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Jean Jacques Rousseau

Textos

1. “J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. (…)
On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre
ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant
d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit
votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’ai perdu l’habitude, je sens
malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux
qui en sont plus dignes que vous et moi. (…)
[Fin de la carta] « M. Chapuis m’apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudrait la venir
rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos
herbes.
Je suis très philosophiquement et avec la plus tendre estime, etc. ».

2. “Rassassié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de
l’abondance : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre ; et moi, homme obscur, pauvre,
tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est
bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez-vous-même expliqué : vous
jouissez, moi j’espère, et l’espérance adoucit tout ».

3. “Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que
la langue n’en est pas susceptible, que le chant français n’est qu’un aboiement continuel,
insupportable à toute oreille non prévenue; que l’harmonie en est brute, sans expression, et
sentant uniquement son remplissage d’écolier; que les airs français ne sont point des airs; que le
récitatif français n’est point du récitatif. D’où je conclus que les Français n’ont point de
musique et ne peuvent en avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux ”

Discours sur les sciences et les arts.

« Aujourd'hui que des recherches plus subtiles et un goût plus fin ont réduit l'art de plaire en
principes, il règne dans nos moeurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent
avoir été jetés dans un même moule: sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne: sans
cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n'ose plus paraître ce qu'on est; et dans
cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu'on appelle société, placés
dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les
en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l'on a affaire: il faudra donc, pour connaître
son ami, attendre les grandes occasions, c'est-à-dire attendre qu'il n'en soit plus temps, puisque
c'est pour ces occasions mêmes qu'il eût été essentiel de le connaître. »

«On ne peut réfléchir sur les moeurs, qu'on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des
premiers temps. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne
incessamment les yeux, et dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocents et
vertueux aimaient à avoir les dieux pour témoins de leurs actions, ils habitaient ensemble sous
les mêmes cabanes; mais bientôt devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes
spectateurs et les reléguèrent dans des temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour s'y
établir eux-mêmes, ou du moins les temples des dieux ne se distinguèrent plus des maisons des
citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation; et les vices ne furent jamais poussés plus loin
que quand on les vit, pour ainsi dire, soutenus à l'entrée des palais des Grands sur des colonnes
de marbre, et gravés sur des chapiteaux corinthiens ».

«Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l'est encore plus aux qualités
morales. C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt
notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l'on élève à grands frais
la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur
propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part: ils sauront
composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre: sans savoir démêler l'erreur de la vérité,
ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux: mais
ces mots de magnanimité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne sauront ce que c'est; ce
doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille; et s'ils entendent parler de Dieu, ce sera
moins pour le craindre que pour en avoir peur (…) Nos jardins sont ornés de statues et nos
galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d'oeuvre de l'art exposés à
l'admiration publique? Les défenseurs de la patrie? ou ces hommes plus grands encore qui l'ont
enrichie par leurs vertus? Non. Ce sont des images de tous les égarements du coeur et de la
raison, tirées soigneusement de l'ancienne mythologie, et présentées de bonne heure à la
curiosité de nos enfants; sans doute afin qu'ils aient sous leurs yeux des modèles de mauvaises
actions, avant même que de savoir lire. »

« O vertu! Science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te
connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les coeurs, et ne suffit-il pas pour
apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence
des passions? Voilà la véritable philosophie, sachons nous en contenter; et sans envier la gloire
de ces hommes célèbres qui s’immortalisent dans la république des lettres, tâchons de mettre
entre eux et nous cette distinction glorieuse qu’on remarquait jadis entre deux grands peuples;
que l’un savait bien dire, et l’autre, bien faire ».

Discours sur l’origine de l’inégalité.

« L'extrême inégalité dans la manière de vivre, l'excès d'oisiveté dans les uns, l'excès de travail
dans les autres, la facilité d'irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments
trop recherchés des riches (…), la mauvaise nourriture des pauvres (…), les veilles, les excès de
toute espèce (…), [sont] les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre
ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple,
uniforme, et solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains,
j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite
est un animal dépravé. »

« car ce n'est ni le développement des lumières, ni le frein de la loi, mais le calme des passions,
et l'ignorance du vice qui les empêche de mal faire ».

