu'en cas de crise gouvernementale il puisse n'y
en avoir aucun). Autrement dit, actuel a pour seule vertu de lier la désignation
à w0 (le monde « actuel ») et t() (le temps présent, à savoir celui de renonciation).
L'opération paraît plus simple pour les autres expressions que Stuart Mill
rattache aux « noms rigoureusement individuels ». En effet, dans :

8
(4) Le seul fils de John Stiles
(5) Le premier empereur de Rome
(6) Le père de Socrate
les dimensions temporelles sont parfaitement établies et les termes soulignés (par
Stuart Mill lui-même) garantissent, de par leur « seul sens », la référence à un
individu unique : seul, par définition, premier, dans le temps, père, de manière
ontologique « puisque Socrate ne pouvait avoir deux pères » (p. 35) ; quant à
l'inscription temporelle, elle se fait dans le passé.
On notera toutefois — et c'est fondamental — que les termes en question ne
sont que des relais dans le processus de référence, puisqu'ils associent univoque-
ment un terme général (fils, empereur, père) à une entité qui est parfaitement
repérée par un nom propre : John Stiles, Rome, Socrate. Une telle situation se
trouve déjà quelque peu dégradée dans :
(7) L'auteur de l'Iliade
(8) L'assassin d'Henri IV
Bien que les noms propres permettent d'identifier des entités sans la moindre
équivoque, notre savoir (nos connaissances) ne permet pas aux termes généraux
auteur et assassin d'acquérir un statut individuel : « il est, en effet, concevable
que plusieurs personnes aient concouru à la composition de l'Iliade ou au
meurtre d'Henri IV » (p. 34) ; et pourtant, telles quelles, ces expressions ne
désignent qu'un individu. Comment l'établir ? Ce sera le rôle de l'article le, rôle
qui va s'accroître au fur et à mesure que les expressions considérées vont être
dénuées des éléments qui garantissent leur unicité. En outre, la responsabilité
croissante de l'article s'accompagnera d'une nouvelle notion, celle de contexte.
Ainsi, l'expression :
(9) L'armée de César
ne fonctionne plus comme un nom rigoureusement individuel, mais elle est à
même de préserver son individualité « s'il résulte du contexte que l'armée dont
on parle est celle que César commandait à telle ou telle bataille » (p. 34) ; ce qui,
exprimé en termes modernes, revient à dire que les indices temporels et spatiaux
sont préalablement identifiés. La perte du contrôle purement logique s'achève
— et le rôle conjugué de l'article et du contexte culmine — avec une expression
comme :
(10) Le roi
C'est, en effet, un nom individuel « lorsque l'occasion ou le contexte du discours
détermine la personne à laquelle on entend l'appliquer » (p. 27).
On remarquera enfin, que si ce mouvement, qui instaure une variation en
raison inverse du rôle des « mots de la langue » et du contexte, permet de
sauvegarder l'intuition, la notion même de contexte est chargée d'une ambiguïté
redoutable : s'il s'agit de « contexte de discours », il s'agit bien de matériau
linguistique, mais que faut-il entendre par « occasion » ? Le terrain abandonné
par le logicien devrait normalement pouvoir être reconquis par le linguiste.
Est-ce son rôle et en a-t-il vraiment les moyens ?
1.1.2. В. Russell
L'analyse des descriptions définies proposée par B. Russell, dans « On
denoting » (1905) et Principia mathematica (1925), n'est pas, malgré les
apparences, en complet désaccord avec celle qui précède. Elle est à la fois plus
radicale et plus allusive : plus radicale, en ce qu'elle approfondit et explicite —
sur le mode du calcul symbolique — la notion de « nom rigoureusement
individuel » et plus allusive, en ce qu'elle demeure totalement muette à l'égard
des expressions qui pourraient avoir le même rôle sans manifester les mêmes
propriétés formelles. Cette observation découle tout naturellement de l'attitude
de Russell (et de la plupart des logiciens modernes) selon laquelle la langue
ordinaire ne saurait être utilisée telle quelle dans un raisonnement fiable et
rigoureux 3. Il convient donc de mettre au point une notation symbolique (W. O.
Quine dira plus tard « canonique ») capable de pallier ces insuffisances.
Concernant la « définitude », l'enjeu est clair : il s'agit de garantir l'existence d'un objet
unique correspondant à un concept donné. Si les opérateurs fondamentaux de la
« quantité », le quantificateur existentiel d'une part, et le quantificateur
universel d'autre part, ne le permettent pas, la combinaison des deux, affectés à
deux variables différentes, ainsi que l'opérateur d'égalité suffiront à la
construction de cette notion. Il conviendra, en outre, de replacer ces expressions dans le
cadre de la proposition (« Les syntagmes dénotatifs n'ont pas de sens en
eux-mêmes, mais ... toute proposition, dans laquelle ils se manifestent linguis-
tiquement, a un sens » (1905, p. 42-3)). On peut résumer le raisonnement de la
manière suivante : dès lors qu'il existe au moins un x (un objet), n'importe quel
y (tout objet autre que x) tombera sous un concept (représenté par un terme, un
« nom général » pour reprendre l'expression de Stuart Mill) si et seulement si cet
y coïncide avec x ; et ce, dans une relation predicative donnée. Autrement dit,
l'éventail ouvert par « au moins un » se trouve contrarié par une égaliLé qui fait
de « tout autre » le même individu : « au moins un » est donc assorti de « au plus
un », ce qui revient à dire qu'il équivaut à « un et un seul » — dans le cadre de
la relation predicative, bien entendu. Ainsi, une proposition comme :
С (l'homme qui a écrit « Waverley »)
où С est un prédicat du genre (« Walter Scott », « est mort », « est anglais »,
etc.), sera transcrite de la manière suivante :
Sx {Vjy (y est humain et a écrit « Waverley » si et seulement si
y — x) & C(x)}
Toute phrase comportant un syntagme défini pourra donc s'écrire par
convention :
f{(lx) (q>*)}
cette expression pouvant se « lire » : « le x que satisfait фл; ». Pourtant, ce n'est

3. Sur ces questions, voir P. Gochet (1982).

10
pas là sa « signification », car il ne s'agit pas d'une « idée primitive » (Principia,
p. 30). D'où la définition générale :
f{{ix) (фя)} =def3c {Ух (фх ssi x = c) &/(c)}
On sait que cette formulation a fait l'objet de nombreuses discussions et
controverses, en particulier parce que la prédication et l'assertion d'existence et
d'unicité figurent — de par l'opération de conjonction — sur le même plan : la
négation de l'une impliquant la négation de la proposition tout entière. Les
questions rituelles sont les suivantes : l'existence et l'unicité ne sont-elles que des
conditions d'emploi (Strawson (1950, 1971)), Searle (1967), des présuppositions
purement énonciatives (Ducrot (1972)), des implications contrôlées par le
principe de coopération et par un système d'implicatures (R. Kempson (1975)
reprenant Grice (1957), et au-delà, Karttunen et Peters (1975, 1979)) 4 ? Il est
certain que la négation (encore reste-t-elle à définir car elle est souvent
« ambiguïsée » pour les besoins d'une argumentation dans laquelle elle devrait
servir de preuve, d'où une inévitable circularité) n'affecte pas de la même
manière la prédication et l'existence-unicité.
En fait, quelle que soit l'interprétation adoptée, ce phénomène n'affecte en
rien l'apport fondamental de cette construction, à savoir l'établissement de
l'existence et de l'unicité à partir des concepts primitifs du système.
Quant à l'illustration proposée par Russell, elle ne nous fait,
malheureusement, guère progresser car l'homme qui a écrit « Waverley » est bel et bien un
« nom rigoureusement individuel » au sens de Stuart Mill : « Waverley » est un
objet parfaitement circonscrit (en tant qu'oeuvre littéraire) et notre savoir n'est
pas à même de remettre en cause l'unicité de son auteur. La description contient
déjà un repère référentiel, ce qui rend beaucoup plus vraisemblable sa saisie
intuitive.
Toutefois, la définition de Russell n'implique pas — en tant que telle — le
recours obligé à cet ancrage « externe ». Ainsi, dans son projet de construction
d'une sémantique compositionnelle, R. Montague (1974) reprend à son compte
la formule de B. Russell — de façon tout à fait neutre — à ceci près que
l'utilisation de l'opérateur lambda lui permet de proposer une traduction directe
du morphème le en logique intensionnelle :
the (le) est traduit par :
XP [XQ 3x [Vy [P{y}^y = x] & Q {x}]
où P est une variable de propriété applicable à un objet et Q une variable pour
le prédicat de la proposition ; rien n'interdit, par exemple, que P = garçon, et
Q = court, si bien que le garçon court s'écrira (après diverses opérations de
conversion) :
3x [Vj [garçon'(y) <-> y = x] & [court'(x)]]

4. Pour un panorama sur l'ensemble de ces controverses, voir G. Kleiber (1981).

11
formule que l'on doit paraphraser par :
II n'y a qu'un et un seul garçon (et on devrait ajouter « au monde ») qui se
trouve être en train de courir.
Une telle paraphrase a souvent été utilisée pour dénoncer le défaut majeur de ce
genre d'analyse ; nous pensons, au contraire, que c'est plutôt une qualité dans la
mesure où elle établit clairement les limites de l'entreprise formelle et ouvre, du
même coup, un champ d'investigation complémentaire qui n'est pas « donné
immédiatement » : il reste à définir, à organiser, à structurer, voire à formaliser ;
si un tel projet devait échouer, il faudrait en rester là.

