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Conférence à l' ECF sur l'effet-de-formation des


analystes
Graciela Brodsky
Comme vous le savez peut-être, dans les Écoles qui font partie de l'Association Mondiale de Psychanalyse, on est à
l'ouvrage sur la question de la formation de l'Analyste pour préparer le Congrès des Membres de l'AMPde Juillet
prochain qui a pour titre: "Les effets-de-formation dans la psychanalyse, ses lieux, ses causes, ses paradoxes".

Quand nous disons: "effet de formation", cela fait invariablement penser à "déformation". Et en effet, nous ne sommes pas
si sûrs d'avoir atteint chacun l'ideal de ce que nécessiterait la formation et du coup, on se demande si on ne devrait pas
assumer aussi un effet de déformation.

C'est en tout cas ce que Lacan a pensé, parce que quand il crée sa propre École, en 1964, il est intervenu sur l'effet-de-
formation des sociétés analytiques appartenant à l'IPA (l' association qui a été crée par Freud pour faire perdurer son
héritage) pour corriger cet effet. C'est donc qu' il trouvait que le legs de Freud avait été déformé.

C'est pour cette raison qu'il a mis sens dessus dessous tout le système de l' IPA , et que même s'il a gardé la trilogie sur
laquelle Freud faisait reposer la formation du psychanalyste (analyse personnelle - contrôle - étude des textes) , il l’a
profondément subvertie.

Ainsi, dans l'école de Lacan, il n'y a pas de didacticiens ni officiels ni officieux, il n'y a pas de listes d'enseignants, ni de
contrôleurs, il n'y a pas d'accord sur le nombre fixe des séances hebdomadaires, ni des contrôles, ni sur la durée standard
des séances, ni même pas sur celles des analyses. Il n'y a pas non plus une psychanalyse didactique qui différerait d'un
psychanalyse à buts thérapeutiques. Il n' y a qu' une psychanalyse, dont les objectifs seront transformés au fur et à
mesure. Voilà ce que, par ironie, on pourrait appeller "notre standard"!

Il ne faut pas imaginer que Lacan aurait fait tout cela en six jours et que le septième jour il se serait reposé. Lacan a mis en
effet cinq ans à faire démarrer un programme minutieux de dérégulation : en 1964 il fonde sa propre École et son
innovation se limite au contrôle et à l'enseignement. En 1967, il intervient pour la première fois dans la question de
l'analyse même avec la proposition relative à la passe.

Enfin, en 1969, après bien des démarches, il réussit à ce que son École approuve, avec des modifications, sa Proposition
d'Octobre. Entre 1964 et 1969, Lacan met fin à l'enseignement "officiel", change non seulement la pratique du contrôle
mais celle de l'analyse même et formule une doctrine inédite de la fin de l'analyse.

Les dix annés suivantes, de 1969 à 1979 ont ete consacres a l'évaluation des résultats de son invention, spécialement en ce
qui concerne le dispositif de la passe. Et en 1980, Lacan arrive à la conclusion que sa rénovation radicale de la formation
de l'analyste avait échoué en ce qui concerne la passe.

Entre son École et la psychanalyse, il choisit cette dernière, et il dissout son École pour donner une nouvelle chance a la
psychanalyse.

Peut être la formation des analystes pourrait-elle sembler un peu désordonnée. En dépit des apparences il n'en est rien!
Elle est fondée au contraire sur des règles très strictes.

En 1964, Lacan pense l'École comme le lieu où pourra se juger la validité du lien entre la psychanalyse pure et la
formation de l'analyste.

En 1967, dans la Proposition, il affirme que l'École doit garantir le rapport de l'analyste avec la formation qu'elle donne,
mais en même temps il attire l'attention sur un réel, c'est-à-dire un impossible qui se cache dans la formation de l'analyste.
Nous avons mis plusieurs années à essayer de formaliser ce réel, qui bien entendu n'a pas arrêté d'insister.

Pour être en mesure de dire quelque chose à propos de ce réel, il faut rappeler que la Proposition coïncide historiquement
dans l'enseignement de Lacan avec le Séminaire de l'acte. À partir de cette époque, la question sur laquelle Lacan insiste
avec force est la suivante: comment énoncer l'existence d'un Particulier si on ne peut pas l'extraire de l'existence de
l'Universel: Puisque l'analyste, du point de vue de la classe, n'existe pas (de la même façon que La Femme n'existe pas), le
prédicat "Pour tout psychanalyste" ne peut pas être formulé dès lors on ne peut que seulement dire qu'il y a des analystes
et qu'il faut les prendre un par un.

