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Français Cours 604

Séquence 2 : Les procédés de l’argumentation indirecte


Voltaire, Micromégas, 1752

Etudier un conte philosophique

Le terme de conte désigne une forme narrative brève. Le conte est dans sa forme originelle
un récit, transmis par la tradition orale, faisant intervenir des éléments relevant du merveilleux.
Cependant, il est peu à peu devenu, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, un genre littéraire à
part entière, tout en conservant certains aspects du conte populaire.
L'adjonction de l'adjectif "philosophique" manifeste clairement la volonté d'assigner au conte
une finalité bien différente de celle de la tradition. Le conte devient ici le moyen de se livrer à une
réflexion philosophique par le biais d'une fiction. Il est aussi une arme de lutte, en prenant parti
dans des débats (politiques, religieux, esthétiques...) contemporains de son écriture.

Le conte philosophique: oeuvre littéraire et argumentation

Une oeuvre littéraire de fiction peut s'apparenter à une entreprise argumentative dans la
mesure où son objectif est de convaincre le lecteur du bien-fondé de certaines valeurs ou
positions qui sont celles de son auteur. Dans ce cas, l'oeuvre tout entière est orientée en fonction
de ce projet argumentatif.

L'oeuvre peut afficher explicitement son projet argumentatif; on parle alors parfois de roman à
thèse ou de théâtre à thèse. ce projet peut être affirmé à l'intérieur de l'oeuvre elle-même ou par le
moyen du paratexte, l'auteur l'exposant dans une préface ou une postface.

Le projet argumentatif est souvent ambigu dans le cas d'une oeuvre littéraire. Exemple: Dans
Candide, de Voltaire, la dernière page du conte, avec la formule finale - Il faut cultiver notre
jardin - semble délivrer une leçon au lecteur. Mais cette formule, dans son apparente simplicité,
peut donner lieu à des interprétations multiples; elle ne résume pas à elle seule le projet
argumentatif.

La fiction au service de l'argumentation

Les personnages

Ils sont généralement caractérisés en fonction des valeurs qu'ils représentent; chacun est
déterminé par un nombre limité de traits spécifiques. Aux personnages incarnant les institutions
ou les valeurs rejetées par l'auteur sont le plus souvent associés des traits dévalorisants, ou même
caricaturaux. A l'inverse, le texte valorise les personnages incarnant les valeurs chères à l'auteur.

On pourra ainsi étudier:


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Voltaire, Micromégas, 1752
 Le nom des personnages et les connotations qui y sont attachées
 Le portrait des personnages, généralement très réduit. Un personnage peut être
caractérisé par un trait unique revenant constamment au cours du récit.
 La fonction des personnages. Comme le conte merveilleux, le conte
philosophique peut se réduire à un nombre restreint de schémas actanciels; la fonction
des différents actants varie peu au cours du récit.
 L'évolution des personnages. On peut opposer les personnages qui évoluent au
cours du récit et ceux qui ne changent pas. L'évolution est, le plus souvent, connotée
positivement dans le conte voltairien; les personnages stables restent figés dans leurs
ridicules.

L'intrigue

Les contes de Voltaire prennent souvent la forme d'un récit d'éducation, éducation à laquelle est
soumis le personnage principal. Vertueux et innocent, celui-ci affronte une série d'épreuves qui
l'amènent peu à peu vers la sagesse.

On peut sur ce point observer:

 Les titres des chapitres


 La différence entre le début et la fin du conte, qui permet de mesurer les
changements survenus au cours de l'histoire. La fin du récit conduit généralement à un
véritable "bouclage", le sort de chaque personnage étant fixé pour le lecteur.

Ce type de récit permet de confronter le héros aux différentes formes que prend le mal. Il conduit
donc à leur dénonciation.

La vraisemblance de l'histoire
Dans la mesure où la fiction est plus ou moins subordonnée au projet argumentatif, le souci de la
vraisemblance est souvent délibérément négligé, voire ridiculisé. Le conte philosophique peut
parfois s’inscrire dans un cadre plus vraisemblable.

L’utilisation du comique

Si le conte philosophique traite de sujets graves, il privilégie pourtant la tonalité comique. Le


comique devient alors une arme, en particulier lorsque l’auteur ridiculise les cibles qui sont les
siennes.

Humour et ironie

L’Humour consiste à feindre de juger normal, juste ou rationnel ce qui ne l’est pas. L’humoriste
regarde la réalité d’un air apparemment détaché. L’humour se caractérise fréquemment par un
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décalage entre la nature des faits rapportés et la manière dont ils sont rapportés.

L’ironie consiste à dire le contraire de ce qu’on veut, en réalité, faire entendre au lecteur.
L’énonciateur semble prendre à son compte un discours, mais il nous fait en même temps
comprendre que ce discours lui apparaît absurde ou révoltant. L’ironiste se trouve dans la position
d’un juge qui condamne et refuse de s’accommoder d’une situation qui lui paraît inacceptable.
L’ironie vise donc des cibles déterminées, elle cherche à provoquer le rire, mais aussi à éveiller
un sentiment de révolte chez le lecteur. L’ironie peut se caractériser par :

 l’emploi de certaines figures de style : antiphrase, litote, euphémisme, hyperbole.


 La fausse logique ou la logique absurde du discours.
 L’usage d’une tonalité contrastant fortement avec la nature des propos tenus.

L’usage de l’humour et de l’ironie permet :

 de ridiculiser les cibles de l’auteur. En ce sens, le conte philosophique a


fréquemment une valeur satirique.
 D’entretenir avec le lecteur un rapport de complicité. Celui-ci est supposé capable
d’apprécier l’ironie et l’humour, de ne pas lire le texte naïvement.

Les contraintes externes

Il est difficile, voire impossible, de lire un conte de Voltaire sans prendre en compte ces
contraintes, dans la mesure même où le philosophe fait de son œuvre une arme de combat.
Sous l’Ancien Régime, la production littéraire est fortement surveillée par les pouvoirs politiques
et religieux. Une telle situation implique de la part de l’auteur une véritable stratégie pour
protéger son œuvre et sa personne.

 l’auteur déguise son identité


 le recours à la fiction
 le décalage historique

Le contexte intellectuel et esthétique

Les contes philosophiques sont partie prenante dans les débats intellectuels de leur temps, de
manière parfois explicite, parfois implicite. Candide affiche la volonté de dénoncer la philosophie
optimiste de Leibniz, ouvertement citée et caricaturée par Voltaire. En tant qu’œuvres de fiction,
ces contes ne peuvent être abstraits du cadre de la production romanesque qui leur est antérieure
ou contemporaine. Cette prise en compte est essentielle chez Voltaire, particulièrement soucieux
de l’impact de son œuvre auprès du public.