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Qu’on s’imagine un corps plein de membres pensants.

Pascal
à la surface du monde

Les gestes ! Nous à l’extérieur, en surface, mouvants !

La vie est faite de moments d’intensité séparés par du neutre. Nous nous
le cachons au moyen de mots. « L’amour. » Un état. Pesant, énorme.
« L’amour. » Otarie posée sur le monde. Ce ne sont que des moments,
l’amour, même si la croûte d’interprétation dont nous avons entouré le mot
tend à nous faire croire à son éternité ; ce qui nous rend bien malheureux.
Autre raison pourquoi les mots ne sont pas aimables et un écrivain est bien
autre chose qu’un « amoureux des mots ». Il en serait le fleuriste, plutôt, il
en rejette certains, noue les autres, les assemble, en fait des phrases. Elles
tentent d’exprimer ce que les mots cachent. Les mots ont été inventés pour
mentir. Les gestes, en nous échappant parfois, peuvent les contredire.

Dans mes premières années de fac, lorsque j’étais si cadenassé en moi-


même et que je ne vivais (presque) que d’idées, faisant de la plongée dans
la mer de Proust, et dans les intervalles je dansais, même immatérialité
délicieuse, j’ai cajolé l’idée d’un conservatoire des odeurs. Un gestuaire
serait également bien utile. Toutes ces choses si humaines qui nous
entourent toute notre vie, sont notre vie, nous les négligeons. Ingrats que
nous sommes, envers nous-mêmes.
ça fait comme parler

Les gestes sont souvent des signes, bien sûr, de très simples remplaçants
de la parole. A., d’une propreté obsessionnelle, fait part à B. de son dégoût
de telle pratique sexuelle. B., d’une pudeur obsessionnelle, ne répond rien
en paroles et a un hochement de tête. L’approbation involontaire était
donnée par ce geste furtif que sans doute il n’avait pas voulu laisser
apparaître.

Ils ont l’air bien pauvrets, rudimentaires, les gestes, mais ils sont
souvent plus rapides que la parole. Sortant de chez lui, Stalagmite Hermès
est interpellé par une voisine passant la porte d’un autre immeuble : « Va-t-
il pleuvoir aujourd’hui ? » Surpris, il se tourne vers elle, hausse en même
temps les épaules et les sourcils, très porches d’église romane. Son geste a
dit « je ne sais pas » avant même qu’il n’ait pu parler.

Les gestes sont de la surface. Et la surface, pas bien, futile, beuh ! Or, ce
qui est en surface n’est pas nécessairement trompeur ou vain, pas plus que
ce qui est caché n’est nécessairement sordide ou révélateur. Dans la
gluante profondeur sont rejetées les choses que nous voulons cacher,
parfois pour notre bien et pour celui des autres. Le caché peut être anodin,
la surface, essentielle. Nous sommes si infectés de valeurs morales que
nous croyons que ce que nous faisons spontanément est mal, et nous
appelons cela « superficiel ». « Superficiel », bien souvent, c’est un mode
de contrôle établi par les puissances pour nous empêcher d’être heureux.
Une personne heureuse est trop libre. Elle doit être contrôlée. On
l’enchaînera d’un vocabulaire humiliant. Superficiels, les gestes sont plus
importants que nous ne le pensons, nous qui les laissons sortir de nous et y
rentrer comme des coucous, et sans leur accorder plus d’attention ; un
appui à nos paroles, des éclairs de nous, je ne sais quoi d’autre.

Quand nous ne nous souvenons plus d’un mot, nous faisons un geste
supposé (selon notre mémoire) le symboliser, c’est ambigu. Tel geste qui
veut dire ceci pour moi peut vouloir dire autre chose pour toi. Les mots
sont-ils plus précis ? Est-il sûr que, quand je prononce le mot « bureau », je
n’ai pas en tête un type d’objet dont j’ai l’habitude par éducation et mode
de vie, et qui n’est pas celui qui apparaîtra dans l’imagination de qui
m’écoute ? Au moins, nous nous entendons sur le concept de bureau. Le
geste est-il différent ? Il peut constituer une phrase entière, quoique la
complexité de la chose fasse qu’il n’y parvient sans doute que lorsqu’il est
stéréotypé (« il est fou » se symbolisant, dans certains pays : bout de
l’index tapé sur la tempe). En dehors de ces cas-là, le geste-phrase a du
mystère. Que veut dire ce geste inédit effectué par telle personne ? Est-ce
que ça a toujours une fonction de signe, un geste, est-ce que ça a toujours
une fonction ?
mes gestes

Je change de gestes, et beaucoup de ce que je vais dire ici ne sera plus


exact, aussi bien, dans deux ans, mais il y a peut-être des constantes. Le
scrupule à parler de soi (et les circonlocutions et les gestes de gêne que
cela engendre) ne doit pas chasser l’honnêteté de dire qui écrit. Les idées
ne sont pas d’origine pure. Cela ne les diminue pas.

Je me fais des modes. Les habitudes m’angoissent. Ce qui m’agace je le


chasse, ce qui m’engourdit je le fuis. Aucune circonstance atténuante à
l’ennui, aucun temps à prendre à lui expliquer. Je ne pourrais jamais être
président de la République. Ces hommes de rituel avec gestes à reproduire
et sérieux à respecter ! Rien ne m’a plus charmé, dans toute son importune
carrière, que Jules César faisant son courrier aux jeux du cirque. Les
Romains l’ont plus haï pour cela que pour sa dictature. La plupart des
hommes préfèrent les rites à leur liberté. Ils ne savent pas quoi faire. Se
sentant comme condamnés, ils se rassurent au moyen de paroles et de
gestes réitérés, qui leur permettent de remplir le vide comme une bassine.
Discours, remises de décorations, regarder la télévision ou YouTube contre
lesquels on peste mais dont on adore la régularité. « Toute la bêtise du
monde plutôt que de me retrouver seul avec moi-même ! » J’espère
changer de gestes comme de façons de m’habiller, de lectures, de goûts.
Mes habitudes ne me semblent pas essentielles. Je suis une harpe, passe le
vent entre mes cordes.
En 2016 où j’écris ceci :
a. seul
Je me frotte le dessous du nez du dos de la deuxième phalange de l’index en potence.
Accoudé, je pose un index contre mes lèvres fermées.
Joue droite dans la main droite est me semble-t-il assez récent.
D’août 2015 à juin 2016 (je ne peux dater ceci qu’après que la violence d’une certaine
émotion s’est retirée de moi comme une marée), lorsque après une insomnie je me rendormais,
j’avais un nouveau geste. Allongé sur le dos, bras croisés, je me touchais les joues des doigts. Il
est possible que ce soit pour une raison à laquelle je pense, et elle n’est pas gaie. Séparations,
nous conduisez-vous à des gestes de contact solitaires ?
b. en présence d’autres personnes
Je tiens les bras noués devant moi par ennui, gêne ou crainte. (La gêne et l’ennui engendrent
en moi une forme de crainte.)
Mon geste de rejet, en partie comique, consiste à tendre l’index, en balayant mon bras droit
plié de gauche à droite (je suis droitier) en essuie-glace. « Ah ça pas question ! »
J’ouvre les mains en parlant en public.
Lorsqu’on m’applaudit à la fin d’une conférence, je bats l’air de mes mains à plat et écartées
en fronçant les sourcils pour arrêter les bravos.

Du temps que j’avais les cheveux plus longs, un romancier a écrit de


moi : « Il passe la main dans les cheveux comme pour effacer les nuages
qui s’y trouvent. » Il me semble que j’ai remplacé ce geste par celui, plus
récent, d’ôter mes lunettes et me frotter fortement et longuement les yeux.
Je continue à passer la main à plat sur l’occiput et le haut du crâne.

Je n’ai jamais fait de gestes d’injure ; moins parce qu’ils seraient


grossiers que parce que je ne les ai jamais vus accomplis que par des gens
violents.

