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Cours réalisé par :

Sylvie Roger (Lycée Descartes, 78180 Montigny-le-Bretonneux)


et Denise Buot de l’Epine (Lycée de Villaroy, 78280 Guyancourt)

La liberté dans Les Mains libres

La liberté est un thème privilégié de la poésie d’Eluard et une valeur essentielle du surréalisme (refus de tout type
de contraintes : morales, sociales, esthétiques).
La célébration de la liberté est associée au nom d’Eluard, en particulier grâce à l’extrême notoriété de son poème
« Liberté » qui en 1942 sera parachuté par la Royal Air Force au-dessus de la France :

Sur mes cahiers d’écolier


Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom

[…]

Et par le pouvoir d’un mot


Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

Ce n’est pas un hasard si les auteurs choisissent de clore la première des deux parties des Mains libres par
l’ensemble « la liberté », qui a une signification allégorique.
Le recueil célèbre d’une part la liberté morale et philosophique (objet du I), d’autre part, la liberté de création (II).

I. La liberté morale et philosophique

1. La célébration de la liberté dans « la liberté » et « la marseillaise »


Dans le dessin figure une jeune femme qui a clairement une dimension allégorique : dans « la liberté », Man Ray
rend un hommage au célèbre tableau romantique de Delacroix, La liberté guidant le peuple (1830).
On retrouve : la femme tenant un drapeau, la marche conquérante chez Delacroix, sans aucun réalisme chez Man
Ray. Dans le fond, le château médiéval en bas à droite peut renvoyer à Notre-Dame-de-Paris dans le tableau de
Delacroix. La composition ménage une grande place au ciel, chargé et contrasté chez Delacroix, vide chez Man
Ray (donc beaucoup plus abstrait).
Différences : la femme est nue chez Man Ray, et surtout elle est seule : toute la représentation de la révolution de
juillet 1830 (le peuple en armes, les morts, le drapeau français, l’enfant et le jeune homme révolutionnaire)
disparaît au profit de cette seule figure de la liberté, qui tient un drapeau coupé, sur lequel on ne lit que le « L »,
sans doute de « liberté ».
Il y a aussi une différence dans ce que suggère le mouvement de la femme. Tout dans le dessin de Man Ray
suggère marche et légèreté : la femme, surdimensionnée, est placée à gauche avec un espace libre à parcourir
devant elle, adoptant une position en extension, tête en arrière, les pieds effleurant à peine le sol d’où une
impression d’envol renforcée par l’usage du hors cadre.

Dans le poème, Eluard transpose le dessin en une célébration lyrique de la liberté :


Un tercet composé de 2 alexandrins qui entourent un vers de 8 ou 9 syllabes selon qu’on lit ou non le e muet de
« légère ».
Le poème est composé de manière simple : l’anaphore de « liberté » v. 1 et 2 est suivie de deux images qui
donnent une équivalence concrète à ce terme.
On trouve de nombreux procédés poétiques très traditionnels :
- l’interjection lyrique « ô » (ô vertige/ô tranquilles pieds nus).
- Le mot « vertige » est une modulation phonétique du mot « liberté » (paronomase).
Par contre, le rapprochement entre « vertige » et « tranquilles », qui ont des connotations opposées, est
caractéristique de l’image surréaliste.
On trouve ensuite une comparaison entre la liberté et le printemps, dans laquelle on repère :
- des connotations mélioratives associées à l’envol et à la pureté : légère, simple, sublime, limpide
- un jeu de sonorités avec des allitérations en « l » et en « p » et l’assonance en « in »

« la Marseillaise »
Une figure comparable se trouve dans « La Marseillaise », titre évoquant la femme dans le port sur le dessin,
mais aussi bien sûr l’hymne révolutionnaire.
Dans le dessin, la jeune femme semble la figure de proue du navire, mais elle s’est affranchie de sa tâche pour
s’étirer librement en adoptant une pose évoquant celle de la Statue de la liberté à New York (ville d’origine de
Man Ray). Cette femme évoque également la Vénus anadyomène.
Le poème, lui, n’évoque pas directement la liberté, si ce n’est par antithèse avec le dernier mot « le gibier de
prison », qui fait référence aux marins qui fréquentent les prostituées du port de Marseille. Le poème idéalise une
sexualité affranchie (« elle passe à travers / les roseaux de ses bras »)