1.2. Du côté de la linguistique

Les théories linguistiques d'inspiration formelle se sont, à leur tour, efforcées


de reconstruire la notion de « définitude ». Toutefois, dans ce cadre, les termes
primitifs n'appartiennent pas, comme en logique, à un système symbolique
autonome qui se situerait « en-deçà » de la langue (à l'instar des quantificateurs
existentiel et universel) : ce sont des formes observables, i.e. des morphèmes.
Autrement dit, l'espace n'est plus symbolique, c'est celui de la langue elle-même,
et les prérequis formalistes obligent à considérer cet espace comme « clos sur
lui-même », aussi bien sur le plan de l'expression que sur celui de la signification
qui sont, par définition, indissolublement liés. Ainsi, tout ce qui est «
concevable » l'est par la langue et par la langue seulement — fût-ce la « définitude ».

1.2.1. B. Robbins
Ce genre d'attitude se trouve illustrée de la manière la plus approfondie et la
plus détaillée dans l'important ouvrage de B. Robbins (1968), dont le cadre
théorique est celui du transformationalisme harrissien.
L'hypothèse générale est simple et le matériau auquel elle s'applique est
nettement circonscrit : le « déterminatif » est un morphème dérivé (une
constante transformationnelle), son apparition est gouvernée par une transformation
qui met en relation deux occurrences de un affectées au même nom. Il faut, bien
sûr, prendre la précaution préalable de distinguer un le déterminatif dans des
expressions du genre :
(11) Le livre que vous cherchiez
d'un le anaphorique :
(12) Une dame a téléphoné. La dame voulait un rendez-vous,
d'un le « indiciel » (unique) :
(13) Le soleil est voilé,
et d'un le générique :
(14) L'homme est mortel.

12
Ce classement traditionnel n'est pas trop gênant (encore que la terminologie soit
incertaine, dans la mesure où chacun des SN ci-dessus est parfaitement
déterminé — même le générique, comme on le verra), si ce n'est que le ne mérite
l'étiquette determinative que dans des circonstances tout à fait spécifiques : il
est, en effet, considéré comme « signalant devant lui » ou « indiquant plus loin »
{pointing forward) «un adjoint de droite à son nom» [désormais « AD J D »]
(p. 48) ; tel est le cas, par exemple, de la relative restrictive : que vous cherchiez,
dans (11).
Le mécanisme de (re)construction d'une phrase comportant un SN précédé
d'un le déterminatif aboutit à une structure de la forme :
P (le N + ADJ D)
qui, comme le fait remarquer Robbins, est directement apparentée à la formule
de Russell / {(1л;) (фл;)} ; elle s'obtient, en fait, à partir de la transformation de
deux phrases ; par exemple :
Pj : Jean a apporté (un livre)
P2 : vous cherchiez (un livre)
où Px est destinée à devenir la phrase matrice et P2 la relative qui jouera le rôle
d'adjoint de droite, les deux occurrences de un livre pouvant être considérées
comme celles d'une même variable x. Ce qui donne :
(15) Jean a apporté le livre que vous cherchiez
Ainsi, toute phrase de ce genre est issue de deux « noyaux », conformément au
schéma :

Pi (un Ni)
P2 (un Nx)
et « l'article défini est introduit devant un N: par l'adjonction à Nx dans Px (un
Nx) de la transformée appropriée de P2 (un N2) » (p. 50).
Si la relative représente l'adjoint de droite par excellence, il est également
possible d'obtenir des adjoints nominaux. Ainsi :
(16) La reine d'Angleterre a ouvert le parlement,
est dérivée de :
une reine a ouvert le parlement
Г Angleterre a une reine
On peut aussi obtenir des noms, eux-mêmes dérivés par nominalisation :
(17) La douceur d'une voix nous a intrigués,
est issue de :
la... eur de...
une voix était douce
( ) nous a intrigués

13
Il est à noter que ces opérations peuvent être considérées, aussi bien comme un
mode de génération, que comme un mode de décomposition ; autrement dit, elles
sont réversibles, conformément aux principes du modèle transformationnel de
Harris. On peut donc écrire :
P (le N + ADJ D) <-> Г
où Г représente l'ensemble des noyaux pertinents (p. 53).

1.2.2. Une première suspicion


Bien que le système formel proposé par Robbins soit en accord — dans ses
grandes lignes — avec l'analyse des logiciens, on ne manquera pas d'observer
que l'adjoint de droite (l'opérateur de restriction) qui figure dans l'exemple (15)
est loin de remplir les conditions que Stuart Mill attachait au statut particulier
des « noms rigoureusement individuels » (il en est de même si on le compare à
l'exemple de Russell : L'homme qui a écrit Waverley). En effet, si cherchiez
indique bien un indice temporel au moment de renonciation, on pourra se
demander qui est vous. Inutile de se rabattre sur la phrase matrice, dans la
mesure où Jean ne saurait, en tant que tel, désigner un individu unique.
Naturellement, rien n'est dit à ce propos, mais on ne manquera pas de relever les
paramètres pertinents qui ont été implicitement occultés, i.e. : l'ancrage des
individus concernés ne peut être réalisé que par la prise en charge du contexte
de l'interlocution.

1 .2.3. L 'accusation fatale


On admettra que si Robbins a fait quelques concessions subreptices (elles ne
sont, en effet, ni signalées ni explicitées) quant à l'ancrage de l'objet prétendu
« déterminé », sa tolérance devrait atteindre définitivement ses limites au regard
d'énoncés comme :
(18) Prends le fauteuil.
(19) La rue est encombrée.
(20) Le frigo est plein.
(21) La dame a téléphoné.
Autrement dit, la « régression » à laquelle Stuart Mill se voyait contraint se
trouve brutalement compromise. En effet, les définitions dont on dispose — pas
plus que l'appareil formel mis en place — ne permettent ni de dériver, ni
d'analyser les énoncés ci-dessus. En toute logique, ils devraient être considérés
ou bien comme mal formés, ou bien comme ne comportant pas un le détermi-
natif. En réalité, les raisons de cet échec sont à rechercher dans les principes
mêmes qui fondent l'approche formelle : dans ces exemples, l'occurrence de LE ne
peut être mise en relation avec aucun phénomène d'ordre linguistique.

1.3. L'échappatoire

1.3.1. Z. Vendler
C'est à Z. Vendler (1967 ; 1968) que l'on doit la forme la plus systématique

14
de l'échappatoire qui s'impose désormais. On peut la résumer ainsi : si certains
SN apparaissent comme non-conformes au modèle idéal — alors qu'ils imposent
une interprétation « déterminée » — c'est qu'ils sont tout simplement dérivés du
modèle idéal. C'est ce qu'établit le principe suivant, exprimé sous deux formes
légèrement différentes :
« le (the) est toujours le signe d'une proposition restrictive présente ou
effacée » (1968, p. 15).
« L'article défini placé devant un nom est toujours et infailliblement le signe
d'un adjoint restrictif présent ou récupérable attaché à ce nom » (1967,
p. 46).
En fait, pour préserver l'intégrité du système, Vendler se voit contraint de
rechercher les traces du processus mis en place par Robbins ; mais comme il
s'agit de n'abandonner à aucun prix les exigences de la démarche formelle, ces
traces ne pourront être repérées qu'au niveau des manifestations linguistiques
effectives. Où les trouver ? Dans le contexte linguistique, bien entendu ;
c'est-à-dire « dans le discours ». En somme, si l'adjoint est absent à la droite du
nom, il est nécessairement présent dans le discours antérieur et il devient
possible, sur cette base, de reconstruire un adjoint fictif. L'exemple privilégié de
cette reconstruction est le suivant :
(22) Je vois un homme. L'homme porte un chapeau.
« Évidemment [observe Vendler] l'homme que je vois porte un chapeau. Le,
ici, indique un adjoint restrictif effacé mais récupérable, construit à partir
d'une occurrence antérieure du même nom dans un contexte identificatoire »
(p. 46).
La première réaction que peut susciter cet étonnant « parcours d'obstacles » est
qu'il semble, pour le moins, très « coûteux » sur le plan purement formel. En
effet, on est obligé d'admettre, d'abord, que la présence de le déterminatif
nécessite la construction d'un adjoint restrictif (selon un processus relativement
complexe, comme on l'a vu), puis que cette structure est amenée à subir une
transformation d'effacement, elle-même soumise à des conditions non moins
complexes, puisqu'elle est fondée sur un contrôle du discours antérieur ; sans
doute est-il possible de le réduire à une seule phrase, comme le fait Vendler, mais
on peut remarquer que cette réduction ne peut s'obtenir, le plus souvent, qu'au
terme d'une recherche relativement élaborée. Force est alors de constater que les
structures du type le N + AD J D sont plus simples que les structures du type
le N, et ce, pour la raison que les premières nécessitent un nombre d'opérations
(i.e. de manipulations formelles) plus important que les secondes. Certes, les
théories linguistiques n'ont pas pour but de reconstituer les processus
psychologiques réellement mis en œuvre dans la production ou la compréhension des
énoncés (au sens où il s'agirait d'une « séquentialité » établie sur un mode
phénoménologique), encore moins de les simuler ; mais lorsque la distorsion est
aussi nette, on peut se demander si l'investissement destiné à préserver la

15
cohérence de la théorie n'est pas quelque peu disproportionné. Laissons-là cette
remarque qui, pour un formaliste, serait certainement déplacée, et jouons donc
le jeu.

