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MATEI CAZACU

Des Balkans à la Russie médiévale et moderne:


hommes, images et réalités
Copyright ©2017, Éditions Istros du Musée « Carol I » de Brăila
All rights reserved

Adresse: ÉDITIONS ISTROS DU MUSÉE « CAROL I » DE BRĂIlA


Piaţa Traian, nr. 3, 810153 Brăila, Roumanie
Tél./Fax 0339401002; 0339401003
E-mail: sediu@muzeulbrailei.ro

Descrierea CIP a Bibliotecii Naţionale a României


CAZACU, MATEI
Des Balkans à la Russie médiévale et moderne : hommes, images
et réalités / Matei Cazacu ; édition établie par Emanuel Constantin
Antoche et Lidia Cotovanu ; préface Sergiu Iosipescu. - Brăila : Editura
Istros a Muzeului Brăilei "Carol I", 2017
ISBN 978-606-654-218-0

I. Antoche, Emanuel Constantin (ed.)


II. Cotovanu, Lidia (ed.)
III. Iosipescu, Sergiu (pref.)

94

Mise en page: Lidia Cotovanu

Couverture: Ionel Cândea


Matei CAZACU

Des Balkans à la Russie médiévale et moderne:


hommes, images et réalités

Édition établie par


Emanuel Constantin ANTOCHE et Lidia COTOVANU

Préface
Sergiu IOSIPESCU

MUSÉE « CAROL I » DE BRĂILA


ÉDITIONS ISTROS

Brăila
2017
TABLE DES MATIÈRES

Note sur l’édition (Emanuel Constantin ANTOCHE, Lidia COTOVANU) ..... 9


Abréviations …………………………………………………............…… 11
Préface (Sergiu IOSIPESCU) …………………………………………......... 15

I. Migrations et identités collectives en Europe Orientale, au Moyen-


Âge et aux Temps modernes ..................................................................... 27

« Montes Serrorum » (Ammianus Marcellinus, XXVII, 5, 3). Zur


Siedlungsgeschichte der Westgoten in Rumänien
(Dacia, nouvelle série, XVI, 1972, p. 299-301) .............................. 29
Grecs, Romains et autochtones au Bas-Danube dans l’Antiquité et au
Moyen-Âge
(Istoria : utopie, amintire şi proiect de viitor. Studii de istorie
oferite Profesorului Andrei Pippidi la împlinirea a 65 de ani, éds
Radu G. Păun, Ovidiu Cristea, Iaşi 2013 : Éd. de l’Université
« Al. I. Cuza », p. 303-327) …........................................................ 33
Les peuples du Sud-Est européen dans le rôle de « Byzance après le Byzance »
(The Common Christian Roots of the European Nation. An
International Collocvium in the Vatican, Florence 1982, p. 1222-
1232) .............................................................................................. 59
e
Culte dynastique et images votives en Moldavie au XV siècle. Importance
des modèles serbes (en collaboration avec Ana Dumitrescu)
(Cahiers balkaniques XV, 1990, p. 13-102) ……...................... 71
Les Valaques dans les Balkans occidentaux (Serbie, Croatie, Albanie, etc.).
La Pax ottomanica (XVIe – XVIIe siècles)
(Centre d’études des civilisations de l’Europe Centrale et du Sud-
Est. Cahier no 8, Les Aroumains, INALCO 1989, p. 81-96) ....... 133
Familles de la noblesse roumaine au service de la Russie, XVe – XIXe
siècles
(CMRS XXXIV/1-2, l993, p. 211-226) ………………...........…… 145
Les lieux de mémoire en Roumanie
(Lieux de mémoire en Europe médiane. Représentations
identitaires, éd. Antoine Marés, Paris 1999 : Colloques
Langues’O, p. 105-111) ………………………………….............. 163
II. Le mythe de Dracula dans la littérature médiévale européenne ........ 169

À propos du récit russe Skazanie o Drakule Voevode


(CMRS XV/3-4, 1974, p. 279-296) …………….................……… 171
« Geschichte Dracole Waide ». Un incunable imprimé à Vienne en 1463
(Bibliothèque de l’École des Chartes CXXXIX, Paris 1981, p. 209-
243) ............................................................................................ 191

III. Écrits officiels et privés dans les Pays Roumains ............................... 225

Sur la date de la lettre de Neacşu de Câmpulung (1521)


(RÉSEE VI/3, 1968, p. 525-528) ……………………...................... 227
e e
La littérature slavo-roumaine au Moyen-Âge (XV – XVII siècles)
(ÉB IV, 1997, p. 83-103) …………………………………………. 231
e e
La Chancellerie des Principautés valaque et moldave (XIV – XVIII siècles)
(Kanzleiwesen und Kanzleisprachen im östlichen Europa,
éd. Christian Hannick, Vienne 1999, p. 87-127) ………...........…. 247

IV. Diplomatie, Église et Croisade en Europe Centrale et Orientale


(XVe – XVIe siècles) .................................................................................... 285

La chute de Caffa en 1475 à la lumière de nouveaux documents (en


collaboration avec Keram Kévonian)
(CMRS XVII/4, 1976, p. 495-538) …………….......................…… 287
Recherches sur les Ottomans et la Moldavie ponto-danubienne entre 1484
et 1520 (en collaboration avec Nicoară Beldiceanu et Jean-Louis Bacqué-
Grammont)
(Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University
of London 45/1, Cambridge 1982, p. 48-66) ….............................. 327
Croisade tardive et détournements de fonds. À propos de l’Histoire du
prince Dracula (1463)
(Études balkaniques. Cahiers Pierre Belon 8, Paris 2001, p. 13-44) 349
Venise et la Moldavie au début du XVe siècle
(SMIM XXI, 2003, p. 131-138) …………….............…………… 375
e e
Marche frontalière ou État dans l’État ? L’Olténie aux XIV – XV siècles
(Mélanges Victor Spinei, eds Florin Curta, Bogdan-Petru Maleon,
Iaşi 2013 : Éd. de l’Université « Al. I. Cuza », p. 697-742) ……… 383
Le Patriarcat de Constantinople dans la vision de Stephan Gerlach (1573-1578)
(Le Patriarcat œcuménique de Constantinople aux XIVe – XVIe
siècles : rupture et continuité. Actes du colloque international,
Rome, 5-6-7 décembre 2005, Paris 2007 : Centre d’études
byzantines, néo-helléniques et sud-est européennes, ÉHÉSS,
Collection « Dossiers byzantins » 7, p. 369-386) ………...........… 425

V. Biographies et généalogies dans le monde grec et slavo-roumain ...... 439

Un faux prince ottoman, imposteur moldo-valaque à la Cour de Louis


XIV : Jean-Michel Cigala (1625 – après 1683)
(BBR, nouvelle série, X/XIV, 1983, p. 327-356) …..................…... 441
Pierre Mohyla (Petru Movilă) et la Roumanie. Essai historique et
bibliographique
(HUS VIII/1-2, 1984, p. 188-222) …….........................………….. 461
Niko de Frastani ou Nica de Corcova : un Épirote au service des princes de
Valachie (c. 1560-1618)
(SMIM XXVI, 2008, p. 197-210) ……….........................………… 487
Droit de patronat et généalogie : le cas de la famille Florescu (XVIe – XIXe
siècles)
(Hrisovul, nouvelle série, XV, 2009, p. 47-52) ……........................ 501
Un adversaire de Nicolas Mavrocordat, collaborateur de Constantin
Mavrocordat : Antonache Caliarh Florescu (v. 1690 – 1748)
(Studia in honorem Professoris Jacques Bouchard 73, éd. Mariana
Dorina Magarin, Braşov 2013 : Éd. Etnous, p. 15-29) …................. 509
NOTE SUR L’ÉDITION

Deux ans à peine se sont écoulés depuis la publication, aux Éditions de


l’Académie Roumaine et aux Éditions Istros, d’un recueil de vingt-trois études
écrites par l’historien Matei Cazacu, sous un titre qui synthétise à merveille la
variété culturelle de la thématique abordée : Au carrefour des Empires et des
mers : études d’histoire médiévale et moderne1.
Notre projet initial visait à réunir dans un seul volume l’ensemble des
contributions rédigées en langues de circulation internationale. Diverses raisons
d’ordre rédactionnel, liées principalement à la limitation du nombre des pages,
nous ont empêché de mener à bout la tâche que nous nous sommes proposée.
Nous y voici revenir à la charge avec un second tome réunissant encore vingt-
trois études éparpillées dans des revues scientifiques et ouvrages collectifs
publiés en France, en Autriche, en Allemagne, en Roumanie, au Royaume-Uni,
etc. Pareil au recueil précédent, le titre a été choisi par l’auteur lui-même : Des
Balkans à la Russie médiévale et moderne : hommes, images et réalités.
Nous avons suivi les mêmes normes rédactionnelles – conformes à la
langue française – concernant l’appareil critique et bibliographique, tout en
veillant à la mise en forme de chaque texte et en apportant les corrections et les
compléments que nous avons jugés nécessaires.
Nos remerciements vont à Marius Costea et à Dan Ioan Mure an qui nous
ont prêté main forte dans la conversion des documents PDF en version Word,
travail qui a facilité la mise en forme définitive des études publiées.

Emanuel Constantin ANTOCHE, Lidia COTOVANU

Matei Cazacu, Au carrefour des Empires et des mers: études d’histoire médiévale et
moderne, éds Emanuel Constantin Antoche, Lidia Cotovanu, Bucarest – Br ila 2015 : Éd. de
l’Académie Roumaine – Éd. Istros du Musée « Carol I » de Br ila (Collection « Florilegium
magistrorum historiae archaeologiaeque Antiquitatis et Medii Aevi », XVIII), 480 p.
9
ABRÉVIATIONS

ARBSH : Académie Roumaine. Bulletin de la Section Historique (Bucarest)


AARMSI : Analele Academiei Române. Memoriile Sec iunii Istorice (Bucarest)
ARMSFL: Academia Român . Memoriile Sec iei de filologie i literatur
(Bucarest)
AB: Analecta Bollandiana (Bruxelles)
AG: Archiva Genealogic (Ia i)
AHP: Archivum historiae pontificiae (Rome)
AIIAI : Anuarul Institutului de Istorie i Arheologie « A. D. Xenopol », Ia i
AIINC : Anuarul Institutlui Na ional de Istorie din Cluj (Cluj)
AM : Arheologia Moldovei (Chi in u)
AO : Arhivele Olteniei (Craiova)
BAIÉSEE : Bulletin de l’Association Internationale d’Études du Sud-Est
européen (Bucarest)
BB : Biserica b n ean (Timi oara)
BBR : Buletinul Bibliotecii Române (Freiburg-im-Breisgau)
BCIR : Buletinul Comisiei Istorice a României (Bucarest)
BHR : Bulgarian Historical Review (Sofia)
BNF : Bibliothèque Nationale de France (Paris)
BNJ : Byzantinisch-Neugriechische Jahrbücher (Athènes)
BOR : Biserica Ortodox Român (Bucarest)
BSHAR : Bulletin de la Section Historique de l’Académie Roumaine (Bucarest)
BS : Balkan Studies (Thessalonique)
BSOAS : Bulletin of the School of Oriental and African Studies
CA : Cahiers archéologiques (Paris)
C l tori str ini, II : C l tori str ini despre rile române, II, éds Maria Holban,
Maria Matilda Alexandrescu-Dersca Bulgaru, Paul Cernovodeanu, Bucarest
1970
C l tori str ini, IV : C l tori str ini despre rile române, IV, éds Maria
Holban, Maria Matilda Alexandrescu-Dersca Bulgaru, P. Cernovodeanu,
Bucarest 1972
C l tori str ini, IV : C l tori str ini despre rile române, VI, Ière Partie: Paul
de Alep, éds Maria Matilda Alexandrescu-Dersca Bulgaru, IIe Partie : Elvia
Celebi, éd. M.A. Mehmet, Bucarest 1976
C l tori str ini, VII : C l tori str ini despre rile române, VII, éds Maria
Holban, Maria Maria Alexandrescu-Dersca Bulgaru, P. Cernovodeanu,
Bucarest 1980
C l tori str ini, VIII : C l tori str ini despre rile române, VIII, éds Maria
Holban, Maria Matilda Alexandrescu-Dersca Bulgaru, P. Cernovodeanu,
Bucarest 1983

11
CB : Cahiers balcaniques (Paris)
CC : Codrul Cosminului (Cern u i)
CD R : Catalogul documentelor rii Române ti din Arhivele Na ionale
CI : Cercet ri istorice (Ia i)
CL : Cercet ri literare (Bucarest)
CMRS : Cahiers du monde russe et soviétique (Paris)
DI: Diplomatarium italicum (Rome)
DIR, A : Documente privind Istoria României, A, Moldova
DIR, B : Documente privind Istoria României, B, ara Româneasc
DOP : Dumbarton Oaks Papers (Harvard University)
DRH, A : Documenta Romaniae Historica, A, Moldova
DRH, B : Documenta Romaniae Historica, B, ara Româneasc
DRH, D : Documenta Romaniae Historica, D, Rela ii între rile Române
ÉB: Études balkaniques (Sofia)
ÉBPB : Études byzantines et post-byzantines (Bucarest)
EEQ : East European Quarterly (University of Colorado, Boulder campus)
GB : Glasul Bisericii (Bucarest)
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, I/1, éd.
O. Densu ianu, Bucarest 1876
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, II/2 :
(1451-1510), éd. O. Densu eanu, Bucarest 1891
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, II/3 :
(1510-1530), Bucarest 1892
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, IV/1 :
(1600-1649), Bucarest 1882
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, IV/2 :
(1600-1650), Bucarest 1884
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, VI : (1700-
1750), Bucarest 1878
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, VIII :
(1376-1650), Bucarest 1894
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor din sec. XVI
relative mai ales la domnia i via a lui Petru-Vod chiopul, XI, éd.
N. Iorga, Bucarest 1900
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor. Acte i
scrisori din arhivele ora elor ardelene (Bistri a, Bra ov, Sibiu), publicate
dup copiile Academiei Române, XV/1 : (1358-1600), éd. N. Iorga, Bucarest
1911
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, XVII:
Coresponden diplomatic i rapoarte consulare franceze (1823-1846), éd.
H. Hodo , Bucaarest 1913
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, Supliment
I/1 : (1518-1780), éds Gr.C. Tocilescu, A.I. Odobescu, Bucarest 1886
12
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente privitoare la Istoria Românilor, Supliment
I/2 : (1780-1814), éd. A.I. Odobescu, Bucarest 1885
Hurmuzaki, Eudoxiu de, Documente culese din archive si biblioteci polone.
Coordonate, adnotate si publicate de Ioan Bogdan. Cu traducere francez a
documentelor polone de I. Skupiewski, 1601-1640, Supliment II/2, Bucarest
1895
HUS : Harvard Ukrainian Studies (Harvard University)
JGO : Jahrbücher für Geschichte Osteuropas (Munich)
JFL : Jahrbücher für fränkische Landesforschung (Université « Fr. Alexander »
d’Erlangen-Nürnberg
MA : Mitropolia Ardealului (Sibiu)
MB : Mitropolia Banatului (Timi oara)
MEF : Moldova în epoca feudalismului
MÉRF : Mélanges de l’École Roumaine en France (Paris)
MI : Magazin istoric (Bucarest)
MIM : Materiale de istorie i muzeografie (Bucarest)
MMS : Mitropolia Moldovei i a Sucevei (Ia i)
MN : Muzeul Na ional (Bucarest)
MO : Mitropolia Olteniei (Craiova)
NÉH : Nouvelles études d’histoire (Bucarest)
OSP: Oxford Slavonie Papers (Oxford)
PSRL : Polnoe sobranie russkich letopisej (Moscou)
RA : Revista Arhivelor (Bucarest)
RÉA : Revue des Études Arméniennes (Paris)
RÉH : Revue des études historiques (Paris)
RÉI : Revue des études islamiques (Paris)
RÉR : Revue des études roumaines (Paris)
RÉS : Revue des Études Slaves (Paris)
RÉSEE : Revue des Études sud-est européennes (Bucarest)
RFG : Revista Funda ilor Regale (Bucarest)
RFV : Russkij filologiceskij Vestnik (Moscou)
RHD : Revue d’histoire diplomatique (Paris)
RHSEE : Revue Historique du Sud-Est européen (Bucarest)
RI : Revista istoric (Bucarest)
RIAF : Revista pentru istorie, arheologie i filologie (Bucarest)
RIÉB: Revue internationale des études balkaniques (Belgrade)
RIR : Revista istoric român (Bucarest)
RITL: Revista de istorie i teorie literar (Bucarest)
RM : Revista Muzeelor (Bucarest)
RRH : Revue Roumaine d’Histoire (Bucarest)
RRHA : Revue roumaine d’histoire de l’art (Bucarest)
RSH : Rivista storica italiana (Rome)
RSIAB : Revista Societ ii istorice-arheologice-biserice ti (Chi in u)
13
Rsl : Romanoslavica (Bucarest)
SAI : Studii i articole de istorie (Bucarest)
SAO : Studia et acta orientalia (Bucarest)
SBN : Studi bizantini e neoellenici (Palerme)
SCB : Studii i cercet ri de bibliologie (Bucarest)
SCCI : Studii, conferin e i comunic ri istorice (Sibiu)
SCI : Studii i cercet ri istorice (Ia i)
SCIA : Studii i cercet ri de istoria artei. Seria Art plastic (Bucarest)
SCIM : Studii i cercet ri de istorie medie (Bucarest)
SCN : Studii i cercet ri de numismatic (Bucarest)
SC : Studii i cercet ri tiin ifice (Bac u)
SEER : Slavonic and East European Review
SHASH: Studia historica Academiae Scientiarum Hungaricae (Budapest)
SMIM : Studii i materiale de istorie medie (Bucarest)
SOF: Südost-Forschungen (Munich)
SRI : Studii. Revista de istorie (Bucarest)
ST : Studii teologice (Bucarest)
TODRL : Trudy otdela drevnerusskoj literatury (Moscou)
TT : Tapu ve Tahrir, Ba vekâlet Ar ivi, Istanbul
ZRVI : Zbornik Radova Vizantinološkog Instituta (Belgrade)

14
PRÉFACE

Il était une fois – davnym-davno, comme on disait dans les anciens contes
russes – de l’autre coté du « rideau de fer »… Là bas, pour briguer n’importe
quel emploi, on devait produire, à part une autobiographie dans l’esprit
prolétaire, plusieurs recommandations élaborées d’après le formulaire prescrit
par les apparatchiks du département « des cadres », qui commençaient presque
invariablement avec la formule « Je soussigné, je connais le tel depuis... ». Et
parce que j’ai connu Matei Cazacu d’abord de l’autre côté, le côté mauvais du
« rideau de fer », je suis tenté de commencer avec le même incipit.
Donc, je connais Matei Cazacu depuis plus de cinquante ans, du temps de
nos études à la Faculté d’Histoire de l’Université de Bucarest. Il était une
célébrité de son année, auteur de plusieurs contributions sur les monuments
historiques et ecclésiastiques. À cette époque, comme de nos jours encore, la
Roumanie était – Nicolae Iorga l’a dit en premier – le pays le plus inconnu de
l’Europe. Pour un esprit bien instruit, la découverte était à la portée de main. Et le
jeune Cazacu était un esprit bien instruit. D’une famille de prêtres – son
vénérable père fut le secrétaire de quatre patriarches de Roumanie –, il bénéficia
d’une éducation soignée et d’une bibliothèque bien garnie avec des manuscrits
précieux – d’où la maîtrise de la paléographie cyrillique –, qui ont réveillé et
guidé sa passion pour l’étude du passé.
L’église bucarestoise, où son père était prêtre – succédant à son grand-père
maternel, qui avait commencé son office en 1903 –, avait elle-même une histoire
assez curieuse. Fondée, d’après la légende, par un Crétois, Constantin Batista
Vevelli, d’où son nom Bati te1, elle reproduisait, dans sa forme actuelle, qui date
de 1763, le plan d’une autre célèbre église de la capitale valaque : Stavropoleos.
L’église de Bati te conserve encore le portail et l’inscription en pierre sculptée
dans la bonne tradition du temps des Brâncoveanu et Mavrocordat. La peinture
originelle en fresque était assez bien conservée pour frapper l’imagination de
l’enfant qui assistait au service divin officié par son père. La maquette de l’église
semble flotter dans des brumes et les fondateurs ont disparu sous une autre
couche de peinture. Libre la voie aux hypothèses et à la recherche de solutions.
Pour comprendre sa formation, il convient d’évoquer également l’ancienne
maison de la paroisse du XIXe siècle, malheureusement détruite à la fin du siècle
XXe par la cupidité d’un prêtre. Dans la cour de l’église, le R.P. Ni i or Cazacu
avait placé un baptistère byzantin, une copie de l’architecte Duiliu Marcu d’après

1
D’après l’hypothèse de son grand-père maternel, le prêtre Negulescu, le nom
provenait d’un nom commun « bati te », la place de l’abattement des bêtes, car plus bas,
sur le ruisseau Bucure tioara se trouvaient les étaux des bouchers – qui ont eu quand
même leur église dite Scaune (les taux).
15
l’original de Venise, surmonté d’un autre monument, une grande plaque funéraire
aujourd’hui scellée sur le mur de l’église, le tout à l’ombre d’un très ancien
mûrier. Il y avait sans doute de quoi rêver. Quand notre auteur ouvrit ses yeux
vers le grand monde, l’église et la maison de la paroisse étaient dans la famille
depuis presque un demi-siècle et tout le quartier gardait encore le charme de
l’aquarelle du comte maltais Amedeo Prezziosi du milieu du XIXe siècle, avec
les maisons des boyards, des marchands aisés que Matei vient lui-même de
décrire récemment dans un livre aussi politique que poétique2.
Sans surprise, Matei a choisit, à l’Université de Bucarest, les études
historiques, auxquelles il se dévouait déjà depuis ses années de gymnase. Il fit de
brillantes humanités à la faculté et notre vieux professeur d’histoire romaine,
Dumitru Tudor, l’appelait avec enchantement magnificentius. Il fit couronner ses
études universitaires par une solide thèse sur Vlad l’Empaleur-Dracula, élaborée
sous la direction du professeur Constantin C. Giurescu (1901-1977), le dernier
grand représentant de la deuxième génération des historiens roumains de l’École
critique. Le contact avec Dracula, le fascinant prince roumain du XVe siècle, eut
un impact majeur sur sa vie, car le personnage orienta plusieurs de ses recherches
et lui apporta les plus honorables satisfactions. Il eut la chance, servie par son
esprit alerte, de découvrir maintes choses sur son héros et spécialement un règne
inconnu, sui eut lieu dans un contexte des plus intéressants de l’histoire de
l’Europe du Sud-Est.
D’abord chargé de recherches a l’Institut d’Histoire « Nicolae Iorga » de
l’Académie Roumaine, il choisit, en 1973, de fuir le « Paradis » communiste pour
se fixer, après pas mal de tribulations, à Paris, où il put illustrer avec prestige la
pensée roumaine et la lutte pour la liberté des peuples captifs de l’autre côté du
« rideau de fer ».

Après un premier élégant volume contenant une sélection de ses écrits3,


Matei Cazacu nous offre un nouveau recueil organisé en cinq sections, qui
portent le lecteur de la Basse Antiquité à l’époque moderne. Le titre de la
première section, Migrations et identités collectives en Europe Orientale, au
Moyen-Âge et aux temps modernes, s’inscrit dans l’ancien débat concernant la fin
de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge. S’agit-il de Völkerwanderung, le temps
des migrations des peuples ou même de Honfoglalás (la conquête de la patrie),
comme nous assurent les historiens allemands, russes et hongrois, ou des
invasions, pour reprendre le titre d’un ouvrage classique de Lucien Musset,

2
Matei Cazacu – Ioana Cre oiu – Ladislau Hajos et alii, Povestea generatiei noastre.
De la monarhie la democra ie, Bucarest 2016 : Corint.
3
Matei Cazacu, Au carrefour des Empires et des mers.
16
invasions des peuples jadis appelés barbares, en tout cas, migrateurs ? Du point
de vue de la philosophie de l’histoire, la question garde son importance.
D’abord, l’intérêt de l’auteur se dirige vers une question de géographie
historique, les Montes Serrorum d’Ammien Marcellin (XXVII, 5, 3), localisés
dans le haut bassin de la rivière Buz u, région bien connue par la découverte du
célèbre trésor gothique de Pietroasa.
Sous le titre « Grecs, Roumains et autochtones au Bas-Danube dans
l’Antiquité et au Moyen-Âge », l’auteur propose une analyse des sources
concernant les relations bilatérales ou même trilatérales dans les contrées sises
entre les Balkans et les Carpates. Les récits d’Hérodote et de Diodore de Sicile,
aussi les découvertes archéologiques sont mis à contribution pour déceler la
véritable influence grecque et romaine sur ces régions. Au final, Matei Cazacu
offre un aperçu sur l’histoire de la ville port de Reni au XVIe siècle. Sur l’origine
du toponyme, l’auteur hésite entre sable, du latin arena et arin (lat. alnus, fr.
aulne / aune), parce que, au milieu du XIXe siècle, dans le voisinage existait la
foret de chênes de Giurgiule ti. Je pencherais sur la première origine, du latin
arena, le nom de Reni étant parmi les survivances de la toponymie latine de la
vallée basse du Danube (avec Oltina, P cui, Castelu, peut-être Hâr ova, etc.)4.
Quant à la première mention cartographique de Reni, due à Georg
Reicherstorffer5, l’opinion citée de Marian Coman n’est pas à retenir car, si la
carte de la Moldavie fut publiée seulement en 1595, à Vienne6, sans doute la ville
et le port étaient bien connus du temps des missions de Reicherstorffer, au milieu
du XVIe siècle.
Dans la cartographie, Reni est figuré pour la première fois dans la Tabula
Sarmatiae du célèbre Bernard Wapowski (vers1450-1535), Vapovius en latin,
historiographe du roi polonais. Préparée avec son ami Nikolaï Copernic, gravée
sur bois par le peintre Florian Angler, la carte fut imprimée en 1526, mais
l’édition a été considérée comme étant perdue, détruite dans l’incendie de
Cracovie de 1528. À la fin du XVIe siècle, le roi Sigmund III Vasa décida de
conserver les archives du Royaume dans une ancienne mine de sel où,
heureusement et par hasard, Kazimir Peckarski a découvert, en 1932, deux
feuilles de la fameuse carte. Elles ont été publiées de justesse en 1939 par le
Professeur Karol Buczek de l’Université de Cracovie7. Car dans la destruction de
Varsovie par les nazis, les feuilles de la carte de Wapowski sont disparues à

4
D’autant plus que le chêne appartient a la famille de Fragaces et l’aulne a celle de
Betulacee.
5
Georg Reicherstorffer, Erdely es Moldva Leirasa. 1550, éd. Istvan Szabadi,
Debrecen 1994.
6
Cf. Kurt Scharr, Die Landschaft Bukovina. Das Werden einer Region au der
Peripherie, 1774-1918, Vienne – Cologne – Weimer 2010 : Bohlau Verlag, p. 90.
7
V. Karol Buczek, The Origins of the Polish Cartography from 15th to the 18th
Century, Amsterdam 1982.
17
jamais. Donc, grâce à l’étude publiée par le professeur Buczek, on peut préciser
que la première représentation de la ville de Reni datait de 1526, du temps du
règne d’Étienne le Jeune en Moldavie (1517-1527). L’information de la carte de
Wapowski provenait de la Chorographia Regni Poloniae de Jan Długosz et de
Mathieu Miechów / Maciej Machovita, Tractatus de duabus Sarmatis Europiana
et Asiana et de contentis in eis.
Matei Cazacu mentionne le plan de guerre contre les Ottomans conçu par
Despote, prince de Moldavie (1562-1564), dans lequel le chambellan (postelnic)
Avram semble avoir joué un rôle essentiel. Il s’agit d’Avram de B nila, burgrave
(pârc lab) de la ville port et la fortification de Reni, descendant d’une famille
d’hobereaux du village de B nila sur la rivière de Ceremu , à la frontière nord de
la Moldavie. Une campagne contre la Porte ottomane partant de Reni était
envisagée aussi en 1672.
Quant au nom de Tomarova, attribué au port de Reni vers la fin du XVIe
siècle, l’auteur l’explique subtilement par le commerce de cuirs (en grec )
perpétré par les marchands de Chios et d’Épire. Il établit un catalogue de
marchands « grecs » et « italiens » présents dans les Principautés depuis la fin du
XVe siècle et de personnages divers, mais importants, porteurs du patronyme
grec Tomara(s).
Des antiquités gothiques et la présence grecque au Bas-Danube on passe à
l’héritage de Byzance, à ce que Nicolae Iorga appelait « Byzance après
Byzance », formule merveilleuse autant qu’ambiguë. Dans sa communication au
Colloque du Vatican de 1982, « The Common Christian Roots of the European
Nations », Matei Cazacu tâche de préciser qu’il s’agit de la continuité impériale
byzantine dans l’Empire Ottoman, de la survivance de l’autorité des Paléologues
sur les Albanais, Bulgares, Grecs, Serbes et même Arméniens par le truchement
du Patriarcat de Constantinople, des Principautés Roumaines comme États
successeurs de Byzance et, enfin, de la Russie en sa qualité d’héritière de
l’Empire Byzantin. Sans entrer dans les détails de ce dernier sujet, l’auteur
suggère que la résurrection de l’Empire Byzantin – sous le signe de la Grande
Idée ( ) grecque ou de la Confédération balkanique, proposée par
le communiste Ghiorghi Dimitrov – était regardée de travers à Sankt-Pétersburg
et à Moscou et, pour cause, contredisait le projet de la Troisième Rome (russe ou
soviétique) du XVIe siècle à nos jours. En ce qui concerne la substitution du
patriarche de Constantinople à l’empereur byzantin, il faut remarquer qu’au fond,
la disparition de l’idée d’Empire universel en Occident avec Othon III fut
remplacée par l’idéal d’une communauté d’États sous la mouvance, au moins
spirituelle, du Saint-Siège.
Il faut souligner l’importance de l’effort du patriarche de Constantinople
pour annihiler le Patriarcat d’Ochride et de Pe , en 1766, pour contrecarrer
l’affirmation dans la presqu’île des Balkans des consciences nationales et faire
perdurer Byzance, dont l’agonie fut sanctionnée par les Révolutions serbe de
1804 et roumaine de 1821-1822. En 1768, la Russie déclenchait ses guerres
18
contre les Ottomans pour gagner de vitesse les mouvements nationaux et
s’approprier l’héritage byzantin qui lui échappait.
La fin du pouvoir quasi temporel du patriarche de Constantinople suite à la
sécularisation des biens ecclésiastiques « grecs » des Principautés Unies de
Moldavie et de Valachie, en novembre 1863, explique l’acharnement du
Patriarcat contre la reforme roumaine. En essayant d’amadouer le prince Cuza
par l’onction patriarcale de 1864, le Patriarcat grec pensait pouvoir afficher la
soumission du souverain roumain au pouvoir spirituel constantinopolitain.
L’article « Familles de la noblesse roumaine au service de la Russie, XVe –
e
XIX siècles » publié dans un des derniers numéros des Cahiers de monde russe
et soviétique de 1993, donne un aperçu de l’émigration roumaine noble vers la
Moscovie et l’Empire des tsars plus généralement. Le début se place au temps
d’Étienne le Grand qui maria sa fille Hélène avec Ivan le Jeune, fils d’Ivan III,
vers 1482-1483, ce qui provoqua l’implantation de quelques nobles moldaves a la
Cour de Moscou. Il s’agit des ancêtres présumés des familles Rachmaninov et
Ofrosimov. Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, le personnage central de
l’émigration roumaine vers la Moscovie a été le spathaire Nicolae Milescu,
probablement fils d’un Valaque de Morée, qui remplaça Païsios Ligaridis à la
Cour du grand-duc Alexis Michaïlovitch, en s’emparant de la bibliothèque et des
manuscrits de l’ancien élève du Collège grec de Rome. Des réfugiés roumains
dans la Russie du XVIIIe siècle descendait le biologiste Ilya Metchnikov, le
peintre et écrivain Nicolas Karazine, les Décembristes de la famille Mouraviev-
Apostol, sans parler des Cantemir et des Cantacuzène. Les 4 000 réfugies
roumains en Moscovie – Neculce dixit –, après la débâcle russe sur le Prut en
1711, doivent être réduits à 733 familles, partiellement assimilées aux XIXe –
XXe siècles.
Pour ce qui est de l’apparition de la Transnistrie, on remarquera qu’en
1792, par la Paix de Hu i / Ia i, l’Empire de Russie annexa l’ancien Iedisan
ottoman, donc le quadrilatère sud, entre le Dniestr et le Boug, et que les quelques
familles roumaines des partisans des Cantacuzène ont été établies dans l’ancien
Palatinat de Braclav et en Podolie, devenus, après le premier partage de la
Pologne, la Nouvelle Servie.
Une section de la même étude est consacrée aux familles de la Bessarabie
au service de la Russie malgré elles, suite à l’annexion de la Moldavie entre le
Prut et le Danube, en 1812. D’après les écrits des narodnik, l’auteur fustige la
noblesse roumaine de Bessarabie pour son manque des sentiments nationaux.
J’hésiterais de jeter la pierre en pensant, par exemple, à Léon Casso, un des
derniers ministres de l’Éducation du tsar Nicolas II, dont l’Histoire de l’annexion
de la Bessarabie, publiée en 1912, démontre le mécanisme du rapt russe.

19
Pour le colloque « Lieux de mémoire en Europe médiane8. Représentations
identitaires » de 1999, Matei Cazacu a préparé son étude « Lieux de mémoire en
Roumanie » qui rassemble le monument érigé par l’empereur Trajan à Adamclisi,
les églises ossuaires du Moyen-Âge, les reliques des églises, les monuments
commémoratifs de la guerre de 1877-1878, les bâtiments de l’exposition de 1906
– consacrée aux quarante ans de règne du roi Charles Ier –, les monuments
consacrés a la Grande Guerre, le « Monument des héros de la lutte pour la liberté
du peuple et de la patrie et pour le socialisme » – « la Maison du Peuple » (Casa
Poporului) – et la « Cathédrale de la Nation » (Catedrala Neamului). Force est
de constater que le lecteur français a retenu de cette démonstration que la
« Maison du Peuple », l’orgueil du régime Ceausescu, était en quelque sorte le
symbole identitaire du peuple roumain, impression à coup sur erronée.
La section suivante du recueil est consacrée au mythe de Dracula dans la
littérature médiévale européenne, qui nous permet de surprendre quelques étapes
de la recherche qui ont permis à Matei Cazacu de réaliser son maître livre sur
Dracula9, couronné par l’Académie Française.
La troisième section présente ses contributions sur l’histoire des lettres
roumaines depuis son étude estudiantine « Sur la date de la lettre de Neac u de
Câmpulung (1521) » jusqu’à l’analyse très approfondie de la littérature slavo-
roumaine du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime et l’organisation des
Chancelleries princières roumaines au XIVe – XVIIe siècles.
Dans la première étude, l’auteur a eu l’heureuse idée de corroborer toutes
les informations concernant les mouvements des forces ottomanes du sultan
Soliman le Magnifique contre la Hongrie et la Valachie et les réactions des
princes de ces pays, pour retrouver le moment exact de la rédaction de la lettre de
Neac u, marchand de Câmpulung en Valachie : le 2 février 1521 (selon
P.P. Panaitescu, 1965). La clé de sa nouvelle démonstration est la lettre du roi
Louis II à Henri VIII d’Angleterre, dans laquelle le souverain de Hongrie
annonce à son frère anglais la jonction de l’armée du prince Neagoe Basarab
avec les forces de Mehmet bey pour entrer ensemble en Transylvanie. Vu que
l’information de cette lettre de 30 Juin 1521 n’est pas encore connue par Neac u
de Câmpulung – dont les informations militaires s’arrêtent le 29 juin – , on peut
placer la date de sa lettre entre le 29 et le 30 Juin 1521.
Néanmoins, on peut douter de cette datation ; la lettre royale présente les
périls potentiels pour la Hongrie et pas seulement les effectifs. Faut-il croire que
le prince Neagoe Basarab fit la jonction de ses forces avec ceux de Mehmet bey
pour envahir la Transylvanie ? Aux mois de juin et juillet, les registres des
comptes de Cibin (Sibiu, en Transylvanie) attestent seulement des envoyés du roi

8
« L’Europe médiane » du poète Czeslaw Milosz (1911-2004), très prisée par les
géopoliticiens de l’école de Mckinder, n’est pas très facilement à argumenter du point de
vue historique.
9
Matei Cazacu, Dracula, Paris 2004 : Éd. Tallandier.
20
de Hongrie en Valachie et des messagers du prince roumain vers Buda. Or, après
le début de juin, le grand ost ottoman était en marche vers Belgrade. Avertis sur
les progrès des Ottomans par le prince Neagoe, les échevins de Sibiu ont envoyé
des espions vers Nikopolis et Vidin, en relais avec des roumains aux gages du
grand boyard Socol. Le 3 avril, le knèze Oprea rapportait à Sibiu la nouvelle du
retour de Mehmet bey du district de Séverin mais, trois jour plus tard, on retrouve
à Sibiu l’ambassadeur du roi Louis II de Hongrie en Valachie, qui revenait après
avoir vu le prince Neagoe, avant le 20 avril. Après la mort de Neagoe Basarab
(15 septembre 1521), des rumeurs couraient en Transylvanie que Mehmet bey
avait passé le Danube10. On peut supposer que pour concentrer tous ses forces au
siège du Belgrade – échoué au temps de Mehmet II le Conquérant (le Magnifique
a préféré laisser la Valachie hors du théâtre de la guerre) – la mission de Mehmet
bey visait seulement la forteresse de Séverin, cependant échappée en 1521 à la
conquête turque. À part ces observations, la date établie par Matei Cazacu résiste
car, évidement, les informations fournies dans la lettre de Neac u s’arrêtent à la
fin du mois de juin 1521.
La quatrième section du recueil réunit les études d’histoire diplomatique et
ecclésiastique autour de la Croisade tardive. Une substantielle étude, écrite avec
Keram Kevonian pour les Cahiers du Monde Russe et Soviétique, dernière
livraison de 1976, présente la chute de Caffa en 1476 à la lumière des documents
génois, persans et kiptchaks inédits ou peu connus.
Les instructions génoises adressées au consul de Caffa (1er Septembre
1474) font état de la dissolution de l’ordre, de l’administration des colonies de
Crimée et surtout de l’insécurité qui régnait à Caffa, Soldaia et Cembalo, sans
doute sous la pression tatare. Parmi les sources arméniennes, l’Histoire des
originaires d’Ani habitant Caffa, écrite par David de Crimée, et la Lamentation
sur le sort de Caffa occupent une place à part. On retrouve dans l’histoire
abrégée des Arméniens, depuis la destruction d’Ani jusqu’à la chute de Caffa,
des informations très importantes sur la population arménienne de Crimée, son
rôle dans la fortification des villes et l’organisation du territoire. D’ailleurs, la
même Lamentation témoigne du premier siège, tartare, au cours duquel les
aqueducs de Caffa ont été coupés. La conquête ottomane, due surtout à un
bombardement effroyable, fut suivie par la mainmise sur les biens des citoyens,
un sévère recensement des âmes et des richesses de la terre – les célèbres defter
tahriri.
Dans une compilation liminaire à la Chronique de Grégoire de Kamakh, on
trouve aussi un reflet de la prise de Mangop (la despoteia de Theodoros, famille
apparentée aux Assanides et aux Comnènes11), où les barons du pays furent

10
Hurmuzaki, Documente, XI, p. 844-845 ; ibidem, XV/1, p. 253.
11
À ce sujet, voir, dernièrement, Maria Magdalena Szekely – tefan S. Gorovei,
Maria Asanina Paleologhina. O prin es bizantin pe tronul Moldovei, Saint Monastère
de Putna 2006.
21
massacrés. La Chronique arménienne-coumane du début du XVIe siècle, ainsi
que les Annales Paléologues et arméniennes de Kamenetz, compilées au début du
XVIIe siècle, ajoutent pour l’année 1484 la conquête de Chilia et de Cetatea-Alb
(Aqkermann). L’étude est capitale pour comprendre l’importance de l’élément
arménien en Crimée et la situation de Caffa à la veille de la conquête ottomane.
Une subtile et très intéressante perspective sur la Croisade de 1455-1464
nous est offerte dans l’étude « Croisade tardive et détournement de fonde »
(2001). L’idée d’un prolongement de la Croisade jusqu’à la guerre de Crimée
(1854-1856) est tout à fait nouvelle. On remarquera la haute conception de
l’Europe chez l’Évêque de Sienne Enea Silvio Piccolomini, d’une Europe
comprenant Constantinople et la mer Noire, très proche de l’opinion d’un
contemporain italien qui envisageait Caffa comme la dernière ville du continent
vers l’Orient. Pour le futur pape Pie II, la clôture de la mer Noire après la chute
de Constantinople et l’inaccessibilité de Tana sur le Don avaient une particulière
importance pour l’Europe. Mais la substance de l’étude consiste dans l’analyse
approfondie de la préparation de la Croisade, le détournement des fonds obtenu
auprès du pape par le roi de Hongrie Mathias et la propagande orchestrée par ce
dernier, soutenue par des imprimés, comme Geschichte Dracole Waida, pour
expliquer l’arrêt de Vlad l’Empaleur, prince de Valachie, le seul Croisé effectif,
combattant avec son peuple contre Mehmet II. Car l’idée maîtresse de Mathias
Corvin et de son entourage humaniste, nous assure Matei Cazacu, était la création
d’un État hongrois, une monarchie absolue, moderne, soutenue financièrement
par le très important commerce du Levant, surtout transylvain, et dont la
condition était la paix avec le Grand Turc.
Un autre étude, « Venise et Moldavie au début du XVe siècle » (2003),
éclaircie la situation géopolitique dans la mer Noire depuis la fin du XIVe siècle
jusque vers le milieu du XVe, où les acteurs principaux étaient les princes de
Moldavie, le roi de Pologne, le duc de Lituanie et les maîtres de la Podolie, les
République de Gènes et Venise, le khan tatare et même un mystérieux « dominus
Moncastri », au nom duquel fut probablement frappée une monnaie avec
l’inscription « Asprocastron »12. Le fonctionnement des grandes routes du
commerce international était toujours déterminé les constellations politiques.
Dans la même section, consacrée a la Croisade tardive, se range une très
importante étude – « Recherches sur les Ottomans et la Moldavie ponto-
danubienne entre 1484 et 1520 » –, résultat de la collaboration de Matei Cazacu
avec le regretté professeur Nicoar Beldiceanu et Jean-Louis Bacqué-Grammont.
Par deux fois, en 1479-1481 et 1484-1486, Étienne le Grand et ses conseilleurs
ont dû abandonner la guerre de Croisade et liquider le contentieux des relations
avec l’Empire Ottoman (les Principautés avaient perdu la totalité de la façade
maritime). Des documents inédits ou à peine utilisés, et spécialement en

12
Quelques exemplaires dans les collections du Musée Militaire National « Roi
Ferdinand Ier » de Bucarest.
22
provenance de la Chancellerie du prétendant Sel m, apportent des informations
nivelles sur les conséquences économiques et douanières du Traité de paix de
1486 entre la Moldavie et la Porte ottomane. La présence du prétendant dans la
région de Cetatea-Alb , en 1512, jette une lumière nouvelle sur les réalités
locales, autrement peu connues.
À part l’analyse philologique des termes osmanlis, slaves et roumains, dans
laquelle on peut sentir la méthode des époux Beldiceanu, il faut souligner
l’importance capitale des sources publiées ou mentionnées par les auteurs pour
l’étude de la question de la frontière moldo-ottomane. Des quinze lacs, affluents
du Danube maritime13, les Roumains conservaient deux, sans doute Ialpug et
Cahul, ce qui explique les obligations des habitants du gué d’Obluci a envers les
princes de Moldavie. Enfin, la Paix de 1489 entre le Royaume de Pologne et
l’Empire Ottoman a dû être suivie par un règlement de la frontière (sinurname)
dont les habitants de Cetatea-Alb gardaient encore le souvenir en 1542 et
connaissaient même l’époque de sa conclusion, une soixantaine d’années
auparavant. Sans doute, l’étude est riche en pistes pour des nouvelles et
fructueuses recherches.
Par ses recherches sur l’histoire de quelques familles nobles de Valachie,
Matei Cazacu s’est approché de l’une des régions les plus intéressante du pays –
l’Olténie, qu’il faut distinguer du Pays de l’Olt de Transylvanie. Les deux régions
ont tiré leur nom de celui de la rivière d’Olt (le romain Alutus), mais si le pays du
Nord de Carpates a perdu son nom pour adopter celui du château fort de F g ra ,
l’ancien Pays de Séverin prit, au XVIe siècle, le nom de la rivière. Sur la base du
nom de Séverin, nordique en vieux slave, ont a voulu faire de cette région une
marche frontalière de l’Empire des Assenides, prise par les Hongrois et
transformée, vers 1231, en Banat du Royaume des Arpadiens, avec un évêque
catholique mentionné en 1246.
Le Diplôme du roi Béla IV pour les Chevaliers Hospitaliers (1247) dévoile
que sous l’enveloppe du Pays de Séverin se trouvait une organisation sociale,
économique et politique assez évoluée, avec un voïévode dominant les autres
cnèzes. Or, le Diplôme parle d’un Pays de Séverin et pas d’un Banat, comme si la
structure n’avait pas survécu à l’invasion mongole de 1240-1242, ou comme si le
Banat de Séverin se trouvait ailleurs. Si les pêcheries du Pays de Séverin étaient à
Celei, près de l’embouchure de l’Olt avec le Danube, elles étaient assez loin du
domaine de la forteresse de Séverin, dont l’auteur fixe l’étendue jusqu’à la rivière
de Motru.
Au sujet de la direction de l’action unificatrice d’un de ces voïévode
roumains, Litovoi, malgré la thèse des historiens qui proposent le Pays d’Arge ,
c'est-à-dire l’ancienne Principauté de Seneslau, l’opinion contraire soutenu par
Ion Donat me paraît la plus probable. D’abord, parce que la situation de la

13
Le document ottoman semble prendre en compte tous les lacs de la Moldavie
pontique, donc également ceux qui se versent dans la mer Noire.
23
Principauté d’Arge par rapport à la Couronne de Saint Étienne, présentée dans le
Diplôme des Hospitaliers comme plus lache, ne justifie pas une réaction
hongroise de telle envergure et puis la tradition historique était tout à fait
contraire.
Si la conquête de la Clissura danubienne par le grand émir Noqai est
probable – un indice est l’asservissement de la Servie au Khanat Mongol et
l’absence des bans hongrois de Séverin depuis 1291 –, la situation du Pays de
Séverin est encore peu connue. Des liens de « vasselage » des « Olténiens » avec
Noqai ne sont pas dans la pratique mongole ; on peut supposer que le yarliq du
grand khan ou de Noqai pour ce pays avait été envoyé au prince de Valachie. En
tout cas, vers 1316 – une quinzaine d’années après le rétablissement du pouvoir
du grand khan a Isaccea –, celui qui dispute au roi Charles Ier Robert de Hongrie
le couloir Cerna-Timi , avec le château de Mehadia, était Basarab Ier, le prince de
la Valachie.
Sous son règne et même jusqu’à la fin du XIVe siècle, on peut difficilement
statuer sur le régime politique de la noblesse roumaine du Banat hongrois, du
Ha eg, pour ne pas parler du duché de Fagara , où, jusque dans la deuxième
moitié du XVe siècle il n’y avait ni seigneurs, ni fonctionnaires hongrois. La
comparaison entre le Pays de Séverin et le Pays-Bas moldave n’est pas sans
ambiguïté, car l’ancien « couloir angevin », le fer de lance de l’offensive de
Louis Ier (1342-1382) vers le Danube maritime, ne coïncide pas du tout avec le
Pays-Bas moldave. L’existence d’un prince associé au grand voïvode de
Valachie est expliquée par l’hypothèse de la dualité du pouvoir dans la
Principauté, due à l’autonomie de l’ancien Pays de Séverin. L’association au
trône en Valachie me paraît similaire à la pratique des premiers Capétiens visant
à assurer par ce moyen la succession au trône dans leur famille et pas du tout un
baromètre de l’autonomie du pays envers la Couronne hongroise. Assimiler le
Pays de Valachie tout entière à un Banat hongrois prête encore aux discussions,
car l’appellation n’apparaît pas dans le titre des princes roumains, même forgé
par la Chancellerie hongroise ; seulement le Pays du Séverin, la future Olténie,
avait été désignée autrefois comme Banat.
On trouve encore une preuve de l’autonomie du Pays de Séverin dans
l’apparition de la Métropole ecclésiastique de Séverin dès 1370. S’il s’agit
vraiment de la Métropole de Séverin – l’acte est moins généreux pour l’affirmer
–, le Patriarcat de Constantinople accorde au prêtre Daniil Critopoulos une partie
de la Métropole de la Valachie laquelle auparavant comprenait également
Séverin. Apres au moins un demi-siècle depuis la réunion de la Grande et la
Petite Valachie (Olténie), cette poussée d’autonomie ecclésiastique semble peu
probable. L’apparition explicite d’une métropole de Séverin date seulement de la
fin du XIVe siècle, vers 1395, justement aux temps de la guerre contre l’Empire
Ottoman, pendant laquelle la Principauté fut divisée entre le prince Mircea Ier
l’Ancien (cel B trân) et Vlad l’Usurpateur (Uzurpatorul). Les assertions de Petre
P. Panaitescu concernant le maintien du prince Mircea Ier dans la partie orientale
24
du pays s’avèrent fausses ; par contre, justement les attaches du prince dans le
Pays de Séverin (Olténie) et dans les duchés d’Amla et F g ra , lui ont permis
de participer à la Croisade de Nicopolis. Ainsi que l’interprétation de la guerre
intestine en Valachie par feu Octavian Iliescu, celle de la fin de règne de Mircea
l’Ancien, imposée dans l’historiographie roumaine par Petre P. Panaitescu, est
forgée des toutes pièces. Il n’y a pas eu de guerre avec les forces du sultan
Mehmet Ier en 1416-1417 ! Seulement en 1419-1420, l’expédition de l’armée
ottomane, dirigée par le sultan lui-même, mit fin au règne de Mihail Ier, le fils de
Mircea, et réussit seulement la conquête de la cite de Drâstor (Silistrie). D’après
une lettre du Recueil de Feridun, Mehmet Ier trouva la mort « dans une chasse en
Valachie ».
Olténie « marche frontalière ou État dans État » ? Matei Cazacu a répondu
également à cette question mettant en vedette la meilleure solution.
La dernière étude de cette section embrasse la situation du Patriarcat de
Constantinople vers la fin du XVIe siècle, en partant du journal du prédicateur de
la nonciature impériale à la Sublime Porte, Stephan Gerlach. Parmi les
informations précieuses du journal, il faut mentionner les provinces dans
lesquelles collectaient des aumônes les envoyées du patriarche : « la Bulgarie, la
Mysie, la Serbie, la Dacie, la Valachie, la Moldavie et tous les pays voisins de la
mer Noire en Asie et Europe, Trébizonde, etc. ». La Mysie correspondait à la
Dobroudja et la Dacie, probablement au Banat, devenu depuis 1552 le pachaliq
de Timi oara (Temesvár).
La cinquième et dernière section du livre présente des biographies et les
généalogies de quelques personnages illustres, tel le métropolite de Kiev Petru
Movil ou les membres de la famille Florescu, à côté des imposteurs comme Jean
Michel Cigala, ex Mehmet bey, ou encore d’« hommes nouveaux » comme Nica
de Frastani, l’Épirote devenu Nica grand logothète de Corcova.

Ainsi, grâce a la sollicitude amicale de l’Académicien Ionel Cândea,


directeur des Éditions Istros, la plupart des contributions de Matei Cazacu, reflet
d’une insatiable curiosité et d’un grand esprit ouvert, ont été recueillis par Lidia
Cotovanu et Emanuel Constantin Antoche dans deux élégants volumes,
permettant de suivre la pensée et les jugements d’un des historiens les plus avisés
de l’Europe du Sud-Est de l’Antiquité à nos jours.

Sergiu IOSIPESCU

25
I

Migrations et identités collectives en Europe


Orientale, au Moyen-Âge et aux
Temps modernes
« MONTE SERORUM » (AMMIANUS
MARCELLINUS, XXVII, 5, 3).
ZUR SIEDLUNGSGESCHICHTE DER
WESTGOTEN IN RUMÄNIEN

Die Geschichte der germanischen Völker, die in ihren unsteten


Wanderzügen von Norden nach Süden und von Osten nach Westen das Gebiet
des heutigen Rumäniens im 3.-4. Jahrhundert u.Z. durchkreuzten, ist auch
gegenwärtig noch weitgehend dem Geschichtswerke des Römers Ammianus
Marcellinus, Res Gestae1 tributpflichtig. Archäologische Forschungen,
insbesondere aus den letzten Jahren bereicherten und vertieften die Kenntnis
dieser Zeitperiode, und erlaubten das Abstecken eines Gesamtbildes der
damaligen germanischen Welt im Donäu-Karpaten-Raum, von der sich, bis in
unsere Tage der unvergleichliche Schatz von Pietroasa, als bekanntestes Zeugnis,
erhalten hat2. Trotzdem bleiben aber weiterhin viele Fragen offen, vor allem aus
dem Bereiche der historischen Geographie derjenigen deutschen Stämme, die in
der Südmoldau und in der östlichen Walachei gehaust haben. Um die
Lokalisierung des Kaukalandes, wohin sich Athanarich im Jahre 376 vor den
Hunnen flüchtete, wurden langjährige Diskussionen geführt ; sie fand erst in
jüngster Zeit eine befriedigende Lösung3.
Wir möchten an dieser Stelle die Frage einer anderen Ortsbezeichnung
unterbreiten, die sich an die Unruhen der Westgoten anschließt zur Zeit ihrer
Auseinandersetzungen mit dem Römischen Reich während der Regierung des
Kaisers Valens, genauer gesagt aus den Jahren 367-3694. Ammianus Marcellinus

1
Gründlich untersucht wurde das Werk von .A. Thompson, The Historical Work of
Ammianus Marcellinus, Oxford 1947 ; A. Demandt, Zeitkritik und Geschichtsbild im Werk
Ammianus, Diss. Marburg, Bonn 1965 ; R. Syme, Ammianus and the Historia Augusta, Oxford
1968 : Clarendon Press.
2
Für Rumänien vgl. R. Vulpe, Le vallum de la Moldavie inférieure et le « mur » d’Athanaric,
Gravenhage 1957 ; Istoria Românilor, I, Bucarest 1960 ; . Mitrea – C. Preda, Necropole din
secolul al IV-lea în Muntenia, Bucarest 1966 ; . Zaharia – M. Petrescu-Dâmbovi a – Em. Zaharia,
A ez ri din Moldova. De la paleolitic pîn în secolul al XVIII-lea, Bucarest 1970.
3
Die Diskussion s. bei R. Vulpe, op. cit., p. 54-57 ; für die geographischen Quellen des
Ammianus vgl. Th. Mommsen, « Ammians Geographica », Hermes XVI (1881), p. 602-636,
abgedruckt auch in Gesammelte Schriften, VII, Berlin 1909.
4
S.C. Diculescu, Die Wandalen und die Goten in Ungarn und Rumänien, Leipzig 1923 ;
L. Schmidt, Geschichte der deutschen Stämme bis zum Ausgang der Völkerwanderung. Die
Ostgermanen, 2. Aufl., Munich 1934 ; L. Musset, Les invasions : les vagues germaniques, Paris
1965 : PUF (« Nouvelle Clio », 12) ; E.A. Thompson, The Visigots in the Time of Ulfila, Oxford
1966 : Clarendon Press.
29
hat uns den Ablauf der Feldzüge dieses Kaisers genau geschildert ; von diesen
interessiert uns der erste Feldzug, aus dem Jahre 367 :
« 1. Procopio superato in Frygia internarumque dissensionum materia consopita, Victor
magister equitum ad Gothos est missus cogniturus aperte, quam ob causam gens amica Romanis
foederibusque longae pacis obstricta armorum dederat adminicula bellum principibus legitimis
inferenti. Qui ut factum firma defensione purgarent, litteras eiusdem obtulere Procopii, ut generis
Constantiniani propinquo imperium sibi debit sumpsisse commemorantis, veniaque dignum
adserentes errorem. 2. Quibus eodem referente Victore conpertis Valens parvi ducens excusationem
vanissimam, in eos signa commovit, motus adventantis iam praescios, et publiscente vere quaesito
in unum exercitu, prope Dafnen nomine munimentum est castra metatus, ponteque contabulato
supra navium foros flumen transgressus est Histrum resistentibus nullis. 3. Iamque sublatus fiducia
cum ultro citroque discurrens nullum inveniret, quem superare poterat vel terrere : omnes enim
formidine perciti militis cum apparatu ambitioso propinquantis, montes petivere Serrorum arduos et
inaccessos nisi perquam gnaris. 4. Ne igitur aestate omni consumpta sine ullo remearet effectu,
Arintheo magistro peditum misso cum praedatoriis globis familiarum rapuit partem, quae antequam
ad dirupta venirent et flexuosa capi potuerunt per plana errantes »5.

Die geographische Lage dieser montes Serrorum wurde bis heute nicht
genau bestimmt und die bisherigen Versuche überzeugten nicht alle Historiker ;
im allgemeinen wird hingegen angenommen, und dieses vollauf berechtigt, daß
sie im Gebirgsbogen, der die Ost- mit den Südkarpaten verbindet, gesucht
werden müssen, da laut archäologischen Funden und historischen
Überlieferungen die Westgoten in dieser Gegend wohnten6. Ein Vergleich dieser
Angaben mit der örtlichen Karte verleitet uns dazu, zu dieser umstrittenen Frage
einen klärenden Beitrag hinzuzufügen, bewußt und überzeugt, daß jeder neue
Beitrag zu dieser so datenarmen Frage ihre Lösung nur fördern kann.
Die Besiedlung des Buzäu-Tales durch die Westgoten ist eine
unumstrittene Tatsache ; ihre Beweise sind unanfechtbar : Die Leiden des hl.
Sava, des Goten, der unter den Westgoten im Jahre 372 im Buz u-Flusse
( )7 ertränkt wurde ; im Buz u-Tale und in der Umgebung wurden
wichtige germanische Überreste aus dem 4. Jahrhundert gefunden, und zwar bei
Chiojdul, B ie ti-Aldeni, Gher seni (mitgeteilt von Petre Diaconu, wofür ich ihm
auch hier herzlich danke), und natürlich bei Pietroasa8. Die Goldbarren aus der

5
Ammiani Marcellini, Rerum Gestarum libri que supersunt, recensuit rhytmiceque distinxit
Carolus U. Clark adiuvantibus Ludovico Traube et Guilelmo Heraeo, Bd. II, para I, Berlin,
Weidmann 1963, XXVII, 5, 1-4.
6
Ein zusätzlicher Beweis dafür ist die neue Lokalisierung der Festung Daphnis bei Pîrjoaia
(Kreis Constan a) neben Oltina ; P. Diaconu, « In c utarea Dafnei », Pontica IV (Constan a 1971),
p. 311-319. Der kürzeste und logische Weg des Kaisers in die Buz u-Gegend ging aus diesem Ort
aus und nicht aus Constantiniana (neben der Mündung des Arge -Flusses in die Donau), wo man
bis jetzt die Daphnis-Festung wähnte.
7
H. Delehaye, « Saints de Thrace et de Mésie », AB XXXI (1912), p. 216-221 ; P. . N sturel,
« Les Actes de Saint Sabas le Goth (BHG3, 1607). Histoire et archéologie », RÉSEE VII/1 (1969),
p. 175-185.
8
Literatur bei R. Vulpe, op. cit., S. 56. Erwähnung verdient an dieser Stelle auch die
Vermutung von Ecaterina Dun reanu-Vulpe, Tezaurul de la Pietroasa, Bucarest 1967 : Meridiane,
30
zweiten Hälfte des 4. Jahrhunderts, die in den Bergabhängen des Buzäu-Tales,
nahe an der siebenbürgischen Grenze gefunden wurden, bestimmten bereits 1892
Julius Jung folgende Behauptung aufzustellen : « Immerhin spricht dieser Fund
in Bosauerpaß wie jener von Pietroasa dafür, daß hier eine wichtige
Verbindungslinie durchging, an der die Gothen vor ihrem Abzüge Stellung
genommen hatten »9.
Uns erscheint es somit als selbstverständlich, daß der Zufluchtsort der
Goten in diesem dicht bewaldeten Tal lag, in der Gebirgsgegend in der der Buz u
entspringt. Das Verbergen des Gotenschatzes bei Pietroasa, am Fuße des Istri a-
Berges, dort wo der Buz u in die Ebene eintritt, und die Goldbarren weiter oben
im Gebirge zeigen, daß diese Gegend den Goten als sicherer Schutzort galt. So
glauben wir, daß hier die montes Serrorum gesucht werden müssen, so wie ja
auch das Kaukaland südlich der Ostkarpaten verlagert wurde.
Hier nämlich tritt uns noch eine genauere Ortsangabe entgegen, die wir
kurz anmerken möchten : der Gebirgszug, der im Buz u-Tal die Walachei von
Siebenbürgen abgrenzt, heißt Siriul und reicht vom Crasna- und Siriul-Bächlein
bis zum rechten Ufer des Buz u. Die Kette ist dicht bewaldet mit Fichten und
Föhren und erreicht eine Höhe zwischen 820-1642 m. Dieses Gebirge hat aber
auch saftige Alpenwiesen10. Die Întorsura Buz ului-Senke, die sich am Fuße des
Siriul-Gebirges erstreckt ist aus ältesten Zeiten besiedelt gewesen, da sie äußerst
günstige Lebensbedingungen hat11. Die großen Schafherden, die auch heute noch
hier weiden, verleihen der Theorie, wonach der Gebirgsname von einem
sarmatischen Volksstamm, genannt Serri12 herleitet, ein Plus von
Wahrscheinlichkeit. Wenn wir uns dazu vor Augen halten, daß nach der Aussage
des selben Ammianus Marcellinus die Westgoten im Jahre 376 vor dem Ansturm

p. 48 sq. wonach das vermeintliche römische Lager (castrum) von Pietroasa mit dem
Westgotenschatz in Verbindung gesetzt werden muß. Dazu gesellt sich die Entdeckung eines
germanischen Gräberfeldes aus dem 14. Jh. neben dem Dorfe Pietroasa, was obiger Vermutung
mehr Glaubwürdigkeit verleiht (freundliche Mitteilung von P. Diaconu). Die Entdekkungen
germanischer Überreste aus dem 4. Jh. bei Tîrg or (Kreis Prahova), Bukarest-Fundeni, u.a.
begrenzen annähernd das Siedlungsgebiet germanischer Stämme in dieser Gegend ; vgl. Istoria
României, I, Bucarest 1960, p. 688 ; Gh. Diaconu, Tîrg or. Necropola din sec. III – IV, Bucarest
1965 ; . Mitrea – C. Preda, op. cit.
9
Julius Jung, « Zur Geschichte der Pässe Siebenbürgens. Eine geographisch-historische
Studie », Mitteilungen des Instituts für österreichische Geschichtsforschung, Ergänzungsband IV,
Innsbruck 1892, p. 20.
10
Marele Dic ionar Geografic al României, V, Bucarest 1902, p. 411. Das Siriul-Gebirge
erscheint in den mittelalterlichen Urkunden erstmals im Jahre 1558, sodann 1562 und 1583 ; DRH,
B, no 112, p. 127, no 251, p. 274-276 ; DIR, B, XVI/5, no 151, p. 143.
11
S.L. Some an – . Micu – V. Pop, Depresiunea întorsurii Buz ului - studiu geografic,
istoric i economic, Bra ov 1947.
12
S. Kretschmer und Fluss in Pauly-Wissowa, Real-Encyclopädie der klassischen
Altertumswissenschaft, Zweite Reihe, II A, Stuttgart 1923, c. 1745 (Serri und Serrorum Montes).
31
der Hunnen sich ins Kaukaland flüchteten, aus dem sie die Sarmaten verjagten13
wird die Anwesenheit dieses Steppenreitervolkes in der benannten Gegend noch
wahrscheinlicher14.
Die Bewahrung einer so alten Ortsbezeichnung in Rumänien, gleichgültig
was für einer Abstammung15 ist noch ein Beweis für das Alter und die
Kontinuität einer bodenständigen Bevölkerung im rumänischen Raum.

13
Ammianus Marcellinus, Rerum gestarum libri qui supersunt, II/1, éds C.U. Clarke,
L. Traube, G. Heraeo, Berlin 1963, XXXI 9, 13.
14
R. Vulpe, op. cit., p. 55 und Anm. 58.
15
Der Name könne aus einem indoeuropäischen Stamm ableiten : * k’er – « Spitze, Höhe,
Horn », vgl. A. Walde – J. Pokorny, Vergleichendes Wörterbuch der indogermanischen Sprachen,
I, Berlin 1927, p. 403-408 ; Jokl, in Reallexikon der Vorgeschichte, hrsg. von Max Ebert, XIII,
p. 279 ; I.I. Russu, Limba traco-dacilor, 2. Ausgabe, Bucarest 1967, p. 121. Erwähnt seien auch die
Überlegungen von . P. Ha deu über die unterirdischen Kornspeicher, die in Thrazien laut Varro,
Plinius des Alten und Quintus Curtius sir genannt wurden ; vgl. Istoria critic a românilor, I,
Bucarest 1875, p. 238-241.
32
GRECS, ROMAINS ET AUTOCHTONES AU BAS-
DANUBE DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN-ÂGE

I. Le banquet du roi Dromichaetes (c. 293-292 av. J.-Chr.).


Réalité ou tópos ?

Il s’agit, à n’en pas douter, d’un moment fondateur de l’histoire ancienne


de la Roumanie, au même titre que la résistance des Gètes à Darius, en 514, la
création de l’Empire de Burebista et les guerres de Décébal contre Rome. Mais, à
la différence de ceux-ci, ce banquet et sa moralité finale, qui fleure bon la
rhétorique de l’époque hellénistique, ont fait couler beaucoup moins d’encre et
les commentaires à son sujet se sont contentés en général de relever la sagesse du
roi gète, son sens politique aigu et sa grande humanité. Sans mettre en doute les
qualités d’homme d’État et de commandant militaire de Dromichaetès, l’épisode
du banquet offert à Lysimaque soulève, à notre avis, plusieurs questions. Mais
relisons d’abord Diodore de Sicile, notre seule source qui parle de cet
événement :
« Lorsque l’armée de Lysimaque était menacée par le manque de nourriture, et ses amis
n’arrêtaient de lui conseiller de se sauver comme il pouvait et de n’espérer aucun salut dans le
camp, il leur répondit qu’il n’était pas à son honneur de s’assurer une sécurité honteuse en
abandonnant son armée et ses amis. Dromichaetes, le roi des Thraces, ayant donné à Lysimaque
toutes les marques de bienvenue, l’embrassa et lui donna même du “Père”, après quoi il le ramena
lui et ses enfants dans une cité ( ) appelée Helis. Après la capture de l’armée de Lysimaque, les
Thraces rassemblés à la hâte crièrent que le roi captif fut emmené parmi eux pour le punir. Il n’est
que justice, criaient-ils, que la foule qui avait pris part à la bataille dut débattre et décide le sort des
prisonniers. Dromichaetès s’opposa à la punition du roi et exposa aux soldats les avantages à
préserver la vie du roi. S’il était mis à mort, dit-il, d’autres rois, plus dangereux que leur
prédécesseur, allaient prendre la relève de Lysimaque. Si, d’autre part, il allait contracter un devoir
de reconnaissance envers les Thraces, ils allaient recouvrer les forteresses qui leur avaient
appartenus sans danger. Lorsque la foule eut donné son accord à cette décision, Dromichaetès fit
chercher parmi les prisonniers les amis de Lysimaque et ceux habitués à être constamment dans son
entourage, et les emmena devant le monarque captif. Ensuite, ayant offert des sacrifices (aux
dieux), il invita Lysimaque et ses amis à un banquet, ensemble avec les premiers des Thraces. Il fit
préparer deux groupes de lits de table, utilisant pour les compagnons de Lysimaque le linge royal
de la proie de guerre, mais pour lui-même et pour ses amis des simples lits de paille. De la même
façon, il fit préparer deux repas différents et présenta à ses hôtes étrangers une grande variété de
viandes servies sur une table d’argent, alors qu'on présenta aux Thraces un plat modeste de légumes
et de viande sur une planchette de bois. Enfin, il offrit à ses hôtes du vin dans des coupes en or et en
argent, mais pour ses concitoyens dans des coupes de corne ou de bois, selon la coutume des Gètes.
Après avoir bu un certain temps, il fit remplir la plus grande corne de vin et s’adressant à
Lysimaque avec “Père”, il lui demanda quel banquet lui semblait plus approprié pour des rois, celui
des Macédoniens ou celui des Thraces ? Lysimaque lui répondit “le macédonien”. “Alors
pourquoi”, demanda-t-il, “abandonnant de telles mœurs, un mode de vie brillant, et un si glorieux
royaume, as-tu désiré venir parmi des hommes barbares et menant une existence de bêtes, et dans

33
un pays exposé aux vents et pauvre en céréales cultivées et en fruits ? Pourquoi as-tu entrepris une
campagne contre nature pour amener une armée dans un lieu comme celui-ci, où nulle force
étrangère ne peut survivre ?”. Dans sa réponse, Lysimaque dit qu’il avait dans cette campagne agi
en aveugle ; mais que dans l’avenir il allait s’employer à l’aider comme un ami et ne manquera pas
de lui retourner les bontés avec des bontés. Dromichaetès accepta ces paroles avec grâce, obtint le
retour des territoires (horion) occupés par Lysimaque, lui mit une couronne sur la tête et le renvoya
chez lui »1.

Ce qui m’a poussé à douter de l’historicité de ce banquet et de le considérer


un tópos soulignant la noblesse d’âme des « barbares » (cf. Hérodote IX, 82) est
le fait qu’il n’est pas le seul de son genre. Deux autres cas similaires et antérieurs
au nôtre ont en effet été enregistrés par les historiens antiques, ce qui jette une
lumière inattendue sur cet événement et nous oblige à reconsidérer son
authenticité.
Le premier en date se retrouve chez Hérodote et a eu lieu en 479, après la
bataille de Platée. Le rôle de Dromichaetès est tenu par Pausanias, le chef du
contingent spartiate et de l’ensemble des forces grecques à Platée, et celui de
Lysimaque par Mardonios, le gendre de Darius et commandant des Perses lors de
cette même bataille. Le voici :
« On raconte également ceci. Xerxès, s’enfuyant de Grèce, aurait laissé à Mardonios son
mobilier personnel. Lorsque Pausanias vit ce mobilier de Mardonios, objets d’or et d’argent,
tentures où se mêlaient des couleurs différentes, il ordonna aux boulangers et aux cuisiniers de
préparer un repas comme ceux qu’ils préparaient pour Mardonios : ils firent ce qu’on leur
demandait ; Pausanias alors, à la vue des lits dorés et argentés couverts de coussins, de tables
ornées d’or et d’argent, et des somptueux préparatifs du repas, fut stupéfait du luxe qui s’offrait à
ses yeux ; pour rire et faire rire, il ordonna à ses serviteurs personnels de préparer des repas à la
mode laconienne ; et comme, cela fait, la différence était grande, éclatant de rire, il envoya chercher
les généraux des Grecs ; et, quand ils furent réunis, il dit, en leur montrant l’apprêt des deux repas :
“Hommes de Grèce, voici pourquoi je vous ai convoqués ; j’ai voulu vous montrer la folie du
commandant des Mèdes, qui, ayant le moyen de vivre comme vous voyez, est venu nous attaquer,

1
Diodore de Sicile, , XXI, 12, 1-6, dans Diodorus of Sicily, Library of History, XI,
éd. Fr.R. Walton, Londres 1980 : Cambridge Mass. (« The Loeb Classical Library »), p. 16-23 ;
traduction roumaine, avec quelques différences, dans V. Iliescu – V.C. Popescu – Gh. tefan (éds),
Izvoare privind istoria României, I, Bucarest 1964, p. 196-199. On peut se demander d’ou tenait
V. Pârvan l’information « ge ii cu b ncile lor a ternute cu ni te l icere s race » : cf. idem, Getica.
O protoistorie a Daciei, Bucarest 1926, p. 56-65, ici p. 60. Pârvan énumère toutes les sources
contenant des parties de cet épisode (moins le banquet) : Strabo, Trogus Pompeius, Plutarque,
Demetrios, Polyainos, Stratagemata, Memnon, Pausanias et Polybe, en y ajoutant Plutarque, De
tuenda sanitate praecepta, 126 E, et , 183 E, toutes traduites
dans Izvoare, passim. J’ajoute encore Plutarque, De sera numinis vindicta, 11, dans Moralia 555 D,
éd. Fr. Cole Babbitt, VII, Londres 1959 : Cambridge Mass., p. 224-4 (« The Loeb Classical
Library »). Pour d’autres repas thraces voir Xénophon, Anabase, VII, 3. 21-32, éd. P. Chambry,
Paris s.d. : Garnier, p. 247 sq., et Athenaeus, op. cit., IV, 151a (repas donné par le roi Seuthes).
Chez les Celtes, on utilisait des lits de paille et des petites tables en bois, cf. Athenaeus, op. cit., IV,
151e, éd. cit., II, p. 226-7.
34
pour nous ravir ce dont, nous, nous Vivons ainsi misérablement”. Voilà ce que Pausanias aurait dit
aux généraux des Grecs »2.

La boutade du général spartiate


« reprend l’avertissement qu’un Lydien avait donné à Crésus prêt d’attaquer les Perses
(Hérodote, I, 71) ; elle en est l’écho, et la conclusion de toute la série des événements nés de la
démesure, l’hybris, de Crésus : car Crésus, en attaquant les Perses, a causé sa propre ruine, et les
Perses, qui ont pris au vaincu son or et son luxe, ont à leur tour attaqué, malgré les sages conseils
d’Artabane (Hérodote, IV, 83 ; VII, 10) la Scythie, puis la Grèce, où leurs armées ont trouvé la
défaite »3.

Voici enfin le troisième banquet à moralité, le deuxième par ordre


chronologique. C’est toujours Athenaeus qui l’a enregistré d’après l’œuvre
perdue de Lyceas, Histoire d’Égypte :
« Lyceas dans son Histoire d’Égypte exprime une préférence pour les repas égyptiens sur
les perses lorsqu’il dit : les Égyptiens firent une expédition contre Ochos, le roi de Perse, et furent
vaincus. Lorsque le roi égyptien fut capturé, Ochos le traita avec humanité et l’invita même à dîner.
Bien que le repas fut somptueux, l’Égyptien se moqua du Perse sous prétexte qu’il vivait
médiocrement : “Si tu veux savoir, Ô Roi”, dit-il, “comment doivent manger les rois riches, permet
aux hommes qui étaient mes cuisiniers de préparer un dîner égyptien”. L’ordre fut donné en
conséquence et le dîner préparé, et Ochos aima le repas et dit : “Tu mérites tous les maux dont les
dieux t’ont accablés, Égyptien, parce que tu as abandonné de tels repas et tu as voulu festoyer avec
quelque chose de moins cher !” »4.

Ochos est le surnom d’Artaxerxés III (359/8-338 av. J.-Chr.) et le pharaon


égyptien est Tachos (c. 362-360). Ce dernier s’était réfugié en Perse après avoir
appris, lors d’une campagne en Syrie, qu’on venait de le déposer. Il était donc
l’hôte, et non pas le prisonnier d’Artaxerxés, dont Plutarque dit qu’il était
2
Hérodote, DX, 82, dans Histoire, II, trad. par Ph.-E. Legrand, Paris 1962 : Les Belles Lettres,
p. 361. Rappelons que Hérodote était né en 485-484 à Halicarnasse, aujourd’hui Bodrun, ville de
Carie, au Sud de Milet, au Sud-Ouest de l’Asie Mineure, et dans sa famille on parlait sans fin du
triomphe des Grecs auquel sa ville y avait pris part. Ce passage de Hérodote a été reproduit, avec
des modifications mineures, et la langue atticisée, par Athenaeus, , 4.138c-d, dans
The Learned Banqueters, éd. et trad. par S. Douglas Olson, II, Londres 2006 : Cambridge Mass.,
p. 160-163. Après le récit du banquet de Pausanias, Athaeneus ne peut s’empêcher d’y ajouter son
grain de sel : « Certaines autorités racontent qu’un habitant de Sybaris qui avait passé un certain
temps à Sparte et avait mangé avec eux aux repas publiques, disait : « Il n’est pas surprenant que
les Spartiates soient les hommes les plus braves qui existent : n’importe qui doué de raison
préférerait mourir un million de fois plutôt que de partager une vie si misérable ! ». Toutefois,
comme le note A. Barguet, « Les vertus spartiates de Pausanias ne résisteront cependant pas
longtemps au pouvoir et au succès ; dès l’année suivante son autorité tyrannique exaspère les alliés,
puis il intrigue avec les Perses, adopte leurs allures (et leur table) et, condamné par les Spartiates,
meurt bloqué dans un sanctuaire où il s’est réfugié (cf. Thucydide, I, 95) ». (Voir la note suivante,
p. 638, note 8, p. 1526).
3
A. Barguet, dans Hérodote, Thucydide, Œuvres complètes, Paris 1964 : Gallimard, p. 638 et
note 7, p. 1526. Contre cette idée, voir Plutarque, Vie d’Artaxerxes, XXXV et XXXVI.
4
Athenaeus, The Learned Banqueters, II, 4.150b-d, p. 218-221. Pour Lyceas, voir F. Jacoby
(éd.), Die Fragmente der Griechischen Historiker, 613 F 4.
35
l’homme le plus cruel du monde5. Il n’empêche que l’histoire semble avoir été
arrangée pour justifier la moralité finale semblable à celle des récits d’Hérodote
et de Diodore. Pour revenir au banquet de Dromichaetès, ce qui rend son
authenticité suspecte est la simplicité même, pour ne pas dire la pauvreté, du
repas des Gètes. En 293/2 av. J.-Chr., les contacts avec la civilisation grecque
dataient depuis plusieurs siècles et Vasile Pârvan n’hésitait pas à parler à propos
du Danube en 500 qu’il était, jusqu’à la confluence avec le Sereth, « une eau
grecque »6. Les découvertes de céramiques et notamment d’amphores de vin de
Rhodes et de Chios et d’huile, de même que le rhyton d’argent doré de Poroina
Mare (dépt. de Mehedin i), prouvent que les rois et les aristocrates gètes de la
plaine du Danube entendaient profiter des bienfaits de la civilisation grecque7.
Voisin direct de la Dobroudja, Dromichaetès, tout comme ses
prédécesseurs, ne pouvait ignorer le luxe de table apporté du Sud et sa
démonstration d’humilité apparaît davantage comme un artifice littéraire et
moins comme une réalité.

II. Un omen victoriae sur la Colonne Trajane

En 101 ap. J.-Chr., l’armée romaine traversait sans rencontrer de résistance


le Danube sur un pont de vaisseaux inaugurant de la sorte la première guerre
dace. La Colonne Trajane, inaugurée en 113 dans le Forum de l’empereur à
Rome, présente à cet endroit une scène mystérieuse représentant un homme
tombant de sa mule sous les yeux de l’empereur et de deux de ses proches. Voici
sa description sous la plume du dernier et profond exégète du monument, le
professeur Salvatore Settis :

5
Plutarque, Vie d’Artaxerxés, XLVI, dans Les vies des hommes illustres, II, trad. par
J. Amyot, Paris 1951 : Gallimard, p. 988 : « en cruauté et inhumanité il surpassa tous les hommes
du monde ».
6
V. Pârvan, Civiliza iile str vechi din regiunea carpato-danubian , trad. R. Vulpe, Bucarest
1937, p. 95-96, cité par D.M. Pippidi, Din istoria Dobrogei, I, Ge i i greci la Dun rea de Jos din
cele mai vechi timpuri pân la cucerirea roman , Bucarest 1965, p. 164. Voir aussi V. Pârvan,
« La pénétration hellénique et hellénistique dans la vallée du Danube », BSHAR X (1923), p. 23-48,
notamment p. 35.
7
V. Pârvan, Getica, p. 20-21, croyait le rhyton d’origine scythe. M. Gramatopol le considère
d’origine hellénistique : voir « Toreutica traco-dacicà târzie si antecedentele ei », dans idem, Art i
arheologie dacic i roman , Bucarest 1982, p. 88. Cf aussi C. Preda (éd.), Enciclopedia
arheologiei i istoriei vechi a României, III, Bucarest 2000, p. 356. Pour la céramique grecque, voir
aussi P. Alexandrescu, « Pour une chronologie des VIe – Ve siècles », dans Thracodacica, Bucarest
1976, p. 117-126, et M. Gramatopol, « Geto-dacii pe f ga ul istoriciz rii artistice », dans idem,
Dacia Antiqua. Perspective de istoria artei i teoria culturii, Bucarest 1982, p. 79 sq. (liste des
découvertes). Plus généralement, M. Turcu, Geto-dacii din Cámpia Munteniei, Bucarest 1979. Pour
la Dobroudja, voir D.M. Pippidi, op. cit., I, p. 165 sq. (armes, bijoux et parures, meubles de luxe
importées de Grèce aux VIe – IVe siècles av. J.-Chr).
36
« Ma incontriamo subito una difficoltà : la scena che abbiamo sinora intitolato Contadino
caduto da un mulo» è un unicum nella Colonna (e non solo), e la sua interpretazione è cosi
controversa che è opportuno affrontarla separatamente, per poterla poi inserire al suo posto e
valutare correttamente nella sequenza. Essa è stata interpretata di solito come l'arrivo presso
Traiano di un ambasciatore dei Buri, che li porto – lo racconta Dione Cassio : 68, 8.1 – un messagio
scritto in lettere latine sulla cappella di un fungo. La stranezza di questa notizia è pari a quella della
scena mostrata sulla Colonna : ma questo non vuol dire che esse debbano stare insieme. L’uomo
che cade del mulo non puo essere un ambasciatore, per il suo costumo e i piedi nudi (cfr. gli
ambasciatori di altre scene) e lo strano oggetto rotondo appeso alla sella non puo essere un fungo di
una qualsiasi specie conosciuta. Gauer ha osservato giustamente che il principale motivo nella
composizione della scena è la caduta dal mulo, che Dione Cassio non menziona ; e ha proposto di
vedervi un prodigium che anticipa, con la caduta del barbaro, il risultato della guerra. Ora, quale
che debba essere la stirpa dell’uomo che cade dal mulo, certo egli non è un Dace, e percio il nesso
fra la sua caduta e la vittoria dei Romani non è cosi immediato. Piuttosto, poichè una scena simile
compare nel mosaico del Palazzo Imperiale di Constantinopoli, il motivo potrebbe avere un più
generico significato augurale : ma indebolendo fortemente ogni riferimento alla storia
dell’ambasciatore dei Buri (a cui invece pensa ancora Gauer). Ma se questo è semplicemente, come
sembra, un Contadino caduto dall suo mulo, diventa incomprensibile il fatto che proprio verso
questa scena in se insignificante si volga Traiano, accompagnato da due comites disposti nella più
canonica formula di attenzione (--> T <--) e posto sopra un suggestum, con un gesto di accoglienza
o di saluto, in tutto simile a quello che Traiano involge altrove ai suoi soldati. La scena non puo
dunque essere “di genere”, e la direzione indicata da Gauer è probabilmente giusta : non si tratta
pero, com’è ovvio, di un prodigium (evento inteso come sopranaturale o deviante della normalità,
del genere di quelli che saranno elencati nel IV secolo nel De prodigiis di Giulio Ossequente), ma
di un fatto in sè banale, dal quale tuttavia è possibile ricavare un omen, secondo la pratica
divinatoria romana. Secondo le parole di Plinio (N.H. 28, 17) “l’efficacia dei presagi è in nostro
potere, ed essi agiscono seguendo il modo in cui li accettiamo : cosi insegna la dottrina augurale” :
percio le alternative, per chi colga un indizio offertogli dagli dei (augurium sublativum) sono
accipere o refutare omen.
Il gesti di Traiano puo caratterizare l’intera scena come un omen acceptum. Che sia Traiano
stesso ad accipere omen, e probabilmente a interpretarlo, non ci sorprenderà se leggeremo il trattato
di Onassandro De optimo imperatore, composto poco prima del 59 d.C. : egli reccomanda ai
generali di tare gli auspici prima di ogni guerra o battaglia usando si saccerdoti e indovini, ma
meglio ancora interpretando personalmente gli omina, per decidere senza intermediari il da farsi, e
persuadere i soldati del favore degli dèi (10,25-26). [...]
Si puo supporre percio che l’omen acceptum abbia la stessa funzione narrativa dell
extispicium imminente [examen des viscères de l’animal sacrifié] : all’inizio delle due campagne,
due presagi di vittoria, cosi differenti fra loro, sono inscenati e messi in evidenza, entrambi,
violando una norma iconografico-compositiva : con l’inserimento del “Contadino caduto” al centro
del obbligato dittico lustratio-adlocutio nel primo caso ; con la brusca prolessi del toro ucciso nel
secondo ».

Et le professeur Settis de rappeler, parmi les stratagèmes que Frontinus


recommande pour éviter la peur des soldats ex adversis ominibus, deux chutes
accidentelles de généraux en campagne interprétées en un sens favorable comme
un omen victoriae : Scipio mettant les pieds en Afrique et disant « applaudissez,
j’ai foulé aux pieds l’Afrique », et César qui, tombant lorsqu’il embarquait avait
crié « teneo te, terra mater », comme un nouvel Antée reprenant des forces
nouvelles au contact de la terre. De même, avant la bataille d’Actium, Auguste

37
rencontre un âne et son maître qui portaient respectivement le nom Nikon
(« victorieux ») et Eutychos (« chanceux »).
En conclusion :
« Fino a prova contraria, potremo ritenere l’incontro di Traiano con un Contadino caduto
dal mulo come un analogo omen victoriae : come Augusto, Traiano presenti in anticipo l’esito delle
sue guerre »8.

Cette brillante démonstration confère à la scène du Paysan tombé de sa


mule une signification profonde et pleine d’intérêt d’omen victoriae, de présage
annonçant la victoire. Nous pensons toutefois que son sens premier était
légèrement différent et nous rappelons ici l’incident survenu au général Marcus
Furius Camillus lors de la conquête de Veii, en 396 av. J.-C. : les Romains
s’emparent de la cité grâce à une mine qui débouche sous le temple principal de
la ville.
« Enfin, après, un grand carnage, l’acharnement se ralentit, et le dictateur fait publier par les
hérauts l’ordre d’épargner tout ce qui est sans armes : le sang cesse de couler. Les habitants
désarmés commencent à se rendre et, avec la permission du dictateur, le soldat se disperse pour
piller. À la vue de cet immense butin, dont l’abondance et la richesse dépassaient son attente et son
espoir, Camille, levant les mains au ciel, demanda, dit-on, “que si sa fortune et celle du peuple
romain blessaient quelqu’un des dieux ou des hommes, ils voulussent bien faire tomber sur lui seul
leur ressentiment, sans s’attaquer en rien au peuple romain”. Comme il se tournait en faisant cette
prière, on rapporte qu’il glissa et se laissa tomber, et que cette chute fut pour ceux qui établissent
les prédictions sur l’événement, le présage (omen) de la condamnation de Camille, et du désastre et
de la prise de Rome arrivée quelques années après »9.

Cet incident a été inséré par Valère Maxime dans le chapitre V. Des
présages (De ominibus) du premier livre de son ouvrage Actions et paroles
mémorables10, qui le commente de la façon suivante :
« Camille... avait prié le ciel, si la prospérité du peuple romain paraissait excessive à
quelque dieu, d’assouvir sa jalousie en lui infligeant à lui-même quelque disgrâce personnelle et à
l’instant même il fit une chute. Cet accident fut regardé comme le présage de la condamnation dont
il fut frappé par la suite. Il est juste que la victoire de ce grand homme et sa prière patriotique (pia
precatio) aient fait autant l’une que l’autre pour sa gloire : il y a en effet un mérite égal à accroître
le bonheur de sa patrie et à vouloir en détourner sur soi les malheurs ».

Cette interprétation nous semble s’appliquer aussi à Trajan : heureux


d’avoir traversé le Danube sans encombre, l’empereur a fait des sacrifices
d’animaux (un taureau, un bélier et un veau) pour remercier les dieux. La chute
du paysan de sa mule, un présage qui aurait pu être défavorable, a été interprétée
comme un omen victoriae pour le déroulement ultérieur de la campagne. Trajan
8
S. Settis – A. La Regina – G. Agosti – V. Farinelli, La Colonna Traiana, Turin 1988, p. 192-
196.
9
Tite-Live, Ab Urbe condita, V, 21, éd. et trad. C.L.F. Panckoucke, dans Œuvres complètes,
II, Paris 1927 : Librairie Garnier Frères, p. 41.
10
Éd. et trad. Pierre Constant, I, Paris <1955> : Librairie Garnier Frères, p. 34-37.
38
connaissait-il le texte de Tite-Live commenté par Valère Maxime ? La chose est
fort probable car on sait que, rédigé entre 27 et 37 ap. J.-Chr., l’ouvrage de ce
dernier a connu une grande diffusion qui est, dit son éditeur :
« comme le privilège de la “petite histoire” et a été de bonne heure fort employé dans les
écoles. Il a en effet connu deux abrégés – de Julius Paris (IVe – Ve siècles) et de Januarius
Nepotianus – et a beaucoup circulé, trouvant des lecteurs également à la Renaissance : Rabelais et
Montaigne lui ont demandé de quoi nourrir leur réflexion ».

Ainsi, le souvenir de Camille est lié à deux reprises à Trajan dans le


Panégyrique que lui fit Pline le Jeune et dont la date est justement 10111.

III. Tomarova : un toponyme gréco-turc et une colonie grecque au


Bas-Danube au XVIe siècle

On peut affirmer sans crainte d’être contredit que ces relations


commerciales et d’autre nature entre l’espace du Bas-Danube et la Méditerranée,
commencées au VIIe siècle av. J.-Chr., ont pris des dimensions importantes dans
les siècles suivants. Même si notre documentation comporte des lacunes, il est
certain qu’avec le retour de l’Empire sur le Bas Danube au Xe siècle, suivi par
l’installation des comptoirs italiens en mer Noire, ces relations ont pris des
dimensions importantes dans les siècles suivants. La lettre du prince Svjatoslav
de Kiev de 969 adressée à sa mère Olga exalte le rôle de la région comme plaque
tournante du commerce international :
« Je n’aime pas vivre à Kiev, je voudrais rester sur le Danube, à Perejaslavec, c’est là le
centre de mon pays. C’est là que s’accumulent toutes les richesses : de Grèce viennent l’or, les
étoffes de prix, le vin et divers fruits ; de Bohême et de Hongrie de l’argent et des chevaux ; de
Russie, des fourrures et de la cire, du miel et des esclaves »12.

