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Études (1945)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Compagnie de Jésus. Auteur du texte. Études (1945). 1946/04-
1946/06.

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ÉTVDES
REVUE FONDÉE EN i856
TOME 249

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. CCXÏ.1X. — :i
PARIS
IMPRIMERIE J. DUMOULIN

5, rue des Grands-Augustins


ÉTVDES
REVUE FONDÉE EN x8S6

79° ANNÉE TOME 249 DE LA COLLECTION


AVRIL-MAI-JUIN 1946

PARIS
i5, RUE MONSIEUR, I5
/1C*>94'û:r.\
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES
DE LA PENSÉE RELIGIEUSE

Les problèmes de théologie et de philosophie religieuse qui


semblaient autrefois l'apanage d'une élite d'initiés sont en
voie de conquérir une audience de plus en plus étendue.
Le succès de collections comme Théologie ou Unam sanctam,
l'apparition de revues telles que Dieu vivant ou la Maison-
Dieu, le développement de centres de haut enseignement
religieux, destinés aux laïcs comme le Centre universitaire
catholique ou les Conférences du Couvent de Saint-Jacques, sont
à cet égard des indices significatifs. Les causes du fait sont
multiples, mais il est permis d'en signaler deux principales.
La première est le renouveau de la vie chrétienne dans les
élites et l'exigence d'une nourriture doctrinale et spirituelle
plus substantielle qui en est le fruit normal. La seconde est
la virulence 'des formes actuelles d'athéisme, qui mettent en
question non tel ou tel aspect du christianisme, mais sa
,
vision totale du monde, ce qui oblige les chrétiens à une prise
de conscience plus totale aussi d? l'originalité de leur doctrine.
Or, il faut bien l'avouer en commençant, et d'autant plus
volontiers que nous dirons ensuite que l'avenir est plein de
promesse, ce grand appel des esprits et des âmes qui demandent
une pensée chrétienne vivante fait sentir d'une manière plus
aiguë, et cette fois-ci décisive, ce que l'enseignement théolo-
gique ou apologétique ou exégétique actuel présente trop
souvent d'insuffisant. Si l'on demande à la théologie d'être pré-
sente au monde de la pensée, c'est sans doute qu'elle en était
absente. Le P. de Montcheuil le notait dans un de ses cours
de l'Institut catholique En maniant les vérités les plus
: «
valables et les plus actuelles, la théologie donne uiïe impres-
sion d'absence et d'irréel. » Non pas qu'il s'agisse pour elle de
s adapter au goût du jour, mais, ce qui est plus sérieux, de
répondre aux besoins des âmes vivant de nos jours. Comme le
6 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE
disait encore le P. de Montcheuil : « Quand on demande à une
théologie de se renouveler, on ne lui demande pas de s'expri-
mer dans une nouvelle philosophie, mais de s'assimiler l'expé-
rience spirituelle d'où est née cette philosophie. »
Le sentiment de la rupture entre la théologie et la vie a été
éprouvé naguère d'une manière aiguë par la génération où est
né le mouvement que l'on a appelé le modernisme. Comme
dans toutes les crises religieuses, ce qui est discutable clans le
modernisme, ce n'est pas le problème qu'il a posé, mais la
réponse qu'il a apportée. Car le problème posé était bien réel.
Ce dont le modernisme témoigne, c'est en effet d'une double
tare de la pensée religieuse de son temps, qui semble
apparemment contradictoire : d'une part, la perte du sens delà
transcendance de Dieu par une théologie rationalisée qui trai-
tait Dieu comme un objet' quelconque de pensée; de l'autre,
la momification d'une pensée qui restait figée dans ses formes
scolaires et' avait perdu contact avec le mouvement de la
philosophie et de la science. Mais en voulant réagir contre la
première, le modernisme est tombé dans l'agnosticisme, et en
cherchant à remédier à la seconde, il a abouti aux abus de
l'exégèse critique. Aussi, par ses excès mêmes, comme c'est
souvent le cas, il a gêné, plus qu'il ne l'a aidé, le renouvelle-
ment de la pensée religieuse. Au lieu d'un renouvellement, il
a amené un raidissement. Devant le danger d'agnosticisme,
le néo-thomisme a accusé encore le rationalisme théologique.
Par ailleurs, les excès des critiques, de Loisy en.. particulier,
ont créé autour des études bibliques une atmosphère de sus-
picion que seule la récente encyclique sur l'Écriture sainte a
enfin commencé à détendre. Or, il faut le dire, cette atmo-
sphère de crainte, ce danger perpétuel de dénonciation para-
lysent le travail des chercheurs chrétiens ; plusieurs des
hommes qui font honneur à l'Église depuis le début du siècle
ont été de leur vivant plus ou moins suspects, et le malentendu
si regrettable des élites chrétiennes pensantes et de la hiérarchie
est loin d'être totalement résolu.
Au vrai, cette sévérité provisoire était nécessaire. Il s agis-
sait de parer aux dangers créés par le modernisme. Le neo-
thomisme et la Commission biblique ont été ces garde-fous.
Mais il est bien clair que des garde-fous ne sont pas des
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 7

réponses. Je reprendrai ici encore un mot du P. de Montcheuil :


« Le
modernisme ne sera pas liquidé tant qu'on n'aura pas
donné satisfaction clans la méthode théologique aux exigences
d'où est né le modernisme. » Et ceci pour la simple raison
que le modernisme n'a été lui-même que l'expression malheu-
reuse d'exigences authentiques. A ces aspirations il faut en
ajouter une dernière, et qui, elle, caractérise parfaitement
le moment présent. Les spéculations théoriques, séparées de
l'action et n'engageant pas la vie, ont fait leur temps. C'est
un axiome commun à des philosophies d'ailleurs antagonistes,
comme le marxisme et l'existentialisme, que d'être des pensées
engagées. La même tendance se fait sentir à l'intérieur de
la pensée chrétienne.
Ainsi, la théologie présente est en face d'une triple exigence :
elle doit traiter Dieu comme Dieu, non comme un objet, mais
comme le Sujet par excellence, qui. se manifeste. quand et
comme il veut, et par suite être d'abord pénétrée d'esprit de
religion ; elle doit répondre aux expériences de l'âme moderne
et tenir compte des dimensions nom-elles que la science et
l'histoire ont données à l'espace et au temps, que la littérature et
la philosophie ont données à l'âme et à la société ; elle doit enfin
être-une attitude concrète devant l'existence, une réponse,
une, qui engage l'homme tout entier, la lumière intérieure
d'une action, où la vie se joue tout entière. La théologie ne
sera vivante que si elle répond à ces aspirations. Les pages qui
suivent tendent à montrer comment les lignes qui se dessinent
actuellement nous permettent d'espérer qu'il en sera, qu'il en
est déjà ainsi, et que la pensée théologique est eii train de
reprendre sa place clans la vie intellectuelle et de redevenir
présente à notre temps.

Le Retour aux Sources


Un premier trait marquant de la pensée religieuse contem-
poraine, est le contact repris avec les sources essentielles que
sont la Bible, les Pères de l'Église, la liturgie. Certes, ce
contact en théorie n'avait jamais, été perdu. Mais depuis le
treizième siècle, la théologie, qui jusque-là avait été essen-
tiellement commentaire de la Bible, s'est constituée en science
8 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA. PENSÉE RELIGIEUSE

autonome. Autonomie qui fut en son temps facteur de progrès.


Mais il en est résulté une rupture progressive entre l'exégèse
et la théologie (chaque discipline se développant selon sa
méthode propre) et un dessèchement progressif de la théo-
logie. Le protestantisme manifeste entre autres choses un
violent retour à la Bible, en désaveu d'une théologie purement
scolastique.
Dans cette restitution de la Bible à sa fonction centrale
dans la pensée chrétienne, les cinquante dernières années ont
marqué une première étape. Il s'agissait en effet, d'abord,de
mettre la science catholique au fait des acquisitions des
diverses sciences bibliques, archéologie, philologie, critique
littéraire. Il y a dans ce domaine un énorme labeur accompli.
Hier, le P. Lagrange ou le P. de Grandmaison, aujourd'hui,
le chanoine Coppens,M. Podechard ou M. Robert font honneur
à la science tout court. Mais ce travail préparatoire acquis,—et
il doit se continuer,— reste une seconde étape à franchir et
qui est de faire bénéficier la pensée théologique de cette redé-
couverte de la Bible. Car si la Bible est un ensemble de docu-
ments historiques d'une valeur inestimable et qui doivent
être étudiés comme tels, elle est bien plus encore une Parole
de Dieu à nous actuellement adressée et contenant des ensei-
gnements pour les hommes d'aujourd'hui.
Ce travail de théologie biblique est actuellement au
centre des perspectives des chercheurs. Il est fort avancé
déjà en ce qui concerne le Nouveau Testament, L'impulsion
a été donnée ici par les travaux des protestants de l'école
de 1' «Histoire des Formes », Bultmann, Dibelius, Cullmann,
K. L. Schmiclt, etc. Appliquant à l'exégèse les procédés de
la phénoménologie, ils ont porté leur effort à analyser le
contenu des grandes catégories religieuses de l'Écriture. Des
études comme celles de Kittel sur Logos, de Schmidt sur
Royaume de Dieu, ont enrichi la théologie. La science
catholique est entrée dans la même voie avec des travaux
comme la Théologie de VÉglise selon saint Paul de M. Cerfaivx.
C'est là une orientation féconde qui fait communiquer théo-
logie et exégèse en s'inspirant des méthodes de la philosophie
contemporaine.
La question est plus délicate en ce qui concerne l'Ancien
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 9

Testament. On se trouve ici en présence d'une situation


paradoxale. D'une part, l'Église, clans sa liturgie, nous le
propose comme nourriture de nos âmes. De l'autre, sa signi-
fication littérale est en partie, selon l'enseignement même du
Christ, périmée. Ce paradoxe a été résolu par l'usage de la
liturgie et des Pères, qui nous invitent à chercher dans l'An-
cien Testament des figures du Christ, nous aidant à en mieux
comprendre « les richesses insondables ». Comme l'a dit très
justement l'exégète bâlois Vischer : « L'Ancien Testament
nous montre ce qu'est le Christ, le Nouveau qui est le Christ. »
Le problème qui se pose aujourd'hui est donc de retrouver
ce qu'avait de fécond cette méthode des Pères, qui seule peut
faire que l'Ancien Testament cesse d'être une curiosité archéo-
logique et devienne une nourriture vivante pour les âmes.
Cette tentative toutefois se heurte actuellement aux suspi-
cions de certains tenants de l'exégèse scientifique qui, justement
satisfaits d'avoir obtenu gain de cause contre une exégèse
réactionnaire et d'avoir restitué à la science ses droits dans
l'étude de l'Écriture, ont peur que ce retour aux Pères ne
marque un recul et une facilité. Mais il ne peut évidemment
être question de cela. L'effort qui nous est demandé, c'est de
retrouver, mais en rapport avec des acquisitions de la science
contemporaine, une interprétation qui restitue à l'Ancien Tes-
tament son caractère de prophétie et de figure qui fait une
grande partie de son intérêt pour nous. Cette question de
l'exégèse figurative, qui est une des plus vitales de la théologie
actuelle, sera sans doute l'occasion, durant les aimées qui
viendront, de confrontations courtoises et fécondes entre
exégètes scientifiques et exégètes théologiens dont l'apport
est également nécessaire. C'est de ces confrontations qu'il
faut attendre l'élaboration d'une nouvelle théologie de la pro-
phétie, c'est-à-dire de la relation de l'Ancien au Nouveau
Testament, notion qui est appelée à jouer un rôle capital dans
la théologie de demain.
Le retour à la Bible s'accompagne d'un renouveau remar-
quable de la théologie patristique. Et ceci n'est pas étonnant
S1 l'on
se rappelle que l'oeuvre des Pères est en grande partie
Uli vaste commentaire de l'Écriture sainte qui, d'Hippolyte
"ta Rome à Bernard de Clairvaux, constitue le domaine
propre
10 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE
de la pensée chrétienne. Celle-ci s'est appliquée en effet pen-
dant des siècles à établir ces correspondances entre l'Ancien
Testament, le Nouveau Testament, la liturgie, la spiritua-
lité, l'eschatologie, — science merveilleuse où toute la pensée
chrétienne trouvait son unité et dont notre temps avait perdu
la clef. Ce renouveau patristique s'exprime par les nombreuses
études consacrées aux Pères de l'Église, en particulier dans la
collection Théologie, où saint Grégoire de "Nysse, Clément •
d'Alexandrie, saint - Augustin ont été l'objet de travaux
importants, et clans la collection Sources chrétiennes, qui publie
des traductions d'oeuvres des Pères avec de substantielles
introductions.
Ce renouveau des études patristiques ne date, pas d'hier.
Le début du siècle avait déjà vu paraître une série de tra-
ductions, celle que dirigeaient LIemmer et Lejay. Mais si l'on
compare les deux collections, on voit qu'elles procèdent d'un
esprit différent. Pour cette dernière, il s'agissait avant tout
de publier des documents historiques, témoins de la foi des
anciens. La nouvelle pense qu'il y a plus à demander aux
Pères. Ils ne sont pas. seulement les témoins véritables d'un
état de choses révolu ; ils sont encore la nourriture la plus
actuelle pour des hommes d'aujourd'hui, parce que nous y
retrouvons précisément un certain nombre de. catégories qui
sont celles de la pensée contemporaine et que la théologie
scolastique avait perdues.
Il faut noter en premier lieu la notion d'histoire. L'effort
philosophique contemporain, de Hegel à Marx et à Bergson,
a mis celle-ci au centre de la pensée moderne. Or la notion
d'histoire est étrangère au thomisme. Au contraire, c'est sur elle
que sont axés les grands systèmes patristiques : pour Irénée,
Origène, Grégoire de Nysse, le christianisme n'est pas seule-
ment une doctrine, mais aussi une histoire, celle de l'« éco-
nomie » progressive par laquelle Dieu, prenant l'humanité
dans son état primitif, l'élève peu à peu, selon des étapes
marquées par les grandes époques bibliques, par une péda-
gogie pleine de miséricorde, jusqu'à la rendre capable de
recevoir le Verbe incarné. Un des livres marquants de notre
époque, Catholicisme, du P. de Lubac, a. contribué à réta-
blir le lien de la vision historique des Pères et de celles de
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 11

nos contemporains. C'est le théologien norvégien Molland qui


avait remarqué que la notion d e « figure » rendait aux Pères de
l'Église le service que celle d' «évolution» rend à nos contem-
porains : celui de permettre de penser l'histoire.
Un autre aspect de la théologie patristique la rend bien
actuelle. Un des caractères, en effet, delà vie religieuse contem-
poraine, c'est que le problème du salut s'y pose beaucoup
moins sur le plan individuel, comme c'est le cas en Occident
depuis saint Augustin, que sur le plan collectif. Ce qui donne
à un homme d'aujourd'hui le choc spirituel qui détermine la
conversion, c'est moins : « Comment sauver mon âme? », que :
« Je dois sauver
l'âme de mes frères ». Le succès de l'Action
catholique vient d'avoir compris 'cela. Or, cette façon de voir
est celle des Pères grecs, pour qui le salut est avant tout
envisagé comme salut de l'humanité, conçue comme une
seule réalité, que le Christ a pénétrée de la vie divine et qui est
désormais en soi. sauvée. D'où l'optimisme contemplatif qui
caractérise cette pensée et dont l'orthodoxie russe a hérité.
Le retour au dogme du Corps mystique a amené à remettre
en valeur les textes patristiques où cette doctrine éclate à
chaque page. Il faut noter que cette tendance pourrait avoir
un danger, celui de méconnaître le tragique du destin per-
sonnel et de négliger la vie intérieure. Mais c'est par ailleurs
un. élargissement considérable et un acheminement vers cet
oubli de soi qui est bien la clef du Royaume.
Au courant biblique, et au courant patristique, il faut ajouter
enfin le courant liturgique : c'est là en effet une troisième source
à quoi vient s'alimenter la contemplation théologique, en
retrouvant par delà l'archéologie liturgique, comme par delà
l'archéologie biblique, la contemplation des réalités cachées
derrière les signes sacramentels. Ici encore, en effet, le renou-
veau actuel est un retour à la tradition primitive, pour qui la
liturgie n'était pas seulement conçue du point de vue de
l'efficacité, mais aussi de celui de l'enseignement, puisqu'elle
est signe efficace, et efficace de ce que d'abord elle signifie.
A côté des commentaires de l'Écriture, destinés à en donner
le sens spirituel, les Pères écrivaient des commentaires des
rites liturgiques, destinés à en donner aussi la signification
cachée, ce qu'on appelait des mystagogies et dont les chefs-
12 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE
d'oeuvre incomparables restent les Catéchèses mystagogiques
de Cyrille de Jérusalem, le Traité des Mystères de saint
Ambroise et la Hiérarchie ecclésiastique du Pseudo-Denys.
C'est ce genre que vient de ressusciter lé P. Louis Bouyer
dans son beau livre sur le Mystère de Pâques.
Il est remarquable que nous retrouvions, à propos du
mouvement liturgique, la même évolution qu'à propos du
mouvement scripturaire. Ici comme là, il a fallu commencer
par un travail archéologique. C'est là ce qui a caractérisé les
deux branches principales du mouvement liturgique, l'effort
de l'école de Solesmes, qui s'est attaché à la liturgie médiévale
et à la perfection du chant grégorien, celui de Baumstark
1
qui étudie les liturgies comparées. Mais, aujourd'hui, la place
de la liturgie étant restituée dans la vie chrétienne, c'est à
en dégager l'esprit, à en trouver la pensée, que nous pouvons
aller. Ce dessein, qui avait déjà été celui de Dom Guéranger,
comme le montre le beau livre que Dom Olivier Rousseau
vient de consacrer à Y Histoire du Mouvementliturgique, est
repris par l'école actuelle de Maria Laach et son principal
animateur, Dom Casel. La liturgie devient ici le lieu de
rencontre de l'homme avec le Mystère de Dieu, rendu présent
par le culte, sans rien perdre de sa valeur numineuse.
Cette théologie du mystère du culte est une des sources de
la théologie actuelle. Elle élabore ce que les recherches d'Otto
avaient fait entrevoir et l'incorpore à une théologie orthodoxe.
Par ailleurs, nous retrouvons à propos du mouvement
liturgique un des traits que nous avons signalés parmi ceux
de la pensée actuelle, le souci du contact avec la vie. Il est
trop certain que là liturgie, qui est par essence la prière de la
communauté, était devenue dans bien des cas un luxe auquel
il fallait, pour avoir accès, être archéologue et esthéticien.
L'effort pour remettre la liturgie à la portée des fidèles, qui a
eu pour initiateur des hommes comme l'abbé Remillieux et le
P. Doncoeur, débouche aujourd'hui dans de plus vastes réali-
sations avec le Centre de Pastorale liturgique du P. Duployé
et ses publications, la revue la Maison-Dieu et la collection
Lex Orandi. A un moment où le souci d'incarnation temporelle
est au premier plan des préoccupations des laïcs chrétiens et
risquerait d'entraîner un certain moralisme, le mouvement
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 13

liturgique maintient le contact avec le mystère et l'aspect


sacral du christianisme.

Les Influences philosophiques


Si la pensée théologique actuelle s'enracine à nouveau dans
le sol solide et nourrissant de la Bible, des Pères, de la liturgie,
il lui reste pour être une théologie vivante à s'enrichir au.
contact de la pensée contemporaine. C'est la fonction propre
du théologien de circuler, comme les anges sur l'échelle de
Jacob, entre l'éternité et le temps et de tisser entre eux
des liaisons toujours neuves. Or l'univers humain que nous
ont découvert un Nietzsche, un Dostoïevsky, un Kierke-
gaard, l'univers matériel qui ouvre à nos imaginations les pro-
fondeurs de l'histoire de la terre ou des espaces sidéraux,
obligent la pensée théologique à se dilater à leur mesure. Et
la tentation ici serait cette paresse qui nous ferait prendre le
vêtement de la vérité pour la vérité elle-même, et parce que
les paroles du Christ ne passent pas, nous persuaderait de
nous dispenser de modifier les formes par lesquelles nous
avons à l'exprimer.
Or les grands courants de la pensée se rattachent précisé-
ment à ce double élargissement de notre vision. Le marxisme,
héritier de la philosophie scientifique dont il est la plus
récente systématisation, enrichissant l'évolutionnisme biolo-
gique de Darwin d'un évolutionnisme sociologique et le maté-
rialisme vulgaire de la dialectique hégélienne, représente un
élargissement de notre vision du monde-extérieur. Il corres-
pond à cette découverte des immensités de l'espace et du temps
dans lesquelles le destin de l'individu et même celui de l'espèce
humaine n'apparaissent plus que comme des épisodes minimes.
Il ' s'exprime dans
une foi à un sens général de' progrès
auquel la grandeur de l'homme est de savoir se soumettre
en se désintéressant de son propre destin.
En face de cet abîme de l'univers, la philosophie existen-
tielle ouvre cet autre abîme, plus profond encore, qui est celui
de l'homme. Plus sensible à l'absurdité d'un monde où tout
contredit apparemment les voeux de la personne humaine,
lu à son progrès vers un avenir meilleur, elle met toute la
11 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE
réalité dans la liberté humaine. Mais par une analyse impi-
toyable, dont on trouverait les premiers exemples dans Pascal
et que depuis .un siècle tous les grands écrivains ont appro-
fondie, elle montre l'insuffisance de toutes les réalités proposées
à cette liberté, décelant en elle la présence d'un infini qui
dénonce toutes les consolations finies par lesquelles on essaye
de tromper sa soif. Devant ce monde désertique, l'homme
ainsi est acculé au désespoir. Il peut trouver dans le sentiment
tragique de cette transcendance par' rapport à tout ce qui
l'entoure une orgueilleuse et amère satisfaction et se prendre
pour un Dieu : c'est l'attitude d'un Nietzsche ou d'un Sartre.
Il peut aussi, défiant les apparences contraires, s'appuyer par
la foi sur la parole du Christ, comme le font Kierkegaard et
Barth, Gabriel Marcel et Max Scheler. En tout cas, c'est
l'infini de la liberté humaine qui est ici l'acquisition centrale
de la pensée.
Ces deux abîmes, historicité, subjectivité, auxquels il faut
ajouter l'aperception de la coexistence par laquelle chacune
de nos vies retentit dans celle de tous les autres et qui est
commune au marxisme et à l'existentialisme, ces deux abîmes
obligent donc la pensée théologique à se dilater. Il est bien
clair en effet que la théologie scolastique est 'étrangère à ces
catégories. Le monde qui est le sien est le monde immobile delà
pensée grecque où sa mission a été d'incarner le message
chrétien. Cette conception garde une vérité permanente et
toujours valable en tant du moins qu'elle consiste à affirmer
que la décision de la liberté de l'homme ou la transforma-
tion par lui de ses conditions de vie. ne sont pas un com-
mencement absolu par lequel il se crée lui-même, mais la
réponse à une vocation de Dieu dont le monde des essences est
l'expression. Mais, par ailleurs, elle ne fait aucune place à l'his-
toire. Et, d'autre part, mettant la réalité dans les essences
plus que dans les sujets, elle ignore le monde dramatique
des personnes, des universels concrets transcendants à toute
essence et ne se distinguant que par l'existence, c'est-à-dire
non plus selon l'intelligible et l'intellection, mais selon la
valeur et l'amour, ou la haine.
Or, ces dimensions de la pensée moderne, la théologie a
commencé de s'y aligner. Et d'abord en ce qui concerne le
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 15

sens de l'histoire. C'est le service qu'a rendu ici le P. Teilhard


de Chardin que d'aborder audacieusement le problème et de
s'efforcer de penser le christianisme en tenant compte des
perspectives ouvertes par l'évolution. Quand bien même telle
ou telle de ses vues nous apparaît contestable, son oeuvre a été
un ferment, caché mais agissant, dont l'influence sur la
théologie de notre temps aura été considérable. Et les grandes
lignes de son schéma, selon lequel l'histoire s'élève progres-
sivement du monde de la vie à celui de la pensée, de celui de
la pensée à celui du Christ, et qui rejoint d'ailleurs les vues des
Pères, reste désormais chose acquise.
C'est en effet une exigence irrépressible de la foi chrétienne
que l'histoire ait un sens, que le temps ne soit pas ce reflet de
l'éternité qu'il est pour le platonisme, mais une croissance
où la succession même soit un progrès au sens fort du terme,
c'est-à-dire acquisition de valeur. Et, à cet égard, il faut se
défier de cette déformation du christianisme par la gnose,
telle qu'on la trouve jusque chez certains Pères de l'Église,
où la Rédemption semble présentée comme n'ayant pour
objet que de ramener l'homme à son état primitif, en sorte
qu'il semble qu'il eût mieux valu "que rien jamais ne se fût
passé et que tout fût resté dans l'immobilité primitive. Dès le
second siècle, saint Irénée dénonçait cette conception statique
et affirmait, avec la bonté foncière oie la création, la valeur
religieuse de l'histoire.
Reste que cette perspective optimiste doit être complétée
par une autre qui est celle du péché originel et constitue une
exigence aussi irréductible de la pensée chrétienne. Le péché
originel comprend trois données essentielles : que l'homme
avant le Christ est sous le péché, que la liberté humaine porte
la responsabilité de
ce péché, que les hommes sont solidaires
dans le péché. Or, ici ce n'est plus le marxisme où la pensée
chrétienne va trouver un écho, mais l'autre courant actuel,
celui de l'existentialisme. Il
ne faut pas oublier en effet que
chez son fondateur, Kierkegaard, le péché originel,
ati sens le
plus théologique du mot, joue
un rôle capital. Il est le thème
d'un de ses principaux
ouvrages, le Concept de VAngoisse.
Transposé dans un^monde laïcisé et devenu seulement l'ex-
pression de l'absurdité de ce monde, c'est encore la même
16 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE''
donnée que nous retrouvons chez les existentialistes actuels
et Simone de Beauvoir pouvait'mettre le Péché origmel sur
la bande de son dernier roman. Il est remarquable que le
dogme du péché originel nous mette précisément en présence
de ces deux abîmes : celui de l'histoire et de la bonté du monde,
celui de la liberté et de l'absurdité du monde, qui sont préci-
sément, nous l'avons vu tout à l'heure, ceux que le marxisme
et l'existentialisme ouvrent devant nous. On voit comment le
mystère chrétien est celui en qui le conflit de la pensée moderne
trouve son expression suprême, et qu'ainsi, pour que la théo-
logie soit présente à notre temps, il lui suffit d'aller au bout
de toutes ses exigences et de tenir à la fois à saint Irénée et
à saint Augustin, au P. Teilhard et à Kierkegaard.
Cet aspect n'est pas le seul par lequel l'existentialisme
réagisse sur la pensée chrétienne,. Il n'est pas inutile de noter
que ce courant de pensée est né chez Kierkegaard d'une
réaction contre la façon dont la théologie de son temps ratio-
nalisait le mystère chrétien. Contre une théologie qui traite
Dieu en objet, il affirme ce mystère du Dieu personnel, caché
dans les ténèbres, où nul ne pénètre par effraction, et qui ne
se révèle que par amour, et par là il rappelle au théologien
l'attitude de révérence avec laquelle il doit aborder le mystère
qu'il veut scruter et qui par définition même échappe à ses
prises. Nous retrouvons ici un des traits caractéristiques du
renouveau théologique, ce sens du mystère cle Dieu, qui
rend sa place à la théologie négative et que l'on constate
simultanément chez un orthodoxe comme Losski, un pro-
testant comme Barth, un catholique comme Casel.
Un dernier trait de l'existentialisme mérite encore d'être
noté. A côté d'une, doctrine, il présente une méthode carac-
térisée par le fait qu'au lieu cle montrer l'enchaînement des
concepts comme le font la logique aristotélicienne ou la
diaiectique hégélienne, elle insiste au contraire sur leur
irréductibilité. C'est par cette voie phénoménologique qu un
Otto a montré l'irréductibilité de la catégorie du sacré, que
Scheler a définitivement caractérisé l'agapé chrétienne contre
tout freudisme ou tout scientisme, que Gabiiel Marcel
définit la foi et l'espérance. Je n'ai pas besoin de montrer
combien cette méthode, incomplète, est précieuse pouï
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 17
manifester l'originalité des catégories religieuses contre les
tentatives de réduction qui sont le fond des interprétations
de la religion des sociologues ou des psychanalystes. Cette
méthode doit devenir maintenant la base de toute théologie
qui se fondera sur des descriptions des réalités religieuses
concrètes dont elle établira ensuite les liaisons.

Le Contact avec la Vie


Renouvelée aux sources profondes de la vie religieuse,
vivifiée par son contact avec les courants de la pensée contem-
poraine, la théologie doit, pour être vivante, répondre enfin
à une troisième exigence : elle doit tenir compte des besoins
des âmes, être animée par un esprit d'apostolat, être engagée
tout entière dans l'oeuvre de l'édification du Corps du Christ. Ici
encore, d'ailleurs, elle retrouve l'attitude des penseurs contem-
porains : « La philosophie n'a fait jusqu'ici qu'interpréter le
monde, il s'agit maintenant de le transformer », écrit Marx,
clans ses thèses sur Feuerbach. 11 est impossible dans notre
monde de séparer la pensée et la vie ; une pensée qui n'est pas
d'abord un témoignage apparaît comme quantité négligeable.
Ce que des hommes d'aujourd'hui, vivant dans le monde,
demanderont donc à la théologie, c'est de leur expliquer le
sens de leur vie. Il n'est plus possible de dissocier, comme on
l'a trop fait, autrefois, théologie et spiritualité. La première
se plaçait sur un plan spéculatif et-' intemporel ; la seconde
était trop souvent faite uniquement de conseils pratiques
séparés cle la vision de l'homme qui la justifiait. C'est un trait
marquant de la pensée actuelle que l'effort pour joindre à
nouveau, comme elles l'étaient du temps des Pères de l'Église,
la théologie et l'ascèse, afin qu'elles se complètent l'une par
l'autre. Le succès d'auteurs spirituels remplis de doctrine,
comme Grégoire cle Nysse ou le cardinal de Bertille, est carac-
téristique à cet égard. Caractéristique aussi le succès de traités
d'anthropologie religieuse, comme le livre de Jean Mouroux :
Sens chrétien de VHomme 1.
Cette constitution d'une théologie spirituelle, qui s'attache
1- Aubier, 1945.
18 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE

à étudier notre condition de fils de Dieu et spécialement à


définir la vocation du laïc chrétien, se développe sur trois
plans principaux. Sur le plan- de la conduite individuelle
d'abord. Je discernerai ici deux directions. Beaucoup de chré-
tiens ont éprouvé un salutaire complexe d'infériorité devant
certaines formes d'héroïsme inspirées par des doctrines
.
actuelles. C'est le drame qu'expriment les livres de Mme Cou-
denhove-Kalergy 1. D'où la préoccupation, en face de l'exal-
tation nietzschéenne du risque et de la vie dangereuse, de
présenter un christianisme héroïque qui exalte toutes les
forces cle l'homme. Tel est l'esprit qui anime les méditations
que Marcel Légaut a réunies en volume 2, avant d'en inspirer
l'aventure même de son existence. C'est celui aussi d'Emma-
nuel Mounier, dans VAffrontement chrétien'6 : « Le christia-
nisme, écrit-il, est-il un pseudonyme de la coalition des faibles
et des peureux? Une renaissance virile apparaît sinon comme
la substance, au moins comme la préface nécessaire d'un
renouveau spirituel » (p. 12-14).
Un autre courant met avant tout l'accent sur la charité,
comme étant la substance de la Bonne Nouvelle. II s'exprime
abondamment dans la littérature spirituelle suscitée par les
mouvements d'Action catholique, et en particulier par la J.O.C
Dans une enquête récente de la Vie Spirituelle sur le type
de sainteté vers lequel nous allons, une militante d'Action
catholique écrit, résumant d'ailleurs beaucoup d'autres
réponses, qu' «une caractéristique des saints modernes sera la
charité en tant qu'amour du prochain». Il est bien clair que
c'est là mettre en relief une part essentielle du christia-
nisme. Toutefois, on remarquera combien dans ce courant,
comme dans le précédent, l'accent est mis sur l'aspect
humaniste de la sainteté et que son caractère essentielle-
ment théocentrique .est laissé dans l'ombre. Cela devient grave
lorsque, comme il. arrive parfois, ces vues s'accompagnent
d'une critique de la spiritualité traditionnelle et de la vie
d'union à Dieu. C'est le cas chez un Nygren 4 qui présente une
1. Le Fardeau de Dieu, Alsatia, 1937.
2. Prières d'un Croyant, Grasset, 1933.
3. Les Cahiers du Rhône, Neuchâtel, 1945.
4. Eros et Agapé, trad. fr., Aubier, 1944.
LES ORIENTATIONS PRÉSENTES DE-LA.PENSÉE RELIGIEUSE 19

critique toute protestante de la mystique.-Certains catholiques


ne sont pas indemnes du même reproche. Cette voie conduirait
à un appauvrissement considérable des valeurs religieuses et
à un retour à une sorte de moralisme.
Sur un second plan, les exigences des âmes ont provoqué un
approfondissement considérable de la théologie et de la spiri-
tualité du mariage. Ici, c'est toute une floraison d'ouvrages
qui ont paru depuis une dizaine d'années. Il est remarquable
que ce qui caractérise les meilleurs d'entre eux, ce soit préci-
sément la préoccupation cle ne pas apporter seulement des
conseils pratiques, mais de les fonder sur une théologie du
sacrement et de la valeur religieuse qu'il confère à l'amour
humain. Telle est la doctrine dont s'inspirent des livres comme
le Mariage comme Vie consacrée, de Rocholl, le Mariage,
clTlildebrahd, le Sacrement de VAmour, cl'Evdokimofî, des
revues comme VAnneau d'or et Famille et Chrétienté. Cette
théologie profite des travaux récents sur la philosophie de
l'amour, telle que Scheler et ses disciples l'ont constituée.
Ici encore ces tentatives ne sont pas sans exagération. Mais
il est incontestable que la réflexion théolôgique a puissamment
aidé cle nombreux foyers chrétiens à approfondir leur vie
spirituelle.
Sur un dernier plan, enfin, la réflexion des théologiens doit
s'exercer pour éclairer les chrétiens au niveau de leur action
temporelle et singulièrement politique. II est sûr que les évé-
nements des dernières années ont posé des problèmes graves
à de nombreux chrétiens à qui le devoir de l'engagement tem-
porel s'est imposé comme une exigence imprescriptible et qui
ont réfléchi sur la signification de cette exigence. Ici encore,
la spiritualité traditionnelle, destinée à des clercs, fournit
peu de réponses aux cas de conscience des laïcs, et ceux-ci
alors ont le sentiment d'être plus ou moins abandonnés par
l'Eglise en face d'options parfois audacieuses à squoi leur
conscience les oblige. Le J?. de Montcheuil a abordé ces graves
questions clans son petit livre sur VEglise et le Monde actuel 1.
La tâche du théologien ici apparaît double. D'une part, il
doit donner leur valeur à toutes les réalités humaines. Et à

"l- Editions du Témoignage chrétien, 1946.


20 LES ORIENTATIONS PRÉSENTES .DE LA PENSÉE RELIGIEUSE

cet égard, il y a quelque chose de tout à fait légitime dans


la réaction présente contre une dépréciation des valeurs tempo-
relles qui n'est pas dans l'esprit du catholicisme. Cette dépré-
ciation, comme le remarquait justement le P. Féret dans un
article récent1,. est venue souvent d'une confusion entre le
point de vue spirituel et le point de vue théologique, entre
saint Jean de la.Croix et saint Thomas d'Aquin. La dépré-
ciation des créatures, légitime de la part du spirituel qui se
place à un point -de vue pratique et pédagogique, devient
illégitime quand elle se transforme en jugement théologique.
Mais, par ailleurs, le théologien doit aussi, situer les valeurs
dans une vision totale de l'homme chrétien et, par conséquent,
bien montrer le primat de la création nouvelle opérée dans
l'homme par la grâce et qui s'épanquit dans les vertus théo-
logales, principes de la familiarité avec Dieu et cle la charité
surnaturelle avec les hommes. Or, il est bien clair que cette
vie surnaturelle ne peut se développer sans mortification, que
le mystère de l'homme chrétien, comme celui du Christ, est
mystère de mort et de résurrection. C'est sans doute cet
aspect qui risque actuellement d'être méconnu. L'enquête
récente de la Vie spirituelle à laquelle nous faisions allusion
en fournit des témoignages parfois assez inquiétants.
En même temps qu'elle approfondit le mystère de la
sainteté personnelle, la pensée chrétienne doit s'ouvrir sur
des perspectives uni,versalistes: Tous les grands courants
de pensée qui s'affrontent aujourd'hui clans le monde pré-
sentent^un aspect cosmique. Or trop souvent le christianisme,
qui est pourtant par définition même catholique, garde un
caractère étriqué et n'ose pas se placer dans ces grandes
perspectives. 'En particulier, il faut nous accoutumer à cette
pensée que le christianisme, qui s'est d'abord exprimé dans les
formes de la culture gréco-romaine, est appelé à s'incarner
aussi dans les autres grandes cultures mondiales, celles de
l'Inde, de la Chine, cle l'Afrique. Il faut même aller jusqu'à
dire que c'est là le moyen non d'un progrès de la Révélation)
qui est close avec le Christ, mais d'un progrès du dogme,
les formes de chaque mentalité permettant de mettre en

1. Vie spirituelle, février 1946, p. 163.


LjîS ORIENTATIONS PRÉSENTES DE LA PENSÉE RELIGIEUSE 21

valeur des aspects nouveaux de l'inépuisable richesse du


Christ.
C'est cette voie nouvelle de là théologie qu'ont ouverte de
grands pionniers de la pensée missionnaire contemporaine,
le P. Lebbe en Chine, le P. Aupiais en Afrique, l'abbé Mon-
chanin aux Indes. Les deux premiers sont morts, le troisième
accomplit actuellement aux Indes sa tâche d'incarnation
du christianisme dans la pensée hindoue. Dans leur sillage
toute une théologie missionnaires se déploie, qui se crée ses
moyens d'expression. Ori connaît en particulier les travaux
du P. Pierre Charles et de l'école de Louvain. La collection
la Sphère et la Croix, qui va paraître cette année aux Éditions
du Seuil, s'inspirera des mêmes perspectives et cherchera
à exprimer une théologie et une spiritualité spécifiquement
missionnaires. Nous remarquons ici encore l'effort pour dépasser
1-aspect anecdotique auquel se cantonnait autrefois trop
souvent la littérature missionnaire pour aborder le problème
clans sa réalité théologique.
*
* *
tâche qui s'offre actuel-
Telles sont les grandes lignes de la
lement-à la pensée chrétienne. Il faut dire que l'heure est
décisive pour elle. Les générations précédentes ont accumulé
des matériaux ; il s'agit maintenant de construire. Il faut que
se lèvent pour cela des hommes joignant à un sens profond de
la tradition chrétienne, à une vie cle contemplation qui leur
donne l'intelligence du mystère du Christ, un sens aigu des
besoins de leur temps et un amour brûlant des âmes de leurs
frères,
— des hommes d'autant plus libres à l'égard de toutes
les formes humaines qu'ils seront liés plus étroitement par le
lien intérieur de l'Esprit.
JEAN DANIÉLOU.
RETOUR DES PRISONNIERS
EN U. R. S. S.

Dans tous les pays, le retour des prisonniers et déportés a été


l'une des grosses questions de l'après-guerre. On sait quelle
ferveur la France a mise à rechercher et à accueillir ses fils.
Le même problème ne pouvait manquer de se poser, avec une
acuité encore plus grande, dans la Russie victorieuse, obligée
de rassembler les millions de ses enfants épars sur la super-
ficie de l'Europe. Mais la solution adoptée là-bas n'a rien de
commun.avec les effusions sentimentales.
La première tâche, et non la plus facile, était de ramener
chez eux tous ces captifs que leur détention même avait mis en
contact avec l'Occident, dont jusque-là on les avait jalou-
sement gardés. Comment allaient-ils réagir? Rien ne fut
épargné pour créçr une mystique du retour. Dans les camps
où on leur faisait attendre le rapatriement, une propagande
intense s'ingénia d'abord à exciter en eux l'amour de la terre
natale, puis à leur répéter que la patrie était prête à les
accueillir à bras ouverts. Aucune « épuration » ni. même
aucune.recherche de responsabilité pour les événements passés
ne fut alors admise ; en certains camps, des hommes qui avaient
servi dans l'armée allemande furent désignés comme chefs.
Et cependant,malgré ce climat cle tendresse officielle, beau-
coup de citoyens. soviétiques ont cherché à éviter le rapa-
triement. La France, pourtant, ne leur a pas rendu l'option
facile, car elle les a livrés, cle gré ou de force, aux autorités de
leur pays. Pour échapper à un. retour peu souhaité, ils en sont
réduits à disparaître et se cacher. L'Angleterre et l'Amérique,
plus respectueuses de la liberté humaine, n'ont exercé aucune
pression. Aussi, dans les zones contrôlées par ces Puissances,
le nombre est grand de ceux qui préfèrent renoncer aux joies
du rapatriement. Les autorités soviétiques, cependant, refusent
obstinément de reconnaître le point de vue de la liberté mai"
RETOUR DES .PRISONNIERS EN U. R. S. S. 23

viduelle et continuent à rechercher les récalcitrants dans tous


les territoires occupés. Elles les engagent, par promesses ou
menaces, à rentrer en Russie, sans admettre aucune excuse,
même celle d'un mariage déjà contracté, qui puisse dispenser
de ce devoir patriotique.
.
Parmi ceux qui font la sourde oreille, il y a évidemment
les .collaborateurs et les gens politiquement compromis.
Jusqu'ici, rien de plus naturel ; dans tous les pays libérés,
le même phénomène s'est produit. Mais voici qui est spécial
à l'U. R. S. S. : des familles entières de déportés, de toutes
jeunes filles emmenées de force par les Allemands, des pri-
sonniers de guerre qui ont toujours résisté aux sollicitations
de la propagande ennemie, ne témoignent aucun empres-
sement à rejoindre la mère patrie.
Il faut avoir gagné leur confiance pour discerner les vrais
mobiles de leur refus.
Pour là plupart, c'est une peur irraisonnée, ou plutôt très
raisonnée, de ce qui les attend ; plus exactement, c'est une
certitude que le seul fait d'avoir vécu à l'étranger constitue
pour eux une tare civique qui les expose à toutes les vexations.
Cette pensée, latente chez tous, un ancien prisonnier de guerre
me l'expliquait à sa façon. « Si je rentrais en Russie, me
disait-il, je sais que non-seulement moi, mais toute ma famille,
nous serions traités en suspects et peut-être envoyés en
Sibérie pour dix ans. Je préfère mener une existence misérable
à l'étranger ; au moins, je serai seul à souffrir ; car on pourra
toujours croire que j'ai été tué à la guerre et on laissera les
miens en paix. »
D'autres, moins nombreux, mettent en avant des raisons
d'ordre idéologique, voire religieux. Je pense à cet honnête
père de famille, déporté avec tous les siens, qui, en public,
m'avait témoigné, comme tout le monde, son impatience de
rentrer en Russie. Mais, venu me trouver et après s'être
assuré que la porte était bien fermée, il me manifestait des
.
intentions toutes différentes. « Voyez-vous, me confiait-il,
c'est une chance inouïe
que nous ayons tous échappé ensemble,
ma femme, mes enfants et moi, à ce pays où il est impossible
de prier. Je serais vraiment trop bête de laisser
passer cette
occasion qui ne se retrouvera plus. »
24 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.
Des confidences semblables, j'en ai recueilli des centaines.
Elles rendent un son d'amertume et de désespoir dont il est
difficile de ne pas être impressionné.

Le problème du retour n'est pas cependant le principal qui


se soit posé aux dirigeants de l'Union soviétique. Il y a aussi
et surtout, celui de l'accueil. Mais ici il importe de bien
s'expliquer. •
Il ne s'agissait nullement, comme ce fut le cas ailleurs, de
-
recevoir dignement les rapatriés et de les réunir le plus vite
possible à leurs familles. Bien au contraire, il fallait se préoc-
cuper à la fois de rééduquer les « impurs » revenus cle leur
séjour en terre défendue et leur rendre une mentalité sovié-
tique, et, en même temps, garder le reste cle la population
de tout contact prématuré avec ces suspects, coupables
d'avoir vu des choses interdites. Tout l'effort des Missions
militaires chargées du rapatriement a donc visé à mettre en
une stricte quarantaine, en leur propre pays, ceux à qui l'on
avait promis les embrassements cle la mère patrie.
Il y eut d'abord le triage sanitaire. Car beaucoup de ces
hommes et-de ces femmes apportaient avec eux des maladies
vénériennes. Or, on sait que l'une des réussites de la Russie
soviétique est d'avoir réduit au minimum chez elle cette plaie
des sociétés trop libres. Une série cle mesures hygiéniques
très sévères s'imposait donc, qui retint de longues semaines
ces malades dans des camps cle traitement. On ne saurait faire
un grief aùxJ autorités soviétiques cle s'occuper ainsi cle la
santé physique et morale de leurs ressortissants, fût-ce au
prix d'un internement qui retardait le retour en famille.

Cependant, leurs préoccupations étaient, nous l'avons dit,


encore plus politiques'que sanitaires. Toutes les mesures ont
donc été prises en fonction de l'épuration et de la rééducation
du peuple. Dès leur arrivée en Russie, et le contrôle sanitaire
une fois passé, les ex-prisonniers et déportés sont parques
dans de grands camps, où l'on procède à l'examen de chaque
cas.
Les militaires doivent rendre compte des circonstances dans
lesquelles ils ont été faits prisonniers. S'ils peuvent justiiiei'
que leur capture a «été involontaire, surtout qu'ils ne se sont
RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S. 25

pas rendus pour des* raisons idéologiques (car alors le cas


serait extrêmement grave), ils sont absous, mais ne sont pas
pour autant renvoyés chez eux. On les fait passer par un
stage obligatoire de plusieurs mois dans des camps, où des
cours de propagande intense leur rendront les saines idées
que leur contact avec d'autres formes de civilisation est censé
avoir ébranlées. Seuls en sont exemptés les activistes commu-
nistes connus pour tels dès avant la guerre.
Le cas des Vlassovtsy (prisonniers qui se sont engagés dans
l'armée Vlassov, au service des Allemands) mérite une atten-
tion spéciale. Contrairement à ce que l'on aurait pu croire,
les Russes se sont montrés envers eux plus nuancés que bien
des Cours cle justice françaises, promptes à. condamner à
priori tous les volontaires cle la Milice ou cle la Légion anti-
bolchevique. .Ils recherchent avec soin les motifs et les cir-
constances qui ont pu amener le coupable à contracter cet
engagement. S'il y a été déterminé par la faim, le désir d'échap-
per à la vie des camps ou le goût des aventures, il peut compter
sur la clémence officielle ; il sera envoyé dans un camp, de
concentration, où d'ailleurs il ne sera pas mal traité, mais sera
soumis, pendant une période assez longue, à une complète
..
rééducation civique. Par contre, aucun pardon n'est accordé
à ceux qui ont donné leur nom à cette armée par conviction
politique et hostilité au régime. Nombreux sont les Vlassovtsy
cle ce genre qui,
au cours des années suivantes, ont de nouveau
changé leur fusil d'épaule et combattu dans les rangs des
partisans. Peu importent les hauts faits qu'ils y ont accomplis ;
ceux-là sont invariablement fusillés, car on ne peut laver que
dans son propre sang la tache d'anticommunisme. Tel fut le
sort d'un chef de groupe cle partisans dont on m'a parlé.
Pendant cle longs mois, il avait mené une guerre très intelli-
gente et efficace contre la Reichswehr ; tout cela fut jugé
inexistant en regard de son adhésion d'un moment, pour
raisons idéologiques, au mouvement du général Vlassov; et,
.
dès la libération, il fut passé
par les armes.
La même ligne de conduite est tenue vis-à-vis des travail-
leurs
en Allemagne. La plupart furent pris de force, et on ne
Peut leur en faire grief; mais toujours s'imposera à eux le
se]our forcé dans un camp de rééducation politique. Quant aux
26 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.
volontaires du travail, assez nombreux particulièrement chez
les jeunes filles, on les fusille immédiatement; si leur démarche
emportait quelque adhésion idéologique; sinon, on les envoie
en Sibérie, où l'on suppose que quelques années cle vie austère
feront changer bien des idées. Afin de faciliter cette épuration
les civils revenant d'Occident sont immédiatement envoyés
pour un bref séjour clans leurs villages respectifs, où Ton
possède tous les éléments pour discriminer les cas et prendre
les sanctions voulues.
Même les paisibles familles paysannes, déportées par les
Allemands au moment où ils faisaient le vide derrière eux, ne
sont pas exemptées de la quarantaine obligatoire. Seulement,
pour ce genre de rapatriés, elle se prolonge moins longtemps :

un mois, deux mois, trois mois, selon les informations reçues


ou les petites protections.
Cette série de mesures a pour but non pas tant cle déceler
et châtier les coupables, que cle refaire, en ceux qui sont sup-
posés l'avoir perdue ou du moins altérée au contact de l'étran-
ger, une véritable mentalité soviétique.
D'autres dispositions se proposent de préserver cle l'inévi-
table choc psychologique néfaste le reste cle la population
resté en Russie, naturellement avide de savoir comment l'on
vit et comment l'on pense en cet Occident inconnu et décrié.
A cet effet, de grands centres de propagandistes ont été créés,
par où passent çles milliers de jeunes gens et jeunes filles, pour
y recevoir les consignes et se répandre ensuite dans tout le
pays, porteurs de la bonne doctrine. Gorki (l'ancien Nijny-
Novgorod) à lui seul, eji a vu défiler, en ces derniers mois,
quatre-vingt-douze mille. C'est dire que le gouvernement
soviétique a su apprécier le péril qui menaçait son oeuvre et
n'est, pas resté inaetif pour le conjurer.

A-t-il réussi en son effort? La parenthèse fermée, la Russie


est-elle retournée, docile, à son isolement? La foi naïve clans la
supériorité absolue du régime, communiste n'a-t-elle suni
aucune atteinte de la grande aventure de ces quatre années.
Il est trop tôt pour donner à ces questions une réponse
RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S. 27

définitive. L'avenir dira si le régime est capable de surmonter


la crise que traverse actuellement la conscience russe. Tout ce
que l'on peut affirmer, c'est que cette crise existe. Bien des
comparaisons se font, non sans amertume, clans la Russie
victorieuse ; tout un monde nouveau, qu'on lui avait dépeint
comme victime d'un grossier obscurantisme, se laisse entrevoir
à une âme que ne peuvent satisfaire les seuls problèmes éco-
nomiques ; bien des idées, autrefois acceptées les yeux fermés,
se trouvent
soudain ébranlées, et les esprits désemparés se
demandent à quoi se raccrocher.

Les premiers coups portés à la foi communiste l'ont été sur


son propre domaine, celui cle l'économie et du bien-être.
La réaction spontanée du Russe en face cle l'étranger est
de se raidir et d'exalter, par parti pris, tout ce qui est national.
C'est affaire de patriotisme. Il faut aussi faire appel, pour
bien comprendre le fait, à l'intense propagande qui n'a
cessé de marteler les cerveaux, inculquant à ce peuple, privé
cle tout moyen de contrôle et souvent d'esprit critique, qu'il
n'y a rien de plus enthousiasmant et de plus sublime que la
grande réussite bolchevique. Il est normal que cette persuasion
soit assez fortement ancrée, surtout dans les jeunes géné-
rations. Il faut enfin et surtout se rappeler que le peuple russe,
qui a toujours été effroyablement grégaire, l'est devenu
encore plus après^vingt-cinq années de régime bolchevique.
Le ton officiel étant au superpatriotisme, n'attendez pas de
ces hommes, légitimement méfiants, qu'ils s'avisent d'avoir
une pensée personnelle, ou, si d'aventure ils l'ont, qu'ils
osent l'exprimer.
Mais lorsque vous les connaissez bien, lorsque surtout
vous vous trouvez en tête à tête avec eux, vous êtes tout
surpris d'entendre ces mêmes hommes émettre des jugements
différents. Ce n'est
pas tant la louange de l'étranger que
vous recueillez alors sur leurs lèvres, c'est plutôt l'aveu
de l'amer désenchantement causé
par l'état de leur propre
Pays. Ils l'aiment de toute leur âme, leur patrie russe, mais
us souffrent jusqu'au découragement cle la voir engagée
dans pareille impasse.
Ceux qui pensent et s'expriment ainsi
ne sont au début
28 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.

que de rares unités. Mais le séjour à l'étranger s'est prolongé.


Même les plus insouciants n'ont pu fermer les yeux. Ils ont
noué des relations, se sont plu à une civilisation si différente
de la leur. Les voici maintenant revenus chez eux. Et ce qu'ils
y retrouvent leur pèse et parfois leur fait honte. Ils ne se
contentent plus de le penser ou. de s'en ouvrir timidement
à quelques amis sûrs. Aujourd'hui, ils le disent à qui veut les
entendre. La comparaison s'impose ; ils savent et ils répètent
qu'on leur a menti quand on leur représentait la misère du
monde hors de Russie et qu'on célébrait les réalisations du
régime communiste.
C'est le côté extérieur de la civilisation occidentale qui
semble les avoir-tout d'abord fascinés. Le standard de vie de
l'ouvrier, bien supérieur au leur, l'état des routes macada-
misées, la facilité des moyens de communication, la propreté
des cuisines et bien d'autres détails leur ont été un sujet
d'étonnement et d'émerveillement. La mode surtout a fait
impression sur les femmes ; comme elles aimeraient porter
chez elles' les beaux vêtements qu'elles ont admirés là-bas!
Certaines s'en sont procuré et elles les montrent avec
orgueil; il est vrai qu'elles n'en connaissent pas toujours le
véritable usage,- telles ces femmes-soldats qu'on a vues se
promener avec vanité dans les rues' de Lwow et autres
villes, affublées, par-dessus leurs uniformes, de belles che-
mises de nuit en soie. «
Le gouvernement se .rend compte de cet état d'esprit.
Aussi l'un de ses grands soucis, à l'heure actuelle, est-il de
rehausser le standard de vie. Tous ceux qui se sont trouvés en
contact avec l'armée rouge connaissent; l'avidité, parfois
gênante, des vainqueurs de Stalingrad pour les montres, et
surtout les montres-bracelets. Le commissaire à l'Industrie
a jugé opportun, en un article de la Pravda du début cle

juillet 1945, de s'expliquer sur ce sujet. Il a promis aux


citoyens soviétiques qu'ils en auraient bientôt d'aussi bonnes
et de meilleures qu'en Europe. Il n'a pas manqué d'ajouter que
cela aurait été fait depuis longtemps si d'infâmes saboteurs
contre-révolutionnaires ne s'étaient pas ingéniés à-contre-,
carrer l'oeuvre du gouvernement. Il y a donc des saboteur»
en. U. R. S. S.?
RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S. 29

11 n'est pas jusqu'au régime de la propriété privée qui


n'excite bien des concupiscences' et des regrets. Je me rap-
pelle ce vieux paysan d'Ukraine, à la figure intelligente, à qui
je demandais un jour ce qu'on préfère généralement, des
kolkhozes oti'des sovkhozes. « Savez-vous ce que tout le monde
préfère ? me répondit-il (et il insistait sur le mot tout le monde) :
ce
serait d'avoir chacun sa petite propriété et de la cultiver
à sa guise. » Un peu. décontenancé par la réponse, je lui dis :
«Entendu ; mais, comme cela n'existe pas chez vous, qu'aimez-
vous mieux des deux, kolkhozes ou sovkhozes? — Dans ce
cas, répondit-il, ce sont encore les kolkhozes. Car, tout de
même, ils appartiennent à la communauté, et l'on en prend
soin davantage. Quant aux sovkhozes, comme ils sont la
propriété de l'État, tout le monde y pille et y vole. »
Un autre trait m'a beaucoup frappé chez tous les Russes
à peu près sans exception, et cela même aux plus beaux temps
de leur euphorie victorieuse : c'est la conscience très nette
qu'ils ont de leur infériorité en matière de culture. Leur igno-
rance des langues étrangères, de l'histoire, et, d'une manière
générale, des disciplines autres que la technique et l'idéologie
du parti, ne peut manquer de les humilier. Ils la reconnaissent
sans difficulté et s'en excusent. La culture cle leurs interlo-
cuteurs leur en impose. « Vous savez cela bien mieux que moi,
vous qui êtes un homme cultivé », répètent-ils souvent au
cours d'une conversation un peu sérieuse.
De cela aussi le gouvernement se rend compte, et il cherche
à y suppléer, comprenant que l'attrait du savoir pourrait
éloigner de lui bien des esprits. A cet effet, on vient d'orga-
niser, notamment pour les officiers, dont l'indéniable mais
par trop unique qualité est la bravoure, des cours de culture
générale. Potemkine, dans un article cle la Pravda paru en
fin juillet et évidemment inspiré d'eh-haut,
se permettait une
âpre critique de l'enseignement soviétique. Il lui reproche son
lormalisme, disant qu'on n'apprend pas à la jeune génération
a penser. Il remarque qu'on s'occupe beaucoup plus d'in-
struction que d'éducation. Pour remédier à ces maux, il sou-
ligne la nécessité de la collaboration entre l'école et la famille,
c1;il propose l'introduction de l'enseignement de la logique et
^ la psychologie.
30 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.
Il semble que l'Occident ne se soit pas révélé à i'U. R. S-, §
sous son seul aspect extérieur, économique ou culturel
Le citoyen soviétique a su pénétrer plus profondément dans
nos institutions sociales, qui ne sont pas toutes mauvaises
De toutes, c'est; celle de la famille qui paraît l'avoir le plus
frappé. Car nous nous plaignons sans cloute avec raison du
relâchement des moeurs et de. la loi du divorce, qui légalise
tant de ruines familiales. Mais à celui qui connaît les moeurs
de là-bas, nous faisons l'effet-d'austères puritains.
Il suffit d'avoir visité leurs camps à l'étranger pour cons-
tater l'extrême facilité avec laquelle se font et se défont des
unions passagères. Chaque homme ou presque, clans les camps
mixtes, aune compagne.Bien qu'il l'ait choisie librement, sans
aucune formalité même civile, il l'appelle sa femme et tout le
monde les traite comme des époux légitimes. Si, d'ailleurs,
on l'interroge sur ses intentions futures, il répond, qu'il n'en
a pas de stables et qu'il verra s'il ne changera pas son ménage.
Les plus sérieux ont réfléchi à cet état cle choses. 5.1 est
compréhensible que le spectacle de la famille occidentale,
clans son ensemble encore unie, leur fasse envie. Us sont
rentrés maintenant dans leur pays. Ce qu'ils y rapportent,
dans l'immense majorité des cas, c'est la soif douloureuse
d'un foyer véritable. Les jeunes filles surtout, victimes pré-
coces de l'a facilité de moeurs soviétiques, sentent tout le
tragique de leur situation et appellent cle leurs voeux un
changement radical. On a remarqué l'intérêt qu'elles portent
aux cérémonies du mariage. Je me souviens de cette jeune
femme qui, venue cle l'U. R. S. S. avec son mari, voulait
absolument contracter un. mariage, religieux. Comme on lui
objectait que, devenue catholique, son mariage civil était,
par le fait même, élevé à la dignité de sacrement, elle s ex-
clamait : « Toute ma vie, j'ai rêvé cle nie marier à l'église,
avec une robe blanche, comme on faisait autrefois ; et main-
tenant que cela m'est possible, vous voulez que je m en
abstienne » Évidemment, la cérémonie eut lieu, et la mariée
!

était en robe blanche, comme elle l'avait souhaité.


' On m'a cite le cas d'une jeune fille qui, d'Europe centrale, ou
la guerre l'avait transplantée, écrivit aux siens demeures en
Russie une carte postale avec ces simples mots : « Ici, oîl sC
RETOUR DES PRISONNIERS EN 1J. R. S. S. 31

mai'ic un seul, avec une seule, pour toujours et à l'église, et


non pas à la manière des chiens, comme chez nous ! » Après
quoi, elle se suicida.
Le besoin d'une vie familiale plus sérieuse se fait sentir
aussi dans le mépris foncier qui atteint un peu partout, dans
]a Russie d'aujourd'hui, les femmes-soldats, trop souvent
véritables prostituées militaires qu'on se plaît à nommer
« femmes
provisoires ». Ces pauvres créatures, une fois démo-
bilisées, cherchent à. demeurer dans les parties occidentales de
la Russie, dans l'espoir d'y trouver quelque emploi militaire
dans les réfectoires ou lingeries par exemple ; elles n'osent
rentrer chez elles, sentant bien que l'opinion générale les
a déjà
condamnées.
Les films familiaux, ceux surtout qui célèbrent la fidélité
dans le mariage, jouissent actuellement d'une grande vogue
en U. R. S. S. ; or il y en a beaucoup et de très beaux, comme
sait en produire le cinéma soviétique. Une pièce cle Ramachov,
dont le titre est : Cela, peut arriver à chacun, fait fureur en ce
moment. Le but avoué est d'inciter les jeunes filles à devenir
mécaniciennes de locomotives. Mais, à ce thème obligatoire
de propagande civique, l'auteur, avec un très grand art, a su
joindre un récit touchant sur l'amour de deux jeunes gens,
Sacha et Natacba ; l'idée centrale cle la pièce devient en
réalité la fidélité dans l'amour ; c'est celle que le public
dégage et vient avec passion applaudir.
En Russie, plus peut-être que partout ailleurs, sont nom-
breuses les tragédies d'officiers revenant de la guerre qui
trouvent leurs femmes infidèles et les tuent. L'opinion publique
leur donne universellement raison, tant on est écoeuré jusqu'à
la nausée de
ces amours volages qui autrefois semblaient
la règle.
Le même thème se retrouve dans les chansons populaires les
en existe peut-être des centaines, à l'usage
plus récentes. II
surtout cle l'armée rouge. Ce qui fait leur intérêt, c'est qu'elles
sont un produit spontané de l'âme russe, dont on saisit ici les
aspirations foncières.
Le mouvement
pour la famille date sans doute de quelques
années déjà en U. R. S. S. ; mais le retour des prisonniers
semble lui avoir communiqué
une ampleur qui s'explique par
32 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.
des raisons autrement profondes que les nouvelles directives
officielles. La comparaison entre ce qui existait encore récem-
ment en U. R. S. S. et ce qu'on peut constater dans les autres
pays a donné à l'âme russe un dégoût, une amertume, une
envie anxieuse, en un mot, comme dit l'intraduisible ternie
russe : une tosha, dont on se fait difficilement idée.
Il y a plus. II semble que le goût des questions transcen-
clantales se soit réveillé avec passion en. cette âme si-longtemps
et si durement asservie à la matière. On sait que rien n'a été
épargné pour limiter aux seuls problèmes techniques et écono-
miques l'ardeur d'enthousiasme que tout homme, à des degrés
divers, apporte aux choses de la vie. Or, subitement, sans
préparation psychologique, après plus cle vingt années pen-
dant lesquelles on avait tout fait pour tourner en dérision la
récherche religieuse, voici que des millions de Russes se sont
trouvés en présence d'un monde d'où les'' préoccupations
métaphysiques n'étaient point absentes et parfois dominaient.
Le choc a été grand. Cela s'est fait en deux temps.
Il y a eu d'abord, dans toute la partie occupée par les
Allemands, le rétablissement du culte. Les églises ont été
rouvertes, les prêtres ont recommencé à célébrer et à prêcher.
J'ai rencontré des 'centaines et des milliers cle gens qui avaient
connu cette période. Tous sont unanimes à témoigner de
l'universelle faveur que ces mesures rencontrèrent dans le
peuple. « Les églises étaient toujours pleines, disaient-ils;
on a vu des quantités de mariages et cle baptêmes d'adultes.»
Si tout le monde n'est pas revenu à la pratique.religieuse, —et
cela se comprend, — du moins la satisfaction a-t-elle etc
générale de se voir délivrés d'un athéisme obligatoire qui
pesait. Ce phénomène, si spontané et universel, n'a pas pu ne
pas exercer une grande in fluence sur les décisions ultérieures ou
gouvernement soviétique vis-à-vis de la religion ; il a compris
qu'il y avait là une force avec laquelle il fallait compter.
L'Allemagne avait adopté une bonne politique en se don-
nant comme libératrice des consciences. On sait que sa conduite
s'inspira, en un second temps, de tout autres préoccupations
et lui aliéna définitivement la sympathie des populations
occupées. La razzia des travailleurs et travailleuses, la depoi-
RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S. 33

tation en masse des familles eurent du moins ce résultat dé-


faire sortir de leur isolement les emmurés de l'U. R. S. S. et
de leur faire prendre connaissance d'un monde d'où, malgré
tout, le problème de l'au-delà et du sens de la destinée n'était
pas absent. ...
Les premières réactions de cette jeunesse absolument igno-
rante de toute métaphysique ont pu paraître déconcertantes. Si
les familles paysannes déportées ont profité avec joie de leur
demi-liberté pour reprendre le chemin de l'église, les jeunes,
dans leur grosse majorité, ont paru se tenir sur la réserve.
Sans doute, il n'y avait nulle part de parti pris d'hostilité ;
mais, trop souvent, ou bien c'était l'indifférence absolue,
ou bien, passé le premier moment de curiosité, un respect
humain, après tout compréhensible, empêchait de continuer
une expérience si étrangère.à leur vie antérieure. Apparence
trompeuse. Ces jeunes matérialistes n'étaient pas sans réfléchir,
sans se poser des questions dans le fond de leur coeur ; et,
maintenant qu'ils rentrent chez eux, une effrayante nostalgie
les saisit cle ce monde inconnu où il leur' est interdit de péné-
trer. J'ai pu, à bien des reprises, me rendre compte par
moi-même .combien l'âme russe était demeurée, en dépit de
tout, « naturellement chrétienne ». Je me rappelleraitoujours,
par exemple, ce petit lieutenant soviétique blessé que je
visitais à l'hôpital d'Arras. Je lui demandais, comme j'aimais
à le faire lorsque la chose était possible, ce qu'il était au point
de vue religieux. Sa réponse était celle de la plupart de ses
semblables. « Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'est-la reli-
gion ; on ne m'en a jamais parlé. » Nous étions seuls, entourés
seulement de Français. J'en profitai pour essayer d'éveiller
cette âme aux problèmes métaphysiques. Je lui parlai de
Dieu, auteur du monde. « Ne vous êtes-vous jamais demandé,
interrogeai-je, comment s'explique l'ordre de l'univers, l'exis-
tence de tout ce qui nous entoure et notre propre existence
à nous, avec notre liberté? » Il m'éeoutait, bouche bée. Quand
j'eus finix il me dit, avec un sentiment d'amertume et de
véritable anxiété : « Non; je n'avais jamais réfléchi à cela.
Maintenant que vous m'en parlez, je crois qu'il y a quelque
chose. Mais, ajouta-t-il avec tristesse, je ne sais pas prier ;
enseignez-moi à prier. »
fa-UDBS, avril 19-ifi. fiGX-l.lX. — 2
34' RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.
Ils sont légion maintenant en U. R. S. S. ceux qui,
au
contact d'un monde différent du leur, ont appris à réfléchir.
Ils ne sauraient se contenter désormais du matérialisme
d'antan. Est-ce pour leur donner satisfaction que le gouver-
nement soviétique a revisé sa politique religieuse et prodigue
ses faveurs à l'Église officielle? Peut-être, en partie. Mais
quelques pompeuses cérémonies, protégées par un gouver-
nement qui jusque-là faisait ouvertement profession d'athéisme
militant, suffisent-elles à contenter le besoin profond de spiri-
tualisme qui aujourd'hui tourmente l'âme russe? Cette
faveur même soudainement accordée à l'Église ne rend-elle
point celle-ci suspecte? N'y a-t-il là qu'une concession transi-
toire à des aspirations nouvelles du peuple? Alors, il faudra
craindre demain un retour de la persécution. Ou bien est-ce
une véritable conversion? Mais alors que faut-il penser d'un
régime qui s'avoue vaincu dans ses principes idéologiques les
plus chers? Telles sont les questions que, parfois confusément,
parfois d'une manière plus explicite et raisonnée, ne peut pas
ne pas se poser la conscience russe. Une étudiante qui, comme
tant, d'autres, les retournait douloureusement en son esprit
et que sa méditation devait amener à la foi, fixait ainsi le
processus de sa pensée : « On nous a dit et répété qu'il n'y
a rien en dehors de la matière ; on nous a enseigné que le
sens unique de la vie réside dans le bien-être matériel. Or
nous voici obligés de constater la faillite de cet impossible
rêve, car le monde ne. fait qu'aller de plus en plus mal. Il doit
donc y avoir d'autres valeurs, d'un ordre supérieur, qui
seules justifient notre existence et que notre devoir est de
rechercher. » Cette question, elle la posa en vain à son secré-
taire cle parti, qui avoua son incompétence, puis à des pro-
fesseurs d'Université, qui se dérobèrent prudemment. Fina-
lement, elle tira d'elle-même la seule conclusion qui s'imposait.
Sans doute, le nombre des jouisseurs'et surtout celui des
machines humaines qui se contentent de suivre passivement
l'impulsion donnée d'en-haut est-il encore grand en Russie.
Mais il reste que la nostalgie des questions religieuses tra-
vaille une élite déplus en plus nombreuse et active ; cela
suffit pour que l'on puisse, parler- d'une véritable désonen-
tation des esprits.
RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S. 35

En présence de cette situation, on peut se demander ce


qu'apportera un avenir prochain au peuple russe et au monde.
Il semble chimérique de croire à une révolution. A-t-on
jamais vu un gouvernement totalitaire, disposant d'une police
modèle, subir l'épreuve de la révolution? Le régime en tant
que tel ne pourrait tomber, comme ceux de l'Allemagne
hitlérienne et de l'Italie fasciste, que sous des coups venus
de l'extérieur.
Mais il est permis de penser que, sous la poussée des exi-
gences de l'opinion, se manifeste une évolution intérieure.
On se plaît à rêver d'une Russie édulcorant peu à peu son.
idéal marxiste ; le portrait du grand homme pourrait encore
présider à toutes les réunions officielles, mais son attitude
vis-à-vis de la religion ainsi que sa négation de toute propriété
privée seraient pratiquement considérées comme périmées.
Il est certain — nous l'avons dit — que l'opinion publique
évolue nettement clans un sens individualiste et même petit-
bourgeois qu'explique peut-être l'extrême rigueur du régime
opposé. Mais le gouvernement entre-t-il dans cet ordre d'idées,
le favorise-t-il, ou du moins le subit-il? Toute la question est là.
Or il semble bien qu'il faille répondre par la négative. Cer-
taines mesures récentes pourraient donner une impression
contraire, notamment celles qui concernent la religion. Nous
pensons plutôt qu'il faut y voir une concession provisoire ;
demain, lorsque la difficile crise actuelle sera traversée, on
-reviendra à l'application intégrale des principes athées,
fondamentaux dans l'idéologie du parti et jamais désavoués.
Quant à l'attitude vis-à-vis de la propriété privée, elle reste
inchangée. Non seulement on n'aperçoit aucune velléité
d'adoucissement du communisme en ce sens, mais, au con-
traire, dans l'Ukraine occidentale (Galicie), considérée comme
définitivement annexée, où l'on aurait pu croire que le gouver-
nement procéderait avec certains ménagements, on introduit
partout et en hâte le régime forcé des kolkhozes. Signe que l'on
entend ne rien céder sur un point considéré comme intangible.
Il suffit d'ailleurs d'écouter le langage de la propagande
soviétique. A la radio, dans la presse, dans les réunions
publiques, le même argument est répété à satiété, avec une
insistance que l'on aurait peine à comprendre si l'on n'était
36 RETOUR DES PRISONNIERS EN U. R. S. S.

pas au courant de l'actuelle crise de conscience russe : « Nous


avons vaincu, donc nous avions raison. » Ou sous une autre
forme: « C'est le parti communiste qui. a conduit la guerre.
C'est le parti communiste qui nous a rendus capables „
de
-triompher. Donc, c'est le parti communiste qui a raison. »
Preuve que les dirigeants de l'U. R. S. S. entendent bien
justifier en tout le passé et par conséquent continuer fidè-
lement dans la même ligne.
Le conflit est donc entre l'esprit public, désorienté et
aspirant confusément ' à un ordre nouveau, et le parti qui
gouverne la Russie depuis plus de vingt-cinq ans. C'est du
moins la première fois que le communisme, qui jusqu'ici
attaquait partout, en est réduit à se défendre chez lui.
Qui finira par triompher ? La victoire, normalement, devrait
rester à qui possède la puissance, tous les moyens de coercition
et l'absence de scrupules dans leur emploi ; mais les prévisions
sont assez vaines. Ici, comme en tout, l'avenir est à Dieu.
Le présent, en tout cas, ne ressemble pas à une idylle.
THÉODOHE KRALINE.
ACTUALITÉ DE PROUDHON

«Voici ma prédiction : vous serez, Proudhon, malgré vous,


inévitablement, par le fait de votre destinée, un écrivain,
un auteur ; vous serez un philosophe ; vous serez une des
lumières du siècle, et votre nom tiendra sa place dans les
fastes du dix-neuvième siècle, comme ceux de Gassendi, cle
Descartes, de Malebranche, cle Racon dans le dix-septième,
comme ceux de Diderot, de Montesquieu, d'Helvétius, de
Locke, de Hume, de Holbach clans le dix-huitième. Tel sera
votre sort 1 !»
Cette audacieuse prophétie date du 15 décembre 1831 :
Proudhon avait alors vingt-deux ans. Elle commence à se
réaliser de nos jours.
Lentement! Pour beaucoup de nos contemporains,
P.-J. Proudhon reste un inconnu. C'est à peine si l'on se
rappelle les fameux « coups de fusil » de celui qui fut- jadis
<<
l'homme terreur » : « La propriété, c'est le vol! » « Je suis
an-archiste... » Pour le plus grand nombre, voilà ce qui subsiste
d'une oeuvre colossale, d'une pensée souvent géniale. Et c'est
encore trop, car ces mots le trahissent 2.
Les causes de cet oubli sont multiples : les plus sérieuses
tiennent à l'auteur lui-même. La perpétuelle inflation verbale
..
qui caractérise ses ouvrages a empêché de le prendre au
sérieux. Derrière le polémiste, on n'a pas su démasquer le

1. Correspondance, t. I, p. xv. Lu Correspondance de P.-J. Proudhon (Lacroix,


1875) comprend quatorze volumes. — Il existe un excellent recueil de Lettres
choisies et annotées par MM* Daniel Halêvy et Louis Guilloux (Grasset, 1929).
2. Dans la propriété, Proudhon s'en prend au « droit d'aubaine », au « revenu
sans travail » ou, comme il le dit lui-même, à « la somme des abus de la propriété ».
Si oii l'avait lu plus calmement, on aurait eu moins peur !
Dans l'àn-archie, il voit l'idéal de l'ordre : un état où chacun, éclairé sur ses
droits et, devoirs, obéirait spontanément à sa conscience. Idéal, préeise-t-il, non
entièrement réalisable, mais vers lequel il faut tendre. Vers la fin de sa vie,
1 an-arebie
trouve son expression politique viable dans le système du contrat
lédératiî.
38 ' ACTUALITÉ DE PROUDHON
philosophe. A quoi bon d'ailleurs chercher un enseignement
chez un homme qu'une longue tradition — aussi solide que
fausse — assimile à Protée? D'autres raisons, extrinsèques
celles-là, ont contribué à cette conspiration du silence :
Proudhon- n'est pas, comme Marx, le'fondateur d'un parti.
Politiquement, il n'a eu que .des adversaires. Constamment
disposé, selon sa pittoresque expression, à « frotter d'ail le
nez de quelque préjugé » que ce fût, adorant la lutte, il a fait
feu sur toutes les autorités de son siècle, à quelque ordre
qu'elles appartinssent. Dans ses ouvrages comme dans sa
correspondance, les « rouges » ne sont pas mieux traités que
lés clercs : c'est tout dire! Des deux côtés, la riposte a été
vive : ici, il est devenu l'Antéchrist, et là un « petit bourgeois ».
Est-il besoin d'ajouter qu'il n'est ni l'un ni l'autre?
Mais qu'est-il donc? L'« incarnation géniale du peuple
français », répond M. G. Guy-Grand, l'un de ses meilleurs
commentateurs1. L'expression porte loin ; en définitive, elle
n'est pas fausse. Il n'est pas jusqu'aux défauts français qui
n'aient leurs répondants dans ce solide paysan de notre
Franche-Comté.
Né. peuple, et, ce qui est plus rare, resté peuple, d'un désin-
téressement total, impatient de tout joug qui s'imposerait
de l'extérieur, ivre de liberté et cependant ayant la passion
de Fordre, moraliste austère, intraitable sur lès positions
mitoyennes, fidèle, parfois jusqu'à l'héroïsme, à sa conscience,
— cette « voix » intérieure-qu'il a chantée en termes rarement
égalés, — par-dessus tout, selon ses propres expressions,
« missionnaire du droit»,«religieux du dieu Justice3 », au demeu-
rant anticlérical "décidé, ne connaissant du catholicisme que
le dehors : tel nous apparaît P.-J. Proudhon. D'une trempe
d'âme peu commune, d'une érudition exceptionnellement
vaste, quoiqu'elle fût celle d'un autodidacte, ce Caliban n'est
jamais devenu un Prospéro. Il n'a jamais trahi ses « frères de
misère », à qui il s'était voué par serment au sortir de son
adolescence. En lui, les prolétaires du dix-neuvième siècle
avaient vraiment trouvé, pour reprendre un mot de Giono,

1. Introduction à-la Justice. Édition Rivière (1930).


2. Justice, I, p: 227, et I, p. 447.
' ACTUALITÉ DE PROUDHON 39
...
«le compagnon en perpétuelle révolte contre leur captivité ».
De cette révolte, une pensée a jailli, fécondée par les pleurs
des damnés de la terre. Son socialisme, il le répète en maintes
circonstances, est avant tout une protestation, le « non »
absolu d'une conscience devant un ordre politique, écono-
mique et social inhumain. C'est le cas de se rappeler, avec un
Péguy, ou un Bernanos, qu'il est des révoltes d'âme plus
chrétiennes que certaines formes cle la résignation. « L'injus-
tice et le malheur, tiens, ça m'allume le sang », lit-on dans
le Journal d'un Curé de campagne. C'est très exactement
ce qui s'est passé pour l'auteur des Mémoires sur la Pro-
priété. y '

Nous avons prononcé tout à l'heure le nom dé Péguy : il se


.

présente spontanément à la mémoire, en effet, lorsqu'on parle


de Proudhon. Péguy-Proudbon, l'association devient clas-
sique ; ce sera bientôt un cliché.
Le recueil de Textes choisis publié par M. Alexandre Marc.
y contribuera 1. D'une facture élégante, d'une typographie
remarquable, cet ouvrage fera connaître Proudhon clans des
milieux où, jusqu'ici, il n'était pas persona grata.
Après une copieuse préface-introduction (50 pages), dans
laquelle le souci de l'actualité est peut-être trop poussé,
l'auteur s'efforce, dans un schéma divisé en quatre parties
sensiblement égales, de présenter les passages qu'il juge les
plus caractéristiques de l'oeuvre proudhonienne. En 1942,
M.Lucien Maury s'était fixé un but en apparence analogue 2.
En apparence, eux les deux opuscules cle M. Maury voulaient
surtout camper l'homme et l'écrivain, plus encore que le
penseur. A cet égard, ils sont remarquables. Si l'on veut
connaître la personne de Proudhon, c'est à M, Maury
qu'il faut s'adresser. On ne sera pas déçu, et sans doute
voudra-t-on pousser plus avant, s'enquérir du philosophe.
Dans ce cas, si l'on recule devant les oeuvres mêmes de
Proudhon, d'accès difficile, mais cependant grandement faci-
lité par les introductions, souvent excellentes, de la nou-

1. Proudhon, Textes choisis par Alexandre Marc. Collection « Le Cri de la


France ». Eglofï, 1945.
2. La Pensée vivante de Proudhon. Textes choisis el; préfacés par Lucien Maury.
Stock, 1942 (deux opuscules de 200 pages chacun).
40 ACTUALITE DE PROUDHON
velle édition Rivière ], on pourra, utiliser, le recueil de
M. Alexandre Marc. -
Résistant authentique, ce dernier n'a pas reculé devant
l'iriipossible. « C'est une tâche ardue que de mettre sur pied
un choix de textes de P.-J. Proudhon », nous confie-t-il 2.
On le croit volontiers Quand il s'agit de morceaux choisis,
!

les plus belles réussites sont encore des pis aller. Et la remarque
vaut tout particulièrement lorsqu'il est question d'un auteur
comme Proudhon. Les' passages qu'on nous présente ne sont
pas toujours, à notre avis, les plus caractéristiques ; et, en
définitive, si l'on s'en tenait à eux, on aurait une idée très
insuffisante cle Proudhon. Mais pouvait-il en être autrement?...
On est tout de mêmes surpris de ne pas rencontrer les plus
beaux textes du petit-fils de Tournési concernant la Justice,
le soleil de sa vie, et, comme il le dit clans ses Carnets intimes,
« son Dieu, sa religion et son tout ». Par ailleurs, certains lec-
teurs, de ceux-là mêmes qui unissent Proudhon et Péguy dans
un commun amour, trouveront forcé et quelque peu artificiel
le parallélisme continuel établi entre les deux Français. Que le
fils cle Catherine Simonin et le fils de la chaisière aient, en
effet, de nombrjïux points cle similitude, c'est l'évidence même
et nous l'avons déjà noté : l'un et l'autre participent, si l'on
veut, de la même chaleur vitale ; une même qualité d'âme; un
même refus cle se laisser absorber les ont conduits'l'un après
l'autre sur le chemin de la solitude. Le mot cle Proudhon vaut
pour Péguy : pour n'avoir pas voulu transiger, pour avoir
cherché la Vérité toute nue,, les deux hommes ont été réduits
à une « conspiration solitaire ». Grandeur commune, avec
peut-être faut-il le-'dire? — une pointe d'orgueil commun.
Mais il ne faudrait pas pour autant oublier les divergences :
elles existent, et elles ne sont pas que de surface. Que
M. Alexandre Marc ne les ait pas soulignées, il serait ridicule
de le lui reprocher : cela n'entrait pas dans ses perspectives.
Seulement, on peut regretter qu'un parallélisme de principe
puisse positivement faire croire au lecteur inaverti que ces
différences, essentielles, en fait n'existent pas. Vous me

1. Le seizième volume de cette remarquable édition va paraître incessamment.


2. Op. cit., p. 55.
ACTUALITE DE PROUDHON 41

direz que l'hypothèse du lecteur « inaverti » est toute gratuite?


En ce cas, je retire ma critique. Je m'imaginais en Béotie !