1.3.2. Enquête sur la disparition des adjoints


— Des adjoints récalcitrants
On peut commencer par remarquer que des contraintes purement grammaticales
peuvent nous plonger dans un grand embarras lorsqu'il s'agit de « récupérer »
un adjoint : les énoncés dits « introducteurs » (ou de « pure existence ») ne
sauraient fournir matière à une telle opération ; qu'il s'agisse de formes
conventionnelles, comme :
(22) II était une fois une vieille dame. La vieille dame était très pauvre.
* La vieille dame qu'il était une fois...
(23) Soit un triangle. * Le triangle qui est / que soit,
ou de certains moyens dont dispose la langue parlée :
(24) Tiens, un pompier. * Le pompier que tiens.
(25) Oh ! Un martien. * Le martien que Oh !
Admettons, toutefois, qu'il puisse s'agir de cas marginaux.
— Des adjoints concurrents
Vendler suggère, par ailleurs, que l'adjoint récupéré doit être issu des termes
mêmes qui ont servi à introduire le nom ; ce qui est le cas dans :
Je vois un homme. L'homme porte un chapeau
mais pas dans :
(26) Je vois un homme. L'homme que vous connaissez porte un chapeau.
et il en conclut que tout autre relative que l'homme que je vois est exclue si l'on
veut référer au même individu. Certes, on admettra qu'un adjoint comme que
vous connaissez provoque une rupture dans le discours. Mais est-ce à dire qu'un
autre adjoint ne saurait, en aucun cas, faire l'affaire ? Après avoir mentionné
que «j'ai vu un homme », je peux très bien revenir à « cet homme » à l'aide
d'adjoints tout à fait étrangers au matériau sémantique présent dans le discours
antérieur. C'est le cas de :
(27) Je vois un homme. ..L'homme en question porte un chapeau.
L'homme dont je parle...
D'ailleurs, ce genre de restriction devient nécessaire dès que les deux énoncés
sont quelque peu distants (dans le temps et dans le discours), d'où des formes
comme :
(28) L'homme qui nous occupe...
(29) L'homme que vous savez...
(30) Notre homme...
(31) L'homme-là..., etc.

16
En fait, les adjoints, ici, renvoient, non pas à l'énoncé antérieur, mais à son
énonciation même (l'homme dont je parle) ou à sa réception (l'homme que vous
savez, etc.).
Ce phénomène est encore plus net dans l'exemple suivant ; soit le petit
discours :
(32) « À la maison, nous avions un chat! ; il était très affectueux. Plus tard,
ma sœur a ramené un autre chat2 ; il était tout aussi affectueux. Ces deux
animaux auront profondément marqué ma jeunesse. »
Imaginons maintenant que je veuille poursuivre cette histoire en évoquant le
chatp Puis-je me contenter de :
(33) Le chat que nous avions à la maison...
(34) Le chat qui était affectueux...
Il semble qu'ici la récupération, bien que possible (encore qu'il faille, dans le
deuxième cas, passer par il, i.e. établir une relation de coréférence), ne soit pas
à même de permettre la sélection correcte. Mais, je peux fort bien, pour éviter
ces confusions, recourir à un adjoint tout à fait approprié du genre :
(35) Le premier chat...
(36) Le chat du début, etc.
adjoint qui n'est, évidemment, pas présent en tant que tel, dans le discours, mais
qui a été reconstruit à partir d'un point de vue relatif au discours lui-même, en
l'occurrence à sa structure séquentielle.
Ainsi, les informations pertinentes que sont censés fournir les adjoints
peuvent être empruntées à des considérations qui se font à propos de la forme du
discours et non de son contenu.

— Des adjoints intérimaires


On admettra aussi que si la récupération peut se faire à partir du discours ou à
propos du discours, elle peut également s'accomplir par le biais de ce qu'on sera
obligé d'appeler un autre discours.
Comment rendre compte, en effet, du phénomène à l'œuvre dans l'exemple
suivant emprunté à Guillaume (1919) pour illustrer le rappel d'« idées
rétrospectives » à l'aide d'une expression différente de celle qui a servi à l'introduire ?
(37)« Entre les pattes d'un lion
Un rat sortit de terre (...)
Le roi des animaux... »
(La Fontaine, II, 1)
II paraît intuitivement possible de récupérer un adjoint du genre :
(38) Le roi des animaux qu'est le lion
même si l'expression est quelque peu maladroite. Mais d'où vient cette
« intuition » ? Autrement dit, pourquoi mettre en relation le roi des animaux
avec le lion ? Seule la connaissance d'un discours apparemment étranger à celui

17
dans lequel figurent ces expressions peut permettre la récupération ; il faudrait
donc se tourner vers quelque chose du genre : « le lion est le roi des animaux »,
discours qui peut être réintroduit dans le discours courant (actuel) sous la forme
d'un adjoint qui ne sera plus, cette fois, restrictif, mais appositif :
(39) Le lion, qui est le roi des animaux, ...
En fait, ce genre de discours (annexe, complémentaire, concurrent) peut être
« réintroduit » de manières très diverses, l'appositive pouvant fonctionner
comme un « circonstant » ; s'il est vrai que l'erreur d'interprétation illustrée
par :
(40) Locuteur A : « Le patron du bistrot m'a dit que l'été serait sec.
Locuteur В : Le patron du Café de la Poste ?
Locuteur A : Non, le patron du Café de Arts. »
peut être évitée par la présence d'un adjoint restrictif adéquat du genre : Le
patron du Café des Arts, il en est de même pour :
(41) Le patron, au Café des Arts, m'a dit que l'été serait sec.
À la limite, des éléments comme la seule prédication affectée au syntagme le N
permettent un repérage dont l'adjoint ne peut qu'appartenir à un ou plusieurs
non-discours. C'est ce qu'on peut déduire d'une situation comme celle qui suit,
et du discours qui en est issu :
(42) « Paul et moi nous dirigeons vers le Café des Arts ; en chemin, nous
voyons un individu qui arrache son sac à une passante. Dès que nous sommes
installés au café, je demande à Paul de m'attendre un instant pour me
permettre de récupérer ma voiture que j'ai laissée en réparation au garage
voisin. »
Je lui dis à mon retour :
(43) Le type a été arrêté.
Il ne fait pas de doute qu'il s'agira du voleur ; mais, si je lui dis :
(44) Le type m'a changé ma batterie.

il ne peut s'agir que du garagiste car, en principe, ce sont les voleurs qu'on
arrête, et ce sont les garagistes qui changent les batteries des automobiles. La
question qui se pose, alors, pour le linguiste, est celle de savoir si ce « en
principe » appartient à un discours quelconque.

Des adjoints commis d'office


Le « non-discours » qu'on vient d'évoquer n'est pas moins nécessaire dans des
cas (très nombreux) du genre :
(45) Je ne peux pas rentrer chez moi, j'ai perdu la clé.
i.e. :
« « chez moi », c'est un appartement,
un appartement est fermé par une porte,

18
cette porte comporte une serrure,
pour ouvrir une serrure il faut une clé... », etc.
à quoi il faudrait peut-être même ajouter : « pour entrer il faut, ouvrir la
porte... ». On retrouve ces exigences dans tous les exemples du genre :
(46) Ce livre est maintenant très connu, l'auteur est passé à la télé.
(47) Cette entreprise a dû fermer, le patron avait trop de dettes.
(48) La France s'oriente vers l'Europe, le président Га dit.
Bien entendu, un livre a un auteur, une entreprise, un patron et la France, un
président. Est-ce là un discours ?