Je suis un distrait qui, ayant donné un ordre à sa main, l’oublie et la


main ne prend rien, ou l’objet tombe. Elle a oublié de refermer les doigts.
Mes mains semblent avoir une capacité d’agir indépendante. Quand je suis
fatigué, elles refusent de rien tenir. Et se cassent les tasses, et à terre les
verres.

Le geste est parfois l’expression de ce que nous venons d’éprouver et


qui surgit hors de nous. Moi qui dis si peu de moi en paroles, que révèle
cette maladresse qui me fait renverser des verres dans les restaurants ? Je
suis dans ma conversation et mes longues mains partent devant moi
comme des lévriers imbéciles, bousculant tout. Ils m’ont révélé une femme
d’esprit. Déjeunant avec cette blonde élégante et rieuse, je fais un de ces
grands gestes maladroits et renverse un verre de vin sur elle. Je m’effondre
en excuses, elle rit : « Ça part tout de suite ! Mon pantalon est même
mieux ! » Le lendemain, ayant reçu de moi un bouquet de roses elle
répond : « Oh ! Elles sont splendides ! J’ai bien fait de me jeter sous ton
verre ! »

Et puis j’ai demandé aux autres. Il y a bien des choses de moi-même que
j’ignore. « Connais-toi toi-même », outre que cela ne m’intéresse pas
tellement, on croit s’être découvert, et on se fige dans une idée de soi. Au
lieu de tenter le pas de danse, on se posture statue. Le Dauphin trouve que
je suis incapable de faire des gestes d’effort, qu’on les sent immédiatement
me peser, et que j’aurais des « gestes gracieux » quand ils ne servent à rien.
Pour la première partie c’est possible, car je suis empêtré dans toute vie ne
correspondant pas à ce qui m’intéresse et qui est la littérature, et ça fait
beaucoup. Au théâtre, me dit-il, au bout d’une vingtaine de minutes, je
retire mes lunettes, pose la main droite sur le front et ferme les yeux. Il est
probable que je me nettoie de certaines pensées ou de certaines émotions.
Le Dauphin précise que c’est le moment où je commence à regarder le
plafond et à dessiner dans le carnet que j’ai toujours avec moi et que, en
général, peu après, je dis : « On s’en va ? » Ce serait le geste préalable à
l’ennui, alors, ou plutôt celui où mon corps se rend compte que je
m’ennuie avant mon intelligence. L’ennui s’installe dans le corps qui réagit
avant l’esprit, lequel met donc un certain temps à répondre à
l’alourdissement du corps, et crée-t-il dans cet intervalle des gestes
spécifiques ? La gazelle au plan d’eau frémit avant d’avoir vu la lionne.

Geste, me dit un autre, que j’ai seulement quand je suis filmé :

C’est comme un rayon de sourire : après avoir dit quelque chose (souvent une incidente),
vous avez un bref sourire, et puis les yeux suivent, mais tout à coup le visage se referme, les
sourcils ferment les volets et vous êtes sérieux, vous poursuivez la démonstration.
Intrigué par cet inconnu dont on me parle, je le fais s’attarder :

Je n’ai pas ce geste dans la vie ?

La réponse reste sur le filmé :

Vous prenez le temps. Cela donne des mimiques d’attente, de réflexion des jeprendsmonélan.

Et dans la vie ?

C’est la mâchoire qui penche un peu à droite lorsque vous réfléchissez.

Cette personne qui m’a vu deux fois et a étudié maniaquement tes gestes
est folle, me dis-je ; mais croire que l’autre est fou est être fou. Et geste
volontairement exagéré de me taper la joue de la main en pelle tout en
écarquillant les yeux.

J’ai essayé d’inventer des gestes. Lesquels, je l’ai autant oublié que les
images que j’ai pu écrire. C’est parce que je ne les ai pas répétées. Il
m’arrive (oh là !) de répéter un récit, mais je ne le fais jamais sans dire :
« Tu m’arrêtes si je te l’ai déjà dit », ce qui est déjà une répétition. Pour les
images, je les répète jusqu’à ce que je les entende reprises par d’autres,
alors les jette au linge sale. Les gestes, sans doute je les contrôle moins.

J’en ai imité. Celui de Liza Minnelli s’éloignant dans New York, New
York, par exemple (ou est-ce Cabaret ?), on la voit de dos et, sans se
retourner, elle dit adieu en levant l’avant-bras et en tapotant l’air de ses
doigts tendus. (Cabaret, oui, Cabaret.) Ah, malgré toutes mes tentatives, je
n’ai pas réussi à faire de la vie une danse. (Ou New York, New York ?) Et
elle fait l’intéressante avec ses drames gluants, répétitifs, informes. Quand
il est calculé, un geste n’est-il pas une tentative de forme ?

Vers l’âge de vingt ans, j’ai imité un geste de mon père, celui de me
lever au spectacle en me tenant les hanches. C’était inepte, mon père avait
une sciatique et moi pas, mais je l’admirais, ou son souvenir, il est mort
quand j’avais dix ans. De mon oncle son frère j’ai pris, un temps, une
façon de parler et des poses de la main. Je le trouvais très élégant.

J’en ai oublié, et cela me déchire. Je l’ai fait volontairement. Au moment


des ruptures, pour éviter de souffrir. Dès l’instant où celle avec l’Écureuil a
été décidée, je n’ai pas voulu le regarder entrant dans l’eau de cette île
grecque, l’île de mon malheur, c’est bien la Grèce, tragédie, tragédie,
enfin, n’en faisons pas un drame. C’est facile à dire, tiens, après. Je savais
que je n’aurais plus de lui que ce très léger déhanchement, les mains
fendant l’eau du bout des doigts, ces mains qui avaient été si tendres.
Plutôt m’amputer que d’avoir à recoudre. Le souvenir des gestes des aimés
est longtemps un coup de cutter. Quand la consolation vient, la caresse
d’une plume.

Une des plus justes phrases que je connaisse sur l’état d’écrivain est de
La Bruyère : « Ils ôtent de l’histoire que Socrate ait dansé. » On ne veut
pas croire que le sérieux puisse être accompagné de légèreté, de plaisirs du
corps, lesquels assouplissent l’esprit, de danse et de chansons, il n’y a qu’à
voir, comment, pour dire « foutaises », ils disent : chansons. Les gestes
graves, les gestes graves ! Une grande partie de l’humanité se laisse depuis
toujours abuser par les solennels faiseurs.
l’appel des gestes

Le danseur étoile quand il était petit adorait la posture des bras en


amphore au-dessus de la tête en se regardant devant le miroir. Le moine,
celle de marcher tête baissée sans faire de bruit avec ses pieds.
L’écrivain… mais si, l’écrivain a été attaché à des postures, celle de
Maïakovski, bouche ouverte, poing levé, haranguant des foules dans un
théâtre, ou de Malraux jeune, poing avec cigarette posé contre la tempe, ou
de Somerset Maugham main droite dans la poche de son élégante veste,
sourcil levé en une surprise qui repousse l’éventuel importun, ou d’Oscar
Wilde un œillet au revers, grand, cambré, rieur et imprudent, ou de Proust
pouffant ou de Woolf ouatée. Wilde main s’évasant pour offrir sa drôlerie
au monde, Proust posant sa main gantée devant la bouche de peur d’avoir
mauvaise haleine, Woolf appuyant la sienne sur la joue comme si elle allait
se dissoudre en vapeur.

Rien ne va de soi, sinon ce qu’autrui a décidé pour nous. Virginia


Woolf, dont la lente élégance littéraire pourrait nous faire induire une lente
élégance physique, n’était pas une princesse impassible ; quand son mari
Leonard, dans ses mémoires, se remémore son calme, il ajoute tout de
suite : « Un calme de surface, tout de même, car on sentait au fond d’elle-
même une extrême sensibilité, une tension nerveuse. » Angelica Garnett
comme Rosamond Lehmann emploient à propos de ses gestes le même
mot de « quivering », frémissante. Ça m’enchante, ces contradictions aux
images reçues ; la vie et son irrationalité parlent. Sans même dire que
l’émotivité me touche. C’était un lévrier, Virginia Woolf.