Le chef-d'oeuvre de Proudhon : De la Justice dans la Révo-


lution et dans l'Église (1858), ces « pourânas » étincelants et"
étourdissants,dans lesquels il faut voir un des ouvrages « les plus
importants » du dix-neuvième siècle 1, est dédié à un cardinal :
le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon sous le second
Empire, et, sous son couvert, « à tous les membres du clergé
français 2 ». Ce dernier, après un siècle de réflexion 3, relève
le gant par l'intermédiaire d'un de ses meilleurs théologiens :
le R. P. de Lubac. Comme tous les anticléricaux de son temps,
et peut-être de tous les temps ? — Proudhon avait un faible

pour la Compagnie de Jésus : le voilà servi !
Dans un précédent ouvrage, le P. de Lubac nous avait
parlé du « drame de l'humanisme athée 4 ». Descendant le
cours des siècles depuis les premiers âges clu christianisme
jusqu'à l'aube des temps modernes, l'auteur avait fait une
«étrange découverte » : l'idée chrétienne de l'homme, accueillie
d'abord comme une libération, devenait peu à peu un joug.
Dieu, regardé jadis comme l'Ami de l'Homme, se présentait
maintenant comme un antagoniste, l'adversaire de la dignité
humaine. A la suite de quels malentendus, de quelles défor- .

mations, de quelles mutilations et de quelles infidélités cette


transformation s'était opérée, on jugeait « trop long » de
l'examiner 5. Sans cloute l'auteur songeait-il au volume qui

1. Père de Lubac.
2. Justice, t. I, p. 250.
3. Du vivant même de Proudhon, deux ecclésiastiques s'occupèrent de lui :
l'abbé Maret, ex-directeur de l'Ère nouvelle \\%'i&), fit un cours, peu important,
sur De la Justice en Sorbonne, autour de 1862. L'abbé Lcnoir, ami personnel de
Proudhon, lui consacra aussi quelques pages intelligentes et empreintes d'une
réelle sympathie clans ses courageux ouvrages.
De nos jours, l'abbé Algans, en 1934, défendit une thèse de théologie à l'Ins-
titut catholique de Toulouse, intitulée : Aux Origines du laicisme : Proudhon,
moraliste et théologien. Ce que nous connaissons de cette thèse, restée inédite,
nous permet d'affirmer que le véritable problème de fond posé par la « théo-
logie» de Proudhon n'avait pas été sérieusement abordé jusqu'aujourd'hui.
4. C'est le titre, du livre, édité, chez Spes (412 pages, 1944).
5. Drame..., p. 22.
42 ACTUALITÉ DE PROUDHON

devait suivre : Proudhon et le Christianisme1. Celui-ci se


présente en effet comme le complément du Drame de l'Huma-
nisme athée ; il répond partiellement au point d'interrogation
posé par ce dernier.
Ces trois cent quinze pages sont de la meilleure plume.
L'exactitude et la finesse des analyses du P. cle Lubac sont
trop connues pour qu'on y insiste. On a plaisir à lire cette
langue ductile, suffisamment imagée pour mettre en valeur
ce qui mérité de l'être, mais toujours discrète, sobre,
ennemie de l'éclat comme de toute affectation. L'auteur
n'avance rien au hasard, La quantité et la qualité des
citations accusent une connaissance exceptionnelle de Prou-
dhon. Par ailleurs, le don de sympathie, requis préalable-
ment dans le domaine intellectuel à toute pénétration
profonde, ne fait jamais défaut au P. de Lubac. Bien
loin d'ailleurs de l'aveugler, il éveille en lui un regret plus
sincère et plus amer lorsqu'il découvre qu'en son héros de
lumineux trésors d'intelligence et de coeur sont voilés et
comme ternis par des duretés, par des incompréhensions qui,
hélas ! ne sont pas toujours vénielles. Le'P. de Lubac a raison
lorsqu'il écrit : « Proudhon fut, au siècle dernier, l'un des
grands adversaires de notre foi. Il le fut de la façon la plus
violente, la plus provocante. Son oeuvre reste dangereuse :
la flamme, ici ou là, en brûle encore 2. »
On ne saurait oublier en effet que ce jouteur « véhément,
tonnant, démosthénique » (c'est lui qui parle), cet homme de
lutte et cle combat, qui avaityhérité de son pays natal « une
Veine de crânerie provocante » (Sainte-Beuve dixit),. a con-
tribué, par ses continuels excès de langage, à entretenir
d'insupportables équivoques. En opposant 'systématiquement
l'Église et la civilisation moderne, — quelles que soient d'ail-
leurs les excuses historiques dont il pouvait se prévaloir, —
Proudhon n'a-t-il pas empêché des hommes de bonne volonté,
nombreux peut-être, d'accéder à la Vérité, de s'épanouir à la
lumière dû Christ? On n'en peut guère douter. Il ne le voulait
pas, sans doute, cet homme qui cherchait sincèrement a

1. Éditions du Seuil, 1945.


2. Op. cit., p. 10.
ACTUALITÉ DE PROUDHON 43

redonner une foi et une âme à la France (c'est le but qu'il


poursuit dans De la Justice) ; il ne le voulait pas, ce guerrier
méditatif, et même contemplatif, qui n'hésitait pas à écrire :
Être homme, nous élever au-dessus des fatalités d'ici-bas, repro-
duire en nous l'image divine, comme dit la Bible, réaliser, enfin, sur
la terre le règne de l'esprit : voilà notre fin. » (Lettre à Pénet, 31 dé-
cembre 1863.)

Non, par le plus profond de son être, il ne le voulait pas.


Et cependant, hélas! n'a-t-il pas commis ce crime?... Quand
un siècle a passé là-dessus, on peut en juger à son aise. Loin
des éclats du pamphlétaire, on peut apprécier la profondeur
du penseur, goûter l'intimité de l'homme. Et alors, le bien,
assurément, l'emporte — et cle beaucoup — sur le mal. Mais,
sur le moment, il nen était pas ainsi.
Tout cela, le P. cle Lubac le souligne comme il se doit. Mais
son sens chrétien éclate lorsque, au lieu de se cabrer dans une
attitude anti, il cherche avec amour dans la gangue la perle,
et sous la cendre le feu.

Donnons un aperçu rapide de l'ouvrage : les quatre-vingts


premières pages silhouettent Proudhon et résument les étapes
de sa vie. Puis un deuxième chapitre pose le problème central :
Proudhon, « théologien du dehors et exégète de fantaisie. »,
d'une vaste « culture biblique » et « clans notre littérature un
des grands représentants cle la tradition biblique 1 », au
demeurant « l'un de nos grands moralistes », est aussi le type
même de l'anticlérical. Bien plus, il se dit et se croit « anti-
religieux ». Il rejette toute transcendance autre qu'humaine,
car il y voit la source dernière de la tyrannie, et se déclare
« antithéiste ». Après un troisième chapitre, plus spécial,
consacré à la «' dialectique de Proudhon », — chapitre qui
montre que le P. de Lubac ne sacrifie pas à la facilité, —
soixante pages, essentielles, nous amènent à penser que l'anti-
théisine proudhonien est « social » plus que « métaphysique ».
Plus exactement, l'antithéisme social a provoqué en Proudhon
cm antithéisme de principe. Pour l'auteur des Contradictions

l. Op. cit., p. -136.


44 ACTUALITE DE PROUDHON
économiques, ' Dieu n'est pas « mauvais en soi », mais son
intervention clans les affaires de l'homme est toujours mau-
vaise. Qu'il reste donc au ciel, s'il existe, car, relativement
à l'homme, « Dieu, c'est le mal ».
Blasphème effroyable, assurément ! Il n'eut cependant pas
le retentissement cle celui, comparativement beaucoup plus
anodin, de 1840 : « La propriété, c'est le vol. » « Les bourgeois
de 1846, écrit à ce propos M. Daniel Halévy, étaient plus
susceptibles sur le chapitre de la propriété que sur celui de
Dieu... Un blasphème économique était à leurs yeux beaucoup
plus grave qu'un blasphème théologique 1. » En effet!...
« à moins qu'on n'attaquât en Dieu le gardien de la propriété »,
glisse le P. de Lubac2!...
Nous devinons maintenant le fondement psychologique de
l'antithéisme et aussi de l'antireligion cle Proudhon : l'Église
lui apparaît, selon un mot de Bloy, « comme un engin de
gouvernement ». C'est le temps où un ordre inhumain —' celui
du libéralisme économique et du prolétariat naissant, dont
l'enquête de Villermé (1840) nous donne un tableau incomplet,
mais dépassant déjà toute imagination 3 -— devient, sous la
plume d'apologistes, chrétiens ou voltairiens, l'« ordre provi-
dentiel 4 ». Devant la « protestation socialiste » (Proudhon),
l'Église semblait « faire partie du rempart5».
Ce n'est pas toutefois que les catholiques des années 1830-
1848 aient fermé leur coeur devant la lèpre » du prolétariat.
.
<(

Tout au contraire, l'histoire montre que cette période est


particulièrement riche en oeuvres d'assistance les plus variées.
Qu'il suffise de rappeler un nom et une date, symboles de
tout un courant de charité chrétienne : la Conférence de
Saint-Vincent-de-Paul naît en 1832. Mais c'est d'assistance,
de dons, de « charité » qu'il s'agit ; nullement de « justice ».
1. Cité par le P. de Lubac, p. 186.
2. Op. cit., p. 199.
3. Les principaux passages de cette enquête impartiale et hallucinante ont
été reproduits par MM. Maurice Deslandres et Alfred Michelin : II y a cent ans.
Témoignage de Villermé (Spcs, 1938).
Dans peu de semaines, paraîtra la magistrale thèse (doctorat es lettres) d»
M. Duvau sur l'état des ouvriers sous le second Empire.
4. Op. cit., p. 201 sq.
5. Le mot est de Sainte-Eeuve et il vise la Restauration ; mais il vaut aussi
pour le second Empire.
ACTUALITÉ DE PROUDHON 45
Dans la deuxième partie du chapitre consacré à l'antithéisme
social de Proudhon, le P. de Lubac examine précisément
l'opposition établie par le socialiste entre « justice » et « cha-
rité ». « Au fond, conclut-il, ce n'est pas à l'amour chrétien
que Proudhon en a. C'est à l'amour selon la « religiosité de
son temps 1. » Et de donner quelques exemples de cette reli-
giosité qui tendait à faire de la charité — trop souvent con-
fondue avec l'aumône — un remède en quelque sorte insti-
tutionnel. La charité chrétienne bien comprise, note le
P. de Lubac, doit être la première source cle la justice sociale.
.

Plusieurs de ces pages méritent d'être méditées.


Les deux derniers chapitres, intitulés l'un « Immanentisme
moral » (p. 245 à 279) ; et l'autre « Transcendance. Dialogue
avec Proudhon » (p. 283 à 315), nous découvrent l'aspect le
plus profond de l'auteur de De la Justice. Sans être un philo-
sophe de métier, ou un philosophe d'école, Proudhon est, au
jugement du P. de Lubac, « un philosophe de vocation 2 ».
C'est même lui « qui a posé peut-être avec le plus de vigueur
le problème fondamental qui s'est imposé à tous les philo-
sophes et que les croyants ne sauraient éluder : le problème
de l'immanence 3 ». Voilà qui venge Proudhon, cet « aven-
turier de la pensée », comme il se qualifie lui-même, de bien
des mépris et de bien des oublis.
Malheureusement, Proudhon met entre immanence et
transcendance une opposition de contradiction. Il faut choisir :
ou le système de l'immanence, symbolisé par la Révolution,
— qu'il se représente comme une puissance permanente dans
l'humanité, et dont le triomphe éclate à certaines heures, —
ou le système de la transcendance, symbolisé par l'Église
catholique. Ou le « droit humain » ou le « droit divin ». Ou
l'autorité, ou la liberté. Tous ceux qui, avec le petit-fils de
Tournési, sont des « immanents », mais croient devoir l'être,
à l'inverse de ce dernier, en vertu même de leur foi en Dieu et
en l'Église, seront fort embarrassés ! Mais ils comprendront

1. Op. cit., p. 240.


2. Op. cit., p. 26 et 47.
3. Op. cit., p. 269.
la Plnlosoplde, M. Bréhier consacre cepen-
4. Dans son Histoire, générale de
dant un court chapitre à Proudhon.
46 ACTUALITÉ DE PROUDHON
. .

vite — et le P. de Lubac les y aidera —- que le problème est


singulièrement mal posé.
Proudhon lui-même, d'ailleurs, si « immanent » qu'il se
veuille, n'est pas indemne de nombreux reflets transcen-
dantauxl On aimerait qu'il nous expliquât comment, après
s'être déclaré antithéiste, il peut « adorer » — le mot est de
lui — la Justice, au préalable divinisée. Devant sa « Reine », il
éprouve vraiment «le frisson du sacré 1 ». C'est à elle que vont
ses cantiques et ses hommages :
La Justice, nous dit-il, — remarquer le J majuscule! — la Justice
est le Dieu suprême, elle est le Dieu vivant, le Dieu tout-puissant,
le seul Dieu qui ose se montrer intolérant vis-à-vis de ceux qui le
blasphèment 2...

Le P. de Lubac ne se laisse pas pour autant impressionner


par cette ferveur. A, la Justice divinisée de Proudhon il
compare le Dieu de justice de Baudelaire :
L'année même de la mort de .Proudhon, remarque-t-il, le pauvre
Baudelaire écrivait : « Me fier à Dieu, c'est-à-dire à la Justice
même. » •— Qui ne sent ici la différence avec le culte proudhonien?
Qui ne voit que deux métaphysiques inverses sont impliquées par
ces mouvements de l'âme 3 ?

Inverses?... Peut-être! En tout cas, avec la Justice divi-


nisée de Proudhon, avec ce « religieux » du dieu Justice, nous
sommes bien loin des clartés lunaires des scientistes.
Quoi qu'il en soit, si en Proudhon Y homme est plus religieux
qu'on ne le croit communément, le philosophe, lui, s'affirme
antireligieux. A cet égard, le P. cle Lubac recherche les sources
de la conception extrinséciste que l'ancien boursier de la
Restauration se fait de la religion. Après tout, qui. ne serait
pas antireligieux, aujourd'hui, si la religion était vraiment ce
que Proudhon la crut? Or, '-— et c'est là un des points essen-
tiels du livre du P. de Lubac, — Proudhon n'a fait en somme
que reprendre les conceptions religieuses des traditionalistes,

1. P. de Lubac, op. cit., p. 297.


2. Justice, I, p. '224 et 225.
3. Op. cit., p. 304.
ACTUALITÉ DE PROUDHON 47

dont il outre les tendances les moins chrétiennes. Proudhon


a vu la religion à travers Bonald et ses disciples, comme
Comte et comme bien d'autres... Mais Bonald lui-même n'est
qu'un porte-parole. Ce serait lui faire beaucoup d'honneur
que de lui attribuer en propre une telle influence : c'est
peut-être ce qu'il conviendrait de souligner davantage. On
qualifiait alors le courant traditionaliste d'épithètes signi-
ficatives : 1' « école catholique », le « système catholique »,
disait-on. On confondait ce système « inouï, imprudent,
déplorable » avec la « tradition », tout bonnement1. « Puisque
tant de catholiques s'y trompaient, écrit le P. cle Lubac,
Proudhon pouvait s'y tromper lui-même 2. »
D'accord ! Mais étonnez-vous après cela que tant de
Français — « ceux de 89 » — soient devenus, par « tradition. »
eux aussi, anticatholiques et anticléricaux, lors même que
dans leur coeur subsistait une flamme chrétienne !

En tout cas, le P. de Lubac, philosophe et théologien, a


raison d'insister sur l'erreur fondamentale cle l'auteur de
De la Justice : l'opposition de contradiction, déjà signalée,
établie entre immanence et transcendance. Imitons-le !
— l'Église
À l'inverse de ce que semble croire Proudhon, n'a
jamais méconnu Yinteïligence pour exalter la foi. Tout au
contraire, — et Proudhon le sait bien puisqu'il s'en scandalise
comme d'une inconséquence ! — Grégoire XVI, en 1840,
Pie IX, en 1855 (trois ans avant De la Justice), rappelaient
à Bautain, à Bonnetty et aux fidéistes cle toute farine que
«la raison précède la foi et doit nous y conduire 3 ». De même,
l'Église n'a jamais mis doctrinalement en cloute le fait, pri-
mordial, de la conscience. Saint Thomas, déjà, parlait des
droits de la conscience errante. Et s'il est vrai qu'ici ou là des
considérations touchant de près à l'ordre temporel aient pu
incliner des chrétiens, et non des moindres, à se méfier d'une
liberté de conscience, trop facilement et trop souvent conçue
comme une pure négation des liens qui nous unissent à notre
— ces liens qui, bien plutôt "que de nous
Créateur et Père,

1- Op. cit., p. 273 et 274,


2. Ibidem.
y 3' Denzinger, n°" 1629 et 1851.
;
48 ACTUALITÉ DÉ PROUDHON /

asservir, sont les lois mêmes de notre croissance et la trame/


de notre bonheur, — on ne saurait sérieusement affirmer que
le dogme catholique est l'ennemi de la liberté intérieure. Pour
être dans le vrai, il faut'même hardiment prendre le contre-
pied de cette manière de voir — hélas ! si fréquente — et dire
qu'un acte n'est méritoire aux yeux de l'Église qu'autant
qu'il est libre et dans la mesure où il procède de la sincérité
de la conscience. Cette doctrine, pour être peu prisée des
traditionalistes (qui, volontiers, la croiraient « protestante »!)
n'en est pas înoins traditionnelle. Dernièrement encore, l'épis-
copat suisse le rappelait en termes non équivoques 1. Proudhon,
certes, ne pouvait lire cette déclaration! Mais, lecteur, éditeur -
et interprète de la Bible, il en pouvait trouver la substance
dans le texte sacré et, notamment, chez saint Paul : « Tout
ce qui ne procède pas d'une conviction, lit-on dans l'épître
aux Romains, — c'est-à-dire tout ce qui est contraire à la
.

voix de la conscience, — est péché 2. »


Ainsi, qu'on ne nous demande pas de choisir entre notre
conscience ou le commandement, entre la nature et la surnature,

!.-''.
entre Y humain et le divin, entre l'homme et Dieu : hormis
le péché et ses suites, nous prenons tout, persuadés que
l'homme parfait, c'est l'homme divinisé. Le Christ, voilà
notre réponse
D'une transcendance qui serait la négation des droits de
l'homme, — ces droits qui'viennent de Dieu et qui, en dehors

1. L'Eglise respecte la personne humaine. Elle ne violente les convictions et


«
la conscience de personne. Elle considère comme une de ses tâches principales
la formation de la conscience de chacun. Elle enseigne, sans doute, que celle-ci
doit, être soumise à une norme extérieure, c'est-à-dire aux lois fixées par Dieu
ou établies par ses représentants, et que l'homme a le devoir dé chercher à les
connaître. En dernier ressort, la norme de l'activité morale n'en demeure pas
moins la conscience de chacun. Autrement dit : celui qui agit, persuadé que l'in-
tention qui le guide ou que l'action qu'il accomplit est mauvaise, commet une
faute, alors même que sa conscience est erronée ; inversement, celui qui croit
que son intention ou que l'action qu'il accomplit est bonne, agit moralement
bien, même si sa conscience le trompe. Celui qui estime se trouver en présence
d'un devoir doit agir conformément à cette conviction, même si, en réalité, u
fait erreur ; et celui qui croit sincèrement qu'une chose est permise a le droit
d'agir conformément à cette conviction. » [Déclaration de l'Épiscopat suisse,
en date du 16 septembre 1945.— Documentation catholique du 9 décembre 194o.)
2. Saint Pau), Épître aux lîomaim, xiv, 23 (cité par les évoques suisses dans
leur déclaration).
ACTUALITÉ DE PROUDHON 49

de Dieu, n'ont plus de fondement ontologique, — nous ne


voulons à aucun prix. Mais d'une immanence qui nous pri-
verait du souffle divin, d'une immanence qui nous couperait
les ailes, d'une immanence qui serait la négation de tout ce
qui, en nous, clame vers Dieu, bref, d'une immanence qui
serait un suicide, nous ne voulons pas davantage. Non, pas plus
que le tuteur ne s'oppose à la croissance de l'arbre, l'autorité
extérieure, dans l'Eglise, ne saurait s'opposer à la liberté et
à l'épanouissement véritables du chrétien. Au contraire, elle
les ^conditionne. L'autorité, chez nous, n'est pas tyrannique :
elle est un service, symbolisée qu'elle est par le Christ lui-
même, Maître et Seigneur, lavant les pieds de ses disciples.
Bref, le dilemme de Proudhon (qui est celui de l'âge
moderne), nous le nions : immanence ou transcendance,
prétendez-vous? — Non, immanence et transcendance. —-Mais
les prérogatives de l'homme... — Mais, en tuant Dieu, vous
tuez l'homme...
Nietzsche, déjà, l'avait prophétisé :

Égaré, l'homme s'élança parmi eux et les perça de son regard :


Où est Dieu? s'écria-t-il. Je vais vous le dire, Nous l'avons tué. Nfcms
sommes tous ses,meurtriers..* Qu'avons-nous fait en délivrant cette
terre de son soleil? Vers quel but roule-t-elle maintenant?... Ne fait-il
pas plus froid? La nuit cesse-t-elle de s'épaissir1?...

Cette analyse, trop rapide, ces réflexions, trop incomplètes,


montreront du moins l'intérêt exceptionnel des questions que
traite le beau livre du P. cle Lubac. Je n'hésite pas à dire
que cet ouvrage est le plus profond de ceux qu'a inspirés
l'étude de Proudhon. Certes, il est très loin d'être exhaustif;
il ne prétend
pas l'être ; il ne pouvait pas l'être. Mais il
sera désormais impossible de se livrer à une étude sérieuse
de P!-J. Proudhon
sans se référer à lui.
Par ailleurs, il pose un certain nombre de problèmes qui
dépassent de beaucoup la personne du socialiste. Il faudra
bien,
en particulier, qu'on se décide un jour à expliquer
comment et pourquoi le « traditionalisme », cette philosophie

Nietzsche, Gai Savoir, n° 25, t. V, p. Î2à de l'édition de Leipzig (cité dans.


1.
Oieu Vivant, n° 1,
p. 55).
50 -
ACTUALITÉ DE PROUDHON

« parfaitement hétérodoxe en plusieurs de ses thèses fonda-


mentales 1 », a pu être confondu si longtemps, et de très bonne
foi, avec « la Tradition ».
.Ce pourquoi et ce comment rendront raison, j'en ai la
conviction, de bien des colères. Si l'on veut comprendre la
situation religieuse> du vingtième siècle, il faut connaître
l'histoire ecclésiastique du dix-neuvième.
On\se plaint parfois que les clercs n'aient pas une intelligence
suffisante de leur temps : interrogent-ils Clio?
PIERRE HAUBTMANN.

1. Drame de l'Humanisme athée, p. 277.


LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS

Tristesse morne des dimanches. Après l'appel qui nous a


rassemblées, comme chaque jour, à 4 heures, grelottantes sous
des rafales cle pluie que poussait l'aigre vent de la Baltique,
après cette station de trois heures debout,, immobiles, dans la
tempête, nous sommes rentrées, toutes transies, dans notre
block.
Pas de feu dans l'unique poêle, qu'on allumera l'hiver,
dit-on. Et nous n'avons rien pour nous changer ; toute notre
garde-robe, nous la portons sur lç dos : une chemise, une
culotte, d'une propreté douteuse déjà quand on nous les a
remises au sortir de la douche, le jour de notre entrée, et que
nous traînerons des semaines, en loques, noircies, souillées
de vermine ; la robe à croix de bagnarde ; et ces galoches
aux pieds, dont le martèlement cle bois dans la salle étroite
fait tinter à chaque mouvement comme la sonnaille triste de
notre troupeau. Nous avons rapporté une boue noire sous
nos semelles, qui, délayée dans l'eau ruisselée de nos vêtements,
couvre le plancher d'une infecte bouillie où nous pataugeons.
Les portes se sont refermées derrière notre houleuse entrée.
Contre les vitres s'écrasent des paquets de pluie que brasse le
vent. Ce vent qui gémit aux fentes des portes, secoue les
châssis des fenêtres avec un bruit de sanglots, et'qui pleure sur
le toit dont
nous entendons les lattes craquer sous ses saccades
parmi des bondissements d'eau.
Dans la|salle de bois où la jaunâtre lumière entrée par les
fenêtres
ne parvient pas à chasser l'ombre des coins, nous
sommes une cohue dejantômes, tous pareils, avec nos cheveux
collés par l'averse, les vives couleurs de nos robes éteintes par
leau qui imprègne les tissus, les fait flasques et collants xà nos
os. Quelque chose de si triste flotte dans ce matin dominical
où nous accable la fatigue accumulée des jours, que nous ne
parlons guère. C'est dans un chuchotement d'ombres aux pieds
sonnants que commence l'interminable journée.
52 LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS
Commence? Non. Il y a déjà une éternité derrière nous
cette aube trempée de pluie glacée, que nous avions cru ne
voir jamais finir. Il n'est que 8 heures ; l'équipe de, corvée,
en
allant chercher le café, a vu l'heure à l'horloge au-dessus des
cuisines. 8 heures seulement ! Et cet immense désert par-
couru depuis le réveil ! Devant nous s'étend un autre désert
sans horizon, sans clarté. 8. heures! Le soir est loin, loin
comme le bout de la terre. Parviendrons-nous à traîner
minute après minute, ce long jour aride que ne scandent
même pas les heures, puisque nous n'avons ni montres ni pen-
dules, et que le temps où nous plongeons est sans fond comme
la mer? Ce temps vide et morne du triste dimanche hurlant
de vent, pleurant d'averses, dans le gris.
Notre seule angoisse emplit les heures, nourrie de lanci-
nants souvenirs, de chères images qu'on repousse parce
qu'elles délitent notre résistance intérieure,, mais qui s'obs-
-
tinent sourdement, s'accrochent, nous rongent. Comment
échapper à ces poignantes présences, à ces visages si lointains
et si proches qu'enveloppe notre inquiète tendresse, que nous
voudrions saisir, et qui nous fondent l'âme? Rien. Rien à quoi
se prendre dans ce néant des heures. On nous a tout enlevé :
livres, crayons, innocents jeux de cartes... Nous sommes
jetées, nues de toute défense, dans cette torture de la pensée,
—Ta plus atroce. Qui peut savoir le supplice de ces interroga-
tions désespérées, de ces questions qu'on se pose en pleurant,
parce qu'elles touchent à ce que nous avons cle plus cher, et
dont nous savons qu'elles n'auront sans doute jamais de
réponse? Combien d'entre nous ont un mari, un fils, plusieurs
enfants, emportés par le même ouragan, dispersés!... Où?
Sont-ils en prison? Dans un camp, torturés comme ici?
Fusillés? Morts de misère, d'épuisement, tout seuls sur un
grabat ou sur le froid du sol, en nous appelant?
Et les êtres aimés demeurés au foyer, leur souffrance aussi
nous est intolérable : cet abîme au bord duquel nous nous
tendons les bras sur deux rives invisibles, et qui ne parvient
pas à étouffer le cri de notre commune détresse. Je crois que,
malgré l'horreur de la misère physique où nous allons, chaque
jour davantage, nous enliser, c'est encore la pire souffrance,
cette sorte de cercle infernal où tourne notre esprit : notre
LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS 53

dénuement exaspérant le besoin d'amour ; et toutes ces ten-


dresses entrevues, vers qui nous appelons au secours, faisant
plus nu encore, et plus désespéré, le monde où lentement
nous mourons...
La porte s'ouvre, donnant sur le dortoir.
«
Vous pouvez aller au lit », dit la Stubowa.
Un soupir de soulagement. Dans cette pièce où nous sommes
cinq cents femmes entassées, l'encombrement est tel que
personne ne peut s'asseoir, sauf quelques malades sur un
banc le long du mur. Impossible même de s'accroupir sur le
sol. Nous devons rester debout, appuyées les unes sur les
autres, dans ce magma, où un dos nous serre la poitrine, où
une épaule
s'enfonce comme un coin entre nos omoplates, où
nous respirons mal dans la touffeur de l'air et clans la pesti-
lence. Combien de jours, au temps surtout cle la quarantaine,
avons-nous ainsi vécus, interminablement, du matin jusqu'au
soir! Immobile troupeau sur pied, ruminant des images clans
son oisiveté misérable, des
images qui font mal.
Mais, aujourd'hui, l'accès du dortoir nous étant permis,
nous aurons du moins un peu plus d'air, un peu plus de place.
Un courant s'établit par la porte ouverte. Sous l'oeil sévère
de la Stubowa défilent, cheveux pendants en mèches encore
ruisselantes, loques plaquées par la pluie, les épouvantails à
moineaux d'un jardin inondé. Les pauvres créatures ont du
moins la ressource d'essayer de dormir. Chacune tenant à la
main ses galoches, car une ordonnance défend de pénétrer
chaussée dans le dortoir, les pieds nus claquant dans la boue
noire qui a pénétré dans leurs souliers et collé à leur chair,
elles gagnent leurs litières, enlèvent leur robe pour la faire
sécher étalée tout en long sur la-couverture vite pénétrée
d'humidité. Frissonnantes dans leur linge qui se met à fumer
à travers les rayons de l'échafaudage comme une immense
lessive, elles
se serrent les unes contre les autres, dans une
moiteur où la vermine s'en donne à coeur joie ; elles tentent
de se réchauffer
comme des animaux dans leur bauge.
Si l'on pouvait perdre conscience, dormir dans cette grande
clameur du, vent qui
vous dissout l'être, vous glace jusqu'aux
moelles! L'ouragan secoue la fragile baraque, l'emporte grin-
çante, craquante de toutes ses membrures, cascadante
54 LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS
d'averses, dans une sarabande à travers l'espace gris et jaune
dont les grands fouets sauvages, qui sentent la mer, et les
remous du ciel et des lointains sans nom, viennent à coups
furieux cingler les vitres.
« Si .les Allemands ont trouvé mon fils... », murmure
Hélène M..., tordant au bord de la ruelle, pour en exprimer
l'eau, sa lourde chevelure. Elle se formule, pour la centième
fois peut-être, la déchirante interrogation qui hante ses jours
et ses nuits. Prise comme otage, avec son mari, professeur au
Collège de France, parce que leur fils aîné avait échappé aux
poursuites de la Gestapo, elle se tourmente à la fois pour le
père emporté malade et déjà vieillissant vers quelque inconnu
lieu de torture, et pour l'enfant traqué sur qui pèse une lourde
accusation. Hélas ! elle ne reverra ni l'un ni l'autre.
« S'il est pris, ils l'ont fusillé !... »
Elle parle toute seule, en se laissant crouler sur sa paillasse,
si lasse que les choses autour d'elle s'estompent dans un demi-
sommeil et que son propre tourment lui apparaît comme

un cauchemar.
Sa voisine ne l'entend même pas, enfermée elle aussi clans
sa coque douloureuse. Le visage enfoui dans son oreiller de
copeaux, elle sanglote à petits cosups, et des frissons de fièvre
la parcourent, des talons à la nuque, dans sa gangue mouillée.
C'est une fermière du Dauphiné, arrêtée parce qu'elle abritait
chez elle des gars du maquis. Trois de ses fils ont été fusillés
sous ses yeux. Et la malheureuse, jetée nue sur une table, a été
fustigée jusqu'au sang. Elle est infirme cependant, le dos
déformé par une déviation cle vertèbres depuis de longues
années ; et comme lui est enlevé son corset de fer, la station
debout est un supplice pour elle et ce travail de terrassement
qu'elle accomplit chaque jour dans la boue du marécage.
Une tête jeune se penche sur sa détresse, mais sans parvenir
à l'atteindre, tant est profonde et détachée, de tout cette
désespérance :
« Il ne faut pas pleurer, maman Jeanne », répète
doucement,
en'earessant la grise tignasse emmêlée, la petite Yvette, une
jeune femme à l'accent bordelais, brune avec des mèches qui
frisent sous les ondées. Elle est bien jeune, mais a souffert déjà.
Veuve de cette guerre, elle a fait preuve d'un beau courag-
LE 1
« MAGNIFICAT » DES FORÇATS 55

dans la Résistance ; et quand la Gestapo est venue l'arrêter


dans sa chambre du sixième étage,'elle a refusé d'ouvrir, pour
brûler, tandis qu'on défonçait sa porte, les dossiers que lui
avait confiés un officier de l'armée secrète. Ce qui lui a valu,
quand sont entrés à. la fois les policiers et les pompiers dans la
pièce étroite où les rideaux commençaient à flamber, d'être
battue à coups de crosse, puis torturée dans l'enfer de la
rue des Saussaies, plongée cinq ou six fois dans la baignoire
d'eau glacée où l'on vous immerge la tête jusqu'à perte de
connaissance.
« Il ne faut pas pleurer, maman Jeanne ! La voix est
»
douce, comme une caresse à un enfant qu'on berce. Yvette ne
peut que répéter inlassablement les mêmes mots, comme une
incantation, en passant sa main si pâle dans l'humide brous-
saille épandue sur l'oreiller. Il est un désespoir si total qu'au-
cune humaine consolation ne le peut plus effleurer.
A l'étage supérieur, une voix explique :
«Tu fais revenir.beaucoup d'échalotes dans de^la graisse.
Tu roussis dedans tes pieds cle cochon...

Tu crois vraiment que c'est meilleur que des pieds
pannes? » interrompt une autre voix,-au timbre chantant des
pays du soleil.
Eternel échange de recettes, qui est une manifestation,
curieusement uniforme, dans toutes les prisons, dans tous les
camps, chez les hommes comme chez les femmes, du complexe
de la faim... Mais aujourd'hui,
rares sont les conversations
culinaires, tant l'atmosphère est lourde d'angoisse et de souf-
france dans les
rayons obscurs, croupissants d'eau malsaine,
que balaient des souffles venus par les fentes avec le grand
gémissement de la tempête
; — cette voix des éléments, poi-
gnante comme un appel humain, et /qui semble, tant nous
font mal ses déchirants
paroxysmes, la voix même, la voix
commune de toutes ces vagues formes enchevêtrées, trem-
blantes de fièvre et de pleurs dans la pénombre qui
sent le
Pelage humide et la litière de bête.
« Réveillez-vous !
» crie une voix jeune, à la porte qu'on
vient de rouvrir sur le réfectoire. Le timbre un peu voilé de
ivlaryvonne qui s'efforce dominer le bruit du vent.
Kéveillez-vous
pour
; on dit la messe dans un petit quart d'heure. »
<<
56 LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS
Quelques silhouettes s'étirent, se dressent. De-ci de-là
claquent des robes mouillées qu'on secoue avant de les revêtir
à nouveau. ,
« Vous me trempez, proteste un grognement.
— Chienne, as-tu fini de nous jeter tes puces?... »
Dans le réfectoire, où rentrent l'un après l'autre, avec leurs
loques tordues et leurs" cheveux collés, des épouvantails à '
moineaux, la cérémonie se prépare. Il n'est certes pas ques-
tion d'une messe célébrée par un prêtre, sur un autel. Aucun
ecclésiastique n'a jamais pu franchir le seuil du camp. Même
les mourantes s'en vont sans cet ultime secours d'une prière
liturgique et des sacrements. Mortes, on les jette, telle une
charogne, au four crématoire.
« Ici, on n'a pas besoin de religion ! » a
ricané, au bureau de
la fouille, la mégère qui nous arrachait, pour les jeter sur le
sol, nos missels et nos chapelets.
Nous n'avons plus que cette prière qui jaillit de nos coeurs.
Mais une flamme l'anime, plus fervente, plus vivace dans
notre immense détresse. Et, le dimanche, nous nous réunissons
toutes, toutes celles que soutient une foi religieuse, pour
réciter en comnum ceTs bribes qu'ont retenues nos mémoires
des prières de la messe.
H C'est Yvonne Baratte qui est la grande officiante. Sa robe
cle cotonnade plaquée sur les hanches déjà décharnées, niais
dont la solide ossature, sous le tissu trempé, donne une impres-
sion d'équilibre, elle s!affaire autour d'une table posée entre
deux fenêtres le long cle la paroi.
Un linge blanc sur la table, une de ces minuscules serviettes
qu'on nous donne pour la toilette, que nous traînons toujours
crasseuses, mais qu'un morceau de savon sorti par miracle
de je ne sais quel sac de bure a rendu à son neuf éclat. Sur ce
tapis immaculé se dresse, appuyé contre un socle de fortune,
un petit crucifix qu'Yvonne a modelé, avec son émouvant
talent d'artiste, dans de la mie de pain. Un pâle Christ dont
le corps nu a, dans la matière spongieuse, amollie par tant
d'humidité ambiante, des étirements de sensible souffrance.
Et derrière cette « monstrance » où chacune de nous trouve
le symbole et le sens de sa propre misère, un étendard éclate,
tendu sur la paroi entre les fenêtres. Bleu, blanc, rouge
LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS 57-
,
France! ton emblème taillé, à force d'amour et d'ingéniosité,
-
dans nos pauvres robes, dans nos chemises de mendiantes!
Tes trois couleurs vibrantes sur le mur comme un chant, et
qui nous font battre le coeur à grands coups cle bélier, qui
nous arrachent des larmes !
«
Attention! Prévenez-nous si vous voyez approcher la
Lager Polizei », recommande Yvonne, qui a passé son bras
autour de la taille de la jeune étudiante devenue, avec son
exquise bonne volonté, à. la fois enfant de choeur, bedeau et
sacristain : notre petite Maryvonne, toujours gaie, serviable.
Toutes deux, chuchotantes, têtes rapprochées comme pour
une confidence, la brune aux mèches folles, la blonde sérieuse
sous ses bandeaux bien lisses, se rappellent l'une à l'autre
les prières oubliées.
Nous guettons à tour de rôle, le nez.
collé aux vitres. Car
toute manifestation religieuse est sévèrement interdite. Et si
la Stubowa polonaise, adoucie peut-être par de pieuses sur-
vivances, ferme les yeux, cle dures sanctions sont à craindre
des policières et des soldats qui arpentent le camp et font
à l'intérieur des baraques de soudaines et dangereuses irrup-
tions.-
Pour l'instant, l'horizon est calme. Dans l'allée balayée
par des coups cle vent rageurs qui remuent en tourbillons la
pluie, des silhouettes passent, courbées contre les rafales,
jupes claquantes, cheveux envolés autour de blêmes visages
que le froid marbre cle taches. Elles se glissent comme des
ombres le long de notre block ; et quand elles entrent avec
une bourrasque qui claque derrière elles la°porte, elles sentent
le vent du large et les sapins trempés. Il
en arrive à chaque
minute. Car Maryvonne fait la tournée des blocks voisins,
a
bravement, malgré la tourmente, annonçant, la prière,
comme
le garde champêtre
une fête de village. Et les fidèles arrivent
par petits paquets ruisselants.
« Victoire ! » clame tout à coup la voix chaude,
un peu grave,
de Geneviève de Gaulle qui vient d'entrer, traînant la jambe,
car des plaies d'avitaminose lui rongent le corps, faisant
chaque
pas douloureux. « Victoire! Cette, fois, ça y est, Paris
est délivré!
~~ Vous êtes sûre?
58 LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS

— Tu ne te trompes pas?
— Comment le sais-tu? »
Nous sommes une centaines de femmes dans cette salle
.

transformée en église de fortune. Cent visages ravagés par la


fatigue et le désespoir, que transfigure un feu intérieur. Cent
mannequins mouillés, en loques misérables, et qui rede-
viennent des êtres,, de la chair secouée d'âme.
« Où avez-vous appris cela? »
Houleuse, la foule s'est roulée en anneau, autour de Gene-
viève, toutes les têtes en avant, les voix de plus en plus aiguës
pour dominer le tumulte.
« Chut, chut ! pas trop de bruit ! La nouvelle est annoncée
dans les journaux allemands ; je l'ai lue cle mes yeux. C'est
tout à fait sûr. »
La jeune fille est tendue au centre du cercle, maigre dans sa
robe collée au corps par la pluie, vibrante comme une flamme.
On s'est battu dans les rues ; il y a eu des incendies. Mais,
<(

maintenant, ils sont partis. Paris est libre ; le drapeau fran-


çais flotte sur l'Arc de Triomphe.
— Hourrah ! » Tel
un feu d'artifice, le cri a jaillir On dirait
que la porte s'est ouverte toute grande et qu'un souffle passe
sur nos têtes, une mordante brise cle mer.
Yvonne Baratte s'avance vers la table où le. Christ, dans la
pénombre couleur cle sable, semble rayonner d'une pâle
.

clarté, bras étendus, sur le linge.


« Remercions le Seigneur, dit-elle. Nous allons dire la messe.»
Notre groupe à présent s'est massé, debout, face à l'autel
improvisé devant "lequel Yvonne et sa petite compagne se
sont agenouillées. La prudence commande de ne pas nous
prosterner toutes. Près de la fenêtre, deux vigies montent
la garde.
« Introibo ad altare Dei. »
Le vent, autour de la baraque, joue le grand orgue, avec des
grondements sourds qui font vibrer les planches, et un chant
infiniment triste, des notes aiguës qui ne parviennent pas a
mourir.
« Ad Deum qui laetificat juveniuiem meamfi, répond le
chceui'
des assistantes ; une émotion contenue, violente, qu'on sent
passer comme d'électriques courants, faisant frémir les voix-
LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS 59

Et la prière se poursuit. Poignante messe de simulacre, sans


prêtre, sans hostie sur l'autel, sans autre musique que ces
brises hurlantes autour de l'oratoire clandestin où de pauvres
hères en loques mouillées tremblent et font le guet.
Et pourtant, Dieu nous était si présent !
A. l'offertoire, Yvonne exprime, en quelques mots spon-
tanés, notre commune imploration :
«
Seigneur Jésus, nous vous offrons toutes nos souffrances,
l'angoisse de nos âmes, la misère profonde de nos corps, pour
la France. Sauvez notre cher pays ; nous vous donnons pour
lui nos vies. Seigneur, ayez pitié cle ceux que nous-aimons, et
dont nous sommes séparées, de ceux qui souffrent comme
-

nous dans les camps, de ceux qui nous attendent à la


maison en pleurant. Faites que nous nous retrouvions tous
un jour dans la joie. Cependant, que votre volonté soit
faite, et non la nôtre. »
Quelques sanglots répondent, dans le recueillement de la
pièce pleine d'humidité froide, où passe avec des accents
d'humaine douleur le grand cri du vent ; cette salle de prière,
nue comme nos âmes privées de toute joie, et que dominent

symboles de ce qui vit encore en nous, de ce qui espère,
de ce qui donne,
— ce drapeau sur le mur, avec son chant de
couleurs assourdi par la grisaille ambiante, et, sur la table, le
Christ aux tons d'ivoire dans son geste d'offrande.
« Ite, missa est.

— Deo gratias. »
La messe est finie. Alors, quelqu'un dans l'assistance, domi-
nant le murmure des conversations qui s'amorcent :
« Si on chantait un Te Deum d'action de grâce pour la déli-
vrance de Paris?
— Oui, oui, un Te Deum\ — Une acclamation unanime.
.

— Mais qui sait les paroles du Te Deum? » demande Mary-


vonne, promenant un regard inquiet sur le public soudain
rêveur et interrogeant des
yeux notre officiante embar-
rassée.
Hélas ! personne
ne saitpar coeur le Te Deum. Il y a si long-
temps qu'on n'a pas eu l'occasion de le chanter! A peine
quelques bribes, fredonnées de droite et de gauche, mais qui
ne parviennent pas à faire un tout.
60 LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS

« Qu'importe! décide Yvonne, nous chanterons le Magni-


ficat. »
Et aussitôt elle entonne, debout, face à nos rangs qui
vibrent comme des amarres dans la tourmente, le chant de
triomphe dont les accents semblent sonner en nous la volée
de l'amour et de l'espoir : •

« Magnificat anima mea Dominum. »


Un tonnerre répond, dominant le bruit de la bourrasque :
« Et exultavit spiritus meus in Deo., salutari meo.
.—
Taisez-vous ! Ne criez
pas si fort ! » protestent les
guet-
tèuses affolées.
Mais c'est une force élémentaire qu'a déchaînée cette
lumière venue jusqu'à nous des champs cle bataille où se joue
notre destin. Rien ne peut plus dompter cette fureur.
« Fecit potentiam in brachio suo.
— Dispersit superbos mente cordis sui. »
La charpente tout entière de notre maison de bois résonne
comme une boîte à musique. Dehors, les ondes sonores doivent
s'envoler sur les ailes de la tempête. Sonnent les cloches,
toutes les cloches de notre espérance, pour la joie cle la patrie!
A la porte du dortoir, brusquement ouverte, des têtes
apparaissent :. * .

« Qu'est-ce qui se passe? Vous êtes folles? »


Des spectres grelottants, tirés d'une fiévreuse somnolence,
quelques-uns drôlement affublés d'une chemise et d'une
culotte en loques, tous hagards, dépeignés... Et, soudain, ils
comprennent, d'un mot jeté dans le tumulte :
« Paris est libre !»
Alors les spectres aussi, sortis de leurs tombes de planches
où ils ensevelissaient leur désespoir, se mettent à chanter. Rien
ne résiste à cet élan qui nous emporte, qui broie tout souci
personnel, l'épanouit en enthousiasme.
« Suscepit Israël, recordatus misericordiae suae. »
v Yvonne lance les versets, de sa voix jeune, avec ce regard
lointain qui passe au-dessus de nous, ce regard qui voit dans
l'au-delà, qui condense toute la lumière du visage brûlé d un
feu intime. Comme si la noble fille n'était là que pour fraye
passage aux forces éternelles, pour incarner dans son jeune

corps robuste et douloureux le pur élan de nos êtres.


LE « MAGNIFICAT » DES FORÇATS 61

Et devant elle, la marée humaine, qui grossit à chaque


instant des dormeuses arrachées à leur couche, des spectres
étranges, en haillons, le regard encore plein d'épouvante, la
marée gronde, enfle, frémit à l'unisson du vent murmurant
dans les vitres, lance à toute volée sa gerbe de sons qui éclate
cii triomphe et fait chanter les planches.
«
Sicut locutus.est ad patres nostros... »
France! tes enfants peuvent mourir ici ; elles savent que
le don de leur vie n'est pas vain.

YVONNE PAGNIEZ.
INTELLIGENCE DE LA BIBLE
L' « HISTOIRE SAINTE » DE DANIEL-ROPS

,1
L'Histoire sainte évoque notre première enfance. Tout
petits, nous avons mis en longue file devant une arche cle Noé
des couples d'animaux et de « bonshommes » cle toutes cou-
leurs, ou Contemplé, dans de beaux albums défraîchis, hérités
de nos oncles, la barbe de Dieu le Père balayant le firmament,
l'Esprit-Saint couvant sur les eaux du chaos primordial,
Adam et Eve pris en flagrant défit de gourmandise et de
désobéissance, péchés qu'enfants nous comprenions si bien
et dont nous nous sentions un _peu complices. Toutes ces
belles histoires merveilleuses nous enchantaient par leur
poésie, leur exotisme, le tragique des situations, la vitalité
des héros. Les prodiges abondaient : Dieu, par ses élus, tel
Moïse, asséchait la mer Rouge, faisait jaillir l'eau du rocher
ou fleurir la manne au désert. Mystérieuses aussi, bien sûr;
toutes saintes qu'elles étaient, plus d'une fois elles déconcer-
taient secrètement notre sens du bien et du mal et ne cadraient
que de justesse avec les sains et sévères principes de l'édu-
cation familiale : le sacrifice d'Abraham, inhumain, les ruses
et le mensonge, trop humains, de Jacob le prédestiné, l'inter-
mittente cruauté irascible de Jahveh nous laissaient rêveurs
et en proie à un vague malaise.
Qu'en pensons-nous aujourd'hui?
Soyons sincères. La perspective de nous replonger dans ces
belles histoires, qui ont tour à tour ravi, édifié, étonne nos
yeux et nos coeurs d'enfants, nous effraie un peu. Nous les
sentons liées, sans savoir exactement comment, à des émotions
et à des convictions religieuses que nous ne voulons pa
perdre, ni même ébranler. Pourtant, nous ne sommes pu
des « gosses ». L'homme fait a ses exigences intellectuel e
INTELLIGENCE DE LA BIBLE 63

Ses « pourquoi » sonnent autrement dur que ceux de ses jeunes


fils. L'adulte d'aujourd'hui l'est deux fois. Sa génération
appartient au middle âge de l'humanité, à moins qu'on ne
la veuille déjà sur le retour. L'homme moderne accepte
encore de croire, mais veut savoir jusqu'où et pour quels
motifs. Il ne tolère plus qu'on lui en fasse accroire. L'histoire,
sevrée d'inspiration épique, n'est plus que prose. Coupée de
toute tradition religieuse, ne serait-elle plus que profane?
Comment donc relire à vingt ans et au vingtième siècle, à l'âge
critique et au siècle critique, des « histoires saintes » du
deuxième millénaire ou du deuxième siècle d'avant notre
ère sans mettre en question ou notre sincérité ou notre foi?
Cependant, pour l'authentique chrétien moderne, celui qui
n'est pas moderniste, la Bible demeure ce qu'elle fut pour
le chrétien des catacombes, des conciles ou des croisades, la
Parole de Dieu, l'Écrit inspiré, le Témoin privilégié de la
Révélation, l'Histoire sainte. Le retour à la sainte Écriture
est un devoir péremptoire et permanent pour tout chrétien,
aussi bien pour le catholique de partout, n'en déplaise à la
légende, que pour le Russe orthodoxe, pour le calviniste fran-
çais, pour le luthérien d'Allemagne, pour les anglicans d'outre-
Manche ou les méthodistes d'outre-Atlantique. A la différence
des protestants de toutes dénominations, qui se réclament
du libre examen, le catholique accepte la Bible des mains
de sa mère l'Eglise, qui lui en ouvre les pages et le sens. Il aime
en lire les plus beaux récits dans son missel et, s'il est prêtre,
dans son bréviaire, suivi de l'homélie, parfois désuète et
souvent banale, d'un vieil exégète ou de son curé, l'un et
l'autre mandataires qualifiés, mais différemment, de cette
même Église. Cette audition, quelque peu passive et béate, le
dispense-t-ellé d'une lecture plus attentive, plus intensive?
Ne tiendra-t-il
pas à situer dans leur contexte littéraire,
historique, religieux, les
pages de choix que lui révèlent la
liturgie
ou la catéchèse? Une toute récente encyclique de
fle XII, Sous le souffle de l'Esprit de Dieu, parue en 1943, l'y
'invite de façon pressante. Aux raisons d'autorité ou de tra-
une d'opportunité. De nos jours, l'ensei-
dition s'en ajoute
gnement de la religion tend à se renouveler. On met,l'accent,
et a juste titre,
sur les valeurs de vie qu'elle apporte. Le dogme
64 INTELLIGENCE DE LA BIBLE

est vie. Le Dieu des chrétiens est le Dieu vivant. La catéchèse


comme'au temps de ses premiers prédicateurs, le catéchisme
comme au temps de ses premiers rédacteurs, vont donc puiser
leur sève dans une expérience vécue, dans une histoire, et dans
les.livres qui la racontent comme une histoire. Le petit caté-
chisme s'enseigne en liaison étroite avec la Bible des enfants.
Les pères et mères de famille, premiers et principaux éduca-
teurs de l'enfance chrétienne, ne se doivent-ils donc pas de
connaître et de comprendre, par delà les détails pittoresques
et gracieux qui fixent l'imagination, les lignes de force et le
message essentiel de ces récits que suivront demain sur leurs
lèvres un groupe d'enfants extasiés? Ne faut-il pas apprendre
à les raconter de telle sorte que ces petits devenus grands
s'y sentent toujours « chez eux », comme au foyer et à la
Table sainte, aujourd'hui aussi bien que plus tard dans la vie,
lorsque ces réalités, dépouillées de je ne sais quelles incan-
tations de légende ou de quels chatoiements de rêve,
seront devenues des valeurs quotidiennes, substantielles, pro-
fondes ?
Le guide qui voudra nous tirer de notre torpeur et nous
conduire jusqu'à la Terre promise devra donc savoir charmer
en nous l'enfant et respecter notre foi sans décevoir notre
besoin cle certitude et de franchise. Sur le livre des livres,
M. Daniel-Rops a publié un ouvrage qui ne -dément pas ces
exigences. Dans la « Collection des Grandes Études histo-
riques » d'Arthème Fayard, le titre sonne un peu comme un
défi : Histoire sainte, le Peuple de la Bible, mais aussi comme
une promesse, premier titre d'une trilogie qui comportera
un Jésus en son temps et un volume sur l'Eglise des Apôtres
et des Martyrs. Toutes les origines, des plus lointaines aux
plus proches, du christianisme. Recommandation toute spé-
ciale pour les lecteurs d'entre guerre et paix que nous sommes,
la première édition, parue en juillet 1943, fut interdite aus-
sitôt par les autorités allemandes d'occupation et la compo-
sition détruite. Aux ordonnances .d'un régime arbitraire, et
persécuteur il ne faut pas chercher de raisons. Sans doute
le récit d'une résistance spirituelle, le spectacle de l'mdes-
tructibilité d'un petit peuple au milieu des grands empireS
.qui s'écroulent alentour, quelques épisodes hauts en couleu
INTELLIGENCE DE LA BIBLE 65

et actuels, comme la révolte victorieuse des Macchabées, des


phrases vengeresses telles que : « On n'impose pas impunément
par la seule force une domination que ne justifie nul ser-
vice » (p- 326), ou tout simplement l'histoire d'une race
honnie ou la réussite d'une oeuvre de haute culture ont-ils
« motivé l'interdiction et font-ils aujourd'hui à l'ouvrage
»
une réclame- (il en est, en moins d'un an, à sa 47e édition)
dont il n'a nul besoin. Car, s'il vient à son heure, par ses mul-
tiples mérites de composition et de fonds il restera, longtemps
encore, un classique.
II ,
De nos jours, la tâche d'un historien de l'antiquité orientale
est à la fois plus facile et plus difficile que naguère. Paradoxe?
Si peu. Ce passé que chaque jour fait surgir davantage des
tells défoncés et des tablettes déterrées et déchiffrées, est
chaque jour plus facile à connaître et plus difficile à raconter.
Peu de domaines ont été plus radicalement bouleversés que
celui de l'Orient antique. La somme des connaissances a fait
en un siècle des progrès énormes. Non seulement l'Egypte et
la Mésopotamie, points extrêmes et pôles d'influence du
« Croissant fertile » dont Israël occupe le centre, nous sont
devenues aussi familières en leur littérature, leur architecture,
leurs arts mineurs, leurs institutions, leurs religions, que
Rome ou la Grèce, mais nombre de peuples furent découverts
et décrits qu'on ne connaissait que très mal ou pas du tout
il y a trente ou quarante ans, tels les Cananéens, les Hyxos
et les Hittites. D'autre8 part, des fouilles nombreuses et
méthodiquement conduites, tant en Terre sainte que tout
alentour, ont rendu palpable la vie matérielle, culturelle,
religieuse d'Israël et de ses grands et petits voisins. Un monde
est sorti dé terre sous la pioche des archéologues et la patience
des philologues lui
a rendu la parole. En vain on essayerait
d'énumérer ces trésors. Il suffira de rappeler que M.Dussauda
pu écrire tout un livre passionnant sur les Découvertes de Ras-
Sharnra et l'Ancien Testament, ces textes en langue préhébraïque
et en caractères cunéiformes alphabétiques datant de plusieurs
décades avant Moïse et de plusieurs siècles avant la rédaction
ÉTUDES, avril
1946. CCXLIX. — 3
66 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
définitive des premiers écrits inspirés. Qu'il s'agisse de Sumer
ou de Rome, de la Perse ou du pays de Moab, de la vallée du
Nil, de l'Euphrate ou de l'Oronte, M. Daniel-Rops met à.
profit toutes les possibilités de l'archéologie et des autres
disciplines auxiliaires de l'histoire pour faire revivre les
grandes civilisations disparues qui ont modelé pour une part
le destin historique du peuple de la Bible.
Les mises au point exégétiques et critiques sont fines et
fortes. Sur la date, les sources, les récits parallèles, les genres
littéraires, tout l'essentiel est dit ou insinué. L'auteur ne se
fait pas d'illusions sur l'âge, relativement récent, cle la der-
nière rédaction de certaines parties de la Bible. Il sait que
le Pentateuque, dont la substance remonte à Moïse, ne prend
sa forme actuelle que bien des siècles plus tard, au temps de
Josias et d'Ezéchias, d'où il conclut qu'« une bonne part de
l'enseignement des Prophètes passa dans la loi » (p. 290).
Une note discrète (p. 68) signale « dans la Genèse deux rédac-
tions juxtaposées, l'une qui appelle Dieu El ou Elohim,
l'autre qui le nomme Yahweh », et observe que clans les
parties anciennes ce dernier nom, révélé à Moïse, n'est pas
un moindre anachronisme que ne le serait « Paris » sous la
plume d'un historien de la Lutèce romaine. Il n'hésite pas
à assigner la même origine au récit biblique du déluge et au
« chant » correspondant de l'Epopée de Gilgamesh, l'« Hercule
et le Samson sumérien » (p. 79). Les livres de la Bible, même
ceux qui racontent des histoires ou de l'histoire (p. 63),
n'appartiennent pas tous au même genre littéraire. Le poème
de la création et le cycle des anciennes traditions ne sont pas
composés comme le Livre des Rois ou le Ier livre des
Macchabées. De même, il nous présente franchement Judith,
Tobie et Job comme des « histoires exemplaires », au caractère
folklorique accusé, et parfois de rédaction très postérieure à
l'époque décrite par le récit (p. 319). La conception orientale
de l'histoire, remarque-t-il, n'est pas la nôtre, héritée de
Thucydide et des Grecs. « Le midrash, l'apologue qui vise-a
enseigner, utilisait l'histoire avec une grande liberté (Tobie
ou Judith en sont des exemples). Cela ne voulait pas dire du
tout que la leçon religieuse ne fût pas réelle » (p. 358). Tout
attentif qu'il est à relever les parallèles antiques des récits
INTELLIGENCE DE LA BIBLE 67
bibliques, l'auteur ne manque jamais de marquer la profonde
originalité de ces derniers. Ainsi la cosmogonie de la Genèse
tranche sur toutes les autres, orientales ou grecques, par un
«
monothéisme rigoureux » et parce qu'elle est « déjà de;
l'histoire », suggérant un progrès dont l'élément essentiel est.
non la nature, mais l'homme, objet d'« une élection toute,
spéciale par Dieu » (p. 86). Les problèmes critiques, on le
voit, débouchent à plein sur des horizons proprement reli-
gieux.
Au service de l'histoire, de la critique, de l'exégèse, des dons
exceptionnels de peintre et de poète avec des moyens volon-
tairement sobres. Quelle puissance d'évocation lorsque res-
suscitent devant nous toutes ces civilisations enfouies, que-
sont décrites en traits rapides les étapes d'une conquête, la vie
grouillante d'une grande ville, telle Alexandrie, ou simple-
ment, en quelques pages d'une rare séduction, la Terre, celle
« où coulent le lait et le miel » Comment résister ici à la ten-
!

tation d'en citer le premier alinéa, si caractéristique cle la


manière de l'auteur : une comparaison avec un pays d'Occi-
dent, une citation exquise, un trait concret de l'Histoire
sainte, une allusion au Nouveau Testament, le tout baignant
dans une poésie émanée des choses mêmes et si simple :

La Palestine, pour maints peuples, reste la « terre sainte », mais


elle est aussi un admirable pays. Le jour, sous la lumière éclatante,
les plans et le ciel se composent en masses de ton pur, azur, ocre et
blanc cru ; et la nuit, parmi les bleus et les reflets d'argent, on ne sait
si la clarté diffuse sourd du sol
ou tombe des 'étoiles dont ruisselle le
ciel. Comme en Grèce, il faut bien peu de chose pour donner à un
site une incomparable grandeur ; un cyprès clans un coin de mur,,
l'ombre d'une treille sur le sol roux, un vol de cigognes qui s'abat
sur le Jourdain. « Voici que l'hiver s'achève, la pluie a cessé. Les
fleurs surgissent de terre le temps des chansons est venu. La voix
;
des tourterelles retentit dans les
campagnes ; le figuier pousse ses
jeunes fruits et la vigne en fleurs rend déjà du parfum. » (Cant., u, 12.)
se découvrent à chaque pas-; le rocher le plus
Des détails ravissants
sec abrite, dans un trou, une touffe de ces anémones rouges au coeur
noir, qui sont certainement le lis des champs » de l'Écriture, puis-
«
qu'on leur compare les lèvres de la fiancée et cette douce fourrure
;
brunâtre sans
apparence, penchez-vous, respirez son parfum, c'est le
^ard, un des aromates dont Marie-Madeleine oindra les pieds de
Jésus-Christ. (P. 142.)
«8 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
Le talent du romancier est ici d'un grand appoint. Les
principaux personnages sont admirablement campés devant
mous et saisissants de vie : Saûl, cet homme déchiré, plein de
-contradictions, rapproché, de façon inattendue mais perti-
nente, de Surin, mystique français du dix-septième siècle
*<rui « présente l'étrange opposition entre une spiritualité d'une
grandeur insigne et des phénomènes qui relèvent de la pos-
session » (p. 199) ; David, « un adolescent à peau blanche
à cheveux roux », présenté sous les couleurs et avec les traits
que lui ont donnés Verrochio et Michel-A.nge, et tel.qu'on
•4 ne se retient pas de l'aimer » pour son intelligence, sa force,
sa grâce, sa faiblesse même et la sincérité de son repentir,
Combien différent Salomon dont le siècle préfigure celui
de Louis XIV! Diplomate, commerçant, bâtisseur, distant,
Traide, engoncé dans sa. grandeur de parvenu, « l'homme nous
échappe et ne saurait, nous toucher ». Pas de froide impartialité,
mais une émotion contenue.
L'ouvrage est semé de raccourcis non seulement de poésie
•ou de psychologie, mais de théologie et d'exégèse, comme
cette formule massive, sorte de monolithe, qui détache en
-haut-relief, sur le fond bien fouillé des religions antiques, la
foi singulière d'Israël : « Autant que le monothéisme, le
messianisme est un fait unique dans l'histoire religieuse »
,{p.431).
Alors qu'il fait revivre des personnages et des peuples
-éloignés cle nous dans le temps, l'espace, lé climat des idées

«t des moeurs, le récit reste clair, intelligible, concret. Deux
-procédés entre autres concourent à ce résultat. Souvent ces
pages s'illustrent, de discrets rappels de tableaux connus,
-« l'angélique raclée » de, Delacroix à Saint-Sulpice, des Rem-
Jbrandt, des Raphaël, des Poussin et tant d'autres déjà entre-
vus. De même on citera à bon escient Racine, Renan, Péguy.
Surtout, comme chez Renan, de fréquentes allusions à l'his-
toire de l'Occident, en particulier à l'histoire de France,
rapprochent de nous figures et situations exotiques et passées.
Si une légende se crée autour de David, n'en sera-t-il pas
:

-de même autour de Chârlemagne ou de Napoléon? Jud98


Macchabée «est Judas le Martel, comme nous disons Charles
-Martel ». La dynastie des Asmonéens tire son nom dun
INTELLIGENCE DE LA BIBLE &9

obscur ancêtre de Matathias, comme les Mérovingiens du


mythique Mérovée. L'astucieux Abner annonce Talleyrand,,
dont à l'avance se montre digne aussi, par un surprenant,
renversement d'alliance, Hérode le Grand lâchant César pour
Octave ; il finira ses jours « dans un délire de défiance, dans-
une atmosphère à la
Macbeth ». Le Zoroastre des Perses nous
laisserait froids; c'est le Zarathoustra de Nietzsche; du coup^.
il nous intéresse. Cent traits de ce genre forcent l'attention
et instruisent. Voici, en tête d'un des derniers chapitres sur
une époque obscure mais importante, un de ces accrochages
les mieux réussis :

De l'achèvement du Temple à la naissance du Christ, cinq siècles


s'écoulent, mais la Bible ne nous en dit presque rien. Sur cette longue
période, seuls nous sont racontés quelques événements du début,
puis, beaucoup plus tard, les faits d'armes des Macchabées. C'est,
comme si, dans l'histoire moderne de la France, nous ne possédions
qu'une chronique du règne de Charles YII et un récit de la guerre
de 1870. On dirait que les rédacteurs bibliques ont voulu marquer
par ce silence qu'en ces années d'attente, il faille considérer, plus
que les événements, la vie intérieure du peuple élu. (P. 343.)

L'auteur joue avec maîtrise de sa vaste culture d'honnête


homme, de ses voyages, d'une érudition étendue et sûre,
d'un goût raffiné, d'une étonnante faculté de synthèse qui va
droit à l'essentiel et dégage avec aisance et netteté les con-
nexions entre les. événements, les situations, les influences,,
le tout servi
par un style dense aux formules heureuses.
III
La vocation mystique d'Israël, thème central de l'ouvrage
que mettent en valeur ces harmoniques de science, de foi et
d'art, monte par paliers. Il n'est guère possible d'en retracer
^i, même à larges traits, les étapes. Tout au plus à parcourir
les titres des parties principales
pouvons-nous jalonner cette
ascension, et surtout, à considérer la succession et l'ordon-
nance des chapitres, sans prétendre en détailler le contenu,
découvrir l'habileté de la composition qui
nous fait faire
le tour, à nôtre insu, de
presque tous les problèmes relatifs
au Peuple et au Livre de Dieu.
-'70 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
Elle commence avec les Patriarches, ces « mystiques de
l'action ». Elle se précise par l'action des grands conducteurs
du peuple, de Moïse à Samuel, le dernier des Juges. Sous les
Rois, elle atteint,, au dehors, son apogée. Après eux, lors de
l'exil et au retour, elle s'intériorise ; le peuple hébreu devient
le peuple juif, consciemment soulevé par l'espérance qui
l'achève, le messianisme. A chacune de ces étapes, l'auteur
«nous révèle soit les oeuvres écrites à l'époque, soit celles
qui plus tard la décrivent et plus généralement l'état des
croyances en Israël et chez ses voisins. Ainsi sont étudiées
« la foi et les traditions » des Patriarches relatives aux origines
de l'humanité : Création et Déluge, Chute et Tour de Babel,
A Moïse est rattachée tout naturellement une étude sur la
Loi et le Pentateuque. Les rois, David et Salomon, soulèvent
la question de l'attribution des psaumes, de l'origine et du
caractère des livres sapientiaux ; avec les prophètes, c'est
toute la littérature poétique des Hébreux qui est analysée ici,
sans exclure le délicieux Cantique des Cantiques 1. A l'époque
«de l'exil et du retour sont étudiés Ézéchiel et Daniel, les
-« histoires exemplaires » de Job, Tobie, Judith, mais surtout
les problèmes plus généraux comme celui de la composition
définitive de la Rible, de sa transmission, orale ou écrite, de
sa première traduction en grec, à l'usage des goîm ou des
Juifs hellénisés, d'autres encore plus fondamentaux, comme
«elui de l'inspiration et du progrès dans la révélation. Si j'étais
exégète, je serais jaloux de n'avoir pu écrire un tel livre, mais
je me réjouirais sans mesure qu'il fût enfin écrit.
Le début de chaque partie nous jette in médias res, au
.milieu de choses-qui se passent, de personnages qui agissent.
Ainsi, dès l'ouverture, nous sommes introduits non pas
•auprès de lointains ancêtres préhistoriques, mais à l'aube,
-encore incertaine, cle l'histoire, auprès d'Abraham, si vivant,
le père, selon la chair, des Hébreux, et, selon l'esprit, de tous
les croyants ; auprès d'Isaac, plus estompé et comme le
.

1. Dans, une note discrète, M. Daniel-Bops remercie ici pour ses consci
M. Robert, l'éminent professeur d'exégèse de l'Institut catholique de Pans
.
â'auteur du manuel bien connu d'Initiation biblique. On est heureux de savoi
-que, pour ces problèmes délicats de critique) d'exégèse et de théologie biW'î >

^.'historien laïque ait pu consulter un maître.


INTELLIGENCE DE LA BIBLE 71

décalque de son père ; auprès cle leurs épouses, ingénues ou


intrigantes, Sara, Rachel, Rebecca. Le récit se poursuit,
décrivant la vie de la communauté sous ses divers aspects,
définissant les contacts et échanges avec les civilisations et
religions voisines. Ici, c'est la vie patriarcale du clan des
Térahites, aristocratie hautaine, installée d'abord dans les
villes prospères de Mésopotamie, creuset des peuples, puis
en migration vers l'ouest, portés par les flots d'une plus vaste
transhumance. L'histoire de Joseph, ce « Disraeli pharao-
nique », racontée avec verve, .et l'installation des fils de
Jacob en Egypte permettent de décrire le pays qui va rester,
au temps d'Isaïe comme de Matathias, l'un des pôles magné-
tiques de la mentalité juive.
La date de l'Exode et de l'entrée en Canaan est contro-
versée. Tout bien pesé, le Pharaon oppresseur serait RamsèsII,
«ce contremaître passionné ». L'Exode aurait eu lieu, vers 1225,
sous son faible successeur, Menephtah, dont une stèle fait
expresse mention d'Israël1. L'épopée guerrière d'Israël se clôt
par un épisode exquis raconté dans « les quatre brèves pages »
du Livre de Ruth, «la Rassasiée», qui «sont peut-être ce que
la Bible nous donne de plus parfait ». Après nous avoir pré-
senté cette perle d'un pur orient », l'aryteur esquisse à son
<<

propos une théorie d'interprétation symbolique de la Bible.


On ne s'étonnera pas d'éprouver ici, par exception, à le lire,
un sentiment d'incertitude et de gêne, puisque les exégètes
eux-mêmes n'ont pas encore fait sur ce point capital une
pleine et unanime lumière. En attendant, M. Daniel-Rops
eût peut-être pu distinguer plus nettement, dans l'esprit de la
dernière encyclique, le sens spirituel essentiel de l'Ancien
Testament, dont les «figures » dessinent à l'avance, comme
autant de « filigranes »,la figure du Christ, — sens typique qui
« échappe » effectivement « aux rigueurs de l'histoire », mais en
s appuyant sur elles pour entrer dans le champ de la foi, — et
ces commodes interprétations figuratives qui ne relèvent ni
de l'histoire ni de la foi, dont les Pères ont usé et même

1- « Il énumère les nations qu'il a vaincues : Canaan, Ascalon, Guézer, et il


termine : « Israël est détruit, n'a plus de semence. » C'est la première mention
de ce nom dans
un texte biblique (sic). Il confirme l'existence de la postérité de
Jacob » (47e éd., p. 99). Il faut
sans doute lire : « dans un texte non biblique ».
72 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
quelque peu abusé, et à leur suite, mais sans la même excuse
l'admirable Claudel, plus poète qu'exégète. Il est piquant de
voir ici citée sans restriction — que dis-je? avec éloge — cer-
taine préface sur « le sens figuré des Écritures »,d'un esprit si
différent de celui qui commande cette Histoire sainte aux
sévères principes exégétiques. Sauf si le genre littéraire lui-
même et une exégèse appropriée, strictement littérale alors et
non spirituelle, le commandaient, point n'est besoin de voir
en Ruth «l'aventure de l'âme appelée à la vie contemplative».
Il nous suffit de relever avec l'auteur que « la Moabite, l'étran-
gère, venue par amour filial au pays de Bethléem, sera l'an-
cêtre de Marie, l'aïeule du Christ. Cela déjà suffit à faire
pressentir dans le récit une intention autre qu'historique et
morale » (p. 190), mais une intention dans le genre de celle
qu'a notée Pascal, cité à la dernière page du livre : « Jésus-
Christ (est celui) que les deux Testaments regardent, l'Ancien
comme une attente, le Nouveau comme son modèle, tous
deux comme leur centre » (Pensées, n° 740) ; car le même
Pascal n'a-t-il pas écrit : « Preuves de Jésus-Christ. Pourquoi
le livre de Ruth conservé? Pourquoi l'histoire de Thamar? »
(Pensées, n° 743).
La partie consacrée aux Rois est une des mieux réussies.
Ils revivent devant nous en des pages frémissantes de réalisme
et de vérité, tel Saùl, « le roi tragique », qui attend encore de
paraître à la scène 1 ; tel David, dont la légende nous présente
trois images successives : « Dans le Livre de Samuel, jeune
aventurier, béni de Dieu, mais plein de sang; dans le Livre'
des Rois, modèle des souverains à l'échelle de qui l'on compare
les autres; dans les Chroniques, idéalisé à tel point que ses
crimes sont passés sous silence, statue plus qu'homme vivant. »
(P. 228.)
A côté des rois et parfois en face d'eux" se dressent les
prophètes, d'Amos à Jérémie et au delà, en passant par le plus
grand de tous qui est aussi l'un des plus grands écrivains

1. Comment se fait-il qu'à, part Racine et plus encore le grand classiqu*


néerlandais du dix-septième siècle, Joost van den Vondel, qui a laissé une admi-
rable série de tragédies bibliques, les dramaturges se soient si rarement inspire*
de l'Ancien Testament?- Qu'oji imagine un Eschyle chrétien, un Euripide cnr*-
tien !
INTELLIGENCE DE LA BIBLE 73

de la Bible et l'un des plus grands poètes de l'humanité,


Isaïe. « On entre ici dans le chapitre le plus grandiose de
l'histoire d'Israël. Tout l'Ancien Testament repose en somme
sur trois bases : Abraham, qui reçoit la promesse et de qui
tout découle ; Moïse, qui donne au peuple élu les moyens
de survivre ; les prophètes, qui, dégageant de toute gangue le
message providentiel, formulent la véritable mission d'Israël »
(p. 252). Sur l'esprit de prophétie, ses cadres, ses limites, ses
contrefaçons, sa portée, au plan de l'histoire juive et de la
révélation chrétienne, tout l'essentiel est dit, et excellemment.
Mais sur les prophètes eux-mêmes, personnalités puissantes
aux fortes oeuvres, dont l'action et le message ont marqué
à jamais Israël, l'Église et le monde, on attendait dans le récit
comme dans l'analyse plus dé relief. L'exposé n'atteint pas
autant qu'on l'eût voulu à l'émouvante et parfois sublime
hauteur du sujet. Il eût presque fallu lui réserver un chapitre
central, de sorte que « le mystère prophétique » apparût aussi
« grandiose » que fut majestueusement décrite la « majesté
royale ». La finale de l'ouvrage, il est vrai, reprend; et puis-
samment, à propos du messianisme, l'essentiel du message des
prophètes. On dirait que l'auteur a craint qu'un sommet
dressé au milieu du récit n'interrompît, pour le lecteur, le
mouvement d'ascension continue qui culmine dans la révé-
lation non plus des prophètes, mais du Fils unique 1.
La quatrième et dernière partie, intitulée « Judaïsme et
Messianisme », est la plus riche en valeur religieuse. Familia-
risé par les fines analyses qui précèdent avec la complexité

1. Sur l'attribution à Isaïe, prophète du huitième siècle, de la seconde partie


du livre qui porte son nom, mais qui nomme le roi Cyrus (558-528), la tournure
ie phrase de l'auteur nous paraît raidir quelque peu la position officielle prise
par la Commission biblique de l'Église catholique. La Commission, lit-on, « main-
tient encore au grand prophète l'attribution .de tout l'ensemble » (p. 281). L'« en-
core » laisse entendre, en tout cas, très justement, que cette position n'est pas
wréformable. Peut-être eût-il suffi de dire, en suivant de plus près le texte du
iérnier doute présenté à la Commission, que celle-ci en 1908 n'admettait pas
encore comme péremptoires et définitifs les arguments, même pris ensemble,
présentés contre l'authenticité. La nuance n'est pas à dédaigner. Il est à peine
besoin de le rappeler, les questions d'inspiration, qui sont dogmatiques, ne
sont pas nécessairement liées aux questions d'authenticité, qui sont historiques
** critiques quand bien même les derniers chapitres du Livre d'Isaïe ne
;
seraient pas du grand prophète, ils ne laisseraient pas pour autant d'être
entablement inspirés par Dieu.
74 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
des problèmes littéraires, exégétiques, dogmatiques posés par
les Livres saints et l'Histoire sainte d'Israël et de l'humanité
le lecteur est initié avec une sûreté remarquable aux plus
essentielles conquêtes d'un demi-siècle de recherches posi-
tives et de réflexion théologique. Ce sont là des pages à méditer.
Tous les mots sont pesés et portent. Presque chaque para-
graphe énonce un thème qui libère, qui éclaire ou qui nourrit.
Pour les spécialistes au courant des travaux de l'exégèse
progressive il n'y a là, assurément, rien de nouveau. Ce qui
«st nouveau, c'est d'en avoir présenté la synthèse aux pro-
fanés d'une façon claire, délicate, accessible. Il n'existe sans
doute pas à ce jour de meilleure introduction à la lecture, à
l'étude et à la méditation des saintes Écritures, mises ainsi à la
portée du grand public lettré par un écrivain de race auquel
les générations de grandes personnes et de petits enfants
devront reconnaissance. On ne saurait prétendre inventorier
ces richesses. Ne vaut-il pas mieux laisser à chacun la joie
de les découvrir pour soi-même? Rapprendra qu'au seul niveau
de Thomme la Bible ne le cède pas aux « grands classiques »,
ses contemporains. C'est, en effet, après l'exil que le canon
s'est constitué. On lui dira comment le texte s'est transmis,
de quelle époque date la dernière et définitive rédaction, celle
que l'Église sanctionne de son autorité et où elle reconnaît
la griffe de l'Esprit. Il saura que l'inspiration laisse intact le
jeu naturel de l'instrument humain, l'écrivain sacré, et surtout
que la Révélation, dont Israël est l'agent et le témoin, est
essentiellement progressive. Il y a là des pages substantielles
sur la « vie intérieure » du judaïsme. L'idée, de plus en plus
épurée, de la transcendance divine amène, en contre-coup,
le besoin de multiplier les intermédiaires entre l'homme et
ce Dieu ineffable, inaccessible. La communauté d'Israël prend
de plus en plus conscience de sa vocation mystique, du destin
personnel et spirituel de chacun de ses membres, et jusque
dans la survie de l'au-delà, dont les brumes lentement se
lèvent.
A ce stade de son évolution, le judaïsme va rencontrer
trois pierres d'achoppement auxquelles il va se briser, ou plutôt
devant lesquelles il va se figer. Tout d'abord le particularisme
nationaliste que battaient déjà en brèche les derniers cha-
INTELLIGENCE DE LA BIBLE 75

pitres du Livre d'Isaïe avec ses chants du Serviteur de Iahvé.


Ensuite la lettre qui tue l'esprit, la loi qui écrase de sa
masse, alourdie encore de traditions humaines, le premier,
l'unique commandement, celui de charité. Le messianisme
enfin longuement décrit en des pages qui sont parmi les plus
denses, les plus justes, les plus élevées de ce beau livre. L'au-
teur s'irrite contre ces « pieux manuels et ces histoires saintes
bien intentionnées », auxquels son livre ressemble si peu,
« qui.accoutument leurs lecteurs à croire qu'entre les prédic-
tions messianiques et les réalisations d'Évangile il existe un
lien d'une parfaite évidence, d'une logique rationnelle ».
Le problème du messianisme est certainement le plus délicat de
tous ceux que pose la pensée d'Israël. Il faut se garder, en parlant, de
trop éclairer ses données à la lumière de l'Évangile, d'entendre avec
nos oreilles de chrétiens des mots qui, pour les Juifs, avaient une
tout autre sonorité. Il importe de conserver les perspectives, de
jalonner de dates le courant spirituel ; mais c'est chose à peu près
impossible, car les rédacteurs bibliques n'ont jamais eu cette préoc-
cupation ; aussi, quand on utilise des formules comme « espérance
messianique » pour une époque très ancienne, celle des Rois par
exemple, convient-il d'observer qu'il ne s'agit là que de façons de '
parler commodes et qu'Israël alors n'employait nullement ces termes
dans le sens que nous leur donnons. (P. 430.)

Lorsqu'on veut juger sainement du messianisme, la première


précaution à prendre est de « replacer ce courant spirituel
dans les conditions historiques où il a pris naissance ». Il faut
y ajouter deux autres : « Distinguer avec soin la substance
de ce message des formes littéraires qu'il a revêtues et dont
l'emphase orientale peut être déconcertante ; voir en lui
non pas un système de pensée cohérent, sorti d'un bloc du
cerveau d'un philosophe, mais un ^immense pressentiment
qui, durant des siècles, gonfla l'âme israélite, s'exprima
fragmentairement par la voix de quelques inspirés, mais ne
devint tout à fait clair et compréhensible que lorsque l'Incar-
nation de Jésus-Christ lui donna son achèvement. »
Une conclusion très courte justifie par trois observations
essentielles, qui se •situent sur le plan de l'histoire, le titre
d'« Histoire sainte » donné à tout l'ouvrage. L'indestructi-
bilité d'Israël, nation minime qui traverse les siècles sans
76 INTELLIGENCE DE LA BIBLE
jamais disparaître, alors qu'autour d'elle croissent et croulent
les empires, est un phénomène étonnant dont l'explication
dernière est une volonté providentielle. En second lieu, le
développement d'Israël est nettement progressif; mais alors
que d'autres peuples et civilisations se développent suivant
une courbe rentrée et connaissent une montée, un apogée,
une décadence, la ligne d'ascension d'Israël est continue,
sans nul fléchissement, mais demeure inachevée. Et c'est là
le troisième trait caractéristique. Si grand que soit le témoi-
gnage d'Israël, si supérieur qu'il soit, par rapport aux autres
sociétés antiques contemporaines, « sur maints points, en le
recevant, nous avons le sentiment qu'il pourrait être plus
complet, plus décisif ». Quoi de surprenant à cela pour le
chrétien qui croit avec saint Paul et Pascal que le Christ est
la fin de la Loi, le centre de l'Ancien et du Nouveau Testament?
« Ce n'est donc pas seulement une solide tradition, enracinée
au coeur de notre culture occidentale et chrétienne, c'est aussi
la considération la plus objective de ces faits qui nous justifie,
quand, pour résumer toute cette longue suite d'événements
significatifs, nous lui donnons pour titre ces deux mots :
Histoire sainte » (p. 448).
Après avoir fermé cette « Histoire sainte », simple et belle,
le lecteur, le chrétien surtout, s'il a compris, s'il est conquis,
ira droit au Livre, inspiré de Dieu, qui a charmé et inspiré
son enfance et qui peut et doit charmer et inspirer encore
sa foi, sa vie, son âme toujours adolescentes.
PAUL HENRY.
MALAISE DANS L'ARMÉE
L'INTÉGRATION ET L'ÉPURATION
DES CADRES OFFICIERS

Il règne actuellement dans les cadres de l'armée un grave,


malaise ; l'observateur le moins averti peut noter chez l'officier
comme chez le sous-officier un découragement profond, une
sorte de dégoût du métier militaire et une grande lassitude.
f
Les causes de cet état d'esprit sont multiples ; la cessation
des hostilités en est une. Passant brusquement de la fièvre
des combats et des relatives facilités qu'offrait le temps de
guerre pour la résolution des problèmes matériels, au calme
de la paix revenue qui apporte avec elle un surcroît de tra-
casseries de toutes sortes, le guerrier se trouve désorienté.
Sur ses épaules pèse l'inévitable relâchement des époques qui
suivent les guerres et les efforts violents. Nos pères, après
1914-1918, ont connu un marasme analogue, mais aujourd'hui
le phénomène prend plus d'ampleur parce que d'autres raisons
viennent encore accroître l'inquiétude des coeurs et le désarroi
des esprits.
.
Tout d'abord, un fossé profond s'est creusé, quoi qu'on
en dise, entre le soldat et la nation. Le guerrier a fini cette
bataille de cinq ans en vainqueur, mais le citoyen et le Français
moyen l'a terminée en vaincu. L'un, après des années
d'humiliation, a connu quelques instants de gloire et de
revanche qui lui ont fait oublier beaucoup d'années en quelques
mois ; mais l'autre, après lin éphémère payoisement, a été
replongé dans des difficultés matérielles et politiques accrues ;
dès lors, la gloire du militaire lui a paru d'autant plus insup-
portable qu'il ne la partageait point et d'autant plus ruineuse
économiquement qu'il était lui-même appauvri et dominé
par les difficultés matérielles.
La vague d'antimilitarisme que nous voyons déferler sur
78 MALAISE DANS L'ARMÉE '

tout le pays a donc des raisons psychologiques et économiques


profondes. Elle a aussi de profondes raisons historiques.
Quel que soit le sursaut patriotique des derniers mois de
l'occupation et de la Libération, il ne faut pas oublier la force
des courants pacifistes pendant la période d'entre les deux
guerres : dans des cercles étendus de ce pays, une génération
a sucé l'antimilitarisme et l'antipatriotisme avec le lait.
Un instant, la jeunesse, dans son enthousiasme, avait oublié
ces vieilles querelles ; les hommes de vingt ans ne pensaient
qu'à se battre ; ils avaient pris leur mitraillette en oubliant
sur leur table Karl Marx... s'ils l'avaient jamais possédé!
Mais avec la Libération les anciens sont sortis de l'ombre ;
ils ont repris les leviers, avec leurs vieilles déformations psy-
chologiques et politiques. Ce n'est pas sans une satisfaction
intime, profonde, que les chefs socialistes les premiers et les
chefs communistes par la suite ont rejeté le manteau de
militarisme et d'héroïsme dont ils s'étaient couverts un ins-
tant pour reprendre leurs vieux habits de partisans, hisser
les couleurs de la lutte des classes, arborer les programmes de
revendications. Dès lors, on a vu fleurir à nouveau les attaques
contre l'État-Major, les officiers de caste, reflet d'une bour-
geoisie décadente, les dépenses militaires excessives qui
ruinent la nation, le colonialisme coûteux qui ne profite
qu'aux banques et aux grandes compagnies coloniales.