Les historiens roumains ont privilégié, et c’est normal, l’étude de Kilia et


de Cetatea-Alb (Moncastro) et de leur activité commerciale à l’époque
byzantine, moldave puis ottomane. Après l’occupation par B yaz d II de ces
deux cités ports en 1484 et l’intégration du Bugeac et de Br ila dans les

11
Panégyrique de Trajan, 13,4 : « Je ne jugerais pas digne d’admiration l’imperator qui aurait
une aussi belle conduite au temps et des Fabricius et des Scipions et des Camilles : alors
l’enflammerait une vive émulation ou toujours quelque vertu supérieure à la sienne » ; et 55,6 :
« On te dresse donc des statues semblables à celles qui jadis étaient dédiées à des particuliers pour
services extraordinaires rendus à la patrie ; on voit des statues de César qui sont de la même matière
que celles des Brutus, des Camille » ; Pline le Jeune, Lettres. Livre X. Panégyrique de Trajan, éd.
et trad. par Marcel Durry, Paris 1947 : Les Belles Lettres, p. 13-14 et 55.
12
Cronica lui Nestor, trad. par G. Popa-Lisseanu, Bucarest 1935, p. 73. Même s’il s’agit d’un
texte apocryphe, il ne peut être plus ancien que le premier quart du XIIe siècle, date de la
composition de la chronique. Voir aussi la traduction française de Jean-Pierre Arrignon, Chronique
de Nestor (Récit des temps passés). Naissance des mondes russes, Toulouse 2008 : Anacharsis, p. 93.
39
frontières de l’Empire en 1538, on constate sinon l’apparition du moins la
montée en puissance de deux autres villes danubiennes restées moldaves : Gala i
et Reni. Celle-ci est la dernière et la plus modeste de ces cités, mais son évolution
au XVIe siècle mérite que l’on s’y attarde sur ses destinées.
L’origine du toponyme serait latine, d’arena, « sable », « grève » (en
roumain « prundi »), ou bien « rupture dans la rive produite par des eaux, avec
des cailloux sur la côte »13.
Pendant longtemps, on a cru que la première mention de Reni était la carte
de la Moldavie de Georg Reichersdorf, compilée entre 1527 et 1538 et publiée à
Vienne en 1541 et 155014. Reni (dans la carte Ren) apparaît avec deux tours, tout
comme Ia i, Hârl u, Tecuci, etc., donc une ville fortifiée de taille moyenne. Or,
récemment, Marian Coman a démontré que la carte de la Moldavie n’est pas
l’œuvre de Reichersdorf et date seulement de 159515. Pourtant, Reni existait bel
et bien au début du XVIe siècle et devait dater de plusieurs siècles car on a
découvert ici et dans les alentours des monnaies et des trésors byzantins des XIe
et XIIe siècles16. On ne sera donc pas étonné de rencontrer des marchands de Reni
apportant des marchandises à Bra ov en 1545 (deux participants, deux transports
en valeur de 2650 aspres, donc environ 50 florins d’or), en 1547 (un marchand,
un transport en valeur de 500 aspres) et en 1549 (un marchand, un transport en
valeur de 450 aspres)17. L’emplacement de la cité près de l’embouchure du Prut
dans le Danube présentait des avantages certains : sans prétendre remplacer
complètement Kilia18, Reni était la première ville moldave après le gué d’Isaccea
– Obluci a, la dernière ville ottomane sur la route commerciale qui, longeant la

13
C.C. Giurescu, Târguri sau ora e i cet i moldovene din sec. al X-lea pân la mijlocul sec.
al XVI-lea, Bucarest 1967, p. 261. On pourrait toutefois penser à une origine commune avec Areni,
près de Suceava (aujourd’hui dans la ville), mentionné en 1595, même si les linguistes penchent
dans ce cas vers « arini », « aulnes », auquel correspond le slave « elha », d’ou Ilfov, le département
couvert d’aulnes ; cf. C.C. Giurescu, Istoria p durii române ti din celle mai vechi timpuri pân
ast zi, Bucarest 1976, p. 31. Et il est vrai que dans le voisinage de Reni se trouvent des forêts de
chênes comme celle de Giurgiule ti (480 ha en 1869) : ibidem, p. 179-180.
14
Al. Papiu-Ilarian, Tesaur de monumente istorice, III, Bucarest 1864, p. 134 ; C.C. Giurescu,
Târguri, p. 261.
15
M. Coman, « Basarabia – inventarea cartografic a unei regiuni », SMIM XXIX (2011),
p. 195-196.
16
V. Spinei, Moldova în secolele XI – XIV, Chi in u 1994, p. 122-123 et 125 ; des folles
anonymes de 1028-1034 et 1042-1055, un autre de Constantin X Dukas (1059-1067), un aspron
d’électron émis par Manuel Ier Comnène (1143-1180) et faisant partie d’un trésor, une monnaie en
billon d’Alexis III Ange (1195-1203).
17
R. Manolescu, Comer ul rii Române ti i Moldovei cu Bra ovul (sec. XIV – XVI),
Bucarest 1965, p. 275, 282 et 290. Le 20 décembre 1583, le maire de Bra ov envoyait un émissaire
à Reni (Reen) pour obtenir des nouvelles : cf. Hurmuzaki, Documente, XI, p. 826-827. Ceci prouve
que les relations entre les deux villes continuaient.
18
N. Iorga, Rela iile comerciale ale erilor noastre cu Lembergul, Bucarest 1900, p. 87 ; idem,
Basarabia noastr , V lenii-de-Munte 1912, p. 45. Reni avait pourtant un « ocol » (hinterland)
important, dont le village de Giurgiulesti perdu au milieu du XVIe siècle : cf. DIR, A, XVI/4,
Bucarest 1952, no 97, p. 78-79.
40
mer Noire, reliait Constantinople à Ia i, Hotin et Lvóv par la voie du Prut19. Cette
route, que Fernand Braudel a appelée « l’isthme polonais des Balkans à

19
C. Alinescu – N. Pa a, « Vechile drumuri moldovene ti », dans Anuar de geografie i
antropogeografie 1914-1915, Bucarest 1915, p. 23-29 ; voir aussi Al.I. Gonta, Leg turile
economice dintre Moldova i Transilvania în secolele XIII – XVII, éd. I. Capro u, Bucarest 1989,
p. 31-32. Voir aussi les considérations de M. Coman, « Basarabia », loc. cit., et le récit de voyage
de Martin Gruneweg de 1582 dans la traduction d’Al. Ciocâltan, publié par St. Andreescu (éd.),
C l tori str ini despre rile Române, Supliment I, Bucarest 2011, p. 86-87 et note 164. La
conclusion du traducteur (qui conteste l’interprétation de Marcel-Dumitru Ciuc ) : « Il n’a jamais
existé en Moldavie une localité du nom d’Obluci a », nous semble trop tranchée. En effet, le nom
même d’Obluci a, d’origine slave, renvoie au concept de similitudo, similis, et oblitchenie se traduit
par « opposé ». Par ailleurs, il semble curieux qu’il n’y eut jamais de localité moldave en face d’un
gué si important. L’idée d’une double localité ressort également du texte du document slavon du
prince Sel m, du 25 janvier 1512, qui précise « s Oblutchitsi », au génitif pluriel, et non pas « s
Oblutchitsy », au singulier, comme cela aurait été normal s’il s'était agi d’une seule localité ; cf. le
facsimilé chez N. Beldiceanu, « La Moldavie ottomane à la fin du XVe siècle et au début du XVIe
siècle », RÉI XXXVII/2 (1969), planche XVII, après la p. 266. Dans le rapport adressé à la Porte le
15 avril 1520 par le qadi de Kazanlik, il est dit que « la population de la Dobroudja en face de
l’échelle d’Isaccea », etc. Ses éditeurs précisent dans une note (nr. 65) que « le qadi s’est trompé
sur la position d’Isaccea. La ville est située sur la rive droite et non en Moldavie, sur la rive
gauche » : cf. I. Beldiceanu-Steinherr – N. Beldiceanu, « Acte du règne de Selim Ier concernant
quelques échelles danubiennes de Valachie, de Bulgarie et de Dobroudja », SOF XXIII (1964),
p. 101. Le qadi de Kazanlik, qui avait inspecté la région, était-il à ce point ignorant ? Dans le même
sens – une localité Obluci a au Nord du Danube, donc en Moldavie – doit être comprise la notice de
l’Octoèque bulgare du XVe siècle, découvert par Ioan Bogdan à Kiev : en 1484, lors de l’expédition
sultanale contre Kilia et Cetatea-Alb , « le tsar Stefan ne partit pas à la guerre, mais les attendit [i.e.
les Turcs] à Obluci a » ; cf. I. Bogdan, « Manuscripte slavo-române în Kiev », dans idem, Scrieri
alese, éd. Gh. Mih il , Bucarest 1968, p. 520 ; N. Iorga, Studii istorice asupra Chiliei i Cet ii
Albe, Bucarest 1900, p. 156-157. Enfin, dans la lettre-rapport de Vlad l’Empaleur à Matthias
Corvin, du 11 février 1462, le prince valaque parle des dévastations et des 1201 Turcs et Bulgares
tués à Obluci a et à Novazok (Novazel dans le registre annexé et dans la copie de Wolfenbüttel), qui
est Novoselo (« a loco Oblisica et Novazel vocato, ubi Danubium in mare cadit »). Or, Novoselo se
trouvait en Moldavie, donc Obluci a pouvait également s’y trouver. Cette précision pourrait
d’ailleurs expliquer la participation d’Étienne le Grand au siège de Kilia en juin de la même année :
il s’agissait de venger ses sujets d’Obluci a et de Novoselo. En 1599, le prince Ieremia Movil de
Moldavie communiquait au roi de Pologne que les hommes du prince valaque ayant traversé le
fleuve avec des barques, avaient brûlé « la ville turque d’Obluci a qui était sur le Danube presqu’en
face de notre ville Reni » : voir la discussion chez t. Andreescu, « Comer ul danubiano-pontic la
sfâr itul sec. al XVI-lea : Mihai Viteazul i “drumul moldovenesc” », SMIM XV (1997), p. 41-60
(repris dans idem, Din istoria M rii Negre (Genovezi, români i t tari în spa iul pontic în sec. XIV
– XVII), Bucarest 2001, p. 174-195). Précisons que Novoselo a été annexé par l’Empire Ottoman
seulement en 1621 : cf. un acte d’Ahmed Ier d’avril 1609, qui reproche au nazîr d’Isaccea
l’incendie de Satul-Nou, « qui fait partie des villages de la Moldavie » : cf. T. Gemil, Rela iile
rilor Române cu Poarta otoman în documente turce ti (1601-1712), Bucarest 1982, p. 141-142,
no 44. Pour les mentions d’Obluci a et de Novoselo en 1462, voir I. Bogdan, Vlad epe i
nara iunile germane i ruse ti asupra lui, Bucarest 1896, p. 79 et 81. Ajoutons, enfin, Dimitrie
Cantemir, qui précise que « le gué du Danube » mentionné depuis l’Antiquité était « là où se trouve
maintenant Obluci a (que les Turcs appellent Isaccea) ». Le savant ajoute que l’eau étant profonde,
il avait dû y avoir un pont : D. Cantemir, Hronicul vechimei a romano-moldo-valahilor, I, éd.
S. Toma, Bucarest 1999, p. 209.
41
Dantzig »20, utilisée par « la caravane de Pologne », a été empruntée et a été
décrite par l’envoyé polonais Erasm Otwinowski en 155721.
Reni entre dans l’histoire de façon dramatique seulement au milieu du
XVIe siècle : le 24 août 1551, le palatin de Belz et de Halitch, Nicolas
Sieniawski, écrivait à Albert de Prusse que le renégat Ilia Rare avait reçu du
Sultan le sangeac de Silistra et avait même occupé plusieurs villes moldaves,
Gala i, L pu na, Tigheci, Ciob rciu et « civitatem Ren, quoque super
Danubium »22. L’information était fausse, mais l’idée, qui reprenait un projet du
prince Sel m de 151023, était décidément dans l’air : deux ans plus tard, en
décembre 1553, Constantin Rare , le frère cadet du converti Ilias-Mehmet beg,
prétendant au trône de la Moldavie, offrait au sultan « un grand morceau du
pays », depuis les montagnes de la frontière hongroise et jusqu’au Dniestr, et les
départements d’Orhei, L pu na et Chigeci (ou Tigheci, où se trouvait Reni)24. Le
jeune Constantin était soutenu par son frère et tous les deux ont subi les foudres
du sultan, plus sensible aux arguments sonnants et trébuchants d’Alexandre
L pusneanu, le prince régnant, ce qui fit capoter le projet25.
Un projet semblable, mais dirigé contre les Ottomans, nourrissait aussi
Despot Vod en 1562-1563, témoin l’envoyé impérial Jean Belsius qui rapportait
le 7 juin 1562 :

20
F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, I, Paris
1976, p. 178 sq. Pour le tronçon central, moldave, de cette route, voir P.P. Panaitescu, « La route
commerciale de Pologne à la Mer Noire au Moyen-Âge », RIR III (1931), p. 172-193 ;
. Papacostea, « Începuturile politicii comerciale a rii Române ti i Moldovei (secolele XIV –
XVI). Drum i Stat », SMIM X (1983), p. 9-56 ; M. Berindei, « L’Empire ottoman et la “route
moldave” avant la conquête de Chilia et de Cetatea-Alb (1484) », Journal of Turkish Studies 10
(1986), p. 47-71 ; idem, « Contribution à l’étude du commerce ottoman des fourrures moscovites.
La route moldavo-polonaise 1453-1700 », CMRS XII/4 (1971), p. 393-409 ; E. Nadel-Golobic,
« Armenians and Jews in Medieval Lvov. Their Role in Oriental Trade 1400-1600 », CMRS XX/3-
4 (1979), p. 345-388 ; voir aussi les études de St. Andreescu réunis dans, Din istoria M rii Negre,
passim. Restent toujours utiles N. Iorga, Rela iile comerciale cu Lembergul ; idem, Studii i
documente privitoare la istoria românilor, XXIII, Acte str ine din Arhivele Gali iei, Bucarest
1913 ; I. Nistor, Die auswärtigen Handelsbeziehungen der Moldau im XIV., XV., und XVI.
Jahrhundert, Gotha 1911; idem, Handel und Wandel in der Moldau bis zum Ende des 16.
Jahrunderts, Cern u i 1912.
21
P.P. Panaitescu, C l tori poloni în rile Române, Bucarest 1930, p. 6-9 ; C l tori str ini,
II, p. 118-121. Voir aussi la relation de voyage de Tommaso Alberti, de 1612-1613, dans C l tori
str ini, IV, p. 357-365. Pour les conditions générales de ce commerce, voir V. Panaite, « Trade and
Merchants in the 16th Century Ottoman-Polish Treaties », RÉSEE XXXII/3-4 (1994), p. 259-276.
22
N. Iorga, Chilia i Cetatea Alb , p. 330 ; idem, Studii i documente, XXIII, p. 59.
23
Idem, Chilia i Cetatea Alb , p. 179.
24
Th. Holban, « Documente externe (1552-1561) », SRI XVIII (1965), p. 672-673 ; cf.
C.A. Stoide, compte rendu dans AIIAI IV (1967), p. 232 ; idem, « Fr mânt ri în societatea
moldoveneasc la mijlocul sec. al XVI-lea », AIIAI XI (1974), p. 67-78.
25
C. Rezachevici, Cronologia domnilor din ara Româneasc i Moldova, a. 1324-1881, I,
Bucarest 2001, p. 597.
42
« Mais je ne peux pas ne pas mentionner, même à la fin, que dans cette conversation
chuchotée dans la chambre à coucher après avoir éloigné tous les autres, lorsqu’il [Despot] parlait
des nombreuses luttes et dévastations de vos royaumes, il m’a dit avoir maintenant trouvé et a un
moyen grâce auquel il pourrait faire Vos Majestés conquérir Bude, Pest, Belgrade et d’autres
localités qu’il énuméra, et ceci sans aucun effort de votre part, et que ce moyen d’occuper ce
territoire il ne l’a dit à personne au monde, et qu’il ne dira qu’à Avram, son postelnic [chambellan].
Je fus étonné [de ce choix], mais il me dit qu’il avait besoin d’un homme comme lui, le seul de tout
le pays, qui serait très utile par sa vivacité et la connaissance des langues s’il n’était pas un peu
vieux et faible : il l’avait nommé capitaine de la forteresse de Reni. Je n’arrive pas à comprendre,
même si je me suis assez cassé la tête, ce qu’il veut faire avec lui dans cette affaire, car du fait qu’il
précise le nom de l’homme et lui demande de la célérité, il semblerait qu’il veuille réaliser cette
chose par la trahison et la conspiration. Le fait qu’il mentionne Reni irait dans le sens que c’est de
là et de Galati qu’il voudrait aller avant tout aux [forteresses des Turcs], à savoir à Br ila, au
Danube, et à Cetatea-Alb ensemble avec Tighina et Ciub rciu au fleuve Nistru, et à Kilia »26.

Au printemps suivant, en 1563, Despot entreprend une tournée


d’inspection dans le Sud de la Moldavie, « qui est arrosée par le Danube ». Après
un séjour à Gala i, il descend le long du fleuve jusqu’à Reni, « une ville habitée
par de nombreux marchands grecs », d’où il retourne à Suceava, au début de
l’été27.
Vingt ans plus tard, en 1582, le marchand anglais John Newberie arrive lui
aussi à « Tomarova, qui se dit Reni en roumain » ; il décrit en détail le costume
des habitants, vante l’abondance des produits du sol et leurs prix bas, décrit la
manière d’extraire et de préparer le caviar et finit ainsi :
« Dans cette ville Tomarova se trouvent certains marchands de Chios qui sont les maîtres de
celle-ci et elle a été autrefois une belle ville, mais les Tatars l’ont dévastée à deux ou trois reprises
et une fois ils ont emmené 50 personne d’ici et des environs »28.

26
Hurmuzaki, Documente, II/1, p. 429 ; C l tori str ini, II, p. 193.
27
Johann Sommer, Vita Jacobi Despotae Moldavorum reguli, dans É. Legrand, Deux vies de
Jacques Basilicos..., Paris 1889, p. 31 (« in Regen, quod oppidum Graeci mercatores plerique
incolunt »). À comparer avec le témoignage, un siècle plus tard, du diacre syrien Paul d’Alep, qui
note que Reni était « la ville célèbre que les Grecs appellent Al-Rina » : cf. N. Iorga, Chilia si
Cetatea Alb , p. 11.
28
Hakluytus Posthumus or Purchas. His Pilgrims, VIII, Glasgow 1905, p. 478-479: « are
certain merchants of Sio that are the lords of the same » ; trad. roum. et notes chez dans C l tori
str ini, II, p. 515-517. Nous ne pensons pas qu’il faille attribuer la présence des Chiotes à l’exil des
12 signori mahonesi et de leurs familles à Caffa, après la conquête de l’île par les Ottomans, en
1566, car on sait qu’ils ont été tous rachetés au printemps-été 1567 par l’ambassadeur de France à
Constantinople : voir Ph.P. Argenti, Chius Vincta, Cambridge 1941, et K.M. Setton, The Papacy
and the Levant (1204-1571), IV. The Sixteenth Century from Julius III to Pius V, Philadelphia
1984, p. 898. Il reste néanmoins que ce séjour a pu donner des idées de commerce à certains d’entre
eux qui ont ainsi découvert la Crimée et la région des bouches du Danube. Voir aussi
t. Andreescu, « Les Génois sur les bords de la mer Noire à la fin du XVIe siècle », RRH XXVI/1
(1987), p. 125-134. Par ailleurs, le jésuite Giulio Mancinelli trouvait en Moldavie, vers 1583-1586,
autour de Bartolomeo Brutti, des marchands de Chios dont certains s’étaient convertis à
l’Orthodoxie : cf. C l tori str ini, II, p. 524-525 ; A. Pippidi, Hommes et idées du Sud-Est
européen à l’aube des temps modernes, Bucarest – Paris 1980, p. 144-145.
43
Les informations de Johann Sommer (1563) et de John Newberie (1582)
sont importantes car elles nous fournissent l’image de Reni devenue ville d’étape
et dépôt pour les marchands grecs et notamment Chiotes29. Cette image prend
une nouvelle dimension qui semble se traduire par le nouveau nom que lui
donnent les sources ottomanes. En effet, un firman du sultan Sel m II, du 8
octobre 1568, ordonne au prince de Moldavie d’envoyer rapidement de
Tomarova du blé pour l’armée expédiée à Caffa30. Ce changement de nom est
une nouveauté qui n’a pas, à notre connaissance, trouvé d’explication31. Nous
pensons que la clé du problème réside dans une autre lettre sultanale du 8 mai
1565, reproduisant un rapport du sangacbeg d’Akkerman32. Il ressort de ce texte,
assez confus, qu’un groupe de malfaiteurs avait décidé de quitter un village
nouvellement créé près du Nistru pour se rendre dans une localité éloignée
nommée Rahoria, qui se trouve « à la frontière de la Moldavie ». Nous croyons
que Rahoria et Tomarova, deux toponymes mentionnés pour la première fois à
trois ans d’intervalle, sont en fait une seule et même localité et que Rahoria est
une première forme du nom qui devait être Tomarochória. Le grec Tomarochória
a ainsi donné le gréco-turc Tomarova, « ova » signifiant en turc « vallée »,
« plaine », donc l’équivalent exact du grec « ». est, évidemment, le
cuir, la peau des bêtes, et le terme a donné le nom d’une occupation, Tomarás,
« tanneur » et « marchand de peaux », substantif et nom propre formé à l’époque
byzantine d’un métier, d’une occupation, tout comme Notarás et Metaxás33.
Par conséquent, Tomarochória (à comparer avec Mantemochória, dans la
Chalcidique et Masticochória, à Chios) est la vallée des peaussiers, des
marchands de peaux et de cuirs, et ce toponyme désignait au XVIe siècle un
groupe de 11-12 villages situés à 20-35 kilomètres au sud-ouest de Ioannina.
Appelée également Katsaniko et Katsanochoria, la région en question est formée
des villages Lozetsi (aujourd’hui Helleniko), Kotortsi (aujourd’hui Aetorrachi),
Lazano ou Lozéna, Korotiani (Koritiani, Koritzani), Kserovalta Polisei (Plesei,

29
On peut se demander si Despot Vod , qui avait étudié dans sa jeunesse à Chios avec
Hermodoros Lestarchos, n’avait pas, dans ses projets de soulèvement contre les Ottomans, compté
sur des anciens condisciples et amis qui pouvaient habiter Reni.
30
M. Guboglu, Catalogul documentelor turce ti, II (1455-1829), Bucarest 1965, no 155, p. 51-52,
31
Pourtant, les Moldaves ont conservé l’ancien nom, tout comme les marchands italiens, voir
les actes de 1589-1595 mis en valeur par Cr. Luca, « Attività mercantile esistema creditizio
nell’area del Basso Danubio alla fine del Cinquecento », dans idem, Dacoromano-Italica. Studi e
ricerche sui rapporti italo-romeni nei secoli XVI – XVIII, Cluj 2008, p. 26-28 ; idem,
« Associazionismo e individualismo nel commercio internazionale riguardante l’area del Basso
Danubio fra XVI – XVII secolo », ibidem, p. 67-74.
32
M. Guboglu, op. cit., II, no 107, p. 37-38.
33
Du Cange, Glossarium ad scriptores mediae et infimae Graecitatis, Lyon 1688, c. 1581 ;
M. Triandaphyllis, ! " # $ , Thessalonique 1982, p. 39. Le terme est passé en
hongrois sous la forme timar (attesté en 1237-1240) : cf. A magyar myelv történeti-etimologiai
szotara, III (O-ZS), Budapest 1976 : Akadémiai Kiado, s.v. De là, il est passé aussi en roumain, en
Transylvanie, cf. N. Iorga, Istoria industriilor la români, I, Bucarest 1927, p. 146-147.
44
Pleseus), Kalentzi, Fortosi, Kostitzi, Pateri (Patero), Nestore, Valtsora
(aujourd’hui Pigadia), etc.34 Le nom communautaire des habitants de cette région
est devenu Tomaras, au pluriel Tomarades. On rencontre un Zorzi Tomaras à
Venise dès 152435, mais les Grecs installés à Reni pouvaient être tout aussi bien
des Chiotes pratiquant le commerce des peaux que des Épirotes de Tomaróchoria
(rebaptisée par les Ottomans Tomarova)36. À notre avis, il y a eu les deux,
Chiotes et Épirotes engagés, les uns et les autres, dans le commerce de peaux de
mouton, de bœuf et de buffle (salées, séchées ou travaillées)37, du bétail grand et
petit38, des fourrures, du miel et de la cire, du pastrami de bœuf et du beurre pour
Constantinople, et même des légumes, ce qui n’excluait pas, en retour, d’autres
marchandises du Levant comme le vin (de Crète, notamment la Malvoisie, etc.),
les épices et les soieries, les monnaies (dans les deux sens)39 et les métaux
précieux (également)40. D’autre part, Reni et toute la région du Bas-Danube

34
G. Manopoulos, « ! " (1587-1699) »,
% "& " 35 (2001), p. 99-196, communiqué par Lidia Cotovanu, Dr. de l’École des
Hautes Études en Sciences Sociales de Paris. À noter que $# (d’où Katsanochoria),
initialement « colporteur », « petit marchand ambulant », dont le sens en albanais a évolué vers
« avare », « mesquin », a fini par donner en roumain « ca aon », une preuve supplémentaire des
rapports de l’Épire avec les Pays Roumains : ibidem, p. 161.
35
K. Mertzios, « To e! # ! $ ! ! », % " & " 11 (1936),
p. 243.
36
On rencontre aussi la forme Tomorova en 1570 : cf. A. Popescu, « Schela M cin în secolul
al XVI-lea (dup reglement ri comerciale otomane) », dans Miscellanea historica et archaeologica
in honorem professoris Ionel Cândea, Br ila 2009, p. 305 ; Timarovo, chez Paul d’Alep, au milieu
du XVIIe siècle : C l tori str ini, VI, p. 282 ; Tumarova, en 1648, chez Kiatip Celebi :
M. Guboglu, Cronici turce ti privind rile române. Extrase, II (sec. XVII – începutul sec. XVIII),
Bucarest 1974, p. 118, et chez Evliya Celebi, deux décennies plus tard : C l tori str ini, p. 346 et
490 ; Timoruum chez Aubry de La Motraye, en 1711 : C l tori str ini, VIII, p. 525 ; Timarowa
chez Dimitrie Cantemir, Descrierea Moldovei, éds Gh. Gu u et alii, Bucarest 1973, p. 87-89 ; enfin
Timarabad, en 1787-8, dans quatre firmans d’Abdul Hamid Ier : M. Guboglu, Catalogul, II,
no 1126, p. 323-324, no 1211, p. 346-347, no 1221, p. 349, no 1240, p. 354.
37
Cf. M. Berindei – G. Veinstein, « Règlements fiscaux et fiscalité de la province de Bender-
Aqkerman, 1570 », CMRS XXII/2-3 (1981), p. 266 ; A. Popescu, « Schela M cin », passim.
38
F. Braudel, op. cit., I, p. 180, emploie la formule « monnaie d’échange » de la Moldavie
pour les troupeaux de bœufs vendus au XVIe siècle en Pologne et ailleurs.
39
I. Capro u, O istorie a Moldovei prin rela iile de credit pîn la mijlocul secolului al XVIII-
lea, Ia i 1989, p. 34 sq.
40
En 1578, le baile Nicolo Barbarigo affirmait que la majorité et jusqu’aux deux tiers du vin
de Crète qui arrivait à Constantinople (entre 1 000 et 1 500 bottes, en roumain « butii ») allait à
Kilia et de là, par chariots, en Pologne : cf. A. Veress, Documente privitoare la istoria Ardealului,
Moldoveisi T rii Române ti, II (1573-1584), Bucarest 1930, p. 159-160 ; A. Pippidi, « Esquisse
pour le portrait d’un homme d’affaires crétois du XVIe siècle », dans idem, Hommes et idées,
p. 127-128. Quelques années plus tard, en 1601, Lazaro Soranzo précisait que la route de ce vin
passait par Kilia, Gala i, Reni (Rene) et Floci, puis par chariots en Moldavie, Pologne, Hamburg et
Lübeck : ibidem, p. 94. Voir aussi la relation de Giovanni Botero de 1596, qui précise qu’il
s’agissait du moscadello ou malvagia de Crète : C l tori str ini, IV, p. 575-576 ; H. Inalcik (éd.),
An Economic and Social History of the Otoman Empire, I, 1300-1600, Cambridge 1994, p. 292-
293 ; t. Andreescu, « Problema “închiderii” M rii Negre la sfâr itul secolului al XVI-lea i în
45
depuis le coude que le grand fleuve fait vers le Nord et jusqu’à la mer Noire était
un lieu privilégié pour les troupeaux qui prenaient ici leurs quartiers d’hiver et où
l’on trouvait le sel marin nécessaire à leur nourriture41.
Commençons donc par les Chiotes, grands importateurs de peaux et de
fourrures de ces régions avant la conquête ottomane de 156642. Rien que pour la
période 1540-1600, Lidia Cotovanu a enregistré une vingtaine de noms de
marchands originaires de Chios, avec résidence secondaire à Constantinople
et/ou à Lvóv, à faire du commerce entre les deux villes en passant par la
Moldavie, où certains s’y installaient à demeure43. On ignore le lieu d’origine de
Jurgi Grecus (1500), de Dzany Greco, mercatore in Valachia (1526), de Hawrilo
Grecus et de Iani de Suceava (1557), de Iane et Ivan Pospa (1568), de Sava de
Ia i (1581), d’Antonius Graecus (1585), d’Emanuil Graecus de Sereth civitate et
de ses frères Stephanus et Zacharia Graeci (1586), etc.
Pour ce qui est des marchands épirotes, ils apparaissent surtout dans le
dernier quart du XVIe siècle, mais leur émigration vers les Principautés
danubiennes est connue depuis la fin du siècle précédent. Tout comme les
Chiotes et les Crétois (nous connaissons les noms d’environ 40 marchands pour
la période 1550-1600), ils forment des réseaux d’agents commerciaux et
caravaniers en liaison avec les grands marchands résidant à Lvóv, à l’abri des
Ottomans et des caprices des princes moldaves44.

prima jum tate a celui de al XVII-lea », dans In honorem Paul Cernovodeanu, éds Violeta Barbu,
Gh. Laz r, Bucarest 1998, p. 131-144 (repris dans idem, Din istoria M rii Negre, p. 229-231).
41
Tous les règlements ottomans de la région contiennent des mentions de la gor tina, la taxe
de 3 % payée par les bergers pour le pâturage des moutons. Pour les dimensions du commerce des
peaux à la fin du XVe siècle, on peut mentionner l’achat, en 1478, de 3 000 peaux à Cetatea-Alb
par un certain Piero di Stefano (N. Iorga, Studii i documente, XVI, p. 122) et l’exportation, entre le
16 mars et le 12 juin, de Kilia de plus de 3 200 peaux de bœufs : H. Inalcik (éd.), An Economic and
Social History, I, p. 291-293. Voir aussi infra, notes 52-56.
42
H. Inalcik, « The Question of the Closing of the Black Sea under the Ottomans », A '(íov
)óv o* XXXV (1979), p. 74-110 ; idem, An economic and social history of the Otoman Empire, I,
p. 292 (des cuirs de Caffa, Kilia et Akkerman, pour les Chiotes) ; voir aussi M. Balard, La Romanie
génoise (XIIe – début du XVe siècle), II, Rome 1978, p. 737-741.
43
Lidia Cotovanu, Migrations et mutations identitaires dans l’Europe du Sud-Est (vues de
Valachie et de Moldavie, XIVe – XVIIe siècles), Thèse de doctorat, École des Hautes Études en
Sciences Sociales, Paris 2014, inédite, p. 265-273. Pour les Chiotes, voir aussi N. Iorga, Istoria
comer ului românesc, I, pân la 1700, V lenii de Munte, 1915, p. 218-220 ; pour les Grecs en
général, ibidem, p. 199 et suiv., les Crétois, ibidem, p. 220-223 ; plus récemment, Cr.N. Apetrei,
« Una famiglia di mercanti greci di Chio fra i principati romeni e la penisola italiana alla fine del
XVI secolo (les Vorsi) », dans C. Luca – G. Masi (éds), La storia di un ri-conoscimento: i rapporti
tra l’Europa Centro-Orientale e la Penisola Italiana dal Rinascimento all’Età dei Lumi, Br ila –
Udine 2012, p. 149-168 ; St. Andreescu, « Rela%iile lui Mihai Viteazul cu Polonia : misiunea
sp tarului Constantin Vorsi », AIIAI XXXII (1995), p. 53-68.
44
Lidia Cotovanu, Migrations et mutations identitaires, notamment le chapitre I.4.3 « La route
moldave à la portée des sujets génois et vénitiens des îles égéennes » ; Ariadna Camariano-Cioran,
L’Épire et les Pays roumains, Ioannina 1984.
46
Ensuite, il y a des autres, clients et amis des princes roumains qui s’élèvent
dans la hiérarchie sociale et politique et deviennent hauts dignitaires aux Cours
de Bucarest / Târgovi te et Suceava / Ia i, comme les Épirotes Oxotie et Ghiorma
de Valachie, à la Cour de Mircea Ciobanul (le Pâtre) et de son fils, Petru cel
Tân r (le Jeune, en tout trois règnes, 1545-1568, avec une interruption entre
1554-1557), puis Duca de Ioannina et quelques autres, en tout dix noms, tous
grecs, dont Manuel Cantacuzène, et ceci à la même époque (1559-1568)45. Il est
important de rappeler que Mircea Ciobanul avait vécu à Constantinople et qu’il
était venu en Valachie entouré de nombreux Grecs, dont il a fait des conseillers et
des dignitaires, alors que d’autres s’occupaient du commerce. La situation est
semblable en Moldavie car le prince régnant, Jacques Basilikos, dit Despot Vod ,
était Grec, bien que protestant46 ; ses successeurs au trône, Iancu Sasul (Jean le
Saxon, 1581-1583) et Petru chiopul (Pierre le Boiteux, 1574-1581, 1583-1591)
avaient des épouses grecques (respectivement Marie Paléologue et Marie Amirali
de Rhodes), le second venait directement de l’Empire Ottoman, où il était né,
vers 1534, et tous les deux ont attiré dans le pays bon nombre de Grecs et
d’Albanais qui occupent, entre autres, la dignité de fermier des douanes et de
grand trésorier47. Ils suivaient en cela le précédent du génois Dorino Cattaneo, au
XVe siècle, et du crétois Constantin Corniact († 1563)48. Enfin, le prince Ieremia
Movil de Moldavie (1595-1606) avait une épouse grecque, Elizabeta
Kataratos49. Même son de cloche en Valachie, où régnait le frère de Petru
chiopul, Alexandru Mircea (1568-1577), suivi par son fils Mihnea (1577-1583,

45
A. Sacerdo eanu, « Pomelnicul m n stiri Arge ului », BOR LXXXIII (1965), p. 313.
46
Un Argyropoulo, neveu de l’archevêque homonyme de Thessalonique, vivait vers 1570 en
Moldavie : cf. N. Iorga, Byzance après Byzance, Bucarest 1935, p. 119, d’après Martin Crusius,
Turcograecia, Bâle 1580, p. 274-275.
47
Voir leur biographies dans N. Stoicescu, Dictionar al marilor dreg tori din ara
Româneasc i Moldova. Sec. XIV – XVII, Bucarest 1971, passim.
48
Pour les Cattaneo et les Corniact de Moldavie, voir t.S. Gorovei, « Contribu ii
prosopografice i epigrafice. I. Dorin pitarul i Tetraevanghelul s u. 2. Basilica “Stroici” de la
Probota. 3. Inscriptile funerare de la Probota », SMIM XXVIII (2010), p. 71-78 ; A. Pippidi,
« Esquisse pour le portrait » ; P. Zahariuc, « Un egumen i un d ruitor necunoscu i ai m n stirii
Putna : Petronie i Nicolae Corniat », dans Putna, ctitorii ei i lumea lor, Bucarest 2011, p. 27-34.
En 1583, Petru Cercel (Pierre Boucle d’Oreille), le prince de Valachie, confiait la même charge à
Giacomo Alberti « ensemble avec un Chiote, nommé Nicolo Nevridi, arrivé depuis quelques jours
de Moldavie » : cf. la lettre de Francesco Vincenti à l’ambassadeur de France à Constantinople,
Germigny, le 22 décembre 1583, dans M. Holban, C l tori str ini, III, p. 74. Pour Nicolo Nevridis,
dit Domestico, voir N. Iorga, Studii i documente, XXIII, p. 443 ; Cr.N. Apetrei, « Greek
Merchants in the Romanian Principalities in the 16th Century : The Case of Nikolaos Domesticos
Newridis », Istros XVII (2011), p. 95-121.
49
N. Iorga, « Doamna lui Ieremia Vod », AARMSI, IIe série, XXXII (1910), p. 1019-1077 ;
S. Zotta, « Doamna Elisaveta lui Ieremia Movil voievod a fost fiica lui Gheorghe pârc lab de
Hotin », AG II (1913), p. 178-180 (repris dans Movile tii. Istorie i spiritualitate româneasc , I,
« Casa noastr movileasc », Sfânta M n stire Sucevi a 2006, p. 97-100, avec notes
supplémentaires, p. 318) ; N. Stoicescu, Dic ionar, p. 307 (pour son père, Gheorghe Lozonschi
Kataratos).
47
1583-1591) ; Alexandru avait épousé une Pérote, Ecaterina Salvaressa, dont la
famille était originaire de Chios50, et entretenait une nombreuse clientèle de
Grecs, dont des Chiotes réfugiés ici que rencontra Pierre Lescalopier en 157451.
Cet afflux de Grecs et d’Italiens dans les deux Principautés danubiennes a
joué un rôle décisif dans l’intensification des échanges internationaux de la
Moldavie dont Reni était, nous l’avons vu, la porte d’entrée, la première ville
après le gué d’Isaccea-Obluci a52. Et c’est justement l’époque où la ville
commence à figurer comme cité fortifiée dans la cartographie européenne sous la
forme Ren. La plus ancienne carte qui la mentionne est celle de Stefano Francese,
Carta della Polonia ed Ungheria (Rome, Palais du Vatican, 1562-1564), suivie
par Giacomo Gastaldi, Carta del bacino danubiano incisa da Paolo Forlani
(Venise, 1566), puis de celle de Egnazio Danti, Carta della Livonia e Lituania
(Florence, Palazzo vecchio, entre 1563-1575), enfin la Carta della Romania
(Anvers, 1584) de Giacomo Gastaldi, l’Atlas de Mercator (1594)53 et la carte
faussement attribuée à Georg Reichersdorf, de 159554.
L’intensification du commerce Nord-Sud entre l’Europe Centrale, la
Pologne, la Moldavie et l’Empire Ottoman a eu comme pendant les échanges
traditionnels entre la Moldavie et la Transylvanie, notamment avec les villes de
Bra ov et Bistri a, qui disposaient du droit de dépôt et d’étape (Stapelrecht),
obligeant les marchands étrangers à déposer et vendre ici leurs marchandises. Le
commerce avec Bra ov, attentivement étudié par Radu Manolescu, révèle une
vive activité d’exportation de bétail et de peaux et de fourrures de Moldavie et de
Valachie vers la cité transylvaine : les chiffres sont impressionnants et couvrent
la période depuis la fin du XVe siècle jusqu’en 155455. Pour juger de
50
Jacques Paléologue se rendit à Bucarest en 1573 et rencontra à cette occasion le prince
Alexandru et son épouse, « une noble dame de Chios, ma patrie, de la famille Salvaresso, autrefois
brillante et très riche » : C l tori str ini, II, p. 413. Voir aussi N. Ghinea, « La famille de la
princesse Catherine Salvaressa », RRH XXII/4 (1983), p. 391-399. Entre 1559 et 1568, elle allait
être la régente du pays durant le règne de son fils mineur. En 1580, c’est le tour de Jacques
Mavrocordatos de Chios de visiter la Valachie : N. Iorga, Byzance après Byzance, p. 144, d’après
Martin Crusius, Turcograecia, p. 309-311. Pour l’entourage de Catherine Salvaressa, voir N. Iorga,
« Contribu iuni la istoria Munteniei în a doua jumat te a secolului XVI-lea », AARMSI, IIe série, II
(1896), p. 1-112. Voir aussi A. Pippidi, « Ricerche sulla famiglia Salvaresso », dans Cr. Luca –
G. Masi (éds), L’Europa Centro-Orientale e la Penisola italiana : quattro secoli di rapporti e
influssi intercorsi tra Stati e civiltà (1300-1700), Br ila – Venise 2007, p. 145-153.
51
C l tori strãini, II, p. 428 ; il rencontre à Târgoviste « quelques Génois réfugiés de Chios,
qui nous ont invités à table, très heureux d’entendre parler leur langue ».
52
Un historien ottoman du XVIIe siècle, Kiatip Celebi, l’appelait « l’échelle des Pays
moldaves et tatares et russes et de la Valachie et bulgares » : M. Guboglu, Cronici turce ti, II,
p. 113.
53
M. Popescu-Spineni, România în istoria cartografiei pâna la 1600, I, Bucarest 1938, p. 148.
54
F. Banfi, « I paesi romeni nei monumenti cartografici italiani del Rinascimento », BBR II
(1954) et III (1955-1956), p. 23, 27, 29,46 et 54.
55
R. Manolescu, « Le rôle commercial de la ville de Bra ov dans le Sud-Est de l’Europe au
e
XVI siècle », NÉH II (1960), p. 207-220 ; idem, Comer ul T rii Române ti i Moldovei cu
Bra ovul, notamment p. 113-117 (le bétail) et 118-122 (peaux et fourrures). Voir aussi le tableau
48
l’importance de ce commerce dans la vie économique des villes transylvaines, il
suffit de consulter le nombre d’artisans travaillant les cuirs et les peaux à Bra ov
(160 en 1486, pour une population de moins de 10 000 personnes), 159 à Sibiu,
en 1500, pour une population légèrement moindre, respectivement 51 et 73 à
Bistrita, en 1461 et 1532 ; mais il s’agit d’un calcul qui englobe également les
personnes dont le nom est dérivé d’un métier lié au travail du cuir et des peaux
comme cordonniers, fourreurs, maroquiniers, gantiers, corroyeurs, bourreliers,
selliers, peaussiers, tanneurs (timar), etc.56 En 1556 et 1560, les Diètes de Cluj
qui fixaient les prix des peaux et des fourrures pour les artisans transylvains
affirmaient que ces derniers « apportent la plus grande partie des peaux de
Moldavie, de Valachie et de la région de Caransebe »57.
Enfin, les princes moldaves avaient pris l’habitude depuis Petru Rare
(1527-1538, 1541-1546) de vendre eux-mêmes des troupeaux entiers de bœufs et
de cuirs afin d’obtenir le numéraire qui faisait défaut au pays. On connaît
également le cas d’Alexandru L pu neanu, qui envoyait des milliers de bœufs en
Pologne et même à Venise58 et celui du prince Petru chiopul, qui expédie, en
1584, par l’intermédiaire des Chiotes Sima Vorsi et Nicolo Domestico Nevridis,
un bateau contenant 12 000 peaux de bœufs, de la laine et de la cire à Venise59.
À la lumière de toutes ces informations, on constate que les marchands de
peaux de Tomarochória et de Chios installés à Tomarova avaient trouvé en
Moldavie une terre d’élection pour l’élevage et donc pour la commercialisation

récapitulatif en annexe à la fin qui donne le détail des échanges par année et par pays : dans le reste
de l’ouvrage, les deux pays sont cités ensemble (une moyenne annuelle de 80 000 à 100 000 florins
d’or), alors qu’il est notoire que le commerce de la Valachie avec Bra ov dépassait celui de la
Moldavie de 3 à 50 fois (de 300 % à 5 000 %). Le commerce moldave avec la Transylvanie se
faisait surtout avec Bistri a pour laquelle manquent les données. Les affaires se faisaient en aspres
ottomans, dont la dévalorisation a été importante au cours du XVIe siècle : N. Beldiceanu, « La
crise monétaire ottomane au XVIe siècle et son influence sur les Principautés Roumaines », SOF
XVI/1 (1957), p. 70-86.
56
t. Pascu, Voievodatul Transilvaniei, III, Cluj 1986, p. 187 et suiv.
57
R. Manolescu, Comer ul T rii Române ti i Moldovei cu Bra ovul, p. 118. En 1583-1585,
sous le règne de Petru Cercel, la Valachie exportait « coyre di bovi in molta abbondanza, cere,
mieli, buttini, formaggi, grani et orzi, bestiame, pesci sechi e sale. Le coyre e cere si mandano in
Ancona per schena di mulo a Ragusa, o ceramente per il Danubio con navigli sino alli porti di
Varna e di Costanza, che sono nel Mar Nero et di ivi si carricano sopra le navi che passando il detto
mare, vanno prima in Constantinopoli e poi a Ragusa, overo Ancona. Le vettoviglie e sale si
mandano medisimamente per il Danubio a detti porti et de ivi la navigano per Constantinopoli » :
Memoriale delle cose occorse a me Franco Sivori del Signor Benedetto doppo della mia partenza
di Genova l'anno 1581 per andar in Vallachia, éd. t. Pascu dans Petru Cercel i ara
Româneasc la sfâr itul sec. XVI, Sibiu 1944, p. 180. Pour le commerce des peaux des régions de
la mer Noire vers la Méditerranée au XVIe siècle, voir t. Andreescu, « Problema “închiderii”
M rii Negre », p. 231-232.
58
Gh. Pung , ara Moldovei în vremea lui Alexandru L pu neanu, Ia i 1994, p. 63 et suiv., 79.
59
N. Iorga, Istoria comer ului românesc, I, p. 219 ; t. Andreescu, op. cit., p. 220-235,
notamment p. 231. Nous ne sommes pas d’accord avec l’hypothèse de l’auteur que le chargement
de ce bateau avait eu lieu à Kilia et nous pensons qu’il s’agissait de Gala%i ou Reni.
49
des peaux de bœufs, de moutons60 et de buffles. Leur période de prospérité
couvre les années 1550/60-1595, lorsque la Valachie et la Moldavie adhèrent à la
Ligue Sainte et lèvent le drapeau de la révolte contre l’Empire Ottoman, mais
entrent en conflit avec la Pologne, restée neutre, ce qui nuit au commerce sur la
« route moldave ». Les conflits militaires en mer Noire et dans la région des
bouches du Danube s’intensifient après 1600 avec la multiplication des raids des
Cosaques Zaporogues contre l’Empire Ottoman, parfois en alliance avec les
Tatars de Crimée, vassaux remuants de la Porte61. Ainsi, Isaccea et Ismail sont
incendiés en 1603 par les Cosaques, en 1609 un dignitaire local d’Isaccea
incendie Satul Nou (Novoselo) et confisque le bétail grand et petit de Reni
(qualifiée de village) et de Cahul (Kalic)62. Deux ans plus tard, on apprend que
les Tatars, qui avaient pillé la Moldavie méridionale, avaient installé un fermier
des douanes à Reni à la place des douaniers moldaves63. Six ans plus tard, la
situation était redevenue normale64, mais en 1621, après une campagne
victorieuse contre les Polonais, le sultan occupait Reni, qualifié de village, et
Ismail avec plusieurs villages et les offrait au vakîf du prophète Mahomet65.

60
La richesse de la Moldavie en troupeaux de moutons était considérable. Partant du revenu
de la taxe (gor tina) sur ces troupeaux (un mouton sur vingt), C.C. Giurescu, Istoria românilor,
II/2, Bucarest 1937, p. 567, a calculé qu’en 1591, le pays avait plus d’un million trois cents mille
têtes de moutons. Ce chiffre est vraisemblable, car en 1834, après la perte de la Bessarabie, qui
avait réduit sa superficie de moitié, la Moldavie comptait 1,8 millions de moutons, 660 000 bœufs
et vaches et 360 000 chevaux, et avait produit en 1833, 552 000 kilos de miel : le rapport de Bois-
le-Comte à Rigny dans Hurmuzaki, Documente, XVII, p. 365. À la même époque, la Valachie
élevait 1432 542 moutons et brebis, 643 507 bœufs et vaches, et 202 405 chevaux ; la production
du miel s’élevait à 750 000 kg : ibidem, p. 340. En 1838, la Valachie avait 1 805 000 moutons,
chiffre qui avait doublé en 1860 : I. Donat, « P storitul românesc si problemele sale », SRI XIX/2
(1966), p. 285. Pour les exportations de moutons dans l’Empire Ottoman au XVIe siècle, voir
t. Andreescu, « R scoala & rilor române din 1594 si chestiunea aprovizion rii
Constantinopolului », SRI VIII (1997), p. 591-614 (= idem, Din istoria M rii Negre, p. 196-219,
notamment p. 204-209).
61
Voir M. Berindei, « La Porte ottomane face aux Cosaques Zaporogues, 1600-1637 », HUS
I/3 (1977), p. 273-307 ; t. Andreescu, « Alte tiri despre alian a t tarilor cu cazacii în nordul M rii
Negre », dans idem, Izvoare noi cu privire la istoria M rii Negre, Bucarest 2005, p. 135-153 ;
A. Pippidi, « Cazacii navigatori, Moldova i Marea Neagr la începutul secolului al XVII-lea »,
dans O. Cristea (éd.), Marea Neagr . Puteri maritime – Puteri terestre (sec. XIII – XVIII), Bucarest
2006, p. 260-282.
62
M. Berindei, « La Porte ottomane », loc. cit. ; T. Gemil, Rela iile rilor Române cu Poarta
otoman în documente turce ti (1601-1712), Bucarest 1982, no 44, p. 141-142.
63
I. Corfus, Documente privitoare la istoria României culese din arhivele polone. Secolul al
XVII-lea, Bucarest 1983, p. 60-61.
64
DIR, A, XVII/4, Bucarest 1956, no 264, p. 210.
65
Miron Costin, Opere, éd. P.P. Panaitescu, Bucarest 1958, p. 85 et 217 ; Reni était alors,
selon M. Costin, « un village de la campagne » sis sur le Danube, dépendant de l’hinterland (roum.
ocol) de Gala i. Pour la liste des villages dépendant de cet établissement religieux, voir un registre
officiel du 25 juillet 1645, chez T. Gemil, op. cit., p. 258-263 : Tomarova, Cercelu , Barta, Satul
Nou, Cartal, Brânza, Babuis, Ghirecul (Grecenii Vechi ?). Un an plus tard, l’Évêque catholique
Marco Bandini écrivait, dans le récit de sa Visitatio, que Reni (Rhenem) n’avait plus de murailles et
50
La situation des habitants changeait du tout au tout mais il est possible que
les marchands et artisans grecs soient restés, au moins en partie, sur place. En
effet, la Valachie et la Moldavie avaient connu – ou allaient connaître – toute une
série de mouvements contre les « Grecs » et autres étrangers considérés la cause
des malheurs de la population : en 1611 et en 1618 en Valachie66, en 1600
(arrestation d’un grand nombre de marchands grecs en Transylvanie)67, en 163368
et en 1653 en Moldavie69. Que faire ? Où aller ? Reni avait connu, après son
occupation par les Ottomans, une période de stagnation – elle était encore un gros
village en 166070 – mais après la conquête de Kamenets-Podol’skij par les
Ottomans, en 1672, elle semble avoir décollé une nouvelle fois71, car un
voyageur décrivait en 1686 Reni et Ismail comme « deux grandes villes, peuplées
par les Turcs et les Tatars », avec plus de 20 000 maisons chacune, chiffre
évidemment exagéré72. Cet apparent bien-être allait être mis à rude épreuve entre
1696 et 1701, quand les Tatars Nogay s’y installent et chassent les chrétiens d’ici
et d’autres localités voisines puis, attaqués par le khan de Crimée, brûlent la ville
en 1696 et en 1699-170173. Pourtant, en 1701, le moine russe Leontie arrive le 15
mars à Reni, « ville moldave », où vivent aussi beaucoup de « Turcs » et où l’on
charge du blé. « La ville de Reni, conclut-il, est plus belle que Gala i74. Le vin et

se trouvait à la frontière du Bugeac, qui comprenait 60 villages et le chef lieu à Ismail : Marco
Bandini, Codex. Vizitarea general a tuturor bisericilor catolice de rit roman din provincia
Moldova 1646-1648, éd. Tr. Diaconescu, Ia i 2006, p. 106-107.
66
C. Rezachevici, « Fenomene de criz social-politic în ara Româneasc în veacul al XVII-
lea (partea I : prima jum tate a secolului al XVII-lea) », SMIM IX (1978), p. 59-77 ; A. Falangas,
« Conflictele dintre Gabriel Bathory, Radu erban i Radu Mihnea pentru ara Româneasc în
lumina unui izvor grecesc necunoscut », SMIM XX (2002), p. 53-61.
67
Hurmuzaki, Documente, XII, no MDLXXIV, p. 1090, no MDXCIV et MDXCVI, p. 1102-
1104, no MDCXXIX, p. l123-1124 ; N. Ciocan, « Nego i negu tori în Moldova veacului XVII »,
AIIAI XXV/1 (1988), p. 293-305 ; Al. Gon a, « Leg turile economice », p. 174.
68
Miron Costin, Opere, p. 98-101.
69
Ibidem, p. 180 ; Paul d’Alep, op. cit., p. 95-97, qui commente ainsi : « sans marchands, ce
pays n’aurait pas pu exister ».
70
Evliya Celebi trouve qu’elle avait environ 500 familles, tout comme les villages voisins,
mais ne donne aucune description : C l tori str ini, VI, p. 490.
71
En 1672, avant la campagne ottomane, le prince de Moldavie écrivait au roi de Pologne le
conseillant d’installer ses armées « dans la ville danubienne de Reni et de là en haut le long du Prut,
entourée qu’elle est de villes et villages cossus, où l’armée pourrait se maintenir avec aisance, ayant
beaucoup de pain et assez de nourriture pour les chevaux ». D’ici on pourrait partir en campagne et
occuper Aqkermann, Bender (Tighina), Ismail et pousser jusqu’à Constantinople : N. Iorga, Acte i
fragmente cu privire la Istoria Românilot adunate din depozitele de manuscrise ale Apusului,
I, Bucarest 1895, p. 83, 292-295 ; idem, Chilia i Cetatea Alb , p. 231.
72
C l tori str ini, VII, p. 409.
73
Cronica anonimã a Moldovei, 1661-1729 (Pseudo-Amiras), éd. D. Simonescu, Bucarest
1975, p. 60 ; le firman de Mustafa II (29 juin – 8 juillet 1699) avec la liste des villages occupés:
T. Gemil, Rela iile rilor Române, no 218, p. 447-450 ; N. Iorga, Chilia i Cetatea Alb , p. 241.
74
Cf. P. P lt nea, « Informa%ii privind comer%ul ora ului Gala%i în secolul al XVII-lea », AIIAI
IX (1972), p. 145-157.
51
le pain sont bon marché ici. Mais il n’y a pas de monastères comme à Gala i »75.
Même son de cloche, ou presque, dix ans plus tard chez Aubry de La Motraye :
« Timoruum – dit-il – est un grand village, bien peuplé, qui pourrait être considéré comme
ville, s’l n’y avait ses maisons misérables habitées par des paysans »76.

À peu près à la même époque, Dimitrie Cantemir affirme que Reni est une
forteresse « peu importante » (tout comme Isaccea) et ajoute une information
curieuse :
« Bien que possession ottomane, il n’y a pas de Turcs là-bas ; la garnison est formée de
Chrétiens qui sont tous moldaves, et son commandant, de la même foi qu’eux, habituellement
appelé besli agasi, se trouve placé sous les ordres du pacha de Silistra qui est, selon la coutume,
toujours seraskier »77.

Au XVIIIe siècle, la ville, tout comme Giurgiule ti, continue de remplir le


rôle de dépôt de céréales qui sont chargés sur les bateaux : quatre firmans
sultanaux de 1787-1788 parlent de ces dépôts qui doivent être réparés et
agrandis, afin de posséder trois voûtes et pouvant contenir chacun 30 000 kila
(une kila de Constantinople avait 33 litres) de « Zaherea »78. Toutes ces
installations allaient tomber entre les mains des Russes, qui occupent la ville
pendant la guerre de 1806-1812 et l’obtiennent pour cent ans par le Traité de paix
de Bucarest.
Et les Tomaras dans tout ça ? Il est sûr et certain qu’une partie – sinon tous
– ont fui la région des bouches du Danube et quitté leur nouvelle Tomaróchoria
après 1621, pour se réfugier en pays chrétien : nous avons des informations sur
plusieurs d’entre eux qui, portant le nom Tomara(s) ont trouvé asile en Valachie
et en Ukraine, sans pour autant cesser de pratiquer leur commerce non seulement
de peaux, mais également de draps et aussi l’usure.
On rencontre en effet une famille Tomara au XVIIe siècle à Bucarest, à
l’époque de Matei Basarab. Son premier membre connu, Statie « le Grec »
(grecul), marchand d’étoffes et homme de confiance du prince, fait parler de lui à
partir de 164479. Il possédait au moins une maison à Bucarest et des vignes dans
les alentours, et sa fortune et sa renommée lui ont permis d’épouser,
vraisemblablement en deuxièmes noces, une dame noble, Chira (ou Chera), fille
de Vintil III de Corn eni, frère du favori princier Socol de Corn eni. Chira

75
C l tori str ini, VIII, p. 191.
76
Ibidem, p. 525 ; il achète ici des monnaies antiques.
77
D. Cantemir, Descrierea Moldovei, p. 87-89. On y trouve, en 1728, le marchand chrétien
Dumitrascu de « Tumarova » : M. Guboglu, Catalogul, I, Bucarest 1960, no 133, p. 51.
78
M. Guboglu, Catalogul, II, no 1126, 1211, 1221, 1240, p. 323-324, 346-347, 349, 354.
79
N. Iorga, Bra ovul i românii, Bucarest 1905, p. 57.
52
était veuve depuis 1638-1639 de Iane80 (Ianiu) échanson (paharnic) d’Aninoasa
et avait eu de ce mariage un fils bien connu à l’époque, Tudoran II d’Aninoasa.
Le fils de Statie, nommé Stoian, est nommé « Tomara negut toriul » (le
marchand) par le ban Mihai Cantacuzène81 et fait lui aussi un brillant mariage
épousant, entre 1653 et 1660, Ancu a, la fille aînée du chambellan (postelnic)
Constantin Cantacuzène et de la princesse Elina, la fille du prince Radu erban.
Ce faisant, Stoian, anobli en 1660, lorsqu’il devient trésorier en second, une
charge extrêmement lucrative qui lui permit de pratiquer l’usure et de s’enrichir,
entrait dans le plus puissant parti politique valaque, celui du clan des
Cantacuzène, qui a dominé la vie politique du pays jusqu’en 1716 ; il était formé,
ce clan, par le vieux chambellan, ses six fils et trois gendres, tous grands
dignitaires et immensément riches, qui faisaient et défaisaient les princes jusqu’à
imposer trois des leurs, à partir de 1678. Décédé en 1686 ou au début de l’année
suivante, Stoian laissait un fils, Istratie (appelé d’après son grand-père, Statie <
Eustratie), et deux filles mariées avec les plus beaux partis de Valachie : un
Cantacuzène et un Golescu. Quant à Istratie, il avait hérité de sa mère la moitié
du village Flore tii-pe-Rastoac , ce qui lui permit, avec l’encouragement de son
beau-frère, le prince erban Cantacuzène, et ensuite de son cousin, le prince
Constantin Brâncoveanu (Cantacuzène par sa mère, une sœur d’Ancu a), de
relever le nom Florescu, éteint en 1687, avec la mort du dernier descendant mâle
de cette illustre famille, par ailleurs cousin éloigné d’Istratie. De la sorte, les
Tomara de Valachie, du moins la branche de Statie82, s’éteint en ligne masculine
avec les fils d’Istratie morts jeunes, à l’exception d’une fille baptisée Ancu a
comme sa grand-mère paternelle. Ancu a épouse, vers 1712-13, un jeune Chiote,
Antoine (Antonache) Caliarhis, ancien élève des jésuites de Sibiu et étudiant en
médecine à Padoue, lui-même fils d’un médecin, le bien connu iatrophilosophe
Pantaléon Caliarhis, le médecin personnel de Constantin Brâncoveanu.
Antonache prendra le nom Florescu (alternant avec Caliarh), sera un des plus
proches conseillers de Constantin Mavrocordat (dont la famille était également
originaire de Chios) et jouera un rôle décisif dans l’adoption des réformes

80
G.D. Florescu, « Un sfetnic al lui Matei Basarab, ginere al lui Mihai Viteazul. Socol din
Corn eni », RIR XI-XII (1942), l’arbre généalogique de la fin. Cet auteur croyait que l’épouse de
Statie était Teodora, la fille de Socol de Corn eni et de Marula, la fille naturelle de Mihai Viteazul.
Dans notre article « Familia Florescu », à paraître dans le M.D. Sturdza (éd.), Familiile boiere ti
din Moldova i ara Româneasc . Enciclopedie istoric , genealogic i biografic , II, (sous
presse), nous avons démontré qu’il s’agissait de Chira.
81
Mihai Cantacuzino banul, Genealogia Cantacuzinilor, éd. N. Iorga, Bucarest 1902, p. 113.
82
On rencontre en effet d’autres Tomara(s) à cette époque, dont on ignore le degré de parenté
avec Istratie : Spyros, marchand de miel, se trouvait à Bucarest en 1689, et Panos qui est mentionné
entre 1686 et 1715, lorsque ses affaires, le commerce du miel et des voiles de crêpe (zabranice)
l’amenaient dans la capitale de la Valachie : N. Iorga, Studii i documente, IV, p. 76-79 ; idem,
« Câteva tiri despre comer%ul nostru în veacurile al XVII-lea i al XVIII-lea », AARMSI, IIe série,
XXXVII (1915), p. 310 et 312 ; informations de Lidia Cotovanu (Paris).
53
fiscales et sociales de ce prince des Lumières. Antonache est l’ancêtre de
l’actuelle famille valaque des boyards Florescu83.
Si la branche valaque des Tomara disparaît au XVIIe siècle84, une branche
installée en Ukraine a connu en revanche, une évolution tout à fait remarquable.
Son premier membre connu est Ivan (Jean), marchand à Perejaslav (1659), à
Kiev (1667) puis à Nizhna, la plus importante ville marchande de l’époque en
Ukraine. C’est toujours ici, à Nizhna, que vivait Fotios Tomaras, fils de Petros du
village de Lozetsi, dans les Tomarochória d’Épire. Fotios était, en 1682, chef de
la communauté des 18 Grecs de Nizhna et, en 1696, il revêtait la dignité de
membre fondateur de cette même communauté, immédiatement après le pope
(papa) Christodulo. Il semble que Fotios n’ait pas eu d’enfants, car le nom est
continué par les trois fils d’Ivan, à savoir Stepan (colonel à Perejaslav en 1707,
anobli en 1715), Vasili (Basile), lui aussi dvorijanin du hetman Samoilovitch, et
Parfenie (Parthenios), sans descendance connue, vraisemblablement moine.
La famille prospère aux générations suivantes, lorsque nous enregistrons le
nom de Vasili Stepanovitch Tomara (ou Tamara, 1745/48-1819), ambassadeur de
Russie auprès de la Porte (1798-1803), conseiller secret du tsar, Général et
Sénateur, un personnage qui a joué un rôle aussi dans l’histoire des Pays
Roumains. Toutefois, la descendance de la famille sera assurée par le frère cadet
de Vasili, Mihailo (1766-1837), dont le petit-fils, Lev Pavlovitch (1839 – après
1901) avait atteint les plus hautes dignités de l’Empire : gouverneur de Volynie
et de Kiev, conseiller secret du tsar, maître des cérémonies (Hofmeister) à la cour
de Saint-Pétersbourg et sénateur. Son fils unique, Mihailo Lvovitch (1868 – après
1918) avait étudié le Droit à l’Université de Moscou et l’Économie à Saint-
Pétersbourg, et était connu pour son livre sur la situation économique de la Perse
(1905).

83
Pour Antonache, voi notre article « Un adversaire de Nicolae Mavrocordat, collaborateur de
Constantin Mavrocordat : Antonache Caliarh (v. 1690-1748) », Mélanges dissociés pour Jacques
Bouchard, éd. Mariana Dorina Magarin, Bra ov, 2013, p. 15-29.
84
Un Evstatie Tamara, fils de Nicolas, « né en Pays Turc » en 1764, avait un petit rang
nobiliaire et possédait une maison à Bucarest en 1829. En 1831, il figurait sous le nom « Statie
Conduratu i Tamara » : I.C. Filitti, « Catagrafie oficial de to i boierii rii Române ti la 1829 »,
RA II/4-5 (1927-1929), p. 305. State Tamara a été avancé serdar en 1840 et meurt en 1843. On
rencontre, à la même époque, Petrache Tamara, capitaine de Cosaques en 1836 ; Teodor Tamara
pitar en 1840 et Gheorghe Tamara pitar en 1846 : P. Cernovodeanu – I. Gavril , Arhondologiile
T rii Românesti de la 1837, Br ila 2002, p. 161. Dans la génération suivante, nous avons Ana
Tamara (†1881) et Dimitrie Tamara († 1884), enterrés au cimetière bucarestois de Bellu :
G. Bezviconi, Contribu ii la indicele biografic al ora ului Bucure ti, Bucarest 1962, p. 249.
Avançant dans le temps, nous trouvons G(eorge) Tamara, intendant général de l’armée en 1887 et
en 1891, habitant à Bucarest, rue Roman 74 : Fr. Damé, Annuaire de Roumanie. Guide Damé.
Guide de Bucarest, 1887, p. 104 ; Anuarul Bucurescilor, Bucarest, 1891, p. 43. Enfin, le dernier
connu est Constantin Tamara, habitant rue Profetului 8, et ceci entre 1939 et 1950 : Abona ii S.A.R.
de telefoane. Bucure ti i jud. Ilfov, septembrie 1939 ; idem en novembre 1941, en août 1945 et en
1950, dans la Lista abonatilor telefonici, Bucuresti 1950, s.v.
54
C’est ici que s’arrêtent les informations sur la famille Tomara rassemblées
avec beaucoup d’application par le généalogiste ukrainien Valerij V. Tomazov,
qui regrette l’absence de données sur la famille après 1917, victime, comme
toutes les élites de l’Empire de Russie, des persécutions et assassinats de masse
bolcheviques85. Nous nous faisons un plaisir de compléter la généalogie des
Tomara d’Ukraine en présentant un de ses membres les plus remarquables, Sonia
Tomara Clark (1897-1982), journaliste américaine et reporter dans la IIe Guerre
Mondiale, que les événements ont conduit aussi en Roumanie, en 1939-1940.
Selon une de ses biographes86, Sonia Tomara est née à Saint-Pétersbourg le 10
février 1897 dans la famille d’un prince, avocat de son métier, homme de gauche
qui connaissait sept langues à la perfection. Ceci correspond parfaitement à
Mihailo Lvovitch, mais on ne connaît pas le nom de son épouse. Sonia était
l’aînée de cinq enfants (trois filles et deux garçons) et a reçu l’éducation des
rejetons des grandes familles, avec professeurs privés de français, anglais et
allemand. Durant la Ière Guerre Mondiale, elle étudie la Chimie physique à
l’Université de Moscou, mais la Révolution d’octobre et la guerre civile poussent
sa mère et ses trois filles à chercher refuge dans leur palais de Soukhoumi sur les
bords de la mer Noire, laissant derrière Mihailo Lvovitch et les garçons. Sonia ne
reverra plus jamais son père, assassiné par les bolcheviques ou mort de faim,
mais finit par retrouver son plus jeune frère, Alexis, médecin à Moscou. En route
vers Soukhoumi, Sonia fut arrêtée par les bolcheviques mais réussit à retrouver la
liberté et la route vers le Sud. En 1919, elle travailla comme interprète pour le
corps expéditionnaire britannique en Russie, puis se réfugia à Istanbul où elle
continua de collaborer pendant deux ans (1920-1921) avec les services secrets
militaires britanniques en Turquie. En 1921, elle s’installa à Paris avec sa mère et
ses sœurs et travailla pendant six ans comme secrétaire de Jules Sauerwein au
journal Le Matin, puis comme journaliste pour le New York Herald Tribune87. Le

85
V.V. Tomazov, K genealogii roda Tomar. Ukraina – Gretsija. Dosvid drujnich zviazkiv ta
perspecktivi spivrobitnitstva, Mariupol 1996 ; idem, « Tomary », dans V.L. Modzalevskij (éd.),
Malorosijs’kij rodoslovnik, V/1, Kiev, 1996, p. 58-75 ; idem, « Do istorii ukrainskoi gilki
starowinnogo rodu Tomar », dans Ykrains’ka biografistika. Biographistica Ukrainica. Zbirnik
naukovich prat’, II, Kiev 1999, p. 193-200.
86
Elisabeth Bessau – Sonia Clark, Forschungsstelle Kulturimpuls-Biographien
Dokumentation, sur www.kulturimpuls.org ; Sonia Tomara sur Spartacus Educational :
www.spartacus.schoolnet.co.uk ; voir, enfin, une courte biographie et la description de ses archives
conservées à l’American Heritage Center de l’Université de Wyoming, EUA, dans Guide to politics
and public affairs ressources, compiled by J. King and C.Collier, 1995, Revised by L. Wagener,
2009, et sur le site internet : www.uwyo.edu/ahc/collections/guides/politics.pdf.
87
Voici ses souvenirs de Paris : « Being a woman and a foreigner, I was slow in advancing as
a foreign correspondent. I began as a secretary to the foreign editor of Le Matin, the French
newspaper, in Paris. I knew languages, and that was very useful to him. I know English, Russian,
and French well and can write in these languages. I know German less well, and learned some
Italian when I worked in Italy. When you know several languages, you acquire others easily.
Gradually, gradually, I began to write in English. I had to learn a great deal. I was lucky to have
very good chiefs at the beginning of my career. After several years at Le Matin, I went over to the
55
journal l’envoya comme correspondant à Rome et à Berlin ; appelée aux États-
Unis, elle intégra la rédaction de New York, mais les événements de 1938-1939
réclamaient des reporters connaissant les langues européennes : elle se rendit à
Budapest, Belgrade, Bucarest, Constantinople, Ankara, Beyrouth, Jérusalem.
C’est ainsi qu’elle arriva en 1939 en Pologne, où elle fut témoin de l’occupation
du pays par l’Allemagne et par l’URSS et se rendit, avec des masses de réfugiés,
ensemble avec plusieurs journalistes anglo-saxons, à Bucarest88. D’ici, elle fit un
tour en Bessarabie qui était devenue à la mode en ce début de l’année 1940, et
rentra profondément impressionnée. Un collègue journaliste et ami, Derek
Patmore, se souvient :
« Sonia Tomara was much moved by her trip. As a White Russian, the atmosphere of
Bessarabia had made her nostalgic for her own country. “When I reached the Dniester”, she told
me, “and looked across the river at Russia, I just cried. Silly, perhaps? But the truth” [...]. Sonia
must have been an attractive girl when she was young although she told me that she is better
looking now. As we talked about her youth, I could imagine her as she was then – a young
romanticminded girl with dark expressive eyes who danced at balls with handsome officers, a girl
who dreamed and philosophized about life in the secrecy of her own room, and generally led that
slow-moving but carefree life of the cultivated, wealthy classes in Russia before the Revolution.
Then had come the Revolution and her flight from Russia. “I escaped to Turkey by way of
Odessay), she said, ( and lived for some time in Constantinople”. Life was difficult for her at first.
Then she began journalistic work. Gradually, after years of hard work she reached her present
position as one of the leading European correspondents for the New York Herald Tribune. A
clever, hard-working reporter, she has also managed to remain a charming woman of the world – a
rare combination in newspaper work. Sonia Tomara deserves her Success. She has an uncanny
knack for tracking down news. During our time together in Rumania she was always among the
best informed of the foreign correspondents »89.

Après Bucarest, elle se rendit à Paris, d’où elle réussit à s’enfuir en


compagnie d’une de ses sœurs, Irène, sur les routes de l’exode vers le Midi, sans
pour autant cesser d’envoyer des reportages à New York où elle arriva par
Lisbonne90.
À partir de 1942, elle obtint l’accréditation de correspondent de guerre et
pendant trois ans Sonia Tomara fut présente sur presque tous les fronts : Inde,

Paris bureau of the New York Herald Tribune. Leland Stowe was my chief there, and I learned a lot
from him about how to write a story. I worked with him from 1927 until he left to go back home to
the United States in 1935. See, it was a long time, a long training. I suppose I was ambitious. I had
to earn not only my living, but the living of my mother and sister. My mother was old; my sister
was not as well equipped for a job as I was », Jean E. Collins, She was there. Stories of Pioneering
Women Journalists, New York 1980, p. 79-80.
88
Cf. Cedric Salter, Flight from Poland, Londres 1940, p. 25, 67, 135.
89
Derek Patmore, Balkan Correspondent, New York – Londres 1941, p. 78-80. Voir aussi les
confidences recueillies par Jean E. Collins, Shewas there, p. 77-84.
90
Voir New York Tribune du 14 juin 1940, reportage republié dans Sonia Tomara. Primary
Sources, à l’adresse : www.spartacus.schoolnet.co.uk. Voir aussi un reportage du 17 juin, de la
même année, French conceal despair : move as automatons, ensuite French capitulation : June 17,
1940.
56
Chine, Birmanie, Algérie, Italie, Le Caire et Londres. Elle fut la première femme
à voler dans les avions de bombardement B-24 au-dessus du Japon et
accompagna le débarquement allié de Normandie, en juin 1944, et la libération
de Paris. Épuisée et malade, elle revint à New York où elle fit la connaissance du
juge fédéral William Clark (1891-1957), qu’elle épousa à Paris le 4 octobre 1947.
Entre temps, elle avait donné sa démission du journal et accompagna son mari en
Allemagne où William Clark devint le conseiller juridique du général Clay à
Berlin et à partir de 1949 le juge suprême de la Cour d’Appel alliée de
Nuremberg. À la fin de son mandat, en 1954, les époux Clark vécurent à
Francfort puis, après la retraite de son mari, à Princeton, dans le New Jersey.
Restée veuve après le décès de son mari en 1957, Sonia Tomara Clark se retira à
Princeton ensemble avec sa sœur Irène. C’est là qu’elle mourut, le 7 septembre
1982.
Un des aspects les plus intéressants de sa vie a été son engagement dans le
mouvement anthroposophique de Rudolf Steiner qu’elle rencontra à Paris en
1924 et qui lui fit une forte impression. Cette même année, elle devint membre de
la Société d’Anthroposophie et se lia d’amitié avec plusieurs personnalités
importantes de ce mouvement, comme Margarete Küster Schickdorn, qu’elle
connut lors d’un voyage en Grèce, la patrie de ses ancêtres, contribua au
rétablissement des institutions anthroposophiques en Allemagne après la guerre,
ensuite aux Etats-Unis, où elle exerça les fonctions de présidente de la société des
écoles Rudolf Steiner. Elle fit, jusqu’en 1978, des voyages annuels en URSS
pour rencontrer son frère cadet Alexis, médecin à Moscou, aida les
anthroposophes locaux et donna un grand nombre de conférences aux États-Unis.
Ainsi finit aux États-Unis l’existence mouvementée d’une des dernières
représentantes de la famille Tomara, pour qui la découverte de la Grèce, le
voyage en Roumanie et en Bessarabie, enfin les visites rendues à sa famille en
URSS, fournissent des pistes multiples rappelant les déplacements de ses
ancêtres du XVIe et du XVIIe siècle. Tout comme eux, elle a connu les joies de
l’enfance dans une famille unie, les ruptures et les drames de l’exil, l’aventure
exaltante et la tentation de l’inconnu. Et tout comme eux, des milliers de Grecs
des îles et de la terre ferme ont suivi des chemins compliqués vers tous les
horizons, depuis les premiers colons du VIIe siècle av. J.-Chr. et jusqu’à l’aube
du XXe siècle quand Mihalis Pippidis de Mesta, dans la Masticochória de Chios,
est venu chercher fortune en Roumanie, laissant derrière lui une nombreuse
famille qui se perpétue jusqu’à nos jours. L’intégration dans la société roumaine,
les alliances et la carrière de ses descendants sont une histoire mille fois répétée,
il est vrai, mais c’est elle seule qui nous fournit l’occasion de fêter dans la
personne d’Andrei Pippidi un collègue et un ami cher.

57
LES PEUPLES DU SUD-EST EUROPÉEN
DANS LE RÔLE DE « BYZANCE APRÈS BYZANCE »

Il y a peu de régions au monde qui puissent s’enorgueillir, comme l’Europe


du Sud-Est, d’avoir réalisé une synthèse aussi féconde entre l’Orient et
l’Occident au cours des siècles passés. Les civilisations thrace, grecque et
romaine se sont greffées sur un fond local particulièrement réceptif dont les traits
caractéristiques et les brillantes réalisations nous sont révélés par les découvertes
archéologiques. Zone de contact entre l’Orient et l’Occident, entre l’Europe
Centrale et Septentrionale et le monde méditerranéen, l’Europe du Sud-Est a
formé durant le Moyen-Âge l’assise territoriale de la splendide civilisation
byzantine, expression supérieure de la rencontre et de la fusion de trois courants
fondamentaux : l’Empire Romain, l’Orthodoxie et l’Héritage oriental. Ce serait
s’éloigner de notre sujet que de tenter d’approfondir ces trois composantes
principales que depuis plus d’un siècle les études byzantines ont finement
analysées et mises en évidence. Disons simplement que le trait essentiel de la vie
et de la civilisation byzantines a été une étonnante capacité d’assimilation et de
synthèse de civilisations très différentes et même ennemies.
Nicolae Iorga définissait, dans une de ses dernières conférences, Byzance
comme « une synthèse qui reste toujours ouverte même après la disparition de
l’idée byzantine elle-même »1. Synthèse ou structure toujours ouverte, le
« Commonwealth byzantin » (D. Obolensky) l’a été aussi dans ce que, toujours
Iorga, a défini comme « Byzance après Byzance » :
« Byzance, avec tout ce qu’elle représentait, non pas comme domination d’une dynastie ou
prééminence d’une classe dirigeante, qui pouvaient disparaître par une catastrophe, sans que
l’organisme byzantin, lentement formé au cours des siècles, s’en fut ressenti essentiellement, mais
comme complexe d’institutions, comme système politique, comme formation religieuse, comme
type de civilisation, comprenant l’héritage intellectuel hellénique, le droit romain, la religion
orthodoxe et tout ce qu’elle provoquait et entretenait en fait d’art, ne disparut pas, ne pouvait pas
disparaître par la prise successive de ses trois capitales au XVe siècle : Constantinople, Mystra et
Trébizonde.
Ce ne furent par les Turcs ottomans qui auraient apporté avec eux, ainsi que le prétend un
nationalisme turc d’origine très récente, remontant aux restes de la civilisation hittite et se
cherchant des antécesseurs du côté de l’Oxus et de l’Yaxarte, de nouvelles formes de vie, qui
auraient bâti à nouveau sur des ruines dont ils auraient balayé les derniers débris, mais bien
l’Empire, avec tout ce qu’il contenait de souvenirs, de moyens et d’indestructible idéal qui
transforma presque d’un jour à l’autre ceux qui, de Brousse et d’Andrinople, étaient venus
s’installer sur cette place d’une séduction infinie, capable d’employer et d’user tour à tour toutes les
races.
S’arrêter à ces dates de conquête qui partent de 1453 est sans doute une nécessité
d’exposition à laquelle, pour différents motifs, il faut bien se plier, mais abandonner tout ce qui

1
N. Iorga, Ce e Bizan ul ?, Bucarest 1939.
59
avait été impérialement byzantin aussitôt après les scènes sanglantes d’une invasion dont le rythme
fut étonnamment rapide serait une erreur et elle contribuerait à fausser l’histoire des régions si
vastes sur lesquelles s’étendit la domination de Mehmet II et de son petit-fils Sel m, conquérant de
l’Asie et de l’Égypte.
Non seulement Byzance, c’est-à-dire ce qui en formait non pas seulement les dehors, mais
aussi l’essence, se conserva jusqu’à une époque que nous chercherons à définir, mais, elle continua
cette action millénaire [...], par laquelle cette chose politique et culturelle sans cesse en marche
s’assimilait naturellement et en ayant l’air de ne pas changer, tout ce qui entrait dans son cercle
d’action, si étendu. Ainsi après la transformation, sous beaucoup de rapports seulement apparente,
de 1453 elle s’annexera des formes de civilisation venant du monde gothique de Transylvanie et de
Pologne par la Moldavie roumaine et tout ce que, par différentes voies, lui enverra l’Occident à
l’époque de la Renaissance. Beaucoup de choses nouvelles paraîtront ainsi à la surface, mais au
fond il n’y aura, quand même, que l’immuable pérennité byzantine »2.

Cette page constitua à elle seule tout un programme de recherches. Et c’est


toujours à Nicolae Iorga que nous devons des considérations profondes, et que
les recherches plus récentes ont confirmé, sur la manière dont Byzance a survécu
à elle-même aux XVe – XIXe siècles :
1) L’Empire Ottoman, d’abord ; il est, sans doute, le continuateur de
l’Empire Byzantin.
2) Le Patriarcat de Constantinople et l’Église se substituent à l’Empire des
Paléologues, car ayant autorité sur tous lés Chrétiens de l’Empire : Albanais,
Bulgares, Grecs, Serbes et même Arméniens.
3) Les Pays Roumains – Valachie et Moldavie – peuvent être considérés
comme des successeurs de Byzance.
4) Enfin, la Russie, qui est en dehors de notre propos, serait l’héritière de
l’Empire Byzantin3.
C’est sur les trois premiers points que je voudrais axer ma contribution,
étant entendu que la Russie servira uniquement de comparaison là où le besoin se
ferait sentir.

1. L’Empire Ottoman continuateur de l’Empire Byzantin

La thèse peut, au premier abord, paraître paradoxale. Le fait fondamental et


qu’il ne faut pas perdre de vue est que cette situation est variable selon les
époques. Le phénomène de « byzantinisation » des Ottomans est bien antérieur à
la conquête de Constantinople par Mehmet II en 1453 : les Seldjoukides d’abord,
les Ottomans ensuite, ont trouvé et conservé en Asie Mineure et dans les Balkans
tout un ensemble d’institutions byzantines entre le XIe et le XIVe siècles. Selon

2
N. Iorga, Byzance après Byzance. Continuation de l’« Histoire de la vie byzantine »,
Bucarest 19351 (19712), p. 5-6.
3
Voir là-dessus l’étude de Olga Cicanci, « Concep ia lui Nicolae Iorga despre “Byzance après
Byzance” », dans Nicolae Iorga – istoric al Bizan ului. Culegere de studii, éd. E. St nescu,
Bucarest 1971, p. 201-234.
60
Iorga, repris par Franz Babinger et d’autres historiens plus récents, Mehmet II
était davantage un continuateur des basilei que l’empereur Constantin Dragassès,
à moitié Serbe, et qui défendit vaillamment sa capitale, mais principalement avec
des forces « latines ». Grand spécialiste des formules concises et saisissantes,
Iorga caractérisait l’Empire Ottoman des XVe – XVIe siècles comme « une
monarchie néo-byzantine de foi islamique »4 ou bien « une réédition, avec une
autre religion, avec d’autres dignitaires et avec le soutien d’une autre classe
militaire, de Byzance d’autrefois »5.
La continuation par Mehmet II et ses successeurs immédiats des
institutions byzantines est évidente à plusieurs niveaux. La législation
pointilleuse – les kanoun (< gr. ) –, la création d’une bureaucratie
parfaitement rodée et le respect, par la nouvelle administration, des privilèges des
groupes économiques et sociaux – vojnuks (ou vojniks), Valaques –, ont été bien
étudiés ces dernières années grâce aux publications de nombreux documents tirés
des inépuisables archives ottomanes.
Dans l’agriculture comme dans le commerce, les Turcs ottomans ont
conservé les coutumes de leurs prédécesseurs, garantissant de façon efficace la
sécurité des rajas (= sujets ; littéralement : troupeau) face aux abus des seigneurs
et des fonctionnaires ; il en est de même des grandes routes du commerce
international qui retrouvèrent leur trafic des temps jadis.
D’un grand secours pour les premiers sultans ottomans a été la parfaite
collaboration de tous les groupes ethniques vivant dans l’Europe du Sud-Est.
Grecs, Serbes, Albanais, Bosniaques et Bulgares, renégats ou Chrétiens, forment,
aux XVe – XVIIe siècles, l’armature et les cadres de l’administration, du
commerce et de l’armée ottomanes. L’emploi du grec et du serbe comme langues
de correspondance interne et internationale par les sultans et les plus hauts
dignitaires ottomans, l’existence de secrétaires et interprètes (drogmans) grecs et
slaves à tous les niveaux de l’administration, illustrent bien un état de choses
remarqué par l’humaniste allemand Martin Crusius, qui constatait que les Grecs
de Constantinople ne voulaient d’aucun maître à part le Turc, et surtout pas d’un
Chrétien. « Ils sentaient bien que cet Empire redevenait le leur », écrivait Nicolae
Iorga en marge de cette observation6.
À côté de cette Byzance « impériale », il y a une Byzance populaire, dont
le souvenir est conservé par les populations slaves et grecques. Ce que l’historien
bulgare Ivan Duj ev appelle la « démocratisation » des institutions et des mots
byzantins éclaire bien le mode de vie rural d’une bonne partie des peuples de
l’Europe du Sud-Est7. Spyros Vryonis est allé encore plus loin dans ce domaine

4
N. Iorga, « Y-a-t-il eu un Moyen-Âge byzantin ? », BSHAR II (1927), p. 1-9 (repris dans
idem, Études byzantines, I, Bucarest 1939, p. 311).
5
N. Iorga, Ce e Bizan ul ?, p. 14.
6
N. Iorga, Byzance après Byzance, p. 57.
7
I. Duj ev, « Byzance après Byzance et les Slaves », dans Medioevo bizantino-slavo, II, Rome
1968, p. 287-312 (« Storia e letteratura. Raccolta di studi e testi », 113).
61
et a proposé le XVIe siècle comme date limite de l’appropriation par les
Ottomans et les peuples balkaniques, des institutions byzantines. À partir de cette
époque, les peuples de l’Europe du Sud-Est sont de plus en plus coupés de la
civilisation occidentale et leur culture revêt une forme exclusivement populaire8.
Avec l’essor des drogmans et des Phanariotes qui fournissent, entre 1711 et
1821, des princes pour la Valachie et la Moldavie (équivalant à des pachas à
deux queues, le plus haut rang auquel pouvait se hisser un chrétien dans l’Empire
Ottoman), le rôle et l’importance des Chrétiens – Grecs et Albanais grécisés, à
partir du XVIIe siècle (le XVe et le XVIe siècles avaient vu la prééminence des
Serbes et des Bosniaques) –, atteignent un point culminant.
Ce fut la rupture du « bloc » que représentait l’Empire Ottoman à la fin du
XVIIIe siècle, avec l’apparition de la conscience nationale et les prétentions de la
Russie de s’ériger en « protectrice » des Chrétiens des Balkans, qui marqua la fin
du rêve byzantin, de Byzance continuée par les Ottomans. Les révolutions serbe,
mais surtout grecque de 1821 peuvent être considérées comme le début de
l’époque moderne issue de la désagrégation de l’Empire des sultans et
caractérisée, jusqu’à nos jours, par d’âpres controverses pouvant aller jusqu’aux
conflits armés : Grecs contre Ottomans, Bulgares contre Serbes et Roumains,
Albanais contre Serbes, etc.
On pourrait comparer cette époque, mutatis mutandis, avec le XIIIe siècle
byzantin, lorsque la IIe et principalement la IVe Croisade, en annihilant Byzance,
encouragèrent sans le vouloir les particularismes locaux et permirent aux
Bulgares, aux Valaques et aux Serbes de rompre les liens avec l’Empire et de
créer des États concurrents, dont les princes reçurent des couronnes de Rome.
Dans le cas du XIXe siècle, ce fut, sans doute aucun, l’expansionnisme russe qui,
conjugué avec la décadence des Ottomans, rendit possibles tous ces mouvements
centrifuges. Mais il s’agissait là, aux yeux des Russes, uniquement d’une étape,
car le pas suivant devait être la restauration de l’Empire Byzantin en faveur des
tsars de Russie, la revanche de la Troisième Rome sur la Seconde, qui conservait
toujours, aux yeux des peuples balkaniques, son caractère de ville impériale
(Carigrad). Voilà pourquoi, même après l’installation des régimes communistes
à la suite de la Deuxième Guerre Mondiale, Stalin ne voulut pas de la
Confédération balkanique prônée, entre autres, par des communistes comme
Dimitrov. Il semble bien que le destin des peuples balkaniques leur interdit de
trouver une autre forme d’entente en dehors d’une nouvelle Byzance avec la
capitale sur le Bosphore.

8
Sp. Vryonis, « The Byzantine legacy and Ottoman forms », DOP 23-24 (1969-1970), p. 251-
308. Voir aussi W. MILLER, « The Byzantine inheritance in South-Eastern Europe », dans
N.H. Baynes – H.S.L.B. Moss (éds), Byzantium. An introduction to East Roman Civilisation,
Oxford 1961, p. 326-337. Pour la période plus ancienne, mais valable aussi pour les temps plus
récents, se référer à Fr. Dölger, « Die mittelalterliche Kultur auf dem Balkan als byzantinisches
Erbe », RIÉB II (1935), p. 108-124 (repris dans idem, Byzanz und die europäische Staaten- welt,
Darmstadt 1976, p. 261-281).
62
2. Le Patriarcat de Constantinople se substitue à l’Empire Byzantin

La décadence de Byzance, devenue aux XIVe – XVe siècles vassale des


Ottomans et presque une ville-État, alla de pair avec l’importance accrue du
Patriarcat qui ne cessa d’étendre son autorité, notamment au XIVe siècle, dans
des régions qui ne reconnaissaient pas – ou plus – la domination politique
byzantine.
Après la conquête de Constantinople, Mehmet II, suivant en cela la
coutume turque d’identifier un peuple avec sa religion, confia au nouveau
patriarche Gennadios Scholarios l’autorité suprême sur le milet, donc sur toute la
population chrétienne de l’Empire Ottoman. Albanais, Bulgares, Serbes et même
Arméniens reviennent de la sorte à une étroite dépendance spirituelle et
administrative que leurs États respectifs, tant qu’ils avaient existés en tant que
tels, avaient essayé et réussi à rompre en faveur des églises nationales.
« L’œcuménicité impériale devenait une œcuménicité patriarcale ayant grand
soin de conserver le passé, de ne pas accorder des droits nouveaux aux nations
nouvelles », écrivait Iorga dans une conférence sur la conception roumaine de
l’Orthodoxie9. Fidèle à cette logique, le Patriarcat de Constantinople étend son
autorité sur les Bulgares et sur les Serbes, après quoi il procéda à la liquidation
des Patriarcats nationaux d’Ochride et d’Ipek (1766). Sur ce point, le Patriarcat
de Constantinople a réussi à réaliser autour de l’ethnarque l’unité des Chrétiens
de tout l’Empire, vu aussi la situation précaire des autres patriarches –
d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem –, réduits à vivre à Constantinople ou à
quêter des aumônes dans les Pays Roumains et en Russie.
Cette prééminence du patriarche de Constantinople sur les autres
patriarches orientaux et sur l’ensemble des Chrétiens de l’Empire (Slaves et
Arabes, notamment) signifia le salut de la grécité en tant que communauté
religieuse identifiée à un peuple. Tous les historiens de la grécité post-byzantine
ont été frappés par la façon dont le patriarche se substitua ainsi à l’Empereur
chrétien, dont il exerça en partie les prérogatives. Le cérémonial, les dignités
auliques et, en général, toute la structure administrative du Patriarcat rappellent
les fastes impériaux. Le droit de juridiction sur tous les Orthodoxes que les
Sultans accordèrent au patriarche, signifia un plus d’autorité telle que les basileis
n’avaient jamais consenti aux anciens patriarches. Mais pour l’exercer de façon
convenable, les patriarches durent faire appel à des spécialistes : juristes,
rhéteurs, banquiers et hommes d’affaires. Le patriarche, qui arborait l’aigle
impériale, s’entoura d’une véritable Cour, de plus en plus nombreuse, où les laïcs
commencèrent à occuper les postes-clef. Les notables de la riche communauté
grecque d’Istanbul, dont une bonne partie habitait le quartier du Phanar (où le
Patriarcat avait établi sa résidence au début du XVIIe siècle), prirent l’habitude
d’intervenir de plus en plus dans les affaires de la Grande Église. Ce sont les

9
. Iorga, Concep ia româneasc a Ortodoxiei, Bucarest 1950, p. 20-21.
63
premiers Phanariotes, dénomination abusive, comme nous venons de le dire.
Quoi qu’il en fût, la Grande Église devint un centre international d’affaires et
d’intriques, d’où partaient de multiples fils qui la reliaient aux palais du sultan et
de tous les Grands de l’Empire : pachas, gouverneurs de provinces, hauts
dignitaires, qui avaient tous des secrétaires, des drogmans, des hommes d’affaires
et des espions grecs à leur solde.
Cette extraordinaire concentration du pouvoir sur les chrétiens de l’Empire
eut des conséquences très diverses : le maintien de la conscience nationale
grecque en est une, et non des moindres, et à ce sujet Charles Diehl pouvait
parler d’une « nation byzantine » ayant à sa tête le patriarche10.
D’autre part, l’essai de diriger toute la vie religieuse des chrétiens de
l’Empire à partir d’un centre unique, eut comme résultat le mécontentement des
peuples slaves et généralement non grecques qui se sentaient, de plus en plus,
soumis à une double oppression de la part des Ottomans, mais aussi des
Phanariotes. Cette domination était supportable tant que la Grande Église se
donnait vraiment de la peine pour défendre son peuple. Mais, du moment où les
charges et les dignités ecclésiastiques, à commencer par celle suprême, devinrent
objet d’intrigues, de corruption et de simonie, à partir de ce moment, qui
coïncidait avec le début de la décadence ottomane au XVIIIe siècle, les
particularismes locaux et nationaux resurgirent principalement contre les
Phanariotes et, par extension, contre les Grecs. Byzance mourait encore une fois
au début du XIXe siècle.

3. Les Pays de Valachie et de Moldavie « successeurs » de Byzance

Quelques chiffres permettront de mieux saisir la portée du sujet : en 1863,


lorsque le gouvernement roumain procéda à leur sécularisation, les biens fonciers
appartenant aux monastères, aux écoles et aux quatre Patriarcats orientaux
(Constantinople, Jérusalem, Alexandrie et Antioche) représentaient entre 12 et 15
% du total des terres de ce pays. 1 100 000 hectares des meilleures terres
labourables, pâturages, vignes, forêts et jardins, des centaines de moulins,
d’auberges, de maisons et de magasins de toutes sortes rapportaient un revenu
annuel de 20 millions de lei, équivalant à 7 millions de francs or, c’est-à-dire
presque la moitié du budget du pays. À côté de cela, des dons annuels d’argent
allaient subvenir aux besoins des caloyers du Mont-Athos, de Sinaï, des îles de la
mer Égée et, généralement, de tous les grands centres religieux des Balkans et de
l’Orient orthodoxe. De telles largesses, qui étaient le fait des princes, des nobles
et même des simples particuliers, en faveur de congrégations religieuses ou
laïques situées en dehors des frontières des Pays Roumains, constituent un
phénomène unique dans cette région de l’Europe du Sud-Est. Il doit être

10
Ch. Diehl, Byzance. Grandeur et décadence, Paris 1940, p. 330.
64
interprété comme une composante de l’idée impériale byzantine, idée dont le
transfert au Nord du Danube après la chute de Constantinople rencontre
aujourd’hui un regain de faveur de la part des historiens. Il ne s’agit pas,
évidemment, à une ou deux exceptions près (Vasile Lupu, prince de Moldavie de
1643 à 1653 ; erban Cantacuzène, prince de Valachie de 1678 à 1688), de la
part des princes danubiens, de prétentions au trône de Byzance. Ce qu’ils
adoptèrent de l’idée impériale fut principalement l’aspect de la défense de la foi
et de la protection du peuple chrétien. D’autres emprunts byzantins plus anciens
sont visibles surtout dans la diplomatique, dans les fonctions auliques, dans la
réception du droit byzantin et dans l’idée du prince élu de Dieu, disposant de
l’autorité suprême à l’intérieur du pays, une autorité vraiment « impériale », car
unique. À comparer, mutatis mutandis, avec l’idée impériale en Angleterre et en
Espagne aux IXe – XIIe siècles, qui traduisait le rôle de défenseurs de la foi tenu
par les rois anglo-saxons contre les Normands païens et des princes de Léon
contre les Maures11.
Vassaux des Ottomans dès le XVe siècle, les princes de Moldavie et de
Valachie accueillirent dans leur pays des membres des familles grecques portant
souvent des noms illustres : des Cantacuzène, des Doukas, des Argyropoulos, des
Sphrantzès et bien d’autres firent souche et fortune, en s’apparentant aux familles
nobles roumaines. L’intégration de plus en plus accentuée des Pays Roumains
dans le système économique ottoman, permit aux marchands levantins de s’y
installer à demeure, d’acheter des terres et des charges nobiliaires.
Tous ces facteurs concourent à expliquer le rôle de patrons des chrétiens de
l’Empire Ottoman que les princes roumains remplirent principalement aux XVIe
– XVIIIe siècles. Des imprimeries grecques (dès 1642), arabes (1701 ; offerte
ensuite aux Chrétiens de Syrie) et géorgiennes (offerte aux géorgiens en 1709,
fonctionna jusqu’en 1722) fonctionnèrent à Ia i (Jassy) et à Bucarest aux XVIIe
et XVIIIe siècles, aux frais des princes roumains, éditant des ouvrages
fondamentaux dans ces langues. Des princes comme Étienne le Grand (1457-
1504), Pierre Rare (1527-1538, 1541-1546), Alexandru L pu neanu (1552-
1561, 1564-1568) et Vasile (Basile) Lupu (1634-1653), en Moldavie ; Radu cel
Mare (1495-1508), Neagoe Basarab (1512-1521), Matei Basarab (1632-1654),
erban Cantacuzène (1678-1688) et Constantin Brâncoveanu (1688-1714), en
Valachie, reconstruisirent des monastères et des hôpitaux au Mont-Athos et
ailleurs, payèrent les dettes de la Sainte-Montagne et du Patriarcat de
Constantinople à plusieurs reprises, dédièrent des riches couvents roumains et
des terres aux monastères et aux Patriarcats orthodoxes de l’Orient. Plus de 50
écoles grecques, depuis Trébizonde jusqu’à Jérusalem et aux îles de la mer Egée
reçurent des dons annuels qui leur permirent, durant le XVIIIe et la première
moitié du XIXe siècle, de fonctionner normalement.