Adolescent, je pensais qu’être écrivain consistait à être cloîtré dans un


bureau et en soi-même ; à écrire dans des carnets puis à taper à la
machine ; à transformer en papier imprimé de la pensée qui n’avait rien à
voir avec la vie. Le geste n’était pas séparé de l’esprit. Cela n’allait pas
sans porter avec détachement un costume bien coupé ; j’aimais beaucoup
la rare espèce des écrivains qui ne font pas les beaux à l’aide de pulls
troués et de semelles de crêpe. Certains admirateurs de notre occupation
confondent la crasse et l’idée, le bourru et le génial, le doigt dans le nez et
celui de saint Pierre à la chapelle Sixtine. Une chemise fripée n’est pas la
preuve que l’esprit est occupé à des choses sérieuses. Une chemise bien
repassée n’est pas davantage la preuve qu’on écrive avec soin, mais
pourquoi pas les deux ? Le jour où j’ai appris qu’un des meilleurs peintres
du XIXe siècle, Édouard Manet, était coquet, j’ai été enchanté. J’aime bien
aussi les cols roulés, qui avaient si mauvaise réputation dans la bourgeoisie
de mes parents. Je ne crois pas aux réputations. Les mauvaises sont
souvent exagérées, les bonnes encore plus. J’ai la plus grande méfiance
envers les gestes supposés donner bonne réputation, telle la main sur le
cœur. Comme Pasolini me paraissait sexy, avec sa manière de ne pas
porter l’uniforme « écrivain », soit semelles de crêpe, soit Légion
d’honneur, ou baroudeur ! (Sa fin m’avait terrorisé. J’étais adolescent, j’y
avais vu la fatalité du destin de ceux de mon goût sexuel. Le 2 novembre
1975, une porte de coffre s’est refermée en moi pour longtemps, derrière
laquelle j’ai enterré des gestes.) Se faire photographier en ouvrier du
dimanche comme Walt Whitman me paraît aussi affecté (le chapeau sur
l’œil prouve qu’il veut séduire, d’ailleurs il a ouvert son col sur un fagot de
poils) que Truman Capote en Olympia sur canapé, aguicheur, main sur la
braguette.
La photo de Capote était destinée à la promotion de son premier livre,
Whitman a été si content de la sienne qu’il en a fait imprimer une gravure
en tête de la première édition des Feuilles d’herbe.

N’aimant pas me faire photographier, j’ai parfois pris des postures


moqueuses, postures qui moquaient la posture. Le seul geste que j’ai
toujours refusé de faire pour les photographes est celui d’écrire ou de taper
sur un clavier. Un geste qui insiste est plus souvent réconfortant pour celui
qui le fait que convaincant pour celui qui observe.
influence du geste

La parole semble ne pas suffire aux humains pour ne pas se comprendre.


Quelqu’un se tourne vers une table voisine, demandant : « Auriez-vous du
feu ? » tout en faisant le geste d’abaisser une mollette de briquet. Celui qui
émet la parole semble ne pas lui faire confiance. Le geste nous rassure (j’ai
bien dit « du feu »), rassure l’autre (je ne fais que te demander du feu).
Dans l’homme de Versailles demeure un homme de Cro-Magnon qui se
méfie à juste titre des imprécisions de la civilisation.

Les gestes sont plus sincères que les paroles. Chantal Akerman fait dire
à un personnage de sa Folie Almayer : « Des paroles d’amour, sans cesse,
mais des gestes, jamais. » Ils peuvent être plus scandaleux. On dit des
choses odieuses, rien ne se passe ; un geste anodin, grondements. Le public
distrait croit ses yeux plus que ses oreilles.

Au début de la Deuxième Guerre mondiale, le chef de la section belge


de la BBC demande à ses compatriotes de remplacer le « RAF », comme
Royal Air Force, qu’ils peignaient sur les murs de Bruxelles, par un « V »
comme Victoire. Cela se répand immédiatement dans l’Europe occupée ; la
lettre était l’initiale d’une notion exaltante dans la plupart des langues.
Français : « Victoire. » Flamand : « Vrijheid (liberté). » Serbe : « Vistestvo
(héroïsme). » Tchèque : « Vitezstoi (victoire). » Churchill, cigare à la
bouche, ostensiblement sans emphase, mime ce V de l’index et du majeur.
L’urbanité répond aux hurlements par les manières. Ce geste avait quelque
chose d’enfantin, d’amusé, manifestant une façon d’envisager la vie
opposée à l’esprit nazi. Les envahisseurs, irrités par lui et cette lettre qui
vexaient leur arrogance, ont fait ce que fait l’arrogance vexée, inventer une
explication stupide : à les écouter, ces V sur les murs de l’Europe étaient à
la gloire de leur propre victoire, « victoria » en latin. Ils en ont eux-mêmes
peint sur les murs. Ainsi donc, ces gens qui méprisaient tout ce qui est
méridional se référaient à la langue latine, et, certains habitants des pays
occupés se mettant à saluer les soldats allemands d’un V grave, ces crétins
piégés ne pouvaient que rendre le salut. Quand on imite le geste de
l’ennemi, on a perdu.

Depuis qu’existent la photographie et le film, le geste n’a-t-il pas pris de


l’importance ? Les si illustres gestes de Nijinski dans L’Après-Midi d’un
faune le restent en grande partie grâce aux photos. De savoir que nos
gestes peuvent être captés a-t-il modifié notre attitude vis-à-vis d’eux ?
captation des gestes

On dit « geste » pour les représentations qu’en donnent la peinture, la


sculpture et la photographie, tout en sachant que ce sont des captations
incomplètes, des moments de gestes dont il nous reste à imaginer
l’alentour. Le geste implique un mouvement que seul le film peut saisir
dans son intégralité ; mais pas dans sa complétude. Il y manque la
profondeur et les images passant dans notre champ de vision, le temps
qu’il fait et les odeurs qui peuvent distraire notre sensation. Privé de cela,
le film extrait le geste et lui donne une importance qu’il n’a pas toujours.
La littérature peut le décrire, mais la successivité des phrases ne le réifie
pas moins, contradictoire avec sa fugacité ; quand elle l’évoque par
analogie, au moyen d’une image ou d’un résumé, elle est ce qui le rend le
mieux. « Quel beau langage vous avez là !, dit Mme Jourdain en faisant
une révérence. – Je vous emmerde, madame », répondit l’auteur en faisant
une révérence.
nouveaux gestes

Des gestes meurent, et c’est triste. Ou non. L’humanité a inventé la


nostalgie pour se faire croire qu’elle a de la morale, mais elle invente en
permanence et avec amusement. Toutes les grandes choses ont été créées
avec sérieux et amusement. Il est évident que, travaillant sans cesse, Proust
s’est aussi amusé, en écrivant par exemple des scènes qui ne servent à rien
dans son histoire, ni pour la compréhension des personnages ni pour la
progression de l’« action », comme l’enchanteur passage des valets de pied
à la soirée chez Mme de Saint-Euverte, où « un grand gaillard en livrée
rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif
qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer,
appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté
de lui ». Des gestes naissent. Qui sait si les seconds n’ont pas existé jadis et
ne font pas que ressortir d’une armoire où les premiers vont se ranger ?
Rien meurt-il jamais ?

Très gai est le geste de la femme qui vient de garer sa voiture et, le dos
tourné, la verrouille à distance avec sa clef électronique, le bras plié en
arrière. « Je ne vais pas me laisser embêter par des contraintes pratiques. »
Quant à savoir pourquoi les femmes n’ont en général que de petites
voitures, je le laisse à la réflexion sur les symboles que se réserve le mâle
hétérosexuel.