L'Impopularité du Militaire
A ces raisons profondes sont venues s'ajouter mille autres
causes d'exaspérations et de malentendus.
Il y a eu tout d'abord, il nous est pénible ici de le noter,
l'incompréhension profonde des milieux politiques et mili-
taires du gouvernement de Londres et d'Alger à l'égard de la
situation française réelle.
Ayant pendant quatre ans mené à la radio une politique
d'opposition, trop peu nombreux, hélas ! ont été les chefs
civils et militaires qui ont été capables, après la Libération
de la France, de se hausser jusqu'à cette impartialité néces-
saire à qui assume la responsabilité du gouvernement : trop
de menaces en paroles, trop d'excitation des esprits, paS
MALAISE DANS L'ARMÉE 79
.

assez d'actes de justice motivée et exemplaire au débarque-


ment ; d'où, par voie de conséquence, une prolongation mal-
gaine de ce que l'on a appelé l'épuration ; enfin, méconnaissance
du problème de la Résistance et des F. F. I. N'ayant pas cru
avant le débarquement à la réalité de la prise insurrection-
nelle du pouvoir, ils se sont effrayés outre mesure, à la Libéra-
tion, de la tempête qu'ils avaient eux-mêmes soulevée. De
cette méconnaissance et de cette incompréhension a découlé
une politique sans suite, alternative de démagogie et de tra-
casseries inutiles qui ont exaspéré les F. F. I. pour finir par
leur donner plus qu'ils ne demandaient, sans parvenir toutefois
à les contenter.
Que penser également d'un commandement et d'un gouver-
nement qui ont accepté les mascarades des galons à titres
fictifs de la D. G. E. R., de la Mission de liaison administra-
tive, du personnel parfois peu intéressant du ministère des
Prisonniers de guerre, pour finir par cette catégorie dis-
créditée par un certain nombre d'escrocs que l'on appelle
le corps des officiers assimilés d'occupation en Allemagne?
Ce qui rend la position de l'officier et du soldat cle carrière
intenable aujourd'hui, ce sont précisément ces excès et débau-
ches de galons, ce rush des appétits que le gouvernement
a tolérés quand il ne les a pas encouragés et qui constituent
vis-à-vis des principes cle gouvernement et de hiérarchie une
véritable trahison. L'amertume des cadres de l'armée régu-
lière est d'autant plus profonde qu'ils subissent aujourd'hui
le contre-coup d'excès commis
par des catégories d'assimilés
que rien ne distinguait aux yeux du public des vrais officiers :
le mot de « prostitution de l'uniforme » n'est
pas exagéré.
On ne saurait non plus trop réfléchir sur le fait que c'est
l'armée vaincue qui s'est chargée de la liquidation de la défaite
de 1940. L'armée allemande
en 1918 avait forgé la légende
du «
coup de poignard dans le dos » : elle avait été trahie mais
non vaincue ; on la voit aujourd'hui, au procès de Nuremberg,
amorcer une manoeuvre nouvelle tendant à montrer combien
1 état-major
allemand était opposé aux plans de Hitler et
comment il a été forcé à l'obéissance malgré ses plus chers
désirs. L'armée française
a été bien éloignée de ces habiletés.
" y a six ans, c'est l'état-major français qui a signé l'armis-
80 MALAISE DANS L'ARMÉE
.
tice ; c'est l'armée qui a assuré la remise en ordre du pays
au moyen des subdivisions et des circonscriptions militaires
c'est l'Intendance qui a pris en main le ravitaillement de •

l'époque. C'est un militaire, enfin, qui, à Vichy, est devenu


Chef de l'État. Il ne s'agit pas de savoir s'il aurait été préfé-
rable pour le bien public qu'il en fût autrement. On doit
simplement constater qu'il en a été ainsi. Moins adroit dans
la défaite que le militaire allemand, le militaire français
s'est chargé du pouvoir et par conséquent, du même coup, des
responsabilités et de l'impopularité qui en étaient inévitable-
ment le lot en de telles périodes.
Mais l'événement le plus pénible fut sans contredit l'entrée
des troupes allemandes en zone non occupée et l'attitude
incompréhensible des chefs de l'armée à cette occasion.
La façon déshonorante dont les unités furent désarmées
dans leur caserne sans qu'un seul coup de feu ait été tiré, la
condamnation officielle par le gouvernement de Vichy des
troupes d'Afrique du Nord qui s'étaient ralliées aux Alliés,
les remises de décorations en grande pompe aux membres
de la Légion tunisienne ayant combattu avec les Allemands,
le maintien de la flotte à Toulon et bien d'autres faits sont
autant d'erreurs ou de lâchetés que les campagnes de Tunisie,
d'Italie et de France et les actes héroïques accomplis dans la
Résistance n'ont pu faire oublier et que les antimilitaristes
ont beau jeu d'exploiter aujourd'hui.
On comprend mieux dès lors les difficultés dans lesquelles
se débat l'actuel ministre des Armées pour parvenir à une
solution juste, raisonnable et politique du problème des
cadres. Pressé par cette vague d'antimilitarisme puissant
dont nous avons vu les origines, harcelé par les Finances qui
exigent un abattement considérable des dépenses militaires,
lié, gêné enfin dans ses mouvements par les textes et mesures
pris en la matière par ses prédécesseurs, il n'a pu, à priori,
aboutir qu'à des solutions de compromis.
Comme toutes les solutions de ce genre, celles-ci mécon-
tentent les intéressés, exaspèrent les partis politiques, ne
satisfont pas les Finances et aggravent encore le malaise de
l'armée.
.
Il est trop tôt pour juger définitivement une opération q
MALAISE DANS L'ARMÉE SI

n'est pas achevée : du moins pouvons-nous chercher à en com-


prendre le sens, en exposant les données des deux principaux
problèmes qui sont aujourd'hui d'une brûlante actualité :
l'intégration et le dégagement des cadres.

L'Intégration des Cadres F.F.Ï.


L'intégration des officiers de réserve et des officiers F. F. I.
dans l'armée est un problème technique et un problème
de justice qui a été transformé en machine de guerre politique.
Il aurait pu être profitable pour l'armée d'intégrer dans son
sein des officiers issus de la Résistance et qui avaient souvent
manifesté" de magnifiques qualités morales et de très belles
qualités de combattants ; mais il aurait fallu faire un choix,
opérer un tri pour ne garder que des sujets jeunes possédant un
minimum 'd'instruction ; il aurait fallu surtout opérer rapi-
dement et faire passer tous ces cadres nouveaux dans le
creuset de l'armée française au combat ou dans des écoles
de formation qui aient été véritablement des écoles cle tech-
nique militaire moderne. Or, faute d'une politique ferme et
large en,,ce domaine, plus encore que faute cle moyens, on n'a
réalisé ce programme que très imparfaitement. Seuls les
officiers F. F. I. incorporés à la lre armée ont subi un
sérieux entraînement au combat ; quant aux autres, quelques
rares écoles de cadres mises à part,' les intégrations ont eu
lieu sur dossiers par protection amicale ou politique ; clans ce
domaine, le favoritisme et le bon plaisir ont été rois.
Les retards apportés à la régularisation de cette situation
d'officiers F. F. I. ont dégoûté les meilleurs éléments et les
plus ardents. Là encore, l'armée, par sa lenteur, a opéré une
sélection à rebours, et il y a gros à parier qu'un certain nombre
de ceux qui ont réussi à surmonter les tracasseries adminis-
tratives ont été soutenus plus encore par l'espoir d'acquérir
une situation stable que par la foi qui soulève les monta-
gnes. ' '
,
De nombreux sous-officiers d'aetive ont également été
nommés officiers pour raisons de Résistance sans que l'on ait
Porté attention à leur âge et à leurs facultés intellectuelles.
Enfin, il faut tenir compte des nombreux combattants
ÉTUDES,
avril 1946. CCXLIX. — i
82 MALAISE DANS L'ARMÉE
de Tunisie, d'Italie, d'Alsace, d'Allemagne devenus officiers
par passage dans les écoles inter-armes créées à cet effet.
Cet ensemble de mesures d'intégration et de recrutement
du corps des officiers a abouti à l'intégration au titre de
l'active dans la seule armée de terre, depuis 1945, d'environ
dix mille officiers nouveaux dont la caractéristique est
d'avoir été promus sans passer aucun examen sérieux per-
mettant d'apprécier leur instruction de base. En outre, l'âge
moyen de ces officiers est particulièrement élevé dans les
grades de lieutenant et. de capitaine, ce qui n'est pas sans
présenter de graves inconvénients à un moment où l'on
veut créer une armée jeune et dynamique. Enfin, à une
époque où la technique impose sa loi de plus en plus, dans
l'armée de terre comme dans les autres armées, une telle
masse de chefs possédant une instruction de base sommaire.
peut constituer un poids extrêmement lourd à traîner pour
l'armée moderne de l'avenir 1

Quoi qu'il en soit, on en arrive à cette conclusion que la


physionomie du cadre des officiers a été profondément modi-
fiée ' depuis 1945 ; et il est faux de prétendre que l'armée a
pratiqué une intégration d'officiers F. F. I. sur une échelle
très réduite, puisque, pour la seule armée de terre, 60 p. 100
des dossiers d'intégration dans l'armée active présentés par
les régions ont été acceptés par le ministre.

L'Épuration et le Dégagement
A la fin des hostilités, la seule armée de terre comptait
environ 40.000 officiers sous les armes, dont seulement moins
de 10.000 étaient réservistes.
Les nécessités budgétaires ayant réduit les effectifs, le nombre
des officiers doit être ramené cette année à. 25.000 environ.
Comment opérer cette compression autrement qu'en met-
tant en oeuvre tout l'arsenal des mesures à la disposition dun
ministre, à savoir ' l'épuration, les avantages offerts aux
départs volontaires (loi de dégagement des cadres), les déga-
gements d'office en vertu d'un autre chapitre de la même loi,
l'abaissement des limites d'âge, la démobilisation de tous
les officiers de réserve en situation d'activité ?
MALAISE DANS L'ARMÉE 83

Il semble que par une combinaison raisonnable de toutes


ces mesures on pourrait arriver progressivement au dégon-
flement souhaité des effectifs, mais c'est ici que la politique
vient envenimer les choses. Elle est particulièrement violente
dans certains partis en ce-^qui concerne l'épuration ; et c'est
pourquoi il vaut la peine de considérer le problème avec
objectivité. -

Il était normal d'examiner avec sévérité le cas des officiers


demeurés en France et qui n'avaient pas pris une part active
aux combats de la libération du territoire.
Autant, en effet, il a pu paraître à un esprit sensé et dégagé
de toute passion partisane que le devoir du citoyen n'était
pas nettement tracé jusqu'au 8 novembre 1942, sous cette
réserve importante toutefois que rien n'a jamais justifié la
collaboration avec l'ennemi, autant l'attitude d'un militaire r
à partir de la démobilisation de l'armée ne pouvait être autre
chose que la résistance à l'envahisseur, soit qu'il exerçât
cette résistance à l'intérieur du pays, soit qu'il allât rejoindre
les forces combattantes françaises en Afrique ou à Londres.
Il ne faut pas oublier que l'on est en droit d'exiger davantage
d'un officier que d'un simple citoyen.
C'est pourquoi les officiers de l'armée de terre restés en
métropole ont été classés par les soins d'une commission
d'épuration en quatre catégories, selon qu'ils avaient des
titres de résistance certains, peu cle titres cle résistance, pas de
titres de résistance du tout ; enfin, ceux qui avaient collaboré
avec l'ennemi ou s'étaient livrés à des ,actes jugés antina-
tionaux. A l'heure actuelle, les officiers cle cette dernière
catégorie ont été révoqués sans pension ; ceux qui n'ont pas
de titre de résistance sont dégagés progressivement selon
des modalités diverses ; une partie de ceux qui ont de faibles
titres de résistance se verront sans doute pénalisés dans leur
avancement ; ceux enfin qui ont- des titres de résistance
certains ont déjà été réintégrés par la voie du Journal officiel.
On remarquera que sur plus de 10.000 dossiers examinés,
40 p. 100 des
cas seulement ont fait Jusqu'à ce jour l'objet
d'une mesure de réintégration. Il est donc faux cle prétendre
qcîfe l'armée n'a
pas opéré un tri sévère de ses cadres d'officiers

d'activé. Il est inexact également de prétendre que seuls les
84 MALAISE DANS L'ARMÉE

« lampistes » ont été frappés, puisque plus de 150 officiers


généraux ont vu leur carrière interrompue dans des conditions
diverses. Il convient également de souligner qu'aussi pénible
que soit cette opération elle était à la fois justifiée et néces-
saire; justifiée eu égard au sacrifice de ceux qui ont été mas-
sacrés par l'ennemi dans les rangs de la Résistance, —il ne
faut pas oublier quel. 800 officiers d'activé ont été déportés et
que 1.200 d'entre eux sont morts dansles camps de concentra-
tion ;— justifiée également en raison du sacrifice de ceux qui
ont rejoint la France combattante et qui, au nombre de 1.200
ont franchi les frontières d'Espagne. Cette opération était néces-
saire enfin, car, dans le nombre de ceux qui sont restés chez
eux au moment où la nation tout entière ne vivait que pour
le combat et la libération, il y a certes quelques officiers
qui se sont crûs liés par le serment qu'ils avaient prêté ;
mais il y a certainement beaucoup plus de « pantouflards »
qui n'ont pas voulu prendre de risques. Nous connaissons
tous quelques cas scandaleux de faux résistants ayant passé
à travers les mailles du réseau d'épuration ; nous connaissons
tous également les cas de magnifiques officiers possédant les
plus belles qualités morales qui, pour des raisons diverses et
parfois légitimes, n'ont pas cru devoir prendre part à la Résis-
tance ; mais ces cas particuliers n'infirment pas la justesse
des principes. L'épuration étant instituée sur cette base,
les dégagements qui en sont la conséquence se poursuivent
actuellement.
Tout est loin d'être parfait clans l'exécution : les critiques
les plus sévères peuvent être faites sur la manière dont les
officiers ont été classés par la. commission d'épuration ;
en particulier on peut reprocher le jugement sur pièces sans
que l'intéressé ait eu la faoulté de se faire entendre et sans
.
vérification suffisante des « preuves » de résistance ; mais
il n'en reste pas moins que, pour l'ensemble des cas, les
mesures prises sont amplement justifiées, surtout si Ton tient
compte de la, possibilité qui a été instituée, de faire appel
devant une autre commission qui juge les cas litigieux avec
une conscience et une probité auxquelles il faut rendre hom-
Il est certain apparaîtront toujours
mage. que ces mesures
trop dures aux intéressés et à une grande partie du corps
MALAISE DANS L'ARMÉE 85

des officiers ; en revanche, elles paraissent déjà insuffisantes


aux partis politiques qui rêvent par ce moyen d'éliminer, des
cadres de l'armée le plus grand nombre possible d'officiers
de carrière considérés par eux comme des officiers « de
l'ancien régime ».
A la faveur de la compression des effectifs, une manoeuvre
se développe qui tend à réclamer une épuration de plus en plus
sévère, s'étendant désormais même aux officiers d'Afrique
du Nord qui ont par la suite brillamment combattu -en Italie
et en France ; ainsi seraient créés des vides qui permettraient
des intégrations de plus en plus nombreuses d'officiers issus
des F. F. I. ou de sous-officiers. Et le-malaise profond que
ressent l'armée française à l'heure actuelle provient sans
nul doute beaucoup moins des mesures qui ont déjà frappé
les cadres défaillants que des menaces que porte en germe
une extension de l'épuration, si elle venait à être maniée
un jour par des antimilitaristes notoires ou des partis poli-
tiques dont les sympathies pour l'étranger sont malheureu-
sement trop connues.
On peut dire sans exagérer que la vie même de l'armée est
suspendue tout entière à ce double système de l'épuration et
de l'intégration. Conçues sous la forme d'une mesure de rajeu-
nissement des cadres et en quelque sorte comme un courant
apportant un élément plus vif et plus frais dans une masse
qui avait eu tendance à s'attiédir, ces mesures sont doulou-
reuses, mais elles peuvent être fructueuses. Conçues au con-
traire comme un procédé de destruction des élites anciennes,
elles sont un moyen d'une efficacité redoutable, d'autant plus
redoutable que ces mesures sont fragmentaires, n'alertent
pas l'opinion, produisent leur effet d'une façon progressive
et engagent l'avenir pour de longues années. Si l'on n'y prend
pas garde, le cadre général de l'armée paraîtra n'avoir subi
que de légères transformations ; les uniformes seront les mêmes,
les galons auront
peu changé ; le cérémonial militaire se sera
peu transformé, et. cependant la substance même de l'armée
aura été profondément altérée. Un jour prochain, la France
risque de se réveiller devant une inconnue redoutable.
DÉCOUVERTE
DE NOUVEAUX HOMINIENS
A JAVA ET EN CHINE

L'île de Java eslT devenue célèbre, en ce qui concerne la Paléon-


tologie humaine, depuis l'époque déjà lointaine (1891) où, dans la
localité du Trinil, le docteur hollandais E. Dubois découvrait les
restes d'un être voisin des Singes et cependant humain par plusieurs
caractères, qu'il appela Pithècanthropus erectus. Cette trouvaille eut
un retentissement considérable : la calotte crânienne, le fémur et les
trois dents du Trinil, rapportés par E. Dubois à un même être, révé-
laient en effet un Primate fossile à tel point intermédiaire entre les^
Anthropoïdes et l'Homme que l'on hésitait sur sa position exacte.
Devait-on en faire un Singe très évolué, comme le voulurent certains
auteurs frappés par. son front fuyant, la saillie au-dessus de ses
orbites semblable à celle des Singes, l'aplatissement de son crâne,
et convenait-il alors de le rapprocher du groupe des Gibbons à cause
de l'aspect très reetiligne de son fémur? Devait-on le regarder comme
un Hominidé très archaïque, déjà nettement séparé des Anthropoïdes,
et acheminant vers les Hommes quaternaires de l'espèce de Néander-
thal porteurs des derniers héritages simiens, mais indubitablement
hommes cependant? C'est ce que pensaient d'autres savants, en
considérant en-particulier la capacité crânienne de 900 centimètres
cubes du Pithécanthrope qui surpasse largement celle de tous les
Anthropoïdes. Finalement, on arrivait même à se demander si les
restes du Trinil ne devaient pas être répartis entre plusieurs êtres
appartenant à des familles différentes de Primates.
Ces problèmes ne pouvaient se résoudre que par des découvertes
ultérieures. Une des plus sensationnelles fut celle qui, en 1929, mit
au jour dans la grotte de Chou-Kou-Tien,près de Pékin,une calotte
crânienne remarquablement semblable à celle de Java. Un être nou-
.

veau s'introduisait dans la Paléontologie humaine, le Sinanthrope,


qui ressemblait au Pithécanthrope comme un frère. Les fouilles
poursuivies par la suite à Chou-Kou-Tien réunirent de• nombreux
DÉCOUVERTE .DE NOUVEAUX HOMINIENS 87

restes de Sinanthrope appartenant à une quarantaine d'individus.


Le Pithécanthrope de E. Dubois n'était donc plus un isolé, et l'im-
portance apparaissait manifeste de ce stade d'évolution où l'on
tendait désormais de plus en plus à voir les représentants des plus
anciens hominiens. Mais à mesure qu'on connaissait mieux ces
êtres, on s'apercevait qu'un hiatus considérable demeurait entre la
morphologie des Anthropoïdes et la leur.
Cet hiatus se combla un peu par le bas, c'est-à-dire du côté des
Anthropoïdes, lors des découvertes qui, de 1924 à 1938, révélèrent en

Anthropoïdes. .'.
Afrique du Sud le groupe des Australopithécidés, Primates fossiles
plus évolués dans le sens humain cju'aucun des Singes actuels', mais
restés en deçà de la limite qui les aurait fait sortir du groupe des

Et voici que de nouvelles fouilles, conduites à Java à partir


de 1936, principalement par le savant hollandais von Koenigswald,.
et des trouvailles faites en Chine du Sud contribuent à diminuer ce
' même hiatus par le haut en nous faisant connaître des formes appa-
rentées'au Pithécanthrope deE. Dubois, mais plus simiennes que lui.
C'est de ces dernières découvertes que nous voudrions donner ici un
aperçu. Nous avions bien- eu, en France, quelques renseignements
fragmentaires à leur sujet avant 1940, et plusieurs de nos savants
avaient pu en faire état dans leurs publications de guerre 1, mais ce
n'est que grâce à la fin des hostilités que le travail d'ensemble de
l'anthropologiste américain F. Weidenreich nous parvient et nous
apporte l'étude détaillée des fossiles hominiens recueillis à Java et
en Chine du Sud par von Koenigswald2.
Presque toutes les trouvailles récentes de Java ont été faites dans
la localité de Sangiran et proviennent de couches géologiquement
identiques aux « couches du Trinil >^. Ce sont des couches fluvio-
volcaniques, contenant une faune à laquelle F. Weidenreich attribue
un âge quaternaire moyen 3. Malheureusement, d'importants rema-
1. Une analyse de ces travaux et un tableau très suggestif do l'état de nos
connaissances en Paléontologie humaine en 1943 ont été donnés par P. de Saint-
Seine pour les lecteurs des Études : « Quelques mises au point récentes en Paléon-
tologie humaine », Construire, XIV, 1944.
2. Franz Weidenreich, « Early Man oi Java and South China», Anthropologica,
Papers of ihe American Muséum of Natural History, vol. 40, part. I, New-York
1945, 134 p., 12 pi. hors texte, 28 fig. dans le texte.
3. Le P. Teilhard de Chardin avait antérieurement rapporté ces couches au
Quaternaire ancien : tout indique que la stratigraphie de Java est loin d'être
définitivement élucidée.
88 DECOUVERTE DE NOUVEAUX HOMINIENS
niements ont bouleversé ces formations de Java au cours de terribles
tempêtes qui ont accompagné les éruptions volcaniques du Quater-
naire inférieur et moyen. Us compliquent actuellementla stratigraphie
des couches du Trinil et peuvent masquer le rapport d'âge exact des
fossiles du groupe du Pithécanthrope.
Les Hominidés fossiles de Java, bien qu'ils proviennent tous des
couches du Trinil, sont loin en effet d'être identiques. L'étude
extrêmement intéressante qu'en a faite F. Weidenreich, soit sur les
originaux, soit sur les moulages que lui a communiqués von Koe-
nigswald, l'amène à distinguer plusieurs types qui, à son sens
jalonnent l'évolution des. Hominidés antérieurement au stade du
Pithécanthrope de Dubois.
Le typele plus archaïque au point de vue morphologique est celui
qui correspond à une mandibule de grande taille, trouvée à Sangiran
en 1941. U est intermédiaire entré les Anthropoïdes vivants et fos-
siles (en y comprenant les Australopithécidés) et le Sinanthrope, et
représente pour F. Weidenreich un stade hominien ancien de Java
pour lequel il adopte le nom de Meganthropus palseojavanicus que
lui a donné von Koenigswald,
A un stade plus évolué appartient un crâne trouvé à Sangiran
en 1939, pourvu d'un fragment de maxillaire * et désigné sous le
nom de crâne IV. Moins primitif que Meganthropus, ce type est
cependant plus archaïque que Pithecanthropus erectus. F. Weiden-
reich crée pour lui le nom de Pithecanthropus robustus, car s'il se
rapproche beaucoup de l'être du Trinil (sa capacité crânienne est
aussi 900 centimètres cubes), il en diffère par son aspect plus robuste,
par la plus grande épaisseur de ses os -et par une série de caractères
plus simiens (notamment un diasthème ou intervalle entre la canine
et les incisives). ê
Pithecanthropus erectus est représenté désormais non plus seu-
lement par la calotte crânienne du Trinil (crâne I), mais également
par un crâne trouvé à Sangiran en 1937 (crâne II) et une calotte
crânienne juvénile trouvée dans la même localité en 1938 (crâne III).
Ces crânes, dont la capacité va dé 775 à 900 centimètres cubes, ont
de grandes analogies avec les crânes des Sinanthropes. Les différences
qui les séparent sont de l'ordre dés différences raciales. Pithecan-
thropus erectus et Sinanthropus représentent bien une même étape
de l'évolution humaine, comme on le pressentait déjà. Cette opinion
trouve une confirmation dans l'étude des mandibules qui paraissent
A JAVA ET EN CHINE 8a
devoir être rapportées à Pithecanthropus erectus : un petit- fragment
trouvé jadis par E. Dubois à Kedung-Brubus (mandibule A) et une
autre mandibule des fouilles récentes de Sangiran (mandibule B
de 1936). Par contre, on n'attribue plus aujourd'hui à Pithecan-
thropus erectus les trois dents trouvées par E. Dubois 1 et on hésite
encore sur la signification du fémur du Trinil. E. Dubois a pourtant
décrit récemment cinq nouveaux fémurs exhumés d'une caisse
conservée au Musée de Léyde,.où étaient enfermés des ossements de
Mammifères provenant des premières fouilles de Java. Il apparaît
nettement maintenant qu'aucun de ces fémurs n'est celui d'un
Gibbon. Leur morphologie est bien. humaine, trop .humaine même
pour le Pithécanthrope. F. Weidenreich incline à penser qu'ils corres-
pondent à un type humain plus récent de Java, sans cependant
écarter absolument l'hypothèse de leur attribution au Pithécan-
thrope. Notons en passant que la même difficulté se présente •— et
le fait mérite qu'on y réfléchisse— pour les fémurs du Sinanthrope,
eux aussi d'aspect plus humain que les crânes.
La localité de Modjokorto, enfin, a fourni en 1936 le crâne d'un
bébé d'un an environ, fossilisé dans des couches antérieures à celles
du Trinil, les couches de Djetis du Quaternaire inférieur. F. Weiden-
reich regarde cet enfant comme le représentant de Meganthropus
ou de Pithecanthropus robustus dans le début du Quaternaire de Java.
Ainsi les fo'uilles de von Koenigswald dans les couches du Trinil
ont révélé l'existence de trois types dont la morphologie, mélange de
traits simiens et humains, est de moins en moins simienne, de moins
en moins archaïque, quand on passe de Meganthropus à Pithecan-
thropus robustus, et enfin h Pithecanthropus erectus. S'agit-il de trois
étapes se succédant dans le temps, comme le pense F. Weidenreich
qui, faisant état dés importants remaniements des couches du
Trinil, y suppose un mélange de fossiles d'âges différents? C'est
possible, mais il faut bien dire, et on ne peut que le déplorer,
qu'actuellement la stratigraphie est impuissante à démontrer ces
relations de descendance.
*

Une curieuse acquisition faite par von Koenigswald dans des bou-
tiques d'apothicaires du Sud de la Chine met sur la piste d'autres
! Deux d'entre elles, des molaires, sont des dents d'Orang; la troisième, une
l'remolaire, est celle d'un homme actuel, ou du moins récent.
&0 DÉCOUVERTE DÉ NOUVEAUX HOMINIENS
. /
faits nouveaux et d'un grand intérêt. A Hong-Kong notamment, il
s'est procuré, au milieu d'une faune qui correspond à celle des
cavernes du Sud de la Chine, trois molaires qui révèlent l'existence
d'un être nouveau, remarquable par sa grande taille : Gigantopi-
thecus Blacki. Apparenté au Pithécanthrope et au Sinanthrope, il
apparaît cependant à mi-distance entre les Anthropoïdes fossiles
et eux. Eii se basant sur la morphologie comparée des Primates,
F. Weidenreich propose de rechercher l'origine de cette forme géante
non vers l'Afrique du Sud et lès Australopithécidés, mais vers les
collines indiennes des Shvaliks où vivaient à la fin du Tertiaire des
espèces géantes de singes, les Dryopithèques. De ces collines du bord
occidental de l'Himalaya, ces types archaïques se seraient propagés
vers l'Est (Gigantopithecus) au Quaternaire ancien et moyen. A partir
du Yunnan, deux courants de migration auraient amené. Giganto-
pithecus ou un de ses descendants d'une part vers le Nord où, dans la
région de Pékin, il aurait évolué vers le Sinanthrope, d'autre part vers
le Sud où, par le Thaïland et Singapour, il a atteint Java pour s'y
transformer en Meganthropus et Pithecanthropus.

Conclusion
Plusieurs notions nouvelles se dégagent de l'étude de ces docu-
ments, d'autres y prennent un- relief plus saisissant..
1° Le groupe du Pithécanthrope rassemble des types divers, net-
tement apparentés, assez différents les uns des autres cependant.
Tandis que le type anciennement connu est très proche du Sinan-
thrope, les formes nouvellement découvertes révèlent des stades
d'évolution plus archaïques, plus simiens que celui du Sinanthrope.
Ainsi, sans que nous puissions' encore parler d'évolution continue,
nous commençons à soupçonner un passage plus graduel de la mor-
phologie des Anthropoïdes.des temps tertiaires à celle des Homi-
niens. Une étude récente de H.-V. Vàllois du crâne de Rabat, décou-
vert par M. Marçais,ne vient-elle pas par ailleurs de révéler la coexis-
tence de caractères de Pithécanthrope et d'Homme de Néanderthal
sur un même individu?
2° L'Hominidé du Sud de la Chine (Gigantopithecus) et les formes
les plus archaïques de Java (Meganthropus et Pithecanthropus
robustus) semblent indiquer que les Hominidés sont passés, au Qua-
ternaire inférieur et moyen, par un stade géant qui aurait précède
A JAVA ET EN CHINE 91

le stade des tailles moyennes. La grandeur des crânes, des mâchoires


ou des dents de ces êtres géants peut excéder de plus de moitié celle
des os correspondants de Pithecanthropus erectus type. Dès lors, en
conservant un rapport identique pour les statures, les grandes formes
atteindraient 2 m. 50 de haut. Mais il est possible, ainsi que cela
s'observe chez les Lémuriens^ que lorsqu'on passe des formes
géantes aux petites formes, le rapport des statures soit notablement
inférieur à celui des mâchoires et des crânes. De sorte qu'on peut se
demander si le gigantisme du stade Pithécanthrope a bien toute
l'amplitude et toute l'importance que lui accorde F. Weidenreich.
Toutefois, il était bon que l'attention des chercheurs soit attirée sur
la coexistence possible, dans le passé comme dans le présent, de
types humains de taille fort différente 1.
3° Tous les os fossiles des Hominidés de Java sont extrêmement
épais. Les os du crâne ont en moyenne chez le Pithécanthrope une
épaisseur double de celle observée chez les hommes modernes. La
même accumulation de substance osseuse se retrouve dans les mandi-
bules et même les os longs. La mandibule européenne de -Mauer,
également très ancienne, est aussi très massive. 11 se confirme donc
qu'il y a réduction graduelle de l'épaisseur des os au cours de l'évo-
lution des Hominidés, en passant des Pithécanthropiens anciens au
Sinanthrope, de celui-ci à l'Homme de Néanderthal, et enfin aux
hommes modernes. v

4° La station verticale
.
semble avoir été très nettement réalisée
chez le Pithécanthrope dès le stade de Pithecanthropus robustus,
dont le trou occipital est plus central même que chez le Sinan-
thrope. La posture verticale aurait donc été acquise bien avant que
le crâne ait atteint la morphologie moderne. Les fémurs du Trinil,
si on les attribue au Pithécanthrope, et'par ailleurs ceux du Sinan-
thrope, conduisent à la même conclusion.

Ainsi les découvertes de ces dernières années ont fait connaître


une série d'êtres nouveaux qui apparaissent' comme intermédiaires
entre des types antérieurement connus. Les Australopithécidés fos-
siles d'Afrique du Sud se situent tout près des Anthropoïdes, morpho-

1. On sait que de nos jours des hommes de très petite taille, les Pygmées,
coexistent avec des hommes de stature normale.
92 DÉCOUVERTE DE NOUVEAUX HOMINIENS
logiquement plus haut que les Singes actuels dans l'ascension vers
l'humain. Sans doute plus intelligents aussi que les Singes actuels, ils
semblent cependant rester de leur lignée. Les nouvelles formes de
Java et de la Chine méridionale, dont F. Weidenreich vient de nous
donner une si belle étude, posent; au-dessous du groupe Pithécan-
thrope type, Sinanthrope, quelques jalons sur la route montante
qui a mené de la morphologie des Simiens à celle des plus archaïques
des Hominiens, et c'est vers le groupe des Dryopithèques des Siwa-
liks que, d'après ces jalons, F. Weidenreich croit pouvoir regarder
pour enraciner dans les Primates le rameau humain. Mais gardons-
nous, dans l'enthousiasme suscité par ces belles découvertes, de
nous laisser aller à bâtir un schéma trop simple d'évolution. Nos
ignorances restent grandes et plusieurs problèmes sont sans solu-
tion, tel celui des crânes anglais de Piltdown et de Swanscombe,
aussi anciens, semble-t-il, que les restes sino-malais, aussi archaïques "

par leur épaisseur, incomparablement plus humains par leur forme.


Bien plus encore nous sentons-nous incapables d'entrevoir où se
place, au cours de cette évolution, la frontière entre l'animalité
et l'humanité. Beaucoup de mystère plane encore sur l'histoire
de nos origines.
HENRIETTE ALIMEN.
CHRONIQUE DU THEATRE
SÉRIE ESPAGNOLE

D'aucuns s'inquiètent de l'afflux des oeuvres dramatiques étran-


gères sur nos scènes. On souligne, en particulier, que trois pièces
espagnoles 1 ont été créées cet hiver à Paris.
Cette importation paraît alarmante dans la mesure où l'on ne voit
en elle que le signe des insuffisances momentanées de la production
théâtrale française. Mais elle réconforte, au contraire, dès qu'on

aperçoit les matières et les techniques nouvelles, les sources d'inspi-
ration qu'elle propose. Plutôt que les vides qu'elle comble, nous
devons mettre en évidence les ressources qu'elle offre.
Que nous apprennent donc Vafle Inclân et Lorca?

Il faut se garder de juger une pièce de théâtre sur une simple


lecture. C'est à quoi pourtant nous réduit Marcel Herrand. Alors
que le texte de Divines Paroles, lorsqu'on le lit, émeut et captive
d'une façon continue, la représentation qu'en donne la troupe des
Mathurins dégage un profond ennui. Nous sommes donc obligé de
choisir, pour un même sujet, entre l'éloge et le blâme.
Considérant qu'adopter le second parti nous entraînerait, de
polémique en polémique (le metteur en scène a-t-il ou non trahi
l'auteur?), au delà des limites de notre étude, nous préférerons
oublier le spectacle pour chercher l'oeuvre en dehors cle lui.
Après tout, nous n'agissons pas autrement avec bon nombre de
pièces du répertoire ».
«
Diyines Paroles ne brille pas sans doute par une composition
rigoureuse. Aucune économie, aucun ordre, à peine discerne-t-on
l'esquisse d'une progression dramatique. Le lecteur est enclin à se

1. Théâtre des Mathurins : Divines Paroles de Ramon del Valle Inclân, tra-
duction de M. E. Coindreau.
— Studio des Champs-Elysées : la Maison de
Bernarda de Frederico Garcia Lorca, adaptation de J.-M. Creach. Théâtre

Gharles-de-Rochefort Mariana Pineda de F. G. Lorca, traduction de M. Moussy.
:
94 CHRONIQUE DU THÉÂTRE
demander jusqu'à la dernière page à quel moment l'intrigue va
se
nouer,, mais il s'interroge sans impatience, et il se laisse retenir par
un déroulement d'images dont la fascination, disons-le en passant,
ne s'exerce parfois qu'à l'aide cle.moyens suspects.
Laureano est un affreux déchet, un idiot difforme, que sa famille
expose sur les chemins, dans les foires, en vue de soutirer à la pitié
publique des aumônes. Il représente un capital dont son oncle et
sa tante se disputent le revenu. Sa mort même n'apaise pas les
appétits.. Décomposé, mais • couronné de fleurs, le cadavre fait la
quête à la porte du cimetière, pour couvrir les frais de son enterrement.
Voilà le sujet, tout au moins le prétexte. On aperçoit sans peine
l'insidieux pouvoir qu'il,recèle.
L'homme n'est que trop disposé à subir l'envoûtement de l'hor-
rible. Le musée Dupuytren a ses fidèles. Si Valle Inclân s'était borné
à solliciter notre imagination, en lui décrivant le chariot où croupit
un monstre vicieux, son oeuvre ne nous retiendrait pas longtemps,
pour peu que nous demeurions attentifs à contrôler les mobiles de
notre curiosité.
Mais son propos est moins restreint : si c'est avec quelque complai-
sance qu'il a installé le nain Laureano au centre du récit, s'il a orga-
nisé en fonction de cette place les allées et venues des autres person-
nages, du moins a-t-il conçu, rassemblant des matériaux divers, un
édifice aux plans contrastés où la lumière pût jouer avec l'ombre.
Construction du genre gothique, dont la gargouille composerait le
motif le plus apparent, mais où l'homme et la femme, escortés de
1

leurs tentations, figureraient aussi ; où la venue do Dieu, enfin,


se laisserait annoncer. Bref, une vision assez moyenâgeuse de la
création.
Il est banal de souligner ce qu'un certain mélange de crasse et de
magnificence, d'amour et de haine, d'orgueil et de misère, d'honneur
et de veulerie,~de prière et de blasphème a de typiquement espagnol.
Banal et sommaire. Car tous les peuples en .leur jeunesse ont cultive
simultanément des instincts jugés de nos jours contradictoires, du
point de vue de notre logique.
Si donc les Espagnols de Valle Inclân mêlent avec une ostentation
particulière le nom du péché à celui de Dieu, si, pour tout dire, leur
foi et leur morale n'ont pas entre elles la relation que le chrétien
d'aujourd'hui leur cherche, ils ne manifestent pas tant Une originalité
nationale qu'un comportement humain dont la réalité historique es
CHRONIQUE DU THÉÂTRE 95

universelle. Possédés par la vie, obsédés par la mort, avides de beauté


charnelle et friands de monstres, ils appartiennent moins à l'Espagne
qu'à quelque moyen âge éternel.
Sur un point pourtant cette affirmation reçoit un démenti. On
connaît la fin de Divines Paroles. Lorsque le sacristain Pedro Gaïlo
veut apaiser la foule, déchaînée par la colère et la lubricité, il prononce,
dans sa langue natale, les paroles évangéliques : «Que celui d'entre vous
qui est sans péché... » Il n'obtient même pas le silence. Mais voici
que la même phrase, il la redit en latin : alors chacun se tait et prie.
Il y a là une idée, une intention, et cela seul donne à l'oeuvre,
in fine, une saveur moderne. Mais apparaît surtout, dans ce dénoue-
ment, une représentation du sentiment religieux chrétien qui semble
le fonder seulement sur le pouvoir magique d'une tradition inintel-
ligible, et qui décourage, ce faisant, toute comparaison avec le
réalisme passionné des premiers élans de la foi populaire.
C'est donc à la fois pour ce que Valle Inclân reconstitue et pour
ce qu'il trahit de l'ambiance
spirituelle dont sa « pièce » nous a
rapprochés que nous préférerons en fin de compte, plutôt que médié_
vale, la dire'romantique. Cette épithète s'adressera du même coup,
sur le plan de l'esthétique théâtrale, au style et à la composition,
ou mieux aux caractères qui les marquent respectivement : la richesse
et le désordre.

Le service funèbre d'Antonio Maria Benavidès prend fin lorsque


le rideau se lève sur le premier acte de la Maison de Bemarda. La
veuve, ses cinq filles et ses deux servantes reviennent à la ferme.
Elles s'y cloîtrent : « Pendant les huit années que durera le deuil,
le vent de la rue ne doit pas entrer dans cette demeure. »
Mais les portes ni les fenêtres ne sont étanches. L'homme a pénétré
dans la maison, ou plutôt, puisqu'il en est exclu, la pensée de l'homme,
et son désir. L'homme individualisé en Pepe de Romano, fiancé à
l'aînée des cinq filles, la laide et déjà vieille Augustias, mais aimé par
Adèle, la plus jeune et la plus belle. Et l'homme mythique, le mâle,
dont l'appel, transmis par le chant des moissonneurs, répété par les
ruades de l'étalon, tourmente le coeur des recluses.
Bernarda, murée dans son orgueil, ne voit rien, ne sait rien. Elle ne
tient aucun compte des avertissements que Poncia, la servante,»lui
prodigue. Elle sera surprise par la catastrophe : Adèle, l'amoureuse
96 CHRONIQUE DU THÉÂTRE
s
sincère, se pendra, succombant devant la jalousie méchante de
ses soeurs.
Tout indique cette fois-ci qu'on se trouve en présence d'une
oeuvre classique : l'unité de lieu, l'unité d'action sont respectées
et il s'en faut de peu que l'unité de temps ne le soit aussi. L'ordre règne
dans la composition, inspirée, dirait-on, des grands modèles : l'évé-
nement moteur s'est produit avant le début de la pièce, et ses consé-
quences psychologiques fournissent toute la matière de l'action.
La beauté du langage, animée par un sens infaillible du cri, l'accé-
lération implacable du rythme qui scande l'approche du désastre,
ne vont pas, même, sans évoquer quelques souvenirs raciniens. Et la
ferme de Bernarda remplit, à l'exemple du palais de Néron ou du
sérail du Grand Seigneur, l'office de cage tragique propre à exaspérer
les passions rivales des êtres qu'elle tient, malgré eux, ras-
semblés.
Cette rigueur de construction ne se paye par aucun fléchissement
du ton. Les traits gardent toute leur force. Mais les ingrédients que
Valle Inclân nous livre en vrac, Lorca les passe au pilon et au tamis
de l'ordre classique, et les fond en une pâte homogène où se recon-
naît toutefois chacune des saveurs originales. Le « mélange espa-
gnol » nous est intégralement restitué, mais ce n'est plus une gerbe
multicolore, c'est une essence.
L'examen nous révèle'pourtant une imperceptible scorie. C'est le
personnage de la grand'mère, de la folle qui traverse deux fois la
pièce, perdue dans son rêve d'amour et de maternité, symbole
panique de l'égarement qui menace ses petites-filles. Ses interventions
paraissent insolites à beaucoup de spectateurs, et cela s'explique.
Mal assimilées, elles troublent la composition et en dévoilent, par
leur singularité intacte, la formule. Ce qu'elles apportent au sens
poétique de l'oeuvre,' elles l'ôtent à sa fermeté dramatique.
+

Quittant le Studio des Champs-Elysées et fort satisfait du spec-


tacle, un critique disait : « Que vais-je pouvoir dire de cette pièce?»
Il constatait par ces mots que la Maison de Bernarda ne prêterait
guère à la discussion d'une idée, ni à l'analyse d'une thèse. Et il
reconnaissait implicitement l'apport que le théâtre espagnol contem-
porain pourrait faire, aujourd'hui, à la scène française. Car ce n'est
point tant pour le style particulier auquel elles se réfèrent que
CHRONIQUE DU THÉÂTRE 97

' Divines Paroles ou la Maison de Bernarda nous intéressent, c'est


parce qu'elles nous rapprochent d'un théâtre de passions.
Ce n'est point tant leur valeur absolue qui nous importe que leur
opportunité : elles surviennent à un moment où le théâtre idéolo-
gique, politique ou littéraire semblait seul digne d'occuper, à Paris,
le premier rang. Elles rappellent que les grandes passions simples :
orgueil, amour, jalousie, cupidité, ambition, celles dont Shakespeare,
Corneille, Racine et Molière ont dressé l'immortel catalogue, sont
capables peut-être de mouvoir des personnages avec plus d'efficacité
dramatique que le sentiment de l'absurde, l'angoisse bouleversante
du choix, ou la forme du petit doigt d'Agamemnon.
Certes, on pourrait extraire de la Maison de Bernarda des idées.
On y peut voir une critique aiguë du conformisme social, de la rai-
deur morale, dans ce qu'ils ont de plus aveugle. On y peut découvrir,
par contraste, une défense des mouvements naturels du coeur 1, une
prise de position en faveur de la liberté des sentiments, de toute
liberté.
On ne se tromperait pas en faisant ces remarques. Mais on devrait
observer aussitôt qu'en l'espèce l'oeuvre dramatique, bien que
signifiante, n'apparaît pas comme un exposé, mais comme une
expérience, que les passions n'y semblent pas introduites pour servir
une idée préalable, mais qu'au contraire" les idées s'en dégagent,
après coup, comme la buée des passions.
Il n'était pas inutile pour le théâtre qu'un succès vînt rappeler
que cette particularité d'aujourd'hui est la règle de toujours,, et que,
par exemple, la seule éloquence qui puisse nourrir d'idées un théâtre
populaire appartient au langage des passions. Une preuve annexe
en est donnée par la troisième des pièces espagnoles accueillies
à Paris cette saison, Mariana Pineda, que son auteur nomme
«romance populaire », et dont la destination, ainsi précisée, se justifie
parce que le conflit idéologique qui s'y déroule est porté jusqu'à
nous par la force motrice d'un débat passionnel, comme une graine
par le vent. ' „;.?"''---
HUBERT GIGN.OUX-

1: De Bernarda aux pères tyranniques de Molière, il n'y a pas si lcjin. ' '
CHRONIQUE DU CINÉMA '

Nous souffrons d'une épidémie de fantômes, à forme microbienne.



Ma Femme est une Sorcière, la reprise de Fantômes à vendre, le Défunt
récalcitrant, C'est arrivé demain, l'Esprit s'amuse...
Une mobilisation, de spectres, une pléthore de cagoules et
de médiums.
Pour ma part, je ne songeais pas à m'en plaindre, car je me pas-
sionne comme une vieille Anglaise aux histoires de revenants. J'al-
lais donc, allègrement, d'ectoplasme en ectoplasme, jusqu'au jour où
le hasard méchant me mit sur le chemin de Sylvie et le Fantôme et
des Gueux au Paradis.

Nous avions un peu oublié la pièce d'Alfred Adam où nous vîmes


une Sylvie jeune fille se mouvoir, avec des gestes flous, dans un rêve—
et apprivoiser les fantômes comme des colombes. Hélas ! le film est
bien éloigné de ce charmant modèle.
Claude Autant-Lara, metteur en scène, connaît cependant son
métier. Mais il rencontre ici un cuisant échec dont Jean Aurenche,
l'auteur des dialogues, est partiellement responsable.
Sylvie 'est interprétée par la très talentueuse Odette Joyeux.
Sylvie a seize ans et elle habite un vieux château qui possède beau-
coup plus d'un fantôme à chaque étage. La fillette rêve le long
d'interminables corridors, s'accoude à des balustrades plusieurs fois
centenaires et se poudre, en allant au grenier, de vieilles poussières
solennelles. Elle est éprise du « chasseur blanc », personnage roma-
nesque tué jadis en duel pour l'amour d'une femme, et dont le por-
trait mélancolique sourit vaguement dans un cadre d'or...
Nous ne prétendons pas conter cette histoire, qui étire sur des kilo-
mètres de pellicule le texte d'Alfred Adam. Bornons-nous à noter
un vieux baron paterne et sentimental, un type de comédien déjà
périmé sous Louis-Philippe, un cambrioleur en bas âge qui cache sous
sa petite casquette le front pur de saint Tarcisius, un jeune premier
dont le sourire et la voix m'ont agacé les dents, des oncles, des
CHRONIQUE DU CINÉMA 99

tantes, de délicieux bambins et quelques fantômes débonnaires.


On marche sur des suaires-—les vivants et les morts s'empêtrent dans
des linceuls fabriqués en série et, sanctionnés par l'Office central de la
normalisation...
H
Miraculeusement, Odette Joyeux se maintient au-dessus de ces
.
niaiseries et nous donne, jeune fille, sa fraîcheur de neige.

Le cinéma est un art autonome, qui doit chercher loin du théâtre


les thèmes de son inspiration. Une preuve nouvelle est donnée de
cette nécessité par les Gueux au Paradis.
Tout le monde connaît la pièce exquise de Martens, soignée comme
un tableau de petit maître ou mn sonnet de Rodenbach, variée
comme une province flamande avec des sentiers dé poésie, des échos
de kermesse et de. carillon, des silences de ville morte.
Il s'agissait de faire un beau film avec ce texte que soutenaient
des chants merveilleux. Mais on a porté les Gueux à l'écran comme
on les eût portés au bourreau. Fernandel et Raimu se sont chargés
de l'attentat, en compagnie de M. Le Hénaff, qui peut faire une
belle carrière dans les Alibert et les Tino Rossi.
Nous avions la poésie sanguine, la puissance délicate des Flandres,
et nous avons maintenant un vaudeville marseillais d'une vulgarité
insoutenable. Martens offrait cette extraordinaire alliance de Pan-
tagruel et d'Évangile, de farce et d'oraison, de mystique et de palette
chaude qui repose dans le coeur des Flandres. M. Le Hénaff nous
rend une galéjade mêlée à parts égales de bondieuserie et cle grossiè-
reté. Nous ayions un ciel où sainte Marie parlait le pur langage de
Van Lerberghe ; et voici un paradis en ripolin avec une Vierge de
calendrier.
Puis, déambulant à travers ces interminables méandres et ces
décors d'almanach, voici Fernandel et Raimu. Deux complices
méfiants... Ils se surveillent. Ils se guettent. Une-grimace de l'un est
immédiatement contre-attaquée par une grimace de l'antre. Ils ont
compté les mots, équilibré les chances, réparti entre eux, au milli-
gramme, le succès possible. On a le sentiment qu'ils sont prêts d'une
minute à l'autre à laisser là leur rôle pour en venir aux mains. Cela
n'est plus une collaboration, mais une compétition sournoise. Raimu
contre Fernandel dans les Gueux au Paradis... Au demeurant, ils ne
100 CHRONIQUE DU CINÉMA

se font guère d'illusion. Fernandel n'essaye même pas de réagir


contre la sottise ambiante. Quant au grand Raimu, il joue ces pitre-
ries d'un bout à l'autre avec une mélancolie d'exilé.

Non contents de chercher leurs sujets dans le théâtre contem-


porain, Messieurs les cinéastes se sont tournés vers les classiques.
Voici, à l'écran, un Cyrano de Bergerac qui devrait relever du Code
pénal.
Nous regrettons de ne pouvoir prendre, plus souvent, en parlant
des-films actuels, le ton de l'amour. Mais ces films sont si mauvais
qu'il faut attaquer ou se taire. Et nous sommes d'ailleurs quelques-uns
à penser, dans la critique cinématographique, que la crise du cinéma
français peut se terminer par une catastrophe si l'on n'y prend point
garde. Et qu'une oeuvre mauvaise devient aussitôt malfaisante.
Nous en voulons maintenant à Cyrano de Bergerac...
M. Fernand Rivers a commis ce délit. A dire vrai, sa conscience
était déjà chargée d'une réalisation sur le Maître de Forges et d'une
autre sur la Dame aux Camélias.
Quelques bouts de planches, quelques stucs ajustés à coups de
marteau ; un nez en carton ; un lot de friperies couleur de muraille
achetées à Dieu sait quel forain ambulant; une ou deux lunes en
papier d'argent — et le concours de Claude Dauphin. Il n'en fallait
pas davantage à M. Fernand Rivers pour réaliser ses vastes desseins.
Les résultats dépassent nos prévisions les plus pessimistes. Le siège
d'Arras, par exemple, réunit une demi-douzaine de vieux cabots
moustachus autour d?une tente qui découragerait le scout le moins
averti. La crampe d'estomac de M. de Guiche n'étincelle point au
soleil — car M. de Guiche n'est pas très fier de son armure. Quant à
la bataille, elle met aux prises une poignée de, tournebroches aux
mines patibulaires, encombrés de vieilles panoplies.
Un lecteur trouvait récemment mes chroniques trop sévères et
me querellait sur ma méchanceté. Pourquoi donc cette irritation?
dira-t-il encore aujourd'hui. Et je m'en vais tenter de lui répondre
d'avance.
Le film Cyrano de Bergerac ne déshonore pas Seulement M. Fer-
nand Rivers, lequel en a. vu d'autres. Il est une insulte aux vers
d'Edmond Rostand, où nous persistons à trouver parmi le verbalisme
des lueurs épiques et le panache des guerres en dentelles. Il engage
CHRONIQUE DU CINÉMA ' 101

]e grand acteur qu'est Claude Daupbin dans une aventure sans


issue. Il compromet par le tapage même de son titre notre production
nationale... Impossible d'accorder son consentement à de pareilles
erreurs — qui sont des fautes. '

M.Eisenstein ne donnera jamais prise, croyons-nous, à une critique


de cet ordre. Il peut se tromper, mais il aime son métier. Et les
oeuvres qu'il nous a proposées (je pense au Cuirassé Potemkine,
à la Ligne générale, à la Kermesse funèbre) portaient le signe de l'art,
c'est-à-dire le signe de l'effort...
Dans Ivan le Terrible, nous retrouvons les qualités d'Eisenstein,
l'empreinte de ses mains pétrisseuses. Le film a voulu être l'exal-
tation cle l'unité russe. Tourné en "1942, il visait à souligner aux
yeux du peuple de Russie les analogies entre les périls jadis ren-
contrés par le grand-duc de Moscovie dans l'accomplissement de sa
tâche impériale, et les dangers contemporains qui menaçaient
alors l'U. R. S. S. Au bout de toutes ces peines, là victoire.
Le cinéma soviétique nous a déjà offert un Pierre le Grand. Voici
l'apologie d'Ivan le Terrible. Ces empereurs nous sont peints comme
les serviteurs magnanimes de la patrie, remplis de courage civique
et d'esprit social. On ne nous avait pas dit que les choses se pas-
saient si bien en Russie, du temps des tsars. Notons au passage cette
mise au point...
Le film débute par le couronnement d'Ivan, premier souverain
de toutes les Russies. La grandeur de la scène, ce mélange de richesse
et de barbarie, ces tètes fines ou frustes émergeant de l'habit de
cour ou posées sur la fraise godronnée comme sur une assiette ; la
lenteur des gestes d'Ivan et la dureté minérale de ses regards :
tout cela nous apporte une haute émotion esthétique. Eisenstein a
minuté chaque soupir, dessiné d'avance chaque scène et ciselé chaque
attitude. Travail précis et grandiose. Les salles sont monumentales,
le repas de
noces se déchaîne autour ?de tables géantes, les plafonds
se perdent à des hauteurs de vertige. Des ombres prodigieuses in-
scrivent sur les murailles le profil de bouc du tsar. Et l'ensemble de
ces visions n'est pas à l'échelle humaine — mais suggère invincible-
ment les dimensions d'un grand destin.
Autres scènes : le siège de Kazan, la cérémonie de l'extrême-onction
peinte avec des précisions dévotes, la veillée funèbre où le tsar se
102 CHRONIQUE DU CINÉMA
traîne à genoux autour du cercueil de sa femme, en se plaignant,
comme une bête, puis se relève furieusement et renverse du pied les
chandeliers de cuivre.
J'ai prononcé le mot « peint ». Effectivement, nous voici en pré-
.
sence de chefs-d'oeuvre picturaux. Il y a des clairs-obscurs ménagés
savamment dans la manière de Rembrandt, des coupes ciselées et
des grappes qui nous parlent assez bizarrement d'Annibal Carrache
des rappels de Byzance dans le hiératisme inquiétant des têtes
vivantes et des icônes d'or. Certaines images sont inoubliables, et je
me souviendrai de' celle-ci : arrondissant les pans de son manteau
comme des ailes et penchant sa tête étrange au bout d'un col de vau-
tour, le tsar guette. Du haut de son palais, il voit arriver une proces-
sion interminable à travers le jiaysage d'hiver, une sinueuse théorie
d'hommes et de femmes qui s'étire jusqu'au fond de la plaine,
jusqu'au bout du monde.
Tels d'entre nous vont niant que le cinéma soit un art. Je leur
conseille d'assister à la projection d'Ivan le Terrible...
Ils y bâilleront ferme, à certains moments, d'ailleurs. Comme j'ai
moi-même bâillé. Car ces tableaux, ces morceaux puissants sont
reliés entre eux, au sens propre du mot, par de vastes discours. Les
conceptions politiques et sociales de l'U. R. S. S. sont ici présentées
comme des traditions historiques. Nous comprenons bien qu'Ivan
est le précurseur de Pierre le Grand et de Staline. Mais de telles pen-
sées ne peuvent être impunément transposées à. l'écran.
Davantage, le rythme est d'une lenteur accablante. Le jeu des
principaux acteurs (Koïchow, Tcherkassof, Skuratov) est si volon-
tairement appuyé qu'il est impossible de le supporter longtemps. Us
pointent la barbe, froncent le sourcil et s'enveloppent noblement
dans les plis d'une cape avant de proférer le moindre mot. Ivan roule
des yeux blancs dont les spectateurs finissent par s'esclaffer. La
scène de la maladie du tsar est positivement grotesque. Quant aux
boyards, ils glapissent dans leurs poils d'une manière si réjouissante
qu'ils soulèvent une tempête <de rires.
Ivan le Terrible, d'Eisenstein : le meilleur avec le pire.

Si l'on met à part Jéricho dont je parlerai dans une prochaine chro-
nique, les films qui paraissent actuellement sur nos écrans sont
dominés, de très haut, par la Bataille du Rail.
CHRONIQUE DU CINÉMA 103
Le mot chef-d'oeuvre s'impose pour désigner cette création éton-
nante.
René Clément, qui n'avait réalisé jusqu'ici que de courts métrages,
en est
l'auteur. La Bataille du Rail appartient à un genre nouveau
qui a reculé les bornes du documentaire et peut connaître une exten-
sion féconde.
Le propos de Clément est de nous montrer la résistance des chemi-
nots. Il le fait sobrement, et avec une telle objectivité que je clas-
serai son oeuvre* non point parmi' les films de propagande-, mais au
nombre des films d'histoire... Les cheminots facilitent les évasions,
dissimulent le courrier secret, transmettent à Londres de précieux
renseignements par radio, cachent des prisonniers en fuite dans les
réservoirs des locomotives, suscitent des grèves perlées et com-
mettent des erreurs volontaires. Ce travail de sape amorce magis-
tralement la lutte ouverte qui va suivre.,
Mais voici le débarquement, et la Résistance grandit. On fait
.

sauter les locomotives, on change subrepticement la destination


'des wagons, on met des trains entiers sur des voies de garage.
Les spécialistes d'outre-Rhin n'arrivent plus à suivre la cadence.
Les chefs français de la S. N. C. F., avec lesquels ils sont en rapports
constants' et de plus en plus tendus, dirigent le sabotage et « tirent
les fils » comme des araignées au centre d'une toile. Il existe une
confiance absolue entre le cheminot et son ingénieur. Dès lors, l'Al-
lemand ne peut plus lutter. ,11 ne sent plus les commandes dans ses
mains. Il doit faire face à des accidents inexplicables et successifs,
dont il n'arrive jamais à trouver les responsables. La magnifique
machine qu'est la S. N. C. F., trop subtile et trop vaste à la fois, lui
devient une énigme obsédante, une sphinge énorme et railleuse.
Le technicien teuton, qui avait travaillé d'abord avec confiance et
vigueur, s'inquiète, s'exaspère parfois jusqu'à la crise nerveuse.
Et nous assistons à cet affolement progressif dont la description est
l'une des plus savantes réussites du film. L'ennemi glisse ainsi, par
degrés, de l'angoisse technique à la hantise de l'espionnage, et de
cette obsession à la peur. La peur pâle qui retrousse les dents.
Un jour, les Allemands exaspérés choisissent au hasard des vic-
times parmi les cheminots. Six martyrs, qu'on fusille l'un après
l'autre. Le dernier de la file, nez au mur, nous est représenté en
gros plan. Il sursaute et cille à la première décharge, puis se calme
au fur et à mesure que la mort approche de lui. Il peut compter,
104 CHRONIQUE DU CINÉMA
d'un camarade qui tombe au camarade suivant, les pas paisibles de
la Mort. Il jette sur une petite araignée grimpant le long des pierres
et si vivante, un bref regard où se concentre une seconde sa révolte
d'homme jeune. Puis il est saisi d'une affreuse seéousse. Au même
instant, sur toutes les machines en gare, les mécaniciens lâchent la
vapeur — et composent à longs coups de sifflets la plus étonnante
oraison funèbre qu'un homme ait jamais rêvée;''
Nous assistons encore au déraillement d'un train de chars. Nous
voyons la locomotive qui mène le convoi glisser à totite vitesse vers
le lieu fatidique où la voie est coupée. Elle jaillit hors des rails, saute
comme une bête dans le ravin, entraînant une apocalypse de wagons
entrechoqués, une danse macabre de tanks, de canons culbutants,
de roues tordues. Nous en perdons le souffle. Mais un petit accordéon
allemand, intact parmi l'orgie des ferrailles fumantes, achève de
rouler sur la pente.du talus en exhalant à chaque bond une note
légère comme un rire...
Attaques de train blindé par le maquis. Sortie d'un tank patrouil-
leur à croix gammée qui semble parfois hésiter, puis se décider avec *
intelligence, et qui prend dans la fraîcheur d'un bois une figure de
monstre pensif. De telles séquences vaudraient d'être décrites, car
elles rejoignent les plus extraordinaires chefs-d'oeuvre de l'écran.
La Bataille du Rail est interprétée par des artistes inconnus.
C'est un film sublime sans exaltation, sans draperies, sans niaiseries
sentimentales ni baisers chronométrés. >Le public, cette fois, est
sollicité par ses instincts les plus nobles et ses sentiments les plus
hauts. Mesure, équilibre et tact, alliés à une perfection technique
devant quoi l'on se récrie d'admiration.
Les Allemands ne nous sont pas représentés systématiquement
comme des bourreaux imbéciles, mais comme des gens dont la tâche
est au-dessus de leurs forcés. Quant aux cheminots, atix maquisards,
ils ne sont pas des héros. Ils font leur devoir en éprouvant une peur
d'honnêtes gens et gardant la maîtrise de cette peur. Jls ne saluent
point la mort de vivats patriotiques, ainsi qu'il advient dans les
*
films du très mauvais-M. Berthomieu. Ils meurent comme de simples
hommes — avec courage, avec regret.
MICHEL DE SAINT-PIERRE.
CE QUE L'ON PEUT ATTENDRE
DE L'O. N. U.

La première partie de la première réunion générale de l'Orga-


nisation des Nations Unies (0. N. U.) a pris fin le 14 février, saluée
par les compliments réciproques des diplomates et les commentaires
cyniques des observateurs du dehors. La confusion engendrée par ces
courants d'opinion contradictoires était fort troublante pour le
grand public. Pendant près de dix- ans, le monde a été en proie à
des luttes et à des convulsions de tous ordres, politiques et militaires.
Il veut savoir si l'O. N. U. va lui apporter cette libération de la
crainte après laquelle nous avons tous soupiré.
A cette question, impossible pour le moment de faire une réponse
claire. Ceux qui, par optimisme excessif ou grossier réalisme, pré-
tendent tenir cette réponse paralysent tout simplement une pensée
clairvoyante et une action courageuse. Si, d'une part, il est naïf de
penser que l'O. N. U. peut d'elle-même résoudre n'importe quel
problème qui lui est posé, il n'est pas moins dangereux, d'autre part,
d'affirmer à priori que la situation actuelle est absolument incu-
rable par le moyen d'un organisme international. Malheureusement,
des observateurs ont déjà cru voir dans les cinq semaines qu'a duré
l'O. N. U. la confirmation définitive de leurs conceptions person-
nelles. Combien il serait préférable que le monde reconnût que le bien
et le mal sont en train de s'affronter pour la possession de l'O. N. U.
à peu près dans les mêmes proportions que dans d'autres phases de
la vie internationale ! Et l'homme le plus avisé
ne saurait, après la
courte existence de cinq semaines de cette institution, prédire si le
bien l'emportera
en fin de compte.
Des points acquis ressortent déjà du travail de l'Assemblée géné-
rale. Techniquement, la session
a été un succès. Cela a une portée
beaucoup plus grande qu'il
ne semble à première vue, car la première
moitié de cette réunion avait
pour but principal son organisation et
sa constitution. L'O. N. U. devait exister avant de pouvoir agir.
Il faut bien [reconnaître qu'en général l'O. N. U., grâce
aux leçons
106 CE QUE L'ON PEUT ATTENDRE DE L'O. N. U.
fournies dans le passé par l'expérience de la Société Vies Nations, est
une unité infiniment anieux organisée que l'Assemblée genevoise.
C'était à prévoir, mais c'est là un fait important. Le travail consi-
dérable de la Commission préparatoire qui a commencé dès le len-
demain de la Conférence de San Francisco a prouvé son efficacité
du fait que l'Assemblée a pu s'ajourner beaucoup plus tôt que per-
sonne n'aurait pu s'y attendre.
L'Assemblée générale qui s'est séparée en février avait pour tâche
principale l'élection de ses propres, fonctionnaires, l'adoption de
règles de procédure et l'établissement de plusieurs organismes clés
de l'O. N. U. Elle avait à élire les six membres non permanents du
Conseil de sécurité, les dix-huit membres du Conseil économique et
social, les quinze membres de la Cour de Justice internationale et le
secrétaire général. Sans cette activité, ces importants instruments de
l'O. N. U. ne pouvaient exister et encore moins fonctionner. On avait
aussi l'espoir de constituer le Conseil permanent du Trusteeship.
Mais des difficultés surgirent entre les grandes Puissances au sujet
des territoires à soumettre au Trusteeship, ce qui empêcha ce dernier
établissement.
Ce peuvent sembler là détails purement techniques. Mais en poli-
tique, peu de choses sont purement techniques, il faut y prendre
garde. Ce n'était pas un détail technique qui empêcha la création
du Conseil de Trusteeship. Ce ne fut pas un détail technique qui
retarda l'élection d'un secrétaire général jusque très avant dans la
session. Le progrès technique est dans bien des cas la mesure de
l'accord politique. Les sections de l'O. N. U. où le progrès technique
fut lent ou inexistant furent en même temps les régions de désaccord
politique entre grandes, Puissances.
C'est pourquoi, à l'inverse, l'étonnante rapidité avec laquelle le
Conseil de sécurité et le Conseil économique et social ont pu fonc-
tionner et envisager de sérieux problèmes à quelques jours de leur
naissance était le signe de complète entente entre les grandes Puis-
sances. Les délégués des petites nations qui se virent coup sur coup
proposer un programme unifié par les « Cinq Grands » ou les « Trois
Grands » ont pu maugréer quelque peu qu'on leur laissât peu de
choix. Mais en toute hypothèse elles pouvaient réfléchir qu'il était
bien préférable d'être conduites par toutes les grandes Puissances
de concert, que de devenir les innocentes victimes de disputes entre
les géants. Tel fut le cas par exemple dans l'accord qui établit la
CE QUE L'ON PEUT ATTENDRE DE L'O. N. U. 107
Commission de l'Énergie atomique. Il fut conjointement patronné
par les
cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Une fois la Grande-Bretagne, la France, l'Union soviétique,
l'Amérique et la Chine d'accord'sur Trygvie, Lie comme secrétaire
général de l'O. N. U., son élection était assurée. Et parce que ces
mêmes Cinq ne pouvaient Se mettre d'accord sur le Conseil du
Trusteeship, aucune autre délégation ne pouvait rêver d'imposer
une action par l'Assemblée.
Les petits États, savent très bien que les succès de l'O. N. U.,
comme la paix du monde,- reposent sur l'aptitude de la Grande-
Bretagne, de la Russie et des États-Unis à collaborer pacifiquement.
Ils admettent franchement que l'O. N. U. ne crée pas cette collabo-
ration, mais l'encourage seulement dès qu'elle existe. L'O. N. U.
suppose que les grandes Puissances ont atteint un accord de base.
L'organisation ne prétend pas être une arène pour Un tournoi entre
ces Puissances.
Voilà pourquoi le monde a retenu son souffle quand l'Union
soviétique, au Conseil de Sécurité, a accusé la Grande-Bretagne
de créer en'Grèce une situation qui menaçait la paix du monde.
L'O. N. U. allait-elle pouvoir supporter un tel choc? L'incident
passa sans causer de dommage apparent à l'O. N. U. ni aux bonnes
relations entre ces deux grandes Puissances. Les discussions Bevin-
Vichinsky peuvent peut-être avoir envenimé une situation déjà
délicate. Nous le saurons mieux dans les mois à venir. Mais que ces
accusations n'aient pas produit immédiatement une explosion volca-
nique faisant voler en éclats l'O. N. U. tout entière, voilà bien déjà
-soit un miracle de psychologie internationale, soit' le signe que
l'0.=N. U. était plus solidement établie qu'il ne paraissait à première
vue.
La cohésion de l'O. N. U. s'explique pour une bonne partie par ce
principe que les cinq Puissances doivent être représentées dans
chaque phase de l'organisation et s'efforcer autant qu'il se peut de
travailler comme un tout unifié. Y,a-t-il une Commission de l'Énergie
atomique? Les Cinq Grands en font partie. Un Bureau tout-puissant
de l'Assemblée? Encore les Cinq Grands. Impossible de concevoir
le Conseil économique
et social sans la présence de la Grande-Bretagne,
des États-Unis, de l'Union soviétique, de la France
et de la Chine,
comme membres élus et rééligibles. Toutes les Puissances principales
sont représentées à la Cour de Justice internationale. Ce qui est
108 CE QUE L'ON PEUT ATTENDRE DE L'O. N. U.
de fait dans les autres organismes et comités se trouve de droit dans
le Conseil de Sécurité et dans le Conseil du Trusteeship. Les Cinq
Grands doivent être membres de ces organismes. Peut-on croire qne
l'ancienne Société des Nations aurait jamais pu accorder une pareille '
prépondérance aux grandes Puissances?
Mais en 1945 et en 1946, quand l'O. N. U. fut conçue et lancée, per-
sonne ne doutait que si les grandes Puissances ne pouvaient tra-
vailler ensemble, la paix ne serait pas possible. La solution leur est
franchement proposée. L'O. N. U. ne fait pas mystère de ce fait, mais
l'expose au contraire. Et en l'exposant, aux Puissances intéressées
elle les aide à concentrer leurs efforts sur cet objectif de base.
Que l'Assemblée générale des Nations Unies ait fait de si substan-
tiels progrès dans les limites du travail qui lui avait été assigné (et
parfois au delà même des prévisions), c'est là une preuve de l'unité
qui règne entre la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie.
Quand l'O. N. U. commencera à s'enliser, ce sera le signe, non pas
qu'elle échoue, mais que les Trois Grands sont réellement, et pas
superficiellement, entrés en contestation. Et si elle s'effondre, les
hommes n'auront plus le loisir de se répandre en larmes ; ils n'au-
ront que le temps de mettre leurs vies à l'abri dans la bataille des
géants.
ROBEUT A. GRAHAM.
HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRÉSENT

LE MONOPOLE DE L'ENSEIGNEMENT
A. LA CONSTITUANTE ET LA DÉCLARATION
DES CARDINAUX ET ARCHEVÊQUES

Une fois de plus la question de la liberté de l'enseignement s'est


posée devant l'Assemblée constituante, les 14 et 15 mars 1946, lors
de la discussion de la Déclaration des Droits de l'Homme. Tout le
monde s'est accordé à souligner la courtoisie qui a marqué les débats^
A vrai dire, cet irénisme n'a pas dépassé l'enceinte du Palais- —
Bourbon, car la presse communiste dénature cyniquement, selon
les méthodes que nous ne connaissons que trop, la récente déclaration
des cardinaux et archevêques.
Le ton modéré des orateurs à l'Assemblée tient à une double cause.
D'une part, le parti communiste tenait à ménager le M. R. P. qui, à la
suite du Congrès cle ses délégués, avait failli abandonner le gouver-
nement tripartite et se donner le bénéfice de l'opposition à la veille
des élections. D'autre part, ce sont des manoeuvres électorales de la
droite qui ont contraint le M. R. P. à introduire la question de la
liberté de l'enseignement dans la discussion de la Déclaration des
Droits : certains journaux, pour discréditer le M. R. P. aux yeux de
l'opinion catholique, l'accusaient, injustement d'ailleurs, de trahir
la cause de l'école libre ; il est regrettable de voir réapparaître ces
moeurs politiques de la IIIe République chez ceux même qui les
dénoncent le plus bruyamment. Dans ces conditions, le M. R. P. était
obligé de se séparer de la majorité sur le problème de l'école, à un
moment où il ne jugeait pas décent d'abandonner le pouvoir : il avait
donc fait savoir à l'avance que l'échec, facile à prévoir, de son amen-
dement sur l'école n'entraînerait pas de changement dans son atti-
tude politique. Le,débat un peu académique pouvait se dérouler en
toute sécurité et l'irénisme n'était dangereux à personne.
De quoi s'agissait-il ? De savoir si, parmi les droits de l'homme,
à côté de la liberté d'opinion, on inscrirait la liberté d'enseigner.
Il n'était pas question, qu'on le comprenne, de supprimer pour
110 HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRESENT
l'instant l'enseignement libre. Les orateurs communistes l'ont rap-
pelé : une trêve a été conclue par les partis sur ce point ; les partisans
du monopole de l'État et les partisans d'une école libre soutenue par
l'État se sont rencontrés sur une position médiane provisoire : la
liberté sans soutien de l'État. L'objet du débat n'en était pas moins
capital : en inscrivant la liberté de l'enseignement parmi les droits
fondamentaux du citoyen, on rendrait à jamais impossible le monopole
de l'État sur Venseignement.
Les orateurs du M. R. P. ont d'ailleurs opportunément rappelé que,
opposés au monopole, ils ne se refusent pas à priori à une certaine
« nationalisation » de l'enseignement, c'est-à-dire à une coordination
des différentes écoles de la'nation sous le contrôle de l'Etat.
Les débats ont été ce qu'ils peuvent être dans une grande assem-
blée, c'est-à-dire assez superficiels. Il y eut cependant deux discours
remarquables.': celui de M. Henri Teitgen, extrêmement bien cons-
truit et qui rappelle.la solide éloquence parlementaire de la Restau-
ration et de la monarchie de Juillet, celui de M. Cogniot, plus vivant
et direct. Mais que d'interventions quelconques, pleines de bonne
volonté souvent, ont alourdi les débats !
M. Henri Teitgen, au nom du M. R. P., a présenté des arguments
accessibles à ses auditeurs de gauche : d'une part, la liberté de l'ensei-
gnement pour le maître n'est qu'un aspect de la liberté d'opinion
que tout le monde admet ; d'autre part, l'enfant a le droit d'être
informé de toute doctrine ; or, l'école laïque, nécessaire dans l'état
psychologique de la nation, ne peut pas fournir le fondement d'une
morale, d'où la nécessité d'un enseignement religieux à côté de l'ensei-
gnement neutre. Qu'on, ne dise pas qu'une telle dualité met en péril
l'unité de la nation : la liberté des partis, la liberté de la presse
seraient alors à supprimer ; au contraire, il n'est qu'un moyen de
promouvoir l'unité, c'est de favoriser le pluralisme.
Il n'a pas été difficile aux orateurs de gauche de dénoncer le point
faible de cette argumentation : ce que M. Teitgen a montré, c'est la
nécessité d'un complément moral et religieux qui s'ajouterait, en
dehors de l'école, à l'enseignement laïque supposé neutre. C'est que
M. Teitgen n'a envisagé que le' droit individualiste de l'enfant a
recevoir un enseignement, celui de l'adulte à le donner ; ces droits
sont soumis à un droit supérieur, celui-de l'État, nous disent les
communistes ; celui de la famille contrôlé par l'État, répond l'Eghse)
car la famille, cellule sociale primitive, est le milieu naturel d édu-
HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRÉSENT 111

cation de la personne humaine, elle a le devoir d'élever l'enfant et


de le former spirituellement, elle seule en est capable ; c'est à ce
devoir que correspond le droit qu'elle réclame de choisir l'ensei-
gnement qui sera donné à l'enfant et le climat total dans lequel cet
enseignement se développera. Je reconnais d'ailleurs qu'un tel
a ngage resterait fermé à toute une fraction de l'Assemblée ; les
arguments ad hominem de M.. Teitgen étaient les seuls qui conve-
naient ; il reste qu'ils, ne sont pas irrésistibles.
En face de l'individualisme libéral de M. Teitgen, les communistes
i
présentent une doctrine diamétralement opposée. Pour l'instant, ils
acceptent le statu quo, .mais ils entendent ménager explicitement
la possibilité d'établir dans l'avenir le monopole de l'enseignement.
Fonction sociale, chargée de former le futur citoyen, l'enseignement
appartient à l'État ; d'ailleurs, .clans les limites du droit supérieur de
l'État, ce qu'il faut considérer ce n'est pas avant tout le droit, du
maître de dire ce qu'il pense, ni celui du père, de famille de choisir une
école, mais le droit de l'enfant de recevoir un enseignement philo-
sophique et moral impartial : l'État seul peut juger de cette impar-
tialité. D'ailleurs, historiquement, la cause de l'enseignement libre
a toujours été revendiquée pour des raisons de pure réaction politique
et sociale. Évidemment, M. Cogniot est gêné par un fait que les
orateurs de droite ont mis en valeur : en Europe, les démocraties
socialistes reconnaissent la liberté de l'enseignement, et même,
horresco referens, subventionnent les écoles confessionnelles, tandis
que le monopole a été introduit par les régimes totalitaires. La
réponse de M. Cogniot ressemble à un faux fuyant : il se contente de
rétorquer que l'Allemagne de Weimar n'a connu..qu'un enseignement
confessionnel, et que de cette Allemagne de Weimar est sorti'Tlm}lé-
risme. Admirons cette logique que l'Assemblée a applaudie : l'asepsie
chirurgicale est considérée comme nécessaire par tous les chirurgiens,
mais je puis citer telle opération après laquelle, malgré l'asepsie, une
septicémie s'est produite ; donc, supprimons l'asepsie.
Entre ces deux extrêmes, constatons l'embarras des. partis
intermédiaires, radicaux et socialistes. Les uns et les autres sont
ralliés au libéralisme les radicaux, depuis toujours ; les socialistes,
;
depuis peu, et plus
ou moins consciemment, par. une réaction instinc-
tive contre les excès communistes. Mais ils gardent les vieilles réac-
tions anticléricales et repoussent les conclusions de M. Teitgen qui,
pourtant, s'appuient sur des principes qu'ils admettent.
112 HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRESENT
C'est ainsi qu'on voit les radicaux avec M. Cot s'élever contre le
monopole et, en même temps, se refuser à inscrire la liberté de l'ensei-
gnement dans la Déclaration, en vertu de soucis un peu byzantins
d'esthétique juridique.
M. Maurice Lacroix, élu sur une liste S. F. I. O.-U. D. S. R. et
dont le catholicisme est connu, parlant au nom de la Jeune Répu-
blique, défend l'insertion de la liberté de l'école parmi les Droits
de l'Homme, tout en exprimant l'espoir que la France en viendra un
jour librement et d'un mouvement unanime à une école nationale
unique. Mais la grosse masse du parti socialiste se contente
d'exprimer, par la voix de ses orateurs, un anticléricalisme un peu
désuet. M. Jean Binot, dans une intervention qui est une des plus
vagues de ce débat, se borne à reprocher à l'école libre de mettre
l'enfant du commun peuple à l'écart de l'enfant de bonne famille.
Il n'aborde même pas la question du monopole qui seule était en
cause. Mais il est plus gêné encore que M. Cogniot par le fait que
les régimes socialistes en Europe soutiennent et subventionnent les
écoles confessionnelles et que les fascismes les suppriment : « Croyez-
moi, dit-il, ne dites point que cette école où tous les petits Français
seraient admis serait l'image de je ne sais quelle expérience totali-
taire, car, précisément, c'est une expérience française que celle-là ;
c'est celle d'un pays qui a toujours rejeté ayec horreur la dictature.»
Autant nous dire que la dictature française ne sera pas une dictature,
parce qu'elle succédera à un régime qui n'était point dictatorial !

Au cours des explications de vote, un autre socialiste exprime la


position du parti, M. Paul Rivet, directeur du Musée de l'Homme :
pour lui, l'école libre,,soumise à des décisions dogmatiques, peut être
un obstacle au libre mouvement de la science. Et d'invoquer le
spectre de Galilée et quelques réprobations plus récentes de savants
catholiques. Ces cas particuliers suffisent-ils à justifier un monopole
d'État qui, un jour, pourrait bien condamner des savants coupables
de scepticisme à l'égard de la dialectique matérialiste, laquelle est la
science par rapport à la foi, comme le déclare avec sérieux M. Flon-
mond Bonté?
Cette médiocrité des arguments socialistes est caractéristique.
Les partis de la gauche modérée sont contraints à un anticléricalisme
désuet parce qu'ils n'ont rien d'autre à proposer à leurs adhérents
qui les différencie et leur donne une raison d'être. Le centre
catholique n'est pas moins hardi qu'eux socialement ; les classes
HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRÉSENT IIP,
dont ils sont issus sont sensiblement de même niveau social que celles
qui ont voté pour le M. R. P. ; par ailleurs, radicaux et socialistes
ne suivent pas les communistes dans leurs surenchères démagogiques,
et ils souhaitent des mesures révolutionnaires prudentes et progres-
sives comme celles que prennent les travaillistes anglais ; mais ils
ne veulent pas passer pour réactionnaires (bien qu'ils le soient deve-
nus ; c'est le sort de tout parti qui vieillit et qui voit naître un radi-
calisme sur sa gauche) ; il faut donc qu'ils se rattachent à un quel-
conque totem qui dans l'esprit des masses, éveille par habitude des
associations d'idées « de gauche ». L'anticléricalisme est un totem
qui commence à être mangé des vers, mais il reste facile à manier,
et c'est un vieux meuble de famille qu'on aurait de la peine à voir
disparaître. Et puis, il forme un lien avec le parti communiste.
Quant au communisme, l'anticléricalisme est pour lui pain bénit,
si j'ose dire ; il constitue une nourriture, pas très substantielle, mais
qui calme un peu la faim. En effet, une désillusion commence à se
manifester dans la classe ouvrière. L'Humanité peut bien proclamer
tous les matins les miracles quotidiens de « notre camarade Marcel
Paul », mais, malgré ces miracles, ' nous ne sommes guère mieux
chauffés,nourris et habillés que sous l'occupation. La capacité d'espoir
et de crédulité de la masse est grande, mais il y a une limite qu'il
ne faut pas dépasser. Un dérivatif est nécessaire et il faut trouver
un aliment à l'instinct révolutionnaire, il faut se donner le luxe '
d'une violente opposition à quelque chose, à n'importe quoi. C'est?
ainsi que les colonnes de VHumanité et d'Action se couvrent d'ar-
ticles contre les jésuites et les évêques.
En fait, l'anticléricalisme continue d'être un bon moyen de propa-
gande politique. On ne peut le comprendre qu'en le considérant
comme une sorte de concrétion historique qui est un fait quasi phy-
sique et contre lequel la. logique ne peut rien. C'est pourquoi un
discours comme celui de M. Maurice Schumann à l'Assemblée manque
son Lut ; il tend à montrer que les grands conventionnels ont été
partisans de la liberté de l'enseignement et que, par conséquent, cette
liberté est dans les traditions de la République : mais les traditions
politiques ne sont pas des idées pures qu'il suffirait de puiser à leur
source, elles sont uiïe longue habitude collective, vivante d'abord,
qui se solidifie en se sclérosant.
Historiquement, l'anticléricalisme a été une réaction naturelle et
nécessaire à la coalition qui, sous la Restauration, réunit la haute

ÉTUDES,
avril 1946. -
CCXLTX. — 5
114 HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS PRÉSENT
bourgeoisie voltairienne, l'aristocratie sceptique et la majorité des
classes moyennes catholiques pour soutenir une forme désuète de
monarchie et des privilèges de classe. Cette collusion, assez inat-
tendue, était la conséquence de la plus grave erreur de la Révolution
qui, par la Constitution civile du clergé, a scindé la nation en deux et
a rejeté le catholicisme dans lés partis contre-révolutionnaires ; la
religion est devenue un principe de classification politique. D'autre
part, les progrès sociaux, au dix-neuvième siècle,- ont été préconisés
par des groupements politiques qui inscrivaient la violence dans leur
programme et étaient parfois contraints d'en user, d'une manière
d'ailleurs très modérée (journée de juin 1848, pour ne parler point de
la Commune qui n'avait pas un caractère de revendication sociale,
mais était le fait des ouvriers de Paris). De cette violence les catho-
liques ont ressenti une horreur qui était disproportionnée, et, à
l'exception de quelques génies précurseurs, ils ont bouclé le progrès
social pendant tout le dix-neuvième siècle. On s'est donc habitué
à considérer comme synonymes catholicisme et réaction politique et
sociale. Comme le dix-neuvième a cru.au Progrès avec une majuscule,
unef sorte de slogan s'est créée et l'on a fait du catholicisme le lieu de
ceux qui. refusent de communier à la religion naïve du Progrès et de
'

la Science, Cette vague mystique du Progrès, incarnée dans l'oppo-


sition au catholicisme, a été l'âme des partis politiques pendant
toute la IIIe République.
' Aujourd'hui, ces complexes historiques ne correspondent plus à la
réalité : la masse catholique s'est « prolétarisée » comme toute la
bourgeoisie, elle n'a donc plus de motifs égoïstes pour se refuser
à une transformation de la structure sociale, elle est moins effrayée
par des réformes d'ampjeur nettement révolutionnaire ; le politique
et le spirituel, d'autre part, se sont complètement dissociés : ni la
hiérarchie, ni les mouvements catholiques n'ont de buts politiques;
enfin, un remarquable réveil intellectuel s'est produit dans l'Eglise
de France et l'on peut difficilement l'accuser d'être un obstacle m
« Progrès ». Sans doute, le slogan anticlérical a-t-il puisé un peu
de jeunesse dans le fait que l'Église de France, excédée d'un antic)e'
ricalisme systématique et d'une politique d'injustice constante)
ait accepté des subventions cle Vichy ; mais la part des catholiques
dans la Résistance a révélé l'esprit nouveau de la génération
catholique qui monte. Malgré tout, l'anticléricalisme reste fort
C'est un slogan politique commode, il réunit un bloc d'intérêts mêles.
HISTOIRE RELIGIEUSE DU TEMPS. PRÉSENT 115

il dispense de penser et il donne le luxe de se croire révolutionnaire


tout en restant dans un immobilisme reposant. L'opposition à l'ensei-
gnement libre est la forme actuelle de cet anticléricalisme pétrifié.
C'est pourquoi s'abusent ceux qui croient qu'un statut viable de
l'enseignement finira par s'imposer parce qu'il est dans la ligne
logique du libéralisme démocratique. C'est croire que l'histoire se
déroule selon les lois de la logique et que les réalités sociales sont de
l'ordre géométrique.
Il est difficile aux étrangers, qui voient les choses du dehors, de
saisir l'importance de ces mouvements collectifs, affleurements soli-
difiés de l'histoire. De récents articles de VOsservatore Rofnano ont
soulevé des tempêtes dans des feuilles qui n'étaient pas toutes
communistes ni même anticléricales. Nous ne connaissons que trop
les dangers de l'école laïque. Mais est-ce bien en lançant l'anathème
sur l'école laïque d'hier que nous arriverons à un résultat? N'est-ce
pas plutôt en nous efforçant de créer un climat de mututbl respect?
Ce ne sont pas seulement les institutions qu'il faut changer, mais
surtout ces grands courants d'opinion issus de l'histoire et dont les
institutions ne sont que l'expression, tâche qui est très difficile.