Des adjoints fantômes


Ce sont, enfin, les exemples (déjà évoqués dans la section 1.2.3.) :
(18) Prends le fauteuil.
(19) La rue est encombrée.
(20) Le frigo est plein.
(21) La dame a téléphoné.
qui, du fait même qu'ils sont tout à fait courants, permettent de poser le
problème de la récupération dans toute son ampleur. On voit mal, en effet,
comment s'orienter dans la recherche d'un éventuel discours antérieur. A-t-il
même eu lieu ? De manière plus radicale, la question peut se formuler ainsi :
est-il nécessaire que le locuteur ait prononcé antérieurement :
(49) II y a un fauteuil dans le coin du salon.
pour qu'il puisse dire, ensuite : Prends le fauteuil ? Evidemment, non. Certes, la
présence d'un adjoint est tout à fait concevable, et elle devient même nécessaire
lorsqu'il convient de répondre à une question comme :
(50) Quel fauteuil ?
— Le fauteuil qui est dans le coin du salon.
Mais le problème de la récupération demeure entier, à moins de postuler que « ce
qui n'a pas été dit aurait pu être dit » et donc, que tout ce qui est
« non-discours » peut devenir « discours ». C'est là une conjecture qui réunit
toutes les caractéristiques d'un artifice, artifice, hélas, inévitable dans le
contexte d'une perspective formelle. On ne s'étonnera donc pas que Vendler soit
obligé d'y recourir lorsqu'il établit in fine un ensemble de règles qui regroupent
les opérations que la théorie doit mettre en œuvre pour rendre compte du
processus de la détermination définie. Après avoir indiqué que :
« Si le syntagme n'est pas suivi d'une proposition, [il faut] chercher une
phrase antérieure dans laquelle N apparaît sans l'article défini ; (règle v)
il concède que :
« S'il n'existe aucune occurrence de ce genre, se demander si les circonstances
du discours garantissent l'hypothèse d'une phrase qui aurait pu identifier N
aux participants dans le discours (règle viii ; 1967, p. 61).

19
Nous avons pris soin, bien entendu, de souligner les expressions qui nous ont
paru pertinentes, dans la mesure où elles résument assez bien les tenants et
aboutissants de l'artifice en question : on a, d'une part, hypothèse et aurait pu,
qui évoquent — sur le registre modal — la conjecture dont il a été question, et
d'autre part circonstances et participants qui ouvrent un horizon dont la théorie
n'est pas censée rendre compte.
Du même coup, ce genre de concessions devient favorable à une entreprise de
généralisation. Ainsi, B. Robbins, cédant à une inclination du même ordre 5,
admet, à la fin de son ouvrage, que certains syntagmes de type Le N remplissent
leur fonction « determinative » lorsqu'il est possible de les extraire d'une
coordination ; c'est le cas de :
(51) Jeanne a acheté un manteau et un chapeau, mais elle n'aime pas le
chapeau.
A quoi elle ajoute que ce genre de coordination est toujours reconstructible à
partir d'un discours donné ; si bien que les distinctions qu'elle a instaurées au
départ semblent pouvoir se fondre dans un amalgame rassurant. En fait, le
anaphorique n'est plus tellement différent de le déterminatif — dans la mesure
où la coordination paraît toujours possible — ni, non plus, de le « indexical » —
puisqu'il semble également possible de trouver des adjoints pertinents ; le soleil
dans :
(52) Nous avons regardé le lever du soleil.
n'est, après tout, qu'une description définie si l'on admet qu'il s'agit de : le soleil
de la terre / le soleil qui est visible (p. 240) ; le seul cas problématique étant celui
du générique dont l'origine ne saurait être recherchée dans une transformation
quelconque.
En somme, le déterminatif est nécessairement associé à un adjoint restrictif;
si cet adjoint n'est pas présent, il est possible de le reconstituer à partir du
discours antérieur (il s'agit alors d'un le anaphorique) ; si aucun discours
antérieur ne peut en fournir la trace, alors, les « circonstances » ou la «
situation » doivent permettre de « reconstruire » ce discours. (On admettra ainsi que,
parmi les termes proposés par Vendler pour qualifier l'adjoint restrictif, celui de
effacé ne convient guère, et que celui de reconstructible paraît préférable à
récupérable.) L'espace de la langue est ainsi sauvegardé.

1.3.3. En guise de transition


En fait, les insuffisances aussi bien que les artifices de l'approche dite
« formelle » nous obligent à nous rabattre vers l'ouverture (non-contrôlée) que
Vendler a dû concéder, à savoir le domaine des « circonstances » (i.e. le contexte,
qu'un logicien comme Stuart Mill trouvait naturel d'évoquer) et les «
participants » (i.e. les locuteurs).

5. Son texte est pourtant antérieur à celui de Vendler.

20
Les problèmes qui se posent au linguiste sont alors les suivants :
— cette ouverture appartient-elle au domaine de sa discipline ?
— si oui (et nous avons convenu d'en faire un postulat de manière purement
heuristique) quels sont les concepts, les outils, les règles, la théorie ( ?) qui
nous permettront de la maîtriser ?
La deuxième partie de cet article ne pourra répondre que partiellement à ces
questions : il ne s'agit, en effet, que d'une tentative, voire d'une exploration.

2. Vers une approche pragmatique

Le seul fait d'avoir à évoquer les locuteurs et le contexte extra-linguistique


nous plonge d'emblée dans un domaine qu'on ne saurait qualifier autrement que
de pragmatique. Dans cette perspective, on peut, certes, admettre que les
syntagmes définis réfèrent à des objets ou des individus, mais ce n'est là, en fait,
que le terme éventuel d'un parcours artificiellement reconstitué ; c'est pourquoi
on préférera dire que ce sont les locuteurs eux-mêmes qui réfèrent lorsqu'ils
utilisent les syntagmes appropriés. « Référer » peut donc être considéré comme
un acte de parole à part entière relevant du domaine de renonciation.
On reconnaîtra là un point de vue qui n'est pas profondément original dans
la mesure où il rejoint les descriptions les plus traditionnelles. On ne peut,
toutefois, s'en tenir là. En effet, si le cadre conceptuel dans lequel prend place le
phénomène se trouve correctement situé, rien n'est dit quant à sa mise en œuvre,
ni quant aux principes sur lesquels il se fonde : invoquer l'usage, les
circonstances ou les intentions des locuteurs n'a souvent pour but, dans ce contexte, que
de permettre d'éviter toute tentative d'explication. Sans doute est-il délicat
d'aborder des aspects qui appartiennent tout à la fois au comportement des
locuteurs (et donc à une « psychologie descriptive »), au système linguistique
proprement dit, et aux relations que ces locuteurs entretiennent avec une autre
entité : le monde (i.e., les faits, les états de choses, en un mot, ce qu'on a coutume
d'appeler « l'extra-linguistique »). Mais on admettra que s'il est difficile de
parler du « monde », les représentations que s'en font les locuteurs devraient
pouvoir être accessibles dans la mesure où l'on peut en chercher les traces dans
et par la langue. Tels sont les présupposés élémentaires — et les précautions —
qui s'imposent ici.
On a proposé dans Galmiche (1979) une tentative de prise en compte de ces
phénomènes ainsi que des concepts et des principes qui nous semblaient
nécessaires. Cette tentative — menée, pour l'essentiel, de manière indépendante
— a reçu une forme plus achevée, plus systématique et, apparemment, plus
définitive dans Hawkins (1978). Depuis, cette « théorie » a provoqué certains
ralliements, et aussi, certaines critiques. On voudrait, dans ce qui suit, faire le
point, sans oublier de mentionner les éléments qui justifient notre accord et/ou
notre désaccord avec Hawkins ; on ne se privera pas, non plus, de faire quelques
suggestions susceptibles de modifier, d'enrichir ou de généraliser la théorie en
question.

21
2.1. Un principe de base : la référence nécessite un calcul

2.1.1. Principe
Que l'on s'inspire des approches logiques ou que l'on reprenne les
descriptions traditionnelles (ou que l'on se tourne tout simplement du côté du « bon
sens »), on retrouve un facteur commun : un syntagme défini indique qu'il y a
un — et un seul objet — qui correspond à la description utilisée. Soit. Mais
quelles sont les conditions qui permettent l'instauration de cette existence-
unicité (pour reprendre les expressions consacrées) ?
Dans notre perspective, s'il y a un, alors il y a autre(s) ; autrement dit, pour
parler de l'un, il faut faire en sorte qu'il ne soit pas l'autre ou les autres, sinon ni
l'« un » ni l'« autre » n'ont plus de sens. C'est ce principe de base qui nous a
amené à postuler que c'est l'existence des autres qui fait que l'un est un. En
d'autres termes, si l'expression « un et un seul » s'impose d'elle-même, elle
entraîne nécessairement la question de savoir où et dans quoi. La seule réponse,
à ce niveau de généralité, est que cette « unicité » ne peut trouver son « altérité »
qu'au sein d'un ensemble.
Tout le problème, maintenant, est de savoir sur quelles bases se constituent
ces ensembles. Les réponses de Hawkins, à ce propos, peuvent paraître
hésitantes, approximatives ou allusives, à tel point qu'on a pu les considérer
comme étant parfois ad hoc (cf. G. Kleiber ; 1983). C'est, en partie, vrai ; mais ce
qui nous intéresse, ici, c'est qu'elles rassemblent quelques paramètres immédiats
à partir desquels l'entreprise peut être tentée.