Nouveau type de geste en parcourant l’Internet : assis, la tête légèrement


baissée, on pose le coude sur la table, pose le bras en écharpe sur la
poitrine et attrape la nuque du bout des doigts. Captif je me fais.

Voici le premier dessin que j’aie vu avec une tablette de lecture. Objet
nouveau, geste nouveau. (Août 2012. C’est un dessinateur colombien,
Dieter Brandau.)

Il y a de l’ancien dans le contemporain. Quels sont les équivalents en


gestes des expressions comme « je n’ai pas trois sous devant moi », quand
les sous ont disparu depuis 1795 ?

Chaque quantité nouvelle crée sa beauté. Elle l’impose avec succès si


elle est nombreuse. Les 8 ou 10 % de Français originaires de l’immigration
maghrébine ont imposé une beauté arabe assez bien acceptée. Ils ont
importé des vêtements féminins moins bien admis par les Français, qui
sont pour la liberté sauf si elle ne leur ressemble pas, mais ont réussi,
crispés qu’ils sont parfois sur des manières de vivre rigides comme toutes
les immigrations non-éduquées et soumises à des cultes, à inoculer au pays
le mot mafieux de « respect », adoré par les familles quelles qu’elles
soient. La part croissante de personnes âgées dans la population, même
chose. Quels gestes ont-elles apportés ?
La cupidité étant une passion bien plus amusante que le goût de la
littérature, certaines entreprises de l’informatique cherchent à rendre
payants les gestes liés à leurs objets. Dans l’espoir d’obtenir des
dommages et intérêts de la part de Samsung, Apple a déposé en 2007 un
brevet sur le geste « pinch to zoom », écarter le pouce et l’index pour
élargir l’image d’un écran tactile, essayant de le faire reconnaître par
l’office des brevets américains. Ces Godzillas du web se disputent aussi le
« slide to unlock », geste du doigt de gauche à droite pour déverrouiller les
appareils. À part pour la prostitution, aucun geste n’a jusqu’ici été payant,
et encore s’agit-il pour la prostitution de transactions de personne à
personne, et les gestes y sont liés à un savoir ; il se trouvera bientôt un
égorgeur en série pour demander des droits sur sa méthode. La gratuité
n’est pas de ce monde.

En 2015, à Paris, des hommes se sont mis à imiter le geste de surprise de


certaines comédies américaines : on lève les sourcils, on lève les épaules,
on tourne les bras pliés paume en l’air, quoi, mais quoi, que veut dire cette
ineptie ? En faisant des gestes nouveaux, nos mains nous aèrent.
gestes du corps

Un corps peut devenir une œuvre, quoique à force de musculation et de


chirurgie on obtienne moins la statue grecque espérée qu’une sorte
d’expansion en plastique de ladite statue, et qu’un corps chirurgicalement
refait montre trop de voulu. Un geste peut être une œuvre et parfois une
grande œuvre. (Je trouve « grande œuvre » plus avisé que « chef-
d’œuvre » avec son halo artisanal et magique.) Avec son apparence
fortuite, il a la gentillesse de nous laisser penser qu’il n’y est pour rien. Et
quelle plus grande réussite que la grande œuvre qui n’a pas l’air de la
volonté, du labeur, du poussez-vous c’est moi ?

Les masques que Pietro Longhi pose sur les visages de ses personnages
sont pareils à des prunes noires. Il en tire un effet extraordinaire, avec leurs
bustes essorés, comme si l’excès du geste cherchait à remplacer
l’expression du visage caché.

Le flipper est très masculin, espèce de vagin géant à néons où des


adolescents pré-baiseurs font gicler des spermatozoïdes. Et ils le savent
très bien. Gestes des garçons au flipper : déhanchements ; grandes tapes
retenues ; tapes sur le côté. Tranquille assurance qui finit en cambrure de
déception, un bras en l’air. Le champion fait peu des gestes, a un air, non
pas blasé, mais indifférent. Passe une pimbêche levant les sourcils d’un air
suprême, il la lorgne, la mâchoire inférieure tombant. Elle a gagné.
La torsion du torse est peut-être le geste de la plus grande surprise,
assortie de méfiance.

Chez les très jeunes enfants jusqu’à l’âge de douze ou treize ans, porter
sur ses épaules un autre qui se tient penché sur votre tête en vous enserrant
de ses bras est une forme passionnément chaste de l’amour.

Les gestes des hanches sont souvent moqueurs. Le déhanchement


exagéré de Sophia Loren dans L’Or de Naples signifie : « Je suis belle, ô
mortels, comme une réalité de chair, nananère ! » Et les danseuses du
ventre arabes, avec leur obscénité insolente. Dans ces pays de religion
obsédée on accepte cela. Obsession de religion engendre obsession
de sexe. C’est sur la sexualité que prospèrent ces fois qui se disent fois et
ne sont que moralismes. Sans sexualité, de quoi sauraient parler tous ces
théologiens géniaux du vendredi, samedi ou dimanche ?
gestes des mains

Cela a dû être bien beau, la première fois que, pour signifier une entente,
deux êtres se sont donné la main.

Dans les grottes préhistoriques, les hommes n’ont peint que des
animaux. Telle était leur modestie. Et le mépris envers l’art et la solitude
où il se crée, sans doute. On va chasser et tu n’as rien de mieux à faire que
de gribouiller sur les parois ? Parasite ! Jean-foutre ! Les artistes n’ont
survécu qu’en peignant des idoles et des dieux. Enfin, il y a les peintures
de la grotte El Castillo, en Cantabrie, avec leurs mains au pochoir. Les
artistes savaient que leur main les sauverait, par où l’esprit laisse couler la
symbolisation de la vie. Relativement aux gestes, les mains sont les reines
du corps. Elles peuvent prendre une quantité considérable de positions.
(« Il n’y a qu’un roi du corps, c’est le cerveau », me disait une conne
fameuse en se cambrant comme un hippocampe.)

Nous sommes restés préhistoriques en fait de gestes ; car enfin, les


préhistoriques avaient une histoire que nous ne connaissons pas, et c’est
notre candide orgueil qui leur a donné ce nom. Ils ne manquaient sûrement
pas de mégalomanes fomentant des guerres ni de chanteurs à aimer et de
beaux qu’ils admiraient dont imiter les gestes. Nous avons sans doute les
mêmes idées sur nos mains qu’il y a vingt mille ans. Ou trente mille ? Ils
étaient de -30 000 ? Mêmes idées, mêmes gestes, qui sait. Nos langues ont
changé pour nous permettre de renouveler nos impostures, mais, vu que
nous y faisons moins attention, bien de nos gestes doivent rester
identiques. Les gestes sont comme cette sandale égyptienne en cuir
millénaire et pétrifiée qui conservait la forme d’un orteil et m’a fait écrire
un poème. Cet orteil était celui d’un être humain, cet être humain était cette
sandale, cette sandale, c’était moi. Mon frère ! Tels, les gestes, notre
perpétuation involontaire (peut-être) depuis la naissance des temps.

La main bénéficie du fait que c’est par elle que nous mangeons,
touchons, écrivons, sculptons, fabriquons. La main, c’est le faire que l’on
crédite parfois d’une habileté extraordinaire, sans elle l’esprit ne se
manifesterait pas, etc. Les mains nous finissent, les mains nous
commencent. Ces ailes, ces éventails, ces pluies, ces boules au bout de
nous auxquelles nous savons communiquer tant d’adresse. Aux pauvres
pieds, à tout le reste du corps, des « mouvements ». Comme si la réflexion
ne s’appliquait pas à eux, qu’ils fussent tout hasard. Ne soyons pas si fiers
de nos mains et appliquons le mot « geste » à tous les mouvements
conscients du corps.