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens
assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres,
de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui,
arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet
imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à
personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne
pouvoir plus durer comme elles étaient; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup
d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans
l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les
transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de
nature. »

« Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établi,
non seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l'esprit, la
beauté, la force ou l'adresse, sur le mérite ou les talents, et ces qualités étant les seules qui
pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son
avantage se montrer autre que ce qu'on était en effet. Etre et paraître devinrent deux choses tout
à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les
vices qui en sont le cortège. D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était auparavant
l'homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins assujetti, pour ainsi dire, à toute la
nature, et surtout à ses semblables dont il devient l'esclave en un sens, même en devenant leur
maître; riche, il a besoin de leurs services; pauvre, il a besoin de leur secours, et la médiocrité ne
le met point en état de se passer d'eux »

Le contrat social.

«Si l’on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de
tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à deux objets principaux, la liberté et
l’égalité : la liberté, parce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de
l’État ; l’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle ».

“Le contrat social, d’après Rousseau, n’est autre chose que l’alliance offensive et défensive de
ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et la part qu’y prend chaque citoyen est la
police qu’il est tenu d’acquitter, au prorata de sa fortune et selon l’importance des risques que le
paupérisme lui fair courir.
C’est ce pacte de haine, monument d’incurable misanthropie; c’est cette coalition des barons de
la propriété, du comerse et de l’industrie contre les déshérités du prolétariat, ce serment de
guerre sociale en fin, que Rousseau, avec une outrecuidance que je qualifierais de scélérate si je
ne croyais pas au génie de cet homme, appelle le contrat social!” (Proudhon)

Emile.

« Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commencerait-elle pas avant qu’il parle et qu’il
entende puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou
courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants,
bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé, et qu’à force de les voir
manier à d’autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des
crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce
soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours (…). S’agit-il d’exercer Émile
au bruit d’une arme à feu, je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque
et passagère, cette espèce d’éclair le réjouit ; je répète la même chose avec plus de poudre ; peu
à peu j’ajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande ; enfin je
l’accoutume aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles ».

« Quand l’enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l’objet parce qu’il
n’en estime pas la distance ; il est dans l’erreur ; mais quand il se plaint et crie en tendant la
main, alors il ne s’abuse plus sur la distance, il commande à l’objet de s’approcher, ou à vous de
le lu apporter. Dans le premier cas, portez-le à l’objet lentement et à petits pas ; dans le second,
ne faites pas seulement semblant de l’entendre : plus il criera, moins vous devez l’écouter. Il
importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il n’est pas leur
maître, ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose
qu’il voit et qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet, que d’apporter l’objet
à l’enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, et il n’y a point d’autre
moyen de la lui suggérer ».

« Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale ; il n’en doit recevoir que de
l’expérience : ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que c’est qu’être en
faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne saurait vous offenser. Dépourvu de toute
moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, et qui mérite ni
châtiment ni réprimande (…) Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements
de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain ; il
ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré. ».
« Émile n’apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de la Fontaine,
toutes naïves, toutes charmantes qu’elles sont (…) Je ne connais dans tout le recueil de la
Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; de ces cinq ou six je
prends pour exemple la première de toutes [33], parce que c’est celle dont la morale est le plus
de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle qu’ils apprennent avec le plus de
plaisir, enfin celle que pour cela même l’auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En
lui supposant réellement l’objet d’être entendue des enfants, de leur plaire et de les instruire,
cette fable est assurément son chef-d’œuvre : qu’on me permette donc de la suivre et de
l’examiner en peu de mots.
Le corbeau et le renard :
« Maître corbeau, sur un arbre perché, »
Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au-devant d’un nom propre ? quel
sens a-t-il dans cette occasion ?
« Qu’est-ce qu’un corbeau ? »
Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre.
Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et
que vers.
« Tenait dans son bec un fromage. »
Quel fromage ? était-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu
de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils
tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.
« Maître renard, par l’odeur alléché, »
Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son
métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de
convention qu’il a dans les fables.
« Alléché ». Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en
vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-
vous ?
Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devait
avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce
ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer
qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?
« Lui tint à peu près ce langage : »
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ?
Sage précepteur, prends garde à toi ; pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus
que tu n’as pensé.
« Eh ! bonjour, monsieur le corbeau ! »
Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre
d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir
expliqué ce du.
« Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! »
Cheville, redondance inutile. L’enfant, voyant répéter la même chose en d’autres termes,
apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle
entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier les éloges avec des paroles, cette
excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.
« Sans mentir, si votre ramage »
Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous lui apprenez que le renard
ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?
« Répondait à votre plumage, »
Répondait ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes
que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.
« Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois. »
Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité,
presque dans la mythologie.
« Les hôtes de ces bois » ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne
plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il
seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?
« À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie, »
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.
« Et, pour montrer sa belle voix, »
N’oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la
belle voix du corbeau.
« Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. »
Ce vers est admirable, l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ;
j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues
pour les enfants.
« Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon monsieur, »
Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire
les enfants.
« Apprenez que tout flatteur »
Maxime générale ; nous n’y sommes plus.
« Vit aux dépens de celui qui l’écoute. »
Jamais enfant de dix ans n’entendit [ne comprit] ce vers-là.
« Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui
sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut
donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !
« Le corbeau, honteux et confus, »
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
« Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?