C'est dans cet esprit que se situe la toute récente déclaration de


l'Assemblée de cardinaux et archevêques.
L'épiscopat français entend sauver la Liberté tout court en défen-
dant la liberté de l'enseignement, car en introduisant le monopole,
c'est sur les voies totalitaires que l'on s'engagerait. Cette liberté ne
doit pas être-illusoire et à l'usage des seuls privilégiés de la fortune.
Aussi l'épiscopat se déclare-t-il prêt à envisager tout projet de statut
de l'enseignement qui assurerait les droits des trois réalités sociales
chargées de l'éducation de l'enfant : la Famille, l'Église et l'État.
Cette affirmation est très importante : l'Église ainsi se place bien sur
le seul terrain où
se puisse fonder la liberté de l'enseignement : le
droit de la famille et non de l'individu, et pour autant elle ne nie
point que l'enseignement soit une fonction sociale et que par consé-
quent l'État ait un large droit de regard, de contrôle et d'organi-
sation. On ne peut rien désirer de plus sage, de plus modéré, de
mieux en accord avec la sensibilité du pays. Aussi bien les évoques ont-
ils conscience de travailler à l'unité de la nation en demandant que
soit enfin écartée une cause séculaire de discorde entre les Français.
ROBERT ROUQUETTE.
LE MOIS
Tentation du Communisme
L'enquête publiée par le numéro d'Esprit de février, les articles de
Mauriac dans le Figaro viennent de mettre en pleine lumière un
malaise qui couvait depuis longtemps chez beaucoup de jeunes, et eu
particulier de jeunes chrétiens. Ayant rompu décidément avec le
monde capitaliste, voulant une révolution qui instaure un ordre
humain nouveau, ayant au surplus pris goût dans la Résistance à
l'action directe, ils éprouvent depuis quelques -mois une lassitude
croissante devant l'impuissance des vieux partis à faire cette révo-
lution et à se dégager des compromissions •— ou des scrupules •— qui
les paralysent. Seul le parti communiste leur paraît représenter actuel-
lement une force suffisamment révolutionnaire pour faire la transfor-
mation à laquelle ils aspirent. Certes, la vision marxiste des choses
est loin de les satisfaire. Ils sont spiritualistes, le marxisme est maté-
rialiste. De plus, ils sont assez lucides pour percevoir les dangers
d'asservissement que le communisme porte en lui. Mais la préoccu-
pation de l'efficacité politique l'emporte cri eux sur celle du témoi-
gnage à rendre à la vérité. Entre la tension spiritualisme-matérialisme
et la tension réaction-révolution, c'est la seconde qui leur paraît la
plus importante. Ils estiment plus urgent de lutter contre la réaction
que de lutter contre le matérialisme. Avec Maignial dans le numéro
d'Esprit, ils mettent la révolution de l'homme avant le témoignage
de Dieu.
On pourrait discuter longuement sur les causes de cette attitude.
Qu'il y ait chez nombre de jeunes chrétiens un douloureux scandale
devant la timidité et le manque d'imagination constructive du monde
chrétien, c'est là chose dont nous serions les derniers à les blâmer.
Qu'ils soient donc sûrs, ces jeunes chrétiens révolutionnaires, que
c'est dans le sens profond de l'esprit de l'Église qu'ils vont quand ils
veulent une révolution pour un ordre social et un ordre humain
meilleur. Là où ils ont tort, c'est quand ils se font l'écho des calomnies
des ennemis de l'Église et qu'ils se jettent dans une frénésie d'auto-
dépréciation.
Mais le point qui paraît le plus important est celui-ci. Le trait
caractéristique de l'attitude de ces jeunes est de mettre en quelque
façon le/qiroblème de la vérité entre parenthèses, de le réserver, et
d'envisager exclusivement la question de l'efficacité. Ils veulent
montrer ainsi que le drame actuel est à leurs yeux question seule-
ment d'action et, non de doctrine, et prétendent avoir une action
marxiste sans avoir une pensée marxiste. Ils ne se rendent pas
LE MOIS 117

compte que c'est précisément l'essence du marxisme que de mettre


la vérité entre parenthèses et de faire de l'efficacité temporelle la
seule réalité. L'opposition du marxisme et du christianisme n'est
pas. celle d'une doctrine à une doctrine, mais d'un pragmatisme à
une doctrine. Le marxisme le reconnaît quand il ne prétend être
rien d'autre que l'incarnation de la force historique présente, de
même que le capitalisme était celle de la force historique d'hier. Il
définit ainsi son ordre, qui est celui du mouvement historique. Mais
le christianisme est précisément ce qui est autre chose et plus que
le mouvement historique. Il est le refus de reconnaître la loi de la
puissance et du fait brutal. Et tandis que le marxisme est l'héritier
de toutes les forces historiques, des invasions barbares, de l'ordre
féodal,, de l'expansion capitaliste, le christianisme d'aujourd'hui est
l'héritier de ce christianismeéternel qui a lutté à l'intérieur de toutes
ces forces historiques pour les maintenir subordonnées au service
de la destinée éternelle de l'humanité dont il est responsable devant
Dieu.
Ainsi, céder au vertige de la force historique, crier aujourd'hui
. :
avec
le « parti », comme on aurait crié hier avec les marchands, héros du
capitalisme, ou avec les soudards, héros de la féodalité, c'est renier la
tâche propre du christianisme, qui est de témoigner pour la vérité
permanente de l'homme et de Dieu. Certes, la situation du chrétien
est-elle singulièrement difficile puisqu'il doit se défier à la fois de la
tentation de la compromission avec la réaction, qui flatte ses passions
cléricales et cherche à acheter à prix d'argent sa conscience, et de la
tentation de la compromission avec la révolution, qui flatte sa pas-
sion idéaliste et cherche à l'attirer à une désincarnation où il se détruit.
Il doit à la fois être engagé au coeur de la vie temporelle et cependant
y garder les exigences de l'absolu. Son chemin est un chemin de crête
entre deux abîmes. Mais c'est s'il sait s'y tenir qu'il se sauvera et
sauvera les hommes. Qu'il soit fidèle, Dieu fera le reste. Seulement,
quand nous le voyons saisi par l'attirance de l'un de ces abîmes et
s'y jeter avec ardeur, nous avons le droit — et le devoir — de lui
crier : Prenez garde! Car il cède à la facilité et compromet l'avenir.
JEAN DANIÉLOU.

A Westminster : Réplique au discours de Fulton


L'archevêque de Westminster, Mgr Griffin, successeur du regretté
cardinal Hinsley, est rentré à Londres, le 10 mars, après avoir reçu
le chapeau de cardinal des mains de S. S. Pie XII
au Consistoire
du 18 février Vatican. Au milieu d'une foule enthousiaste de
Londoniens,
au
— catholiques et protestants mêlés, — il a fait, le
dimanche, son entrée solennelle dans sa cathédrale, car cet honneur
qui lui échoit est partagé fièrement et loyalement par tous les sujets
118 LE MOIS
de Sa Majesté britannique, comme en témoigne la réception que lui
ont faite ensuite les souverains au palais de Buckingham.
Après la cérémonie religieuse, le nouveau cardinal adressa à l'audi-
toire une importante allocution : il. remercia d'abord publiquement
le Saint-Père d'avoir,associé trois prélats de l'Empire — Grande-
Bretagne, Canada, Australie — dans la même promotion ; puis,
abordant le problème de l'organisation de la paix, il fit entendre aux
nations un grave avertissement, inspiré, des préoccupations vati-
canes, comme aussi, semble-t-il. de certains passages du discours
prononcé par M. Churchill à Fulton.
C'est qu'en Angleterre, plus qu'en France, l'opinion demeure fort
sensible à ce qui menace la paix dans l'Est européen. La presse catho-
lique anglaise a, depuis des'mois, révélé les persécutions religieuses,
attentats, séquestrations, ostracismes, injustices de toute sorte dont
souffrent clergé et fidèles catholiques dans lés pays soumis à l'in-
fluence politique et à l'occupation policière' des agents de Moscou
par l'intermédiaire de gouvernements à leur dévotion.
Ainsi prévenue, l'opinion n'a pu se tromper sur le sens de certains
passages du discours du cardinal Griffin.
Il y a une question qu'il m'est impossible d'éluder maintenant : Où en est
l'Église, où en est. l'Angleterre aujourd'hui? Je ne crois pas être victime d'une
appréhension excessive en affirmant que les alïaires du monde sont à l'heure
actuelle dans une situation plus périlleuse encore qu'elles ne l'étaient la veille
de Munich.
Il n'est peut-être pas sans signification de voir le Saint-Siège et ce pays en
butte aux attaques et à la propagande mensongère d'une nation qui s'est com-
portée magnifiquement dans la guerre et dont nous avions'tant espéré pour la
oauge de la paix.

L'Église catholique et les peuples britanniques veulent la liberté


de l'individu, la dignité de l'homme.
Aussi sommes-nous alarmés quand, l'une après l'autre, les nations pacifiques
sont soumises aux attaaues du dehors. Davantage, nous sommes troublés dans
nos propres consciences quand.nous recevons des rapports dignes de foi, prove-
nant de nombreux pays qui ont combattu à nos côtés, et qui prouvent que ces
pays sont encore .dans les fers et sous la domination d'un pouvoir étranger.
Pourquoi, demandons-nous, est-il impossible pour ces pays infortunés de recevoir
la liberté et l'indépendance pour lesquelles ils ont combattu, pour lesquelles leurs
vaillants héros ont fait le sacrifice de leur vie ? Est-ce vraiment au nom de la paix
que des attaques constantes sont poursuivies contre les gouvernements existants,
et pourquoi organise-t-on une campagne systématique pour semer la discorde
et la haine parmi les peuples pacifiques?
Notre peuple souhaite la paix du monde. Cela signifie que les pays de l'Europe
orientale doivent avoir la possibilité de faire des élections librement et sans
entraves, que la police-secrète doit être retirée de leur territoire, et que le rideau
d'acier qui coupe l'Europe en deux doit être levé.
En outre, nous voulons voir instaurer des conditions qui permettent a de
LE MOIS 119

milliers et à des milliers de personnes déportées dé rentrer chez elles comme


t>

individus libres n'ayant plus à craindre d'être traduits devant des tribunaux pour
y être faussement accusés de trahison.

Le cardinal parla ensuite de sa visite au général Anders, comman-


dant, on le sait, les troupes polonaises en Italie, qui se sont si
vaillamment battues en Libye, en Afrique et dans la péninsule, aux
côtés des Alliés. Ces hommes, qui ont lutté pour la liberté de l'Eu-
rope, voudraient rentrer chez eux dans un pays vraiment libre aussi,
en hommes libres, et jusqu'à ce jour il semble qu'ils ne le peuvent.
C'est donc devant le paradoxe d'une Europe libérée de la tyrannie
nazie, mais déjà menacée, sinon opprimée, par une autre tyrannie,
que la conscience des pays libres, disons des pays chrétiens, — le
message du Conseil oecuménique des Églises protestantes et ortho-
doxes vient d'en témoigner, —• se révolte encore une fois.
Il est permis de prendre acte de cet avertissement solennel : nul
n'aura le droit de reprocher à l'Église d'avoir attendu que l'oppres-
sion soit à ,son comble ou que le conflit soit déchaîné pour faire
entendre sa voix.
R. J.

Sursaut de la Conscience chrétienne


Dans un nouveau décor, la Haute-Cour a repris ses sessions et de
hauts fonctionnaires de Vichy y sont venus comparaître. Ils ont été
condamnés. Cette fois, il semble que la mesure soit comble. Les der-
niers verdicts ont rencontré dans la presse une désapprobation
manifeste. Mais ce qui peut être l'effet cle partis pris politiques dans
les quotidiens pouvant vicier le débat, c'est la réaction cle l'opinion
chrétienne, dépouillée de passion politique, qui retiendra seule notre
attention. Elle nous vient cle deux hebdomadaires, l'un protestant,
Réforme 1, qui, sous la plume courageuse cle M. le pasteur Al. Finet,
refuse le verdict prononcé contre Robert Gibrat ; l'autre catholique,
Témoignage chrétien 2, où Jean Baboulène fustige le glissement actuel
de la justice vers une aveugle condamnation du.délit d'opinion.
Cette épuration qui traîne,
— et si elle ne'faisait que traîner ! —
qui inflige des sanctions, semble-t-il, au petit bonheur, qui laisse en
prison des vieillards, des malades, des innocents depuis des mois,
sans se soucier de leur détresse, manque à la fois de dignité, et le but
qu elle se prescrivait au début : punir les coupables, responsables de
notre avilissement et de nos morts sous l'occupation, pour permettre
a un pays amputé de ses membres indignes et revenu à la santé
de jouer son rôle parmi les peuples vivants.

1- Du 23 mars 46.
2- Du 22 mars 46.
120 * LE MOIS
.

Au train dont vont les choses, i-


ce ne sera pas fini en 1951. Qu'es-
père-t-on? Doubler le cap des élections pour mieux « travailler » le
corps électoral? Ou est-ce simplement, là comme ailleurs, impuis-
sance et incapacité de dominer et de régler une situation complexe
à l'excès?.
Si le pays ne s'intéresse plus à ces procès, à qui la faute? Le même
phénomène se produit à Nuremberg et à Paris. Cette coïncidence
devrait ouvrir les yeux. Le moment psychologique est passé, ici
comme là, et la lenteur de la procédure finit par ressembler à une
vengeance refroidie.
Il fallait choisir les grands criminels et faire vite, au lieu de s'embar-
rasser dans des cas douteux ou de responsables mineurs, et après
ces premières charrettes sur lesquelles l'unanimité se fût faite,
diminuer les rigueurs et mettre un point final aux procès. On eût
ainsi retourné les faibles, lès comparses, faciles à rallier à la cause
commune, au lieu d'en faire comme aujourd'hui des hommes raidis
par la colère ou assommés par leur attente. Selon le mot d'un chef
qui n'était que l'écho du sentiment populaire, « la France n'a pas
trop de tous ses enfants ».
Ces méthodes, jointes à la passion qui s'est manifestée ouver-
tement dans plusieurs jugements célèbres et à propos de vrais traîtres
sans doute, ont dans certains cas et des plus importants déshonoré
les instruments de la justice, écoeuré le public et presque attiré de la
sympathie à ceux qui méritaient la mort. Il y a là un fait qui nous
a diminués encore aux yeux des observateurs étrangers admis aux
audiences et dont leur presse s'est faite l'écho. Le prestige dé la
France baisse : ce n'est pas le moyen de nous rendre nos Alliés
cinciliants sur le plan économique et financier.
La faute politique est donc manifeste, mais lé chrétien, s'il ne
peut y rester insensible, est attentif à la violation des valeurs plus
hautes : ce qu'il réprouve par-dessus tout, c'est le déni de la justice.
J'entends les excuses classiques : nous vivons en période révolu-
tionnaire ; c'est l'épuratipn, l'inexorable épuration qui continue.
.
De fait, commencée dans l'enthousiasme, et peut-être beaucoup de
passion partisane, l'épuration était en droit au début d'invoquer des
excuses. On pouvait croire que cette passion s'apaiserait pour faire
place à une" saine appréciation des crimes. Or c'est le contraire qui
est arrivé. Les derniers procès nous manifestent à l'évidence que la
justice n'est plus en cause et il ne semblé plus rester aujourd'hui
derrière cette façade des séances que.des passions acharnées sur les
victimes déjà détenues depuis des mois et condamnées d'avance.
Comment se garder d'un sentiment de honte en lisant les débats
d'une affaire comme celle qui vient de passer au Luxembourg? Un
des plus remarquables techniciens français, que l'étranger nous
envie, est condamné à dix ans d'indignité nationale, alors qu'il avait,
dès 1942, rompu non sans éclat avec la collaboration. Mais il a appa1"
tenu à l'équipe, de Vichy quelque temps et cela a suffi, bien que
LE MOIS J 121

l'enquête n'ait rien révélé contre son patriotisme ni contre son


honnêteté. C'est le type du délit d'opinion à l'état pur, si l'on peut
dire... Sommes-nous donc revenus au « crime politique », dans un
pays qui a bataillé un siècle et demi pour la liberté de pensée et qui
fut le premier à affirmer dans une « Déclaration » qui fit quelque
bruit dans le monde que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions,
même religieuses » ? .
Que les Français veuillent bien se rappeler leur histoire, celle des
tribunaux-révolutionnaires en particulier. Les détenus qui avaient
échappé à la'mort sous la dictature jacobine et qui peuplaient encore
les prisons, suspects qu'ils étaient aux maîtres du jour, devaient être
libérés en masse après les journées de Thermidor. Est-ce en de sem-
blables retours de fortune que doivent espérer les détenus d'au-
jourd'hui? Est-ce là vraiment la liberté et la justice que veulent
instaurer les hommes nés de la Résistance? Est-ce pour cela que tant
d'authentiques résistants ont donné leur sang?
Ce que chaque Français et ce que chaque chrétien attend dans le
,
fond de son coeur pour pouvoir vivre et aider le pays à se relever de
ses ruines avec l'aide de tous, c'est, sous les apparences de la justice,
la réalité de la justice.
RAYMOND JOUVE.

Les Réunions oecuméniques de Février 1946 à Genève


A Genève, du 16 au 23 février, les Églises chrétiennes protestantes
et schismatiques orientales ont tenu des assises oecuméniques.
L'Église nationale soviétique était absente ; un scrupule juridique
un peu étonnant n'aurait pas permis d'inviter le patriarche de
Moscou : seuls pouvaient siéger, nous dit-on, les membres nommés
après les conférences de 1937. Aussi bien peut-on se demander si des
prélats soviétiques auraient eu la liberté de s'associer aux voeux
émis par le Conseil oecuménique et qui stigmatisent la brutalité \
des transferts de populations en Europe centrale.
La principale de ces réunions a été celle du Comité provisoire du
Conseil oecuménique, des Eglises, créé après les conférences d'Oxford
et d'Edimbourg (1937) afin de coordonner l'action dés deux mouve-
ments mondiaux qui essayent de promouvoir l'unité des Églises non
catholiques : Vie et Action (Life and Work) et Foi et Constitution
(Faith and Order) ; le premier de ces mouvements unifie l'action
pratique des diverses sectes ; le second vise une communion plus
profonde telle que les chrétiens puissent se mettre d'accord sur
l'essence du
message évangélique et sur la mission de l'Église. •
Ce Comité provisoire de coordination, qui ne s'était pas réuni
depuis 1939, est principe destiné à préparer « la constitution
en
définitive d'un Conseil suprême des Églises avec son parlement et
son gouvernement, ayant sur chacune d'elles une autorité reconnue"
122 LE MOIS
tout en laissant à chacune d'elles une indépendance et une autonomie
réelle » (Christianisme au xxe siècle, 14 mars 1946). Il s'agirait donc
d'établir une sorte de S. D. N. ou d'O. N. U. ecclésiastique, une
communauté démocratique des Églises selon les conceptions du
parlementarisme anglo-saxon.
C'est avec un infini respect qu'il faut accueillir ces essais •
elles sont le signe du scandale que provoque la déchirure de la chré-
tienté chez tous les disciples du Christ. Il fut un temps, pas très
éloigné, où les Églises issues de la Réforme considéraient leurs divi-
sions comme une preuve de vitalité. C'est donc un événement his-
torique considérable que de les voir chercher une certaine unité.
Il semble cependant difficile' d'attendre autre chose qu'une simple
Fédération universelle d'Eglises, analogue à celle qui existe en France,
dans le cadre de la nation, sous le nom de Fédération protestante,
organe de coordination sans aucune autorité dogmatique et institu-
tionnelle. En effet, les contacts entre les différentes sectes dans les
réunions oecuméniques leur ont fait prendre conscience de leur ori-
ginalité dogmatique respective. D'ailleurs, on ne voit pas bien quelle
.
communion réelle pourrait s'établir entre des libéraux qui nient
explicitement la divinité du Christ, des intégristes protestants
comme ceux de la petite Eglise réformée schismatique du. midi de la
France, et des orthodoxes orientaux dont les théologiens, même
quand ils acceptent de siéger, dans des réunions interconfessionnelles,
considèrent les Églises protestantes comme hérétiques. Une telle
Fédération, pour extérieure et formelle qu'elle doive être, n'en cons-
tituera pas moins un pas important sur les voies mystérieuses de
l'unité. Loin de la mépriser, il y faut voir un grand progrès : les
Églises affirmeront ainsi qu'elles se sentent le devoir de chercher
l'unité dans toute la mesure du possible, contre tout espoir humain
et dans l'obscurité de la foi.
On ne s'étonnera pas que le Comité provisoire d'un tel oecumé-
nisme encore virtuel n'ait adressé au monde qu'un message pratique
et dont le fond dogmatique reste très vague. Les nations, dit-il
en substance, se sont engagées dans la voie de la mort parce qu'elles
ont désobéi à Dieu ; elles ne se sauveront que par l'obéissance à la loi
de Dieu, c'est-à-dire en observant la justice et la charité dans l'ordre
international. Les peuples vaincus pourront se relever.et retrouver
leur place dans la communauté internationale s'ils se convertissent
intérieurement ; les vainqueurs doivent allier la charité à la justice
et bannir tout esprit de vengeance ; d'ailleurs, en privant les vaincus
de leurs moyens d'existence et en expulsant les populations, on con-
, duirait l'Europe
à la catastrophe. Aussi le Conseil demande-t-u
spécialement aux cinq grandes Puissances d'unir leurs efforts aiin
d'établir la justice, d'éviter la famine, et de créer une communauté
des nations libres. Tous les hommes de bonne volonté peuvent
s'associer à ce message, même les non-chrétiens, le Conseil se bornant
à déclarer que « la loi de Dieu trouve son accomplissement en Christ ».
LE MOIS 123
f
Dans le même esprit, le Conseil a émis des
.
résolutions » qu'il
-
«
conviendrait mieux d'appeler des « voeux ». Il souhaite d'abord
que tout soit mis en oeuvre pour remédier à la misère de l'Europe
continentale et de l'Asie. Il s'élève contre l'antisémitisme. Enfin
il proteste contre le traitement que subit l'Allemagne vaincue à la
suite des- accords de Potsdam : d'une part, les transferts de popula-
tions ont été faits dans des conditions de cruauté révoltante, d'autre
part la limitation extrême des "industries et des importations de
l'Allemagne amènera la ruine du Reich et de l'Europe.
L'Église hussite de Tchécoslovaquie a été la première à réagir
à ces déclarations. Dans un télégramme adressé à Genève, elle proteste
violemment de la légitimité des transferts de populations :
Nos anciens concitoyens de nationalité allemande ont- commis les pires crimes
contre les Tchèques et les Slovaques pendant les années de l'occupation nazie
et ont été les instruments dociles de la domination terroriste de l'hitlérisme.
C'est pourquoi nous considérons que la présence d'Allemands sur notre territoire
est une menace pour notre existence. S'ils continuent à résider en Tchécoslo-
vaquie, on en arrivera inévitablement à une hostilité ouverte et à la ruine de
notre paix intérieure. Nous regrettons que le Conseil-oecuménique n'ait pas
trouvé un mot de sympathie chrétienne à propos des souffrances imméritées
subies par les nations slaves sous la domination allemande. Il ne protège que les
Allemands qui par leur arrogance sans borne ont provoqué leur sort actuel.

Le Conseil provisoire a répondu qu'il se rend compte des souffrances


endurées par les nations qui ont subi la domination nazie ; il a relevé
dans son message l'ampleur du châtiment qui s'est abattu sur
l'Allemagne : « La présence à la réunion de plusieurs délégués qui
furent emprisonnés par les autorités nazies était une garantie suffi-
sante contre tout sentimentalisme. » Mais le Conseil n'en condamne
pas moins la vengeance ; il demande que les transferts de popula-
tions soient effectués avec humanité et que la question des
.
transferts «soit réexaminée afin que ces opérations n'entraînent pas
la ruine de l'Europe après celle de l'Allemagne». (S. OE. P. /.). C'est
l'enseignement même du pape Pie XII.
ROBKRT ROUQUETTE.
REVUE DES LIVRES

Henri de LUBAC — De^a Connaissance de Dieu. Paris, Éditions du


Témoignage chrétien, 1943. In-8 de 89 pages.
Élégante plaquette, dont on serait tenté de dire que sa valeur est
en raison, inverse de sa masse. Autour de cinq chefs principaux,
origine de l'idée de Dieu, affirmation de Dieu, preuve, connaissance,
recherche de Dieu, le P. de Lubac a groupé des réflexions qui ne
forment pas une trame continue, mais se présentent tantôt isolément,
tantôt en des ensembles plus ou moins étendus, un peu à la manière
des Pensées de Pascal. Par là, il nous conduit au mystère de Dieu,
non par une voie rectiligne", mais par des approches vai'iées, ce qui
multiplie les perspectives sur la découverte à. faire.
Il arrive qu'on rencontré des esprits qui voudraient qu'on leur
donnât une preuve de l'existence de Dieu « claire comme deux et
deux font quatre ». Le souhait part d'une bonne intention, mais c'est
plutôt court comme philosophie religieuse. Le P. de Lubac apprendra
à ces amis des idées claires qu'on ne traite pas Dieu comme un pro-
blème mathématique. Dieu n'est pas un problème, au sens où Gabriel
Marcel prend ce terme, une réalité qui est totalement devant nous,
mais un mystère où nous sommes engagés, pour notre bien si nous
ydeconsentons, danspour notre dam si nous nous y refusons. Ce mystère
Dieu, il est la contexture même de notre être. Le P. de Lubac
commence par rappeler cette vérité enseignée par Moïse, commentée
par les Pères : «
L'homme... est à l'image du Dieu incompréhensible
par le fond incompréhensible cle lui-même... Dieu se révèle inces-
samment à l'homme en imprimant en lui son image : et c'est cette
opération divine incessante qui constitue l'homme... Il n'y a pas
à proprement parler de genèse de l'idée de Dieu. »
Ce donné divin, indéracinable en son fond,— d'où vient que, même
mutilé et étouffé, il reste capable de resurgir, •— l'homme a le pouvoir
de le nier dans sa connaissance explicite et de s'enfoncer ainsi dans
l'absurdité totale, comme il peut passer de l'affirmation de Dieu
impliquée dans tout acte humain, connaissance et vouloir, à une
affirmation consciente et réfléchie. C'est à quoi contribuent les
ait
preuves classiques de l'existence de Dieu, pourvu que l'âme nelles
pas perdu la pureté du regard. La certitude que légitimement
procurent ne saurait cependant prétendre à être pleinement, satis-
REVUE DES LIVRES 125
faisante ni finale. Dieu n'est pas une notion qui se laisse circonscrire
par une définition, ni enfermer dans un concept, mais la Présence
unique qui est au coeur de tout le réel. Il est à la fois celui qui se révèle
et celui qui se dérobe, que l'âme touche et ne capte pas, non une
surface indéfinie, mais un abîme, une profondeur (saint Paul),
où il faut plonger sans cesse plus avant, sans jamais en atteindre
le fond.
Dans de pénétrantes réflexions sur la recherche de Dieu, le P. de
Lubac a montré la différence des points de vue où se placent le philo-
sophe et le mystique. Le philosophe considère principalement en
Dieu la cause première qui explique l'univers en l'unifiant. Ce qui
retient son attention, ce sont les relations des effets créés avec cette
cause qui les soutient. Le mystique, sans nier cette efficience, mais
sans s'y attarder, aspire, lui, à connaître Dieu en lui-même pour
s'unir à lui. Son enquête sur Dieu est une quête de Dieu, une pour-
suite de l'Ineffable jamais achevée. Poursuite qui a de quoi donner
le vertige à l'intelligence humaine laissée à ses seules forces. Pour
éviter les écueils, agnosticisme ou panthéisme, où tant d'élans se
sont brisés, qui la guidera sûrement? Pascal a répondu : « Nous ne
connaissons Dieu que par Jésus-Christ ; par Jésus-Christ nous con-
naissons Dieu. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c'est ni
que notre vie, ni que'notre mort, ni que Dieu,'ni que nous-mêmes. »
Le P. de Lubac pensait sans doute à cette médiation du Christ dans
notre connaissance de Dieu quand il inscrivait les deux citations qui_
terminent sa brochure, une parole de saint Jean de la Croix et le début
de la Préface de la fête de Noël, mais il n'a pas développé ce point. ;
C'était son- droit de se limiter et de n'en, pas dire davantage. Plus
d'un lecteur lui aurait été pourtant reconnaissant de projeter sur
ces textes le faisceau de sa réflexion. De celui qui n'a rien, on n'attend
rien; de celui qui a beaucoup, on attend toujours plus.
Joseph HUBY.

L. POULIOT. — Étude sur les Relations'des Jésuites de la Nouvelle


' France (1632-1672). Montréal (Dépôt à Paris, Desclée De Brouwer),
f
1940."In-8, xn-319 pages. Prix : 1,50.
R. GONNABD.
— La Légende du Bon Sauvage. Paris, Librairie deMédicis,
1946. In-16, 128 pages. Prix : 90 francs.
I. Cette étude canadienne, suscitée par le quatrième centenaire de
laCompagnie de Jésus, constitue une excellente introduction à la lec-
ture des Relations de la Nouvelle France. Après nous en avoir conté
l'origine et la suppression à la suite du fameux bref de Clément X,
présenté les éditions, l'auteur établit leur valeur historique de pre-
mier ordre, à l'encontre de quelques notables dénigreurs, tels
qu'Arnauld, le P. Hennepin ou Suite. Des pages nourries d'extraits
qui en rendent la lecture savoureuse évoquent ensuite la richesse de
126 REVUE DES LIVRES

ces documents. Ils nous apportent avant tout des renseignements


sur le problème missionnaire : les moeurs et la religion des peuples
à évangéliser, les conditions de vie et les méthodes d'apostolat des
missionnaires, dont plusieurs sont des apôtres de première grandeur.
Malgré quelques ombres, qu'ils ne cèlent pas, les résultats de leur
effort furent splendides par la qualité des conversions. Qu'on ne
cherche pas dans ces lettres une histoire complète de la colonie,
qu'elles n'ont jamais songé à nous donner, elles font, du moins,
mieux, connaître les fondateurs et les premiers colons de la Nouvelle
France, ce qui est infiniment précieux. Le.P. POULIOT, par contre,
n'a pas assez marqué dans son chapitre « bien bigarré » : « Ramas,
diverses choses », la valeur géographique et scientifique des Relations,
non plus que le lien de ces connaissances avec l'apostolat et le
recrutement missionnaire. De même, s'il nous expose, en termi-
nant, l'influence considérable des Relations sur le peuplement de
la. Nouvelle France, les aumônes temporelles et spirituelles, l'éveil
des vocations, en particulier des premières vocations féminines
consacrées à l'apostolat direct, auprès des infidèles, pourquoi traite-
t-il l'action, lourde de conséquences, qu'elles ont exercée sur
l'évolution des idées du dix-septième siècle à Chateaubriand, à
laquelle G. Chinard, G. Àtkinson, Mgr Bros, P. Hazard ont con-
sacré des pages importantes? Ces omissions et ces légers défauts
n'empêchent pas l'auteur d'atteindre son but, vqui était de nous
mettre en goût de lire les Relations.
II. Parmi les idées auxquelles les récits des missionnaires et des
explorateurs du Canada et d'ailleurs ont donné naissance depuis le
seizième siècle, peu ont eu plus de succès que la Légende du Bon Sau-
vage. Elle ne relève pas seulement de l'histoire littéraire ou de la
fantaisie. Elle a contribué à la formation et à l'orientation de cer-
taines doctrines socialistes et, à ce titre, elle retient l'attention de
l'économiste qu'est R. GONNAKD. À travers la revue des principales
de ces utopies, qui foisonnèrent trois siècles durant, il nous montre,
dans une étude aussi informée qu'agréable à lire, la persistance du
thème : l'homme nébon,Ygâtépar la civilisation, plus particulièrement
par la propriété. Fait notable, la plupart de ses propagateurs sont
des déséquilibrés, souvent des renégats en rupture avec la société
de leur temps ; plus préoccupés d'exalter un idéal d'affranchissement
à l'égard de toute obligation et d'attaquer les dogmes et la morale
chrétienne, que d'instaurer un meilleur régime social.
L'émigration qui conduisit nombre de Français au cojrtact des
sauvages du Nouveau Monde porte un premier coup à la légende
qu'achevèrent de ruiner au dix-neuvième siècle les études des
sociologues et la fortune de l'idée antinomique de progrès. Seule la
croyance en la nocivité de l'instinct de propriété devait subsister et
s'épanouir,en des systèmes qui, pour être moins pittoresques, ne sont
pas moins erronés.
François de DAINVILLE.
REVUE DES LIVRES 127
Chanoïne P. BorsARD. — Monseigneur Chaptal, Évêque d'Isionda
(1861-1343). Paris, Flammarion, 1945. ln-18 Jésus. Prix : 90 francs.
Le comte Chaptal, l'illustre chimiste, l'arrière-grand-père de
Monseigneur Chaptal, fut ministre de l'Intérieur sous le Consulat.
1
Par ses décisions heureuses, son travail acharné, il réorganisa la
bienfaisance profondément troublée par la période antérieure. Un
jour, le lendemain de Noël 1800, il s'en vint, seul avec son secrétaire,
pour une inspection imprévue, au caravansérail qu'était alors
l'Hôtel-Dieu de Paris. Ce qu'il y vit navra son coeur. Vingt-quatre
heures après, les réformes étaient commencées. La première fut le
rétablissement des Soeurs hospitalières en. costume. D'autres mesures
efficaces suivirent dont bénéficièrent les hospices, la maternité,
les ateliers d'artisans.
Ce grand philanthrope devait avoir, parmi ses descendants, des
spécialistes de la charité. Car, au foyer où grandit Mgr Chaptal,
neuf enfants avaient trouvé place. Si trois d'entre eux moururent
en bas âge, trois aussi se consacrèrent au service des pauvres.
Ce furent une Soeur de Charité, puis Mlle Chaptal qui deviendra
célèbre, au quartier parisien de Plaisance et ailleurs, pour ses
initiatives sociales, enfin Mgr Chaptal lui-même.
On sait que Plaisance fut aussi, et longtemps, le théâtre de son
apostolat. Il y besogna d'abord comme vicaire de l'abbé Sdulange
Bodin, de prestigieuse mémoire, auquel il succéda dans la cure de
Notre-Dame-du-Travail. Mais, avant de parcourir ces rues popu-
leuses, M. Chaptal avait séjourné dans les diverses capitales, où
l'avaient conduit ses fonctions de secrétaire d'ambassade. A trente-
deux ans, après une vague et infructueuse tentative politique, le
diplomate démissionnaire abandonnait « la carrière » pour celle,
plus humble, où il se dévouera durant un demi-siècle encore.
L'ère des voyages n'était point close pourtant, surtout à partir de
1922, date à laquelle l'abbé Chaptal devint évêque auxiliaire du
Cardinal de Paris et spécialement chargé du soin des étrangers.
M. le vicaire général BOISAKD nous trace, d'une plume amicale,
un portrait fidèle. Tous ceux qui l'ont eonnu pourront y retrouver
le prélat à la bonté souriante, dont les boutades elles-mêmes prou-
vaient la fraîcheur, d'une âme restée jeune, la simplicité d'un coeur
que la vie mouvementée, loin de le refermer, n'avait fait qu'épa-
nouir. ' Henri du PASSAGE.

Un YUTANO. Feuille dans la Tourmente. Traduit de l'anglais par


—-
Charly (iuyot (A Leaf in IheSionn). Delachaux et Niesllé, jNeuchâtel,
4, rue de l'Hôpital;-, Paris, 3.5, rue de Grenelle (VIIe).
Ce très intéressant roman sur la Chine pendant la guerre nous fait
revivre le drame héroïque et douloureux, à travers l'âme d'une
Jeune fille pauvre, « sans famille », un instant fascinée par les plaisirs
du monde Tsu Ma Lin.
:
128 REVUE DES LIVRES
A la déclaration de guerre, dans un sursaut de patriotisme, elle
quitté son amant, espion au compte des Japonais. Mais compromisea
elle doit chercher asile auprès d'une amie d'enfance, dans une grande
famille de Pékin. C'est là que le sang de sa race, « au sens familial si
développé », lui fait envier le sort de ceux qui font partie d'une
famille. Et comme le fils aîné, Poya, de son côté regrette son mariage
avec une jeune femme très « occidentalisée », une réelle sympathie
ne tarde pas à naître entre eux et à se développer à travers la Chine
en guerre.
Car, pour échapper à la police, Ma Lin désormais Tanni
—•
quitte précipitamment Pékin pour Shanghaï, en compagnie d'un
vieil ami de Poya, bouddhiste coirvaincu, qui consacre sa vie
au
secours des malheureux, victimes de la guerre : Peng. A son contact,
peu à peu, elle s'ouvre à l'immense détresse du petit peuple des
campagnes. D'autant que c'est l'invasion japonaise, l'interminable
exode de millions de réfugiés (à quoi ne sauraient guère se comparer
les « minuscules cortèges » de notre exode de 1940), les massacres, les
pillages, les incendies, les viols ; mais l'âme de ce grand peuple, qui
résista quatre mille ans aux inondations, aux famines, aux invasions,
demeure indomptée auprès de son admirable chef Chang Kaï Schek.
Cependant Poya est résolu à épouser Tanni, sans parvenir d'ail-
leurs à le lui faire savoir, car la fugitive, cette fois, s'est réfugiée avec
Peng à Hang-Keou. Là, son admiration pour le dévoué Peng croît
chaque jour, tandis que Poya, dit-elle, l'a abominablement trompée
maintenant qu'elle est enceinte de lui. Son enfant sera donc comme
elle, « sans famille »? Mais Peng lui offre de l'épouser : le seul vrai
bonheur n'est-il pas le dévouement? Et il l'initie à la religion
bouddhique. La voilà donc qui se rapproche insensiblement de Peng.
Poya, pourtant, n'a jamais cessé de l'aimer. Bientôt, son divorce
conclu, il parvient à la rejoindre, pour l'épouser, lui donner une
famille, reconnaître son enfant. Mais devant la soudaine et admi-
rable transformation de Tanni, il n'ose encore parler... Or, dans les
premières lignes, où ils se trouvent actuellement tous les trois,
Poya, en défendant Tanni, tombe sous les coups de l'ennemi.
Alors elle découvrira (des carnets intimes en feront foi) combien
le glorieux mort l'a aimée. Elle l'épousera donc, comme le lui
•—
permet la législation chinoise, — et le fils qu'elle mettra au monde,
quelques, semaines plus tard, ne sera pas « sans famille » ; la veuve
de Poya continuera avec Peng à se dévouer au service des réfugiés
et des sinistrés.
On peut voir en Peng et Tanni, sans que le mot soit jamais pro-
noncé, tout le draine de la Chine moderne.
En face du matérialisme qui a fait s'abattre sur sa patrie la guerre,
le règne de l'argent, l'exploitation de l'homme par l'homme, Peng,
le bouddhiste instruit, au sens profond de l'amour du prochain, et
qui connaît la dignité de l'homme, la vie spirituelle. Sur la nature
généreuse de Tanni il fera, par son exemple, une impression pro-
REVUE DES LIVRES 129
fonde. Malgré tout, à travers leurs discussions sur le bouddhisme,
on sent percer une douloureuseincertitude : de sa vieille sagesse, la
Chine moderne se sent insatisfaite. v
« La tombe de Poya était toute proche. Tanni avait choisi l'épi-
taphe et Lao Peng avait approuvé ce choix. Ce n'était pas un texte
bouddhiste, mais une parole plus universellement humaine encore :
K
II n\j a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »
Cette phrase qui clôt le livre n'est-elle pas comme un regard jeté
par la Chine moderne vers le Christ? Camille GRAFF.

Emil LUDWIG. — Staline. Traduction de B. Metzel et G. Strem. Paris,


Éditions des Deux-Rives, 1945. 217 pages. Prix : 100 francs.
Ce livre ne tient pas tout ce qu'avait pu promettre la réputation
de l'auteur. Sur Staline lui-même, M. LUDWIG nous rapporte surtout,
en dehors des informations déjà connues, ses impressions datant d'une
entrevue vieille de quinze ans. Pour caractériser le maître actuel de
la Russie soviétique, on nous rappelle qu'il tient de l'Asiatique plus
que de l'Européen. Pour nous expliquer comment il a pu prendre le
premier rôle après la mort de Lénine, on nous raconte la manoeuvre
de sa persévérante audace. Trotsky, plus brillant, devait être vaincu
dans le « duel ». Leurs-conceptions de la révolution opposaient ces
deux hommes, mais encore leurs tempéraments et leurs allures aussi
différentes que celles d'un tracteur et d'un bolide de course.
Quant au régime actuel, M. Ludwig l'admire dans l'ensemble, pour
sa réussite économique et sa transformation sociale. Il passe vite
condamnation sur la terreur initiale qu'il attribue d'ailleurs, poux-
une part, aux'intrusions étrangères. S'il a fallu ensuite imposer au
pays, pour l'armer et l'équiper, une rude période de privations,
c'était, paraît-il, à cause de la menace venue de l'Allemagne et aussi
pour regagner l'arriéré du passé.
Mais aujourd'hui, disait Staline à M. Luchvig,Ta compression s'est
détendue. « Si nous' régnions uniquement par la terreur, nous ne
serions suivis par personne. » Et le grand ressort est l'enthousiasme
d'une nation jeune, heureuse de fournir un travail qui ne tourne plus
au profit ue quelques-uns, mais à l'avantage commun. Même les
paysans, après quelque résistance au régime des kolk'hoses, se sont
ralliés, en majorité, à un système où la propriété commune leur laisse
d'ailleurs un lopin de terre et quelque bétail à titre individuel.
Il est vrai que la liberté ne va pas du même pas que l'égalité. Le bol-
chevisme est un système social « où, comme dans le fascisme,
une part importante de la vie personnelle est sacrifiée à la collec-
tivité ,». « La liberté de pensée est limitée par nécessité d'Etat et la
contrainte intérieure astreint tout le monde à accepter la philosophie
régnante. » Mais on nous affirme que l'avenir sera moins rigide. Et déjà
M. Ludwig
nous déclare, sans sourire, que « le bolchevismc est une
forme de société où la peur de la persécution ou d'un dommage ne
130 REVUE DES LIVRES
peut naître au sujet d'une question de race ou de couleur, de religion
ou de langue ». Déjà aussi « la liberté de mariage est JDIUS grande qu'en
presque tous les autres pays ». Il est vrai que le droit à l'avortement
vient d'y être supprimé. « C'est le seul pas en arrière qu'ait fait
Staline. » Et ce pas est fâcheux, d'après M. Ludwig. « L'histoire nous
appellera des barbares parce que nous autorisons l'État à intervenir
dans le domaine de l'intimité des femmes.-»
Après ce tableau sur la situation intérieure, on nous rassure sur
les propensions soviétiques à imposer par la force (comme le voulait
Trotsky) la révolution aux autres nations, à s'immiscer chez autrui.
Staline n'a-t-il pas dit à un journaliste américain : « Même si nous
croyons que la révolution surviendra dans d'autres pays, nous
n'attendons rien avant l'heure. Les révolutions ne sont pas des
articles d'exportation : chaque pays doit résoudre ce problème
pour soi-même »? Et voilà sans doute de quoi tranquilliser les gens
inquiets !
Est-il excessif de penser que le reportage de M. Ludwig contient,
avec des informations générales mais assez peu inédites, des inter-
prétations trop hâtives pour être garanties ?
Henri du PASSAGE.

Harald — Pasteur en Pays perdu. Roman. Traduit du suédois


HORNBORG.
par Marguerite Gay. Paris, Éditions Albin Michel, 1945. In-8,
352 pages. Prix : 145 francs.
Dans une récente chronique du Figaro, André Bil'ly constatait
le succès en France des traductions de romans étrangers. Il y voyait
l'indication du désir qu'éprouvent beaucoup de lecteurs de trouver
dans les ouvrages de ce genre, non l'illustration de thèses métaphy-
siques, —• ce en quoi ils sont copieusement servis par les auteurs
français, —-.mais l'évasion des soucis de l'heure présente et un
dépaysement momentané. Sous ce rapport le roman de Harald
HORNBORG ne les décevra pas. Il nous transporte en d'autres temps et
sous d'autres cieux, dans la Finlande du dix-huitième siècle. Nous y
suivons un pasteur suédois'luthérien, Ryselius, qui après la mort de sa
femme est eirvoyé dans un village perdu de la sombre forêt finlan-
daise prendre la place d'un indigène, révoqué pour ivresse : c'était'
vice alors courant, boire étant une des principales occupations des
longs mois d'hiver. Nous assistons à la prise de contact plutôt rude
du nouveau venu avec des paysans défiants, qui regardent le pas-
torat comme le bien propre d'une famille finlandaise où jusqu'alors
il s'était transmis de père en fils ou d'oncle à neveu. Ryselius, d'abord
récalcitrant, est finalement amené à épouser la fille de son prédé-
cesseur révoqué : ce qui, avec l'influence de sa nouvelle femme, ne
contribue pas peu à apprivoiser ses paroissiens. Il lui faut encore
lutter avec un hobereau des environs, le capitaine Rutger von
Wessing, ancien hussard de l'armée allemande, paillard fieffé, qui
REVUE DES LIVRES 131

est la terreur du pays. A ces difficultés s'ajoute pour le pasteur une


souffrance intime qui constamment le tourmente. Il a amené de "
Suède sa fille, encore une enfant, Hedda Lisa. Il doute de sa pater-
nité et se demande si le vrai père de Hedda n'est pas un châtelain
suédois, mort depuis à la guerre, le comte Claes. Un écrin que la
mère du comte lui a.remis avant son départ pour la Finlande contient
peut-être la réponse à ses doutes, mais il a promis de ne pas l'ouvrir
avant que ITedda ait atteint sa seizième année. Moins scrupuleuse,
Kristina, sa femme finlandaise, ouvre l'écrin avant la date : il con-
tient, sans autre indication, un portrait du comte Claes. Ryselius
est saisi d'une telle émotion devant cette découverte qu'il meurt
subitement. Tandis qu'elle envisage de renvoyer Hedda en Suède
chez les Claes, Kristina prépare les moyens d'assurer dans sa famille,
par de secondes noces, la succession du pastorat.
Autant que l'intrigue, ce qui.intéressera le lecteur, c'est la pein-
ture des moeurs finlandaises d'alors, la demi^auvagerie des paysans,-
leurs coutumes superstitieuses, les fantaisies cruelles des hobereaux
et, devant eux, la servilité des baillis de district, enfin, •— trait qui
relie l'histoire d'hier à celle d'aujourd'hui, le souvenir plein

d'effroi qu'a laissé le passage des armées moscovites.
Joseph HUBY.

Mgr GREIHTE, de l'Académie française, archevêque-évêque du Mans. —


La Magnificence des Sacrements. Paris, Bonne Presse, 1945. Un
vol. 17x21, 280 pages. Prix : 150 francs.
« C'est le chagrin des croyants, c'est notre angoisse à nous qui
avons la responsabilité de l'apostolat, que trop de gens passent ou
se tiennent à côté de ces merveilles spirituelles sans en soupçonner
la magnificence. » Voilà bien l'angoisse que dès les premières pages
nous devinions à l'origine de ce grand ouvrage, et dont les dernières
lignes nous livrent l'aveu.
De là vient cet apostolique souci pour ne point « rebuter le
—•
lecteur » par « l'allure didactique d'un traité de théologie ou d'un
cours d'enseignement religieux », et afin d'introduire l'étude générale
du septénaire et
ces monographies particulières consacrées à chaque
sacrement —• de dresser dans les cinquante premières pages le plus
engageant triptyque : Désir de Dieu, Rencontre de Dieu, Don de Dieu.
Ainsi, le Don de Dieu, qui est la grâce, apparaît si séduisant
« », si
« accessible », dans ce style de la plus élégante simplicité (et si direct
parfois qu'il va jusqu'au ton de « la conversation»), que nul ne refu-
sera désormais, pour y atteindre, de s'engager dans la route des
sacrements. Décidément, l'évêque actuel du Mans juge bien le saint
évêque de Genève : « La méthode de saint François de Sales est la
plus avenante.
»
Histoire, place dans le dogme, rôle dans la vie spirituelle, conseils
132 •
REVUE DES LIVRES
pratiques et quotidiens : tous ces chapitres sont également complets.
Oserai-je dire toutefois que la monographie sur la Confirmation m'a
paru, entre toutes, écrite con amore, avec ces touchants souvenirs
d'une longue carrière épiscopale, qui affleurent à deux ou trois
reprises, humblement, au bas des pages, en notes; que les commen-
taires sur la Pénitence toucheront plus d'un coeur : « Redouter un
confesseur, c'est oublier de reconnaître, en ce représentant du divin
Maître, le ministre de sa miséricorde »; que les graves et très actuels
avertissements relatifs au Mariage redresseront plus d'une erreur
(divorce, birlh conlrol, rappel de l'A. S. A. S. du 20 avril 1944, etc.)?
La présentation elle-même n'est pas indigne du très beau titre.
Quatre reproductions -de maîtres illustrent le texte : Raphaël, Pous-
sin, et. deux Rogicr van der Weyclen, tandis que le dessin de la cou-
verture inscrit sous l'arc d'une ogive la rosace polylobée et rayon-
nante de six médaillons sacramentaires autour du médaillon central :
l'Eucharistie.
Si bien qu'en fermant le livre le lecteur, que n'a déçu ni le fond,-
ni la forme, fait sien le. dernier mot : 0 Chrétiens ! quelle magnificence!
,
/ A. de LA CHOIX-LAVAL.

II
QUESTIONS RELIGIEUSES

T. R. P.PAUL, 0. M. Cap. — L'Énigme des âmes, la voie de la connaissance qui


religieuse des Indes. Edition permet à «l'homme de se dégager delà
revue, augmentée el mise au point roue des renaissances par l'intuition de
par le R.'P. e:\ii de Dieu, O. M.
.1
son identité avec l'Absolu. A côté de
Cap. Mercure de France, 1944'. In-16,
238 pages. cette gnose, qui n'est le fait que d'un
très petit nombre, il nous fait connaître
Parmi tant de livres qui paraissent la voie que suit la très grande majorité
sur l'Inde et l'hindouisme, l'intérêt de des Hindous, la Bhakli ou dévotion à
celui-ci est qu'il est l'oeuvre non d'un des dieux personnels. A ces exposes
savant en chambre, mais d'un mission- l'auteur mêle ses observations sur la
naire qui, après des années d'étude et psychologie des Hindous, leur manque
d'apostolat sur place, a résume pour de nos exigences logiques et du sens de
ses jeunes confrères ses connaissances l'histoire, leur prédilection pour l'image
et les leçons de son expérience. L'au- et le symbole. On remarquera au pas-
teur commence par donner un aperçu sage ce témoignage, qui met un peu de
général de la littérature sacrée de lumière parmi beaucoup d'ombre :
l'Inde et un exposé des notions qui ont « Essayant de'saisir et de préciser
leur
si profondément imprégné la mentalité mentalité religieuse, j'ai cru devoir
hindoue : le Monde-illusion (Maya), conclure qu'aux Indes les esprits les
l'ident'ité du Soi (atman) avec l'Absolu plus cultivés ont une notion incontes-
(Brahman), le karma ou enchaînement table, bien que toujours assez vague,
des actes qui produit la transmigration d'un Dieu exalté au-dessus de tout ce
REVUE DES LIVRES 133

qui est visible,et un respect qui irait garder est difficile à définir. En Luc,
facilement jusqu'à l'adoration. C'est le xxi, 19, à la traduction ordinaire :
fond, au moins inconscient, de leur « Par votre patience (ou endurance),
croyance et de leur religion. Ils n'au- vous sauverez vos âmes », il a substi-
ront pas la hardiesse de dire : « Je suis tué : « Par votre résistance, vous sau-
«Brahman. » Ils se contentent d'être verez vos vies. » Ce mot de « résistance »
ses serviteurs. L'idée panthéiste n'af- éveille maintenant de telles résonances
fecte pas sérieusement leur foi en que spontanément nous avons pense
Dieu » (p. 179). à l'histoire d'hier. Était-ce une allusion
N'allons pas en conclure que l'Inde voulue par le traducteur? Croyons
est proche de la conversion au christia- plutôt que nous avons dépassé son in
nisme. Le dernier chapitre du livre sur tention. J. H.
les perspectives d'avenir n'olîre rien
qui justifierait une telle inférence. Mgr Paul RICHAUD, évêque de Laval.
Devant les difficultés que présente la — Le Mystère de Pontmain.
mentalité hindoue, et l'immensité d'un Paris, Bonne Presse, 1945. In-16,
continent où les chrétiens ne sont 119 pages.
qu'une infime minorité, l'on est tenté Le mystère de Pontmain, entendons
de se rappeler le vers de Verlaine : par là les leçons que Dieu, par cette
«L'espoir luit comme un brin de paille. » apparition de la sainte Vierge, à
Oui, un brin de paille ; pourtant, il Pontmain, le 17 janvier 1871, a voulu
luit. Joseph HUBY. nous donner. Gestes, paroles, cir-
constances diverses, tout dans ce mys-
Abbé Eugène ROUPAIN. •— Marie térieux événement comporte un sens et
Médiatrice de toutes grâces. Tout donne une leçon. C'est ce que Mgr l'évê-
par Marie, Suinl Bernard. Procure que de Laval, de qui Pontmain dé-
générale du clergé, 1945. In-16, 108 pend, met
en lumière dans ces quinze
pages. méditations. Il n'y aura pas que les
Que Marie soit, de par son union pèlerins à en tirer profit. Les leçons et
intime avec Jésus, la « médiatrice de les conseils pratiques sont pour tous.
toutes grâces », cette croyance n'est pas Elles sont « parfois minimes, concède
nouvelle dans .l'Église, et M. E. ROU- le vénérable auteur, banales et bien
MAIN n'a pas de peine à le prouver sur humbles », mais d'une simplicité évan-
pièces. Mais, depuis quelque temps, ce gélique et d'une grande « richesse spiri-
point de doctrine, et de doctrine pra- tuelle ». A. Bnou.
tique, se précise de plus en plus ; il se
traduit dans le culte officiel et litur- Textes franciscains. Les Opuscules
gique. Cet opuscule, fort bien docu- de suinl François. Texte latin de
menté, contribuera à bâter l'heure où Quaracchi. Présentation et tables
la fête de Marie Médiatrice sera par des FF. MM. de Champfleury. Tra-
Rome étendue à toute l'Église. duction de l'abbé Bnyart. Editions
A. Bnou.
franciscaines, 1945. In-16, 261 pa-
ges. 100 francs.
R- P| UOUHUILLON, O. P.

Évangile Les très nombreux fidèles, dévots au
selon saint Luc (Introduction, saint-Pauvre d'Assise, et qui, aujour-
traduction et notes). Editions du d'hui, avec une nouvelle confiance, se
Seuil, 1945. In-16, 127 pages. retournent vers lui pour lui demander
Traduction faite con amore : l'auteur la joie et la paix dans la vie difficile et
a eu le constant souci de rendre toutes incertaine, seront reconnaissants à ses
les nuances du texte. Peut-être n'a-t-il fils de leur donner cette édition ma-
pas toujours évité quelques légers ex- nuelle, pratique, possédant toutes les
cès de lit'téralisme, mais la mesure à garanties de fidélité. J. R.
134 REVUE DES LIVRES
Pierre FERNESOTXE. — De la Civi- unifiant, dans une adhésion de plus en
lisation chrétienne. Collection plus étroite à sa volonté. Cette montée
« Christianisme et Civilisation ». ne se fit pas par un chemin tout uni et
Beauchesne, 1945. In-8, 216 pages. semé de fleurs Mireille Dupouey
; con-
Ce livre sort des conférences de l'au- nut des périodes de souffrance physi-
teur sur la civilisation chrétienne, à que et surtout l'épreuve morale d'une
l'Institut de civilisation. Il étudie en- . séparation d'autant plus vivement sen-
suite l'aptitude toute particulière du tie que son amour pour son mari était
christianisme à inspirer et soutenir une plus profond. Mais à travers toutes ces
civilisation véritable, qui ne soit pas épreuves, ce qui domine, avec la pensée
seulement un" agrégat de coutumes et de son mari vivant au ciel, qui reste un
de réalisations matérielles, mais un appel constant à la perfection, c'est la
épanouissement de ce qu'il y a de meil- volonté d'être entièrement livrée au
leur en l'homme. Le R. P. FERNESÔI.I.E bon plaisir divin. Qu'on lise, par exem-
montre bien en particulier qu'il n'y a ple, l'extrait qui termine le second vo-
aucune antinomie réelle entre l'effort lume, en date du 5 juillet 1921, et l'on
civilisateur et la doctrine chrétienne de sera saisi d'admirationdevant l'humble
l'abnégation. Sa démonstration sur le patience dans la souffrance, la généro-
plan intellectuel se trouve corroborée sité sans réserve dans l'amour de Dieu.
d'ailleurs par un aperçu rapide sur les Qu'il soit cependant permis d'expri-
grandes époques de la civilisation chré- mer un regret : c'est que ces Cahiers
tienne. Un chapitre spécial est consa- n'aient pas été précédés d'une Intro-
cré à la France et à son rôle privilégié duction qui nous eût renseignés un peu
dans ce magnifique développement. plus abondamment sur la vie extérieure
Peut-être aurait-il fallu ajouter à ces de Mireille Dupoiiey après son veuvage
pages éloquentes quelques considé- et nous eût permis de situer cette his-
rations critiques.sur les problèmes déli- toire spirituelle de façon plus concrète
cats que pose cette incarnation de dans le temps et surtout dans l'espace.
l'idéal chrétien sur le plan temporel. Joseph HUBY.
Toute l'existence de l'Église en effet
doit évoluer entre ces deux écuoils : ou
s'écarter du monde et perdre sur lui L'Arche de notre Alliance, par un
toute influence, ou se plonger à l'excès Moine bénédictin. Leitre-préi'acc
du R. P. DEVINEAU, O. M. 1. Edi-
dans le monde et risquer de s'y enliser. do la Source, 1945.
Joseph LECLER. tions
C'est du Grand Betour qu'il s'agit ici.
Mireille DUPOUEY, — Cahiers. T, I : Il y a ou, dans cette manifestation pro-
1915-1919; t. II : 1919-1921. Edi- longée de la dévotion française à la
tions du Cerf, 1944 et 1945. Deux sainte Vierge, autre chose qu'une
volumes in-16, 403 et 339 pages. sorte de randonnée pittoresque de la
Ces recueils des notes spirituelles de Madone de Boulogne à travers la
Mireille DUPOUÉY sont le digne pen- France. Le vieux et solide christia-
dant des lettres de son mari, le lieute- nisme des ancêtres a pu se manifester,
nant de vaisseau Pierre Dupouey, tué dans tout son « dynamisme «latent,
sur le front des Flandres en avril 1915. comme on dit aujourd'hui. Il a eu son
Restée veuve après quatre ans d'un regain de jeunesse. Le contact, s est
mariage dont l'union parfaite rappelle malheureusement relâché entre lui
celle que nous a fait connaître Alice et les masses. A preuve, hélas! le vide
Ollé-Laprune dans Liens immortels, trop accentué des églises. M'ais au pas-
cette jeune femme .nous offre un très sage de Notre Dame, elles se sont rem-
bel exemple do l'ascension d'une âme plies à craquer, nous disent les té-
dans un amour de Dieu de plus en plus moins. La prière commune, catno-
REVUE DÈS LIVRES. 135

lique, s'est ravivée. C'est pour entrete- Il faut que le Christ règne chez nous ;
nir ce renouveau, pour le mieux faire et, où Notre Dame aura passé, espé-
comprendre, que ce livre a été écrit. rons-le, il régnera. A. BROU.

LITTÉRATURE

Robert MOREL. — L'Évangile de personnels. Le livre a été écrit aux


Judas (apocryphe). René Julliard temps de l'occupation allemande par
(Sequana), 1945. In-8 couronne.
144 pages. 50 francs. un résistant traqué. L'Allemand n'est
plus là, mais avec son départ n'ont pas
Avec Robert MOREI. il n'y a pas à disparu les risques de voir trahir, sous
craindre le poncif ni la banalité. Jeune couleur de service du peuple, les va-
écrivain, plein, d'une exubérance qui leurs spirituelles, et, en premier lieu, la
paraît maintenant en voie de se décan- liberté. Joseph HUBY.
ter, bien qu'il puisse encore nous réser-
ver .des surprises, il nous a déjà donné, Guy DES CARS. — Mémoires d'un
sous le titre de VAnnonciateur, une Vie
Jeune. Fayard, 1945. In-16,
de Jean-Baptiste qu'il qualifie lui- 320 pages. 100 francs.
même de « pages de sauvagerie et d'in- En règle générale, pour écrire ses
cohérence », •— ce qui est un jugement mémoires, on attend d'être un vieux
plus sévère que nous ne l'aurions porté, monsieur. Guy des CARS estime que
— et sous
le titre de la Mère, une Vie de c'est une erreur de raconter ses sou-
Marie, pour laquelle au contraire nous venirs « à un âge où la mémoire est
aurions moins d'indulgence : sans in- défaillante et où tout s'embrouille
criminer les intentions de l'auteur, il dans un cerveau fatigué ».
est des expressions et des tableaux Mais encore faut-il, pour écrire à
qu'une certaine délicatesse de la piété trente ans le récit de sa jeunesse, avoir
chrétienne, pas du tout pruderie, ne quelque chose à dire. Rares sont les
supporte pas quand il s'agit de la jeunes hommes •— heureusement! —
sainte Vierge. Le titre de son récent ou- qui ont eu une adolescence aussi
vrage laisse déjà deviner qu'étant chargée d'aventures et d'expériences
apocryphe, lé récit mis dans la bouche que celle de Guy des CARS. Il les raconte
de Judas ne prétend pas être une avec simplicité, bonne humeur, une
oeuvre d'histoire, mais une parabole absence totale de, respect humain et,
utilisant librement des données évan- pour tout dire, avec une franchise
géliques et y ajoutant. Comme. R. Mo- fort sympathique. Impossible de tenir
rel l'indique dans sa préface, Judas rigueur à l'auteur, même si, par-ci,
n'est ici qu'un prétexte à un essai sur la par-là, son imagination enjolive tel
trahison. L'apôtre nous est représenté ou tel épisode.
tous les traits d'un homme qui se donne Un des chapitres les plus amusants
comme le serviteur de la cause du peu- est celui où Guy des Cars raconte sa
ple, dévoué tout entier à un messia- vie dans les collèges des Pères : il en
nisme temporel, et est ainsi amené à a connu quatre! C'est à ses maîtres
abandonner, puis, à livrer le Christ, qu'il doit son goût de la littérature et
prédicateur et instaurateur d'un royau- du théâtre, et aussi, il le reconnaît bien
me spirituel. C'est un portrait tracé volontiers, la solide formation huma-
par l'auteur avec l'intention d'amener niste que l'on devine sous le clinquant
ses contemporains à se demander s'ils de ses mémoires originaux.
H y reconnaissent pas quelques traits Joseph BRANDICOURT.
136 REVUE DES LIVRES
•Raymond JOUVE. Comment lire
— poète, voilà les bases essentielles à
Paul Claudel. Lettre-préface de partir desquelles nous pourrons rebon-
M. Paul Claudel. Aux Etudiants dir, désormais préparés à les recon-
de France, 1946. In-16, 86 pages. naître, vers les sommets où souffle
45 francs.
l'esprit. Tous les grands problèmes de
Donner en quelques pages de l'oeuvre l'Homme, de l'Univers et de la Grâce
géante de Claudel une vue à la fois sim- débattus dans l'oeuvre formidable
plifiée et pénétrante, qui dégage les va-. prennent racine cette terre vivante.
en
leurs d'ensemble sans pour autant né- Drame personnel et cosmique tout
gliger les détails, qui explique l'homme semble, transposé en-
par la magie du sym-
et l'écrivain tout en respectant leur bole, mais racine dans une individualité
mystère, pouvait paraître tâche im- puissante, et pour cela même vérité
possible. Raymond JOUVE y réussit concrète et témoignage.
pourtant grâce à sa parfaite connais- Raymond Jouve ne nous explique
sance de l'oeuvre claudélienne, à soii pas seulement Claudel ; il réussit sur-
sens averti des exigences du jeune pu- tout à nous le faire aimer. Par là son
blic auquel est adressée sa brochure. .petit livre atteint son but. S'il laisse le
Je connais peu de livres d'initiation lecteur insatisfait, c'est uniquement
qui réalise plus exactement les qualités qu'il a su éveiller en lui la soif
parce
requises pour ce genre difficile. Si ces d'une meilleure connaissance
que seul
courtes pages ne suffisent pas sans un contact plus intime avec le poète
doute à remplacer l'étude beaucoup lui faire acquérir.
plus importante que nous a donnée pourra
Notons enfin que la haute tenue lit-
M. Jacques Madaule, elles s'imposeront téraire de ajoute à l'intérêt
ces pages
cependant désormais à quiconque A'eut du sujet .charme auquel chacun
aborder avec intelligence la lecture du immédiatement un sera
sensible. Dernier mé-
grand poète catholique. rite, d'autant plus précieux qu'il est
; Avec une étonnante sûreté de juge- plus l'are ! Louis BARJON.
ment, Raymond Jouve nous désigne
les points culminants, les centres vi- Michel SEUPHOH. — Tout dire. Édi-
taux de cotte oeuvre indécomposable; tions du Pavois, 1945. In-12, 300
si fortement nouée sur elle-même. On pages. 105 francs.
pourra regretter peut-être que ce mer- Long recueil d'aphorismes où les
veilleux poème qu'est la Cantate ài vraies trouvailles sont rares et qui ne
trois Voix, cette géniale trilogie ques manque pas d'une certaine prétention.
composent l'Otage, le Pain dur, le Père3 « Pour qui j'écris? Je pourrais vous
humilié, y soient quelque peu laissés3 dire, comme Bach : Pour l'homme le
dans l'ombre. Mais partout ailleurs- s- plus intelligent que je connaisse.
l'instinct du prospecteur se montree Cet homme-là me suffit. » Michel SEU-
absolument sans défaut. PHOR n'aime pas les humbles. Il ose
.

Le grand mérite, de. cette étude estt écrire : « Obligation du dimanche. Va


.
qu'elle évite tous les périls de simplifi- pour ces pesants 'humains, le plus
cation excessive où tant de vulgarisa- grand nombre, qu'il faut traîner à l'of-
tions succombent. Didactique et pro- fice rituel pour qu'ils essayent de
gressive, comme il se doit, elle saitt devenir pendant une petite heure des
demeurer humaine et profonde. Ellee créatures spirituelles...Va pour ceux-là,
oblige à réfléchir, exige du jeune lec- :- peut-être. Mais je ne me contente pas,
teur, en le lui facilitant, l'effort intel-
1- moi, de servir l'esprit tous les di-
lectuel nécessaire pour accéder aux x manches de 10 à il heures... » Michel
hautes vérités qui le dépassent. Seuphor n'aime pas non plus les pay-
L'homme et sa vie, les conceptions îs sans : « Ce ne sont pas Giono, Pourrat,
et les techniques du philosophe et duu de Pesquidoux, c'est Zola, encore, tou-
REVUE DES LIVRES 137

jours,qui à raison sur le paysan... » du dithyrambe sans ménager la sym-


Qui aime-t-il donc? Lui-même. Il pathie. Mistral y paraît en poète, chef
évoque à son sujet : La Bruyère, Pas- de file du félibrige, mais aussi en érudit
cal, Valéry, Alain, Nietzsche, les Pro- et en défenseur de la langue proven-
verbes, le Tao te King, Montesquieu, çale. Et M. LÉONARD nous le montre
Angélus Silesius... Il n'en fallait pas dans- les rapports d'une longue et tou-
tant pour l'écraser. P. N. chante amitié avec deux illustres sa-
vants et philologues, Paul Meyer et .
Mistral, ami
Éraile-G. LÉONARD. — Gaston Paris. La documentation, très
de la science et des savants. soigneuse, repose en grande partie sur
Édition des Horizons de France. des lettres inédites ; elle n'étouffe pas
150 francs. d'ailleurs, çà et là, les fleurs des lé-
Gide remarque, dans sa préface au gendes occitanes. Signalons les quatre
Goetlie de la « Pléiade », que Mistral est portraits hors texte et l'excellente im-
comme écrasé par l'éloge de ses admi- pression de cet ouvrage qui complète
rateurs, d'un Maurras, par exemple. On les études de Lasserre, de Thibaudet et
appréciera d'autant plus ce livre inté- d'André Cbamson.
ressant et mesuré, qu'il se tient à l'écart Xavier TIELIETTE.
.

ROMANS

Anna TOUMANIAUTZ. — Thérèse et Le vieil homme, au cours de ses


l'Ange noir. Albin Michel, 1945. expertises, â fait nombre d'expé-
In-8, 288 pages. 135 francs. riences. Il tient à ses deux compagnons
Les descriptions de paysages, les de villégiature des propos empreints
monologues intérieurs des paysans, d'une sagesse désabusée sans être
montagnards sont, en ce roman, des amère.
morceaux de choix. Et voici la femme fatale qui arrive
Malheureusement, l'histoire n'a pas aussi dans ces parages. Mais c'est pour
la qualité du décor. C'est un mélo- y trouver la mort, poussée qu'elle est
drame.où une femme fatale fait assas- dans un abîme par son complice de na-
siner, par son amant, son mari, à guère.
l'heure où celui-ci venait exiger d'elle Finalement, Thérèse admettra que la
le divorce. La victime prétendait se li- consolation lui vienne sous les traits
bérer ainsi afin d'épouser Thérèse, une de Jean Corbin et dans les perspec-
assistante sociale, rencontrée dans un tives prochaines d'un mariage.
séjour commun en montagne. Depuis
1
Ce roman cherche à hausser sa tenue
ce crime, dont les auteurs sont restés par des considérations religieuses et
inconnus de la justice, Thérèse, incon- morales qui restent un peu confuses.
solable, revient, chaque année, dans ce Telles les réflexions sur les Anges gar-
village des Alpes où elle a connu diens noirs préposés aux âmes de même
Jacques Thierry. Elle y trouve, au teinte. Et telles les appréciations sur
moment où commence ce livre, un Thérèse présentée, par contraste,
vieux globe-lrotter, Guibert, qui a couru comme un ange de vertu, mais chez
le monde
pour le compte d'une maison qui la première aventure amoureuse,
d'objets d'art, et que devait justifier le. divorce, témoi-
un étudiant, Jean
t,orbin, en quête de repos après un exa- gne d'une conscience assez vague.
men manqué. Henri du PASSAGE.
13.8 REVUE DES LIVRES
Marie GEVBRB, de l'Académie royale Jacques CnnisTopnE. — La Bague
de Belgique. — La Grande Marée. d'Herbe. Roman. Pion, 1945.24C pa-
Roman, Pion, 1945. ges. 70 francs.
L'amour monte au coeur de Gabrielle Odette, enfant gâtée et richissime
comme l'Escaut envahit le pays de
épousera-t-elle Pierre, musicien de gé-
Flandre et rompt ses digues. nie, que sa pauvreté réduit au rôle de
Une histoire toute simple, qui est le précepteur, ou, au contraire, s'épren-
prétexte à décrire un milieu, un pays. dra-t-elle de François Monthier, spor-
L'enchaînement des scènes est ingé- tif et industriel? Lisez ce gentil roman
nieux, le style facile. C'est une agréable sentimental et vous aurez la réponse.
lecture de détente. Robert du PARC.
Le thème de ce roman n'est peut-être
pas assez richement développé : l'a- Jeanne IIiïRscn. — Temps alternés.
mour et la montée du fleuve restent Roman. Egloîï, 1945. 153 pages.
des événements parallèles. Faute d'une C'est de Suisse que nous arrivent ces
poésie plus pénétrante et d'une psy- Temps alternés, plutôt que roman, évo-
chologie mieux approfondie, le mouve- cation du premier amour d'une toute
ment de l'homme et celui de la nature jeune fille, avec ses puérilités, mais
ne se fondent pas en une soûle har- aussi avec ce calme, cette santé de
monie. l'âme et du corps qui restent, au mi-
R. B. lieu ' d'une Europe convulsée, l'apa-
nage de ce petit peuple sage et hon-
Pavel DAN. — Le Père Urcan. nête. O jorlunalos nimium...
Contes traduits du roumain par Robert du PARC.
G. Cabrini E. Ionesco. Editions
Jean Vigneau, 1945. R omain ROUSSEL. •— L'Herbe d'Avril.
Voici des contes roumains : brefs et Pion, 1944. 244 pages..
construits, d'une poésie sobrement des- Une étude psychologique, qui réussit
criptive, soulevés par une âme tour à le prodige, sans tronquer ou idéaliser
tour passionnée et attendrie. le réel, d'être émue, lumineuse, sympa-
« L'Enterrement du père Urcan » est thique.
une sarabande autour d'un mort, où Un vrai roman, d'une composition
l'atmosphère de plus en plus fiévreuse savante (sans qu'il y paraisse).
confine au fantastique et au rêve, où se Et puis une oeuvre d'art, un style
rencontrent et "se heurtent la raillerie dont chaque phrase, presque, recèle
du pope, la douleur de la vieille, l'ava- (image, métaphore, rythme) une trou-
rice des Urcan et l'impudeur des i vaille.
tziganes. « L'Abandon du nid » ex- L'Herbe d'Avril, c'est la jeunesse
prime, de façon paisible et attendrie, populaire de France, celle qui peine
les adieux d'un vieux à la vie, d'une,i pour l'obtention de son certificat d'étu-
mère à sa pauvre maison, d'un fils aui des. Autour du héros, Sylvain Travot,
souvenir de son enfance. gravite un petit monde dont nous sui-
Ces contes ne disent pas seulement,t vous, page après page, ligne après
un monde aux émotions simples et vio- ligne, les plus brillantes étoiles. C'est la
lentes ; ils atteignent à l'universalitéJ leçon de M. Picoche, le catéchisme du
d'une âme paysanne, passionnémentt. curé ; c'est, plus que tout, cette annee-
attachée à la terre, facilement avare3 là, la tentative d'une expédition loin-
et rapace, croyante aussi et mômee ta'ine. OEuvre saine, vraie et belle, d'un
superstitieuse. auteur qui a vu, senti et, de tout son
A. L. coeur,' raconté.
,
J- "
REVUE DES LIVRES 139
. :

HISTOIRE

Virginia COWLES. — A l'appel du des d entretiens privés avec Neville


Tocsin. Traduit de l'anglais par Chamberlain,
ç Mussolini, Ciano, Bal-
Paule de Reaumont. Laffonl, 1946. bo, j. etc., ce qui ajoute à son témoi-
In-8 couronne, 607 pages. 225 l'r.
gnage, et partout elle rencontre une
La révolution espagnole, du côté équipe é de camarades journalistes.
républicain, puis du côté franquiste, Enfin, pour qu'une pareille série de
l'annexion de la Tchécoslovaquie et reportages i ait pu être effectuée par une
des Sudètes, la préparation italienne, journaliste,
j si acharnée, si intelligente
l'Allemagne attaquant la Pologne, la soit-elle,s il a fallu qu'elle dispose d'un
campagne russo-finlandaise, l'invasion réseau ]
téléphonique puissamment or-
de la France : tels sont les événements ganisé, comme celui de l'Amérique, lui
.

historiques auxquels Virginia COWLES permettant, au bout de quelques


a pu se mêler et qu'elle raconte dans heures, de se mettre de n'importe
ces six cents pages avec une verve et quelle ville d'Europe en rapport direct
un entrain qui en font le plus passion- avec son centre : c'est la dernière pen-
nant des récits de guerre. Cette simple sée qui ressort de ces pages. On y voit
énumération indique à quels voyages ce que peut être un service d'informa-
compliqués et dangereux, en auto, en tion vraiment international et quelle
avion, à quelles souffrances aussi l'in- force il peut donner à la presse qui le
trépide journaliste américaine a dû se possède.
soumettre. Danger des obus ou de la Le style de Virginia Cowles est fluide
D. C. A., du froid arctique, de la faim et direct : la traduction en affaiblit
et des arrestations. parfois la vivacité, mais elle reste cor-
Mais le côté le plus intéressant de ce recte, et le. lecteur est véritablement
livre n'est pas le reportage des faits : happé par la succession si rapide de ces
c'est plutôt la description vraie et événements mondiaux. Il profite aussi
enthousiaste du métier de journaliste, des moments de détente où la journa-
d'une vie excitante, contrastée de liste se repose avec ses amis.
confort et de misère, de repos et d'ac- Puissent ces pages susciter des voca-
tion où le but passionnément pour- tions semblables et un pareil amour du
suivi est de se trouver coûte que coûte métier! Raymond JOUVE.
au bon endroit où va se passer quelque
chose d'historique et d'y arriver la WANDA. — Déportée 50 440. Récit.
première pour pouvoir écrire et télé- Editions Bonne, -1946. In-16, 215
phoner son article de Prague, de pages. 80 francs.
Rome, d'Helsinki, de Madrid ou de Ce livre ajoute à la collection des
Paris à New-York ou à Londres, avant souvenirs des déportées une note réelle-
tout autre. ment originale : vraie gageure, à me-
On conçoit qu'un tel récit où les sure que- ce genre littéraire se déve-
événements européens les plus sensa- loppe. Ce nouvel apport de l'auteur
tionnels, l'Anschluss, Munich, Narvik, est l'évocation de la promiscuité et de
l'invasion de la Belgique, de la Hol- l'opposition forcenée entre les déportées
lande et de la France s'entremêlent; politiques et celles de droit commun.
aux péripéties personnelles de la narra- Ce contact prête à des dialogues, à des
.

trice, soit haletant d'intérêt. invectives qui pourront offenser des


fl ouvre en outre des aperçus sur lai lecteurs délicats, mais qui portent la
Personnalité des grands journalistes, 3, marque de l'authenticité. Les détails
internationaux. Virginia Cowles a euj if horribles et crus abondent certes dans
140 REVUE DES LIVRES

ces pages, mais ils passent, car on guide, ménage bon nombre de ren-
ne sent aucune complaisance ni contres qui instruisent en amusant.
aucune littérature dans le récit de Henri du PASSAGE.
Mlle WANDA. Il est encore trop tôt
pour, décerner un prix de littérature J. PÀUL-BONCOUR.
— \Entre deux
prisonnier, alors que bien des rapatriés Guerres. Pion, 1945. 2 volumes
in-8, 297 et 435 pages. 120 et 173
mettent la dernière main à leurs sou- francs.
venirs, mais Déportée 50 440 mérite, "

dès maintenant, une mention spéciale. En deux volumes compacts, — un


R. J. troisième paraîtra prochainement,
M. PAUL-BONCOUR raconte, non pas
tout à fait ses Mémoires, mais ses sou-
Charles DANIÉLOU. — Dans l'intimité venirs sur les choses et les gens qu'il
de Marianne. Paris, Editions pu connaître. a
Musy, 1945. 364 pages, 125 francs. Le premier tome s'intitule : les Luttes
M. DANIÉLOU nous raconte com- républicaines, 1877-1918. Le second re-
ment, au sortir des séances parlemen- late les Lendemains de la Victoire,
taires, il lui est arrivé plusieurs fois de 1919-1934. *
faire route avec Maurice Barrés pour Il n'est pas sûr que le lecteur trouve
regagner Neûilly, où ils habitaient tous constammentdans ce récit toutl'intérêt
les deux. Et Barrés lui disait combien que. l'auteur a pris visiblement à l'é-
le Palais-Bourbon était poste d'obser- crire. Car si, « nourri dans le sérail » de
vation favorable aux études de carac- la politique, l'ancien ministre on con-
tères. Peut-être. Mais, à coup sûr, les naît les détours, la promenade rétro-
deux interlocuteurs n'ont pas rapporté spective, dans ces méandres, impose
impressions pareilles de leur voyage au- quelque fatigue.
tour de la Chambre. Pour son compte, le narrateur se dé-
Barrés, d'une pointe féroce, a bu- clare socialiste, mais avec une nuance
riné Leurs Figures, d'après les mo- patriotique manifestée par certaines
dèles parlementaires que lui fournit indépendances vis-à-vis du parti. On
le temps du Panama. Aujourd'hui, sait, par ailleurs, son rôle auprès de la
M. Daniélou évoque ce précédent, Société des Nations, et comment il a
.puisque l'un des chapitres de son livre sagement réclamé des garanties de
.
s'intitule « Leurs vrais Visages ». Mais sécurité préalables au désarmement.
c'est pour instituer un contraste. Les personnages et l'oeuvre de la
Non qu'en introduisant le profane IIIe République sont jugés, dans ces
Dans l'Intimité de Marianne l'auteur pages, avec le coefficient de faveur
veuille le remplir d'admiration béate. qu'on pouvait attendre d'un membre
Rien ne serait plus éloigné de sa de l'équipe. Mais les adversaires poli-
manière alerte et dégagée. Mais, si les tiques sont appréciés eux-mêmes, sinon
confidences prennent "k* forme d'anec- avec parfaite compréhension de leur
dotes souvent narquoises, parfois gau- rôle, au moins sans passion partisane.
loises, elles sont généralement in- Henri du PASSAGE.
demnes de toute médisance indiscrète.
Et les aveux des misères, qu'au sur- Général GOURAU». — Mauritanie
plus l'homme de la rue n'ignore pas, Adrar. Pion, 1945. In-8, 327 pages.
150 francs.
sont faits avec la réserve d'un
homme qui se souvient, sans déplaisir, C'est le troisième des tomes que le
d'avoir été lui-même longtemps de la général GOURAUD a consacrés aux
.

maison. « Souvenirs d'un


Africain ». H couvre
La visite de cette maison, comme la période où l'auteur, depuis dé-
des alentours, avec M. Daniélou pour cembre 1907 jusqu'en janvier 1910, a
REVUE DES LIVRES 141

pacifié la Mauritanie par une expédi- que, provisoire, délabré, hasardeux,


tion dans l'Adrar, refuge ordinaire des lacunaire » et ne possédant, sur une
pillards nomades.. population globale dé 450 millions
Ce volume représente un journal de d'habitants, que trois ou quatre mille
campagne. Nous y apprenons que la Chinois évolués. Car on ne saurait ou-
principale difficulté d'une colonne au blier que la civilisation chinoise, plu-
désert est l'entretien des méharis. sieurs fois millénaire, a rassemblé et
Quant au courage et à l'endurance des rassemble encore, — sans solution de
hommes, ce sont éléments sur lesquels continuité depuis' quatre mille ans, —
lo chef, en payant d'exemple, peut et, au dire des sinologues les plus aver-
compter. tis, dans un état de culture qui n'est
Le général Gouraud note très sim- pas à ce point « inévolué », un quart de
plement les détails de sa vie quoti- l'humanité.
dienne. De fréquentes allusions mon- Camille GRAFF.
trent, chez ce guerrier, la profondeur
du sentiment filial.
Quelques photographies, quelques René MAZEMKK
— Histoire de la '
croquis topographiques illustrent ces
Presse parisienne. Éditions du
Pavois, 1945. lu-12, 314 pages,
pages. On y regrette l'absence de cartes 150 francs.
qui auraient guidé-utilement le lecteur
sur cet itinéraire. Sur un sujet, passablement rebattu,
Henri du PASSAGE. voilà un ouvrage qui se laisse lire avec
grand intérêt. Erudit et journaliste,
l'auteur évoque avec maîtrise et vie
André DUBOSCQ. —L'Elite chinoise, l'évolution de la parisienne
presse
son Origine, sa Transformation depuis trois siècles, l'histoire technique
après l'Empire. Nouvelles Editions
Latines. 135 pages. 45 francs. du journal et celle de la liberté de la
presse. Il sait en .caractériser en mots
On saura gré à l'auteur do cette bro- heureux les étapes. Surtout, il excelle
chure d'avoir mis le lecteur en garde à camper au vif les portraits des jour-
contre le « préjugé de dépréciation » nalistes fameux qui ont inventé les
assez habituel lorsqu'on juge une civi- principes de la presse moderne : É. de
lisation différente de la sienne. Girardin, l'inventeur de la publicité ;
« Il est facile, déclare M. DUBOSCQ, Villemessant, habile à flatter les pen-
page 126, de se moquer ou do mépriser. chants de la clientèle pour le sensa-
Il est moins facile... de chercher à com- tionnel et l'indiscret ; Moïse Millaud,
prendre, ou de respecter, faute de pou- le père du démocratique journal à
voir mieux, des mentalités, des aspira- un sou... Les derniers chapitres, consa-
tions, des idéaux différents des nô- crés à la presse sous l'occupation et
tres. » depuis la Libération, retiennent l'at-
Peut-être, en effet, le lecteur au- tention par l'intérêt, d'actualité. Le
ra-t-il, séance tenante, à se prévaloir journal d'information, qui régnait dans
d'un tel avis. En dépit d'un très équi- l'entre-deux-guerrcs, n'est plus. La
table jugement sur la peinture chi- prééminence est revenue aux journaux
noise, de paroles bienveillantes à l'a- politiques ; et avec eux nous voyons
dresse des étudiants chinois connus à renaître l'éditorial, « apanage des
1 ekin
ou à Paris, sans doute trou- époques où le citoyen français cherche
vera-t-on encore facile la « schémati- sa voie et concentre son attention sur
sation » de la révolution chinoise. Le les problèmes sérieux ». Renaissance ou
portrait de Sun Yat Sen. La représen- recul de la presse. Que sera demain sa
tation d'une Chine « immobile », repliée: liberté, morte depuis* 1914?
sur elle-même, d'un caractère « anti- François de DAINVILLE.
142 REVUE DES LIVRES
Fernand MITTON. — La Presse îran- Barry aient été des « dames de coeur »
]

çaise sous la Révolution, le (entendez : de grandes amoureuses)


Consulat, l'Empire. Guy Le Prat, personne ne l'ignore. Et beaucoup
1945. In-16, 251 pages, 9 gravures connaissent la curieuse histoire
de
hors texte. 95 francs.
Érudits et amateurs de la petite his- Laure d'Abrantès, réveillée par l'in-
discret empereur Napoléon venu la
toire trouveront dans l'ouvrage de saluer dans chambre. Bien quel-
F. MITTON une foule de renseignements sa
conque, en définitive, apparaît le court
sur les journaux et les journalistes de
roman d'amour de Lucile et de Camille
cette époque dont date l'émancipation Desmoulins. Quant aux aventures de
de la presse, bientôt jugulée par la la duchesse de Berry, prétendant
au
censure napoléonienne. trône de France et épousant secrète-
François de DAINVILLE.
ment un comte italien, l'histoire en a
AlberlGnuMER.—Les Gaulois. Pàyol, révélé tous les détails. Aussi, à ces
1945. In-8, 422 pages, 68 figures, cinq dames de coeur dont l'histoire
.
37 gravures hors texte. 225 francs.
nous est narrée d'une plume alerte et
Ce livre reprend le petit volume de vive sans doute, mais dont les figures
même titre publié par l'auteur dans la sont déjà bien connues, préférons-nous
« Collection Payot » en 1923 (171 pages, cette « jolie laide », Pauline de Metter-
petit in-16). S'il en suit le plan et en nich : grâce à ses souvenirs personnels
reproduit on partie le texte,- par ses comme' à ceux de sa famille, Mme de
développements ou par ses corrections, CIIAMBRUN a réussi une vivante évo-
par l'addition d'une abondante et sug- cation non seulement de celle qui fut
gestive illustration, il le transforme. On la reine de la mode à Paris et l'amie de
remarquera en particulier l'ample ex- l'impératrice Eugénie, mais encore de
posé consacré aux origines des Gaulois. l'impératrice elle-même et de la cour
M. GRENIER nous y conduit avec sûreté qui devaient disparaître s.i tragique-
à la suite des Celtes à travers l'Europe ment. A. L.
et par le monde des .hypothèses énon-
cées à leur sujet par les philologues et Lysiane BERNHARDT. — Sarah Bern-
les archéologues. L'empire ligure cher hardt, ma grand'mère. — Édi-
à Jullian s'évanouit sous les coups de tions du Pavois, 1945. 364 pages.
sa critique. Des chapitres neufs sur les 210 francs.
régions, les institutions publiques et Dans un article inédit de Sarah
privées, l'économie, l'art, la langue et Bernhardt, par quoi sa petite-fille
la littérature gauloises nous ramènent clôt ce livre de souvenirs, l'artiste
sur le terrain plus ferme des connais- avait noté :
comé-
sances certaines. Dégagé de tout appa- « Je crois bien que, nous autres
rat scientifique et écrit pour le large diens, nous sommes des amateurs.
public de ceux qu'intéresse le passé de C'est pour cela que nos camarades,
notre nation, cet ouvrage est une Messieurs les comédiens de la vie, nous
excellente introduction à des études jugent sévèrement. Ils ont grand tort...
complexes, pour lesquelles une biblio- Notre vraie vie, c'est là-bas, dansle
«
graphie choisie placée à la fin de cha- foyer incandescent de toutes les pas-
cun des principaux chapitres nous sions vécues et rêvées... Quand nous
indique de bons guides. retombons dans la vraie comédie, celie
François de DAINVILLE. de la vie, nous sommes des hurluberlus.
Nous faisons parfois des bêtises, et nos
Marie de CIIAMBRUN. — Cinq Dames sont pas
de coeur et une jolie - Laide. grands camarades de la vie ne de
Flammarion, 1945. In-16, 220 pa- indulgents, Ils nous traitent cabo-
ges. 65 francs.
Que Mlle de La Vallière ou Mme du L
,

tins. »
...
Ces lignes pourraient, à leur manière,
REVUE DES LIVRES 143

servir de commentaire à la biographie lauriers dorés 'dont sa bourse, mise à


qui nous est offerte. Son héroïne, la mal par ses prodigalités, avait un
reine du théâtre d'il y a cinquante ans, constant besoin.
a opéré l'interversion
dont elle parle. Sur cet itinéraire, l'interprète des
D'où les succès de l'artiste alternant « passions vécues et rêvées » a obtenu,
avec les caprices de la femme, tandis auprès du public, « le monstre aimé »,
que les feux de la rampe sont pris des ovations parfois emportées de
pour lumières authentiques. haute lutte. Quant aux « bêtises », il
Le récit de ces aventures se déroule est permis de penser, avec Sarah
comme un film. Le décor va du cou- Bernhardt elle-même, et même au
vent de Grandchamps, dont Sarah delà de son aveu, qu'elles n'ont pas,
Bernhardt fut la pensionnaire déjà' en effet, manqué au cours de cette
fantaisiste, aux plaines d'Amérique où bouillonnante existence.
l'actrice recueillait périodiquement les Henri du PASSAGE.
TABLE DES MATIERES
.