Les mains vont dans des endroits aussi propres et moins sales que
l’esprit, lequel ne devrait pas se vanter. Étant plus caché, l’esprit peut être
plus expérimentateur.

Serrer la main, considéré comme infiniment déférent dans les classes


populaires (« il m’a touché la main »), mais aussi, j’y pense, chez certains
grands snobs complexés (l’un d’eux m’a dit, d’un président de la
République très quelconque qui venait de remettre une décoration à un de
ses amis, « j’ai été très heureux de lui serrer la main », pensant que de
mettre l’expression à l’actif ôterait le courtisan de la remarque, et cela alors
qu’il sait mille choses de plus que ce monarque transitoire, vaut mieux que
lui et que sa propre poignée de main, lui, chercheur génial, est autrement
plus flatteuse), est un produit d’exportation anglaise mésestimé par des
continentaux très bien qui préfèrent s’incliner, et méprisé par le président
de la République turque Recep Tayyip Erdogan, oui, lui, le fou qui a
déclaré que l’Amérique avait été découverte par les musulmans, que le
régime présidentiel était un idéal fixé par le Troisième Reich, que les
femmes étaient faites pour être mères, la correspondante à Ankara d’un
journal français m’a raconté que, éduqué dans une école pour devenir
imam, cet imbécile se croit investi d’une mission par Dieu (je crois que la
combinaison de l’imbécillité et de la foi s’appelle mysticisme), ce qui le
conduit, lui a-t-il avoué, chaque fois que, en campagne électorale, il doit
serrer la main à une femme, à murmurer en son for intérieur : « Pardonnez-
moi mon Dieu. » Vient un moment où l’homme de conviction se
transforme en salaud. C’est quand il a affaire à la vie.

Pour les puissants, les mains sont si importantes qu’ils les cachent, tels
ces ministres et ces chefs d’État qui, à la sortie des enterrements, par
paquets noirs, gardent les leurs derrière le dos, pareils à des pigeons de rue,
l’air de fomenter un complot, ou qu’ils s’en ajoutent une troisième, comme
la main de justice que les rois tenaient au bout d’un sceptre. Les premiers
craignent qu’un geste ne les révèle, ou plutôt, ils connaissent les hommes
et l’étendue de leurs préjugés, que ceux-ci ne déduisent de tel geste qu’il
signifierait telle chose. Pas plus qu’il n’existe de tête d’assassin, de voleur
ou d’avare, les mains ne signalent rien par elles-mêmes. Je me rappelle un
excellent pianiste qui m’enthousiasmait par son jeu caressant et rusé, il
avait de petites mains de crabe.

Au Caire, ville de flics autant que Paris (et il me désole que ma ville,
bien avant les attentats de 2015, ait été peuplée de policiers et de militaires
en armes comme si nous étions une peuplade au bord du coup d’État), ils
sont partout, en noir l’hiver, en blanc l’été, vautrés en toute saison. Un
chauffeur de taxi qui s’est illicitement garé devant al-Azhar pour
m’attendre n’est pas remonté dans sa voiture sans aller serrer la main du
policier en faction, si on peut appeler ça comme ça, il y a glissé un billet de
dix livres. Les gestes pervertis sont la conséquence des régimes pervertis.

Longues mains font beaux gestes. Dans ce restaurant de Tiuccia (Corse),


un garçon fume, donnant à son poignet des pliures gracieuses, la cigarette
pareille à une fine lance au bout de ses longs doigts.

Dans un autre restaurant, ce Saturne près de la Bourse de Paris dont un


temps je me suis fait une mode parce que je n’aime pas les restaurants
entrée-plat-dessert-messe, ici c’est comme joujou, plusieurs services au gré
du chef, surprise, et sans que chaque plat se compose de plus de deux
ingrédients (mon ancien fiancé l’Écureuil, qui est étranger, me demanda ce
que voulait dire chichi, je répondis, si je peux me citer : « Chichi, c’est
plus de deux »), il y avait ce soir-là un acteur que j’avais croisé dans un
autre restaurant il y a quelques années, le Mama Shelter, Tomer Sisley. Il
était grand, brun, pommettes obliques, yeux noirs, musclé, son tunisien
moulant n’aurait pas été élégant s’il n’avait pas moulé d’aussi beaux bras,
il faisait à mon goût trop de gestes pour exhiber ses grandes mains.

Le fiancé d’un laideron qui me lançait des yeux de feu pendant que
l’Écureuil ne me regardait pas avait de longues mains qu’il posait comme
des ailes de cygne sous le menton. Ça avait un petit air je vais te dévorer.

Farouche s’essore parfois les doigts d’angoisse.

Geste de la rage. Le poing levé. Geste de l’obéissance joyeuse. Lever


l’index en classe. Geste de l’obéissance vaniteuse. Salut militaire. Geste de
la tendresse. Caresse.

Se frotter les yeux du dos des poignets, geste d’enfant réticent à


remonter des songes.

Le Dauphin se caresse le dessous du menton du dos de ses phalanges


supérieures. Geste doux, rêveur. Il vérifie la trace d’une ancienne cicatrice,
d’une irrégularité de barbe, d’une caresse oubliée de son temps de bébé ?

À la Comédie-Française, le 3 juin 2016, dans une loge au-dessus de moi


qui me trouvais au parterre, un garçon coude sur le rebord et joue dans la
main bâilla, puis replia la main en amenant sur le menton le petit doigt
auquel il colla tous les autres, comme on ferme un éventail.

L’air ennuyé et suprême, la comédienne se tenait comme un lévrier, cou


droit, menton levé, mains posées devant le buste, l’une sur l’autre. Elle
pensait à la brandade qu’elle allait malaxer le soir.

Dans la fosse d’orchestre qui attend l’arrivée des instrumentistes, la


harpe a l’air d’une princesse héritière obèse en visite dans une école de
pauvres. D’ici à quelques minutes, elle émettra des sons apaisants sous les
doigts en ruisseau de la harpiste.

Doña Adela de Quintana Moreno peinte par Zuloaga se trouve au centre


d’un paysage tourmenté où les nuages gris (eh ! le Pays basque !) semblent
émaner d’elle. Elle retient son bras droit ganté derrière le dos de sa main
gauche nue. Pose rare chez une femme, de même que les bras croisés bien
fiers, et qui sait gênés, de la marquise de Santa Cruz par Goya. Que veut
dire l’index tendu vers la terre de la duchesse d’Albe dans son portrait par
le même Goya ? Cette terre est à moi ? Baissez les yeux devant Sa
Grandesse ?

La rédactrice en chef du Vogue américain, Diana Vreeland, immense


snob avec toutes les fragilités de cette armure, disait : « Je veux des
mains ! Tout est dans les mains » (Allure). Et comme elle avait le sens de
l’artifice, elle raconte que, voulant publier une photo de diamant, elle s’est
dit : « Il n’y a pas d’endroit au monde où se trouvent des gisements de
pierres précieuses qui n’appartienne aux gens de couleur » et qu’elle a fait
photographier ce diamant sur une main artificiellement peinte en noir. Une
main peinte en noir est sans doute très 1970, avec la touche inconsciente de
racisme de gens qui voulaient bien faire avec les « races ». Ils étaient restés
dans les catégories de pensée des autres. Mieux vaut créer les siennes.

Les plus conscients pour les gestes de leur métier sont, avec les
mannequins, les « travailleurs manuels », expression somme toute aussi
méprisante envers ceux qu’elle prétend flatter qu’envers les intellectuels.
L’homme a autant besoin de cérébral que de savoir planter un clou. Et
même davantage. On trouve plus facilement un cordonnier qu’un
Kierkegaard. Ce qui n’enlève rien au cordonnier. D’ailleurs, pour lui aussi,
le geste fait de sa main un moyen d’abstraction. La main est l’instrument
de l’instrument, lui imprimant par son geste un mouvement qui, de l’autre
côté, produit une forme.