2.1.2. Quelques paramètres constitutifs de l'espace ensembliste


Le cas le plus simple est naturellement celui où l'ensemble se trouve installé
par le discours antérieur (en général réduit à une seule phrase) : le contexte
linguistique, à lui seul, impose les éléments constitutifs de l'ensemble, de par leur
seule co-présence. Le syntagme défini est alors considéré comme anaphorique.
C'est le cas de :
(53) J'ai perdu un crayon et un stylo. Le stylo était en or.
Les choses se compliquent, bien entendu, en l'absence d'un discours quelconque,
c'est-à-dire de traces linguistiques effectives. La description nécessite alors le
recours à divers paramètres ; les plus fréquemment sollicités peuvent être
regroupés en trois grandes catégories.
i) En fait, les éléments premiers à partir desquels vont s'organiser les
ensembles sont d'abord les locuteurs, puisqu'ils constituent, à eux seuls, le
« siège » de la représentation. Mais cette représentation résulte elle-même d'un
calcul qui n'est concevable que dans les termes d'une relation : lorsque A
s'adresse à B, il doit se livrer à une estimation des connaissances de B, i.e. ce que
В sait ou croit, estimation qui inclut également ce que В sait ou croit à propos
de ce que A sait ou croit. Ainsi s'explique, par exemple, la variation du

22
déterminant dans les énoncés suivants empruntés à 0. Grannis (1972) ;
imaginons un individu qui est à la recherche de son chat, s'il s'adresse à son épouse,
il peut lui dire :
(54) As-tu vu le chat ?
s'il s'adresse à un voisin, il dira plutôt :
(55) Avez-vous vu mon chat ?
et s'il s'adresse à un inconnu, il dira sans doute :
(56) Auriez-vous vu un chat ?
Cela ne signifie pas qu'entre le voisin et le locuteur il n'y ait pas quelque
ensemble de connaissances partagées ; mais ce n'est pas le même ensemble que
celui qu'il a conscience de partager avec son épouse. De même, on ne dira pas
qu'entre le locuteur et l'inconnu fortuitement rencontré on a affaire à un
ensemble vide, car si tous deux parlent la même langue et vivent dans le même
pays (leur rencontre fait qu'ils vivent dans le même temps), il leur sera possible
d'échanger des propos du genre :
(57) Le gouvernement a des difficultés.
(58) L'école est un problème important.
(59) Le président voyage beaucoup.
sans qu'il y ait le moindre désaccord sur l'identité des referents évoqués. C'est ce
genre de connaissances que Hawkins appelle « savoir général ». Quoi qu'il en
soit, les ensembles sont construits en fonction de ce que les locuteurs sont censés
partager, d'où le terme d'« ensemble partagé » (nous avions préféré proposer
« ensemble relationnel » (ER) dans la mesure où ces ensembles ne sont pas tous
d'emblée partagés, leur estimation dépendant fondamentalement de la relation
cognitive que les locuteurs entretiennent, mais ce n'est là qu'un point de
terminologie).
ii) On admettra aussi que cette estimation des locuteurs peut se fonder sur
les conditions « matérielles » de leur interlocution, à savoir les paramètres
spatio-temporels qui structurent leur environnement et la perception qu'ils en
ont. Le cas le plus simple est celui de ce que Hawkins appelle « situations
visibles », dans lesquelles s'inscrivent naturellement des exemples du genre :
(60) Assieds-toi sur le fauteuil.
situations que l'on peut étendre si l'on admet que le réfèrent n'a pas (encore) été
visuellement perçu, mais qu'il peut (éventuellement) l'être ; ce qui permet
d'expliquer :
(61) Passe moi le sel.
(62) Attention à la marche.
(63) Attention au chien.
iii) Enfin, on se doit de recourir également à des ensembles d'une nature
particulière dans la mesure où ils n'ont pas été constitués au moment de

23
l'échange ; ils peuvent donc, en ce sens, être rattachés au savoir général, à ceci
près qu'ils manifestent un lien de solidarité apparemment plus étroit. Le cas
typique est celui des artefacts dont la solidarité des éléments concourent à une
fonctionnalité globale. Ainsi, il peut être question d'une automobile (qu'elle soit
présente ou non) en signalant que :
(64) Le volant est en bois.
(65) Le moteur est transversal.
(66) La peinture est métallisée.
ce qui permet également d'évoquer un livre et d'indiquer que :
(67) La reliure est luxueuse.
(68) Le papier est vulgaire.
aussi bien que :
(69) L'auteur est passé à la télé, l'éditeur est inconnu, etc.
Ces ensembles sont appelés par Hawkins « ensembles associatifs ». Ils
permettent d'ailleurs de faire ressortir l'inévitable complémentarité entre l'existence-
unicité et celle d'ensemble pertinent ; témoin les énoncés « inappropriés » du
genre :
(70) La manche est trop courte.
(71) Le pied est vermoulu.
(72) Le haut parleur ne fonctionne plus.
en présence (ou à propos) respectivement d'un pardessus, d'un fauteuil
Louis XV et d'une chaîne stéréo (à moins, bien entendu, que ces énoncés ne
soient accompagnés d'un geste de deixis pointé sur le réfèrent).

2.1.3. Le processus de référence : analyse critique


Si l'on s'en tient aux termes de Hawkins, le processus de référence définie
peut être décrit selon les étapes suivantes : repérage d'un ensemble, puis
sélection dans cet ensemble par une opération de « localisation », à quoi s'ajoute
une condition dite d'« inclusivité » ou de « totalité » ; celle-ci établit, en effet,
que la référence doit s'appliquer à tous les objets ou individus susceptibles d'être
appelés N dans l'ensemble pertinent, ce qui permet, non seulement de traiter les
références plurielles, mais aussi de considérer l'unicité comme un cas particulier
de la totalité.
Divers aspects de cette présentation ont fait l'objet de discussions variées et,
parfois, de remises en cause partielles ou totales. Nous pensons que la plupart
des arguments (et des contre-exemples) allégués ne menacent pas véritablement
la théorie en question, à condition toutefois de l'amender de manière appropriée.
Pour ce faire, il nous suffit d'ajouter deux conditions relatives aux propriétés
des ensembles et de leurs éléments. La première peut paraître secondaire, dans
la mesure où elle est implicitement inferable du processus de sélection : les
éléments ou groupes d'éléments de l'ensemble pertinent doivent être d'espèces

24
différentes, puisque la description sélectionne l'(es) élément(s) seul(s) à pouvoir
être appelés N, c'est-à-dire seul(s) de son (leur) espèce : c'est le principe
ď hétérogénéité (ce principe a, entre autres mérites, celui de permettre d'établir
une distinction entre la description définie et la description indéfinie, qui exige
la saisie d'ensembles homogènes). La seconde, tout à fait générale, est destinée à
transcender la trop grande disparité des modes constitutifs de l'espace ensem-
bliste évoqués précédemment ; elle se résume en un principe simple : tous les
ensembles sont de nature associative, i.e. leurs éléments sont rassemblés sur la
base d'une propriété d'« agrégat ».
Le premier reproche que l'on peut faire à la présentation de Hawkins (mais
ce n'est peut-être précisément qu'une question de présentation), c'est qu'elle
semble impliquer une sorte de procédure séquentielle sur le plan temporel : i.e.
le locuteur est ďabord censé installer un ensemble pour permettre à
l'interlocuteur de localiser ensuite le réfèrent dans l'ensemble en question. Une telle
interprétation découle, en fait, d'un assujettissement abusif au modèle (idéal
pour la plupart des théoriciens) du discours antérieur. Des exemples du genre de
ceux de Robbins :
(73) Igor a reçu un paquet et une lettre ; le paquet était ouvert.
réduisent, en effet, l'ensemble à deux objets antérieurement installés, et c'est la
linéarité du discours qui impose, dans ce cas, la séquentialité. En réalité, cette
priorité doit être conçue comme purement logique : il y a certes des ensembles
déjà présents, mais aussi des ensembles qui se constituent au moment même de
renonciation. Dès que je lis Attention à la marche, je constitue moi-même
l'ensemble pertinent, spatialement organisé autour de mon déplacement
pédestre dans le lieu où je me trouve. En fait, même si elle se veut plus « concrète »,
la théorie ensembliste ne doit pas sombrer, elle non plus, dans la simulation de
parcours psychologiques.
En second lieu, on ne devra considérer le terme de localisation que comme
une extension métaphorique. En effet, si le processus peut paraître trop marqué
par des paramètres temporels, il risque, avec la notion de « localisation »,
d'évoquer des paramètres purement spatiaux et de réduire le phénomène aux
situations dites « immédiates » ou purement « visibles ». Dira-t-on que le
président dans :
(74) Le président parle peu.
prononcé hic et nunc doit être « localisé » dans la France ? Ou que le jaune dans :
(75) Le jaune me fascine.
doit être « localisé » dans le spectre des couleurs ? Il ne s'agit pas, bien sûr, de
remettre en question la notion d'ensembles pertinents, mais seulement de
neutraliser la trop forte connotation spatiale du terme « localiser ».
En troisième lieu, la notion même d'« ensemble », utilisée ici, peut paraître
gênante dans la mesure où elle s'écarte quelque peu des illustrations simplifiées
auxquelles on recourt en mathématiques : on parle, en effet, de l'ensemble des

25
nombres entiers, des nombres premiers, voire des élèves d'une classe, etc.
c'est-à-dire d'ensembles dont la propriété constitutive est relativement simple à
exprimer. Ce ne sera pas toujours le cas, puisque nous serons amenés à évoquer
des ensembles qui contiennent des éléments tout à fait hétéroclites et dont les
propriétés d'appartenance peuvent être relativement diverses et complexes, la
notion d'« associativité » n'étant pas toujours simple à exprimer. Il ne semble
pas, pourtant, qu'il s'agisse d'un mésusage de la notion originelle telle qu'elle a
été proposée par Cantor : « Par ensemble, j'entends toute collection M d'objets
bien distincts m de notre perception ou de notre pensée (ces objets sont appelés
« éléments » de M) 6, à ceci près que les « ensembles relationnels » auront {par
définition, pourrait-on dire) des limites relativement floues.
Ces quelques réserves étant admises, il devient possible d'aborder le champ
d'application de cet appareil conceptuel et d'évoquer les éventuelles difficultés
qui ont été signalées ici ou là.