Voilà bien des détails, bien moins cependant qu’il n’en faudrait pour analyser toutes les idées de
cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d’elles est composée.
Mais qui est-ce croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de
nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant. Passons maintenant à la
morale.
Je demande si c’est à des enfants de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui
flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des
railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le
fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire
tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, et ce n’est pas le moins important.

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire
l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de
s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec
lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du
corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner
la cigale pour exemple ; et point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à
s’humilier : ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix
très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les montres serait
un enfant avare et dur, qui saurait ce qu’on lui demande et ce qu’il refuse. La fourmi fait plus
encore, elle lui apprend à railler dans ses refus. (…) Ainsi donc la morale de la première fable
citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde, une leçon
d’inhumanité ».
La Nouvelle Héloïse.

(IV, 10) « Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines ! La douce chose de
couleur ses jours dans le sein d’une tranquille amitié, à l’abri de l’orage des passions
impétueuses ! Milord, que c’est un spectacle agréable et touchant que celui d’une maison simple
et bien réglée ou règnent l’ordre, la paix, l’innocence ; où l’on voit réuni sans appareil, sans
éclat, tout ce qui répond à la véritable destination de l’homme ! La campagne, la retraite, le
repos, la saison, la vaste plaine d’eau qui s’offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes,
tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian.(…)
En attendant que vous et Madame d’Orbe veniez mettre le comble aux plaisirs si doux et si purs
que j’apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner idée par le détail d’une économie
domestique qui annonce la félicité des maîtres de la maison, et la fait partager à ceux qui
l’habitent. J’espère, sur le projet qui vous occupe, que mes réflexions pourront un jour avoir leur
usage, et cet espoir sert encore à les exciter.
Je ne vous décrirai point la maison de Clarens. Vous la connaissez ; vous savez si elle est
charmante, si elle m’offre des souvenirs intéressants, si elle doit m’être chère et par ce qu’elle
me montre et par ce qu’elle me rappelle. Mme de Wolmar en préfère avec raison le séjour à
celui d’Etange, château magnifique et grand, mais vieux, triste, incommode, et qui n’offre dans
ses environs rien de comparable à ce qu’on voit autour de Clarens.
Depuis que les maîtres de cette maison y ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage tout
ce qui ne servait qu’à l’ornement ; ce n’est plus une maison faite pour être vue, mais pour être
habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des portes mal situées ; ils ont coupé
de trop grandes pièces pour avoir des logements mieux distribués. A des meubles anciens et
riches, ils en ont substitué de simples et de commodes. Tout y est agréable et riant, tout y respire
l’abondance et la propreté, rien n’y sent la richesse et le luxe. Il n’y a pas une chambre où l’on
ne se reconnaisse à la campagne, et où l’on ne retrouve toutes les commodités de la ville. Les
mêmes changements se font remarquer au dehors. La basse-cour a été agrandie aux dépens des