2. La figure tutélaire du marquis de Sade


Une partie du recueil lui est consacrée, ainsi que le premier des « détails », partie qui tranche par le fait qu’elle
propose deux dessins très proches, et non pas des poèmes, mais des extraits d’une conférence de Paul Eluard à
Londres en 1936.
Il s’agit pour Man Ray et Eluard de dresser un monument en l’honneur de cet écrivain qu’ils admirent pour son
libertinage philosophique et sexuel. Pour une fois, c’est Man Ray qui s’inspire du texte d’Eluard, en répondant à
un constat de ce dernier : « on ne connaît aucun portrait du marquis de Sade » (p. 125).
Il en fait un portrait imaginaire : de pierre, il est de profil, le visage sérieux, le regard porté au loin. De taille
démesurée, il est plus grand que le château en feu au deuxième plan, qui figure la Bastille.

Sade (1740-1814) est connu pour des œuvres telles que


- Justine ou les malheurs de la vertu
- Les Cent vingt journées de Sodome
Ces œuvres subversives ont fait scandale et l’ont conduit à passer de nombreuses années en prison (dont les 13
dernières, sous l’Empire). La censure qui pèse sur son œuvre ne sera levée qu’en 1960.
Ses œuvres sont marquées par un libertinage sexuel et philosophique : Sade est un athée et un anarchiste avant la
lettre, et il remet en cause toutes les valeurs morales. Son œuvre a été censurée pour des raisons morales, à cause
de sa teneur pornographique et parce qu’il y fait l’apologie des sévices sexuels (ce qui a donné son nom au
« sadisme » = fait de trouver du plaisir dans la souffrance qu’on inflige à autrui), et aussi parce qu’il y défend une
liberté morale et politique absolue.
Les surréalistes le considèrent comme un maître à penser, un apôtre de la liberté. Eluard, en 1926, reconnaît :
« Trois hommes ont aidé ma pensée à se libérer d’elle-même : le marquis de Sade, le comte de Lautréamont et
André Breton ».
Sade est associé à la Révolution, aussi bien dans le dessin de Man Ray (avec la Bastille) que dans le texte d’Eluard
(« écrivain fantastique et révolutionnaire ») : Sade est un monument éternel alors que la Bastille brûle (symbole de
l’Ancien Régime).
Face au portrait de Sade, Eluard écrit « Presque entièrement écrite en prison, l’œuvre de Sade semble à jamais
honnie et interdite. Son apparition au grand jour est au prix de la disparition d’un monde où la bêtise et la lâcheté
entrainent toutes les misères. »
Dans ce texte, Eluard semble réagir contre la censure qui pèse toujours sur l’œuvre de Sade (et en jusqu’en 1960).

Lire l’extrait de Justine :


« Que sont donc les religions […] dans laquelle nous sommes tous deux nés ? »

II. La liberté de la création

1. Le jeu avec les convention esthétiques


• Les dessins : Man Ray s’inscrit dans une tradition picturale dans bon nombre de ses dessins :
- les paysages (« le tournant » par exemple)
- la nature morte (« Main et fruits »)
- le portrait (sections « portraits »)
- le nu (« le don » etc.)
En même temps il s’en libère par une série de décalages (jeux avec les proportions, collages, éléments
incongrus…)
Certains dessins cherchent à déstabiliser et restent énigmatiques (« la toile blanche », « les mains libres »)
Il s’agit aussi pour Man Ray de rejeter les catégories du beau et du laid : par exemple, dans « Paranoïa », on trouve
à la fois des éléments qui répondent aux canons esthétiques (visage et jambe galbée), mais la composition
déroute, provoque, puisque la jambe est directement assemblée au visage.
Par là il exprime sa liberté par rapport à la tradition, mais il laisse aussi place à la liberté du lecteur, liberté
d’interprétation face aux œuvres énigmatiques, comme par exemple « les amis » qui n’est pas compréhensible sans
connaissances de la biographie des auteurs.

• Les poèmes :
Les poèmes d’Eluard s’inscrivent pour beaucoup d’entre eux dans la tradition du lyrisme (nombreux poèmes
d’amour (« le don », « solitaire »), mais cette tradition est renouvelée par des images inattendues (« le don » : « elle
est noyau figue pensée » = énumération de termes associés librement) ou une syntaxe inattendue (« L’angoisse et
l’inquiétude » fondé sur une série d’infinitifs ou « la femme et son poisson » avec une série de substantifs
coordonnés)

Les poèmes d’Eluard s’inscrivent pour beaucoup dans la tradition du haïku (projet initial : n’écrire que des
haïkus) voir par exemple « les mains libres »