Cela entraîne certaines conséquences, et tout d'abord qu' une formation homogène devient par là-même impossible,
même si on le voulait de bonne foi.

Les analystes porteraient-ils tous les mêmes costumes, à la façon de Meltzer où fumeraient-il des cigares tordus à la façon
de Lacan, on n'arriverait pas a les confondre.

C'est cette différence irréductible, qui signale le rapport qui existe entre le style et le réel. De même qu'il n'y a pas deux
analystes pareils il n'y a pas non plus deux analyses pareilles.

Un même cas, traité successivement par deux analystes différents, donnerait deux cas, différents, même si l'orientation
conceptuelle des analystes était partagée. Cette remarque entraîne des conséquences pour la doctrine du contrôle, pour la
conception de la fin de l'analyse, mais aussi lorsqu'on prétend comparer statistiquement les résultats de l'analyse. Elle
vient marquer une limite à l'ambition de faire entrer la psychanalyse dans la science.

Je disais donc que les analystes doivent être considérés un par un. Mais comment reconnaître qu'il y en a un? Bien sûr, il y
a ceux qui se prennent pour des analystes, il y a ceux qui sont pris pour des analystes par les autres, mais le problème
n'est pas là.

La question est de savoir comment un analyste est fait. Une fois, Lacan a dit qu'une chose est qu'une Auto-École remette
un permis de conduire et une autre qu'elle prétende intervenir aussi dans la fabrication de la voiture.

Pendant des années, l'IPA a voulu remettre des permis d'analyser, mais les analystes lacanniens se sont toujours intéresés
non seulement à l' autorisation mais à la production et au contrôle de qualité.

Pour Lacan la formation ne s'est jamais réduite à apprendre quels boutons il faut pousser pour que la chose fonctionne, sa
visée ayant plutôt été que l'analyste sache quoi faire avec ce qui lui est révélé.

Nous nous trouvons donc devant un paradoxe qu'énoncent les formules suivantes:

1) L'analyste n'existe pas

2) il y a cependant de l'analyste

3) on ne peut pas savoir par avance qui deviendra un analyste

4) Et, pourtant, on veut garantir sa qualité.

On dirait les énoncés de la fable du "Chaudron percé!" de Freud!

Quine dit qu'on peut s'habituer à n'importe quel paradoxe véridique de telle façon que celui-ci perdra petit à petit sa
qualité de paradoxe.

(Il fait allusion au paradoxe que le théorème de Goëdel introduit dans la théorie de nombres).

Ce n'est pas là l'expérience des psychanalystes.

En effet, depuis Freud et jsuqu'à aujourdhui , plus nous cernons le réel, et plus il rayonne (au sens de la radio-activité).
Pour le mouvement psychanalytique (pour l'AMP, pour l'IPA, pour les autres) il est patent que la question a toujours été
de savoir quoi faire de ce réel qui s'installe dans la formation.

Essayons d'en présenter, trois traitements possibles - au moins trois-:


Le premier consiste à réduire ce réel à un phénomène imaginaire et à le traiter avec l'aide de l'Ideal. Dans ce cas on
considère la fin de l'analyse comme une identification avec l'analyste. On se sert alors de la consolation de l'identification;
Et en effet, le trépied sur lequel Freud a appuyé la formation de l'analyste -analyse personnelle, contrôle, enseignements-
peut toujours être utilisé avec cet objectif d'identification.

Un avatar de cette solution, qui a eu son heure de gloire, a consisté à rejeter la fin par l’identification et à clairement
encouragér l'idéal de l'analyste indépendant, celui qui veut se former tranquillement, loin du réel qui dérange les
groupes.

Mais quatre générations d'analystes ont démontré que le psychanalyste indépendant est un rêve de la raison, qu' il
retrouve vite ce réel sous la forme du sur-moi et qu’il finit sa carrière, lui l'indépendant forcené, comme chef de groupe!

Pourtant il nous faut quand même admettre qu' on ne peut pas éliminer complètement la solution imaginaire et qu'une
École n'ex-siste pas sans une bonne dose d'identification au groupe, sans un petit peu d'esprit de corps ni sans une
quantité suffisante de reconnaissance.

Le deuxième mode de traitement en appelle à une solution symbolique, qui consiste à régler la formation par le biais de la
standardisation. Elle concerne: le nombre de séances, la durée des séances, Le nombre d'années en contrôle, le nombre
d'analystes contrôleurs, etc. C'est la solution du règlement, du cadre, la solution qu'Eitington a formalisé pour l'IPA en
1915 et dont beaucoup de collègues essayent de se deétacher parce que ça ressemble un peu au "petit enclos" argentin.
Mais il faut admetre que nous avons aussi notre propre "orthopraxie", qu'il nous faudra élucider dans les prochains
années.