11
R . Folz, L’idée d’Empire en Occident du Ve au XIVe siècle, Paris 1953. Voir aussi N. Iorga,
« Byzance en Occident », dans idem, Études byzantines, I, Bucarest 939, p. 337-338.
65
Cet évergétisme de tradition byzantine était complété par des réalisations
artistiques et culturelles à l’intérieur, qui allaient dans le même sens.
L’architecture, les arts mineurs, l’activité des scriptoria des monastères,
présentent la même volonté de continuer et d’enrichir l’héritage byzantin, en une
synthèse qui sut faire la part du style gothique et des éléments de la Renaissance
italienne. Ceci est d’autant plus important que dans l’Empire Ottoman les
Chrétiens ne pouvaient construire des églises sans la permission des autorités et,
même lorsque cette permission était accordée, les constructions devaient être
modestes et surtout très basses et ne pas comporter des cloches. C’est tout le
contraire qui se produisit au Nord du Danube, où les coupoles et les clochers des
églises deviennent de plus en plus hautes, symbole dé leur liberté, même si des
éléments orientaux viennent parfois enrichir la décoration des façades et de
l’intérieur.
Bien que vassaux des Ottomans – avec des variations de l’exploitation
parfois très graves –, les princes roumains et même les princes phanariotes
(1711-1821) ont toujours réussi à faire respecter le droit coutumier de leur pays
qui interdisait aux non-Chrétiens de s’installer à demeure et d’acheter des biens
immobiliers en Moldavie et en Valachie. En revanche, ils permirent et même
encouragèrent Grecs, Bulgares, Serbes, Albanais et autres à venir habiter sur la
terre roumaine où ils trouvaient la liberté religieuse et des chances égales avec les
autochtones d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État et de l’Église. Cet
œcuménisme, cette propension d’être une terre d’accueil et, en même temps, un
secours et un recours pour les sujets chrétiens de l’Empire Ottoman, firent des
Pays Roumains des véritables « successeurs » de Byzance. Ici, comme là-bas, la
religiosité politique, trait spécifique du Moyen-Âge, joua en faveur de la
solidarité avec les frères dans la foi, par-dessus les considérations nationales.
Les liens serrés des Pays Roumains avec l’Empire Ottoman et avec le
Patriarcat de Constantinople complètent l’image des différents canaux qui ont
permis la conservation et la transmission de l’essence de la civilisation byzantine,
de « Byzance après Byzance ».

Conclusions

Byzance n’est pas morte en 1453 avec la conquête de Constantinople par


les Turcs ottomans. Elle a survécu jusqu’au XIXe siècle et même au-delà grâce à
plusieurs facteurs qui se sont partagé son héritage. L’Empire Ottoman a hérité de
son assise territoriale, qu’il a ramenée aux dimensions qu’elle avait atteintes du
temps de Justinien. Les Ottomans ont conservée également une bonne partie des
institutions économiques et sociales, tant au niveau local que central. Les routes
de commerce et l’activité économique, qui firent autrefois la force de Byzance,
ont bénéficié de l’attention toute particulière des sultans. La foi islamique n’a pas

66
empêché les conquérants de recréer le « Byzantine Commonwealth », où
Chrétiens et Musulmans vivaient, sinon à égalité, du moins en paix et sécurité.
Soumis au Patriarcat de Constantinople, les Bulgares, les Grecs, les Serbes
et les Albanais retrouvaient, sous la férule turque, l’ancienne solidarité, hier
byzantine, aujourd’hui ottomane. Ils se considéraient citoyens de l’Empire, avant
d’être Grecs ou Bulgares. Cette conscience était alimentée aussi par le patrimoine
culturel d’origine byzantine de ces peuples : l’architecture et les arts mineurs, la
littérature religieuse et d’édification morale, le chant religieux et le droit
coutumier. Même traduites en slavon ou construites avec des particularités
régionales, ces œuvres représentaient toujours la civilisation byzantine dans ce
qu’elle avait de plus profond et de plus original. La conservation du droit
coutumier jouait dans le même sens, renforçant les liens entre ces peuples par
delà les différences linguistiques.
Les sultans ottomans ont veillé jalousement à ce que leurs sujets évitent les
contacts avec l’Occident catholique. Le choix du premier patriarche sous
domination ottomane, Gennadios Scholarios, adversaire farouche de l’Union de
Florence, et la mise à mort ou la destitution de plusieurs patriarches accusés
d’intelligence avec les Catholiques ou les Protestants (tels Cyrille Loukaris),
illustrent très clairement la politique des maîtres du Bosphore qui ne faisaient que
revenir aux mœurs byzantines de la haute époque.
Cependant, les con acts avec l’Occident ne pouvaient pas être totalement
coupés sur simple décision impériale. L’existence aux marches septentrionales de
l’Empire des Principautés de Valachie et de Moldavie, vassales des Ottomanes
mais autonomes à l’intérieur, et qui revendiquaient elles aussi une partie de
l’héritage byzantin, constituait un canal privilégié de communication avec le
monde européen et occidental. Il en était de même de la Pologne, où les
Ottomans guerroyèrent au XVIIe siècle et réussirent même à occuper pour
quelques décennies la forteresse de Kamenec-Podolsk. Par leurs énormes
bienfaisances aux chrétiens de l’Empire Ottoman, les princes et les nobles
roumains contribuèrent de façon essentielle à la conservation de la solidarité
spirituelle des peuples sud-est européens de l’ancien « Byzantine
Commonwealth ». Ce furent la décadence de l’Empire Ottoman et « le réveil des
nationalités », fruit de la Révolution française, qui entraînèrent l’éclatement du
bloc supranational ottoman et la création des États balkaniques nationaux, au
XIXe siècle. Tous ces nouveaux États avaient les yeux tournés vers l’Occident
(qui englobait aussi la Russie), d’où ils importèrent dynasties, industries,
législation et vie politique et culturelle. Rompant avec leur passé, les nouveaux
États de l’Europe du Sud-Est devinrent des réceptacles de la civilisation
occidentale, même si l’existence de forts partis agrariens était un rappel de leur
véritable situation. L’installation des régimes communistes dans plusieurs de ces
pays n’a pas eu comme conséquence la recréation d’un « Commonwealth »
soviétique ou marxiste, remplaçant les anciens liens tissés par Byzance et ensuite
par les Ottomans. Ce constat d’échec permet d’affirmer que l’avenir de ces
67
peuples est définitivement lié à l’Europe, à l’Occident, à la recherche d’une
nouvelle synthèse, tout aussi géniale et ouverte comme celle byzantine, capable
d’assimiler et de fondre dans un tout harmonieux l’héritage de Rome, celui
d’Athènes et de l’Orient.

BIBLIOGRAPHIE

À part les ouvrages cités dans les notes, nous indiquerons quelques titres en
langues de circulation européenne.

Généralités

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70
CULTE DYNASTIQUE ET IMAGES VOTIVES
EN MOLDAVIE AU XVe SIÈCLE.
IMPORTANCE DES MODÈLES SERBES
(en collaboration avec Ana Dumitrescu)

Le rayonnement de la civilisation serbe au Moyen-Âge au-delà des


frontières de l’État des Némanides, puis de leurs successeurs, est bien connu
aujourd’hui1. Cependant, son intensité et sa continuité dans l’espace nord-
danubien posent encore problème du fait de l’absence d’une vision d’ensemble
de cette influence. Nos recherches nous ont amenés à distinguer plusieurs aspects
de ce phénomène qui recouvrent les XIVe, XVe et XVIe siècles en Valachie,
Transylvanie et Moldavie. Ces recherches, que nous avons menées
indépendamment – l’un dans le domaine de l’histoire et l’autre dans le domaine
de l’histoire de l’art – nous ont permis de constater qu’au-delà des variantes
locales, apparaît une unité socioculturelle porteuse de la tradition serbe. C’est
pour mieux mettre en évidence la survivance de la civilisation du Royaume de
Serbie après sa disparition politique que nous avons décidé de publier ensemble
les résultats de nos travaux.
Dans la présente étude nous nous proposons de mettre en lumière la part de
la tradition serbe dans la naissance et l’affirmation d’un culte dynastique en
Moldavie au XVe siècle. Les plus anciennes fondations princières2 conservées en
état ne datent que du règne d’Étienne III dit le Grand ( tefan cel Mare,1457-
1504), ceci nous oblige à commencer par l’étude de son époque. Dans un premier
temps, nous nous attacherons à esquisser un bref portrait du prince et de présenter
son époque. Nous passerons ensuite à l’analyse des images et des inscriptions
votives conservées dans les monuments qu’il a fondés. Leurs caractéristiques
iconographiques et épigraphiques nous apparaissent inattendues, ce qui nous
conduit à rechercher leurs sources dans le contexte historique de la Moldavie
médiévale. L’étude iconographique approfondie montrera que les tableaux votifs

1
C. Jire ek, Staat und Gesellschaft im mittelalterlichen Serbien, 6-IV, Vienne 1912-1919 ;
Gh. Bal – N. Iorga, Histoire de l’art ancien, Paris 1922 ; D. Obolensky, The Byzantine
Commonwealth, 500-1453, Londres 1967 ; Vizantija, Juzhnye Slavjane i drevnjaja Rus’. Zapadnaja
Evropa. Iskusstvo i kul’tura. Sbornik statej v tchest’ V.N. Lazareva, Moscou 1973 ; Byzance et le
monde orthodoxe, éds A. Ducellier et alii, Paris 1986.
2
Les plus anciennes églises conservées en Moldavie sont deux fondations du XIVe siècle. Il
s’agit de l’église de la Trinité de Siret et de l’église Saint-Nicolas de R d u i, attribuées par la
tradition (non confirmée) à Bogdan Ier : cf. note 18, infra. En ce qui concerne les monuments
fondés par Étienne le Grand, ils ont été répertoriés une première fois par Gh. Bal , Bisericile lui
tefan cel Mare, Bucarest 1926 (numéro spécial de BCMI XVIII) et, plus récemment, dans
Repertoriul monumentelor i obiectelor de art din timpul lui tefan cel Mare, Bucarest 1958
[désormais : Repertoriul monumentelor].
71
représentant Étienne ont des accents particuliers dont l’explication doit être
trouvée dans l’étude de la politique du prince. En conclusion, nous présenterons
nos arguments en faveur de l’existence en Moldavie dans la deuxième moitié du
XVe siècle d’un véritable culte dynastique inspiré par le modèle serbe.

Étienne le Grand

Le personnage central de notre étude est Étienne III de Moldavie, dont


l’avènement au trône, en 1457, a ouvert, selon le meilleur connaisseur de cette
époque, « la plus brillante page de toute l’histoire du pays »3. Ce qui
impressionne tout d’abord le chercheur, lorsqu’il étudie l’époque de ce prince
moldave, est la durée exceptionnelle de son règne : quarante-sept ans. Un
deuxième trait frappant est l’entrée d’Étienne le Grand dans la légende à la suite
de nombreuses guerres qui l’ont opposé à ses voisins : Hongrois, Polonais,
Tatares, Ottomans et Valaques, guerres dont il est sorti presque toujours
vainqueur. Ses réussites militaires ont été mises en relation avec sa réputation de
grand bâtisseur, car il aurait fait construire une église ou un monastère après
chaque bataille en signe de remerciement pour l’aide divine. Les chroniques,
relayant en cela la tradition populaire, lui attribuaient pas moins de quarante-
quatre églises et monastères, mais aussi des forteresses, des palais et des ponts4.
La vénération populaire va si loin que dans le monastère de Putna, où il se fit
enterrer, subsiste encore un culte local signalé dès le XVIIe siècle par Grigore
Ureche5 :
« Après sa mort et jusqu’à aujourd’hui on l’appelle le saint prince Étienne [en orig. sveti
Stefan voda] non pas à cause de son âme, qui est aux mains de Dieu, car il fut aussi un homme
soumis au péché, mais pour ses actes de bravoure, qu’aucun autre prince, ni dans le passé, ni plus
tard, n’a pu égaler ».

À l’image traditionnelle de guerrier et de bâtisseur, les historiens modernes


ont ajouté de nouvelles dimensions : homme politique et diplomate avisé, mais
aussi protecteur des arts et de la culture. L’étude chronologique des constructions
initiées par Étienne le Grand montre que toutes les fondations religieuses du
prince datent, à l’exception du monastère de Putna6 (1466-1470), dont l’église

3
. Papacostea, Étienne le Grand, prince de Moldavie (1457-1504), Bucarest 1975, p. 4.
Paradoxalement, il n’existe aucune biographie de ce prince depuis celles, dépassées, de Nicolae
Iorga (1904) et de Ioan Ursu (1926).
4
Letopise ul rii Moldovei pân la Aron Vod (1359-1595), întocmit dup Grigore vornicul,
Istratie logof tul i al ii de Simion Dasc lul, éd. C.C. Giurescu [désormais : Letopise ul – Ureche],
Bucarest 1916, p. 91.
5
Ibidem.
6
C. Moisescu – M.A. Musicescu – A. Sirli, Putna, Bucarest 1982, avec la bibliographie
antérieure. En ce qui concerne l’histoire des reconstructions successives de l’église, voir aussi
t. Andreescu, « Data primului incendiu la Putna », MMS XLII (1966), p. 15-22.
72
était destinée à servir de nécropole princière, des dernières années de son règne
(1487-1504)7. Or, ce laps de temps correspond à la période d’apogée de sa
puissance tant sur le plan intérieur8 qu’extérieur9.
Une première phase, où il fonde uniquement le monastère de Putna, s’étend
de 1457 à 1471, époque où le prince se déclare vassal du roi de Pologne, tout en
payant le tribut aux Ottomans10. La crise la plus grave de cette période se place
en 1467, lorsque le roi de Hongrie, Mathias Corvin, entreprend une campagne en
Moldavie en vue de renverser Étienne et de récupérer la forteresse danubienne de
Kilia que se disputaient alors la Moldavie, la Valachie et la Hongrie. Bien que la
victoire revint au prince moldave, celui-ci dut sévir contre une partie de sa
noblesse qui tendait à briser l’unité du pays.
À partir de 1471, commence la deuxième phase du règne, qui se traduit par
un changement de politique, car Étienne s’engage dans une coalition anti-
ottomane englobant Venise et la horde turcomane du Mouton-Blanc d’Asie
Mineure. La première démarche du prince moldave dans ce combat eut un double
caractère, économique et politique. Il dévasta les ports danubiens de la Valachie
qui faisaient la concurrence aux ports moldaves, puis il intervint personnellement
dans ce pays voisin, où, à plusieurs reprises, il imposa des princes régnants qui
lui étaient alliés. La réplique de Mehmet II (1451-1481) ne se fit pas attendre, car
– en janvier 1475 – une armée ottomane envahit la Moldavie pour renverser
Étienne. Pourtant, celui-ci réussit à obtenir une éclatante victoire à Vaslui, qui
« imposa soudainement la Moldavie parmi les facteurs importants des relations
internationales en Europe centrale et orientale. [...] Le pays qui s’était modestement formé au pied
des Carpates orientales il n’y a (sic!) plus d’un siècle, a acquis une dimension internationale
insoupçonnable »11.

Cette nouvelle dimension se traduit par un traité d’alliance conclu avec la


Hongrie en juillet 1475 et par une résistance opiniâtre face à Mehmet II, venu en
personne, à la tête d’une forte armée turque et valaque, se battre en 1476 contre
Étienne. Le prince moldave fut de nouveau vainqueur, mais la retraite de Venise

7
Nous ne prenons pas en compte les églises attribuées par la tradition à Étienne le Grand, ou
les chapelles qu’il a pu fonder à l’intérieur de l’enceinte des forteresses construites ou réparées sous
son règne.
8
B.T. Câmpina, « Cercet ri cu privire la baza social a puterii lui tefan cel Mare », dans
Studii cu privire la tefan cel Mare, Bucarest 1956, p. 11-111 ; N. Stoicescu, Sfatul domnesc i
marii dreg tori din ara Româneasc i Moldova în sec. XIV – XVII, Bucarest 1968, p. 53-54.
9
A. Boldur, « Politica extern a lui tefan cel Mare într-o lumin nou », CI XVIII (1943),
p. 32-72, notamment p. 39 ; cf. aussi les considérations de E. Turdeanu, Manuscrisele slave din
timpul lui tefan cel Mare, Bucarest 1943, p. 150-152, 210-214.
10
. Papacostea, « Un épisode de la rivalité polono-hongroise au XVe siècle : la campagne de
Mathias Corvin en Moldavie (1467), à la lumière d’une source inédite », RRH VIII (1969), p. 967-
979 ; idem, « La guerre ajournée : les relations polono-moldaves en 1478. Réflexions en marge
d’un texte de Filippo Buonaccorsi-Callimachus », RRH XI (1972), p. 3-21.
11
. Papacostea, Étienne le Grand, p. 37-38.
73
de la coalition, pour faire une paix séparée avec les Ottomans, l’obligea à
conclure lui aussi un armistice avec la Porte. En 1481, la mort du sultan
encouragea le prince moldave à reprendre le contrôle politique de la Valachie,
s’attirant ainsi les foudres de B yaz d II (1481-1512).
La réouverture du conflit avec les Turcs survint au moment où le principal
allié d’Étienne, le roi de Hongrie Mathias Corvin, avait fait lui aussi la paix avec
le sultan (1483). Un année plus tard, la campagne-éclair des Turcs ravit à la
Moldavie ses deux principaux ports : Kilia sur le Danube et Cetatea-Alb
(Aqkermann ou Belgorod-Dnestrovskij) sur la mer Noire, à l’embouchure du
Dniestr. Face à cet échec, Étienne se retourna de nouveau vers la Pologne et prêta
serment de fidélité au roi Casimir IV (1444-1490) en 1485, mais le concours
militaire de son suzerain s’avéra insuffisant pour récupérer les deux cités12. Après
trois années de combats indécis autour des villes occupées par les Turcs, la
Pologne conclut un traité de paix avec l’Empire Ottoman, suivie rapidement par
la Moldavie (1489). Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater que,
durant cette deuxième phase de son règne, Étienne le Grand se préoccupe
uniquement des ouvrages de défense militaire. En effet, il refait des anciennes
forteresses et en fonde des nouvelles13, comme Kilia-Nou (1479) ou Smederevo,
à Roman (1483)14.
Le grand changement opéré par Étienne dans sa politique étrangère marque
le début de la troisième et ultime partie de son règne. Il fait une alliance avec le
grand prince de Moscou et consacre ses dernières années à guerroyer contre la
Pologne pour récupérer un territoire (la Pocoutie) contesté par les deux pays15.
Durant tout ce temps, il entretint de bonnes relations avec l’Empire Ottoman
sans, pour autant, renoncer à Kilia et Cetatea-Alb , qu’il essaya – sans succès –
de reconquérir en 1500-1502.
Lorsqu’il mourut, le 2 juillet 1504, après avoir imposé son fils Bogdan-
Vlad sur le trône, Étienne le Grand laissait un pays fort et respecté, une armée
redoutable, une administration efficace et des finances florissantes. Durant le
demi-siècle de son règne, la Moldavie avait plus évolué que pendant les premiers
cent ans de son existence.

12
. Papacostea, Étienne le Grand, p. 37-38.
13
G. Ionescu, Istoria arhitecturii în România, I, Bucarest 1963, p. 207-215.
14
Cf. Repertoriul monumentelor, s.v. ; C.C. Giurescu, Târguri sau ora e i cet i moldovene
din secolul al X-lea pân la mijlocul secolului al XVI-lea, Bucarest 1967. C. Andreescu, « Cetatea-
Nou în vremea lui tefan cel Mare », CI I (1925), p. 160, considère que le nom de Smederova
appliqué à Roman « rappelle l’influence de l’exode politique et culturel serbe en Moldavie à
l’Époque d’Étienne le Grand ».
15
. Papacostea, « De la Colomeea la Codrul Cosminului. Pozi ia interna ional a Moldovei la
sfâr itul secolului al XV-lea », Rsl XVII (1970), p. 525-553.
74
Les monuments

Bien que ce premier siècle d’histoire moldave soit pauvre en informations


précises, la tradition – confirmée le plus souvent par les documents écrits – nous
renseigne sur une activité édilitaire assez soutenue des princes moldaves de la fin
du XIVe et du début du XVe siècle. En effet, c’est l’époque où l’on fonde des
monastères16 et des villes17, avec ce qu’ils comportaient d’édifices civils,
religieux et militaires. Mais, en ce qui concerne les églises, parmi les monuments
antérieurs au règne d’Étienne le Grand, deux seulement ont été conservées18 et
leur décor pictural a complètement disparu, de sorte qu’aucune peinture
monumentale précédant la fin du XVe siècle n’a été conservée19.
Préoccupés par les connotations historiques de l’art moldave et, pour le
moment, sans préjuger sur l’héritage inconnu de la peinture locale du XIVe
siècle, nous nous sommes intéressés à l’iconographie des tableaux votifs
moldaves représentant le prince surnommé dans un message papal20 « l’athlète du
Christ ». Bien qu’il existe des représentations brodées d’Étienne le Grand et des
membres de sa famille21, la simplicité de la composition et du style de telles
images nous ont fait exclure cette catégorie de portraits de notre analyse. Dans
cette étude nous nous référons uniquement à une miniature, une sculpture et des
peintures murales.

16
C. Nicolescu, « Arta în epoca lui tefan cel Mare. Andecedentele i etapele de dezvoltare
ale artei moldovene ti în epoca lui tefan cel Mare”, dans Cultura moldoveneasc în timpul lui
tefan cel Mare. Culegere de studii, éd. M. Berza, Bucarest 1964, p. 262, donne une liste de plus de
trente monastères et skites fondés en Moldavie avant la deuxième moitié du XVe siècle. Voir aussi
N. Grigora – I. Capro u, Biserici i m n stiri vechi din Moldova (pân la mijlocul secolului al
XV-lea), Bucarest 1968.
17
C.C. Giurescu, Târguri sau ora e, s.v. ; M. Matei, « Stadiul actual al cercet rilor române ti
în domeniul arheologiei medievale », BMI 2 (1971, p. 51.
18
Cf. les notes 65 et 68, infra.
19
Seule l’église de Lujeni, dont la peinture est aujourd’hui couverte de chaux pourrait être une
exception : Gh. Bal , « Biserica din Lujeni », AARMSI, IIIe série, XI (1931), p. 35-50 ;
I.D. tef nescu, « L’église de Lujeni. Les peintures murales », Analecta III (1945), p. 10-16 ;
C. Nicolescu, op. cit., p. 298-299 ; N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 25-28 ; V. Dr gu , « Pictura
veche. Antecedente. Evul Mediu », dans Pictura româneasc în imagini, Bucarest 19762, p. 34.
20
Sixte IV dans une lettre de janvier 1476 : Hurmuzaki, Documente, II/2, no CCXVI, p. 241.
21
Il s’agit de la couverture funéraire de Maria de Mangop (1477, conservé au monastère de
Putna), l’étole avec les portraits d’Étienne le Grand et de son fils Alexandru (ante 1480, conservée
au monastère de Putna), le rideau d’iconostase avec les portraits d’Étienne et de Maria-Voichi a
(1500, conservé au monastère de Putna), l’étole avec les portraits d’Étienne le Grand et de Maria-
Voichi a (vers 1504, Galerie Nationale de Bucarest) : A. Dobjanschi – A.M. Musicescu, Broderia
veche româneasc , Bucarest 1985, s.v., avec la bibliographie antérieure ; ainsi que la composition
brodée sur l’étoile de Vorone (1488-1490) : E. Turdeanu, « La broderie religieuse en Roumanie.
Les étoles des XVe et XVIe siècles », dans Buletinul Institutului Român din Sofia 1 (1941), pl. VI.
Ces portraits brodés des membres de la famille régnante ont été étudiés plus en détail par Teodora
Voinescu, « Portretele lui tefan cel Mare în arta epocii sale », dans Cultura moldoveneasc ,
p. 475-476, et par Ana-Maria Musicescu, « Portretul laic brodat în arta medievala româneasc »,
SCIA IX/1 (1962), p. 59-62.
75
Le Tetraévangile de Humor

La plus ancienne image peinte représentant Étienne le Grand (fig. 1) figure


sur le folio 191 du Tetraévangile de Humor écrit en 1473 au monastère moldave
de Putna22 par le moine Nicodème. La peinture du manuscrit doit dater de la
même année et a pu être faite dans le même monastère23.
De pleine page, la composition qui nous intéresse devait représenter le
prince régnant et un autre donateur agenouillés aux pieds de la Vierge à l’Enfant
trônant. En fin de compte, le deuxième donateur n’a pas été figuré et la miniature
n’est pas achevée.
Dans la partie supérieure de l’image l’on voit Marie tenant dans ses bras
l’Enfant et siégeant sur un large trône. Le visage tourné à gauche, vers son fils,
elle désigne de la main droite le prince, agenouillé plus bas, comme pour
l’introduire auprès du petit Jésus. Celui-ci, tout en regardant sa mère, bénit de la
main droite dirigée vers le prince, tandis que de la gauche il tient – selon la
tradition – un rouleau fermé.
Un registre plus bas, à la droite du trône, apparaît le prince agenouillé, mais
arborant une attitude assez fière : le dos bien droit et la tête levée vers les saints
personnages. Ses bras s’avancent pour soutenir un livre richement relié qui aurait
dû être tenu de l’autre côté par le deuxième donateur. Étienne le Grand est coiffé
d’une couronne ouverte à fleurons décorée de grosses pierres et porte une
houppelande de brocart sans manches posée sur une tunique du même tissu serrée
à la taille par une large ceinture et agrémentée d’un col pourpre à revers décoré
de perles. Sous son court manteau apparaissent des chausses collantes et de très
courtes bottines pourpre24.
Il serait intéressant de savoir qui était la personne qui aurait dû figurer à
côté du prince. Dans l’inscription dédicatoire de la fin du manuscrit sont
mentionnés le prince, ses enfants et le supérieur du monastère de Humor. Il est
curieux de constater que le nom de l’épouse du prince n’y figure pas25. Étant
donné qu’à l’endroit laissé en blanc il n’y a de place que pour une figure plus
petite que celle du prince (une femme ou un adolescent) et comme l’inscription

22
G. Popescu-Vâlcea, La miniature roumaine, Bucarest 1982, p. 90-91.
23
Tous les auteurs considèrent que ce manuscrit a été écrit à Putna par le moine Nicodème
(comme il est mentionné dans l’inscription dédicatoire), mais aussi enluminé par la même personne
dans le même monastère, ce qui est fort possible. En réalité, l’inscription dédicatoire nous informe
uniquement que le manuscrit a été écrit « par la main de l’hiéromoine Nicodème » et que « ce livre
a été achevé le 17 juin 6981 » : Repertoriul monumentelor, p. 388.
24
Il est connu que dans l’Empire Byzantin les chaussures pourpres étaient réservées à la
famille impériale. En ce qui concerne Étienne le Grand, l’état de conservation des autres images
votives ne permet pas d’affirmer avec certitude que ce détail était employé systématiquement. Par
conséquent, l’on ne peut conclure qu’il s’agirait d’un attribut du pouvoir princier.
25
Repertoriul monumentelor, p. 388. Comme le nom de Maria de Mangop ne figure pas dans
l’inscription dédicatoire qui se trouve sur le fol. 265 v., l’on a imaginé la possibilité d’une crise
conjugale : cf. A.D. Xenopol, Istoria Românilor din Dacia Traian , IV, Bucarest 1914, p. 152-155.
76
votive ne mentionne pas la princesse Maria de Mangop, il est probable que ce
deuxième personnage devait être un des fils du prince.
Il est frappant de constater l’opposition entre une formule iconographique
conçue comme l’expression de la profonde modestie du donateur et l’attitude
résolument fière du prince agenouillé, qui, le dos bien droit et la tête légèrement
renversée, semble revendiquer le titre de car, c’est-à-dire d’empereur, que lui
accorde le scribe dans l’inscription dédicatoire26.

Les tableaux votifs monumentaux

En l’espace de deux ans, en 1487 et 1488, les bâtisseurs d’Étienne le Grand


érigent, à la demande du prince, quatre églises conventuelles. Il s’agit des
catholicons des monastères de P tr u i27, Mili u i28, Saint-Élie29 et Vorone 30
(fig. 2). Ces églises sœurs ont une architecture presque identique : de plan trilobé,
sans exonarthex ou chambre funéraire31, le naos surmonté d’une voûte moldave32
à tambour, les façades animées de niches aveugles et de disques de céramique,
elles sont couvertes d’une toiture multiple. Certains chercheurs33, qui ont étudié
leurs peintures murales, les datent des années qui ont suivi la construction des
églises, tandis que d’autres34, en se basant uniquement sur des hypothèses
d’identification des personnages représentés dans les tableaux votifs, proposent
une date plus tardive d’une dizaine d’années.
Pour notre actuelle étude, il est sans importance de savoir avec précision si
les peintures en question datent de la fin des années quatre-vingts ou de la fin des
années quatre-vingt-dix35, mais il faut noter que les programmes iconographiques

26
Ibidem.
27
Gh. Bal , Bisericile lui tefan cel Mare, p. 21-23 ; Repertoriul monumentelor, s.v.
28
Gh. Bal , op. cit., p. 23-27 ; Repertoriul monumentelor, s.v.
29
Gh. Bal , op. cit., p. 27-31 ; Repertoriul monnumentelor, s.v.
30
Gh. Bal , op. cit., p. 31-36 ; Repertoriul monumentelor, s.v.
31
La chambre funéraire est une division spécifique des églises conventuelles moldaves qui se
situe entre le narthex et le naos et, comme son nom l’indique, est destinée à abriter les sépulcres du
fondateur et des autres membres de la famille. Il s’agit d’une solution moldave équivalente aux
chapelles funéraires de l’architecture byzantine : cf. G. Babi , Le décor des chapelles annexes des
églises byzantines. Fonction liturgique et programmes iconographiques, Paris 1969. Une étude
d’ensemble des programmes iconographiques des chambres funéraires moldaves reste à faire.
32
L’on appelle « voûte moldave » une coupole supportée par deux jeux de pendentifs séparés
par quatre arcs. Ce système réduit considérablement la surface à couvrir, ce qui simplifie la
construction de la coupole proprement dite : G. Ionescu, op. cit., p. 233-234.
33
S. Ulea, « Gavril Ieromonahul, autorul frescelor de la B line ti. Introducere la studiul
picturii moldovene ti din epoca lui tefan cel Mare”, dans Cultura moldoveneasc , p. 424-425.
34
Ceux qui acceptent l’identification des personnages figurés dans le tableau votif proposé par
Maria-Ana Musicescu, « Considera ii asupra picturii din altarul i naosul Vorone ului », dans
Cultura moldoveneasc , p. 367-370, acceptent implicitement la date qu’elle proposait, 1496-1497 ;
cf. ibidem, p. 368-370.
35
Nous nous réservons le droit de proposer une datation précise dans une future étude.
77
et l’iconographie de ces églises sont à tel point proches que tous les auteurs
s’accordent à considérer les quatre ensembles de peintures murales comme
contemporaines les unes aux autres. Par conséquent, il s’agit d’un groupe
unitaire, ce qui est d’autant plus important du fait que ces églises sont les seules
fondations d’Étienne le Grand qui conservent les tableaux votifs d’origine.
La composition votive de Sainte-Croix de P tr u i se trouve sur le registre
inférieur, à l’angle des murs sud et ouest du naos. Sur le mur méridional, l’on
voit un cortège formé par le prince régnant couronné, habillé d’un riche kaftan et
tenant la maquette de l’église à la main, suivi par un jeune homme couronné, une
petite fille portant diadème, la princesse Maria-Voichi a, couronnée elle aussi et,
enfin, une autre petite fille portant diadème. Ils se dirigent vers le mur occidental
où est figuré saint Constantin – patron de l’église – en costume impérial mais,
portant une couronne ouverte sur la tête, intercédant auprès d’un Pantocrator
trônant. Constantin (fig. 3) debout, tourné vers le Christ lui tend la main gauche
en signe de prière, tandis que de la droite il montre le cortège princier. Assis sur
un trône fastueux à haut dossier, Jésus tient le Livre dans la main gauche et bénit
de la droite en direction des ktitors, tout en inclinant sa tête vers eux en signe de
bienveillance.
L’église Saint-Procope de Mili u i a été détruite pendant la Première
Guerre mondiale, mais grâce aux observations antérieures36 nous savons que le
tableau votif se trouvait dans la même partie sud-ouest du naos et représentait
Étienne le Grand accompagné par sa femme et certains de ses enfants, introduits
par saint Procope auprès du Christ trônant.
Le tableau votif de l’église Saint-Élie, du monastère du même nom des
environs de Suceava, se trouve aussi dans l’angle sud-ouest du naos, sur le
registre inférieur. Sur le mur méridional apparaît une partie du cortège princier :
deux hommes couronnés suivis par une femme couronnée, qui doit être la
princesse Maria-Voichi a. La tête du cortège se trouve sur le mur occidental où
apparaît Étienne habillé d’un riche kaftan (tout comme les deux hommes qui le
suivent) et portant une couronne sur la tête. Le prince (fig. 4) tient la maquette de
l’église sur son bras gauche et donne la main droite à saint Élie – habillé en
moine – qui l’introduit auprès du Christ, en avançant la main gauche en signe
d’intercession. Jésus trône sur un siège massif à haut dossier ; de la main gauche
il soutient le Livre ouvert qui est posé sur son genou et de la main droite il bénit
le prince en allongeant le bras vers celui-ci.
La dernière image de la série est le tableau votif de Saint-Georges de
Vorone (fig. 5), qui se trouve sur la partie sud du mur occidental du naos. L’on y
voit le cortège ayant Étienne (fig. 6) à sa tête, suivi par une petite fille portant
diadème, la princesse Maria-Voichi a couronnée et un jeune homme couronné lui

36
Gh. Bal , op. cit., 23-27, cite et commente les observations, antérieures à la destruction de
l’église, de W. Podlacha, Malowidla scienn w cerkwiach Bukoviny, Lvóv 1912 ; K. Romstorfer,
dans Mittzlungen der K.U.K. Centralkommission, Vienne 1898.
78
aussi. Habillé d’un riche kaftan et portant l’habituelle couronne ouverte à
fleurons, le prince régnant tient de ses deux mains la maquette de l’église pour
l’offrir au Christ et se fait remarquer par sa fière allure. Saint Georges, un peu
surélevé par rapport à Étienne, mais en lui entourant l’épaule de son bras droit
dans un ample geste de protection, avance sa main gauche vers le Pantocrator
trônant en signe d’intercession. Le Christ, assis sur un large trône, le Livre tenu
négligemment sous le bras gauche, semble occupé uniquement à bénir le cortège
princier : légèrement tourné vers les fondateurs, il fait le signe de bénédiction, le
bras droit tendu en direction d’Étienne. Comme à Saint-Élie, la composition du
tableau votif se distingue par un fond étoilé qui pourrait être signifiant si l’on
était sûr qu’il s’agit d’un élément d’époque. Cette certitude n’étant pas acquise,
nous n’avons pas reproduit ce détail dans notre dessin, d’autant plus qu’il n’a pas
de valeur pour notre propos.
Par conséquent, dans les tableaux votifs exécutés en peinture murale, nous
remarquons en premier lieu l’emploi d’une formule iconographique remplie
d’humilité, où le fondateur et les siens ont besoin d’un intercesseur pour
présenter leur église au Christ, mais en même temps nous sommes frappés par la
considération particulière accordée à Étienne et à ses suivants, tant par l’attitude
des intercesseurs, que par l’ostentation des attributs du pouvoir princier37. En
effet, le prince et ses fils portent le kaftan et la couronne, représentés avec
beaucoup de minutie et probablement avec une certaine fidélité au réel costume
d’apparat.
Une curiosité de ces tableaux votifs, qui caractérisait aussi les images
disparues, est le manque d’inscription votive, celle-ci se trouvant en façade de
l’édifice sur une plaque de pierre sculptée en bas relief, encastrée dans la
maçonnerie (fig. 7). Cette dissociation de l’image votive et de l’inscription
dédicatoire est assez inattendue, et nous reviendrons plus loin sur les problèmes
qu’elle soulève.

L’image votive en bas relief

Étienne le Grand a fait beaucoup de donations au Mont-Athos, surtout au


monastère de Zographou38, mais son image en tant que ktitor a été conservée
seulement au monastère de Vatopédi, où une scène votive a été sculptée sur une
plaque de marbre encastrée dans la façade d’un édifice portuaire destiné à abriter
les bateaux des moines39. Cette oeuvre athonite40 de 1495-1496 diffère des

37
C. Nicolescu, « Les insignes du pouvoir. Contribution à l’histoire du cérémonial de Cour
roumain », RÉSEE XV (1977), p. 233-258.
38
P. . N sturel, Le Mont Athos et les Roumains. Recherches sur leurs relations du milieu du
e
XIV siècle à 1654, Rome 1986 (« Orientalia Christiana Analecta », 227), p. 180-193.
39
A. Xyngopoulos, « Un édifice du voïévode Étienne le Grand au Mont Athos », BS 11
(1970), p. 106-109, fig. 1. L’inscription votive est très laconique : « Les très pieux Io[annis]
St[e]phanos [voe]vodas, en l’an 7004, au temps de l’higoumène Cyrille Hiéromoine ».
79
œuvres moldaves et par sa technique et par son iconographie. La Vierge, en pied,
tient Jésus sur son bras droit et, tout en regardant son fils, tend l’autre bras pour
lui présenter le prince figuré à leur gauche. Étienne le Grand s’incline vers les
saints personnages, tenant la maquette de l’édifice sur le bras droit et faisant un
geste de prière avec la main gauche. Entre la Vierge à l’Enfant et le prince, sous
la maquette que ce dernier tend vers le Christ, ont été sculptées les armoiries de
la Moldavie : un écusson marqué d’une tête d’aurochs avec une étoile entre ses
cornes.
Le type iconographique de cette image est le même que celui employé une
vingtaine d’années plus tôt pour le manuscrit de Humor, c’est-à-dire un donateur
présentant son offrande à la Vierge à l’Enfant. Tout comme dans la miniature, le
bas-relief de Vatopédi présente la Vierge comme intercesseur auprès de son fils,
la tête tournée vers lui et désignant le donateur d’une main sans le regarder. Mais
entre l’image moldave et la sculpture athonite il y a une différence de taille, qui
change complètement le sens de la scène votive : tandis que dans l’enluminure le
prince, bien que figuré à genoux, avait une attitude de souverain, la tête levée
vers les personnes sacrées dans un geste plein de fierté, dans le bas-relief il
apparaît très humble, le corps courbé, la tête inclinée. La considération accordée
à Étienne par les artistes moldaves montre une toute autre mentalité que celle du
sculpteur du Mont-Athos.

Les inscriptions votives

Nous avons mentionné plus haut la dissociation inattendue de l’inscription


et de l’image votive, ainsi que la technique peu habituelle employée. Nous avons
analysé vingt-et-une41 plaques contenant ces inscriptions dédicatoires, qui datent
de 1481 à 1504, et nous les avons comparées à de nombreuses inscriptions
marquées sur des objets d’arts mineurs et manuscrits religieux donnés par le
prince.
La technique des inscriptions votives des églises est toujours la même, les
lettres apparaissent en bas relief sur des plaques en pierre dont l’encadrement est
assez peu travaillé. Même si leur contenu évolue au long des années, les
constantes sont frappantes et les exceptions dignes d’être relevées (v. les textes
publiés en annexe, infra). Nous avons remarqué que pratiquement dans toutes les
inscriptions le prince Étienne est désigné comme « fils de Bogdan voïévode » et

40
Bien que l’on a pu imaginer que la plaque en question avait été sculptée en Moldavie
(A. Xyngopoulos, op. cit., p. 108), à la suite de l’analyse iconographique, il nous semble
indiscutable qu’il s’agit d’une œuvre athonite, opinion vers laquelle semble pencher aussi
P. . N sturel, op. cit., 185.
41
Les textes de ces inscriptions ont été publiés dans Repertoriul monumentelor, s.v.
80
que, au moins à partir de 146742, cette habitude apparaît aussi dans d’autres textes
dédicatoires. Dès 1488 les inscriptions monumentales affirment que le prince
tient sa dignité de « par la grâce de Dieu ». À peu près dans la moitié des cas, il
est considéré dans ces textes comme « pieux [blagoc’stiv] et aimant le Christ
[hristoljubiv] », ce qui apparaît très souvent dans les textes dédicatoires des
manuscrits religieux43.
Une première évolution marquante du contenu des inscriptions qui nous
intéressent est la mention, dès 1489, de l’année du règne d’Étienne le Grand, à
côté de l’année calculée, selon la tradition byzantine, depuis « l’origine du
monde ». Le deuxième élément qui nous semble intéressant à relever dans
l’évolution du contenu de ces textes est beaucoup moins courant, car il n’apparaît
que deux fois dans les inscriptions monumentales44 et tout aussi rarement dans
les arts mineur45. Il s’agit de la mention de la princesse Maria-Voichi a en tant
que cofondatrice et désignée comme fille du prince Radu.
Par conséquent, à côté de l’habitude de souligner l’appartenance
dynastique d’Étienne le Grand en rappellant qu’il était le fils de Bogdan II (1449-
1451) et qu’il détenait sa dignité par la volonté divine, l’on ajoute la mention de
l’appartenance dynastique de son épouse et, surtout, l’on compte les années
depuis le début de son règne à côté de l’année du calendrier byzantin.
Les peintures monumentales antérieures n’étant plus conservées, l’on peut
se poser la question de savoir si les caractéristiques iconographiques des tableaux
votifs, leur dissociation des inscriptions votives, ainsi que les traits épigraphiques
de ces dernières, sont le fruit d’une tradition moldave plus ancienne ou d’une
création datant du règne d’Étienne le Grand. Pour trouver la solution, nous
examinerons – dans les paragraphes suivants – les faits historiques précédant la
deuxième moitié du XVe siècle. Le contexte historique de la Moldavie médiévale
permettra de comprendre le processus de formation d’une école artistique
nationale, processus que nous tâcherons de définir grâce à l’étude de l’évolution
de l’architecture moldave des XIVe et XVe siècles, mais aussi par l’analyse
rapide des données iconographiques de la peinture monumentale religieuse de la
fin du XVe siècle dans ce pays.

42
La première mention de l’ascendance du prince apparaît dans le Ménée de Putna de 1467,
fol. 133r (conservé à la Bibliothèque « Lénine » de Moscou) : voir Repertoriul monumentelor,
p. 372-373.
43
Ces épithètes figurent pour la première fois dans l’inscription dédicatoire du manuscrit avec
les Actes des apôtres de 1463 donné au monastère de Zographou (conservé au Musée d’Histoire de
Moscou) : Repertoriul monumentelor, p. 372.
44
Les inscriptions votives du clocher érigé à côté de l’église Saint-Jean de Piatra-Neam
(1498) de l’église de Volov (1502) : ibidem, s.v.
45
Deux broderies tardives (1500 et 1504) conservées au monastère de Putna : ibidem, no 95,
p. 304, n° 97, p. 703.
81
La formation de l’État et de l’école artistique moldaves

Les débuts de l’État moldave furent modestes et laborieux. Créée comme


simple marche hongroise de défense face aux Mongols, la Moldavie change
d’orientation politique avec l’arrivée au trône d’une nouvelle dynastie, celle des
Bogdanides, vers 1359. Le fondateur de cette dynastie était un voïévode roumain
du Maramure voisin, province annexée dès le XIIIe siècle par la couronne
hongroise. À la différence de ses prédécesseurs, Bogdan Ier entendait affirmer
l’indépendance de la Moldavie face aux prétentions du roi de la Hongrie, Louis
d’Anjou (1342-1382). Pourtant, l’union des Royaumes hongrois et polonais,
réalisée par le souverain angevin en 1370, modifia complètement le rapport des
forces et obligea le successeur de Bogdan, La co (c. 1369 - c. 1377), d’embrasser
le Catholicisme et d’accepter la création d’un Évêché moldave de rite latin
directement dépendant de Rome. La tradition attribue l’église Saint-Nicolas de
R d u i à Bogdan Ier et il est probable que La co fut le fondateur de la nouvelle
église catholique de Siret46, aujourd’hui disparue.
En 1387, à la faveur des troubles dynastiques de Hongrie, le successeur de
La co, Petru / Pierre Ier (c. 1377 - c. 1391), prêta serment d vassalité au roi
Vladislav Jagello de Pologne (1386-1434). L’union polono-lituanienne de Krewo
(1386) avait été suivie de l’occupation de la Galicie par les troupes du nouvel
État. Devenu, de la sorte, voisin direct de la Pologne, Pierre Ier se constitua vassal
de Vladislav, se mettant ainsi à l’abri des pressions politiques et confessionnelles
de la Hongrie. Il est certain que Pierre Ier était lui aussi catholique au début, mais
après la mort de Louis d’Anjou (1382), il a dû revenir à l’Orthodoxie, car il
demanda et obtint de Constantinople qu’une Métropole soit créée en Moldavie47.
De toute façon, il quitte la ville de Siret, où vivait une grande communauté
catholique48, et il installe sa Cour dans la nouvelle résidence princière qu’il fait
construire à Suceava en même temps que des fortifications. Pierre Ier fait
construire aussi les forteresses de cheia et e ina49 et il doit être le fondateur50

46
Au Moyen-Âge, il y avait deux églises catholiques à Siret, une franciscaine (Notre-Dame) et
une dominicaine (Saint-Jean-Baptiste) : N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 54-55.
47
Voir, plus récemment, V. Laurent, « Contributions à l’histoire des relations de l’Église
byzantine avec l’Église roumaine, au début du XVe siècle », ARBSH XXVI/2 (1945), p. 165-184 ;
idem, « Aux origines de l’Église de Moldavie. Le métropolite Jérémie et l’évêque Joseph », RÉB V
(1947), p. 158-170 ; t. Gorovei, « Aux débuts des rapports moldo-byzantins », RRH 24 (1985),
p. 183-207.
48
C.C. Giurescu, Târguri sau ora e, p. 269-275 ; H. Weczerka, Das mittelalterliche und
frühneuzeitliche Deutschtum im Fürstentum Moldau. Von seinen Anfängen bis zu seinem.
Untergang (13.-18. Jahrhundert), Munich 1960, p. 159-161 ; R. Möhlenkamp, « “Ex Czeretensi
civitate” : Randnotizen zu einem in Vergessenheit geratenem Dokument », AIIAI XIX (1982),
p. 105-130.
49
V. V t ianu, Istoria artei feudale în rile române, I, Bucarest 1959, p. 289 ( cheia) et
295 ( e ina).
50
N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 29.
82
du monastère de Neam , premier grand centre culturel de la Moldavie, ainsi que
de l’église princière (Mir u i)51 de Suceava.
À la fin du règne de Pierre Ier, ou bien au début de celui de son successeur,
Roman Ier (1391-1394), l’État moldave connut un agrandissement remarquable
par l’annexion du Bas-Pays ( ara de Jos) par l’ancienne marche hongroise.
L’État ainsi unifié s’étendait des Carpates jusqu’au Dniestr, et de la Galicie au
Bas-Danube et à la mer Noire. Cette annexion, réalisée par la force armée ou par
le jeu des alliances matrimoniales, fut soumise à dure épreuve au XVe siècle, plus
précisément de 1432 à 1457, période d’anarchie et de luttes intestines qui ont
laissé le pays exsangue. Toutefois, si elle a tenu bon, c’est parce que de 1400 à
1432, la Moldavie a connu le long règne d’Alexandru Ier dit le Bon (cel Bun),
grand-oncle paternel d’Étienne le Grand52.
Alexandru était le fils de Roman Ier. Son arrivée au trône est le résultat de
l’intervention militaire de son voisin, le prince régnant de Valachie, Mircea Ier
l’Ancien (cel B trân, 1386-1418). L’assistance valaque s’est manifestée
également dans le domaine administratif et culturel, notamment dans
1’organisation de la Chancellerie et de l’Église. Il est bien connu53 que, par
l’intermédiaire de la Valachie, la Moldavie est entrée en contact avec la
civilisation serbe, mais il faut souligner que la disparition des États de Vidin et de
T rnovo (occupés par les Ottomans, l’un en 1393 et l’autre en 1396) poussa à
l’exil des lettrés et des ecclésiastiques bulgares qui, en route vers la Russie,
apportèrent tant en Valachie qu’en Moldavie une seconde vague d’influences
sud-slaves54.
Fort de son alliance avec le prince valaque, Alexandru manoeuvra avec
habileté entre la Hongrie et la Pologne momentanément réconciliées, en 1412, au
dépens de la Moldavie55. Jouant sur les velléités d’autonomie de la Lituanie face
à la Pologne, le prince moldave réussit à neutraliser les projets du roi de Hongrie,

51
Ibidem, p. 30 ; Gh. Bal , « Biserica Mir u i din Suceava », BCMI XXVII (1914), p. 169-
173.
52
Cf. C. Rezachevici, « Un Tetraevanghel necunoscut apar inând familiei dinspre mam a lui
tefan cel Mare », SMIM VIII (1975), p. 185-200, qui précise la filiation d’Étienne le Grand et son
degré de parenté avec Alexandru le Bon.
53
Cf. P.P. Panaitescu, Mircea cel B trân, Bucarest 1943 ; Istoria artelor plastice în România,
I, éd. G. Oprescu, Bucarest 1968 ; R. Theodorescu, Bizan , Balcani, Occident la începuturile
culturii medievale române ti (sec. X – XIV), Bucarest 1974.
54
E. Turdeanu, La littérature bulgare du XIVe siècle et sa diffusion dans les Pays Roumains,
Paris 1947 ; D.S. Likhatchev, « Nekotorye zadatchi izutchenija vtorogo juzhnoslavjanskogo
vlijanija v Rossii », dans Izsledovanija po slavjanskomu literaturovedeniju i fl’kloristike sovetskikh
utchenykh na IV mezhdunadodnom s’ezde slavistov, Moscou 1960, p. 95-191 ; V. Moshin, « O
perodizatsii russkojuzhnoslavjaanskikh literaturnykh svjazej X – XV vv. », dans TODRL 19 (1963),
p. 28-106 ; I. Talev, Some Problems of the Second South Slavic Influence in Russia, Munich 1973
(« Slavistische Beiträge », 67).
55
Fl. Constantiniu – . Papacostea, « Tratatul de la Lublau (15 martie 1412) i situa ia
interna ional a Moldovei la începutul veacului al XV-lea », SRI XVII/5 (1964), p. 1129-1140 ;
t. Andreescu, « O reactualizare a tratatului de la Lublau în 1596 », AIIAI XX (1983), p. 107-119.
83
Sigismond de Luxembourg (élu en 1410 empereur allemand), qui visait la
domination du Bas-Danube et de la forteresse de Kilia. La possession des ports
danubiens et pontiques, ainsi que du tronçon méridional de la route commerciale
reliant la mer Noire à la Baltique, ont apporté à l’État moldave prospérité et
puissance. Dans ce contexte, Alexandru a pu jouer un rôle très important dans
l’essor culturel de son pays par ses dons et fondations. Il fit de nombreuses
donations aux monastères fondés par ses prédécesseurs, tels celui de Probota
(fondé par Étienne Ier) ou celui de Neam 56. Alexandru le Bon est le fondateur de
deux autres grands monastères moldaves, celui de Bistri a, qu’il couvre de
donations, et celui de Moldovi a. À la mémoire de sa femme, il fait construire
une nouvelle église catholique à Baia57 où, selon la tradition, celle-ci fut même
enterrée avec beaucoup de faste58.
Le règne d’Alexandru fut suivi par une période d’anarchie et de luttes
intestines où frères et neveux se partagèrent le pays en faisant appel aux
seigneurs polonais, hongrois ou valaques, qui ne manquèrent pas de s’immiscer
de gré ou de force dans les affaires de la Moldavie. Sur le plan ecclésiastique,
l’Église moldave resta dans le giron du Patriarcat de Constantinople et se vit
imposer des métropolites grecs. L’un d’entre eux, Damien, se rendit au Concile
de Ferrare-Florence et y signa l’acte d’union avec Rome, union qui resta en
vigueur jusqu’en 145359. Cette année-là, après la chute de Constantinople,
Mehmet II exigea un tribut de la Moldavie, qui dut se plier à la volonté du
sultan60. En même temps, le prince et la noblesse, considérant que le lien
ecclésiastique avec Constantinople devenait caduc, chassèrent du pays le
métropolite grec Joachim, qui trouva asile en Pologne et ensuite à Rome61. À sa

56
Le monastère de Neam a été fondé par Petru Ier et des nouveaux travaux ont été faits sous le
règne d’Étienne II (un des fils d’Alexandru le Bon). Étienne le Grand fait reconstruire le catholicon
(1497) et dote le monastère de nombreux biens : Repertoriul monumentelor, p. 147-155, avec la
bibliographie antérieure.
57
Il y avait au moins trois églises catholiques à Baia au Moyen-Âge ; il s’agit des églises
Notre-Dame (fondée par Alexandru le Bon), Saints-Pierre-et-Paul et de la Trinité : N. Grigora –
I. Capro u, op. cit., p. 52-53.
58
Ibidem. Selon la tradition, la première femme d’Alexandru le Bon aurait été ensevelie dans
l’église Notre-Dame de Baia, dans un cercueil en argent.
59
C. Auner, « La Moldavie au Concile de Florence », Revista Catolica 2 (1915), p. 272-285,
ibidem 3 (1915), p. 379-408, ibidem 4 (1915), p. 552-565 ; M. Lascaris, « Joachim, métropolite de
Moldavie et les relations de l’Église moldave avec le Patriarcat de Pe et l’Archevêché d’Achris au
XVe siècle », ARBSH 13 (1927), p. 129-159 ; P. . N sturel, « Quelques observations sur l’Union
de Florence », SOF 18 (1959), p. 84-89.
60
Fr. Babinger, « Beginn der Türkensteuer in den Donaufürstentümern », SOF 18 (1959), p. 1-
35 ; . Papacostea, « La Moldavie État tributaire de l’Empire Ottoman au XVe siècle : le cadre
international des rapports établis en 1455-1456 », RRH XIII (1974), p. 445-461 ; M. Cazacu, « Du
nouveau sur le rôle international de la Moldavie dans la seconde moitié du XVe siècle », RÉR XVI
(1981), p. 36-39.
61
M. Lascaris, op. cit., 128-130.
84
place fut installé Théoctiste, moine bulgare62, sacré métropolite par le patriarche
serbe Nicodème de Pe 63. Ce patriarche représentait la réaction orthodoxe
(semblable à celle constatée en Russie) à l’Union de Florence. En effet, le
despote serbe Georges Brankovi avait refusé l’union, en dépit des pressions
exercées sur lui par Jean VIII Paléologue64. De la sorte, le Patriarcat de Pe
restait le dernier bastion de l’Orthodoxie dans les Balkans. Le sacre de Théoctiste
par Nicodème en 1453 marque un tournant fondamental dans l’histoire de
l’Église moldave.
Par conséquent, la Moldavie médiévale nous apparaît comme un État créé
pour servir les intérêts de la couronne hongroise, mais qui a su se forger une
identité par l’annexion de territoires et, surtout, par un jeu subtile des vassalités
successives vis-à-vis des rois hongrois et polonais. Il reste à établir comment,
dans ce contexte historique, s’est formée l’école artistique nationale de ce pays.
Les deux églises de la deuxième moitié du XIVe siècle encore conservées,
ainsi que les ruines d’autres monuments, prouvent que l’architecture moldave de
cette époque, loin d’avoir sa propre personnalité, hésitait entre deux courants
artistiques bien distincts : la tradition gothique, d’une part, et celle byzantine,
d’autre part. En effet, l’église Saint-Nicolas de R d u i65 est une basilique de
type occidental66 adaptée au culte orthodoxe. D’autres monuments67, aujourd’hui
tombés en ruines, témoignent de l’activité de maîtres gothiques en Moldavie à
cette époque. Ils ont dû venir pour ériger les églises et autres monuments de la
communauté catholique, mais leur savoir faire a été utile aussi aux Orthodoxes.
En revanche, la deuxième église du XIVe siècle encore conservée en
Moldavie, la Trinité de Siret68, ainsi que les vestiges d’autres édifices69, prouvent
la présence d’un courant artistique concurrent venu des Balkans. Si l’appareil où
alternent des assises de pierres et de briques, ou bien les décorations en
céramique émaillée, caractérisent l’ensemble de l’architecture byzantine, le plan
trilobé de l’église de Siret et de celles aujourd’hui en ruines démontrent l’origine
serbe de cette influence70.

62
Le prince Dimitrie Cantemir affirme, au début du XVIIIe siècle, que Théoctiste était
d’origine bulgare et avait été diacre de l’évêque antiunioniste Marc d’Éphèse : D. Cantemir,
Descriptio Moldaviae, éds Gh. Gu u et alii, Bucarest 1973, p. 370-371.
63
Voir les chroniques moldaves du XVe siècle : Cronicile slavo-române din sec. XV – XVI
publicate de Ion Bogdan, édition revue et complétée par P.P. Panaitescu, Bucarest 1959, p. 44, 56.
64
V. Laurent, Les « Mémoires » du Grand Ecclésiarque de l’Église de Constantinople
Sylvestre Syropoulos sur le Concile de Florence (1438-1439), Paris 1971, p. 164-165, 598-599.
65
N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 9-17 ; G. Ionescu, op. cit., p. 120-124.
66
Ibidem. Il s’agit d’une petite basilique à trois nefs, divisée dans sa longueur pour
correspondre aux besoins liturgiques orthodoxes.
67
N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 52-55.
68
Ibidem, p. 19-25 ; G. Ionescu, op. cit., p. 148-153.
69
R. Theodorescu, op. cit., p. 311-312.
70
Ibidem, p. 297.
85
Les documents nous renseignent sur l’existence de plus d’une trentaine de
monastère et skites moldaves à l’époque qui sépare les deux églises du XIVe
siècle des premières fondations d’Étienne le Grand71, mais nous ne possédons
presque aucune information sur les caractéristiques architecturales de leurs
églises. Cependant, les bâtisseurs moldaves de la deuxième moitié du XVe siècle
maîtrisent une technique et un style à tel point individualisés que l’on peut parler
tant de solutions constructives locales72, que d’un véritable style moldave73.
Donc, il apparaît très clairement que, vers le début du XVe siècle, dernière
époque de calme politique avant le règne d’Étienne le Grand, a dû se former une
école « nationale » d’architecture en Moldavie. Comme toutes ces églises
devaient être décorées de peintures murales, il est probable qu’au même moment
s’est affirmé un courant moldave de la peinture byzantine.
Si l’origine serbe de la composante byzantine de l’architecture de Moldavie
ne peut être mise en doute, il est encore prématuré de préjuger sur l’origine des
premiers peintres ayant décoré les églises de ce pays. En effet, les plus anciens
ensembles de peinture monumentale sont encore mal étudiés et difficiles à dater
tant qu’ils ne seront pas restaurés. Généralement74, les premières datations des
peintures murales décorant les églises fondées par Étienne le Grand ne sont plus
prises en considération et l’on pense75 que les seuls ensembles réalisés pendant le

71
Cf. note 16, supra.
72
En effet, l’architecture religieuse moldave de la deuxième moitié du XVe siècle présente des
solutions constructives locales. Nous avons déjà mentionné (cf. note 32, supra) les « voûtes
moldaves » qui s’inscrivent dans un système de voûtement spécifique où les surfaces à couvrir sont
rétrécies graduellement par des arcs. L’ensemble du voûtement est couvert par une toiture en
charpente de bois, qui – dans le cas où la coupole du naos comporte un tambour – se divise en cinq
parties. Dans ce cas, l’on parle de toiture fragmentée. Dans tous les cas, cette toiture en bois forme
un auvent très prononcé, qui correspond aux conditions climatiques de la Moldavie : Ana
Dumitrescu, « L’architecture religieuse de style moldave de la première moitié du XVIe siècle.
Héritage et apports nouveaux », BBR X (1983), p. 311-314, avec la bibliographie antérieure.
73
Ibidem. Le type architectural des églises moldaves de la fin du Moyen-Âge est à tel point
particulier, que l’on peut parler d’un « style moldave ».
74
Très peu de chercheurs contemporains continuent à tenir compte des anciennes datations de
certains ensembles de peintures murales moldaves : voir M. Garidis, « Contacts entre la peinture de
la Grèce du Nord et des zones centrales balkaniques avec la peinture moldave de la fin du XVe
siècle », dans Actes du XIVe Congrès international d’études byzantines, II, Bucarest 1975, p. 563-
569 ; E. Georitsoyanni, Les peintures murales du vieux catholicon du monastère de la
Transfiguration aux Météores (1483), Thèse de doctorat, Université de Paris I, 1987. Ces auteurs
ignorent les datations proposées par S. Ulea, Gavril Ieromonahul, p. 428, le meilleur connaisseur
de la peinture moldave des XVe et XVIe siècles : Saint-Nicolas de Dorohoi (1523-1525), le
catholicon du monastère de Dobrov (1529), Saint-Georges de Hârl u (1530), Saint-Georges de
Suceava (1534).
75
Ibidem, p. 424-425, 447, date de la fin du XVe siècle les ensembles de peintures murales de
P tr u i, Mili u i, Aint-Élie, Vorone , B line ti et Pop u i (dépt. de Boto ani). À ces ensembles, il
faut ajouter certaines peintures murales conservées dans les églises Saint-Nicolas de R d u i
(N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 12-13) et Sainte-Parascève de Dolhe tii-Mari (V. Dr gu ,
« Pictura veche », p. 36-37).
86
règne de ce prince sont ceux des églises de P tr u i, de Mili u i (détruit76),
Vorone , Saint-Élie, B line ti77 (fondée par un logothète), Saint Nicolas-Pop u i
de Boto ani78 et Saint-Nicolas de R d u i79.
Nous considérons que les peintures moldaves de la fin du XVe siècle et du
début du XVIe doivent être étudiées avec encore plus d’attention, mais il semble
indiscutable que tout au moins les quatre églises dont nous avons étudié les
tableaux votifs présentent un programme et même une iconographie qui peuvent
être considérés comme moldaves80. Ce programme et, surtout, l’iconographie des
sujets représentés semblent très influencés par la peinture serbe de la fin du
Moyen-Âge81. Le plus intéressant de tous est l’ensemble de peintures murales de
Vorone , dont l’iconographie est étrangement proche de celle des peintures de
l’église valaque Saint-Nicolas d’Arge décorée au début du XVe siècle81bis par
des peintres serbes. Cette ressemblance iconographique a été relevée une seule
fois par un auteur français82, mais ignorée par les chercheurs roumains. Dans
l’état actuel de nos recherches, il est important de signaler ce fait et nous nous
réservons le droit de l’analyser et l’expliquer ailleurs.
Cette iconographie serbe pratiquée en Valachie au début du XVe siècle,
utilisée encore à la fin du siècle en Moldavie, montre une origine sud-
carpatique83 de l’école moldave de peinture, mais elle est aussi un argument

76
Cf. note 28 et 51, supra.
77
S. Ulea, op. cit., p. 425, date les peintures murales (intérieures) de l’église Saint-Nicolas de
B line ti en 1493, tout de suite après sa construction. Bien que certains auteurs ont accepté cette
date, d’autres chercheurs, avec lesquels nous sommes en parfait accord, ont proposé des datations
plus tardives (après 1500) : cf. C. Popa, B line ti, Bucarest 1981, p. 37 ; I. Solcanu, « Biserica din
B line ti : datarea construc iei i a picturii interioare », AIIAI XIX (1982), p. 536.
78
S. Ulea, op. cit., p. 425-426.
79
De toute évidence, certaines des peintures murales de cette église présentent strictement la
même iconographie que celle employée à Vorone , ce qui les daterait de la même époque (fin du
XVe siècle). L’état de conservation de ces peintures est tel qu’il faut attendre un nettoyage avant de
pouvoir les étudier et les dater avec précision. Le tableau votif est une peinture moderne qui doit
copier une image ancienne. D’après son iconographie, il nous semble peu probable qu’il s’agit
d’une œuvre de l’époque d’Étienne le Grand, mais d’une deuxième composition peinte au XVIe
siècle, sous le règne d’Alexandru L pu neanu. D’ailleurs, l’on avait déjà mentionné le fait que le
tableau votif de cette église avait souffert des ajouts sous le règne de ce prince du XVIe siècle :
N. Grigora – I. Capro u, op. cit., p. 12-13.
80
S. Ulea, op. cit., p. 424-447.
81
Aucune étude iconographique comparative n’a été encore menée, mais nos propres
recherches démontrent une origine serbe des modèles. Pour nous, il est encore prématuré d’affirmer
que la peinture médiévale moldave avait une origine serbe, car il nous semble très probable que les
premiers maîtres ayant travaillé en Moldavie avaient été des Valaques. Nous nous réservons le droit
de revenir, avec plus de détails, sur ces affirmations dans une future étude.
81bis
Ana Dumitrescu, « Une nouvelle datation des peintures murales de Curtea de Arge .
Origine de leur iconographie », Cahiers archéologiques 37 (1989), p. 135-162.
82
P. Henry, Les églises de la Moldavie du Nord des origines à la fin du XVIe siècle.
Architecture et peinture, Paris 1930.
83
Il reste à préciser s’il y a eu aussi une influence serbe directe, ou uniquement la transmission
d’éléments iconographiques serbes par l’influence valaque.
87
supplémentaire pour dater l’époque de formation de cette école au début du XVe
siècle, c’est-à-dire au temps du règne d’Alexandru le Bon.
Enfin, l’on est en mesure de se demander si la dissociation de l’inscription
dédicatoire du tableau votif, et son emplacement sur une plaque sculptée
encastrée dans la façade correspond à une tradition moldave plus ancienne, ou
apparaît seulement dans la deuxième moitié du XVe siècle. Le grand nombre
d’inscriptions votives conservées sur les monuments fondés par Étienne le Grand
nous permettent de suivre l’évolution des textes, mais il est impossible de savoir
si de telles dédicaces sculptées existaient sous le règne d’Alexandru le Bon.
Il est toutefois curieux de constater que le même type d’inscription votive
apposée sur une église existait en Valachie, et que la plus ancienne conservée84
date de 146185. Son texte (voir les textes publiés en annexe, infra) correspond à
celui des inscriptions de Moldavie, ce qui nous permet d’affirmer que ce type
d’inscription votive était commun à la Moldavie et à la Valachie. Il est important
de rappeler que les inscriptions dédicatoires sculptées sur une plaque de la façade
de l’église apparaissent plus d’une fois en Serbie dès le XIIIe siècle, mais ceci
n’est pas une pratique systématique comme en Moldavie. Il est possible, donc,
que le modèle utilisé en Valachie et en Moldavie soit serbe, mais il faut signaler
que les inscriptions sud-danubiennes sont gravées dans la pierre et non pas
sculptées en bas-relief comme dans les Principautés roumaines. En revanche, en
ce qui concerne le texte des inscriptions moldo-valaques, il est très proche de
celui gravé (voir textes publiés en annexe, infra) sur une colonne de l’église des
Quarante-Martyrs de T rnovo, fondée en 1230 par Jean II Assen86.

84
Il y avait une inscription votive sur une plaque en pierre encastrée dans la maçonnerie de la
façade de l’église de C scioarele (près de Bucarest) qui datait de 1430-1431 (6939), mais elle est
aujourd’hui perdue et l’on ne peut savoir si le texte slavon était gravé ou sculpté en bas-relief. Le
texte slavon n’a été conservé que dans une traduction roumaine de 1746, notée par le métropolite
Néophyte Ier de Valachie : M. Carata u – P. Cernovodeanu – N. Stoicescu, « Jurnalul c l toriilor
canonice al mitropolitului Neofit I Cretanul », BOR XCVIII (1980), p. 268. Son texte sonnait ainsi :
« L’année 6939, depuis Adam, avec la volonté du Père, l’aide du Fils et l’accomplissement du Saint
Esprit, le boyard Neagoe a construit [cette église] pour son souvenir éternel ».
85
Découverte et publiée par C.C. Giurescu, « O biseric a lui Vlad epe la Târ or », BCMI
17 (1924), p. 74-75.
86
La plus ancienne inscription votive serbe gravée dans la pierre est celle de la façade de
l’église de Vitrovnica (ensuite déplacée à l’église du village de Ždrela) qui date de 6726 (1217-
1218) : L. Stojanovi , Stari srpski zapisi i natpisi, I, Belgrade 1902, n° 8, p. 5. Quant au texte gravé
sur la colonne de l’église de T rnovo, une bonne partie est publiée en traduction française par
A. Grabar, La peinture religieuse en Bulgarie, Paris 1928, p. 97. Il en fait mention de l’ascendance
du fondateur (« […] moi Jean Assen, […] fils du vieil Assen car ») et de l’année du règne de celui-
ci ([…] dans la douzième année de mon règne [..] »). Après cette date, les inscriptions conservées
en Bulgarie ne reprennent plus ces éléments à caractère dynastique : Ph. Malingoudis, Die
mittelalterlichen kyrillischen Inschriften der Hämus-Halbinsel, I, Die bulgarischen Inschriften,
Thessalonique 1979 (« Association hellénique d’études slaves », 3).
88
Les plus anciens textes dédicatoires sculptés dans la pierre et conservés en
Valachie datent du règne de Mircea l’Ancien87 et concernent des constructions de
forteresses, tout comme les plus anciennes inscriptions votives moldaves
trouvées à Cetatea-Alb . Pour la Moldavie, il s’agit de trois inscriptions
antérieures au règne d’Étienne le Grand, rédigées deux en grec et une troisième
en slavon88, qui commémorent des travaux commandités par les gouverneurs
locaux.
Les inscriptions des fondations religieuses d’Étienne le Grand tranchent sur
l’époque précédente aussi bien par leur forme que par leur contenu. Malgré
l’absence d’une étude d’ensemble de ces textes, notre analyse permet de
distinguer les caractéristiques mentionnées plus haut et que nous croyons utile de
rappeler rapidement : invariablement l’on mentionne l’ascendance du prince ; la
grâce divine est très souvent affirmée dans la titulature (« Jean89 Étienne
voïévode, par la grâce de Dieu gospodar de la Moldavie ») ; le prince apparaît
plus d’une fois comme « pieux et aimant le Christ » ; dès 1489, l’année du règne
accompagne la date du calendrier byzantin, et parfois l’épouse du prince – Maria-
Voichi a – est considérée co-fondatrice et l’on fait mention de sa propre
ascendance princière.
La mention de la grâce divine à propos du titre du monarque est habituelle
dans le monde byzantin, ainsi qu’en Europe occidentale ; les épithètes « pieux »
et « aimant le Christ » sont d’origine byzantine, mais elles apparaissent
également dans les inscriptions votives serbes d’Étienne Lazarevi et de Georges
Brankovi 90. D’autre part, l’insistance sur l’ascendance du souverain91, ainsi que

87
Inscrip iile medievale ale României, I, éds. Al. Elian et alii, Bucarest 1965, n° 1203, p. 786-
788, inscription slavonne de la forteresse de Turnu (Hol vnik) refaite sur ordre de Bajaz d Ier
(1389-1402). Une deuxième inscription commémorant la fondation d’une forteresse est en grec et
elle provient de Silistra. Sa date n’est pas sûre : P. . N sturel, « Une victoire du voïévode Mircea
l’Ancien sur les Turcs devant Silistra (c. 1407-1408) », SAO I (1957), p. 239-247 ; A. Pippidi, « Sur
une inscription grecque de Silistra », RÉSEE XXIV (1986), p. 323-332.
88
I. Bogdan, « Inscrip iile des Cetatea-Alb i st pânirea Moldovei asupra ei », AARMSI, IIe
série, XXX (1908), p. 313-325 (inscriptions grecques dont une avec la date 1440) et p. 325-330
(inscription slavonne de 1454).
89
E. Vîrtosu, Titulatura domnilor i asocierea la domnie pân în secolul al XVI-lea, Bucarest
1960, p. 11, 101, montre que la particule Io, abréviation du nom propre Ioan (Jean) a été inventée
comme élément diplomatique au IXe siècle par le Patriarcat de Constantinople et se retrouve dans le
titre des tsars bulgares, de certains despotes serbes et dans les Chancelleries des Pays Roumains. Il
avait le sens de « l’élu de Dieu, qualité ou attribut théocratique avec valeur de nom-épithète et titre
en même temps, exprimé de prédilection dans la formé abrégée Io, préférée par les scribes pour son
monosyllabisme ésotérique ».
90
Pour l’apparition et l’emploi de ces épithètes à Byzance, voir G. Rösch, Onoma
« basileias ». Studien zum offiziellen Gebrauch der Kaisertitel in spätantike und frühbyzantinischer
Zeit, Vienne 1978 ; H. Hunger, Prooimion. Elemente der byzantinischen Kaiseridee in den Arengen
der Urkunden, Vienne 1964. En Serbie, on les retrouve à Zerze, près de Prilep, vers 1400 et à
P inja en 1452 : L. Stojanovi , op. cit., n° 200, p. 63, n° 299, p. 93.
89
la mention de l’année de son règne pour chaque date de construction
apparaissaient déjà dans l’inscription du XIIIe siècle de T rnovo. Mais, dès 1489,
la reprise de ces références d’origine sud-danubienne, seules ou, parfois en
association avec la mention de l’ascendance princière de l’épouse d’Étienne,
témoigne des efforts pour mieux exprimer le culte dynastique développé à la
Cour.
Par conséquent, même si des inscriptions votives sculptées dans la pierre
ont pu exister dans les fondations religieuses des prédécesseurs d’Étienne le
Grand, il apparaît indubitablement que la confection de telles inscriptions devient
systématique sous son règne et que leur contenu évolue dans le sens de
l’affirmation de l’importance du rôle du prince et de son ascendance.

Bien que l’origine exacte de certains traits caractéristiques de l’art moldave


médiéval reste encore à être précisée, il semble indiscutable que les influences
serbes transmises directement, ou à travers la civilisation de la Valachie voisine,
ont joué un grand rôle dans la naissance de l’école artistique moldave. Cette
école a dû trouver sa propre personnalité pendant le règne d’Alexandru le Bon,
période de stabilité politique et de foisonnement artistique, qui sera suivie –
comme nous l’avons déjà montré – d’un demi-siècle de luttes intestines peu
propices au développement culturel.

Sources de l’iconographie votive d’Étienne le Grand

Dans la mesure où l’hypothèse que l’école moldave de peinture s’est


formée au début du XVe siècle92 est juste, il faut supposer que les types
iconographiques des images votives que nous avons analysées ont été établis à la
même époque. Le temps est venu d’étudier de plus près ces deux types de
compositions votives : celui de la Vierge à l’Enfant avec donateur et celui où le
donateur est introduit auprès du Christ par un intercesseur. Ainsi, nous pourrons
mettre en évidence les caractéristiques iconographiques moldaves des tableaux
votifs analysés.

91
La préférence à l’ascendance du souverain apparaît dans les plus anciennes inscriptions
d’Étienne le Grand, ainsi que dans celle de Vlad l’Empaleur ( epe ), dont nous publions le texte en
annexe.
92
S. Ulea, op. cit., p. 449.
90
La Vierge à l’Enfant avec donateur

Depuis longtemps déjà, André Grabar93 a montré que les images votives
dans l’art byzantin sont issues de l’iconographie impériale antique, où les scènes
d’offrande étaient très courantes. Cet auteur a montré aussi que les mêmes scènes
sont à l’origine de l’iconographie chrétienne de l’Adoration des Mages, où
l’offrande des trois rois et leur agenouillement symbolise la reconnaissance de
l’Incarnation et leur soumission au Seigneur94. Il nous semble important d’attirer
l’attention sur le fait que parmi toutes les variantes iconographiques des
compositions votives, celles où les donateurs agenouillés sont figurés auprès de
la Vierge à l’Enfant trônant sont les plus proches des illustrations de l’Épiphanie,
au point que l’on peut se demander si les dites scènes votives ne s’inspirent pas
des Adorations des Mages.
La scène d’offrande impériale avec la Vierge à l’Enfant, citée par André
Grabar, est la mosaïque du vestibule de Sainte-Sophie de Constantinople95, où
Constantin le Grand et Justinien, habillés en costume d’apparat et encadrant les
saints personnages, sont représentés en pied, vus de face dans l’habituelle attitude
réservée aux empereurs byzantins. L’on pourrait mentionner aussi une mosaïque
plus récente (XIIe siècle) de la même église96, où Jean II Comnène et
l’impératrice Irène, de part et d’autre d’une Vierge à l’Enfant debout, sont
représentés en pied, vus de face en costume d’apparat et tenant les objets de leur
donation à la main. Car, même si des souverains de Byzance ont pu être
représentés prosternés aux pieds du Christ ou de la Vierge97, l’attitude impériale
la plus habituelle dans l’iconographie byzantine est celle inspirée par la
cérémonie de la Prokypsis98 où l’empereur et les membres de sa famille sont vus
de face en costume d’apparat.
Cependant, dans les exemples où le donateur n’était pas un personnage
impérial, les scènes votives avec la Vierge à l’Enfant trônant rappellent
l’Adoration des Mages, par l’attitude révérencieuse des personnages historiques
comparable à celle des Rois venus d’Orient saluer le Messie. Si l’on analyse
l’iconographie de la mosaïque (fig. 8) conservée aujourd’hui dans l’église Sainte-
Marie-in-Cosmedin99, l’on trouve les éléments caractéristiques d’une scène de
donation : la Vierge trônant, tient son Enfant sur ses genoux, tandis que celui-ci,
93
A. Grabar, L’Empereur dans l’art byzantin, Paris, 1938, p. 106 et suiv.
94
Ibidem, p. 233-234 ; idem, Christian Iconography. A Study of its Origins, Princeton 1980.
95
Idem, L’Empereur, p. 109-110..
96
T. Whitemore, The Mosaics of Hagia Sophia at Istanbul. Third preliminary Report. The
imperial Portraits of the South Gallery, Oxford 1942, p. 21-32; A. Grabar, La peinture byzantine,
Genève 1979, p. 102-106.
97
Le cas le plus connu est la mosaïque de la fin du IXe siècle de Sainte-Sophie de
Constantinople, où Léon VI apparaît prosterné aux pieds du Christ-Sagesse-Divine : A. Grabar, op.
cit., p. 96-97.
98
T. Velmans, La peinture murale byzantine à la fin du Moyen-Âge, Paris 1977, p. 65-66.
99
A. Grabar, op. cit., p. 77-79.
91
tout en serrant le rouleau traditionnel dans sa main gauche tend la main vers
l’offrande que lui fait le premier Mage agenouillé. Il s’agit de la même
iconographie que celle du folio 191 du Tetraévangile de Humor, mais aussi d’une
multitude d’autres images votives byzantines.
Ainsi, dans un manuscrit de la fin du XIIIe siècle, conservé au monastère
Sainte-Catherine du Sinaï100, cod. gr. 61, l’on voit au verso du folio 256 une
donatrice prosternée aux pieds d’une Vierge à l’Enfant trônant, où le petit Jésus
s’incline vers la femme en prière et la bénit, le bras droit allongé vers elle. De
même, dans une niche du mur occidental du narthex de Saint-Clément
d’Ochride101, une peinture du XIVe siècle représente Ostoja Rajakovi , debout
mais en attitude de prière, tourné de trois quarts vers une Vierge à l’Enfant
trônant. Ici, comme dans la miniature moldave, en plus du signe de bénédiction
que fait Jésus vers le donateur, la Vierge tend la main gauche en direction de
Rajakovi comme pour le présenter au Christ. Une peinture post-byzantine de
l’église de la Vierge de Studenica102 reprend dans tous ses détails la miniature
sinaïte mentionnée plus haut ; mais plus près de l’image du manuscrit de Humor,
dans l’église transylvaine de H lmagiu, une peinture du XVe siècle103 montre
deux femmes donatrices agenouillées aux pieds d’une Vierge à l’Enfant. Trônant
sur un somptueux trône, Marie s’incline légèrement vers les deux femmes qui se
trouvent à sa droite et tend sa main vers elles pour les présenter à Jésus qui les
bénit. Cette dernière composition nous semble très intéressante car, du fait de la
présence de deux personnages agenouillés son schéma rappelle encore plus une
Adoration des Mages, et, par ailleurs, l’attitude des personnes sacrées est très
proche de celle de la miniature moldave.
Les scènes votives où les donateurs se présentent devant la Vierge à
l’Enfant sont courantes dans l’art byzantin, autant dans la miniature que dans la
peinture monumentale, mais dans l’iconographie impériale les personnages
historiques se tiennent debout et sont vus de face, parés des attributs de leurs
pouvoir, tandis qu’aux personnages de rang inférieur l’on réserve une attitude
plus humble. Il faut souligner le fait que dans cette deuxième variante, proche des
Adorations des Mages, Marie joue très souvent un rôle de médiatrice en
présentant le donateur d’un geste de la main. Par conséquent, ces images ont la
même signification que celles où la Vierge introduit un donateur auprès du

100
A. Cutler, The Aristocratic Psalters in Byzantium, Paris <s.a.>, p. 115.
101
G. Millet – A. Frolow, La peinture du Moyen Âge en Yougoslavie, III, Paris 1962, pl. 19,
fig. 1-2.
102
S. irko i – V. Kora – G. Babi , Studenica Monastery, Belgrade 1986, fig. 125.
103
La composition en question a été datée du XVe siècle par les restaurateurs de la peinture :
I. Mandare, « L’ensemble de peinture murale de Halm giu (XIVe – XVe siècles). Recherches
préliminaires en vue de la restauration », dans Colloque sur la conservation et la restauration des
peintures murales, Bucarest 1980, p. 107-112. Un dessin de cette composition a été publié par
Ecaterina Cincheza Buculei, « L’ensemble de peinture murale de Halm giu (XVe siècle).
Iconographie et fondateurs », RÉSEE XXII (1984), fig. 3, p. 3-25.
92
Pantocrator trônant, schéma iconographique sur lequel nous reviendrons plus
loin.
En ce qui concerne la miniature moldave représentant Étienne le Grand,
elle fait partie de cette variante d’offrande à la Vierge à l’Enfant réservée aux
personnages de petit rang, bien que le prince porte une couronne sur la tête.
Pourtant, la composition est d’un type moins habituel, celui où deux donateurs
agenouillés encadrent les saints personnages. Dans un manuscrit du XIIe siècle,
conservé à Kutlumus (cod. 60)104, l’on voit sur le verso du premier folio un
couple de donateurs figurés de part et d’autre du Christ, l’homme agenouillé et la
femme prosternée. Nous pourrions citer de nombreux autres exemples de
peintures byzantines où les donateurs sont représentés de part et d’autre d’un
saint personnage, mais il ne faut pas oublier que ce schéma iconographique était
aussi très souvent employé dans l’art médiéval occidental105. Même si son origine
est byzantine106, il s’est créé au long des siècles une variante occidentale où le
donateur, bien qu’agenouillé se présente devant la Vierge à l’Enfant le dos bien
droit et, souvent, la tête haute. Étant donnée la fière allure d’Étienne le Grand
dans la miniature du Tetraévangile de Humor, l’on peut envisager la possibilité
que la miniature moldave, tout en suivant la tradition iconographique byzantine,
soit légèrement influencée dans sa composition par des oeuvres occidentales :
hongroises ou polonaises. En revanche, il faut se rappeler que sur le bas-relief
athonite, le prince est présenté dans une attitude humble en parfait accord avec ce
type d’iconographie votive byzantine.

Le donateur présenté au Christ par un intercesseur

La Vierge a été reconnue très tôt à Byzance comme médiatrice auprès du


Seigneur107 pour le genre humain et, plus que tout autre personne sacrée, elle a
été représentée dans ce rôle par les artistes byzantins. En général, dans

104
The Treasures of Mount Athos, I, Athènes 1982, p. 421, fig. 295.
105
Les cas des donateurs agenouillés de part et d’autre d'une personne sacrée sont très
nombreux dans l’art médiéval occidental. Nous donnons trois exemples italiens de la fin du Moyen-
Âge: La Vierge à l’Enfant avec donateurs par Paolo Veneziano (Venise, Sainte-Marie-dei-Frari) :
A. Smart, The Dawn of Italian Painting, 1250-1400, Oxford 1978, p. 136, fig. 174 ; Saint Laurent
avec saints et donateurs par fra Filippo Lippi (New York, Metropolitan Museum of Arts) : F. Zeri,
Italian Paintings. A Catalogue of the Collection of the MMA. Florentine School, New York 1971,
p. 61-62, fig. 52 ; Madona dei denti par Vitale da Bologna (Bologne, Galerie Davia Bargellini) :
R. Passoni, « Il Trecento. Affermazione e crisi dell’arte cittadina », dans Storia dell’arte italiana,
II, Milan 1986, p. 107-108, fig. 58.
106
G. Cames, Byzance et la peinture romane de Germanie, Paris 1966, p. 71.
107
C. Osieczkowska, « La mosaïque de la porte royale à Sainte-Sophie de Constantinople et la
litanie de tous les saints », Byzantion IX (1934), fasc. I, p. 64.
93
l’iconographie votive impériale, sauf les scènes où l’offrande se fait à la Vierge à
l’Enfant, l’intervention de Marie n’est pas considérée comme indispensable108.
En revanche, pour les personnages de rang inférieur, l’intercession mariale
semble obligatoire. Ainsi, sur une mosaïque perdue109 de Saint-Démétrius de
Thessalonique l’on pouvait voir des donateurs présentés au Christ par la Vierge.
De même, dans la Bible du patrice Léon du Xe siècle, conservée au Vatican (Vat.
Reg. gr. 1)110, le donateur prosterné aux pieds de la Vierge est présenté par celle-
ci au Christ apparaissant dans un segment de ciel. L’on trouve presque la même
iconographie dans une mosaïque de la Martorana à Palerme111, où l’on voit
l’amiral Georges d’Antioche prosterné aux pieds de la Vierge qui transmet au
Christ la prière du donateur. Et, pour une époque plus récente, l’on peut citer un
manuscrit de la fin du XIVe siècle, conservé au Christ Church College à
Oxford112 (cod. Wake gr. 61), où l’on voit, sur le verso du folio 102, une scène
qui se situe dans une perspective eschatologique, où la Vierge, qui donne la main
droite au moine Kaloidas pour l’aider à sortir de sa tombe, fait un geste de la
main gauche pour le présenter au Pantocrator représenté sur le recto du folio
suivant.
Cette iconographie, où le donateur est introduit auprès du Christ par la
Vierge, semble caractériser les plus anciens tableaux votifs monumentaux serbes.
Ainsi, dans la composition de l’église de la Vierge de Studenica113, où Etienne
Nemanja (c. 1166-1196) était figuré comme ktitor, le grand župan se présente
tête baissée devant le Pantocrator trônant pour lui offrir la maquette de l’église et
donne sa main droite à la Vierge qui intercède pour lui. Cette peinture est une
réfection plus récente qui semble copier celle d’origine, ce qui peut être vérifié en
comparant le tableau votif de Studenica à celui de Mileševa114, où le roi Vladislav
(c. 1234-1243), la maquette de l’église sur son bras gauche, la tête dépourvue de
couronne et légèrement inclinée, donne la main droite à la Vierge qui le présente
au Christ trônant. Celui-ci, le Livre ouvert soutenu sur son genou, allonge son
bras droit en direction du roi pour le bénir.
Ce type de tableau votif, situé dans la partie sud-ouest du naos, semble
caractériser l’art serbe du XIIIe siècle115 et nous intéresse particulièrement parce
qu’il est extrêmement proche de l’iconographie pratiquée en Moldavie. Les
premiers Némanides, tout comme les princes moldaves, ont adopté un type

108
Il est intéressant de souligner le fait que dans la mosaïque de Sainte-Sophie de
Constantinople, où apparaît Léon VI prosterné aux pieds du Christ (cf. note 97, supra), la Vierge
est figurée dans un médaillon à la droite du Christ faisant des deux mains le geste d’intercession.
109
C. Osieczkowska, op. cit., p. 46-47.
110
G. Cames, op. cit., fig. 99.
111
W. Weidle, Mosaïque paléochrétiennes et byzantines, Milan 1954, pl. 157.
112
A. Cutler, op. cit., p. 111.
113
G. Millet – A. Frolow, op. cit., pl. 42, fig. 1.
114
Ibidem, pl. 80, fig. 1.
115
S. Radoj i , Portreti srpskikh vladara u Srednjem veku, p. 25-27.
94
d’image votive correspondant à leur rang. L’iconographie votive serbe du XIIIe
siècle se caractérise aussi par l’habitude de représenter dans la proximité des
fondateurs leurs ancêtres, depuis Étienne Nemanja jusqu’au père du ktitor.
Tout en conservant la tradition de figurer les prédécesseurs à côté du roi
donateur, dès que Milutin (1282-1321) occupe la Macédoine (1282)116 et règne
ainsi sur un immense territoire où vit une population multiethnique, les images
des Némanides changent et expriment une nouvelle vision de la royauté serbe. Il
est bien connu117 que cette « rupture » avec la tradition iconographique se
manifeste pour la première fois dans le tableau votif d’Arilje (1296), mais il nous
semble intéressant de souligner le fait que l’atelier y ayant travaillé était d’origine
thessalonicienne. L’on a considéré que ce changement observé dans
l’iconographie des peintures votives est issu d’un changement de mentalité à la
Cour serbe. En ce qui nous concerne, nous pensons que la conquête de nouveaux
territoires a entraîné une ouverture culturelle vers la grande tradition
macédonienne. Ceci a permis un renouvellement des modèles et l’introduction
dans le Royaume de Serbie d’un art impérial. En effet, de nombreux créateurs
appartenant à l’école artistique qui avait son centre à Thessalonique travaillaient
pour les Paléologues. Les nouvelles formules votives introduites dans la peinture
serbe par les artistes macédoniens, empreintes du culte pour la personne
impériale, correspondaient parfaitement au grand désir de renforcement du
pouvoir royal et d’agrandissement territorial de Milutin et des Némanides en
général. Par conséquent, « l’impérialisme » des Némanides n’a pas déterminé par
lui-même le changement dans l’iconographie, mais la tradition artistique
macédonienne d’origine impériale a été apte à mieux exprimer l’attitude politique
des rois serbes118. À partir de l’image d’Arilje, de l’extrême fin du XIIIe siècle, et
jusqu’à la fin du Moyen-Âge, l’iconographie votive serbe prend une dimension
impériale, par le type de la composition, mais aussi par l’habit et la couronne
portés par les souverains119.
Dans la composition d’Arilje ainsi que dans tous les tableaux votifs
postérieurs des Némanides, les rois nous apparaissent vus de face, habillés du
loros impérial et coiffés d’une couronne byzantine ; la figure du Christ est
reléguée dans la partie supérieure de l’image où, dans un segment de ciel, il
apparaît en buste, à petite échelle, bénissant les donateurs. Parfois Jésus lui-
116
G. Ostrogorsky, History of the Byzantine State, Oxford 1980, p. 464.
117
S. Radoj i , op. cit., 30-34.
118
Nous avons développé cette idée dans une communication au Colloque « La royauté sacrée
dans le monde chrétien. Bilan et perspectives », Royaumont, mars 1989 : Ana Dumitrescu,
« L’image du roi dans la peinture serbe de la fin du Moyen-Âge », dans A. Boureau –
Cl.S. Ingerflom (éds), La Royauté sacrée dans le monde chrétien (Colloque de Royaumont, mars
1989), Paris, ÉHÉSS, 1992, p. 95-104.
119
En effet, à partir de l’image d’Arilje, les rois serbes sont représentés en costume impérial
(loros) et coiffés d’une couronne byzantine du type porté par les empereurs de la dynastie des
Paléologues, comme l’on peut voir sur le fol. 294v du Cod. gr. 122 de la Bibliothèque Estense de
Modène : G. Ostrogorsky, op. cit., fig. 69.
95
même ou des anges posent la couronne – selon une autre tradition byzantine120 –
sur la tête des donateurs royaux.
L’iconographie votive impériale a été adoptée aussi par les souverains
bulgares121 contemporains des Paléologues, mais aussi par des simples nobles
balkaniques qui, vers la fin du Moyen-Âge, se faisaient représenter dans la
peinture murale122 en pied, vus de face, offrant la maquette de leur église au
Christ figuré dans un segment de ciel. Tout comme au Sud du Danube, en
Valachie les princes régnants adoptent, dès le XIVe siècle, l’iconographie
impériale pour les compositions votives, car nous savons que Vladislav (1364 - c.
1375) et sa femme avaient été123 représentés ainsi dans leur fondation d’Arge .
Les plus anciennes images votives nobiliaires conservées dans ce pays datent du
XVIe siècle124 et montrent les boyards valaques représentés comme ktitors selon
la même tradition impériale byzantine ; il est probable que les nobles valaques
fondateurs d’églises aient été représentés de la même manière dans la peinture
murale dès le XVe siècle.
La Transylvanie était gouvernée par des Catholiques, mais les nobles
roumains restés orthodoxes, bien que de petite noblesse selon la hiérarchie
hongroise, apparaissent dans les tableaux votifs conservés des XIVe et XVe
siècles dans des compositions où les personnages historiques ont la place la plus
importante et où le Christ est figuré dans un segment de ciel. Il nous semble
intéressant de signaler le tableau votif (fig. 9) de l’église de la Dormition de
Cri cior125 du XIVe siècle, où les têtes du fondateur et de sa femme sont
encadrées par deux angelots en vol. Dans l’iconographie byzantine, ce détail
correspond aux anges qui couronnent les têtes impériales et royales, mais à
Cri cior, bien qu’ils n’ont pas de couronne à poser, les deux anges avancent le
bras vers les têtes des donateurs dans un geste inutile. Ce détail superflu prouve
l’origine incontestablement impériale de l’iconographie votive des Roumains de
Transylvanie, car l’on s’inspire d’une formule mise au point pour les souverains
en l’adaptant maladroitement à la situation locale.