Allure a été publié par Jacqueline Kennedy Onassis devenue éditrice


après son divorce. Elle a publié son carnet d’adresses, bonne affaire pour
ses patrons. Femme de très peu de gestes, Jacqueline Kennedy, d’aussi peu
que de paroles. L’élégance est laconique et immobile. Le chic peut être
volubile et remuant. Le génie n’a rien à voir avec l’un ou l’autre et s’en
moque bien. Le génie est même toujours grossier, à son apparition. Il
bouscule des formes établies.

Le délicieux artifice de certaines photographies de mode approche d’un


idéal de création de geste pur, sans signification ni utilité. Dieux de la
légèreté contre le plomb des malheurs, si la vie pouvait être ça ! Suzy
Parker en robe du soir par Richard Avedon (1956) : index sous la lèvre
inférieure. Barbara Mullen en robe du soir par Lanvin-Costello (1958) : la
main surprise s’ouvre comme une fleur près du menton. Ces gestes
artificiels proches de la danse ont eu une apothéose populaire avec les
gestes d’Audrey Hepburn jouant un mannequin dans Drôle de frimousse
(1957), aux poses précisément inspirées des photographies d’Avedon.
L’artificialité dont nous imprégnons nos corps pour fuir la condition de
bœuf se réalise par des imitations de gestes. Forme d’amusement, tentative
d’envol, les puritains les jugent scandaleuses. Pascal, ce terroriste de génie,
giflait le « divertissement ». Divertissement caca. Éloigne dévotion petit
Jésus et obéissance clergé. Préférer honte. Mortification idéal. Corps sans
gestes, cerveau sans pensées, no sex anymore. Pour le sexe ils ont inventé
le mot « concupiscence ». Pascal s’en voulait d’avoir été un fêtard. Les
voilà, les donneurs de leçons ; ils ont toujours quelque chose à se reprocher
qu’ils reprochent différemment aux autres. Il n’avait qu’à ne pas faire de
sottises, pour commencer, et, surtout, pour continuer, ne pas s’en vouloir.
Le remords est répugnant. Si on a fauté, qu’on répare, ou qu’on se taise. La
vanité se ferait un trône d’une poubelle. Cela me rappelle cette phrase de
Büchner qui pourrait servir de définition à bien des moralistes, on n’a pas à
réfléchir beaucoup pour mettre des noms, la voici, la voici, un peu de
patience, gloutons :

[…] la secte des nombrilistes, dont on sait bien qu’elle ne se distingue de l’ancienne que parce
que ces gens ne pensent plus à Dieu en se regardant le nombril, mais pensent à leur nombril en
regardant Dieu.
lettre à Édouard Reuss, 20 août 1832
Pour être moins seuls dans leur douleur, les repentis veulent que nous
nous repentions aussi. Dans ses bons moments, le monde leur fait des pieds
de nez. (Geste de narquoiserie.)

Un magnifique geste de la main s’aperçoit dans un reportage où


Riccardo Chailly raconte que, dirigeant un concerto de Mozart au
Concertgebouw, la belle Maria João Pires se rend compte aux premières
notes qu’elle n’a pas la bonne partition. Pendant que l’orchestre joue
l’ouverture, on la voit se poser la main sur le front, dire à Chailly qu’elle
ne peut pas jouer, sourire de son erreur, se mordre la lèvre, soupirer en
posant une main accablée sur son piano. Continuant à diriger, Chailly lui
parle : « Je suis sûr que tu vas y arriver. » S’approchant du piano, une main
dépitée sur la bouche, elle agite les trois derniers doigts de l’autre main à
une vitesse inouïe, comme si elle réveillait par ce frisson une mémoire de
son corps, se lance et, sans une erreur, joue le concerto. Vivent les
triomphes du juste, du bien, du bon et de l’art.
applaudir

Les applaudissements sont de l’enthousiasme au bout des bras. Les ailes


de l’admiration exaltée se joignent pour envoyer des remerciements. C’est
aussi une circonstance sociale. Dans certains théâtres, dans certaines villes,
aux premières, quelques-uns applaudissent comme on pince la bouche. Je
te fais don de mon petit contentement.

On peut applaudir de soulagement. En 2005, Paris parlait avec exaltation


de la reprise d’Oh les beaux jours au Vieux Colombier. J’y ai vu des
hommes qui avaient dormi hurler bravo, une dame ayant levé les sourcils
de désolation applaudir debout. Français !

On peut applaudir par un tact indiscret. En 2009, aux Bouffes du Nord, à


la fin du Simplement compliqué de Thomas Bernhard, le public bissait
Georges Wilson avec des cris outrageux. Le sachant fatalement malade, on
voulait lui dire : « Tu vas mourir, tu es un héros, prends ceci pour
bagage. »

On peut applaudir pour s’applaudir. 13 juillet 2015, Aix-en-Provence,


Grand Théâtre, Elektra. Il y avait toute la ville (pas celle d’Aix), elle a
bondi pour applaudir avant même la dernière note, et cela n’avait pourtant
pas été bien bon. Ces spectateurs s’applaudissaient eux-mêmes, heureux
d’admirer une production que la totalité des médias, de Libération au
Figaro, avait sommé d’admirer. L’union sacrée se fait en France par le
snobisme. Ce peuple enivré de ressembler, si la droite et la gauche lui
disent : « Bouleversant, sublime, jamais plus beau », il s’y jette comme sur
les soldes. Pour cet opéra, le plus pénible de Strauss qui n’est pas le moins
pénible des compositeurs, Hofmannsthal auteur du livret a transformé le
mythe en un mélodrame bourgeois avec une folle. La mise en scène faux
chic austère donnait l’impression de sous-directeurs d’hypermarchés en
congrès se réveillant d’une cuite parmi des veuves corses cherchant leurs
verres de contact par terre. Positive hystérie de la salle applaudissant
debout, trépignant, hurlant, spectateurs d’opéra devenus supporters de foot.
Les plus grands succès en France sont ceux où le public s’applaudit de sa
docilité.

On peut applaudir pour attirer l’attention sur soi. Certains spectateurs-


paons tapent très fort des mains d’un air furieux pour qu’on admire leur
goût intransigeant. Dans les années 1960, Dorian Gris alors beau a débuté
sa carrière par un applaudissement. Cet ambitieux gigolo s’était faufilé
dans un hôtel où allait se donner un défilé de haute couture, un défilé
confidentiel comme alors, quinze clientes, paupières abaissées,
chuchotements, japonais-genre. Une employée de la maison s’étant rendu
compte de sa présence lui demande de partir. C’est le moment où le
premier mannequin passe : il se met à battre des mains, très fort et très
lentement. Du fond de la salle, le couturier tourne la tête. Le lendemain, le
ravissant est embauché comme stagiaire. Cette carrière commencée par un
bravo finit sous les huées.

Plus la salle est petite, plus on applaudit fort.

Dans un reportage sur le tournage de La dolce vita, Alberto Arbasino


raconte qu’Anita Ekberg arrive sur le plateau « quand plus de la moitié des
gens est déjà partie, avec une grande perruque blonde [mais oui, elle
portait donc une perruque !], une peau merveilleuse, des voiles noirs, une
rose de gaze entre les genoux ; et soudain un grand applaudissement »
(Ritratti italiani). Comme c’est allègre. Des hommes debout applaudissant
la beauté. Il n’y a qu’en Italie.
Le cœur qui exulte fait se lever le corps et battre des mains au bout des
bras tendus. C’est un remerciement.

Perfusés de bravos, les acteurs suffoquent et meurent quand ils n’en ont
plus.