La troisième solution est celle qui prétend que la formation de l'analyste s'oriente vers le réel, qu'elle transforme
l'impossible en en faisant la solution même. Je vais tenter d'en dire ici quelques mots .

Je tiens cela d'Eric Laurent qui l'a formulé à peu près en ces termes il y a quelques jours à Buenos Aires. À vrai dire, ce
n'est pas une solution qu'on puisse trouver d'emblée, il faut du temps pour que au sein de l'École se manifestent les
symptômes qui indiquent que le réel ex-siste (et qu'il insiste) au-delà des dispositifs symboliques (statutaires,
commissions, règlements, etc.) que nous inventons pour le cerner.

Je crois avoir mentionné deux aspects de ce que Lacan a appelé le réel qui se cache dans la formation de l'analyste. Il tient
à deux formules essentielles: l'analyste n'existe pas et nous ne savons pas ce qu'est un analyste.

Il me faut mentioner maintenant un troisième aspect de la question: quand nous demandons de quoi est fait un analyste,
comment il est formé, ou pour parler comme nos amis brésiliens "D'où viennent les analystes?", ce qui nous vient à
l'esprit, c'est le problème du rapport entre la cause et les effets en psychanalyse, question que Jacques-Alain Miller a
développé dans son Introduction de l'effet de formation.

Peut-être ne le savez vous pas, mais dans mon pays, quand les enfants demandent d'où ils viennent, on leur dit que c'est
une cigogne qui les amène de Paris. C' est sûrement, à cause de cela, qu' un fantasme a parcouru jadis les rues de Buenos
Aires: les analystes aussi venaient de Paris.

Comme vous le voyez par ma présence aujourd'hui et par celle des psychanalystes de différents pays et de paroisses
difféntes qui viendront à Paris à la fin de la semaine prochaine pour assister au Colloque Ornicar? : La psychanalyse au
pluriel, le voyage se fait aussi dans l'autre sens.

Mais pour revenir à mon propos, s'il me fallait répondre sur le champ à la question: d' où viennent les analystes? de quoi
sont-ils faits? La première réponse qui me viendrait, c'est qu'un analyste est le résultat d'un traumatisme. Tous les
traumatismes ne produisent pas un analyste mais je crois qu'il n'y a pas d'analyste sans le traumatisme que produisent
certaines rencontres: dans la pratique, dans les lectures, dans l'analyse, pendant le contrôle. Quand j'utilise ici le terme de
rencontre je veux parler d'une rencontre qui a marqué une discontinuité, qui a montré une béance dans le savoir ce que
nous écrivons avec S (A) barré. Plus encore, il faut que cette béance n'ait pas pu être fermée rapidement avec les recours
symboliques et imaginaires dont l'analyste disposait.

Ma rencontre avec l'enseignement de Lacan a été marquée de cet accent. Récemment diplômée en psychologie et avide de
textes psychanalytiques qui soudain avaient disparu de l'Université de Buenos Aires lors du Coup d'État de 1966, je me
souviens du trouble, de l'embarras né à l'occasion de mes premières lectures lacaniennes.
Les textes de psychanalyse que je lisais jusqu'à cette époque-là parlaient des patients: de la formation de leur appareil
psychique, des étapes du développement de leur libido, des angoisses qui dominaient leurs relations d'objet, de la
projection et l'introjection qui donnaient le style à leur transfert, des mécanismes de défense, de la culpabilité encourue à
cause des attaques du bon objet, de l'envie que provoquait l'interprétation, de la reconnaissance et de la réparation qui
accompagnaient la fin du parcours analytique.

Lacan, au contraire, ne parlait pas des patients; ni de leur monde intérieur ni de leur monde extérieur. Lacan parlait de
l'analyste et je ne comprenais pas quel était le rapport de la psychanalyse avec l'être de l'analyste ou le désir de l'analyste,
qui venaient comme des cheveux sur la soupe pour abîmer la première compréhension de mon "objet d'étude", celui qui
me rassurait quant au statut scientifique de la psychanalyse

Quand je m'en ressouviens à présent, mon sentiment est semblable à celui du passé. C'est le même sentiment que j'ai, de
temps en temps, quand j'essaie de résoudre ces problèmes logiques qui exploitent les ressources des paradoxes du
raisonnement. Peut-être certains savent-ils de quoi je parle: c'est comme un abîme de la compréhension, c'est l'échec de la
bonne forme, c'est l'impossibilite d'une conclusion qui ne peut être deduite des premisses, même si elles sont bien
formulées.