120
A. Grabar, L’Empereur, p. 112-121; C. Walter, « Marriage crowns in Byzantine
Iconography », Zograf 10 (979), p. 83-91.
121
De tels portraits des tsars bulgares ont été conservés surtout dans la miniature, mais il y a
aussi des compositions monumentales. Par exemple, le tsar Constantin Tich Assen et son épouse
apparaissent comme un couple impérial byzantin dans la composition votive de l’église de Bojana
(1259) : A. Grabar, La peinture religieuse en Bulgarie, Paris 1928, pl. XX, p. 160-163.
122
Par exemple, à Zemen, le despote Dejan et sa famille sont représentés selon la même
iconographie, mais avec moins de faste : ibidem, p. 193.
123
G. Ionescu – Maria-Ana Musicescu, Biserica domneasc din Ciurtea de Arge , Bucarest
1976, p. 11.
124
C. Dumitrescu, Pictura mural din ara Româneasc în veacul al XVI-lea, Bucarest 1978,
p. 44-66.
125
L. Tugearu, « Biserica Adormirii Maicii Domnului din satul Cri cior”, dans Repertoriul
picturilor murale medievale din România (sec. XIV - 1450), Ière partie, Bucarest, 1985, p. 72-74,
90-91, fig. 12, 13, 16.
96
Dans ce contexte balkanique, mais aussi nord-danubien, la modestie des
donateurs princiers en Moldavie nous apparaît assez inattendue et nous pensons
qu’elle ne peut s’expliquer que par une volonté d’effacement que les princes
moldaves du XIVe siècle et du début du XVe siècle ont considéré comme
absolument nécessaire pour la protection du territoire national convoité par ses
puissants voisins. Cette attitude politique est tout naturellement exprimée par les
artistes moldaves, car au moment où pour tous les souverains et les nobles
balkaniques l’on pratique une iconographie issue de celle impériale, ils préfèrent
adopter – comme pour les Némanides au XIIIe siècle – un type d’image votive
réservé à Byzance aux personnes de rang inférieur. De plus, tout comme les
tableaux votifs des premiers rois serbes, les compositions avec les donateurs
moldaves se situent dans l’angle sud-ouest du naos.

Caractéristiques iconographiques moldaves

Il est intéressant de remarquer que, une fois le territoire serbe agrandi et


bien avant que les souverains serbes ne prennent le titre d’empereur, la peinture
votive de Serbie exprime une mentalité impériale, ce qui n’est pas le cas
d’Étienne le Grand de Moldavie. Selon la tradition de ses prédécesseurs, il se fait
représenter dans des tableaux votifs où un intercesseur le présente au Christ.
Pourtant, quelques éléments attirent notre attention par rapport aux compositions
serbes du XIIIe siècle. D’une part, en Moldavie l’intercesseur n’est pas la Vierge
comme en Serbie, mais toujours le saint patron de l’église, d’autre part Étienne le
Grand, ainsi que les membres de sa famille qui le suivent, porte toujours les
attributs du pouvoir princier, ce qui n’était pas le cas chez les premiers
Némanides et, enfin, les ancêtres du prince ne semblent avoir jamais été
représentés dans les tableaux votifs de l’époque qui nous intéresse126.
L’intercession de la Vierge dans les compositions votives des rois serbes
ne se trouve pas en relation avec la dédicace de l’église, bien que la plus ancienne
image de ce type se trouvait dans une église dédiée à la Mère de Dieu
(Studenica). En effet, les autres églises, où les rois serbes sont présentés par la
Vierge au Christ, sont placées sous des patronages différents : l’Ascension pour
le catholicon de Mileševa, la Trinité pour celui de Sopo ani, etc. Par conséquent,
dans l’iconographie votive serbe du XIIIe siècle, la Vierge est considérée comme
seul intercesseur possible127. D’ailleurs, il semblerait qu’Étienne Nemanja

126
Des ancêtres du fondateur peuvent apparaître dans les tableaux votifs représentant les
princes moldaves du XVIe siècle. Ainsi, Petru Rare fait figurer dans la composition de l’église de
Dobrov les portraits en pied de son père, Étienne le Grand, et de son frère Bogdan III. Ces deux
personnages sont représentés entre le donateur de la peinture murale (le prince régnant Pierre
Rare ) et le Pantocrator : V. Dr gu , Dobrov , Bucarest 1984, p. 7-8, fig. 28.
127
Spisi svetoga Save i Stevana Prvoven anog, éd. L. Mirkovi , Belgrade 1939, p. 129, cité en
traduction française par R. Ljubinkovi , « Sur le symbolisme de l’histoire de Joseph du narthex de
Šopo ani », dans L’art byzantin du XIIIe siècle, Belgrade 1967, p. 212.
97
considérait que lui et les siens se trouvaient sous la protection de Marie, car –
d’après son fils Sava (Rastko) – le prince devenu moine aurait dit sur son lit de
mort : « ô, Tout-puissant, [...] veille sur mes descendants, renforce leur pouvoir
dans l’État que je leur cède, que la Très sainte les aide [...] »128. Ces paroles dites
par l’ancien grand župan, ou inventées par son fils, constituent l’explication ad
litteram des images votives serbes du XIIIe siècle.
Même si au XIVe siècle l’iconographie royale change et il n’y a plus
d’intercesseur, l’on peut trouver cet élément iconographique dans les images de
donation où apparaissent des personnages qui n’avaient pas un rang royal, tel
l’évêque Danilo dans l’église de la Vierge du Patriarcat de Pe . Là, tantôt saint
Nicolas, tantôt le prophète Daniel – saint patron du donateur – intercèdent pour
Danilo dans les trois images le représentant129. Dans ce cas, la Vierge est
justement la patronne de l’église et, par conséquent, le donateur adresse son
offrande grâce à la médiation d’autres personnages sacrés (un saint évêque ou le
propre patron de Danilo). Donc, la dédicace de l’église et le choix de l’éventuel
intercesseur ne semblent pas être en relation dans la peinture serbe.
Il est vrai que dans l’art byzantin le saint patron de l’église peut recevoir
l’offrande du ktitor à la place du Christ. Ainsi, dans l’église des Saints-Archanges
(ou Taxiarques) de la Métropole de Kastoria130 les donateurs sont figurés de part
et d’autre de l’archange Michel, ou dans la petite église d’Archan131, en Crète, le
fondateur et sa femme présentent la maquette au même saint, qui est le patron de
l’église. Plus près – temporellement et géographiquement – des images
moldaves, l’on peut citer le cas du tableau votif de l’église transylvaine Saint-
Nicolas de Ribi a132, où le fondateur et sa famille offrent la maquette au patron de
l’église. L’on peut considérer que dans tous ces cas le saint en question joue, au
fond, le rôle d’un intercesseur qui transmet à Dieu le don et la prière du
fondateur. Ainsi, l’habitude moldave de figurer systématiquement le patron de
l’église comme intermédiaire et protecteur, peut être mise en relation avec la
tradition byzantine. D’autre part, il ne faut pas oublier que l’intercession du
patron du donateur était chose courante dans l’art occidental133, et l’on ne peut

128
T. Velmans, op. cit., p. 212..
129
À la fin du XVe siècle apparaît un nouveau type d’image votive où le donateur bénéficie de
l’intercession d’un saint patron. Ainsi, Radi (grand elnik de Georges Brankovi qui avait épousé
une princesse valaque) – le fondateur de l’église de Vr evistica – est représenté dans la peinture
murale de cette église à côté de saint Georges qui le présente au Christ : V. Petkovi , La peinture
serbe du Moyen-Âge, I, Belgrade 1930, fig. 160.
130
M. Chatzidakis – S. Pelekanidis, Kastoria, Athènes 1985, p. 102, fig. 21-22.
131
Nous nous sommes servis de documents personnels : cf. T. Velmans, op. cit., p. 188.
132
L. Tugearu, « Biserica Sf. Niculaie din com. Ribi a”, dans Repertoriul picturilor murale
medievale din România, Ière partie, p. 133, 136-139, fig. 8, 10.
133
Pour ne donner qu’un seul exemple parmi les très nombreux cas où des saints apparaissent
comme des intercesseurs pour le donateur, nous citerons le panneau de droite du Rétable Roverella
de Cosmé Tura (Rome, Galerie Colonna), où Niccolo Roverella est assisté par les saints Paul et
Maurice : cf. A. Chastel, L’art italien, Paris 1982, fig. 184.
98
exclure une influence hongroise ou polonaise. Pourtant, la prudence s’impose,
car dans un fragment d’image votive (fig. 10) de la première couche de peinture
(XIe siècle) de l’église des Saints-Anargires de Kastoria134, l’on peut encore voir
le donateur protégé par l’intercesseur d'un geste identique à celui que fait saint
Georges dans le tableau votif de Vorone .
Ce qui apparaît avec évidence de la lecture des inscriptions votives
moldaves est que la dédicace de l’église était, plus d’une fois, dictée par des faits
historiques, car l’église peut représenter la gratitude princière pour l’aide du saint
sur le champs de bataille135 ou peut rappeler un drame personnel136. Par
conséquent, le rôle d’intercession joué par le saint patron de l’église dans les
tableaux votifs représentant Étienne le Grand, est l’expression de l’espoir
eschatologique de l’aide post-mortem du saint sous-entendue à tout acte votif
chrétien, mais il est aussi le reflet d’une croyance réelle de l’intervention
permanente de Dieu et des saints dans le destin du prince.
En ce qui concerne l’affirmation du pouvoir princier par le port de la
couronne et du kaftan, nous avons déjà mentionné le fait que les premiers
portraits des Némanides montraient plus d’humilité et il semble que les premiers
Bogdanides n’osaient pas non plus se faire représenter en arborant les insignes du
pouvoir. En effet, bien qu’aucun portrait peint des ancêtres d’Étienne le Grand
n’a été conservé, il existait une broderie137 où apparaissaient, en tant que
donateurs, Alexandru le Bon et son épouse. Or, sur cette broderie, le prince
moldave porte un couvre-chef proche d’un chapeau haut-de-forme, qui semble
être d’origine byzantine138. Par conséquent, il est probable que cette formule
iconographique où le donateur présente son offrande à l’aide d’un intercesseur a
été héritée de la fin du XIVe ou du début du XVe siècle sous une forme proche de
l’iconographie votive des premiers Némanides. Elle a été maintenue par les
artistes d’Étienne le Grand, mais légèrement transformée, pour mieux exprimer
l’idée que se faisait le prince, ainsi que ses contemporains, de son rôle dans

134
M. Chatzidakis – S. Pelekanidis, op. cit., p. 38, fig. 20. La Vierge n’est pas la seule
médiatrice possible, car sur une icône chypriote du début du XIIe siècle (conservée au Mont-Sinaï)
l’on voit un évêque prosterné aux pieds de Melchisédech, qui fait un geste de la main en direction
du Pantocrator figuré dans un segment de ciel : cf. K. Weitzmann, « A Group of Early Twelfth
century Sinai Icons Attributed to Cyprus », dans Studies in the Arts at Sinai, Princeton 1982,
p. 248-249, fig. 21 et 22. Il y a aussi des cas où l’on rencontre un schéma iconographique plus
proche des compositions qui nous intéressent, comme le tableau votif de l’église macédonienne de
Saint-Nicolas de Manastir où le saint patron de l’église y figure comme intercesseur (documents
personnels).
135
Il s’agit surtout de l’inscription votive de Mili u i publiée en annexe de notre article.
136
Cf. l’inscription de Reuseni, dans Repertoriul, p.196. Il y est spécifié que l’église a été
construite à l’endroit où avait été tué le père d’Étienne le Grand.
137
L’étole est perdue, mais elle nous est connue par des photos : Maria-Ana Musicescu,
« Date noi cu privire la epitrahilul de la Alexandru cel Bun », SCIA I (1958), p. 75-114.
138
Voir là-dessus les commentaires de N. Iorga, « In jurul pomenirii lui Alexandru cel Bun »,
AARMSI, IIIe série, XIII (1932-1933), p. 182-184 ; C. Nicolescu, Istoria costumului de curte în
rile române, secolele XIV – XVIII, Bucarest 1970, p. 147 sq.
99
l’Histoire. Cette ostentation du pouvoir princier va de pair avec l’idée –
mentionnée plus haut – de la protection divine permanente.
Enfin, nous avons remarqué l’absence de toute représentation des ancêtres
dans les tableaux votifs moldaves du XVe siècle. Ceci doit s’expliquer par le
respect de la tradition reçue, car ce respect se manifeste dans le choix même du
type iconographique. En revanche, l’appartenance dynastique d’Étienne se
manifeste dans les textes accompagnant ses actes votifs. D’une part, nous avons
déjà montré que dans toutes les inscriptions fixées sur les façades de ses
fondations l’on rappelle qu’Étienne était le fils de Bogdan et, d’autre part, sur les
nombreuses dalles funéraires qu’il fait faire pour les sépulcres de ses ancêtres est
mentionné à chaque fois le lien de parenté qui reliait le prince à la personne
enterrée. Mais nous reviendrons plus en détail sur ces dalles, qui sont des
documents de grande importance pour notre étude.
Par conséquent, l’étude iconographique des tableaux votifs représentant
Étienne le Grand démontre en premier lieu le respect d’une tradition reçue – très
probablement – au moins du début du XVe siècle, sinon du XIVe siècle. Cette
iconographie doit être d’origine serbe, car nous avons vu dans l’exemple de
que, bien qu’abandonnée par les rois de Serbie, les personnages de plus petit rang
l’employaient encore au XIVe siècle et qu’ailleurs, dans les pays voisins de
tradition byzantine (Bulgarie, Valachie et Transylvanie), elle n’était pas
pratiquée.
D’autre part, si ce respect de la tradition limite les innovations
iconographiques, une nouvelle mentalité s’affirme même dans la peinture votive,
mais surtout dans les inscriptions. Cette nouvelle mentalité présente Étienne le
Grand comme un fier souverain, digne descendant des Bogdanides, se trouvant
sous la permanente protection divine.
Nous nous trouvons donc devant deux aspects différents : d’une part, le
respect de la tradition de la fin du XIVe et du début du XVe siècle, et d’autre part,
le greffage sur cet héritage culturel d’une autre mentalité. Cette nouvelle vision
du rôle du prince, ainsi que du patrimoine historique personnel et collectif dans la
destinée du pays s’est forgée en Moldavie sous l’influence de plusieurs courants
convergents. Nous les analyserons un à un et ainsi, une fois de plus, les oeuvres
d’art apparaîtront comme le meilleur révélateur des subtilités sociopolitiques
d’une civilisation, en l’occurrence celle de la Moldavie de la deuxième moitié du
XVe siècle.

Étienne le Grand et la monarchie « nationale »

Dans le portrait rapide que nous avons esquissé de lui, Étienne le Grand
nous est apparu comme un vaillant guerrier, un grand fondateur, un habile
politicien et un diplomate avisé. Durant quarante sept années de règne, il s’est
appliqué à mettre toutes ces qualités au service de la création d’une monarchie
100
« nationale » et a su profiter du contexte historique et culturel pour y aboutir avec
succès. Les faits historiques et culturels qui se sont associés dans ce processus se
trouvent dans une telle interdépendance, qu’il est difficile de les analyser
séparément. Mais nous tâcherons de présenter, dans le contexte historique
rappelé plus haut, les différents courants d’influence venus en Moldavie à travers
les relations ecclésiastiques avec les Patriarcats de Constantinople et de Pe , ou
les monastères du Mont-Athos, et à travers les relations politiques avec la
Hongrie et la Valachie, ainsi que les changements inhérents qu’elles ont produits
dans la civilisation moldave.

Le cadre ecclésial

Le métropolite Théoctiste est présenté par la tradition moldave comme un


diacre de Marc Eugénikos d’Éphèse, figure de proue du parti anti-unioniste à
Byzance lors du concile de Florence139. L’ordination de Théoctiste à Pe par le
patriarche serbe Nicodème est enregistrée dans les anciennes chroniques
moldaves comme un événement digne d’être souligné140. Ce faisant, Théoctiste
renouvelait une démarche analogue entreprise par Joseph, le métropolite
moldave, à la fin du XIVe siècle, en un moment de crise dans les relations avec le
Patriarcat de Constantinople. En 1401, le patriarche constantinopolitain Matthieu
affirmait que, selon certains bruits, Joseph aurait été un servoepiskopos, ce qui
signifiait « d’ordination et d’obédience serbe, [...] par conséquent, un évêque
envoyé par le patriarcat concurrent de Pe [...]. C’était la mainmise d’une Église
à peine tolérée sur une terre de juridiction grecque »141.
139
En ce qui concerne Marc Eugénikos d’Ephèse, voir J. Gill, « Personalities of the Council of
Florence: IV. Mark Eugenicus, Metropolitan of Ephesus », Unitas 11 (1959), p. 120-128 ; idem, Le
Concile de Florence, Tournai 1964.
140
Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 44, 56, 168, 191. Pour Nicodème de Pe ,
cf. C. Jire ek, Staat und Gesellschaft im mittelalterlichen, Serbien, IV, Vienne 1919, p. 46.
(« Akademie der Wissenschaften in Wien, Phil-hist. Klasse », Bd. 64, 2 Abhandlung). À comparer
également avec la présence sur le siège de Halitch et de Kiev, à peu près à la même époque, des
évêques Macaire de Serbie et Grégoire « le Bulgare » (Bolgarin).
141
V. Laurent, « Aux origines de l’Église de Moldavie », p. 161. Voir la discussion du texte et
ses implications chez R. Theodorescu, « Implications balkaniques aux débuts de la Métropole de
Moldavie. Une hypothèse », RRH XXV(1986), p. 267-286. La même décision synodale du 26
juillet 1401 affirme que Joseph aurait été sacré par le métropolite de Halitch pour le compte de
l’Évêché d’Asprokastron, dont il se trouvait ainsi simple évêque suffragant : F. Miklosich –
J. Müller, Acta Patriarchatus Constantinopolitani, II, Vienne 1862, no 667, p. 528. Il est curieux de
constater que plusieurs historiens roumains – et non des moindres – ont cru que cet Asprokastron
serait la ville de Cetatea-Alb occupée par la Moldavie à la fin du XIVe siècle : voir N. Iorga, Studii
istorice asupra Chiliei i Cet ii Albe, Bucarest 1899, p. 58 ; C.C. Giurescu, Târguri sau ora e,
p. 201-202 ; R. Theodorescu, op. cit., p. 270-271 ; Fontes Historiae daco-romanae, IV, Scriptores
et acta imperii byzantini saeculorum IV – XV, éds H. Mih escu et alii, Bucarest 1982, p. 271 et
Index, s.v. En fait, il y a confusion entre l’Évêché russe bien connu de Belgorod sur le Dniepr, près
de Kiev, fondé par Vladimir en 991, et la cité homonyme de l’embouchure du Dniestr, à 400 km au
Sud, appelée elle aussi Asprokastron, mais aussi, plus souvent, Maurocastro, Moncastro : cf.
101
En effet, l’érection, en 1346, du siège métropolitain de Pe en Patriarcat
« des Serbes et des Grecs » par Étienne Dušan a été le signal d’un long conflit
avec Constantinople. Une entente entre les deux parties a été conclue seulement
en 1375, délimitant leurs diocèses respectifs142. L’entrée de la Moldavie, pour
quelques années à la fin du XIVe siècle, sous la juridiction de Pe constituait une
rupture de ce pacte, car la Métropole moldave était une création du Patriarcat de
Constantinople (entre 1382 et 1386)143.
Ce premier recours au Patriarcat serbe s’inscrit dans la logique des débuts
du règne d’Alexandru le Bon, imposé sur le trône moldave, comme nous l’avons
vu, par le prince de Valachie Mircea l’Ancien. La présence à cette époque de
secrétaires valaques formés à l’école du monastère de Tismana fondé, sur modèle
serbe, par le moine Nicodème144, est bien connue, tant en ce qui concerne la
Chancellerie moldave que l’entourage du métropolite145. Il s’agit donc d’une
influence serbe transmise à travers la civilisation valaque, qui se manifeste aussi
dans l’enluminure des manuscrits copiés au monastère moldave de Neam 146,
ainsi que dans les broderies liturgiques147.

A. Poppe, « Uwagi o najstarsych dziejach kosciola na Rusi », Przeglad historiczny 56 (1965),


p. 560-564 ; idem, « L’organisation diocésaine de la Russie aux IXe – XIIe siècles », Byzantion 40
(1970), p. 165-217.
142
M. Lascaris, « Joachim métropolite de Moldavie et les relations de l’Église moldave avec
le patriarcat de Pe et l’Archevêché d’Achris au XVe siècle », ARBSH 13 (1927), p. 129-159 ; idem,
« Le Patriarcat de Pe a-t-il été reconnu par l’Église de Constantinople en 1375 ? », dans Mélanges
Charles Diehl, I, Paris 1930, p. 171-175 ; V. Laurent, « L’archevêque de Pe et le titre de
patriarche après l’union de 1375 », Balcania 7 (1944), p. 303-310 ; F. Bariši , « O izmirenju srpske
i vizantijske crkve 1375 », ZRVI 21 (1982), p. 159-182.
143
t.S. Gorovei, « Aux débuts des rapports moldo-byzantins », RRH XXIV (1985), p. 183-
208.
144
E. L z rescu, « Nicodim de la Tismana i rolul s u în cultura veche româneasc , I (pân în
1385) », Rsl 11 (1965), p. 237-284. D.Sp. Radoj i , « Srpsko-rumunski odnosi XIV – XVII veka »,
Godišnjak filozofskog fakulteta u Novom Sadu I (1956), p. 1-18 ; idem, « “Bulgaroalbanitoblahos”
et “Serbalbanitobulgaroblahos” – deux caractéristiques ethniques du Sud-Est européen du XIVe et
XVe siècles », Rsl 13 (1966). p. 77-79, pense qu’il y avait une relation de parenté entre Nicodème
de Tismana et le prince Lazare Brankovi (1371-1389).
145
L. imanschi – Georgeta Ignat, « Constituirea cancelariei statului feudal moldovenesc, II »,
AIIAI X (1973), p. 131-132 et notes ; R. Theodorescu, op. cit. ; N. Iorga, « In jurul pomenirii lui
Alexandru cel Bun », AARMSI, IIIe série, XIII (1932), p. 177-178.
146
D. Simonescu, Mân stirea Neam ului ca focar de cultur , Ia i 1943 ; E. Turdeanu,
« Theoldest illuminated Moldaviam Ms », dans The Slavonic and East European Studies 29 (1951),
p. 456-469 ; idem, « Le moine Gabriel du monastère de Neamtzu (1424-1448) », RÉS 27 (1951),
p. 270-276 ; S. Ulea, « Gavriil Uric, primul artist român cunoscut », SCIA 11 (1964), p. 235-263 ;
G. Popescu-Vâlcea, La miniature roumaine, p. 9-15.
147
O Tafrali, Le trésor byzantin et roumain du monastère de Poutna, Paris 1925 ;
E. Turdeanu, « La broderie religieuse en Roumanie. Les épitaphioi moldaves aux XVe et XVIe
siècles », ARBSH XXV (1944), p. 91-94 ; G. Millet – H. Des Ylouses, Broderies religieuses de
style byzantin, Paris 1947, p. 99 sq. ; P. . N sturel, « Date noi asupra unor odoare de la Putna », Rsl
3 (1958), p. 143-144. Il s’agit d’un epitaphios de c. 1405, offert par Euphémie (la veuve du despote
Uglješa) et par Eupraxie la despotissa.
102
Le conflit religieux moldo-constantinopolitain prend fin dans les
circonstances dramatiques du siège de la capitale de l’Empire en 1401, quand le
nouveau patriarche lève l’excommunication lancée auparavant et reconnaît
Joseph comme métropolite148.
Une deuxième juridiction du Patriarcat serbe sur l’Église moldave débute
en 1453, par l’ordination de Théoctiste, et dure jusqu’en 1512, quand le fils et
successeur d’Étienne, le prince Bogdan-Vlad, acceptera de nouveau, croyons-
nous, l’autorité de Constantinople dans les affaires religieuses de son pays149. Il
n’est pas sans intérêt de noter ici qu’à la même époque, la hiérarchie des
Roumains orthodoxes du Maramure et peut-être de toute la Transylvanie voisine
dépendait du métropolite serbe de Belgrade, comme l’affirme un acte royal
hongrois de 1479150. Quelques années plus tard, en 1488, est mentionné un
Archevêché roumain à Feleac, près de Cluj (Kolosvar), dont le premier titulaire
s’appelait Daniel « métropolite de Séverin et de Transylvanie »151. Ses liens avec

148
D. Nastase, « Les débuts de l’Église moldave et le siège de Constantinople par Bajazet
er
I », Symmeikta 7 (1987), p. 205-213.
149
En 1505-1506, le prince refuse de recevoir dans son pays le patriarche Joachim venu
chercher des aumônes : cf. Echthesis Chronica, éd. Sp. Lampros, Londres 1902, p. 56 ;
N.M. Popescu, Patriarhii arigradului prin rile române ti. Veacul XVI, Bucarest 1914, p. 10-12,
qui commente cette information, considère que « le prince Bogdan et les hiérarques du pays auront
considéré le voyage de Joachim en Moldavie comme un essai de soumettre à nouveau l’Église
moldave au Patriarcat de Constantinople et donc auront essayé dès le départ de l’éloigner du pays
par tous les moyens ». En échange, en 1512-1513, le patriarche Pacôme visite la Valachie et la
Moldavie où, nous dit Malaxos, « les dirigeants du pays, les nobles et tout le peuple l’ont reçu avec
de grands honneurs et lui ont fait beaucoup de dons. Et lui les a tous bénis [...] » : M. Crusius,
Turcograeciae libri VIII, Bâle 1584, p. 152; N.M. Popescu, op. cit., p. 18-21. Le volte-face du
prince moldave s’explique par plusieurs facteurs : en 1508 mourait le métropolite Georges (David),
disciple de Théoctiste et vraisemblablement hostile au patriarcat de Constantinople. Qui plus est, en
1512-1513, la Moldavie est obligée de payer un tribut plus élevé aux Ottomans et donc de subir une
domination plus accentuée de la part de l’Empire Ottoman : cf. M. Neagoe, « Contribu ii la
problema aservirii Moldovei fat de Imperiul Otoman. In elegerea dintre Bogdan cel Orb i Selim
din anul 1512 », SRI XII (1964), p. 311-322 ; t.S. Gorovei, « “Moldova în casa p cii”. Pe
marginea izvoarelor privind primul secol de rela ii moldo otomane », AIIAI XVII (1980), p. 629-
669, surtout p. 652-654. Pour un essai du Patriarcat serbe d’Ochride de se substituer à
Constantinople en 1543-1544, voir M. Maxim, « Les relations des Pays roumains avec
l’Archevêché d’Ohrid à la lumière des documents turcs inédits’, RÉSEE XIX (1981), p. 653-671.
C’est à cette époque, croyons-nous, que l’obituaire du monastère moldave de Bistri a, commencé
en 1407 et continué jusqu’au XVIIe siècle, enregistre aussi « l’archevêque Prohor » avec la
précision, en marge : « Ici on mentionne l’archevêque de la première Justiniana, c’est-à-dire
Ochride » : cf. D.P. Bogdan, Pomelnicul mân stirei Bistri a, Bucarest 1941, p. 58. En 1545, le
patriarche constantinopolitain Jérémie visite la Valachie et la Moldavie, et en 1561 c’est le tour de
Joasaph, reçu lui aussi avec les honneurs dus à son rang : N.M. Popescu, op. cit., p. 35-38.
150
A. Petrov, Drevnejšsia gramoty karpatsko-russkoj cerkvi, 1391-1490, Prague 1930, p. 160-
161 ; I. Mihaly, Diplome maramure ene din secolul XV, Sighet 1900, p. 536-537 ; C. Jire ek, op.
cit., IV, p.47-48.
151
Notice sur un Tetraévangile chez E. Turdeanu, « Manuscrise slave din timpul lui tefan cel
Mare », CL 5 (1943), p. 175-179. Le manuscrit a été relié en argent en 1497 par le grand trésorier
moldave Isaac. Le titre de métropolite de Daniel apparaît dans une lettre adressée aux autorités de
103
la Moldavie nous font penser que ce métropolite dépendait lui aussi d’un siège
serbe. Cette hypothèse semble d’autant plus crédible que nous savons avec
certitude que Euthyme, le lointain successeur de Daniel, a été consacré par le
patriarche Macaire de en 1572152.
Pendant les vingt-cinq premières années de cette deuxième juridiction
serbe, les destinées de l’Église moldave sont dirigées par Théoctiste, qui meurt,
selon l’inscription de la dalle funéraire153 posée par les soins d’Étienne le Grand
lui-même le 18 novembre 1477, et est enterré au monastère de Putna, dans
l’église nouvellement construite pour servir de nécropole princière. Cet honneur
particulier exprime, à notre avis, la reconnaissance du prince vis-à-vis de son
principal conseiller dans les affaires culturelles.
La première démarche de Théoctiste avait été la rédaction des Annales
moldaves, entreprise autour de 1453, donc tout de suite après son accession à la
charge métropolitaine154. Dans une phase ultérieure, vers 1469-1470, cette oeuvre
a été continuée avec encore plus d’ampleur, au monastère de Putna où fut écrite
la Chronique d’Étienne le Grand. Bien que ce recueil de textes, ainsi que la
Chronique anonyme, écrite dans les milieux proches de la Cour, ont déjà été
longuement analysés par l’historiographie roumaine155, nous tenons à relever que
les idées fondamentales qui sous-tendent ces oeuvres expriment, en premier lieu,
l’idée d’une monarchie de droit divin incarnée en Moldavie par la dynastie des
Bogdanides, dont Étienne le Grand était le descendant. Comme nous l’avons déjà
constaté dans les portraits votifs et les inscriptions monumentales, dans les
chroniques aussi, le concours de Dieu et des saints militaires est omniprésent

la ville de Bra ov, en Transylvanie : cf. G.G. Tocilescu, 534 Documente istorice slavo-române din
ara Româneasc i Moldova privitoare la leg turile ou Ardealul, 1346-1603, Bucarest 1931,
no 375, p. 375-376 ; M. P curariu, Inceputurile Mitropoliei Transilvaniei, Bucarest 1980, p. 71 sq.
152
Hurmuzaki, Documente, XV/1, no MCCXI, p. 653 (lettre du 3 août 1572), nos MCCXII et
MCCXV, p. 654-656.
153
E. Kozak, Die Inschriften aus der Bukovina, Vienne 1903, p. 75 ; Repertoriul
monumentelor, no 52, p. 248-249.
154
L. imanschi, « Istoriografia româno-slav din Moldova », AIIAI XXI (1984), p. 119-134,
et XXII (1985), p. 567-578.
155
I. Bogdan, Vechile cronici moldovenie ti pân la Ureche, Bucarest 1891 ; idem, Cronici
inedite ating toare de istoria Românflor, Bucarest 1895 ; A. Jacimirskij, « Die ältesten slavischen
Chroniken moldauischen Ursprungs », Archiv für slavische Philologie 30 (1909), p. 481-532 ;
O. Gorka, Cronica epocii lui tefan cel Mare (1457-1499), Bucarest 1937 ; P.P. Panaitescu, « Les
chroniques slaves de Moldavie au XVe siècle », Rsl 1 (1958), p. 146-168 ; A. Balot , La littérature
slavo-roumaine à l’époque d’Étienne le Grand, p. 210-236 ; Gh. Mih il , « Istoriografia
româneasc veche (sec. al XV-lea – începutul sec. al XVII-lea) în raport cu istoriografia bizantin
i slav », dans Contribu ii la istoria culturii i literaturii române vechi, Bucarest, 1972, p. 104-
163 ; t. Andreescu, « Les débuts de l’historiographie en Moldavie », RRH XII (1973), p. 1017-
1035 ; L. imanschi, op. cit. ; cf. note 154, supra.
104
dans la description des actions civiles et guerrières du prince. D’ailleurs, ce
dernier y est qualifié de « nicéphore » (pobedonosec) et d’« empereur » (car)156.
La Chronique de Putna, à la différence de celle écrite dans l’entourage
aulique, met l’accent sur le rôle de l’Église dans l’histoire du pays. Ainsi, l’on
mentionne les circonstances du Concile de Florence, le sacre de Théoctiste à Pe
et, surtout, sa participation au couronnement d’Étienne. Selon cette chronique, le
métropolite aurait oint le prince (pomaza ego na gospodstvo), ce qui constitue un
novum dans l’histoire de la Moldavie157. Cependant, au-delà de ces nuances, il est
certain que le modèle de toutes ces chroniques sont les Généalogies (Rodoslovji)
serbes, qui ont prêté même leur titre aux oeuvres moldaves : Slovo v kratce ou
Bref récit. En effet, les chroniques moldaves s’intitulent Bref récit sur les princes
de Moldavie158. Ion Bogdan, qui a étudié et édité les plus anciennes annales
moldaves, est catégorique quant aux modèles de celles-ci :
« C’est toujours d’après des modèles bulgares et serbes, surtout d’après ces derniers, qu’a
été rédigée la seconde partie de la Chronique de Putna, celle que nous avons dénommée plus
précisément “les Annales de Putna”. Aussi bien celles-ci que les autres anciennes annales moldaves
[...] ne présentent presque aucune différence dans leur mode de rédaction avec les annales serbes
connues par d’innombrables versions : les unes et les autres relatent dans un style précis et concis
les faits importants, rappelant d’habitude l’année, le mois et le jour, parfois uniquement l’année, où
se sont passés les événements, en évitant de manière systématique tout jugement à leur égard. On
pourrait dire qu’entre les annales moldaves et serbes il existe une seule différence de rédaction,
mais elle est insignifiante : à savoir que les annales moldaves ont un style plus fleuri, mais jamais
plus correct ou plus clair que leurs correspondants serbes. Pour nous, il n’y a pas de doute que ceux
qui ont commencé à écrire les annales moldaves ont pris comme modèle les chroniques serbes qui,
à leur tour, ont été rédigées d’après le modèle des annales bulgares »159.

L’on reconnaît l’intercession du métropolite Théoctiste dans une autre


entreprise de nature à marquer la vie culturelle moldave et à définir la place
d’Étienne et de sa dynastie dans la « famille des souverains orthodoxes » de son
temps : le patronage d’un monastère athonite, en l’espèce Zographou. Il s’agit du
monastère bulgare par excellence de l’Athos et, peut-être, celui où Théoctiste
avait pris l’habit monacal. La chute des États de Vidin et de T rnovo, à la fin du
XIVe siècle, avait privé ce monastère de la protection des souverains bulgares. En

156
Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 8-9, 18. Il n’est pas inutile de rappeler que
les Annales anonymes de Moldavie, la chronique officielle du règne, qualifie le prince de car une
première fois en 1471, puis en 1475, après la victoire contre les Ottomans. Cf. aussi l’annexe à la
fin de notre article.
157
Ibidem, p. 44. Corina Nicolescu, « Le couronnement – încorona ia. Contribution à
l’histoire du cérémonial roumain », RÉSEE XIV (1976), p. 647-663, surtout p. 655-656, croit que
l’onction datait au moins depuis 1401, étant de tradition byzantine. Pourtant, dans le cas précis de
Théoctiste, ceci n’est pas vrai.
158
L. Stojanovi , Stari srpski rodoslovi i letopisi, Sr. Karlovci 1927, p. 2-3.
159
I. Bogdan, Cronici inedite ating toare de istoria Românilor, p. 81-82 ; D. Nastase, « Unité
et continuité dans le contenu de recueils manuscrits dits miscellanés », Cyrillomethodianum V
(1981), . 22-48.
105
1463 au plus tard, Étienne le Grand prend sous sa protection ce qu’il appelle
« notre monastère de Zographou » et, trois ans plus tard, lui octroie un statut
(typicon)160. La reprise du patronage de ce monastère n’est que le début d’une
suite de donations et fondations au Mont-Athos.
En effet, dans la dernière phase du règne d’Étienne, les rapports moldavo-
athonites connaissent un regain considérable. Tout en conservant le titre de
deuxième ktitor de Zographou, le prince moldave fait reconstruire le monastère
de Grigoriou, dont il devient également le deuxième fondateur161. D’autres
monastères athonites bénéficient des donations moldaves, comme celui de Saint-
Paul ou celui de Vatopédi162, où se trouve la plaque en bas-relief que nous avons
analysée plus haut. Or, le trait commun de ces monastères était leur caractère
serbe163, prouvé – en ce qui concerne Vatopédi – par Michel Laskaris164.

La campagne de 1473 et ses conséquences

La décennie qui commence en 1471 représente un tournant décisif dans la


définition de la monarchie « nationale » en Moldavie. Après le raid contre les
ports valaques du Danube (février 1470), la guerre avec son voisin Radu III dit le
Beau (cel Frumos, 1462-1473) culmine avec l’occupation de la résidence
princière de Valachie par les troupes moldaves en novembre 1473. L’épouse et la
fille du voïévode valaque tombent entre les mains du vainqueur, ainsi que ses
trésors et ses drapeaux165.
Cette année 6981 (1472-1473) a été considérée par un des meilleurs
spécialistes de l’histoire médiévale moldave166 comme une année-clé du règne
d’Étienne le Grand. En effet, en septembre 1472, il épouse Maria de Mangop,
descendante des Comnènes, des Paléologues et des Assénides167. Quelques mois
plus tard, en mai 1473, il pose une dalle funéraire à Putna en souvenir de Drago ,
le prince fondateur de la Moldavie, que l’inscription nomme « ancêtre » (ded’)
d’Étienne ; par la même occasion, il fait transférer l’église en bois du village de

160
P. . N sturel, Le Mont Athos et les Roumains, p. 180-193.
161
Ibidem, p. 269-272.
162
Ibidem, p. 99-100, 249-250.
163
Al. Elian, « Moldova i Bizan ul în secolul al XV-lea », dans Cultura moldoveneasc ,
p. 97-179, surtout p. 166 ; I. Duj ev, « Chilandar et Zographou au Moyen-Âge », dans Medioevo
bizantino-slavo, III, Rome 1971, p. 489-506 (« Storia e letteratura », 119).
164
M. Lascaris, « Actes serbes de Vatopédi », Byzantinoslavica 6 (1935), p. 1-23.
165
Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 8.
166
t.S. Gorovei, « 1473 – un an-cheie al domniei lui tefan cel Mare », AIIAI XVI (1979),
p. 145-149.
167
M. Romanescu, « Albizzi i Paleologii. Studiu genealogic cuprinzând neamurile doamnei
Maria din Mangup », Hrisovul III (1943), p. 5-31 ; D.P. Bogdan, Mangupul în lumina unor noui
cercet ri, Bucarest 1940 ; t.S. Gorovei, « Alian e dinastice ale domnilor Moldovei (sec. XIV –
XVI) », dans Românii în istoria universal , II/1, Ia i 1987, p. 694-695.
106
Volov – réputée être une fondation de Drago 168 – pour la faire remonter près
du même monastère. Cette même année, il demande que l’on modifie ses
armoiries en y introduisant une croix dorée à double traverse, symbole de
croisade169. D’autre part, nous avons déjà mentionné qu’à la même époque la
chronique rédigée à la Cour fait du prince un « empereur », tout comme
l’épilogue manuscrit contemporain du Tetraévangile de Humor, analysé plus
haut170.
Dans ce contexte, la campagne de Valachie du mois de novembre 1473 a
eu des suites tout à fait inattendues. Nous avons dit qu’Étienne avait capturé
l’épouse du prince Radu III et leur fille unique. Or, la princesse devait être une
descendante de despote balkanique (grec ou serbe), car à sa mort, en 1500, la
Chronique anonyme la nomme Maria-Despina (c’est-à-dire « fille de despote »)
et précise qu’elle a été ensevelie à Putna171. Nicolae Iorga pensait à une origine
serbe172, tandis que tefan Andreescu suppose – en la confondant avec Maria de
Mangop – qu’elle était une Assen Paléologue173. Quant à sa fille, Maria-Voichi a,
elle deviendra la troisième épouse d’Étienne le Grand, après la mort de Maria de
Mangop en 1477.
Il est certain que l’entourage de Maria-Despina comptait un certain nombre
de clercs et lettrés sud-slaves, auxquels l’on peut attribuer l’introduction en
Valachie d’abord, et en Moldavie par la suite, de manuscrits bulgares et serbes.
Les plus célèbres sont, sans doute, les copies du code byzantin de lois de
Matthieu Vlastaris, la Syntagma (1335), dont le texte avait été traduit en Serbie
sous Étienne Dušan, en 1347. La traduction serbe fut copiée en Moldavie, à
Neam et Putna, ainsi que dans d’autres monastères, où sont encore conservés pas
moins de cinq exemplaires identifiés, qui datent de 1474 et des années
suivantes174.

168
t.S. Gorovei, « Biserica de la Volov i mormîntul lui Drago Vod », MMS XLVII
(1971), p. 374-383 ; A. Balot , op. cit., p. 217-218.
169
t.S. Gorovei, « Anul 1473 », p. 148 ; M. Berza, « Stema Moldovei în timpul lui tefan cel
Mare », SCIA II (1955), p. 69-88.
170
Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 6-14. À partir de 1399, les princes de
Moldavie sont appelés tsars (Moldavstii carie). Cf. note 26, supra ; P. . N sturel, « Considérations
sur l’idée impériale chez les Roumains », Byzantina 5 (1973), p. 397-413 ; D. Nastase, « L’idée
impériale dans les Pays Roumains et le “crypto-empire chrétien” sous la domination ottomane »,
Symmeikta 4 (1981), p. 201-251.
171
Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 13 ; Letopise ul – Ureche, p. 85.
172
N. Iorga, « Maria Despina », RI 6 (1920), p. 121. L’obituaire du monastère de Bistri a
indique seulement les prénoms de ses parents, Manuel et Ana : D.P. Bogdan, Pomelnicul mân tirii
Bistri a, Bucarest 1941, p. 50.
173
t. Andreescu, « Alian e dinastice ale domnilor ril Române ti (secolele XIV – XVI) »,
dans Românii în istoria universal , II/1, p. 678-679.
174
R. Constantinescu, Vechiul drept românesc scris. Repertoriul izvoarelor 1340-1640,
Bucarest 1984, p. 235-243.
107
Les relations moldo-hongroises et leur conséquences

Ce faisant, Étienne avait aussi sous les yeux l’exemple du roi Mathias
Corvin de Hongrie (1458-1490) qui, à la même époque, attirait à sa Cour des
humanistes italiens, croates et autres, leur demandant de créer « à la fois un idéal
politique et les cadres d’une bureaucratie gouvernementale »175. Là aussi, l’on a
remarqué le même effort de rattacher les ancêtres du roi à la dynastie arpadienne,
à celle de Sigismond de Luxembourg ou même à la famille Corvina de la Rome
antique. L’histoire nationale, elle aussi, a été instrumentalisée pour servir d’arme
idéologique dans le combat qui opposait Mathias Corvin à Frédéric III de
Habsbourg à propos de la couronne hongroise176. Les relations de la Moldavie
avec la Hongrie étaient suffisamment étroites à cette époque – et confirmées par
le traité formel d’alliance de 1475 – pour supposer que les grandes entreprises
culturelles et de Mathias Corvin étaient connues aussi à l’Est des Carpates177.
Tout comme le roi hongrois, Étienne a dû créer à la Cour un noyau de
lettrés chargés de mettre par écrit et de diffuser les idées du monarque. Nous
supposons, avec la majorité des chercheurs roumains, que c’est à la Cour que
l’on a rédigé les textes des inscriptions monumentales, ainsi que les annales et les
lettres expédiées à l’étranger178. En ce sens, la comparaison stylistique de
certaines inscriptions monumentales avec les annales et les lettres qui suivent les
batailles de 1475 et de 1476, fait penser à un lieu unique de rédaction.
Tous ces textes expriment la même atmosphère, que nous qualifierons
d’héroïque et qui semble avoir régné à la Cour d’Étienne le Grand. En effet, il
n’y a qu’à observer le nombre élevé de gouverneurs de forteresses qui font partie
du Conseil princier ou l’adoubement de chevaliers (viteji) par Étienne le Grand.
La chevalerie, une institution particulièrement florissante en temps de guerre,
avait comme but d’élever des hommes nouveaux destinés à remplacer les pertes

175
J. Berenger, « Caractère originaux de l’humanisme hongrois », Journal des Savants,
octobre – décembre 1973, p. 260.
176
F. Nehring, Mathias Corvinus, Kaiser Friedrich III, und das Reich. Zum huyadisch-
habsburgischen Gegensatz im Donauraum, Munich 1975 (« Südosteuropäische Arbeiten », 72) ;
G. Fitz, « König Mathias und der Buchdruck », dans Gutenberg-Jahrbuch, 1939, p. 97-106 ;
T. Kardos, Studi e ricerche umanistiche italo-ungheresi, Debrecen 1967 ; M. Cazacu, L’histoire du
prince Dracula en Europe centrale et orientale (XVe siècle), Genève 1988, p. 47-51 (« Hautes
études médiévales et modernes », 61).
177
G.C. Conduratu, Incerc ri istorice. Rela iunile rii Române ti i Moldovei cu Ungaria
pân la anul 1526, Bucarest 1898 ; V. Pârvan, « Rela iile lui tefan cel Mare cu Ungaria », CL 39
(1905) ; I. Sab u, « Rela iile politice dintre Moldova i Transilvania în timpul lui tefan cel Mare »,
dans Studii privitoare la tefan cel Mare, Bucarest 1956, p. 219-241 ; R. Manolescu, « Cultura
or eneasc în Moldova în a doua jum tate a secolului al XV-lea », dans Cultura moldoveneasc ,
p. 47-96.
178
A. Balot , op. cit. ; Cronicile slavo-române, éd. P.P. panaitescu ; E. St nescu, « Tendances
politiques et états d’esprit au temps d’Étienne le Grand, à la lumière des monuments écrits », RRH
IV (1965), p. 233-260.
108
effroyables subies par la noblesse moldave pendant les combats179. L’insistance
avec laquelle les annales du pays parlent des viteji et des cérémonies liées à leur
adoubement180 ne laisse plus de doute sur le milieu de rédaction de la Chronique
d’Étienne le Grand et de certaines inscriptions votives monumentales comme
celles de Mili u i ou de R zboieni (voir les textes publiés en annexe, infra).
En revanche, la tonalité du texte sculpté sur la façade du monastère de
Neam (1497) nous fait penser à un milieu monastique, car il présente un
caractère tout à fait différent. Le style rhétorique de la première partie de
l’inscription, où le donateur semble s'adresser directement au Christ, fait penser à
certaines inscriptions serbes comme celle du sanctuaire de l’église des Saints-
Apôtres du Patriarcat de Pe 181.
La politique de raffermissement de l’autorité du monarque face à la grande
noblesse, poursuivie par Mathias Corvin en Hongrie est manifeste aussi en
Moldavie, où Étienne le Grand gouverne avec un nombre de plus en plus réduit
d’officiers princiers, détenteurs de charges à la Cour. Le contraste est frappant
avec les débuts de l’État moldave où le Conseil princier comptait jusqu’à
quarante-huit membres, dont les plus nombreux étaient des grands seigneurs qui
ne remplissaient aucun office aulique. Dans la dernière partie de son règne,
Étienne réduit le Conseil à moins d’une dizaine de personnes, toutes détentrices
de charges, pour la plupart des gouverneurs de forteresses182.
Un autre paramètre qu’il faut prendre en compte est l’énorme émigration
serbe qui commence en Hongrie en 1459, après que Mehmet II eut mis fin à
l’État serbe. Ce phénomène a entraîné la noblesse, une partie du clergé et des
lettrés serbes, qui ont trouvé asile aussi bien en Transylvanie et en Hongrie
proprement dite, qu’en Valachie, Moldavie et Russie, alors que d’autres
préféraient se mettre au service des Ottomans183. Le résultat le plus spectaculaire
a été la généralisation, au XVe et au début XVIe siècle, du slavon serbe comme
langue de la Chancellerie de Hongrie, ainsi que de l’Empire Ottoman, pour tout
ce qui touchait aux relations avec les pays balkaniques et même la Russie184.

179
A. Balot , « Vitejii lui tefan cel Mare », SAI 9 (1967), p. 43-64.
180
La Chronique anonyme cite des cas d’adoubements en messe après les batailles de 1481 et
de 1497 : Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 10, 12. Les actes de chancellerie, cités par
A. Balot , op. cit. (cf. note 179, supra), mentionnent de nombreux cas d’adoubements individuels.
181
L. Stojanovi , Stari srpski zapisi, I, no 15, p. 6.
182
N. Stoicescu, Sfatul domnesc, p. 53-54.
183
C. Jire ek, Geschichte der Serben, II, Gotha 1918, p. 242-244. En 1483, Mathias Corvin
déclare que dans les quatre dernières années, environ 200 000 Serbes étaient venus en Hongrie.
Voir aussi L. Hadrovics, Le peuple serbe et son église sous la domination turque, Paris 1947.
184
G. Hazai, « Zur Rolle des Serbischen im Verlehr des Osmanischen Reiches mit Osteuropa
im 15.-16. Jahrhundert », Ural-Altaische Jahrbucher 48 (1976), p. 82-88 ; N. Beldiceanu –
J.-L. Bacqué-Grammont – M. Cazacu, « Recherches sur les Ottomans et la Moldavie ponto-
danubienne entre 1484 et 1520 », Bulletin of The School of Oriental and African Studies 45 (1982),
p. 49-50 (repris ici-même, p. 327-348) ; A. Zoltan, « Beiträge zur Entstehung der russischen
109
Bien que la Chancellerie moldave a conservé le moyen-bulgare comme
langue officielle, il est permis de penser que l’émigration serbe a atteint aussi le
pays d’Étienne le Grand dont la troisième épouse avait, comme nous l’avons déjà
mentionné, des attaches sud-danubiennes.

Les alliances dynastiques en Valachie

Par ce troisième mariage, le prince moldave avait lié la dynastie des


Bogdanides à celle de Valachie et il est intéressant de constater que dans ce pays
voisin on enregistre à la même époque des alliances dynastiques avec des princes
sud-slaves (voir schéma généalogique publié en annexe, infra). Ainsi, le prince
Vlad IV dit le Moine (C lug rul, 1481-1495) fut adopté avant 1487 par la sultane
Mara, fille du despote serbe Georges Brankovi et veuve du sultan Murad II.
Cette adoption décidée de commun accord par Mara et sa sœur – la
« Kantacuzène » C therine de Cilly – eut comme rrésultat immédiat le passage
sous patronat valaque du monastère de Chilandar, la laure serbe du Mont-
Athos185. L’on peut se demander, d’autre part, si l’épouse de Vlad n’était pas
elle-même serbe. En effet, son frère Gherghina, gouverneur de la forteresse
valaque de Poenari, fonde une église à Lopušnja, en Serbie186.
À son tour, Radu IV le Grand (cel Mare, 1495-1508) prend pour épouse
Catherine Crnojevi , apparentée aux seigneurs du Monténégro187. Sous les règnes
de ces deux princes valaques, Vlad le Moine et son fils Radu – contemporains
d’Étienne le Grand – l’on constate que plusieurs familles nobiliaires d’origine
sud-danubienne se réfugient en Valachie (les Balša188, les Iakši 189, les
Brankovi 190 et autres) et s’apparentent aux plus grandes familles autochtones
comme les Craiovescu191. Par exemple, Georges Brankovi , ancien despote de

Drakula-Geschichte », Studia Slavica Academiae Scientiarum Hungaricae 31 (1985), p. 109-126,


avec une riche bibliographie.
185
E. Turdeanu, « Nouveaux documents concernant les dons roumains au monastère de
Hilandar du Mont Athos », RÉR 3-4 (1955-1956), p. 230-232 ; I.-R. Mircea, « Relations culturelles
roumano-serbes au XVIe siècle », RÉSEE I (1963), p. 382-384 ; P. . N sturel, Le Mont Athos,
p. 125-127.
186
Gh. Bal , « O biseric a lui Radu cel Mare în Serbia, la Lopusnja », BCMI IV (1911),
p. 194-199 ; E. Turdeanu, « Din vechile schimburi culturale dintre Români i Jugoslavi », CL III
(1939), p. 152. La famille de Gherghina est mentionnée dans l’obituaire du monastère serbe de
P inja : ibidem, p. 189-190.
187
t. Andreescu, « Alian e dinastice », p. 680-681.
188
En 1491 : t. tef nescu, « Éléments nobiliaires balkaniques établis en Valachie à la fin du
XVe siècle », RRH VIII (1969), p. 891-897.
189
I.-R. Mircea, op. cit., p. 385 ; t. tef nescu, op. cit., p. 891.
190
I.-R. Mircea, op. cit., p. 385-386.
191
I.C. Filitti, « Banatul Olteniei i Craiove tii », AO XI (1933) ; R. Flora, Din rela iile sârbo-
române, Panciova 1964 ; N. Stoicescu, Dic ionar al marilor dreg tori din ara Româneasc i
Moldova, sec. XIV – XVII, Bucarest 1971, p. 17-18, 46-47. La famille Craiovescu fait des donations
importantes au monastère athonite de Xénophon pendant cinq générations, du XVe au XVIIe siècle :
110
Srem (1486-1496), devient métropolite de Valachie sous le nom de Maxime
(1505-1508) et une de ses nièces, Milica-Despina, épousera le futur prince
régnant Neagoe Basarab (1512-1521)192.

La vénération des ancêtres

La préoccupation serbe pour les généalogies royales a eu comme premier


écho moldave l’initiative de rédiger des annales. Mais l’intérêt accordé aux
ancêtres et le respect de leur mémoire transparaissent également dans une autre
entreprise originale d’Étienne le Grand : la confection de dalles funéraires pour
ses aïeuls. Nous avons déjà mentionné celle mise en place à la mémoire de
Drago en 1473 à Putna, mais il est impressionnant de constater qu’entre
décembre 1479 et mai 1480, Étienne commande pas moins de seize dalles
sculptées pour couvrir les sépulcres de ses épouses et de ses enfants morts entre
temps, mais aussi de certains de ses ancêtres réels ou fictifs. Ainsi, Étienne fait
poser des dalles funéraires pour presque tous les princes régnants qui l’avaient
précédé (l’exception notable étant Alexandru le Bon, dont la tombe était peut-être
déjà décorée), mais aussi d’autres membres de la famille (hommes et femmes),
en indiquant, comme nous l’avons déjà souligné, le degré de parenté qui le liait à
chaque défunt.
Le degré de parenté entre Étienne et ses ancêtres est, à chaque fois,
exprimé d’une façon très explicite : arrière-grand-père (preded’), arrière-grand-
mère (prededica), grand-père (ded’), etc. Quand il n’y a pas de lien direct entre
Étienne et la personne ensevelie, l’on fait inscrire sur sa tombe la place qu’elle
détenait dans la dynastie. Par exemple, dans le cas de Ana, épouse d’Alexandru
le Bon, il est dit qu’elle fut la mère du prince Ilie Ier193. Un autre cas intéressant
est la dalle funéraire qu’il fait poser sur la tombe de son ancêtre Étienne Ier à
Saint-Nicolas de R d u i et où il fait mentionner le fait que le défunt avait
« vaincu les Hongrois à Hind u »194.
Cet effort de rattachement à la dynastie ne peut pas être le fait du hasard et
il est certain qu’il s’inscrit dans une vision politico-généalogique de monarchie
nationale proche de l’exemple serbe, mais il est possible qu’il s’agisse aussi

R. Cre eanu, « Traditions de familles dans les donations roumaines au Mont-Athos », ÉBPB
I (1979), p. 135-152. En 1501, ils font une donation aussi à Saint-Paul, autre monastère serbe de
l’Athos. Voir Schéma généalogique en annexe de notre étude.
192
I.C. Filitti, « Despina, princesse de Valachie, fille présumée de Jean Brankovitch », RIR
I (1931), p. 241-250 ; M. Romanescu, « Neamurile domanei lui Neagoe Vod », AO XIX (1940),
p. 3-24 ; I.-R. Mircea – P. . N sturel, « De l’ascendance de Despina, épouse du voïévode Neagoe
Basarab », Rsl 10 (1964), p. 435-437 ; C. Nicolescu, « Princesses serbes sur le trône des
Principautés roumaines. Despina-Militza, princesse de Valachie », Zbornik za likovne umetnosti
5 (1969) ; t.S. Gorovei, « Alian e dinastice », p. 696-697.
193
Repertoriul monumentelor, p. 271.
194
Ibidem, p. 255.
111
d’une raison personnelle. Bien qu’Étienne (qui était un enfant illégitime195) avait
affirmé être le petit-fils d’Alexandru le Bon – ce que l’historiographie moderne
avait repris aux anciennes chroniques – les plus récentes recherches ont démontré
que Bogdan II (1449-1451), le père de notre prince, n’était pas le fils
d’Alexandru mais son neveu. Ainsi, Étienne le Grand était le petit-fils de
Bogdan, frère d’Alexandru le Bon196. D’ailleurs, sur la dalle funéraire qu’il fait
poser sur la tombe de ce Bogdan, il est dit que le défunt était le grand-père (ded’)
d’Étienne197.
Par conséquent, le prince savait qu’il ne pouvait pas se prévaloir d’une
ascendance princière directe au-delà de son père, dont il n’était que le fils naturel.
Sous l’influence des écrits généalogiques serbes, Étienne manifeste son souci de
se situer par rapport à ses ancêtres en commandant la rédaction des annales, mais
aussi en faisant sculpter des dalles funéraires.
Dans le même sens, une autre entreprise d’Étienne a été la refonte du grand
obituaire du monastère de Bistri a, fondation d’Alexandru le Bon. Commencé en
1407, ce texte a été recopié sous le règne d’Étienne et il contient un grand
nombre de rubriques avec les princes de Moldavie jusqu’à Bogdan-Vlad, fils
d’Étienne, leurs parents valaques, russes, criméens et serbes, le clergé, les nobles
moldaves, etc. Un chapitre plein d’intérêt concerne les « sieurs [pani] qui sont
morts dans la guerre contre les Turcs » en 1475 à Vaslui198, ce qui démontre que
les préoccupations dynastiques se conjuguaient avec l’intérêt pour l’histoire du
pays.
Nous ne possédons pas d’autre obituaire du temps d’Étienne le Grand, mais
celui de Bistri a apporte un témoignage précieux pour la compréhension du culte
dynastique pratiqué par le prince. La minutie dont fait preuve le rédacteur de ce
texte pour marquer les parentés moldaves et étrangères d’Étienne contraste avec
la sècheresse des notices antérieures où il était de coutume de se limiter à une
énumération des noms des princes régnants.

La succession

Dans les dernières années de son règne, Étienne a perdu la plupart de ses
enfants : entre 1479 et 1480 meurent les deux fils que lui avait donnés Maria de
Mangop, en 1496 vient le tour d’Alexandru, son fils issu du premier mariage et
qu’il avait déjà associé au trône, en 1499 meurt une des filles qu’il avait eues
avec Maria-Voichi a et, enfin, en 1502 disparaît aussi sa fille Elena, assassinée en
Russie par son beau-père Ivan III.

195
Cf. C. Rezachevici, C. Rezachevici, « Un Tetraevanghel necunoscut », passim.
196
Ibidem.
197
Repertoriul monumentelor, p. 250.
198
D.P. Bogdan, Pomelnicul m n stirii Bistri a, Bucarest 1941.
112
Donc, en 1496, après la mort d’Alexandru, Étienne n’avait plus qu’un seul
fils légitime, Bogdan-Vlad199 (né en 1478) et un enfant naturel, Petru Rare , futur
prince régnant. La blessure à l’oeil que Bogdan-Vlad avait reçue pendant une
bataille contre les Tatares a dû augmenter les soucis du prince qui voyait
s’amenuiser les chances d’avoir un fils comme successeur. En effet, un tel
handicap physique était un obstacle de taille dans la reconnaissance de Bogdan-
Vlad comme prince régnant. Nous sommes enclins à croire que la grande
profusion de fondations religieuses et de somptueuses donations aux
communautés monacales moldaves ou athonites faites par Étienne et son épouse
dans la dernière période du règne doit être l’expression de leur préoccupation
concernant la succession200.
Au soir de sa vie, le prince aimait se rappeler ses combats et confiait à son
médecin vénitien qu’il avait mené trente-six guerres dont il n’avait perdu que
deux201. Sur son lit de mort, Étienne fera un dernier acte d’autorité en ordonnant
la décapitation des chefs des factions nobiliaires et en imposant comme prince
son fils cadet Bogdan-Vlad202, bien qu’il était borgne, donc inapte à régner, selon
la coutume203. Mais l’ascendant sur ses sujets était tel, qu’Étienne a pu faire élire
le successeur de son choix par l’Assemblée d’états. Le vieux prince pouvait
fermer les yeux, l’âme en paix, car il avait assuré la continuation de la dynastie.

Conclusions

René Huyghe204, pour combattre les théories de Taine, affirmait :

199
Ce double prénom s’explique vraisemblablement par le désir d’honorer le souvenir du
grand-père paternel de Maria-Voichi a, qui n’oublie pas par ailleurs de faire mentionner le nom de
son père Radu, prince de Valachie (cf. note 45, supra). Bogdan III mentionnera lui aussi son grand-
père maternel dans certaines inscriptions dédicatoires.
200
t.S. Gorovei, « Note istorice i genealogice cu privire la urma ii lui tefan cel Maree »,
SMIM VIII (1975), p. 185-200. La décapitation, en Pologne, en 1501, du fils de Petru Aron,
l’assassin du père d’Étienne (en 1451), éteignait une lignée rivale qui avait préoccupé le prince
moldave toute sa vie durant. Y-a-t-il un lien entre cet événement et la fondation, 1503-1504, d’une
église à Reu eni, où son père trouva la mort, et qui a comme dédicace la Décolation de Saint-Jean-
Baptiste ? Cf. note 136, supra.
201
Le 7 décembre 1502, Matteo Muriano, médecin, écrit au doge et au Sénat de Venise que le
prince avait l’habitude de lui dire : « io sono circondato da inmici da ogni banda e ho avuto bataie
36 dapoi che son signor de questo paese de le qual son stato vincitore de 34 et 2 perse » :
Hurmuzaki, Documente, VIII, no XLV, p. 36-37.
202
Voir le récit des événements par le médecin Leonardo Massari, en date du 21 août 1504 :
ibidem, no L, p. 40-41.
203
Pour la nécessité des candidats au trône d’être exempts de tares physiques, voir les
témoignages recueillis par N. Iorga, « Pretenden i domnesci în secolul al XVI-lea », AARMSI, IIe
série, XIX (1897-1898), p. 195-197.
204
R. Huyghe, Sens et destin de l’art, I, Paris 1967, p. 9.
113
« […] dire que l’étude de l’art et de l’histoire, dire que l’étude de l’art et de ses
transformations sont inséparables de celles de l’homme n’implique aucunement que l’histoire de
l’art soit une simple dépendance de l’histoire générale ».

Loin de « succomber à cette tentation facile », comme il l’appelle, nous


avons entrepris cette étude à la suite de l’observation des particularités
inattendues des images votives. L’analyse attentive de l’art nous a permis
d’orienter notre recherche vers des aspects mal mis en évidence dans le passé,
voire même ignorés. Ainsi, nous avons pu trouver dans la civilisation moldave
les mêmes accents que nous avions décelés dans l’art.
Nous avions été frappés, au début de notre étude, par le désaccord entre le
type iconographique des images votives et l’attitude imprimée aux portraits des
personnages historiques. La nuance majestueuse des compositions étudiées nous
avait fait supposer que les artistes d’Étienne le Grand ont voulu exprimer une
nouvelle vision du prince régnant.
Ce changement de statut s’est manifesté dans la peinture murale par la
description du prince et de sa famille avec beaucoup de faste et, ainsi, une
iconographie issue d’un comportement humble des donateurs a reçu des éclats
particuliers. Dans le même sens, les inscriptions votives ont été complètement
dissociées des images et, de la sorte, elles ont gagné l’indépendance nécessaire
pour pouvoir dépasser la simple dédicace. Ces inscriptions, sculptées dans la
pierre, ont servi à mieux ancrer dans la mémoire collective l’image à la fois
victorieuse et pieuse du prince. Cette image du prince et de sa famille, qu’elle
soit picturale ou littéraire, n’est que l’expression d’un véritable culte dynastique.
Au terme de cette étude, nous croyons avoir rassemblé un certain nombre
d’informations historiques pour étayer la thèse de l’existence d’un culte
dynastique mis en place par Étienne le Grand et son entourage. Parmi ses
proches, le plus important nous apparaît être le métropolite Théoctiste. Bulgare
d’origine, sacré à Pe , ayant vécu à Byzance et, peut-être, au Mont-Athos, il fut
le messager privilégié de la tradition balkanique à l’Est des Carpates. Son rôle fut
capital dans la reprise des relations avec le Patriarcat serbe et dans l’entreprise de
rédaction des premières annales moldaves. À la base de cet effort de restitution
historique se trouve l’idée de la légitimité des prédécesseurs d’Étienne le Grand,
et donc celle du prince lui-même, tous issus de la même dynastie des
Bogdanides. L’avènement au trône d’Étienne a donné une nouvelle impulsion à
cette œuvre, tout d’abord par la fondation du monastère de Putna, où seront
écrites au moins deux chroniques de la Moldavie.
L’association de son épouse et de ses enfants à des actes votifs dès 1487,
l’exaltation des ancêtres – réels ou présumés –, le grand nombre de fondations
pieuses sont des actions qui nous semblent converger vers le même culte
dynastique.
Ce phénomène, qui a vu le jour sous le règne d’Étienne le Grand, est issu
de la conjugaison de plusieurs courants culturels où celui venu de Hongrie ne

114
devait pas être le moindre. Comme nous l’avons déjà suggéré, la Cour royale de
Bude a pu fournir au prince moldave l’image de la monarchie « nationale » et du
culte dynastique. Là aussi, l’exaltation des ancêtres du roi Mathias, la politique
de protection des humanistes et le mécénat officiel, se sont conjugués pour créer
une atmosphère à laquelle Étienne le Grand ne pouvait pas rester insensible.
Mais il ne faut pas oublier que la civilisation moldave s’est constituée sur
une trame balkanique où les influences serbe et valaco-serbe étaient
prédominantes. Ainsi, la Moldavie a été plus apte à assimiler la tradition sud-
carpatique. Or, à l’époque qui nous préoccupe, seule la Serbie pouvait offrir aux
Moldaves un modèle de culte dynastique. Ainsi les vies des rois Némanides et les
annales serbes ont été connues en Moldavie dès la seconde moitié du XVe
siècle205 et elles ont pu servir de lecture et de sujet de réflexion aux
contemporains d’Étienne le Grand. La piété tout à fait exceptionnelle des derniers
despotes serbes, comme Georges Brankovi (devenu Maxime en religion), qui
emportait partout avec lui les reliques de ses ancêtres, a dû frapper l’imagination
des contemporains valaques et moldaves qui les ont accueillis à Târgovi te et
Suceava, eux et leurs sujets chassés par l’occupation turque.
L’adoption par les Valaques du droit canon byzantin dans sa version serbe
a eu son pendant dans le patronage qu’Étienne accorda aux monastères serbes du
Mont-Athos. À cet égard, il est intéressant de souligner le parallélisme de la
situation des deux Pays Roumains : Vlad le Moine, prince de Valachie, prend en
charge Chilandar – la laure serbe, alors que le prince moldave devient deuxième
ktitor de Saint-Paul, de Grigoriou et de Vatopédi, monastères à dominance serbe.
Ceci nonobstant le fait que la Valachie patronnait Kutlumus depuis le XIVe
siècle, et Étienne le Grand avait fait de même pour Zographou dès le début de
son règne. Ce patronage des monastères serbes du Mont-Athos symbolise
parfaitement la continuité que les princes valaque et moldave entendaient
assumer avec les dynasties serbes.

205
Gh. Mih il , Istoriografia româneasc veche, p. 115-122; I.-R. Mircea, « Les vies des rois
et archevêques serbes et leur circulation en Moldavie », RÉSEE IV (1966), p. 394-412 ;
R. Constantinescu, « Note privind istoria Bisericii române în secolele XIII – XV, VI, Sârbii i
literatura român », SMIM VI (1973), p. 182-187.
115
ANNEXES

I. Inscriptions votives

Nous publions les inscriptions suivantes d’après l’édition du Repertoriul monumentelor i


obiectelor de art din timpul lui tefan cel Mare, Bucarest 1958, s.v. Pour les titres slavons de
gospodin, gospodar (seigneur) ou gospodža (épouse du seigneur, princesse), de même que
« voïévode » (prince régnant), nous avons conservé la forme originale de préférence à une
traduction forcément arbitraire. Le même traitement a été appliqué aux noms propres.

MILI U I, 1487

† V l to 6989, m seca julja 8, v’ d’n’ svetago velikomu enika Prokopia, Io Stefan voevoda,
božieju milostiju gospodar’ zemli Moldavskoi, syn’ Bogdana voevodi, i s’ pr v’zljublenym svoim
synom Alexandrom, s’tvori razboi na Ribnik s’ mladim Basarabom voevodom, gospodina Vlaškoi
zemli, nazvanyi Capaluš. I pomože Bog’ Stefanu voevode i pob di na Basarabu voevodu i byst
upadenie velie dz lo v’ Basarabokh. Togo radi Stefan voevoda blagoproizvoli blagym svoim
proizvoleniem i dobrym promyslom i s’zda khram s’ v im svetago velikomu enika Prokopia v l to
6995 i na s m seca junia 8 i s’vr’ši se togožde l ta, m seca noevria 13.

Traduction

En l’an 6989, le 8 du mois de juillet, [le jour de la fête du saint grand martyr Procope,
Io[an] Stefan voïévode, par la grâce de Dieu gospodar du Pays de Moldavie, fils de Bogdan
voïévode, et avec son bien aimé fils Alexandru a guerroyé à Ribnik avec Basarab voïévode le
Jeune, gospodin du Pays de Valachie surnommé Capalus [ epelu ]. Et Dieu a aidé Stefan voïévode
et [il] a vaincu Basarab voïévode et il a eu grandes pertes parmi les Basarab. C’est pourquoi
Stefan voïévode a daigné avec sa bonne volonté et bonne pensée à faire construire cette église
dédiée au saint grand martyr Procope en l’an 6998 et elle a été commencée le 8 du mois de juin et
a été achevée la même année, le 13 du mois de novembre.

IA I, Saint-Nicolas, 1492

† V’ im otca i syna i svetago dukha, Ioan’ Stefan voevoda, božieju milostiju gospodar’
zemli Moldavskoi, syn’ gospodina Bogdana voevody, izvoli i s’zda s’i khram’ v’ pamet i v’ molba
svetago ierarkha i udotvorca Nikoli, v’ zadužie usošnikh gd i roditele i brata naša i za zdravie
našego gospodstva i ed našikh, iže i s’zdati po inakhom v’ l eto 6999 m seca junia 1, i s’vr’ši s
v’ 7 – šnoe l eto m eseca agust 10.

Traduction

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Ioan Stefan voïévode, par la grâce de Dieu
gospodar du Pays de Moldavie, fils du gospodin Bogdan, a voulu faire construire cette église en
souvenir et en [signe] de prière pour le saint hiérarque thaumaturge Nicolas, pour la
commémoration des âmes de ceux endormis [parmi lesquels] se trouvent aussi nos parents et notre
frère et pour la santé de notre seigneurie et celle de nos enfants ; laquelle [église] nous avons
commencé à faire construire en l’an 6999 le 1er du mois de juin et a été achevée en la 7000e année,
le 10 du mois d’août.

116
R ZBOIENI, 1496

† V’ d’ni blago ’stivago i khristoljubivago gospodina Io Stefana voevodi, božieju milostiju


gospodar zemli Moldavskoi, syna Bogdan’a voevodi, v l to 6984, a gospodstva ego 20 l to
tek’š ee, v’zdviže s silni Makhmet, caro Turskii, s’ v’s mi svoimi v’ sto nimi silami, eš eže i
Basarab voevoda, nazvanii Laïota, priides him s’ v’sem svoe Basarabsko zemle I priidoša
pl niti i pr ti zemlju Moldavskoi, i doidoša do zde na m esto naricaemoe B lim Potok. I my,
Stefan voevoda i s’ synom našim Alexandrom, izidokhom pr ed nimi zde i s’tvorikhom s’ nimi
velikii razboi, m seca julia 26 i popuš eniem božiem pob eždeni byša khristiane otpogan. I padoša
tu mnogo množestvo ot Moldavskikh voekh. Togdaže i Tatare udariša zemlju Moldavskoju ot toe
strani. Togo radi, blagoprojzvoli Io Stefan voevoda blagim svoim proizvoleniem i s’zda s’ khram v’
im e arkhistratiga Mikhaila i v’ molb’ seb e i gospoždi svoei Marii i synom svoim Alexandru i
Bogdanu, i v’ pamet i v’ zadužsi v’s kh pravoslavnikh kristian iže zde potrebivšikh s v l eto 7004,
a gospodstva ego l to 40 tek’š ee m seca noemvria 8.

Traduction

Sous le règne du pieux et aimant le Christ, Io[an] Stefan voïévode, par la grâce de Dieu
gospodar du Pays de Moldavie, fils de Bogdan voïévode, en l’an 6984, et de son règne la 20e
[année] en cours, s’est dressé le puissant Makhmet l’empereur turc avec toutes ses forces
orientales et encore accompagné par Basarab voïévode, surnommé Laiot , avec tout son Pays
Basarab. Et ils sont venue piller et occuper le Pays de Moldavie et ils sont arrivés jusqu’ici au lieu
nommé Belyj Potok. Et nous, Stefan voïévode, et avec notre fils Alexandru, nous sommes allés à
leur encontre ici et nous avons fait grande guerre avec eux le 26 du mois de juillet et par la volonté
de Dieu ont été vaincus les chrétiens par les païens et grande multitude de guerriers moldaves est
tombée là-bas. Alors les Tatares ont attaqué le Pays de Moldavie de ce côté là. En conséquence de
celà, a daigné Io[an] Stefan voïévode avec sa bonne volonté à faire construire cette église dédiée à
l’archistratège Michel, et comme prière pour soi-même et pour gospodža Maria et ses fils
Alexandru et Bogdan et pour le souvenir et la commémoration de tous les chrétiens orthodoxes qui
sont morts ici. En l’an 7004 et de son règne le 40e année en cours, le 8 du mois de novembre.

NEAM , 1497

† V Gospodinu Khriste, primy khram syi, ize s’zdakh tvoe pomosci , v’ slav i c st’
svetomu i slavnomu eže ot zeml na neba v’zneseniju tvoemu. I ty, vladyko, pokry nom milosti
svoe ot nyn i do v ka. Ioan Stefan voevoda, bozieju milostiju gospodar’ zemli Moldavskoi, syn’
Bogdana voevodi, blagoizvoli i na i s’zda khram syi v’ molb seb i gospoždi ego Marii i synu
ikh Bogdanu i drugym dom ikh, i s’vr’ši v l to 7005, a gospodstva ego l to 40 i na pr’vo tek š ee,
m seta noevria 14.

Traduction

Dieu Christ, reçois cette église, que nous avons fait construire avec ton aide, à la gloire et
pour la célébration de la sainte et glorieuse Ascension de la Terre au ciel et, toi Seigneur, couvre
nous de ta pitié maintenant et pour l’éternité. Ioan Stefan voïévode, par la grâce de Dieu gospodar
du Pays de Moldavie, fils de Bogdan voïévode, a daigné commencer à faire construire cette église
comme prière pour soi-même et pour sa gospodža Maria et pour leur fils Bogdan et pour leurs
autres enfants, et a été achevée en l’an 7005, et de son règne le 41e en cours, le 14 du mois de
novembre.

117
TÂRG OR, 1461

(d’après C.C. Giurescu, « O biseric a lui Vlad epe la Târg or », BCMI XVII (1924),
p. 74-75)

† Milosti božie Io Vlad voevoda i gospodin’ v’sei Zemli Uggorovlakiiskoi syn’ Vlada
velikago voevoda, s’zda i s’vr’ši s’i khram iunia 24, v l to 6969, indiktiona 9.

Traduction

Par la grâce de Dieu, Io[an] Vlad voïévode et gospodin de tout le Pays de la


Hongrovalachie, fils du grand voïévode Vlad, a fait construire et achever cette église le 24 juin en
l’an 6969, 9e indiction.

II. FRAGMENTS DE CHRONIQUES, CORRESPONDACE DIPLOMATIQUE

MILI U I

Chronique anonyme de Moldavie

(Cronici slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 19)

V l to 6989, m es ca julia 8, v ned l , byst razboi s” Munt ni i s’ Capalušem u Rebnik i


v’zmože paki Stefan i voevoda, Božieju milostiju i molitvami pr isty Bogomateri i v’s kh sv tykh i
moleniem’ sv tago i slavnago velikomu enika Prokopiá I pobieni byš velmi, mnogo množ’stvo, bez
isla i v si st egove ikh v’z ti byše i ni edin ne izbyst.

Traduction

En l’an 6989, au mois de juillet 8, un dimanche, il y eut la guerre avec les Munteni et avec
Capalu à Rebnik, et le voïévode tefan a été de nouveau vainqueur par la grâce de Dieu et les
prières de la très pure mère de Dieu et de tous les saints, et par la prière du saint et vénéré grand
martyr Procope. Et il eut une grande multitude de tués, impossible à compter, et nul n’a échappé
vivant et tous leurs drapeaux ont été pris.

Annales de Putna

(Cronici slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 46)

V’ l to 6989, iulia 8, byst’ razboi s’ C’p lušem’ na Rebnik’, i Božjiim proizvoleniem’ i


posobiem’ i pomoš jem’ sv tago m enika Prokopia, v’zmože Stefan’ voevoda i razbiv’ ikh’ i
pos e i zaklav’ ikh’ i velma s’mr’t’ v nikh’ s’tvori i Capaluša iz’ zeml progna.

Traduction

En l’an 6989, le 8 juillet, il y eut une guerre avec Capalu à Rebnik et par la volonté de
Dieu et l’intercession du saint martyr Procope le voïévode tefan a eu la victoire et il les a battus,
hachés et décimés et a fait un grand massacre parmi eux, et il a chassé Capalu hors du pays.

118
R ZBOIENI

Les annales de Putna

(Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu)

V’ l to 6984, iunia 26, priide Makhmet beg’, car’ turskyi, s’ v’s mi silami svoimi i B’s’raba
s’ nimi s’ v’se voiskoi i razbiš Stefana voevod na B lom’ Potoce i voisk ego pos koš i pl niš
v’ s zeml ego i zapališ do So av .

Traduction

En l’an 6984, le 26 juin, est venu Makhmet beg, l’empereur des Turcs, avec toutes ses
forces armées, et avec eux Basarab avec toute son armée, et ils ont vaincu le voïévode tefan à
Belyi Potok et ils ont haché son armée. Et ils ont pillé tout son pays et ont mis le feu jusqu’à
Suceava.

Chronique anonyme de Moldavie

(Cronicile slavo-române, éd. P.P. Panaitescu, p. 9)

V l to 6984, m s julia 26 v’ P tok, priide sam car’ Turskii naricaemi Mekhmet beg, s’
v’s mi svoimi silami i B’s’raba voevoda s’ nimi i s’ v’se vojsko svoe , n Stefana voevoda,
s’tvori s’ nimi boi u B lom Potoci i v’zmogoše togda kletii Turci i s’ khikl nimi Muntene. I padoš
tu dobrii vit ži i velikii bol ri nemali i dobrii i mladii junaci i vojskaa dobra i khrabra i hkrabrii
juanci khusare potopiš s togda. I byst togda skr’ b’ velia vo moldavstei zemli i vo se okolnim
zemlem i gospodam i pravoslavnim khristi nom, v’ negda slyšaš jako padoš dobrii i khrabrii
viteži i veliki i bol ri i dobrii i mladi i junaci i dobra i khrabra i izbranna voiska i s’ khrabrymi
khusari podroki nev rnnikh i poganskikh jazik i pod roki poganikh. Munten, jako prie stnici viš
poganom i viš v’zvratišç s pl n š e i požigazš e zeml .

Traduction

En l’an 6984, le 26 juillet, un vendredi, est venu le tsar turc en personne, nommé Mekhmet
beg, avec toutes ses forces, et avec le voïévode Basarab ensemble avec toute son armée, contre le
voïvode tefan et il leur a donné la guerre à Belyi Potok et la victoire a été du côté des damnés
Turcs et des traîtres Munteni. Et sont tombés là-bas les bons chevaliers et de nombreux grands
boyards et les bons et jeunes soldats et la bonne et brave armée et même les braves hussards ont
été anéantis. Et il fut alors une grande tristesse dans le Pays de Moldavie et dans tous les pays et
les règnes des alentours et chez les Chrétiens orthodoxes, lorsqu’ils entendirent la mort des
chevaliers bons et braves, et des grands boyards et des jeunes et bons soldats, et de la bonne, brave
et choisie armée, et des braves hussards, tombés sous les coups des infidèles et des païens et des
Munteni païens car alliés des païens contre la chrétienté. Et ensuite ils ont pillé le pays et sont
arrivés à Suceava et ont brûlé la cité et sont retournés en pillant et incendiant le pays.

Étienne le Grand s’adresse au Sénat de Venise au sujet de cette bataille : 1477, mai 8

(Documentele lui tefan cel Mare, II, éd. I. Bogdan, Bucarest 1914, no 153,
p. 342-351)

Che tuto quello intervene de Turchi in el dominio so, die haver intexo da molti la
Excellentia Vostra. Ma veramente quel che e seguito, non seria intervenuto s'el havesse intexo che

119
li principi christiani et visini soi non havesse tracta come l’hano tracta; ma i sagramenti soi et le
convention havea cum loro l’hanno inganato, et ha patito quanto ha patito. Le convention et
sagramenti che erano tra loro contignivano che tuti dovesseno esser in ordene et socorer quel
lungo et signor contra loquel anderia el Turcho. Et pero soto speranza de loro, e seguido contra de
mi quello ho ditto. Perche se questo non fosse sta, de le do cosse haveria fato l’una: o veramente
me haveria opposo al inimico sul passo e non l’haveria lassado passar, o veramente se questo mi
fosse sta impossible, haveria cercado de salvar i homeni del mio paexe et non haveria patido tanto
danno. Ma loro mi lasorono solo et seguido ut supra. Et s'el inimico fosse sta solo, non seria sta
tanti male. Ma ello ha fato vignir l'altra Vlachia da una banda e li Tartari de l’altra, et lui in
persona cum tuta la sua possanzza, et ha me circumdato da tre bande, et trovo me solo, et tuto lo
mio exercito confuxo, per salvation de la soe fameglie. Et considera la Vostra Excellentia quanta
soma havea sopra di me, siando contra de mi solo tante potentie. Io, cum la mia corte, ho fato quel
che puti, et e seguido ut supra. Laqual cossa zudego sia sta volunta de Dio, per castigarme come
peccator: et lauda sia el nome suo!

120
1. Tetraévangile de Humor, fol. 191r
123
2. Vorone , l’église Saint-Georges,
façades sud et est

124
3. P tr u i, l’église de la Sainte-Croix,
détail du tableau votif

125
4. L’église Saint-Élie, près de Suceava,
détail du tableau votif

126
5. Vorone , l’église Saint-Georges, tableau votif

127
6. Vorone , l’église Saint-Georges,
Étienne le Grand dans le tableau votif

128
7. Mili u i, l’église Saint-Procope, inscription votive

129
8. Rome, l’église Sainte-Marie-in-Cosmedin,
Adoration des mages

130
9. Criscior, l’église de la Dormition,
tableau votif

131
10. Kastoria, l’églises Saints-Anargyres,
tableau votif

132
LES VALAQUES DANS LES BALKANS
OCCIDENTAUX (SERBIE, CROATIE, ALBANIE, ETC.)
LA AX OTTOMANICA (XVe – XVIIe SIÈCLES)

L’apparition des États slaves médiévaux dans la Péninsule Balkanique a eu


comme conséquence une meilleure différenciation des peuplades qui y habitaient
et qui, sorties de l’orbe de l’Empire universel, grignotent à tour de rôle des
territoires précédemment byzantins. Croates, Bulgares, Serbes et Albanais
affirment ainsi un principe national tout à l’opposé de l’ancienne idée de
l’oikoumené chrétienne devenue orthodoxe après le Grand Schisme de 1054.
Cependant, ces nouveaux États étaient loin d’être uniformes du point de vue
ethnique et linguistique : d’importants groupes non-slaves subsistaient partout
dans les Balkans et parmi eux le plus nombreux était sans contexte celui des
Valaques.
Étudier leur histoire dans le cadre des États slaves méridionaux est chose
malaisée à cause de la mobilité des frontières et de la pénurie des sources pour
les périodes les plus anciennes. Afin de simplifier notre exposé, nous allons
envisager pour la période pré-ottomane deux zones principales, à savoir la Serbie
et la Croatie.

La population valaque de l’État serbe médiéval apparaît dans le premier


acte de Nemanja émis en faveur du monastère athonite de Chilandar vers 1198-
1199 (Miklosich, 1858, p. 4-6). L’acte, conservé encore aujourd’hui à l’Athos,
mentionne le « sud’stvo de Radu et de Georges, en tout 170 Valaques ».
L’importance de cette mention est évidente : tout d’abord, l’institution du
sud’stvo, donc d’un système archaïque d’organisation gémellaire qui se retrouve
aussi dans les Pays Roumains au XVe siècle, est unique dans les Balkans. Les
Valaques donnés à Chilandar forment donc un petit village dirigé par deux juges,
modèle que l’on retrouve jusqu’en Sardaigne et qui rappelle les enkritoi et
prokritoi des textes byzantins et les sudci des Valaques de Croatie.
Au siècle suivant, les chefs des Valaques sont nommés cnèzes, ainsi Gr’d’
de la joupa de Hvosno en I220 (Novakovi , 1912, p. 572) et Voihna de la même
région en 1282-1298 et en 1302-1309 (Novakovi , 1912, p. 390-394). Les actes
latins traduisent cnèze par comes catuni ou catunarius, donc chef d’un catun,
terme d’origine militaire appliqué ensuite aux demeures à caractère pastoral
(Dragomir, 1959, p. 113-115).
Plus tard, les chefs des Valaques de Serbie, plus précisément de la région
sise entre Prizren et Pe sont appelés (en 1313-1318) primikjur et dans les
décennies suivantes on rencontre des elniks, des vladalec et predstajnik, tous
133
termes désignant des chefs coutumiers, des notables (Dragomir, 1959, p. 117-
118).
Le nombre d’actes serbes qui parlent des Valaques connaît une nette
augmentation à partir du XIIe siècle, croissance symétrique avec l’extension du
Royaume (puis Empire) serbe : un acte pour le XIIe siècle, 6 pour le XIIIe, 27
pour le XIVe et 6 pour la première moitié du XVe siècle.
Un premier essai d’organiser la hiérarchie religieuse des Valaques de
Serbie date des années 1220, lorsque le roi Étienne le Premier Couronné
(Prvoven ani) décida que tous les Valaques de son règne dépendraient à l’avenir
de l’archevêque de Žica (Novakovi , 1912, p. 572). On peut se demander s’il ne
s’agissait pas là d’une imitation de la mesure analogue prise par l’empereur
Basile il en 1020, lorsque l’archevêque d’Ochride reçut la juridiction sur tous les
Valaques de Bulgarie (cf. N sturel, 1989).
L’expansion ultérieure du Royaume de Serbie a rendu vite caduque cette
mesure et durant les siècles suivants nous rencontrons de nouvelles donations de
villages valaques aux couvents nationaux ou du Mont-Athos.
L’acte d’Étienne Milutin de 1313-1318, en faveur du monastère de Banja
(au Nord de Mitrovica), enregistre pour la première fois un jus Valachorum
(zakon Vlahom) qui est ainsi défini :
« Qu’ils n’aient pas à payer la grande dîme mais seulement la petite, à savoir chaque année
une brebis avec son agneau et une deuxième, stérile, sur cinquante. Et si, à cause d’eux, une jument
se perdait, qu’ils se mettent à cinq pour la rendre dans l’année qui suit, et qu’on ne leur réclame
rien d’autre. Chaque homme devra donner à l’Église deux peaux d’agneau par an ; et ceux qui ont
des villages, qu’ils fauchent le foin trois jours par an, à Kižereze où ailleurs, dans les alentours, et
qu’ils transportent pour le compte du monastère dix chariots pour quarante maisons, là où
l’higoumène le leur ordonnera. Et les voiniks qui n’ont pas à travailler la laine pour le monastère,
qu’ils donnent des vêtements, et tant le voinik que le kielator auront à faire paître les troupeaux et
tondre la laine, et le voinik gardera les pâtres. En cas de mauvais temps, les voiniks et les kielators
iront paître les moutons. Et le vol sera puni de six bœufs, et le vol de chevaux de six chevaux »
(Novakovi , 1912, p. 622-631).

Les Valaques donnés au monastère de Banja habitaient dans six catuns,


terme qui est employé dans le sud de la Serbie, alors qu’au nord leurs habitations
sont désignées par le terme slave selo. L’acte en question distingue les deux
catégories traditionnelles de Valaques, les voiniks, groupe privilégié, et les
kielators dont le statut se rapproche de celui des paysans dépendants. Ces deux
catégories se retrouvent également dans d’autres actes de donation de la première
moitié du XIVe siècle en faveur de Gra anica, de l’évêché de Prizren, de De ani.
Sous le règne d’Étienne Doušan (1331-1355), de nouvelles régions de
l’Empire Byzantin à forte population valaque ont été intégrées dans le Royaume
serbe (devenu Empire en 1346) : la Macédoine, l’Épire et la Thessalie. Une
confirmation de la donation à Chilandar de l’église Saint-Nicolas de Vranje, en
1334-1346, nous donne des précisions nouvelles sur la loi des Valaques :

134
« Celui qui s’appelle voinik donnera pour la Saint Démètre une couverture (ou tente)
(pokrov') rouge, et les autres Valaques qu’ils travaillent la laine, une pièce par tête d’homme, et le
reste de la laine qu’ils la travaillent moitié-moitié. Et lorsque le pâtre sera congédié, les Valaques à
cheval garderont les juments et ils devront aller avec l’higoumène et avec l’économe là où ils le
leur ordonneront, et qu’ils transportent le sel et tout ce qui sera nécessaire au monastère. Et
lorsqu’ils travailleront la vigne, qu’on leur donne du pain et du vin de l’église. S’ils font paître du
bétail, qu’ils en soient payés. Lorsqu’ils paîtront plus d’un an, qu’ils aient leur part, à savoir un
poulain, et l’année d’après qu’ils le retirent du troupeau. Et l’higoumène du Hilandar prendra
chaque année deux chevaux » (Novakovi , 1912, 415).

Lors de l’occupation de Prilep en 1335, Étienne Doušan émet un autre acte


en faveur du monastère de Treskavac qui possédait plusieurs villages à noms
roumains tels Moghilica (Moghilitsa), Pitici (Nains), Vâlcea (Vl aja), de même
que l’église Saint-Nicolas de Lerin (Florina), au Sud de Bitolia, que lui avait
vendue « l’évêque valaque » de Prilep.
La loi valaque apparaît également dans un acte de 1348-1353 d’Étienne
Doušan en faveur du monastère des Archanges de Prizren : les Valaques auront à
donner chaque année une brebis avec son agneau et une autre stérile, tous les
deux ans un cheval ou 30 hyperpères. En outre, chaque maison aura à fournir une
peau d’agneau et une autre d’agneau avorté, et ceux qui étaient poklonnici qu’ils
aient à calculer eux-mêmes leur dîme, payable en couvertures à l’automne et
deux béliers au printemps. Les Valaques pauvres auront à travailler la laine pour
l’Eglise, les autres seront tenus à transporter le sel, à faucher le foin, à réparer les
fortifications, à construire des bergeries, à garder les chevaux et à effectuer des
transports pour l’higoumène (Dragomir, 1959, p. 27-28).
Il ressort de ces documents que les Valaques étaient éparpillés un peu
partout en Serbie où les rois les offrent aux monastères, à moins qu’ils ne
conservent leur autonomie comme ce fut le cas pour Stari Vlah, région sise entre
la Drina et le Lim, ou bien la Valachie de Bosnie qui fera partie, au XVe siècle,
du titre de Nicolas Ujlaki, « Bosniae et Valachiae rex », selon l’inscription sur la
peinture le représentant aux pieds du pape Sixte IV (en 1475) à l’hôpital San-
Spirito de Rome (sala Lancisi). Parmi les plus connus d’entre eux figurent les
Balša, dynastes de Zeta dans la seconde moitié du XIVe siècle : ils possédaient
Antivari, Budua, peut-être Scutari, ensuite Dulcigno, Prizren, Valona, Berat et
Chimara (Jire ek, 1911, p. 424-426 ; Jire ek, 1918, p. 110-112). À la fin du XVe
siècle, ils émigrèrent en Valachie au Nord du Danube et ensuite s’établirent en
Moldavie où leurs descendants occupèrent les plus hautes fonctions et dignités
( tef nescu, 1969).
D’importants mouvements de la population valaque de Serbie sont
constatés pour le XIVe et le XVe siècles, lorsque des groupes venus du Kossovo
et du Vardar émigrent vers le Nord et s’installent dans la vallée du Timok et de la
Morava. D’autres mouvements d’expansion pastorale ont eu lieu, à la même
époque, à partir de Niš par la vallée de la Nišava, ont pénétré en Bulgarie jusqu’à
Sredna Gora, et ensuite de Sofia vers le Nord-Ouest, jusqu’à l’ancienne frontière

135
serbe où le nom de Banišor trahit l’origine de ces Valaques (Jire ek, 1888 ;
Pu cariu, 1926, p. 6-8).
Des recherches plus anciennes ont identifié des Valaques au Monténégro et
en Herzégovine et sur une bonne partie du littoral dalmate dès le XIVe siècle
(Dragomir, 1959, passim).
Enfin, en Croatie les Valaques font parler d’eux dès le XIVe siècle,
lorsqu’ils sont appelés Morolaci (Maurovlaques). Ils prennent part aux guerres
qui marquent la fin de la domination serbe sur la Croatie et son occupation par la
Hongrie, lorsqu’ils servent sous le ban Ivaniš Nelipi et ensuite sous son gendre,
Franž Frankopan. Ce dernier confère, en 1436, aux Valaques de Croatie un
document très important contenant la lex Valachorum. Avant d’entreprendre son
analyse, précisons que les titres de Franž Frankopan nous permettent d’identifier
les régions habitées par les Valaques : il s’intitule notamment cnèze de Veglia,
Modrussa, Cetinje et Clissa et contrôle un important territoire qui s’étend de
Tersatto près de Fiume, au Sud, jusqu’à Almissa, à l’embouchure de la Narenta,
au Nord.
Le privilège – on pourrait parler de la coutume mise enfin par écrit et
reconnue par le souverain – a été accordé à la demande de 16 chefs valaques
appelés catunary nommément désignés, et comprend 23 points. On peut
distinguer trois catégories de privilèges contenues dans ce véritable Coutumier :

1. Dispositions d’ordre juridique

Les Valaques seront libres d’élire leurs propres chefs, à savoir cnèzes,
voïévodes, juges et dvorniks, qui seront toujours des Valaques. Les procès seront
jugés à Sinj (Segna) sous la présidence du cnèze et des juges qui, par ailleurs,
feront deux fois par an un descensus parmi leurs sujets. Les cnèzes recevront un
tiers du montant des amendes prononcées, plus un dixième des sommes dues au
ban, les juges un dixième. Nul Valaque ne sera pendu pour ses crimes. Les
Croates n’ont pas le droit d’avoir des Valaques à leur service, à la seule
exception d’un berger par foyer.

2. Dispositions d’ordre militaire

Les Valaques sont tenus de servir à cheval et en armes de la Saint-Étienne


(26 ou 29 décembre) à la Saint-Martin. En cas de non respect de cette obligation,
ils paieront six livres ou une vache, amende dont le dixième revient au voïévode
valaque. Le cheval du Valaque ne peut être mis en gage. Lors d’une campagne,
les deux tiers des hommes seront des combattants et un tiers s’occuperont des
chevaux et de la nourriture.