JEAN DANIÉLOU

THÉODORE KRALINE
. . .
la Pensée religieuse.
Retour des prisonniers en
'U.R.S.S
...
Les Orientations présentes de
5

22
PIERRE HAUBTMAN.,'
YVONNE PAGINIEZ
. .
.
.
Actualité de Proudhon .
Le « Magnificat » des Forçats.... 37
*§1
. .
PAUL HENRY .
Intelligence de la Bible: l'His-
***
Chroniques
Malaise dans l'Armée.
...
toire sainte de Daniel-Rops. 62
77

HENRIETTE ALIMEN Découverte de nouveaux Homi-

....
. .
,'
.
niens à Java et en Chine. 86
HUBERT GIGNOUX Le Théâtre : Série espagnole . 93

...
.
MICHEL DE SAINT-PIERRE Le Cinéma 98
.
ROBERT A. GIUHAM Ce que l'on peut attendre de
l'O.N.U 105
ROBERT ROUQUETTE Le Monopole de l'Enseignement
. .
à la Constituante et la Décla-
.

ration des Cardinaux et Arche-


vêques 1.09

Le Mois
JEAN DANIÉLOU. Tentation du Communisme. 116
J
.... Réplique au discours de Fulton.. 117
. . . .
R.
RAYMOND JOUVE Sursaut de la Conscience chré-
tienne 119
ROBERT ROUQUETTE Les Réunions oecuméniques à
. . .
Genève 121

Les Livres
I. — II. de LIIBAC : De la Connaissance de Dieu. — L. POUI.IOT :
Etude sur les Relations-des Jésuites de la Nouvelle France (li>32-
1G72). —R. GONNAKD : La Légende du Bon Sauvage. — Chanoine
P. BoiSAiu) : Monseigneur Chaptal, évêque d'Isionda (1861-1943). —
L. YUTANG : Feuille dans la Tourmente. — E. LUDWIG : Staline. •—
H. Hon.Nisono : Pasteur en Pays perdu.— Mgr GRENTE : La Magnifi-
cence des Sacrements 124
II. -— Question:; religieuses : T. R. P. PAUL; E. ROUPAIN; R. P. Goun-
BILLON : Mgr P. RICIIAUD; Textes franciscains; P. FERNESOLLE; M.' DU-
POUEY; L'Arche de notre Alliance . 132
Littérature : R. MOIUÏL ; G. des CARS; R. JOUVE; M. SIÏUI>IIOK;E.-G.
LÉONARD
Romans: A.
HERSCH ; R.
. .
TOUMAMANTZ; M. GKVKRS ;
ROUSSEL
. . '. ......
P. DAN; ,1. CHRISTOPHE ; J.
13»

!•>'
Histoire : V. COWLES; WANDA ; C. DANIÉLOU; J. PAUL-BONCOUR;
Général GOURAUD; A. DUBOSCQ; P. MAZEDIER; F. MITTON; A. GRENIER;
M. de CIIAMBRUN ; L. BERNHARDT,-*.-.
yvA^-;' '' L-.
'
.
;
__—
Le Gérant J. DUMOULIN. /•• àmpr. J. DCMÔUI.IN, 5, rue des Gds-Augustins, Paris (Viw)*
Dépôt légal :
:
2« trimestre 1946. .'|r. '
' :'-
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C; O. L. 31.1130. N» d'ordre : 140
K''d'É'diteiir',> 16
,
YIE ET PLANÈTES
QUE SE PASSE-T-IL -EN CE MOMENT
SUR LA. TERRE1?

Depuis cinq ans que là Terre ..humaine tremble, se fissure


et se reforme, par blocs immenses, sous nos pieds, la conscience
commence à s'éveiller en nous que nous sommes le jouet
d'énergies qui dépassent des millions de fois nos libertés indi-
viduelles. Pour les plus positivistes, les plus réalistes d'entre
nous, l'évidence apparaît, elle monte, que la crise présente
déborde de beaucoup les facteurs économiques et politiques
qui semblaient l'avoir provoquée, et dans le cadre desquels
nous nous flattions peut-être qu'elle demeurerait renfermée.
Non, le conflit n'est pas une simple, affaire locale et momen-
tanée, un réajustement périodique d'équilibre entre nations
et nations. Ce que nous vivons et nous subissons en ce
moment, ce sont, incontestablement, des événements liés à
l'évolution générale de la vie terrestre., — des événements de
dimensions planétaires. C'est donc à l'échelle de la planète
qu'il convient, que je vous convie, de vous placer avec moi
quelques instants, pour essayer de mieux comprendre, de
mieux supporter, et même, oserais-je dire, de mieux aimer
ce qui se passe autour de nous de plus grand que nous, et qui
nous entraîne.
Comment, à la lumière des plus vastes, des plus modernes
et des plus sûres conceptions de l'astronomie, de la géologie
et de là biologie, interprétées à la fois objectivement et opti-
mistiquement ;a comment l'aventure mondiale dans laquelle
nous sommes engagés prend-elle figure? Voilà ce que je vais
essayer d'établir ce soir avec vous. Non pas « du point de vue
de Sirms »j comme on dit, c'est-à-dire avec la sereine indiffé-,
reiice d'un observateur qui,.verrait les choses de si haut et
1- Conférence donnée à l'ambassade dè'".ï!itf\.iice à Péking, le 10 mars 1945.
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ETDDES, mai 194C. ' .'" -:,<1 CCXLVX. — 6
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146 VIE ET PLANÈTES
de si loin qu'elles ne le touchent plus, mais avec la passion
anxieuse d'un fils de la. Terre, qui ne cherche à prendre de la
distance que pour pénétrer plus profondément dans la matière
et dans l'esprit d'un mouvement dont son bonheur dépend.
Trois parties dans cette conférence :
Première partie : la place des planètes vivantes dans l'uni-
vers. Petitesse et grandeur.
Deuxième partie : la place de l'homme sur la planète
Terre : en tête.
Troisième partie : la place de notre génération
— notre
place à nous — dans l'évolution humaine. Critique.
Et, pour finir, une conclusion : la fin de la vie planétaire.
Mort ou évnsi ;n?
Commriii.:"iis.

I. — Les Planètes vivantes dans l'Univers

A. LE POINT DE VUE DE L'IMMENSE :

ou L'INSIGNIFIANCE AI>I>ARENTE DE LA TERRE

A recueillir le message de l'astronomie, il pourrait sembler,


à'première vue, que les planètes ne sont qu'un élément parfai-
tement insignifiant et négligeable dans le monde autour de
nous. Comment en effet l'univers sidéral se présente-t-il au
regard de la science moderne? Levant les yeux, par une belle
nuit d'hiver, vers le ciel étoile, vous avez ;sans doute eu l'im-
pression (comme tant de milliards d'humains avant vous)
d'une voûte bien calme, où scintillaient, sensiblement à la
même distance de vous, une profusion désordonnée de petites
lumières amies. C'est ce spectacle confortable que des obser-
vations télescopiques et spectroscopiques, et des calculs
toujours plus rigoureusement poussés, sont en train de trans-
former inexorablement en une vision beaucoup plus inquié-
tante pour nos esprits, vision dont les reactions seront
vraisemblablement profondes sur notre morale et notre religion
dès qu'elle viendra à passer du cerveau de quelques milles
dans la masse de la conscience humaine : immensité de
distances, énormité de volumes, températures formidables,
torrents d'énergie...
VIE ET PLANÈTES 147

Essayons, pour mieux apprécier ce que représente la Terre,


de nous élever, par degrés successifs, dans cet « infini ».
Et d'abord les étoiles.
Les étoiles représentent l'unité naturelle sidérale. C'est donc
sur elles, sur l'analyse de leur structure, sur l'étude de leur
distribution, que porte principalement l'effort de l'astro-
physique. Recherche entièrement basée sur l'analyse de la
lumière, et exigeant par suite des merveilles de patience,
d'habileté et de sagacité. Mais recherches étonnamment
fécondes aussi, puisqu'elles permettent de mesurer avec pré-
cision la masse, l'énergie, le diamètre, l'éloignement et le mou-
vement d'objets énormes en soi, mais ultra-microscopiques
pour nous, à force d'être lointains.
Au premier abord, et sous certains aspects, les étoiles
semblent. Varier beaucoup entre elles. Certaines (les Géantes
rouges) ont des dimensions colossales, leur diamètre dépas-
sant jusqu'à 450 fois celui du Soleil (si le Soleil avait leur
taille, il s'étendrait, par-dessus la Terre, par-dessus Jupiter
et Saturne, jusqu'à Uranus !) ; d'autres au contraire (les
Naines blanches) sont plus petites que la Terre ; d'autres
enfin, les plus nombreuses, ont un diamètre et une cou-
leur jaune rappelant beaucoup le Soleil. Mêmes contrastes
dans l'éclat et la température. Au point de vue de la
luminostité, telle étoile vaut 300.000 Soleils, telle autre au
contraire 1 /50.000e de Soleil (la même différence, observe
le grand astronome Sir James Jeans, qu'entre un phare
et une luciole) : ce sont des cas extrêmes, bien entendu.
Au point de vue de la température superficielle, si le Soleil
et la plupart des étoiles marquent 6.000° (trois fois la tem-
pérature de l'arc électrique), certaines montent à 11.000°
(Sirius),et même à 23.000°,ou au contraire descendent à 3.500°
(les Géantes rouges).
Sous cette grande diversité toutefois, principalement sdue
à l'âge de l'astre considéré, se dissimule une sorte d'identité
profonde. Géantes, moyennes ou naines, les étoiles ont toutes
une masse curieusement semblable (de 1 à 10 fois la masse
du Soleil),
ce qui, incidemment, démontre entre elles des
variations stupéfiantes dans la densité moyenne : 1,4 dans
le Soleil, mais 50.000,
ou même 300.000 dans les étoiles naines
148 VIE ET PLANÈTES
(c'est-à-dire qu'une pincée de celles-ci, portée sur la Terre
pèserait une tonne!).
g|Identité approximative de masse : donc calibrage. Si nous
pensons maintenant au^ nombre des étoiles (15.000 X 106
visibles au seul télescope), vous comprenez qu'on ait pu dire
que, cosmiquement "parlant, nous sommes enveloppés d'une
sorte de gaz monstrueux, gaz formé par des molécules lourdes
comme le Soleil, circulant à des distances mutuelles qui se
comptent par des années de lumière (rappelez-vous que la
lumière se propage à raison de 300.000 kilomètres par seconde,
et que nous ne sommes qu'à huit minutes de lumière du
Soleil) :'un gaz aV étoiles !
Un gaz d'étoiles. Le simple rapprochement, de ces deux
mots est une secousse pour notre esprit. Mais le choc ne
serait-il pas beaucoup plus fort si, de ces myriades;de Soleils
disséminés dans le vide, on venait nous dire qu'ils ne sont
encore que les grains composant un super-grain infiniment
plus grand, ce super-grain n'étant lui-même qu'une simple
unité parmi d'autres myriades d'unités pareilles? Notre ima-
gination en Testerait confondue... Et voilà cependant ce que
nous apprennent, sans doute possible, la Voie Lactée et les
autres galaxies. •
Vous avez tous regardé avec curiosité la Voie Lactée, ce
long ruban blanchâtre qui, de l'est à l'ouest, sur les deux
hémisphères, ceinture notre firmament. Depuis longtemps les
astronomes sentaient que cette mystérieuse traînée lumineuse
forme un des traits structuraux les plus importants de l'uni-
vers. Ils ont donc essayé de la déchiffrer, et ils y sont par-
venus. Et voici la conclusion, étourdissante, mais certaine,
où. ils sont arrivés. La Voie Lactée, nous disent-ils, n'est pas
du tout, comme on aurait pu croire, une sorte de nuage de
matière diffuse traînant, comme un brouillard, parmi les
étoiles. Mais.elle représente les bords, elle marque le contour
équatorial d'une immense accumulationlenticulaire de matière
cosmique charriant, dans ses bras spirales, le système solaire,
toutes nos constellations,toutes nos étoiles visibles, et d'autres
millions (encore peut-être 100.000 X 106 en tout), si loin de
nous celles-là qu'elles ne font plus à nos yeux, par effet global,
qu'une vague impression laiteuse. On a pu calculer les dimeii-
VIE ET PLANÈTES 149

sioris et le mouvement de rotation sur elle-même de cette


extraordinaire formation céleste. D'après Jeans, son diamètre
serait de 200.000 années de. lumière, et il lui faudrait 3 millions
d'années pour opérer une révolution complète, à raison, d'une
vitesse périphérique de plusieurs centaines de milles par
seconde. Comparée à ce disque prodigieux, remarque Jeans,
l'orbite terrestre n'est pas plus grosse qu'une tête d'épingle
par rapport à la surface du continent américain...
Or la Voie Lactée, notre Voie Lactée, n'est pas seule de son
espèce dans l'univers. Çà et là, de petites taches laiteuses se
montrent dans le ciel, que les télescopes résolvent en nuages
spirales, semés de points brillants. Ces objets, nous le savons
maintenant, sont infiniment plus éloignés de nous que les
étoiles. Ils n'appartiennent pas à notre monde prochain, ou, si
l'on peut dire, au vaisseau sidéral qui nous porte. Mais ce
sont d'autres îlots, d'autres fragments de l'univers, d'autres
Voies Lactées, naviguant de conserve avec la nôtre dans l'es-
pace (ou même divergeant de nous à des vitesses fantas-
tiques). Et l'on a déjà compté plusieurs millions de ces galaxies
(chacune, ne l'oublions pas, formée de millions de millions
"
d'étoiles), distantes en moyenne les unes des autres de deux
millions d'années de lumière, et toutes de même calibre,
approximativement ! Un gaz de galaxies, après un gaz
d'étoiles : voilà le spectacle véritablement écrasant (et, à dire
vrai, impossible à nous représenter), où culmine présentement,
dans la direction de l'immense, notre vision de l'univers.
Mais alors, entraînés logiquement par la même loi de
récurrence, ne devons-nous-pas imaginer, plus haut encore,
l'existence de supergalaxies, chacune formée par un système
de nébuleuses spirales? Impossible à décider; mais peu pro-
bable. L'univers n'est pas fait, comme pensait Pascal, de
pièces emboîtées se répétant indéfiniment et identiquement
de bas en haut, de l'infime à l'immense. Mais, à certains
niveaux, le plan de la structure cosmique tourne court ; et
l'on passe à « autre chose ». Au-dessus des galaxies il n'y
aurait rien, d'après la physique d'Einstein, rien, sinon le cadre
sphérique d'Espace-Temps à l'intérieur duquel, toutes choses
se meuvent en rond, sans rencontrer de bout, et sans pou-
voir sortir... Laissons de côté, si vous voulez bien, ce problème
150 VIE ET PLANÈTES

encore irrésolu des limites supérieures du mondé. Et, puisque


nous ignorons encore ce qu'il y a autour, ou en avant, des
galaxies, attachons-nous du moins à considérer ce qui les relie
entre elles, c'est-à-dire à décrire la genèse de leur essaim. C'est
par ce chemin, vous allez voir, que nous allons enfin ren-
contrer les planètes à la recherche desquelles nous étions
partis. '

Tout à fait au commencement,nous disent les astronomes,


c'est-à-dire il y a des millions de millions d'années, s'étendait,
à la place du monde actuel, une atmosphère diffuse, des mil-
lions de millions de fois moins dense que l'air, sur des mil-
lions de millions de kilomètres dans tous les sens. Ce « chaos
primordial », comme l'appelle Jeans, devait être en apparence
homogène ; mais, du point de vue clés forces de gravité, il était
excessivement instable. Qu'une irrégularité quelconque de
distribution, en'un point, se dessinât par hasard (éventualité
inévitable !), et c'était immédiatement l'édifice entier qui, se
disjoignant de proche en proche, s'enroulait en énormes gru-
meaux de plus en plus resserrés sur eux-mêmes, grumeaux

d'autant plus vastes, affirme la mécanique céleste, que plus
légère était la matière dont ils étaient initialement formés.
Ainsi sont nées les galaxies, dans un premier stade. Puis, à
l'intérieur de chaque galaxie, le même mécanisme de rupture
a de nouveau joué, engendrant cette fois des.grumeaux plus
petits, parce que la matière cosmique était déjà plus lourde.
Ainsi sont apparues les étoiles.
Allons-nous dire maintenant que, au cours d'une troisième
phase, les étoiles, à leur tour, par condensation de leur sub-
stance, ont donné les planètes...? Laplace l'avaittpensé, dans
son hypothèse fameuse. Mais une analyse plus précise du pro-
blème a prouvé .qu'il ne pouvait en être ainsi. Et aujourd hui
les astronomes sont d'accord sur ce point que, pour expliquer
la distribution et le mouvement des astres formant le système
solaire, il fallait imaginer un accident fortuit : par exemple le
frôlement de deux étoiles. De ce point de vue, ni Mercure, m
Vénus, ni la Terre, ni Mars, ni Jupiter, ni Saturne, ni Uranus,
ni Neptune, ni, plus loin encore, le petit Pluton, n'existeraient
si, par une chance extraordinaire, un autre Soleil n'avait
passé, à un moment donné, presque à toucher notre Soleil
VIE ET PLANÈTES 151

(à moins de trois diamètres !), arrachant de lui, par effet


d'attraction, un long filament fusiforme, qui, ultérieurement,
s'est rompu en un .chapelet de globes séparés. •-

Et nous voici brusquement portés au vif du problème que


nous nous étions posé, je veux dire : « Quelles sont, dans
l'univers, la place, la signification, et l'importance des pla-
nètes? » Non seulement par leurs dimensions minimes (des
naines, même Jupiter, si on les compare au Soleil), non seu-
lement par la faiblesse ridicule d'énergie qu'elles rayonnent,
non seulement par la brièveté de leur existence (quand le
système solaire est né, les galaxies avaient déjà des millions
de millions d'années), mais encore, ce qui est bien plus sérieux,
par leur mode d'existence, les planètes se présentent, à
première vue, je ne dis pas seulement comme des filles pauvres,
mais, bien pis, comme des étrangères et des intruses dans le
système sidéral. Nées par un coup du hasard, elles n'ont pas
de place dans l'évolution'régulière, légitime, de la matière
astrale. D'où cette conséquence aggravante que, sur leur
présence et leur fréquence en dehors du système solaire, nous
ne savons rien de sûr. Dans le système de Laplace, presque
chaque étoile devait avoir sa couronne de planètes. Dans
l'hypothèse aujourd'hui acceptée, une étoile peut-être sur
100.000, pense Jeans (une sur des millions, estime Eddington),
a des chances de posséder des planètes. Et si maintenant nous
ajoutons que, pour une planète en particulier, c'est en somme
une autre chance extrêmement rare de réunir les conditions
qui lui permettent d'être vivante, vous voyez quelle figure
absurdement petite fait quantitativement notre Terre dans
l'univers.
Tout à l'heure, pour exprimer la grandeur des événements
humains qui nous emportent, je disais qu'ils avaient une
importance « planétaire ». Mais être planétaire et infinitésimal,
ne serait-ce pas par hasard la même chose?... Et ici reviennent
à la mémoire les dures paroles de Jeans (il en a écrit de plus
optimistes depuis, rassurez-vous) : « A quoi se réduit la vie?
Tomber, comme par erreur, dans un univers qui, de toute
évidence, n'était pas fait pour elle ; rester cramponné à un
fragment de grain de sable, jusqu'à ce que le froid de la mort
nous ait restitués à la matière brute ; nous.pavaner pendant
152 VIE ET PLANÈTES

une toute petite heure sur un tout petit théâtre, en sachant


très bien que toutes nos aspirations sont condamnées à un'
échec final, et que tout ce que nous avons fait-périra avec
notre race, laissant l'univers comme si nous n'avions pas
existé... L'univers est indifférent, ou même hostile à toute
espèce de vie. »
Avouons-le : cette perspective est' non seulement trop
décourageante pour notre action, mais elle est aussi trop
contradictoire physiquement avec l'existence et l'exercice de
notre intelligence (qui, après tout, est la seule force au monde
capable de dominer le monde), pour pouvoir être le dernier
mot de la science. A la suite des physiciens et des astronomes,
nous avons essayé" jusqu'ici de regarder l'univers en nous
plaçant au point de vue géométrique de l'immense : immensité
de l'espace, du temps, de l'énergie, du nombre. Mais n'aurions-
nous pas, par hasard, pris la lunette par le mauvais bout, ou
mal choisi notre éclairage?... Qu'arriverait-il si nous regar-
dions le même paysage, sans rien changer bien entendu à son
ordonnance, mais sous l'angle biochimique, cette fois, de
la Complexité?

B. LE POINT DE VUE DE LA COMPLEXITÉ :

ou LES PLANÈTES CEKTBES VITAUX DE L'UNIA^ERS

Parcomplexité » d'une chose nous entendrons, si vous


«
voulez bien, la; qualité que possède cette chose d'être formée :

1° d'un plus grand, nombre d'éléments ;


2° plus étroitement organisés entre eux. .

De ce point de vue, un atome est plus complexe qu'un élec-


tron, une molécule plus complexe qu'un atome, une cellule
vivante plus complexe que les noyaux chimiques les plus
élevés qu'elle renferme, la différence d'un terme à l'autre ne
dépendant pas seulement (j'insiste)"du nombre et de la diver-
site des éléments englobés dans chaque cas, mais au moins
,
autant du nombre et de la variété corrélative des liaisons
nouées entre ces éléments. Non pas simple multiplicité donc,
mais multiplicité organisée. Non£ pas^simplement compli-
cation : mais complication centrée.
Cette notion de complexité (ou plus exactement de « centro-
VIE ET PLANÈTES >
153
.

complexité est facile à comprendre. Dans un univers où la


»)
science parvient à tout analyser, à tout décomposer, elle
exprime tout simplement un caractère spécifique pour chaque
espèce de corps, comme serait la masse, ou le volume, ou
n'importe quelle autre dimension. Or quels avantages y a-t-il
à nous adresser à'ce caractère, plutôt qu'à tout autre, pour
étiqueter les objets qui nous entourent?
Je vous en citerai deux, quitte à anticiper quelque peu ici
sur mes deuxième et troisième parties.
Premier avantage. —- Dans la multitude des choses, qui
forment le monde, l'étude du degré de complexité permet
d'abord de distinguer et de séparer entre elles ce qu'on pour-
rait appeler «les vraies unités naturelles » (celles qui comptent)
des pseudo-unités accidentelles (qui ne comptent pas). L'atome,
la molécule, la cellule, l'être vivant, sont de vraies unités,
parce qu'ils sont à la fois composés et centrés. Par contre, une
goutte d'eau, un tas de sable, la Terre, le Soleil, les astres en
général, si multiples ou composites qu'ils soient dans leur
édifice, ne- semblent posséder aucune organisation, aucune
« centréité ». Quelle que soit la majesté de leur taille, ce ne
sont que de fausses unités, des agrégats plus ou moins arrangés
par ordre de densité.
Deuxième avantage. — Parmi les unités naturelles qu'il aide
ainsi à déceler et à isoler, le coefficient de complexité.permet
ensuite d'établir une classification également naturelle et
universelle. Cette classification, essayons de nous la repré-
senter schématiquement, comme sur un tableau.
Tout à fait en bas, d'abord, nous trouvons les 92 corps
simples de la chimie (de l'hydrogène à l'uranium) formés par
des groupements de noyaux atomiques (associés à leurs
' électrons)'.
Au-dessus, viennent les molécules, formées.par des grou-
pements d'atomes. Ces molécules, dans les composés du
carbone, peuvent devenir énormes. Dans les albuminoïdes
(ou protéines) il peut
y avoir des milliers d'atomes associés : le
poids moléculaire est de 68.000 dans l'hémoglobine du sang.
Plus haut encore, voici les mystérieux virus, corps étranges,
produisant diverses maladies chez les animaux et les plantes,
et dont on ne sait encore s'ils représentent de monstrueuses
154 VIE ET PLANÈTES
molécules chimiques ou des infra-bactéries déjà vivantes.
Leur poids moléculaire atteint plusieurs millions !
Plus haut enfin, et nous arrivons aux premières cellules,
dont je ne sais si on a.essayé de déterminer le contenu ato-
mique (certainement des billions), mais qui représentent sûre-
ment des groupements de protéines.
Et finalement voici le monde des êtres vivants supérieurs,
formés, chacun par groupement de cellules, et dont on a pu
évaluer, dans le cas très simple de la lentille d'eau, le contenu
à 4 x 1020 atomes.
Laissons provisoirement de côté un dernier terme conce-
vable tout en haut du tableau : celui que formerait un grou-
pement, non plus seulement de cellules, mais de métazoaires,
associés synthétiquement entre eux de manière à édifier, pris
tous ensemble, un, seul super-organisme, vivant. Nous y
reviendrons.
Cette table de classification, essentiellement basée sur la
structure intime des êtres, est pour sûr, comme je vous l'an-
nonçais, éminemment naturelle. Mais il est facile de voir que,

par surcroît, elle est doublement et hautement significative.
Significative, d'abord, parce qu'elle fait disparaître aux
• yeux du savant
la vieille irréductibilité, si troublante, entre
domaine de la biologie et domaine de la physique. Si grande,
en effet, soit la différence de nature que, pour des raisons
philosophiques, on croie devoir maintenir entre vie et matière,
une loi de récurrence se découvre enfin, dans l'ordre des appa-
rences, reliant expérimentalementl'apparition des deux phéno-
mènes. Au delà du million d'atomes, tout se passe comme si
les corpuscules matériels s'animaient, se vitalisaient : si bien
que l'univers s'arrange en une seule grande série, plus ou
moins touffue sans doute, mais, dans l'ensemble, clairement
orientée et montante, depuis l'atome le plus simple jusqu aux
vivants les plus élevés.
Et significative, encore, parce que, sur le tableau ainsi
construit par ordre de complexité, les éléments se succèdent
par ordre historique de naissance. Sur notre Table des Com-
plexités, la place occupée par chaque corpuscule situe chrono-
logiquement cet élément dans la genèse de l'univers, c est-
à-dire dans le temps. Elle le.date.
VIE ET PLANÈTES 155
Conformité à l'axe montant' vers la plus grande conscience ;
et conformité aussi au déroulement du temps évolutif. Cette
double coïncidence n'est-elle pas une indication que, guidés
par la notion de complexité, nous pouvons progresser beau-
coup plus sûrement qu'en suivant n'importe quel autre fil
conducteur pour pénétrer dans la vérité du monde et appré-
cier, en valeur absolue, l'importance, c'est-à-dire la place,
des choses?
Fortifiés par cette idée, replaçons-nous encore une fois en
face des vastes unités sidérales (galaxies et soleils), et cher-
chons, ce coup-ci, ainsi que je vous l'annonçais, à soupeser
leur importance, non plus au poids de leur immensité, non
pas même au poids de leur complexité (puisque nébuleuses et
étoiles ne sont, je viens de le dire, que des agrégats), mais au
poids de la complexité des éléments qu'elles abritent.
Que voyons-nous se produire dans le champ de notre vision?
Un complet renversement des valeurs. Un retournement
de la perspective...
Commençons par ce qu'il y a de plus grand ; c'est-à-dire
regardons d'abord les galaxies. Dans leurs parties les moins
condensées (c'est-à-dire dans les vestiges qu'elles renferment
encore du chaos primordial), leur étoffe est extrêmement
ténue : de l'hydrogène probablement, autrement dit ce que
nous connaissons de plus primitif au monde en fait de matière
individualisée. Un noyau et un électron : impossible d'ima-
giner plus simple.
Descendons maintenant d'un degré dans l'immense, et
tournons-nous vers les étoiles. Ici, le chimisme est déjà beaucoup
plus riche. D'une part, au centre (aussi bien des Géantes
rouges que des Moyennes jaunes et des Naines blanches) nous
soupçonnons la présence d'éléments, lourds et extrêmement
instables, plus élevés en poids atomiques que l'uranium
(à moins qu'il ne s'agisse simplement de « matière ordinaire »
portée à un état physique de compression extraordinaire).
D'autre part, dans la zone superficielle, plus légère, envelop-
pant cette région profonde, le spectroscope décèle la série
complète de nos corps simples. Dans les étoiles, donc, si on
les compare
aux galaxies originelles, la complexité monte
rapidement; mais, fait capital, sans pouvoir nulle part
156 ' VIE ET PLANÈTES
_,

dépasser un certain palier, c'est-à-dire sans parvenir (si l'on


excepte quelques groupements simples signalés dans l'at-
mosphère incandescente de certaines étoiles) à atteindre le
niveau des corps composés, c'est-à-dire des grosses molécules.
C'est que, même à la périphérie de ces foyers d'énergie prodi-
gieuse, la température est beaucoup trop forte pour que de
hautes combinaisons soient stables. Essentiellement, les étoiles
sont le laboratoire où la nature, à partir de l'hydrogène pri-
mordial, fabrique les atomes, et rien de plus. Pour que l'opé-
ration se poursuive plus loin, il faudrait imaginer deux choses
surprenantes : •
~
1° La première, c'est que, par une sorte d' «écrémage», une
portion de substance stellaire vienne à se séparer, prélevée
uniquement dans la zone superficielle des atomes légers que
ne menace pas à chaque instant la désintégration radio-
active. Les grosses molécules, en effet, ne peuvent se construire
qu'avec des éléments possédant une stabilité presque indéfinie.
2° Et la deuxième, c'est que cette stable et légère crème
d'étoiles, désormais à l'abri des tempêtes d'énergie sévissant
au coeur de l'astre qui l'avait formée, reste cependant assez
proche de celui-ci pour bénéficier modérément de son rayon-
nement : car les grosses molécules exigent de l'énergie pour
leur synthèse.
Or ces deux opérations providentielles (sélection d'une
pâte appropriée, et traitement de celle-ci dans un « four »
convenable), n'est-ce pas justement ce qu'a réalisé, d'un seul
geste, l'étoile mystérieuse, l'astre-père, qui, frôlant un jour
notre Soleil, a détaché de sa surface, pour la disperser ensuite
à toutes distances, la masse filamentaire d'où sont nées les
planètes?
Vous voyez maintenant où je voulais en venir, ou, plus
exactement, où nous mène irrésistiblement le fil conducteur
que nous avons choisi. Si, malgré leur énormité et leur splen-
deur, les étoiles n'arrivent pas à pousser la genèse de la matière
beaucoup plus loin que la série des atomes, c'est, en revanche,
sur les très obscures planètes, et sur elles seules, qu'a des
chances de se poursuivre la mystérieuse ascension du monde
vers lés hauts complexes. Si imperceptible et accidentelle soit
la place qu'elles tiennent dans l'histoire des corps sidéraux,
VIE ET PLANÈTES 157

les planètes ne sont rien moins, finalement, que les points


vitaux de l'univers. Car c'est par elles que passe maintenant
l'axe, c'est sur elles que se concentre désormais l'effort d'une
évolution principalement tournée vers la fabrication des
grosses molécules.
Nous restons confondus, je l'avoue, devant la rareté et'
l'improbabilité d'astres semblables à celui qui nous porte.
Mais une expérience de tous les jours ne nous apprend-elle
pas que, dans tous les ordres et à tous les niveaux, les choses
ne réussissent qu'au prix d'un gaspillage et d'un hasard fous,
dans la nature? Un concours de chances scandaleusement
fragile préside régulièrement à la naissance des êtres les plus
précieux et les plus essentiels. Inclinons-nous devant cette loi
universelle, où, si étrangement pour nos esprits, le jeu des
grands nombres se mêle et se confond avec la finalité. Et,
sans céder au vertige de l'invraisemblable, fixons maintenant
toute notre attention sur la planète qui s'appelle la Terre.
Enveloppée de la buée bleue d'oxygène qu'inhale et exhale
sa vie, elle flotte exactement à la bonne distance du Soleil
pour que, à sa surface, les chimismes supérieurs s'accom-
plissent. Regardons-la avec émotion. Malgré son exiguïté et
son isolement,. c^est elle qui porte, attachée à ses flancs,, la
fortune et l'avenir du monde.
,

II. — L'Homme sur la Planète Terre :


la plus complexe des Molécules
Une fois établie, par raison de complexité, la prééminence
astrale des planètes, et plus particulièrement de la Terre,
dans le système sidéral, ce n'est plus qu'un simple corollaire
de déterminer sur la Terre elle-même, en valeur cosmique, la
signification et la valeur de ce qu'on appelle, fort impro-
prement, « l'espèce humaine ».
Et en effet, si la fonction et la dignité essentielles de la Terre
consistent bien à être un des rares laboratoires où, dans le
temps et l'espace, se poursuit la synthèse, des toujours plus
grosses molécules; et si, d'autre part, comme établi"(nous
l'avons dit)
par l'échelle des complexités, les organismes
158 VIE ET PLANÈTES
vivants, loin de tirer leur origine de quelques germes tombés
des espaces célestes sur la Terre, représentent simplement les
composés les plus élevés sortis du géochimisme planétaire1
alors, découvrir la place absolue de l'homme dans l'univers
revient tout bonnement à décider quelle position nous occu-
pons, nous autres hommes, dans la série croissante des super-
molécules.
Ici, il est vrai, apparaît une difficulté.
Aussi longtemps que l'on ne considère que des unités molé-
culaires relativement simples, leur ordre de complexité peut
s'exprimer approximativement par le nombre d'atomes
qu'elles contiennent, par leur « nombre corpusculaire »,
pourrions-nous dire. Mais à partir du moment où ce nombre
corpusculaire dépasse le million (avec les virus), et à fortiori
quand on arrive aux vivants supérieurs (il y a environ cent
millions de millions de cellules dans un mammifère de taille
moyenne, à raison de centaines de millions d'atomes par
cellule!), le chiffrage des atomes, et" donc la fixation du
nombre corpusculaire deviennent impossibles, sans compter
que ce nombre lui-même, fût-il déterminé, perdrait beaucoup
de sa signification. A ces hauteurs d'organisation, en effet, le
nombre brut d'atomes incorporé par les unités complexes
n'a plus qu'une importance secondaire, comparé au nombre
et à la qualité des liaisons nouées entre ces atomes.
Alors, comment faire, quelle méthode suivre, pour classer
les unités vivantes supérieures, c'est-à-dire finalement pour
définir la position de l'homme, en fonction de la complexité?
Tout simplement en opérant ce qu'on appelle un change-
ment dé variable. Plus un être est complexe, nous apprend
la Table des Complexités, plus il se centre sur lui-même, et
par suite, plus il devient conscient. En d'autres termes, plus
un vivant est complexe, plus il est conscient ; et, inverse-
ment, plus il est conscient, plus il est complexe. Les| deux pro-
priétés varient parallèlement et simultanément. Elles sont
donc, pour le tracé d'une courbe, équivalentes et interchan-

1. Est-il besoin de faireremarquer que, au cours de cette conférence, qui


prétend ne pas quitter le terrain scientifique de l'observation', seules la succession
et l'interdépendance des phénomènes sont considérées : loi expérimentale de
récurrence donc, et non analyse ontologique des causes.
VIE ET PLANÈTES 159

geables. Ceci revient à dire que, au delà d'une certaine valeur


pour laquelle la complexité cesse d'être calculable en chiffres
d'atomes,nous pouvons continuer à la mesurer (et avec préci-
sion) ennotant chez les êtres les accroissements de la conscience,
c'est-à-dire, pratiquement, les progrès du système nerveux.
Et voilà qui permet de résoudre notre problème.
Si, en effet, pour suivre, dans le dédale des invertébrés,
des arthropodes et des vertébrés, la montée de la complexité,
nous pouvons utiliser, comme paramètre indicateur, la montée
corrélative du psychisme (ou, ce qui revient au même, les
progrès de la cérébralisation), alors la place et la signification
du type humain deviennent évidentes dans la nature. Car,
parmi les innombrables types d'unités vivantes apparues au
cours des 300 derniers millions d'années, l'homme, à en juger
par son pouvoir de réflexion (lié lui-même à l'ultra-complexité
d'un cerveau formé de billions de cellules), non seulement
vient le premier, indiscutablement, mais il occupe une place
à part en tête de tous les autres « très grands complexes »
élaborés sur la Terre. Ce qui explique, incidemment, pourquoi,
du reste de la vie terrestre, il tend cle plus en plus à se cliver,
à se détacher, de manière à former (nous allons y revenir) une
enveloppe planétaire à part. •
Qu'est-ce à dire, sinon que, après avoir été amenés par la
notion de complexité à faire de la Terre un des points les plus
vifs de l'univers, nous nous trouvons conduits, par le même
principe-directeur, à reconnaître dans l'homme le plus avancé,
et donc le plus précieux des éléments planétaires ? Si la Terre
porte la fortune du monde, c'est l'homme pareillement qui
porte, dans sa centra-complexité extrême,lafortune de la Terre.
Mais alors, si telle est notre place, quelle est notre destinée ?...

III. — Position présente de l'Humanité :

la phase de Planétisation

Lorsqu'on ouvre un livre traitant, scientifiquement, philo-


sophiquement ou socialement, de l'avenir de la Terre (fût-il
écrit par un Bergson ou un Jeans), on est immédiatement
frappé par un présupposé commun à la plupart des auteurs
160 VIE ET PLANÈTES
(certains biologistes exceptés). Explicitement ou tacitement
ces ouvragée, s'expriment comme si l'homme était parvenu
aujourd'hui à un état définitif et suprême d'humanité qu'il ne
saurait désormais dépasser ; ce qui revient à dire, dans le
langage adopté pour cette conférence, que, là matière ayant
atteint sur .Terre, avec YHomo sapiens, son maximum de
centro-complexité, le processus de super-moléculisation serait
d'ores et déjà, sur la planète, complètement arrêté.
Rien de plus décourageant, mais heureusement rien de plus
gratuit, ou même rien de moins scientifiquement vrai, que ce
préjugé immobiliste. Non, rien ne prouve que l'homme soit
encore arrivé au bout de lui-même, qu'il plafonne ; tout sug-
gère au contraire que nous entrons, en ce moment même, dans
une phase particulièrement critique de super-humanisation.
Voilà ce que je voudrais vous faire apeï-cevoir, en attirant
votre attention sur un état tout à fait extraordinaire et
syrnptomatique de la Terre autour de nous, état que nous
voyons et subissons tous, mais sans le remarquer, ou du
moins sans le comprendre : je veux dire l'envahissement
accéléré du monde humain par les puissances de collectivi-
sation.
£i Cet envahissement, je n'ai pas besoin de vous le décrire
longuement. Ascension enveloppante des masses ; resserre-
ment constant des liens économiques ; trusts intellectuels ou
financiers ; totalisation des régimes politiques ; coudoiement,
comme dans une foule, dés individus aussi, bien que des
nations ; impossibilité croissante d'être, d'agir, de penser
seuls ; montée, sous toutes les formes, de l'Autre autour de
nous. Toutes ces tentacules d'une société rapidement grandis-
sante, au point de devenir monstrueuse, vous les sentez, à
chaque instant, aussi bien que moi-même. Vous les sentez.
Et probablement aussi Vous les « ressentez ». Et si je vous
demandais ce que vous pensez d'elles, vous me répondriez
sans doute que, devant ce déchaînement présent de forces
aveugles, il n'y a qu'à s'esquiver de son mieux, ou à se résigner,
parce que nous nous trouvons en face d'une sorte de cata-
strophe naturelle, contre laquelle nous ne pouvons rien, et ou
il n'y a rien à comprendre.
Or est-il bien vrai qu'il n'y ait rien à comprendre; •••
VIE ET PLANÈTES 161

Régardons de plus près, une fois encore, en nous laissant


guider par notre critère de la complexité.
Une première chose qui donne à réfléchir, quand'on observe
les progrès, autour de nous, de la collectivisation humaine,
c'est ce que j'appellerais le caractère inéluctable d'un phéno-
mène qui résulte immédiatement et automatiquement de lat
rencontre de deux facteurs également structuraux : d'une
part, la surface fermée de la Terre ; et, d'autre part, la multi-
plication incessante, sur cette étendue close, d'unités humaines,
douées (par suite des moyens toujours plus rapides de commu-
nication) d'un rayon d'action rapidement croissant, sans
compter qu'elles sont éminemment capables, à cause de leur
psychisme élevé, de s'influencer et de s'interpénétrer les unes-
les autres. Sous le jeu combiné de ces deux composantes
naturelles, une sorte de prise en masse de l'humanité sur elle-,
même s'opère nécessairement.
Or, deuxième point notable, ce phénomène de prise, ou de
cimentation, ne se présente pas, loin de là, comme un évé-
nement imprévu et soudain. A bien observer les choses, on
s'aperçoit que la vie, dès ses stades les plus inférieurs, n'a
jamais pu développer ses synthèses que grâce à un resserre-
ment progressif de ses éléments dans la mer ou sur les conti-
,
nents. Sur une Terre dont le rayon aurait été, imaginons-le,
continuellement croissant, les organismes, demeurés lâches,
seraient peut-être restés à l'état monocellulaire (à supposer
qu'ils l'aient jamais atteint), et l'homme, eh tout cas, libre de
vivre à l'état dispersé, ne se fût jamais élevé au stade néoli-
thique de sa socialisation. La totalisation en cours du monde
moderne n'est en réalité que l'aboutissement naturel et le
paroxysme d'un procédé de groupement fondamental dans
l'élaboration de la matière organisée. La matière ne se vitalise,
et ne se sur-vitalise, qu'en se comprimant.
Impossible, me semble-tril, de réfléchir à ce double enraci-
nement, structurel et évolutif, des événements sociaux qui
nous affectent, sans être gagné par le soupçon, puis envahi
par l'évidence,, que la collectivisation, en ce moment accélérée,
de l'espèce humaine n'est pas autre chose qu'une forme
supérieure prise. par le travail de moléculisaticn à la surface
de notre planète. Au cours d'une première phase, édification
162 VIE ET PLANÈTES
des protéines, jusqu'à la cellule. Dans une deuxième phase
édification des complexes cellulaires individuels jusqu'à
l'homme inclusivement. Et maintenant, dans une troisième
phase qui s'annonce, édification d'un super-complexe organico-
social exclusivement possible (il est facile de le démontrer) dans
le cas d'éléments personnels. et réfléchis. Vitalisation de la
matière, d'abord, liée à un groupement de molécules. Homi-
nisation de la vie, ensuite, liée à un super-groupement de
cellules. Et enfin, pour terminer, planétisation de l'humanité,
liée à un groupement fermé de personnes : l'humanité, née sur
la planète et répandue sur toute la planète, ne formant plus,
peu à peu, tout autour de sa matrice terrestre, qu'une seule
unité organique majeure, close sur elle-même, une seule archi-
molécule hyper-complexe, hyper-centrée et hyper-consciente,
coextensive à l'astre sur lequel elle est née. La fermeture de
ce circuit sphérique pensant : ne serait-ce pas là ce qui, en
ce moment même, se passe? -
Cette idée d'une totalisation planétaire de la conscience
humaine (avec son corollaire, inévitable que, partout dans
l'univers où il y a des planètes vivantes, ces planètes tendent
à s'envelopper, comme la Terre, d'une certaine forme parti-
culière d'esprit planétisé), cette idée, dis-je, au premier
choc, doit vous paraître folle : et cependant ne couvre-t-ellc
pas exactement tous les faits, et n'extrapole-t-elle pas rigou-
reusement la courbe cosmique de la moléculisation ? Elle paraît
folle :'et cependant, justement par ce qu'elle a de fantastique,
ne hausse-t-elle pas simplement notre vision de la vie au
niveau des autres fantastiques (déjà définitivement acceptés
par tout le monde, ceux-là) de la, physique atomique et de

l'astronomie? Elle paraît folle : et cependant, sous le poids de
l'évidence, de grands biologistes modernes, comme Julian
Huxley et J. S. Haldane, ne commencent-ils pas à traiter
scientifiquement l'humanité, et à diagnostiquer son avenir,
comme s'il s'agissait (toutes choses égales d'ailleurs) d'un
cerveau de cerveaux?
Alors, pourquoi pas?
Sur ce point, je ne saurais évidemment forcer votre assen-
timent. Mais ce que je puis au moins vous dire d'expérience,
c'est que, accepter cette perspective organique et réaliste du
VIE ET PLANÈTES 163
phénomène social <ss\, éminemment satisfaisant pour* l'intel-
ligence et fortifiant pour la volonté.
Satisfaisant pour l'intelligence, d'abord. S'il est vrai qu'en
ce moment même l'humanité entre dans ce que je viens d'ap-
peler « sa phase de planétisation », tout s'éclaire, et, tout prend
un singulier relief dans le champ de notre vision.
Ce réseau, toujours plus serré autour de nous, de liaisons
économiques et psychiques dont nous souffrons, cette néces-
sité croissante d'agir, de produire, de penser solidairement,
qui nous inquiète, que deviennent-elles, en effet, regardées
sous cet angle nouveau, sinon les premiers linéaments du super-
organisme qui, tissé du fil de nos individus, s'apprête (la théo-
rie et même les faits s'accordent sur ce point) non pas à nous
mécaniser et à nous confondre, mais à nous porter, au sein de
plus de complexité, à une plus haute conscience de notre per-
sonnalité?
Cet envahissement moderne (insensible, et trop peu remar-
qué) des préoccupations et de l'activité humaines par la
passion de découvrir, ce déplacement progressif de l'usine par
le laboratoire, de la production par la recherche, du besoin de
bien-être par le besoin de plus-être, qu'indiquent-ils sinon la
montée dans nos âmes d'un grand souffle de sur-évolution?
Ce clivage profond qui, dans les groupes sociaux de tous
ordres (familles, pays, professions, Credos...), tend, depuis un
siècle, à faire apparaître et à opposer, comme deux types
humains de plus en plus marqués et irréductibles, d'une part
l'homme qui croit, et d'autre part l'homme qui ne croit pas_
au progrès, que trahit-il, sinon la ségrégation et la naissance
d'une nouvelle enveloppe, dans la biosphère?
Et cette guerre, finalement ; cette guerre pour la première
fois, dans l'histoire, aussi grande que la Terre; ce conflit pu,
à travers les océans, se heurtent des blocs humains aussi vastes
que des continents ; cette catastrophe où nous avons l'impres-
sion de perdre pied individuellement : quel aspect prend-elle
pour nos yeux dessillés, sinon celui d'une crise d'enfantement,
à peine proportionnée à l'énormité de la naissance attendue?
Lumière pour notre intelligence, donc. Et, ajoutons-nous,
réconfort (réconfort nécessaire) pour notre volonté. Pour
l'homme-espèce, avec les siècles (exactement comme pour
16<i VIE ET PLANÈTES
l'homme-individu avec les années), la vie devient toujours
plus lourde à porter. Sur notre génération, le monde moderne
avec sa complexité prodigieusement accrue, pèse incompa-
rablement plus que sur les épaules de nos devanciers. Avez-
vous songé que ce surcroît de fardeau exige, pour être com-
pensé, un surcroît, d'intérêt passionné? Eh bien, c'est ici, à
mon aA'is, qu'intervient « providentiellement », pour animer
notre courage, l'idée, l'espérance que quelque immense résultat
nous attend plus loin, en avant.
Que l'humanité, dans nos petites existences privées, cul-
mine. Que l'évolution, en chacun de nous, plafonne. Et alors
l'énorme labeur d'organisation terrestre auquel nous naissons
attelés apparaît d'une superfluité tragique. Nous sommes des
dupes : arrêtons-nous, ou du moins freinons la marche. Tuons
la machine, fermons les laboratoires ; et cherchons une éva-
sion, au choix, dans la pure jouissance ou dans le nirvana pur.
Que l'humanité, par contre, voie s'ouvrir au-dessus d'elle
un étage, un compartiment encore, à ses développements.
Que chacun de nous puisse se dire qu'il travaille pour que.
l'univers s'élève, en lui et par lui, d'un degré de plus. Et alors
c'est une nouvelle pulsation d'énergie qui monte au coeur des
travailleurs de la Terre. C'est tout le grand organisme humain
qui, surmontant une seconde d'hésitation, ronfle et repart
de plus belle.
En vérité, l'idée, l'espérance d'une planétisation de, la vie
est bien plus qu'une spéculation biologique. Plus nécessaire
encore à notre âge que la découverte, tant cherchée, d'une
source d'énergie nouvelle, c'est elle qui peut, qui doit nous
apporter le feu spirituel faute duquel tous les autres foyers
matériels (allumés avec tant de peine) s'éteindraient bientôt
à la surface de la Terre pensante : la joie de l'actidn et le
goût de la vie.
Parfait, me direz-vous. Mais ne reste-t-il pas une ombre
bien menaçante au tableau? Au cours de la nouvelle phase
qui s'ouvre dans l'évolution de l'humanité, vous nous annoncez
que se produiront un élargissement et un approfondissement de
la conscience terrestre. Or, ici, les faits ne contredisent-ils pas
la théorie? Que se passe-t-il en effet sous nos yeux? Autour
de nous, dans les nations les plus collectivisées du globe,
VIE ET PLANÈTES 165

peut-on vraiment dire que la conscience humaine s'élève? ou


tout ne se passe-t-il pas au contraire comme si la totalisation
sociale nous menait directement à une régression, à une
matérialisation de l'esprit?
Nous ne sommes pas encore en mesure, je pense, de faire
équitablement le procès des récentes expériences totalitaires,
c'est-à-dire de décider si, dans l'ensemble, elles auront apporté
aux hommes un surcroît de servitude ou uii surcroît d'élan.
Il est trop tôt pour-juger.Mais ce que je crois pouvoir affirmer,
c'est que, dans la mesure où ces premiers essais ont paru nous
incliner dangereusement vers un régime ou un état infra-
humain de fourmilière ou de termitière, ce n'est pas le prin-
cipe même de la totalisation qui est en faute, mais seulement
la façon maladroite et incomplète dont il a été appliqué.
Que faut-il, en effet, en vertu même de la loi de complexité,
pour que l'humanité grandisse spirituellement en se collec-
tivisant? Il faut, essentiellement, que les unités humaines,
prises dans le mouvement, se rapprochent entre elles, non
pas sous l'action de forces externes, ou dans le seul accomplis-
sement de gestes matériels, mais directement, centre à centre,
par attrait interne: Non pas coercition, ni asservissement à
une tâche commune, mais unanimité dans un même esprit.
C'est par affinités atomiques que s'échafaudent les molécules.
Pareillement, à un plan supérieur, c'est par sympathie (et par
sympathie seule) que, dans un univers personnalisé, les élé-
ments humains peuvent espérer accéder à une plus haute
synthèse.
A l'intérieur de groupes restreints (dans le couple, dans
l'équipe), c'est une expérience quotidienne que l'union, loin
de diminuer les êtres, les accentue, les enrichit et les libère
sur eux-mêmes. L'union, la vraie union, l'union d'esprit et
de coeur, n'asservit pas, ni ne neutralise les termes associés.
Elle les super-personnalise. Généralisez maintenant le phéno-
mène à l'échelle de la Terre. Imaginez que, sous l'effet de
l'étreinte planétaire qui se resserre, les hommes s'éveillent
'
enfui au sens d'une solidarité universelle, fondée sur leur
-
communauté profonde de nature et de destinée évolutives.
Et alors tous les spectres de brutalité et de mécanisation
qu'on agite pour nous effrayer, pour nous empêcher d'avancer,
166 VIE ET PLANÈTES '
>

s'évanouissent. Ce n'est pas la dureté ou la haine : c'est une


nouvelle forme d'amour, non encore expérimentéepar l'homme
que fait pronostiquer et qu'apporte dans ses plis l'onde
montante autour de nous, de la planétisation.
Or, si l'on réfléchit un tant soit peu à quelle condition peut
émerger dans le coeur humain ce nouvel amour universel
tant de fois rêvé en vain, mais cette fois enfin quittant les
zones de l'utopie pour s'affirmer possible et nécessaire, on
s'aperçoit de ceci : pour que les hommes, sur la Terre, sur
toute la Terre, puissent arriver à s'aimer, il n'est pas suffisant
que, les uns et les autres, ils se reconnaissent les éléments
d'un même quelque chose; mais il faut que, en « se plané-
tisant », ils aient conscience de devenir, sans se confondre, un
même quelqu'un. Car (et ceci est déjà en toutes lettres dans
l'Évangile) il n'y a d'amour total que du et dans le personnel.
Qu'est-ce à dire sinon que, en fin de compte, la planétisation
de l'humanité suppose, pour s'opérer correctement, — en plus
de la Terre qui se resserre,—- en plus de la pensée humaine qui
s'organise et se condense, un troisième facteur encore : je veux
dire la montée sur notre horizon intérieur de quelque centre
cosmique psychique, de quelque pôle de conscience suprême,
vers lequel convergent toutes les consciences élémentaires du
monde, et en qui elles puissent s'aimer : la montée d'un Dieu.
Et c'est ici que se découvre, pour notre raison, en corré-
lation et harmonie avec la loi de complexité1, une manière
acceptable d'imaginer la « fin du monde ».

IV. — La Fin de la Vie planétaire : Maturation et Évasion


La fin du monde, c'est-à-dire pour nous la fin de la Terre...
Avez-vous quelquefois réfléchi sérieusement, humainement, à
cette chose menaçante et certaine?
Prise à ses débuts, la vie paraît modeste dans ses ambitions.
Quelques heures au soleil semblent la satisfaire et la légitimer
à ses propres yeux. Mais ceci n'est qu'une apparence, démentie
du reste (dès les tout premiers stades de la vitalisation) par la
1. Qui culmine ici, notons-le, en une sorte de « preuve » de l'existence de
Dieu : « preuve par la complexité ».
VIE ET PLANÈTES 167
ténacité dont témoignent les plus humbles cellules à se repro-
duire et à se multiplier. Voilà ce qui transparaît à travers
toute l'énorme montée du règne animal. Voilà ce qui éclate
au grand jour avec l'apparition, en l'homme réfléchi, du
redoutable pouvoir de la prévision. Et voilà surtout ce qui
ne saurait devenir que plus impérieux encore à chaque nou-
veau pas en avant fait par la conscience humaine. Je vous
parlais, il y a un instant, du goût d'agir, sans lequel il n'y a
pas d'action. Eh bien, ce n'est effectivement pas assez, pour
qu'un tel goût se maintienne en face des attaques toujours
plus menaçantes du taedium vitae, de lui présenter un objectif '
prochain, celui-ci fût-il aussi grand que la planétisation de
l'humanité. De plus en plus grand, sans doute : mais sans
retour en arrière, et sans culbute au bout... Avec les germes
de conscience éclos à sa surface, la Terre, notre.Terre péris-
sable que guette lé zéro absolu, a fait surgir dans l'univers un
besoin désormais irrépressible, non seulement de ne pas
mourir entièrement, mais de sauver ce qui, dans le monde,
s'est développé de plus complexe, de plus centré, de meilleur.
Dans la conscience humaine, génétiquement liée à un astre
dont les millénaires sont comptés, l'évolution révèle ses
exigences, ou bien de n'être pas, ou d'être irréversible.
L'homme-individu se donsole de disparaître en songeant à
ses fils, ou à ses oeuvres, qui demeurent. Mais que restera-t-il
un jour dé l'humanité?
Ainsi se pose inévitablement, au terme de tout effort pour
replacer l'homme et la Terre dans le cadre de l'univers, le grave
problème de la mort, non plus individuelle, mais à l'échelle
planétaire, une mort dont la simple perspective, sérieu-
sement anticipée, suffirait à paralyser instantanément, hic
et nunc,'tout l'élan dé la Terre.
.

Pour chasser cette ombre, Jeans calcule que la Terre en a


encore pour des millions de millions d'années à être habitable :
de sorte que l'humanité n'en est encore qu'à l'aurore de son
existence, Et il nous convie à laisser nos coeurs se gonfler, en ce
frais matin, aux espérances presque indéfinies de la glorieuse
journée qui commence. Mais, quelques pages, plus haut, ne
nous décrit-il pas cette même humanité tristement vieillis-
sante, désabusée, sur un astre refroidi, face à un anéantis-
168 VIE ET PLANÈTES
sèment inévitable? Ceci ne contredit-il pas et ne détruit-il
pas cela? ' >
D'autres (surtout des romanciers) cherchent à nous rassurer
par l'idée d'une évasion à travers l'espace. De la Terre nous
pourrions peut-être passer à Vénus? ou même, qui sait, plus
loin encore?... Mais outre que la possibilité de pareille émi-
gration paraît condamnée par les distances et les' froids inter-
planétaires ;. outre que Vénus n'est probablement pas habi-
table (pas d'eau?) ; outre que, si la transmigration d'astre en
astre était praticable, on ne voit pas pourquoi nous n'aurions
pas nous-mêmes déjà été envahis : cette solution ne fait que
reculer le problème. Sans compter que, si elle assure la survie
de quelques rescapés, elle ne sauve pas dans son intégrité
l'homme « planétisé », l'Esprit de la Terre.
Pour résoudre le conflit interne opposant la caducité congé-
nitale des planètes au besoin d'irréversibilité développé à leur
surface par la vie planétisée, il ne suffit pas de voiler ou de
reculer, il s'agit d'exorciser radicalement de notre horizon
le spectre de la Mort.
Eh bien, n'est-ce pas là ce que nous permet de faire l'idée
(corollaire, avons-nous vu, du mécanisme de la planétisation)
qu'il existe en avant, ou plutôt au coeur, de l'univers prolongé
suivant son axe de complexité, un centre divin de conver-
gence : appelons-le, pour ne rien préjuger et pour insister sur sa
fonction synthétisante et personnalisante, le point Oméga.
Supposons que de ce centre universel, de ce point Oméga,
émanent constamment des rayons uniquement perceptibles,
jusqu'ici, à ceux que nous appelons « les esprits mystiques ».
Imaginons maintenant que, la sensibilité ou perméabilité
mystique de la couche humaine augmentant avec la plané-
tisation, la perception d'Oméga vienne à se généraliser, de
façon à échauffer psydhiquement la Terre en même temps que
physiquement celle-ci se refroidit. Alors ne devient-il pas
concevable que l'humanité atteigne, au terme de son resser-
rement et de sa totalisation sur elle-même, un point critique
de maturation-, au bout duquel, laissant derrière elle la Terre
et les étoiles retourner lentement à la masse évanouissante
de l'énergie primordiale, elle se détacherait psychiquement
de la planète pour rejoindre, seule essence irréversible des
VIE ET PLANÈTES 169

choses, le point Oméga? Phénomène semblable extérieurement


à une mort, peut-être: mais, en réalité, simple métamorphose
et accès à la synthèse suprême. Évasion hors de la planète,
non pas spatiale et par le dehors, mais spirituelle et par le
dedans, c'est-à-dire telle que la permet une hypercentration
de l'étoffe cosmique sur elle-même?
Autant et plus peut-être que l'idée (qu'elle prolonge) d'une
planétisation de la vie, cette hypothèse d'une maturation et
.

d'une extase humaines, conséquences ultimes de la théorie


de la complexité, peut paraître folle. Et cependant cette hypo-
thèse tient et se renforce à la réflexion. Elle coïncide avec
l'importance croissante que les meilleurs penseurs, de toutes
catégories, commencent à attacher au phénomène mystique.
Et, en tout cas, seule entre toutes les suppositions que nous
pouvons faire sur la fin de la Terre, elle nous ouvre une perspec-
tive cohérente, où convergent et culminent, dans l'avenir, les
deux courants les plus fondamentaux et les plus puissants de la
conscience humaine : celui de l'intelligence et celui de l'ac-
tion, celui de la science et celui de la religion.
' PIERRE TEILHARD DE CHARDIN. '
LES DÉPORTES FRANÇAIS
DE LA PRISON DE COLOGNE

Les notes qui suivent ont été rédigées par l'aumônier allemand
de la prison de Cologne, auquel tant de Français et de Françaises
gardent une vive reconnaissance et qui a maintes, fois risqué
sa vie pour eux. Le traducteur a respecté la teneur originale
d'un document dont toute adaptation aurait altéré l'accent
d'authenticité. — N.'D. L. R.

Adolphe Hitler, après l'occupation de la France, appliqua


aux Français les méthodes qu'il avait déjà employées à l'égard
des Allemands. C'est ainsi que, dans les pays occupés de l'Ouest
européen, un certain nombre de membres actifs des Mou-
vements de Résistance, au lieu d'être jugés sur place par les
tribunaux de guerre, furent transférés en Allemagne pour y
comparaître devant des tribunaux spéciaux ou d,es cours
de justice populaire, institués à l'origine pour juger les accusés
politiques allemands. La plupart des déportés, avant d'ar-
river à ce tribunal, se trouvaient dans les mains de la Gestapo,
qui constituait leur dossier. C'est seulement lorsque les pri-
sonniers étaient remis à la justice que le prêtre pouvait
essayer de leur apporter un secours religieux ; aupai'avant,
à la Gestapo, la chose était impossible. Si donc j'ai pu aider
les déportés qui ont été exécutés à Cologne, je dois avouer
que je n'ai jamais rien pu faire pour ceux qui. sont_restés
aux mains de la Gestapo. !

Dès 1940, quelques Français et Françaises, condamnés


en France à de courtes peines par des tribunaux de guerre,
s'étaient déjà trouvés de passage à la prison de Cologne.
En 1942, des ordres supérieurs parvinrent à la prison, pres-
crivant des préparatifs importants. Il s'agissait de recevoir
des étrangers provenant^des pays occupés dew l'Europe occi-
dentale : ils devaient rester à Cologne pendant l'enquête,
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 171
comparaître ici devant un tribunal et y être jugés ou peut-être
dibérés. C'étaient les N. N. 1. Ils avaient été arrêtés par la
Gestapo ; celle-ci avait réuni le dossier d'accusation en vue
du jugement. Sous aucun prétexte ils n'avaient le droit
d'entrer en communication avec le monde extérieur, pas même
avec les autres prisonniers, qu'ils fussent allemands ou étran-
gers.
Des sections furent créées dans la prison et on les vida
pour eux : d'épaisses cloisons de planches les séparèrent du
reste du bâtiment ; des employés spéciaux furent choisis pour •

en assurer le service et personne ne devait pénétrer dans


cette section en dehors d'eux. Dans les cours même, lors des
promenades quotidiennes, personne ne devait entrer en rela-
tions avec ces prisonniers N. N. Il fut spécifié explicitement
au directeur de la prison de Cologne que cette décision était
également valable pour le prêtre.
Et c'est alors qu'ils arrivèrent bien plus nombreux qu'on
ne les avait attendus, hommes et femmes, jeunes et vieux,
esprits cultivés et âmes simples, hommes courageux et hommes
faibles, garçons joyeux et garçons sérieux, mais tous anxieux
de connaître le sort qui les attendait à Cologne. Bientôt,
l'excitation des premiers jours tomba ; rien de spécial ne se
produisant, il ne fallait qu'attendre, — encore et toujours
attendre. Lentement le temps s'écoulait, le nettoyage des
cellules, la promenade quotidienne d'une demi-heure, parfois
la consultation médicale et le travail le remplissaient.
Les prisonniers devaient placer sur cartes des boutons-
pression qui se trouvaient en boîtes. Ce travail, auquel ils
n'étaient pas habitués, devenait souvent douloureux pour
les extrémités des doigts, mais il aidait à faire passer les
journées et, avant tout, ne laissait pas autant de temps
pour penser. Toute sorte de moyens ingénieux étaient employés
pour pouvoir travailler ces «boutons-pression, parfois bien
durs, sans que les doigts en souffrissent trop. Parfois aussi
arrivaient des surprises intéressantes, quand, par exemple,
les boutons devaient être encartés sur des textes réclames

1. N. N. signifie : nomen nescio. L'expression était employée pour désigner les


prisonniers dont le nom devait rester caché. Les policiers, ignorant le latin,
traduisaient : « Nacht und Nebel, Nuit et Brume ».
172 LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE
français ou même japonais. Les femmes prisonnières étaient,
du point de vue du travail, dans une situation plus favorable
que leurs compagnons de souffrances : on avait pour elles
des travaux plus faciles. Elles pouvaient ainsi être employées
à des travaux féminins de couture, raccommodage, broderie
et tricot ; une modiste s'est réjouie pendant tout un temps
de pouvoir travailler dans sa profession. Appliquées, adroites,
les femmes faisaient de charmantes poupées avec des chiffons
et cette activité leur faisait entièrement oublier pour un
moment leurs propres souffrances et leur pénible sort.
Bientôt la guerre aérienne, toujours plus violente à Cologne,
changea' la situation. Ce furent d'abord les étrangères qui
évacuèrent la prison de Cologne et furent transportées dans
d'autres prisons ; peu après les étrangers suivirent.
Mais bientôt à leur place arrivèrent d'autres prison-
niers N. N. Ceux-ci ne venaient plus pour être jugés : ils
avaient déjà été condamnés à mort ; mais on n'avait pas
encore décidé en haut lieu si la condamnation serait exécutée
,ou s'il y aurait grâce. Les premiers qui nous arrivèrent avaient
été condamnés à mort dans les pays occupés par les tribunaux'
militaires ; leur transfert leur semblait de bon augure et ils
étaient pleins d'espoir, escomptant ' une grâce. C'était une
tâche douloureuse et délicate pour l'aumônier d'éviter à ces
pauvres hommes un trop grand optimisme, injustifié. Petit
à petit, il fallait les préparer, sans leur faire perdre tout à lait
courage, à envisager qu'une autre issue, moins favorable,
fût aussi possible. Ce travail du prêtre était souvent d'autant
plus, difficile que l'un ou l'autre des camarades du même
groupe de résistants avait été fusillé, après jugement et,
naturellement, Tes autres, transportés en Allemagne, étaient
maintenant pleins d'espoir.
Plus tard vinrent d'autres prisonniers N. N. condamnes
à mort en territoire allemand. Ceux-ci durent souvent attendre
une décision, de longs mois, à Cologne. Parfois, cette décision
venant du ministère de Berlin, ils l'attendaient dans d'autres
prisons, par exemple à Rheinbach. Une fois cette décision
obtenue, ils arrivaient à Cologne, ignorant leur situation, et
peu de jours s'écoulaient jusqu'à l'exécution du jugement.
Je dois une grande reconnaissance' aux prêtres des autres
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 173.
prisons qui m'ont, par leur aide fraternelle, facilité mon
travail. Ils assistaient les condamnés à mort dans leur prison,
,
les consolant et approfondissant leurs sentiments religieux,
de telle sorte qu'ils se comportaient vaillamment et pieuse-
ment lorsqu'ils arrivaient à Cologne.
Le travail du prêtre à Cologne vis-à-vis des prisonniers
N. N. était rendu très difficile par des décisions limitatives
du Parti qui, comme il était souvent d'usage dans le Parti,
n'étaient pas données par écrit, mais seulement Oralement.
C'est ainsi que l'aumônier ne devait en aucun cas visiter lés
prisonniers N. N. et leur parler. Tout au plus était-il aecordé
une exception pour les dernières heures avant la mort.
C'est avec précaution et prudence que l'aumônier devait
assurer ses fonctions, pour ne pas tout compromettre. Il arri-
vait par exemple que les employés, ne pouvant se faire com-
prendre de leurs prisonniers, appelaient à leur aide l'aumônier
qui profitait de l'occasion pour parler de choses religieuses.
D'autres employés l'appelèrent auprès des prisonniers N. N.
lorsque ceux-ci le demandèrent. Dans la section des femmes,
quelques-unes devinrent mères : il fut possible, grâce à l'aide
de quelques bonnes employées, de baptiser silencieusement
et de façon inaperçue leurs jeunes enfants. Lorsque plus tard,
par suite des bombardements, il ne vint plus à Cologne que
les prisonniers N. N. condamnés à mort, nous réussîmes de
plus en plus, sans autorisation, à entrer en contact avec eux,
à être à leurs côtés en tant.que prêtre, si bien qu'aucun des
prisonniers N. N. exécutés n'est mort sans l'assistance de
l'aumônier.
Ceux qui, parmi les prisonniers, le demandaient recevaient
un chapelet, un livre de prières et d'autres livres religieux ;
des livres de lecture courante pouvaient également leur être
remis. Ces objets religieux avaient d'autant plus d'impor-
tance dans la cellule que les prisonniers N. N. n'avaient pas
le droit, à Cologne, de participer aux services ' divins de la
prison, et il n'était pas possible, pour d'autres raisons géné-
rales, d'organiser pour eux des services spéciaux. Mais
«nécessité rend ingénieux », et on suppléa aux services collectifs
par des entretiens religieux dans chaque cellule. Dans une
cellule commune où se trouvaient fraternellement protestantes
174 LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE

et catholiques, il fut même, possible, pendant assez longtemps,


d'instaurer une heure quotidienne de Bible sans que rien en
transpirât dans la prison. Petit à petit, il avait été admis que
presque tous les prisonniers N. N. pussent communier une
fois par mois ; beaucoup parmi eux réussissaient même
à le faire chaque semaine; dans leur cellule. Les femmes
employaient régulièrement à cette fin le premier vendredi
du mois ; elles cherchaient, dans leur épreuve, la grâce et
la bénédiction dans une communion générale. Un petit autel
avait même pu être érigé dans mon bureau, grâce à l'aide
d'un bon auxiliaire à qui les Françaises prisonnières avaient
donné le titre d'honneur d'« ange de la prison ». La cérémonie
de Noël 1943 restera inoubliable pour tous ceux et celles
qui y prirent part. Malgré toutes, les difficultés et malgré tous
les arrêtés, il fut possible de célébrer une sainte messe pour
les hommes ; à cette messe, les prières et les chants religieux
de la mère patrie furent dits et chantés, à la gloire de Dieu,
dans leur langue maternelle. Quels étaient l'éclat de leurs
yeux et la fermeté de leur voix dans les chants en l'honneur
de la sainte Vierge !
Cette fête de Noël, .chez les prisonnières N. N., fut plus
difficile et d'autant plus •belle. Des obstacles, invincibles en
apparence, se. dressaient sur le chemin, mais 1' « ange de la
prison » se mit de la partie et ce fut la réussite.
Alors que toutes les autres femmes dormaient encore, toutes
les prisonnières N. N. étaient debout, à l'aurore clu premier
jour de Noël, sans avoir été réveillées j et alors, dans le plus
grand silence, nous leur ouvrîmes les portes des cellules, elles
étaient toutes habillées et prêtes à aller à l'église. Dans
l'obscurité et dans un profond silence, elle traversèrent la
cour solitaire pour pénétrer dans la pauvre chapelle. Elle était
parée pour les fêtes de Noël de nombreux cierges, de belles
fleurs et d'une crèche magnifique faite il y a des années par
des prisonniers allemands. Nous procédâmes alors au service
divin de Noël. Il fut d'une beauté telle que nous n'aurions
jamais pu l'imaginer. Chacun faisant son possible pour appor-
ter sa part, les femmes qui récitaient, celle qui, à l'orgue,
jouait de tout son art, cette autre qui de sa belle voix cultivée
chantait, après la consécration, l'hymne latine de Noël :
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 175
Adeste fidèles. Il n'y manqua même pas le petit sermon de
Noël en français.
Et puis, on s'en retourna dans les cellules, et lorsque les
autres furent éveillées pour le service divin, tout était déjà
fini.
On revint encore une fois dans la chapelle, le dernier jour
de l'année 1943, pour remercier Dieu des grâces de l'année
passée et lui demander sa bénédiction pour la nouvelle année.
Pour quelques-uns d'entre eux ce devait être la dernière année
de leur vie..
Comme il était toujours impossible d'installer un service
religieux régulier pour ces pauvres prisonniers, nous fîmes
tout ce qui était en notre pouvoir pour qu'à partir du début,
de la nouvelle année les femmes condamnées à mort pussent
aller à l'église, sans être vues, une demi-heure avant le service
religieux général. Là, elles priaient silencieusement pour elles-
mêmes et notre « soliste » de Noël chantait des hymnes reli-
gieux pour consoler les autres et les entraîner vers la joie.
La tâche la plus lourde et la plus grande responsabilité
incombaient au prêtre lorsqu'il s'agissait de préparer à la mort
les condamnés et de rester à leurs côtés durant les dernières
heures de leur vie. Ce terrible devoir était quelque chose de
toujours nouveau. Si les circonstances extérieures de ces heures
effrayantes se répétaient souvent, c'étaient chaque fois d'autres
hommes, il fallait chaque fois que le prêtre pensât à nouveau
à leur situation personnelle et, suivant leur tempérament
personnel, qu'il sentît avec eux, qu'il souffrît avec eux, pour
les comprendre entièrement, et pouvoir ensuite leur indiquer
la voie vers Dieu. Lorsque les prisonniers N. N. condamnés
à mort arrivaient à Cologne venant d'autres prisons, ignorants
de leur sort, immédiatement le prêtre les visitait et leur
parlait. Lorsqu'il portait à leur connaissance le rejet du
recours en grâce et qu'ils apprenaient qu'ils devaient mourir,
le prêtre apparaissait à leurs côtés et à partir de ce moment
ne les quittait plus d'un instant, restait près d'eux jusqu'à ce
que tout fût fini. Souvent le soir, parfois l'après-midi, le plus
souvent vers midi, les condamnés à mort étaient appelés
isolément par l'avocat général ; celui-ci leur apprenait que
leur recours
en grâce était rejeté et que la sentence devait
170 LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DELA PRISON DE COLOGNE
être exécutée. Le condamné alors allait seul dans une cellule
et avait le temps de se préparer à la mort, le prêtre à ses
côtés. Bien souvent, plusieurs devaient mourir le même jour
mais on ne le faisait savoir à chacun qu'isolément ; chacun
de même, mourait seul, sans que les autres pussent assister
à sa mort. En vérité, chacun restait seul, les dernières heures
de sa vie, dans une cellule, mais, cloison contre cloison, ces
autres, qui devaient mourir le même jour, étaient avec lui.
Les portes des cellules restaient ouvertes afin que les quelques
employés qui se trouvaient dans le corridor pussent en assurer
la surveillance. Il n'y avait pas d'autres prisonniers à proxi-
mité à ces moments-là. Je servirai la vérité en disant qu'en
ces dernières heures les employés remplissaient leur service
avec tact et humanité, qu'ils ne dérangeaient pas les pri-
sonniers, qu'au contraire quelques traits d'une humanité
plus belle, plus chrétienne se sont manifestés. Les condamnés
pouvaient passer ces heures comme ils le jugeaient bon.
Presque .tous fumaient, souvent même ils fumaient beaucoup.
Ils mangeaient même autant qu'ils le voulaient. L'activité
spirituelle cependant n'était pas diminuée. A quelques très
rares exceptions près, tous ont écrit une ou plusieurs lettres
aux leurs, parents et amis. Ils savaient, naturellement, que ces
lettrés devaient passer à la censure du tribunal, elles ne
contenaient rieji qui ne fût convenable et aurait pu les faire
saisir. On nous a toujours assuré que ces lettres d'adieu
n'avaient pu être envoyées pendant la guerre aux destina-
taires, mais qu'elles le seraient après la gueiTe. Toutes les
lettres étaient immédiatement remises au tribunal. Il m'a été
dit, malheureusement, que jusqu'à présent ces lettres n'étaient
pas encore parvenues et les essais faits pour les trouver sont
restés sans résultat. Mais je sais, leurs auteurs me les ayant
presque toujours lus, que ces précieux souvenirs étaient
pleins de courage et écrits pour apporter aux leurs un soula-
gement.
Alors" même que l'on est prêt depuis longtemps à sacrifier
sa vie, par idéalisme et amour, à sa patrie, il est nécessaire,
une fois l'heure venue du sacrifice, de s'y préparer par un
effort intérieur. Tous ont ainsi puisé, aux dernières heures^de
leur vie, aux sources surnaturelles de la religion la force de
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA. PRISON DE COLOGNE 177
rester-fermes jusqu'au bout. Aucun des prisonniers N. N. qui
ont été exécutés n'a voulu se priver de l'assistance du prêtre
et il n'y en eut qu'un ici ou là qui n'ait pu se résoudre à rece-
voir les sacrements. Par contre, le nombre de ceux qui ont
retrouvé, après de longues années, quelquefois même après
des dizaines d'années, le chemin de la sainte communion est
grand. Quelques-uns, dans ces dernières heures, ont demandé
à être baptisés. C'était une grande consolation pour tous de
pouvoir s'entretenir avec le prêtre dans leur langue mater-
nelle, prier avec lui et se confesser à lui dans cette langue
maternelle. Ils partaient ensuite pour la dernière fois avec la
force de la sainte Eucharistie et le prêtre les accompagnait
jusqu'à la porte de l'éternité. Leurs restes mortels étaient
déposés dans un cercueil et chacun reçut une tombe isolée,
bénite par le prêtre, au cimetière.
Dieu le Père, partout présent, s'est trouvé aux côtés de
tous ceux qui ont dû mourir à l'étranger : hommes ou femmes,
vieux ou jeunes, riches ou pauvres, quelle que fût leur pro-
fession dans la vie, pas un n'a été abandonné de Dieu. Quelques
exemples montreront comment il leur a été présent, comment
eux sont allés vers lui.
*
* *

, .