remises. A la place d’un vieux billard délabré l’on a fait un beau pressoir, et une laiterie où
logeaient des paons criards dont on s’est défait. Le potager était trop petit pour la cuisine ; on en
a fait du parterre un second, mais si propre et si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti plaît
à l’œil plus qu’auparavant. Aux tristes ifs qui couvraient les murs ont été substitués de bons
espaliers : Au lieu de l’inutile marronnier d’Inde, de jeunes mûriers noirs commencent à
ombrager la cour ; et l’on a planté deux rangs de noyers jusqu’au chemin, à la place des vieux
tilleuls qui bordaient l’avenue. Partout on a substitué l’utile à l’agréable, et l’agréable y a
presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant
des coqs, le mugissement du bétail, l’attelage des chariots, les repas des champs, le retour des
ouvriers ; et tout l’appareil de l’économie rustique, donnent à cette maison un air plus
champêtre, plus vivant, plus animé, plus gai, je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être,
qu’elle n’avait pas dans sa morne dignité.
Leurs terres ne sont pas affermées, mais cultivées par leurs soins ; et cette culture fait une
grande partie de leurs occupations, de leurs biens et de leurs plaisirs. La baronnie d’Etange n’a
que des prés, des champs, et du bois ; mais le produit de Clarens est en vignes, qui font un objet
considérable (…)Avec tous ces ouvriers, on fait toujours deux prix. L’un est le prix de rigueur et
de droit, le prix courant du pays, qu’on s’oblige à leur payer pour les avoir employés. L’autre,
un peu plus fort, est un prix de bénéficence, qu’on ne leur paye qu’autant qu’on est content
d’eux ; et il arrive presque toujours que ce qu’ils font pour qu’on le soit vaut mieux que le
surplus qu’on leur donne. Car M. de Wolmar est intègre et sévère, et ne laisse jamais dégénérer
en coutume et en abus les institutions de faveur et de grâces. Ces ouvriers ont des surveillants
qui les animent et les observent. Ces surveillants sont les gens de la basse-cour, qui travaillent
eux-mêmes, et sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu’on leur accorde, outre
leurs gages, sur tout ce qu’on recueille par leurs soins. De plus M. de Wolmar les visite lui-
même presque tous les jours, souvent plusieurs fois le jour, et sa femme aime à être de ces
promenades. »
« Quoique tous les domestiques n’aient qu’une même table, il y a d’ailleurs peu de
communication entre les deux sexes ; on regarde ici cet article comme très important. On n’y est
point de l’avis de ces maîtres indifférents à tout, hors à leur intérêt, qui ne veulent qu’être bien
servis sans s’embarrasser au surplus de ce que font leurs gens (…). Les liaisons trop intimes
entre les deux sexes ne produisent jamais que du mal. (…) C’est des conciliabules (…) entre
hommes et femmes que s’établissent ces secrets monopoles qui ruinent à la longue les familles
les plus opulentes (…). Dans la république on retient les citoyens par des mœurs, des principes,
de la vertu ; mais comment contenir des domestiques, des mercenaires, autrement que par la
contrainte et la gêne ? Tout l’art du maître est de cacher cette gêne sous le voile du plaisir ou de
l’intérêt, en sorte qu’ils pensent vouloir tout ce qu’on les oblige de faire. L’oisiveté du
dimanche, le droit qu’on ne peut guère leur ôter d’aller où bon leur semble quand leurs
fonctions ne les retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul jour l’exemple et les
leçons des six autres. L’habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs camarades, la
fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs maîtres et pour eux-
mêmes, les rendent par mille défauts incapables du service et indignes de la liberté ».