2.2. À propos de Finclusivité

2.2.1. Les descriptions plurielles


La contrainte d'« inclusivité » ou de « totalité » qui, selon Hawkins,
accompagne nécessairement l'utilisation d'un syntagme défini présente l'incontestable
avantage de permettre la prise en charge d'un phénomène à propos duquel les
logiciens sont restés muets, à savoir les « descriptions plurielles ». Il est bien
évident que, si je dis au garagiste :
(76) Les pneus sont à changer.
(77) II faut nettoyer les vitres.
il s'agit bien de tous les pneus et de toutes les vitres (incrits dans l'ensemble
voiture). De même, les noms dits « massifs » n'échappent plus au contrôle de la
référence définie vers laquelle, comme le notait G. Guillaume (1919), ils «
tendent naturellement ». Pour rester dans le même domaine :
(78) On a remplacé l'huile.
implique naturellement qu'il s'agit de l'huile dans sa totalité (rapportée à
l'ensemble pertinent). On retrouve ainsi une certaine unité de la notion — plus
grammaticale que logique — de « détermination » 7.
Les difficultés soulevées à propos des syntagmes définis pluriels ne remettent
pas fondamentalement en cause le principe d 'inclusivité, comme on le voit par
le fait que ceux qui les ont soulevées sont souvent ceux qui les ont résolues. La
menace la plus sérieuse émane d'une hypothèse qui considère que l'article défini

6. Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.


7. La problématique de la détermination « massive » est abordée dans Galmiche
(1985) ; R. Martin (1988).

26
est l'équivalent d'un quantificateur universel (voir, à ce propos, G. Kleiber
1985). A notre avis, il s'agit toujours d'un quantificateur universel, à condition
d'envisager la quantité selon le point de vue adopté dans l'énoncé. Il est, en effet,
nécessaire de faire la distinction que propose R. Martin (1986) entre « propriété
distributive » et « propriété collective ». Un énoncé comme :
(79) Les Américains sont allés sur la Lune.
n'est vrai — distributivement — que de deux individus, mais il est vrai —
collectivement — de tous les Américains (i.e., ce ne sont pas les Russes, ni les
Français, etc.). L'énigme réside effectivement dans le fait qu'une propriété
particulière se voit promue au niveau d'un « bien commun ». Il s'agit là,
pourtant, d'une pratique tout à fait courante, et qui se trouve réglée par un
certain nombre de conventions. Comme l'indique G. Kleiber (ibid), pour que :
(80) Les députés ont voté la loi.
soit un énoncé validé, il suffit que les votes favorables aient dépassé 50 % (c'est
la règle du vote à la majorité qui décide du principe de quantification). En
revanche, on ne dira pas (au début du mois de juillet) :
(81) Les candidats au bac ont eu leur examen.
bien que, régulièrement, plus de 50 % des candidats obtiennent leur diplôme.
Mais, on admettra que :
(82) Les sapins vosgiens sont aussi atteints.
(autre exemple emprunté à Kleiber) demeure plausible, même si 10 % seulement
des sapins sont affectés par la maladie détectée en Forêt Noire ; dans le cas d'une
épidémie, en effet, l'espèce tout entière est en cause. Il suffit donc qu'une part
représentative des éléments soit concernée pour que l'ensemble — dans son
ensemble — soit lui-même concerné. A la limite, le critère de pertinence peut
devenir purement symbolique comme on le voit dans les exemples relatifs à la
concurrence (ou la compétition) entre les nations (cf. les Américains) ; d'ailleurs,
bien souvent, le syntagme défini pluriel peut être remplacé par le terme qui
désigne l'entité nationale ; imaginons qu'un seul sportif (appartenant à
l'ensemble pertinent) ait conquis un titre olympique, on peut dire :
(83) Les Français obtiennent une médaille,
aussi bien que :
(84) La France obtient une médaille.
De même :
(85) |~Les Chinois possèdent] l'arme atomique.
[La Chine possède J

2.2.2. Les éléments associés


La seconde objection à l'inclusivité paraîtra plus sérieuse dans la mesure où
elle menace également le recours au calcul ensembliste dans toute sa généralité.

27
L'illustration qu'on en donnera reprend les arguments de C. G. Lyons (1983) et
de G. Kleiber (1983). L'un et l'autre estiment que des énoncés comme :
(86) Ouvre la porte.
peuvent très bien accomplir leur fonction référentielle de manière convenable,
même s'il y a plusieurs portes dans l'ensemble spatialement déterminé et même
si, à la limite, il y en a plus d'une qui soit fermée (on remarquera, en passant,
que l'énoncé, à lui seul, peut participer à la sélection par le biais d'une
présupposition : on ne peut ouvrir qu'une porte qui est fermée). Toutefois, les
contre-exemples de ce genre exigent de leurs auteurs quelques éléments de mise
en scène. Pour le premier, l'énoncé est prononcé par une personne qui se trouve
habillée en « tenue de sortie » : il s'agira alors de la porte qui donne sur
l'extérieur ; pour le second, l'énoncé émane de quelqu'un qui a trop chaud : il
s'agira alors de la porte qui donne sur le couloir et non de celle qui donne sur la
terrasse. Sans doute, l'intention du locuteur est-elle décisive. Mais on ne peut en
rester là. Les ensembles sont, en effet, évacués pour la seule raison qu'ils ne sont
pas spatialement validés. L'illusion vient, là encore, d'un assujettissement abusif
aux notions purement spatiales (situation visible, immédiate, etc.).
En réalité, il y a bel et bien ensemble. Dans le premier cas, il s'organise autour
de la notion de « sortie », ce qui permet d'expliquer aussi :
(87) Allume la lumière (c'est celle du perron).
(88) Donne-moi la clé (c'est celle du garage).
(89) Je ne trouve pas les papiers (ce sont ceux de la voiture).
et dans le deuxième cas, il se constitue sans doute autour de la notion de
« chaleur », qui comporte, outre une porte, la chaudière, le radiateur (même s'il
y en a plusieurs), le thermostat, etc. Autrement dit, il n'y a qu'une seule porte
dans cet ensemble, et le fait qu'il soit partagé dépend naturellement des
intentions du locuteur. C'est pourquoi on a proposé que la notion
d'« associativité » soit le principe général sur lequel repose la constitution des
ensembles.
Même les ensembles associatifs les plus conventionnels comme « le livre » ou
« la voiture » finissent par intégrer un nombre d'éléments beaucoup plus
importants que ceux que l'on évoque ordinairement. Ce mouvement est déjà
sensible pour le livre où l'on dépasse rapidement le niveau des éléments matériels
qui le composent (i.e., les pages, la couverture, etc.) ; on évoque, en effet, de
manière naturelle : l'auteur, l'éditeur, etc., et on entre, dès lors, dans l'évocation
de divers processus qui lui sont associés : le sujet, le style, la critique, etc. De
même, la voiture intègre, outre le volant, la batterie, etc., le confort, la vidange, la
révision, etc. Si cette voiture appartient à un ensemble relationnel plus restreint
(i.e. porteur d'une « histoire »), on pourra parler de la panne, l'accident, les
voyages, etc.
En somme, les ensembles construits sur une appréhension purement spatiale
ne sont que des cas particuliers d'ensembles associatifs, le critère de la
« co-présence » spatiale n'étant souvent sollicité que par défaut (cf. Attention à

28
la marche ; sur cette notion, voir Kleiber 1988a). Il est bien évident que les
humains ne sont pas des robots : ils ne font pas l'inventaire systématique des
objets « discernables » qui se trouvent dans leur environnement immédiat ; ils
sont, le plus souvent, engagés dans des projets d'action ou de réflexion, et
répondent (positivement ou négativement) à ceux des autres.