C'est ce qui n'est pas juste, ce qui ne colle pas, ce qui échappe juste au moment de l'attraper. Jamais il ne m'a été donné
d'éprouver cela sans une certaine angoisse.

J' ai évoqué cela à l'occasion de l' hommage à Lacan que j'ai prononcé à Lima.

Ainsi donc, la conséquence de cette rencontre a été ce que nous appelons toujours un effet de division subjective. C'est un
moment extrêmement important. Il nous est arrivé de voir beaucoup de praticiens, qui parvenus à ce point, reculaient et
en revenaient à la pratique des psychothérapies, ou de la psychiatrie où encore -et je l'ai constaté dernièrement - à
l'activité politique, c'est-à-dire à d'autres pratiques qui permettent, mieux que la psychanalyse de suturer ce manque dans
l'Autre.

La béance entre la cause et les effets infecte toute la formation de l'analyste: c'est celle qui existe entre l'interprétation et
son effet, entre la construction que l'analyste fait d'un cas et la façon dont il intervient dans la direction de la cure. C'est
celle aussi qui sépare la fin de l'analyse de cette décision que Lacan appelle "folle" et qui consiste à vouloir prendre la
place de l'analyste en sachant ce que l'analyste est devenu à la fin de la propre analyse. C'est celle qui se trouve en jeu
dans le dispositif de la passe même, entre le témoignage du passant et le jugement du cartel.

La formation de l'analyste est fondée sur cette faille. Quand nous parlons du pays de la psychanalyse, il vaut mieux
savoir qu'il est bâti sur une faille tellurique et qu'on ne sait pas à quel moment elle va trembler. Cela a pour conséquence
que la formation de l'analyste, qui suppose un trajet discontinu, jalonné par des béances et des franchissements, ne peut
pas être mesurée par un quota d' heures accumulées mais s'évalue à partir de références au passage à la limite (comme en
mathématiques) ou encore de références à l'acte.

Nous avons alors trois aspects du réel qui influent sur la formation de l'analyste: l'analyste n'existe pas, il-y-a des
analystes (même si nous ne savons pas ce qu'est un analyste) et toute la formation analytique est influencée par le hiatus
qui sépare la cause des effets.

Que deviendrait alors une formation qui orienterait vers le réel en tenant compte de ces trois facteurs?

Je vais essayer de propose ici quelques réponses:

-Cette formation devrait respecter la faille dans le savoir.

-Cette formation ne devrait pas oublier que la confrontation avec cette faille est traumatique, que cette confrontation
produit un effet et qu'elle produit un effet de division subjective, et que toutes les deux, la faille et la division, l'analyste
les trouve non seulement dans son analyse mais aussi dans le contrôle, dans la pratique, dans les textes qu'il consulte,
dans les enseignements qu'il suit.

Je pense qu'il n'y a pas d'effet de formation qui ne comporte pas cette faille et cette division comme condition.

Mais cette condition ne suffit pas: la faille dans le savoir et l'effet subjectif nedeviennent un effet de formation que si on
ajoute une troisième démarche qui implique un gain de savoir.
-Pour produire un effet de formation ce savoir –même s,il doit se nourrir du savoir textuel- exige un pas en plus en ce qui
concerne la pratique analytique ,

-Ce savoir doit s,exercer sur deux versants: le savoir être l'objet@, qui est un savoir arraché au fantasme , et le savoir-y-
faire, qui est un savoir faire avec le symptôme.

-Finalement, ce savoir peut-il être démontré pour d'autres?

C'est déjà le cas quand l'analyste parle devant le public des cures qu'il dirige. Peut-être en a -t-on des aperçus dans le
dispositif de la passe. (Pas toujours selon moi).

Le prochain Congrès des analystes de la AMP à Bruxelles pourrait donner lieu à une levée de l'oubli auquel est voué la
formation de l'analyste à mesure qu'il accumule de l'expérience. Faisons donc parler l'analyste, posons-lui des questions.

Et vous, comment avez-vous été formé? Et cette formation, comment elle vous a servi pour vous orienter dans les cures
que vous dirigez? Et votre École, votre association, quel rôle joue-t-elle dans votre formation? Et ce réel qui se cache dans
la formation de l'analyste, comment l'avez-vous trouvé?

Il faut que de temps en temps, les analystes prennent la parole.