Je ne les ai connus que quatre jours, ces sept braves hommes,


car ils n'arrivèrent à la prison de Cologne que lorsque leur
recours en grâce eut été rejeté- Us appartenaient au même
groupe et se connaissaient depuis longtemps ; ils étaient tous
devenus amis durant les longues heui'es de leur incarcération.
Chacun était seul clans sa cellule pendant leurs quelques jours
de présence à Cologne ; je les ai tous visités et je me suis
réjoui de leur paix et de leur courage. Ils restèrent calmes
et maîtres d'eux-mêmes lorsqu'ils apprirent que leur vie
se terminait.
A Berlin, le ministère avait décidé, pour certaines raisons,
que l'un d'entre eux serait décapité le soir, tandis que les
autres seraient fusillés le lendemain, à l'aube. Aucun ne savait
comment il mourrait. Je passai alors voir chacun, séparément,
dans sa cellule, et je priai tous ceux qui devaient mourir le
ÉTUDES, mai 1946. CCXL1X. — 7
178 LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE
lendemain de faire en sorte que leur camarade n'apprît pas
qu'il devrait suivre seul sa route et que les autres' ne le rejoin-
draient que le lendemain. Nous en convînmes; moi et les six
— et ce solitaire n'a pas su ici, sur cette terre, sa solitude ; de
telle sorte que la peine de la séparation lui a été épargnée.
Lui, je l'accompagnai le soir sur son dernier chemin, je le
reconciliai avec Dieu et je restai à ses côtés lorsqu'il entra
dans l'éternité. Je retournai alors vers ses camarades. Chacun,
seul dans sa cellule, séparé des autres, mur à mur, devait
encore attendre son heure. Lorsque je remontai, ils vinrent tous
à la porte de leur cellule et m'interrogèrent sur sa fin. Lorsque
je la leur eus confirmée, .ils me demandèrent cle prier tous
ensemble pour son âme. Ils s'agenouillèrent, chacun dans
l'embrasure de sa porte, et moi dans le corridor, et nous avons
récité pour lui le psaume De Profundis. Et puis, tous ensemble,
nous avons veillé et prié jusqu'à ce que vînt le jour.
Au matin, nous allâmes tous dans mie pièce cle la maison
où j'avais érigé un autel avec une croix, des cierges et des
fleurs. Nous y célébrâmes ensemble le saint sacrifice et chacun
d'eux reçut la sainte communion. Revenus dans les cellules,
après quelques minutes nous allâmes dans la cour et mon-
tâmes dans le camion qui devait nous emmener au champ
d'exécution. En chemin, parcourant Cologne, aux premières
lueurs de l'aube, nous passâmes devant la cathédrale et chacun
silencieusement salua une dernière fois le Sauveur dans le
tabernacle. Puis le voyage se poursuivit. 11 y avait trop de
bruit dans l'auto pour que nous puissons prier ensemble,
ils.se mirent alors à chanter. Je me souviens encore avec quelle
piété et quel sentiment intérieur ils chantèrent ces hymnes
religieux et quelle force et quelle consolation ils en retirèrent.
Après là sainte communion, nous avions récité ensemble une
prière à la sainte Vierge ; certaines formules de cette prière
prenaient alors un sens tout nouveau, personnel et profond :

« Je mets ma confiance », et ensuite : « Venez rompre mes


chaînes » et « Quand ma dernière heure viendra fixer mon
sort ». Ces chants si pieusement dits et avec une telle profon-
deur les réconfortèrent. Arrivés au lieu d'exécution, l'avocat
général me dit que Berlin n'avait pas précisé s'ils devaient
ou non être liés et si leurs yeux devaient être bandés ou non.
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 179
J'interrogeai les six ; aucun ne voulut avoir les yeux bandés ;
je priai aussi qu'il fût possible de leur épargner les chaînes.
Et c'est ainsi qu'ils moururent tous sans entraves et les yeux
grands ouverts.

S'il n'est resté que deux jours à Cologne, il m'a cependant


raconté et confié toute sa vie, ce brave cordonnier. On lui
donna quatre heures de temps pour se préparer à la mort
et il les employa bien. Les choses religieuses apprises dans sa
première jeunesse reprirent vie en lui à ce moment, elles lui
firent oublier ses soucis pour sa fille maintenant installée
auprès de sa vieille mère malade. Après avoir reçu la sainte
communion, il devint si calme qu'il entonna d'une voix sûre
et sans tremblement les chants religieux. Plusieurs fois, il
reprit son chant favori : Pitié, mon Dieu. Tout à la fin, alors
qu'il était déjà aux portes dé l'éternité, il le chantait encore
d'une voix calme et ferme.
X... était un artiste, un homme joyeux, au coeur invaincu,
il l'est resté jusqu'au dernier moment. Petit à petit, à travers
l'art, il avait appris pendant son incarcération à trouver le
chemin de Dieu. Quand on lui annonça que dans quelques
heures sa vie serait à son terme, il me fit appeler ; peu de
temps auparavant, je l'avais accueilli lors de son arrivée à
Cologne et lui avais parlé. Il voulait que je lui apporte la
consolation et la force et .que je le reçoive aussi dans la commu-
nauté chrétienne. C'est ainsi que, dans les dernières heures de
sa vie, j'ai pu baptiser cet artiste plein d'esprit et de joie de
vivre. C'était, me dit-il, non la fin,-mais le début d'une nou-
velle vie. On devait informer sa femme, sa mère et sa soeur
qu'il les attendait auprès de Dieu et d'un coeur joyeux, pour
les revoir là-bas.

Ce petit travailleur avait un peu plus de vingt et un ans


lorsqu'il arriva à Cologne avec sa condamnation à mort.
Il avait eu une courte et heureuse vie conjugale a-vec sa
femme, jusqu'à ce. que la Gestapo les eût incarcérés tous
deux et les eût séparés. Elle avait été condamnée à trois ans
de prison pour les mêmes raisons politiques. J'avais déjà
180 LES DEPORTES FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE

connu la femme, à la prison de Cologne, alors que lui se trou-


vait dans une autre prison. C'est ici, à Cologne, qu'elle donna
la vie à son premier enfant et il faisait bon voir comment
la mère et l'enfant arrivaient à recevoir, ici, dans la prison,
un peu d'amour de la part des employées et des codétenues.
Lorsque la femme dut ensuite quitter la prison de Cologne
sans pouvoir emmener son enfant, nous réussîmes, après avoir
vaincu de grosses difficultés, à placer l'enfant dans un orphe-
linat de religieuses. Le père arriva quelque temps après le
départ de la jeune mère à la prison de Cologne, il me raconta •

que le juge lui avait dit que sa femme avait donné le jour à un
enfant. Il ne savait pas si'c'était une fille ou un garçon, ni où
l'enfant avait pu être envoyé. Il me regarda avec des yeux
étonnés, un peu incrédules, lorsque je lui racontai avoir
moi-même baptisé l'enfant et qu'il se trouvait chez des
bonnes Soeurs, soigné le mieux du monde. Était-il étonnant
que le jeune père voulût voir, une fois, son enfant? Mais
comment obtenir l'autorisation indispensable? Une discus-
sion, dans ce but, avec le directeur en exercice ne donna
aucun résultat. Le directeur, cependant humain, lui-même
père de petits enfants, croyait que, même si les autorités
avaient donné une réponse positive à cette demande du père,
il eût été trop dur pour celui-ci de voir, dans ces conditions,
son bébé et de devoir peut-être s'en séparer pour la vie. Il ne
s'opposa cependant pas à ce que, je fisse venir l'enfant. Les
attaques aériennes avaient fait transporter le bébé dans les
environs assez lointains de, Cologne ; malgré de grandes diffi-
cultés de circulation et en faisant des sacrifices matériels,
aidé d'une bonne employée, nous pûmes le faire venir. Nous
installâmes le père dans une petite pièce et lui apportâmes
l'enfant. Ce fut une vraie joie de voir comment père et fils,
sans aucune timidité, jouèrent ensemble et s'amusèrent, le
père oubliant totalement sa situation et son entourage. On
eût pu croire que père et fils avaient toujours vécu ensemble,
qu'ils n'avaient jamais été séparés. Ils purent rester ensemble
plusieurs heures, puis le fils retourna dans son orphelinat.
A partir 'de ce jour, chaque fois que j'arrivais chez ce petit
ouvrier, l'oeil brillant, il me racontait quelque chose de son
bébé. De longs mois s'écoulèrent ensuite sans qu'il fût possible
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 181
de renouveler cette visite. Mais lorsque j'appris que le recours
en grâce était rejeté et que ce prisonnier devrait mourir dans
quelques jours, aidé de la bonne employée, je pus, sans qu'il
se doutât de la situation, lui procurer encore une fois la joie
de voir son fils et de jouer avec lui. Il parcourut alors son
dernier chemin avec la force que lui avait donnée cette joie.
Naturellement, par suite de la guerre, j'avais perdu tout
contact avec la mère jusqu'à ce qu'un jour une mission fran-
çaise vînt me trouver pour chercher l'enfant, la mère étant
rentrée chez elle. Peu de jours après cette demande, l'enfant
était en route vers Paris. Je me suis profondément réjoui
d'apprendre, un peu plus tard, combien la mère avait été
heureuse de retrouver son enfant en bon état, si rapidement,
contre son attente. Sa seule déception — son enfant élevé
avec des enfants allemands ne savait pas le français en arri-
vant à Paris — a dû se dissiper depuis.
Trois officiers ont dû, eux aussi, vivre la dernière étape de
leur existence à Cologne. Ils furent amenés au matin à la
prison longtemps après qu'ils eurent reçu, en dehors de
Cologne, leur condamnation'à mort. Le soir, ils furent amenés
séparément devant l'avocat général qui leur communiqua
que la condamnation devait ^ être exécutée le lendemain à
l'aube. Ils accueillirent cette décision en officiers, au garde-
à-vous militaire, sans qu'un trait de leur figure changeât ; ils
partirent ensuite chacun dans une cellule où la nuit s'écoula.
Toute la nuit je la passai avec eux, parlant et priant et les
aidant à préparer leur dernière heure. Cette nuit, les officiers
la vécurent dans un sérieux profond et aArec une fermeté
virile. Vers la fin de la nuit, alors que le jour nouveau com-
mençait à sortir de l'obscurité, j'offris avec eux et pour eux le
saint sacrifice de la messe. Les quelques employés allemands
présents obligatoirement furent saisis et édifiés par la pro-
fonde et virile piété avec laquelle les officiers participèrent
à ce service divin, ils s'y fortifièrent avec le pain de vie pour
pouvoir gravir le chemin de la vie éternelle. Lorsqu'ils quit-
tèrent le lieu du service divin, chacun honora avec un profond
respect les reliques de l'autel, puis nous passâmes ensemble
«J peu de temps qui restait jusqu'à ce qu'ensemble nous
182 LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE
soi'tîmes vers le champ de tir. Ils me dirent fraternellement
adieu, puis, comme des officiers, sans crainte et droit dans
les yeux, ils ont regardé la mort.

Il était Frère congréganiste et, comme tel, professeur dans


une école technique. La Gestapo l'avait arrêté et un tribunal
de guerre en France l'avait condamné à-mort. Il devait
attendre dans une prison allemande le résultat de son recours
en grâce, et lorsqu'il vint à Cologne avec la sentence, il ne lui
restait plus qu'une semaine à vivre. 11 s'est préparé à la mort,
durant les dernières heures, comme il convient à un pieux
Frère enseignant. Puisqu'il devait'mourir, il ne voulait pas
accueillir la mort en y résistant intérieurement ou. avec amer-
tume. Il savait bien que l'on avait beaucoup prié pour sa-'
vie : s'il devait mourir malgré cela, c'est que la mort était
le meilleur destin pour lui, et de ce moment jusqu'à la dernière
minute de sa vie sa joie intérieure ne le quitta pas. Face à la
mort, il renouvela à haute voix ses voeux de religion et offrit
.

sa vie à Dieu pour les pécheurs, pour sa communauté et pour


ses élèves.
Jusqu'à la dernière minute, ce diplomate de carrière n'aban-
donna pas ses façons aristocratiques. C'était pour lui plus
qu'une forme extérieure, c'était sa nature. Cet homme fin
et cultivé a utilisé avec une profonde piété les dernières
heures de sa vie à se préparer à sa rencontre avec Dieu. Il se
tournait toujours à nouveau vers le Père des cieux, où il
devait se rendre, en le priant d'être le, Père de ses petits
enfants qui restaient ici, sur terre, avec leur'mère. C'était la
plus grande consolation de sa mort de savoir que ses enfants
ne resteraient pas orphelins, même sans leur père terrestre,
comme l'a dit le Sauveur.
Je ne puis oublier cet intellectuel, ce philologue, si peu fait
pour le régime rigoureux du prisonnier : il n'avait pas été
seulement un bon chrétien, mais aussi un professeur conscien-
cieux ; le grec et le latin faisaient vraiment partie de lui.
J'ai pu m'en rendre compte dans les dernières minutes de sa
vie. Il avait beaucoup prié, s'était recueilli et préparé- pieu-
LES DÉPORTÉS FRANÇAIS DE LA PRISON DE COLOGNE 183

sèment à là mort. Puis, comme l'heure dé l'exécution appro-


chait, il devint nerveux. Alors je l'interrogeai sur le vieil
Homère, et d'un coup, maître de lui, l'oeil brillant, oubliant
tout alentour, il récita clairement en grec le début de l'Odyssée.
Et voici un vicaire de la paroisse'Saint-François-Xavierde
Paris. Tout le temps de son incarcération, il est l'esté fidèle-
ment aux côtés de ses camarades, comme prêtre et comme
médecin des âmes, il les a consolés, les a aidés autant qu'il le
pouvait en tant que prisonnier : cela a été pour lui sa plus
grande joie qu'ils aient tous ensemble reçu le corps de Notre
Seigneur. Il aurait peut-être bien aimé vivre encore ; fia
offert sa vie à Dieu en sacrifice. Dans les dernières heures de
sa vie, il remercia Dieu encore une fois, de tout son coeur,
c
pour les grâces de la prêtrise et récita à plusieurs reprises
le Te Deum. Au moment de quitter sa cellule' pour mourir
danâ quelques minutes, il me demanda de lui indiquer une
prière. Je lui conseillai, à lui qui maintenant allait consommer
le dernier sacrifice, la prière du début de la sainte messe.
C'est ainsi que ses lèvres récitaient, lorsqu'il parut devant
Dieu : Introibo ad, altare Dei.

HENRI GERTGES, '


Aumônier de la prison de Cologne:
SITUATION DE RAMUZ

i
Ramuz est un Vaudois, c'est-à-dire un Suisse de langue
française. Mais si l'on veut mettre à sa juste place ce poète
d'une si foncière originalité, on ne peut le situer dans un can-
ton excentrique de notre littérature, dans une sorte de cha-
pelle latérale. Comme à une autre- époque son compatriote
Rousseau, il occupe le milieu du choeur. Il est l'un des quatre $
ou cinq très grands écrivains français qui ont provoqué cle
nos jours une véritable résurrection de la langue exténuée
et fait rejaillir les sources de la poésie vivante, épique et
populaire.
La poésie avait connu en France, à la fin du dix-neuvième
siècle, un éclat aussi merveilleux que la peinture et la musique.
Baudelaire, Verlaine, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, il
semblait que tout était dit. Le symbolisme s'épuisait clans
les quintessences. La prose se desséchait en analyses. Mais le
miracle se produisit une seconde fois. Fils de Rimbaud,
Claudel réinvente le rythme, crée une forme nouvelle du vers,
secoue la syntaxe et annexe au domaine français la Chine,
le Japon, l'Espagne et la Bible. Péguy, féal de Jeanne d'Arc,
de Corneille et du père Hugo, se martèle une langue scandée
sur la marche au pas, et, .s'emparant du vers libre, en tire les
accents d'« un nouveau Villon1 ». Ramuz, à son tour, découvre
un français tout neuf, parfumé de langue d'oc, imbibé de
toutes les teintes de l'arc-en-ciel et, tel un enchanteur, en
profite pour nous peindre ses villages au bord du lac.
Quand cette histoire commence, c'était l'autre avant-
guerre, entre 1900 et 1914. Époque bénie des pièces d'or, des
Expositions universelles et des cochers de fiacre. On se moquait
de Cézanne, on sifflait Debussy. Renan était prophète, Anatole

1. Romnin Rolland, Péguy.


SITUATION DE RAMUZ 185

France passait pour un génie et Paul Bourget pour un roman-


cier. Picasso arrivait à Paris, l'élève Alain -Fournier était
en khâgne, l'étudiant Mauriac à la Faculté de droit et André
Gide à Touggourt. C'est alors que, peu à peu, se mirent à
paraître les premiers drames de .Claudel, Connaissance de
l'Est, les Grandes Odes. Une boutique de la rue de la Sorbonne
tirait, comme des pétards, les Cahiers de la Quinzaine. Puis,
après la Grande Guerre, pour prolonger l'effet, on se chuchota
qu'un certain Ramuz se permettait d'exister et d'écrire.
.Chez les garde-mites de la littérature, ce fut un joli scandale,
digne de la bataille d'Hernani, mais qui dura trente ans, avec,
de temps à autre, la crise d'apoplexie d'un grammairien. On
cassait la prose ! Claudel avait beau protester en riant qu'il
était né clans la province de Racine et de La Fontaine, il était
-
entendu qu'il parlait en haut-allemand. On taxait Péguy de
rabâcheur assommant, d'« anarchiste trempant son pétrole
dans l'eau bénite ». Quant à Ramuz, il n'est pas étonnant,
n'est-ce pas? qu'un Suisse écrive du charabia, qu'il ait ses
lubies, clixit P. Souday.
-
A la différence de leurs ancêtres qui suscitèrent le même
tapage des oies du Capitole, ces trois nouveaux grands n'étaient
pas des bohèmes. Point de gilet rouge, d'opium, d'uranisme
ou d'absinthe, mais les grandes ivresses primitives de la terre
et du soleil. Tous trois, si l'on remontait à deux générations,
étaient issus de paysans. Mais Claudel avait l'allure d'un
agent d'affaires américain, Péguy celle d'un professeur de
troisième et Ramuz le visage sculpté d'un vigneron.
Tous trois — à leurs manières différentes, avec leur origi-
nalité et leur accent propre — découvraient que la poésie
est comme un arbre, qu'elle ne pousse pas ses racines dans
un fichier ou une bibliothèque, mais dans un sol arrosé par
l'orage et séché par le soleil. Tous trois, inquiets du mystère
religieux,-, prolongeaient à leur façon les découvertes mys-
'
tiques de Baudelaire, de Verlaine et de Rimbaud. Claudel et
Péguy dans le catholicisme retrouvé, Ramuz en marge du
christianisme.
A l'irruption de cette poésie Claudel donna une allure
presque insolente. Son oeuvre épaisse, large, théâtrale
triompha au cours de cette guerre. Péguy offrit le type d'une
186 SITUATION DE RAMUZ
littérature de combat et de prière ; il y apporta l'engagement,
la pugnacité, des haines solides et des amours farouches,
traversés de sourires et de tendresses, un long témoignage
scellé par une balle en pleine tête.
Ramuz, lui, fut- le créateur d'une, poésie épurée dans la
contemplation. Ses romans sont les meilleurs exemples de
cette transfiguration poétique qui nous rend présent le monde
réel, mais un monde lavé de tout vieillissement, jeune, riche,
aussi frais que le vent de la montagne. C'est pourquoi ses
récits n'ont pas le bouillonnement sensuel et désordonné des
romans de Giono. .Ramuz n'est pas éloquent et se méfie de
l'éloquence. Il garde en face de la beauté une espèce de pudeur, '
faite de mesure et de respect. Il n'a pas la ferveur païenne de
Gide, mais plus d'aisance dans la sensation, moins de brû-
lure, une délivrance plus calme. Il né tait pas son inquiétude,
mais il atteint le sens tragique d'un Pascal ou d'un
Dostoïevsky, sans élever le ton, comme on fait une confidence
à voix basse. L'expression du délire de ses personnages en
proie à la démence ou dévorés de haine et de jalousie jusqu'au
crime a été purifiée par la catharsis. Ils n'ont pas cette moi-
teur que nous communiquent les fantômes de Mauriac, les
fulgurances ou ce ricanement qui éclairent ou font trembler
les créatures de Bernanos, cette sensualité trouble des jeunes
filles de F. Jammes, à plus forte raison cet aveulissement qui
est le propre des héros de J.-P. Sartre.
On comprend le jugement de Claudel, déclarant à
F. Lefèvre en 1925 : « On rira bien d'apprendre dans quelque
cinquante ans, en feuilletant les gazettes, 'à combien de
médiocres on fit des célébrités dans les années mêmes où un
Ramuz publiait, pour la joie d'un petit nombre, Terre du
Ciel 1. Tout livre de Ramuz apporte à l'âme un enrichissement,
mais quelle fraîcheur me vient à chaque lecture de celui-là!»
Les oeuvres de Ramuz apportent une libération^ Par l'ap-
prentissage du silence, du respect, de la sympathie, de l'amour
pour l'être primitif et authentique, pour le labeur bien fait,
pour le métier, elles libèrent l'esprit des fausses notions, des
valeurs truquées, de la soumission au bluff et à la réclame.

1. C'est le titre de l'édition originale de Joie dans le Ciel.


SITUATION DE RAMUZ 187

Elles invitent à penser avec les mains, à rester docile aux


choses, à fuir comme la peste une fausse culture, prétentieuse
et desséchée.
Elles libèrent l'imagination, en lui restituant sa tâche
divine de faculté créatrice, mais qui peut trouver la matière
de ses créations dans une patrie aussi étroite qu'on voudra.
Elles nous découvrent les trésors enfouis dans le moindre
village qu'on habite. Nous n'avons pas besoin de sortir de
notre pays pour communier avec l'univers. Mais il faut sortir
dans notre pays pour l'apercevoir et l'aimer.
Il serait donc ridicule de classer Ramuz dans la littérature
régionaliste, comme le font certains critiques. Ramuz n'est
pas plus régionaliste que Cézanne. Il n'a rien d'une sorte de
Mistral de la Suisse romande, amateur de folklore et de bibelo-
terie archaïsante. Le pittoresque des costumes, du patois et
des modes particulières ne l'intéresse pas. Il ne cherche pas
à mettre en vedette le particulier et l'étrange pour lui-même,
comme le fit Molière dans le charabia limousin ou normand
de certaines de ses comédies, ou Balzac dans telle page
transcrite avec l'accent alsacien. Ramuz cherche à retrouver
chez ses Vaudois l'éternel paysan et même, plus profondément
que le paysan, l'homme élémentaire, celui de toujours et de
partout, tel que l'ont constitué ses croyances profondes et le
contact de la nature. « Le particulier ne peut être pour nous
qu'un point de départ, écrit-il. On ne va au particulier que
par amour du général et pour y atteindre plus sûrement.
On ne va au particulier que par crainte de l'abstraction. »
Et il faut bien qu'il soit parvenu à atteindre son but puisque .

des milliers de ses lecteurs qui n'ont jamais vu le lac Léman


et ne le verront jamais, se retrouvent dans les personnages de
ses récits et découvrent à le lire son pays vaudois dans leur
coeur.

Pour aimer et comprendre les romans de Ramuz, il faut


aimer la poésie. Il faut de plus savoir quelle tâche Ramuz.
s'est assignée comme poète.
La poésie existe partout, pense-t-il ; un peu de patience
.
et de coeur suffit pour s'en apercevoir. Tous les hommes sont
188 SITUATION DE RAMUZ
poètes, l'ouvrier, le paysan, celui qui aime et.celui qui agit.
Mais, par la « contemplation », le poète conscient participe
jusqu'à la plénitude à la poésie inconsciente de tous et de
tout. C'est pourquoi il est le plus homme de tous les hommes ».
<<

Et les poètes muets ont besoin du poète qui parle, qui ressus-
cite sur une toile, par la musique ou dans un livre, les pay-
sages, les saisons, la naissance et la mort de l'homme, ses
amours, sa communion ou sa lutte tragique avec les choses,
ses grands travaux, ses capitales et ses civilisations. « Je vois
qu'ils ont bâti la ville, écrit Ramuz, mais encore faut-il que
quelqu'un vienne dire qu'elle est bâtie, sans quoi la ville n'est
pas bâtie. » C'est pourquoi Ramuz appelle de ses voeux cette
union qu'à connue le moyen âge entre le poète et les fêtes
religieuses et paysannes de la foule. En ce sens, son oeuvre
s'inscrit à l'antipode de celle d'un Mallarmé ou d'un Valéry
poètes d'une élite séparée, théoriciens d'une littérature coupée
de la vie.
Il a célébré son idéal dans le Passage du Poète. Il rêve d'un
monde réconcilié. « Non pas le chant d'un seul, mais le chant
de tous ensemble. Non le poète-individu, mais le poète-
nation. Non une poésie de- mots seulement, mais une poésie.
de tout l'être. »
Une poésie qui ne soit pas une poésie cle nulle part, mais
celle d'un pays donné, avec son cadre naturel, ses habitants,
car c'est le moyen cle retrouver l'authentique humanité.
* •' '

Le premier but de Ramuz est de rendre le pays présent.


Aussi, quand on lit ses romans-poèmes, faut-il attacher beau-
coup d'importance à leur paysage qui n'est pas un .décor de
théâtre, ni un fond de tableau. L'auteur veut nous faire
vivre dans le pays, nous y enraciner parle coeur, nous le faire
voir comme il le voit lui-même, c'est-à-dire en contemplatif
qui n'est jamais rassasié de le redécouvrir à chaque instant.
Ces paysages ne sont jamais immobiles. Ils bougent. Ils ne
fermentent pas du dedans comme ceux des romans de Giono.
Ils se transforment. Les couleurs changent, celles du lac, des
glaciers, du ciel, des prairies. Elles changent avec les heures,
SITUATION DE RAMUZ 189
.

les saisons, l'atmosphère. Ramuz ne se contente pas, comme


la plupart "des peintres ou des romanciers qui peignent, de
nous donner des clichés d'un même paysage, pris à des heures
.

différentes, tel Monet dans ses séries de meules, de peupliers


ou de falaises. Il cinématograpnie le glissement presque insen-
sible des formes et des couleurs auquel assiste l'oeil de celui
qui dégringole une pente ou suit la route. On grimpe le long
de la montagne le soir et voici ce qu'on voit :
.
Il faisait rose. Il faisait rose dans le ciel du côté du couchant.
Quand on était au pied de l'église, on voyait que sa croix était noire
dans ce rose.
En haut du grand clocher de pierre, il y avait la croix, de fer ;
d'abord elle a été noire dans le rose, ce qui faisait qu'on la voyait
très bien ; puis, à mesure qu'on montait soi-même, on la voyait
descendre ; on l'a vue venir contre les rochers, le long desquels elle
glissait de haut en bas, elle est-venue ensuite se mettre devant les
forêts, noire comme elles.

Ces paysages ne sont pas seulement mobiles, niais bruis-


sants. On y entend sonner les cloches (« Elles avaient l'air
par les champs d'un ivrogne avec sa femme qui s'en vont, se
querellant »), craquer les glaciers, hucher les pâtres, chanter
les torrents. Ramuz ne craint pas les onomatopées : « Pan...
prran... pan... pan », le roulement du tambour dans un enter-
rement militaire, le « baing » du glas à la mort cle Farinet.
Il dispose d'un don étonnant de traduire les images sonores.
Voici une mine qui éclate au bord du lac :
On attend, on attend encore. Et puis le lac, comme une peau de
tambour, accueille le son qui est dur et sec, le rendant nombreux
et retentissant.
De ce qui n'est qu'un coup, il fait un roulement qui dure.
Tout l'espace est creux et fermé et l'eau renvoie cette espèce de
grosse toux au ciel d'en haut, .et le ciel tousse.

Voici un bateau à voile en train de filer sur l'eau du lac :


,«Ça claquait doux, ça faisait un bruit de baisers mouillés, ça se
mettait à chantonner comme quand une petite fille s'ennuie. »
Il arrive même que dans certains récits de Ramuz la mon-
tagne ou le lac deviennent les personnages principaux. L'ac-
tion se déroule entre eux et les hommes. La nature, de paysage
190 SITUATION DE RAMUZ
insensible devient une dominatrice, menaçante, cruelle et
mystérieuse. Dans la Grande Peur dans la Montagne, elle
conjugue ses puissances de destruction pour créer la hantise'
de la catastrophe et l'accomplir. De même, cette longue lutte
de l'homme avec le tombeau que raconte Derborence est
dominée par l'insensibilité des glaciers roses au nom qui
« chante doux et un peu triste dans la tête ». Le soleil, par
son absence, l'hiver, au fond d'une combe, crée le drame de
Si le Soleil ne revenait pas. Et les Signes parmi nous sont la
longue attente d'un orage qui. éclate à la fin et délivre l'at-
mosphère. Il y a plus encore. En dehors même des cas où
l'homme et la nature entrent en conflit dramatique, il y a
cette longue et tenace empreinte dont un pays marque ses
habitants, par sa configuration même, sa géographie, ses
cultures, son climat ; il y a cette communion grave et perma-
nente entre une terre et ses paysans, le lac et ses pêcheurs,
la montagne et ses pâtres, le vignoble et les vignerons.

Les habitants de ce pays de Vaud et du Valais sont les


personnages des romans de Ramuz. Mais uniquement ceux
qui restent en communion avec la terre, c'est-à-dire bien
rarement les notaires, magistrats, pasteurs ou curés, mais
les paysans, les ouvriers, ceux qui fréquentent les cafés et les
jeux de boules.
Ces gens du peuple, naturels, aux gestes lents, peu loquaces,
sont peints avec un mélange de sympathie profonde et d'hu-
mour : par exemple, ce père Grin qui fait irruption aVec
son ivresse titubante dans la Guérison des Àdaladies, ou bien,
au début de la Guerre aux Papiers, Borchat assis sur un tronc
de noyer projetant son mariage avec Fanchette. -On assiste
aux petits détails de leur vie, niais parfois ils se haussent,
comme le Taupier à l'aube, et deviennent, sans le savoir, les
officiants liturgiques de la nature. Alors le lac leur pend aux
doigts avec la brume ou le soleil ou les étoiles.
Dans chaque roman-poème de Ramuz, ces personnages
populaires sont pris dans les remous d'une tragédie, parfois
plus brutale qu'une tempête, mais toujours d'un style sobre
et dépouillé.
SITUATION DE RAMUZ 191
.

Ramuz, jeune, avait médité l'exemple d'Eschyle :

Je m'efforçais de rechercher quel pouvait bien avoir été alors le


point de départ de son oeuvre. Il me semblait distinguer que c'était
un thème simple, niais comportant une forte tension tragique (non
pas dramatique, le tragique faisant allusion plus volontiers à ce
qu'il y a de permanent chez l'homme et en quelque manière à la
métaphysique de sa destinée) ; un thème simple et un thème emprunté
à l'immédiat, mis en action par des personnages eux-mêmes emprun-
tés à l'immédiat et au quotidien.

Ce qui intéresse donc Ramuz, comme l'auteur de Pro-


niéthée, c'est de voir l'homme dressé en face de son destin.
Aussi la puissance de son art est-elle dans la situation des
personnages plus que dans l'intrigue, souvent tissée d'une
trame légère.
Un lecteur attentif s'apercevra très vite que tel « morceau »
ou telle nouvelle dé Ramuz recèle une force tragique aussi
intense que ses plus longs romans. Un art si parfait peut
s'exprimer d'un regard. Il rappelle l'art de Tolstoï qui sait
faire sourdre autant de poésie des quelques pages de la Mort
.
d'Ivan Illitch que des six volumes de Guerre et Paix. L'agonie
d'un cheval fourbu, celle d'un chien dans une combe, la
résurrection d'un paysan qui .retrouve sa promise, un enfant
qu'on allaite, un cadavre qui revient sur l'eau, ou tout sim-
plement la méditation de sa propre mort ou de la mort de
celle qu'il aime, le bruit des cloches qui sonneront pour les
6funérailles de la jeune fille, de tels thèmes suffisent à Ramuz
pour nous plonger-dans la profondeur des mystères de la vie.
C'est avec du quotidien, avec de l'antipoétique qu'il crée sa
poésie. C'est là qu'on retrouve le drame essentiel de l'homme :
« La vie, l'amour, la mort, les choses primitives, les choses
de partout, les choses de toujours. »

III
Il y a plus. Ramuz n'est pas seulement poète, romancier,
peintre des Vaudois qui vivent au bord du lac. Il s'intéresse
au monde entier.. Il a participé à tous les grands courants
intellectuels du début du siècle. Dans un livre inoubliable,
192 SITUATION DE RAMUZ
étincelant d'humour et de poésie, il a raconté tout ce qu'il
devait à Paris, où il avait pris conscience de son art et de sa
solitude., Et, de plus en plus, il à été amené à s'expliquer,
à s'évader par le coeur et l'imagination, à sortir de son petit
pays, pour comparer les héros de ses drames à ceux du « monde
moderne » où ne régnent plus la montagne, Je lac, l'amour
et la mort, mais l'argent, la science, les machines, l'athéisme,
la bourgeoisie, le marxisme, la politique. Il éclaire les diffé-
rences. Il juge la petite bourgeoisie sans indulgence, et il a
raison. Dans ses Essais : Taille de l'Homme, Questions, Besoin
de Grandeur, il élabore la métaphysique de ses personnages.
Il pense comme eux, mais plus loin qu'eux. Il se pose les
grandes questions qui l'inquiétaient tout jeune : Qu'est-ce
que l'homme dans l'infini? Qu'est-ce que la mort? Ses
réponses sont du même ordre que celles de Péguy, prolongent
l'influence de Péguy de Y Argent, de Situations. Elles sont
assez différentes en ce qu'elles restent à l'état de questions,
mais les questions bien posées, qui cernent les problèmes,
dissipent des équivoques et approfondissent une inquiétude
essentielle.
Aux yeux de celui qui contemple la vie humaine dans
toute sa verdeur primitive, ce qui éclate, c'est son caractère
tragique.
Ce qui est beau, ce qui est grand, — écrit Ramuz,
— c'est le sen-
timent tragique de la vie. Le sentiment tragique de la vie a fait la
grandeur des civilisations. C'est la négation du confort. C'est l'aveu
que la vie est tout ce que l'on voudra, mais qu'elle n'est pas confor-
table. C'est l'acceptation des risques, et il n'y a pas des risques, il n'y
a en somme qu'un risque, et le risque c'est de mourir.

Ramuz cherche à situer la grandeur de l'homme d'au-


jourd'hui :
Cent millions d'hommes se sentent tout à coup perdus dans l'es-
pace, en même temps qu'ils ont perdu la foi ou, plus exactement,
la vue de ces espaces leur a fait perdre la foi ; de sorte qu'ils sont
comme perdus deux fois et comme deux fois privés de toute taille
humaine.

Dans l'antiquité classique, au moyen âge, — qui s'est


prolongé jusqu'aujourd'hui pour bien des campagnes,. — il
SITUATION DE RAMUZ 193

y avait Dieu, la charité, le respect, la vénération et le péché,


bien sûr. Mais l'homme, s'il ignorait les effets' de l'électricité
où la possibilité de désintégrer l'atome, connaissait du moins '
le sens de sa vie. Or, dans le inonde moderne, la vie cle l'homme
est dénuée de sens. L'homme est non seulement privé de
Dieu, mais dépouillé de sa race et de sa personne. Il n'a plus
même l'idée du péché, ni du respect. On lui refuse la con-
templation.
Le matérialisme, professé officiellement par les marxistes
et officieusement par les bourgeois capitalistes et athées,
prétend s'appuyer sur la science, une science qui, loin d'épuiser
la totalité du monde, n'en retient que l'aspect quantitatif.
Donc, la philosophie la plus fausse.et la plus artificielle. On
assiste à une immense abdication de ce qui constituait l'ordre
de la qualité, de l'art, de la foi, quelque forme que prenne
cette dernière. Ici, la protestation de Ramuz rejoint celle
d'un Carrel ou d'un Aldous Huxley. En opposition à la
conception de l'homme « antinaturel » du matérialisme, il
nous invite à une perpétuelle méditation de ce qui fait la
grandeur et la faiblesse de l'homme au sens où l'entendait
Pascal.
Et c'est pourquoi Ramùz a le sens religieux du monde.
« La grandeur spirituelle, écrit-il, est de telle nature qu'il faut

pour qu'elle existe que l'homme y croie... L'homme n'a de


taille que dans la mesure où il peut croire encore à lui-même.
Or, il ne. peut croire à lui-même que quand il croit à quelque
chose qui le dépasse et le suppose en même temps. » « J'étais,
religieux, je crois, affirmait-il récemment, je ie suis encore. »
Il nous confie que, chaque fois qu'il fait de la philosophie,
de la métaphysique, c'est dans le but de trouver une religion.
C'est en quoi il diffère si essentiellement de Giono, lequel,
comme André Gide (dans certains livres) ou les existentia-
listes athées d'aujourd'hui, essaye de trouver un salut sans
et même contre Dieu.
Ce qui importe à Ramuz, c'est, devant l'énigme de l'uni-
vers, la conjonction des efforts de l'imagination et de la
vénération pour aboutir à cette plénitude qu'il appelle l'ado-
ration et qui est amour. Rejoignant les théologiens chrétiens,
un saint Jean l'Évangéliste, un Dante, un saint Bernard, il
194 SITUATION DE RAMUZ
voit cet amour partout. A la fin du volume intitulé Questions
il répond à sa propre inquiétude par un hymne à l'Amour
universel qui envahit de l'atome au coeur de l'homme « an
commencement et à la fin dé tout ».
Si le monde tout entier n'est qu'une vaste expansion de vie
et d'amour, la fonction de la matière elle-même, comme celle
de l'homme, ne saurait être que l'adoration. La raison d'être
des choses est liturgique. L'espace immense de l'univers n'est
pas écrasant pour l'homme. Il prend un sens. « Il faut que les
étoiles aient autour d'elles assez de place pour procéder à leurs
génuflexions. » Propos digne de Pascal.
D'où la mort peut être consentie, accueillie même avec
affection. L'un des plus émouvants « Morceaux » de Ramuz
est la description, par lui-même anticipée, de sa propre mort
et de l'accueil qu'il lui fera.
C'est alors que tu entreras, mais je te dirai : « Entre, et assieds-toi. »
Et. ce que je verrai alors, ce ne sera, pas ton visage ; victorieux de
toi jusqu'au bout, libéré de toi par ta présence même, tu sembleras
disparaître ; et ce que je verrai monter devant moi, le rassemblant
une dernière fois au seuil de la nuit de toujours, ce seront les visages
chers, ce seront les choses aimées, la montagne, les champs, le lac
et, au-dessus d'un jardin plein d'abeilles, l'image d'un poirier en fleurs,
Et ailleurs
il écrit :
L'espace sera supprimé ; il n'y aura plus de distance ; ceux-là
même que j'ai quittés, parce que je les aurai quittés, seront tout
près de moi..., moi-même participant à eux, confondus à moi,
moi confondu à eux ; moi rentré dans cette Personne, d'où je
suis malgré tout sorti. Et la mort n'apparaîtra plus que comme une
naissance à rebours.

C'est pourquoi la souffrance et le sacrifice prennent un sens


dans le monde tel que le voit Ramuz. Avec la douleur même,
le poète et l'homme font de la joie.
De cette oeuvre, Jacques Maritain a écrit : « Elle a d'une
mystique vraie, authentique, tbut ce que la nature est capable
de préfigurer et préparer. Le germe divin manque encore, que
le Ciel seul peut donner. Amour encore lié, qui postule la
délivrance. Monde encore privé qui attend la lumière. » Si,
par discrétion, Ramuz parle rarement de Dieu, celui-ci est
SITUATION DE RAMUZ 195

présent dans toute son oeuvre et la domine, d'une domination


muette comme celle qu'il exerce .dans sa création. Mais ce
n'est pas le Dieu des philosophes, c'est le Dieu des paraboles
de l'Évangile, le Dieu des paysans, de Claudel et de Péguy.
L'éducation protestante de Ramuz l'empêche de sortir de
sa réserve,
de se sentir avec ce Dieu dans cet état de familia-
rité sacrée qui nous touche dans les oeuvres des deux grands
poètes catholiques du vingtième siècle. Les oeuvres de Ramuz
attendent la grâce. Privées de ce qui serait aux yeux d'un
chrétien leur couronnement, ne dirait-on pas qu'elles en sont
presque plus émouvantes, ayant cette blessure, ce caractère
si humain d'inquiétude et d'attente? Elles portent le témoi-
gnage pathétique d'un effort plein de risques et d'espoir.

JEAN STEINMANN.
LE JOUEUR DE TALION

Dans l'empire du Mangeur de Roses, la joie du peuple est


comme une eau tranquille qui serpente à travers. la plaine
comme le miel parfumé qui coule des fleurs de la montagne.
Les hommes droits et laborieux goûtent un bonheur sans
inquiétude. Les méchants vivent dans la crainte, si riches
soient-ils ou si puissants. Car le Mangeur de Roses est juste.

Toutes les anciennes cotitumes particulières, qui procu-


raient aux uns l'impunité pour les crimes les plus monstrueux
et condamnaient les autres, pour le moindre délit, à d'affreux
châtiments, toutes les lois d'iniquité qui consacraient, sous le
couvert de la justice, le droit du plus fort sur le faible, le
Mangeur de Roses les a supprimées.

A tous, désormais, dans l'empire, une seule règle est appli-


quée : l'équitable loi du talion qui fait supportexr au coupable
une peine semblable-à sa faute. Chacun sait désormais qu'en
commettant son crime, il fixera son châtiment ; et cette
pensée salutaire, incline à la sagesse les coeurs endurcis et
rebelles.

Aussi le Ciel n'est-il plus offensé par les cris d'innocentes


victimes. Les dieux n'entendent monter vers eux que la
rumeur d'une vie calme et féconde.
Dès l'aurore,, le cri du coq appelle le peuple à son travail.
Un bourdonnement confus grandit, monte, s'étend, triomphe
dans l'épanouissement du matin.

Comme une carpe qui saute hors d'une eau lourde et tiède,
un cri parfois se précise, doinine un instant la rumeur. L'appel
mesuré d'un homme au labour. Le zèle intempestif d'un chien.
LE JOUEUR DE TALION 197

Le,rire de deux femmes agenouillées sur la pierre humide du


lavoir. L'oracle amer d'une vieille chatte. L'affolement des
poules ménagères. La plainte timide des moutons qui poussent,
désespérément, sur le mur noir de leur néant. La fureur drama-
tique et lointaine d'un taureau.

Les heures s'écoulent et, clans l'eau fraîche du soir tombant,


les bruits du jour se dissolvent et meurent. Lorsqu'un cri
monte, comme une bulle transparente, c'est l'appel des
oiseaux nocturnes, la plainte d'un chien qui hurle en mineur
ou, dans l'antre rose des crapauds, le choc bref des coupes
de cristal. •
.

Et, de nouveau, l'aurore éveille les bruits du jour, et la


rumeur joyeuse du peuple atteste que le Mangeur de Roses
est un souverain juste et sage.

Sous les voûtes du palais, la flûte d'un étrange musicien


rend aussi témoignage aux vertus de l'empereur.

Cet homme est seul, dans tout l'empire, à savoir jouer d'un
instrument. Encore le Mangeur cle Roses a-t-il dû, pour l'at-
tacher à sa cour, livrer bataille au Tumulte des Cieux, Car la
musique vient à peine de naître et le jeune prince conservait
jalousement les douze premiers joueurs de flûte que le Bel
Insolent, son ,père, lui avait légués en mourant.

Le musicien del'empereur possède un souffle infatigable.


Il joue du matin jusqu'au soir une longue musique primitive,
où les notes succèdent aux notes, sans une pause, sans un
soupir, sans un silence.

Jamais, de l'instrument, le même air ne jaillit deux fois.


Dans l'âme simple du joueur de flûte, la musique ne laisse
pas d'empreinte ; il faut toujours qu'il improvise des chants
nouveaux.
H chante les aurores qu'il voit et les parfums qu'il respire ;
la démarche souple et les
yeux rieurs des vingt femmes du
198 LE JOUEUR DE TALION
Mangeur de Roses ; la mer éblouissante au soleil derrière les
terrasses du palais ; la douceur des soirs attardés ; le rire des
oiseaux sédentaires et le vol anxieux des grands passagers

l'or bleu des étoiles dans les ciels sans lune.
De tout ce qui vit sur terre, rien n'a de secret pour lui.
Il lit dans le coeur des hommes comme dans le vol des oiseaux
ou dans le souffle du vent. Le masque le mieux composé ne
peut abuser son regard ; le Mangeur de Roses lui-même, dont
le visage majestueux demeure constamment impassible, est
pour lui comme un livre ouvert.
En entendant le musicien chanter les passions démesurées
qui grondent dans son coeur, le Mangeur de Roses, tout
d'abord, s'est violemment offensé ; mais, bientôt, il s'est
réjoui.
(Ainsi, songe le musicien, ainsi en va-t-il de la femme qui
s'est dévêtue sur le sable pour se baigner dans la rivière. Elle
se croyait masquée par le feuillage des saules, et voici qu'un
jeune berger, passant la tête entre les branches, la contemple.
Elle veut'se cacher ou mettre en fuite l'indiscret. Mais, parce
qu'elle est jeune et belle, elle sourit vite et se résigne. Et, de se
sentir admirée, prend une beauté plus rayonnante.)
Parce qu'il sait son âme grande et noble, le Mangeur de
Roses, désormais, ne se lasse plus des jeux du musicien.

Il aime, lorsqu'il part pour la guerre, que la flûte chante-


son courage.
Il aime, lorsque la foule, aux jours de fête, vient le contem-
pler sur son trône, qu'un hymne joyeux proclame l'amour du
souverain pour tous ses sujets.

Il aime par-dessus tout qu'un rythme égal et mesuré


atteste que ni la colère ni la faiblesse ne pénètrent au tri-
bunal. Car la juste loi du talion doit demeurer, dans l'histoire,
l'oeuvre maîtresse de son règne.
LE JOUEUR DE TALION 199

« De quel crime açcuse-t-on cet homme ?


Seigneur, il a défoncé la porte pour entrer dans ma mai-
-—
son et
dérober trois pièces d'or.
Qu'il répare d'abord la porte et restitue les trois pièces.
—-
Qu'on démolisse ensuite sa porte et qu'il verse au Trésor
fiscal trois autres pièces pour l'amende. »

Le musicien tire de sa flûte un hymne lent et majestueux ;


et le peuple sait que le Mangeur de Roses a rendu l'arrêt
dans la paix de son coeur.

Et celui-ci, quelle est sa faute ?


«

— Seigneur, il a séduit ma fille et l'a gardée deux nuits


dans sa maison.
— Le coupable a-t-il une fille? Elle est à toi pour deux
nuits. Sinon, qu'on lui donne le fouet. Et que son supplice
dure deux nuits, comme a duré son plaisir. »

Aux gémissements du condamné la mélodie mêle sa plainte.


Mais le rythme est resté serein. Et la foule quitte le tribunal,
célébrant à haute voix la justice de l'empereur.

Un jour, dans la salle d'audience, alors que le Mangeur de


Roses vient de rendre un dernier jugement et que tombent
lentement quelques notes limpides, trois soldats de la garde
pénètrent, poussant un jeune homme enchaîné.

«Que voulez-vous encore? dit l'empereur. L'audience


n'est-elle pas terminée? »

Et la musique exprime sa lassitude.

« Quel est cet homme? Que lui reproche-t-on? Pourquoi


ine déranger ainsi? Je ne vois pas l'accusateur.
— Seigneur, vous-même crierez justice contre lui. 11 a volé
un étalon dans les écuries du palais. L'étalon noir, l'entraîneur
des tempêtes.
»

La voix de la flûte se précipite et monte. Rien, en dehors


200 LE JOUEUR DE TALION
de la musique, n'est plus cher au Mangeur de Roses que le
soin de ses écuries. Il a, pour son seul usage, plus de trois cents
coursiers choisis ; des .bêtes robustes et nerveuses, souples et
fines dans leur puissance. Mais lorsque bondit l'étalon noir
les autres paraissent à peine dignes d'être accouplés avec des
boeufs. L'empereur l'a nourri de s'a. main, l'a dompté lui-
même et dressé. Et quand le coursier, docile à sa voix, l'em-
porte à travers la plaine, il semble au Mangeur de Roses qu'il
défie le dieu des vents.

Le musicien souffle avec force un torrent confus de notes


sourdes. Puis, brusquement,-fait, jaillir de la flûte un hurle-
ment strident et bref, comme si l'empereur poussait un cri
de désespoir et de fureur.

Et cette musique est si sauvage, pleine d'une si brutale


colère, que le souverain s'effraie lui-même et cherche à maîtriser
son coeur. La mélodie barbare s'apaise ; le rythme reprend
son empire. Il ne sera pas dit que le Mangeur de Roses aura '
cessé d'être équitable parce qu'il était la victime de la faute,

«A-t-on retrouvé l'animal? Avait-il longtemps couru?


— Seigneur, le voleur lui-même l'a reconduit au palais.
Mais il avoue queTétalon a galopé plus de 20 lieues. Et l'une
' de ses jambes est brisée. »

Le cri du Mangeur de Roses et le sifflement de la flûte se


confondent et se prolongent dans un- déchaînement de colère.
Ce sont des notes inhumaines que fait jaillir le musicien,
précipitées et cahotantes, impitoyables, des notes graves qui
semblent des coups, des notes aiguës, et tranchantes qui font
passer sur les nuques le fil glacial d'une épée. Quels supplices
pourront suffire au châtiment d'un tel crime ? Quels supplices,
dans sa colère, peut imaginer l'empereur? La flûte crie :

« On fera courir le coupable 20 lieues, en le relevant à coups


de fouet s'il faiblit. On lui brisera la jambe avec une banc
de fer. On l'enchaînera clans l'écurie pour l'y laisser lentement
mourir. Un étalon boiteux est un étalon mort. »
LE JOUEUR DE TALION 201

Le jeune homme gémit et supplie. Il entend la voix des


roseaux qui se complaît à ses souffrances. Il implore sa grâce.
.

La flûte rit et couvre ses plaintes.


Et l'empereur sursaute, comme tiré d'un cauchemar. Il fait
un suprême effort : la justice exige de lui qu'il laisse parler le
coupable. Mais son coeur bat sauvagement et les veines de
son cou se gonflent. Si grande cependant est sa.force d'âme
que la musique s'adoucit et qu'on entend la voix du jeune
homme enchaîné :

Pitié, Seigneur ! Ayez pitié ! Ce n'est point par lucre ou


«
pour mon plaisir que j'ai dérobé l'étalon. C'est pour sauver
mon enfant. Mon fils était mourant, Seigneur. Ayez pitié !
J'ai galopé jusqu'à la Montagne sainte pour y cueillir l'herbe
des dieux. Seul votre étalon, Seigneur, pouvait me porter
assez vite pour sauver mon fils de la mort. Mon fils est vivant,
Seigneur ! Mon fils est vivant ! N'eussiez-vous pas agi comme
moi si les jours d'un de vos fils se fussent trouvés en danger?
Mon fils est vivant, Seigneur!... »

La colère du Mangeur de Roses a paru fléchir un instant.


Mais elle a repris sa violence et la musique emportée couvre
la voix du jeune homme qui continue de supplier :

« Mon fils est vivant, Seigneur ! Mais il est jeune encore et


faible. Ne lui prenez pas son père... »

L'empereur attend, pour rendre sa sentence, d'avoir dominé


sa fureur. Dans le désordre de la mélodie, le rythme cherche
à s'imposer. Mais quand le calme est revenu dans le coeur du
Mangeur de Roses, le chant devient si froidement implacable,
les notes qui s'échappent des
roseaux martèlent si durement
la cadence,
que le coupable cesse d'implorer...
Est-ce seulement pour reprendre, haleine que le musicien
s arrête un instant? Et pourquoi ce court silence donne-t-il
:

i
une telle ampleur au chant?... Une pause encore, imper-
1 ceptible...
202 LE JOUEUR DE TALION
Le Mangeur de Roses va fixer la peine... Et voici que le
joueur de flûte semble hésitant, désemparé. Lui pour qui
l'âme de son maître ne "recèle aucun mystère, que voit-il
de si troublant ?

L'empereur médite. La musique â repris son martèlement


impitoyable. Mais on dirait, par instants, que le rythme se
distend d'étrange manière j qu'une lueur de pitié glisse entre
deux notes...

« Qu'on laisse aller cet homme », dit le Mangeur de Roses.

Le musicien s'arrête. Il voit, dans le coeur de son. maître,


briller une étoile nouvelle ; il voit l'empereur monter vers une
justice plus haute, plus parfaite que le talion, et comprend
au. même instant que la richesse d'un soupir est le dernier •

secret dû dieu de la musique.


Bercé par le chant de la flûte, où la haute voix des silences
se mêle au chant des roseaux, gardé par l'amour de son peuple
qui sait la justice de l'empereur impitoyable aux endurcis;
mais compatissante aux coeurs purs, le Mangeur de Roses
vit plus de mille ans.
Lorsqu'il, meurt, sur sa tombe on grave en lettres d'or
ces vers qu'il avait dictés lui-même :

« Sous le règne du Mangeur de Roses,


« A l'occasion du crime commis par un homme juste,
« L'empereur reçut des dieux et laisse aux hommes cet
enseignement : - -
« Qu'il n'est pas plus de justice sans pardon
« Qu'il n'est de musique sans silence. » ..

PIERRE DE CALAN.
JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
L'INITIATION COLLECTIVE A LA MUSIQUE

Je crains que ce sous-titre n'évoque le contraire même


de ce qu'il veut exprimer et qu'il ne suggère une dictée musi-
cale dans un amphithéâtre de Faculté, ou bien,, à l'opposé, la
conférence-littéraire sur le mécanisme delà création artistique.
Or l'initiation collective des Jeunesses musicales de France
se défend de rien emprunter aux méthodes pédagogiques
traditionnelles, non plus qu'aux évocations fallacieuses. La
musique est un plaisir, le plus noble des divertissements, mais
elle n'enrichit vraiment qu'à être abordée avec sérieux et
dignité. Voilà le double principe dont s'inspirent les promo-
teurs du mouvement qui fait l'objet de cet article,1.

Le Terrain
Le but des Jeunesses musicales de France étant d'éveiller
au goût de la musique la jeunesse française, reste à savoir
sur quel terrain s'exerce son action.
On a dit et redit que la France avait donné au monde et
continuait d'ailleurs à lui donner des artistes de génie et de
talent, mais que ceux-ci demeuraient à l'état d'exceptions
isolées dans ,une foule assez peu sensible à la musique. Faut-il
dire que, dans son ensemble, le peuple français n'est pas
musicien? Tout peuple l'est naturellement : il n'est que de
favoriser une tendance latente'à laquelle ne manquent, pour
se manifester, que l'occasion et l'habitude. En-bref, une
civilisation mérite l'épithète de musicienne quand elle compte

1. L'auteur de cet article ne fait aucune difficulté pour reconnaître qu'il


prend une part active et personnelle au mouvement des Jeunesses musicales
de France. Ainsi
son exposé des faits a-t-il la valeur d'un témoignage. On
voudra bien y voir la simple relation d'une expérience, que n'entache aucun
souci de propagande.
204 JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
" '
dans ses rangs un nombre suffisant de professionnels et
d'amateurs.
Les professionnels abondent, mais l'amateur appartient à
une espèce qui tend aujourd'hui à disparaître. Guère d'ama-
teurs parmi les jeunes gens de quinze à trente ans. Autant
d'« exécuteurs » éliminés, dira-t-on. Mais non : ce sont les
mauvais pianistes qui font les auditeurs de marque. Car rien
ne remplace d'avoir mis, fût-ce maladroitement, « la main
à la pâte ». On y gagne le contact familier avec la matière
musicale,' le souvenir des thèmes et la notion des formes.
Tout cela, dont l'enfance s'imprégnait jadis, fait défaut, dans
la majorité des cas, à la jeunesse actuelle sur laquelle la
musique radiophonique a glissé sans pénétrer, comme l'eau
sur les plumes d'un canard. Il a donc fallu s'ingénier à sup-
pléer la culture initiale par des procédés nouveaux.
Pour goûter une oeuvre d'art, pour l'assimiler, certains
points d'appui sont nécessaires. A l'auditoire inculte indi-
quons ceux qui ont trait à l'époque ; traçons le cadre histo-
rique ; jalonnons les repères qui situent une pièce de musique
parmi les grands courants de la littérature, de la poésie ; cam-
pons le caractère de Fauteur, esquissons à grands traits son his-
toire ; suggérons avec prudence les éléments psychologiques et
sentimentaux qui peuvent, d'une certaine manière, expliquer
— ou, plutôt, accompagner — la naissance d'une oeuvre ; ne
craignons pas de parler « métier » et de nommer par. leur nom
les matériaux dont l'artiste se sert, les procédés qu'il utilise;
donnons les exemples avant l'audition intégrale ; soulignons au
passage ce qui doit être remarqué, abandonnons au gré des
coeurs ce qui est du ressort de l'indicible ; situons un chef-
d'oeuvre à sa place, à mi-chemin de l'effort et de la grâce :

nous aurons fourni à notre auditoire ce qui lui faisait défaut,


non seulement pour juger, mais surtout pour sentir -— pour
naviguer à l'aise dans le fleuve d'une symphonie. Certes, nous
ne lui aurons pas appris la musique. Mais nous aurons offert
aux imaginations et aux sensibilités un tremplin assez fort
pour amorcer l'élan individuel, assez léger pour n'en point
fausser la spontanéité. •
Ces règles, qui semblent extraites de quelque bréviaire, ce sont
.

celles mêmes qui régissent l'initiation collective à la musique-


JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE 205

Jeunesses Musicales de France


Remontons de quelques aimées en arrière : ainsi s'expriment
les feuilletonistes. Nous assistons à une expérience que tente
un
musicien parisien, René. Nicoly. Les cobayes de cette
expérience, ce sont des écoliers et étudiants parisiens, de
' quinze
à vingt-cinq ans, groupés dans les salles des fêtes des
collèges Stanislas et Louis-le-Grand. Au cours d'une année
scolaire, deux fois par mois, une audition est offerte aux jeunes
* gens, illustrée par les meilleurs artistes de Paris, commentée
par d'érudits conférenciers. Le cycle embrasse d'un vaste coup
d'oeil les différentes époques et formes de l'art musical : « l'art
! choral sous la Renaissance »,.« la musique dramatique en Italie
; au dix-huitième siècle », « .la sonate beethovenienne », « la
i musique de chambre à la fin du dix-neuvième .siècle en
' France », etc. Succès décisif, de par le nombre et l'assiduité
des auditeurs qui, d'eux-mêmes, réclament d'être réunis en
s
\ un groupement durable. Les Jeunesses musicales de France

' sont ainsi fondées en 1941. René Nicoly en est le président.


' Il a risqué
— et d'ailleurs perdu — une petite fortune person-
' nelle, mais il se déclare amplement remboursé par le zèle de

: ses troupes : deux mille « hommes » au départ, qui sont aujour-


d'hui plus de cent cinquante mille jeunes gens et jeunes filles 1
' à travers la France et l'Empire.
Il n'est d'apostolat fécond que celui qui s'organise. René
\ Nicoly sollicite quelques concours privés. Il obtient de l'État
| une subvention et, toujours à ses risques et périls, il étend son
j initiative à l'ensemble des étudiants parisiens. Dans chaque
| collège ou Faculté, un délégué groupe les bénévoles et sert de
f trait d'union entre eiix et la Direction générale, installée à
| Paris, dans l'immeuble de la salle Gaveau 2. Soucieux d'at-
teindre toutes les classes de la société, René Nicoly prospecte
<
«|es ateliers, les banques, les entreprises commerciales et
| industrielles : ainsi, dans la même salle,.la jeune ouvrière cou-
\ doie le licencié es lettres, le polytechnicien ou l'étudiante en
'pharmacie. Dans le même but, le prix des cotisations et des
|| «l'esL Car, rapidement, était apparue la nécessité d'admettre aussi bien les jeunes
que les jeunes gens.
| - 'i5, rue La Boétie, Paris, 8«.
206 JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
places de concerts est fixé à un taux très bas : pour 10 francs
on entend un programme symphonique exécuté par la Société
des Concerts du Conservatoire, dirigé par Charles Mùnch
oir
par l'un de ses suppléants. La même somme ouvre l'accès
de l'Opéra ou de l'Opéra-Comique. Toujours, les oeuvres
sont commentées, et l'on voit d'éminents musicologues'se
prendre au jeu qu'ils ont d'abord accepté comme une simple
expérience et fixer par de mémorables exemples les « canons »
de ces présentations, à la fois érudites et vivantes, d'une fac-
ture extrêmement délicate et d'une issue toujours incertaine,
Car ce jeune public est chaleureux, difficile et jamais conquis,
Ainsi lancé, le mouvement progresse, irrésistible. Le nombre
des adhérents croît rapidement : il atteint aujourd'hui cin-
quante mille. Parallèlement, la variété des spectacles s'ac-
centue. D'octobre à mai, six séances de musique symphonique
ou chorale, six autres séances de musique de chambre, six
encore d'initiation au langage de l'orchestre, les unes et les
autres plusieurs fois répétées, des représentations des théâtres
lyriques subventionnés, des spectacles hors série consacrés à
des manifestations particulières 1. La qualité de l'interpréta-
tion légitime l'enthousiasme du public. Là où une vedette che-
vronnée remplit à grand'peine les deux tiers de la salle Ga-
veau 2 lorsqu'elle s'exhibe devant le «vrai public », il faut six
séances consécutives au théâtre des Champs-Elysées3 pour

1. En'1945-1946, les J. M. F. parisiens se voyaient offrir le programme suivant:


a) Six séances d'initiation au langage musical (le Rythme, l'Harmonie et la
Mélodie, la Danse,, la Couleur folklorique et nationale, l'Orchestré, les Solistes
et l'Orchestre) avec le concours des orchestres Pasdeloup et Lamoureux ;
b) Six séances de musique symphonique et chorale (l'Art symphonique en Aile-
magne au dix-huitième siècle, en Russie au dix-neuvième siècle, en France au
,
vingtième siècle. Le Motet, l'Oratorio, la Messe), avec le concours des grands.
orchestres symphoniques et des sociétés chorales ;
c) Six séances de musique de chambre (le Quatuor à cordes chez Haydn, MOZM,
Beethoven, Franck, Fauré, Ravel. Le Lied et la Mélodie chez Schumann, Schu-
bert, Brahms, Liszt, Wolf, Beethoven, Berlioz, Gounod, Fauré, Debussy,
Chausson, Duparc, Chabrier, Ravel, Poulenc) ;
d) Six séances sur l'opérette ;
e) Six séances sur le jazz;
f) Six séances projetées sur la danse, empêchées au dernier-moment pai
accident matériel, sont remises à la saison suivante.
2. Neuf cents places.
3. Deux mille deux cents places.
JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE 207
assouvir l'appétit des Jeunesses musicales. Et comment décrire
l'ambiance du Palais de Chaillot, plein à craquer, lorsque René
Nicoly offre à ses adhérents une « vue » sur l'oratorio, des
prédécesseurs de Bach à Arthur Honegger, programme pano-
ramique à rendre jalouses les grandes associations sympho-
niques, interprété par quatre cent cinquante exécutants
déployés devant l'imposante masse du grand orgue?
Rapidement, la contagion gagne la province. Tour à tour,
Angers, Limoges, Lyon, Lille, Nice, Rouen, Reims, Strasbourg,
Troyes, Dijon, Mulhouse, Rennes voient s'organiser des déléga-
tions régionales. Demain, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Marseille,
Montpellier, Aix, Grenoble, Saint-Étienne suivront le mou-
vement et, bientôt, il n'y aura plus une ville ne possédant pas
sa section de Jeunesses
musicales de France. Peut-être même
le temps est-il proche où la direction générale parisienne devra
freiner l'enthousiasme provincial devant la difficulté d'aider
matériellement les délégations et de leur fournir artistes et
conférenciers. On écrit : enthousiasme ; c'est le mot juste.
«
A titre de référence, signalons qu'une ville comme Angers
(95,000 habitants) ne groupe pas moins de 3.000 J. M. F.,
soit près de 3,5 p. 100 cle la population, et qu'il faut, huit, ou
dix fois par an, deux séances consécutives au Grand-Théâtre
municipal pour satisfaire toutes les demandes qui parviennent
au président délégué. Lyon, Lille, Rouen offrent'des exemples
analogues. Enfin, l'Empire « démarre » et, le mois dernier,
la Tunisie, l'Algérie et le Maroc ont
reçu pour la première fois
la visite d'une troupe métropolitaine qui
a consacré par
quatre séances successives la fondation des quatre premières
délégations africaines.

Une Séance au hasard


A s'en tenir aux statistiques, on craindrait de situer le
mouvement J. M. F. dans l'abstrait, c'est-à-diré hors de la
réalité vivante. Convions donc le lecteur à assister par la
Pensée à une séance entre cent autres, à Paris ou ailleurs.
Le programme été médité, pesé, discuté. Il illustre un
en a
thème détaché d'un cycle général arrêté
au début de la
saison. Supposons qu'il s'agisse du Rythme en musique. Voici
208 JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
d'abord quelques notions sur l'origine et le caractère des
différents rythmes. : rythmes vitaux ; rythmes ancestraux
par lesquels les premiers hommes ont manifesté leurs sen-
timents encore rudimentaires ; universalité du rythme dans
la nature et dans toute manifestation musicale ; opposition
du rythme à la mesure ; exemples au piano définissant quelques
types de rythmes et de mesures. Ce quart d'heure préliminaire
est à la fois fondamental et redoutable. Que les jeunes audi-
teurs voient poindre le bout de l'oreille d'un exposé dogma-
tique, la partie est perdue et le conférencier à jamais classé
dans une catégorie, qu'on n'ose désigner plus clairement, car
elle n'est pas sans lien, péjorativement exprimé, avec le corps
professoral... Il doit être sans cesse question de musique, et les
notions abstraites doivent passer, comme la muscade, à la
faveur d'un exemple ou d'une anecdote.
Puis, dès que possible, on aborde le programme musical,
exécuté, selon les cas, par un orchestre, un soliste ou un grou-
pement de musique de chambre. Par la diversité des timbres
et leur éclat,, l'orchestre a les préférences des auditeurs.
La première oeuvre exécutée sera, par exemple, un des six
Concertos brandebourgeois de Bach. On en expliquera la
structure architecturale, les tonalités ; les thèmes seront
exposés par tels instruments clairement désignés, les rythmes
analysés. Quelques, notions rapides sur l'époque et le lieu où
l'oeuvre a été composée. Un mot sur Jean-Sébastien lui-même
soulignera l'analogie du rythme volontaire de l'homme et de
la .pulsation vitale de l'oeuvre. Celle-ci est exécutée sans
interruption.
C'est ensuite le tour d'une Symphonie de Beethoven (la
Cinquième, ou la Septième, de préférence). Là, on dégagerait
signification humaine du message beethovenien ; on insistera
sur le fait que les rythmes, qui, tout à l'heure, remplissaient
une fonction dynamique, reflètent à présent, en ce début de
l'époque romantique, les passions d'un être et la manière de
sentir d'une civilisation. On se gardera bien toutefois d ap-
puyer sur les lieux communs défigurés par la légende et le
film : la solitude et la surdité n'expliquent pas le « cas » Beet-
hoven, elles l'accompagnent, comme une pédalé douloureuse
et obstinée. Montrer un Beethoven interrogeant sans cesse
JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE 209
:

lés palpitations de son coeur serait inexact et ridicule. C'est au


travail qu il faut le faire revivre, aux prises avec une matière
extérieure à lui, forgeant, taillant, construisant, démolissant
et rebâtissant avec de^grands soupirs non de douleur, mais de
fatigue. L'artiste est aussi et d'abord un artisan, et il fait bon
imaginer un Beethoven las comnae un maçon. Puis on retra-
cera l'histoire *des thèmes rythmiques, chargés.de symboles.
Ainsi se reconstruira, avec le maximum d'objectivité et, le
minimum d'hypothèses, la symphonie monumentale, compa-
rable à une tragédie en plusieurs actes, impatiente comme elle
de rompre les glaces de l'âge et de revivre, frémissante, telle
qu'elle fut engendrée.
Pour finir,; le Boléro de Ravel plongera l'auditoire dans,
le délire du rythme. On commencera, bien simplement, par
camper Ravel où "il naquit et vécut souvent ensuite, en plein
pays basque proche de l'Espagne, de ses jeux et de ses danses.
On ne négligera point en lui l'homme des gageures, le méca-
nicien maître des secrets de son* art, — qu'un malveillant
critique avait surnommé « l'horloger suisse», — l'alchimiste
minutieux, habile à doser les poisons comme les contrastes.
On présentera, tout nu, le thème du Boléroj rompu en deux
tronçons, chacun d'eux exposé par un instrument différent,
sur un rythme immuable et compliqué. Toute la gamme des
solistes répète le thème à satiété, le « quatuor » s'en empare,
les « bois », ensemble, le célèbrent, les « cuivres » le clament
enfin de leurs vigoureux poumons. Puis c'est l'assaut final
mené par l'orchestre entier^ jusqu'au tutti vertigineux : et
tout cela dans l'unique ton à'ut majeur, jusqu'à l'instant où
l'auditoire recru est comme asphyxié par la monotonie. Alors,
par une brusque et brève modulation en mi majeur, Ravel
ouvre les vannés d'un réservoir d'oxygène : quelques bouffées
libératrices, puis le ton d'ut majeur nous happe, la cadence
infatigable nous martèle lés tempes; et nous retombons dans
l'enfer suffocant d'où un bon génie nous avait miséricor-
dieusement extraits,Bel exemple de psychose rythmique, dont
on profitera, bien entendu, pour nommer et décrire briève-
ïnent chacun des seize instruments commis au soin d'exposer
l'un et l'autre des deux fragments du thème diabolique. Ainsi
1 imagination
a sa part et la technique la sienne.
ÉTUDES, CCXLIX. — S
mai 1946. .
210 JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
Ne croit-on pas que, sortant d'un tel spectacle, étudiant
ou apprentie, un garçon ou une jeune fille aient appris quelque
chose? Appris à'voir, appris à sentir..., peut-être bien aussi à
entendre ! On leur a montré, en somme, l'art sous son vrai
jour, en leur disant ce qu'il est : le fruit du don et du travail.
Et s'il n'a pas été question de leur enseigner la musique, du
moins leur a-t-on suggéré que l'étude, la réflexion, la lecture
Sur les auteurs et leurs oeuvres donnaient à ceux-là et à celles-ci
un**prix,une saveur que ne dispense pas une audition abordée
sans préparation. Ces jeunes gens savent à présent que l'atti-
tude profitable est intermédiaire entre la rigueur cartésienne
et l'abandon romantique. La musique ne répudie nullement
l'intelligence discursive, mais elle veut aussi faire à l'instinct
sa large part. Si l'on pouvait donner aux gens avides de s'initier
aux délices de la musique un conseil qui pût aussi leur servir
de devise, on leur prêcherait, selon Pascal : Ni ange ni bête.
Tel est l'artiste. Tel doit être l'amateur en face de l'oeuvre
d'art.
Réactions et Résultats

On a dit plus haut l'enthousiasme que suscitent la plupart


des séances. Reste à savoir si cet enthousiasme se caractérise
sur un autre plan que celui de l'applaudissement. En un
mot, la musique « prédigérée », offerte en pâture à quinze cents
jeunes gens réunis dans une salle, opère-t-elle en eux un tra-
vail fécond en 'profondeur ?
Il est difficile de reconnaître chez l'homme un sentiment
vrai. Bien plus encore chez l'être jeune. Qu'on l'appelle
timidité, réserve, âge ingrat, une pudeur des plus* vives le
retient de manifester ce qu'il sent en lui de plus authentique.
Un- garçon de dix-huit ans préférerait se laisser choir dans
l'eau bouillante plutôt que d'exprimer une émotion qui vient
de l'ennoblir. Aussi, à la sortie du concert, ne croise-t-on que
des visages fermés ou rieurs. Il est, heureusement, de meilleurs
postes d'observation que le trottoir ou le métro : par exemple,
l'estrade elle-même, d'où le conférencier peut, après son
exposé, suivre sur les visages qui lui font face l'expression
que la' musique y creuse. On joue la Sonate pathétique. Com-
JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE 211

inent oublier l'attention passionnée de celui-ci, la double


étincelle des larmes aux yeux de celui-là, l'animation dont
tressaille cet autre, la rêverie qui fait se balancer une tête-
brune, et — pour nous rappeler que nous sommes sur terre —• -
le ricanement imbécile qui secoue un groupe de collégiens-
boutonneux et gênés? Effets tout physiques et passagers,
dira-t-on. Comment descendre plus avant chez un être décidé-
à ne se point livrer? Certains écrivent, qui n'osent s'exprimer
à voix haute. Et, fait beaucoup plus significatif, toits retournent
à la séance suivante, sans y être le moins du monde forcés,.
Bien mieux : beaucoup fréquenteront désormais récitals et
concerts dominicaux. Les virtuoses le savent bien qui se
disputent pour briller devant ce jeune public dont ils ont
reconnu la fidélité.
La fidélité, voilà le vrai critère du succès. On pouvait le
souhaiter, le prédire au besoin, mais sans aucune certitude.
On était même en droit de soupçonner que le mouvement-
des J. M. F., créé en un temps ingrat, serait semblable à un
feu de paille, et qu'après avoir rallié aisément des jeunes-gens
que le malheur de l'époque rendait sédentaires, il verrait ses
effectifs se disperser, sitôt revenue la faculté de se distraire
ailleurs. La musique aurait, en somme, bénéficié du renon-
cement obligatoire aux voyages, aux sports et aux week-ends»
Sans doute, faut-il attendre encore pour savoir qui l'emportera
dç la grând'route ou de la salle de concert. L'expérience
incline toutefois à l'optimisme. Nous croyons que la musique
n'aura pas été le simple pis aller des années malheureuses,.
Peut-être aura-t-elle été, au contraire, un des rares bienfaits
cle l'épreuve.
Les réactions sincères, quand on a la bonne" fortune de les-
surprendre, témoignent d'une diversité dont il n'y a.pas lieu
de s'étonner. C'est un des grands privilèges de la musique de
n être pas une, mais diverse, et surtout diversement ressentie..
Un élève des grandes écoles y puisera peut-être la satisfaction
précise d'un problème élégamment résolu. Un candidat à
l'agrégation d'histoire goûtera un vif plaisir à comparer deux
arts contemporains, celui de Bach en Allemagne, celui de
Lalande en France, et à distinguer entre l'un et l'autre un
décalage d'un siècle. Une jeune fille ne se défendra pas d'un.
312 JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE
attachement sensible pour le frêle visage de Mozart et tout ce
«qu'elle imaginera de l'homme nimbera, les travaux de l'artiste.
Toutes les tendances sont respectables : il lès faut ménager
y prendre garde à l'instant d'expliquer une oeuvre et de faire
revivre son auteur. Une seule chose importe : que la musique
-soit, pour l'être qu'elle effleure de F aile, une occasion de beauté
•et non seulement de plaisir. D'ailleurs, un des soucis de l'ini-
tiateur doit être de faciliter l'accès de la musique aux régions
les plus hautes de l'individu. L'oreille est le chemin de l'esprit,
-et la volupté auditive n'est qu'un symptôme. La belle musique
-est un aliment de la vie intérieure et, sans qu'il soit question
de toucher aux problèmes d'ordre confessionnel (non plus que
social ou politique), il ne faudra jamais craindre, s'adressant
-aux jeunes gens, d'évoquer les exigences de l'âme. On ne sau-
rait leur parler musique sans y faire allusion.

Bilan et Conclusion
Voilà, en bref, un mouvement qui a six ans d'âge. Fondé
sur l'initiative privée, parti de rien, il compte aujourd'hui
plus de cent cinquante mille membres de quinze à trente ans
-qu'une Revue de qualité groupe et documente. Malgré les
•difficultés, sans la moindre concession, il ne cesse de croître.
Disons-le très haut : .les Jeunesses musicales de France sont
«ne réussite exceptionnelle, qu'on dirait foudroyante, si les
journalistes n'avaient, par leurs abus, banalisé à l'extrême
«cette épithète.
Sans doute y a-t-il d'autres organismes qui se préoccupent
•de diffuser en France le goût de la musique. Le Comité national
de propagande pour la Musique s'y emploie avec ardeur,
jaotamment dans le cadre des Semaines musicales, à Paris
et hors Paris. L'initiation des enfants à la musique profite
de l'expérience de Mme Arbeau-Bonnefoy. Une émission
sradiophonique hebdomadaire, commentée par Roland-Manuel,
Plaisir de la Musique, s'adresse à la France entière, sans
distinction d'âge ni de public. Enfin, pour revenir aux
J. M:. F., soulignons qu'il ne s'agit pas là d'un grou-
pement isolé;, seul de son espèce en Europe. Une Fédération
internationale réunit les pays — Belgique, France, Suisse,
JEUNESSES MUSICALES DE FRANCE 21ÊS

Hollande, Angleterre —-. qui pratiquent l'initiation musi-


cale, chacun avec ses méthodes, mais dans un même-
esprit.
Décentralisation artistique, éducation collective de la jeu-
nesse, préparation pour l'avenir d'une vaste pépinière d'au-
diteurs : tels sont les aspects sous lesquels on peut considérer-
cette oeuvre admirable. Elle n'est pas sans risques ni périls..
Le plus grand des dangers serait peut-être dans une conception'
autoritaire et doctrinale de l'initiation à la musique. Savoir-
indiquer sans imposer, ne pas tuer par une préparation, par
une « prédigestion » trop poussée le goût de l'effort personnel,..
se garder de l'érudition livresque qui ne remplace pas la
familiarité des textes, conserver dans le choix des exemples- y
musicaux un heureux équilibre entre les chefs-d'oeuvre clas-
siques et les ouvrages modernes, autant d'écueils qui méritent
attention et réflexion. Il est difficile de garder la juste mesure,.
et, cependant, il importe autant de ne pas couper les croches-
e'n huit que d'éviter le « cliché ». De grâce, ne tombons pas de
l'initiation dans la vulgarisation : le mot dit bien ce qu'il veut
dire.
N'excluons pas des vues d'avenir le souci financier. Il a son.
importance. A une époque où, malgré des places chères et des-
salles bien garnies, un virtuose en renom perd de l'argent,,
on imagine le déficit que peut creuser dans le budget d'une
association désintéressée la réalisation des spectacles que nous
avons sommairement décrits. La générosité individuelle, le
mécénat et les subventions gouvernementales peuvent le
combler. La France est pauvre, et plus encore moralement
que matériellement. Saura-t-eUe comprendre qu'elle ne doit
négliger à aucun prix les valeurs artistiques et spirituelles qui
lui restent? Pensons à la jeunesse française, à tout ce qui*
peut la préserver et l'ennoblir. -

BERNARD GAVOTY.
QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT

Journaux, livres, périodiques et revues ont largement ouvert leurs


pages, ces mois derniers, aux examens de conscience des croyants.
Nombre d'écrivains catholiques n'ont pas craint de dénoncer publi-
quement les tares ou les .faiblesses dont trop de vies chrétiennes
donnent au dehors le spectacle, d'accepter même de discuter loya-
lement le bien-fondé des critiques qu'adressent communément à
.siotre Église ceux qui ne partagent pas notre foi.
Quelques-uns l'ont fait avec un courage réfléchi. Il faut savoir les
-sn féliciter. Oser dire aux siens leurs vérités est un devoir, aujour-
d'hui plus que jamais nécessaire. Il est donc beau de voir les chré-
tiens sur ce point donner l'exemple, et il est utile que, sans attendre
toujours l'approbation ni le mandat d'une autorité religieuse dont la
voix ne peut s'engager qu'avec cette prudence attentive qui est la
-rançon de tout gouvernement sage, les laïcs catholiques, acceptant
de prendre leurs risques, s'emploient à donner du. pied dans
nos sécurités trompeuses, à préparer le réveil des élites religieuses
«et leur retour vers une plus exacte intelligence de nos responsa-
bilités.
Mais la pureté d'un tel témoignage exigeait un difficile équilibre
-que tous ne réussirent point à garder. Dans ce qu'il nous fut donné cle
lire ou d'entendre, que d'écarts de plume et de pensée, propres à
plonger dans la stupeur! On se demande comment des écrivains, qui
se disent catholiques, ont pu se laisser entraîner à proférer un tel
mélange de jugements simplistes, d'accusations douteuses, le tout,
,%ien souvent, avec ce ton d'agressivité et de rancoeur qu'on pourrait
à peine excuser chez un adversaire de la foi chrétienne. Un trouble si
grave s'est par là introduit dans les esprits, qu'il est nécessaire de
-
donner l'alarme et de parler clair.
François Mauriac l'a fait déjà :

Aujourd'hui, écrit-il dans le Figaro, des catholiques fervents parlent comme


-
-s'ils avaient horreur de l'Église telle qu'elle est et louchent avec une sorte de
nostalgie vers le bagne matérialiste où s'engouffre une si grande part do l'huma
QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT 215

nité... Ils ont perdu le sens de l'Église... A les entendre, on dirait qu'ils en ont
honte 1.

Lui faisant écho, dans une lettre à Temps présent, Georges Ber-
nanos renchérit encore, puis, avec cette manière bien à lui de dédai-
gner l'euphémisme et d^appliquer le fer rouge aux plaies suspectes,
•conclut sans peur : « J'en ai assez de respirer ici un air d'apostasie 2 ! »
L'accusation peut sembler sévère. Mais est-elle vraiment injuste?
]\Tous en ferons juge le lecteur, en lui soumettant quelques textes
significatifs, choisis de manière à illustrer la gamme variée des
erreurs commises. On y décèle depuis le simple abus d'expression,
qui peut paraître dépasser les vraies intentions de l'auteur, jusqu'aux
formules odieuses, portant directement.atteinte à l'honneur chrétien.
Dans un message radiodiffusé, le 25 décembre dernier, Stanislas
Fumet proposait ces quelques réflexions à son auditoire invisible :
Noël n'est pas flatteur pour les chrétiens ; pas plus flatteur pour eux que
pour les autres.
Aux chrétiens, il rappelle que Dieu existe et qu'il demande à vivre chez eux,
•dans leur intérieur, dans leur maison. Ce sont peut-être des chrétiens qui l'en-
voient le plus rudement à la crèche, à l'étable. Chez eux la place est occupée par
toutes sortes de choses et de gens importants. Les non-chrétiens ne savent pas
ce qu'est Noël, mais, s'ils le savaient, ils seraient peut-être moins inhospitaliers
à cette jeune Mère si belle et si diserèlo qui ne trouve pas de logement pour
accoucher, pour mettre au monde le Fils de Dieu 3.