2.2.3. Le retour des adjoints


Enfin, comme on pouvait s'y attendre, c'est le cas des syntagmes du type le
N + ADJ D (i.e. les noms accompagnés d'un modificateur : relative, adjectif ou
complément nominal) qui semblent être les plus problématiques dans le cadre de
cette approche logico-pragmatique. Si ces « adjoints » peuvent paraître
indispensables dans une approche formelle (quitte à envisager un éventuel
effacement), il convient, à l'inverse, d'expliquer ou de justifier, ici, leur présence (i.e.,
il s'agit de savoir pourquoi ils ont dû être « ajoutés »).
La réponse la plus simple — sinon la plus convaincante — est que ces
adjoints jouent le même rôle qu'un discours antérieur :
« Discours antérieur » est utilisé, ici, dans un sens relativement flou, de
manière à inclure les emplois non-familiers dans lesquels un modificateur, qui
constitue bien sûr une information subséquente, fonctionne de la même
manière qu'un discours antérieur mentionnant le réfèrent » (C. G. Lyons,
1980 ; p. 94).
Autrement dit, les extrêmes se rejoignent : si l'absence de ces adjoints est
apparentée, pour les formalistes, à un phénomène d'anaphore, leur présence,
pour les pragmaticiens, est assimilable à un processus de cataphore.
La perspective ensembliste nous contraint à conclure, en effet, que si
l'ensemble pertinent n'a pas été installé par le discours antérieur ou par le
contexte, il est, dans ce cas, « réinstallé » par un modificateur. Peut-on dire, du
même coup, que le modificateur crée l'ensemble ? Une réponse positive paraît
plausible pour les exemples privilégiés du genre :
(90) Quel est le problème de Christophe ?
— La fille qu'il a rencontrée hier a été désagréable avec lui.
Il faut rechercher la propriété constitutive de l'ensemble ; or, dans ce cas, le
premier repère est Christophe et les indications qui apparaissent dans l'adjoint
ont pour objet de rattacher l'objet fille à l'ensemble « Christophe » au moment
de renonciation, et ce, grâce à des marques indexicales comme il et a vue. (Il est
à noter que, dans cette hypothèse, la « séquentialité » présumée des processus
psychologiques perd toute pertinence.) Les adjoints en question sont appelés par
Hawkins (1979) « relatives établissantes » et par Kleiber (1981) « relatives
spécifiantes ». D'après ce que l'on constate, ces adjoints ont donc pour fonction
d'établir un lien de solidarité avec un élément constitutif, et c'est en ce sens qu'ils
contribuent à créer ou (le plus souvent) à enrichir un ensemble. Mais il ne s'agit
pas d'un processus unique ; dans l'exemple suivant :

29
(91) Quel est le problème de Christophe ?
— La fille qui avait les yeux verts a été désagréable avec lui.
l'adjoint permet, certes, de sélectionner un élément (fille) mais ne réalise pas, de
par lui-même, la construction de cet ensemble : cette « fille aux yeux verts »
appartient certainement à un autre ensemble que seuls les interlocuteurs sont
censés partager : il y avait des filles, quelque part, à un moment donné, et il ne
s'agit que de celle qui avait les yeux verts.
En d'autres termes, l'adjonction d'un modificateur n'a pour but que de créer
l'hétérogénéité d'un élément au sein d'un ensemble, lorsque la seule mention de
le N eût été insuffisante. Ainsi, s'il y a concurrence entre divers objets, c'est
qu'ils n'ont pas pu être rapportés à l'ensemble pertinent — celui-ci ne
contenant, en effet, que des éléments hétérogènes — ; il y a, alors,
nécessairement, concurrence entre divers ensembles et c'est le rôle de l'adjoint que de
provoquer cette « hétérogénéité-solidarité » capable de permettre la référence.

2.3. Conclusion bilan

On ne retiendra, ici, que les éléments qui nous ont paru positifs dans
l'approche logico-pragmatique qu'on vient d'évoquer. Il y sera question de la
reprise anaphorique, de l'intérêt de la distinction homogène / hétérogène dans
l'opposition défini / indéfini et de l'extension de ces concepts à d'autres
catégories d'emplois des articles, notamment, le générique.

2.3.1. La reprise
II n'est pas question, dans le cadre de cet article, de reprendre tous les
travaux qui ont porté sur l'anaphore dite « fidèle » (i.e., reprise d'un nom
mentionné dans le discours antérieur et précédé d'un article indéfini) 8. L'espace
ensembliste qu'on a tenté d'installer permet de proposer quelques éléments
d'analyse à propos d'un phénomène régulièrement observé. Il est juste, en effet,
de dire que dans :
(92) J'ai lu un livre. Le livre est intéressant.
la reprise par le ne semble pas très naturelle ; on recourt, dans la majeure partie
des cas, à ce livre ou, plus naturellement, kil — dont il n'est guère question dans
les travaux mentionnés.
L'hypothèse générale qu'on a proposée permet d'expliquer en partie ce
phénomène. Si le implique l'existence de « l'autre », on ne voit pas pourquoi il
serait possible de l'utiliser précisément lorsqu'il n'y a pas d'autres. Ainsi, dans
l'exemple précédent, l'ensemble constitué ne comporte qu'un élément (le livre :

8. Cf. notamment С Blanche-Benveniste et A. Chervel (1966) ; F. Corblin (1983) ;


L. Danon-Boileau (1984) ; G. Kleiber (1988).

30
c'est un ensemble singleton). La description définie se trouve donc dans un
emploi « contrarié » : elle n'est, normalement, pas capable de mettre en relation
un individu avec lui-même ; cet individu est, en effet, censé appartenir à un
ensemble où il doit se distinguer, précisément, par son « individualité ».
Ces observations générales n'épuisent certainement pas tous les aspects du
phénomène ; comme le souligne G. Kleiber (1988b), il convient de tenir compte
également des propriétés spécifiques du démonstratif. On reprendra, toutefois,
les exemples problématiques qu'il propose pour suggérer qu'ils sont peut-être
interprétables à partir du principe qu'on vient d'exposer. Il s'agit de :
(93) Un avion s'est écrasé hier. L'avion venait de Miami (Ibid, p. 77).
Un seul individu est mentionné dans le discours antérieur, et même si cet avion
est possible, l'avion ne paraît pas exclu. En réalité, la première phrase n'est pas
destinée à introduire en priorité le réfèrent un avion ; c'est une phrase de type
« événement » (cf. Galmiche ; 1985 ; et Danon-Boileau ; ici même). L'entité
concernée doit être rapportée à l'ensemble associatif que constitue cet
événement même ; la preuve en est que la seule mention de l'événement suffit à établir
les conditions d'emplois de le :
(94) II y a eu un crash aérien hier. L'avion venait de Miami.
Le fait qu'il s'agisse d'un véritable ensemble est, en outre, confirmé par d'autres
références définies possibles, qui, elles, renvoient aux éléments associés à
l'événement et non pas au seul « objet avion ».
(95) L'accident a eu lieu à midi.
(96) La nouvelle vient de nous parvenir.
(97) Le brouillard est encore une fois responsable.
En d'autres termes, l'avion appartient à cet ensemble d'éléments hétérogènes
associés dans l'événement dont il est question. On examinera aussi le phénomène
suivant :
(98) Dans mon jardin, il y a un cerisier. Ce cerisier a été planté par mon père
(Ibid ; p. 78).
Ce paraît, en effet, préférable à le, même s'il y a deux éléments (jardin, cerisier)
mentionnés dans le discours antérieur. En fait, la seule co-présence des éléments
jardin et cerisier n'est pas suffisante pour créer les conditions favorables à la
constitution d'un ensemble : jardin est déterminé — mon jardin — alors que
cerisier est introduit de manière existentielle — il y a — et la propriété qui lui
est affectée — être planté — n'est pas à même de créer le lien associatif. Mais, il
suffit d'établir un lien de solidarité pour que jardin et cerisier appartiennent au
même ensemble :
(99) Dans le jardin que j'ai acheté, il y a un cerisier. (Curieusement et
malheureusement) le cerisier ne m'appartient pas.
Dans (99), acheter et appartenir constituent un processus (i.e. un ensemble
associatif) dont le jardin et le cerisier sont des éléments hétérogènes ; l'utilisation
de le redevient alors possible.

31
2.3.2. La distinction défini / indéfini
II est intéressant de constater que certains emplois de l'article indéfini (et des
indéfinis, en général) peuvent également être décrits grâce à la notion
d'ensemble, ce qui permet, en outre, de mieux cerner l'opposition défini / indéfini.
Commençons, d'abord, par écarter des emplois du genre de :
(100) Une tuile est tombée.
(101) Une moto était garée devant la porte de mon garage.
(102) Un démarcheur d'assurances m'a fait perdre mon temps.
Ces énoncés rapportent avant tout des événements et les syntagmes du type un
I une N ne font qu'évoquer une entité impliquée dans l'événement sans autre
précision ; si bien que des questions comme : lequel ? j laquelle ? paraissent non
pertinentes. Tel n'est pas le cas de :
(103) Un pied est vermoulu (à propos d'un fauteuil).
(104) Un pneu est dégonflé (à propos d'une voiture).
Ici, le calcul ensembliste peut être décomposé en deux temps (ce qui n'implique
pas pour autant une démarche séquentielle) : les ensembles « fauteuil » ou
« voiture », hétérogènes par définition, comportent des sous-ensembles, les pieds,
les pneus, qui, eux, doivent être considérés comme homogènes (i.e. leurs éléments
sont de la même espèce), et c'est sur ces sous-ensembles que la description
indéfinie effectue un prélèvement quantitatif. Autrement dit, les descriptions
indéfinies n'épuisent jamais les éléments de l'ensemble (Hawkins décrit ce
phénomène en faisant appel au principe d'« exclusivité »).
Ainsi, lorsqu'il y a coïncidence entre la quantité indiquée par le déterminant
indéfini et celle des éléments de l'ensemble homogène, le prélèvement est
impossible :
(105) J'ai pris Aurore en photo ? un visage était flou.
(106) Je connais bien l'œuvre de Ravel ? deux concertos pour piano me
passionnent.
Cette coïncidence nous ramène donc à la sélection de l'élément (ou des éléments)
seul(s) de son (leur) espèce, dans l'ensemble hétérogène ; l'article défini est alors
obligatoire :
(107) Le visage était flou.
(108) Les deux concertos pour piano me passionnent.
La possibilité de constituer des ensembles hétérogènes ou homogènes apparaît
clairement dans l'exemple suivant :
(109) J'ai proposé à Philou un livre ou un disque.
Elle a préféré le livre / un livre.
Dans le premier cas, livre et disque sont des éléments hétérogènes de l'ensemble
(ou est interprété comme une disjonction inclusive) ; dans le second, ils
représentent deux ensembles homogènes (ou est interprété comme une
disjonction exclusive).