(III, 26) «Je pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans
un autre hémisphère la paix dont je n’ai pu jouir dans celui-ci. Insensé que je suis ! Je vais errer
dans l’univers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde
où je puisse être loin de vous ! Mais il faut respecter les volontés d’un ami, d’un bienfaiteur,
d’un père. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie et la vertu
l’ordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus
l’Europe ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où règnent d’éternels orages ; dans
trois ans peut-être... Qu’il serait affreux de ne vous plus voir ! Hélas ! le plus grand péril est au
fond de mon cœur ; car, quoi qu’il en soit de mon sort, je l’ai résolu, je le jure, vous me verrez
digne de paraître à vos yeux, ou vous ne me reverrez jamais.(…)
Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures
et célestes âmes. Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de
vous est le seul objet digne du cœur de l’autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez
vous rappeler quelquefois la mémoire d’un infortuné qui n’existait que pour partager entre vous
tous les sentiments de son âme et qui cessa de vivre au moment qu’il s’éloigna de vous. Si
jamais... J’entends le signal et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les
voiles. Il faut monter à bord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être
m’engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité. »

(III, 15) « C’en est trop, c’en est trop. Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l’épreuve de tant
d’amour ; ma résistance est épuisée. J’ai fait usage de toutes mes forces ; ma conscience m’en
rend le consolant témoignage. Que le ciel ne me demande point compte de plus qu’il ne m’a
donné ! Ce triste cœur que tu achetas tant de fois, et qui coûta si cher au tien, t’appartient sans
réserve ; il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent, il te restera jusqu’à mon dernier
soupir. Tu l’as trop bien mérité pour le perdre, et je suis lasse de servir aux dépens de la justice
une chimérique vertu.
Oui, tendre et généreux amant, ta Julie sera toujours tienne, elle t’aimera toujours ; il le faut, je
le veux, je le dois. Je te rends l’empire que l’amour t’a donné ; il ne te sera plus ôté. C’est en
vain qu’une voix mensongère murmure au fond de mon âme, elle ne m’abusera plus. Que sont
les vains devoirs qu’elle m’oppose contre ceux d’aimer à jamais ce que le ciel m’a fait aimer ?
Le plus sacré de tous, n’est-il pas envers toi ? N’est-ce pas à toi seul que j’ai tout promis ? Le
premier vœu de mon cœur ne fut-il pas de ne t’oublier jamais, et ton inviolable fidélité n’est-elle
pas un nouveau lien pour la mienne ? Ah ! dans le transport d’amour qui me rend à toi, mon seul
regret est d’avoir combattu des sentiments si chers et si légitimes. Nature, ô douce nature !
reprends tous tes droits ; j’abjure les barbares vertus qui t’anéantissent. Les penchants que tu
m’as donnés seront-ils plus trompeurs qu’une raison qui m’égara tant de fois ?
Respecte ces tendres penchants, mon aimable ami ; tu leur dois trop pour les haïr ; mais
souffres-en le cher et doux partage ; souffre que les droits du sang et de l’amitié ne soient pas
éteints par ceux de l’amour. Ne pense point que pour te suivre j’abandonne jamais la maison
paternelle. N’espère point que je me refuse aux liens que m’impose une autorité sacrée. La
cruelle perte de l’un des auteurs de mes jours m’a trop appris à craindre d’affliger l’autre. Non,
celle dont il attend désormais toute sa consolation ne contristera pas son âme accablée d’ennuis ;
je n’aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie. Non, non ; je connais mon crime et
ne puis le haïr. Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien ; mais pourtant je ne suis
point un monstre ; je suis faible et non dénaturée. Mon parti est pris, je ne veux désoler aucun de
ceux que j’aime. Qu’un père esclave de sa parole et jaloux d’un vain titre dispose de ma main
qu’il a promise ; que l’amour seul dispose de mon cœur ; que mes pleurs ne cessent de couler
dans le sein d’une tendre amie. Que je sois vile et malheureuse ; mais que tout ce qui m’est cher
soit heureux et content s’il est possible. Formez tous trois ma seule existence, et que votre
bonheur me fasse oublier ma misère et mon désespoir. »

(VI, 13 et dernière) « J’apprends que vous commencez à vous remettre assez pour qu’on puisse
espérer de vous voir bientôt ici. Il faut, mon ami, faire effort sur votre faiblesse ; il faut tâcher de
passer les monts avant que l’hiver achève de vous les fermer. (…) Je suis seule au milieu de tout
le monde. Un morne silence règne autour de moi. Dans mon stupide abattement je n’ai plus de
commerce avec personne ; je n’ai qu’assez de force et de vie pour sentir les horreurs de la mort.
Oh ! venez, vous qui partagez ma perte, venez partager mes douleurs ; venez nourrir mon cœur
de vos regrets, venez l’abreuver de vos larmes, c’est la seule consolation que l’on puisse
attendre, c’est le seul plaisir qui me reste à goûter. (…)
J’ai eu de l’amour pour vous, je l’avoue ; peut-être en ai-je encore, peut-être en aurai-je toujours
; je ne le sais ni ne le veux savoir. On s’en doute, je ne l’ignore pas ; je ne m’en fâche ni ne
m’en soucie. (…)
Songez aux soins qui vous attendent, aux devoirs qui vous sont imposés, à celle à qui vous les
avez promis. [Mon] père se consume insensiblement, [mon] mari s’inquiète et s’agite. Il a beau
faire, il ne peut [me] croire anéantie ; son cœur, malgré qu’il en ait, se révolte contre sa vaine
raison. (…)
Deux fois la semaine, en allant au temple... j’aperçois... j’aperçois le lieu triste et respectable...
Beauté, c’est donc là ton dernier asile !... Confiance, amitié, vertus, plaisirs, folâtres jeux, la
terre a tout englouti... Je me sens entraînée... j’approche en frissonnant... je crains de fouler cette
terre sacrée... je crois la sentir palpiter et frémir sous mes pieds... j’entends murmurer une voix
plaintive !... Claire ! ô ma Claire ! où es-tu ? que fais-tu loin de ton amie ?... Son cercueil ne la
contient pas tout entière... il attend le reste de sa proie... il ne l’attendra pas longtemps ».