Eluard se libère des formes traditionnelles de la poésie, en écrivant en vers libres. Il pratique :
- l’hétérométrie : ses poèmes mêlent différents types de vers
- des formes poétiques variées (pas de structure fixe, de nombreux poèmes très courts – projet initial : écrire des
haïkus)
- il privilégie le rythme et les sonorités au détriment de la rime (« liberté » : paronomase dans « liberté ô vertige »
+ allitérations)
- l’absence de ponctuation, qui est créatrice de polysémie (Dans « Histoire de la science », la dernière strophe est
ambiguë : Invente perpétuellement. Le feu, l’air, la terre et l’eau sont des enfants ou Invente perpétuellement le
feu. L’air, la terre et l’eau sont des enfants) et laisse le sens ouvert (il ne faut pas enfermer les phrases dans la
ponctuation)

Non seulement la création artistique est libre, mais elle libère les créateurs :
2. Un ensemble emblématique de ce thème : « L’aventure »

Dans « L’aventure », on retrouve une jeune femme debout, dans un paysage, plus confus que dans « la liberté »,
mais où le ciel a encore une grande importance. La composition est différente. Elle est habillée et porte une main
devant ses yeux. Elle forme un ensemble visuel avec le fronton qui la surplombe car son ombre est parallèle à
celle du fronton.
Sa position contraste avec les sculptures nues et couchées qui figurent sur le fronton et semblent écrasées par la
pierre. Le fronton flotte dans le ciel, sans colonne de soutien, si bien qu’on comprend que la femme est une
cariatide qui s’est échappée. (Pensez aux cariatides de Guyancourt)

Le poème : 13 vers répartis en 4 strophes irrégulières, en vers libres

Le poème présente la libération comme une aventure, comme un parcours, dans lequel un JE anonyme interpelle
un destinataire qu’il tutoie et qu’il lance en avant. Le « tu » peut-être aussi bien le lecteur que le poète lui-même.
Ce parcours ne va pas de soi, comme l’indique l’avertissement qui ouvre le poème « Prends garde » ( forme
d’angoisse). Une série d’impératifs (Prends garde, Bats la campagne, Répands, Connais, Doute, Connais) et de
subjonctifs (« Que germe le feu », « que fleurisse ») expriment les étapes d’un parcours qui mène à la célébration
d’une énergie vitalisante. Cette énergie est absente du dessin qui, lui, est statique.

La structure du poème figure elle-même cette libération.


Le tercet d’alexandrins qui ouvre le poème est l’équivalent du lourd fronton figuré en haut du dessin.
Le rythme s’allège peu à peu : le poème joue sur l’octosyllabe, parfois entier, parfois coupé en deux (v. 3, 4, 5, 8 :
4 syllabes, vers 12-13 : 6/2 syllabes). Un seul vers se démarque : un décasyllabe (v. 8). Le rythme du distique final
est plus léger : 6, puis 2 syllabes.

Grâce à l’absence de ponctuation, il n’y a plus de cloisonnement logique, les sentiments et les images coulent de
source, le flux des mots n’est pas interrompu, pas contraint.

Le poème développe des images connotant la libération, à commencer par celle de la rupture des digues (v. 1),
qui peut figurer l’instant de la création poétique. Celle-ci permet la destruction des obstacles de l'espace : « les
digues se rompent », la campagne est battue « comme un éclair », et du temps : « C'est l'instant échappé aux
processions du temps ».
Nous passons peu à peu de cette réalité extérieure commune à un monde intérieur tout neuf : Éluard retrouve ici
l'idée développée par Breton dans le Second Manifeste du surréalisme, lorsqu'il définissait ce dernier comme « la
descente vertigineuse en nous, l'illumination systématique des lieux cachés ». Il s’agit d’une aventure intérieure
(« Connais la terre de ton cœur »), qui aboutit à une illumination (« que fleurisse ton œil / Lumière »).

Conclusion :
La création artistique pour Eluard et Man Ray est une aventure intérieure qui libère. La liberté évoquée dès le titre
est donc à la fois le processus de la création et le résultat de celle-ci, comme l’explicite le vers « Que tes mains te
délient » dans « Histoire de la science » p. 83)

Sources :
- le site « Lettres volées »
- les contributions publiées sur le site « Weblettres »
- François Cahen, Garance Kutudjian, Sylvia Roustant, Annales ABC du Bac, Nathan, 2013
- G. Bardet, D. Caron, E. Jacobée, ML Milhaud, Les Mains libres, Ellipses, 2013

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