Le silence dans les concerts de musique classique a été imposé par les
romantiques, ces travailleurs sérieux ayant le sentiment que l’art était au-
dessus de tous et qu’on se devait à cela. Schumann : « Pendant des années
j’ai rêvé d’organiser des concerts pour les sourds-muets ; nous pourrions
apprendre d’eux à bien nous comporter pendant les concerts, surtout quand
la musique est très belle » (lettre de 1835 à Clara ; les romantiques ne
manquaient pas de ce dont la calomnie les prive, l’humour). Jusque-là on
applaudissait pendant les œuvres, on sifflait, on commentait, comme
aujourd’hui dans les concerts de jazz. Il a fallu ce tyran de Wagner pour
imposer le silence total à Bayreuth, y compris à la fin des actes, ordre
d’attendre la fin des œuvres pour applaudir. C’est moins orgueilleux que
l’aimable caractère de cet homme pourrait le laisser supposer : attendez
jusqu’au bout pour savoir si c’est bon. Mahler l’a imité. Pas d’entrée des
retardataires, a-t-il décidé à Vienne. Parfois, il faudrait empêcher les gens
de vouloir sortir.

Tous les applaudissements prolongent, sauf ceux de la télévision, qui


arrêtent. Ils ne sont pas destinés à marquer la satisfaction mais à éteindre.
Ce qui a été dit est aussitôt applaudi sur ordre pour interrompre toute
réflexion possible du téléspectateur.

Le jour de son investiture à la présidence des États-Unis, Donald Trump


a été très félicité pour une chose terrifiante. Au dîner de gala, où
participaient les anciens présidents, il a, de son pupitre, salué Hillary
Clinton qu’il avait battue et son mari en disant : « J’ai beaucoup de respect
pour ces gens-là. » Et, la lippe amère, le sourcil froncé, il les a applaudis,
lentement, fortement, longuement. Cet applaudissement avait l’air d’une
menace. Plus tard, à un des bals de Washington, un pianiste a, pour
humilier Hillary Clinton, joué « Fight Song », un des airs de
reconnaissance de ses réunions publiques. Quand celui en qui ils reniflent
un tyran fait un sarcasme, les serviles accourent pour le flatter.

Trois cas d’applaudissements après des attentats à Paris, 2015.


1) 11 janvier, marche d’une soixantaine de chefs d’État et de
gouvernement étrangers après des attentats de crétins fanatisés contre
Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ; ces marches
(bien différentes des manifestations des personnes normales) semblent un
signe d’impuissance, état que symboliquement le pouvoir ne devrait pas
avouer. Pour la première fois de ma vie, je vois (à la télévision) des cars de
CRS applaudis. Un documentaire sur l’offensive des Ardennes (Daniel
Costelle, La Bataille d’Allemagne, 1973) montre des chars américains
prendre un village ; les habitants sortent des maisons un verre d’alcool à la
main pour accueillir les libérateurs ; un mois plus tard, les Allemands
reprennent le village ; afin de les accueillir, les mêmes gens sortent des
mêmes maisons avec le même alcool. Certains gestes de gratitude sont des
gestes d’esclaves ; prêts à s’abaisser devant tout maître, qu’on cherchera
donc à tromper. Espèce d’humanité douteuse, les gens du bord des routes.
Que signifie de se poster sur un bas-côté en attendant qu’une célébrité
passe pour l’applaudir alors que cela durera deux secondes et que, pape ou
coureur cycliste, il ne vous verra pas ?
2) Lors des marches de gens normaux consécutives à ces mêmes
attentats (je n’y étais pas, on me l’a raconté), les gens avançaient dans
Paris avec une grande lenteur, tant il y avait de monde, silencieux et tristes.
De temps à autre, une Marseillaise sporadique et des salves
d’applaudissements pareilles à des oiseaux qui s’envolaient.
3) Quand les choses se passent bien, l’extrême droite dont l’engrais est
le mal enrage. À l’Assemblée nationale, le 13 janvier, tous les députés se
lèvent pour applaudir un discours du Premier ministre sur les attentats, à
l’exception des deux du Front national. On les voit, en boule, enragés. On
les a privés de leur bâton de majorette. C’était un moment d’ordre, et ces
gens-là prospèrent sur le désordre.

Les applaudissements à la fin des premiers mariages gays en France


étaient pour les mariés, mais plus encore pour nous qui y assistions : on a
gagné. Eh, haineux ! vous avez perdu.

À une terrasse de café avec l’Écureuil à San Barnabo, à Venise, en 2010,


mon verre de jus de pamplemousse m’a échappé des doigts et j’en ai été
éclaboussé comme si c’était les chutes du Niagara, aux applaudissements
d’écoliers qui passaient et que j’ai salués.

Le bruit de tuyauterie des applaudissements diminuant. Les derniers ne


veulent pas laisser tarir leur joie.

Les soldats de bois avançaient, souriant. Leur shako noir brillait,


parfaitement peint, sans une éraflure. Vareuse bleu orage. Sur un air de
piano répétitif et allègre, ils avançaient, avançaient, avançaient. La petite
caméra de plastique faisait des prodiges de voltige pour ne pas filmer les
femmes de ménage naines qui, à quatre pattes derrière eux, passaient des
serpillières, passaient des serpillières, passaient des serpillières. La foule
sur les côtés avançait en même temps que le régiment de bois peint, double
tapis roulant. Dans le dos des petits soldats souriants et cambrés, on voyait
des trous d’où coulaient des cascades de sang. Dès que l’un tombait, un
autre se faufilait à la place manquante, souriant. La foule lançait des
couteaux et applaudissait.
tendresse de la gifle, gifle terroriste

La gifle est un geste de contact. « Fais attention », veut-elle souvent


dire ; « reviens à la raison ». En Iran, elle peut être un geste de grâce.
Voici, si la légende n’est pas une légende ni l’ensemble une mise en scène
de propagande, une mère graciant d’une gifle le meurtrier de son fils sur
l’échafaud :

Dans les jeux de l’amour, on se hasarde parfois à une gifle. Geste


d’affection rageuse semblable à celui de la mère qui, embrassant son jeune
enfant, le mord très doucement. Je veux te manger tu es à moi, je veux te
donner un souvenir cuisant et chaud de mon corps je suis à toi. (Le moins
égoïste des deux est la gifle.) Dans Tom à la ferme, le personnage de
Xavier Dolan est giflé à deux reprises par le frère plus ou moins
hétérosexuel de son ancien amant, et c’est presque une scène de film porno
avec des vêtements. Des giflettes ; ô caresses hésitantes.

Le nom d’une de mes pâtes préférées au moment de 2016 où j’écris ces


mots, les paccheri, vient je crois d’un mot napolitain qui veut dire gifle,
pacchero. Le lien entre ce geste sec et ce cylindre mou ? Il faudrait un
mythographe pour l’inventer. Dans les temps actuels (les mythographes
c’était Hésiode et des gens comme ça), ils s’appellent philologues et
croient dur comme fée à l’étymologie. On pourrait inventer que, giflée par
son souteneur graisseux, une pute de Naples a perdu la jaquette en émail
d’une dent qui est tombée dans une casserole de pâtes en train de cuire.

Les gifles aux enfants, ce sont les valeurs. Les valeurs ! Un député de
l’archi-droite vendéenne les a lancées sur la France dans les années 1990,
alors qu’il trompe sa femme et fait des déplacements officiels avec sa
maîtresse, ce que les journalistes acceptent avec complaisance (le jour où
l’électorat l’apprendra, il prendra un sourire malin, trouvant la vanité
française flattée). Depuis quand la politique, affaire de pratique, doit-elle
se charger de la morale ? Depuis que les politiciens sont incapables de
s’occuper d’économie. La morale est un bruit de tambour pour distraire de
leur incompétence. Des gens qui ont laissé mourir leur mère en l’ayant
privée de son usufruit et terrorisent leurs enfants de coups de ceinture
quand ils ne les abrutissent pas de lieux communs se réclament des Valeurs
de la Famille. La baffe légale, l’alcoolisme quotidien et l’attouchement du
soir, voilà aussi ce que ça peut devenir, la famille ; la terreur n’y est que
plus grande quand on est bien élevé.