Comment se défendre, à lire ces lignes, d'un sentiment de réel


malaise? Que tel ou tel chrétien ait pu laisser s'abolir en lui le sens du
plus émouvant mystère de l'Évangile, que tel ou tel incroyant, si la
lumière lui était donnée, soit capable d'accéder à la crèche dans un
pur élan d'amour : ces choses ne font pas un doute. Mais l'indistincte
.généralisation que l'auteur semble s'autoriser, tout au long de son
message, n'est-elle pas proprement intolérable? Eh quoi ! un écrivain
-chrétien trouve occasion de parler aux foules en cette fête où se
*

célèbre la naissance de Celui qui vient jeter ici-bas les fondements


de son Église. N'a-t-il donc rien autre à leur faire entendre que cette
plainte amère et ce cri désabusé? A cette heure où, par la voix des
ondes, les mystiques impies intensifient leur propagande, que faut-il

1. Le Figaro, 10-11 mars 1946, « Les Catholiques d'extrême-gauche ».


2. Temps présent, 29 mars 1946, « Une Lettre de Georges Bernanos ».
3. Ibid.,28 décembre 1945, « Nuit de Noël ».
216 QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT

penser de cette aliénation par un catholique, au seul profit des


incroyants, d'une vérité dont ceux-là seuls pourtant sont appelés à
vivre qui sauront d'abord y donner leur foi? Si conscients que nous
soyons de nos égarements et de nos tiédeurs, nous avons trop vu ce que
les non-chrétiens, fermés aux grâces de l'Église, ont fait du mystère
de Noël! Ni. les sapins enrubannés dont s'ornaient hier, à la fin
de décembre, les gares et les places publiques du IIIe Reich, ni les bals
prolongés jusqu'à l'aube dans nos villes paganisées, tandis que
l'accordéon couvre l'appel des cloches chrétiennes, ne nous auraient
paraître plus « hospitaliers » à l'Enfant divin et à sa Mère que la
plus humble messe de minuit de. la moindre de nos paroisses, où
pourtant tous ceux qui viennent y participer ne sont pas, nous
l'avouerons, des saints ! <

Nul doute que M. Fumet n'en convienne. Aussi bien ne lui


reproche-t-on qu'une chose : justement' de n'en avoir rien dit, d'avoir
contribué par son silence à entretenir ce complexe d'infériorité que
l'aveu par trop simpliste de nos faiblesses risque d'éveiller au coeur
des fidèles, en accréditant le grief des inefïiciences de notre foi.
Réserver aux siens les regards impitoyables et ne témoigner qu'in-
dulgence à ceux qui s'affirment incroyants expose à de plus graves
dangers encore. Impossible en effet qu'une erreur d'optique aussi
constante n'en vienne à pervertir la pensée. Un nouvel exemple
nous le va montrer. Envahissant tout le champ de notre vision, les
défaillances reconnues des chrétiens finissent par atrophier en nous
la conscience de la sainteté de notre Église. Celle-ci n'apparaît bientôt
plus que comme une Église parmi d'autres Églises, à tort dressée
contre ses rivales, sommée de rechercher entre elle et ces dernières,
au prix de mutuelles concessions, un modus vivendi équitable, dont
toutes pourront profiter. C'est ainsi que M. Mandouze, dans un
article de Temps présent où il déplore la vanité de ce « jeu de cache-
cache » auquel se réduisent les « inutiles polémiques » des catholiques
et des communistes, s'efforce, par une dialectique serrée mais viciée
dès le principe, de tenir la balance égale entre les « deux clans », et
avec la scrupuleuse impartialité d'un arbitre — bien qu'il s'en
défende — de décider à leur endroit des fautes et des avantages :
La hantise des négations marxistes pour un chrétien, nous dit-il, la hantise des
erreurs chrétiennes pour un marxiste sont un mal dont il importe de se garder
au plus haut point. Au contraire, la conviction des éléments positifs, apportés
par l'autre est un stimulant qui permet à chacun d'échapper à ses limites...
QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT- "" 217

Alors, peut-être, au lieu de continuer à contempler deux maisons étrangères,


deux maisons concurrentes, deux maisons « d'en face », on verra un jour le
peuple, le seul peuple, l'unique peuple des fds d'hommes et des fils de Dieu,
traverser la rue enfin conquise aux hommes libres 1.

On aimerait convaincre M. Mandouze que le flirt attendri qu'il


suggère entre l'Église fondée par Marx et celle fondée par Jésus-
Christ risque de se révéler non moins naïf et inefficace que ce « jeu
de cache-cache » ou ce « dialogue entre deux sourds » dont par ail-
leurs il a, non sans finesse, dénoncé la part d'équivoque. Il ne suffira
pas, bien qu'il y faille travailler sans doute, d'amenuiser les préjugés,
entre catholiques" et communistes pour renverser le mur qui les
sépare. Pouvons-nous ignorer que les doctrines mêmes professées
de part et d'autre sont essentiellement irréductibles? Prétendre
faire naître, un jour la vérité d'un compromis entre ces deux évan-
giles, c'est abuser lçs esprits crédules. Et c'est, condamnant le
monde à la nuit, céder au rêve et trahir. Certes, la grandeur des
tâches qui le réclament exige assurément du chrétien qu'il consente
à s'amender lui-même. Mais la conversion, pour nous chrétiens,
peut-elle avoir un autre sens que de revenir à l'esprit authentique de
notre Église dans un tel élan de foi et d'amour, qu^enfin le témoi-
gnage que nous devons aux hommes ne risque plus d'être perverti
par les infidélités de notre vie ?
Ce n'est évidemment pas à cette école que prétendent nous ramener
nos censeurs ! Entre les condamnations en bloc des comportements
chrétiens et. l'attaque faite à l'Église elle-même, il n'est en effet qu'un
pas. Et le voilà allègrement franchi, si nous en croyons ces lignes
qu'osa signer un poète « chrétien » qui crut bon pourtant de s'excuser
de n'avoir pu, en son coeur « déchiré », réussir à s'exprimer « sur le
même ton qu'un chantre » :
Us ont eu raison ceux qui ont vu dans la religion un opium. Ne le nions pas :
on endormait. On endort encore...
L'Eglise a été un opium. Elle ne défend pas un ordre social donné, ce serait
injuste de^le prétendre. Mais cet ordre-là (quelque chose qu'agrémenterait
un pâle fantôme de christianisme), elle semble le faire sien... Tellement qu'on
se demande s'il n'y, a pas entre la semblance et la réalité qu'un tout petit
cheveu 2.

t. Temps présent, 21 décembre 1945, « Le Jeu de cache-cache ».


2. Loys Mâsson, Pour une Église,, Genève, Éditions des Trois Collines, p. 49-51.
•218 QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT
.

Que Loys Masson me pardonne! Mais lui-même paraît somnoler.


La paresse d'esprit avec laquelle il emboîte le pas aux plus bas
slogans de l'anticléricalisme réussirait plutôt à prouver combien
•ce dernier est propre à engourdir et à stupéfier la pensée. On ne
-connaît que 'trop dans quel antiphonaire ce chantre (car il en est un
ici, quoi qu'il dise) est allé recueillir cette antienne usée.
Après quoi, se ressouvenant qu'il est poète, tout, en continuant de
perdre de vue qu'il est chrétien :
Catholiques, s'écrie-t-il, vous parlez de liberté, mais vous n'osez pas nous la
.montrer... Vous dites fraternité et, elle aussi, vous la gar.dez sous le boisseau.
Vous dites paix, et ce sont les dos tournés. Catholiques, n'êtes-vous donc jamais
mis en croix?
J'ai été dans vos écoles. J'ai eu vos maîtres, votre philosophie, votre maintien,
votre langage. Mais ce n'est plus le temps des écoles! Vous êtes-vous donc
«éparés de cette grande Passion quotidienne écrite sur le sang et sur la honte
•des pauvres?...
L'important n'est pas l'école, il est de refaire l'Église...
Ah ! catholiques, soyez le grand vent, et que vienne enfin de vous la tempête
•qui, souffletant l'Église, la sauvera de la pompe — et de l'enlisement 1 !

Tout sonne faux dans ce dernier texte : le ton glorieux des impré-
cations, l'insistance avec laquelle l'auteur tient à marquer son
opposition, sa volonté de dissidence à l'égard de l'ensemble des chré-
tiens (Vous parlez, vous dites. J'ai eu vos maîtres, votre philosophie),
•et plus encore cette prétention de « refaire l'Église ». Et que dire
-enfin de cette odieuse invitation, adjurant des fils de se révolter
-contre leur Mère?
Décidément, Bernanos a raison. L'air qu'on respire ici est empoi-
sonné!
Mettons un terme à ces citations qu'il serait, hélas ! aisé de faire
«uivre de beaucoup d'autres. Pareilles outrances — n'est-il pas
vrai? —• éveillent en nous d'humiliants souvenirs : ceux des sombres
jours de la défaite où les « bons Français » de l'époque faisaient la
leçon aux « mauvais Français ». A cette heure même, un Montherlant
« souffletant » sa patrie vaincue, claironnait son orgueil amer de voir
l'événement lui donner raison, saluait la ruée des « hordes païennes »
parmi les champs du « royaume de Clovis » comme un signe des
tfcemps nouveaux (ceux déjà, ô Loys Masson, où l'on allait «refaire

1. Hebdomadaire les Étoiles, 27 novembre 1945, a Les Catholiques et la Peur>;


QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT 219
,

l'Église » !), et portait renfort — quoi qu'il en eût


— à la propagande
de l'ennemi. Mais ce fut l'heure aussi, pour notre honneur, où une
autre voix osa se faire entendre et prononcer ces paroles :
Puisque je suis d'eux, je ne renierai jamais les miens, quoi qu'ils fassent. Je ne
prêcherai jamais contre eux devant autrui. S'il est possible do prendre leur
défense, je les défendrai. S'ils me couvrent de honte, j'enfermerai cette honte
dans mon coeur, et je me tairai. Quoi que je pense alors sur eux, je ne servirai
iamais de témoin à charge...
Ainsi je ne me désolidariserai pas d'une défaite qui, souvent, m'humiliera.
Je suis de France. La Franco formait des Renoir, des Pascal, des Pasteur, des
Guillaumet, des Hochedés. Elle formait aussi des incapables, des politiciens et
des tricheurs. Mais il me paraît trop aisé de se réclamer des uns et de nier toute
parenté avec les autres...
Si j'accepte d'être humilié par ma maison, je puis agir sur ma maison. Elle est
de moi, comme je suis d'elle. Mais, si je refuse l'humiliation, la maison se déman-
tibulera comme elle voudra, et j'irai seul, tout glorieux, mais plus vain qu'un
mortl.

Affirmation intrépide celle-là, et qui allait jusqu'au bout de son


courage. Car tout ensemble elle dénonçait avec vigueur les trop
sûres défaillances du pays, ne pouvant donc être taxée d'indulgence
•ou d'aveuglement, mais, par ailleurs, elle n'en marquait pas moins
résolument la volonté de' l'homme de ne point consentir à se situer en
marge de la réalité concrète dont il se reconnaissait solidaire. Seule
position vraiment valable ! Seul langage vraiment efficace : celui
du chef qui, «prenant tout en charge », conserve alors le droit d'être
entendu !
L'attitude que, devant les malheurs de sa patrie, revendique
Saint-Exupéry se révèle beaucoup plus nécessaire encore lorsque
i'honnèur d'une Eglise est-en jeu. Est-il société spirituelle qui plus
que celle fondée par le Christ exige la vivante fraternité de tous ses
membres? Qui veut travailler courageusement à réformer ces der-
niers doit préserver d'abord l'unité du corps. C'est mal servir l'Église
que d'y semer des ferments de discorde dans la prétention de l'as-
sainir. Voilà justement ce que Loys Masson et d'autres qui lui
ressemblent paraissent trop avoir oublié. L'aigreur qui perce dans
leurs propos transforme en réquisitoire hargneux, tel qu'on l'atten-
drait d'un étranger, ce qui devrait être aveu consenti par la commu-
nauté solidaire. Que des adversaires intéressés osent ces clameurs
1. Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de Guerre, Gallimard, 1942, p. 209-210.
220 • QUAND LES CHRÉTIENS S'ACCUSENT
indignées, cela reste, à défaut de bon droit, dans la logique de leur
combat. Mais que des écrivains qui se disent chrétiens puissent
prêter leur voix à ce concert, c'est ce qu'ils ne sauraient faire long-
temps sans révéler du même coup vers quel pôle est orienté déjà
l'élan de leur esprit et de leur coeur.
Quoi qu'il en soit, ce nom de « chrétiens-communisants » qu'on
leur décerne de divers côtés, et contre lequel ils s'insurgent, désigne
exactement l'équivoque où nous les voyons s'installer. Il est dan-
gereux, dans un procès qui, parce qu'il engage tout l'homme, n'admet
point les compromis subtils et nous doit forcer à l'option, de demeurer
ainsi aux frontières du christianisme et du communisme et de laisser
planer quelque doute sur notre personnelle appartenance.
Ceux que séduit cet impossible équilibre prêtent au reste le flanc
à l'insinuation que n'a pas manqué de faire l'incroyant, qu'ils ne
sauraient être reconnus pour les porte-parole attitrés de leurs frères.
Nous-mêmes en conviendrons volontiers.
Mais qu'en penseront nos censeurs? Si aveuglément enclins d'ordi-
naire à s'associer aux critiques de nos adversaires, pourraient-ils
sans quelque illogisme prétendre se blanchir d'une telle accusation?
Louis BARJON.
PROBLEMES HUMAINS
DU MONDE RURAL

Le monde paysan a fait l'objet, ces derniers mois, de plusieurs


études pénétrantes. Leur lecture nous invite à réfléchir sur quelques-
uns des problèmes qui engagent l'avenir de la France rurale.
La France, pays de mission?
On sait quel choc la question posée par la brochure de l'abbé
Godin a causé dans les milieux lès plus divers. L'auteur n'avait
étudié que le cas des banlieues urbaines. Qu'importait? Avec cette
passion simplificatrice que" le Français apporte facilement dans ses
jugements, tout le monde a soudain découvert une France entière
« pays de mission ». Qu'en est-il dans la réalité? Il valait la peine de
le savoir. M. l'abbé Boulard s'y est essayé dans un livre déjà clas-
sique dans les bibliothèques de nos séminaires : Problèmes mission-
naires de la France rurale 1.
L'enquête de base pourra paraître un peu maigre. Qu'est-ce que
soixante-cinq curés pour parler de toute la France ? On eût aimé
une confrontation de l'opinion des pasteurs avec celle des fidèles,
qui ont aussi leur mot à dire. On sait quelle lumière jaillit parfois
de discussions sincères où se rencontrent des observateurs regardant,
une même réalité de points de vue différents. Malgré ses lacunes
et ses erreurs possibles, la carte religieuse qu'il propose de nos cam-
pagnes ne laisse pas d'être une ébauche suggestive.
La conception qui l'inspire modifie les images que les travaux du
professeur Le Bras nous en ont données depuis 1930. « Le plus visible,
le plus constant et le plus nombfable » des signes qui traduisent
l'état religieux d'une société, la pratique, ne saurait en effet révéler
toute la vitalité religieuse. Le christianisme est une vie de l'âme.
L'observance de la morale et l'esprit chrétien doivent donc entrer
dans nos appréciations.

1. 2 vol. in-16, 191 et 308 pages. Éditions du Cerf. Collection « Rencontres ».


110 francs.
222 PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL
Ces remarques ont eu ce premier effet de presser M. Le Bras
d'élargir les vues trop uniquement sociologiques de son enquête
sur la pratique religieuse jusqu'à l'examen de tous les signes de la vie
chrétienne. A sa manière, si méthodique et richement ouvreuse
d'horizons neufs, il vient de tracer le dessin et les cadres d'une
immense recherche sur la vitalité religieuse du peuple français,
ses croyances et ses vertus 1. L'appréciation psychologique complète
et nuance les données de la statistique.
En attendant lesrésultats des travaux que cette étude ne manquera
pas de susciter, l'esquisse de M. Boulard montre une France rurale,
dont le fond de carte, Tes trois cinquièmes du pays, est constitué
par les « paroisses indifférentes », à minorité pratiquante, mais
dont l'ensemble tient encore aux grands actes religieux (baptême,
communion solennelle, mariage, enterrement), payé le denier du
culte et conserve des manières de voir, des coutumes, une culture
chrétiennes. Ces paroisses soutiendraient sans peine la comparaison
avec les « bonnes » paroisses de nos grandes villes. Tranchent sur
ce fond les régions où le prêtre a autorité de pasteur pour tous les
habitants qui, la plupart, pratiquent et ont l'esprit chrétien :
Ouest, frontières du Nord et de l'Est, une partie du Massif Central,
Savoie, Béarn et Pays Basque. Enfin, les taches plus ou moins larges
des vrais « pays de'mission», quatre-vingts cantons, dont la popula-
tion détachée de l'Église ne reconnaît aucune autorité au prêtre,
Les jugements de valeur, de l'opinion sur l'immoralité y- sont tels
que celle-ci peut s'étaler ouvertement.
Nous sommes en présence de païens, et môme (car les païens
ex parte infidelium sont des croyants) de sous-païens complètement
matérialises. Ces îlots se situent en Gâtinais, Maçonnais, Creuse, dans
les diocèses de Sens, Troyes, Le Mans, Poitiers, Angoulême, Limoges.
Pour préciser le tableau, d'après de patients calculs, l'auteur
se risque à donner des chiffres : sur une population rurale de
19.670.000 âmes, les pratiquants compteraient pour 7 millions et
demi (38 p. 100) ; les indifférents pour 11 millions et demi (57 p. 100) ;
les païens pour 325.000 seulement (1,6 p. 100) ; le reste, 430.000
(2 p. 100), est de religion protestante. A proprement parler, nos
campagnes ne sont donc pas des « pays de mission ».
Ne nous abandonnons pourtant pas à un optimisme exagère.
1. « La Vitalité de l'Église en France ». Revue d'Histoire de l'Église de France,
1945, t. XXXI, p. 277.
PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL 223.

Si la France n'est pas encore paganisée, elle se déchristianise. Mais


l'observateur superficiel peut prendre le change. Car la déchristia-
nisation, comme le ver dans, le fruit, s'attaque à l'intérieur. L'affai-
blissement de l'esprit chrétien, de la foi et de la charité marque la
première étape. La pratique ne fléchit qu'ensuite. La morale natu-
relle, qui lui survit parfois longtemps, maintenue par ce que M. Le
Bras a dénommé le « conformisme saisonnier », cède à son tour. On
se défait
enfin, peu à peu, des gestes sans vie qui subsistaient. La
suppression- du catéchisme des enfants, le mariage civil, l'enterre-
ment civil des ascendants, en dernier lieu la suppression du baptême,
marquent les derniers degrés d'une chute qui s'achève dans
l'immoralité des jugements et l'étalagé des désordres.
Par le jeu des lois de cette dégradation spirituelle, le tableau reli-
gieux de la France rurale se noircira rapidement s'il n'est porté
remède d'urgence. D'autant que les points d'appui qui ont ralenti
ce recul cèdent. La civilisation paysanne millénaire, qui semblait
faire corps avec le christianisme, s'effrite, en même temps que
le vieillissement du clergé accroît, d'année en année, le nombre des
paroisses sans pasteur.
Quelles sont les causes de cette baisse de l'esprit chrétien et de
la pratique dans nos campagnes ? L'avènement de l'argent, l'évolu-
tion sociale, les relations de plus en plus étroites avec les villes déchris--'
tianisées, la politique, les responsabilités d'un clergé naguère fonc-
tionnaire, enclin à l'embourgeoisement et à l'autoritarisme, aujour-
d'hui insuffisamment conscient de la gravité de la crise... Nous no
suivrons pas l'auteur dans son rapide examen, afin de ne pas trahir
par un raccourci extrême la complexité des faits. Le jeu actuel et passé
de ces facteurs est divers selon les régions. Il suffit pour s'en con-
vaincre de dépouiller les notes si drues de la Reçue d'Histoire de l'Eglise
de France, où M. Le Bras nous livre depuis quinze ans le résultat de
ses précieuses enquêtes 1.
Par contre, nous devons souligner les deux faits capitaux que
l'abbé Boulard a le mérite d'exprimer avec franchise, encore que
l'allure un peu lente de son exposé en empâte parfois le relief. L'in-
suffisance d'évangélisation est la cause majeure de la déchristianisa-
tion actuelle du monde rural.

1. Un huitième article vient de paraître dans le numéro de juillet-décembre


1945, p. 318.
224 PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL .-_'..' :i

Le christianisme n'est plus pour beaucoup qu'une sorte dé morale


naturelle sans rapport avec les problèmes'de "vie., la « zone du
dimanche », parce que, depuis des décades, voire peut-être depuis
des siècles, les leçons ^e. catéchisme sont niai ou. pas expliquées :
là prédication terne, inadaptée et irréelle.
La rénovation de l'action pastorale, auprès des ruraux doit désor-
mais tenir compté d'un autre fait : nous n'osons pas dire avec M. Bou-
lard', l'accession de la paysannerie à sa majorité sociale, mais l'affir-
mation de son adolescence. Car c'est à l'adolescence que font penser •

ses aspirations à^échapper à son isolement eÇ;;à son complexe d'infé-


riorité, ses désirs de s'organiser à l'égal de l'ouvrier et de se cultiver
comme le citadin, sa volonté d'émancipation. Poussées, tendances
lourdes dé conséquences. L'influence du «-milieu », des courants de
pensée et des institutions, exercera une emprise qui ira croissant
sur la vie du rural.
Une civilisation paysanne nouvelle se cherche. A peine de perdre
la paysannerie, comme elle a perdu au siècle dernier la classe ouvrière, ;
l'Église dé France se doit d'aider cette croissance, et pour cela, il
lui faut discerner et poursuivre sans retard des orientations nouvelles,
L'heure n'est plus aux expédients ni aux recettes. « Un des plus
grands dangers actuels que court l'Église de France est sans doute
celui de ne plus penser », note justement M. Boulard.
Grâce à Dieu, lui et d'autres pensent. Qu'on les lise, qu'on les
aide et qu'on les suive v.
Évolution de F Action catholique rurale d'abord.
La première idée de la J. A. C. fût de recruter des « pêcheurs
d'hommes », puis de trouver la solution chrétienne des problèmes
ruraux. « Elle s'éveille maintenant à sa vocation d'éducatrice de
l'humain. » Elle a découvert à son. tour que c'était une erreur grave
de croire être de Dieu parce qu'on'n'est pas de l'homme. Les laïcs
d'Action catholique n'ont pas pour tâche de suppléer le clergé,
.

« de faire dés pratiquants » ;


ieur mission propre est de créer par la
transformation dé la vie profane et des institutions selon les vues
du Christ, une civilisation chrétienne qui permettra une plus libre
réponse de l'homme aux appels de l'a grâce.
La section jaciste constitue ainsi un milieu intermédiaire entre
la commune et la paroisse, où les âmes en route peuvent rencontrer
PÉglîsé. Elle est là communauté des jeunes aspirants au christia-
nisme. Mais pour jouer ce rôle, dont elle est en pratique souvent
PROBLEMES,11 DMA1NS T)li ,'MONDE RURAL 225

bien éloignée, elle doit développer la valeur humaine de ses dirigeants.


Les chefs du mouvement s'en préoccupent de plus en plus. C'est,
à quoi tendent les sessions de formation culturelle qu'ils multiplient.
U s'y accomplit, nous avons pu nous en convaincre personnellement,

un bon
travail. Une élite de jeunes paysans y apprend son métier
d'homme.
Pour les aider, modestement caché sous l'enseigne J. A. C, l'abbé
Boulard encore vient de publier « l'essai d'un manuel de culture
paysanne » : Paysannerie et Humanisme1. Le titre né fera sourire
que ceux qui confondent l'humanisme avec l'érudition ou le savoir
livresque. Quiconque- pense, avec le P. de Montcheuil, que la vraie
culture, dans la vie comme dans les livres, «nous apprend à déchiffrer
le secret de l'homme », n'aura nulle peine à admettre que nos paysans
puissent aussi bien que d'autres entrer « dans la grande humanité
pensante ». Voire, mieux que d'autres. La « culture » de l'esprit et
.
de l'âme réclame en effet une persévérance d'effort, une capacité
d'émotion et de réflexion, auxquelles la vie-paysanne les dispose
mieux que nos conditions urbaines d'aujourd'hui.
Le lecteur qui ne se laissera pas rebuter par la présentation
,
trop analytique et scolaire de ce livre « si humain et si chré-
tien» en mesurera vite la portée. Après avoir pesé le problème d'une
culture paysanne, il réussit à en donner un programme d'ensemble
aux vues neuves, aux horizons' étendus. Une documentation pra-
tique, riche de suggestions, d'adresses et d'indications bibliogra-
phiques, permet à chacun de poursuivre, sous cle bons guides, sa
culture.
Rien ne montre mieux l'actualité du problème soulevé par Paysan-
nerie et Humanisme que-la parution simultanée d'autres ouvrages
où se retrouve ce même dessein de faire réfléchir les jeûnes sur les
problèmes humains cle leur vie paysanne, de leur inspirer la fierté de
leur condition et le.désir du mieux.
Sous le titre Vie paysanne et Progrès, jin homme jeune qui fut
mêlé de près
aux travaux agricoles, Gabriel Les'oc, publie ses cau-
series aux jeunes. Directes, nourries de faits et réactions du milieu,
elles traitent
tour à tour de la vie paysanne, de l'organisation pro-
fessionnelle, du rôle social du chef d'exploitation, des exploitations

t Collection Semailles », Scdap, 9, rue Montplaisir, Toulouse, un volume


«
cartonné in-8°, 456 pages, 150 francs.

krriMs, mai IMG. «TAUX. •- H


226 PROBLEMES HUMAINS DU MONDE RURAL
.

familiales et des tâches de la femme, des loisirs et de la conscience


'
professionnelle, du progrès et de l'idéal1...
Plus tecbniquè, dû à la plume de la directrice de l'Ecole supérieure
agricole et ménagère de Savemiières, Mlle Trouard Riolle, Essai de
Pédagogie paysanne 2 s'adresse aux éducatrices, surtout à celles qui
voudraient travailler à éveiller des vocations terriennes. Il constitue
un vrai ratio discendi et docendi, qui apprendra à la monitrice rurale
l'art d'aéquérir cette culture paysanne, intellectuelle, technique
morale et religieuse qui fera sa valeur ; la manière de préparer un
bon cours de raccommodage, de repassage, de cuisine pu de coupe,
les formes et occasions d'un .enseignement culturel rural.

La réussite chrétienne de cet effort de culture comme la réévan-


gélisation de nos campagnes imposent une réforme de l'action
pastorale 3.
Il s'agissait naguère de convertir les âmes une à une ; désormais,
les pasteurs auront d'abord le souci de [faire une paroisse. Car on ne
convertit, pas une paroisse à force de conversions individuelles, il
faut « faire monter tout le village, progressivement, mais ensemble ».
Le prêtre rural ne peut plus se contenter aujourd'hui d'être un curé.
Il est aussi un aumônier d'Action catholique préoccupé de discerner
et de former des militants de valeur humaine indiscutable, en res-
pectant l'autonomie de leur action. « Je vais leur tisonner le fende
temps en temps », disait un curé champenois. Le curé rural doit
être enfin un missionnaire qui s'efforce sinon de convertir, du moins
de gagner, par des contacts d'homme à homme, la sympathie des
gens influents d'aujourd'hui, qui ne sont pas toujours ceux d'hier:
instituteur, cabaretier, coiffeur, fruitier... Il utilise avec soin les
rencontres collectives ou individuelles qu'il a encore avec son peuple
pour l'éelairer : grandes fêtes, mariages, enterrements, soirées reli-
gieuses à domicile. Les offices sont l'école de la prière ; et des cam-

1. Un vol. in-12, 20/i pages. Éditions do la Maison rustique,-26, rue Jo0"'1'


Paris ..(6e), 66 francs.
2. Un vol. in-12, 206 pages. Syndicat agricole d'Enseignement, profession!" 1

et de recherchés,'Savemiières (Maine-et-Loire).
3. Nous renvoyons au tome II des Problèmes missionnaires de la J1''""
rurale et aux réactions publiées autour... parles Cahiers du Clergé rural.
PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL 227

pagnes d'activités en commun font l'éducation de la charité frater-


nelle.
Dans saqiaroisse, le curé pensera diocèse. Car « il ne s'agit pas non
plus de convertir une à une les paroisses d'un diocèse, mais de faire
un climat diocésain et national qui permette de les rénover dura-
blement ».
Pour mener à bien une pareille action pastorale, il faut réformer
le clergé. Il n'est pas question de récriminer contre un-clergé dont la
bonne volonté est admirable, héroïque parfois, et la valeur souvent
1

incontestable. Il convient seulement d'exprimer les transformations


que commandent, de l'avis des meilleurs, les besoins de l'heure,
et de répondre à tant de jeunes prêtres découragés devant la vanité
de leurs efforts. « Nous sommes à zéro, ça va mal! » écrivent-ils
douloureusement.
Pour que cela aille mieux, que faûdràit-il?
Un clergé, spécialisé pour le monde rural, constitué de curés qui
aiment les paysans, qui acceptent avec joie de leur consacrer leur
vie et ne considèrent pas comme une disgrâce d'être oubliés dans
un « trou » de campagne.
Litmort de la paroisse rurale, écrit, un doyen, n'aurait-elle pas la même cause
que la mort de la terre?... L'opinion dans l'esprit des supérieurs, des parents,
dos prêtres, des séminaristes, du clergé des villes, de tout le monde, que le curi$
de campagne est inférieur au curé des villes...

Il faudrait cesser de considérer comme normal le cycle traditionnel :


vicaire en ville, curé de campagne, et, pour les mieux doués ou les
plus chanceux, une cure de ville, comme couronnement de carrière.
Ces volontaires de l'apostolat rural seraient dès le séminaire pré-
parés par l'effort physique et par une formation morale,intellectuelle,
spirituelle et pastorale appropriée, aux tâches qui les attendent.
Plusieurs de nos amis curés prônent, en particulier, des stages d'ini-
tiation de plusieurs semaines auprès de curés « blédards », qui y
croient.
Le meilleur service requerrait
en maints endroits un effort pour
assurer aux prêtres des conditions nécessaires de logement, de-nour-
riture, de vie sociale, indispensables à l'épanouissement, voire à la
"délité de leur vocation sacerdotale. Il est qui sont à cet égard de
en
vrais prolétaires. Il faudrait aussi ' une refonte rationnelle de la
carte ecclésiastique
en fonction de l'évolution du peuplement, le
228. PROBLEMES HUMAINS DU MONDE RURAL
déplacement des cures des villages qui se meurent vers les centres

vitaux actuels. Mais il faudrait surtout une vraie révolution des
conceptions accoutumées quant à la distribution des charges est des
postes. Celles-ci immobilisent les prêtres à la force de l'âge clans une
inaction sacerdotale qui les ronge, en ces milliers de petites paroisses
peu vivantes et incapables de le devenir faute d'éléments — près
de 20.000 communes sur 38.000 n'ont pas 400 habitants. L'âge
venu, on les enverra en quelque cure importante, trop lourde pour
des forces déclinantes. « Ici, je n'ai presque rien à faire, déplore
un jeune curé; quand je serai vieux, on croira me faire plaisir en me •
donnant une grosse paroisse que je ne pourrai plus administrer. »
Ici, comme en d'autres domaines, l'Eglise subit la sujétion des
principes et des structures de la société civile. Quelle grande chose
si, par une de ces réformes dont son histoire est pleine, elle brisait
d'elle-même ces liens et revenait à son pur esprit, qui est cle service!
« La paroisse n'est pas faite pour récompenser le curé, mais le curé
pour servir la paroisse. » Il faudrait que tous soient prêts, comme
en Angleterre, à accepter qu'un clergé en pleine force occupe les
postes importants, et que, vieilli, il soit envoyé desservir les petites
paroisses. Notre « avancement » est d'un autre ordre.
Tout se tient. Ce retour à l'esprit de service, auquel aspire maint
.jeune prêtre, transformerait les conditions d.e l'action sacerdotale en
facilitant la constitution-de ces équipes dont les consignes du Christ
et l'expérience du christianisme montrent là nécessité pour un
apostolat de conquête. Il n'est point douteux cjue l'Esprit souffle
en ce sens.
S'il n'est pas possible de demander à tous d'avoir table et toit
communs, ce qui n'est parfaitement et durablement réalisable que
dans une vocation religieuse, plusieurs voient dans le « doyenné
missionnaire » la formule d'avenir. Elle semble procurer une partie
des avantages de la vie en communauté avec un minimum d'incon-
vénients. Voilà comment la vivent et la décident des curés du Jura:
Une équipe de curés vivant chacun chez soi, responsable d'un secteur, tes
curés se retrouvent une journée par semaine pour prier, étudier, discuter cnscniW'-'i
se divertir et se détendre aussi (nous ne sommes pas des anges), et les autres jour»
pensent les uns aux autres, prient les uns avec et pour les autres, travaillent sui-
vant un plan commun et dans le même Lut à l'avènement du règne du Christ oaii*
l'obéissance et le respect de la hiérarchie.
Certains vont plus loin et, s'insjiirant du trinôme qui a si bien servi
PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL 229
l'apostolat des Pères Blancs, rêvent de répartir les tâches du doyenné
entre trois prêtres : l'un, jeune, spécialement chargé des enfants; le
second, âgé de trente-trois à quarante ans, s'occupant des jeunes, sous
la direction d'un doyen de quarante-cinq à soixante ans agissant
auprès des ménages et des mouvements adultes. En tous les cas,
on
s'accorde à vouloir ranimer la vieille institution, française et
éminemment ecclésiastique, du doyen rural, intermédiaire entre
l'évêque et son clergé, non pas dignitaire, mais « officier » ecclé-
siastique, dont la mission est de diriger le ministère des prêtres dans
son district 1. "
On rapprochera avec intérêt de ces préoccupations celles expri-
mées récemment par M. Michard et A. Glossinde dans Condition
et Missioti de l'Instituteur 2.
Après avoir campé la physionomie politique et sociale de l'insti-
tuteur, montré son action et sa fonction sociale au village, avec un
optimisme qu'il y aurait lieu de nuancer par les observations si
judicieuses de M. l'abbé Bail 3, nos auteurs souhaitent voir se déve-
lopper « l'embryon de vie communautaire », qui existe dans le corps
enseignant rural au niveau du canton, en une communauté cantonale
culturelle et agissante. Il y a beaucoup à glaner pour les curés équi-
piers dans les pages où ils examinent comment rendre intéressantes
les réunions cantonales ou bien le rôle important du « cantonnier »>
directeur de l'école du chef-lieu. « Il y a intérêt à ce- qu'il soit choisi
avec un soin particulier en tenant compte de sa valeur pédagogique,
mais aussi de sa valeur humaine, de la qualité de l'action qu'il est
susceptible d'exercer sur ses collègues. » Il pourra être partiellement
déchargé de classe, «mais il faut le laisser instituteur..., ne le séparer
de ses collègues ni
par un titre d'inspecteur, ni par des fonctions
d'inspection ».
9
Ainsi, sans s'être donné le mot, des éducateurs de la paysannerie,
prêtres et instituteurs, ressentent un pareil besoin, pour remédier à
leur isolement, pour accroître leur valeur et rendre plus féconde leur

t On ne méditera pas sans profit les savantes études que M. l'abbé Andrieu-
Guitrancourt lui a consacrées. Essai sur l'Évolution duDécanat rural en Angleterre
d'après les Conciles des xne, xme et xiv° siècles, Siroy, 1935. L'Archevêque
Eudes Rigaud et la Vie de l'Église —
au xme siècle, Sirey, 1939, p. 272 sq.
2. Un vol. in-12, 224
pages, Paris, Aubier.
3- L'Instituteur et les Paysans. Terroir, 1945, septembre-octobre,
p. 1-13;
novembre-décembre, p. 6-13.
230 PROBLÈMES HUMAINS DU MONDE RURAL
action, de constituer avec leurs pairs des communautés vivantes
et actives. Ils ont également conscience que « la besogne d'éduca-
tion la plus urgente » est d'élargir les horizons de la paysannerie
et de « faire naître en elle le sens de l'humain ». Ce faisant, ils vont
au-devant du désir profond d'accéder à sa majorité culturelle et
sociale qui travaille notre jeunesse paysanne. Il importe que tous
ceux qui ont charge d'éducation rurale s'organisent et se mettent
à la tâche, soutiennent et collaborent aux efforts du mouvement
familial rural, à l'action de Foyer rural et de Terroir. Il est grand
temps, car déjà le communisme habile à exploiter de justes aspira-
tions déploie dans nos campagnes une intense activité qui ne se
heurte le plus souvent qu'à la timidité ou à l'apathie. Il dépend de
nous que la communauté et la civilisation paysannes, qui se cherchent,
soient françaises et chrétiennes, ou marxistes.

FRANÇOIS DE DAINVILLE.
CHRONIQUE DE LA POÉSIE
LOYS MASSON ET NOUS

K Vous parlez en poète...


— Je ne sais pas comment je parle. Tout ce que je
sais, c'est que je viens de la part de ces hommes... »
(L'Étoile et la Clef, p. 363.)
Il est devenu banal de remarquer que la mémoire des années
sombres 1940-1944 est éclaircie par quelques recueils de poésie qui,
tels des feux de position trouant une nuit d'alerte, témoignèrent
de la vigilance cle l'âme française pendant l'épreuve. Leurs titres
.sont illustres : le Crève-coeur, les Yeux d'Eisa, Poésie et Vérité 42,
le Jour de colère, Délivrez-nous du mal, etc., et tous les joyaux clan-
destins des Éditions cle Minuit. Mais l'éclat fascinant de la littérature
souterraine, composé par un feu secret d'allusions et d'allégories,
a rendu plus difficile le succès d'une poésie revenue à l'air libre.
Comme éblouis du jour qu'ils revoyaient, les poètes, depuis l'au-
tomne 1944, se sont retournés vers l'ombre de leur passé. Et l'on
comprend qu'ils aient peine à s'en arracher, mus qu'ils sont par la
volonté cle ne rien oublier, par le besoin de crier une émotion trop
longtemps étouffée, par la certitude d'avoir traversé une aventure
exaltante. De plus, dans la poésie actuelle, se prolonge, élargie et
transfigurée, l'espérance d'hier. La flamme verte qui guidait les
poètes clans leur marche nocturne s'est changée en nuée lumineuse,
elle plane au-dessus d'eux au ciel des mythes, invoquée
sous les noms
de Patrie ou Fraternité ou Liberté. La poésie de l'« événement
»
continue... Il n'échappe à' personne, toutefois, qu'elle aborde un
tournant critique : car elle ne saurait flotter longtemps, indécise,
entre le passé et le futur ; à .moins de puiser dans l'histoire présente
une inspiration irrésistible, elle risque de céder à de nouvelles alchi-
niies du verbe, à
un ésotérisme plus flagrant que celui de l'entre-
deux-guèrres...
Cette double tendance, vers le souvenir et vers l'avenir,
définit le dernier recueil de Loys Masson, la Lumière naît le mercredi*.
t. Collection « Poésie 45 ». Éditions Pierre Seghers, 1945.
.232 CHRONIQUE DE LA POÉSIE
A la table ronde des poètes contemporains, celui-ci apparaît sans
conteste comme l'un des plus séduisants et des mieux armés. Nous
nous rappelons, à quatre ans de distance, l'impression que firent sur
nous les versets âpres, sjulendides, de Délivrez-nous du mal et des
Poètnes d'ici. Marqués d'une griffe ardente, ils nous avaient empoignés
au coeur. Le jeune écrivain- qui se signalait par un coup d'archet si
magistral nous arrivait, à travers « l'océan des hippocampes et des
naufrages », de la lointaine île Maurice, « Maurice assise dans l'indigo,
parée de cocotiers », et on eût dit que ses prunelles accoutumées à
l'horizon maritime s'étaient dilatées démesurément, au point d'abriter
des paysages inimaginables. De toute évidence, la poésie était son
langage naturel. Tour à tour fougueux et tendre, véhément et
secret, connaissant à la fois « l'art de charmer les buissons et les
nids » et « l'art orageux d'être fidèle », Loys Masson méprisait pour-
tant la forme artistique, il ne cherchait, en sa jeunesse, qu'à commu-
niquer cette violente aurore de pitié, de colère et d'amour dont il
flambait. Dans les poèmes parus après Délivrez-nous, le ton ne s'est
pas démenti, ni le miracle d'écriture par lequel les plus simples mots
revêtent une sorte de densité stellaire. La beauté du style se concentre
presque toute dans les images : elles éclatent les unes des autres,
comme des fusées de couleurs, ou bien se creusent pour 'dessiner en
transparence des suggestions imprévues, ou encore une évocation à
peine achevée démasque une vision neuve, à l'infini. Un souffle lés
anime, les disperse, les* presse, et transforme chaque poème de
L. Masson en un morceau disloqué et grandiose, une explosion de
métaphores sans lien ni loi, une fusion des extrêmes, un crépitement
et une mélodie, une circulation des paysages... Magie et démiurgie,
grâce à quoi l'on décolle d'un coup, sans abandonner la terre, aux
confins du fantastique :
Le vent du nord, le grand chien qui a la rose des vents comme une roue d'or...
(Délivrez-nous, p. 21.) •

mourant très doux de la biffe, en qui une balle de mauser a fait une
...
Ce
découpure ronde et propre comme un hublot par lequel sa fiancée flottant
auprès de lui aura eu vue sur son âme. (Délivrez-nous, p. 39.)

Écoute mûrir son été de poudre (dé Paris), écoute!


et ce vent le soir aux ailes soufrées de révolte qui crève aux bras de Scmc
sous ses buissons de fusillés,
CHRONIQUE DE LA POÉSIE 233

sous chaque pont dort sur sa hampe de pétrole le grand drapeau de sang chaud
d'un mort. (La Lumière, p. 78.)

Comme les images se répercutent avec des rebonds à perte de vue,


le monde n'oppose pas de barrière au coup d'oeil vertigineux du poète :

Mon père mort de sa grande gaule qu'il agite en cadence


...
fait tomber les étoiles dans la mer Indienne. (La Lumière, p. 88.)
Je dirige à la godille parmi les astres.
...
Ma godille aux pieds d'Andromède soulève un embrun d'améthyste.
...
(La Lumière, p. 89.)

Des visions de cette taille fourmillent chez L. Masson. Toutefois,


ce n'est
point leur abondance qui lui ferait mériter le titre de poète
cosmique : il est trop monocorde, trop indifférent à ces intuitions
profondes qui livrent l'intelligence de l'univers. Le monde dresse •

avant tout pour lui un décor à refléter son chant passionné. Mais
par l'amour de la terre des hommes et l'attachement juvénile,
quasi instinctif, à la nature ; Masson accède au royaume de la
grande poésie. Dans ses livres palpite l'âme universelle, la vie
pullule, la terre foisonne de germes. Une 'prédilection le ramène
constamment vers les manifestations merveilleuses de la vie, — et
là son exotisme se déploie avec magnificence, — vers le printemps,
les arbres et les oiseaux, les semences, les fleurs sauvages, les
vergers et les moissons..., puis, par contre-coup, vers l'automne
et la mort, selon le cycle éternel. Partout lèvent à profusion et
dans une avalanche d'images
—•
qui déroutent quelquefois, si elles
ne choquent pas,—les spectacles de la nature dans la paix et dans la
guerre, des plus sordides aux plus radieux. Un regard véritable-
ment périscopique fouille la réalité humaine et la profile dans son
champ de vision.
Là-dessus, avivant les images, entraînant le rythme, halète, comme
une mousson et parfois comme un cyclone, un souffle embrasé.
L. Masson n'affiche
que mépris pour l'art et les idées. Peu de poètes
s expriment cle manière aussi directe et franche : « Je suis Loys
Masson. le poète de la tendresse et de la révolution. » L'esthétique
na que faire dans ces cris d'un coeur gonflé à rompre :
Mon poèmen'est pas cet amas stellaire, ce bitume refroidi où dorment des
fondes. C'est un immense, coeur battant sur les terres meurtries, réveillant
les dévastations. (Poèmes d'ici, p. 36.)
234 CHRONIQUE DE LA POÉSIE
Il n'appartient pas, dit-il, à la « race des poètes », c'est-à-dire
des patients sertisseurs d'inspirations et de rythmes, à l'école de
ceux qui montent « à pégase ». Il est homme simplement, et l'homme
.est sa ferveur unique :
Oh! que les amateurs d'art s'amusent à des jeux d'acrobates,
qu'ils grimpent à cette corde à noeuds dont ils nous disent que Dieu en tient
le bout.
Moi je suis comptable de ceux qui pleurent, qui souffrent, qui combattent,..
(La Lumière, p. 43.)

Aussi son poème, toujours à la première personne, se présente-t-il


sous forme d'invocation, de « prière », entrecoupée de plaintes ou
d'invectives. Il prête une voix aiguë aux profonds sentiments qui
pétrissent la masse humaine. Sans "cesser d'être intensément per-
sonnel, il est un lieu dé passage pour les consciences et les mythes,
comme ces vallées encaissées où s'engouffre, les jours de tempête,
la trombe de tous les. vents. C'est pourquoi, au fond, il n'a jamais
tournoyé qu'autour d'un thème : l'émotion de l'homme asservi, grin-
çant de colère, mais épris immensément de fraternité et de liberté.
Par là, L. Masson, s'il s'enfonce dans l'« événement », rejoint les
grands états d'âme populaires et nationaux. Une pièce comme la
Prière pour les Grecs, des rappels comme Cbéronée et Marathon
mêlent spontanément l'Hellade de Périclès et de Démosthène aux
« résistants ». de 1942.
Tout naturellement encore, L. Masson retrouve les sujets dits de
la poésie éternelle, mais rarement avaient-ils flamboyé d'un éclat
si. particulier. Une « rumeur d'océan » accompagne ses poèmes.
Délivrez-nous du mal débute par trois ^marines, parmi lesquelles
l'étonnant « Grand Yacht Despair », qu'on a comparé au « Bateau
ivre ». La mer berce les strophes, à- la fois désir d'infini et circuit de
plénitude 1 ; elle suscite les métaphores : le langage « a la force des
navires », le poème « monte à l'abordage, un couteau entre les dents »,
l'albatros et le pétrel « font des trous dans les voiles », etc. Une houle
d'orage, à la ressemblance de la colère, déferle sur les hautes rives
de l'âme. Il surnage pourtant des îlots de calme, des halcyon places.
L: Masson, poète de la. tendresse, confie au vent et aux échos, avec
une merveilleuse et poignante simplicité, son amour et les noms de

1. Voir dans l'Ltuile el la L'icf, le roman de L. Masson, p. 207.


CHRONIQUE DE LA POÉSIE 235

ceux qu'il aime : sa femme Paula, sa mère demeurée au loin, son


père mort à l'île Maurice, le grand Milosz, Joë Nordmann, Jean
de Béer, Aragon, Anne et Pierre Seghers, chez qui il habita, à Ville-
neuve-lès-Avignon, sous l'occupation. Il ne transpose rien : ses sou-
venirs et ses confidences portent l'accent de la vérité pure. Lui, si
farouche et brutal lorsqu'il évoque les combats, les tortures, recrée,
pour chanter l'amour, les plus exquises réussites d'Apollinaire et
de P.-J. Toulet :
Nous nous chantons dans le vent.
0 mon amie, le vent
sait brûler le sang des roses,
des jolies roses et vous retrouverai-je? (Poèmes d'ici, p. 67.)
Nous n'avons pas cueilli do roses ensemble.
Je suis resté le rêveur lunaire et vous '
êtes la grande étoile au rayon trop doux
qui scintille sur un horizon do trembles. (Poèmes d'ici, p. 72.)

Mais l'amour gagne de proche en proche, jusqu'au souci des


autres, à la fraternité des camarades et compagnons d'armes, enfin
à « l'homme-foule », la communauté humaine :

Ce qui grouille en bas, ce nombre tellement plus grand de vrais hommes, des
hommes temporels, et rien que cela, les mangeurs de misère et de vent, ceux qui
justement sont la maçonnerie du mur sur lequel l'artiste ou le savant.se juche...,
une foule... composée de centaines de coeurs qui battent, de centaines d'épaules,
de bras et de jambes... (L'Étoile et la Clef, p. 250.)

La famille et l'amitié n'enferment plus que les symboles des hautes


valeurs pour lesquelles lutte et tombe l'armée des combattants, des
bombardés, des otages, des déportés et des fusillés. Et la « sainte
Liberté » est« l'Épouse au regard chargé de papillons et de loriots »...
Ainsi L. Masson retrouve, avec la furie des flots, celle qui mûrit
au fond de la coupe de l'amour, la mort. La mort, cette autre patrie
de la jeunesse ! Il
« y a trop de morts entre mes bras... »
On lit, à la dernière page de l'Étoile et la Clef, qu'Henri Barnèse,
le révolutionnaire arrêté, se sentait riche et puissant, parce qu'il
« possédait un mort », son camarade Matelot. Il y a là tout autre
chose qu'une méditation barrésienne. Les morts pour la patrie, les
victimes, les martyrs innombrables, d'Igor le laboureur aux détenus
de Fresnes, sont
pour L. Masson ses morts, des morts vivants,
Puisqu'ils agissent en lui ; et il s'assoit à leur table. Ils ont préféré
236 CHRONIQUE DE LA POÉSIE ,

la liberté de la mort à l'esclavage, et c'est du sol nourri par


eux
les « morts terriens », que la « liberté terrienne et meurtrie » refleu-
rira. Le poète chante leur sacrifice avec une tendresse fraternelle
il sait qu'il marche derrière le grand peuple des morts et qu'il
a
mission de donner une voix à leurs ossements desséchés.
La mer, l'amour, la mort...Ces mots, dont les syllabes se font écho
ces grands symboles, hantent depuis toujours les forêts des litté-
ratures. Mais L. Masson nous interdit d'avance les rapprochements
ces jeux d'érudits. Il refuse d'être l'héritier d'une tradition poétique.
Son lignage s'appelle les hommes, les pleure-misère, les traqués les
vaincus ; sa passion, la liberté. La pitié le déchire. Il est le poète
insurgé, le « Camarade » :
Il y a quelqu'un par delà le poète, et c'est l'homme libre,
quelqu'un par delà l'homme-lyre, et c'est l'homme à la poitrine d'argent
qui y serre à guérir tous les suppliciés ].

Comme au Tête-d'Or de Claudel, la vigueur de L. Masson ruisselle


de la terre, il est « comme un fleuve aux flots limoneux et profonds».
On connaît cette «lettre » de l'Année terrible, où, si j'ai bonne mémoire,
le père Hugo compare son poème à une fleur dans un obus. L'effort
de L. Masson consiste au contraire à écarter les prétextes à poésie;
il craindrait de jouer avec la vie et la mort. Il est même, sur ce
point, différent d'Aragon, chez qui le malheur de la France se colore,
d'ailleurs de façon émouvante, de réminiscences historiques et litté-
raires. L'éloquence de L. Masson est coupante comme un silex,
brillante comme une étoile. Elle porte pour emblème l'aigle ou le
faucon, « le messager au bec courbe, aux deux serres luisantes sous
le corps comme deux épées dardant d'une volonté de courage 2 ».
En vérité, cette poésie qui hurle l'émeute et la révolte, puis qui
se fond en musique (« ils enchantent les châteaux sur les lents miroirs
des douves »), se dépasse elle-même. La solitude bouddhique, incan-
tatoire, où se barricadent un Mallarmé, un Rilke, comme elle est
étrangère à la vocation de L. Masson! « Je suis l'Appel..., la bouche
aux mille voix de la révolution. » Il se fait le sublime propagandiste
1.La Lumière, p. 83.
2.Ibid., p.- 28. Ceci nous fait souvenir que Thomas Mann rappelait
naguère, à propos de Storm, cette remarque d'un critique français : le m0
« art », par sa sonorité même, évoque, non point quelque chose de doux et a
nai-
monieux, mais le cri d'un oiseau de proie.
CHRONIQUE DE LA POÉSIE 237

de la misère et de la colère, ou, plus exactement, de sa foi, qui est


uno foi communiste étrangement infusée de christianisme sincère.
Nous n'éviterons pas d'en parler, bien que ce ne soit pas de bon
coeur. Mais la foi communiste donne à la poésie de L. Masson le.
sang et la sève, et si, dans une chronique dé poésie, nous n'avons
pas à envisager le polémiste de « Pour une
Église...» 1, nous devons
cependant marquer notre position et prévenir l'équivoque.
Car Loys Masson se réclame du Christ. « Je crois en Christ,
assure-t-il à Aragon ; différente est votre foi. » Et, dans l'Étoile et
la Clef, son héros Barnèse déclare :
Toujours j'ai entendu le Christ au secret de mon être. Depuis gosse. Quand
jenouais les petites fleurs du vanillier pour qu'elles fassent leurs fruits, quand
au collège je mangeais la honte. Je ne peux pas le faire taire... (P. 45-46.)

Le Christ habite sa poésie, le Christ mystique, souffrant dans ses


membres les hommes, le Christ massacré à Rostov-sur-le-Don, le
Christ pour qui la « prière à travers la toile de l'araignée » déroule
une litanie splendide :

Jésus, Jésus crucifié, Jésus meurtri, c'est toi que je prie,


Jésus, guérisseur des lépreux cl. des paralytiques, et qui chassas du Temple
les vendeurs tenaces comme les punaises des bois.
Toi bafoué., toi superbe qu'ils ont trouvé grotesque, sublime baroque,
Jésus-Christ, Jésus pendu, Jésus larron, c'est toi que je prie.
...0 Christ!
Christ, grand pendu, éblouissant ressuscité, frère dos plaies et des fanges, je
le prie. (Délivrez-nous, p. 32-33.)

Maispeu à peu la figure du Christ fils de Dieu s'efface, il n'y a plus


que le visage douloureux de l'homme :
Christ, un homme. Et qui, étant homme-dieu, est l'homme total, à la fois
le plus malheureux et le plus heureux, le plus nu, le plus fort, le plus désarmé.
Toute revendication gît en lui. Il est cette rumeur de la misère qui bat à la
falaise des siècles, l'homme-foule. (Étoile et Clef, p. 45.)

h Masson est obsédé, par l'homme 2, et son Christ revêt les traits
1- Voir dans, ce numéro des Études le jugement de 'L. Barjon : « Quand les
Chrétiens s'accusent.
»
2. « Dieu n'est
pas cette absence de l'homme » (la Lumière, p. 83). Et encore :
.

" Nous défendons l'homme...


» « Ne me laisse pas glisser au péché de contem-
plation... »
238 CHRONIQUE DE LA POÉSIE
d'un mythe. Car c'est bien le mythe marxiste de «l'hommenouveau»
qui marche derrière ses phrases pathétiques. Le Christ, en attendant,
subit la condition prolétarienne :
Christ a seulement jeté J,a graine et attend qu'elle lève et, enchaîné, se force
à vivre la peine des hommes. Pâques n'est qu'un symbole, Jésus n'est pas remonté
au ciel, il est en prison. Il en sortira quand d'un bout à l'autre de la terre l'Évan-
gile aura donné ses fruits. L'Évangile : le communisme y adhère, c'est son
visage de chaque jour, sa face ouvrière. (P. 181.)

Et L. Masson reproche violemment à l'Eglise d'enchaîner le Christ.


L'Église temporelle étouffe et maltraite « l'Église interne », elle
« cabosse »
l'Évangile. La guerre d'Espagne, les morts de Guernica
fournissent à L. Masson l'occasion de pages plus cinglantes que les
plus amer spassages des Cimetières sous la Lune. Il fulmine contre les
bigots, les « communiards », les « criminels «.d'un christianisme
décadent, chez qui l'hostie ne creuse pas un vide à combler tout de
suite « par l'héroïsme et la fraternité », qui ont perdu la « vacance
poignante des âmes religieuses » ; contre les cardinaux « au coeur
en 1er de lance sous leur pourpre » ; bref, contre l'Église de l'or et
de la «gloire» 1. M'ais il voit poindre l'espérance d'une Église nouvelle;
d'une Eglise communiste :
Sans qu'on l'ait vue, •— pourtant, ses grandes ailes ! — elle a quitté le christia-
nisme, passé la barricade, elle est de l'autre côté avec ceux qui veulent appliquer
l'Evangile de charité (p. 243). Car « il y a quelque chose de plus beau que l'hostie :
' et c'est, le pain' également partagé » (p. 294).

t
En réalité, la foi communiste a rempli en lui une aspiration mys-
tique vidée de son objet premier, le christianisme. Son Christ, a évo-
lué vers un Christ rouge, « dénombrant sa chevalerie dans la luzerne)),
le Christ de Maïakovski, le Christ camarade : « il est le dieu de
l'avance sans répit » (p. 46). L'étoile de Noël devient l'étoile des
Soviets. Et l'Église communiste compte déjà ses saints et ses mar-
tyrs : GabrielPéri, Georges Politzer, Decour, Solomon, les « saintes
de la Roquette », les otages de Châteaubriant... Nous marchons
enfin vers un avenir de bonheur et de fraternité terrestres : « L'Homme
va' régner», et le triomphe d'une nouvelle création rayonnera : «be
premier jour, ce sera le partage des terres à blé... »
1. Cf. encore la « Prièî-e sur la France » (Délivrez-nous, p. 65, et Poèmes. dici7
p. 19), et Délivrez-nous, p. 48.
CHRONIQUE DE LA POÉSIE 239

Sans doute faut-il faire la part du lyrisme 1' Mais un catholique


peut pas admettre que l'on sépare ainsi le Christ et Pierre, l'Évan-
ne
gile de la charité et l'Église de Jésus-Christ, ni que l'on contamine
le dogme chrétien par le message communiste. Il ne saurait y avoir
de compromis, et l'illusion de L. Masson (et de plusieurs autres)')
provient d'une confusion mortelle entre la passion et la vérité. Nous
n'avons pas ici la possibilité de développer cette question si grave :
elle engagerait l'opposition irréductible du marxisme et du chris-
tianisme, fondée sur l'idée du Dieu transcendant, sur l'éternité,
sur la rédemption, sur l'image de l'homme conçu ou non comme une
créature de Dieu... Car, ceci est trop clair, derrière le messianisme
de L. Masson luit l'espoir des lendemains chanteurs, du printemps
du monde et du paradis sur terre 2.
Nous sommes les premiers à confesser les fautes de la communauté
chrétienne, à dénoncer la trahison des clercs et la médiocrité des
bien pensants. Comme il est compréhensible que, devant tant de
lâchetés, de compromissions, de pharisaïsmes, plus ou 'moins con-
scients, L. Masson ait eu le coeur brisé ! Mais est-ce un motif pour se
révolter? L'Église si belle abrite de pauvres hommes, et c'est là
le divin miracle qu'elle progresse souvent malgré ses membres,
qu'elle cisèle dans la nuit du péché ses « pierres vivantes ». Défigurée
et pourtant merveilleuse, elle garde les promesses de l'Évangile et
la garantie de Jésus-Christ. De tout temps, les saints ont souffert
des souillures humaines qui tachent l'Église. Mais c'est à l'intérieur
de l'Église qu'ils éprouvaient le drame de la Rédemption temporelle,
dans une fidélité inviolable. Et n'est-ce pas plus beau que l'hérésie
et le schisme?
Certes, nous sommes reconnaissants à L. Masson de secouer nos
égoïsmes, d'écailler notre orgueil. Mais était-il nécessaire qu'il
s'égarât pour nous tirer de nos ornières, qu'il se retranchât du vrai
Christ pour nous le faire retrouver? Une place lui était pourtant

•1. Et d'un certain donquichottisme. "V. la Lumière, p. 43.


2. Un intéressant dialogue de l'Étoile et la Clef (p. 294) semble montrer que
b. Masson ne forge pas naïvement son rêve de bonheur. Il craint que le commu-
nisme ne « comble l'homme et n'y laisse pas place pour Dieu ». « Il faut une clef
hors du bonheur comme il en faut une hors de la souffrance. » Mais, assure-t-il,
les communistes laissent libre notre âme Au reste, un état de bonheur est
!
nécessaire à l'homme, « un équilibre heureux, et c'est seulement de là qu'il
pourra monter vers Dieu ». « L'heureux a les coudées plus larges ; son bonheur
même lui laisse latitude d'être pauvre en esprit. »
240 CHRONIQUE DE LA POÉSIE .

réservée à côté des. violents prophètes, E, Hello, Léon Bloy, Bernanos...


demeurés dans la communauté chrétienne. Rien n'est plus déplaisant
de la part d'un catholique, que le geste de tirer à soi, en fin d'article
un auteur incroyant. Mais L. Masson est chrétien. Naguère, il nous
laissait entendre qu'en cas de persécution contre l'Église, il ne pren-
drait pas parti pour les persécuteurs :
« Comme ce-poète, je ne sais plus trop lequel, qui disait devant Paris de 71
« On bat ma mère, j'arrive », je voudrais avoir ma part des coups. » (Étoile
et Clef, p. 47.)
.

Qui sait? Peut-être un jour prochain les'branches luxuriantes et


sauvages de sa poésie seront-elles à nouveau entées sur l'olivier
franc.
XAVIKH TILLIETTE.
GONFUGIUS ET L'ÉVANGILE
SOUVENIRS ET PENSÉES »
«

DE DOM PIERRE-CÉLESTIN LOU TSENG-TSIANG

Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-tsiang, ancien premier ministre


et ancien ministre des Affaires étrangères de Chine, moine bénédictin
de l'abbaye de Saint-André-lez-Bruges, vient de publier, sous le titre
de Souvenirs et Pensées 1, une série de conférences sur sa carrière
diplomatique, sa conversion, sa vocation, l'avenir religieux de
son pays.
Le succès du livre, traduit déjà en plusieurs langues, montre
l'intérêt que porte le monde chrétien aux-problèmes missionnaires.
L'Occident aime voir surgir des terres nouvelles. Le livré de Dom Lou
évoque un monde. La mentalité chinoise, si elle dépayse et surprend,
captive toujours nos pensées. Cette éducation toute confucéenne de
l'auteur, cette référence constante, clans la pensée comme dans
l'action, aux préceptes des anciens sages de la Chine, n'est pas sans
nous déconcerter. Mais nous comprenons vite que la paix, la stabilité
de cette existence ne sont pas le fruit unique cle la vie monastique.
Ce que Dom Lou nous dit de sa vie avant sa conversion nous aide à
comprendre quelle harmonie secrète préparait ce confucéen à la vie
bénédictine. L'intérêt profond du livre n'est pas ailleurs : une culture
très humaine, celle de la Chine traditionnelle, n'a pas détourné un
grand diplomate de la vie chrétienne monastique. Dom Lou, en nous
racontant sa conversion, nous permet de suivre le drame de tant
d'autres convertis chinois. Lui-même est déjà une réponse vivante
a la question qu'il pose dans son' livre :
Mais quelle est donc l'ambition de l'Eglise catholique et quel est son secret?
D'où lui viendrait cette puissance intérieure qui peut, à ce point, convaincre et
« convertir » un. Extrême-Oriental? Comment le pont a-t-il pu être jeté entre elle
et moi? Comment lancer un pont entre elle et le monde jaune tout entier?...
(P. 100.)
1. Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-tsiang, Souvenirs et Pensées. Paris, Descléc
13e Brouwer.
242 CONFUCIUS ET L'EVANGILE

En Chine, il est fréquent qu'un homme d'État, ou un grand général,


se retire en fin de carrière pour finir en paix ses jours. L'histoire en
fournit d'illustres exemples. M. Lou entrait dans un monastère,
mais il entrait dans un monastère chrétien, et le geste était de grande
conséquence. Par une juste rétribution du Ciel et par le pouvoir
éminent de la « pure vertu », ceux qui agissent ainsi pour mettre
leur vie en accord parfait avec la volonté d'En-Haut verront, comme
dit le Chou-king, leur vertu « s'étendre jusqu'aux quatre mers ».
Au cours de sa vie, Dom Lou s'était toujours efforcé « d'agir bien
pour voir clair et pour aller de l'avant », sans se « laisser aveugler
' par aucun préjugé volontaire et par aucune- crainte ». Sans cesse,

« à la lumière de l'expérience, de la réflexion et de notre dépendance


commune du Ciel », il a revisé ses actes et ses devoirs. La rectitude '
dans l'action l'a conduit à la lumière.
Dom Lou naquit à Changhaï le 12 juin 1871. A huit ans, il perdit
sa mère. « J'ai accepté, et j'accepte cette peine, écrit-il ; pour l'adoucir,
je m'unis à la joie de ceux qui ont encore leur mère ou qui l'ont
gardée plus longtemps que moi. » (P. 20.) Son père était catéchiste
protestant. Chaque matin, il partait distribuer ses bibles et ses
tracts. Dans cette société protestante, l'enfant goûta la première
charité chrétienne et le protestantisme fut pour lui une étape sans
laquelle il n'aurait pu, pense-t-il, atteindre le catholicisme.
Son père le fait entrer à l'âge de treize ans à l'école des Langues
étrangères de Changhaï. Il en est blâmé par ceux qui voient dans cette
école une pépinière de traîtres qui vendront, un jour, la Chine aux
étrangers. De Changhaï, l'étudiant monte à Pékin et y poursuit ses
études de français. En décembre 1892, il est envoyé comme interprète
à la légation de "Chine à Saint-Pétersbourg. C'est là qu'en 1899 il
épouse une jeune fille belge, Mlle Berthe Bovy. En 1905, il est nommé
conseiller'à la légation de Saint-Pétersbourg, puis, en 1906,- ministre
plénipotentiaire à La Haye.
Pour le former à la carrière diplomatique, il avait trouvé un maître
en la personne de M. Shu King-shèn. Le jeune interprète, puis le
diplomate écoutait avec vénération les conseils de ce sage, en qui
toute la vieille sagesse morale et politique de la Chine venait informer
ses pensées.
CONFUCIUS ET L'ÉVANGILE 243

Le maître, tout en s'appuyan.1. sur le passé, voulait que la Chine


pût, comme le vrai sage, «. se renouveler de jour en jour » ; aussi
conseillait-il à son disciple de s'européaniser pour l'amour de la
Chine. Les attaques ne lui manqueraient pas... « Observez, taisez-
vous, et, lorsque l'heure sera venue, réformez. » Dès lors, le jeune
diplomate comprit la grandeur efficace de l'isolement qui n'est pas
la solitude. La suite de sa carrière montre bien qu'il ne vivait pas
en dehors du monde. Après quatre ans de séjour à La Haye, il.rentre
en Chine, puis retourne en Russie. C'est à Saint-Pétersbourg, en 1911,
qu'il entre dans l'Église catholique. En 1912, la dynastie impériale
mandchoue est renversée. M. Lou est rappelé en Chine. De 1912,
à 1922, il est mêlé aux plus graves questions. En 1915, il traite aven
le Japon dans l'affaire des « vingt et une demandes ». Après la guerre
de 1914-1918, il participe au Congrès de la Paix comme ministre des
Affaires étrangères de Chine. Dans des conjonctures aussi graves, il
fut très critiqué. Le confucianistè chrétien pouvait tout supporter
sans aigreur et sans rancune.
En 1922, la santé de sa femme demandant un séjour en Europe, il
quitte la Chine et s'installe en Suisse. Mme Lou meurt le 16 avril 1926.
Deux, ans plus tard, en juillet 1928, M. Lou entre au noviciat de
l'abbaye bénédictine de Saint-André. Le 29 juin 1935, il est ordonné
prêtre. « Je suis changé », dit-il ce jour-là à l'un de ses confrères.
Il l'était doublement, par la grâce de la conversion et par celle
du sacerdoce.

« Je suis un confucianistè », nous dit quelque part Dom Lou.


Pourquoi le dire? C'est l'évidence de toutes les pages. Cette phrase,
il fallait pourtant l'écrire. Elle pacifiera bien des Chinois. Pour nous,
elle nous éclaire. Il*semble que ce soit le réalisme d'esprit confucéen
qui ait orienté Dom Lou vers le catholicisme. M. Shu King-shen lui
disait :

La force de l'Europe ne se trouve pas dans ses armements ; elle ne se trouve


pas dans sa science, elle se trouve dans sa religion... Elle comprend des branches
et des sociétés diverses. Prenez la branche la plus ancienne de cette religion,
celle qui remonte le plus près des origines ; entrez-y... Dans cette branche la plus
ancienne, choisissez la société la plus ancienne. Si vous le pouvez, entrez-y éga-
lement ; faites-vous disciple et observez la vie intérieure qui doit en être le
secret. Lorsque vous aurez compris et. capté le secret de cette vie, lorsque vous
244 CONFUCIUS ET L'ÉVANGILE

aurez saisi le coeur et la force de la religion du Christ, emportez-les et donnez-les


à la Chine. (P. 34.)

L'exemple de Paul Zi, ministre d'État, converti jadis par le


P. Ricci et fondateur de Zi-ka-weï, était présenté par M. Shu comme
idéal à réaliser dans les temps modernes. Ces vues nouvelles s'insé-
raient lentement dans la trame confucéenne de ses pensées.
La tradition- intellectuelle et spirituelle du confucianisme, le culte du Très-
Haut, la pratique de la piété filiale, le zèle à poser des actes de vertu, en vue de
parvenir à mieux comprendre.l'homme et à progresser d'une manière pratique
dans l'acquisition de la sagesse, tout ce qui fait l'âme de la race chinoise depuis
les temps de Yao, de Choen et de Yu, contemporains d'Abraham, en passant par
le maître de dix mille générations, Confucius, et par cet autre grand philosophe,
Meng Tse, tout cela, j'ai désiré sans cesse en être pétri et nourri... (P. 95.)

Or, aux yeux de ce parfait confucéen, cet idéal de vie trouve, dans
la révélation chrétienne et dans l'existence et la vie de l'Église
catholique, la justification la plus éclatante de tout ce qu'il possède
d'humain et d'immortel. Il y trouve aussi un complément de lumière
et de puissance morale. « Les anciens sages de la Chine avaient, avec
prudence, réservé le mystère de l'au-delà », comprenant qu'«il ne
revient pas à l'homme de trancher le mystère du ciel et qu'il faut,
en vénérant la Providence du ciel, attendre que, s'il daigne le faire,
le Créateur lui-même,se..révèle » (p. 100).
Dom Lou, tout heureux de sa découverte du Messie et dans la
lumière reçue de cette conversion « qui n'est pas une conversion,
mais une vocation », voudrait dire à ses compatriotes : « Lisez donc
l'Évangile, les Actes des Apôtres, les Épîtres... ; prenez toutes les
pages de l'histoire de l'Église... Peut-être, alors, vous poserez-vous
la question : «Le Créateur s'est-il révélé» ? (P. 101.) Nous voudrions
pouvoir analyser plus longuement ces approches de- Dieu, ces appels,
ces découvertes lumineuses dont le converti nous parle avec émotion ;
il faut passer à regret.
Maintenant, ce moine déjà vénérable songe à porter en Chine le
secret de cette vie découverte en Occident. Puisse-t-il être l'un de
ceux qui, au cours des âges,- ont travaillé et travaillent à jeter un
pont entre la vie de l'Église et l'âme chinoise! Dans cette tâche,
Dom Lou fixe les yeux sur de grands modèles. Le plus proche est
le P. Lebbe, prêtre belge, mort en Chine, citoyen chinois ; au delà,
CONFUCIUS ET L'ÉVANGILE 245
.

ce sont les Jésuites des premières missions chinoises aux seizième et


dix-septième siècles : Ricci et ses successeurs. Mais, plus loin encore,
Dom Lou voit un fameux moine bouddhiste du septième siècle.
Ce moine chinois, Hiuen Tsang, fit aux Indes un voyage de dix-
sept ans et en rapporta les plus purs joyaux de la doctrine bouddhiste
et le secret des plus saintes observances monastiques. Dom Lou
rêve d'un monachisme chrétien remplaçant un jour le monachisme
bouddhiste dans tout l'Extrême-Orient. Tâche immense qui deman-
dera des siècles et des âmes de géants !
Je ne suis pas digne, pense-t-il, d'être un Hiuen Tsang bénédictin ; mais,
peut-être, de mon vivant ou après ma mort, le.Seigneur fera-t-il éclater d'autant
plus sa propre gloire que, parmi tant de millions de Chinois, pour aider à porter
à la Chine la règle de saint Benoît, il a voulu recruter un fragile vieillard. (P. 151.)

L'ouvrage de Dom Lou, si rapidement et partiellement analysé,


pose, comme on le Aroit, de grands problèmes. La question essentielle
est celle de la conversion; les autres se rapportent aux moyens et
aux étapes de la conversion.- Dom Lou nous laisse entendre que
son entrée dans le catholicisme n'a pas dissocié les éléments de
sa conscience. Il nous semble que la lumière du Christ a pénétré
lentement dans son âme chinoise : elle en a chassé les erreurs, elle
y a épanoui les vérités anciennes. Dieu est monté clans la citadelle de
sa conscience par les chemins secrets de sa pensée et de son coeur.
« Ce n'est pas moi qui me suis converti sous quelque influence exté-
rieure ou par quelque dessein personnel. » « Ma conversion est une
vocation. » « Dieu m'a conduit et il m'a appelé. Ma tâche à moi a donc
été extrêmement simple : il m'a suffi de reconnaître ce que je voyais... »
(P. 103.) La grâce, dans la conversion, est toute-puissante, mais nous
voyons que Dieu s'approche de l'homme de mille manières et en
toutes circonstances. Ici se place l'action du missionnaire. S'il lui
est impossible de donner la lumière de grâce, il peut apporter tout
près des âmes les instruments de la lumière. Sans cela, comment
Dieu pourrait-il inspirer ce désir efficace qui ouvre les voies de la
vérité? Comment dirait-il au coeur : « Prends et lis»? Tout le monde
reconnaît l'utilité du missionnaire actif, mais le monde chrétien
moderne d'Occident ne voit peut-être pas suffisamment à quoi peuvent
servir en mission les Ordres contemplatifs. Puisque Dom Lou rêve
246 CONFUCIUS ET L'ÉVANGILE
de l'épopée de Hiuen Tsang, revenons à l'exemple du bouddhisme.
Il peut nous être une lumière. Sans vouloir trancher la question du
succès réel de, cette religion en Chine, constatons seulement que
les premiers siècles de notre ère ont vu affluer en ces pays de grands
moines missionnaires bouddhistes. Les spécialistes de ces questions
prétendent que les grands traducteurs furent pour une très large
part dans le succès de ces doctrines. Par la suite, les oeuvres originales
ne manquèrent pas. Pour avancer la conversion de la pensée chi-
noise, Dom Lou désire que des prêtres chinois s'instruisent fortement
de la pensée chrétienne occidentale, pendant que les prêtres occi-
dentaux s'imprégneront de la culture chinoise. Voici l'effort pour
de multiples générations de transition et pour ceux qui toujours
devront garder la vie de l'unité chrétienne. Mais la christianisation
est. l'oeuvre de tout le peuple fidèle, du paysan, du débardeur, comme
du prêtre. C'est le peuple chrétien qui est la terre féconde. De ce
peuple, des savants, des lettrés, des saints s'élèveront. Un clergé
séculier, des sociétés religieuses, des Ordres s'y épanouiront. Dans
cette floraison, les Ordres contemplatifs auront une place privilégiée.
Ils ont en terre païenne une mission spéciale de rachat par la péni-
tence, cle prière pour la chrétienté en croissance, d'adoration devant
le vrai Dieu. Une telle action, toute cachée en Dieu, porté des fruits
immenses. Dom Lou nous dit que l'attitude discrète de sa femme
a facilité sa propre conversion. Cette chrétienne exemplaire, par sa
seule vie, par sa prière, a hâté la conversion de son mari. C'est un
rôle semblable qu'en pays de mission peuvent jouer contemplatifs
et contemplatives voués à la seule prière. D'autres Ordres, où l'étude
se joint à la prière, auront pour mission d'unir dans une même exis-
tence, dans une même conscience, la vie divine et la culture d'Extrême-
Orient. De grands problèmes se posent aussi, que les missionnaires
actifs n'ont pas le loisir d'étudier : leur vie est toujours trop occupée
et trop multipliée. Ces monastères où la culture chinoise serait en
contact constant avec la pensée chrétienne deviendraient vite des
lumières pour la conscience catholique. Là aussi le clergé trouverait
paix et réconfort. Dans ces monastères, espérons-nous, Dieu trou-
verait encore, comme toujours, les divinci patientes qui font la force
d'une Église. Quand ces hommes seront des Chinois, nous verrons
certainement jaillir d'autres Ordres monastiques d'inspiration orien-
tale, et les courants spirituels de l'Asie s'épanouiront chrétiennement
en eux. Une simple étude historique du développement spirituel de
C0NFUC1US ET L'ÉVANGILE 247
l'Occident justifie ces vues d'avenir pour l'Orient et montre quel sens
leur donner.
*

Le livre de Dom Lou fait écho aux désirs des Souverains Pontifes
qui, depuis longtemps, demandent aux Ordres contemplatifs d'Occi-
dent de fonder en Extrême-Orient. L'appel a été entendu par les
trappistes, les carmélites, le P. Lebbe, d'autres encore. Les bénédictins
de Lophem ont fondé au Sseu-tchouan un premier prieuré. Les diffi-
cultés ne manquent pas. Dans les années qui viennent, d'autres
fondations se feront. Dom Lou pourra, espérons-le, y réaliser son
rêve, et, suivant la parole du Saint-Père aux nouveaux cardinaux,
travailler avec tous les missionnaires à implanter l'Église en pro-
fondeur.
YVES HAGUIN.
CHRONIQUE DU THEATRE
SÉRIE AMÉRICAINE
.

\
Arsenic et Vieilles Dentelles, après deux changements de domicile,
poursuit allègrement sa carrière. Cette pièce plaît, par l'angoisse
et la gaieté qu'elle éveille tour à tour, au rythme d'une intrigue bien
menée, fertile en péripéties imprévues. Elle bénéficie peut-être
de la diversité des concours qui ont collaboré à son élaboration :
sombre mélodrame, à l'origine, remaniée par deux ou trois gagmen
.compétents, adaptée enfin par Pierre Brive, elle se ressent de ces
interventions et son style ne laisse pas d'être incertain. On y tue
avec application, mais chaque meurtre est présenté de telle manière
qu'il déchaîne le rire du public. Les interprètes, d'ailleurs, ne semblent
pas s'être mis d'accord pour décider si leur mission était d'effrayer •

ou cle réjouir. Les uns roulent des yeux féroces et rasent les murs,
comme s'ils jouaient la Tour de Nesle, les autres clignent de l'oeil et
semblent dire : « Voyez, je ne suis pas dupe, je ne prends pas cette
aventure au sérieux. Rions ! », d'autres encore adoptent le ton de
la « blague à froid » et en tirent des effets assurés, dont la répétition,
toutefois, est quelque peu .lassante.
Cette diversité est, sans doute, l'une des causes du succès, mais
je lui reprocherai d'entretenir une équivoque assez désagréable par
instants. Je ne suis pas sûr que les cadavres soient de bons person-
nages de vaudeville, ni que les facéties dont ils fournissent, en l'occu-
rence, maints prétextes, dispensent un plaisir très pur.
Ceci dit, je ne m'appesantirais pas davantage sur ce spectacle,
qui témoigne par sa réussite de la faveur dont jouit encore un genre
vénérable, le vaudeville ou le mélo, la pièce habilement fabriquée,
selon les principes de la bonne mécanique théâtrale, si la manière
dont il est joué ne m'offrait l'occasion cle souligner l'influence exercée
-,
par certains procédés comiques américains sur bon nombre cle nos
comédiens « fantaisistes ».
Qu'il évoque les gestes tâtonnants de Laurel, ou, au contraire,
l'affairement confus, la myopie trépidante, dont plusieurs jeunes
CHRONIQUE DU THÉÂTRE 249
premiers d'outre-Atlantique ont fait leur spécialité, ce style de jeu
met enceuvre le même ressort comique : la distraction. Il s'exprime
volontiers par un gag que J.-P. Kerien, l'un des principaux inter-
prètes d'Arsenic, répète vingt fois clans une même soirée : le person-
nage, placé dans un certain état d'esprit, aperçoit un objet, entend
une parole dont la signification devrait éveiller en lui une réaction
prompte,.mais, emporté par l'élan de la pensée qui l'occupait d'abord,
il ne « réalise «'qu'avec un peu cle retard, et, semblable à une auto-
mobile qui freine mais dépasse le point où elle devrait s'arrêter, il
reste, l'espace cle quelques secondes, insensible ou absorbé ; on dirait
qu'il n'a rien vu, rien entendu. Puis il sursaute soudain, comme s'il
éprouvait, alors seulement, une surprise.
Dans la mesure où cette variante de la distraction traduit la
conservation involontaire d'un élan, elle satisfait avec rigueur aux
principes comiques que Bergson a su dégager clans le Rire : c'est bien
« du
mécanique plaqué sur du vivant ». Elle nous a beaucoup divertis
en plusieurs occasions, mais nous commençons à penser que son
efficacité s'amenuise. Aussi bien, nos comédiens ont-ils mieux à faire
que d'imiter un « truc » dont le cinéma nous aura bientôt rassasiés.

Winterset, de Maxwell Anderson 1, n'a pas fait une longue course :


guère plus de trente représentations, je crois. Et pourtant, parmi
toutes les oeuvres qui nous ont été présentées cet hiver, c'est l'une
des plus attachantes.
« Shakespeare chez les gangsters », a dit un éminent critique amé-
ricain, et il pensait à IIamlct.Om et non.Certes, Mio Ramagna,le héros,
descend d'une lignée de personnages dont les références théâtrales sont
éblouissantes, il appartient à la grande famille des vengeurs. Son
père a été condamné injustement par un juge soudoyé, et il se con-
sacre tout entier au rétablissement de la justice. Il est flanqué d'un
compagnon modeste et dévoué qu'on pourrait appeler Horatio
ou Pylade.
Mais nous ne voyons pas qu'il soit atteint par les doutes qui
torturaient le prince de Danemark. Au contraire, il est poussé par
une volonté tenace, sa vie ne prend un sens, à ses yeux, qu'en fonc-
tion de la mission qu'il a choisie. Je le comparerais plutôt à Oreste.

t. Traduction de Jacques Emmanuel, adaplnlion de Marcel Achard.


250 CHRONIQUE DU THEATRE

ou mieux à Electre, car certains propos delà fille d'Agamemnon ne


seraient pas déplacés sur ses lèvres : « Et quelle mesure y a-t-il à mon
infortune? Comment serait-il juste, dis-le-moi, de négliger les morts?
Chez qui cette habitude a-t-elle grandi?... Si le mort reste étendu
misérablement, poussière et néant, s'ils ne sont pas punis en expia-
tion de leur meurtre (Égistbe- et Clytemnestre), la vertu et la pitié
périront chez tous les mortels 1. »
Néanmoins, l'ambiance où se meut le personnage central évoque
souvent celle des drames élizabéthains, mais transposée en images
modernes : le revolver remplace le poignard et le poison ; le gangster,
le « villain » ;,le fantôme a troqué le suaire contre l'imperméable ciré,
et il étreint une mitraillette ; le bouffon, un mendiant craintif, se
prénomme « 0. K. »; le menu peuple, filles, colporteurs, passants,
s'assemble pour danser le boogie-woogie ; l'autorité enfin (shérif,
prince, Dieu?) incompréhensible et distante, se fait représenter par
des policemen. Seuls l'amour et la mort, toujours présents, con-
servent leurs visages immuables.
Mais ne nous laissons pas distraire par un pittoresque de surface.
Malgré ses flâneries, ses détours, l'intrigue suit un chemin précis.
Elle développe avec assurance un thème dont l'accent tragique ne
cessera' jamais d'émouvoir les hommes : le conflit de l'amour et du
devoir. Mio échouera dans son entreprise parce qu'il aura aimé.
Semblable à Brutus, à Curiace, à Hamlet bien sûr, aux chevaliers
qui s'en allaient à la quête du Graal, aux cow-boys redresseurs
de torts, et à Alceste même, il comprendra que les grandes
missions, celles qui confèrent à quelques individus choisis une inves-
titure redoutable, sont incompatibles avec la recherche du bonheur,
qu'elles brisent les relations humaines, qu'elles isolent. Désespéré,
il s'offrira aux coups de ses ennemis.
On voit que l'auteur cle Winterset a visé haut. Il a souvent atteint
son but. J'ai remarqué deux très belles scènes : la première rencontre
de Mio et de Miriamne, et la reconstitution du procès par le juge
devenu fou. Deux moments, l'un poétique, l'autre dramatique, qui.
m'ont imposé cette attention passionnée, si rare, où le spectateur,
habité par le sentiment d'une sécurité joyeuse, puise les meilleures
joies du théâtre.
Je n'irai pas jusqu'à dire que l'oeuvre soit sans défaut. On y décèle

1. Traduction de Paul Masqueray. Collection dos Universités de France.


CHRONIQUE DU THÉÂTRE 251

une tendance à l'idéologie sermonneuse, qui procède sans doute


de ce travers, spécifiquement anglo-saxon, dont un Chaplin lui-
même paraît de moins en moins se défier, mais qui répond ici, par
surcroît, à une nécessité particulière : les caractères manquent de force,
les personnages ne sont pas à l'échelle du sujet, ils sont moins grands
que le drame auquel ils participent. L'oeuvre, ainsi, semble vouloir
dépasser sa propre signification. L'auteur organise une intrigue dont
le sens nous émeut, mais dont l'insuffisance relative l'oblige • à se
référer verbalement au conflit, plus important, qu'il prétendait
animer. D'où l'obligation de recourir au discours, à l'exposé des
motifs.
Mais cette réserve compte peu. On doit reconnaître à Winterset
un incomparable mérite : Maxwell Anderson s'est approprié un
thème vieux comme le monde, et il lui a rendu tant de jeunesse
que nous croyons le découvrir à nouveau. Preuve d'une singulière
vigueur, car il fallait se libérer du poids des souvenirs et des for-
mules, il fallait repenser à neuf.
Les faiblesses mêmes de l'ouvrage attestent que l'auteur n'a pas
reculé devant les risques. C'est ce qui explique, je pense, sa réussite.
Assurément, la tragédie du justicier retrouve entre ses mains une
telle fraîcheur, une telle actualité, que si Mio Romagna déclarait :
« Il y a quelque chose de pourri dans la société américaine », nous ne
verrions dans cette phrase ni une allusion, ni un pastiche, mais une
authentique trouvaille.