136
3. Disposition d’ordre fiscal

Les Valaques auront à payer des taxes deux fois par an, à la Saint-Georges
(un bélier ou une brebis et un bouc, plus une pièce d’or par foyer) et à la Saint-
Martin (un denier par cheval, à l’exception des catunari et des dvorniks). Ils sont
exemptés des taxes d’herbage à la montagne et dans leurs quartiers d’hiver
(Lopaši , 1894, p. 8-11).
Tout comme en Serbie, une partie des Valaques dépendaient directement
du roi (d’où leur nom de « Valaques royaux ») et avaient comme juge suprême le
ban croate résidant à Knin.
Les Morlaques et les Cici (Tschitsches) que nous rencontrons en Istrie dès
le XIVe siècle représentent d’autres groupes de Valaques qui finiront par se
slaviser sans pour autant perdre leurs anciens noms. Les premiers ont donné leur
nom aux mercenaires roumains en Hongrie (More), alors que les Cici sont
désignés au XVIe siècle sous l’appellation de Antiqui Romani.
Un autre groupe valaque, les Tzintzari, a fait couler beaucoup d’encre
quand à l’origine de leur nom. Qu’il nous soit permis de suggérer une
comparaison avec la situation des bergers transhumants des Pyrénées en 1980,
dans la vallée de la Soule :
« Les grands artzain (emmènent) leurs bêtes vers les hauts pâturages qui couvrent la crête,
frontière du pic d’Anie à la montagne d’Orry. Ils marchent en tête [...] au milieu d’un nuage de
poussière, dans le tintamarre des cloches et des bourdons – la tzintzarrada. Au long de la route, la
troupe fait entendre un respectable bruit de sonnailles, mais à l’approche des bourgs, on décharge
l’âne [...] des plus grosses cloches […] on les attache au cou des bêtes les plus fortes et le troupeau
traverse les rues comme une fanfare en marche, attirant les gens sur le pas de leurs portes »
(Duhourcau, 1973, p. 119-120, cité par Braudel, 1986, p. 87).

Ce texte est à rapprocher de celui de Pouqueville, qui décrit en ces termes


la migration annuelle des Valaques Dassarets du Pinde : à la Saint-Démètre, le
conseil des vieillards décide des quartiers d’hiver et ensuite les troupeaux se
mettent en marche :
« Les troupeaux grimpent en colonnes ondoyantes sur le flanc des montagnes ; le bruit des
sonnettes des boucs et des béliers, les cris des animaux de toute espèce, des voix confuses,
annoncent, accompagnent et suivent la longue file des émigrants du Pinde, qui reverse sa
population d’été sur les plaines de la Macédoine. Vieillards, adolescents, hommes, filles, les mères
chargées du berceau du nouveau-né, [...] marchent entourés d’animaux domestiques, de chevaux
robustes et de mulets chargés de bagages, sur lesquels chante le coq, horloge des cabanes [...] »
(Pouqueville, II, 1826, p. 216).

II

L’expansion ottomane de la seconde moitié du XIVe siècle a englobé dans


les frontières du nouvel empire des territoires massivement peuplés par les
Valaques et par les Aroumains. La chute de la Macédoine, de la Bulgarie et d’une
137
partie de la Serbie eut comme résultat un changement d’autorité, certes, mais les
conditions de vie des Valaques restèrent inchangées. Qui plus est, leur statut
personnel s’améliore car ils se voient octroyer des exemptions d’impôts et des
privilèges qui les mettent à l’abri d’une éventuelle perte de leur liberté
personnelle au profit des timariotes ottomans. Un contingent de Valaques aurait
déjà combattu dans les rangs de B yaz d Ier à Ankara en 1402, inaugurant ainsi
une longue tradition militaire.
Si nos informations sur les Valaques de Bulgarie à l’époque ottomane sont
pratiquement inexistantes jusqu’au XIXe siècle, lorsqu’on les retrouve habitant
les montagnes et s’adonnant à l’élevage et aux transports, en échange on est
mieux documenté sur la Thessalie et l’ancienne Serbie, la Bosnie et la Croatie.
La Thessalie fut la première région occupée par Mourad II (1421-1452) et
il semble qu’une bonne partie de ses cités aient conclu des traités avec les
Ottomans qui leurs confirmèrent leurs anciens privilèges contre le paiement de
taxes fixes et de prestations d’ordre militaire. Ainsi, les Valaques de Thessalie
ont fourni un contingent qui a pris part au siège de Constantinople en 1453
(Elissen, 1858, p. 211-212 ; Arginteanu, 1904, p. 217).
Un statut vraisemblablement analogue a été accordé par Mehmet II et par
B yaz d II aux Valaques de Brani evo (1467), de Bosnie (1489) et de
Herzégovine (1477 et 1489) (Beldiceanu, 1976, passim). Selon une tradition plus
tardive, l’Épire avec l’Étolie et l’Acarnanie, la Thessalie et la Macédoine auraient
été organisées en 1537 par Soliman Ier en 15 armatolats (ensuite 17), régions
militaires où les habitants – Aroumains, Albanais, Grecs et Slaves – avaient à
charge la garde des défilés et le maintien de l’ordre. Les armatoles bénéficiaient
d’importantes immunités, d’un statut de muaf (exempts d’impôts) et se
gouvernaient seuls en dehors de toute immixtion de l’administration régionale
ottomane. Leurs chefs s’appelaient capitaines (kapitános ou kapetánios) et les
hommes en armes palikares, qui correspondaient aux capitaines et aux vojniks
des pays slaves (Vakalopoulos, 1964, p. 314-336 ; Iancu, 1981, p. 1520-1521 ;
Djuvara, 1989). Cette organisation est restée en vigueur jusqu’au XIXe siècle,
lorsque Pouqueville précise que les Valaques payaient leurs impôts à la sultane
valideh, la mère du sultan régnant, et conservaient toujours leurs anciens
privilèges.
On peut donc observer que partout dans l’Empire Ottoman les Valaques
maintiennent leur organisation autonome en échange du service militaire aux
armées impériales ou sur place. En échange, ils étaient exemptés du versement du
kh ra , de l’öšr, de l’ispen e et d’autres taxes. Leurs contributions fiscales et
militaires, de même que leur statut personnel étaient définis par le 'adet-i
eflaqiyye, la coutume des Valaques, correspondant du zakon Vlahom, du jus
Valachicum. Les charges fiscales comprenaient un versement annuel (à la Saint-
Georges) d’un florin d’or, d’une brebis avec un agneau (ou leur contre-valeur, 12
aspres), et d’un bélier (ou 15 aspres). Un village de 50 feux donnait en plus deux
béliers (ou 60 aspres) et une tente (ou 100 aspres). Chaque feu avait donc
138
l’obligation de payer au fisc ottoman un florin et 30 aspres par an en
Herzégovine, un peu plus dans la région Timok – Morava – Rudnik – Zvornik
(Beldiceanu, 1976, passim).
Le régime des terres est tout aussi favorable aux Valaques : la tenure,
désignée d’un terme slave baština, est pratiquement assimilée au timar, en ce
sens que son détenteur doit fournir le service militaire en échange de l’exemption
du kh ra , de l’ispen e et d’autres taxes. La transmission de la baština était
héréditaire mais uniquement si le successeur remplissait les mêmes fonctions
militaires que son prédécesseur.
Les chefs des Valaques s’appelaient, tout comme en Serbie, cnèzes,
primikürs, lagators (adjoint d’un chef de vojnuk, selon la graphie ottomane) et
tekli e (messagers, courriers). Le cnèze suprême – à comparer avec les armatoles
et les capitaines des Grenzer – était vraisemblablement élu par les autre cnèzes.
Dans la région de Smederevo, en 1476, les 30 communes valaques avaient à leur
tête un cnèze suprême (qui était en même temps le cnèze d’un village), 21 cnèzes
et 294 primikürs. Huit communes étaient dirigées par des primikürs.
Face aux soldats-paysans de l’Empire Ottoman – Valaques, Uscoques,
Martolos – l’Empire des Habsbourg, qui avait englobé la Hongrie occidentale et
la Croatie au début du XVIe siècle, a mis en place un ample système défensif
connu sous le nom de frontière militaire (Militärgrenze). Au début, il s’agissait
de groupes de mercenaires allemands placés dans certains points stratégiques. À
partir de 1535, Ferdinand Ier de Habsbourg octroya les premières chartes
organisant la frontière militaire où furent installés des Valaques, dés Uscoques,
des Cici (Antiqui Romani) de etinje, des Serbes et des pribeg, terme générique
désignant les fuyards, les immigrés. Les Grenzer – tel était le nom de ces soldats-
paysans – recevaient, en échange du service militaire, des tenures héréditaires.
Pendant vingt ans ils étaient exemptés d’impôts et ensuite ils acquittaient une
taxe fixe aux autorités autrichiennes. Ils ne recevaient pas de paie, mais, tout
comme les martolos et akindjis ottomans, ils avaient droit à une part de butin ; ils
élisaient leurs propres chefs et jouissaient de la liberté religieuse. Leur statut
militaire les protégeait contre les essais de la noblesse locale de les asservir, tout
comme cela se passait dans l’Empire Ottoman à la même époque.
Des chartes similaires émises en 1538 et en 1547 attirèrent de nouveaux
venus, tant des réfugiés que des Croates autochtones, sur la frontière.
La frontière militaire était partagée en deux districts : la frontière croate
(Karlstadtgrenze) entre la côte de l’Adriatique et la Sava, et la frontière slovène
(Wendischgrenze, ensuite Warasdingrenze) entre la Sava et la Drava. Elle
dépendait directement de Vienne et le colonel qui la commandait était
indépendant du ban de Croatie. En 1556, Ferdinand, devenu empereur, créa le
Hofkriegsrat à Vienne qui coiffait le colonel et toutes ses troupes. À partir de
1564, le siège du Hofkriegsrat fut muté à Graz, où il resta jusqu’à sa dissolution
en 1743.

139
Un relevé des effectifs de 1573 enregistre 5913 combattants, ce qui donne
une population d’environ 30 000 âmes, 50 % de plus qu’au début du siècle
lorsqu’elle ne dépassait pas 20 000 personnes.
Les Grenzer prennent une part modeste à la longue guerre ottomano-
autrichienne de 1593-1606, mais ces années ont eu comme conséquence
d’importants mouvements de populations dans l’Europe Centrale et du Sud-Est.
De nombreux Serbes, Bulgares et Valaques se réfugient en Valachie au Nord du
Danube, au sud de la Hongrie occupée par les Habsbourg et en Croatie. À ces
derniers venus, les autorités promirent des libertés semblables à celles des
Uscoques. Mais, ici, la noblesse et l’Église catholique protestèrent contre ces
exemptions et demandèrent l’application aux nouveaux venus du statut de
« Valaques privés », donc dépendants d’un seigneur. De 1604 à 1681, presque
toutes les diètes de Hongrie demandèrent l’imposition des Valaques qui,
naturellement, s’y opposaient, préférant payer le kharatsch (cf. le mot turc
kh ra ) à leurs capitaines, plutôt que de perdre leur liberté individuelle.
D’autres Valaques s’installèrent sur la frontière orientale, en Slovénie, où
ils obtinrent l’exemption de « toutes les taxes, robotes et autres obligations
semblables ». Leur nombre ne cessa de s’accroître au XVIIe siècle, formant,
selon les termes de la Chancellerie autrichienne, « un contrefort puissant de ces
frontières contre les Turcs ». En 1630, sur un total de 380 villages de la frontière
Slovène, 50 environ étaient habités par des Valaques. L’empereur Ferdinand II
leur accorda, le 5 octobre 1630, des statuts (Statuta Valachorum) ; document
d’une extrême importance pour le sujet qui nous préoccupe, car il fut par la suite
étendu à la frontière croate (Šiši , 1918, p. 476-490).
Ce texte présente des ressemblances avec le statut croate de 1436, mais il
est beaucoup plus ample et plus systématique. Les Valaques de la frontière
slovène se trouvaient regroupés sous trois capitanats (Universa Valachorum
communitas in trium capitaneorum supremorum, nimirum Crisiensis,
Caproncensis et Ivanicensis districtibus commoratur), tout à fait comparable aux
armatolats de l’Empire Ottoman. À la tête de chaque capitanat se trouvait un
juge suprême (iudex sive knesius), « vir peritus legumque patriarum gnarus »,
secondé par huit juges assesseurs éligibles tous les ans à la Saint-Georges. Le
chef administratif était le capitaine aidé par un vice-capitaine, alors que les
voïévodes (vayvoda) et les porte-drapeau (vexillifer) représentaient les chefs
militaires. Tous les hommes de 16 à 60 ans devaient le service militaire contre les
Ottomans et contre tous les ennemis de l’empereur. Enfin, une idée importante
était le maintien de la zadruga (la famille patriarcale élargie) comme basé sociale
et économique des Grenzer. Ainsi, les tenures étaient distribuées à la zadruga et
non pas aux individus, ce qui avait comme conséquence une meilleure continuité
du service militaire.
Durant tout le XVIIe siècle, les Grenzer, Valaques, Serbes, Uscoques et
Croates combattirent contre les Ottomans sous le nom générique de Croates. À
partir de la seconde moitié du siècle, leur autonomie se trouva de plus en plus
140
réduite par des mesures administratives (suppression de certaines charges
électives) et religieuses (pression des Jésuites pour le passage au Catholicisme ou
à l’Union avec Rome). Pendant la guerre de 1683 à 1699, les Grenzer occupèrent
des territoires ottomans où ils s’installèrent à demeure, comme ce fut le cas de
Lika et Krbave où des Valaques sont mentionnés dès le XIVe siècle.
Un nouvel afflux de réfugiés serbes en 1690-1691 contribua à la
dénationalisation des Valaques qui se confondent de plus en plus avec eux. À
partir de 1691, leur chef spirituel et politique devient le patriarche serbe de
Karlowitz (Sremski Karlov ), qui aura aussi autorité sur les Roumains
orthodoxes de Transylvanie.
Le XVIIIe siècle est émaillé par les révoltes des Grenzer contre les essais
de l’Église catholique et des autorités autrichiennes, croates et hongroises de les
réduire au statut des paysans dépendants. Parallèlement, les réformes de Marie-
Thérèse eurent comme résultat leur intégration dans l’armée autrichienne par
l’obligation de porter des uniformes militaires et la nomination d’officiers
étrangers. À la suite de plusieurs mutineries (1744, 1746, 1750, 1751 et 1765),
les Grenzer reçurent quand même le droit d’avoir des officiers issus de leurs
rangs en proportion de deux tiers, mais il s’agissait surtout de catholiques et/ou
d’uniates, des rangs desquels s’élevèrent dés familles nobles comme les
Rukavina et les Jela i .
Avec la création, entre 1762 et 1766, de la frontière du Banat et de la
Transylvanie, le dispositif militaire autrichien s’étendait de l’Adriatique aux
Carpates sur plus de 1 700 km. La conscription de 1815 donne, par nationalités,
les chiffres suivants : 728 173 Slaves (Serbes, Croates, etc.), 121 062 Roumains
(notamment de Transylvanie et du Banat), 79 636 Hongrois et Szeklers, 9 000
Allemands, 1 500 Albanais et 1 500 d’autres nationalités.
Le gain le plus important pour ces gens a été, sans doute, l’accès au statut
militaire qui leur a évité la chute dans le servage. Le revers de la médaille était
leur intégration à terme dans l’armée autrichienne et, par conséquent, la perte de
leurs institutions autonomes qui avaient constitué leur particularité fondamentale
et leur avait permis de conserver une bonne partie de leurs coutumes et traditions.
Ce phénomène est perceptible également chez les Valaques de l’Empire
Ottoman. Au début du XVIIe siècle, une bonne partie d’entre eux perdent leur
statut privilégié de vojnuks dans des circonstances encore peu claires, mais qui
doivent être mises en relation avec la décadence de l’Empire Ottoman et le
gonflement des effectifs des corps jusque là réservés aux élites, comme les
janissaires. Il se produit alors dans leurs rangs un renversement complet des
valeurs : les vojnuks déchoient et la première place dans les structures
économiques et sociales est prise par les kielators, caravaniers et marchands. S’y
ajoutait l’urbanisation de plus en plus intense de l’Empire qui a permis aux
Aroumains de peupler en majorité des villes comme Samarina (Santa-Maria-de-
Praetoria, 1560), Trikkala (où l’église des Saints-Anargyres date de 1574/5),

141
Moschopolis (ou Voskopolis) (où le monastère du Prodome fut érigé en 1630),
Metsovo (XVIIe siècle), Sirrakou, Kallaritai, Malakasi, etc.
Dans le courant du XVIIe et du XVIIIe siècle, les Aroumains font irruption
dans le commerce international par voie de terre et de mer, notamment sur la côte
orientale de l’Adriatique. On serait tenté de mettre ce phénomène nouveau en
relation avec le tremblement de terre qui ravagea Raguse en 1667 et porta un
coup d’arrêt à son activité économique. Dans cette éventualité, l’essor du
commerce aroumain pourrait s’expliquer par la nécessité de trouver de nouveaux
débouchés. Cette nécessité se conjugua avec l’intérêt des marchands français
d’établir un contact direct avec leurs partenaires balkaniques par l’implantation
d’un comptoir à Metsovo. Les archives de Venise conservent un fond important
de lettres de marchands de Moschopolis, de Metsovo, d’Ochride, de Siastista et
de Moloviste qui sont une véritable mine d’informations sur leurs relations
commerciales avec Arta, Durazzo, Raguse, Trieste, Venise, Ancône et Messine,
pour ne plus parler de Constantinople et Thessalonique, et des ports de la mer
Noire (Papahagi, 1931, passim).
Pouqueville, qui avait consulté les archives des consuls de France en Épire,
décrit en ces termes le début des relations de ces marchands avec la France :
« Les négociants français conçurent le projet de former un entrepôt à Mezzovo dans le
Pinde. Placés ainsi au milieu des Valaques de cette contrée, ils ne tardèrent pas à leur inspirer une
confiance telle, que ceux-ci ne voulurent plus traiter qu’avec eux pour transporter leurs étoffes à
l’étranger. Ce fut à dater de cette espèce de connaissance faite avec les Mégalovlachites et les
Janiotes que notre pavillon couvrit les marchandises qu’ils expédiaient à Messine, à Ancône, à
Raguse, à Trieste et jusqu’en Sardaigne » (Pouqueville, II, 1826, p. 418).

Si l’Italie et notamment Venise constitue la direction principale du


commerce aroumain au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, on y trouve des
mentions de caravanes qui allaient par voie de terre en Allemagne et en Autriche.
Les exportations des Valaques consistaient en laine et lainages (des étoffes
grossières, aba, des couvertures, cerga, des tapis), auxquels s’y ajoutaient des
pelleteries (maroquins, basanes, cordovans), de la soie, des mousselines, de la
poix, du café, de la cire, du tabac et de l’huile. Les importations consistaient
principalement en tissus fins : drap, velours (brocatelle, une étoffe de soie, de
coton ou de laine imitant le brocart), des soieries, des londrins, des objets en
verre, de la majolique, du papier, des livres, des armes, des métaux (plomb,
airain), de l’indigo, du sucre, du bois du Brésil.
À partir du milieu du XVIIIe siècle, on assiste à un renversement
spectaculaire des directions du commerce des Aroumains et des Levantins en
général. Les nouvelles taxes fixées par Venise sur les importations de l’Empire
Ottoman causèrent la ruine de plusieurs maisons de Moschopolis, de Siatiste,
d’Ochride et de Moloviste. En conséquence, ces marchands décidèrent
d’abandonner le commerce maritime par Durazzo et inaugurèrent une nouvelle
direction par voie de terre vers Belgrade, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne.

142
C’est là, après 1750-1760, que se place le début de l’aventure centre-européenne
des Aroumains dans l’Empire des Habsbourg, pour laquelle le lecteur est invité à
consulter la contribution de Neagu Djuvara (1989).

BIBLIOGRAPHIE

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fin du XVe siècle », RRH VIII (1960), p. 891-897
Vakalopoulos, Ap.E., , II, Thessalonique 1964
143
FAMILLES DE LA NOBLESSE ROUMAINE
AU SERVICE DE LA RUSSIE (XVe – XIXe SIÈCLES)

On peut distinguer trois phases principales dans le processus d’émigration


de la noblesse roumaine de Valachie et de Moldavie en Russie1, de son entrée au
service des tsars et de sa complète assimilation au sein de la noblesse russe :
1) Une première phase, antérieure à l’époque de Pierre le Grand, est celle
des départs individuels pour des raisons diverses : persécutions politiques,
recherche d’une meilleure situation, goût de l’aventure dans un pays lointain
mais néanmoins orthodoxe, la seule puissance chrétienne orthodoxe (avec les
deux Principautés Roumaines de Valachie et de Moldavie) après la chute de
Byzance et des États chrétiens des Balkans aux XIVe – XVe siècles.
2) Une deuxième phase est liée à la politique de Pierre le Grand, aux
guerres contre la Suède et les Turcs ottomans, à la mainmise moscovite sur
l’Ukraine. C’est une époque de départs massifs pour la Russie, d’entrée au
service de celle-ci de groupes entiers comme ce fut le cas pour les Cosaques
roumains, ou bien pour le prince moldave Dimitrie Cantemir qui se réfugia, en
1711, auprès de Pierre le Grand avec toute sa Cour, une partie de l’armée et des
fidèles, en tout environ 4 000 personnes.
3) Une troisième phase, que nous aborderons en dernier, est celle de
l’occupation par la Russie de territoires anciennement ottomans ou polonais,
annexion qui fait de l’Empire le voisin direct de la Moldavie sur le Dniestr :
occupation de la région sise entre le Bug et le Dniestr par la Paix de Ia i (Ia i) de
1792 ; occupation de la Podolie à la suite du deuxième partage de la Pologne en
1793 et, enfin, occupation de la moitié orientale de cette même Moldavie lors de
la Paix de Bucarest de 1812. À cette occasion, à la suite d’une guerre contre les
Ottomans (1806-1812), suzerains de la Moldavie, la Russie s’empare d’un
territoire roumain, avec une noblesse et une paysannerie, roumaines à plus de
90%. Ce n’est plus là une entrée volontaire au service de la Russie d’un individu
ou d’un groupe d’individus, mais l’annexion d’une province de 45 000 km2 avec
cinq forteresses, 17 villes, 685 villages et une population d’un demi-million
d’habitants. Pour les besoins de la cause, la province a été baptisée Bessarabie
(Basarabia, en roumain) comme il ressort d’une lettre de Rumjantsev de 1807 :
« cette étroite lisière de pays qui, ne formant pas province, porte le nom de
Bessarabie »2.

1
Pour le cadre général des relations roumano-russes, voir notamment N. Iorga, Histoire des
relations russo-roumaines, Ia i 1917 ; G. Bezviconi, Contribu ii la istoria rela iilor româno-ruse,
Bucarest 1962.
2
Gh.I. Br tianu, La Bessarabie. Droits nationaux et historiques, Bucarest 1943, p. 41.
145
I

Les premiers liens entre la noblesse roumaine et la Russie nous sont connus
seulement à partir de la seconde moitié du XVe siècle. À cette époque, plus
précisément en 1463, le prince de Moldavie Étienne le Grand ( tefan cel Mare,
1457-1504) épouse Evdokija (Eudoxie), la sœur de Semen Olelkovitch de Kiev,
dont la mère, Anastasija, était fille de Basile Ier de Moscou, et le père, le prince
Alexandre (Olelko) Vladimirovitch de Kiev3. De ce mariage russo-roumain
naquirent plusieurs enfants dont une fille, Hélène, née entre 1464 et 1467, date de
la mort de sa mère (le 4 septembre 1467), vraisemblablement morte en couches4.
Dès que la princesse Hélène fut nubile – en 1479-1480 – sa tante, Fedka,
l’épouse du prince Semen Jur’evitch de Kiev, écrivit à Ivan III pour le convaincre
de marier son fils Ivan le Jeune à Hélène « la Roumaine » (Vološanka). Le
mariage eut lieu en 1482-1483, lorsque Hélène se rendit à Moscou avec une suite
de nobles moldaves5.
Ce mariage était le prélude – ou l’aboutissement – d’une alliance politique
négociée en 1483-1484 par un personnage hors du commun, le secrétaire Fedor
Kuritsyn, envoyé d’Ivan III à Bude, en Moldavie et en Crimée6. Après un an et
demi de séjour en Moldavie, Kuritsyn se rendit à Aqkermann (Cetatea-Alb ),
forteresse moldave occupée par les troupes du sultan B yaz d II en août 1484.
Fait prisonnier par les Ottomans, l’ambassadeur moscovite put repartir au bout
d’un certain temps et, après un séjour en Crimée, il arriva à Moscou en septembre
1485. Kuritsyn amenait, outre des traités avec le roi de Hongrie et le prince
moldave, des « me teri » et un récit, Skazanie o Drakule voevode (Le dit de
Dracula), inspiré de la vie et des actions de Vlad III l’Empaleur, prince de
Valachie († 1476)7.

3
D.P. Bogdan, « Pomelnicul de la Bistri a i rudeniile de la Kiev si de la Moscova aie lui
tefan cel Mare », AARMSI, IIIe série, XXII (1941), p. 633-657 ; idem, Pomelnicul m n stirii
Bistri a, Bucarest 1941.
4
Sa pierre tombale se trouve au monastère de Probota : N. Iorga, Inscrip ii din bisericile
României, Bucarest 1905, p. 60 ; Repertoriul monumentelor i obiectelor de art din timpul lui
efan cel Mare, Bucarest 1958, p. 247.
5
Voir la correspondance publiée dans Sbornik imperatorskogo russkogo istoritcheskogo
obshtchestva XLI (1884), p. 22-23 ; Ja.S. Grosul – A.C. O etea et alii, Istoritcheskie svjazi narodov
SSSR i Rumynii v XV – natchale XVIII v., I, 1408-1632, Moscou 1965, p. 54-55 ; P.P. Panaitescu,
« Contribu ii la istoria lui tefan cel Mare », AARMSI, IIIe série, XV (1934), p. 70-72, qui publie le
sauf-conduit de la princesse Hélène délivré par le roi Casimir de Pologne à Troki, le 28 mars 1482.
La suite de la princesse était formée de trois nobles moldaves et de leurs épouses.
6
P. Karge, « Die ungarisch-russische Allianz von 1482-1490 », Deutsche Zeitschrift fir
Geschichtswissenschaft VII (1892), p. 326-333 ; B. Spuler, Die Goldene Horde. Die Mongolen in
Russland 1223-1502, Wiesbaden 1965 ; K.V. Bazilevi , Vnešnjaja politika russkogo
centralizovannogo gosudarstva, vtoraja polovina XV veka, Moscou 1952, p. 102-168.
7
Ja.S. Lur’e, Povest’o Drakule, Moscou – Leningrad 1964 ; G. Giraudo, Drakula. Contributi
alla storia delle idee politi che nell’Europa Orientale alla svolta del XV secolo, Venise 1972 ;
M. Cazacu, L’histoire du prince Dracula en Europe Centrale et Orientale, Genève 1988.
146
Kuritsyn devint aussi le protecteur et le chef de file des judaïsants de
Moscou, ce courant d’idées qui cherchait dans la littérature judéo-arabe des
sources d’inspiration pour une mystique chrétienne8. La princesse Hélène et
certains membres de son entourage furent séduits par les idées de Kuritsyn et de
ses amis9. Le couronnement de Dimitrij, le fils d’Hélène et d’Ivan le Jeune, en
1498 comme successeur désigné du grand-prince de Moscou, sembla être
l’apogée de l’influence d’Hélène la Roumaine et, par voie de conséquence, de la
nouvelle secte ; malheureusement, il fut suivi, en 1502, de sa disgrâce et de celle
de sa mère : tous les deux sont morts en prison, quelques années plus tard,
vraisemblablement empoisonnés par Sofia-Zoé Paléologue10.
Parmi les courtisans moldaves qui entouraient Hélène, l’un d’entre eux, son
demi-frère Ivan Vetchin (qui signifie « voisi », en roumain), un fils naturel
d’Étienne le Grand, prit femme à Moscou et fut considéré comme l’ancêtre de la
famille Rahmaninov11.
Notons encore que le Livre de velours (Barhatnaja kniga) attribue une
origine roumaine à la famille Ofrosimov qui descendait « de l’honorable sire
Andrej », venu du Pays des Roumains au service du prince Basile,
vraisemblablement Basile II12.
D’autres nobles moldaves et valaques – surtout des princes ou leurs fils –
ont trouvé asile à Moscou sous le long règne d’Ivan IV. Deux d’entre eux,
Bogdan et tefan L pu neanu, fils du prince Alexandru de Moldavie (1552-1561,
1564-1568), sont mentionnés à Moscou en 1566. Le premier, Bogdan, reçut du
tsar Yudel de Luh, confisqué au prince Ivan Dimitrievich Belskij ; puis, après un
bref retour en Moldavie où il règne de 1568 à 1570, Bogdan revint à Moscou et

8
N.A. Kazakova – Ja.S. Lur’e, Antifeodal’nye eretitcheskie dvizhenija na Rusi XIV – natchala
XVI v., Moscou – Leningrad 1955 ; Ja.S. Lur’e, Ideologitcheskaja bor’ba v russkoj publitsistike
kontsa XV – natchala XVI veka, Moscou – Leningrad 1960 ; Th. Seebohm, Ratio und Charisma.
Ansätze und Ausbildung eines philosophischen und wissenschaftlichen Weltverständnisses im
Moskauer Russland y Bonn, 1977.
9
Voir les noms des membres de ce mouvement Th. Seebohm,op. cit., p. 538-539.
10
J.L.I. Fennell, « The dynastie crisis 1497-1502 », The Slavonie and East European Review
XXXIX (1960), p. 1-23 ; H. Riiss, Adel und Adelsoppositionen im Moskauer Staat, Wiesbaden
1975, p. 86-94 ; G.P. Majeska, « The Moscow coronation of 1498 reconsidered », JGO XXVI
(1978), p. 353-361.
11
A.I. Jacimirskij, « Skazanie vkratse o moldavskih gospodarjah v Voskresenskoj letopisi »,
Izvestija otdelenija russkogo jazyka i slovestnosti VI (1901), p. 116 ; G. Bezviconi, Contribu ii,
p. 44, note 2 ; G. Giraudo, op. cit., p. 121-122. À rappeler aussi que le Chronographe de 1512,
ouvrage attribué à Filofej de Pskov, a été copié en 1538 par le moine Vasian « surnomé Dracula »
(poreklu Drakula), peut-être un Roumain de Valachie ou de Moldavie : cf. M. Cazacu, op. cit.,
d’après Polnoe sobranie russkih letopisej, XXII, p. 218 ; Istoritcheskie svedenija o rode
Rahmaninovyh, Kiev 1895 ; P.P. Panaitescu, « Contribu ii », p. 11.
12
G. Bezviconi, op. cit., p. 44, note 2.
147
reçut Yudel de Tarusa en 1575. Deux ans plus tard, il s’éteignait, aveugle,
comme son père qui avait souffert toute sa vie d’une grave maladie des yeux13.
Son frère tefan resta en Russie à partir de 1566 sans interruption, fit
carrière à la Cour d’Ivan IV et de ses successeurs comme voïévode de Tula et
ensuite de Kazan’ (1604) et épousa une fille du prince Bulgakov-Golitsyn. Une
lettre polonaise relative à la mort du Faux Dimitri le 27 mai 1606, raconte que les
paysans révoltés, après avoir pillé les biens des Polonais au Kremlin :
« ont attaqué ensuite le palais de tefan, l’ancien prince de Moldavie, où habitait le prince
Constantin Wisniewiecki [apparenté par ailleurs à tefan]. Celui-ci avait beaucoup d’hommes
prudents avec lesquels il s’est barricadé à l’intérieur ; après avoir longtemps attaqué la maison, [les
révoltés] voyant que les lances aux fenêtres les empêchaient [d’y accéder], ont emmené des canons,
mais le palais se trouvait au-delà de la colline, et il ne pouvait être atteint »14.

Le bon accueil que reçurent les princes moldaves à Moscou s’explique en


grande partie par leur parenté avec Ivan le Terrible. En effet, leur mère,
Ruxandra, était cousine issue de germains d’Ivan IV : Hélène Glinskaja était la
fille d’Ana Jakši , de noblesse serbe, sœur d’Hélène Jakši , épouse du despote
serbe Jovan Brankovi et grand-mère de Ruxandra.
Un autre rejeton princier moldave, Jean (Ioan), né en 1525, fils naturel du
prince Étienne (1517-1527) et d’une riche arménienne, a passé lui aussi quelques
années à la Cour d’Ivan IV, où il a épousé la fille du prince Semen Rostovskij,
Marie, qui lui donna un fils, Pierre. Lorsque l’enfant avait deux ans – donc vers
1558-1559 –, son père se rendit en Pologne où il prit du service auprès d’un
magnat frontalier. Après des pérégrinations en Crimée et dans l’Empire Ottoman,
Jean réussit à obtenir le trône de Moldavie en 1572. Ce fut alors qu’il envoya en
ambassade à Moscou un évêque pour lui ramener femme et enfant. Nous
connaissons seulement la lettre de réponse d’Ivan IV du mois de mai 1574 : le
tsar rappelle à Jean tous les bienfaits reçus à Moscou, et la tristesse causée à sa
famille par son départ (accepté par le tsar). Entre-temps, l’épouse et le fils de
Jean étaient morts de la peste et Ivan proposait à son ancien protégé une autre
épouse, la fille du prince Fedor Mstislavskij et Zaslavskij, dont la femme était la
fille de Pierre « le tsarévitch », frère d’Hélène Glinskaja15.
La lettre du tsar ne trouva plus le prince Jean en vie : il venait, en effet,
d’être exécuté par les Ottomans qui ne lui pardonnaient pas son alliance avec la
Pologne et la rébellion, en fait le refus, de quitter le trône sur l’injonction du
sultan.

13
S. Veselovskij, « Poslednie udely v Severo-Vostotchnoj Rusi », Istoritcheskie zapiski XXII
(1947), p. 103-131 ; G. Bezviconi, op. cit., p. 55-56.
14
Ibidem, p. 56 ; T. Holban, « Un tefan, domnul Moldovei, i palatul lui ling Moscova », RI
XXI (1935), p. 194-195.
15
G. Bezviconi, Contribu ii, p. 56 ; Ja.S. Grosul – A.C. O etea et alii, Istoritcheskie svjazi,
p. 129-134.
148
Mais le plus intéressant est le fait que le prince Jean s’était remarié, en
mars 1572, avec la fille d’un seigneur moldave qui lui survécut presque six
décennies : il était donc bigame et on peut se demander à quoi rimait son désir de
faire venir en Moldavie sa première épouse, qu’il croyait toujours en vie. Il est
donc possible que la requête à Ivan IV ait caché une demande d’aide militaire
contre les Ottomans et les Tatars de Crimée dont l’intervention conjuguée en
1574 allait renverser Jean du trône moldave.
Si l’on mentionne encore deux fils de princes roumains qui ont trouvé asile
en Russie – Petru Petrov (en 1629), fils d’un prince de Valachie qui ne peut être
que Petru (Pierre) Boucle d’Oreille (1583-1585)16, et Bogdan Petrov (en 1631),
fils de Petru le Boiteux de Moldavie (1574-1579, 1582-1591) – ce dernier
recommandé aussi par Petru Movil (Pierre Movila), le métropolite de Kiev17 –,
on aura épuisé les informations connues sur les nobles et princes roumains au
service de la Russie au XVIe et au début du XVIIe siècle.
Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle, avec l’occupation de
l’Ukraine orientale par Moscou, que la Russie commence à jouer un rôle
politique actif dans la région de la mer Noire et constitue, par conséquent, un
pôle d’attraction et un refuge pour la noblesse roumaine.
Chronologiquement parlant, le premier en date des réfugiés roumains à
Moscou est le fameux Nicolas le Spathaire (Nikolaj Spafarij, 1636-1708) appelé
encore, de façon erronée, dans l’historiographie roumaine, Milescu18. Sa
première biographie est due au hetman Ion Neculce, historien moldave (1672-
1745), qui a passé quelques années en Russie après 171119. Cette biographie
mérite d’être reproduite ici. Elle est incluse dans la première partie de l’œuvre
historique de Neculce, O sam de cuvinte, qui peut se traduire par Quelques
récits isolés :
« Il était une fois un boyard nommé Nicolas Milescul le spathaire, originaire de Vaslui,
homme très érudit et savant qui connaissait plusieurs langues : le grec ancien, le slavon, le grec
moderne et le turc. Et il était fier et riche et avait l’habitude de se promener avec des povodnik
princiers qui le précédaient, armés de masses d’armes et d’épées, montés sur des chevaux
caparaçonnés de riches couvertures tissées avec du fil d’argent. Et le prince tef ni [Lupu, prince
de Moldavie de 1659 à 1661] l’aimait bien et lui accordait des honneurs et l’invitait constamment à
sa table et jouait aux cartes avec lui ; et il participait régulièrement au conseil princier car il était à
l’époque secrétaire du prince. Mais, au bout d’un certain temps, il en eut assez des bons traitements

16
Ja.S. Grosul – A.C. O etea et alii, Istoritcheskie svjazi, p. 129-134, p. 278.
17
Ibidem, p. 280-281.
18
P.P. Panaitescu, « Nicolas Spathar Milescu (1636-1708) », MÉRF (1925), p. 35-180 ; idem,
« Despre leg turile lui Nicolae Milescu cu Rusia » SRI 3-4 (1950), p. 113-120 ; G. Bezviconi, op.
cit., p. 102-105 ; P. Olteanu, Nicolae Milescu, Aritmologhia, Etica i originalele lor latine,
Bucarest 1982 ; St.S. Gorovei, « Nicolae (Milescu) sp tarul. Contribu ii biografice », AIIAI XXI
(1984), p. 179-192 ; idem, « Introduction » à la version roumaine de l’article cité plus haut de
P.P. Panaitescu, imprimé en volume, Jassy 1987, p. XIV-XXXIX.
19
Nous utilisons l’édition critique de G. trempel, Ion Neculce, Opere. Letopise ul Moldovei
i O sam de cuvinte, Bucarest 1982.
149
et des honneurs qu’il recevait du prince tef ni , et il se mit à écrire des lettres de trahison cachées
dans un bâton creux et il les envoya à l’ex-prince [de Valachie] Constantin Basarab, réfugié à
l’époque en Pologne, l’invitant à rassembler ses troupes et à renverser le prince tefan de son trône.
Mais le prince Constantin n’a pas voulu faire ce que lui disait Nicolas et a renvoyé le bâton creux et
les lettres au prince tefan. Le prince donc, dès qu’il vit le bâton et eut lu les lettres, a été
courroucé, a fait venir ce Nicolas Milescul devant lui dans le petit palais et a ordonné au bourreau
de lui couper le nez. Et le prince tefan a vite tiré son handjar et a ordonné au bourreau de lui
couper le nez avec. Finalement, le prince n’a pas voulu laisser faire le bourreau, mais c’est lui-
même, en personne, qui lui a coupé le nez. Et ensuite, Nicolas le Camus [rhinotmetos] s’est enfui
en Allemagne et a trouvé là un médecin qui le traita de la façon suivante : tous les jours il lui tirait
du sang du visage et l’appliquait sur le nez ; et ainsi, le sang coagulait de sorte que son nez a
repoussé et il fut guéri.
Et lorsqu’il retourna ici au pays sous le règne du prince Ilia [Élie] [1666-1668], on
remarquait à peine que son nez avait été coupé. Mais il n’est pas resté longtemps au pays à cause de
la honte [qu’il ressentait], et il est allé à Moscou chez le grand tsar Alexis Mihajlovitch, le père du
grand tsar qui est venu ici en Moldavie [Pierre le Grand].
Et là, à Moscou, il fut nommé, à cause de son savoir, terziman [drogman, interprète] du tsar,
et il devint le précepteur de Pierre Alekseevitch. Et il fut grandement honoré et richement
récompensé. Et le tsar Alexis Mihajlovitch l’envoya en ambassade au grand empereur de Chine et il
resta deux trois ans en Chine. Et là aussi il fut grandement honoré et reçut des récompenses du
grand empereur des Chinois, et il vit beaucoup de choses admirables dans cet Empire de Chine. Et
on lui offrit une assiette pleine de pierres précieuses et notamment un diamant gros comme un œuf
de pigeon.
Et lors de son retour, il arriva que le tsar Alexis Mihajlovitch décéda et les sénateurs de
Moscou vinrent à sa rencontre et lui confisquèrent tous les cadeaux reçus et il fut exilé en Sibérie
où il resta quelques années. Lors, le tsar Pierre Alekseevitch convoqua ses sénateurs et il leur
demanda : “Où est donc mon précepteur, celui qui m’a appris à lire et à écrire ? Je veux que sur le
champ vous le rameniez ici.
Et on envoya tout de suite un messager et [Nicolas] fut ramené dans la capitale chez Pierre
Alekseevitch, le tsar de Moscovie. Et on lui demanda ce qu’il avait vu et subi et on lui restitua tout
ce que les sénateurs lui avaient confisqué, jusqu’au dernier sou, et aussi le gros diamant. Et,
lorsqu’il le vit, le tsar en fut très impressionné et le mit dans le trésor impérial et offrit au Camus en
échange 80 bourses d’argent [40 000 pièces]. Et il lui témoigna de nouveau bienveillance et
protection et le réintégra dans ses fonctions de conseiller impérial. Et lorsque Pierre fit raser les
barbes des Moscovites, le tsar en personne rasa la barbe de son conseiller.
Et le Camus vécut jusqu’en [...] 1708. Et le tsar lui fit des funérailles somptueuses et le
regretta grandement, car il était utile en ce temps-là. Le Camus eut plusieurs fils et petit-fils, dont
certains sont devenus polkovnik dans l’armée, car il s’était marié là-bas avec une Moscovite. Et
d’ici, de Moldavie, sont allés là-bas trois de ses neveux, les fils de son frère, et ils se sont installés
auprès de leur oncle. Et ils entrèrent au service de l’Empire et ils sont morts là-bas »20.

Ce récit, en dépit de quelques menues inexactitudes, retrace la carrière


d’une des personnalités les plus attachantes du XVIIe siècle moldave et russe.
Moitié grec, moitié moldave, apparenté à la famille du prince Vasile Lupu et
donc à son fils, le prince tef ni , élève de l’École du Patriarcat de
Constantinople, traducteur en roumain de la Bible d’après la version allemande
de Francfort (1597) et d’après la vulgate, ami des ambassadeurs anglais de
Constantinople et français de Suède, Nicolas le spathaire est un écrivain

20
Ibidem, p. 189-192.
150
encyclopédique dont l’œuvre de vulgarisation écrite en Russie n’est toujours pas
entièrement éditée. Sa Description de la Chine et son Journal de voyage en
Chine ont été beaucoup lus et, même si tout n’est pas original dans ces œuvres, il
n’en reste pas moins qu’ils ont permis aux Russes d’avoir une assez bonne
connaissance de la Chine et de la Sibérie.

II

Après Nikolaj Spafarij, la Moldavie allait fournir à la Russie un savant


d’une dimension supérieure en la personne du prince Dimitrie Cantemir réfugié
en 1711 avec une suite de 4 000 personnes. On connaît les circonstances de cet
exode massif, la défaite des armées russo-moldaves à St nile ti, sur le Prut, et le
traité léonin que les Ottomans imposèrent à Pierre le Grand. Parmi les personnes
qui accompagnaient leur prince en exil, environ 3 000 d’entre elles sont rentrées
dans leur pays au bout de quelque temps. Ion Neculce, qui était parmi eux –
n’oublions pas qu’il avait le rang de hetman, donc de commandant de l’armée
moldave – raconte que Dimitrie Cantemir demandait au tsar un véritable État en
Russie car, disait-il, « puisqu’il avait abandonné son État, qu’on lui donne en
compensation un État ». L’ex-prince moldave demandait donc Kharkov et sa
région où il reçut dans un premier temps un domaine de treize villages de 2 à 300
habitants chacun. Cette sloboda se trouvait dans la région d’Ahtyrka, Izjum et
Zolotchev et les Roumains organisèrent là un régiment militaire ; à son tour,
Dimitrie Cantemir fonda une ville, Dmitrovka, dans le gouvernement d’Orel21.
La liste des nobles moldaves qui accompagnaient leur prince en Russie fait
figure de Gotha22. Installés autour de Kharkov, ils allaient être rejoints, tout au
long du XVIIIe siècle, par de nouveaux venus arrivés ici surtout après 1792, date
de la Paix de Ia i (Jassy), lorsque la Russie devint la voisine directe de la
Moldavie. Dans le territoire sis entre le Dniestr et le Dniepr, la colonisation
roumaine, puis serbe, allemande, grecque, etc., allait donner une couleur très
spéciale et cosmopolite à la Nouvelle Russie du nord de la mer Noire, plus
cosmopolite encore que la Cour de Saint-Pétersbourg.
Parmi les nobles roumains installés en Russie et dont les descendants se
sont affirmés sur le plan politique ou culturel, rappelons seulement le spathaire

21
Ibidem, p. 615 sq.
22
La liste officielle des personnes accompagnant le prince Dimitrie Cantemir date du 26 juillet
1711 et a été rédigée à Mogilev. Publiée avec des notices historiques et généalogiques par
N.N. Bantysh-Kamenskij dans la traduction russe de la biographie du prince écrite par T. Beyer,
Istorija o zhizni Konstantina Kantemira, Moscou 1783, p. 363-400. Cf. I. Neculce, op. cit., p. 601-
602. Voir aussi les études de t. Ciobanu, « Dimitrie Cantemir în Rusia », AARMSL, IIIe série, II
(1924) ; G. Bezviconi, « Roirea familiilor moldovene peste Nistru », tiré à part de Cetatea
Moldovei XI (1941), 28 pages ; C.G. Bedreag, « Pohod na Charkov, 1711, sau înso itorii lui
Dimitrie Cantemir in exodul din 1711 », SCI XVIII (1943), p. 420-440 ; Gr. Nandri , « Rumanian
exiles in eighteenth-century Russia », RÉR I (1953), p. 44-70.
151
Georges (Gheorghi ), dont les descendants ont traduit leur nom en russe –
Metchnikov – famille d’où est issu le naturaliste Ilja Me nikov (1845-1916), prix
Nobel en 190823 ; l’historien Nikolaj Bantysh-Kamenskij (1737-1814) était, lui
aussi, né de parents roumains émigrés avec Dimitrie Cantemir24 ; la famille
Herescu – devenue Heraskov – a la même origine moldave et a donné naissance à
l’écrivain Mihail M. Heraskov (1733-1807), connu pour ses efforts de
réorganisation de l’Université de Moscou25 ; les Gredeskul ont donné le doyen de
la Faculté de Droit de Kharkov, Nikolaj Andreevitch Gredeskul (1860-1939)26 ;
on peut citer également comme descendant de la petite noblesse moldave
Vladislav Petrovitch Buzeskul (1858-1931), doyen de la Faculté d’Histoire et de
Philologie de Kharkov, connu pour ses travaux sur les antiquités du littoral de la
mer Noire27 ; le naturaliste Jakov V. Bedriaga (1854-1916)28 ; la femme écrivain
Sofia Corvin-Kowalewski, descendante de David Corbea, diplomate roumain au
service de Pierre le Grand29 ; la famille du comte palatin (vornic) Ilie Abaza,
réfugié moldave de 1711, n’a fourni pas moins de 16 officiers dans les régiments
roumains de l’armée russe au XVIIIe et d’autres au XIXe siècle30. Mentionnons
enfin la descendance du hetman cosaque d’origine roumaine D nil Apostol
(1727-1734) dont une nièce, mariée au général Matvej Murav’ev, a donné
naissance à trois fils – Matvej, Sergej et Ipolit Murav’ev-Apostol, tous officiers
impliqués dans le mouvement des décembristes31. Du noble moldave d’origine
grecque Caragea, réfugié avec Dimitrie Cantemir, est issue la famille Karazin,
notamment son fils Vasilij, organisateur de l’Université de Kharkov, et son neveu
Nikolaj N. Karazin, peintre, écrivain et ethnographe32.
Une mention à part revient à la famille Cantacuzène (en roumain
Cantacuzino, en russe Kantakuzin), Grecs établis dans les Principautés

23
C.G. Bedreag, Les origines moldaves du naturaliste Ilie Milesco-Metchnicov, II, Le
naturaliste Vladimir Nicolae Bedriaga, Ia i 1935 ; E. Diaconescu, Românii din R s rit.
Transnistria, Ia i 1942, p. 109 ; Gr. Nandri , « Rumanian exiles », p. 62.
24
E. Diaconescu, op. cit., p. 109-110 ; G. Bezviconi, Boierimea Moldovei dintre Prut Nistru,
Bucarest 1943, II, p. 86 ; idem, Contribu ii, p. 181 ; Gr. Nandri , « Rumanian exiles », p. 59-62.
25
C.G. Bedreag, « Pohod na Charkov », p. 435 ; E. Diaconescu, op. cit., p. 110 ; Gr. Nandri ,
« Rumanian exiles », p. 58-59.
26
E. Diaconescu, op. cit., p. 110-111 ; C.G. Bedreag, op. cit., p. 435-436, 439.
27
E. Diaconescu, op. cit., p. 111 ; C.G. Bedreag, op. cit., p. 439.
28
E, Diaconescu, loc. cit. ; C.G. Bedreag, loc. cit.
29
Ibidem ; G. Bezviconi, Contribu ii, p. 118-119. Pour David Corbea, voir les documents
russes publiés par A.A.C. Sturdza, Constantin Brancovan, prince de Valachie 1688-1714. Son
règne et son époque, Paris 1915 ; E. Diaconescu, op. cit., p. 111 ; Gh. Georgescu-Buz u, « Un
diplomat român la Moscova la începutul secolului al XVIII-lea : David Corbea », dans Rela ii
romîno-ruse în trecut, Bucarest 1957.
30
E. Diaconescu, op. cit., p. 111 ; C.G. Bedreag, « op. cit., passim.
31
N.P. Smochin , « Die Rumänen zwischen Dnjestr und Bug », Moldova Nou VI (1941),
p. 25-27 ; E. Diaconescu, op. cit., p. 111-112.
32
Ibidem, p. 112.
152
danubiennes au début du XVIIe siècle et vite « roumanisés »33. Durant cent ans,
du XVIIIe au XIXe siècle, pas moins de treize membres de cette illustre famille
sont entrés au service de la Russie. Le premier en date, le spathaire Thomas,
émigré en 1711, après la campagne de Pierre le Grand sur le Prut, devient général
et commandant du régiment de Tambov, mais meurt dix ans plus tard sans
descendants34.
Il est suivi, quelques années plus tard, par un neveu, Constantin35, fils du
prince de Valachie tefan Cantacuzène (1715-1716) puis, en 1775, par un groupe
plus important dont le chef était le grand ban (première dignité nobiliaire de
Valachie) Mihail. Celui-ci reçoit le rang de conseiller d’État et de général major
et obtient dans le gouvernement de Mogilev sept villages avec 10 730 desiatines
de terres et 2 000 âmes. Michel est l’auteur, en 1787, de la Généalogie des
Cantacuzène, important ouvrage où il essaie de prouver qu’ils descendent des
Valois de France36.
Deux de ses frères meurent au service de la Russie dans la guerre contre les
Ottomans en 1769, et trois neveux qu’il amène avec lui – Pârvu, Ion (Jean) et
Nicolae – font également carrière en Russie où ils sont richement dotés en 1792
dans la province sise entre le Bug et le Dniestr conquise à l’Empire Ottoman par
la Paix de Ia i37.
Enfin, en 1812, lors de l’occupation de la Moldavie orientale (la
Bessarabie), trois autres Cantacuzène choisissent de rester dans l’Empire de
Russie38.
De ce groupe de treize personnes, deux seulement ont fait souche en
Russie. Le premier, Matei de la branche Deleanu, réfugié en 1792 en
Transnistrie, marié à la princesse Ralu Callimachi, a eu trois fils dont un,
Grégoire, colonel de la Garde impériale, a été tué à Borodino en 1812, et un
autre, Georges († 1845), colonel, a épousé la sœur du prince A.M. Gortchakov,
Hélène39. Le deuxième, Alexandre, grand propriétaire en Bessarabie, a eu un fils,
Michel († 1881), qui a été lieutenant en Grèce (shtabs-rotmistr), maréchal de la
noblesse bessarabienne et conseiller d’État actuel. Dans un premier mariage, il a
épousé la fille du chancelier de Grèce, le comte Armansperg et ses descendants
ont vécu en Russie puis en Roumanie après 191840. Un de ses descendants, âgé

33
Publiée par N. Iorga, Genealogia Cantacuzinilor, Bucarest 1909 ; pour l’histoire de la
famille, voir J.M. Cantacuzène, Mille ans dans les Balkans. Chronique d’une famille dans la
tourmente des siècles, Paris 1992.
34
E. Diaconescu, op. cit., p. 109 ; G. Bezviconi, Contribu ii, p. 131.
35
E. Diaconescu, loc. cit.
36
Ibidem, p. 133 134.
37
N. Smochin , op. cit., p. 30 ; E. Diaconescu, op. cit., p. 146.
38
G. Bezviconi, Boierimea Moldovei, p. 24, 95 et passim.
39
Ibidem, p. 95.
40
Ibidem, p. 95-96.
153
de plus de 80 ans, vit toujours à Chi in u, après une vie passée dans le Goulag et
en déportation.
L’occupation de la Transnistrie (la région entre le Dniestr et le Bug), en
1792, par la Russie a attiré dans cette province un très grand nombre de nobles
roumains, surtout moldaves, qui reçoivent des terres de Catherine II et des titres
militaires. On y retrouve les plus grands noms de la Moldavie, des Cantacuzène,
Scarlat Sturdza (père du futur gouverneur de la Bessarabie en 1812 et fondateur
d’une bibliothèque conservée à Odessa), Manole, Georges et Nicolas Bal , des
Rosetti, des Ghica et bien d’autres qui reçoivent en tout plus de 377 445
desiatines en Transnistrie, des villages et des bourgs. Ils y fondèrent également
bon nombre de villages avec des paysans colons qui portèrent leur nom jusqu’à la
Révolution de 1917 et, pour certains, même après cette date41.
En fin de compte, on peut considérer que l’émigration de la noblesse
roumaine en Russie, massive surtout aux XVIIIe et XIXe siècles, a été un succès
sur tous les plans : intégration, carrière militaire et scientifique, alliances
matrimoniales. Reste, évidemment, le bataillon de ceux qui sont rentrés dans leur
pays, comme le hetman moldave Ion Neculce, qui décrit ainsi ses impressions sur
la Russie de Pierre le Grand :
« Je fus heureux lorsque sonna enfin l’heure où j’allais quitter ce peuple dur et terrible. Car
ils [tes Russes] sont des hommes très incroyants et les gens non habitués à leurs mœurs y mènent
une vie très difficile. Car [les Russes] sont un peuple trop terrible et les gens ne sont pas libres
d’aller là où ils veulent et même [de] se présenter à la Cour impériale sans un oukase. Et [les
fonctionnaires] refusent de rédiger des oukases pour ne pas causer des dépenses à l’Empire. Et dans
l’Empire il n’y a pas une grande Cour avec beaucoup de courtisans, même pas autant qu’à la Cour
de Moldavie ou dans d’autres Royaumes ou Empires, mais elle est très réduite ; il n’y a que des
militaires que l’on trouve en nombre suffisant.
Donc, je me souciais moins de ma vie que de celle de mes enfants et de leur avenir, en
dehors de la carrière des armes ; car d’autres fonctions ne sont pas accessibles aux fils des
émigrés »42.

Ces considérations peuvent servir d’introduction à l’étude du processus


d’intégration des réfugiés moldaves dans la société russe. Les Moldaves venus en
1711 et installés à Kharkov (330 chefs de famille, 1 600 personnes en tout), ont
formé une gendarmerie commandée par Ilie Abaza et ses fils, les rotmistry Luc,
Jean et Istrati43. Le gros des militaires a été inscrit dans un régiment moldave de
hussards fort de mille hommes, nommé « le vieux polk moldave ». En 1736, le
brigadier Constantin A. Cantemir, neveu du prince Dimitrie, a été chargé de la
formation d’une brigade de hussards moldaves avec des régiments à Izjum et
Ahtyrka, brigade qui existera jusqu’à la révolution de 1917. Sa mission consistait
à garder la frontière face aux Ottomans et aux Tatars.

41
N. Smochin , op. cit., p. 30-31 ; E. Diaconescu, op. cit., p. 145-152.
42
I. Neculce, op. cit., p. 618-619.
43
Nous avons utilisé ici les données fournies par C.G. Bedreag dans son article souvent cité,
qui exploite les informations fournies par N.N. Bantysh-Kamenskij et autres sources russes.
154
Tous les colons ont obtenu des terres en 1712 : 136 familles à Novonilinsk,
94 à Balakleja, 152 à Kolodnja, 80 à Dvur Kut et 271 à Kursk, en tout 733 dvory.
Une nouvelle colonisation aura lieu à Lugansk en 1762.
Il est à noter que les familles installées à Kharkov ont gardé leur langue et
leurs coutumes plus de deux cents ans : en 1917, un réfugié roumain en Russie a
rencontré des descendants des colons qui parlaient encore le roumain, surtout
parmi les générations plus âgées, alors que les jeunes avaient tendance à parler
uniquement le russe44.
Une autre partie des Roumains était formée de mercenaires engagés par
Pierre le Grand en Pologne, en Transnistrie, en Valachie et en Moldavie, qu’on
installe à Kursk. Une partie d’entre eux avec, à leur tête, les fils du prince
Cantemir et d'autres seigneurs comme Bant (devenus Bantysh) et Codreanu,
entre dans la Garde impériale.
La première génération née à Kharkov et ailleurs après 1711 a servi dans
l’armée russe lors des campagnes contre les Ottomans de 1736 à 1739 et de 1769
à 1774, campagnes qui se sont déroulées surtout dans les Principautés
Roumaines, mais aussi en Finlande et en Prusse (campagne de 1759). Les
officiers et sous-officiers sont inscrits dans leur grande majorité (32 personnes)
au régiment des hussards moldaves, mais on en retrouve d’autres (en tout une
dizaine) dans les régiments Preobrazhenskij et Arhangel’skij.
La deuxième génération (1740-1810) comporte, elle aussi, au moins 42
officiers et sous-officiers dans les régiments des hussards moldaves, mais
également dans la Garde impériale, l’infanterie, le génie et l’artillerie, la
cavalerie lourde et d’autres corps d’armée. La plupart d’entre eux se battent
contre les Ottomans lors des guerres de 1769-1774 et 1787-1792 ; à la même
époque on ne compte pas moins de 19 Moldaves actifs dans l’administration et la
culture, notamment des membres des familles Caraiman-Kulikovskij, Codreanu,
Abaza, Bantysh-Kamenskij, Vreme, Braha, Herescu (Heraskov).
La troisième génération (1770-1840) est, elle aussi, principalement
militaire et on y observe des alliances illustres comme celle des Abaza avec les
Kovalevskij, grands propriétaires de la région de Kharkov, installés ici avant
1711.
Une quatrième génération (1810-1880) est dominée par des financiers et
des hommes d’affaires, alors que la cinquième (1840-1916) compte surtout des
intellectuels dont quelques-uns ont été cités plus haut (cf. supra).
Nikolaj N. Bantysh-Kamenskij a indiqué, dans son annexe à la Vie du
prince Dimitrie Cantemir de 1783, également les alliances matrimoniales des
nobles moldaves installés en Russie. On voit que, si dans la première génération,
les mariages se font uniquement à l’intérieur du groupe (à l’exception du prince
Cantemir et de ses fils et neveux), dans les générations suivantes les mariages

44
V. Ni escu, Dou zeci de luni în Rusia 1917, Bucarest 1926 ; C.G. Bedreag, « Pohod na
Charkov ».
155
mixtes avec des Ukrainiens et des Russes se multiplient. Les alliances exogames
deviennent vraisemblablement majoritaires au XIXe siècle, lorsque cette noblesse
est complètement assimilée dans le milieu où elle vit.

III

Par la Paix de Bucarest du 16 mai 1812, la Russie occupait la Moldavie


orientale (ou Bessarabie) entre le Dniestr et le Prut, une province de 45 000 km2
avec une population d’un demi-million d’habitants45. La population eut dix-huit
mois pour faire son choix entre rester dans la nouvelle province russe ou
s’installer en Moldavie occidentale, Principauté autonome vassale des Ottomans.
Dès le départ, les autorités russes ont essayé de s’attirer les sympathies de la
noblesse moldave de Bessarabie à laquelle a été confiée, dans un premier temps,
l’administration de la province. À la tête du pays fut nommé un gouverneur
général en la personne d’Alexandru Scarlat Sturdza (1791-1854), un noble
d’origine moldave dont le père était passé au service de la Russie en 1792. Le
gouvernement provisoire était formé de boyards moldaves, formule qui imitait le
mode de gouvernement traditionnel de la Moldavie d’avant le partage.
Une première réforme de l’administration civile de la Bessarabie fut
entreprise en 1818, à la suite d’une visite du tsar Alexandre Ier : à cette occasion
fut créé un Conseil suprême (Verhovnyj sovet) formé de six représentants de la
noblesse autochtone et de cinq fonctionnaires russes, ayant à sa tête un
gouverneur nommé directement par le tsar. À cette situation d’autonomie interne
succéda en 1828, suite au Règlement du prince Vorontsov, un système autoritaire
qui concentrait tous les pouvoirs entre les mains du gouverneur général. De la
sorte, la noblesse bessarabienne se vit cantonnée surtout dans l’administration
locale, alors qu’augmentait le nombre des fonctionnaires russes envoyés par
Saint-Pétersbourg pour achever l’intégration de la province dans les structures de
l’État russe46.
La population de la Bessarabie a été divisée en neuf classes : le clergé, les
boyards, les mazili (boyards sans fonctions ou leurs descendants), les rupta i
(catégorie fiscale privilégiée, formée notamment de fils de prêtres, d’étrangers et
de colons à l’origine), les r ze i (paysans libres et propriétaires de leurs terres,
libres alleutiers), les paysans dépendants (ou serfs), les esclaves (notamment les
Tziganes), les habitants des villes (meshtchane) et les colons.
45
A. Zashtchuk, Bessarabskaja oblast’, Saint-Pétersbourg 1862 ; Z. Ralli-Arbore, Basarabia
în secolul XIX, Bucarest 1898 ; A.V. Boldur, Istoria Basarabiei, III, Sub domina unea ruseasc ,
Chi in u 1940 ; G.I. Br tianu, La Bessarabie. Droits nationaux et historiques, Bucarest 1943 ;
G.F. Jewsbury, The Russian annexation of Bessarabia : 1774-1828. A study of Imperial expansion,
New York 1976 (« East European Monographs », Boulder, Colorado, 15) ; M. Cazacu, La
Moldavie ex-soviétique. Histoire et débats en cours, Paris 1992 (« Cahiers de l’Iztok »).
46
Voir notamment A.V. Boldur, Autonomia Basarabiei sub st pânirea ruseasc în 1812-
1828, Chi in u 1929 ; G.F. Jewsbury, op. cit., passim.
156
La noblesse a vu sa situation antérieure reconnue et ses titres anciens ont
été alignés sur les titres russes. Ainsi, les vingt-et-une premières fonctions
moldaves, réparties en trois classes, ont continué d’exister sous de nouvelles
appellations : le logothète (logof t), la plus haute dignité aulique moldave, est
devenu le kancler, le vornic (comte palatin) s’est transformé en sovetnik,
conseiller, le hatman (chef de l’armée) en ober-politsmejster, le maréchal de la
Cour (postelnic) en kamerger, etc. Ces trois premiers groupes ont été assimilés en
masse aux stolbovye dvorjane, et les mazili aux odnodvortsy47.
Pour bénéficier de ce statut, la noblesse de Bessarabie a été invitée à
présenter ses titres de noblesse devant une Commission spéciale – Komissija dlja
dokazatel’stva na dvorjanskoe zvanie – qui a travaillé entre 1818 et 1821 à la
vérification des dossiers présentés48. D’après les travaux de cette Commission, il
y avait à cette date en Bessarabie 145 familles nobles, dont 139 étaient d’origine
roumaine49. Les fonctionnaires russes d’origine noble étaient en majorité mariés à
des Moldaves, comme ce fut le cas du général Hartingh, gouverneur de la
province en 1813, marié à une Sturdza.
Cent ans plus tard, en 1912, le nombre des familles nobles de la province
était passé à 468, dont 198 familles anoblies par suite de leurs fonctions civiles et
militaires en Bessarabie ; 137 étaient moldaves et 129 russes. S’y ajoutaient
quatre familles d’origine polonaise, valaque et hollandaise. Il ressort donc que
69 % de tous les nobles bessarabiens en 1912 étaient d’origine étrangère, dont
27 % étaient russes et 42 % descendaient des fonctionnaires impériaux, eux aussi
en majorité russes. Le taux de la noblesse moldave représentait seulement
30 % du total50.
Cette constatation doit pourtant être nuancée à la lumière des études de
Gheorghe Bezviconi (1910-1966), qui a attiré l’attention sur le fait que les
Archives de la noblesse conservées aux Archives d’État de Chi in u contenaient
également les dossiers de 237 familles qui avaient déposé ces pièces en vue de
leur enregistrement comme nobles, sans avoir pourtant été confirmées51. D’après
leur origine, ces familles sont, pour un peu plus de la moitié, roumaines (ou
« roumanisées »), le reste étant d’origine russe, polonaise, allemande et autre.
L’insuffisance de preuves, le départ ou la mort des pétitionnaires explique leur
non-inscription dans les rangs de la noblesse bessarabienne, même si parmi eux
47
Z. Ralli-Arbore, op. cit., p. 733-735. Pour l’histoire de la noblesse bessarabienne se référer
aux ouvrages de Gh. Bezviconi, Boierimea Moldovei, 2 vols ; idem, les articles publiés dans la
revue Din trecutul nostru (1933-1940) ; idem, « Românismul frunta ilor Moldovei dintre Prut i
Nistru sub st pînirea str in », RFG VIII (1941), p. 486-513.
48
L’édition officielle du Sénat russe porte le titre Zapiska iz delà po obrevizovaniju
Dvorjanskoj Rodoslovnoj Knigi, sostavlennoj po opredelenijam sushtchestvovavshej v Bessarabii v
1821 godu osoboj Komissii dlja dokazatel’stva na dvorjanskoe zvanie, Saint-Pétersbourg s.d. [après
1842] et a été éditée en roumain avec des commentaires par Gh. Bezviconi, Boierimea Moldovei, I.
49
Ibidem ; A.V. Boldur, Basarabia româneasc , Ia i 1943, p. 69.
50
Ibidem, p. 69-70.
51
Gh. Bezviconi, Boierimea Moldovei, II, p. 9-10, 175-237.
157
se retrouvent des familles comme Dimitriu ou Br escu, d’origine roumaine, qui
ont donné des maréchaux de la noblesse sur le plan régional ou départemental ;
ou bien d’autres de noblesse incontestable, comme Abaza, Boul, Mavros, Schina,
eptelici-Hertescu, etc.
Enfin, un petit groupe était formé par les nobles russes ayant reçu du tsar
des propriétés en Bessarabie mais qui n’ont joué aucun rôle dans la vie politique
de la province. Rappelons parmi eux le prince Wittgenstein, le comte Nesselrode,
les généraux Sabaneev, Eckeln, Ryleev et Sibirskij, les conseillers Krivitskij,
Iakob Lamsdorff, A. Fanthon de Verrayon et Strukov52.
On a vu que la participation de la noblesse autochtone au gouvernement
central de la province (le Conseil suprême) est nulle après 1828 ; cependant, elle
est présente massivement à l’Assemblée des députés de la noblesse et parmi les
maréchaux de la noblesse régionale et départementale, au Bureau du Cadastre
(1818-1890), au Tribunal Civil (1834-1856), à la Direction des Zemstva (1869-
1918), etc.53
Le poids de la noblesse roumaine dans le gouvernement est, de la sorte,
inversement proportionnel à celui que les autorités russes d’occupation imposent
en 1832 en Valachie et en Moldavie voisines par la promulgation des Règlements
Organiques. Ces Constitutions, qui resteront en vigueur jusqu’en 1856,
accorderont un pouvoir exorbitant à la grande noblesse des Pays Roumains,
opération destinée à créer des sympathies en faveur de la Russie dans ce groupe
social. Mais, si elle a réussi dans les Principautés danubiennes, la manœuvre a été
ressentie comme une perfidie par la noblesse bessarabienne qui se voyait
appliquer, exactement à la même époque, un traitement diamétralement opposé.
La révolution de 1848 et l’occupation autrichienne des Principautés
pendant la guerre de Crimée (1853-1856) attirent à Chi in u un grand nombre de
réfugiés moldaves et surtout valaques philo-russes. Leur amour de la Russie s’est
pourtant considérablement refroidi après le retour du sud de la Bessarabie à la
Moldavie (entre 1858 et 1878), l’Union des deux Pays Roumaines et la formation
de la Roumanie (1859, 1862) et, enfin, la révolution polonaise de 1863. On
assiste ainsi à l’apparition d’un parti des boyards bessarabiens qui prônait l’union
avec la Roumanie. Cette attitude était nouvelle, car dans les premières décennies
après l’occupation, la résistance se réduisait à la conservation de la langue
maternelle. Le vice-gouverneur de la Bessarabie, F.F. Wiegel, qui a rempli cette
fonction entre 1823 et 1826, écrivait dans ses Mémoires qu’« aucun [des nobles

52
Ainsi, entre 1824 et 1827, plusieurs personnalités ont reçu de grandes propriétés dans la
région d’Aqkermann, à savoir le général comte Nesselrode 10 000 désiatines, le général Raleev
3 000, le conseiller d’État C. Catacazi 6 000, les héritiers du général Kornilovie 6 000, la veuve du
général Hitrovo 6 000 (elle était la fille du prince Kutuzov-Smolenskij), le directeur général des
Postes de Saint-Pétersbourg, Bulgakov, 6 000, autant que les conseillers d’État Krinitskij et
Kaliarhi (Caliarhi), etc. Voir Cetatea Alb . Zece ani de la realipire. 9 aprilie 1918-9 aprilie 1928,
Bucarest 1928, p. 144.
53
Gh. Bezviconi, « Românismul frunta ilor », p. 491-494.
158
roumains] ne savait le russe et n’a eu la curiosité de voir Moscou ou
Pétersbourg ; de leurs conversations il ressortait qu’ils considéraient notre Nord
comme un pays sauvage. En échange, nombreux étaient ceux qui voyageaient à
Vienne »54.
Plusieurs essais de publications de journaux et de revues en roumain se
heurtent au refus des autorités de leur accorder l’imprimatur. En 1862, le noble
Jean Cristi se voit refuser l’autorisation d’ouvrir une imprimerie roumaine sous
prétexte qu’il « appartient au nombre de ces moldavophiles enflammés qui rêvent
d’une seule Roumanie unie »55.
Un an plus tard, le 28 mai 1863, la chancellerie du gouverneur général de
la Nouvelle Russie d’Odessa envoie au gouverneur de Bessarabie une adresse
« extrêmement confidentielle » dans laquelle on peut lire :
« Je suis informé que la noblesse bessarabienne qui se prépare à rédiger une adresse au
souverain empereur à l’occasion des événements de Pologne en est empêchée par l’opposition du
parti des boyards qui rêve de rétablir la nation moldave en Bessarabie en vue de créer des
circonstances qui donneraient à la nation le droit de demander l’union avec la Moldavie.
Ce parti est dirigé par : le secrétaire de l’Assemblée des députés de la noblesse, Alexandre
Cotruta, son frère, le juge Carol Cotruta, les deux frères Casso (fils de Stefan Casso), les deux
frères Jean et Constantin Cristi, Constantin Cazimir et son fils, étudiant ».56.

La réponse des autorités russes à l’apparition du nationalisme roumain en


Bessarabie a été l’intensification de la russification par l’interdiction de l’usage
du roumain dans l’administration, à l’école et à l’Église, la censure, la fermeture
des frontières avec la Roumanie et la colonisation massive de paysans et
fonctionnaires russes, ukrainiens et polonais.
Cette politique, nous dit un contemporain, Zamfir Ralli Arbore (1848-
1933), qui écrivait en 1898 :
« a réussi à russifier presque complètement la couche cultivée de la Bessarabie, a réussi à
transformer les boyards moldaves en une classe de bureaucrates dévoués à la Russie et ennemie de
la nation roumaine. Dans les maisons de ces boyards on parle rarement le roumain et nombreux,
très nombreux, sont les boyards de Bessarabie qui ne savent même plus le roumain. Évidemment, il
y a aussi des exceptions et certaines de ces vieilles familles sont restées fidèles à la nation dont elles
sont originaires ; mais nous devons avouer avec tristesse que leur nombre est restreint. Voici 25 ans
[donc en 1873], l’auteur de cet ouvrage, un noble [dvorjanin] de Bessarabie, ne connaissait à
Chi in u que quatre ou cinq maisons nobiliaires où l’on parlait le roumain. Ces maisons étaient
celle du prince C. Moruzi, aujourd’hui décédé, dont le fils Alexandre ne ressemble pas du tout à
son père et pour cela est méprisé même par les Russes ; celle de M. Paul Cantacuzène, de Madame
Chesko [Keshko], des Cazimir et de feu Scarlat Pruncu, qui a été aussi le tuteur de l’auteur de ces
lignes »57.

54
F. Wiegel, Vospominanija, VI, Moscou 1865, p. 98, 144 ; cf. Gh. Bezviconi, op. cit., p. 492
et note 1 ; A.V. Boldur, Basarabia româneasc , p. 62.
55
t. Ciobanu, La Bessarabie. Sa population, son passé, sa culture, Bucarest 1941, p. 60.
56
Ibidem, p. 61.
57
Z. Ralli-Arbore, op. cit., p. 541-542.
159
Un jugement encore plus sévère à l’égard de la noblesse de Bessarabie a
été porté en 1919 par Ion G. Pelivan, un des leaders politiques de la province :
« À cette époque [début du XIXe siècle], ils [les boyards] étaient les seuls représentants de
la population roumaine et si nous faisons abstraction du clergé, c’était l’unique classe intellectuelle.
C’est parmi eux, en dehors des Russes, qu’on recrutait les administrateurs, les préfets, les juges, les
directeurs de préfecture et les autres fonctionnaires.
Au commencement ils respectaient la tradition et les “coutumes locales” et surtout ils
conservaient pieusement la langue roumaine.
Mais, avec le temps, grâce aux écoles et à l’éducation russes, aux mariages avec les Russes,
aux fonctions qui leur rapportaient beaucoup, aux décorations, aux mesures de dénationalisation
prises par les Russes, et à la crainte de perdre leur situation et leurs prérogatives, ils ont fini par
oublier peu à peu leurs traditions et leur langue.
À la fin du XIXe siècle, on peut dire que la majorité de la noblesse autochtone avait disparu.
Une partie s’était complètement éteinte, une autre partie a dégénéré ou a déchu, de sorte qu’elle ne
représente actuellement aucun poids dans la vie publique du pays, et quant à la partie qui a subsisté
elle s’est en grande majorité complètement russifiée.
La place des déchus fut assez vite occupée par toutes sortes d’étrangers, aventuriers,
“boyards amenés par le vent” :
a) Par des Grecs, qui vendaient auparavant des citrons, des oranges, des olives, du nougat,
qui s’étaient faits ensuite fermiers, ayant pris à ferme les propriétés des couvents ;
b) Par des Arméniens, qui avaient été auparavant des marchands de cochons et étaient
entrés ensuite comme régisseurs chez les grands propriétaires roumains ;
c) Par des Russes, qui étaient venus en Bessarabie comme fonctionnaires de l’État ou
comme officiers appartenant aux régiments qui y étaient fixés et étaient ensuite devenus fermiers,
soit avec l’argent “gagné pendant l’exercice de leur fonction”, soit par les mariages avec les filles
des propriétaires roumains ;
d) Par des Polonais, qui avaient été obligés de quitter la Pologne après les révolutions de
1831 et 1863 et étaient ensuite entrés comme fonctionnaires dans les différents services de l’État
qui leur étaient interdits dans leur pays ;
e) Par des Bulgares, qui étaient auparavant des jardiniers, des marchands de bostan ou de
légumes ;
f) Par des Allemands, qui étaient venus en qualité de colons, d’ouvriers, de mécaniciens, de
dentistes, d’ingénieurs, de docteurs, d’architectes et d’autres spécialistes ;
g) Enfin par des Israélites, par quelques Français, par des Albanais, etc. Voilà de quoi est
formée aujourd’hui la presque totalité des grands propriétaires de Bessarabie, qui remplacent les
vieux boyards moldaves : bourgeoisie sans nationalité, sans religion, sans traditions.
On comprendra facilement qu’entre ces “boyards” et les paysans roumains, il ne pouvait y
avoir aucune communion – il n’existe que le plus infamant esprit d’exploitation d’une part et la
haine de l’autre.
Ils exploitaient sans merci le paysan roumain, sans rien lui donner en échange. Rien ne les
attachait au pays que leurs terres : ni la langue, ni l’histoire, ni les traditions. Et en ce qui concerne
la noblesse russifiée, c’est parmi elle qu’on a recruté les serviteurs les plus fidèles du Tzar.
Les familles Abaza, Crupensky, Bantis, Pourichkevitch, Crusevan, Bulatzel, etc., sont trop
connues sous ce rapport dans l’ancienne Russie.
Cette noblesse russifiée donna à la Russie un grand nombre de hauts fonctionnaires et même
des personnalités de marque, des dignitaires supérieurs, des généraux, des prélats, des lettrés et des
savants, des hommes politiques, etc.
Mais beaucoup parmi eux ont complètement oublié la pauvre Bessarabie, leur pays
d’origine. Ils n’ont pas eu pitié des malheurs du peuple roumain qui gémissait dans la misère et
dans les ténèbres, étranger dans son propre pays, exploité et ruiné par tous les aventuriers étrangers,
sans avoir de véritables prêtres, de défenseurs, d’instituteurs, de conseillers et de guides.
160
Plus spécialement il ne sera jamais pardonné à certain d’entre eux, qui se sont violemment
tournés contre leur propre sang en s’associant à l’action des ennemis du peuple roumain. Telles
sont les familles Crupensky, Crusevan, Pourichkevitch, Ghepetzky, qui, députés de la Bessarabie à
la Duma impériale, avaient naturellement pour devoir de défendre l’introduction de la langue
roumaine dans les écoles et les églises moldaves et qui ne l’ont pas fait ; au contraire, le
séparatisme bessarabien était pour eux une occasion de se créer des avantages, de consolider leur
situation et de recevoir des subventions de l’administration russe pour “renforcer en Bessarabie
l’esprit russe”.
N’est-ce pas là la plus lâche trahison vis-à-vis du peuple roumain ? »58.

Même si l’auteur cite, par la suite, une douzaine de nobles « patriotes »,


« apôtres » de la nation, il reste que cette condamnation de la classe nobiliaire de
Bessarabie était le résultat des conflits apparus après 1905. À cette date, une
partie de la noblesse bessarabienne relève la tête dans le climat de réformes
consécutives à la révolution de 1905. Son action a surtout un caractère culturel et
national qui se traduit par la création du parti moldave modéré, dirigé par le
maréchal de la noblesse Pavel Dicescu, alors que les jeunes et les intellectuels
créent à Chi in u un parti plus radical dirigé par l’avocat Emanuel Gavrili .
L’activité de ces partis a dû cesser quelques années plus tard et ils seront
remplacés, en mars 1917, par le Parti National Démocrate Moldave dont le but
principal était l’autonomie complète de la Bessarabie. À l’intérieur de ce parti,
les premières divergences apparaissent entre le programme national de la
noblesse et le programme social des intellectuels radicaux, confrontation d’où
sortira la synthèse radicale représentée par le Soviet du Pays (Sfatul rii) créé
en novembre 191759. La composition sociale du soviet de Bessarabie est très
instructive : sur 138 députés, 85 étaient des paysans et le reste des intellectuels,
des soldats, des ouvriers et des fonctionnaires. Un participant à ses travaux,
tefan Ciobanu (1883-1950) se souvient que l’« on proposa à la classe organisée
des grands propriétaires cinq sièges au Parlement. Au commencement ils ont
accepté, mais ensuite ils se sont retirés du Sfatul rii »60.
Le Soviet de Bessarabie entreprit une vaste œuvre de réformes sociales
dont la plus importante était, sans doute, la réforme agraire. Ce programme de
réformes fut mis en danger par la décomposition de l’armée russe, par l’état
d’anarchie et de violence qui s’ensuivit et par les essais des bolcheviks de
s’emparer du pouvoir en Bessarabie. La menace d’une mainmise communiste sur
la province accéléra le mouvement d’union avec la Roumanie qui se réalisa en
deux étapes : d’abord l’union assortie de conditions, le 27 mars 1918, dont la plus
importante était la réforme agraire. Lorsqu’elle fut menée à bien, le Sfatul rii
proclama l’union totale et sans conditions avec le Royaume de Roumanie, le 26
novembre 1918. Entre-temps, par la réforme agraire, un million d’hectares

58
I.G. Pelivan, La Bessarabie sous le régime russe (1812-1918), Paris 1919, p. 33-35.
59
I. Livezeanu, « Moldavia, 1917-1990 : na ionalism and interna ionalism. Then and now »,
Armenian Review XLIII (1990), p. 158-162.
60
t. Ciobanu, op. cit., p. 129.
161
avaient été expropriés et distribués aux paysans : la grande propriété disparaissait
et le maximum que pouvait garder chaque propriétaire était de 100 hectares61.
À la suite de la réforme agraire et de l’union sans conditions avec la
Roumanie, la noblesse de Bessarabie perdait ses terres et les privilèges attachés à
son statut social, car ces privilèges avaient été abolis dans les Principautés
danubiennes dès 1858. Dorénavant, elle allait devoir choisir entre la Russie
communiste et la Roumanie monarchique. Une troisième voie fut l’exil, option
par laquelle une partie de la noblesse de Bessarabie s’identifiait aux destinées de
la Russie impériale. Mais elle avait, dès 1917, perdu tout rôle politique et se
voyait remplacée par la bourgeoisie, le prolétariat et la paysannerie, classes
auxquelles appartenait l’avenir. Une nouvelle épreuve lui fut imposée en juin
1940 avec l’occupation soviétique, suite à l’ultimatum adressé par Molotov à la
Roumanie. Les derniers aristocrates bessarabiens eurent à nouveau à choisir entre
l’exil, en Roumanie ou ailleurs, et le Goulag, où bon nombre d’entre eux finirent
leurs jours ; de la sorte, ils témoignaient de leur assimilation et participaient à
l’histoire russe qui les avait marqués à jamais.

61
Pour la réforme agraire en Bessarabie, voir J. Kaba, Étude politique sur la Bessarabie, Paris
1919, p. 36-37 ; D. Mitrany, The land and the peasant in Rumania. The war and agrarian reform
(1917-21), Londres 1930, passim, p. 200-204 ; H.L. Roberts, Rumania. Political problems of an
agrarian state, New Haven – Londres 1951, passim, p. 32-35.
162
LES LIEUX DE MÉMOIRE EN ROUMANIE

Le plus ancien lieu de mémoire sur le territoire de la Roumanie actuelle est,


sans conteste, le monument d’Adamclisi, en Dobroudja, plus connu sous le nom
de Tropaeum Traiani. Ce Trophée de l’empereur Trajan (98-117) a été élevé en
l’an 109 et commémorait la victoire, remportée en 102, sur une coalition barbare
venue en aide au roi dace Décébale, qui défendait son pays contre l’invasion
romaine. Le Trophée, d’une hauteur d’environ 39 m, a la forme d’un cylindre
d’un diamètre de 39 mètres, surmonté par la statue d’un légionnaire romain, un
officier ayant joué un rôle déterminant dans ce combat. Sur la façade de la
rotonde se trouvaient appliquées 54 métopes, des plaques de pierre décorées de
bas-reliefs représentant le déroulement de la bataille. Dédié à Mars, le dieu
vengeur (Marti ultori), le monument abritait les corps de pas moins de 3 800
soldats romains tombés au combat et servait d’autel ( , en grec) où l’on
devait célébrer chaque année des offices religieux en « l’honneur et en souvenir
des hommes très forts qui ont trouvé la mort en combattant pour l’État (pro
republica) », selon l’inscription apposée à l’entrée1.
Sous le régime de Nicolae Ceau escu (1965-1989), le rophée a été
entièrement reconstruit et inauguré en grande pompe le 27 mai 1977 :
l’événement a été marqué par des pèlerinages de groupes, des émissions à la
radio et à la télévision, et par l’impression de timbres, de médailles et des cartes
postales2.
Le Tropaeum Traiani constituait le pendant de la Colonne que le même
empereur fit ériger sur le Forum à Rome et qui raconte, en une série continue de
reliefs, l’ensemble des guerres daciques menées entre 101-102 et 105-1063. Une
copie de la Colonne Trajane est actuellement en cours d’être érigée dans la ville
transylvaine de Cluj à l’initiative du très controversé maire Gheorghe Funar, ex-
président d’un parti ultranationaliste roumain, le PUNR (Parti de l’Unité
Nationale des Roumains).
La forme circulaire du Trophée de Trajan est celle des monuments
funéraires de l’Antiquité classique qui allait être abandonnée durant le Moyen-
Âge lorsque les monuments funéraires élevés dans les Pays Roumains sur les
corps des soldats tombés au combat sont en règle générale de deux sortes : des

1
Gr. Tocilescu – O. Benndorf – G. Niemann, Monumentul delà Adamklissi : Tropaeum
Traiani, Vienne 1895 ; Gr. Tocilescu, Fouilles et recherches archéologiques en Roumanie,
Bucarest 1900 ; C. Cichorius, Die römischen Denkmäler in der Dobrudscha, Berlin 1904 ;
T. Antonescu, Le Trophée d’Adamclissi, Ia i 1905 ; F.B. Florescu, Das Siegesdenkmal von
Adamklissi : Tropaeum Traiani, Bucarest, Bonn 1965 ; R. Vulpe, Romanii la Dun rea de Jos,
Bucarest 1968 (« Din istoria Dobrogei », II).
2
F. Tuc – C. Gheorghe, Altarele eroilor neamului, Bucarest 1994, p. 53.
3
S. Setis – A. La Regina – G. Agosti – V. Farinella, La Colonna Traiana, Turin 1988.
163
croix (troi a) au sommet de tumulus, et des églises servant d’ossuaires. Tel fut le
cas en Valachie après les batailles de 1330 (Posada), 1396 (Nicopolis, un tumulus
à Giurgiu), 1595 (C lug reni) et 1631-32 (Solobozia et Plumbuita, à Bucarest).
En Moldavie, ce type de monument a été érigé après les batailles de 1467 (Baia),
1475 (Vaslui), 1476 (R zboieni, Valea-Alb ) et 1497 (Codrul-Cosminului). Les
inscriptions qu’ils portent sont souvent de véritables pages de chronique4.
Une autre catégorie de lieux de mémoire médiévaux est constituée par les
églises et monastères abritant des reliques de saints célèbres et/ou des icônes
miraculeuses. Mentionnons tout d’abord ceux qui possédaient des reliques, les
cathédrales métropolitaines de Valachie : Curtea-de-Arge (reliques de Sainte
Filofteia (Philothée), translatées vers 1400, puis celles de Saint Niphon II, ancien
patriarche de Constantinople, vers 1517) ; Târgovi te (le bras droit de Saint
Michel de Synnada et un bras de Sainte Marina, vers 1634) ; Bucarest (reliques
de Saint Démètre dit Basarabov, vers 1770). En Moldavie, la cathédrale de
Suceava abritait, depuis 1414, les reliques de saint Jean le Nouveau, translatées
de Kertch, en Crimée, et celle de Ia i, où repose le corps de Sainte Parascève
(1642). Ajoutons également les grands monastères valaques de Dealu (reliques
de Saint Spyridon le Jeune de T rnovo, XIIIe siècle, translatées à une date
inconnue), de Bistri a (le corps de Saint Grégoire le Décapolite, translaté vers
1490, et la tête de Saint Procope), de Tismana (le corps de Saint Nicodème, le
fondateur du couvent, mort en 1406). En Moldavie, on enregistre les reliques de
Daniel l’Ermite (Sihastrul) à Vorone (seconde moitié du XVe siècle), et le corps
du prince Étienne le Grand (1457-1504) à Putna, qui bénéficia d’un culte local
consacré en 1992 par l’Église orthodoxe roumaine5. En fait, pratiquement tous les
grands monastères valaques et moldaves antérieurs au XIXe siècle possèdent (ou
possédaient) des reliques qui attiraient les fidèles et les pèlerins lors des grandes
fêtes religieuses. Sans discuter ici de l’épineuse question de leur authenticité, il
suffit de mentionner celles qui guérissaient les maladies ou chassaient les
sauterelles : ainsi, le bras droit de Saint Pantélimon, médecin anargyre (dans le
monastère du même nom à Bucarest, 1750), la main de Saint Charalampos
(Haralambie) dans l’église Saint-Nicolas des Serbes (Sârbi), à Bucarest (1800),

4
Pour tous ces monuments voir Maciej Stryjkowski, Kronika Polska..., Königsberg 1582 ;
traduction roumaine des passages respectifs dans C l tori str ini, p. 451-453 ; M. Cazacu – Ana
Dumitrescu, « Culte dynastique et images votives en Moldavie au XVe siècle. Importance des
modèles serbes », CB 15 (1990), p. 13-102 (repris ici-même, p. 71-132). Pour la croix de
C lug reni et l’église érigée sur le lieu de la bataille au milieu du XVIIe siècle, voir N. Iorga,
« Crucea de la C lug reni » BCMI 22 (1929), p. 103-105 ; V. Br tulescu, « Biserica de lemn de la
C lugareni-Vla ca », BCMI 32 (1939), p. 112-116.
5
N. Stoicescu, Bibliografia localit ilor i monumentelor feudale din ara Româneasc , I-II,
Bucarest 1970 ; idem, Repertoriul bibliografic al localit ilor i monumentelor feudale din
Moldova, Bucarest 1974 ; I. B c naru – Gh. Iacob, Harta i ghidul schiturilor, m n stirilor i
a ez mintelor cu moa te i icoane f c toare de minuni, Bucarest 1997.
164
ou la main de Saint Cyprien (église Zl tari, Bucarest, 1790), utilisés en cas
d’épidémie de peste6.
Il y a ensuite, bien plus nombreux que les précédentes, les lieux de culte
abritant des icônes miraculeuses ; les plus célèbres sont les monastères moldaves
de Neam et de Bistri a, suivies par Curtea-de-Arge et Dintr’un-Lemn (en
Valachie), qui possèdent, à l’exception de Curtea-de-Arge , des icônes
byzantines du XIVe siècle, splendides exemplaires de l’art de l’époque des
Paléologues. D’autres couvents connus pour leurs icônes miraculeuses, dont
certaines sont perdues, sont Galata, Trei-Ierarhi et Golia à Ia i, en Moldavie,
S rindar et Icoanei à Bucarest7.
Dans leur immense majorité, ces icônes représentent la Vierge à l’Enfant
(sauf à Bistri a, en Moldavie, où il s’agit de Sainte Anne) et sont d’origine
byzantine. Pour certaines d’entre elles (Curtea-de-Arge , Dintr’un-Lemn,
N m e ti, Corbi, Madona Dudu-Craiova, toutes en Valachie), la tradition locale,
enregistrée dès le XVIIe siècle, parle de la découverte de l’icône dans un arbre et
de l’apparition de la Vierge demandant à son peintre de lui construire une église
spéciale : cette tradition est, tout comme l’ensemble du culte marial qu’elle
révèle, d’origine catholique et romaine, et remonte au culte de l’icône peinte par
l’évangéliste Luc découverte à San Sisto, à Rome8. D’autre part, cette influence a
pu se conjuguer avec celle, venue de Russie et largement diffusée depuis la fin du
XVIe siècle, du récit des miracles opérés par les différentes icônes de la Vierge,
de Novgorod, de Kazan, de Smolensk, etc.9. Malheureusement, nous manquons
de détails sur la circulation de ces croyances qui n’ont pas fait l’objet d’études
plus poussées.
L’État roumain moderne (formé par l’union, en 1859, de la Valachie et de
la Moldavie) gagne son indépendance par rapport à l’Empire Ottoman en 1877
sur les champs de bataille de Bulgarie, où l’armée roumaine se distingue aux
côtés des troupes russes. Les nouveaux lieux de la mémoire collective de la
Nation se trouvent loin et portent le nom des redoutes et positions turques prises
d’assaut : Grivi a, Lom-Palanka, Opanez, Plevna, Rahova, Smârdan, Vidin. Ils
vont donner le nom à des rues et à des quartiers de Bucarest et d’autres villes de
Roumanie, mais leur éloignement gêne. Un arc de triomphe en bois et carton pâte
accueille les troupes victorieuses à Bucarest en octobre 1878, mais il faut
attendre 1935-1936 pour qu’il soit construit en dur. Cet arc, une imitation du
modèle parisien, a 27 m de haut et ses façades sont décorées de reliefs dus aux

6
N. Iorga, Inscrip ii din bisericile României, I, Bucarest 1905, s.v
7
Inventaire incomplet chez l’évêque Melchisedec, « Tratat despre cinstirea icoanelor în
Biserica Ortodox i despre icoanele f c toare de minuni din România orthodox », BOR 14
(1890), p. 18-64.
8
H. Belting, Bild und Kult. Eine Geschichte des Bildes vor dem Zeitalter der Kunst, Munich
1991, p. 590-591.
9
A. Ebbinghaus, Die altrussischen Marienikonen-Legenden, Wiesbaden 1990 : Freie
Universität Berlin (« Slavistischer Seminar », 70).
165
meilleurs sculpteurs de l’époque. Toutefois, le souvenir des batailles de 1916-
1919 contre les Puissances centrales et la Hongrie couvre celui de 1877.
À Bucarest, le seul véritable monument de la guerre de 1877 est le
monument des héros de la guerre d’indépendance érigé seulement en 1916.
D’autres monuments plus modestes seront construits entre 1879 et 1890 dans 33
villes de Roumanie, dont neuf chefs-lieux de département. À ces monuments
collectifs s’ajoutent les statues de plusieurs officiers, notamment celle du général
Alexandre Cernat, commandant de l’armée roumaine en 1877, mais seulement en
1894, après sa mort.
Un lieu de mémoire tout à fait spécial sera érigé entre 1903 et 1906 à
Bucarest sur une colline située derrière le palais du Parlement et de l’église
métropolitaine (par la suite patriarcale), la colline de Filaret, appelée aussi
Câmpia-Libert ii (Le champ de la liberté), en souvenir des assemblées durant la
révolution de 1848. En 1906 on y fêtait l’anniversaire des quarante ans de règne
du roi Carol Ier de Hohenzollern-Sigmaringen (1866-1914), le fondateur de la
Roumanie moderne. On projeta l’aménagement d’un grand parc paysager sur
360 000 m2 qui porterait le nom de Parcul Carol. L’architecte paysagiste français
Redont fit les plans du parc ; les différents pavillons et autres constructions de
cette exposition jubilaire furent érigés d’après les plans d’architectes roumains.
On y voyait notamment un pavillon royal, les pavillons de l’Industrie, de
l’Agriculture, des Mines et des Carrières, un château d’eau rappelant la forme du
château de Vlad epe (l’Empaleur), dit aussi Dracula – prince valaque du XVe
siècle – une mosquée, etc. Un contemporain notait que cette exposition « a donné
à la nation roumaine l’occasion de prendre conscience d’elle-même, de se rendre
compte des progrès réalisés et de ceux qui lui restent encore à accomplir »10.
Ce fut dans ce parc, en face du Musée Militaire, que fut érigée en 1923 la
Tombe du soldat inconnu de la Première Guerre mondiale. Cette guerre est
connue en Roumanie sous le nom de Guerre d’« reîntregire » nationale, donc de
« reconstitution de l’unité intégrale » de la patrie roumaine. Les monuments liés à
cet événement sont deux fois plus nombreux que ceux commémorant la guerre de
1877, sans parler de leurs dimensions, bien plus importantes. Les plus célèbres
sont l’Arc de Triomphe (refait en bois en 1922) et la Tombe du soldat inconnu, à
Bucarest, les deux mausolées de M r ti et de M r e ti, en Moldavie
méridionale, et « Catedrala Reîntregirii » (la Cathédrale de l’Unification) à Alba-
Iulia, en Transylvanie, où furent couronnés le roi et la reine de la Grande
Roumanie, Ferdinand (1914-1927) et Marie, en 1922. L’Arc de Triomphe et les
deux mausolées de Moldavie ont été inaugurés entre 1926 et 1938, sous le règne
de Carol II (1930-1940). L’Arc de Triomphe était ouvert au passage des troupes
lors des cérémonies de la fête nationale, le 10 mai (jusqu’en 1948). Des
cérémonies officielles se déroulaient également dans les trois autres monuments
qui devinrent des lieux de pèlerinage pour les écoliers et les étudiants.