32
2.3.3. Tentative de generalisation
On évoquera, pour terminer, divers emplois de la description définie qui ne
constituent pas toujours des actes de référence stricto sensu (i.e. actualisés), mais
qui, d'une manière ou d'une autre, relèvent de l'approche logico-pragmatique
qui a été esquissée.
Ainsi, la notion de « referents uniques » (ou indexicaux pour B. Robbins) ne
paraît plus tellement pertinente, dès lors qu'on admet qu'ils s'inscrivent dans un
ensemble dont ils sont, à chaque fois, les seuls de leur espèce. Les procédures de
constitution de ces ensembles sont évidemment très variées. Ainsi, le soleil ne
peut être considéré comme unique que dans le discours (la situation) dans lequel
il figure ; c'est très net dans le discours scientifique :
(110) Le soleil est une étoile de notre galaxie.
(i.e. il y a d'autres étoiles, on dit même, parfois d'autres soleils). Il en est de même
à propos d'ensembles plus circonstanciés :
(111) Ce pique-nique a été réussi ; le soleil était de la partie.
Le soleil appartient, ici, à l'ensemble créé par le processus pique-nique
(l'ensemble hétérogène dans lequel il s'inscrit comprend les amis, les brochettes, etc.).
Mais, il n'est pas interdit, à partir de cet individu, de référer à ses occurrences,
c'est-à-dire à l'ensemble que constituent ses « manifestations ».
(112) Le soleil était voilé.
peut, en effet, susciter les questions : où ? quand ? et il en sera de même pour le
temps météorologique, la lumière, le ciel, etc. On peut donc en déduire qu'il y a
un soleil dans telle situation, un autre soleil dans telle autre situation..., donc,
d'une certaine manière, un ensemble de soleils.
Il est intéressant, par ailleurs, de pouvoir rendre compte de nombreux
emplois de l'article défini là où on a coutume, précisément de l'exclure.
On a ainsi l'habitude de réserver l'utilisation du défini générique (singulier)
à des classes parfaitement constituées, voire à des « espèces naturelles »,
auxquelles on affecte un prédicat « essentiel » (inhérent, définitoire, etc.) ;
comme dans :
(113) Le chat est un digitigrade.
Il est bien évident que s'il peut y avoir concurrence entre divers objets ou
individus au sein de situations concrètes (les portes, les filles, etc.), il est
impossible qu'on ait affaire à plusieurs classes portant le même nom, i.e., elles
acquièrent leur statut individuel dans l'ensemble des classes. Ce que dit
Z. Vendler, à cet égard, est tout à fait instructif : bien que privilégiant l'analyse
formelle, il rejoint indirectement le calcul ensembliste qu'on a essayé de
défendre. Il estime en effet que les syntagmes génériques du type Le N peuvent
être issus de la construction d'une proposition restrictive d'un type particulier
(1968 ; pp. 17-20). Ainsi, le sujet de :
(114) Le tigre vit dans des cavernes.

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doit provenir d'une transformation du type :
le Nt qui est un JVy -* le TVy
où la relation entre TV- et TV- est du type genre-espèce ; il s'agit donc de :
Le [(F) animal qui est un] tigre vit dans des cavernes.
si bien que l'emploi de le tigre n'est rendu possible que par l'existence d'un
hypéronyme (ici, animal) ; d'où sa conclusion :
« (...) non seulement TV doit être le nom d'un genre propre, (...) mais TV doit
être le nom de quelque chose qui est de l'ordre d'une espèce naturelle. » (Ibid,
p. 19).
A quoi il ajoute que les hypéronymes qui se situent au sommet des taxinomies
(chose, entité, être, etc.) ne sauraient connaître des emplois génériques, à moins,
précise-t-il, qu'il s'agisse de discours philosophique.
En réalité, l'hypothèse de l'existence d'un TV (souvent vérifiée) n'est pas
autre chose que la postulation d'une condition d'« agrégat » (ou propriété
commune) capable de réunir les éléments d'un ensemble. Le tigre, qu'on le
considère comme une classe, une espèce ou mieux, un « individu générique »
(voir Kleiber ici-même et à paraître) 9, tire son individualité de par son
appartenance à l'ensemble des animaux : classes, espèces ou individus
génériques hétérogènes.
Mais il s'agit là, en fait, d'un cas privilégié. Rien n'interdit de promouvoir
des entités comme le boucher, Yavion, la moquette, etc. au niveau de l'espèce. Il
suffit, en effet que locuteur et interlocuteur soient à même d'inscrire l'« individu
générique » au sein d'un ensemble pertinent, même si celui-ci n'est pas
nommable par un terme conventionnel unique du type le TV-. Ainsi, une phrase
générique comme :
(115) Le boucher est heureux.
peut sans doute s'analyser, à la manière de Vendler, en :
Le [(la) personne qui est] boucher est heureux.
auquel cas, l'ensemble serait celui des humains-adultes-mâles ; il est toutefois
plus probable qu'il s'agisse de :
Le [(la) personne qui exerce le métier de] boucher est heureux.
et l'ensemble est alors restreint aux professions : boucher se trouve dans
l'ensemble (dentiste, éboueur, professeur, etc.) ; en fait, la restriction extension-
nelle peut se poursuivre au gré de l'estimation de l'ensemble relationnel :
Le [(la) personne qui tient un petit commerce du type « boucherie »] est
heureux.

9. Sur les diverses valeurs d'emplois des articles génériques, voir notamment
Galmiche (1983 et 1985) ; R. Martin (1985) ; G. Kleiber et H. Lazzaro (1987).

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Notre « boucher » coexiste alors avec le boulanger, l'épicier, le poissonnier, etc.
De même, l'avion dans :
(116) L'avion est rapide.
s'inscrit dans l'ensemble des moyens de transport (train, automobile, etc.) et
l'enfant dans :
(117) L'enfant est roi.
devient le représentant d'une classe d'âge de la société humaine (il coexiste avec
l'adulte et le vieillard).
Le prédicat de l'énoncé générique est parfois, à lui seul, responsable de la
propriété d'agrégat nécessaire à la constitution de l'ensemble. Ainsi dans :
(118) La moquette est décorative.
moquette entre dans les éléments susceptibles de décorer ; et dans :
(119) La moquette est confortable.
moquette appartient aux éléments capables d'apporter le confort.
On s'explique alors pourquoi des termes comme chose, entité, être ne peuvent
connaître d'emplois génériques que dans le discours philosophique. Pour le
philosophe, il s'agit de concepts primitifs qui appartiennent, par définition, à un
ensemble (i.e. son espace conceptuel). Il est bien évident que l'escalade
hypéronymique finit par atteindre un terme au delà duquel il devient impossible
de créer un ensemble : si tout x est « chose », alors la chose est difficile à installer
dans un jugement générique (voir à ce propos, G. Kleiber ici-même et à
paraître) 10. Seul le décrochage à un niveau proche du discours métalinguistique
permet des énoncés comme :
(120) En philosophie, la chose est moins facile à concevoir que l'entité.
(121) Certains opposent la chose à l'être, mais c'est un faux problème.
Enfin, l'instauration de l'ensemble dans l'énoncé lui-même permet
l'utilisation d'un le apparenté au générique qui semble normalement difficile à
concevoir. Ainsi, G. Guillaume (1919) signale que les noms qui offrent la plus
grande résistance à l'emploi de l'article défini (i.e. les noms de « sens
extrinsèque ») s'en accommodent parfaitement lorsqu'ils peuvent être associés dans un
même discours.
(122) L'homme aujourd'hui sème la cause. Demain Dieu fera mûrir l'effet
(p. 239).
la cause et l'effet sont normalement en relation sémantique d'implication
réciproque, si bien qu'ils sont à même de constituer un ensemble associatif. Il
s'agit bien sûr de désignateurs non-rigides, chaque occurrence du processus
évoqué ayant sa cause et son effet.

10. G. Kleiber ajoute, en effet, une condition d'homogénéité « massive » sur les
éléments réunis dans la classe qui entre certainement en relation de complémentarité avec
le processus évoqué ici.

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