On a contesté que Notre petite Viiie 1 fût une véritable pièce de


théâtre. Certes, les conceptions classiques à la française n'y sont
.
guère respectées, et ceux pour qui l'action dramatique se réduit
essentiellement à une crise ne peuvent être, que surpris par ce long
récit détendu, cette lente conférence sur la vie d'une bourgade.
Il leur semblera encombrant', bavard, ce metteur en scène qui,
après avoir annoncé le spectacle, puis allumé sa pipe, s'entretient
posément avec le public et ne lui épargne aucun des commen-
taires que lui inspire son sujet : la marche, paisible ou précipitée,

Noire petite Ville de Thornton Wilder. Adaptation française de Jean


1.
Mauclair. Au théâtre du Vieux-Colombier, puis au Théâtre-Gramont. Repré-
sentations de la Compagnie des Masques (Genève).
252 CHRONIQUE DU THÉÂTRE
de quelques personnages anodins, vers la mort; le tragique
assourdi des « petites existences ».
Mais il n'est pas sûr que le procédé choisi par Thomton "Wilder
trahisse autant que certains critiques l'ont dit les grands principes.
De quoi s'agit-il, en effet? Un homme se présente devant.nous, qui
nous raconte une histoire ; et pour soutenir notre intérêt, pour
aviver notre émotion, il matérialise sur la scène au moyen de quelques
accessoires simples, aidé de plusieurs personnages qu'il appelle au
moment voulu, les événements sur lesquels il veut plus particulière-
ment attirer notre attention. Parfois il s'eiïace, la scène amorcée
se déroule, puis il revient et poursuit son récit. Qu'on y prenne garde :
il n'y a aucun pirandellisme dans tout cela, on ne se demande pas si
les comédiens sont de vrais comédiens ou des représentations imagi-
naires, si l'aventure est réelle, ou bien si elle s'élabore dans le cerveau
du metteur en scène ; non, ces gens que nous voyons ne sont qu'eux-
mêmes, ils vivent devant nous, et réfléchissent fort peu.
Ne peut-on penser que s'exprime dans cette sorte de conte drama-
tisé l'une des formes traditionnelles de la création théâtrale? Dans
les sociétés primitives, n'est-ce pas autour d'un récit que se sont.
d'abord organisés l'action et le dialogue ? Le choeur, dans les tra-
gédies antiques, n'était-il pas chargé, parmi d'autres fonctions, dé-
faire le point, de renouer les fils de l'intrigue, d'assurer l'exposition?
Lisez Antigone : « Sept capitaines aux sept portes de Thèbes, égaux
contre égaux, laissèrent à Zeus victorieux le tribut de leurs armes
d'airain, sauf les deux malheureux frères... » C'est le ton d'un poème
épique, d'une Chanson de Roland. Et j'imagine, à ce propos, que
les troubadours n'eussent pas répugné à illustrer de quelques évo-
cations-animées leurs chroniques. Si, un jour, le récitant a disparu
de la scène pour s'effacer devant l'événement réel qu'il aurait pu
décrire, tout montre que les auteurs ont eu grand'peine à se passer
de ses services, les plus illustres n'ont pu éviter le monologue, ni les
confidences. Et aujourd'hui, on lui rend sa place avec un empres-
sement qui tend d'ailleurs à devenir systématique.
Il se peut donc que Thornton Wilder ait fait la part trop grande
à la narration, mais si j'en juge par l'intérêt constant que sa pièce
éveille, la recette qu'il a adoptée ne me paraît pas si mauvaise, m si
-
fausse. Sans doute lé troisième acte m'a-t-il déçu. L'acte du cimetière :
quelques personnages sont morts, nous les voyons, assis les uns
à côté des autres, et ils dissertent, sans conclure, à.propos des avan-
CHRONIQUE DU THEATRE 253

tages de leur situation. J'ai retrouvé là cette métaphysique enfan-


tine et fumeuse dont Au Grand Large de Sutton Vane nous avait
donné, à la Comédie des Champs-Elysées de Louis Jouvet, une
meilleure expression.
Mais quel charme se dégage des deux premiers tableaux! Nous
apercevons Mrs Gibbs, côté jardin, et Mrs Webb, côté cour (jamais
ces mots n'ont été plus opportuns), nous les regardons moudre leur
café, repasser leur linge, elles devisent,elles commentent leurs menus
soucis, leurs humbles joies, nous voyons leurs enfants se chercher
et se rejoindre, nous assistons au mariage de George et d'Emily..,.
et la présence de ces braves gens, courageux, discrets, un peu
tristes, nous communique petit à petit une mélancolie pénétrante
et douce. Les deuils, les maladies, les échecs ne donnent pas lieu
à des effusions spectaculaires ; on ne crie pas, on ne joue pas la
tragédie. Nulle catastrophe, mais simplement cette dusly answer
of life, qui a inspiré à Rosamond Lehmann le titre de son meilleur
roman.
Notre petite Ville est bien représentative de cette famille d'oeuvres
où se manifeste par l'intermédiaire d'une technique très libre, jon-
glant avec le temps et l'espace, une observation sincère des formes
simples, de la vie, un bon sens douloureux, conscient des limites
du bonheur, et qui doivent à leur saveur originale d'occuper, une
place de choix dans l'ensemble du théâtre américain 1.
Le tableau du mariage est l'un des mieux venus. Quelques bancs,
sept ou huit personnages, le metteur en scène joue le rôle du pasteur,
le marié et la mariée arrivent l'un après l'autre, par la salle, dix
répliques furtives, et tout ce que peut contenir d'amertume l'instant
où deux jeunes gens s'engagent, au nom de leur amour, à partager
leur vie, est exprimé. Le pasteur ouvre sa Bible, l'entendrons-nous
prêcher? Non pas. Une assistante se retourne de notre côté et, par
ses commentaires : « Quel beau mariage ! Ne trouvez-vous pas que
c'est un beau mariage ! » nous évite l'inutile sermon et, sans rompre
le charme, précise au contraire notre émotion. C'est un chef-d'oeuvre
de sensibilité et de tact.
Une grande part de cette réussite revient, n'en doutons pas, à
Claude Maritz, l'animateur de la Compagnie de Genève. Tout son
spectacle, d'ailleurs (à peine quelques effets d'éclairage un peu

1. Voir, par exemple, Par delà l'Horizon. d'Eugène O'Neill.


254 CHRONIQUE DU THÉÂTRE
appuyés, ici et là, à peine quelques mimiques illisibles ou mala-
droites), est mis en scène avec un soin, une intelligence rares. E+ il
faut voir avec quelle souplesse il nous fait passer d'un lieu à un au ic
d'une époque à une autre, apportant deux tabourets pour figurer
un bar, interpellant le vieux Bobby ou le sacristain Simpson, détendu
présent quand nous avons besoin^-de lui, puis s'esquivant sans que
nous y prenions garde. Il a su grouper de bons comédiens et imposer
à leur jeu un même style. Notre petite Ville lui doit beaucoup.
Je signalerai encore, dans son spectacle, un passage remarquable
et propre à éclairer certains mystères du théâtre. C'est le soir, Emily
et Georgetravaillent'dansleurs maisons silencieuses. Ils sont étudiants,
ils finissent leurs devoirs. La nuit est tranquille, la lune brille. Ils se
lèvent et vont s'accouder à l'appui de leurs fenêtres. Voilà qu'ils
se font face, séparés par la petite rue déserte, et qu'ils se parlent...
Cela, c'est ce que nous voyons, et pourtant il n'y a sur la scène que le
projecteur qui joue le rôle de la lune et les deux escabeaux sur les-
quels les jeunes gens sont montés comme sur des marches qui
mèneraient- à une mansarde ; néanmoins, nous croyons à la nuit,
aux maisons, aux étoiles, et aux ^vacances qui approchent. Je ne
connais pas de plus bel exemple des prodiges qu'on peut attendre de la
transposition théâtrale, quand ses pouvoirs sont remis à un bon
ouvrier. Tout, alors, peut sortir de rien.
Et je me demandais en quittant le Vieux-Colombier dans quel
genre déterminé je pourrais classer Notre petite Ville. Réaliste? Oui,
quant au choix et au développement- du sujet ; non, quant aux moyens
mis en oeuvre. Contradiction illusoire dont cette pièce, précisément,
nous libérait, en nous rappelant le secret du seul réalisme valable :

celui qui est une forme attentive de l'imagination.

Ces pièces américaines, on le voit, présentent des caractères très


divers ; il paraît impossible, au premier abord, d'en dégager une
orientation unique. Elles se ressemblent pourtant, du moins deux
d'entre elles, par un trait commun : la gravité à la fois et la fraî-
cheur du regard que leurs auteurs posent sûr les choses, les êtres,
les sentiments et les idées, Maxwell Anderson et Thornton Wilder
ont pris deux partis opposés, l'un s'appropriant un mythe, l'autre
observant la réalité vivante, mais ils ont dirigé sur leurs sujets le
CHRONIQUE DU THÉÂTRE 255
I

même regard : un regard neul". Ce qu'ils voyaient, on eût dit qu'ils


]e voyaient pour la première fois, et ils trouvaient urgent de parti-
ciper en personne, activement, aux drames qu'ils découvraient,
remettant à plus tard d'y réfléchir. Cette hâte, née d'une sympathie
avide de contacts directs, est le signe de la jeunesse d'une culture.
Ce n'est pas sans nostalgie que nous considérons, mise en
parallèle, notre innocence perdue, accablés que nous sommes de rémi-
niscences, sollicités à propos de tout par mille comparaisons pos-
sibles, protégés contre les chocs nécessaires par les tampons de la
pensée critique. Et si nous hésitons à prononcer le mot de vieillisse-
ment, nous murmurons celui de fatigue. Il semble bien que la
culture théâtrale française soit fatiguée d'elle-même, qu'elle s'épuise
à poursuivre des ombres. Mais où est le remède? Imiter n'est pas
créer. La naïveté voulue n'est qu'une intolérable singerie. Que faire?
Proposerons-nous de « renouveler les élites », de « leur infuser un
sang nouveau », de « revenir au théâtre populaire »?...
Je ressassais ces banalités après la présentation de Maria d'André
Obeyi, car l'auteur avait incité son public, en termes précis, à voir
clans la pièce nouvelle qu'il lui soumettait une tentative de remise
en question des grands problèmes dramatiques. Or, il s'était engagé
imprudemment et n'avait pas tenu sa promesse.
Maria, on le sait, a soulevé les plus ardentes polémiques.
« Cette oeuvre, disait-on, encourt un grave reproche : elle porte les
traces, trop voyantes, des influences qui l'ont inspirée : Pirandello,
Claudel, Anouilh, et d'autres... » Une telle remarque manque son
but, elle ne porte pas, à priori, condamnation, car il n'est pas interdit
à un dramaturge, si l'on se fie à quelques bons exemples, de « prendre
son bien où il le trouve ». A vrai dire, je me serais peu soucié, en
suivant le spectacle le soir de la répétition générale, de reconnaître
au passage Bernanos ou Evremoff, si j'y avais retrouvé aussi André
Obey.
.
Seules la vigueur, la sonorité du dialogue évoquaient pour moi le
timbre d'une voix familière, mais, pour le surplus, dans cette his-
toire à double et triple fond, qui me montrait un metteur en scène
(encore) aux prises avec un souvenir de voyage et les personnages
issus de ce souvenir, échafaudant les péripéties, puis se laissant
dépasser par elles, dans cette macération intellectuelle d'un sujet
1. André Obey a écrit Maria après avoir lu une nouvelle de W. Faulkner,
qui l'avait; vivement frappé.
25G CHRONIQUE DU THÉÂTRE
tragique; je cherchais en vain la marque de l'auteur -de Nod et de
la Bataille de la Marne ; d'un auteur si direct dans une oeuvre où les
coups du sort n'atteignent leurs victimes qu'après plusieurs ricochets
sur les bandes de l'esthétique théâtrale.
« Théâtre indirect », a-t-on dit précisément 1, et l'on étendait cette
appréciation à Notre petite Ville. Le rapprochement des deux pièces
décourage, au contraire, toute comparaison. Si l'une est un conte
l'autre est un essai. La différence est, de taille.
C'est parce que Maria est un essai que, dramatiquement, elle est
manquée et qu'elle apporte un témoignage alarmant. Un essai sur
la tragédie, plutôt qu'une tragédie. Je n'hésite pas à dire que cette
tendance à penser le tragique plutôt qu'à le vivre, à jouer avec le feu
plutôt qu'à s'y confier corps et âme, à ne point créer mais à penser
à propos d'une création possible, est un signe de profonde impuis-
sance où s'annonce, j'y reviens, l'épuisement d'une culture.
Ceux,(j'en sais plusieurs) qui ont vu et voient encore dans Noê
l'une des plus vigoureuses et des plus saines parmi les oeuvres dra-
matiques de ce temps, ceux qui, alors qu'il était peii connu, plaçaient
très haut- le nom d'André Obey, ne peuvent qu'être péniblement
surpris par Maria. Us ne sont pas mécontents, ni railleurs, ils
sont, déçus dans une confiance où ils avaient mis beaucoup d'eux-
mêmes.
Mais répugnant à se montrer ingrats envers un homme dont ils
aimaient le chaleureiix génie, ils préféreront se taire et livrer l'auteur
au jugement de ses propres personnages.
J'imagine alors qu'ils citeront deux phrases du père Noé que je
reproduis ici en guisè de conclusion et, peut-être, de solution.
Voici la première :
« Et de voir fonctionner à A'ide tous mes jierfectionnements
d'homme, ça me fiche un mal de coeur » !

Voici la seconde :
« Est-ce qu'on ne pourrait pas être simple? »

HUHF.HT CTGNOUX.

1. Voir l'excellent article de P.-A. Touchard, dans Opéra du 3 avril 191 fi.
HISTOIRE RELIGIEUSE COINTEMPORAINE
JEUNESSE DE L'ÉGLISE
L'ASSEMBLÉE DE BESANÇON

De véritables assises du clergé de France viennent de se tenir :


le Congrès de l'Union des Qïuvres, sous la direction de l'abbé Cour-
lois, a réuni à Besançon un millier de prêtres du 23 au 27 avril 1946
pour traiter de la Paroisse, chrétienté communautaire et missionnaire.
On ne saurait exagérer l'importance de ce Congrès : c'est la première
fois que depuis i^O une telle rencontre est possible ; venu de tous
les diocèses, le clergé français a pu prendre conscience de son unité
et des grands mouvements qui le travaillent. Par suite de l'absence
presque complète, et regrettable, des laïques, ce Congrès a constitué
en fait une sorte d'assemblée révélatrice du clergé de France.
Révélatrice de quoi? Un prélat me disait. : « On sent qu'on est
au début d'une grande révolution. » Révolution qui ne suppose
pas coupure dans le développement vivant du corps du Christ,
mais jeunesse renouvelée, selon ce miracle permanent grâce'auquel,
malgré les péchés des hommes d'Eglise, jamais ne meurt la petite
flamme du pur Évangile et toujours recommence le grand incendie
qui couve, celui du feu du Christ.
Pendant tout ce Congrès, un mot m'a hanté que j'ai entendu,
voici vingt ans, prononcé par le curé d'une basilique cle l'Ouest :
à un prêtre qui lui proposait d'aller évangéliser une annexe lointaine,
il répondait. : « S'ils veulent de la religion, ils savent que je suis ici,
ils n'ont qu'à venir me trouver. »
Langage inconcevable aujourd'hui. Cette assemblée de Besançon
sentait avant, tout que les chrétiens sont une minorité dans le pays,
au milieu d'une masse païenne indifférente ou hostile, à l'exception
de quelques terres privilégiées : Alsace, Franche-Comté, Bretagne
ou Vendée. C'est pourquoi l'assemblée affirmait unanimement
que le devoir premier de la paroisse de nos jours est de conquérir
la masse païenne, non de préserver les fidèles.
Devant les exigences de ce. devoir premier se révélait un malaise
ftrmiEs, mai 194G. GCXL1X. — 10
258 HISTOIRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE
chez ces mille curés et vicaires, et c'est la grande révélation de ce
Congrès : le clergé, de France sent le besoin d'une transformation
profonde de la paroisse pour la rendre vraiment missionnaire, trans-
formation de son esprit plus que de ses institutions 1.
Aussi bien le Congrès fut-il dominé par une âme d'apôtre, l'abbé
Michonneâu, fils .de la Charité, curé du Petit-Colombes, clans la
banlieue parisienne, figure de Fioretli, animateur d'une équipe sacer-
dotale conquérante 2. De l'autre bout du pays lui faisait, écho l'équipe
sacerdotale de Saint-Louis de Marseille, représentée par le P. Loew,
dominicain, qui naguère déposait son froc blanc pour prendre le bleu
de chauffe et vivre la vie des dockers sur le port de Marseille. Non
point que les expériences de Colombes et de Marseille puissent se
présenter comme des normes applicables à l'immense majorité des
paroisses, paroisses de campagne ou de petites villes. Mais pour
exceptionnelles qu'elles soient et qu'elles doivent rester, les expé-
.
riences apostoliques de Marseille et du Petit-Colombes sont le plus
haut point d'un mouvement qui anime tout le clergé paroissial de
France, l'image d'Épinal qui illustre un esprit général.
.

C'est cet esprit qu'on essaye de dégager ici sans entrer dans le détail
des rapports, des discussions et des « carrefours » multiples du Congrès.

D'abord s'est manifesté le désir que la paroisse soit communautaire,


c'est-à-dire l'expression de cet amour fraternel qui est la marque
des âmes et des institutions'chrétiennes.
"
Cette communauté se cherche dans quatre directions.
Communauté de l'équipe sacerdotale, entre le curé et ses vicaires
dans la grande ville, entre les curés voisins et leur doyen à la cam-
pagne ; équipe où chacun'participe d'un esprit et d'un dynamisme
commun, tellement que l'obéissance et le commandement y
deviennent communion à un même idéal et à un même devoir envers
les âmes. On n'a pas assez souligné peut-être quelle sainteté une
1. Qu'on veuille bien comprendre que l'auteur, religieux étranger au ministère
paroissial, ne lait; que rendre compte ici, le plus objectivement qu'il le peut,
de ce qu'ont dit, devant dix évoques, des prêtres séculiers et des religieux chargés
de paroisses. -
'
2. L'abbé Miclionneau vient d'exposer lui-même ses méthodes d'apostolat
dans un volume de la collection « Rencontres» : Paroisse, communauté mission-
naire, Conclusions de cinq aiis d'expérience en milieu populaire. Éditions du
Cerf, 1946, in-16, 483 pages.
HISTOIRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE 259

telle équipe exige de ses membres, c'est-à-dire quelle abdication de


tout orgueil et de tout égoïsme.
Communauté entre l'équipe sacerdotale et les fidèles. Ce Congrès
de clercs n'a pas cessé d'aiiatbématiser le cléricalisme ; ces prêtres
répétaient que leur rôle est celui d'un guide spirituel, non d'un
touche-à-tout omnipotent ; tous se montraient désireux de vivre les
méthodes d'Action catholique authentique et d'agir par les libres
militants formés par eux à'la sainteté.
Communauté dans le diocèse. Dans tout le Congrès on a senti le
besoin d'établir des rapports de plus en plus filiaux et non point
administratifs entre le clergé et l'évêque. Peut-être a-t-on surtout
fait l'examen de conscience des curies épiscopales et pas assez celui
du clergé inférieur ; et il y a lieu d'admirer la liberté de ces discussions
en présence d'une dizaine d'évêques ; n'eût-il pas fallu rapper égale-
lement que si les curies épiscopales font figure d'administration, c'est
un peu parce que le prêtre ne fait pas toujours l'effort nécessaire
pour aborder l'évêque comme un père spirituel à qui l'on se confie?
Communauté,enfin et surtout, à l'intérieur de la paroisse, de manière
que les fidèles forment entre eux un milieu fraternel où l'on se con-
naisse, où l'on s'aime et où l'on s'aide. Presque tout est à faire de
ce point de vue dans la plupart de nos paroisses. Joseph Folliet,
laïque, « usager de la paroisse », dans un très beau discours, a souligné
le scandale que constituent ces assemblées anonymes de nos paroisses
de grandes villes où l'on communie au même Christ et où les intelli-
gences et les coeurs demeurent murés. Folliet redisait, après beau-
coup d'autres dans ce Congrès, qu'il est à peu près impossible aujour-
d'hui de faire entrer les convertis dans la vie paroissiale de
grandes paroisses bourgeoises, en particulier quand ils ont découvert
le Christ dans les camps de prisonniers.

Communauté ouverte et non pas close. C'est la seconde grande


aspiration du Congrès. Vivant de la charité du Christ, milieu fra-
ternel où l'on s'aime concrètement, par là même, la paroisse doit être
la lumière dans la cité païenne, le foyer où l'on vient s'embraser.
Mais ici se pose un grave problème dont les congressistes ont pris
vive conscience, sans apporter de solutions qui le plus souvent dépas-
saient leur compétence : la liturgie et les exigences de la « pratique »
l'épondent à l'état d'une chrétienté fidèle, non à la situation mission-
260 HISTOIRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE
naire au milieu, des *païens qui est la nôtre. Sans doute est-ce dans
les paroisses de masse prolétarienne ou de campagne irréligieuse que
le problème se pose à l'état aigu ; mais, à des degrés divers pour
tous les prêtres du Congrès, la question était réelle.
D'abord la liturgie. 11 convient de noter le bon sens et la modé-
ration qui se sont manifestés au cours des discussions. La question
du latin a à peine été,touchée, bien que le cardinal Saliège ait
récemment exprimé l'espoir de voir approuver par Rome une liturgie
en langue vulgaire. C'est là chose secondaire ; exprimés en latin ou en
français, nos mystères restent fermés à la plupart des contemporains,
bien évidemment aux gens du dehors, mais aussi à'un grand nombre
de pratiquants pour qui, précisément, la religion est réduite à la
pratique. Il ne suffit pas d'expliquer, encore que ce soit nécessaire
et que des techniques efficaces aient été exposées. La difficulté est
plus profonde : d'une part, comme signe d'appartenance au christia-
nisme, la discipline actuelle exige l'assistance régulière à la messe,
c'est-à-dire à une liturgie qui n'a pas de sens vivant pour ceux à qui
elle est imposée ; d'autre part, la messe n'a dé sens Complet qu'ache-
vée par la communion sacramentelle des fidèles : or la plupart de
ceux qu'on pousse à la messe sont incapables des sacrements. C'est
que les exigences canoniques, qu'il ne nous appartient pas de changer,
correspondent à l'état d'une chrétienté adulte composée de fidèles
formés et conscients. "
De là l'insistance avec laquelle a été soulevée la question d'une
liturgie du catéehumênat ; il vaudrait mieux dire d'une liturgie
du seuil, puisque le catéehumênat antique était fait pour des can-
didats à la pleine fidélité, tandis que bien des demi-chrétiens de nos
jours resteront des prosélytes du seuil : divorcés remariés civilement
qui gardent des besoins religieux et qui sont attirés par le protes-
tantisme, non pas par sympathie spéciale, mais pour trouver un culte
auquel ils puissent participer ; femmes en situation irrémédiable-
ment irrégulière ; sympathisants auxquels le milieu social rend mora-
lement impossible la pratique religieuse intégrale ; âmes de bonne
volonté qui n'ont pas la moindre information et qu'on éloigne en les
admettant de but en blanc à des mystères dont l'intelligence demande
une lente éducation. Pour eux, les prêtres de paroisse de pleine masse
souhaitent que soit admise par l'Eglise une liturgie spéciale consti-
tuée par l'avant-messe : liturgie traditionnelle, par conséquent,
à qui l'on rendrait son sens primitif d'initiation progressive à la loi,
i HISTOIRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE 261

tandis que les mystères sacrés seraient réservés aux fidèles parvenus
à ]a majorité religieuse, « à l'âge adulte du Christ ». Évidemment,
dans ce domaine on ne peut exprimer que des désirs, la solution ne
dépendant que de Rome. '
On constate également dans les mêmes milieux de pleine masse la
naissance de ce qu'on appelle les « paraliturgies », c'est-à-dire de fêtes
religieuses célébrées à l'église, en dehors de tout office liturgique,
non pas pour attirer à un sermon, mais pour mettre dans, une atmo-
sphère religieuse, pour faire prier, pour amener peu à peu à prendre
une attitude de charité fraternelle. On retrouve ainsi une vieille tra-
dition, celle des mystères médiévaux, celle aussi des missions qui,
sous l'impulsion de Julien Maunoir, ont transformé pour des géné-
rations la Bretagne païenne du dix-septième siècle.
La question rebondit : cette pratique du seuil, ces paraliturgies
sont encore trop pour l'enfant de. pleine masse. On lui fait jurer
au moment de la communion solennelle de rester fidèle au Christ ;
et par cette fidélité on entend, et l'enfant entend, la pratique régulière
et l'assistance à la messe du dimanche. Or le milieu social rend impos-
sible cette pratique. Ainsi l'enfant prête un faux serment et se sent
définitivement coupé de l'Église et du prêtre. Citons simplement
comme un exemple les méthodes du Petit-Colombes : l'enfant s'en-
gage seulement à rester fidèle au petit groupe fraternel de huit ou
dix membres dans lequel il a reçu renseignement religieux en dehors
de l'église et à venir y parler des choses de Dieu ; pendant un an,
après la communion solennelle, le petit groupe reste en contact
permanent avec le prêtre ; ensuite il est pris en charge par un ménage
de militants qui en est le parrain, de manière que le prêtre puisse
s'occuper des nouveaux. Ainsi l'enfant est mis en attente, on ne le
rejette pas parce qu'il lui est socialerîient impossible d'assister à une
messe qui lui resterait extérieure, peu à peu on le prépare à devenir
capable de la pratique.
La pratique, en effet, doit être un aboutissement,non un commen-
cement, l'épanouissement d'une foi et son aliment, non un argument
apologétique ou un moyen de donner la foi. Mieux vaut, disent les
prêtres de pleine masse, faire prendre, une attitude chrétienne,
c'est-à-dire.une attitude de charité fraternelle concrète,plutôt, que de
hure passer la religion pour une ^affaire de gestes extérieurs inintel-
ligibles ; la pratique sera le résultat de cette attitude chrétienne, elle
I épanouira et lui fournira le moyen clc durer..
262 HISTOIRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE

Enfin, troisième grande aspiration qui s'est exprimée comme un leit-


motiv : rester en contact avec la masse païenne, par le dedans, en
évitant tout ce qui serait opposition négative. La comprendre
d'abord avec sympathie, dans ses souffrances, son esclavage, ses
grands espoirs, ses efforts pour se libérer. Quelques prêtres se font
ouvriers ; la chose est impossible à la plupart, du moins en se disant
qu'ils ne savent rien de la classe ouvrière et en se laissant instruire
peu à peu par leurs militants peuvent-ils arriver à entrer en harmonie
avec l'âme ouvrière.
En particulier on sentait le désir ardent d'éviter tout ce qui serait
apparence administrative dans l'accueil fait par le prêtre aux infi-
dèles qui l'abordent pour les baptêmes, les mariages et les enterre-
ments. Il semblerait, à écouter les congressistes, que, surtout dans les
très grandes villes, n'ait pas entièrement disparu la race du prêtre
fonctionnaire par qui l'on est reçu aussi froidement, aussi laïquement
et souvent aussi mal qu'au guichet d'une quelconque administration.
« Qu'il n'y ait jamais de question d'argent entre eux et nous »,
disait M. Michonneau dans son rapport du 26 avril. Le problème
des fameuses « classes » n'a pas été abordé directement, mais l'as-
semblée applaudissait quand le P. Loew ou M. Michonneau expo-
saient comment, dans leurs paroisses respectives, les services sont
tous gratuits. Pour l'instant, cette gratuité n'est possible que dans
les paroisses de grande ville prolétarienne; cependant, notons que,
de l'aveu de ceux qui ont tenté cette expérience, à Paris, à Marseille,
à Valence, ailleurs encore, loin d'en souffrir, les finances de la paroisse
sont plus prospères ; il n'est pas5 du tout sûr qu'on constaterait le
mêinc résultat dans une paroisse bourgeoise ou paysanne. C'est
pourquoi cette réforme, secondaire après tout, ne peut être introduite
que prudemment.

Ainsi un grand mouvement de fond a saisi le clergé de France ;


mouvement magnifique d'humilité, de soumission au réel, de
zèle apostolique, comme le constatait le président du Congrès,
Mgr Dubourg, archevêque de Besançon, avec sa simple et si paternelle
autorité. C'est la jeunesse de l'Église qui se manifeste une fois de plus-
Peut-être cependant, dans ces trois jours trop pleins, l'essentiel
HISTOTRE RELIGIEUSE CONTEMPORAINE 263
n'a't-il pas été suffisamment mis en relief. L'archevêque de Besançon
l'a rappelé opportunément, dans la conclusion très directe qu'il a
donnée au Congrès : l'essentiel reste la sainteté du prêtre, sa vie
d'union à Dieu par l'oraison et l'abnégation. Si la technique est
nécessaire, si des réformes sont imposées par de nouvelles structures
sociales, il ne .faut pas oublier que la croix et l'échec restent la loi
même du développement du corps du Christ. Aussi le pauvre prêtre
de campagne, le vicaire de ville, qui portent le poids de leur croix
de solitude et d'inutilité apparente, achèvent en eux ce qui manque
à la passion du Christ pour son corps qui est l'Église. Par la commu-
nauté la plus réelle, celle du corps mystique, corps crucifié, ils sont
missionnaires et ils rendent possible et efficace l'apostolat des paroisses
de pleine masse.
RoBF.nT ROUQUETTE.
LE MOIS
Paul Claudel de l'Académie française
Parmi les six nouveaux élus de la dernière « fournée», Claude] est
le seul qui ait été « invité » par l'honorable Compagnie et dispensé
des visites d'usage qui l'avaient tant importuné, il y a dix ans, lors
de sa première candidature. Nul n'oublie la note sur ses visites
préalables que le candidat malheureux d'alors — à qui Claude Far-
rère, oui, avait été préféré — envoya au Figaro : c'était féroce. Les
rôles sont renversés et c'est mieux ainsi ; les académiciens se sont
assurés au.préalable de la bienveillance et de l'acceptation du soli-
taire de BrangueSjjà qui 'sa gloire et son génie suffisent : c'est, lui qui
honore la Compagnie ; elle éprouve le besoin de redorer son blason'
après l'exclusion des collaborateurs. Claudel lui fera du bien en
France et. à l'étranger. Et de cet homme de quatre-vingts ans, plongé
maintenant dans la prière et les Ecritures, elle n'a plus rien à redouter
que la bonté. En fait, le voyageur infatigable n'est pas mécontent
d'être arrivé au port après avoir bravé les cyclones de tous les océans
et. dit tout ce qu'il pensait ; sa nacelle s'ancre aux berges de Seine.
Il a été traité d'académicien malgré lui. Que non ! il a dit qu'il est
heureux de l'invitation, il aime l'ordre et c'est dans l'ordre qu'il soit
de l'Académie.
Et l'ordre correspond, comme souvent, avec l'opinion publique,
la vraie, celle qui n'est ni sollicitée, ni travaillée, la bonne pensée
droite, de l'homme de 3a rue. Les journaux nous ont appris que, dans
le courrier qui arrivait au quai Conti chaque jour, il se trouvait des.
lettres pour Claudel. Le public, qui ne connaît pas les coulisses de
cette vieille maison ni ses intrigues, croyait de bonne foi qu'il en
était. ; l'Académie, Claudel se confondaient dans ses souvenirs.
Il serait, pédant devant cette oeuvre immense et marquée du génie
d'exposer les titres du poète à faire partie de la docte assemblée;
aussi bien elle a eu le bon goût de ne pas faire passer d'examen au
père de Rodrigue, de Prouhèze, de Tête d'or, de la Jeune Fille Violaine.
Ce candidat n'est pas à l'alignement ; c'était jadis une tare, mais on
n'a pas souvent des recrues de cette importance. Je sais bien qu on
est plus à l'aise avec Marins, Fanny, Topaze. C'est, pourquoi ces
personnages sont entrés aussi à l'Académie avec leur père. Ainsi
l'équilibre, cet, équilibre qui est dans la tradition de la maison,
est sauf.
Que cette élection claudélienne allât de soi, nous ne voulons pour
preuve que l'anecdote suivante qui circulait à Lyon au temps de
l'occupation, lorsque Claudel y venait faire de courtes et furtivcs
apparitions.
LE MOIS 265

Dans une réunion, une admiratrice du poète s'approche de lui,


un de ses ouvrages à
la"main, et, après lui avoit dit toute sa ferveur,
le prie de lui écrire une dédicace sur la page de garde. « Bien volon-
tiers, Madam» », dit la lente voix de Claudel, et il signa le volume.
«
Vous n'ajoutez pas : de l'Académie française? » dit-elle en regardant
l'autographe. Alors, Claudel, bourru, mais bon enfant, dévissa len-
tement le capuchon de son stylo et, avec ce flegme qui lui est propre,
écrivit de sa grosse écriture appliquée les quatre mots sacrés, ajoutant
mi-rieur, mi-grave :• « C'est facile, Madame ; après tout, votre
opinion vaut bien celle des autres. »
Cette scène d'anticipation nous dit à merveille à quel homme
nous avons affaire, aujourd'hui que l'âge, les épreuves, les luttes et
la méditation solitaire ont tempéré ses humeurs et sa colère sans
voiler son génie. Il était déjà largement consolé de ne pas « en » être,
car les honneurs humains, ordres, décorations, postes, il en était
rassasié et revenu. Mais cet hommage tardif, il le reçoit volontiers
pour faire plaisir aux autres encore plus qu'à lui-même.
Sans doute, aujourd'hui, devant les splendeurs vraiment immor-
telles de la religion et de la Bible qui habitent sa tête, pense-t-il
comme feu son confrère Paul Valéry de l'immortalité éphémère des
Quarante :
Maigre immortalité, noire et dorée.
Consolatrice affreusement laurôe.

RAYMOND JOUVE.

L'Église Réformée des Pays-Bas et la Justice politique


Le Synode général de l'Église réformée de Hollande vient d'envoyer
un message au premier ministre et au ministre de la Justice pour
protester contre le traitement qui est infligé aux prisonniers poli-
tiques.
On sait quelle courageuse attitude cette Église, comme l'Église
catholique hollandaise, a eue vis-à-vis de l'occupant. Non seulement
l'Eglise protestante des Pays-Bas a fait lire en chaire, dès le début,
des déclarations montrant l'incompatibilité absolue du christia-
nisme et du nazisme, mais encore elle n'a pas craint de s'adresser
directement au Commissaire du Reich pour défendre les droits de la
conscience chrétienne :
Si les Eglises s'adressent à vous, lui écrivaient-elles en janvier 1942,
c'est parce que trois des fondements de notre vie commune sont menacés :
"<• justice, la miséricorde et la liberté de conviction, lesquels, en dernier

ressort, sont liés à notre foi. Quand ces biens supérieurs sont en danger,
' Eglise a le devoir d'en témoigner devant chacun, sans excepter Z'«»-
ll>ritc établie.
266 LE MOIS
i ' '
;Et en mai 1943, quand les autorités . nazies mettaient les juifs qui
avaient épousé un chrétien ou une chrétienne en demeure de choisir
entre la déportation ou la stérilisation, les Églises réformées de
Hollande écrivaient au Commissaire du Reich :
Les commandements de Dieu, Seigneur et Juge de la terre entière
s'appliquent à vous comme à tous les hommes, et à vous d'une manière
particulière puisqu'il se trouve que vous occupez une position élevée...
Nous ne nous faisons pas d'illusion. Nous savons que nous ne pouvons
guère attendre de Votre Excellence qu'elle écoute la voix de. l'Eglise
c'est-à-dire la voix de Dieu. Mais ce qu'on ne peut humainement espérer
oh peut l'espérer dans la foi. Le Dieu vivant a le pouvoir d'incliner
votre coeur à la conversion et à l'obéissance...
Il était nécessaire de rappeler cette fière attitude avant de citer
l'actuelle protestation des Églises réformées de Hollande contre
les injustices de l'épuration dans les Pays-Bas :
Le Synode général de l'Eglise réformée des Pays-Bas, tenant grand
compte du très lourd fardeau que la question des prisonniers politiques
fait peser sur notre gouvernement, se sent obligé de parler au gouver-
nement et au peuple hollandais. Il est reconnaissant de pouvoir le
faire dans un pays libre, en s'adressant aux autorités naturelles.
C'est avec un profond chagrin que le Synode général a constaté qu'au
cours de ces derniers mois'de nombreuses personnes ont été privées de
leur liberté sans que leur cas ait été examiné par aucune autorité légale.
Dans certaines parties du pays, les tribunaux ne fonctionnent pas
encore et il se passera longtemps avant qu'un jugement définitif puisse
intervenir. Selon les principes en usage aux Pays-Bas, les garanties
légales exigent que, dans tous les cas où des. personnes auro?it été pri-
vées de leur liberté et en attendant le jugement définitif, une enquête
provisoire soit menée par un juge impartial.
D'autre part, le Synode se préoccupe vivement du traitement des
internés. Bien qu'il ait constaté avec reconnaissance son amélioration
dans de nombreux camps, il ne saurait admettre que dans d'autres
camps hollandais régnent des conditions contraires aux règles qui,
devraient présider au traitement humain des prisonniers. Dans bien
des cas, les gardiens sont absolument incapables de remplir leur tâche.
C'est au gouvernement qu'il appartient de porter remède à cet état de
choses. Il n'y a de commission indépendante d'inspection que dans très
peu de camps. L'organisation de telles commissions est. une urgente
nécessité.
Enfui, le Synode général insiste sur la nécessité pressante de permettre
.
aux personnes qui ont été libérées de vivre avec leur famille et de reprendre
une place normale dans la société. A ce propos, il faut constater avec
un profond regret que l'on a volé les meubles de nombreux détenus, dont
le cas n'a pas encore été jugé. En cas de non-lieu, il y a injustice fla-
grante à mettre la personne en cause en demeure de renoncer à ses
droits sur les biens dont on l'a dépouillée.
LE MOIS 267

Le Synode général, ne s'adresse pas seulement au gouvernement, mais '


au peuple des Pays-Bas tout entier, car il est convaincu que la conscience
du peuple dans son ensemble n'est pas prête à réagir comme il se doit
contre l'injustice et la corruption que révèle cet état de choses.
Il rappelle au peuple que là justice et la miséricorde exigent que
celui qui a été déclaré innocent, comme celui qui a subi son châtiment,
reprenne sa place dans la société. (S. OE. P. I., Genève.)
ROBERT ROUQUETTE.

« Pour un Art religieux »

Au milieu du mois dernier, M. l'abbé Morel organisait une expo-


sition d'art sacré à la Galerie Drouin. Le titre : Pour un Art religieux,
nous indiquait assez quel en serait l'esprit. Nous ne risquions guère
d'y trouver les représentants d'un art désuet et mièvre aux seules
fins d'assouvir par les moyens les plus faciles la piété des fidèles,
mais d'authentiques artistes qui, respectueux de leur art, ne pou-
vaient manquer d'aboutir au thème fondamental, le plus puissant à
agréger la totalité de l'univers, au thème sacré. A écouter les désirs
de M. l'abbé Morel, cette exposition, si les temps avaient été plus
faciles et les esprits moins échauffés, aurait pu grouper des oeuvres
des plus grands artistes de notre temps, tels que Cézanne, Matisse
et même Picasso. En fait, elle ne nous offre qu'un Bonnard, un Braque,
deux dessins de Laurens, le reste étant de Rouault. Nous ne regret-
tons pas trop cependant qu'elle n'ait pu rassembler un aussi grand
nombre d'artistes. Si elle n'a pas l'effet d'une démonstration, elle
garde celui d'un témoignage, et, en pareil sujet, cela convient mieux.
L'oeuvre de Rouault, en effet, suffit à nous persuader qu'un art
religieux existe, qu'une inspiration authentiquement spirituelle et
même mystique a su trouver ses propres moyens d'expression et les
plus purs parmi le langage plastique de notre temps. Mais plus
encore, elle vient nous affirmer que le thème explicitement religieux
donne à l'art une dimension nouvelle et qu'il est peut-être le plus
capable de faire regagner à la peinture moderne ces zones d'humanité
qu'elle a délaissées.
Rouault est d'abord un artiste qui a su retrouver une pureté plas^ -
tique digue des plus grandes époques. Sa forme est stable, bien
définie, créatrice d'espace et grande : tenant tout son mystère de la
simplicité de quelques rapports. Ses couleurs, d'une pâte lourde et
splendide, sont tellement éclatantes que les cernes épais des noirs
n'arrivent point à les contenir : violentes comme celles des vieux
vitraux, elles contaminent tout alentour. Bref, sa matière riche,
généreuse, presque intempérante, donne à toutes ses toiles une
mtensité sensuelle qui chez un autre accaparerait toute la signifi-
268 LE MOIS
cation de l'oeuvre. Mais, chez lui, c'est là le miracle, cette ardente
sensualité ne porte point sa vérité en elle-même, elle est ordonnée à
autre chose. Nul douté que Rouault ne fasse sienne cette réflexion de
Rodin : « Ce qui importe surtout dans l'oeuvre d'art, c'est ce qui ne
se voit pas », lui qui a donné un commentaire si profond du cri déses-
péré de Cézanne. « Le mot de Cézanne le contour me fuit, ce mot
•:

qui va au delà de la peinture, il est autrement suggestif pour un


peintre que celui tant célèbre de Dominique Ingres : Dessin est pro-
bité. » Au delà de la peinture, c'est là que Rouault nous attire dans
toutes ses oeuvres. Et quand nous disons que sa sensualité est ordon-
née à autre chose qu'elle-même, nous n'entendons pas seulement
cette spiritualisation de la matière que comporte toute oeuvre d'art
et qui consiste en son ordonnance, mais sa reprise complète, sa
refonte complète, sa transfiguration, faudrait-il' dire sa rédemption.
Alors que tant d'autres artistes, et non des moindres, ne nous
fournissent dans leur savante composition de formes et de couleurs
qu'une réconciliation heureuse, mais combien passagère, de notre
sensibilité et de notre raison, Rouault, par delà cette réconciliation,
dont il sait aussi bien qu'un autre nous offrir la jouissance, vient,
toucher notre coeur en ses fibres les plus humaines, et à peine nous
a-t-il accordé quelque plaisir esthétique que de ce bonheur il fait
surgir une réalité plus poignante qui nous ébranle jusqu'au fond.
C'est celle de' nos douleurs, celle de nos tendresses, celle de nos
déchéances, celle de nos désespoirs.' Mais ici les misères humaines
sont toujours mêlées aux pitiés d'un Dieu et finissent par se perdre
dans l'immense compassion du Christ : Misereor super turbam. Certes,
l'art de Rouault déborde infiniment les problèmes esthétiques et
par cela constitue une des premières tentat.Wcs pour mettre les
ressources d'un art purifié au service des grands thèmes humains.
Il est remarquable que d'emblée Rouault soit allô au coeur de
l'homme, là où s'agite son éternelle destinée, et qu'il n'ait pu parler
humain sans prononcer le nom de Dieu : Jésus-Christ. Mais peut-être
y a-t-il quelque logique à cela? Car pour réconcilier l'art et l'homme,
n'est-il rien de plus nécessaire que le thème sacré, rien de plus ellicace
que la foi au Dieu incarné.
J.-M. TÉZÉ.
REVUE DES LIVRES

i • •

DANIEL-ROPS. — Jésus en son Temps. Paris, Arlhème Fayard, 1946.


In-8, 638 pages. Prix : 100 francs.
Le titre de l'ouvrage indique déjà ce qui a été une des intentions
principales de l'auteur : replacer le Christ dans son milieu ethnique,
politique-, religieux, et même, en débordant, le cadre palestinien, dans
le inonde plus vaste de la civilisation gréco-romaine. Cette restitution
de toute une époque, à laquelle par son Histoire sainte M. DANIEL-
Roi'S s'était admirablement préparé, suppose le recours à de nom-
breuses sources d'information. Ici, l'érudition est dominée, elle fait
corps avec le récit pour lui donner solidité sans l'encombrer ni
l'alourdir, et môme, à l'occasion, elle relève un développement d'une
note fort pittoresque. C'est à quoi contribuent particulièrement des
citations piquantes de sentences rabbiniques, des allusions à des
coutumes orientales qui ont persisté jusqu'à nos jours, comme aussi
les références aux oeuvres d'art qui au cours des siècles chrétiens ont
illustré les scènes évangéliques : ce dernier trait donne à l'oeuvre de
M. Daniel-Rops une originalité de très bon aloi.
Dans une Introduction substantielle l'auteur a inventorié et appré-
cié la documentation qui nous permet de connaître la vie du Christ.
Pour retracer cette vie, il s'est tenu en chronologie aux quelques
points de repère fermes que nous indiquent les évangiles, sans s'a'.-
tarder à de subtiles discussions sur la place à assigner à tel ou tel
épisode. Dans le cadre ainsi délimité, il a distribué faits et discours en
de larges chapitres bien équilibrés, dont l'ensemble constitue un
édifice harmonieux.
Mais ce n'est pas là le plus grand mérite de M. Daniel-Rops, de
s'appuyer sur une information étendue et judicieusementinterprétée,
et de la mettre en oeuvre avec son grand talent d'écrivain. Lui-même
a éprouvé, et il nous le fait délicatement sentir, qu'aborder l'histoire
du Christ, c'est se mettre en face d'un divin mystère qui impose une
attitude de refus ou d'acceptation. Avec l'historien, c'est, l'homme
tout entier qui est provoqué à s'engager. M. Daniel-Rops ne s'est pas
dérobé à cet engagement, et c'est sans cloute ce qui donne à son
livre sa résonance si humaine, si vraie, et qui touchera chez ses lec-
teurs les fibres les plus profondes, soit que par ses réflexions il nous
ramène au sentiment de notre misère devant la grandeur et la sain-
teté du Christ, soit qu'il témoigne en toute sincérité et simplicité de
sa foi en Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant. Joseph HUJIY.
270 REVUE DES LIVRES
Alexandre MARC — Avènement de la France ouvrière. Porrentruy
.(Suisse), Aux Portes de France, 1945. Prix : 350 francs.
Toute l'évolution du mouvement ouvrier français, "depuis cent cin-
quante ans, semble à M. MARC commandée, d'un côté, par la mauvaise
volonté patronale et, de l'autre, par les revendications ouvrières
légitimes. Disons tout de suite que cette vue nous paraît trop simple
pour être exacte. '
Certes, il ne s'agit pas de nier les iniquités du capitalisme. Mais
-

Karl Marx lui-même, malgré ses outrances, les voyait de façon moins
unilatérale que M. Alexandre Marc. On sait l'importance, d'ailleurs
excessive, qu'il attribuait aux conditions extérieures, aux progrès
techniques, dont les hommes, surtout aux périodes de transition,
sont tributaires. Et il disait-: « Le moulin à bras vous donne la société
avec le suzerain; le moulin à vapeur vous donne la société avec le
capitalisme industriel. »
Sans rien signaler de ces influences, M. Marc se retourne vers les
revendications ouvrières pour lcur> donner son approbation globale
et sans réserve.
« Ainsi, dit-il, les revendications ouvrières les plus « égoïstes » — cl,
qui, même comme telles, seraient déjà suffisamment justifiées —
trouvent leur justification supérieure, non seulement dans leur réfé-
rence aux intérêts des travailleurs d'une entreprise, mais aussi dans
leur influence stimulante sur les intérêts de la profession dont l'en-
treprise en question fait partie. Faisons un pas de plus : par leur
répercussion, elles font participer lès autres professions au progrès
industriel et technique; mieux encore, elles contribuent, en.dernier
ressort, non seulement au développement du bien commun des pro-
ducteurs, mais aussi à celui dû bien commun des consommateurs. »
Et la lutte des classes," dans ces perspectives, a pour effet de « sau-
ver les classes possédantes de la dégénérescence qui les menace, dont
elles manifestent même déjà les symptômes les plus graves : immo-
ralisme, torpeur, bureaucratie, hypocrisie... », tandis qu'elle préserve
l'ouvrier du danger d'« embourgeoisement ».
Ainsi va ce réquisitoire sans nuances..Cesidées ne sont pas neuves.
Elles ont été développées, il y a un demi-siècle, par l'ingénieur
Georges Sorel, que cite M. Marc incidemment, et dont nous commen-
tions les Réflexions sur la Violence voici quelque trente ans. Un autre
maître ici prôné est Proudhon, bien qu'il n'admît pas la lutte des
classes.
Enfin, de façon générale, M. Marc est convaincu que la Confédé-
ration générale du Travail garde encore l'inspiration antiétatique,
antidémocratique qui fut celle de ses débuts. Il reproduit complai-
samment les textes anciens de Pelloutier, etc. Il invoque l'autorité
de Pouget, de Grieffulhes. Ces pionniers, avec leurs tendances anar-
chisantes, sont pourtant des ancêtres. Et le centre d'attraction du
mouvement ouvrier actuel n'èst-il pas en Russie, dont les réalisations,
REVUE DES LIVRES 271

sous le nom du communisme, offrent le type d'un capitalisme d'État


rigide qui s'intitule aussi — car les mots souffrent violence — démo-
cratie authentique?
Il faudrait encore relever plus d'un détail, comme, par exemple,
l'affirmation, pour le moins singulière, qui impute à la Confédération
française des Travailleurs chrétiens l'idée momentanée d'instaurer,
après la guerre' de 1918, des syndicats mixtes dans l'industrie.
Après ce rappel du passé, M. Marc s'efforce de prévoir l'avenir
qui demande en effet des aménagements. Il l'aperçoit dans une
«révolution» totale capable d'aboutir à une Fédération d'entreprises
autonomes bien que reliées entre elles par le souci d'une solidarité
productrice. Il ne nous dit pas où se trouvera le secret de cette acti-
vité cohérente.
Bref, ce livre, écrit d'une plume facile, s'il énonce des vérités utiles,
ne répond pas à sa promesse liminaire de rendre, par la vertu d'un
«
parti pris » qui ne serait point partisan, la vérité « plus actuelle
et, si dire se peut, plus vraie ». Henri du PASSAGE.

Charles MORGAN. —Le Voyage. Roman traduit de l'anglais par G. Dela-


main. Paris, Stock, 1945. v-505 pages. Prix : 150 francs.
C'est lui et ce n'est pas lui.
— Est-ce vraiment là, direz-vous peut-être, formuler un jugement
équitable sur le dernier MORGAN? Un roman de très grande classe
pourtant. De la famille à coup sûr des Fontaine et des Sparkenbroke,
et qui, plus qu'eux peut-être, nous touche, nous autres Français :
avec sa dédicace, en pleine occupation, « à un Français, à une Fran-
çaise qui m'ont fait plus aimer leur patrie » ; avec son décor parisien,
ses natures charentaises, ses héros de la France de 1881 : les premières
heures de Grévy et l'invasion du phylloxéra !
— Sans doute. Mais si l'on devait y chercher en vain les hautes
parties de son âme? Si l'air qu'on y respire n'était plus l'air des
sommets ?
(|; En tout cas, très à la MORGAN le titre symbolique et la donnée qui
y répond : le Voyage ! Non pas seulement ces trajets Angoulême,
Bordeaux, Paris, dont sont ponctuées, à intervalles irréguliers, les
péripéties de l'action ; mais surtout ces ravissantes « errances » au
fil de l'eau, sur là Rivière dans là campagne ou la Rivière au-dessous
de Paris (comme s'intitulent les livres I et II) qui sont, pour ainsi
dire, amorce, ou préfiguration, — peut-être même étapes, •—-de'ce
voyage intérieur annoncé au Ve et dernier livre : le Voyage com-
•mence. Nous nous retrouvons dans une exquise poésie intempo-
relle qui nous fait revivre les promenades de Mary et Sparken-
broke au village de Lucques ou au Bois Derry.
K C'est que la donnée elle-même n'est pas si loin de celle des autres
romans : là encore, il faut « se recréer soi-même », « réaliser son
272 REVUE DES LlVR.ES
destin «sinon par la mort, du moins par les deux chemins de Tari,
et de l'amour : un amour indissoluble, quoique sans vie commune)
un art parfait, mineur à la vérité : la chanson de café-concert. Là
encore, il faut « partir ». Non pas seulement en rêve, comme l'en-
fance, au moindre chemin de traverse, s'évadant vers l'inconnu.
Mais réellement, pour découvrir, comme Colomb qui ne s'évadait
point, un nouveau monde. « Passer d'un mode de vie à un autre. »
S'affranchir de toute contrainte.. Couper les amarres. Lever l'ancre.
De fait, Barbet Hazard et Thérèse Despreux, amis d'enfance à
Roussignac, auront beau différer sur tous les points : l'amour les a
faits l'un pour l'autre. Lui, protestant et vigneron considéré, ayant,
reçu en héritage des vignobles, une maison des champs et même,
détail savoureux, la prison municipale y attenante ; au demeurant,
geôlier très doux, sans préjugés, rêveur, aimant la nature comme
un François d'Assise, au point qu'une nuit où ses six prisonniers se
seront révoltés, il en viendra à bout par sa seule présence, n'ayant
pour toute arme que la petite boîte où il vient de ramasser des
vers luisants... Elle, catholique, de très petite naissance (nous y
reviendrons), orgueilleuse et sensuelle, mais capable, à force d'esprit,
et de volonté, de quitter son village où elle tient un cabaret, pour se
faire engager à Angoulême, à Bordeaux, à Paris : elle y créera son
genre et l'imposera. N'importe : la vie de gourgandine qu'elle mène,
et dont il n'ignore rien, n'empêchera point le chaste 'Barbet, aussi
peu jaloux que le Narwitz de Fontaine, de l'aimer et de le lui dire,
à chacun de ses, voyages d'affaires à Paris ; et elle, de son côté,
puisera dans son amour le plus clair de son inspiration. Entre deux
tours de ronde, en effet, et tout en protégeant ses vignes du phyl-
loxéra, Barbet écoute les oiseaux ; puis il en fredonne les airs à un
prisonnier qui les note; enfin, Templéraud, à Paris, les transcrit: elle
n'a plus qu'à les interpréter, et voilà les géniales chansons de Thé-
rèse, « la diseuse de profession »!
Viendra l'heure où ils seront prêts à mener la vie de total.affran-
chissement, de complet abandon. C'est à ce moment, que' Barbet,
pour recouvrer la liberté intérieure que le prisonnier Blachère lui
a fait perdre, se décide à libérer tous ses prisonniers, dût-il se faire
incarcérer à son tour. Et que Thérèse, jusque-là, dit-elle, « poussin
hypnotisé sur sa ligne à la craie », finit par lever les yeux, échappe
à son obsession, se déprend de l'amour des planches « et n'est plus
liée ni à la terre, ni à l'argent, ni à la scène, ni à rien ».
« Alors, conclut Thérèse (en ramant sur la Seine avec Barbet
qu'elle
a su retirer de prison, à force d'interventions et de chansons), alors
commence notre vie, ensemble ou séparés. »
Certes, il n'est que juste de reconnaître que pas un instant;
au cours de ces cinq cent cinq pages l'intérêt xi'a faibli, tandis que
montaient et s'enlevaient lumineusement sur le fond ou au milieu
de personnages true to life ces deux créations extraordinaires. Mais
où Morgan fait-il déboucher une pareille vie? Commune d'ailleurs
REVUE DES LIVRES 273

ou séparée? Est-ce vers la mystique, coeur de Sparkenbroke (Bon-


nerot), à quoi nous faisaient accéder jusqu'ici l'art, l'amour et la
mort?
Je pense 'que ni les personnages, ni l'atmosphère, ni l'auteur
n'autorisent à le croire : parce que, dans tout le livre, le courant ne
passe, ni ne peut passer.
Ni en Charente, en raison d'une situation non moins intolérable
qu'invraisemblable : car Thérèse, il est temps de l'avouer, nous a été
donnée dès les premières pages comme la-fille du curé actuel de Rous-
signac, repenti bien sûr à présent et plein de remords, mais demeuré
sur place depuis qu'a éclaté le scandale, sans même un changement

de diocèse;-—-ni à Paris, au milieu des soupers trop gais à la sortie des
boîtes ou dans les dialogues d'alcôve. Au reste, Morgan n'a pas tenté
de reproduire pour son compte le miracle de Mauriac arrivant un
jour dans son Journal, I, à substituer, par une sorte de «travelling »
ou de « surimpression «poétique, au visage de Greta Garbo la beauté
radieuse du Fils de Dieu.
Quant au couple, il paraît aller « à la dérive» vers un amour tellu-
rique à la Giono : Thérèse demande à Barbet s'il croit « qu'elle et
lui, les prisonniers et les oiseaux, vivent une vie commune au delà
de nos vies séparées ». Il y croit. Et il croit aussi que tous nos sens
sont « heureux, beaux et libres », « jamais plus mauvais que la
vue du ciel et le parfum des fleurs que personne ne condamne ».
Qu'enfin, le plaisir (à désolidariser du péché) est un bien en soi,
parce qu'il est un « moyen de communiquer, et que communiquer
c'est vivre ».
Alors, si nous nous souvenons que pour le romancier, naguère, « l'art
parfait était une image de Dieu gravée par lui pendant le sommeli
de l'artiste » [Sparkenbroke), que Lewis sentait, « après avoir déposé
sa lampe et sa chandelle, jeté ses clefs et. pleuré, qu'aussitôt la
Lumière fut en lui » {Fontaine), ne pourrons-nous sans injustice
dire du dernier Morgan où l'on ne retrouve rien d'approchant :
C'est lui et ce n'est plus lui ? A. de LA CROIX-LAVAL.

Ph. SAGNAC. —La Formation de l'a Société française moderne. T. 1.


La Société et la Monarchie absolue {1661-1715). Paris, Presses univer-
sitaires, 1945. In-8, 240 pages. Prix : 120 francs.
Le dessein de M. SAGNAC retiendra l'attention. La société et l'État,
trop souvent objets d'études particulières, exercent l'une sur l'autre
des actions réciproques qui valent d'être étudiées ensemble, car elles
définissent la structure et le développement des sociétés modernes.
Ce premier volume évoque l'effort de Louis XIV et de
ses ministres
pour assujettir au pouvoir la société française.
Après avoir brossé un tableau de cette société à Fentour de 1660,
dont le schématisme accuse par trop les contrastes, l'auteur la montre
274 REVUE DES LIVRES
d'abord surprise et soumise par la gloire du règne à son apogée. Avec
l'aide des intendants, une poignée de jeunes hommes, le roi réduit
la noblesse d'épée et de robe à l'obéissance, étend un empire rigide
sur le monde du travail, s'ingère dans la vie des familles, prétend au
gouvernement des forces morales et spirituelles, voire des consciences.
Tout semble soumis à la règle, mais ce n'est qu'en apparence.
Les guerres pressent l'ascension des classes d'argent. Les conditions
et les relations sociales s'en trouvent modifiées. Sur la fin du siècle
un esprit nouveau se fait jour. Critiques, aspirations à plus de.liberté
projets de réformes économiques, fiscales, politiques. Sauf dans le
commerce international, par nécessité, par orgueil ou par tradition
le vieux roi ne sut pas assouplir sa politique. La façade intacte de
l'ordre hiérarchique masque la crise latente que ses successeurs
auront à régler. Déjà s'établit la distinction nette entre gouvernants
et gouvernés, se développe le sens de" l'égalité et de la liberté de
pensée.
On ne lit pas sans intérêt cette synthèse.
Mais ne convenait-il pas d'en remonter le point de départ à Riche-
lieu, qui jeta les fondements sur lesquels Louis XIV a bâti pendant
quarante années? Selon un défaut fréquent, son tableau est trop vu
' de Paris et son information ignore par trop d'excellentes études sur
d'autres provinces que la Bourgogne. Une connaissance plus complète
des travaux postérieurs à 1936 eût amené l'auteur à apporter d'autres
nuances à son exposé. Des ouvrages comme ceux de P. Hazai'd lui
eussent suggéré des touches plus précises sur le mouvement des idées
et la sensibilité de l'époque. Pour ne pas parler de nos propres tra-
vaux, les études plus anciennes de Mouy et de Sortais lui eussent
évité des erreurs un peu grosses sur la diffusion du cartésianisme et
sur l'enseignement des jésuites. Ses critiques sur l'éducation popu-
laire oublient Ch. Demia; J.-B. de la Salle et maints autres efforts.
Plus généralement, on regrettera la partialité dont témoignent les
pages qui traitent de l'histoire religieuse. François de DAINVILLE.

François POHGIIÉ. — Baudelaire. Histoire d'une Ame. Paris, Flamma-


rion, 194-5. Un vol. in-8, illustré de gravures hors texte, 450 pages.
Prix : 190 francs.
François PORCHE ne s'est pas contenté de publier en 1927, chez
Pion, une Vie douloureuse de Baudelaire : il a consacré les dernières
années de sa vie à l'élaboration de ce Baudelaire, fort volume, plein
de témoignages et de faits, agrémenté de réflexions piquantes et de
constructions ingénieuses, qui réjouira les amateurs d'histoire litté-
raire et, plus généralenlent, tous les amis des lettres. La vie du poète
est ici racontée avec amour et précision ; son oeuvre, présentée avec
esprit. Nous entrons, à la suite de l'auteur, dans l'intimité de Bau-
delaire ; nous l'accompagnon,s dans ses voyages et dans ses mule
REVUE DES LIVRES 275

déménagements ; nous apprenons les noms de quelques-unes de ses


nombreuses maîtresses et ceux de ses non moins nombreux créan- .
ciers ; nous le suivons fraternellement dans la pauvre aventure de
sa pauvre vie... Mais l'âme, cette âme dont on nous promet l'histoire,
apprenons-nous à la mieux connaître, et même, l'approchons-nous?
Le naïf lecteur qui, sur la foi du titre, chercherait dans cet ouvrage
le frémissement de ce principe spirituel qu'il avait l'habitude d'ap-
peler une âme, devrait bien vite déchanter. Un court dialogue, placé
au seuil du livre, aurait dû le mettre en garde.
Voici :
Qu'est-ce que l'âme?
-— Le mélange du corps et de
l'esprit,
— Donc l'âme est'mortelle?
— Oui, puisque le corps est; mortel.
— E-t l'esprit.
— L'esprit est immortel.
Tout écrivain est maître de son vocabulaire. Il suffit qu'il le
définisse. Il faut avouer que la définition ici proposée n'est pas des
plus claires. Du moins sommes-nous avertis, et ce sera bien notre
faute si nous sommes déçus pour avoir cherché dans ce livre un
propos qui n'est pas le sien.
Ceci dit, nous pouvons faire notre profit de l'érudition et de la
compréhension dont fait preuve Fr. Porche tout au long de 450 pages
pendant lesquelles on ne s'ennuie guère. Certes, les découvertes
ne sont pas nombreuses et les initiés, je veux dire les lecteurs de
MM. Blin ou Crépet, n'apprendront pas grand'chose de neuf. Ils
auront toutefois cette satisfaction de retrouver tant d'éléments déjà
connus rassemblés par une main habile guidée par un esprit fer-
vent. Signalons, parmi de nombreux chapitres particulièrement
bien venus, ceux que- Fr. Porche a consacrés aux thèmes centraux
de l'ennui et du satanisme baudelairiens. Notons encore d'excel-
lentes pages sur l'architecture des Fleurs d.u Mal et sur l'universalité
de Baudelaire.
Cherchons pour finir une petite querelle à l'auteur. Péguy, si sévère
pour la méthode littéraire de M. Taine qui prétend nous amener à la
compréhension d'un écrivain par « le train de la grande ceinture »,
Péguy n'eût sans doute pas été plus tendre envers les méthodes dites
psychanalytiques. Si la technique a 'changé, nous, sommes en face
du même déterminisme qui s'essaye à déduire une oeuvre clés cir-
constances dans lesquelles elle a été conçue ou de la complexionde
son auteur. Fr. Porche semble s'être quelque peu corrigé de ce vilain
défaut depuis son premier Baudelaire. Pas suffisamment, selon nous.
Pourquoi, par exemple, donner une telle importance à l'amour de
Baudelaire enfant pour la belle Caroline sa mère? Certes, le poète
nous a confié lui-même « la délicatesse d'épiderme et la distinction
d'accent de l'homme qui, dès le commencement, a été longtemps
baigné dans la molle atmosphère de la femme » ; mais qu'il y a loin
27G REVUE DES LIVRES
,

de cette remarque à l'affirmation de je ne sais quel « complexe » d'où


l'on tire des conclusions bien hardies ! '
De Baudelaire, nous connaissons assez bien la vie. L'histoire
.
de-
son aine reste à écrire ; ou peut-être n'est-il pas permis de franchir
une mystérieuse enceinte. Soyons reconnaissants à François Porche
de nous donner le désir de relire Baudelaire pour sentir palpiter h
travers une oeuvre vivante cette âme (la vraie) qu'il n'a pas voulu,
ou qu'il n'a pas su nous raconter. P. N.

Arthur KOESTLKR.— Le Zéroet l'Infini. Roman. Paris, Calmann-Lcvy,


1946. Un vol. in-16, 244 pages. Prix : 80 francs.
Ce livre a déjà suscité dans les journaux, les hebdomadaires et
la plupart des revues des commentaires passionnés : il est de l'ait
proprement passionnant et met en oeuvre un des problèmes les plus
angoissants de l'heure : la civilisation de demain sera-t-elle au ser-
vice de la personne, humaine, considérée comme valeur absolue, un
« infini », ou confisquée par la collectivité, l'homme étant alors
sacrifié, unité parmi dos milliards d'autres unités, autant dire un
« zéro » ?
Cedébat s'ébauche, puis se poursuit avec une continuité, une
rigueur obsessionnelles dans la conscience de l'ancien dirigeant du
Parti : Roubachof, le héros du livre, sous la forme d'un monologue
intérieur, qui se tient toujours dans des régions mal définies de la
conscience, entre le rêve éveillé ou la réflexion claire, et produit sur
le lecteur une impression hallucinante.
Roubachof n'est plus d'accord avec le Parti : écoeuré de le voir
« faire de la
politique » au lieu de « faire de l'histoire », il part pour
l'étranger, et, tout en continuant d'observer les ordres-du « N° 1 »
(Staline), il n'y croit plus et agit contre sa conscience un certain
temps, sacrifie même des sous-ordres (Avlova), s'estimant plus qu'eux
nécessaire. Son attitude ambiguë finit par se savoir et le Parti le fait
arrêter et emprisonner après que tous ses camarades de la première
heure ont déjà été jugés et liquidés. Leurs confessions publiques rap-
pellent, intentionnellement les fameux procès de Moscou.
Le corps de l'ouvrage est. fait des trois interrogatoires que subit
Roubachof en prison, coupés par les réflexions personnelles
mi-conscientes, mi-rêves du prisonnier : c'est, la partie la plus forte
du livre, celle où la dialectique implacable du système, jointe à la
pression et à la fatigue psychologique imposées au prévenu, abou-
tissent à triompher de sa personnalité et. à le convaincre lui-même
d'actes qu'il n'a pas commis, uniquement parce qu'ils sont le terme
logique de sa propre pensée.
Interrogé d'abord par Ivanof, camarade de la première heure
qu'il retrouve comme juge à la prison et qui cherche à lui sauver la
vie, Roubachof fait quelques concessions dont il a vite honte. Ivanof,
REVUE DES LIVRES 277
espionné pendant ce temps, est « liquidé1- » pour avoir dévié de la
stricte orthodoxie du Parti et c'est Gletkin qui achèvera le retour-
nement par la manière forte. Il laisse Roubachof « incuber » quelque
temps les deux premiers interrogatoires qui l'ont amené à faire une
confession écrite, de ses fautes contre le Parti et de son opposition.
Puis il le fait comparaître, alors que l'inculpé est déjà torturé de
pensées et de scrupules et ébranlé par l'exécution de camarades des
cellules voisines.
Aveuglé par l'éclat intensifié d'une lampe qui brille implacablement
devant ses yeux, Roubachof est soumis à la question pendant des
heures, ramené dans sa cellule, réveillé après un court sommeil pour
continuer à subir la question sous l'éclat de la lampe huit jours
durant jusqu'à l'évanouissement sur sa chaise. Gletkin, correct, rusé '
et sarcastique, fait preuve d'une endurance physique et d'une logique
qui finiront par obtenir de son prisonnier qu'il se charge de tous les
péchés et qu'il se persuade de sa propre culpabilité.
Vient le procès à grand spectacle. Roubachof joue exactement le
rôle prévu, s'accuse au delà même de ce qu'on attend de lui. Le public
est conquis, l'accusé est exécuté d'une balle dans la nuque tandis
qu'on le conduit, dans les sous-sols de la prison.
Pas plus que Roubachof, le lecteur ne quitte cette prison au cours
du récit, il en est obsédé comme lui, tous l'es menus détails de la vie
de cellule sont, répétés, ressassés à travers le cerveau du détenu :
compter les carreaux du sol, Je nombre de pas, voir par le judas, par la
fenêtre les condamnés, la tourelle à mitrailleuse ; gestes et tics ne nous
sont pas épargnés et créent l'emprisonnement psychologique du
lecteur.
L'interrogatoire par Gletkin, la transmission rapide d'une cellule
à l'autre par l'alphabet quadratique des nouvelles et surtout des exé-
cutions, la promenade dans la cour enneigée des détenus affaiblis,
l'épuration de la bibliothèque de l'ambassade quand le Parti tombe
à la dictature, sont des scènes évoquées avec un talent supérieur.
Reste la valeur proprement dogmatique du livre. Je ne crois pas que
la thèse posée sous forme du choix entre antivivisectionnistes — lisez
chrétiens— pour qui la personne est une fin en soi, supérieure à la
collectivité, et vivisectionnist.es — communistes — pour qui l'homme
est un zéro et peut être sacrifié comme un cobaye à l'avenir de l'huma-
nité, soit susceptible de satisfaire le chrétien ou le communiste.
L'affirmation n'est pas assez nuancée pour cela, car si en civilisation
chrétienne la société est' pour les personnes, elle a malgré tout des
contraintes normales à exercer sur celles-ci, et il est des cas où les
individus doivent être sacrifiés ou se sacrifient en vue du bien com-
mun. Les communistes, de leur côté, ont trouvé le livre trop méta-
physique et trop abstrait et ils feignent de ne pas se reconnaître
dans la méthode de Gletkin. Sans doute n'aiment-ils pas que le « je »
de chacun soit appelé ouvertement une « fiction grammaticale ».
Cependant, enfermés dans le monde clos du matérialisme historique.
278 REVUE DES LIVRES
ils ne pourront qu'admirer la rigueur delà dialectique d'Ivanof et
de son successeur qui broie toute conscience du bien et du mal dans
son engrenage implacable. Les vieux slogans des dictatures sont
mis l'un après l'autre en oeuvre. La vérité est ce qui est utile à
l'humanité, la fin justifie les moyens, il n'y a pas de fautes, il n'y
a que des erreurs, et. les erreurs seront punies comme des fautes
car elles causent des milliers de morts. Erreur de vouloir de grands
sous-marins au lieu de petits, erreur de choisir l'azote au lieu de
potasse pour les engrais..., ces erreurs privant l'Empire de défense
ou de munitions méritent que leurs fauteurs soient liquidés.
Machiavel avait dit tout cela et c'est, sous son patronage que ce
livre a été écrit. Mais c'est un Machiavel à la fois rajeuni et. chargé
'de quatre siècles d'expériences que KOESTLER a mis son talent de
romancier et de journaliste, ainsi que son génie slave, à nous pré-
senter.
Déjà répandu à profusion dans les pays de langue anglaise sous son
titre original : Darkness at noon, «Obscurité en.plein midi », ce livre
est appelé à déborder les terres anglo-saxonnes, car il atteint d'emblée
à la classe internationale. Raymond JOUVE.

II
ACTUALITÉS

Pierre LYAUTKY. — LET Campagne ses notes ne nous font pas pénétrer la
d'Italie, 1944. Souvenirs d'un G ou-. structure intime des combats et la
mier. l'Ion, 1945. ln-8, 174 pages. psychologie de nos soldats. Cette la-
:
GO francs.
cune est heureusement comblée par
Pierre Ilucor. — Baroud en Italie. Baroud en Italie.
Flammarion. In-8, -153 pages. 70 Aspects de la campagne et de la vio
francs. de nos soldats, après la percée do la
Les notes brèves que Pierre LYAU- ligne Gustav (mai-juin 1944).
TEY, officier de liaison dés Goums ma- La poursuite de l'Allemand sur lo
rocains, rédigeait, chaque nuit, sur ce sol italien constitue le cadre de ce petit
qu'il avait l'ait et vu, nous l'ont con- livre qui n'est pas, à proprement par-
naître cette épopée extraordinaire que ler, un livre de guerre.
vécurent nos goumiers, des rives du « Drôle de guerre », en vérité, où la
Garigliano au nord de Sienne. promenade conquérante parmi les ci-
Elles permettent de saisir l'aide ap- vils italiens cède brusquement le pas à
préciable qu'apportèrent au succès des des combats épuisants, acharnés, con-
Alliés les infatigables fils de la mon- tre un ennemi insaisissable et meur-
tagne berbère, entraînés dans des ma- trier.
noeuvres hardiment, conçues par l'ar- Mais l'humain pénètre les combats
deur de nos officiers. , et les dépasse. Dans des observations
Pierre Lyautey a vu « d'en-haut », et très justes, le chef de section de tirait-
REVUE DES. LIVRES 279

leurs sénégalais, que fut l'auteur, nous Éphémérides sont l'oeuvre d'un jour-
découvre l'âme des chefs et des com- naliste qui a songé à l'avenir. Au temps
.
battants blancs ou noirs à la guerre et de l'occupation, Pierre LIMAGNE, ré-
leur vision des choses et gens d'Italie. dacteur à la Croix et organisateur en
L'évolution de la, mentalité de nos Ardèche de l'Armée secrète unifiée, no-
hommes vis-à-vis des Italiens, hostile tait chaque soir les faits de la journée,
d'abord, puis largement compréhen- les dactylographiait, confiait les feuil-
sivc, l'état d'esprit de^jfeux-ci à notre lets à un camarade qui les enterrait.
égard sont particulièrement intéres Exhumées, ces feuilles forment la ma-
sants. Jacques de DAINVILLE. . . tière de ces Ephémérides qui compor-
teront trois volumes.
Edouard et François MICIIAUT. — Cet énorme travail, mené avec mé-
Esclavage pour une Résurrec- thode, est précieux pour l'histoire du
tion. Editions du Cep, 4 9 * ;J, journal la Croix pendant l'occupation.
255 pages. Il ne le sera pas moins pour l'historien
Le petit livre de ces deux frères qui trouvera là un recueil unique des
déportés est plus qu'un récit : il a si', consignes données à la presse par les
être à la fois un document et un témoi- Allemands ou Vichy et des exemples de
gnage. On retrouve en lui, sans exagé- la façon dont certains journalistes par-
ration et sans emphase, l'exact dérou- venaient à n'en tenir aucun compte.
lement d'une existence auprès de. Une table onomastique, qui paraîtra
laquelle l'Enfer de Dante fait ligure à la fin du tome III, permettra de con-
de lieu de repos. Mais plus encore sulter aisément cet original et remar-
son exactitude même dans le relevé des quable travail. J. B.
faits est un témoignage de courage

pour ceux dont il conte la tragique H. ROMANS-PETIT. — Les Obstinés.


histoire, pour ceux qui ont persévéré Lille, Ed. .lanicol. In-16, 2(i5 pages.
à noter au jour le jour ce. qu'ils 54 francs.
voyaient, aux moments du plus grand Récit du maquis de l'Ain par son
épuisement, aux heures do cette atroce créateur et son chef, le lieutenant-
marche forcée scandée par les coups colonejl ROMANS ; ce sera, pour les
dp feu qui achevaient leurs cama- jeunes de seize à vingt ans, un exemple
rades. Purifiés par l'éprouve, ils ont su d'héroïsme, d'idéal et de sacrifice vécu
raconter ce qui fait leur gloire sans s'y par des Français de leur âge qui ont
complaire, mais pour servir la vérité.
Compagnon de leur misère en d'autres
/ cru et se sont donnés à leur patrie.
J. L.
lieux, je n'ai pas de meilleur merci à
leur dire au nom de tous ceux qui se Puissances
recueillent en silence sur les mêmes
Lord YANSITTAHT. — Les
des Ténèbres. Tallandier, 1945.
souvenirs que de louer leur franchise, In-16, 71 pages. 30 francs.
pure de toute vanité comme aussi de Il s'agit, bien entendu, de l'Alle-
toute omission. C'est ainsi qu'ils sau-
magne et de son éternelle nocivité.
vent déjà dans la paix cette liberté' S'il est"bon de s'entendre rappeler le
pour laquelle ils ont souffert dans ladanger, on souhaiterait apprendre
pire bataille qui fût.
comment s'en préserver, et Lord YAN-
Ja,cques SOMMET. SITTAHT est très bref sur ce point. Et
Pierre LIMAGNE, rédacteur à la Croix.puis, n'y a-t-il pas quelque chose de
Ephéménides de quatre années choquant à voir un peuple assimilé

tragiques, 1940-1944. Tome I : De tout entier à Satan? On aurait aimé
liordeaux à liir-Hakcim. Bonne que l'esprit du christianisme ait appro-
Presse, 1945. ln-8, 620 pages. fondi ici le regard de l'homme d'Etat.
Rédigées en style télégraphique, ces L. B.
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Ilias VENEZIS. — La grande Pitié. l'actualité de ce beau livre dépouillé
Traduction d'Hélène et Henri Bois- tout en phrases courtes avec de brus-
sin. « Bibliothèque internationale.» .ques touches de feu, et combien il
Editions du Pavois. éveille en nous d'échos. Marches infer-
Voici plus do vingt ans, une guerre nales, sadisme des gardes-cliiournu1,
inexpiable mettait, aux prises Grecs cl fêtes de la faim, kommandos de tra-
Turcs. Les Turcs ravagèrent littérale- vail..., ce sont des souvenirs trop pro-
ment le pays de leurs ennemis et em- ches pour que-leur évocation ne nous
menèrent en déportation les hommes, brûle pas. Ces atrocités sans nom, dans
les femmes et les enfants. Dans le nom- l'admirable pàysago d'Anatolie, si af-
bre se trouvait le romancier grec Ilias ( freuses qu'on a peine à poursuivre la
VENEZIS, alors tout jeune. lecture, nous édifient, s'il en était
Le récit objectif, sans passion, et besoin, hélas ! sur le fauve humain,
d'autant plus bouleversant, dont les éternel et apatride. M. Ilias Venezis,
Editions du Pavois nous donnent la qui avait récemment les honneurs des
traduction, porle le témoignage des Temps, modernes, est, à coup sûr, un
souffrances atroces endurées par les excellent écrivain.
malheureux prisonniers. C'est dire Xavier TILI.IETTH.

LITTERATURE
Georges HouniuN. — Mauriac, Ro- romans lient à ce que, derrière les
mancier chrétien. Editions du drames imaginés, il y a toujours « le
Temps présent, 1945. 140 pages. drame intérieur de l'auteur, la lutte du
50 francs. chrétien aux prises avec la grâce, le
Avec ce court mais substantiel vo- tourment du pécheur livré à ses pas-
lume, qui rend pleine justice à Mau- sions, ht misère de l'homme sans
riac romancier et romancier chrétien, Dieu ». Ses personnages sont créés
nous avons, espérons-le, doublé le cap avec sa chair et son sang. Lui aussi « a
de ces temps malheureux oïl l'auteur mis son âme dans ses livres ».
de la Vie de Jésus pouvait écrire dans Voilà pourquoi, « lorsqu'on purle
tes Maisons fugitives (1939) : « Je lisais un jugement sur la valeur de son
ce matin avec mélancolie, sous la oeuvre, il ne faut jamais oublier le
plume d'jun grand chef catholique] : chemin que son auteur a parcouru, et
Un romancier dont les ouvrages mor- cette sorte de découverte continue
bides lie pénètrent ni dans mon foyer, qu'il a faite de la part chrétienne de
ni dans les foyers peuplés de mes lui-même ». De là vient aussi que son
enfants... » apologétique est capable de toucher
M. Georges HOUIIDIN ne restreint ceux « que n'atteignent pas les raison-
pas ses analyses aux dons extraordi- nements d'un Péguy ou les proclama-
naires du psychologue, à la création du tions d'un Claudel »..
personnage nouveau, à la formule « Notre romancier, déclare dans une
neuve du roman : il s'attache à montrer très heureuse formule M. Hourdin,
(le R. P. Rideau, on s'en souvient, ra- s'est engagé tout ' entier dans son
mait naguère dans le môme sens) que le oeuvre. Il a engagé avec lui, qu'il l'ait
calKolicismo fait partie intégrante de voulu ou non à l'origine, le catholi-
l'oeuvre du romancier. Mauriac a tenu, cisme. Là est sa grandeur et le secret
en effet, l'affirmation-programmc d'un de son influence. »
de ses premiers essais : Écrire, c'est se
livrer. Le passionnant intérêt de ses A. de LA CROIX-LAVAL.
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julien BENDA. — La France byzan- quinze fois. El l'inlellcctualité de l'au-


tine, ou le. Triomphe de la Lilléra- teur do la Jeune Parque est classée
ture pure (Mallarmé, Gide, Valéry, comme une coquetterie de plus de
Main, Giraudoux. Suarès, les Sur-
réalistes). Essai d'une psychologie son anliint.ellcctualisme. « Une habile
originclledulittérateur. Gallimard, technique de la provocation jointe à
1945. 291 pages. un sens aigu de l'opportunité », con-
clura Thierry-Maulnier, tandis que
J'imagine que l'universelle levée de Gabriel Marcel juge que c'est « l'esprit
boucliers provoquée pa,r son dernier d'abstraction qui anime les indigents
ouvrage n'a pas dû tellement déplaire et haineux écrits de M. Benda ».
au polémique auteur de Belphêgor, la Quelques jugements sévères sans
Trahison des Clercs, Une Philosophie être faux, de judicieuses formules par-
de la Mobilité. Peut-être même que ce fois, des citations heureuses ou d'in-
vieillard de quatre-vingts ans, soudain génieux rapprochements de textes :
vilipendé, sans égard pour ses cheveux- voilà, je pense, ce qui représente les
blancs, comme un jeune par des jeunes, quelques gouttes de vérité que Leibniz
s'est pris à murmurer le vers de Ra- assure trouver dans tout océan 'd'er-
cine : reurs. Le vrai mérite de l'ouvrage, à
,\ de moindres fureurs je n'ai pas diï mon sens, n'est pas là. C'est de mettre
[m'attendre. d'abord en pleine valeur, par con-
traste, une appréciation de la litté-
En tout cas, je crains fort, que ces rature : « expression de l'âme », comme
trois cents pages d'accusation du crime celle d'un Charles Du Bos. C'est de
d'anliralionalisme, contre la plupart rendre surtout, au lecteur moyen que
des littérateurs français contemporains nous sommes, le vrai service de nous
cl contre la littérature en tant que tendre un. miroir déformant : « Voilà
telle, n'ajoutent que peu à sa gloire. donc l'injustice et le parti pris, ne
Songez que l'auteur ne procède jamais peut-on s'empêcher de se dire en tour-
par- une étude d'ensemble sur aucun nant les pages de ce livre, où chacun
des auteurs incriminés, mais à coups de nous tomberait s'il se laissait aller
d'allusions et. de traits. Valéry, par à ses humeurs, à son ressentiment,
exemple, — M. Duron en a fait le plutôt que do s'efforcer de comprendre
compte, — est « épingle » soixante- ' et d'aimer. » A. L. L.

PHILOSOPHIE
Hoberl JACQUIN. — Lettres méta- l'actualité de certains problèmes, le
physiques. Bonne Presse, 1945. renouvellement de certaines questions.
In-16, 225 pages.' Sa docilité aux positions d'Aristote et
Destiné à de futurs bacheliers et de saint. Thomas lui fait condamner
même à un public plus'large, cet ou- sans assez de nuances « la pauvreté
vrage, composé de trente-trois lettres
,
doctrinale de la philosophie moderne ».
adressées à un jeune homme, veut être Peut-être une allusion au moins aux
mie initiation attrayante à la philoso- noms do Bergson, de Blondel, de
pliio : de fait, ses qualités certaines de Le Senne, de Lavellc ou même de
vulgarisation, alimentées par une gran- Sartre eût-elle révélé au lecteur des
de culture générale, le font lire avec perspectives neuves. Et je me défierais
plaisir. Peut-être cependant l'auteur