10
Fr. Damé, Bucarest en 1906, Bucarest 1907, p. 640.
166
Ces monuments ont connu une éclipse très marquée entre 1948 et 1957,
lorsque l’idéologie communiste condamnait la participation de la Roumanie à la
Première Guerre mondiale, la désignant comme une « guerre impérialiste,
d’occupation de territoires étrangers ». Le revirement s’est produit seulement à
partir de 1957, mais il a fallu attendre le quarantième anniversaire des batailles de
M r ti et M r e ti pour que les deux mausolées réintègrent le circuit de
l’édification patriotique.
Entre-temps, l’Arc de Triomphe avait été dépouillé des portraits du roi
Ferdinand et de la reine Marie, et une partie des inscriptions avait été recouverte
de plâtre ; la Catedrala Reîntregirii d’Alba-Iulia fut pratiquement abandonnée,
alors que la Tombe du soldat inconnu fut vidée de son cercueil (22 décembre
1958) et ce dernier prit le chemin du mausolée de M r e ti. À sa place, le
dictateur communiste Gheorghiu-Dej (1945-1965) fit construire le « Monument
des héros de la lutte pour la liberté du peuple et de la patrie, pour le socialisme »,
inauguré le 30 décembre 1963. Il s’agissait d’une construction circulaire de granit
rouge surmontée de cinq arcades hautes de 48 m. À l’intérieur, une rotonde
plaquée de granit noir abritait les tombes de diverses personnalités communistes,
dont Gheorghiu-Dej en personne. En 1991, les dépouilles des leaders
communistes ont quitté le mausolée pour une destination inconnue, remplacées
par le cercueil du soldat inconnu (25 octobre 1991)11. Actuellement, le site fait
l’objet d’un débat public, car le chef de l’Église orthodoxe roumaine, le
patriarche Teoctist, entend y construire une gigantesque « Cathédrale de la
Nation » (Catedrala Neamului) pouvant abriter 11 000 fidèles. Beaucoup
d’intellectuels roumains sont opposés à ce projet qui rappelle par ses dimensions
l’époque de Ceau escu, cependant la grande masse des fidèles n’est pas
mécontente à l’idée d’un nouveau lieu de culte qui remplacerait le grand nombre
d’églises détruites à Bucarest dans les dernières décennies.
Les monuments de la Deuxième Guerre mondiale en Roumanie présentent
une situation paradoxale : avant la révolution de 1989, tous ces monuments
célébraient la guerre à l’Ouest, contre l’Allemagne et la Hongrie, menée par
l’armée roumaine aux côtés de l’armée rouge. Or, cette alliance a fonctionné
seulement neuf mois (septembre 1944 – mai 1945), alors que de juin 1941 à août
1944, la Roumanie a combattu à l’Est aux côtés des Puissances de l’Axe en vue
de récupérer les territoires occupés par l’URSS en juin 1940. Aucun monument
ne célébrait donc la première période de la guerre ; après 1989, on a enregistré
l’inauguration d’un buste du maréchal Ion Antonescu, le dictateur roumain allié
d’Hitler (1940-1944) à Slobozia, dans le Sud de la Roumanie (22 octobre 1993).
C’est sous la dictature de Nicolae Ceau escu (1965-1989) que fut mis en
chantier le plus important lieu de mémoire de Roumanie, ne fût-ce que par ses
dimensions. Il s’agit de « Casa Poporului » (la Maison du Peuple), un palais aux

11
F. Tuc – M. Cociu, Monumente ale anilor de lupt i jertf , Bucarest 1983, s.v. ; F. Tuc –
C. Gheorghe, op. cit. ; M. Popescu, Mormântul osta ului necunoscut, Bucarest 1991.
167
dimensions extravagantes érigé depuis 1981 sur une colline artificielle dominant
la partie ouest de Bucarest. Cette construction – célébrée comme la plus grande
d’Europe et la deuxième au monde après le Pentagone – domine une place
destinée à l’origine à accueillir environ un million de personnes, d’où part une
avenue – Victoria Socialismului (la Victoire du Socialisme, aujourd’hui Unirii) –
qui coupe la ville d’ouest en est. Pour ce faire, Ceau escu a fait raser un sixième
de la surface de Bucarest, des milliers de maisons et plus de dix églises et
monastères.
Autour du palais devaient être regroupés tous les sièges des ministères, du
PC et des institutions du pays, une Bibliothèque Nationale ; dans les immeubles
d’habitation devaient s’installer les hauts dignitaires du parti et du gouvernement
dans un ordre savant, les plus importants étant aussi les plus proches du centre du
pouvoir. S’y ajoutaient des sous-sols profonds de plusieurs étages, un abri
antiatomique, des galeries souterraines menant à d’autres résidences de
Ceau escu.
En décembre 1989, les travaux de ce gigantesque chantier ont été stoppés
et le nouveau pouvoir a ouvert une enquête publique pour décider du sort du
palais qui a été ouvert aux visiteurs. En fin de compte, le peuple roumain s’est
reconnu dans ce mammouth de type stalinien, a admiré le savoir-faire des corps
de métier et a voté pour son maintien en l’état. Aujourd’hui, le palais a été
terminé et sert de siège au Parlement roumain et à diverses institutions officielles,
mais son existence même le transforme en lieu de mémoire d’un passé de terreur
et de démesure.

168
II

Le mythe de Dracula dans la littérature


médiévale européenne
À PROPOS DU RÉCIT RUSSE
SKAZANIE O DRAKULE VOEVODE

Dans les derniers jours de l’année 1476, par une attaque-surprise, les
Ottomans installaient sur le trône de Valachie un nouveau prince, Laiot Basarab,
qui était pour la cinquième fois intronisé à Târgovi te au détriment, cette fois-ci,
de son adversaire Vlad l’Empaleur ( epe ), connu aussi sous le nom de Dracula1.
Dans le tumulte de la bataille, l’ancien voïévode tombait sous les coups ennemis
et sa tête était envoyée comme trophée à Mehmet le Conquérant. Cette lutte
obscure mettait fin à une vie des plus mouvementées que le XVe siècle sud-est
européen ait offerte à l’étude des historiens2. La mort de Vlad l’Empaleur était un
coup dur pour les prétentions de domination des Hongrois sur la Valachie et
avançait un pion ottoman non négligeable sur l’échiquier de l’Europe du Sud-Est.
Elle sera un facteur dans la précipitation du dénouement (en 1479) de la grande
confrontation entre Venise et l’Empire Ottoman, commencée en 1463, et qui
avait engagé du côté chrétien le Royaume de Hongrie, la Principauté de
Moldavie, la Principauté de l’Albanie et la Horde turcomane du Mouton-Blanc3.

1
Le surnom de Dracula que porte le prince valaque Vlad l’Empaleur lui vient sans doute de
son père qui s’appelait Vlad Dracul (le Diable) et qui a régné en Valachie entre 1436-1447, avec
des interruptions. Membre de l’ordre chevaleresque du Dragon, fondé par Sigismond de
Luxembourg, roi de Hongrie, le père était nommé Dracul, d’après le nom latin de l’ordre (Draco).
Or, en roumain, Dracul signifie diable ; le suffixe -ulea est augmentatif. Cette étymologie me
semble attestée de façon décisive par la mention « In Walachy der naterspan » du poème Die Mörin
de Hermann von Sachsenheim (XVe siècle). Natter en allemand signifie vipère, serpent venimeux,
ce qui correspond très bien à la représentation du dragon terrassé par la croix, emblème de l’ordre
du Dragon. Span est le mot hongrois ispan : cf. E. Ochs, Germanisch-romanische Monatsschrift,
mai – juin 1923, p. 185 ; A. Bogrea, « Înc o pomenire german a lui Vlad epe », AINC II
(1923), p. 359-362. Pour la discussion de l’étymologie du nom de Dracula, cf. récemment
G. Giraudo, Drakula. Contributi alla storia delle idee politiche nell’Europa orientale alla svolta
del XV secolo, Venise 1972 : Libreria Universitaria editrice (Collana Ca’Foscari. Facoltà di lingue e
letterature straniere, Venezia, Seminano di storia. « Studi e ricerche », 4), p. 42-48. En ce qui
concerne l’inscription sur une croix trouvée entre Vatra-Dornei et Bistri a (p. 48 et note 22), il va
de soi qu’il s’agit du diable, et non de Vlad l’Empaleur.
2
Il n’existe pas de monographie détaillée concernant Vlad l’Empaleur. Celle de I. Bogdan,
Vlad epe i nara iunile germane i ruse ti asupra lui, Bucarest 1896, est incomplète et date. Les
quelques pages que lui a dédiées Fr. Babinger, Mahomet II le Conquérant et son temps. La grande
peur du monde au tournant de l’histoire, Paris 1954 : Payot, p. 244-252, contiennent de graves
erreurs (voir le compte rendu de M. Guboglu dans SAO II, 1959, p. 217-237). La dernière est due à
R. McNally – R. Florescu, In search of Dracula, New York Graphie Society 1973 (éd. française,
Paris 1973 : Laffont). Je prépare, depuis 1970, une thèse de doctorat à ce sujet.
3
Pour la participation des Pays Roumains, cf. . Papacostea, « Venise et les Roumains au
Moyen Âge », dans A. Pertusi (éd.), Venezia e il Levante fino al secolo XV, I/2, Florence 1973 :
Olschki, p. 608-624 ; idem, « De la Colomeea la Codrul Cosminului, Pozi ia interna ional a
Moldovei la sfîr itul sec. al XV-lea », Rsl XVII (1970), p. 525-553.
171
La simple énumération des règnes de Vlad l’Empaleur en Valachie –
octobre – novembre 14484, 1456-1462, novembre – décembre 1476 – donne une
idée des troubles politiques engendrés par l’avance ottomane sur le Danube
contre le Royaume de Hongrie, suzerain plus nominal que réel des Pays
Roumains. En effet, dès les débuts, Vlad l’Empaleur fut un ennemi acharné des
Ottomans et un partisan de la croisade. Durant les six années de son règne
principal – 1456-1462 –, il mena sur le plan intérieur une politique
protectionniste présentant des traits propres à ce qu’on a appelé « pré-
mercantilisme » ou « nationalisme économique »5. Les mesures – qu’il n’hésita
pas à faire respecter en décapitant ou en empalant les coupables (d’où son
sobriquet) – visaient, avant tout, à protéger les marchands et les artisans de
Valachie contre la concurrence étrangère, personnifiée surtout par les Saxons de
Transylvanie, Bra ov (Kronstadt) et Sibiu (Hermannstadt). D’autres mesures
avaient pour but le rétablissement de l’ordre dans un pays ravagé par les attaques
extérieures et la guerre civile.
Sur le plan extérieur, la politique du prince valaque devait tenir compte des
prétentions de suzeraineté du Royaume de Hongrie et de l’Empire Ottoman. Tout
en versant, au moins au début de son règne, le tribut aux Ottomans, il devait
obéissance, aide et service au roi de Hongrie, duquel il tenait ses deux fiefs

4
Premier règne resté totalement inconnu à l’historiographie roumaine et étrangère : cf. à ce
sujet M. Cazacu, « La Valachie et la bataille de Kossovo (1448) », RÉSEE IX (1971), p. 143-151
(repris dans idem, Au carrefour des Empires et des mers, p. 347-357). Dès lors, elle a été
généralement acceptée : cf. C.C. Giurescu – D.C. Giurescu, Istoria românilor din cele mai vechi
timpuri i pîn ast zi, Bucarest 1971 ; I. Iona cu, « Basarabii în tabele genealogice », SAI XVII
(1972) ; Istoria României în date, Bucarest 1972, p. 94. Né aux environs de 1430-1432, Vlad fut,
avec son frère Radu, envoyé comme otage au sultan Murad II, entre 1444-1448. Ce n’est pas lui
mais son frère aîné, Mircea, qui conduisit le corps d’armée valaque à la bataille de Varna en 1444.
Voir à ce sujet l’information du minnesänger allemand Michel Beheim dans sa chanson sur cette
bataille, éditée par C.I. Karadja, « Poema lui Michel Beheim despre cruciadele împotriva turcilor
din anii 1443 i 1444 », BCIR XV (1936), p. 41, vers 734-740 ; voir aussi l’édition citée plus bas,
note 18. Les Valaques ont combattu vaillamment à Varna et se sont retirés, aux dires de Beheim,
seulement après les menaces du sultan de tuer les otages qu’il détenait. Cf. M. Cazacu, « Rectific ri
la cronologia domnilor munteni din prima jum tate a secolului al XV-lea », SRI XXIII (1970),
p. 607-608. À corriger dans ce sens les affirmations de G. Giraudo, op. cit., p. 48-50. La trahison de
Vlad Dracul, en 1444, envers Jean Hunyadi est sujette à caution. En effet, ce dernier remplaça et
mit à mort le premier seulement en décembre 1447 et pour une raison précise : la paix séparée que
le prince valaque avait conclue avec les Ottomans. Voir à ce sujet les documents nouveaux apportés
par Fr. Pall, « Interven ia lui Iancu de Hunedoara în ara Româneasc i Moldova în anii 1447-
1448 » SRI XVI (1963), p. 1049-1072, et l’article de M. Cazacu cité infra, note 5.
5
M. Cazacu, « L’impact ottoman sur les Pays Roumains et ses incidences monétaires, 1452-
1504 », RRH XII (1973), p. 159-192, notamment p. 165-168 (corriger la faute d’impression p. 166,
note i : « mercantilisme commençant »), article repris dans idem, Au carrefour des Empires et des
mers, p. 373-402.
172
transylvains Amla et F g ra , qui formaient l’essentiel du domaine princier
valaque6.
Dès 1459, convaincu de l’imminence d’une croisade anti-ottomane,
croisade dont le principal artisan, le pape Pie II, était loin d’être sûr. Vlad cessa
de payer le tribut à Mehmet II7. Pendant l’hiver 1461-1462, à la suite des conflits
de frontière sur la ligne du Danube, l’Empaleur lança an raid audacieux au Sud
du grand fleuve, depuis son embouchure jusqu’à Vidin, sur un front de près de
mille kilomètres. Il s’attaqua surtout aux villes et villages bulgares et turcs, en
négligeant la plupart des forteresses (à l’exception de Giurgiu), en détruisant
systématiquement toutes les installations de passage des gués, en tuant ou
emmenant sur la rive gauche du fleuve des milliers de gens8. Le raid avait un but
précis : impressionner les Ottomans, créer une zone désertique au sud du fleuve,
détruire les nids où s’abritaient les bandes d’akingi et de martolos, disloquer une
population qui fournissait aux armées impériales, lors de leurs campagnes, des
vivres, des guides, des espions, des charretiers et des troupes irrégulières.
Rendant compte au roi de Hongrie, l’Empaleur lui demandait du secours ; lui-
même allait attendre les Ottomans de pied ferme à Vidin, le seul endroit par où
ils pouvaient encore franchir le Danube. L’endroit était bien choisi, étant proche
de la frontière de la Transylvanie et du Banat. En outre, pour avancer en
Valachie, les Ottomans auraient eu à affronter les sables mouvants de la plaine
d’Olténie et mille autres embûches de nature à ralentir leur marche.
Mais le moment était mal choisi. Mathias Corvin, élu roi de Hongrie en
1458 par une partie des nobles du Royaume, voyait sa couronne disputée par
l’Empereur Frédéric III qui bénéficiait du soutien des Saxons de Transylvanie et
d’une partie des magnats hongrois, ce qui interdisait à Mathias d’entreprendre
une expédition de grande envergure contre les Ottomans. Étienne le Grand, le
prince de Moldavie, était en mauvaises relations avec Vlad et les Hongrois à
cause de la forteresse de Kilia sur le Danube et de l’aide que son rival, Petru
Aron, trouvait chez Mathias Corvin. Le roi de Hongrie avait reçu de Venise et du
pape d’importants subsides afin de l’inciter à partir en campagne contre les
Ottomans9, ce qui l’obligea à se mettre en marche en direction de la

6
Voir la discussion de cette situation juridique, ibidem, p. 174, 188 ; M. Cazacu, « La
situation internationale de la Valachie au début du XVIe siècle », en manuscrit. Pour le tribut, cf.
M. Berza, « Haraciul Moldovei ai al rii Romane ti în sec. XV-XIX », SMIM II (1957), p. 7-47 ;
M. Guboglu, « Le tribut payé par les Principautés Roumaines à la Porte jusqu’au début du XVIe
siècle, d’après les sources turques », RÉI XXXVII/1 (1969), p. 49-80.
7
Fr. Babinger, op. cit., p. 221 sq. ; R. Eysser, « Papst Pius II. und der Kreuzzug gegen die
Türken », dans G. Marinescu, Mélanges d’histoire générale, II, Cluj 1938.
8
Voir le récit fait par l’Empaleur lui-même dans une lettre adressée au roi Mathias Corvin, le
11 février 1462, à Munich, Staatsbibliothek, ms. lat. 19.648 ff. 69v sq., et ms. lat. 19.542, f. 260,
publiée par I. Bogdan, op. cit. Le compte est de 23 884 têtes.
9
Les subsides du pape se chiffraient, au début de l’année 1460, à 40 000 ducats d’or. Cf. les
lettres des 20 février et 25 avril dans A. Theiner, Vetera monumenta historica Hungariam sacram
illustrantia, II, Rome 1860, p. 351, 356-357 ; Hurmuzaki, Documente, II/2, p. 129-131. Les
173
Transylvanie. Mais, peu désireux d’exposer ses arrières à une attaque de Frédéric
III, le roi avança avec une sage lenteur. Il arriva à Bra ov au mois d’octobre,
quand les Ottomans avaient déjà évacué la Valachie, après une campagne au
cours de laquelle ils n’avaient pas réussi à évincer l’Empaleur, dont les troupes
leur avaient opposé une belle résistance. Le prétendant soutenu par Mehmet II,
qui dominait la Dobroudja10, et qui n’était autre que le frère cadet du prince
valaque, Radu le Beau (cel Frumos), prince de Valachie entre 1462 et 1474 (avec
des interruptions), se maintenait néanmoins dans l’Est du pays, à Br ila,
important port sur le Danube. La guerre continuait maintenant entre les deux
frères, mais l’Empaleur avait constamment le dessus, sans réussir pourtant à
s’imposer de manière définitive. Sa victoire aurait signifié tôt ou tard, le retour
des Ottomans et, par conséquence, une série ininterrompue de guerres, dans
lesquelles le roi de Hongrie aurait été obligé d’intervenir, ne fût-ce que pour
justifier les sommes d’argent reçues du pape et de Venise, alors qu’il se trouvait
encore en conflit ouvert avec l’Empereur allemand11. Qui plus est, Vlad
l’Empaleur était farouchement opposé à une paix avec les Ottomans, qu’il
entendait combattre à outrance. Cette perspective devait inquiéter sérieusement
une grande partie des boyards roumains et aussi le roi de Hongrie. Encouragé par
les Saxons de Transylvanie, qu’il cherchait à gagner à sa cause contre Frédéric III
et qui n’oubliaient pas les sévices infligés par l’Empaleur12, soutenu par une
grande partie de la noblesse hongroise, transylvaine et valaque, et désireux de
pacifier le front du Danube par un compromis avec les Ottomans, Mathias se
décida à sacrifier Vlad13. Il le fit arrêter et l’accusa d’avoir conspiré pour le livrer
aux Ottomans en échange de leur pardon14. Des lettres qui auraient été expédiées
par l’Empaleur au sultan, au Grand Vizir et au prince de Moldavie, furent

subsides de Venise étaient tenus secrets, cf. L. von Pastor, Storia dei papi dalla fine del Medio Evo,
II, Rome 1942, p. 230, n.i.
10
Des précisions sur cet important sujet ont été apportées par P. . N sturel, « Étapes et
alternatives de la conquête ottomane de la Dobroudja au XVe siècle », dans Comité national
roumain d’études sud-est européennes, Communications présentées au IIe Congrès d'études du
Sud-est européen, Athènes, j-13 mai 1970, Bucarest 1970, p. 29-30,
11
Un armistice interviendra seulement en 1463.
12
Sévices décrits amplement dans les 13 incunables (imprimés entre 1488-1530) et deux mss.
allemands, dans le poème de Michel Beheim, les Chroniques d’Ebendorfer et Bonfini, etc. Cf. aussi
G. Gündisch, « Cu privire la rela iile lui Vlad epe cu Transilvania în anii 1456-1458 », SRI XVI
(1963), p. 681-696 ; idem, « Vlad epe and die Selbstverwaltungsgebiete Siebenbürgens », RRH
VIII (1969), p. 981-992 ; R. Manolescu, Comer ul rii Române ti i Moldovei cu Bra ovul (sec.
XIV – XVI), Bucarest 1965, p. 54-56. Les gens de Sibiu allaient recevoir les fiefs transylvains
d’Amla et, en 1483, de F g ra .
13
Sur les intentions de Mathias Corvin de faire la paix avec les Ottomans, avec qui la Hongrie
était en guerre depuis 1453, voir la lettre du pape Pie II datée du 25 avril 146, dans A. Theiner, op.
cit., p. 356-357. La « dîme du Turc », dont le roi de Hongrie recevait la plus grande partie, s’élevait
en 1465 à 137 500 ducats d’or ; cf. F. Babinger, op. cit., p. 321.
14
C’est la théorie de . Papacostea, « Cu privire la geneza i r spîndirea povestirilor scrise
despre faptele lui Vlad epe », Rsl XIII (1966), p. 159-167.
174
« découvertes » et envoyées au pape accompagnées d’un récit des cruautés
« inhumaines » du prince valaque envers ses propres sujets et ceux du roi de
Hongrie15. À en croire un contemporain, le chroniqueur Leonardus Hefft,
traducteur et continuateur d’André de Ratisbonne, une version imprimée et ornée
du portrait de Vlad commença à circuler dès cette année 1462, ce qui pourrait
indiquer Bamberg comme lieu d’impression. On sait, en effet, que c’est à
Bamberg qu’Albrecht Pfister fit imprimer vers 1461-1462 les premiers livres
ornés de figures16.
L’année suivante, lors des tractations de paix avec Frédéric III, la Cour
allemande, installée à Wiener-Neustadt, fut, elle aussi, informée des méfaits de
l’Empaleur17, et le minnesänger Michel Beheim composa un long poème à ce
sujet18. Le pape et Venise – cette dernière, inquiétée par les rapports de son
ambassadeur à Bude, Pietro de Tommassi19, avait demandé une enquête
supplémentaire –, reçurent également une « édition » des actes du prince
valaque20. Il s’agissait, en effet, pour le roi de Hongrie, de justifier l’emploi des
grosses sommes d’argent reçues du pape et de Venise pour venir en aide à Vlad
l’Empaleur et qu’il avait utilisées pour gagner des partisans en Transylvanie et
ailleurs dans sa lutte contre Frédéric III. Ces récits étaient la seule justification
qu’il pouvait présenter. La Cour de Bude se chargea de leur diffusion, et le nonce
papal, l’évêque d’Erlau, reçut de nouveaux détails en 1475, alors que l’Empaleur
était libéré et luttait dans les rangs de l’armée hongroise contre les Ottomans en

15
Reproduites par Pie II dans ses Commentarii rerum memorabilium, que temporibus suis
contigerunt..., Francfort 1614, p. 296-297. Le pape parle de « Ioannis Dragule atrox nequitia et
natura immanis » ; le « Thoenone dominus » a été identifie par N. lorga, Studii i documente cu
privire la istoria românilor, III, Bucarest 1901, avec Étienne le Grand, voïévode de la Moldavie.
16
Munich, Staatsbibliothek, ms. lat. 26.632, f. 459, dans I. Bogdan, op. cit., p. 31. note 1. Pour
Pfister, cf. F. Geldner, Die deutschen Inkunabeldrucker, I, Das deutsche Sprachgebiet, Stuttgart,
Hiersmann 1968 ; L. Febvre – H.-J. Martin, L’apparition du livre, Paris 1971 : Albin Michel,
p. 134 (« Evolution de l’Humanité », 30). On connaît un incunable sur les faits de Vlad l’Empaleur
imprimé en 1491 à Bamberg, par Hans Sporer (seul exemplaire connu au British Museum).
17
Cf. Thomas Ebendorfer, Chronica regum Romanorum, éd. A.F. Pribram, dans Mitteilungen
des Instituts für österreichische Geschichtsforschung, Ergänzungsband 3 (1890-1894), p. 202-205.
18
Édité avec des commentaires par Gr.C. Conduratu, Michael Beheims Gedicht über den
walachischen wojevoden Vlad II. Drakul, Bucarest 1905 ; la dernière édition de ce poème est due à
Hans Gille et Ingeborg Spriewald, Die Gedichte des Michel Beheim, I, Einleitung. Gedichte Nr. 1-
147, Berlin 1968 : Akademie Verlag (« Deutsche Texte des Mittelalters hrsg. von der Deutschen
Akademie der Wissenschaften zu Berlin », LX).
19
Publiés dans Monumenta Hungariae Historica, Acta extera, IV, avec beaucoup d’erreurs de
transcription ; une partie publiée avec des corrections par I. Bianu, « tefan cel Mare. Câteva
documente din archivul de stat de la Milan », Columna lui Traian, nouvelle série, IV (1883), p. 30-47.
20
Cf. . Papacostea, « Venise », p. 611, note 1. Le texte de 1’enquête vénitienne n’est pas
connu. Pour le rapport de l’envoyé du pape, l’évêque Nicolas de Modrussa, voir G. Mercati,
« Notizie varie soprà Niccolo Modrussiense », dans Opere minori, IV, Cité de Vatican 1937,
p. 247-249. Mis en valeur par . Papacostea, « Cu privire ».
175
Bosnie21. La chronique officielle hongroise de l’humaniste italien Antonio Bon
fini fait état, elle aussi, de ces récits22. Dès 1488, une version allemande parut à
Nürnberg, Bamberg, Augsbourg, Strasbourg, Leipzig, Hambourg et Lübeck (on
connaît 13 éditions imprimées avant 1530 et deux manuscrites), mais leur
apparition et leur diffusion s’insèrent dans un contexte historique différent23.

*
Cette longue introduction était nécessaire pour préciser le cadre
d’apparition et de diffusion des récits concernant Vlad l’Empaleur ou Dracula
dans les années 60-70 du XVe siècle24. Mais, à part cette tradition occidentale en
latin et en allemand, on voit apparaître, dès 1486, en Russie plusieurs versions
d’un récit intitulé Skazanie o Drakule voevode, dont l’auteur a été identifié
comme étant le d’jak Fedor Kuritsyn, ambassadeur du grand prince de Moscou
Ivan III à Bude, dans les années 1482-148325. Les questions fondamentales qui se
posent en comparant les versions russes et occidentales du récit sont les
suivantes :
I) S’agit-il de la mise par écrit d’anecdotes orales, ou de copies différentes
d’un texte écrit, enrichi de manière diverse, d’autres épisodes, en Russie et en
Allemagne ?
II) Quel était le but politique du texte russe ? S’agit-il d’un prétexte pour
exposer la doctrine russe de l’autocratie au XVe siècle, ou d’un modèle, une sorte
de Miroir du prince, destiné à Ivan III par Kuritsyn ?
La présente étude tente de répondre à ces deux questions.

21
N. Iorga, « Lucruri nou despre Vlad epe », Convorbiri literare XXXV (1901), p. 149-
161.
22
Rerum Hungaricarum decades libris XLV. Comprehensa ab origine gentis ad annum
MCCCCXCV, Leipzig 1771, p. 544.
23
Je prépare actuellement une étude suivie d’une édition critique de ces textes allemands.
L’étude la plus complète est due à C.I. Karadja, « Die ältesten gedruckten Quellen zur Geschichte
der Rumänen », Gutenberg Jahrbuch, 1934, p. 114-136.
24
J’ai laissé de côté la version byzantino-turque des actes de Vlad l’Empaleur qui se trouve
notamment chez Chalkokondylès et chez quelques chroniqueurs ottomans qui seront cités plus loin.
25
Édition de tous les manuscrits russes, étude détaillée, riche bibliographie chez Ja. Lur’e,
Povesti o Drakule, Moscou – Leningrad 1964. Des contributions importantes ont été apportées à ce
sujet par J. Striedter, « Die Erzählung vom walachischen vojevoden Drakula in der russischen und
deutschen Überlieferung », Zeitschrift für slavische Philologie XXIX/2 (1961), p. 398-427 ;
P.P. Panaitescu, compte rendu de l’article de J. Striedter, RRH II (1963), p. 253-259 ; P. Olteanu,
Limba povestirilor slave despre Vlad epe , Bucarest 1961 ; Gr. Nandri , The Dracula theme in the
European literature of the West and of the East. Literary history and literary criticism, New York
1965 : Leon Edel ; idem, « The historical Dracula », dans Comparative literature. Matter and
method, Urbana 1969 : University of Illinois ; G. Giraudo, « La Povest’ o Drakule e la vocazione
centralizzatrice et antiotomana délia politica moscovita nel sec, XV », Annali dell’Istituto
universitario orientale di Napoli XIX/4 (1969), p. 467-486 ; idem, Drakula.
176
I

Il convient tout d’abord de distinguer entre les anecdotes circulant surtout


en Valachie et en Transylvanie, théâtre de l’activité de Vlad l’Empaleur, et les
récits répandus par la Cour de Bude, intéressée à noircir à dessein le voïévode
roumain. Contrairement à l’opinion des historiens qui ont cru retrouver, à la fin
du siècle dernier et au début du XXe siècle, une abondante production folklorique
concernant Vlad l’Empaleur26, je suis persuadé qu’il n’y a pas eu, dans le
folklore roumain, d’anecdotes ou de ballades à ce sujet, à une exception près : le
récit de la construction du château de Poïenari, qui a été consigné par écrit au
XVIIe siècle dans la chronique officielle de la Valachie27. Au XVIIe siècle on ne
savait rien d’autre sur l’Empaleur dans son propre pays, ni ses campagnes contre
les Ottomans, ni à plus forte raison les autres épisodes, tels que son conflit avec
les Saxons de Transylvanie. Dans ces conditions, peut-on encore considérer les
productions folkloriques « redécouvertes » au siècle dernier comme une
survivance du XVe siècle, ou faut-il chercher leur origine ailleurs ? La
connaissance des règles de conversation et de transmission des productions
folkloriques aurait suffi à mettre en garde les chercheurs devant cette masse de
récits, à savoir, primo, qu’une création de ce genre ne peut durer que quelques
générations et que, si elle n’est pas enregistrée, elle disparaît ; et, secundo, des
personnages tels que Vlad l’Empaleur, tueur des gueux et des mendiants de son
pays, exterminateur des brigands et des hors-la-loi, héros des ballades populaires,
empalant un village entier pour un crime non dévoilé commis sur son territoire,
ne sont pas retenus, généralement, par la création folklorique.
Cela étant, il faut considérer les anecdotes folkloriques ayant trait à Vlad
l’Empaleur pour ce qu’elles sont en réalité : dans le meilleur des cas, des
créations savantes, car on peut aisément déceler l’influence de la chronique de
Chalcocondyle et des récits russe et allemands.
Il reste la Cour de Bude de Mathias Corvin comme centre de production et
de diffusion des récits sur Vlad l’Empaleur. Ces récits ont été rassemblés en
Transylvanie lors de l’expédition du roi à Bra ov en 1462 – et il faut souligner
que ce sont les Saxons qui ont dû fournir la quasi-totalité du matériel28 – ensuite

26
Voir notamment le texte établi par P. Ispirescu, Pove ti despre Vlad epe , Bucarest 1936,
et Via a i faptele lui Vlad Vod epe , Bucarest 1939-1942. L’opinion contraire, que nous
soutenons aussi, appartient à A. Balot , « Povestirile slave despre Vlad epe », dans St. Fischer-
Gala i (éd.), Dracula, texte en manuscrit aimablement communiqué par l’auteur.
27
Letopise ul Cantacuzinesc. Istoria rii Române ti 1290-1690, éds C. Grecescu,
D. Simonescu, Bucarest 1960. Voir la discussion de ce passage dans M. Cazacu, « Rectific ri la
cronologia domnilor munteni din deceniul 5 al secolului al XV-lea », SRI XXIII (1970), p. 607-
608.
28
Il est passionnant de reconstituer la manière dont ces récits ont été enregistrés par les Saxons
mêmes. Dans un acte rédigé en latin (daté du 2 avril 1459) et en slavon (daté du 5 avril), le
prétendant au trône valaque Dan énumère les représailles ordonnées par l’Empaleur contre les gens
de Bra ov, faits qui se retrouvent dans les récits allemands. L’acte a été publié par I. Bogdan,
177
l’entourage du roi a rédigé un texte écrit, vraisemblablement en latin, qui a été
envoyé au pape et à Venise. C’est sous cette forme qu’il est entré dans la
Chronique de Thomas Ebendorfer, tandis qu’une version allemande était
imprimée, probablement à Bamberg, illustrée du portrait du « tyran » (elle sera
ensuite réimprimée à partir de 1488).
Il semble vraisemblable que Fedor Kuritsyn, lors de son séjour a Bude
(1482 – début 1483) ait connu ce texte original, duquel il a extrait a peu près la
moitié. Il suffit de comparer les versions allemandes et russes pour se rendre
compte des points communs – opération déjà réalisée par Jurij Striedter, Jakov
Lur’e et Petre P. Panaitescu. Il manque au récit russe tous les épisodes ayant trait
aux relations du voïévode roumain avec les Saxons de Transylvanie, tandis
qu’une attention spéciale est accordée à ses relations avec les Ottomans, au
traitement des ambassadeurs étrangers, aux mesures pour rétablir l’ordre dans le
pays et, enfin, aux événements postérieurs à son arrestation en 1462, éléments
qui sont pratiquement inexistants dans les récits allemands29. La signification de
ce choix sera analysée plus loin.
Une autre source utilisée par Kuritsyn a dû être le fils aîné de Vlad
l’Empaleur, Mihail (Mihnea), que l’ambassadeur russe affirme avoir rencontré à
Bude, en révélant des détails sur sa vie inconnus d’autres sources (épisode 19).
D’autres informations ont pu être recueillies par Kuritsyn sur les lieux
mêmes des activités de l’Empaleur, à Bra ov et en d’autres endroits de la
Transylvanie. On a ignoré une lettre de Mathias Corvin, datée du 5 février 1483
et adressée à la ville de Bra ov, dans laquelle le roi annonce au conseil de la ville
le retour des envoyés du grand prince de Moscou, en lui ordonnant de les
conduire en Moldavie, où Kuritsyn est resté plus d’un an (après le 5 août 1484)
auprès d’Étienne le Grand30. La Cour de Suceava, capitale de la Moldavie, a dû
pouvoir satisfaire la curiosité de l’ambassadeur moscovite sur plus d’un point
concernant la forte personnalité de celui qui avait aidé Étienne le Grand à
occuper le trône moldave en 1457. Durant son séjour en Hongrie, Transylvanie et
Moldavie, Kuritsyn a pu rencontrer les boyards qui avaient servi Vlad l’Empaleur
et qui s’étaient enfuis de la Valachie par peur des représailles de Radu le Beau et
de ses successeurs, les nobles hongrois, les Saxons et les Moldaves qui avaient
pu le connaître personnellement. Leurs informations donnent, je pense, la couleur
propre au récit russe, qui n’est pas, comme les récits allemands, un texte de

Documente privitoare la rela iile rii Române ti cu Bra ovul i cu ara Ungureasc în sec. XV i
XVI, Bucarest 1905, p. 101-102, 324-325 ; Hurmuzaki, Documente, XV/1, p. 50-51.
29
Le plus ancien incunable allemand connu, imprimé par Marcus Ayrer à Nürnberg en 1488,
se contente de décrire ainsi les dernières années de 1’Empaleur : « Pald darnach fieng in der
Kuenig in Ungern und behielt in vil Zeit hertigklich gefangen. Darnach liess er sich zu Ofen taufen
und thet grosse Fuess Darnach machet der Kuenig den Dracole wayda wider zu einem Herren als
vor Und man sagt er deth vil guter Sach ». Seul exemplaire connu à la Bibliothèque de Weimar.
Une photocopie, due à C.I. Karadja, à la Bibliothèque de l’Académie Roumaine, II, 181.251.
30
Bra ov, Archive de la ville ; Hurmuzaki, Documente, XV/1, note 217, p. 120.
178
propagande, mais plutôt un « reportage » vivant, dû à un homme qui avait connu
les opinions non seulement des adversaires de Vlad, mais aussi de ses
admirateurs et imitateurs. Cette manière de voir les événements est en mesure, je
crois, de faire la part entre la théorie de la source uniquement écrite
( . Papacostea) et celle de la source « orale » (Ja. Lur’e) des récits allemands et
russe. En effet, on ne saurait] expliquer d’autre façon les ressemblances évidentes
entre les récits russe et allemands, d’un côté, et les éléments nouveaux qui
apparaissent seulement dans le texte de Kuritsyn, d’un autre côté.
Ce sont quelques-uns de ces éléments nouveaux que je me propose
d’analyser dans ce qui suit.
1) Dans le premier épisode du récit russe, Dracula fait clouer sur la tête des
ambassadeurs ottomans les turbans que ces derniers n’avaient pas retirés devant
lui en arguant que. Telle était la coutume de leur maître et de leur pays. La
moralité de l’épisode est que le prince valaque refuse qu’on lui impose des
coutumes étrangères, en l’occurrence musulmanes. Or, dans les récits allemands
(y compris Beheim et Ebendörfer), les ambassadeurs en question sont des
Wahlen, c’est-à-dire des Occidentaux, probablement des Génois de Caffa31. Cette
dernière version me semble être la bonne. Vlad l’Empaleur avait passé environ
quatre ans comme otage envoyé par son père auprès de Murad II (entre 1444-
1448), il parlait même le turc et devait savoir quelles étaient les habitudes des
Ottomans qui ne retirent pas leurs turbans pour saluer. D’ailleurs, Beheim
explique qu'il s’agissait d’un petit béret porté sous le chapeau de ces Wahlen, qui
avaient quand même retiré leurs couvre-chefs32. En 1482-1484, Caffa, avec
laquelle le prince valaque avait eu des relations avant 1462, était occupée depuis
plusieurs années par Mehmet II (1475), ce qui pourrait expliquer la confusion de
Kuritsyn (à moins qu’il ne s’agisse d’un changement voulu). Antonio Bonfmi,
qui écrivait sa chronique à la fin du règne de Mathias Corvin (mort en 1490),
parle, lui aussi, d’Ottomans33. Il en résulte qu’on avait remplacé les Wahlen,
familiers aux Allemands et aux Saxons de Transylvanie, pour qui le mot avait un
sens précis (qu’il n’avait pas pour les Roumains ou pour les Russes), par les
Ottomans.
2) Le second épisode relate brièvement la campagne de Mehmet II en
Valachie en 1462 et l’attaque de nuit de Vlad l’Empaleur. Alors que les autres

31
Pour les relations des Génois de Caffa avec Vlad l’Empaleur, cf. N. Iorga, Acte i
fragmente, III, Bucarest 1897, p. 39-41, et idem, Studii istorice asupra Chiliei i Cet ii Albe,
Bucarest 1900, p. 125-126.
32
Michel Beheim, dans C.I. Karadja, « Poema lui Michel Beheim », p. 51, v. 871-910. Pour
les Saxons de Transylvanie, les Wahlen étaient les Italiens. Cf. Fr. Valjavec, Geschichte der
deutschen Kulturbeziehungen zu Südosteuropa, I, Mittelalter, Munich 1953, p. 214 et note 36.
33
Bonfini, éd. cit., p. 544. Pour ce thème dans l’histoire et la littérature russes, cf. G. Giraudo,
Drakula, p. 114-117.
179
sources retraçant cet événement – la chronique de Laonikos Chalkokondylès34, le
récit fait par la Cour de Bude à Nicolas de Modrussa35 et certaines chroniques
ottomanes36 – contiennent beaucoup de détails importants, le récit russe
renferme, lui, deux éléments nouveaux qui semblent être dus à des témoins
oculaires : l’adoubement des chevaliers (viteji) et la punition des lâches, d’un
côté, et les paroles que Dracula est censé avoir adressé à ses soldats avant
l’attaque : « Que celui qui pense à la mort ne vienne pas avec moi, mais qu’il
reste ici »37.
Chalcocondyle donne, indirectement, l’explication de la punition que
l’Empaleur infligea aux soldats qui étaient blessés par derrière. Il raconte,
notamment, que l’attaque de nuit avait été menée par deux corps d’armée, dont
un commandé par le voïévode en personne. L’autre, vraisemblablement sous les
ordres du grand comte palatin (vornic), se comporta beaucoup moins bien, ce qui
explique le soupçon de trahison ou de lâcheté qui fit prendre à Dracula ses
cruelles mesures.
À noter la moralité de l’épisode : « Et l’empereur [Mehmet II] en entendant
cela, est rentré avec grande honte ; il a perdu une immense armée ».
3) Le troisième épisode, racontant l’attaque d’hiver de Vlad l’Empaleur
(janvier – février 1462), diffère de la plus importante version connue de
l’événement qui est, sans doute, la description donnée par Vlad lui-même au roi
de Hongrie, dans une lettre du 11 février 146238. Les récits allemands (Beheim et
Ebendorfer inclus) présentent des similitudes, mais la version russe contient, en
plus, un élément historique vérifiable : Mehmet II accepte la proposition de
l’Empaleur de lui apporter en personne le kharatch, « parce que à l’époque il
était en guerre contre les empereurs et les pays de l’Orient ». Il s’agit, en effet, de
la campagne de 1461 contre Sinope et Trébizonde39.
L épisode s’achève sur l’inévitable moralité, présentée sous la forme d’un
message cynique adressé par l’Empaleur au sultan :

34
Laonici Chalcocondyle Atheniensis, Historiarum libri decem, éd. I. Bekker, Bonn 1834,
p. 509-513.
35
Dans . Papacostea, « Cu privire ».
36
Chez M. Guboglu – M. Mehmet, Cronici turce ti privind rile Române. Sec XV-XVIII.
Extrase, I, Bucarest 1966, passim.
37
À comparer la mention que fait Kuritsyn du rassemblement de l’armée de l’Empaleur avec
les informations de Pietro de Tommassi, Monumenta Hungariae, I, p. 145-147, et I. Bianu, op. cit.,
p. 36-39, et Chalkokondylès, op. cit., p 506. Pour la littérature russe, cf. G. Giraudo, Drakula,
p. 11-16.
38
Cf. supra, note 8.
39
Cf Fr. Babinger, op. cit., p. 231 sq. Et non pas celle de Mytilène d’octobre 1462, comme
l’affirme G. Giraudo, « La Povest’ o Drakule », p. 481, note 59. Le récit russe concorde en grande
partie avec Chalkokondylès, qui donne d’autres détails (op. cit., p. 501-504). L’envoyé du sultan,
Hamza, beg de Vidin et Nicopolis et le 3e secrétaire de la Porte, le Grec Catabolinos, furent
empalés, ainsi que leurs troupes qui avaient tenté de faire prisonnier Dracula en lui tendant un
guetapens.
180
« Je l’ai servi autant que j’ai pu. Si mon service lui a été agréable, je vais encore le servir de
toutes mes forces. Et l’Empereur ne put rien lui faire, mais fut pourchassé d’une manière
honteuse ».

4) L’ordre qui régnait dans le pays par suite de la sévérité avec laquelle
l’Empaleur punissait ceux qui se rendaient coupables de mauvaises actions (zlo),
sans égard à leur condition sociale, est spécialement exalté par le récit russe dans
l’histoire de la fontaine à la coupe d’or qui n’avait jamais été volée durant sa vie.
Il n’y a que Bonfini qui remarque cette tranquillité d’un pays « barbare » :
« In barbara regione tanta severitate usum, ut in media quisque sylva cum rebus tutisslmus
esse posset »40.

5) Le massacre des mendiants et des in firmes trouve dans le récit russe un


ample développement (les versions allemandes et Bonfini sont plus
schématiques). À la fin, Vlad l’Empaleur se justifie devant ses boyards :
« Sachez que j’ai fait ceci d’abord pour qu’ils ne soient plus un fardeau pour les autres et
que personne ne soit plus pauvre dans mon pays, et pour que tous soient riches. Deuxièmement, je
les ai délivrés afin qu’aucun d’entre eux ne souffre plus en ce monde de pauvreté ou de n’importe
quelle infirmité ».

Cette attitude envers les pauvres est typique du bas Moyen-Âge, quand on
tuait les miséreux, considérés, un peu partout en Europe, comme des fardeaux
pour la société41.
6) La comparaison entre les réponses des deux moines à l’Empaleur, qui
leur demandait s’il avait bien fait en tuant ses adversaires, est très instructive.
Elle permet de constater les transformations subies par le récit en deux
décennies : la forme originale du dialogue a été enregistrée, sans doute, par
Michel Beheim, de la bouche d’un témoin oculaire, le moine Jacob de Gorrion,
chassé de son couvent par Vlad et ses hommes lors de l’attaque d’hiver de 1462
au Sud du Danube. Il raconte en détail la conversation entre l’abbé de son
couvent, un autre moine et Dracula. Les récits allemands imprimés donnent, eux
aussi, une version différente de cet épisode.
Dans la version russe, le moine qui a la vie sauve, 50 ducats d’or et
l’approbation du voïévode (« Tu es un homme sage »), avait répondu :
« Tu as été mis par Dieu comme maître pour punir ceux qui font le mal et récompenser ceux
qui font le bien. Et ceux-ci ont fait le mal et ont été récompensés selon leurs actions ».

L’Empaleur reproche à l’autre moine d’avoir quitté son couvent pour aller
aux Cours des grands princes, alors qu’il n’était qu'un ignorant des choses du

40
Bonfini, op. cit., p. 544 ; cf. Chalkokondylès, op. cit., p. 500. Voir aussi les considérations
de G. Giraudo, Drakula, p. 94, 96-97.
41
Voir notamment le rapport de M. Mollat, « Les pauvres et la société médiévale », au XIIIe
Congrès international des sciences historiques, Moscou 1970.
181
siècle. On a vu ici un écho de la dispute entre les partisans de Nil Sorskij et
Joseph de Volokolamsk sur l’opportunité de la participation des moines à la vie
politique42.
7) L’histoire du marchand étranger venant de Hongrie, à qui le prince rend
l’argent volé en y ajoutant une pièce d’or à son insu pour vérifier son honnêteté,
se retrouve chez Bonfini dans la même forme (selon lui, le marchand aurait été
florentin). Deux incunables allemands (Nürnberg 1499 et Strasbourg 1500)
contiennent un récit similaire, mais avec des modifications sensibles. La moralité
est présente aussi cette fois-ci : le marchand rend la pièce d’or ajoutée en cachette
par le prince et sauve ainsi sa vie et ses biens car, dans le cas contraire, Dracula
l’aurait empalé avec le voleur. L’intention du voïévode d’empaler un village
entier (ou une ville), si on ne découvre pas le malfaiteur, se retrouve chez un
chroniqueur turc contemporain, Tursun bey (il a fait la campagne de 1462 en
Valachie comme secrétaire du divan, Divan-katibi), dans son ouvrage Tarih-i
ebu-l Feth-i Sultan Mehmed-Khan (Histoire du père de la conquête Mehmed-
khan)43.
8) Le huitième épisode, concernant les sévères punitions à rencontre des
femmes qui négligeaient leur réputation, se retrouve chez Beheim avec force
détails44.
9) On retrouve l’histoire de l’homme avec la chemise courte (qui lui
donnait un air indécent), qui est un siromah, donc l’équivalent d’un pauper, un
non-noble, chez Pie II, Ebendorfer, Beheim et dans les récits allemands
imprimés. L’épisode a trait au thème universel de la femme paresseuse.
10) Le serviteur empalé pour n’avoir pas pu supporter l’odeur des cadavres
est un vir honestus chez Ebendorfer, un erbriger Mann dans les récits allemands
imprimés.
11) Au contraire, l’histoire du « grand noble originaire de Pologne »,
envoyé par Mathias Corvin chez Dracula, et qui lui donne une bonne réponse,
échappant ainsi au supplice du pal doré et plus haut que la moyenne, ne se
retrouve plus dans les autres versions45. Je pense pouvoir l’identifier avec Benoît
de Boithor, envoyé chez Vlad l’Empaleur en 1458. Le roi le récompense le 10

42
Cf., à ce sujet, H.D. Döpmann, Der Einfluss der Kirche auf die moskovitische Staatsidee.
Staats- und Gesellschaftsdenken bei Iosif Volockij und Nil Sorskij, Berlin 1967 ; G. Giraudo,
Drakula, p. 118 sq.
43
Chez M. Guboglu – M.A. Mehmed, op. cit., p. 67-68. La même information se retrouve
chez un chroniqueur plus tardif, Kemal-pasa-zade (ibidem, p. 199). La punition des habitants de la
ville de Târgovi te, qui avaient enterré vivant le frère aîné de Vlad en 1447, vient à l’appui des
dires du récit russe (cf. supra, note 27). Il s’agissait de la responsabilité collective dans pareils cas –
du egubina – qui était habituellement payée en argent ou biens meubles.
44
Michel Beheim, dans C.I. Karadja, « Poema lui Michel Beheim », p. 36, v. 291-300.
45
Laonikos Chalkokondylès, op. cit., p. 502, raconte que Hamza, le beg de Vidin et Nicopolis,
fut empalé sur un pal plus haut que les autres.
182
septembre de cette année en mentionnant sa mission « in certis factis nostris et
magne importancie rebus »46.
Il paraît évident que Kuritsyn a reçu cette information du personnage lui-
même (s’il était encore vivant), ou des nobles de la Cour de Bude, capables de
connaître en détail cet épisode. L’absence de ce dernier dans les récits allemands
est significative quant à la ligne idéologique de ces œuvres.
12) Le douzième épisode traite aussi des qualités indispensables requises
d’un ambassadeur, tel que le concevait Dracula, qui empalait l’infortuné mal
habillé ou incapable de répondre à ses questions « tortueuse », en lui disant :
« Ce n’est pas moi le responsable de ta mort, mais ton maître ou toi-même. Si ton maître,
sachant que tu as peu de cervelle et que tu es sans savoir, t’a envoyé chez moi, un prince sage, alors
c’est ton seigneur qui t’a tué ; mais si tu as osé y venir de toi-même, comme un ignorant, alors tu
t’es tué toi-même ».

Les préoccupations d’ordre diplomatique de Kuritsyn sont évidentes


(l’épisode est absent des récits allemands). Il est à noter qu’il s’agit ici des
ambassadeurs envoyés par le sultan ou le roi de Hongrie, les deux suzerains de la
Valachie.
13) L’histoire des artisans qui cachent les trésors de Vlad sous le lit d’une
rivière et sont tués ensuite pour ne pas divulguer le secret se retrouve chez
Beheim, Ebendorfer et dans deux incunables : Augsbourg 1494 et Strasbourg
1500, avec quelques détails supplémentaires47.
14-15) L’arrestation de l’Empaleur par Mathias Corvin à la suite d’une
rébellion de ses sujets (po kramole : à cause d’une rébellion) et sa détention – ici
on parle de 12 ans, tandis que chez Bonfini on trouve 10 (les récits allemands
parlent de vil zeit)48 – se superposent aux informations des autres sources
contemporaines49. La mention de la révolte des siens a été interprétée comme la
preuve d’un complot des boyards hostiles à la politique autoritaire du voïévode

46
Bra ov, Archive de la ville, Privilèges, no 152. Mentionné par G. Gündisch, « Cu privire »,
p. 692. Il pourrait s’agir également du noble polonais Muzilo de Buczacz, châtelain de Kamenec,
qui parle, en 1461, d’un voyage qu’il avait fait en Valachie « in legacione » (actes du 12 avril 1461,
dans Hurmuzaki, Documente, II/2, no CXV-XCVI, p. 135-136) : « tune temporis dum in
Bassarabiam equitavimus in legacione ». Il rentre de sa mission « feliciter ».
47
Cf. aussi G. Giraudo, Drakula, p. 126.
48
Il est étonnant de constater qu’un érudit de l’envergure de Petre P. Panaitescu ait pu affirmer
que la version allemande datait de 1460-1461, « car il y manque les informations sur la guerre avec
Mahomet II et sur la chute du prince valaque » (compte rendu de l’article de J. Striedter, « Die
Erzählung », p. 255). En réalité, tous les incunables allemands parlent de l’arrestation de Dracula, à
l’exception des manuscrits de Saint-Gall et de Maria Lambach. Cf. supra, note 29.
49
En effet, l’évêque d’Erlau annonce au pape que Dracula aurait été libéré en 1474 : N. Iorga,
« Lucruri nou despre Vlad epe », p. 159-161. Une source polonaise parle de 1473 et elle semble
être la mieux informée (communication de . Papacostea).
183
roumain et désireux de faire la paix avec les Ottomans50. La théorie est
séduisante, mais manifestement incomplète : sans l’intervention du roi de
Hongrie, le « complot » des boyards n’avait aucune chance de succès (le
voïévode a été arrêté par un capitaine du roi hongrois, le condottiere Jan Giskra).
Néanmoins, l’opposition d’une partie des boyards à la poursuite de la guerre à
outrance contre les Ottomans (qui dépendait de l’aide extérieure) ne peut pas être
mise en doute.
Le passage concernant l’adoption de la foi catholique par Dracula a amené
le slavisant roumain P.P. Panaitescu à rejeter l’hypothèse de la paternité d’un
hérétique tel que Kuritsyn51. Mais le passage en question peut être l’œuvre du
copiste de 1490, Efrosin, qui semble avoir été un moine. La même observation
est valable pour le début du récit :
« Il était dans le pays valaque un voïévode chrétien de foi grecque dont le nom dans la
langue valaque était Dracula et dans la nôtre Diable, tant il était méchant. Sa vie fut à la mesure de
son nom ».

Ou dans le treizième épisode :


« Puis il fit tuer ces hommes [les artisans] afin que nul ne sache son crime, sauf le diable
dont il portait le nom ».

16) L’habitude de Vlad de torturer des rats et des oiseaux en prison a été
répandue avec insistance par la Cour de Bude. Elle est mentionnée aussi par
l’évêque d’Erlau en 1475 :
« Sed, nec ibi feritatis oblitus, mures capiebat et, membratim divisos, parvis ligneis
claviculis, prout hommes palis consueverat, affigebat »52.

17) L’épisode du voleur qui trouve asile chez Dracula dans sa maison de
Bude et que le prince défend contre ses poursuivants en armes en tuant le prévôt,
est assorti de la moralité suivante, présentée sous la forme d'un message de
l’Empaleur au roi de Hongrie :
« Je n’ai fait aucun mal, mais il s’est tué lui-même. Périront ainsi tous ceux qui
s’introduiront tels que des voleurs dans la demeure d’un grand prince »53.

50
B. Câmpina, « Complotul boierilor i ‘r scoala’ din ara Româneasc din iulie – noiembrie
1462 », dans Studii i referate privind istoria României I (1954), p. 599-624 ; voir aussi le chapitre
respectif dans Istoria României, II, Bucarest 1962, p. 474-477.
51
Compte rendu cité de l’article de J. Striedter, « Die Erzählung », p. 256 ; voir, du même,
l’introduction à l’édition du texte, dans Cronicile slavo-române din sec. XV – XVI publicate de
I. Bogdan, Bucarest 1959, p. 197-200. L’hérésie « judaïsante » de Kuritsyn ne saurait être
considérée comme un obstacle pour de pareilles prises de position. Voir à ce sujet le travail
fondamental de N.A. Kazakova – Ja. Lur’e, Antifeodal’nye eretitcheskie dvizhenija na Rusi XIV –
natchala XVI veka, Moscou – Leningrad 1955, et les autres travaux de Ja. Lur’e cités par
G. Giraudo, Drakula, p. 2 et note 11, et les arguments du même, p. 119-127.
52
Chez N. Iorga, « Lucruri nou despre Vlad epe », p. 159-161.
184
18) La mort de Dracula dans une lutte contre Basarab Laiot , soutenu par
les Ottomans, est due, d’après Kuritsyn, à l’habitude turque qu’il avait, de suivre
le déroulement de la bataille de plus près (déguisé en turc), mais toutefois
l’hypothèse d’une trahison, dont parlent d’autres sources, n’est pas exclue.
L’information a dû être recueillie par Kuritsyn en Moldavie, dont le voïévode,
Étienne le Grand, avait laissé une garde de 200 soldats à Vlad lors de son
troisième avènement au trône de la Valachie (en 1476), garde qui se fit massacrer
(il n’y eut que 10 survivants)54.
19) Le récit russe est le seul à donner des informations sur le sort de la
femme et des fils de l’Empaleur, ainsi que sur les événements survenus en
Valachie dans les années 1481-148255.

II

À la suite de l’analyse du contenu du récit russe sur Vlad l’Empaleur,


quelques conclusions se dégagent sur la finalité politique de ce texte.
Il faut, tout d’abord, nuancer les affirmations des spécialistes qui y ont vu
soit seulement un prétexte pour justifier la politique autoritaire d’Ivan III (J.
Striedter), soit uniquement un modèle pour ce dernier (P.P. Panaitescu, G.
Giraudo), soit simplement une création littéraire (Ja. Lur’e).
Contre la première théorie s’élève l’absence, dans le récit russe, de toute
mention relative aux rapports du prince roumain avec les Saxons de
Transylvanie, qui constituent la plus grande partie du contenu des récits
allemands (Beheim et Ebendorfer inclus). Ce conflit entre un prince autoritaire et
deux villes essentiellement marchandes aurait fourni une excellente justification
à la politique d’Ivan III à l’égard de Novgorod, qu’il avait occupé en 1478, mais
dont il n’avait fermé le comptoir allemand qu’en 1494. On pourrait répliquer que
Vlad l’Empaleur n’a jamais eu la prétention d’occuper Bra ov et Sibiu. Il reste
néanmoins l’âpre concurrence commerciale qui explique aussi le conflit entre
Moscou et Novgorod. La politique protectionniste, « pré-mercantiliste », des
princes roumains du XVe siècle, avait beaucoup de points en commun avec celle
d’Ivan III et de ses successeurs. Le parallélisme des situations (collision entre un
État autoritaire et des cités marchandes, allemandes en partie seulement pour
Novgorod) ne manque pas de frapper. Qui plus est, Kuritsyn est passé par Bra ov
à son retour de Moscou. Il a pu ainsi connaître le point de vue des Saxons et des
détails sur les représailles de Vlad en Transylvanie. L’évidence de ce choix opéré

53
Voir la discussion chez G. Giraudo, Drakula, p. 95-96.
54
Voir la lettre d’Étienne le Grand adressée au Sénat de Venise, chez I. Bogdan, Documentele
lui tefan cel Mare, II, Bucarest 1914, p. 342-347.
55
II convient de rectifier l’affirmation récente de G Giraudo, Dracula, p. 122, selon laquelle
Vlad le Moine, prince de Valachie (1481-1495), n’était pas apparenté à l’Empaleur. En réalité, ils
avaient le même père, Vlad le Diable.
185
par Fedor Kuritsyn ne peut donc pas être expliquée seulement par son intention
de justifier la politique d’Ivan III.
La théorie du modèle souffre, elle aussi, de contradictions. Comment un
prince qui passe au catholicisme, qui festoie sous les cadavres de ses adversaires,
qui torture des oiseaux et des rats, pourrait être donné comme modèle ? Ces
épisodes mis à part, le récit russe peut-il être considéré comme un Miroir du
prince ? Jakov Lur’e a répondu par la négative56. La réponse doit tenir compte de
ces réserves et le terme de reportage me semble le plus adéquat. Cela ne signifie
nullement l’absence de tout aspect moralisateur, qu’on retrouve exprimé à peu
près dans chaque épisode et que j’ai souligné plus haut57.
Mais il y a, dans ce récit, un élément qui n’a pas été assez pris en
considération : la question de la politique étrangère de l’État moscovite dans la
seconde moitié du XVe siècle. Petre P. Panaitescu tranchait hâtivement la question
en affirmant que la lutte anti-ottomane de Vlad l’Empaleur, telle qu’elle est
présentée par Kuritsyn, n’aurait aucun rapport avec la politique d’Ivan III58. En
effet, allié de Mengli Girây (vassal des Ottomans depuis 1475), contre la Horde
d’Or et l’union polono-lithuanienne, Ivan III menait à l’Ouest une politique
prudente de rapprochement avec la Hongrie (ambassade de Kuritsyn, traité
d’alliance contre la Pologne), et la Moldavie, par le mariage, en janvier 1483, de
son fils Ivan le Jeune, avec Hélène, la fille d’Étienne le Grand, union
matrimoniale assortie d’une alliance. Comme la Hongrie et la Moldavie étaient,
après la mort de Mehmet II (1481), en guerre ouverte avec les Ottomans, le
prince de Moscou eut le tact d’entrer en relations commerciales avec les
Ottomans seulement en 1492, dans une conjoncture politique totalement
changée59. Mais, en analysant les relations de Vlad l’Empaleur avec les
Ottomans, on m peut s’empêcher de constater de grandes similitudes avec la
politique russe envers les Tatars de la Horde d’Or durant le règne d’Ivan III.
Récapitulons d’abord les événements : après la mort de Hâdji Girây, khan
de Crimée (1466), la constellation politique de l’Europe orientale prend une
configuration nouvelle. On constate un rapprochement du roi Casimir IV de
Pologne avec la Horde d’Or, où s’était imposé le khan Ahmed, contre la
Moscovie, qui recherchait l’alliance du nouveau khan de Crimée, Mengli Girây60.

56
« Povest’ o Drakule – ne instruktsija dlja gosudarej i sudej, a literaturnoe proizvedenie,
avtor kotorogo rassuzhdaet o zhestokosti monarhov i razlitchnyh posledstvijah etoj zhestokosti » :
Ja. Lur’e, op. cit., p. 45. L’auteur remarque que le thème n’est pas propre à la littérature russe.
57
Voir à ce sujet la discussion chez G. Giraudo, Drakula, p. 5 sq., sur le caractère politique de
la littérature russe de ce temps.
58
Compte rendu cité, p. 257.
59
Cf. M. Berindei, « Contribution à l’étude du commerce ottoman des fourrures moscovites.
La route moldavo-polonaise 1453-1700 », CMRS XII/4 (1971), p. 399 sq.
60
B. Spuler, Die Goldene Horde. Die Mongolen m Russland. 1223-1502, Wiesbaden 19652,
p. 175 sq. ; K.V. Bazilevitch, Vneshnjaja politika russkogo tsentralizovanno go gosudarstva.
Vtoraja polovina XV, Moscou 1952, p. 102-168 ; V.L. Cerepnin, Obrazovanie russkogo
tsentralizovannogo gosudarstva v XIV-XV vekah, Moscou 1960, p. 874-887. Pour tout ce qui
186
Après la chute de Caffa (1475) et la fuite de Mengli Girây dans l’Empire
Ottoman, chassé par Djânî Beg (fils ou neveu du khan Ahmed), qui occupa la
Crimée, Ahmed Khan se retourna contre Moscou. Il avait envoyé, dès 1474, des
ambassadeurs à Moscou, mais le 11 juillet 1476 ses envoyés enjoignirent à
nouveau, dans des termes très durs, au prince moscovite, d’apporter lui-même le
vyhod au khan. Ivan III refusa d’accéder à leur invitation, mais resta dans
l’expectative, en renvoyant, le 6 septembre, les ambassadeurs sains et saufs,
accompagnés, en plus, de son envoyé, Matvej Bestužev61. À mon avis, c’est à
propos de cet événement que Kuritsyn introduisit dans son récit les épisodes 1 et
3 (et peut-être aussi 11 et 12). Il s’agissait de montrer à son souverain la manière
dont Vlad l’Empaleur traitait les ambassadeurs insolents et les demandes de
tribut humiliantes. Il semble hors de doute que les Ottomans jouent ici le même
rôle que les Tatars de la Horde d’Or. Le cérémonial d’accueil des ambassadeurs
tatars à Moscou durant le règne d’Ivan III comportait, aux dires d’un
contemporain, le chroniqueur polonais Maciej Stryjkovski, l’adoption par le
grand prince et ses boyards d une attitude fort humiliante : ils devaient écouter, à
genoux, la lecture de la lettre du khan, en mettant sous les pieds de l’ambassadeur
une superbe fourrure de zibeline62. Je ne partage pas l’avis de K.V. Bazilevitch
qui considère qu’en 1476, Ivan III aurait puni les ambassadeurs tatars pour leur
ton menaçant, en se basant seulement sur les affirmations de la Chronique de
Kazan’63. La date tardive de la composition de cette chronique – deuxième moitié
du XVIe siècle ! – et le déroulement ultérieur des événements interdisent une
pareille interprétation. Et comment Ivan III aurait-il pu envoyer un ambassadeur
(Matvej Bestuzhev) à Ahmed Khan après une pareille action ? Il va sans dire que
la Chronique de Kazan’ interprète le règne d’Ivan III avec le regard d’un
contemporain d’Ivan le Terrible, conquérant de Kazan’ et d’Astrakhan’, et sur ce
point on peut comprendre aussi la préférence de K.V. Bazilevitch pour cette
manière de voir les choses...64.
La nouvelle alliance de Mengli Girây avec Ivan III, conclue en 1479,
amena la réplique de la Horde d’Or et de la Lituanie au printemps de l’année

concerne le règne d’Ivan III, voir l’étude documentaire de G. Giraudo, « L’età di Ivan III », RSI
LXXXIV (1972), p. 358-436.
61
PSRL, VIII, p. 183, dans B. Spuler, op. cit., p. 179 ; K. V. Bazilevitch, op. cit., p. 118. La
Chronique de Vologda-Perm’ affirme qu’en 1480 le khan Ahmed accusait le prince de Moscou de
ne pas payer le tribut depuis 5 ans (en ms., citée par K.V. Bazilevitch, op. cit., p. 118-119).
H. Howorth, History of the Mongols from the 9th to the 19th century, II/1, Londres 1880, p. 324,
parle de 9 ans.
62
Cité par K.V. Bazilevitch, op. cit., p. 120 ; cf. aussi H. Howorth, op. cit., II, i, p. 3x4.
63
K.V. Bazilevitch, op. cit., p. 120-121.
64
PSRL, XIX, p. 7, chez K.V. Bazilevitch, op. cit., p. 121. On peut, au contraire, supposer que
la Chronique de Kazan’ s’est inspirée du récit concernant Dracula. Il est évident que les
considérations de Tatishtchev (cité par K.V. Bazilevitch, op. cit., p. 122-123) ne peuvent pas être
retenues. G. Giraudo, « La Povest’ o Drakule », p. 478-479, et note 52, et Drakula, p, 116, partage
les vues de de K.V. Bazilevitch.
187
1480. L’attitude hésitante d’Ivan III était faite pour déplaire à une grande partie
de son entourage, et Kuritsyn ne semble pas avoir fait exception. La campagne de
Mehmet II en Valachie en 1462 pouvait lui fournir une comparaison saisissante
avec la situation de Moscou en 1480 (épisodes 2, 3, 17, 18), et pas à l’avantage
du grand prince russe ! Qui plus est, Ivan promit de payer le tribut, mais la mort
d’Ahmed le 6 janvier 1481 dans un combat contre les Nogays survint à point
nommé65. La Horde d’Or se désagrégeant, Ivan III fut acclamé comme le
« libérateur du joug tatar », titulature qui, depuis Karamzin, lui est attribuée par
l’historiographie russe et soviétique, surtout après Staline, autre grand
« vainqueur » des Tatars...66. Néanmoins, le prudent prince de Moscou conclut en
1481 des traités avec les princes russes, qui faisaient du prince de Moscou le
porteur du vyhod des terres russes aux Tatars ! En même temps, il envoyait à
Mengli Girây, le 26 avril 1481, le boyard Timofej Ignat’evitch Skrjaba, afin de
pousser le khan de Crimée à la lutte contre les fils d’Ahmed Khan67. L’année
suivante, le grand prince de Moscou attaquait le nord de la Lituanie et, à sa
demande, Mengli Girây ravageait Kiev et la Podolie.
C’est à cette époque que Fedor Kuritsyn fut envoyé à Bude pour conclure
une alliance avec Mathias Corvin contre Casimir IV68. À son retour, en 1485
(avant la conquête de Tver’, au mois de septembre)69, il passa par la Crimée car,
entre-temps (1484), Casimir venait de renouer les relations avec le khan de la
Grande Horde, Murtazâ, qui avait commencé une guerre contre Mengli Girây
pendant l’hiver 1485-148670.
Il n’est pas sans intérêt, pour expliquer l’attitude anti-ottomane de
Kuritsyn, de rappeler que, lors de son retour, il avait été retenu à Cetatea-Alb
(Aqkermann, Belgorod-Dnestrovskij) par les autorités turques, qui avaient
occupé la ville le 8 août 148471. La déportation de la population et la
réorganisation de toute la région environnante expliquent la mesure de prudence
des Ottomans ; en plus, Kuritsyn venait de Bude et de Suceava qui étaient en

65
Ivan III envoya quand même, pendant les tractations de 1480 avec Ahmed, des cadeaux, que
B. Spuler, op. cit., p. 192, considère comme correspondant au vyhod.
66
Voir à ce propos les réserves de B. Spuler, op. cit., p. 186-187. Il est intéressant à ce sujet de
rappeler que le folklore russe ne connaît pas de chansons historiques pour la période comprise entre
la bataille de Kulikovo et la prise de Kazan’, ce qui est une preuve que le peuple ne considérait pas
avec les mêmes yeux que les historiens russes l’époque d’Ivan III. Cf. V.N. Putilov –
B.M. Dobrovol’skij (éds.), Istoritcheskie pesni XIII – XVI vv., Moscou – Leningrad 1960, p. 26,
chez G. Giraudo, « L’età di Ivan III ».
67
B. Spuler, op. cit.
68
Cf. P. Karge, « Die ungarisch-russische Allianz von 1482-1490 », Deutsche Zeitschrift für
Geschichtswissenschaft VII (1892), p. 326-333.
69
Voir les précisions de Ja. Lur’e, op. cit., p. 43-44.
70
B. Spuler, op. cit., p. 188 sq.
71
N. Beldiceanu, « La conquête des cités marchandes de Kilia et de Cetatea Alb par Bayez d
II », SOF XXIII (1964), p. 36-90 ; idem, « La Moldavie ottomane à la fin du XVe et au début du
XVIe siècle », RÉI (1969), p. 239-266.
188
guerre avec B yaz t II et étaient censées, à l’époque, préparer la reconquête de la
cité. Il fut délivré grâce à l’intervention de Mengli Girây, vassal de Bayaz t II.
La première version du Récit sur Dracula voïévode a été rédigée tout de
suite après son retour, à savoir avant le 13 février 1486. La situation politique
trouble, la faiblesse et les hésitations d’Ivan III ont dû être pour beaucoup dans la
mise par écrit de ce texte qui avait, je pense, dans l’intention de son auteur, le
rôle d’un ouvrage d’information (une sorte de reportage). Basé sur des faits
recueillis pendant le séjour de Kuritsyn à Bude, en Transylvanie (à Bra ov et
peut-être aussi à Sibiu), à Suceava et à Cetatea-Alb , enrichi probablement par la
contribution d’Hélène, la fille d’Étienne le Grand, et de son entourage72, le récit
alliait les vertus des histoires à moralité, du Miroir des princes et des chroniques
des pays éloignés, propres à éveiller l’intérêt non seulement du grand prince et de
sa Cour, mais aussi de nombreuses catégories sociales. La preuve en est le
nombre de manuscrits connus jusqu’à ce jour en Russie – 22 – qui ont été lus et
copiés jusqu’au XVIIIe siècle.

72
C’est l’hypothèse, très plausible, de A.V. Boldur, « Un român transilv nean – autor
presupus al povestirii russe despre Dracula », Apulum VIII (1971), p. 67-76.
189
« GESCHICHTE DRACOLE WAIDE », UN INCUNABLE
IMPRIMÉ À VIENNE EN 1463

À la mi-juin 1463, une importante délégation hongroise de trois mille


personnes se présentait à Wiener Neustadt. Elle avait pour mission de conclure la
paix entre l’empereur Frédéric III et le roi Mathias Corvin. C’était là
l’aboutissement de plus de cinq années d’une guerre, menée pour la possession
de la sainte couronne de Hongrie, entre le Habsbourg, Casimir IV de Pologne et
Mathias Corvin.
Frédéric III détenait la couronne tant convoitée que lui avait confiée la
mère du roi Ladislas le Posthume, mort sans héritier le 23 novembre 1457. Le
défunt était le fils d’Albert de Habsbourg, le premier de sa famille à avoir ceint la
couronne de saint Étienne de Hongrie, en même temps que celle de Bohême, en
1437 ; élu roi des Romains en 1438, il mourait l’année suivante, léguant le trône
à l’enfant que son épouse attendait. Son cousin, Frédéric de Styrie, chef de la
maison de Habsbourg, fut élu roi de Germanie en 1440 et couronné empereur à
Rome en 1452 sous le nom de Frédéric III. Incapable de s’imposer en Bohême,
Frédéric put espérer de voir se réaliser au moins l’ancienne union personnelle de
l’Allemagne et de la Hongrie, telle qu’elle avait existé sous Sigismond de
Luxembourg (roi de Hongrie à partir de 1387, élu empereur en 1410, mort en
1437) et, ensuite, sous Albert de Habsbourg, le gendre de ce dernier.
Mais c’était ne pas compter avec la petite et la moyenne noblesse
hongroise élevée aux dignités et enrichie durant le gouvernement de Jean de
Hunedoara (Hunyadi) († 1456), l’homme fort du Royaume de saint Étienne
durant plus de quinze ans. Les partisans des Hunyadi réussirent, après des
consultations mouvementées de la diète, à faire élire roi, le 24 janvier 1458,
Mathias, le fils cadet du défenseur de Belgrade. Le prix à payer pour ce succès
fut une rigoureuse Wahlkapitulation qui réduisait considérablement le pouvoir du
nouveau souverain en matière de politique intérieure aussi bien qu’étrangère.
Cela était d’autant plus grave qu’une bonne partie des magnats hongrois se
montrait favorable aux prétentions de l’empereur à la couronne de la Hongrie.
Pour faire contrepoids, Mathias Corvin s’assura l’appui de Venise et celui du
nouveau pape, Pie II (Enea Silvio Piccolomini)1.

1
I.A. Fessier – E. Klein, Geschichte von Ungarn, III, Leipzig 1874 ; W. Fraknói, Matthias
Corvinus, König von Ungarn, 1458-1490, Fribourg-en-Brisgau 1891 ; le livre fondamental au sujet
du conflit avec Frédéric III est celui de K. Nehring, Mathias Corvinus, Kaiser Friedrich III. und
das Reich. Zum hunyadisch-habsburgischen Gegensatz im Donauraum, Munich 1975
(« Südosteuropäische Arbeiten », 72).
191
La grande idée du pontificat de Pie II (1458-1464) fut la croisade anti-
ottomane et la libération de Constantinople2. Le souverain pontife considérait
Mathias Corvin comme le fer de lance appelé à porter les premiers coups aux
Infidèles. D’autre part, la croisade était une carte importante entre les mains du
roi de Hongrie, car elle lui offrait le soutien moral et matériel du pontife romain
dans le conflit l’opposant à Frédéric III et à Casimir IV pour la couronne hon-
groise. La menace turque aidant – Mehmet II occupa Athènes, Corinthe, la
Morée et la Serbie en 1458-1460 –, Mathias Corvin pouvait espérer rallier à sa
cause la noblesse de son pays, fût-ce sous la bannière de la Croisade. En fait, il
poursuivait avec acharnement son but principal : être reconnu roi de Hongrie par
l’empereur.
Cependant, le 17 février 1459, une assemblée de magnats élisait roi de
Hongrie Frédéric III et rendait public un manifeste appelant la population du pays
à reconnaître cette élection. Le couronnement du roi « légitime » eut lieu le 4
mars suivant à Wiener Neustadt, inaugurant de la sorte une guerre civile qui allait
durer, à l’exception de quelques périodes de trêve, jusqu’à la mort des deux
protagonistes. Grâce à l’appui du roi de Bohême et de l’archiduc Albert
d’Autriche, Mathias Corvin réussit à imposer au Habsbourg en, 1462 un projet de
traité prévoyant la cession de la couronne en échange de la reconnaissance à
l’empereur et à ses descendants du titre de roi de Hongrie au cas où Mathias
mourrait sans héritiers légitimes. Parmi les autres clauses du traité figuraient le
paiement de 80 000 ducats d’or, à titre de dédommagements réclamés par
l’empereur, et l’engagement de la part de Mathias de ne pas se remarier au cas où
il n’aurait pas de descendants mâles légitimes3.
La diète hongroise convoquée à Bude le 10 mai 1462 entérina le projet de
traité, de même que la paix que le roi venait de conclure avec Jan Jiškra de
Brandys, un condottiere tchèque, qui devait recevoir 40 000 ducats d’or et
plusieurs châteaux forts en Bohême4. Pour honorer ces promesses – 80 000
ducats à l’empereur et 40 000 à Jiškra, Mathias Corvin comptait principalement
sur l’argent réuni en vue de la croisade par le pape et par Venise. En effet, Pie II
offrait au souverain hongrois, dès février 1460, 40 000 ducats par an en cas de

2
R. Eysser, « Papst Pius II. und der Kreuzzug gegen die Türken », dans Mélanges d’histoire
générale, II, éd. C. Marinescu, Bucarest, 1938, p. 1-133 ; G. Valentini, « La crociata di Pio II dalla
documentazione veneta d’archivio », AHP XIII (1975), p. 249-282 ; K. M. Setton, The Papacy and
the Levant (1204-1571), II, The Fifteenth Century, Philadelphie 1978 (« Memoirs of the American
Philosophical Society », II), p. 196-270.
3
K. Nehring, op. cit., p. 202-217.
4
I. Nagy – A. Nyâry, Mátyás Király korábol, 1458-1490, I, Budapest 1875, p. 143 sq.
(« Monumenta Hungariae historica, Acta, extera », IV).

192
conflit armé avec les Ottomans5, alors que la Sérénissime s’engageait en 1462 à
contribuer à la conduite de la guerre avec 5 000 ducats par mois6.
Les travaux de la diète de Bude finirent dans la confusion à cause d’un
événement très grave et dont la portée exacte était encore ignorée : le 26 avril
1462, Mehmet II venait de se mettre en campagne vers, le Danube à la tête d’une
armée estimée comme la plus importante après celle qui avait participé à la
conquête de Constantinople (60 000 hommes environ et une grande flotte). Les
bruits les plus divers circulaient quant à la direction principale de l’attaque : on
parlait de la Transylvanie, mais aussi de Belgrade (où Mehmet II avait essuyé
une sévère défaite en 1456), et même de la Valachie, où régnait Vlad III
l’Empaleur ( epe ) surnommé aussi Dracula7, parent et allié de Mathias Corvin
mais tributaire des Ottomans. Finalement, Mehmet II attaqua la Valachie mais
sans réussir pour autant à en chasser le prince rebelle, qui comptait sur l’aide du
roi de Hongrie. La résistance opiniâtre des Roumains et l’absence de forteresses à
l’intérieur du pays interdisant toute occupation prolongée, à l’exemple de la
Grèce ou de la Serbie, le sultan sonna la retraite et regagnait Istanbul au début du
mois de juillet.
Sur ces entrefaites, le roi de Hongrie continuait d’attendre les subsides de
Venise et du pape pour se mettre en marche contre les Ottomans8. Il semble,
d’autre part, que la crainte d’une attaque turque contre Belgrade ait longtemps
persisté à la cour de Bude9. Cela pourrait expliquer la lenteur du roi, mais on peut
supposer que Mathias Corvin était resté sur place jusqu’à l’arrivée de la réponse
à l’ambassade qu’il avait envoyée à Frédéric III le 7 juin pour lui annoncer
l’accord de la diète au projet de traité de paix.
Les nouvelles de Valachie – retraite de l’armée ottomane, mais aussi
situation difficile de Vlad, menacé par son propre frère, protégé des Ottomans, et
qui se trouvait en butte à l’hostilité de son voisin de Moldavie et des Saxons de
Transylvanie –, n’étaient pas de nature à hâter l’intervention de Mathias Corvm.
Son départ de Bude eut lieu à la fin du mois de juillet, mais le roi arriva en
Transylvanie seulement en septembre. Durant son séjour à Sibiu (Hermannstadt)

5
A. Theiner, Vetera monumenta hislorica Hungariam sacram illustrantia, II, Rome I860,
p. 351, 356-357.
6
I. Nagy – A. Nyáry, op. cit., I, p. 130 sq. ; V. Makouchev, Monuments historiques des Slaves
méridionaux et de leurs voisins, tirés des archives et des bibliothèques publiques d’Italie, II,
Belgrade 1882, p. 158.
7
L’origine de ce surnom est encore discutée. Il semble pourtant indiquer l’appartenance de
son père à l’Ordre du Dragon (Societas Draconistarum), dans lequel il fut admis en 1431, à
Nuremberg : voir I. Minea, Vlad Dracul i vremea sa, Ia i 1928, p. 39-40 ; une discussion de toutes
les étymologies proposées chez G. Giraudo, Drakula. Coniribuli alla storia delle idee politiche
nel’Europa orientale alla svolta del XV secolo, Venise 1972 (« Collana Ca’ Foscari »), p. 42-48.
8
I. Nagy – A. Nyáry, op. cit., I, p. 145-147, édition très défectueuse ; avec corrections chez
I. Bianu, « tefan cei Mare. Câteva documente din Archiva de Stat de la Milan », Columna lui
Traian, nouvelle série, IV (1883), p. 36-39.
9
V. Makouchev, op. cit., II, p. 25-26.
193
en septembre – octobre et à Brasov (Kronstadt) en novembre – décembre 1462 le
roi de Hongrie fut informé par les bourgeois saxons de leur conflit avec le prince
de Valachie et de leur décision de soutenir son frère Radu, le protégé de Mehmet
II, et qui contrôlait une partie du pays10. En clair, cela signifiait qu’il fallait
abandonner Dracula et s’entendre avec son compétiteur, qui entendait ménager
les intérêts économiques des Transylvains en Valachie, intérêts que Dracula
s’était employé à restreindre11.
Jointe aux réticences du souverain, cette décision des Transylvains revêtait
un poids autrement important lorsqu’il s’agissait de leur contribution pécuniaire
destinée au rachat de la couronne hongroise. L’alternative qui se présentait à
Mathias était néanmoins délicate : d’un côté, les puissances chrétiennes lui
avaient avance des sommes importantes pour attaquer Mehmet II, de l’autre, les
villes saxonnes et la noblesse transylvaine ne manifestaient aucun enthousiasme
pour venir en aide à Dracula, avec lequel elles avaient un contentieux très chargé.
Le soutien de cette riche province, dont les revenus représentaient « duo terci di
questo regno et il meglio », selon l’ambassadeur vénitien12, était vital pour le roi
Mathias. Même si, au début, le jeune roi (il n’avait pas encore vingt ans) avait été
séduit par l’idée d’une croisade, à son arrivée à Sibiu et à Bra ov, ses intentions
changèrent entièrement. Il est vraisemblable que le récit que les Saxons lui firent,
à l’aide peut-être d’un texte écrit, des représailles subies de la part du prince
valaque, et pour lesquelles ils demandaient réparation, a dû impressionner la
sensibilité du roi13. Toutes ces raisons ont poussé Mathias Corvin à faire arrêter
Dracula, accusé d’avoir envoyé des lettres au sultan par lesquelles le voïévode
roumain s’engageait à trahir le roi de Hongrie et à le livrer aux Ottomans en
échange du pardon.
Dès janvier 1463, Mathias Corvin envoya ses ambassadeurs à Venise et
auprès du pape afin de leur fournir des explications sur la capture de Vlad et
l’arrêt de la campagne contre Mehmet II. La tâche délicate d’exposer le point de

10
Nous nous permettons de renvoyer à ce sujet à notre thèse de doctorat de 3e cycle, Le thème
de Dracula (XVe –XVIIIe siècles). Présentation, édition critique, traduction et commentaire,
Université de Paris – I (Panthéon – Sorbonne), 1979.
11
D.C. Giurescu, « Rela iile economice ale rii Române ti cu rile Peninsulei balcanice din
secolul al XIV-lea pân la mijlocul secolului al XVI-lea », Rsl XI (1965), p. 167-201 ;
R. Manolescu, Comer ul rii Române ti i Moldova cu Bra ovul (secolele XIV – XVI), Bucarest
1965 ; M. Cazacu, « L’impact ottoman sur les Pays Roumains et ses incidences monétaires (1452-
1504) », RRH XII (1973), p. 159-192 (repris dans idem, Au croisement des Empires et des mers,
p. 373-402).
12
Voir supra, note 4.
13
Cf. le témoignage de l’historien grec Laonikos Chalkokondylès, contemporain des
événements : « Mais Vlad, dès que son frère Dracula [Radu] s’en fut venu et eut soumis le pays de
Dacie, se rendit chez les Péoniens [Hongrois, Transylvains]. Mais les Péoniens, dont il avait tué les
proches en Dacie, demandèrent sa tête à l’empereur de Péonie, le fils de Hunyadi, et eux, le
condamnant sévèrement pour avoir tué des gens de la façon la plus injuste, l’enfermèrent dans la
ville de Belgrade » (Laonici Chalkokandylae historiarum demonstrations, II/2, éd. E. Darko,
Budapest 1927, p. 266).
194
vue hongrois incomba à l’évêque de Csánad. Il la remplit en présentant à l’appui
des textes contenant les preuves de la trahison et des « inhumaines cruautés » de
Dracula14.
C’est que l’intérêt principal de Mathias résidait plus que jamais dans ses
pourparlers avec Frédéric III en vue du rachat de la couronne. La délégation
hongroise apportant les 80 000 ducats nécessaires à la transaction se présenta à la
mi-juin à Wiener Neustadt. Face aux prétentions de dernière minute que Frédéric
III soulevait pour le prix de la signature du traité, Jean Vitéz, évêque d’Oradea et
chef de la délégation hongroise, bénéficia du concours des légats pontificaux,
Rudolf de Rüdesheim et Domenico de’Domenichi, évêque de Torcello. L’un et
l’autre se trouvaient en Autriche depuis le mois d’avril et avaient mission
impérative de la part du souverain pontife d’aboutir au plus vite à la conclusion
du traité, qui devait permettre à Mathias Corvin d’obtenir la couronne hon-
groise15. Les pourparlers durèrent encore un mois, avant que l’empereur ne se
résignât à accepter les conditions du traité qui fut scellé les 19 et 26 juillet
146316.
C’est à ce même moment – lors du séjour de la délégation hongroise à
Wiener Neustadt, à Oedenburg et à Vienne – que fit son apparition en Autriche,
et principalement dans sa capitale, le récit intitulé Die Geschichte Dracole waide
(Histoire du prince Dracula). Nous l’appellerons, pour plus de commodité, la
GDW. Il s’agit d’un récit formé d’épisodes disparates ayant trait aux cruautés de
Vlad l’Empaleur durant son règne principal de 1456 à 1462. Le texte fut
enregistré presque en même temps par trois témoins :
1) Thomas Ebendorfer, professeur à l’Université de Vienne († 12 janvier
1464) est l’auteur d’une chronique latine, Cronica regum Romanorum
(Kaiserchronik), qui s’arrête dans la seconde moitié de l’année 146317.
Ebendorfer insère la GDW entre des événements qui se sont déroulés en mai18 et
août 146319.
2) Pie II († 15 août 1464) procéda de même dans ses Commentaires qui
s’arrêtent juste avant la mort de l’archiduc Albert VI d’Autriche, survenue le 2

14
. Papacostea, « Cu privire la geneza i r spândirea povestirilor scrise despre faptele lui
Vlad epe », Rsl XIII (1966), p. 159-167.
15
K. Nehring, op. cit., p. 20-21.
16
Ibidem, p. 13-23, 202-217.
17
Thomas Ebendorfers « Chronica regum Romanorum ». Kritisch erörtert und herausgegeben
von A. F. Pribram, dans Mitteilungen des Instituts für österreichische Geschichtsforschung, III,
Ergänzungsband, Innsbruck 1890-1894, p. 38-222. La GDW se trouve aux p. 202-205. Pour sa vie
et son œuvre, voir A. Lhotsky, Thomas Ebendorfer. Ein österreichischer Geschichtsschreiber,
Theologe und Diplomat des 15. Jahrhunderts, Stuttgart 1957 (« Schriften der Monumenta
Gernianiae hislorica. Deutsches Institut für Erforschung des Mittelalters », 15).
18
T. Ebendorfer, op. cit., p. 200.
19
Ibidem, p. 206.
195
décembre 146320. Le pape place la GDW entre la description des troubles
survenus à Vienne en avril 1463 et le récit de la conquête de la Bosnie par les
Ottomans en juin – juillet de la même année21.
3) Le ménestrel allemand Michel Beheim (1416-1474) se trouvait à Wiener
Neustadt du 12 décembre 1462 à août 1463 et, ensuite, pendant l’hiver 1463-
1464. Il y composa un long poème de 1070 vers intitulé Von ainem wutrich der
hiess Trakle Waida von der Walachei22. Ce poème représente, en fait, la GDW
mise en vers, à laquelle s'ajoutent des renseignements nouveaux fournis à notre
ménestrel par le moine Jacques de « Gorrion » (Gornij Grad, Obernburg, près de
Ljubljana).
Une comparaison des trois textes montre, en dépit de leur caractère
différent, une parfaite concordance dans l’enchaînement des événements, ce qui
prouve à l’évidence l’existence d’un prototype commun, la GDW, mis en
circulation en juin – août 1463 à Vienne. D’autre part, nous savons que la GDW
commença à être imprimée à partir de 1488. Treize éditions sont connues jusqu’à
ce jour, qui vont de 1488 à [1559-1568] ; elles furent imprimées dans les
principales villes de l’Empire : Nuremberg, Lübeck, Bamberg, Leipzig,
Augsbourg, Strasbourg et Hambourg23. Il convient toutefois de préciser qu’entre
le texte de 1463 et celui qui fut imprimé à partir de 1488 il existe des différences
importantes, aussi bien dans l’ordre que dans le contenu des épisodes. Ces
différences ressortent du tableau de concordances que nous présentons à la fin de
notre article. Nous concluons que la GDW de 1488 représente un texte remanié
par rapport à celui de 1463 : trois épisodes y manquent (les nos 24, 28 et 29), un
quatrième a été mutilé et collé à un autre (nos 3 et 4) ; des changements de sens

20
Commentarii rerum, memorabilium, que temporibus suis contigerunt, Francfort 1614. La
GDW aux p. 296-297.
21
J. Hirsch, « Der Aufstand Wolf gang Holzers in Wien 1463 », dans Programm der
deutschen Landesoberrealschule in Prosmilz, 1901 ; K. Schalk, Aus der Zeit des österreichischen
Faustrechtes, 1440-1463, Vienne 1919 (« Abhandlungen zur Geschichte der Stadt Wien », III).
22
Gr.C. Conduratu, Michel Peheims Gedicht über den Woiwoden Wlad II Drakul, mit
historischen und kritischen Erläuterungen, Bucarest 1903 ; H. Gille, I. Spriewald, Die Gedichte des
Michel Beheim, I, Einleitung, Gedichte no 1-147, Berlin 1968, p. 285-316.
23
Voici la liste de ces éditions avec leurs sigles : Nuremberg, Marcus Ayrer, 1488 (A) ;
Nuremberg, Peter Wagner [1488] (W) ; [Lübeck, Bartholomaeus Gothan, vers 1488-1493] (G) ;
Bamberg, [Hans Sporer], 1491 (B) ; Leipzig, [Martin Landsberg], 1493 (L) ; Augsbourg, Christoph
Schnaitter, 1494 (S) ; Nuremberg, Ambrosius Huber, 1499 (H) ; Strasbourg, Mathias Hupfufï, 1500
(M) ; [Hambourg, Imprimeur des Iegher, 1502] (U) ; Nuremberg, Johann Stuchs [vers 1520] (N) ;
[Nuremberg, Jobst Gutnecht, 1521] (I) ; [Augsbourg, Melchior Ramminger, 1520-1542] (R) ;
Augsbourg, Matheus Francken [1559-1568] (F) : voir C. I. Karadja, « Incunabulele povestind
despre cruzimile lui Vlad epe », dans Închinare lui Nicolae Iorga cu prilejul împlinirii vârstei de
60 de ani, Cluj 1931, p. 196-206 ; idem, « Die ältesten gedruckten Quellen zur Geschichte der
Rumänen », Gutenberg Jahrbuch (1934), p. 114-136 ; J. Striedter, « Die Erzählung vom.
walachischen Vojevoden Drakula in der russischen und deutschen Überlieferung », Zeitschrift für
slavische Philologie XXIX/2 (1961), p. 398-427. Une édition critique de ces récits, avec traduction
française, dans notre thèse citée supra, note 10.
196
(nos 22, 25) et, enfin, des inversions dans l’ordre des épisodes, prouvent que
l’éditeur de 1488 a utilisé un texte défectueux du fait des lacunes et des passages
illisibles24.
Or, à notre avis, ce texte nous a été transmis par trois copies manuscrites
datées de la seconde moitié du XVe siècle :
1) Suisse, abbaye de Saint-Gall, ms. 806, p. 283-28825. La date de cette
copie est difficile à établir car il s’agit d’un manuscrit hétérogène. Toutefois, les
deux textes suivants, écrits de la même main que la GDW, sont datés,
respectivement, de 1456 et de 1473.
2) Autriche, abbaye de Lambach, cod. Cel. 327, fol. 226-22926. Inc. :
« Anno Domini MoCCCCLVI jar hat der Trakol vil Wunders und groess übles
getan ». Manuscrit de la deuxième moitié du XVe siècle, disparu vers 1920.
3) Grande-Bretagne, Londres, British Library, Add. ms. 24315, fol. 138-
143. Manuscrit de la fin du XVe siècle27.
Une comparaison entre ces trois textes et les témoignages d’Ebendorfer, de
Pie II et de Beheim, permet de constater une identité quasi totale et qu’on peut
attribuer à leur source commune, à savoir le texte diffusé par la délégation
hongroise en juin – juillet 1463 à Vienne. La place nous manque pour
reconstituer ici les matériaux utilisés à la composition de ce texte. Disons
simplement qu’il s’agissait, principalement, de témoignages des Saxons de
Bra ov et de Sibiu concernant les méfaits de Dracula. Le tout a l’aspect d'un
rapport ou d’une plainte, énumérant les sévices du prince roumain à l’encontre
des Transylvains, des Ottomans, mais aussi de ses propres sujets.
Nous sommes enclin à croire que la GDW commença à circuler dès l’été
1463 sous la forme imprimée à Vienne, vraisemblablement en allemand. Deux
arguments au moins peuvent être invoqués à l’appui de cette hypothèse. Le plus
important nous semble être le témoignage, datant de 1471-1474, de Léonard
Hefft, notaire de Ratisbonne, traducteur en allemand de la Chronica pontificum et
regum Romanorum due à Andreas von Regensburg. À la fin de sa traduction,
terminée en 1471, Hefft fit plusieurs notes allant jusqu’en 1474, dont la suivante
nous intéresse au plus haut degré :

24
Voir la concordance des épisodes en annexe du présent article.
25
Éditée par I. Bogdan, Vlad epe i nara iunile germane i ruse ti asupra lui. Studiu critic,
Bucarest 1896, p. 90-105 ; Gr.C. Conduratu, Michael Beheims Gedicht über den Woiwoden Wlacl
II. Drakul. Mit historischen und kritischen Erläuterungen, Bucarest 1903, p. 101-105 (E).
26
Édité par F. Zimmermann, « Ueher den walachischen Woiwoden Wlad IV, (1456-1462) »,
dans Archiv des Vereins für siebenbürgische Landeskunde, nouvelle série, XXVII (1896), p. 331-
343. Copie par W. Wattenbach (D).
27
Cf. D Harmening, Drakula, dans Die deutsche Literatur des Mittelalters. Verfasserlexikon,
II, Berlin – New York 19782, col. 221-223 (P).
197
« Anno 1462. Dracole wayda, dux Majoris Balachiae, per dominum Ysgram gubernatorem
regni Hungarie captivus Budam ductus usque hodie bona custodia reservatur. Hic Dracole nacione
Thurcus quidem Bude baptizatus demumque a fide recalcitrando multa milia Christianorum,
numero 18 000 ut ipse confessus est, palo interfecit, quod vulgo « gespist ». Ipse denique
crudelior(efectus Nerone et Diocletiano, multa tormentorum genera excogitans, ut ita dicam,
infinitos Christi fidelium vita privavit, cuius quoque res in Christianos et Thurcas primitus peractas
stilus nos[ter] vix capere potest. Adeo denique visu crudelis et austerus apparet, ut ymago vultus sui
in universum fere sit orbem depictam in spectaclum missa »28.

À notre avis, ce témoignage indique assez clairement que, en 1474 au plus


tard, la GDW circulait imprimée en allemand et ornée du portrait du « tyran ».
Or, il paraît peu probable qu’on l’eût imprimée après 1463, car après cette date le
personnage n’était plus d’actualité.
De même, le passage final des Commentaires de Pie II concernant le prince
valaque semble constituer une preuve à l’appui de cette hypothèse :
« Valachus adhuc in carcere delitescit, magno et honesto vir corporis, et cuius species
imperio digna videatur, adeo sepe differt hominis ab animo facies »29.

Comment le souverain pontife pouvait-il connaître l’aspect physique de


Vlad, sinon à travers un portrait ? En effet, celui que brossa le légat papal Nicolas
de Modrus du captif au printemps de l’année 1463 – « truci vultu atque
horrendo », etc.30 – ne correspondait pas du tout à l’image que le pape devait se
faire d’un prince chrétien. Il semble donc probable que Pie II a eu entre ses mains
la brochure imprimée contenant la GDW en 1463, et qu’il en fut de même pour
Thomas Ebendorfer et pour Michel Beheim.
Il n’est pas sans intérêt de constater comment, dans sa traduction latine du
pamphlet, Thomas Ebendorfer, déjà âgé et moins au courant de l’histoire du
prince roumain, a modifié certaines anecdotes ou renoncé à d’autres. L’exemple
le plus frappant est celui qui concerne le prince Dan, compétiteur au trône de
Valachie en 1460, vaincu et décapité par Dracula. Tandis que le manuscrit de
Lambach contient : « Item er het den jungen Dann gefangen... », Ebendorfer, ne
comprenant pas qu’il s’agissait d’un nom propre, traduit ainsi : « Item iuvenes
multos cepit et equilibrant post facto sepulchro... ». La confusion entre le nom
propre Dan et l’adverbe allemand dann (ensuite, après) se retrouve aussi dans la
copie, par ailleurs très correcte, du manuscrit de Saint-Gall, qui transcrit darin.
Elle trahit néanmoins la source allemande du texte original, utilisée par Eben-

28
Munich, Bayerisches Staatsbibliothek, Clm. 26632, fol. 495 ; I. Bogdan, op. cit., p. 31. Les
autres notices éditées par N. Iorga, Notes et extraits pour servir à l’histoire des croisades au XVe
siècle, IV (1453-1476), Bucarest 1915, p. 345-350. Sur Andreas von Regensburg, voir l’article de
Peter Johanek dans Die deutsche Literatur des Mittelalters. Verfasserlexihon, I, Berlin – New York
19782, col. 341-348.
29
Voir le texte plus bas, en annexe.
30
G. Mercati, « Notizie varie sopra Niccolo Modrussiense », dans Opere minori, IV, Cité du
Vatican 1937, p. 247-249 ; . Papacostea, op. cit.
198
dorfer, Beheim, le moine de Saint-Gall et celui de Lambach, de même que le
copiste du manuscrit de Londres. Seul Pie II a pu disposer aussi d’un texte latin
expédié par la chancellerie de Mathias Corvin et contenant la lettre de trahison de
Dracula.
Le manuscrit P (British Library) soulève quelques problèmes qui ne
peuvent pas être résolus ici. Tout d’abord, à la différence de D et de E, il a
enregistré l’épisode final (36 = |P 41) contenant l’arrestation de Dracula. Ce
dernier est fait prisonnier après la célébration – de pure forme – de son mariage
avec la fille du « vieux gouverneur de Hongrie », confusion manifeste entre Jean
Hunyadi et son fils Mathias Corvin. Le père remplissait, en effet, cette fonction,
et sa mention au début du récit a dû contribuer à l’amalgame entre le père et le
fils.
Le texte P contient quarante et un épisodes dont deux (29 et 4-1) ne se
retrouvent pas dans les deux autres copies de la GDW de 1463. En revanche, on
remarque l’absence dans P de l’épisode 33 (le supplice des pauvres). Les trente-
neuf autres épisodes correspondent aux trente-quatre enregistrés par E (trente-
trois dans D), car le copiste de P a divisé l’épisode 9 en trois parties (= P 9, 10 et
11) ; trois autres épisodes ont été divisés chacun en deux parties : le 16 ( = P 32
et 33), le 25 (= P 21 et 22) et le 29 (= P 17 et 18). L’ordre des épisodes prouve
que le copiste de P n’a pas respecté la pagination de la GDW de 1463 de la même
façon que ceux des manuscrits D et E. Leur comparaison permet d’établir le
tableau de concordance suivant :

P D, E

1-13 1-11
14-19 26-30
20-22 24-25
23-24 31-32
25-26 34-35
27-40 12-23

Cela donnerait, croyons-nous, un livret de quatre feuillets imprimés recto-


verso, plus un feuillet pour le portrait de Dracula, au début, et un sixième feuillet,
vite perdu, contenant uniquement le dernier épisode, à savoir l’arrestation du
tyran.
Une dernière question qui se pose – et elle est de taille –, a trait à la
personne de l’imprimeur. Nous croyons pouvoir avancer le nom de Ulrich Han,
qui avait publié à Vienne un Almanack (Wandkalender) pour l’année 1462 (G. K.
W. 1287). Or, Han semble avoir travaillé à Mayence avec Gutenberg et à
Bamberg avec Albert Pfister, le premier imprimeur qui eut l’idée de joindre au
texte des figures gravées. Voilà qui justifie à nos yeux la présence du portrait de

199
Dracula placé en première page de l’incunable31. L’imprimerie venait, depuis
peu, de se mettre au service de la propagande politique avec un Türkenkalender
(1455) et, surtout, avec le Manifeste de l’archevêque Diether de Mayence
imprimé par Gutenberg en 146232.
Il n’est donc pas déraisonnable de croire que Mathias Corvin a fait appel
lui aussi à l’imprimerie dès 1463 afin de justifier sa politique : c’est ainsi qu’il
procédera d’ailleurs toute sa vie, aussi bien en Hongrie33 qu’à Vienne même34.

ANNEXES

I. Concordance entre les épisodes des quatre témoins de la GDW de 1463 et ceux
de la GDW de 1488, complétée, lorsqu’il y a lieu, par des renvois aux éditions
postérieures.

II. Édition synoptique des quatre témoins principaux de la GDW :

1) GDW de 1463 : [Die Geschichte Dracole waide], d’après le ms. E (Saint-


Gall)35 ;
2) GDW de 1488 : Die Geschieht Dracole waide, d’après le plus ancien texte
imprimé aujourd’hui connu ([Nuremberg], Marcus Ayrer, 1488)36 ;
3) Thomas Ebendorfer, Cronica regum Romanorum, d’après l’édition de
A.F. Pribram, dans Mitteilungen des Instituts für österreichische Geschichtsforschung,
III, Ergänzungsband, Innsbruck 1890-1894, p. 202-205 ;
4) Pie II, Commentarii rerum memorabilium, que temporibus suis contigerunt,
d’après l’édition de Francfort 1614, p. 296-297.

31
Pour son activité, voir H. Bohatta, « Ulrich Han, der erste Wiener Buchdrucker »,
Gutenberg Jahrbuch, 1933 ; G. Borsa, « Ueber die Anfänge des Buchdruckes in Wien », Beiträge
zur Inkunabelkunde III/1 (Berlin 1965), p. 48-75 ; F. Geldner, Die deutschen Inkunabeldrucker, I,
Das deutsche Sprachgebiet, Stuttgart 1968, p. 252, 294 ; idem, « Zum frühesten deutschen und
italienischen Buchdruck (Mainz-Baiern-Foligno. Johannes Numeister und Ulrich Han ?) »,
Gutenberg Jahrbuch, 1979, p. 18-38. Pour A. Pfister, voir F. Geldner, Die Buchdruckerkunst im
alten Bamberg, 1458/9 bis 1529, Bamberg 1964.
32
F. Geldner, « Der Heiliggrab-Kalender für 1478 (Kreuzfahrtlied), sein Drucker Heinrich
Eggestein und der Türkenkalender für 1455 », dans Scritti in onore di Monsignore Giuseppe
Turrini, Vérone 1973, p. 241-259.
33
J. Fitz, « Die Ausgaben der Thuroczy-Chronik aus dem Jahre 1488 », Gutenberg Jahrbuch,
1937, p. 97-106 ; idem, « König Mathias und der Buchdruck », Gutenberg Jahrbuch, 1939, p. 128-137.
34
J. Fitz, « König Mathias und der Buchdruck », p. 133.
35
Nous avons choisi de reproduire le texte du ms. E parce que, en dépit de l’absence de
l’épisode final – l’arrestation de Dracula – (conservé uniquement dans P), il nous semble être la
meilleure copie de la GDW de 1463. En règle générale, P abrège les épisodes et tend à un style plus
dépouillé, ce qui nuit parfois à la compréhension du texte. Toutefois, nous avons indiqué en note
les ajouts, parfois intéressants, que cette copie présente par rapport à D et à E.
36
Un seul exemplaire connu, Weimar, Landesbibliothek ; une reproduction photographique à
Bucarest, Bibliothèque de l’Académie Roumaine, Cartea rar , 11.181251 (faite en 1941 par
C.I. Karadja). Voir aussi E. Strübing, Eine unbekannte Ausgabe des Dracole Waida, dans Beiträge
zur Inkunabelkunde, dritte Folge, I, Berlin 1965, p. 103-104.
200
I. – TABLE DE CONCORDANCE

GDW 1463 GDW 1488 Ebendorfer Pie II Beheim

1 1 1 1 v. 1-30
2 2 2 2 v. 31-50
3 et 4 3* 3 3 v. 51-73
5** 5 4 4 v. 74-76
6 4 5 5 v. 77-90
7 6 6 6 v. 91-100
8 7 7 7 v. 101-110
9 8 8 8 v. 111-120
10 9 9 9 v. 121-170
11 10 10 manque v. 211-216
12 11 11 10 v. 217-236
13 12 12 11 v. 237-243
14 13 13 manque v. 244-260
15 19 14 manque v. 261-270
16 14 15 manque v. 271-327 et v.
348-350
17*** 15 16 manque v. 351-365
18 16 17 12 v. 367-393
19 17 18 manque v. 394-413
20 18 19 manque v. 414-443
21 20 20 manque v. 444-480
22 22 21 manque Y. 481-493
23 21 manque 13 Y. 284
24 manque 22 14 v. 494-520
25 24 23 15 v. 521-570
26 23 24 16 v. 577-586
27 manque 25 manque v. 571-576
28 manque**** 26 manque v. 587-600
29 manque 27 manque v. 601-616
30 25 28 17 v. 617-640
31 27 29 manque v. 641-681
32 26 30 manque v. 821-860
33 31 31 manque v. 861-870
34 30 32 manque v. 328-347
35 28 33 manque v. 871-910
manque 29 manque manque v. 682-820
P 41***** 32 34 et 35 18 v. 951-1070
* Complet dans G.
** Manque dans D, se trouve dans A.
*** Manque dans D.
**** Complet dans SHM.
***** Manque dans DE

201
II. – ÉDITION

GDW 1463 GDW 1488

Nach Gristi geburt M.CCCC.LVI iar hat


der Dracole vil erschrockenliche wunder-
liche dinck gethan.

1. Item der alt gubernator der het den alten 1. Item der alt gubernator hat den alten
Dracol lassen töden, und der Dracol und Dracol lasen döten. Und der Dracole und
sin brüder die habend abtretten von irem sein brueder haben abgetreten von yrem
glouben und verhaissen und geschworen glauben und haben verhaissen und
den christen glouben zu beschirmen und geschworen den cristlichen gelauben zu
halten. beschirmen.

2. Item des selben jars ist er gesetzt und 2. Item dess selben iares ist er gesetzt
herr worden in der Walachey. Ze hand het worden zu einem herren in der Walachey.
er lassen töden den Lasslaw Wabada, der Zu hant lies er töten den Lassla Wayda der
daselbs herr ist gewesen. da selbs herre ist gewesen.

3. Item zu hand darnach het er dorffer 3. Paid darnach hat er in Sibenbuergen auch
und schlösser in Sibenburgen by der in Wurtzland mit namen Beckendorff
Hermonstatt lassen verbrennen und lassen verbrennen. Auch frawen und man,
geschlösser in Sibenburg daselbs und iung und alt, etlich hat er mit im heym
dorffer mit namen Klosterholtz, Nüw- gefueret in dy Walachey an eyseren keten
dorff, Holtznetya zu äschen gantz ver- und da all gespist.
brennen.

4. Item Berkendorf in Wuetzerland het er


lassen verbrennen, man und frowen,
kinder gross und klain ; die er daselbs nit
verbrennt, die het er mit im gefürt und
ingeschmidet mit ketlinen in die Walachey
und hett sy all lassen spissen.
4. Item er hatt all iung knaben die in sein
Cf. § 6. land geschickt sein, worden von lernung
wegen der sprach der liess er in ein stuben
sperren und liess sy verprennen der sein
CCCC gewesen.
202
DES TEXTES

Ebendorfer Pie II

1. Multum proflcit prelibatis gravissima hiis 1. Is [sc. Valachis] nostra aetate


diebus exorta tyrannis cuiusdam Dracol nomine, Dragula praefuit animo inconstanti
filii quondam Wayvode Walachie antiqui Dracol, et vario, quem anno sexto et
quem Johannes gubernator Ungarie capite cedi quinqua-gesimo supra mille
precepit, qui et Dracol fidei ritum Romane cum quadringentos incarnati Verbi
fratre assumpsit et ad prestandum adiutorium et Ioannes Huniates regni Hungarie
defensionem sub iureiurando firmavit. gubernator, eo quod ad Turcas
defecisset, bello victum eaptumque,
cum altero filio neci tradidit,
Ladislao quodam ei suffecto, qui
Valachos imperio regeret.

2. Tandem nacta oportunitate Ladis- laum pro 2. Fugit gubernatoris manus alter
wayda constitutum gladio percussit et indicibiles Dragule filius nomine Ioannes, qui
et inauditas tyrannides exercuit. paulo post exercitu comparato,
interfecto Ladislao, paternae here-
ditatis magnam partem vendicavit,
cunctis qui sibi patrique fuerant
adversi crudeliter necatis.

3. In Septemcastris et Burczia plures notabiles 3. Cybiniensem ingressus provin-


villas incineravit, habitatores occidit, aut captos ciam quamplures villas populo
secum cathenatos ductos in Walachiam stipitibus plenas succendit. Viros catenatos
affixit. admodum multos in Valachiam
tractos palis affixit.

Cf. § 5 Cf. § 5.

203
GDW 1463 GDW 1488

5. Item kouflütt und furlütt von Wuet- 5. Item er hat ein fride gesetzt in den
zerland, der Drakol hett in gesetzt ein selben hat er vil kaufleuet und furleuet
frydstag und in dem frydstag liess er ir viel auss Wurtzland lasen spissen.
spissen.

6. Item jung knaben und ander, die in die Cf. § 4.


Walachey geschickt wurdent, die warend
von vil landen, daz sy soltend lernen die
sprach ouch ander ding, die liess er selbs
zusamen bringen und im überantworten.
Die liess er all in ein stuben zusamen tun
und liess sy verbrennen, der warend in der
zal 4 hundert.

7. Item er hett lassen ussrütten ein gross 6. Er hat auch ein gross geschlecht
geschlecht vom minsten untz ain maisten, aussreueten lasen und spissen von den
kinder, fründ, brüder, schwöstern und het minsten piss zu dem maisten, iung und alt.
sy all lassen spissen.

8. Item er het ouch sin lütt nackend in 7. Er hat sein volck etlich nacket lasen
lassen graben untz an den nabel, darnach eingraben piss zu dem nabel und hat zu in
het er lassen zu in schiessen. Er het ouch lasen schiessen. Er hat etlich lasen praten
etlich lassen bratten, etlich schinden. und schinden.

9. Item er het den jungen Darin gefangen, 8. Item er hat den iungen Dann gefangen
darnach het er in lasenn wegen durch sin und hat im ein grab lasen machen und
priesterschafft, und so er es alles volbracht lasen besingen nach cristenlicher
hatt, do het er denn lassen machen ein grab ordenung, und hat im das haubt
nach gewonhait der Cristen und hatt im abgeschlagen pey dem grab.
lassen abschlachen sin houbt by dem grab.

10. Item botten sind gesand worden zu dem 9. Item poten sein geschickt worden von
Dracol von dem kung von Hungern und dem kuenigreich zu Hungern und Sachssen
von Sachssen und in Sibenburg, in zal fünf und Sibenbuergen in der zahl LV, in die
und funftzig, in die Walachey. Do liess der Walachei. Die liess der Trakole fünff
Dracol die herren fachen als uff fun ff wochen harren und liess spiss für die
wuchen, und liess spiss machen für ir herbrig stecken, also sein die in grossen
herberg, und die gedachtend alweg man sorgen gewesen. Das hat er darumb getan
wurd sy spissen. Ey wie in gross sorgen er forcht verreterey. Dy weil zog er in
sind sy gewesen ! Darumb das er durch sy Wurtzland und zerstrewet das getraid und
nit verratten wurd, darumb behielt er sy so all fruecht lies er verbrennen und das volck
lang. Und hub sich uf mit liess er gefangen fueren

204
Ebendorfer Pie II

4. In trewgis denique et pactis cum 4. Negotiatores publica illectos fide per


Ungaria mercatores et quadrigarum Valachiam cum pretiosis mercibus
vectores ad sua déclinantes similiter transeuntes, direptis bonis mteremit.
stipitibus transfigens occidit.

5. Ad IIIIor millia [diversarum partium] 5. Ex Vurcia quadringentos pueros


iuvenum pro studio mercancie et ydiomatis tanquam lingua Valachorum erudiendos, ad
destinatorum in unum congregat et in se iussit afferri, quos in aestuario clausos
stupha igne superposito incinerat. immisso igne cremavit.

6. Genealogiam insuper altorum merito- 6. Viros sui generis nobiliores et qui


rum in utroque sexu, senes cum parvulis, propinquiores sibi fuerunt, cum liberis et
cognatis et amicis, fratribus et sororibus uxoribus interfecit.
funditus delevit et stipitibus affixit.

7. Quosdam e suis usque ad umbilicum in 7. Quosdam ex domesticis suis umbilico


terram suffodit et iaculis configere iussit. tenus terra suffodi iussit, ac sagittis
transfodi. Nonnullis cutem ademit.

8. Item iuvenes multos cepit et equilibravit 8. Daym quendam filium alterius Daym
post facto sepulchro omnibus ductis ad Vaivodae in bello cepit, viventique ac
idem et decollatis in eodem sepeliri iussit. videnti sepulchrum erexit, iussitque
sacerdotes exequias decantare, quibus
fmitis captivo caput amputavit.

9. Nuncios eciam de Ungaria et 9. Legatos Siculorum et Transilvanorum


Septemcastris destinatos ad se, ultra men- quinquaginta tres ad se missos in vincula
sem retinuit et ante hospitium stipites figi coniecit, et ingressus eorum terras, nihil
fecit, ne sua maleficia proderent. Tandem hostile timentes, ferro et igne cuncta
omni sua adunata potentia, subito noctü
villas et castra preoccupat et incinerat et vastavit.
multis in suam captivitatem venientibus,
mane in Kronstat exustis suburbiis omnes
detentos Viros et mulieres una cum
parvulis palis affixit et in medio eorum
prandium sumpsit ridens, postquam omnes
fructus inibi una cum frumentis incendiis
absumpsit.

205
GDW 1463 GDW 1488

aller siner macht und zoch in Wuetzerland. ausserhalb der Cronstat also genant, do hat
Aines morges frü kam er in die dorfer, der Dracole geruet pey Sant Iacobs
schlöss und stett, alle die er ubermocht die capelen. Er hat forstat lasen verprennen.
verstört er oueh, all frucht und traidt liess Auch als der tag dess morges frwe kam, do
et alles verbrennen. Und alle die er liess er frawen und man, iung und alt pey
daselbst het gefangen, die het er lassen der Capellen um den perck lassen spissen
füren usserthalb der statt genampt und hat sich mitten unter sie gesetzt, und
Kranstatt by der Capellen die da heist S. das morgen mal mit freueden geessen.
Iacob. Und der Dracol daselbs hat geruwet
und hatt die gantzen vorstatt lassen ver-
brennen. Ouch als ter tag komen ist
morgens frü, waz er begraiff, frow und
man, kinder, jung und alt, het er an dem
morgen an den berg by der Capellen all
lassen spissen umb und umb den berg; und
er ist mit under in gesessen zu tisch und sin
frund daselbs gehabt.

11. Item S. Bartolmeus kirch het er lassen 10. Item er hat auch sant Bartholomes
verbrennen daselbs, ouch alle die ornat und kirchen lasen verprenen und all ornat und
kelch beroubt und genomen. kelch von dann genummen.

12. Item er hat geschafft ainen sinen 11. Mer hat er seiner haubtman einen in
houbtman in ein gross dorff mit namen ein gross dorff geschickt mit namen
Zeyding zu verbrennen, aber der selb Zeinding zu verbrennen. Aber der selb
houbtman moch das selb nit verbrennen haubtman mocht das dorff nit verbrennen
von widerstand der dorflütt. Do kam er zu von widerstant wegen der dorfleuet, und
sinem herren und sprach: herr, ich hab das kam wider haim zu dem Dracole, und
nit mögen Volbringen, das du mich hast sprach: ich hab nit muegen verpringen das
haissen tun. Do nam er in und liess in du mich geheissen hast. Von stund an liess
spissen. er den haubtman spissen.

13. Item kouflut und ander lut mit waar 12. Item kaufleuet und ander volck mit
gantzer kouffmanchafft von Wuetzerland irer kauffmanschatzs komen von
gegen der Thunow gegen Bregel in zal 600 Wurtzland gegen der Tunaw gegen Pregel
mit allem irem gutt er sy all lassen spissen in zal CGCCCC, die hat der Dracole all
und das gutt zu im genomena. lasen spissen, und ir gut lasen nemen.

14. Item er het lassen machen ein grossen 13. Item er hat lasen machen ein grosen
kessel mit zwei handhebinen und darüber kessel und darüber breter mit löchern
ein pümy mit bretern und dadurch her er gemacht und hat die leuet mit den haubtern
lassen locher machen, das ain mensch mit dardurch lassen schieben und also
dem koupf dardurch komen mag. Darnach versperren lasen, und hat den kessel mit
hatt wasser lasen

a. Add. P : Item er hat ir vil here strick durch die nasen gezogen und hat sie hin und her geslaÿfft.
206
Ebendorfer Pie II

10. Et similiter ecclesiam beati Bartholomei


ibidem conflagravit, ornatus cum paramentis vi
abstulit.

11. Proprium capitaneum missum ad


expugnandum Zygadinum, dum resistentibus 10. Caeimlinum suarum copiarum
incolis id perficere non potuit, palo transfigi ducem, eo quod immanitati suae non
precepit. satisfaceret, palo transfixit.

12. Item sexcentos mercatores ad Bregel versus


Danubium procedentes de Burtzia cepit et 11. Viros ex Vurcia sexcentos in al-
omnibus mercibus ablatis eos palis transfixit et teram provinciam transeuntes, cum in
occidit. manus eius pervenissent, ad palos
peremit.

13. Item in magno caldario homines utriusque


sexus decoxit.

207
GDW 1463 GDW 1488

er ain gross für darunder gemacht und fuellen und hat gross feuer unter den kessel
wasser in den kessel gegossen und het sy lasen machen. Und das volck also
lassen sieden. Er hat vil menschen, fro wen iemerlich lasen schreien piss sy gar
und man lassen spissen, jung und alt. versoten sein.

15. Ouch ist er wiederumb komen in Cf. § 19.


Sibenburg gen Talmetz ; daselbst hett er
die menschen lassen hacken als das krutt,
und die er mit im gefangen gefurt hatt in
die Walachey, die hatt er grussamlich und
mancherlay spissen lassen.

16. Item erschrockelichen, forchtsa- 14. Erschröckenliche, fortchtsame, unau-


melichen und unusssprachelich pin hat er sprechenliche pein hat er erdacht, das er
erdacht, das er hett lassen spissen mütter hat lasen muter und kind an den bruesten
und kinder sugende und innerhalb eines seugent mit einander spissen, das die kind
jars, oder 2 oder mer hatt er lassen spissen. der muetern an die pruesten gezabelt haben
Es haben ouch die kindlin den mütteren an piss in den tod. Dess gleichen die mueter
ir brust griffen, ouch die mütter die kindle. hat er die pruest aufgeschniten und die
Es het ouch den müttere die brüst von kind mit dem haubttern dardurch
einandaren geschnitten und die kinder mit geschoben und paide also gespist.
dem hobt dardurch geschoben und darnach
gespisst, und vil ander pin. Solche grosse
pin und schmertzen alle wütterich und
durechter der christenhait nie erdacht
habend, als von Harodes, Nerone und
Diocletiano und aller ander hayden tatten
solch marter nie erdacht habend als disser
wütterich.

17. Item menschen het er lassen spissen 15. Item menschen hat er seitling lasen
sittlingen allerlay durch einander, jung und spissen allerlai volck, cristen, Iuden,
alt, frowen und man. Ouch so habent sy haiden, das sy sich lang haben muegen
sich mugen begelten mit henden und rueren unnd zabeln und gewemmert durch
füssen und hand sich gewendet und einander als die frosch ; darnach hat er in
gazablet durcheinander als die frösch. hend und fuess auch lasen anspissen. Und
Darnach het er die hand ouch lassen er hat offt in seiner sprach gereth: ey, wie
spissen und sprach offt nach siner sprach: gross geradigkeit treiben sy! Also hat er
ey, wie grosse gradikait tribent sÿ! Un das sein freued gehabt.
sind gewesen haiden, Juden, christen, ket-
zer und Walchen.

18. Item er hatt ein Zeginer, der hat 16. Item er hat einen zigewner der het
gestolen. Do koment die anderen Zegine gestolen. Do kamen die andern...

208
Ebendorfer Pie II

14. Item Kolomotz in Septemcastris plures


homines instar olerum secuit in pecias,
alios vero concaptivos in Walachiam
ductos stipitibus affixit.

15. Tali inaudita crudeli nece a cunc- tis


tyrannis consummavit matres cum
infantibus et lactentibus suis, quos et ab
uberibus avulsit et violenter a matribus
amplexantibus mensis unius etatis aut sex
aut anniculos apertis et scissis uberibus
una cum alitibus suis in stipitibus
consummavit.

16. Kursus et multos ex Judeis, Paganis,


Gristianis, Racis et Walachis per medium
ventris et umbilici in palis infixit utriusque
sexus et etatis, quorum cum ex tormentis
pedum et manuum membra varie
moverentur, ridens fertur dixisse : Ecce
quanto solacio hii lusum exercent, et novis
fecit clavis configi.

17. In Czyganos invisam exercuit 12. Zeganum quendam quoniam furem


crudelitatem, nam dum unus eorum in deprehensum recusasset manu sua

209
GDW 1463 GDW 1488

und battend den Dracol, er solt in den zigeuener und paten den Dracole er solt in
geben. Dar Dracol sprach : er sol hangen ergeben. Do sprach er : er musst hangen
und ir müst in selbst henken. Die sprachen, und ir muest in selber hencken. Sie
es wer nit is ge- wonhait. Dar Dracol liess sprachen es wer nicht ir gewonheit. Da liess
den Zegi- ner sieden in ainem kessel, und der Dracole den Zigeuener in einem kessel
do er gesotten ward, do mussten si in essen sieden, do musten in die anderen zigewner
mit flaisch und bain. essen mit flaisch und gepain.

19. Item es ward im geschickt ein 17. Es ward auch zu im geschickt ein
erwirdiger man, der kam zu im by den erbriger man, der kam zu im pey den
lütten, die er also hatt lassen spissen. DO leueten die er also het lasen spissen. Do
ging er under in umb und schowt die, und ging der Dracole unter in umb schawet sy,
der warend als vil als ein grosser wald, und der waren als ein grosser walt. Do sprach
er sprach zu im, war umb er under dem der geschickt man zu dem Dracole, warum
gschmakt umbgieng. Dar Dracol sprach, er also unter dem gestanck umging. Der
ob es in anstuncke ; do sprach er ja, do Dracole sprach ob es in anstuenck. Er
liess er in ouch zu hand spissen und rieht sprach, „ia“. Do liess er in von stund an
in uff in die hechi, das es in nit anstunck. auff in die hoch spissen das in die andern
nit anstuencken.

20. Item ein pfaff het gepradiget wie die 18. Item ein pfaff het gepredigt wie die
sünd nit vergeben mocht werden, man geb sund nit vergeben wuerden neuer man geb
den das unrecht gutt wider. Nun hat er den unrecht gut wider. Da lued der Dracol den
selben pfaffen zü huss geladen und zu im zu hauss und setzet den an sein tisch. Der
an den tisch gesetzt. Nun der herr brocket Dracol procket ein weiss prot das er selber
im in sin essen simien brott ; der pfaff essen wolt. Der pfaff begreif unter stunden
begraiff under sinen brocken ainen mit den procken einen und ass in. Der Dracole
sinem löuffel. Do sprach der herr, wie er sprach: wie has tu hewt gepredigt das die
geprediget hett, die sünd, etc. etc. Der sund nit vergeben wirt, man geb dann das
priester sprach : herr, es ist waar. Er sprach unrecht gut wider. Der prister sprach: ia.
: warumb nimmst dan mir min brott, das Der Dracole sprach : waruenb isset du mir
ich hab ingebrocket, und liess in zu hand mein brot das ich mir hab einprockt? Von
spissen. stund an spisset er den briester.

Cf. § 15. 19. Item mer der Dracole kom in


Sibenpuergen gen Kalmotz da selbst hat er
dy menschen lasen hacken als das kraut, die
uberigen hat er heim gefuert und gespist.

21. Item er hatt all sin landsheren und edel 20. Er hatt all sein lantherren und edelleuet
lüt in sinem land zu huss gebetten, und als in seinen land zu tisch geladen. Da das mal
dass mal nun volbracht ward, do hatt er volbracht ward, da hub er an an dem
angehept an dem eltesten heren und hatt in eltesten und fragt wie vil er waida die in
gefragt, wie vil er waida oder heren dem land herren sein gewesen gedecht.

210
Ebendorfer Pie II

furto deprehensus vinculis esset iniectus, suspendere in magno lebete decoxit,


alii instanter pecierunt eundem sibi donari. epulandumque suis civibus tradidit.
Dracol vero aiebat uni : Tu ipsum furcis
alliga, at ille : non est, inquit, nostre
consuetudinis. Quem mox decoqui in
caldario et eius carnes ceteris obtulit et
easdem ad mandueandum coegit.

18. Aliam denique crudelitatem in virum


honestum admisit, qui ad eum veniens
reperit ipsum inter affixos palis spaciantem
et admirans aiebat : Cur sic se fetoribus
iungeret. At ille, numquid tibi fetent. At
ille : eciam, quem concitus tante
multitu ini, ut silva videretur, iunxit et in
alto stipite super alios prominens, ne
fetores sentiret, affigi mandavit.

19. In sacerdotem vero, qui ad populum


predicavit iniuste ablata fore restituenda,
vocatum ad prandium secum in latere tale
exercuit ludibrium. Nam dum ille
communis panis sibi appositi usum
haberet, Dracol vero similaginei et mutuo
intersecando quedam portio de simila
presbitero cederet, ait, si iniuste ablata sint
restituenda. Etiam, ait sacerdos. At ille :
quare ergo meum tibi vendicas panem ? et
mox ipsum in palum posuit et occidit.

Cf. § l4.

20. Et quia, scriptura teste, qui sibi malus


est, quomodo benivolus erit alicui,
inauditam is miser crudelitatem in suos
admisit. Congregavit enim sue ditionis
nobiles et ad mensam suam invitavit sub

211
GDW 1463 GDW 1488

gedenck, die dass selb land ingehept Also fragt er einen nach dem anderen. Sie
habent. Dar hatt im also geantwurt, als vil sagten all als vil ietlicher west : ainer sagt
er ir gedacht hett ; des glichen och die L, einer XXX. Also was kainer unter in er
andren heren, jung und alt, und jedem sagt von siben. Da liess er die herren all
sundern gefragt, wie vil sy solicher heren spissen, der waren in zal CCCCC.
gedächting. Ainer hat geantwurt fünftzig,
der ander drissig ainer zwaintzig, etlicher
zwölff, do ist ir kainer so jung gewessen,
er hat ir by siben gedacht. Also hatt er die-
selben heren alle lassen spissen, der warent
in zall fünfhundert herena.

Cf. § 23. 21. Item er hat leuet auff schliff steinen zu


tod lassen schleiffen und vil
unmenschlicher dingk gethan dy man von
im sagt.

22. Item er hatt ain schlaffwipp, die gab 22. Item er hat ein schlaffweib gehabt die
sich uss, sy wer schwanger. Do liess er sy gab sich auss sy wer schwanger. Do liess
beschowen durch ain andre frowan, die der Dracole die frawen beschauen mit den
kund nit verston, das sy schwanger war. hebammen dy sagten sy wer nit schwanger.
Do nam er die selben sin schlaff frowen Do schneid er da,z selb schlafweib von
und schnaid sy von unden uff untz ain die unten auff piss zu den bruesten. Und er
brüst, und sprach, er weit besehen wo er sprach, er wolt besehen wo sein frucht wer,
gewesen wer, oder wo sin frucht lag. oder wo er gewesen wer.

23. Er hatt och ettlich lassen schliffen uff Cf. § 21.


schliffstain, und vil ander unmenschliche
ding die man von im saget.

24. Do man zalt 1460 jar an sant


Bartlomeustag, item zu sant Bartolomeus
tag des morgens ist der Dracoll komen
ubern wald mit sinen dienern und hat
hamgesucht all Walhen baiderlay
geschlächt als man sagt userhalb des dorfs
Humilasch, und so vil er ir hatt zusamen
mugen pringen, hatt er lassen über ain
huffen legen und sy zerhacken als dass krut
mit schwertenn, sabeln und messern ; och
iren capplon und die andren die er
desselben malss nit töttet, die hat er mit im
haim gefürt und hat sy lassen spissen, und
das dorf hatt er gantz

a. Add. P : von wegen das sie yn auch nit uberleben solltenn.

212
Ebendorfer Pie II

specie pietatis ipse impius proceres, finito


autem convivio a senioribus exordiens
querit, de quot wayda quilibet memoriter
teneat, qui ante se patriam gubernarunt. Et
cum quidam de L, alii de XXX, alii XX aut
XII, iuniores vero de septem professi sunt,
quibus auditis numero pene quingentos
precepit singulos stipitibus affigi.

13. Pueros quoque lactantes e sinu matrum


abstulit et illis videntibus ad saxum allisit.

21. Sed neque sua malicia fecit proprie


concubine parcere, que dum se
impregnatam fateretur, fecit eam a vulva
versus superiora secari, ut videret quorsus
coeundo pertigisset et suum fetum
conspiceret.

Cf. § 13.

22. Ceterum anno MCCCCLX Bartho- 14. Transilvanam ingressus provinciam


lomei cum sibi obsequentibus venit per cunctos Valachos illic habitantes quasi
silvam ad villam Hainlasch ibique con- amicos ad se vocavit et in unum
gregatis in unum Walachis fecit eos gladiis, congregatos immissis militibus interfecit et
zabliis et wiccellis in frusta secari instar villas eorum exussit. Supra triginta
olerum et post villam cum hominibus et hominum millia his artibus interfecisse
facultatibus incendit, quorum numerus ad proditur.
XXX milia ascendit, presbiteros vero
secum ad Walachiam venire coegit, ubi suo
more omnes palis affixit.

213
GDW 1463 GDW 1488

lassen abbrennen mit dem gutt, und als


man sagt in zal mer den drissig tussent
menschen.

Cf. § 26. 23. Poten sein geschickt worden auss der


Hermanstat in dy Walachey, die haben
gesagt da haim solchen iamer das sy totter
und gespister als ein grossen wait gesehen
haben.

25. Anno domini 1462, item der Dracoll ist 24. Anno Domini MCGCCLXII iar ist der
komen in die grossen statt Schylta, da hatt Dracole kummen in die grossen Schiltaw.
er lassen tötten mer den fünff und Do hat der Dracole lasen toten meer dann
zwaintzig tussent menschen allerlay XXV tausent menschen allerley volck,
volckesa, cristen, haiden, etc. Darunder cristen, Juden, auch haiden. Unter den sein
sind gewesen die aller schönsten frowen dy aller schönsten frawen und iunckfrauen
und junckfrowen, die behalten sind worden gewesen dy durch sein hofgesind behalten
durch sin hofflüt, die habent begert inn den sein worden. Und paten den Dracole das er
Dracoll, er soll in die geben zu elichen inss zu elichen weibern geb. Do liess der
frowen. Der Dracoll das nit thun wollen Dracole dy man mit sampt den frawen und
und hatt gebotten die all mit sampt den iunckfrawen zerhacken lasen mit saibeln
hofflütten zerhacken als das krut. Und dass und Schwertern als daz kraut. Das hat er
hatt er darumb gethun, er ist zinsshaftig daevin gethan daz land ist den Duercken
gewesen dem türkischen Kaiser, der den zinnshaft gewest und der Duerck hat den
zinss an in gefordert het. Zu hand liess der zinss offt an in erfordert. Also sagt er den
Dracoll sinem volck verkünden, er wölt poten er wolt in selber reichen. Er zog in
dem Kaiser den zinss persönlichen raichen. das land do rait man im entgegen dess zinss
Do erfröwt sich dass volck. Also liess er halben meinede dem kayser aldo ze
sin volck huffenwis nach ain andren bringen. Also kam ein haufï nach dem
ziechen nach im und all hoptlütt rittent im anderen. Do der Dracole sach das sein zeit
engegen. Und also liess er dieselben all was, do schlug er die all zu tod die im
töttenn. Och dieselben geginen liess er all entgegen waren geriten. Wann sy sich dess
verbrennen die die da heisst Pallgarey, och nit versehen heten und der Dracole
etlich liess er an nageln mit dem har, und verprent die ganzen Wulgarey. Und liess
der aller wurdent in zall fünff und alle die menschen die er gesahen mocht,
zwaintzig tusentb, on die dass für verprannt liess der Dracole all spissen, der waren in
hattent. zal XXV tausent, an die anderen die in dem
feuer verduerben.

26. Item potten vor der Hermenstatt habent Cf. § 23.


gesehen totter und gespisseter in der
Walachy als ain grosser wald, ussgenomen
die er hat lassen braten, sieden und
schinden.

a. Add. P : Juden. – b. 24 000 P.

214
Ebendorfer Pie II

Cf. § 24. Cf. § 16.

23. Preterea Dracol iste veniens ad 15. Anno millesimo quadringentesimo


magnam Schlita circa XXV milia occidit, sexagesimo secundo Turcarum imperator,
inter que femine et virgines fuere cuius ditioni subesset, censum petiit ; ipse
pulcherrime, quarum miserti sui clientes iturum se Andrinopolim dixit, censumque
pecierunt reservari et sibi coniugio. Quo allaturum ; petiit ergo litteras ad locorum
audito et eosdem una cum feminis in praefectos, quibus tuto ire posset, concesse
pecias iussit secari. Interea Turcus iste sunt. Transmisso Danubio, qui glacie coac-
peciit ab eo censum annuum sibi tus erat, cum exercitu occurrentes Turcarum
ministrari, quod et propria in persona se praefectos interfecit et late crassatus in
facturum asseruit, unde gaudentes multi populos supra viginti quinque millia
notabiles Turci de Bulgaria et alias utriusque sexus hominura trucidavit, inter
capitanei sibi ovantes obviam quas et virgines venustissimae perierunt,
processerunt, quos omnes in ore gladii quamuis a Valachis peterentur uxores.
peremit et regionem illam flammis exussit,
anno domini MCCCCLXII.

24. Visa est simul multitude in palis 16. Captivorum magnum numerum in
mortuorum ad instar unius magne silve, Valachiam duxit, quorum aliis pellem
demptis eis quos assari, decoqui, exeoriari ademit, alios igni assavit affixos verubus ;
mandavit et decapitari. alios in oleo ferventi decoxit, reliquos palis
affixit ita ut silva palorum quedam in
campo appareret, in quo haec sunt gesta.

215
GDW 1463 GDW 1488

27. Item ain gantze gegne die da haist


Fugrasch hat er ussgerütt und sy gefürt in
die Walachy, mit frowen, man und kinden
hatt er sy lassen spissen.

28. Er hat etlicher siner lütt, die sinen


schätz habent helfen verbergen, die hat er
all selbs köpft.

29. Item er hat siner lütt herren etlich


lassen köpfen und hatt die höpt genomen
und hatt damit lassen kreps vachen;
darnach hatt er dieselben fründ zu huss
geladen und hatt in dieselben kreps zu
essen geben und sprach zu ir : ir esst
jetzund üwer fründ höpter. Darnach hat er
sy lassen spissen.

30. Item er hatt einen sehen arbaiten in 25. Er sach einen man arbeiten in einem
ainem kurtzen pfad und sprach zu im : hast kurzen hemd. Do fraget er in ob er ein
ain hussfrowen ? Er sprach : ja. Er sprach : weib het. Er sprach, ia. Der Dracole hiess
bring mir sy her zu mir. Do sprach er zu ir : sy fuer in pringen und fragt sy was sy
was thust du ? Sie sprach : ich wäsch, bach, arbeitet. Sy sprach : ich wasch, pach und
spin, etc. Zu hand liess er sy spissen spinn. Zu hant liess er sy spissen daruemb
darum, dass sy irem man nit lassen machen das sy irer mann kein längs hemd gemacht
ain lange pfad, dass man im der bruch nit het, und gab im ein ander weib und sprach
sech. Zu hand gab er im ain ander wib und sy solt im ein langes hemd machen, oder er
gebott ir, sy sölt dem man ain lange pfad wolt sy auch spissen.
machen, oder er weit sy och lassen spissen.

Cf. § 32. 26. Item es komen in sein land pey drey


hundert Zigeuenern. Da nam er die pesten
drey auss in und liess sy braten, die musten
die anderen essen. Und sprach zu in : also
muest ir all an einander essen oder ziecht
an die Tuercken. Dess waren die Zigeuener
fro an die Tuercken zu streiten. Also liess
der Dracole ross und man in kueheuet
klaiden. Da nun die Zigeuener an die
Tuercken kamen, da scheuechten der
Duercken ross vor dem rauschen der
kueheuet und gaben die flucht an ein
wasser, do ertruncken

216
Ebendorfer Pie II

25. Magnam etenim et totam provinciaum


evulsit et omnibus utriusque sexus sue
captivitati addixit et in Walachia stipitibus
infixis finem vivendi habere fecit.

26. Nec mirum, quia quosdam de suis


consiliariis, [qui] suos thesauros una
secum terra sepelierunt, capitibus
truncavit.

27. Quosdam vero truncavit et capita


eorum ad venandum cancros exposuit,
quibus prensis ad comedendum horum
cognatis apposuit, quos et tandem ad
stipites suspendit.

28. Ridiculosum eciam de eo fertur ; vidit 17. Cum animadvertisset virum aliquem in
quendam in brevi camisia laboribus, cuius agro laborantem, cuius camisia brevior vix
uxorem accervisit et, quid operis haberet, pudibunda tegeret, percunctatus est, an
requisivit ; que ait, lavo, pinso, fuso et uxor ei esset, ubi didicit uxoratum, iussit
cetera ; qua de re eam stipiti affixit et accersiri feminam ; venientemque
aliam uxorem tradidit et, ut longam interrogavit quodnam eius esset artificium ?
camisiam, que bracam mariti tegeret, Respondent nere et suere; cur ergo
faceret, mandavit. subintulit viro tuo camisiam quae verenda
tegeret non perfecisti ? iussitque mox
feminam ad palum rapi, viroque aliam dedit
uxorem.

Cf. § 30.

217
GDW 1463 GDW 1488

die Duercken gar vil. Also lagen die


Zigeuener ob.

31. Item er hatt lassen spissen ain esel und 27. Nu ist ein muench parfuser Ordens
ain münch barfüser orden oben daruff, der reittend auff einem esel unter wegen
wass im begegneta. begegnet. Do liess der Dracole den esel
und den muench auf einander spissen.

32. Item es koment in sin land by drien Cf. § 26.


hundert Ziginer. Da nam er die besten dry
uss in und liess sy bratenn, die musstend
die ander Ziginer essen, und sprach zu in :
also muss ainer den andern essen, biss
üwer kainer mer ist, oder zücht hin an die
Tiircken und stritt mitt inen. Sy wöltend all
gern da hin züchen, wo er hin wolt. Do tett
er ainss und klaidet sy all in kuhütt, des
geliehen och ire ross. Do sy nun zu ain
andren koment, do schuchtend des Türcken
ross und flüchent von wegen des gerädels,
dass sy die ross nit gehaben möchten und
flüchent an ain wasser und die Ziginer
nach, also dass sy all ertruncken.

Cf. § 35. 28. Item es wurden zu im geschickt etlich


Walhen. Als sy zu im kamen, do naigten sy
sich und theten ir huet ab, und dy pirret
darunter behielten sy auf. Do fragt er sy :
waruemb sy die heueblein auch nit ab
theten ? Si sagten es wer ir gewonheit und
theten sy gegen dem kayser nicht ab. Der
Dracol sprach : ich will euch das besteten.
Zu hant liess er in die pirret an die
hauebter starck annageln damit das ir dy
heueblein nit abfielen und ir gewonheit
plib. Also bestetigt er das.

29. Item es sein zwen muench kumen in


sein land, die hat er geladen sy sollen zu
im kummen. Das geschach : do nam er
denn einen muench und

a. Add. P : het im sein pferd wollen schih machen.

218
Ebendorfer Pie II

29. Habuit insuper in strata regia fratrem unum


de ordine Minorum sibi venientem et in asino
sedentem casu obvium, quem una cum asino
dyabolo instigante in stipite posuit et trans
Agendo necavit.

30. Venerunt denique rursus Czygani in dominia


sua numero CCC, ex quibus tres eligit et assavit et
carnes eorum ceteros manducare coegit, quo et
facto minas interposuit, quod nisi ad locum per
eum destinatum accederent, singuli singulos usque
ad eorum consummationem devorarent ; diffinivit
autem locum, ut communi voce in Turcos
pergerent, quod laudantes omnes vestivit ex
vaccinis pellibus pergentesque pariter in Turcos
obviam occurentes, ex strepitu duriciei pellium
equi Turcorum efîrenes effecti abruptis loris terga
verterunt, quos cum sessoribus insecuti Czygani
eos ad aquas rapaces compulerunt, in quibus mersi
in gurgitibus in fata concesserunt.

Cf. § 33.

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GDW 1463 GDW 1488

fragt in was man guttes von im saget.


Diser muench forcht sich ser und sprach :
man sagt alles gutes von euch und ir seit
gar ein frummer herr, das sag ich auch von
euch. Er hiess disen muench behalten. Und
man pracht im den anderen muenchen, der
ward von im befragt wie der erst. Do
gedacht der ander muench, ich muss doch
sterben, ich will im die warheit sagen, und
sprach: Ir seit der gröst wuetrich den man
mag vinden in der weit, und keinen men-
schen han ich gesehen der euch ye gutes
nach saget, und daz habt ir wol bewisen,
Do sprach der Dracole : du hast mir war
gesagt, darumb so will ich dich lasen
leben, und liess in ledig. Und schickt wider
nach dem ersten und meint er wuerd im
auch die warheit sagen. Do sagt er wie vor.
Der Tracol sprach : nempt in hin und liess
in spissen von der unwarheit wegen.

Cf. § 34. 30. Item er lies kinder praten die musten


ire mueter essen. Unnd schnid den frawen
die bruest ab die musten ir man essen.
Darnach liess er sy alle spissen.

33. Item er hatt och all arm lütt, die in sinen 31. Item er liess all petler in seinem land
land warend, zu huss geladen, darnach do ein gut mal bereiten. Nach dem mal liess
sy nun geassent, do liess er sy all er sy in dem stadel darin sy geessen heten
verbrennen in ainem stadel, an zall versperren und verprent sy all. Er maint sy
zweihundert. esen den leutenn das ir umb sunst ab und
kuenten das nit verdienen.

34. Item er liess die jungen kinder braten, Cf. § 30.


die musstend die mueteren essen, und
schnaid den frowen die brüst ab, die
musstend die man essen, darnach liess er
die man spissen.

35. Item es wurdent zu im geschickt etlich Cf. § 28.


Walhen. Do si zu im komen, do

220
Ebendorfer Pie II

Cf. § 32.

31. Preterea singularem tyrranidem in sue


patrie egenos, spiritus vertiginis sibi
persuasit, ut eis omnibus collectis et refectis
per eum, tandem stipitibus affixos ultimum
flatum redderent et sic occumberent.

32. Torruit eciam ignibus infantum


occisorum per eum corpora, que matribus
tradidit devoranda, quarum et vi supputatis
uberibus earum maritis in edulium tradidit et
ut manducarent coegit, quos et tandem ad
penas acuti stipitis dampnavit.

33. Demum ad Dracol venientes nuncii


Walachorum cum omni solita reveren-

221
GDW 1463 GDW 1488

naigtend sy sich und thätent ir hutt ab, und darunder


hattent sy brune und rote baret oder hübela, die the tend
sy nit ab. Do fragt er sy, warumb sy dieselben hübel
oder baret nit abmietend. Sy sprachend : herr, es ist
unser gewonhait, wir thund sy gegen dem kaiser nit ab.
Er sprach : nun will ich üwer gewonhait bestetigenn. Sy
danktend siner genaden. Er liess im nemen gutt starck
yssig nagle und liess in die hoüblin umb und umb an
naglen an das hopt, dass sy in nit abvielent : also
bestetiget er in ir gewonhaitb.

36 (= P 41). Nun wolt ir nun merken wie der allt 32. Paid darnach fieng in der
gubernator von Ungern den Dracole hat gefangen. Es kuenig in Hungern und behielt
verschraib im der gubernator von Ungern er wolt in vil zeit hertigklich
Dracole sein tochter gebn zu der ee. Da komc Dracole gefangen. Darnach liess er sich
herlich mit newnhundert pferden und er wurde gar zu Ofen taufen und thet grosse
schön entpfangen und gab im sein tochter mit den puess. Darnach machet der
Worten aber nit mit dem werken und hertzen, sunder zu kuenig den Dracole wayda
einem schein. Und da die hochzeit volbracht ward, da wider zu einem herren als vor.
belaÿtet ÿn sein sweher mit einem grossen geraisigen, Und man sagt er deth darnach
zeug untz vorn in des Dracoles lant und hub an und vil guter sach.
sprach : Herr der aÿden, hag wir euch genug belaÿtet.
Da sprach Dracole : Ja, herr. Er wer nu sicher er solt Vollendet am tag Calixti von
newr wider haym. reitenn. Und da umbgabenn sie ÿn Marco Ayrer im LXXXVIII
und viengen ÿn. Und er ist noch peÿ leben. iare.

a. und... hübel, var. P : piretlein oder hewblein als man sie gewönlichen in welschen landenn und
hie die priester tragen.

b. dass sy... gewonhait, var. P : und sprach zu ÿn : also vallen sie euch nit herab und man hat euch
furpas nymant verubel ob ir sie nit abzieht. So vallen sie euch fürpas nymer herab das ir kains
Verliesen kündet. Also bestett er yn ire gewonhait und machet ÿn eÿn freyhait darauss.

c. Und da kom da kom P.

222
Ebendorfer Pie II

tia depositis pileis comparuerunt, sed


subtus vittas habentes iuxta sue patrie
morem easdem in suis capitibus
observarent, qui cur non deponerent eciam
easdem inquirens, morem patrie recepit in
response. At ille : Hunc ritum ego vobis
confirmabo et allatis peracutis clavis
singulorum cervieibus eos infixit.

34. Hec crudelissima crudelitatum genera 18. Cum tot flagitia perpetrasset, a Matthia
posteris hiis meis exilibus scriptis rege Hungariae, tandem captus est ea
denunciare curavi, ut si similia acciderint hieme, qua Pius pontifex ex Tuderto
Deo permittente, non ignorent ea preterisse Romam rediit ; capturae causam praebuere
in seeulis ; presagiunt enim nobis per litterae sue, quae in hunc modum ad
hospitum in patria conductorum imperatorem Turcarum cum scripte
tyrannidem, quam pro futuro sperare mitterentur, interceptae sunt. (...)
possimus ab eis consolationem. Fuerunt et aliae bine litterae eiusdem fere
sententiae, une ad Basam, alterae ad
Thoenone dominum, ut pro se
35. Tandem vero fraude circumventus venit intercederent apud magnum imperatorem.
in captivitatem Mathie electi Ungarie in Eae de lingua bulgarica in latinum
qua usque deget. conversae ad pontificem missae fuere.
Valachus adhuc in carcere delitescit,
magno et honesto vir corpore, et cuius
species imperio digna videatur, adeo sepe
differt hominis ab animo facies.

223
III

Écrits officiels et privés dans


les Pays Roumains
SUR LA DATE DE LA LETTRE DE NEAC U DE
CÂMPULUNG (1521)

Le premier monument écrit de la langue roumaine qui puisse être daté avec
une certaine précision – à savoir la lettre du marchand Neac u Lupu de
Câmpulung-Muscel1 adressée au maire de Bra ov, Hans Bengner – a eu un sort
moins privilégié que les textes contemporains du Maramure , qui ont fait l’objet
de minutieuses analyses historiques et linguistiques. La raison en est surtout la
brièveté du texte, bien que le Serment de Strasbourg (842) ou la Charte de
Capoue (960), ayant approximativement les mêmes dimensions sont connus par
bien des éditions commentées.
De même, on n’a pas mis totalement en valeur les caractères diplomatiques
internes et externes de cette lettre : jusqu’à aujourd’hui, les historiens et les
linguistes ont adopté la date de 1521, établie par Nicolas Iorga depuis 19002, sans
essayer de reprendre la question en détail3. L’analyse des événements dont elle
fait mention – la campagne de Soliman le Magnifique contre Belgrade, en 1521 –
nous permet de préciser le mois et presque le jour de ce document, éléments
chronologiques qui manquent au texte. Et il n’est pas superflu de souligner que
ce premier témoignage écrit de la langue roumaine atteste la présence active des
Roumains dans l’évolution et les remous du Sud-Est européen4.

1
Neac u était un marchand bien connu de l’époque. Il entretenait d’actives relations de
commerce avec Bra ov. Son nom figure du temps du prince Vlad le Jeune (cel Tân r, 1510-1512)
dans des procès pour dettes avec des gens de cette ville : I. Bogdan, Documente i regeste
privitoare ta rela iile rii Române ti cu Bra ovul i Ungaria în secolul XV i XVI, Bucarest 1902,
no CXLV, p. 142-143. D’autres procès pour dettes, en 1520-1532 : ibidem, no CLXXXVIII, p. 182-
3, et jusqu’à 1545. Les registres de Bra ov nous fournissent le détail qu’il faisait surtout du
commerce de poisson, mais qu’il apportait aussi des marchandises turques : voir N. Iorga, Bra ovul
i românii, Bucarest 1905, p. 282, qui cite Quellen zur Geschichte der Stadt Kronstadt, I, p. 7, 9,
15, 21, 24, 58-59. Pour le commerce de Câmpulung avec Bra ov, des chiffres significatifs chez
Radu Manolescu, Comer ul rii Române ti i Moldovei cu Bra ovul (sec. XIV – XVI), Bucarest
1965, passim.
2
Hurmuzaki, Documente, XI, p. 843, note 1.
3
P.P. Panaitescu, Începuturile i biruin a scrisului în limba român , Bucarest 1965, p. 117,
avance, sans preuves, la date de février 1521.
4
N. Iorga, qui a découvert la lettre dans les archives de la ville de Bra ov, est aussi le premier
historien qui a assuré la circulation européenne de cette lettre, dans sa Geschichte des Osmanischen
Reiches, II, Gotha 1909, p. 387 ; parlant du prince tef ni de Moldavie, il dit : « Sein
walachischer Nachbar lag im Sterben ; einer seiner Bojaren (?) schrieb nach Kronstadt – es ist dies
der erste bekannte Brief in rumänischer Sprache – daß der Sultan bis Sofia, gedrüngen sei, die e
Stadt schon verlassen habe, eine Flotte auf der Donau liege, ein “Konstantinopolitanischer Meister”
sich anheischig mache, sie auch durch die. Felsen des Eisernen Tores bei Severin zu bringen, und
Mehmed-beg, vor dem der kranke Basarab zittre, durch die Walachei in Siebenbürgen eindringen
wolle ».
227
La phrase par laquelle commence le texte proprement dit de la lettre, après
la salutation en slavon, constitue un élément précieux pour sa datation :
« Item5 je vous fais part des menées des Turcs car j’ai ouï dire que l’empereur est sorti de
Sofia, et il n’en est pas autrement, et il est parti en amont du Danube »6.

On sait que c’est le 22 juin que le sultan Soliman, après une halte de six
jours à Sofia, se mit en marche vers le Nord. Cette date nous est parvenue d’une
manière très précise grâce au « Tagebuch » de la campagne, traduit par Hammer7.
Les trois informations suivantes de la lettre renferment des détails
concernant la navigation de la flotte ottomane sur le Danube et la façon de
surmonter les difficultés du passage dans la zone des Portes-de-Fer8.
La cinquième et la sixième information, d’un grand intérêt pour l’histoire
roumaine, constituent en même temps le principal élément permettant de dater la
lettre :
« Item j’annonce à Votre Seigneurie l’affaire de Mahomed bey, car j’ai ouï dire à boyards
qui sont voisins et à mon gendre Negre, que l’empereur a permis à Mahomed bey de passer à son
gré par la Valachie. Item, que Votre Seigneurie sache que Basarab a grand peur de ce brigand de
Mehmet bey, et surtout de Vos Seigneuries ».

Ces deux informations, tout en se complétant mutuellement, peuvent être


datées de la manière suivante : la première, annonçant l’intention de Mehmet bey
d’envahir la Transylvanie, en passant par la Valachie, est ultérieure au 27 juin
1521, quand l’armée d’Ahmed pacha, le beylerbey de Roumélie, envoyée vers
Šaba , fut divisée en deux corps d’armée, dont un était celui commandé par
Mehmet bey9, apparenté aux boyards Craïovescu10. Le terminus post quem de la
lettre de Neac u est donc le 27 juin 152111. C’est précisément cet événement qui
a poussé Neac u à écrire en hâte aux gens de Bra ov, qui étaient les premiers
visés par cette nouvelle. La deuxième information, concernant la peur du prince

5
En original, en slavon , que j’ai traduit par l’archaïsme item.
6
Nous avons utilisé le fac-similé paru dans I. Bianu – N. Cartojan, Album de paleografie
româneasc (scriere chirilic ), Bucarest 19403, planche XXIII. Les meilleures éditions du texte
dans Hurmuzaki, Documente, XI, p. 843, note 1 ; C.C. Giurescu, Istoria Românilor, II/2,
Bucarest,1937, p. 602-603.
7
Hammer, Geschichte des Osmanischen Reiches, III, Pesta 1828, p. 622.
8
II s’agit du secteur des cataractes du Danube, qui disparaîtra bientôt englouti par les eaux du
lac de l’hydrocentrale des Portes-de-Fer. Il arrive que l’eau atteigne une vitesse de 16 à 18 m/sec.
dans les canaux Stenka, Cozla-Doica, Eli ova, Islaz-Tachtalia, Svini a, Iu i, Gervin, Sip et Por ile-
Mici.
9
Hammer, op. cit., III, p. 12, 622 (le 27 juin).
10
t. tef nescu, B nia in ara Româneasc , Bucarest 1965, p. 96 ; voir aussi d’autres
parentés turques des Craiovescu, comme Ibrahim pacha et Mustafa pacha, d’après A. Veress, Acta
et epistolae, I, Budapest 1914, p. 137.
11
Le 27 juin 1521 est donc le terminus post quem de la date de cette lettre, et non pas le 22,
comme essaye de le montrer Ion Matei dans la présentation du livre mentionné de Petre P.
Panaitescu, dans C l uza bibliotecarului 11 (1965), p. 696.
228
de Valachie Neagoe Basarab envers les gens de Bra ov et les Ottomans, dénote
par conséquent que ces derniers n’étaient pas encore parvenus à pénétrer en
Valachie. Neac u connaissait depuis peu de temps cette nouvelle dont il se hâtait
de faire part aux gens de Bra ov. C’est en nous fondant sur ce détail que nous
essayerons de dater plus précisément la lettre de Neac u.
Le 28 juin on ne savait rien à Buda du plan de Mehmet bey. Les nouvelles
qui arrivent à Venise le jour même, enregistrées par Marino Sanuto, mentionnent
seulement le mouvement des troupes turques vers Timi oara et Belgrade12. La
situation n’est plus la même la 29 juin, quand la nouvelle du plan de Mehmet bey
arrivant à Buda pousse le roi Louis II de Hongrie, sérieusement menacé par ce
mouvement de flanc, à adresser des messages désespérés à Venise13 et au pape
Léon X14. Toujours le 29 juin, le roi Louis II envoyait une lettre aux villes
saxonnes de Transylvanie, proches de la frontière valaque, pour leur annoncer la
nouvelle et leur promettre une aide immédiate15. Les lettres du roi de Hongrie ont
été écrites immédiatement après l’arrivée à Buda des nouvelles concernant le
plan de Mehmet bey – le 29 juin –, car le 28 on y parlait encore de l’appui de 8
000 soldats valaques promis aux Hongrois par Neagoe Basarab16. Le 30 juin
1521, le roi Louis II pouvait annoncer que le prince valaque « metu compulsus »
avait uni ses forces (40 000 soldats17) à l’armée ottomane et qu’ils se préparaient
à attaquer ensemble la Transylvanie18.

12
Marino Sanuto, I Diarii, XXXI, Venezia 1891, c. 71 : « Da poi, si ha auto aviso clalî
Valachi di la Transilvania et Moldavia, turchi esser intrati zà in quelli confini di Temesvar ti
Nanderalba, zoè Belgrado ; per il che, essendo venuti noncii de ditti Valachi di tal oeco rentie,
quelli comenzono a consultar, vedendo farsi da seno, et hanno expedito il vaivoda Transalpino a
ditta impressa, quel si ha oferto dar homeni 8 000 dil suo paese. Et de 11 si manda le zente quai e
sta intimate a prepararsi a li prelati e baroni secondo l’ubligation loro, e fatoli comandamento
vadino incampo ».
13
Marino Sanuto, op. cit., XXXI, c. 37-38 : « Mittit (Soliman) per Vallachiam inferiorem
alium quoque exercitum octuaginta milium Mehemet Bego duce in provint iam nostram quam
Transilvaniam vocant, cui praefectus eidem Valachiae licet nobis subditus, vi tarnen et metu
coactus circiter quadraginta mila hominum in auxilium dedisse di itur ».
14
Hurmuzaki, Documente, II/3, no CCLIV, p. 359-361 ; Mehmet bey est qualifié de « vir rei
militaris peritissimus ».
15
N. Iorga, Geschichte des Osmanischen Reiches, II, p. 386, note 6.
16
Marino Sanuto, op. cit., XXXI, c. 71 ; voir supra, note 12.
17
Sur l’armée de Neagoe Basarab, voir sa lettre de 1520 aux gens de Bra ov : « Ainsi, quand
besoin sera, que nous nous levions avec toute notre forcé et notre armée pour le Pays Hongrois, à
savoir, nous voulons y prendre part avec 40 000 cavaliers et fantassins ». À l’occasion de la
consécration de l’église métropolitaine de Târgovi te, Neagoe voulait passer en revue ses troupes :
voir N. lorga, Scrisori domne ti, V lenii-de-Munte 1912, p. 34-36.
18
Hurmuzaki, Documente, II/3, p. 362. La lettre est adressée au roi d’Angleterre, Henri VIII :
« Qua ut superbissime iac at expugnata, ad Budam ubi nobis Regia est capiendam properabit,
instruxit et alium exercitum hominum octuaginta millium, qui Transilvaniam provinciam nostram
per Valachiam inferiorem duce Mehemet bego belicosissimo aggrediantur, Valachiae Praefectus
habeat in armis omnes copias suas ex quibus ad quadraginta hominum millia metu compulsus
Turcarum viribus adiunxit ».
229
La lettre de Neac u date précisément de ces jours-là19. Les villes de
Transylvanie entretenaient un grand réseau d’espionnage dans les Principautés
roumaines, car chaque habitant ou marchand saxon était, tout comme à Venise,
un espion plein de zèle ; elles étaient donc informées avant même les rois de
Hongrie au sujet des événements de l’Empire Ottoman, d’autant plus dans ces
temps troubles, quand on pouvait facilement suivre les espions de Sibiu qui
parcouraient la Valachie20. Les gens de Bra ov avaient eux aussi leurs hommes,
pour la plupart des marchands ou des boyards roumains, habitant près de la
frontière, qui, comme leurs contemporains allemands ou italiens, donnaient des
informations concernant les événements d’une manière rapide et discrète. On
peut supposer un décalage de deux ou trois jours entre le déroulement des faits et
l’arrivée des nouvelles à Bra ov, étant donné leur intérêt vital pour cette ville.
Donc, la lettre de Neac u, qui ne contient pas le détail relatif à l’union des forces
valaques aux Ottomans (arrivés à Buda le 30 juin), mais connaît le plan de
Mehmet bey d’envahir la Valachie, se laisse dater vers les 29-30 juin 1521. La
distance entre Nicopolis sur la rive droite du Danube et Câmpulung-Muscel, dans
les Carpates, d’environ 200 km en ligne droite, pouvait être couverte aisément en
deux jours, temps sensiblement égal, ou même plus court, que celui nécessaire à
un courrier pour arriver de Nicopolis à Buda.
L’emploi du roumain dans la rédaction de la lettre de Neac u (alors que la
langue usuelle de la correspondance avec Bra ov était le slavon ou le latin)21
souligne la hâte avec laquelle ce Valaque rédigea sa dépêche pour mettre en
garde ses amis de Bra ov contre l’approche du péril22.

19
C’est la façon logique de procéder de N. Iorga, Geschichte des Osmanischen Reiches, II,
p. 387, qui range cette lettre parmi celles du roi hongrois. Voir idem, Histoire des Roumains et de la
romanite orientale, IV, Bucarest 1937, p. 366.
20
Hurmuzaki, Documente, XI, p. 844.
21
La population saxonne des villes de Moldavie utilisait la langue maternelle pour les besoins
de sa correspondance dès le XVe siècle. Le premier document connu écrit en langue allemande en
Moldavie, à Baia, date du 9/16 mai 1421. Sur ce processus général, voir R. Manolescu, Cultura
or eneasc în Moldova în a doua jum tate a secolului al XV-lea, dans Cultura moldoveneasc în
timpul lui tefan cel Mare. Culegere de studii, éd. M. Berza, Bucarest 1964, p. 64.
22
Neac u s’exprime ainsi : « Item, que Votre Seigneurie tienne pour elle ces paroles, quelles
ne soient pas connues de beaucoup de gens ».
230
LA LITTÉRATURE SLAVO-ROUMAINE

On ignore les circonstances exactes de l’entrée des Roumains de Valachie,


de Moldavie et de Transylvanie dans la sphère de la Slavia orthodoxa, cette aire
culturelle où la langue du culte et de la culture a été le slavon, c’est-à-dire la
langue parlée par la population slave des environs de Thessalonique au IXe siècle
et utilisée par Cyrille et Méthode pour les traductions des livres sacrés1. Les
fouilles archéologiques ont mis à jour des graffiti et des inscriptions slavonnes du
Xe siècle à Bucov (vers 911)2, à Mircea-Vod (943) et à Basarabi-Murfatlar (vers
992), les deux dernières en Dobroudja3. Les plus anciens manuscrits slavons
écrits et/ou copiés dans l’espace roumain suivent de peu cette date, même si leur
datation exacte et leur attribution soulèvent encore bien des questions4.
Le passage du latin au slavon d’une population christianisée dès les IVe –
e
V siècles et parlant une langue romane (le « daco-romain », dans le langage des
linguistes), a été généralement attribué à l’influence culturelle et politique du
premier État bulgare (679-1018) au Nord du Danube, même si le débat sur
l’étendue de cette influence reste toujours ouvert. L’étude de la littérature slavo-
roumaine bute encore sur la question de l’extrême dispersion des manuscrits
slavons écrits sur le territoire de la Roumanie actuelle. Alexandr I. Jacimirskij
affirmait, voici plus de 90 ans, que le nombre total de ces manuscrits était d’au
moins 10 000 ; or, on en connaît aujourd’hui environ un tiers dispersés entre les
collections publiques et privées de plusieurs pays5. Leur répertoire n’est pas
encore terminé, en dépit des efforts entrepris depuis plusieurs décennies par les
spécialistes roumains et étrangers6. Nous sommes pourtant loin de connaître tous

1
La meilleure synthèse à ce sujet reste P.P. Panaitescu, Introducere la istoria culturii
române ti, Bucarest 1969 [trad. allemande Einführung in die Geschichte der rumänischen Kultur,
Bucarest 1979]. Pour les questions de langue, voir P. Olteanu (éd.), Slava veche i slavona
româneasc , Bucarest 1975 ; D.P. Bogdan, Paleografia româno-slav , Bucarest 1978. Pour la
littérature slavo-roumaine en général, voir P.P. Panaitescu, « Kharakternye tcherty slavjano-
rumynskoj literatury », Rsl 9 (1963), p. 267-290. Cf. M. Ruffini, Aspetti délia cultura religiosa
ortodossa ramena medievale (secoli XIV – XVII), Milan 1980.
2
M. Chivasi-Com a, « S p turile de la Bucov », MCA 7 (1959), p. 541-549.
3
D.P. Bogdan, « Dobrudzhanskaja nadpis’ 943 goda », Rsl 1 (1958), p. 88-104 ; I. Barnea,
« Les monuments rupestres de Basarabi en Dobroudja », CA 13 (1962), p. 187-208.
4
E. Lin a, « Cele mai vechi manuscrise slave din ara noastr », Rsl 18 (1972), p. 245-264 ;
D.P. Bogdan, op. cit., p. 95-123, la liste des plus anciens manuscrits slavo-roumains. Voir aussi les
considérations de R. Constantinescu, Manuscrise de origine româneasc din colec ii str ine.
Repertoriu, Bucarest 1986.
5
Voir notamment D.P. Bogdan, op. cit., p. 122.
6
Bibliographie exhaustive chez R. Constantinescu, op. cit., p. VII-XLIV ; plus récent,
Gh. Mih il , « Manuscrisele slavo-romane din colec ia M.P. Pogodin », Rsl 24 (1986), p. 227-258.
Les plus importants catalogues de manuscrits slavo-roumains sont les suivants : A.I. Jacimirskij,
Slavjanskie i russkie rukopisi rumynskikh bibiliotek, St-Petersbourg 1905 ; P.P. Panaitescu,
Manuscrisele slave din Biblioteca Academiei R.P.R., I (ms. 1 à 300), Bucarest 1959. Deux autres
231
les fonds des bibliothèques monastiques, les principaux dépôts de manuscrits au
Moyen-Âge ; seuls ont été étudiés et publiés, mais de manière incomplète, ceux
des grands monastères moldaves de Neam u7, Putna8, Moldovi a9, Bisericani10,
Sucevi a11 et Dragomirna12.
D’autre part, plus de mille cent manuscrits slavo-roumains ont été signalés,
à ce jour, dans les collections étrangères et notamment en Russie et en Ukraine13.

volumes tapuscrits revus et complétés par Gh. Mih il attendent toujours d’être imprimés ; Elena
Lin a – Ligia Djamo-Diaconi a – O. Stoicovici, Catalogul manuscriselor slavo-române din R.S.R.,
III, Catalogul manuscriselor slavo-române din Bucure ti, Bucarest 1981. Pour les collections de
Moldavie : P. Mihail – Zamfira Mihail, « Manuscrise slave în colec ii din Moldova », Rsl 18
(1972), p. 265-319 et 19 (1979), p. 33-76 ; Elena Lin a, Catalogul manuscriselor slavo-române din
R.S.R., I, Manuscrise din Ia i, Bucarest 1980. Pour les collections de Transylvanie : I. Iufu,
« Manuscrise slave din bibliotecile din Transilvania i Banat », Rsl 8 (1963), p. 451-468 ; C. Pistrui,
« Manuscrise slave în biblioteca Mitropoliei ortodoxe din Sibiu », MA 15 (1970), p. 827-838 ; idem,
« Manuscrisele slave în biblioteca Episcopiei Aradului », MB 22 (1972), p. 83-94 ; idem,
« Manuscrise slave în Transilvania. Biblioteca Academiei RSR, Filiala Cluj », BOR XC (1972),
p. 1088-1103 ; idem, « 101 manuscrise slave în Transilvania (secolele XII – XVII) », BOR XCVI
(1978), p. 127-148, 303-310, 608-624, ibidem XCVII (1979), p. 531-562, ibidem, XCIX (1981),
p. 123-130, 643-653 ; Elena Lin a, Catalogul manuscriselor slavo-române din R.S.R., II,
Manuscrise din Cluj-Napoca, Bucarest 1980 ; eadem, Catalogul manuscriselor slavo-române din
R.S.R., IV, Catalogul manuscriselor slavo-române din Bra ov, Bucarest 1985 ; T. Bojan,
Manuscrisele slavone din Biblioteca Filialei Cluj-Napoca a Academiei R.S.R., Cluj-Napoca 1987.
7
A.I. Jacimirskij, « Slavjanskie rukopisi Njameckago monastyrja v Rumynii », dans
Drevnosti. Trudy slavjanskoj kommisij irnp. Moskovskago arkheologtcheskago obshtchestva
2 (1898), p. 1-108 ; idem, Slavjanskie i russkie rukopisi rumynskikh bibliotek, p. 513-797 ;
R. Constantinescu, op. cit. (70 manuscrits dans des collections étrangères).
8
P. Popescu, « Manuscrise slavone din m n stirea Putna », BOR LXXX (1962), p. 105-145,
688-711 ; idem, « M rcile de hârtie filigranat pe manuscrisele slavone din m n stirea Putna »,
ibidem, p. 938-957 ; V. Br tulescu, « Miniaturi si manuscrise din m n stirea Putna », MMS XLII
(1966), p. 460-510 ; R. Constantinescu, op. cit. (45 manuscrits dans des collections étrangères).
9
I. Iufu, « M n stirea Moidovi a centra cultural important în perioada culturii române în limba
slavon (sec. XV – XVIII) », MMS XXXIX (1963), p. 428-455 ; V. Br tulescu, « Ornamentica
manuscriselor slavone provenite de la m n stirea Moldov a i aflate la m n stirile Dragomirna,
Sucevi a i în alte p r i », ibidem, p. 473-501 ; R. Constantinescu, op. cit. (4 manuscrits dans des
collections étrangères).
10
A.I. Jacimirskij, op. cit., p. 844-846 ; A. Lep datu, « Manuscrisele de la Bisericani i
Râ ca », BOR XXII-XXIV (1904-1906), p. 1142-1152, 685 et suiv. ; E. Turdeanu, « Le sbornik dit
de Bisericani. Fausse identité d’un manuscrit remarquable », RÉS XLIV (1965), p. 29-45 ;
R. Constantinescu, op. cit. (33 manuscrits dans des collections étrangères).
11
T. Voinescu, « Contribu ii la studiul manuscriselor ilustrate din m n stirile Sucevi a i
Dragomirna », SCIA l-2 (1955), p. 89-114 ; R. Constantinescu, op. cit. (9 manuscrits dans des
collections étrangères). Cf. ici notes 9 et 12.
12
Z. Iufu, « Manuscrisele slave din biblioteca i muzeul m n stirii Dragomirna », Rsl 13
(1966), p. 189-202 ; R. Constantinescu, op. cit. (18 manuscrits dans des collections à l’étranger).
Cf. supra, notes 9 et 11.
13
Voir le répertoire de R. Constantinescu, op. cit. ; G. Mih il , « Manuscrisele slavo-române
din colec ia M.P. Pogodin », Rsl 24 (1986), p. 227-258 ; V. Cândea, M rturii române ti peste
hotare. Mic enciclopedie, I, Albania – Grecia, Bucarest 1991.
232
II

Littérature hagiographique

A. Valachie

Les premiers textes hagiographiques ont été copiés et adaptés en Valachie


au tout début du XVe siècle : la Vie de Sainte Philothée (Filofteia) de T rnovo,
écrite par le patriarche Euthyme (1375-1393)14, a été complétée tout de suite
après la translation des reliques à Curtea-de-Arge , sous le règne du prince
Mircea l’Ancien (cel B trân, 1386-1418), avec un récit slavon perdu dans sa
forme originale mais reconstitué en 1746 par le métropolite Néophyte Ier,
ensemble avec le kontakion de la Sainte15. Il semble qu’à l’occasion de la
translation des reliques de sainte Philothée, l’église d’Arge a connu une nouvelle
peinture intérieure et un changement de dédicace, de Saint Jean-Baptiste à Saint
Nicolas, célébré un jour avant la sainte. Le cycle de la Vie et de la translation de
la sainte conservé dans l’église est de date récente (1751), mais il est possible
qu’il copiait l’ancienne fresque du début du XVe siècle16.
Il semble assuré que sous l’influence de cette translation un haut dignitaire
du prince, le logothète (chancelier) Filea (Philos), mentionné en 1392, est rentré
dans les ordres sous le nom de Filoftei (Philothée), état dans lequel il a composé
des hymnes religieux (pripela) très répandus dans l’Église orthodoxe17.
À peu près à la même époque, plus précisément le jour de Noël 1406,
mourait le hiéromoine Nicodème, fondateur des monastères de Vodi a et de

14
E. Kaluzhniacki, Werke des Patriarchen von Bulgarien Eutkymius, Vienne 1901, p. 78-99,
d’après le texte copié au monastère de Neam par le moine Gavril Uric, en 1441.
15
D.R. Mazilu, « Sfânta Filofteia de la Arge . L murirea unor probleme istorico-literare »,
AARMSI, IIIe série, VI (1933), p. 218-316 ; St. Nicolaescu, Recenzii istorice, Bucarest 1934 ;
P. Angelescu, « Inscrip ia fals de la m n stirea Bacicovo i aducerea moa telor Sfintei Filofteia în
ar », BOR LIV (1936), p. 14-41 ; I. Doroban u, « Însemnarea din Sbornicul Lovcean i aducerea
moa telor Sfintei Filofteia de la Arge », Buletinul Institutului Român din Sofia I (1941), p. 85-105 ;
E. Turdeanu, La littérature bulgare du XIVe siècle et sa diffusion dans les Pays Roumains, Paris
1947, p. 84-90. L’existence du synaxaire et de l’office slavons de la sainte est mentionnée en 1656
par le diacre syrien Paul d’Alep, auteur d’un récit du voyage du patriarche Macaire d’Antioche
dans les Pays Roumains, en Ukraine et en Russie, éd. roumaine dans C l tori str ni, VI, p. 165 ;
pour le métropolite Néophyte Ier, voir M. Carata u – P. Cernovodeanu – N. Stoicescu, « Jurnalul
c l toriilor canonice ale mitropolitului Ungrovlahiei Neofit I Cretanul », BOR XCVIII (1980),
p. 272-274. Le métropolite raconte que l’unique manuscrit contenant le texte de la Vie avait été
emprunté à la bibliothèque d’Arge à une date indéterminée par un bojar valaque qui ne l’avait plus
jamais rendu.
16
Nouvelle datation proposée par Anca Dumitrescu, « Une nouvelle datation des peintures
murales de Curtea de Arge . Origine de leur iconographie », CA XXXVII (1989), p. 135-162 ; cf.
D. Mazilu, « Sfânta Filofteia de la Arge », p. 250-251.
17
E. Turdeanu, « Le moine Philothée et son répertoire d’hymnes religieux », RÉR II (1954),
p. 136-144 ; T. Simedrea, « Les “Pripela” du moine Philothée », Rsl 17 (1970), p. 183-225.
233
Tismana de Petite-Valachie (Olténie). D’origine gréco-serbe, il se rendit en
Valachie peu de temps avant 1372 et y œuvra pendant plus de 30 ans pour
organiser la vie monastique dans ce pays, ce qui lui valut l’honneur d’un culte
local devenu officiel en 1992 pour toute l’Église orthodoxe roumaine18.
L’existence d’un office et d’une Vie slavonnes de Nicodème composées au XVe
siècle a été mise en doute par Emil L z rescu dans un article de 1965, qui reste le
dernier mot sur la question.
Rappelons enfin un hymne à la gloire de Saint Michel de Synnada composé
vers 1642-1643 par Simon Dedulovici (nom de famille devenu par la suite
Dedulescu), trésorier (vistier), personnage par ailleurs inconnu mais qui se
rattache très probablement à une famille nobiliaire du département de Râmnicul-
S rat, dans l’Est de la Valachie19.

B. Moldavie

La première œuvre de la littérature médiévale moldave a pour auteur


Grégoire Camblak (†1419) et date de 1414-1415, lorsque ce dernier signait
encore « moine et prêtre (« prezviter ») de la Grande Église de Moldovalachie ».
Il s’agit du Martyre du saint et glorieux martyr Jean le Nouveau qui a été
martyrisé à la Cité Blanche (Belgrade, i.e. Belgorod-Dnestrovskij, Cetatea-Alb ,
Aqkermann)20. Le texte a été composé à l’occasion de la translation des reliques
à Suceava, capitale de la Moldavie, en 1414 ou 1415, par le prince Alexandru le

18
I. Ruvarac, « Pop Nikodim, der erste Klöstergründer in der Walachei », Archiv für slavische
Philologie 11 (1888), p. 354-368 ; P.P. Panaitescu, Mircea cel B trân, Bucarest 1944, p. 143-153 ;
E. Turdeanu, « Les premiers écrivains religieux de Valachie : l’hégoumène Nicodème de
Tismana », RÉR II (1954), p. 116-136 ; E. L z rescu, « Nicodim delà Tismana si rolul s u în
cultura veche româneasc , I (pâna în 1385) », Rsl 11 (1965), p. 237-285 ; I.-R. Mircea, « Cel mai
vechi manuscris miniat din ara Româneasc », Rsl 14 (1967), p. 203-211 (l’Évangéliaire de
Nicodim, 1405).
19
L’hymne se trouve dans le ms. slave 278, f. 7v-8v de la Bibliothèque de l’Académie
Roumaine à Bucarest : P.P. Panaitescu, Catalogul, p. 373. La tête du saint a été apportée en
Valachie en 1642-1643, afin d’arrêter une invasion de sauterelles, donc l’hymne en question a dû
être écrit autour de cette date, et non au XVIe siècle comme le pensait P.P. Panaitescu. Simon
Dedulovici est le fils d’un Dediul chambellan (postelnic) qui a construit, vers 1619-1620, le
monastère de Dedule ti : cf. N. Stoicescu, Bibliografia localit ilor i monumentelor feudale din
România, I, ara Româneasc , 1, Bucarest 1970, p. 272-3 ; idem, Dic ionarul marilor dreg tori
din ara Româneasca i Moldova (sec. XIV-XV1I), Bucarest 1971, p. 167-168 (à propos de
Gheorghi , un autre fils de Dediul) ; pour la tête de Saint Michel de Synnada, voir P. . N sturel,
Le Mont Athos et les Roumains, Rome 1986, p. 80-81 (« Orientalia Christiana Analecta », 227).
20
Édition d’après la copie de 1458 réalisée à Neam par Gvril Uric par l’évêque Melchisedec
( tef nescu), « Mitropolitul Grigorie amblak. Via a i operile sale », RIAF II/1 (1883), p. 1-64
(étude) et 165-174 (édition et traduction roumaine) ; A.I. Jacimirskij, Iz istorii slavjanskoj
propovedi v Moldavii, St. Pétersbourg 1906, p. 1-11 (texte slavon) et XXI-XXXVIII (description
des manuscrits) ; P. Rusev – A. Davtoov, Grigorij Camblak v Rumynija i v starata rumynska
literatura, Sofia 1966 (éd. et traduction bulgare moderne).
234
Bon (1400-1432), et leur installation dans la cathédrale métropolitaine dont le
titulaire était Iosif (Josèphe)21.
Petre . N sturel, qui a localisé la Cité-Blanche à Kertch, en Crimée, a par
ailleurs contesté l’attribution de la Vie à Grégoire Camblak22. Ses arguments
peuvent se résumer à deux : a) Le texte a été écrit après 1432, date de la mort du
prince Alexandru, précision déduite de la formule « togda » s’appliquant à sa
personne, b) La plus ancienne copie du texte date de 1439 et porte, comme les
autres d’ailleurs, seule l’indication du prénom Grégoire, moine et prêtre comme
auteur. Petre . N sturel observe que le nom Camblak a été ajouté en marge avec
une écriture et une encre différentes, et conclut qu’il s’agirait d’un ajout tardif.
Conclusion : l’auteur serait donc un moine moldave ou grec.
La réaction a cette hypothèse est venue surtout de la part des spécialistes
bulgares ; on a démontré ainsi que « togda » en slavon peut signifier aussi bien
« en ce temps » et « maintenant »23.
D’autre part, Jurij K. Begunov a communiqué la découverte d’une copie
plus ancienne de la Vie contenue dans un manuscrit moldave daté, d’après les
filigranes, de 1415-1426, et qui présente le nom de Camblak écrit en marge par le
même scribe que celui qui a copié le texte24. Cette découverte met fin, croyons-
nous, au débat et confirme la paternité de Camblak sur la Vie écrite, avec son
ajout final mentionnant la translation, entre septembre et novembre 141525.
Devenu saint patron de la Moldavie, Jean le Nouveau bénéficia d’un
Office, dont nous connaissons des chants copiés en 1511 par Eustache (Eustatie)
du monastère de Putna26, et, en 1534, d’un Panégyrique (Slovo pokhvalnoe) dû à
l’higoumène Théodose (Teodosie) de Neam 27. Par ailleurs, le cycle de sa passion
21
Al.V. Di , « In leg tur cu paternitatea primei scrieri în proz a literaturii române »,
Luceaf rul, du 5 novembre 1983. À la suite de ces précisions, on peut inférer que la rédaction de la
Vie était terminée avant le 15 novembre 1415, lorsque Grégoire Camblak est élu métropolite de
Kiev.
22
P. . N sturel, « Une prétendue œuvre de Grégoire Tsamblak, “le martyre de Saint Jean le
Nouveau” », dans Actes du Ier Congrès international des études balkaniques et sud-est
européennes, VII, Sofia 1971, p. 345-351.
23
C. Metchev, « Sur la paternité de la deuxième Vie d’Étienne De anski »,
Byzantinobulgarica II (1966), p. 303-321 ; A. Davidov, « Za njakoi stilisti ni osobenosti na
Camblakovata re (v rkhu material ot “M enie na Ioan Novi”, in Pokhvalno slovo za patriarkh
Eftimii) », dans Slavisti ni prou vanija (V est na VII Meždunaroden slavisti en kongres), Sofia
1973, p. 23-34. Voir aussi la note suivante.
24
Ju.K. Begunov, « Mu enie Ioana Novogo Grigorija Camblaka v sbornike pervoj treti XV v.
iz sobrardja N.P. Likhaceva », Sovetskoe slavjartovedenie 4 (1977), p. 48-54.
25
Pour Camblak, voir M. Heppell, The Ecclesiastical Career of Gregory Camblak, Londres
1979, et l’édition de son discours tenu au Concile de Constance, en 1418, par K. Metchev, « Retchi
Grigorija Camblaka na Tserkovnom Sobore v Konstantse », BHR IX/4 (1981), p. 86-93.
26
E. Turdeanu, « L’activité littéraire en Moldavie de 1504 à 1552 », RÉR IX-X (1965), p. 99,
123-124 ; Ann E. Pennington, « Evstatie’s Song Book of 1511 : Some Observations », RÉSEE IX
(1971), p. 565-583 ; eadem, « Music in Sixteenth-century Moldavia : New Evidence », OSP XI
(1978), p. 64-83.
27
A.I. Jacimirskij, Iz istorii, LXIX-LXXIV, p. 87-95.
235
a été gravé sur la châsse en argent contenant les reliques28, puis peint sur la
façade sud de l’église conventuelle de Vorone en 154729. Un demi-siècle plus
tard, en 1589, le prince Pierre le Boiteux ( chiopul) fit transférer les reliques
dans l’église Saint-Georges de Suceava qui fut élevée au rang de cathédrale
métropolitaine. À cette occasion, on y peignit la scène sur le mur sud du narthex
en y ajoutant une courte chronique peinte du règne de ce prince (1574-1590)30.
C’est toujours en 1589 que l’on découvrit à Istanbul, lors de la construction
d’un palais pour le sultan Mourad III, un dépôt de reliques de l’époque byzantine.
Un riche marchand épirote, Nicolas Simota, acheta ainsi le pied de Saint Jean-
Baptiste qu’il vendit ensuite, vers 1607, au boyard Nestor Ureche qui venait de
construire un monastère dédié précisément à Saint-Jean-Baptiste. Petre .
N sturel, qui a édité la traduction roumaine de ce récit, pense qu’il s’agissait, à
l’origine, d’un texte grec traduit en slavon au monastère moldave de Secu où ces
reliques se sont conservées jusqu’au siècle dernier31.

III

Les Obituaires

La plupart des anciens obituaires slavo-roumains des monastères ont


disparu et ont été remplacés par des nouveaux, rédigés en roumain32. Cette
circonstance confère d’autant plus de valeur à ceux, peu nombreux, qui nous sont
parvenus des XVe – XVIIe siècles.

A. Moldavie

Le plus ancien obituaire connu en Roumanie est celui du monastère


moldave de Bistri a, fondation du prince Alexandru le Bon (cel Bun, 1400-1432)
qui y fut enterré ensemble avec son épouse33. Commencé en 1407 et continué

28
Teodora Voinescu, « Cea mai veche oper de argint rie medieval din Moldova », SCIA XI
(1964), p. 265-289 ; eadem, « Un chef-d’œuvre de l’orphèvrerie moldave ancienne : la chasse dorée
de Saint Jean le Nouveau », RRHA II (1965), p. 41-52.
29
O. Lutta, « Legenda Sfântului Ioan cel Nou delà Suceava în frescurile delà Vorone », CC I
(1924), p. 279-354.
30
Publiée par E. Kozak, Die Inschriften aus der Bukovina, Vienne 1903, p.134 et note 3 ;
P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române din sec. XV – XVI publicate de Ion Bogdan, Bucarest
1959, p. 162-163.
31
P. . N sturel – A. Falangas, « Istoria moa telor piciorului Sf. Ioan Botez torul delà
m n stirea Secu. Hagiografie i istorie », BBR XV(19) (1989), p. 147-173.
32
Voir la liste des principaux obituaires refaits en roumain au XVIIe et au XVIIIe siècles chez
D.P. Bogdan, Pomelnicul m n stirii Bistri a, Bucarest 1941, p. 22 et note 1.
33
N. Stoicescu, Repertoriul bibliografic al localit ilor i monumentelor medievale din
Moldova, Bucarest 1974, p. 74-76 ; D.P. Bogdan, Pomelnicul m n stirii Bistri a.
236
jusqu’au XVIIe siècle, cet obituaire contient, en dehors des rubriques habituelles
(princes et boyards avec leurs familles, métropolites et moines, simples laïcs,
etc), des noms de Valaques de Kilia, forteresse sur le Danube disputée par la
Moldavie et la Valachie au XVe siècle34 ; enfin, une rubrique spéciale enregistre
les noms des boyards moldaves morts en combattant les Ottomans de Mehmet II
à Vaslui, le 10 janvier 1475.
D’autres obituaires moldaves contenant des informations à caractère
historique et généalogique sont ceux du monastère de Probota (ou Pobrata),
reconstruite en 1530-153235, de l’église princière Sainte-Parascève de Târgul-
Frumos (c. 1541)36, de Bisericani (première moitié du XVIe siècle)37, de
Moldovi a (XIVe siècle)38 et de Sucevi a (1596)39.

B. Valachie

On connaît l’obituaire du monastère d’Arge (XIVe siècle), renouvelé en


roumain sous le règne de Matei Basarab (1632-1654)40, et celui de Govora (XVe
siècle), lui aussi traduit en roumain à une date ultérieure41. L’importance
particulière de ces deux textes consiste dans l’insertion des noms des boyards
tombés en combattant les Ottomans sous le règne du prince Radu dit « de
Afuma i » (1522-1529, avec des interruptions), suivis par les noms des boyards
restés en vie à la même époque. À noter que parmi les morts à la guerre figurent
également des ecclésiastiques et même des femmes42.
D’autres obituaires importants mais pas toujours publiés sont ceux de la
cathédrale métropolitaine de Târgovi te (début du XVIe siècle), du monastère de
Câmpulung-Mu cel (XIVe siècle), du monastère de Tismana (XIVe siècle), etc.43.

34
V. Ciocâltan, « Chilia în primul sfert al veacului al XV-lea », SRI XXXIV (1981), p. 2091-
2096 ; t. Andreescu, « Une ville disputée : Kilia pendant la première moitié du XVe siècle », RRH
XXIV (1985), p. 217-230.
35
Reproduit en photo par Gh. Bal , Bisericile moldovene ti din veacul al XVI-lea, Bucarest
1928, p. 19 ; D.P. Bogdan, op. cit., p. 21 et note 1.
36
Gh. Bal , op. cit., p. 80-81 ; D.P. Bogdan, op. cit., p. 21 et note 2.
37
Gh. Ghib nescu, « Dou pomelnice vechi », Arhiva II (1890-1891), p. 115-124 ; Elena
Lin a, « Pomelnicul de la Bisericani », Rsl 14 (1967), p. 411-454 (renouvelé en slavon vers 1630-
1632).
38
Renouvelé en roumain en 1750 : D.P. Bogdan, op. cit., p. 20 et note 4.
39
Renouvelé en slavon vers 1654-1658, édité par D. Dan, M n stirea Sucevi a, Bucarest 1925,
p. 171-180 (trad. roumaine) ; V. Br tulescu, « Pomelnicul cel mare al m n stirii Sucevi a », MMS
XLIV (1968), p. 185-204.
40
A. Sacerdo eanu, « Pomelnicul m n stirii Arge ului », BOR LXXXIII (1965), p. 297-330.
41
A. Sacerdo eanu, « Pomelnicul m n stirii Govora », MO XIII (1961), p. 789-823.
42
t. Andreescu, « Observa ii asupra pomelnicului m n stirii Arge ului », GB XVI (1967),
p. 800-829.
43
Conservé dans des traductions et des adaptations en roumain de la fin du XVIIe et du XVIIIe
siècles : cf. D.P. Bogdan, op. cit., p. 22 et note 1 ; Sp. Cristocea, « Pomelnicul m n stirii Negru
Vod din Câmpulung », GB XLVI/3 (1987), p. 35-68.
237
C. Transylvanie

En 1939, Nicolae Iorga publiait l’obituaire slavon de l’église Saint-Nicolas


du quartier des chei de Bra ov (Kronstadt), église reconstruite par le prince
Neagoe Basarab (1512-1521). II s’agit d’une copie, slavonne de 166544.

IV

Les Chroniques
A. Moldavie

L’historiographie originale moldave est plus précoce que celle de la


Valachie voisine et doit son essor à la personnalité d’Étienne le Grand ( tefan cel
Mare), prince de 1457 à 150445. Cette démarche, attribuée au métropolite
Teoctist (1453-1477), commence tout de suite après 1453 avec la compilation de
la liste des princes du pays46.
La Chronique officielle de la Moldavie (en fait, les Annales, Letopis)
commandée par Étienne le Grand a été sans doute rédigée à la Cour, très
probablement sous le contrôle du grand chancelier Ion T utu, qui occupe cette
fonction de 1475 à 151047. Elle s’est conservée en plusieurs variantes ;

44
N. Iorga, « O descoperire privitoare la biserica Sfântului Nicolae din cheii Bra ovului »,
AARMSI, IIIe série, XXII (1939) ; D.P. Bogdan, op. cit., p. 22 et note 1.
45
M. Cazacu – Ana Dumitrescu, « Culte dynastique et images votives en Moldavie au XVIe
siècle. Importance des modèles serbes », CB 15 (1990), p. 13-102 (repris ici-même, p. 71-132), où
l’on trouvera la bibliographie essentielle et la traduction de plusieurs inscriptions à caractère
historique du temps d’Étienne le Grand.
46
La Chronique brève contient les noms des princes moldaves depuis Drago (milieu du XIVe
siècle) et jusqu’en 1451. Publiée par I. Bogdan, « Un fragment de cronic moldoveneasc în limba
slav », Convorbiri literare XXXV (1901), p. 527-530 ; A.I. Jacimirskij, Slavjanskie i russkie
rukopisi, p. 429 ; P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române, p. 38-40 ; F.A. Grekul, Slavjano-
moldavskie letopisi XV-XVI vv., Moscou 1976, p. 5-6, 35. Sa datation et le contexte de sa rédaction
ont été reconstitués par L. imanschi, « Istoriografia româno-slav din Moldova. Lista domnilor din
a doua jum tate a secolului XIV », AIIAI XXI (1984), p. 119-136, ibidem, XXII (1985), p. 567-578.
47
I. Bogdan, Vechile cronice moldovenesci pân la Urechia. Texte slave cu studiu, traduceri
i note, Bucarest 1891 ; idem, Cronice inedite ating toare de istoria Românilor, Bucarest 1895 ;
A. Jacimirskij, « Die ältesten slavischen Chroniken moldavischen Ursprungs », Archiv für slavische
Philologie XXX (1909), p. 481-532 ; I. Minea, « Letopise ele moldovene ti scrise slavone te »,
Cercet ri istorice I (1925), p. 190-368 ; N. Iorga, Istoria literaturii romane ti, I, Bucarest 19252 ;
V. Grecu, « Originea cronicilor române ti », dans Omagiu lui Ion Bianu, Bucarest, 1927, p. 217-
233 ; E. Piscupescu, Literatura slav din principatele române din secolul XV, Bucarest, 1939 ;
P.P. Panaitescu, « Les chroniques slaves de Moldavie au XVe siècle », Rsl 1 (1958), p. 146-168 ;
A. Balot , « La littérature slavo-roumaine à l’époque d’Étienne le Grand », ibidem, p. 210-236 ;
E. Turdeanu, « L’activité littéraire en Moldavie à l’époque d’Étienne le Grand (1457-1504) », RÉR
5-6 (1960), p. 21-66 ; t. Andreescu, « Les débuts de l’historiographie en Moldavie », RRH XII
(1973), p. 1017-1035.
238
La Chronique anonyme (Letopise ul anonim) (dite aussi : de Bistri a)
couvre les années 1359 à 150748 ;
La Première Chronique de Putna (Putna I) couvre les années 1359 à
152649 ;
La Chronique moldavo-allemande (1457-1499) s’est conservée dans une
traduction et adaptation allemandes50 ;
La Seconde Chronique de Putna (Putna II) (1359-1518)51 ;
La Chronique moldavo-russe (1359-1512), en annexe de la Voskresenskaja
Letopis’, présente une très intéressante légende sur l’origine romaine des
Roumains de Maramure et de Moldavie52.
La Chronique serbo-moldave (1359-1512) contient des informations sur
l’histoire des Balkans et, à la fin, quatre notices sur les métropolites de Moldavie
de 1453 (recte : 1415) à 151153.
Les successeurs d’Étienne le Grand au trône moldave ont patronné eux
aussi la composition de chroniques et ce jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ainsi,
Pierre (Petru) Rare , fils illégitime d’Étienne (prince de Moldavie de 1527 à 1538
et de 1541 à 1546), commande une chronique à l’évêque Macaire II de Roman
(1531-1558) qui commence son travail avant 153154. La Chronique de Macaire,

48
I. Bogdan, Cronice inedite, p. 3-78 ; P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române, p. 1-23 ;
F.A. Grekul, op. cit., p. 4-5, 24-34 ; D.P. Bogdan, « Letopise ul de la Bistri a, la plus vieille des
chroniques roumaines. Sa langue », RÉSEE VI (1968), p. 499-524.
49
I. Bogdan, Vechile cronici, p. 23-41, 143-148, 193-197, 243-267 ; P.P. Panaitescu, op. cit.,
p. 41-52 ; F.A. Grekul, op. cit., p. 16-17, 62-67.
50
O. Gorka, Kronika czasôtv tefana Wielkiego Moldawskiego, Cracovie 1931 ; idem,
« Cronica epocii lui tefan cel Mare », RIR IV (1934), p. 215-279, ibidem, V-VI (1936), p. 1-85 ;
I.C. Chi imia, Cronica lui tefan cel Mare. Versiunea german a lui Schedel, Bucarest 1942 ;
P.P. Panaitescu, op. cit., p. 24-40 ; F.A. Grekul, op. cit., 6, p. 36-46.
51
I. Bogdan, « Letopise ul lui Azarie », AARMSI, IIe série, XXXI (1909) ; P.P. Panaitescu, op.
cit., p. 53-66 ; F.A. Grekul, op. cit., 18, p. 68-74.
52
Polnoe Sobranie russkikh letopisej, I, St-Pétersbourg 1856, p. 256-259 ; I. Bogdan, Vechile
cronici, p. 182-189, 235-239 ; P.P. Panaitescu, op. cit., p. 152-161 ; F.A. Grekul, op. cit., p. 13-16,
55-59. Pour la légende de la fondation du peuple roumain par les frères Roman et Vlahata : voir
P.P. Panaitescu, « Contribution à l’histoire de la littérature de chancellerie dans le Sud-Est de
l’Europe », RÉSEE V (1967), p. 21-40 ; D. Simonescu, « Tradi ia istoric i folcloric în problema
“întemeierii Moldovei” », Studii de folclor i literatur , Bucarest 1967, p. 27-50 ; M. Cazacu, « Aux
sources de l’autocratie russe. Les influences roumaines et hongroises, XVe – XVIe siècles », CMRS
XXIV/1-2 (1983), p. 7-41 (repris dans idem, Au carrefour des Empires et des mers, p. 281-312) ;
O. Pecican, « Legenda lui Ladislau i Sava. Scriere ortodox din secolul XIV (1366-1373) », dans
S. Mito – F. Gogâltan (éds), Studii de istorie a Transilvaniei, Cluj 1994, p. 83-87.
53
I. Bogdan, Cronice inedite, p. 81-102 ; P.P. Panaitescu, op. cit., p. 189-193 ; F.A. Grekul,
op. cit., p. 13-16, 60-61.
54
Pour sa biographie et son œuvre, voir I.A. Jacimirskij, « Romanskij mitropolit Makarij »,
Zhurnal Ministerstva narodnogo prosveshtchenie, mai 1909, p. 134-166 ; E. Turdeanu, « L’activité
littéraire en Moldavie de 1504 à 1552 », RÉR IX-X (1965), p. 97-142 ; D.P. Bogdan, « Le Syntagme
de Blastarès dans la version du chroniqueur roumain Macaire », dans Actes du Ier Congrès
international des études balkaniques et sud-est européennes, VII, Sofia 1971, p. 187-191 ;
M. P curariu, Istoria Bisericii ortodoxe romane, I, Bucarest 19912, p. 484-487.
239
fortement influencée par celle byzantine de Constantin Manassès dans sa
traduction en moyen bulgare55, couvre l’histoire moldave de 1504 à 155156.
Le premier continuateur de Macaire est le moine Euthyme (Eftimie), dont
la Chronique va de 1541 (début du second règne de Pierre Rares) à 155457.
Une autre continuation de la chronique de l’évêque de Roman a été réalisée
par le moine Azarie, un disciple de Macaire, et va de 1551 à 157458.
Entre Eftimie et Azarie se place la Chronique moldavo-polonaise, rédigée
vers 1564-1565, qui raconte, en polonais, l’histoire de la Moldavie de 1352 à
1564, en y ajoutant des notes importantes sur les dignités auliques et sur
l’organisation administrative du pays59.
À peu près à la même époque, entre 1568 et 1572, l’higoumène Anastase
de Moldovi a écrit un Dit sur l’édification du monastère de Pâng ra i, construit
vers 1560 par le prince Alexandru L pu neanu sur ordre de Saint Dimitri, qui lui
était apparu à plusieurs reprises en rêve60.
Avec Azarie, la littérature historique slavo-roumaine de Moldavie prend
fin. En apparence, seulement, car, selon l’étude récente du professeur Nicolae A.
Ursu, de Ia i61, on déplore la perte de l’original slavon de deux autres chroniques
moldaves : un Letopise dit « moldave » (moldovenesc) couvrant la période 1574-

55
Voir l’édition de I. Bogdan, Cronica lui Constantin Manasses. Traducere mediobulgar
f cut pe la 1350. Text i glosar, Bucarest 1922 (reprint Munich 1966) ; I. Duj ev, Letopista na
Konstantin Manasi, Sofia 1963 ; H. Hunger, Die hochsprachliche Literatur der Byzantiner, I,
Munich 1978, p. 419-422 ; Tusculum-Lexikon griechischer und lateinischer Autoren des Altertums
und des Mittelalters, Darmstadt 19823, p. 495-497 ; G. Mih il , « Începuturile istoriografiei
universale în limba român : Cronica lui Mihail Moxa (1620) i izvoarele sale », dans idem,
Cultura i literatura român veche în context european, Bucarest 1979, p. 380-404 ; Mihail Moxa,
Cronica universal , éd. Gh. Mih il , Bucarest 1989.
56
I. Bogdan, Vechile cronici, p. 149-162, 198-212 ; idem, « Letopise ul lui Azarie », p. 152-
168, 187-202 ; P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române, p. 74-105 ; F.A. Grekul, Slavjano-
moldavskie letopisi, p. 18-20, 75-93 ; E. Turdeanu, « L’activité littéraire ».
57
I. Bogdan, op. cit., 162-171, 212-222 ; P.P. Panaitescu, op. cit., 106-125 ; F.A. Grekul, op.
cit., p. 20, 94-104 ; Gh. Pung , « Adev rata identitate a cronicarului Eftimie », AIIAI XXV/1
(1988), p. 275-280 ; E. Turdeanu, « Autori, copis i, c r i, zugravi i leg tori de manuscrise în
Moldova (1552-1607) », AIIAI XXX (1993), p. 49-90.
58
I. Bogdan, « Letopise ul lui Azarie », p. 168-181, 202-214 ; A.I. Jacimirskij, « Slavjano-
moldavskaja letopis’ monakha Azarija », Izvestija otdelenijja russkoj jazyka i slovesnosti Akademii
Nauk XIII/4 (1908), p. 23-80 ; P.P. Panaitescu, op. cit., p. 126-151 ; F.A. Grekul, op. cit., p. 21-22,
125-138 ; E. Turdeanu, « Autori, copis i », p. 73-75 ; I.-R. Mircea, « Les Vies des rois et
archevêques serbes et leur circulation en Moldavie. Une copie inconnue de 1567 », RÉSEE IV
(1966), p. 393-412 (copié par Azarie).
59
Editée par Wojcicki, Biblioteka starozytna pisarzy polskikh, VI, Varsovie 1844, p. 51-67 ;
I. Bogdan, Vechile cronice, p. 173-183, 223-233 ; idem, Cronice inedite, p. 119-143 ;
P.P. Panaitescu, op. cit., p. 164-187 ; F.A. Grekul, op. cit., p. 20-21, 105-124.
60
P. . N sturel, « Le Dit du monastère moldave de Pâng ra i », BBR X(14) (1983), p. 387-
420.
61
N.A. Ursu, « Letopise ul rii Moldovei pân la Aron Vod , opera lui Simion Dasc lul »,
AIIAI XXVI/1 (1981), p. 363-379, ibidem, XXVII (1990), p. 73-101.
240
1589, donc les règnes de Pierre le Boiteux dont il a déjà été question62 ; et une
autre, plus étendue, due au grand palatin (vornic) Grigorie Ureche († 1646), qui
aurait continué le récit jusqu’en 163463.
Cette hypothèse est encore trop récente pour savoir si elle est acceptée par
l’historiographie roumaine, mais, au vu de l’analyse de la langue et du style des
textes, elle a des chances d’être exacte.

B. Valachie

Dumitru Nastase a prouvé avec des arguments convaincants que la


première chronique slavo-roumaine de Valachie, écrite vers 1413, est en fait la
traduction d’un original grec de Jean Chortasménos, œuvre favorable à
l’empereur Jean VI Cantacuzène, et qui raconte les débuts de l’occupation de la
Péninsule Balkanique par les Ottomans et le siège de Constantinople de 1394-
140264. De la sorte, le nom de la chronique ne peut plus être la Chronique
bulgare, comme l’avait baptisée son inventeur, Ioan Bogdan65, mais la Chronique
de Tismana.
En dépit des affirmations de certains historiens roumains, selon lesquels
l’Histoire du prince Dracula dans sa version slavonne serait l’œuvre d’un auteur
roumain de Transylvanie66, il est prouvé aujourd’hui que ce texte slavon a été
rédigé par Fedor Kuritsyn, secrétaire du grand prince Ivan III vers 1485, après un

62
II s’agit peut-être du texte que le chancelier polonais Jan Zamoyski demandait en 1597 au
grand logothète (chancelier) moldave Luca Stroici, chez I. Sulkowska, « Noi documente privind
rela iile româno-polone în perioada 1589-1622 », SRI XII/6 (1959), p. 94.
63
Traduite eh français par É. Picot, Chronique de Moldavie... par Grégorie Urechi, Paris
1878 ; I.N. Popovici, Chronique de Gligorie Ureache, Bucarest 1911. Éditions critiques par
C. Giurescu, Letopise ul rii Moldovei pân la Aron Vod (1359-1595), întocmit dup Grigorie
Ureche vornicul, Istratie logof tul i al ii de Simion Dasc lul, Bucarest 1916, réédité par
P.P. Panaitescu, Bucarest 1958. Pour les chroniques slavonnes utilisées par celui-ci, voir D. Velciu,
Grigore Ureche, Bucarest 1979, p. 272-294 (discussion et bibliographie).
64
D. Nastase, « Une chronique byzantine perdue et sa version slavo-roumaine (la Chronique
de Tismana, 1411-1413) », Cyrillomethodianum IV (1977), p. 100-171 ; G. Mih il , « Cronica
evenimentelor din Peninsula Balcanic (1296-1417) în compara ie cu traducerea româneasc a lui
Mihail Moxa (1620) », ARMSFL, IVe série, XI (1989), p. 13-28.
65
I. Bogdan, « Ein Beitrag zur bulgarischen und serbischen Geschichtsschreibung », Archiv
für slavische Philologie XIII (1891), p. 481-543 ; C. Jire ek, « Zur Würdigung der neuentdeckten
bulgarischen Chronik », ibidem XIV (1892), p. 255-277 ; G. Mih il , « L’historiographie roumaine
ancienne (XVe – début du XVIIe siècle) par rapport à l’historiographie byzantine et slave », dans
Actes du Ier Congrès International des études balkaniques et sud-est européennes, Sofia, août –
septembre 1966, III, Sofia 1969, p. 507-535 ; une version roumaine plus développée dans Rsl 15
(1967), p. 157-202.
66
A.V. Boldur, « Un român transilv nean autor presupus al povestirii ruse despre Dracula »,
Apulum VIII (1971), p. 67-76 ; t. Andreescu, « Premières formes de la littérature historique
roumaine en Transylvanie (Autour de la version slave des récits sur le voiévode Dracula) », RÉSEE
XIII (1975), p. 511-524 ; G. Nandri , « The historical Dracula », dans Comparative literature.
Matter and method, III, Urbana 1969.
241
voyage en Hongrie, en Transylvanie et en Moldavie. Durant sa mission
diplomatique, Kuritsyn a rencontré un des fils du prince et a rassemblé des
informations, tant écrites qu’orales sur le personnage de Vlad III l’Empaleur, dit
aussi Dracula, prince de Valachie (1448, 1456-1462, 147667.
La littérature slavonne de Valachie atteint son apogée avec un Miroir du
prince, les Enseignements (ou Conseils) du prince Neagoe Basarab (1512 à 1521)
à son fils Théodose et à ses successeurs, le seul ouvrage de ce type de grandes
dimensions que nous a légué la Slavia orthodoxa. Les Conseils nous sont
parvenus en trois versions : une slavonne, incomplète68, une grecque, contenant
la seconde partie de l’œuvre69 et une version roumaine complète conservée dans
neuf copies manuscrites datant des XVIIe – XIXe siècles70. L’existence de deux
versions pratiquement contemporaines – en slavon et en grec – de cette œuvre a
fait couler beaucoup d’encre sur la question de son auteur et de la langue de
l’original71. La paternité de Manuel de Corinthe († 1530), grand rhéteur du
Patriarcat de Constantinople, a été soutenue par Léandros Vranoussis et surtout
par Petre . N sturel, auquel on doit la plus cohérente hypothèse sur la rédaction
en collaboration, à Constantinople et à Târgovi te, de cet ouvrage72.
La version roumaine, réalisée à la Cour du prince Matei Basarab (1632-
1654), (qui se targuait de descendre de Neagoe Basarab, d’où son second nom),
est généralement accompagnée par la traduction de deux autres textes rédigés à la
demande et sous le patronage de Neagoe : le premier est la Vie de Saint Niphon
II, patriarche de Constantinople (1486-1488 ; 1497-1498) par le prôtos du Mont-
Athos Gabriel. La Vie est connue dans deux versions, une grecque plus simple,
plus dépouillée, et une autre, qui a été écrite en slavon à l’origine, contenant en

67
M. Cazacu, L’Histoire du prince Dracula en Europe orientale au XVe siècle. Édition
critique, notes et commentaires, Genève 1988 (« Hautes études médiévales et modernes », 61).
68
P.A. Lavrov (éd.), Slova nakazatel’nye voevody valashkogo Ioanna Njagoja k synu
Feodosijiu, St-Pétersbourg 1904 (« Pamjatniki drevnej pis’mennosti i isskustva », 152) ;
P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române, p. 214-263. Un fragment de 13 feuillets découvert
ultérieurement a été publié par D.P. Bogdan, « 13 file inedite din cel deal doilea arhetip al
Înv turilor lui Neagoe Basarab », RITL XVII (1968), p. 487-497.
69
V. Grecu, Înv turile lui Neagoe Basarab domnul rii Române ti (1512-1521). Versiunea
greceasc , Bucarest 1942.
70
Înv turile lui Neagoe Basarab c tre fiul s u Theodosie, éds F. Moisil, D. Zamfirescu,
Gh. Mih il , Bucarest 1970.
71
La bibliographie jusqu’en 1973 a été résumée et discutée par D. Zamfirescu, Neagoe
Basarab i Înv turile c tre fiul s u Theodosie. Problemele controversate, Bucarest 1973.
72
L. Vranoussis, « Les Conseils attribués au prince Neagoe (1512-1521) et le manuscrit
autographe de leur auteur grec », dans Actes du IIe Congrès international des études sud-est
européennes, 1970, IV, Athènes 1978, p. 377-387 ; P. . N sturel, « Remarques sur les versions
grecque, slave et roumaine des “Enseignements du prince de Valachie Neagoe Basarab à son fils
Théodose” », BNJ XXI (1971-1974), p. 249-271 ; M. Cazacu, « Slavon ou grec, traduction ou
adaptation ? Comment on composait un ouvrage parénétique en Valachie au début du XVIe siècle
(les Enseignements du prince Neagoe Basarab à son fils Théodose) », dans Traduction et
traducteurs au Moyen-Âge, Paris 1989 : CNRS, p. 41-50.
242
fait l’histoire de la Valachie de 1504 à 1517 et un véritable panégyrique de
Neagoe73.
Le deuxième texte contient les deux inscriptions slavonnes apposées sur la
façade du monastère de Curtea-de-Arge , construit par le même prince valaque
en 151774.
Sous le règne de son gendre et successeur au trône, Radu de Afuma i
(1522-1529, avec des interruptions), un lettré inconnu commence la rédaction de
la première chronique slavonne de Valachie75. Cette chronique est continuée par
plusieurs mains, aboutissant à l’histoire de la période 1495-1593 : on y distingue
quelques points forts en 152576, 1545 et 1577-159177, dates auxquelles on sent un
autre auteur, toujours anonyme, intervenant dans le récit.
Avec le règne de Michel le Brave (1593-1601), la chancellerie de Valachie
rédige la première chronique en langue roumaine78, abandonnant ainsi le slavon
qui coexiste désormais avec la langue vernaculaire dans les actes et dans le culte
religieux pendant un siècle encore, avant d’être complètement éliminé à l’époque
phanariote (1711-1821).
*
La littérature slavo-roumaine représente un chapitre non dénué
d’importance de la littérature slavonne. Les plus anciens manuscrits slavons

73
Via a sfântului Nifon. O redac ie greceasc inedit , éd. V. Grecu, Bucarest 1944. La version
roumaine du XVIIe siècle, traduction d’un texte slavon, a été éditée par T. Simedrea, « Via a i
traiul sfântului Nifon, patriarhul Constantinopolului », tiré à part de BOR LV/5-6 (1937), p. 257-
299 ( i extras: Bucure ti, 1937, XIV + 58 p. + 6 pi.).
74
P. . N sturel, « Înv turile lui Neagoe Basarab în lumina pisaniilor de la biserica m n stirii
de la Arge », MO XII/1-2 (1960), p. 12-23.
75
P.P. Panaitescu, « Începuturile istoriografiei în ara Româneasc », SMIM V (1962), p. 195-
255 ; t. Andreescu, « Considérations sur la date de la première chronique de Valachie », RRH XII
(1973), p. 361-373 ; idem, « Din nou despre prima cronic a rii Române ti », BOR C (1982),
p. 853-867 ; P. Chihaia, De la Negru Vod la Neagoe Basarab, Bucarest 1976, p. 51-105.
76
Voir aussi la pierre tombale du prince Radu de Afuma i († 1529), qui raconte ses combats
contre les Ottomans et constitue par conséquent une page d’histoire militaire de la Valachie, chez
N. Iorga, Inscrip ii din bisericile României, I, Bucarest 1905, p. 148-150 ; reproduction chez N.
Ghika-Bude ti, Evolu ia arhitecturii în Muntenia, Bucarest 1930, planche CXLIII (« Buletinul
Comisiunii Monumentelor Istorice », 23).
77
C’est la période où le prince Alexandru Mircea (1568-1577) et son fils et successeur au
trône, Mihnea II (1577-1583, 1585-1591), s’efforcent de justifier la légitimité de la branche des
Dr cule ti à régner en Valachie. Voir ainsi l’inscription posée par le père sur une fontaine à
Ocnele-Mari, le 12 novembre 1571, chez N. Iorga, « Fântâna lui Alexandru Mircea Vod », BCMI
XXVI (1933), p. 32 ; Al. Elian et alii, Inscrip iile medievale ale României. Ora ul Bucure ti, I
(1395-1800), Bucarest 1965, p. 479-480. On doit au même prince une chronique murale peinte en
1574 dans l’église du monastère de Bucov , publiée par P.P. Panaitescu, Cronicile slavo-române,
p. 194-196 ; voir aussi T. R dulescu, « Cronica mural de la Bucov », MO XXIV (1972), p. 773-
787.
78
D. Simonescu, « Cronica lui Baltasar Walther despre Mihai Viteazul în raport cu cronicile
interne contemporane », SMIM III (1959), p. 7-99 ; I.C. Chi imia, « Unele considera ii în leg tur
cu originalul cronicii lui Mihai Viteazul », Rsl 6 (1962), p. 27-39.
243
copiés et/ou utilisés dans l’espace roumain, qui datent des XIIe – XIIIe siècles,
sont essentiellement à contenu religieux, liturgique et patristique, et représentent
des traductions ou des copies des recueils byzantins et sud-slaves79. Un aspect
important réside aussi dans la conservation et la transmission des œuvres
bulgares et serbes, aussi bien dans les manuscrits originaux que dans des copies
et adaptations successives. Ainsi, le Tetraévangile à miniatures du tsar bulgare
Jean Alexandre de 1356, aujourd’hui conservé à Londres, est arrivé en Moldavie
au milieu du XVIe siècle et a influencé la décoration d’un Tetraévangile
commandé par le prince Alexandru Mircea de Valachie (1568-1577), et, à son
tour, a influencé un manuscrit similaire du prince Ieremia Movil de Moldavie
(1596-1606)80.
Deux copies au moins de la traduction bulgare de Manassès se trouvaient
en Moldavie vers 1530 ; l’une d’entre elles a servi de modèle à l’évêque Macaire
de Roman pour sa Chronique du règne de Petru Rare 81.
Un recueil de sermons de Jean Chrysostome, connu sous le titre de Perles,
en rédaction slavonne serbe, a été apporté en Moldavie du Mont-Athos et sa
première copie date de 1443. Le même sort a été connu par les versions
slavonnes bulgares du Roman de Barlaam et Josaphat82, du Dit d’Alexandru le
Vieil (cel B trân)83, du Dit de l’empereur Phocas84, du Syntagme de Mathieu
Blastarès85 et des œuvres du patriarche Euthyme de T rnovo86, pour ne citer que
les plus connues.
Un trait caractéristique de la littérature historique slavo-roumaine est sa
composition dans les milieux de la Cour princière de Valachie et de Moldavie ;
même les chroniques moldaves du XVIe siècle écrites par des ecclésiastiques
représentent, en fait, des commandes princières.

79
I. Iufu, « Despre prototipurile literaturii slavo-române din secolul al XV-lea », MO XV
(1963), p. 511-535.
80
E. Turdeanu, La littérature bulgare, p. 23-25 ; G. Popescu-Vâlcea, Un manuscris al
voievodului Alexandru al II-lea, Bucarest 1984 ; idem, Un manuscris al voievodului Ieremia
Movil , Bucarest 1984.
81
E. Turdeanu, op. cit., p. 26-28 ; d’autres copies en Valachie, ibidem, p. 31 ; Gh. Mih il ,
« Începuturile istoriografiei universale în limba român : Cronica lui Mihail Moxa (1620) i
izvoarele sale », dans idem, Cultura i literatura român veche în context european, Bucarest 1979,
p. 380-404.
82
D.H. Mazilu, Varlaam i loasaf. Istoria unei c ar i, Bucarest 1981.
83
N. Caktoian, Alexandria în literatura româmsc , Bucarest 1910 ; idem, Alexandria în
literatura românesc . Noui contribu ii, Bucarest 1922.
84
E. Turdeanu, Le dit de l’empereur Nicéphore II Phocas et de son épouse Théophano,
Thessalonique 1976 (« Association hellénique d’études slaves », 1).
85
Gh. Mih il , « Sintagma (Pravila) lui Matei Vlastaris i începuturile lexicografiei slavo-
române (sec. XV – XVII) », dans idem, Contribu ii la istoria culturii i literaturii române vechi,
Bucarest 1972, p. 261-306.
86
Gh. Mih il , « Tradi ia literar constantinian , de la Eusebiu al Cezareei la Nichifor Calist
Xanthopulos, Eftimie al Târnovei i domnii rilor Române », dans idem, Cultura i literatura
român veche în context european, p. 217-379.
244
Enfin, pour une caractérisation d’ensemble de cette littérature, il nous
semble que les conclusions d’Émile Turdeanu restent toujours valables,
cinquante ans après leur énonciation :
« ...il n’a pas existé plusieurs littératures, mais une seule littérature orthodoxe, traduite et
imitée en plusieurs langues. Il a existé un patrimoine commun du monde orthodoxe, alimenté par
les écrits des saints pères, des patriarches, des chroniqueurs byzantins et enrichi des innombrables
apocryphes orientaux. Ce patrimoine a été traduit, imité, amplifié au sein des peuples balkaniques ;
des éléments spécifiques s’y sont superposés et ils ont permis, dans une certaine mesure, de
délimiter une sphère propre à la littérature bulgare en face d'une sphère propre à la littérature serbe,
par exemple. Mais ces littératures “nationales” ne reproduisent pas moins une première synthèse
qui est l’œuvre des écrivains byzantins. Les Roumains, par conséquent, ont emprunté à leurs
voisins Bulgares et Serbes, en premier lieu, ce que ceux-ci avaient eux-mêmes emprunté à leurs
voisins Grecs, les textes de base de la littérature orthodoxe. Ils ont reçu, en second lieu, bon nombre
d’écrits propres au milieu bulgare et au milieu serbe. Ces écrits forment chez eux un ensemble plus
riche que celui de la littérature bulgare ou de la littérature serbe, prises séparément. Mais, pour
déterminer la contribution réelle de ces emprunts à la formation du patrimoine spirituel des
Roumains, une question se pose : ces emprunts donnent-ils à la littérature slave des Roumains un
caractère éclectique ou pouvons-nous reconnaître, dans la façon dont ils ont été assimilés, l’essai
d’une synthèse, c’est-à-dire d'un esprit nouveau qui refond les données hétérogènes dans une unité
originale et harmonieuse ? ».

Et, après avoir cité l’exemple de la diffusion des œuvres du patriarche


Euthyme de T rnovo dans les Pays Roumains, ce même auteur conclut :
« De sorte que, si nous ne pouvons reconnaître une synthèse roumaine dans la littérature
slave de l’époque, nous pouvons toutefois établir le niveau assez élevé auquel se trouvait cette
littérature en Moldavie et en Valachie. Nous voyons, en effet, que la récolte des principautés
roumaines totalise une bonne partie de ce qu’ont créé ses voisins sud-slaves et dépasse en richesse
la récolte de chacun pris à part ; nous voyons ensuite que pour la plupart de ces écrits les meilleurs
textes circulaient chez les Roumains ; nous constatons enfin que la littérature slavo-roumaine a
continué d’assimiler les textes du monde sud-slave pendant deux siècles. Cette littérature ne s’est
donc pas constituée par le surplus sud-danubien et n’est pas un conglomérat créé par les
circonstances. Elle est au contraire le résultat de l’assimilation, au cours de plusieurs siècles, des
valeurs culturelles de tout le monde balkanique. Ainsi elle est plus qu’une littérature éclectique, par
le choix et par la valeur de ses textes ; elle est en même temps moins qu'une synthèse, en raison de
son manque d’originalité ; mais elle est toutefois la source la plus riche en textes slaves du
patrimoine de la littérature orthodoxe du Sud-Est Européen »87.

87
E. Turdeanu, La littérature bulgare, p. 165-166.
245
LA CHANCELLERIE DES PRINCIPAUTÉS
VALAQUE ET MOLDAVE (XIVe – XVIIIe SIÈCLES)

Tard venues parmi les États de l’Europe Orientale et du Sud-Est, les


Principautés de Valachie et de Moldavie peuvent, en revanche, se flatter d’avoir
su conserver leur entité politique sans interruption aucune jusqu’à l’aube des
temps modernes lorsque, par leur réunion avec la Transylvanie, elles eurent
donné naissance, en 1918, à la Roumanie actuelle.
Les premières années de leur existence se refusent à toute enquête plus
poussée faute de témoignages suffisamment sûrs, ce qui a déterminé Ferdinand
Lot à parler, à propos du peuple roumain, d’une « énigme et d’un miracle »1.
Cependant, il semble acquis aujourd’hui que les origines de l’État valaque
remontent à la fin du XIIIe siècle ou au début du siècle suivant. À une date
indéterminée, que les chroniques internes placent vers 1290-1291, un prince Noir
(Negru Vod ), descendu du F g ra , en Transylvanie méridionale, à Arge – ville
qui allait devenir la capitale – imposa son autorité sur une partie ou l’ensemble
du pays. Son successeur au trône, Basarab(a), un Roumain en dépit de son nom
d’origine coumane, fonda la dynastie princière du pays appelé dorénavant « le
Pays Roumain » ou « des Roumains » ( ara Româneasc ) ou « le Pays de la
Montagne » (Muntenia). La forme Valachie est utilisée par les textes slaves et
latins, grecs et allemands, suivant en cela l’habitude prise dès le Xe siècle à
Byzance où les latinophones des Balkans étaient dorénavant appelés
« Valaques » ( )2. Sous le règne de Basarab – mentionné dès 1324 († 1352)
– la Valachie allait atteindre ses frontières naturelles, à savoir le Bas-Danube et
les Carpates méridionales (superficie approximative 77 000 km2).
L’essor vigoureux que le Royaume voisin de Hongrie (maître de la
Transylvanie) connut durant les règnes des souverains de la dynastie d’Anjou,
Charles Robert (1308-1342) et Louis le Grand (1342-1382), conjugué avec le
déclin de la Horde d’Or mongole, eurent comme conséquence l’entrée de la
Valachie dans la sphère d'influence hongroise. Cette suzeraineté devint plus

1
F. Lot, Les invasions barbares et le peuplement de l’Europe. Introduction à l’intelligence des
derniers traités de paix, I, Paris 1942, p. 278-300. Voir la réponse de Gh. Br tianu, Une énigme et
un miracle historique : le peuple roumain, Bucarest 1942. La terminologie appartient à
Al.D. Xenopol, Une énigme historique. Les Roumains au Moyen-Âge, Paris 1885.
2
A. Armbruster, La romanité des Roumains. Histoire d’une idée, Bucarest 1977 ; plus
récemment les études de C. Poghirc et de P. . N sturel, dans Cahier no 8, Les Aroumains, INALCO
1989. Il nous semble que l’adoption de la forme germanique Wlach à Byzance doit être mise en
rapport avec la controverse autour de la reconnaissance du titre d’empereur des Romains à Otto,
telle qu’elle est racontée de façon très pittoresque par Liutprand de Crémone (MGH SS3 1915) ; cf.
W. Ohnsorge, « Die Anerkennung des Kaisertums Ottos I. durch Byzanz », dans Konstantinopel
und der Okzident, Darmstadt 1966, p. 176-207.
247
pesante sous le règne de Louis le Grand, ce qui entraîna une réaction de rejet de
la part des princes valaques Nicolae Alexandru (1352-1364), le fils de Basarab, et
Vladislav Ier, son successeur. Le choix de l’Orthodoxie comme religion
dominante et la création d’une Métropole dépendante du Patriarcat de
Constantinople, en 1359, marquèrent le début des efforts des princes valaques de
se voir conférer un statut international supérieur, statut concrétisé dans le titre
d’« autocrate » que le Patriarcat oecuménique reconnut à Nicolae Alexandru.
Quelques années plus tard, Vladislav Ier (en 1365) occupait les régions
méridionales de la Transylvanie – le F g ra et l’Amla – de même que le Banat
de Severin, pour lesquels il prêtait serment de vassalité à Louis d’Anjou. Ces
fiefs furent retirés aux princes valaques au milieu du siècle suivant, date qui
consacre également le relâchement des liens avec le Royaume de Hongrie3.
Suzeraineté hongroise, polonaise ensuite, dans le cas de la Moldavie aussi.
Créée en 1345-1346 en tant que marche hongroise destinée à protéger la
Transylvanie contre les incursions tatares, la principauté moldave devint
indépendante en 1359, lorsque le fondateur de la deuxième dynastie régnante,
Bogdan Ier, eut chassé le voïévode roumain vassal des Hongrois et affirmé son
statut d’« autocrate ». Son successeur rétablit la relation de vassalité avec la
Hongrie et passa même au Catholicisme, mais à partir de 1387 les princes
moldaves penchent résolument en faveur du Royaume de Pologne et de Lituanie
(réunies en 1385) qui avait englobé la Galicie voisine une année plus tôt. À la
même époque, le prince Petru demanda et obtint du Patriarcat de Constantinople
la création d’une Métropole ecclésiastique4. L’unité territoriale de la Moldavie
fut parachevée en 1392, lorsque le Bas-Pays fut rattaché à la Haute Moldavie, la
région septentrionale où se trouvait la capitale, Suceava. Les frontières de l’État
ainsi agrandi atteignaient les bouches du Danube et la mer Noire au Sud, le
Dniestr à l’Est et au Nord, et les Carpates orientales à l’Ouest (superficie
d’environ 93 000 km2)5.
Mais, très tôt, cet état de choses allait se trouver modifié du fait de
l’apparition du facteur ottoman au Sud du Danube. La Valachie se verra obligée
de payer tribut aux Ottomans dès 1417 ; après la chute de Constantinople, la
pression ottomane obligera les princes moldaves à payer eux aussi tribut à
Mehmet II, obligation qui symbolisait au début le rachat de la paix. Ce n’est

3
On trouvera le point de la question chez B. Homan, Gli Angioini di Napoli in Ungheria,
1290-1403, Rome 1938 ; G. Br tianu, Tradi ia istoric despre întemeierea Statelor române ti,
Bucarest 1945 ; N. Stoicescu (éd), Constituirea statelor feudale române ti, Bucarest 1980 ;
Maria Holban, Din cronica rela iilor româno-ungare în secolele XIII – XIV, Bucarest 1981 ;
. Papacostea, Geneza statului în Evul mediu românesc, Cluj 1988.
4
Aux études citées dans la note précédente ajouter : t.S. Gorovei, « Aux débuts des rapports
moldo-byzantins », RRH XXIV (1985), p. 183-207 ; V. Spinei, Moldavia in the 11th – 14th
Centuries, Bucarest 1986.
5
. Papacostea, « Les débuts de l’État moldave. Considérations en marge d’une source
inédite », RRH XII (1973), p. 139-158.
248
qu’au cours des siècles suivants que les Principautés Roumaines entrèrent en une
dépendance plus marquée à l’égard de leur voisin méridional qui allait incorporer
dans ses frontières la Hongrie, la ligne du Bas-Danube, le littoral septentrional de
la mer Noire et le littoral moldave6.
En dépit de cette position inconfortable sur le plan international, les princes
de Moldavie et de Valachie conservèrent entre leurs mains les attributs essentiels
de la souveraineté. Pour la période qui va du XIVe siècle aux premières années
du XVIe, les voïévodes roumains frappent librement monnaie, exercent la haute
justice sur tout le territoire du pays, construisent des châteaux forts et concluent
des traités avec leurs voisins. Le titre qu’ils portent est tout aussi concluant : par
la grâce de Dieu, dominus, autocrate et, dans des textes littéraires, historiques ou
épistolaires, ils sont même qualifiés d’empereurs7.
L’emprise ottomane se fait sentir principalement à la fin du XVe siècle en
Valachie et à partir de 1538 en Moldavie : elle se traduit par des augmentations
régulières du tribut, par la prétention des Ottomans de nommer directement les
princes (jusque là élus par des Assemblées d’états), par l’interdiction de conclure
des traités avec des puissances étrangères, 1’interdiction de frapper monnaie et
l’obligation de fournir des troupes et des vivres aux armées ottomanes. Et
pourtant, les sujets ottomans (et notamment les Musulmans) ne pouvaient
s’installer à demeure, posséder des biens immobiliers ou construire des mosquées
dans les Pays Roumains. Les fonctionnaires et les juges ottomans n’avaient
aucune autorité en Valachie et en Moldavie et tout Roumain qui embrassait

6
Fr. Babinger, « Beginn der Türkensteuer in den Donaufürstentümern (1394 bzw. 1455) »,
SOF VIII (1943), p. 1-35 (repris dans idem, Beiträge zur Frühgeschichte der Türkenherrschaft in
Rumelien, 14.-15.Jahrhundert, 1944, p. 1-29) ; P.P. Panaitescu, « Pe marginea folosirii izvoarelor
ou privire la supunerea Moldovei la tributul turcesc », SRI V/3 (1952), p. 187-198 ; M. Cazacu,
« L’impact ottoman sur les Pays Roumains et ses incidences monétaires (1452-1504) », RRH XII
(1973), p. 159-192 (repris dans idem, Au carrefour des Empires et des mers, p. 373-402) ;
. Papacostea, « La Moldavie État tributaire de l’Empire ottoman au XVe siècle : le cadre
international des rapports établis en 1455-1456 », RRH XIII (1974), p. 445-461 ; idem, « Du
nouveau sur le rôle international de la Moldavie dans la seconde moitié du XVe siècle », RÉR XVI
(1981), p. 36-39 ; L. imanschi, « Închinarea de la Vaslui (5 iunie 1456) », AIIAI XVIII (1981),
p. 613-637.
7
Al.A. Buzescu, Domnia în rile romane pân la 1866, Bucarest 1943 ; E. Vîrtosu, Titulatura
domnilor i asocierea la domnie în ara Româneasc i Moldova pîn în secolul al XVI-lea,
Bucarest 1960 ; Val.A. Georgescu, « L’idée impériale byzantine et les réactions des réalités
roumaines (XIVe – XVIIIe siècles). Idéologie politique, structuration de l’État et du droit »,
Byzantina III (1971), p. 313-339 ; D. Nastase, Ideea imperial în rile române. Geneza i evolu ia
ei în raport cu vechea art româneasc (secolele XIV-XVI), Athènes 1972 ; P. . N sturel,
« Considérations sur l’idée impériale chez les Roumains », Byzantina V (1973), p. 397-413 ;
Val.A. Georgescu, Bizan ul i insti ule române ti pîn la mijlocul secolului al XVIII-lea, Bucarest
1980 ; A. Pippidi, Tradi ia politic bizantin în rile române în secolele XVI – XVIII, Bucarest
1983 ; St. Brezeanu, « Domn a toat ara Româneasc . Originea i semnifica ia unei formule
medievale de cancelarie », SRI, nouvelle série, I (1990), p. 151-164.
249
l’Islam était automatiquement déchu de la nationalité de son pays8. D’autre part,
les tentatives des sultans ottomans de transformer les Principautés de Valachie et
de Moldavie en provinces turques à l’image de la Bulgarie, de la Serbie, de
Byzance et de la Hongrie centrale, furent vouées à l’échec9.
De par leur situation géographique en marge de l’Europe Centrale,
Orentale et du Sud-Est, il était naturel que les Principautés de Valachie et de
Moldavie empruntassent des éléments de civilisation des trois aires culturelles
précitées. L’organisation et le fonctionnement de leurs Chancelleries traduisent
parfaitement la synthèse originale à laquelle aboutirent plusieurs siècles de
recherches et de tâtonnements.
Les débuts des Chancelleries valaque et moldave doivent être recherchés
dans les premières années d’existence des deux États roumains. La plupart des
documents émanant des premiers voïévodes se sont perdus, telle la cor-
respondance avec les rois de Hongrie, les papes, le Patriarcat de Constantinople
ou les souverains bulgares et serbes. Les premiers actes conservés datent de 1368
(acte latin écrit vraisemblablement par le destinataire) pour la Valachie et de
1384 pour la Moldavie10.
La langue de culture et de l’Église orthodoxe étant le slavon, il était naturel
que l’immense majorité des actes émis par les deux Chancelleries fussent écrits
en cette langue : plus de 95 % du total des actes conservés, les autres étant écrits
en latin ou, très rarement, en grec. Dans des conditions historiques et culturelles
encore insuffisamment éclaircies, la Valachie et la Moldavie adoptèrent le moyen
bulgare, enrichi d’éléments néo-bulgares, serbes, russes, ukrainiens et même
roumains, langue qu’il est convenu d’appeler le slavo-roumain, c’est-à-dire le
slavon à l’usage des Latins d’Orient qui sont les Roumains11.
Jetons maintenant un coup d’oeil sur le matériel disponible : en 1956,
Damian Bogdan, un des meilleurs spécialistes de la diplomatique slavo-

8
M. Berza, « Die Schwankungen in der Ausbeutung der Wallachei durch die Türkische Pforte
im XVI-XVIII Jahrhundert », NÉH II (1962), p. 253-269 ; M.A. Mehmet, « Un document turc
concernant le kharatch de la Moldavie et de la Valachie aux XVe – XVIe siècles », RÉSEE V
(1967), p. 265-274 ; M. Guboglu, « Le tribut payé par les Principautés Roumaines à la Porte
jusqu’au début du XVIe siècle », RÉI (1969), p. 49-80 ; I. Matei, « Quelques problèmes concernant
le régime de la domination ottomane dans les Pays Roumains (concernant particulièrement la
Valachie) », RÉSEE X (1972), p. 65-81, ibidem, XI (1973), p. 81-95 ; M. Maxim, « Les statuts des
Pays Roumains envers la Porte ottomane aux XVe – XVIIe siècles », RRH IV (1985), p. 29-50.
9
Des essais en ce sens n’ont pourtant pas manqué. Nous connaissons, pour la Valachie, le cas
ces expéditions de 1442-1444, de 1462,1521,1595 et 1659 ; pour la Moldavie, l’expédition de
Soliman le Magnifique en 1538, suivie de l’installation de princes chargés de préparer
l'islamisation de la classe nobiliaire et, partant, de tout le pays, en 1538-1540 et en 1552. Voir aussi
les considérations de P.P. Panaitescu, « De ce n’au cucerit Turcii rile romane ? », dans idem,
Interpret ri române ti, Bucarest 1947, p. 149-160.
10
On connaît par une simple mention un premier acte valaque datant de 6860 [1351-1352], cf.
DRH, B, I, éds P.P. Panaitescu, D. Mioc, Bucarest 1966, no 2, p. 11-12.
11
Le terme « slavo-roumain » a été forgé par le slaviste I. Bogdan, « Câteva manuscripte
slavo-române din Biblioteca Imperial la Viena », AARMSI, IIe série, XI (1888-1889), p. 1.
250
roumaine, considérait que le nombre d’actes slavo-roumains conservés à ce jour
serait de plus de 4 000 pour la Moldavie et d’un peu moins de 3 000 pour la
Valachie12. Ces chiffres doivent être revissés à la hausse, car jusqu’en 1957 on
avait publié 4.976 actes pour la Moldavie (pour la période 1384-1625) et un peu
moins – 4783 – pour la Valachie (1351/2-1625) : la quasi-totalité étant en slavon
et émis par les Chancelleries princières13.
Une nouvelle mise à jour – il s’agit de la publication de la collection
Documenta Romaniae Historica – enregistre une augmentation de plus de 20 %
des actes internes découverts et publiés. Ceci nous permet de chiffrer les actes
valaques à environ 5 800 et les actes moldaves à environ 6 000 pour cette même
période d’avant 162514.
Les actes en roumain, mais en caractères cyrilliques, font leur apparition
dans les Chancelleries princières de Valachie puis de Moldavie, mais de façon
sporadique, dans les toutes dernières années du XVIe siècle15. Leur nombre ne
cesse de croître dans les décennies suivantes, le roumain remplaçant totalement le
slavon dans la seconde moitié du XVIIe siècle : les derniers actes princiers
connus en slavo-roumain datent respectivement de 1702 en Valachie et de 1706
en Moldavie16.
Quand au nombre total des actes émis par les Chancelleries des deux pays,
il n’a fait jusqu’ici l’objet d’aucune estimation globale. Disons seulement que
pour les années 1634-1636, les dernières pour lesquelles nous ayons des éditions
exhaustives (ou presque), on trouve une moyenne de 105 actes par an, moyenne
qui ne cesse de croître dans les années suivantes.
Mais ces chiffres ne tiennent pas entièrement compte du grand nombre
d’actes, princiers et privés, conservés dans les dépôts d’archives étrangers et
notamment du Mont-Athos, qui s’est révélé être une véritable mine pour les
spécialistes. Plusieurs missions réalisées depuis 1981 sous l’égide du Centre de
Recherches Byzantines de la Fondation Nationale de la Recherche Scientifique

12
D. Bogdan, Diplomatica slavo-român , p. 10 ; mêmes chiffres chez idem, Paleografia
româno-slav , Bucarest 1978, p. 127.
13
D. Mioc – I. Chiper, « Editarea izvoarelor istoriei na ionale », SRI 33/7-8 (1980) p. 1491.
14
Ibidem, p. 1492-3.
15
Ibidem. Tous les calculs qui suivent nous appartiennent.
16
Voir leur dernière édition avec des commentaires philologiques par Documente i însemn ri
române ti din secolul al XVI-lea (1521-1600), eds GH. Chivu, M. Georgescu, M. Ioni et alii,
Bucarest 1979 ; à consulter aussi I. Ghe ie – Al. Mare , Originile scrisului în limba român ,
Bucarest 1985, ouvrage fondamental avec une riche bibliographie. L’acte de 1702 a été émis par la
Chancellerie du prince Constantin Brâncoveanu (1688-1714) en faveur du monastère de Trebinje,
sur la côte dalmate. Il a été découvert en 1938 par M. Romanescu au couvent de Saint-Sabbas près
de Herceg Novi : cf. M. Romanescu, « Patrafirul Buze tilor de la Banja (Beka Kotorska) », AO
XVII (1938) p. 3 ; publ. D. Mioc, « Materiale române ti din arhive str ine », SMIM VI (1973),
p. 328-330. L’acte moldave de 1706 a été donné par le prince Antioh Cantemir au monastère Saint-
Jean de Patmos ; une photocopie apportée par Marcu Beza a été publiée par N. Iorga, « tiri noi
despre sfîr itul secolului ai XVI-lea românesc », AARMSI, IIe série, XIX (1936), planche 3.
251
d’Athènes par Florin Marinescu et Dumitru Nastase permettent de chiffrer ces
chartes, qui couvrent les XVe – XIXe siècles, par dizaines de mille17. Dans une
lettre qu’il nous adressa le 23 janvier 1994, Florin Marinescu nous faisait part de
ses dernières estimations : plus de 30 000 chartes et documents.
On connaissait, bien sûr, l’existence de ces fonds d’archives, car les biens
des couvents athonites en Valachie et en Moldavie étaient considérables jusqu’en
1863, date à laquelle ils furent sécularisés : plus de 12 % du total des terres
cultivées, forêts, étangs, immeubles de toutes sortes, cabarets, vignes, moulins et
autres18. Mais on ne pouvait soupçonner leur importance réelle avant la
publication du catalogue des actes de Simonopetra qui enregistre 773 actes, dont
467 princiers19. Les mêmes chercheurs athéniens font état de 1110 actes à Karyai,
de 100 à Dionysiou, de 2 000 à Saint-Paul, de 2 200 à Iviron (dont 171 princiers),
de 110 à Kutlumus (dont 24 princiers), de 2 800 à Xéropotam (dont 245
princiers), de 1100 à Prôtaton (dont 334 princiers) et de pas moins de 12 500 à
Vatopédi20.
Pour donner deux exemples de ce que peuvent apporter les archives
athonites, prenons les cas des princes valaques Neagoe Basarab (1512-1521) et
Alexandru Mircea (1568-1577).

17
Fl. Marinescu, « », 11 (1987),
p. 213-222 ; cf. V. Cândea, M rturii române ti peste hotare. Mic enciclopedie, I, Bucarest 1991,
p. 448-550.
18
C.C. Giurescu, « Suprafa a mo iiler m n stire ti secularizate la 1863 », SRI 12 (1959),
p. 149-157 ; P. . N sturel, Le Mont Athos et les Roumains. Recherches sur leurs relations du
milieu du XIVe siècle à 1654, Rome 1986 (« Orientalia Christiana Analecta », 227), passim ;
N.N. Constantinescu, Acumularea primitiv a capitalului în România, Bucarest 1991, p. 252-253.
L’exploration plus ou moins systématique des fonds d’archives des monastères du Mont-Athos et
de l’Orient orthodoxe a commencé en Roumanie dans les années ’30 de notre siècle. Le pionnier de
ces travaux est, sans contredit, Marcu Beza, qui les a présentés à l’Académie Roumaine dans une
série de communications entre 1932 et 1936, réunies dans un volume intitulé Urme române ti în
R s ritul ortodox, Bucarest 1937 (cf. p. 209, où sont citées également les communications de
N. Iorga en marge de ces découvertes). A suivi un volume publié par O. Nandri d’après les photos
de Gabriel Millet, Documente române ti în limba slav din m n stirile Muntelui Athos, 1372-1658,
Bucarest 1937. L’historien C.C. Giurescu avait préparé lui aussi un volume : Documente române ti
de la Muntele Athos, secolele XVII-XIX. Le manuscrit et les photos des documents ont été
confisqués par la police politique roumaine lors de l’arrestation de l’historien, en juin 1950, et ont,
depuis, disparus. Cf. C.C. Giurescu, Amintiri, Bucarest 1976, p. 173-174. Une mention spéciale
mérite l’historien Stoica Nicolaescu (1879-1941) qui a commencé, dès 1902, à exploiter de façon
sporadique, les dépôts d’archivé du Mont-Athos. Voir sa bibliographie dans la notice nécrologique
de I. Neda, dans RIR XI (1941), p. 525-529 (81 titres).
19
D. Nastase – Fl. Marinescu, « Les actes roumains de Simonopetra (Mont-Athos). Catalogue
sommaire », 7 (1987) p. 275-420.
20
Fl. Marinescu, « Valorificarea documentelor române ti de la Muntele Athos la Centrul de
Cercet ri neogrece ti din Atena », AIIAI XXVI (1989) p. 499-508.
252
L’édition la plus récente des actes du premier enregistre 122 chartes
internes, auxquelles s’ajoutent deux autres découvertes après 196621. Or, rien que
le monastère de Simonopetra possède, en original ou en copie, six autres actes
internes de ce prince, tous inédits, ce qui représente un plus de 5 %22.
Quand bon sait que ce prince, grand protecteur de l’orthodoxie et du Mont-
Athos en particulier, a fait des donations à tous les couvents athonites et à bon
nombre d’autres, a entrepris des travaux et envoyé des objets de culte dans tout le
monde orthodoxe, on peut conclure que l’activité de sa Chancellerie n’est encore
connue qu’en partie23.
Dans le cas d’Alexandru Mircea, aux 579 chartes internes connues
jusqu’ici24 s’ajoutent, rien qu’a Simonopetra, encore 1725. Plus que leur nombre
total, c’est la distribution des actes par siècles qui nous intéresse. Dans le cas des
six monastères athonites étudiés par Florin Marinescu (Simonopetra, Prôtaton,
Xéropotam, Kutlumus, Dionysiou et Iviron), le nombre de chartes princières se
présente comme suit : 15 pour le XVe siècle, 262 pour le XVIe, 1288 pour le
XVIIe siècle26.
Evidemment, tous ces actes ne sont pas inédits. D’autre part, des
découvertes nouvelles sont faites chaque année dans les archives publiques et
privées de Roumanie et d’autres pays27.
Les chiffres discutés plus haut concernent uniquement les actes dits
internes. La correspondance diplomatique des princes roumains avec la Hongrie,
la Pologne et surtout avec les villes saxonnes de Transylvanie (Bra ov /
Kronstadt, Sibiu / Hermannstadt et Bistri a) forment un chapitre à part. Ainsi,
pour la période 1384-1504, on connaît pour la Moldavie environ 144 actes28.
Pour la Valachie, les publications de Ion Bogdan, de Grigore Tocilescu, Nicolae

21
I.I. Sucu, « O seam de documente medievale inedite din ara Româneasc », SMIM IX
(1978), p. 156 (acte du 20 juillet 1520) ; I. Bidian, « Dou documente slave necunoscute din ara
Româneasc din primul sfert al veacului al XVI-lea », SMIM IX (1978), p. 165 (acte du 13 août
1521).
22
D. Nastase – Fl. Marinescu, op. cit., no 8-13, p. 16-17.
23
P. . N sturel, Le Mont Athos, p. 34-36 et passim.
24
Edités dans DRH, , VI, VII, VIII.
25
D. Nastase – Fl. Marinescu, op. cit., no 40-46, 48-57, p. 22-24.
26
Fl. Marinescu, « Valorificarea documentelor », p. 500-508 ; V. Cândea, M rturii, I, p. 480-
550.
27
Relevé commode dans Bibliografia istoric a României (1944-1989) comme suit : vol. I,
Bucarest 1970, p. 22-36 (pour les années 1944-1969) ; IV, Bucarest 1975, p. 53-56 (parutions de
1970 à 1974) ; V, Bucarest 1980, p. 39-42 (parutions 1974-1979) ; VI, Bucarest 1985, p. 53-57
(parutions 1979-1984) ; VII, Bucarest 1990, p. 48-49 (parutions 1984-1989) ; VIII, Bucarest 1996,
p. 47-50, 61-63 (parutions 1989-1994). On trouvera d’autres indications bibliographiques dans
AIIAI X (1973), p. 674-675, ibidem, XX (1983), p. 646-647, et dans les Index décennaux de RA XI
(1968) et ainsi de suite ; de même dans les indices annuels de SRI. Voir aussi la Bibliographie
annexée a cet article.
28
Edités par M. Cost chescu, I. Bogdan, N. Iorga et DRH, D. Voir à la fin de cet article, la
Bibliographie, Documents externes.
253
Iorga et d’autres chercheurs ont révélé 267 actes antérieurs à 150829. Après cette
date, leur nombre augmente régulièrement et tous n’ont pas été publiés en
volumes, mais plutôt dans des articles ou brochures. S’y ajoute la correspondance
avec les Ottomans, pratiquement inexistante avant le XVIe siècle et qui est loin
d’être publiée en entier30, puis avec la Pologne, éparpillée elle aussi dans
plusieurs volumes et articles31.
Récapitulons : nous connaissons aujourd’hui environ 660 chartes valaques
datées 1351/2-1508, et environ 1050 moldaves couvrant la période 1384-1504,
aussi bien internes qu’externes. Dans leur immense majorité, il s’agit de
donations ou de confirmations de propriétés, des privilèges ou des confirmations
d’échanges faites par les princes à leurs fidèles, laïcs ou monastères. La
correspondance diplomatique des princes avec des pays étrangers ou les villes de
Transylvanie représente environ 40 % du total pour la Valachie et seulement
15 % dans le cas de la Moldavie. Même si ces chiffres prouvent une activité
assez modeste de la Chancellerie – quatre actes par an en Valachie (1351/2-
1508), le double en Moldavie (pour la période 1387-1504) –, ils sont bien
supérieurs à ceux connus pour la Serbie médiévale (la Rascie) et pour la
Bulgarie, qui n’a conservé que neuf chartes32.
La provenance de ces pièces est la suivante : dans le cas de la Valachie
d’avant 1508, 45 % environ sont conservées aux archives municipales de Bra ov
(Kronstadt) et de Sibiu (Hermannstadt), en Transylvanie ; un peu plus de 30 %
proviennent de couvents et sont aujourd’hui conservées aux Archives de l’État à
Bucarest ou bien au Mont-Athos ; le reste provient des collections privées et sont
conservées à la Bibliothèque de l’Académie Roumaine (d’où elles ont été
transférées aux Archives de l’État dans les années ’80) et dans différents musées
et collections. En Moldavie, les archives monastiques fournissent environ 50 %
des actes (en dépôt aux Archives de l’État de Bucarest et de Ia i) ; les collections
privées suivent avec environ 25%, tandis que le reste provient des archives
polonaises, transylvaines et soviétiques (cinq actes moldaves des XVe – XVIe
siècles sont conservés à la Bibliothèque Nationale à Paris).

29
Aux éditions mentionnées dans la note précédente, on y ajoutera les ouvrages de
Gr. Tocilescu, P.P. Panaitescu et S. Dragomir, cités infra, Bibliographie, Documents externes.
30
M. Guboglu, Catalogul documentelor turce ti de la Arhivele Statului, I-II, Bucarest 1960-
1965 ; M.A. Mehmet, Documente turce ti privind istoria României, I, (1455-1774), Bucarest 1976,
p. VIII-XI (bibliographie) ; M. Berindei – G. Veistein, L’Empire Ottoman et les Pays Roumains
1544-1545, Paris – Cambridge 1987.
31
Voir à la Bibliographie, Documents externes, les actes publiés par E. de Hurmuzaki,
I. Bogdan, M. Costachescu, I. Corfus. Ajouter la riche bibliographie donnée par I. Corfus,
Documente sec. XVI, p. V-XV ; idem, Documente sec. XVII, p. V-XII.
32
Cf. M. Lascaris, « Influences byzantines », p. 507, ainsi que Chr. Hannick, « Tradition et
innovation dans les usages de la Chancellerie du Patriarcat de Constantinople à l’époque
byzantine », dans Kanzleiwesen und Kanzleisprachen im östlichen Europa, éd. Chr. Hannick,
Kologne – Weimar – Vienne 1999, p. 131.
254
Ce tableau illustre très clairement le naufrage des archives princières des
deux Pays Roumains pour les premiers siècles de leur existence et nous pousse à
penser combien considérables doivent être les pertes. On trouve trace tout au
long des cinq derniers siècles de documents perdus dans les incendies et les
pillages perpétrés par les troupes étrangères sur ce champ de bataille que furent
les Principautés pour les Ottomans, les Hongrois, les Polonais, les Tatars, les
Russes et les Autrichiens. Les deux dernières guerres mondiales et la révolution
russe (dans le cas de la Bessarabie ou Moldavie orientale) et l’implantation du
régime communiste sont responsables, elles aussi, de bien des destructions dans
ce domaine. Toutefois, la promulgation en 1974 d’une loi visant à protéger le
patrimoine culturel du pays a eu comme effet l’obligation pour les particuliers de
déclarer et de déposer dans les collections publiques tous les objets – dont aussi
des chartes et des documents anciens – qui se trouvaient en leur possession. De la
sorte, des milliers d’actes sont entrés dans les dépôts d’Archive de l’État33.
Une estimation globale des destructions de chartes anciennes est difficile à
faire. Il est certain, cependant, que pour la période ancienne d’avant le XVIIe
siècle, le rapport entre les documents perdus et ceux conservés doit être d’au
moins de 10 à 1. Cette proportion peut paraître énorme mais quelques chiffres
permettront de l’étayer.
Prenons le cas du prince Vladislav II qui règne en Valachie de 1447 à
1456. Durant un règne de neuf ans, sept secrétaires princiers (sinon huit) écrivent
28 actes connus (dont deux latins), donc une moyenne de 3,5 actes par secrétaire
et pour une décennie, ce qui est insignifiant. Citons, pour comparaison, le long
règne d’Étienne le Grand ( tefan cel Mare) en Moldavie de 1457 à 1504. Durant
ces 47 années, on ne rencontre pas moins de 33 secrétaires qui écrivent un total
d’environ 559 actes, donc une moyenne de 17 actes par personne. La moyenne la
plus élevée en Valachie est, pour la même période, d’un peu plus de neuf actes
par secrétaire.
La production moyenne générale est, nous l’avons dit pour la période qui
va de 1351/2 à 1508, de quatre actes par an en Valachie et de plus du double (9
actes) en Moldavie. Les maxima annuels sont, en Valachie, le règne de Vlad IV
le Moine (1482-1495) avec environ 10 actes, et en Moldavie le règne d’Étienne
le Grand avec 12 actes. Ces chiffres augmentent au XVIe siècle : on connaît, du
règne de Neagoe Basarab en Valachie (1512-1521), environ 180 actes internes et
externes écrits par 30 secrétaires nommément désignés. Ceci donne une moyenne
de 20 actes par an et de six par secrétaire (le plus actif d’entre eux signe seize

33
V. Apostolescu, « M rturii documentare privind distrugerile i înstr in rile de materiale
arhivistice în Moldova pîn în secolul XVIII », AIIAI XVI (1979), p. 325-343 ; N. Chipurici,
« Despre distrugeri de documente feudale mehedin ene », AO I (1981), p. 173-177. Les destructions
de chartes et documents semblent avoir été plus grandes en Valachie qu’en Moldavie. Ainsi,
prenons le cas des règnes, comparables par leur durée, de Mircea l’Ancien en Valachie (1386-1418)
et d’Alexandru le Bon en Moldavie (1400-1432). On a conservé du premier 34 actes (28 internes et
six externes) alors que l’on connaît, pour le second, 101 actes (95 internes et 6 externes).
255
actes). Un calcul des actes internes émis par Petru Rare dans son second règne
en Moldavie (1541-1546) donne env. 150 actes internes, donc 30 par an. À la fin
du siècle, sous le règne de Michel le Brave (Mihai Viteazul) en Valachie (1593-
1601), la Chancellerie émet environ 760 actes (dont 360 internes écrits par 77
secrétaires, donc une moyenne de moins de 5 actes par an. Trois secrétaires
écrivent chacun entre 15 et 18 chartes, quatre autres entre 10 et 1334.
Enfin, au début du XVIIe siècle, la Chancellerie princière valaque émet 103
actes par an (en 1635-1636), alors que celle moldave la dépasse de peu : 110
actes en 163435.
Des secrétaires qui écrivent trois actes en neuf ans, voilà qui serait risible,
alors qu’on sait qu’ils tiraient le plus clair de leurs revenus des taxes encaissées
pour cette activité. Néanmoins, après 23 ans de travail, durant lesquels il écrivit
huit actes (conservés à ce jour), un secrétaire comme le moldave Théodore
(Toader) Prodan était en mesure d’acheter, en 1464, un village pour la somme de
300 pièces d’or « turques » (contrefaçons du sequin vénitien), et, qui plus est, de
payer comptant36.
Le naufrage des archives princières est presque total pour la période
antérieure à la fin du XVIIe siècle, de quand datent les premiers registres
(fragmentaires) où étaient copiés les actes émis par la Chancellerie. Des de-
structions similaires ont connus aussi les archives privées des grands seigneurs
ou des simples particuliers, de même que les archives municipales. Seuls les
couvents ont préservé la majorité de leurs actes ; une bonne partie de ceux-ci,
appartenant aux monastères dédiés au Mont-Athos et sécularisés en 1863, se
conservent encore à la Sainte Montagne. Il s’agissait, comme nous l’avons déjà
dit à propos de ces biens monastiques, d’environ 25 % du total des terres arables
et des propriétés immobilières des Principautés37.

34
Les actes internes ont été publiés dans la collection DRH, B, II , éds t. tef nescu, Olimpia
Diaconescu, Bucarest 1972 (pour Neagoe Basarab) ; DRH, B, XI, éds D. Mioc et alii, Bucarest
1975 (Michel le Brave). Pour les actes externes voir les collections de I. Bogdan, Hurmuzaki/Iorga
et Gr. Tocilescu ; cf. infra, note 55. Le calcul des actes de Petru Rare est dû à C. Rezachevici, dans
L. imanschi (éd), Petru Rare , Bucarest 1978, p. 221-223. Ajouter les 4 actes du Mont-Athos
mentionnés par Fl. Marinescu, « Valorificarea documentelor », p. 501-506. Le calcul du total des
actes émis par ce prince peut être entrepris aussi à partir des mentions relevées par aria
agdalena Székely, « Itinerarii domne ti : Petru Rare », AIIAI XXVIII (1991), p. 285-300.
35
Voir DRH, A, XXII, et DRH B, XXV.
36
DRH A, II, éds L. imanschi, Georgeta Ignat, D. Agache, Bucarest 1976, no 23, p. 176-178.
Un autre secrétaire, Toader, qui écrit pas moins de 60 actes entre 1484 et 1503, achète lui aussi, en
février 1505, un village pour le prix de 200 pièces d’or : DRH, A, XVI/1, Bucarest 1954, p. 42-43.
37
Voir supra et note 18. Par ailleurs, les monastères et les églises fortifiées constituaient les
endroits habituels pour y entreposer les documents et les objets de valeur en cas de guerre. Voir
T. Mateescu – M.-D. Ciuc , « M n stirile din ara Româneasc i Moldova ca locuri de depunere a
documenteler », MO XXXVII (1985), p. 445-452.
256
L’organisation des Chancelleries valaque et moldave

Les informations concernant les mécanismes et le fonctionnement des


Chancelleries roumaines avant 1500 font cruellement défaut. Force nous est donc
de nous rapporter à des époques plus récentes ou de procéder par comparaison
avec les pays sud-slaves, avec la Hongrie et avec la Pologne voisines.
Le chef de la Chancellerie porte le titre de grand logothète (mare logof t)
dans les deux pays. En Moldavie, et ce dès 1436, on rencontre également la
forme kanciler ( ), d’origine sans doute polonaise. Pour ce qui est du mot
logothète, son origine byzantine ne fait pas de doute ; reste encore à trouver la
filière par laquelle le terme fut adopté en Valachie et ensuite en Moldavie : serbe
ou bulgare. Les chanceliers, tout comme les secrétaires – et ceci est valable pour
les deux Pays Roumains – furent toujours des laïcs.
Si, au début, le grand logothète fut le dernier de la suite des témoins des
actes princiers, une évolution très nette se dessine à partir de la seconde moitié du
XVe siècle : le Conseil princier se compose dorénavant uniquement de
dignitaires, alors que jusqu’à cette date les grands seigneurs du pays avaient la
préséance, bien qu’ils ne fussent pas titulaires d’une charge aulique. Dorénavant,
le grand logothète sera le second ou le troisième dignitaire de la Cour, devancé
seulement par le ban (gouverneur) d’Olténie et par le comte palatin (grand
vornic). En Moldavie, le grand logothète était le premier dignitaire du Conseil
princier, situation qui dure jusqu’au XIXe siècle.
L’avancement du chancelier coïncide avec le début d’une nouvelle période
dans l’organisation des Chancelleries des Principautés danubiennes. On peut, de
la sorte, délimiter :
A) une période archaïque, qui va du XIVe siècle jusqu’au milieu du siècle
suivant ;
B) une période classique qui finit au tout début du XVIIIe siècle avec
l’introduction de la langue roumaine dans tous les actes émis par les
Chancelleries valaque et moldave ;
C) une période qui couvre l’époque phanariote, du nom des princes des
deux pays choisis parmi les familles grecques du Phanar de Constantinople, et les
premières années après le rétablissement des princes autochtones (1711-1828) ;
D) la période moderne qui commence avec la modernisation de la
Chancellerie selon les normes européennes.
Les traits spécifiques de la première période nous semblent être les
suivants : la langue, le slavo-roumain de rédaction médio-bulgare très correcte,
graphie sémi-onciale, monogramme simple à l’encre rouge ; une certaine
fluctuation dans la titulature, dans le choix des sanctions matérielles et
spirituelles, dans le libellé de la date et dans la présentation des témoins – le
Conseil princier.
Durant la seconde période, plus précisément à partir de 1450-1460, on
constate un changement sensible qui s’opère dans les deux Principautés : le grand
257
logothète acquiert une importance toute particulière, le nombre des secrétaires
s’accroît de manière assez spectaculaire – il passe du simple au double et même
plus –, l’écriture est mélangée d’éléments cursifs, la langue est truffée de mots et
de formes grammaticales néo-bulgares, serbes, russes et roumaines, les formules
se fixent : ainsi, la titulature du prince qui varie maintenant selon la nature de
l’acte, les sanctions spirituelles, la liste des témoins, la date. Le support change
lui aussi : dans les actes internes moldaves de 1384-1504, on connaît un seul sur
papier, le reste étant écrit sur parchemin ; en Valachie, et pour la même période,
le parchemin représente un peu plus de la moitié des actes connus : 186 sur 310
(mais seulement 219 originaux)38.
Le vice-chancelier (second logothète ou podkanciler en Moldavie) fait son
apparition à peu près à la même date dans les deux pays : en 1428 en Valachie et
en 1433 en Moldavie. Désormais, la rédaction des actes sera de plus en plus à la
charge du vice-chancelier : le chancelier gardera le grand sceau princier tandis
que son adjoint appliquera le petit ou le sceau annulaire.
Le chancelier et le vice-chancelier se recrutaient, dans leur immense ma-
jorité, parmi les secrétaires princiers. Un mot sur ces derniers. Comme nous
l’avons déjà dit, ils étaient presque tous des laïcs, ce qui ne laisse d’étonner dans
une société à peine sortie du stade de l’oralité et où l’Église joua un rôle de
premier ordre sur le plan culturel. Bon nombre de secrétaires princiers qui se
haussèrent jusqu’à la dignité de chancelier étaient des fils de grands seigneurs,
comme le Moldave Ivan Cupcici (logothète et comte palatin de 1422 à 1434) qui
avait son secrétaire pour la correspondance privée, ou son successeur Neagoe qui
représenta son prince au Concile de Florence de 143939.

38
Dans les actes internes de Michel le Brave (1593-1601), sur 292 originaux sincères, 82
seulement sont écrits sur parchemin (environ 28 %) et 210 sur papier : cf. DRH, B, XI, p. IX. En
1634, en Moldavie, sur 201 originaux sincères, 2 (deux) seulement sont écrits sur parchemin :
DRH, A, XXII, éds C. Cihodaru, I. Capro u, L. imanschi, Bucarest 1974, p. V. D.P. Bogdan,
Diplomatica slavo-român , p. 47, observe qu’en Moldavie le parchemin est utilisé pour tous les
actes internes d’avant 1527 et par la suite seulement pour les chartes munies du sceau appendu. En
Valachie, l’usage du papier pour les chartes simples internes date de 1458.
39
DRH A, I, éds C. Cihodaru, I. Capro u, L. imanschi, Bucarest 1975, no 107, p. 157-159.
Pour la carrière d’Ivan Cupcici, voir N. Stoicescu, Dic ionar al marilor dreg tori din ara
Româneasc i Moldova (sec. XIV – XVII), Bucarest 1971, p. 267 ; M. Cost chescu, « Boierii
moldoveni Cupcici i satele lor », Ion Neculce VIII (1928), p. 270-282 ; A. Sacerdo eanu,
« Institu iile supreme ale Moldovei în secolele XIV i XV », RA IX/2 (1966), p. 36, note 55.
Neagoe Micul est d’abord secrétaire princier et écrit 26 actes de 1422 à 1424 ; chancelier entre
1426 et 1448 (avec des interruptions), cf. N. Stoicescu, op. cit. p. 280. Pour son voyage à Florence,
voir P. . N sturel, « Quelques observations sur l’Union de Florence et la Moldavie », SOF XVIII
(1959), p. 84-89 ; V. Laurent, Les « Mémoires » du Grand Ecclésiarque de l’Église de Constantino-
ple, Sylvestre Syropoulos sur le Concile de Florence (1438-1439), Paris 1971, p. 163 et note 12,
460-461, 596 et 604-605. Un autre exemple est celui du secrétaire Oancea (Vancea), actif entre
1423 et 1435, qui sera grand chancelier entre 1436 et 1449 avec des interruptions, cf. N. Stoicescu,
op. cit. p. 282.
258
D’autres étaient fils d’ecclésiastiques : tel fut notamment le cas du
chancelier moldave Mihul (Michel) qui occupa cette dignité de 1443 à 1456. Il
avait fait ses armes comme simple secrétaire durant une bonne vingtaine
d’années. En 1456, Mihul fut chargé par une assemblée d’états de négocier le
paiement du premier tribut moldave à Mehmet II. Forcé de s’exiler en Pologne
un an plus tard, il refusa de rentrer dans son pays malgré les invitations réitérées
que lui fit le nouveau prince, Étienne le Grand. À sa mort, les archives qu’il
détenait revinrent à la Couronne polonaise, ce qui nous a valu la conservation de
documents capitaux pour l’histoire roumaine40.
Plus pittoresque est le cas des deux premiers secrétaires princiers de
Moldavie connus par leur activité (1387-1395). Ils étaient tous les deux d’origine
ruthène, ce qui est visible dans la langue des chartes qu’ils écrivirent, le premier
entre 1387-1393, le second en 1395. À une date indéterminée, comprise entre
1395 et 1399, le second encourut l’ire de son prince qui le condamna à mort.
Alors qu’il allait affronter l’épée du bourreau, le secrétaire invoqua le sang du
Christ qui était miraculeusement apparu sur un corporal conservé dans l’église
catholique de la ville de Siret où se déroulait l’exécution. La prière fit son effet et
les cinq coups d’épée du bourreau ne lui firent que des entailles sur la nuque.
Face à ce miracle, le prince pardonna à son secrétaire qui eut la vie sauve et, en
signe de gratitude, se convertit au Catholicisme. Ce personnage est sans aucun
doute identique au noble Ia co (Jacques), fondateur de deux églises à Suceava
qu’il offrait comme stavropégies au Patriarcat de Constantinople en mai 1395.
L’une à été identifiée à l’église d’I cani (village qui tire son nom de Ia co),
l’autre, placé sous le vocable de Saint-Démètre se trouvait à Suceava non loin de
l’église du même nom construite dans sa forme actuelle en 1534. Des fouilles
archéologiques ont découvert les ruines de cette église qui semble avoir été
destinée au culte catholique : elle à été détruite vers 1410, vraisemblablement

40
II était le fils du protopop (archiprêtre) Iuga. Il est secrétaire entre 1422 et 1443, puis
chancelier de 1443 à 1456 : cf. N. Stoicescu, Dic ionar, p. 279. Un de ses frères, Tador, sera lui
aussi secrétaire princier : DHR, A, II, éds L. imanschi, Georgeta Ignat, D. Agache, Bucarest 1976,
p. 44-47. En 1435, le Sénat de Venise était annoncé par le baille à Constantinople, Marino Zane,
que « pater illius qui dominatur Maurocastro, qui caloierm est fuit ad eum in secreto » lui
demandant d’inclure la cité (Cetatea-Alb , Belgorod-Dnestrovskij) dans l’escale de la Romania :
N. Iorga, Chilia i Cetatea Alb , Bucarest 1899, p. 93. Il ressort que Mihu avait aussi la charge de
gouverneur de cette cité, ce qui ressort d’ailleurs d’un texte tardif, celui de Dimitrie Cantemir,
Descriptio Moldaviae / Descrierea Moldovei, éd. I. Gu u, Bucarest 1973, p. 84-85 : « Cum
Moldaviae pareret, a magno Logotheta regebatur » (Cetatea-Alb ) ; voir aussi M. Cazacu, « À
propos de l’expansion polono-lituanienne au Nord de la mer Noire aux XIVe – XVe siècles », dans
Passé turco-tatar, présent soviétique. Études offertes à Alexandre Bennigsen, Louvain – Paris
1986, p. 113-114 note 50 (repris dans idem, Au carrefour des Empires et des mers, p. 313-333). Un
autre fils d’ecclésiastique, à savoir de l’archiprêtre Ioil, Giurgiu, est secrétaire princier en 1454-
1456 : DRH, A, II, no 40, p. 56-57, no 61, p. 91-93.
259
après la mort du fondateur qui apparaît dans le conseil princier entre 1400 et
1409, d’abord comme chancelier, ensuite comme pan, donc grand seigneur41.
En Valachie, même son de cloche. Fils de boyards ou d’ecclésiastiques, les
secrétaires princiers fournissent la quasi-totalité des grands chanceliers. Certains
montrent-ils des talents financiers? – ils pourront alors occuper la charge de
grand trésorier (vistier). Un hasard peut élever un secrétaire jusqu’aux plus
hautes dignités et lui apporter fortune et renommée : ce fut le cas de Staico de
Bucov dont nous avons trace à partir de 1471, qui épousa la fille du prince Vlad
IV le Moine (Ciobanul, 1482-1495). Comme il faisait partie d’un très puissant
clan nobiliaire, son mariage lui permit d’agrandir son patrimoine de manière
considérable et de bâtir des églises, comme celle du monastère de Pantokrator au
Mont-Athos42.
Il existe quelques cas où la fonction de chancelier (en passant par
l’apprentissage comme secrétaire) revient dans la même famille pendant
plusieurs générations, donnant naissance à de véritables dynasties de chanceliers.
Le premier cas connu est, semble-t-il, celui du Moldave, Ia co, dont nous avons
déjà parlé. Si notre hypothèse – à savoir qu’il était identique à un seigneur
nommé dans un acte latin « Iacobus dictus Toth » – se vérifie, alors il est le père
d’un T utu (forme roumaine de Toth, « le Slovaque »), secrétaire princier en
1430. Ce dernier est à son tour le père d’Ion (Jean) T utu, secrétaire entre 1464 et
1472 et par la suite grand chancelier d’Étienne le Grand entre 1475 et 1510, un
record de longévité dans cette fonction43. En Valachie, nous connaissons quatre
générations de grands chanceliers issus de la famille Rudeanu : Ivan de Ruda
(Rudeanu) entre 1580 et 1590 ; son fils Teodosie (Théodose), qui occupe cette
charge avec des interruptions entre 1596-1620, connu comme l’auteur de la
Chronique officielle du pays ; son neveu, Chirca Rudeanu, grand chancelier entre

41
Ia co est secrétaire en 1395, puis entre 1399-1400 et chancelier de 1403 à 1409. Pour le
miracle de Siret, voir R. Möhlenkamp, « “EX Czeretensi civitate” : Randnotizen zu einem in
Vergessenheit geratenen Dokument », AUA XIX (1982) p. 105-130 ; pour ses fondations
religieuses, voir P. . N sturel, « D’un document byzantin de 1395 et de quelques monastères
roumains », Travaux et Mémoires. Hommage à M. Paul Lemerle 8 (Paris 1981), p. 345-451.
42
II est chancelier de Valachie de 1483 à 1505 et premier conseiller de son beau-père :
N. Stoicescu, Dic ionar p. 24. Voir aussi la famille du secrétaire moldave Gârdea (1407) dont le
fils, Isaia Gârdovici, sera chancelier de 1409 à 1424, échanson entre 1424 et 1428, puis membre du
Conseil princier sans titre en 1439. Son fils Duma Is escu sera lui aussi membre du Conseil (1436-
1446) ; un autre fils Giurgiu, sera sénéchal (stolnic), un troisième, enfin, remplira des missions
diplomatiques pour Étienne le Grand : N. Stoicescu, op. cit., p. 276.
43
N. Stoicescu, op. cit., p. 287-288. Une de ses filles Nastasia, épouse Toader Bubuiog,
secrétaire princier puis grand chancelier de 1525 à 1537 ; une autre de ses filles, Maria, épouse
Dragot S cuianu, grand échanson de 1513 à 1523. Leur fils, Dragot T utulovici (en souvenir de
son grand-père maternel) est aussi secrétaire princier en 1497, de même que son fils, Toader : cf.
N. Iorga, « Contribu ii la istoria Bisericii noastre », AARMSI, IIe série, XXXIV (1912), p. 483 ;
N. Stoicescu, op. cit., p. 324 ; t.S. Gorovei, « Une ancienne famille moldave : le logothète T utu et
sa descendance », dans 12. Internationaler Kongres für genealogische und heraldische
Wissenschaften, Kongreßbericht, Genealogie, Munich 1974, p. 157-163.
260
1661 et 1680 (avec des interruptions) et, enfin, son fils, Diicu, qui a cette charge
entre 1692 et 170444.
Quant à la nationalité des secrétaires, nous disposons de très peu de
données. Les premiers actes valaques en slavon imitent les diplômes des tsars
bulgares pour ce qui concerne la langue et même la graphie. Malheureusement,
les noms des premiers secrétaires – ou des dictators – nous sont inconnus. Les
noms de quelques autres – et les particularités linguistiques des actes – trahiraient
des origines sud-slaves45.
La Chancellerie moldave imita, à ses débuts, les actes slavons des rois de
Pologne et on a pu ainsi rapprocher la graphie des actes moldaves de 1387-1393
à celle d’un diplôme émis par Vladislav Jagello en 1388 relatif aux affaires
moldaves : il s’agit, de toute évidence, du premier secrétaire ruthène des princes
Pierre Ier et Roman Ier46.
Rarement, les secrétaires indiquent eux-mêmes leur nationalité : le premier
cas connu est celui du Serbe Georges qui, en 1454, se qualifie également de
« chanteur » (pevac), trouvère selon certains spécialistes47.
Pour ce qui est du nombre de secrétaires employés par les Chancelleries
princières de Moldavie et de Valachie, nous sommes réduit aux conjectures.
Toutefois, nous possédons deux indications dans ce sens et toutes les deux

44
Pour la famille Rudeanu, voir I. Iona cu, Biserici, chipuri i documente din Olt, Craiova
1934, p. 124-129 ; N. Stoicescu, op. cit., p. 67-68, 84-86, 236-239. Rappelons aussi le cas de la
famille moldave Hâra – tefan, qui connaît cinq générations de logothètes, depuis Gavril (actif
entre 1541 et 1568), son fils qui s’appelle aussi Gavril (floruit 1565-1577), le fils de celui-ci, tefan
qui est secrétaire entre 1568 et 1578, puis grand chancelier en 1594-5 et 1600, suivi par son fils
Dumitra co tefan (grand chancelier 1623-1630) et enfin le fils de ce dernier, Gheorghe tefan,
grand chancelier 1651-1653, puis prince de Moldavie entre 1654-1658 : voir N. Stoicescu, op. cit.,
p. 305, 329-330, 448-449 ; t.S. Gorovei, « Gavrila Hâra logof t i Gavrila Mateia logof t »,
II I XIX (1982), p. 670-672 ; . Cazacu, « Pierre Mohyla (Petru Movil ) et la Roumanie : essai
historique et bibliographique », HUS VIII (1984), p. 199-201 (repris ici-même, p. 461-486). La
famille valaque des N sturel compte elle aussi trois générations de logothètes au XVIIe siècle :
Radu N sturel est grand chancelier de 1633-1639, ses deux fils erban et Udri te commencent leur
activité comme secrétaires respectivement en 1616 et 1618, Udri te entre 1618 et 1628 (secrétaire)
puis entre 1632 et 1658 (2e logothète) ; enfin son fils Radu Toma, actif entre 1654 et 1674, d’abord
comme scribe, ensuite comme 2e logothète (1665-1672), enfin grand chancelier en 1674 : N.
Stoicescu, Dic ionar p. 214-216.
45
Exemples chez D.P. Bogdan, Diplomatica slavo-român , p. 58-59.
46
D.P. Bogdan, op. cit., p. 58 sq. ; pour les actes bulgares, cf. G.A. Il’inskij, Gramoty
bolgarskich tsarej, Moscou 1911 ; Trudy slavjanskoj komisii imperatorskogo moskovskogo
archeologitcheskogo obshtchestva, planches 2, 4 et 6 ; l’acte de Vladislav Jagello chez I. Bogdan,
Album paleografie moldovenesc, planche 1 ; pour comparaison, voir l’acte moldave du 30 mars
1392 dans DRH, A, I, no 2, p. 3-4 ; cf. L. imanschi – Georgeta Ignat, « Constituirea cancelariei
statului feudal moldovenesc », AII I IX (1972), X (1973), p. 119, 122, note 36, p. 128, 130-131 ;
R. Möhlenkamp, « “EX Czeretensi civitate” », p. 112-113 ; pour le remplacement du slavon ruthène
par le slavo-roumain d’inspiration valaque, cf. M. Cazacu – Ana Dumitrescu, « Culte dynastique »,
passim.
47
DRH, A, II, no 42, p. 50-60, no 55, p. 79-81 ; D.P. Bogdan, Diplomatica slavo-român ,
p. 58-59.
261
concernent la Moldavie au XVe siècle. Le 27 octobre 1452, un acte du prince
Alexandru II présente comme témoins les secrétaires princiers en tant que corps
organisé : quatre noms y sont cités, auxquels il convient d’ajouter celui du scribe
de l’acte en question48. Quatre ans plus tard, lors de l’Assemblée d’états qui
décida du paiement du premier tribut aux Ottomans, on retrouve cinq secrétaires
comme témoins. Un sixième – le même que dans le cas de l’acte précédent – écrit
le précieux document conservé dans les papiers du chancelier Mihul49.
Toutefois, ces deux informations ne permettent pas de déduire que tel était
le nombre total des secrétaires princiers, car on retrouve trace de quelques autres
dans les documents du temps et qui ne figurent pas comme témoins en 1452 et en
1456. Néanmoins, sous réserve de cette correction, il est raisonnable de penser
qu’ils ne devaient guère être plus de six. Leur nombre doubla sous le règne
d’Étienne le Grand (1457-1504) : en 47 ans on ne rencontre pas moins de 33
secrétaires, mais pas plus de douze actifs à la fois.
Pour la Valachie, les seules données existantes avant le XVIIe siècle sont
celles tirées des documents eux-mêmes : après des débuts modestes – trois à
quatre secrétaires connus par règne – leur nombre augmente à partir de la
quatrième décennie du XVe siècle, époque à laquelle apparaissent aussi des
lettres en latin, ce qui suppose également des secrétaires pour cette langue. Une
vingtaine sous le règne de Vlad IV le Moine (C lug rul, 1492-1495), 30 au
temps de Neagoe Basarab (1512-1521), enfin 77 durant la dernière décennie du
XVIe siècle (règne de Michel le Brave, 1593-1601 en Valachie).
Les secrétaires de turc font leur apparition dans la première moitié du XVIe
siècle, de même que les secrétaires de polonais (1523-1524)50, d’allemand (1542)
– tous en Moldavie –, suivis par les secrétaires de hongrois – 1553 en Valachie,
1558 en Moldavie –, d’italien (1583, Valachie), de français (un certain Berthier,
envoyé par Henri III auprès du prince Petru Cercel en Valachie), de grec (premier
acte officiel en grec de Valachie en 1623)51, enfin de russe à la fin du XVIIe

48
DRH, A, II, no 21, p. 24-25.
49
DRH, A, II, no 58, p. 85-87.
50
Elena Lin a, « Documente in limba polon emise de cancelariile domnilor români (secolul al
XVI-lea i al XVII-lea) », Rsl XIII (1966), p. 169-188, compte 313 actes polonais émis par la
Chancellerie moldave entre 1524 et 1694 et 28 actes polonais émis en Valachie entre 1595 et 1689.
À ajouter aussi neuf lettres chiffrées en polonais de 1710-1713 envoyées par le prince Constantin
Brâncoveanu (1688-1714), chez Al. Mare , « Din istoria criptografiei române ti : cifrul cancelariei
brâncovene ti pentru coresponden a în limba polonez », AIIAI XXIV (1987), p. 335-341. La
majorité des actes valaques en polonais (24) ont été émis entre 1595 et 1604.
51
Pour les secrétaires d’allemand voir A. Veress, Documente privitoare la istoria Ardealului,
Moldovei i rii Române ti, I, Acte i scrisori (1527-1572), Bucarest 1929, p. 25-26 (1542) ;
Hurmuzaki, Documente, XV/1, p. 435 et 447 (1544-1546) ; pour les secrétaires de hongrois voir
Hurmuzaki, Documente, XV/1, p. 539-40 et 585 (Moldavie 1558 et 1563) ; A. Veress, Documente,
I, p. 133-135 et 2 p. 161-3 (Valachie 1553 et 1579) ; le premier acte officiel en grec émis en
Valachie et connu à ce jour date de 1623. LaChancellerie de Valachie, puis celle de Moldavie
émettront des actes grecs de façon régulière entre 1742 et 1821 : cf.