La gifle est un geste terroriste quand elle est accompagnée de son


contraire en paroles. La mère de Guillaume Apollinaire le giflait. Il avait
vingt, vingt-trois ans. Il avait peur d’elle. Elle avait du charme. Pour ses
amis. Ah, ces mères seules et hystériques qui giflent leurs fils, délicieuses
aux autres. Ils n’osent rien dire, d’autant moins qu’elles leur répètent : « Je
suis gentille. » À quoi survit-on.
gestes avec le téléphone

Dans le bus, un mastard ; seule chose délicate en lui, les gestes du bout
des pouces et des index sur son téléphone portable. La petite application
guide ses gros doigts. L’objet conditionne certains gestes, fortuitement
beaux ou laids, et cet homme est en cela très différent d’une femme, qui, à
partir d’un certain objet, imaginerait un geste gai qui l’amuserait.

Le Dauphin quand il consulte ses messages sur son téléphone fronce un


sourcil, se cambre et tend une griffe de chat, comme s’il y avait menace.

La psychologie est parfois exacte et néanmoins courte. Je pourrais


écrire : « Sur les téléphones portables on se tient penché, en fœtus.
Supplétif au cordon ombilical », mais j’aurais l’impression de faire le
malin à peu de risque en me parant des idées d’autrui. Creuse, terrasse,
aménage, inonde, plante ton propre carré de jungle, explorateur, jardinier,
écrivain !
gestes avec la cigarette

La cigarette était un geste autant qu’un goût. Dans In the Mood for Love,
Wong Kar-wai montre l’élégance des doigts en pattes d’araignée de Tony
Leung tenant une cigarette d’où la fumée s’envole en écharpes, faisant de
lui une sorte de prestidigitateur. La cigarette exacerbait les genres ; avec
une cigarette, une femme pouvait se sentir plus « femme », un homme,
plus « homme ». Archétype de la femme à cigarette, Rita Hayworth dans
Gilda ressemblait à la danseuse du paquet de Gitanes. Certaines femmes,
fumant, se trouvaient l’air langoureux. Et c’était si bien admis
qu’une femme fumant en public était chose interdite par le code de ma
bourgeoise famille. C’est stupide et très amusant à partir du moment où on
sait pourquoi on les applique, les codes. Pour certains hommes, l’archétype
du fumeur était, disons, James Dean. Viril et nonchalant, accoudé à la
barrière comme un étalon prêt pour la saillie, il fumait sa cigarette sans
filtre, surcroît de virilité ; la virilité est une comédie apprise comme la
féminité. Tout homme avec un mégot aux lèvres pouvait se croire un
séducteur, la publicité l’avait compris. La publicité, c’est du sexe. Elle
cachait que James Dean était un myope timide aimant certains jeux avec la
cigarette qui l’avaient, dit-on, fait surnommer « le cendrier », ce qui ne
contredit d’ailleurs pas nécessairement la virilité. La virilité est une
inquiétude, comme le montre la façon qu’ont tant de machos de se gratter
le dessus de la lèvre du bout du pouce retourné et non de l’index en crochet
(« Je n’ai pas de petits gestes précieux, moi »), et l’ostentation de virilité,
une preuve fréquente de servilité. Rien n’est plus viril qu’un gros chien qui
se roule aux pieds de son maître. Personne ne doit être plus masochiste que
le cow-boy de Marlboro.

L’anarchie sexuelle ne se laissait pas faire. Les garçons à garçons


aimaient fumer à la façon de Rita Hayworth, et les filles à filles, de James
Dean. À dix-huit ans j’imitais Bette Davis tapant sa cigarette sur son
paquet dans All About Eve, sans penser qu’elle-même imitait aussi bien
Humphrey Bogart et malgré l’illogisme de le faire avec des cigarettes à
bout filtre. Un geste n’a pas besoin de logique. Il peut être un rêve dont on
forme les contours.

S’approcher pour donner du feu à quelqu’un, la main en conque, était


sensuel. Sexuel, de diriger une cigarette allumée entre ses dents vers une
cigarette attendant de l’être entre d’autres dents. Nous n’avons pas eu avant
cela et n’avons pas eu depuis d’objet qui permette aux corps de se
rapprocher autant en public sans provoquer de scandale.

Dans Quadrille, sans aucune parole, mais avec un regard lourd et


suggestif, Sacha Guitry allume une cigarette, très lentement, les yeux dans
les yeux de Gaby Morlay qui joue sa maîtresse puis, toujours silencieux,
lui tend la cigarette allumée et la place entre ses lèvres. Cette scène
érotique, qui sait s’il n’en a pas pris l’idée dans un film où Bette Davis
allume deux cigarettes et en tend une à James Cagney ? Manière d’être qui
avait cours dans la bande d’Oscar Wilde : Pierre Louÿs a raconté à André
Gide (Si le grain ne meurt) que, quand on offrait une cigarette, Wilde et
ses amis l’allumaient, tiraient une bouffée, puis la tendaient au fumeur.

C’est l’objet d’une chanson de Julie London, « How Did He Look ? »,


où elle demande des nouvelles de son ancien petit ami et de sa nouvelle
fiancée : « Did he light her cigarette ? », « lui a-t-il allumé sa cigarette ? »
Version outrageuse, la torch song « Three Cigarettes in an Ashtray », trois
cigarettes dans un cendrier, par Patsy Cline : « Deux cigarettes dans un
cendrier, / Mon amour et moi dans un café. / Un étranger entra / Et tout se
dérégla. / Maintenant, il y a trois cigarettes dans le cendrier. » L’emphase
sentimentale de ces chansons n’est pas sans esprit, et je pense bien que
l’interprète de « Once upon a time I was falling in love, now I’m only
falling apart », jadis je suis tombée amoureuse, maintenant je tombe
simplement en morceaux, Bonnie Tyler, ne le fait pas sans une sincérité
ironique.

Allant saluer le public à la fin de la première de L’Éventail de Lady


Windermere, Oscar Wilde tenait une cigarette entre les doigts (par
nervosité, selon ses amis), on le lui a plus reproché que son discours
spirituellement vaniteux : « Mesdames et messieurs, j’ai pris à cette soirée
un plaisir immense. Les acteurs nous ont offert l’interprétation charmante
d’une pièce délicieuse, et votre appréciation est tout à fait intelligente. Je
vous félicite du grand succès de votre représentation, qui me convainc que
vous pensez presque autant de bien de la pièce que moi-même. » L’envie
déchaînée par le succès de Wilde l’aurait trouvé coupable de ne faire aucun
geste.

C’est Kenneth Tynan, le critique dramatique anglais (1927-1980), qui a


inventé de tenir la cigarette entre le majeur et l’annulaire, ou a du moins le
premier posé ainsi pour une photographie. Tant la cuistrerie est habile à
vicier l’élégance. Mateo Scientifico dit plus simplement : « Les critiques
sont des vaniteux. »

L’aimantation sexuelle par la cigarette va jusqu’au geste carrément pute


de David Hemmings dans le Blow Up d’Antonioni : il prend la cigarette de
Vanessa Redgrave, la porte lentement à sa bouche, la suce comme si c’était
un clitoris puis souffle la fumée comme si c’était du sperme, geste
d’allumeur qu’on ne prête d’habitude qu’aux femmes :

Fumer semble l’inversion de la fellation, de là ce que souffler la fumée


la bouche en rond peut avoir de sexuel.

Le petit geste insolent de fumer est un plaisir, quand on est jeune,


supérieur même à la sensation de chaleur et au goût de la fumée dans la
bouche. Un très jeune garçon marche dans la rue devant moi d’un pas
narquois, menton en l’air, en costume sombre, une main dans la poche du
pantalon, une cigarette à son autre main pendante. De temps à autre, il la
porte aux lèvres. C’est mon plaisir et je vous emmerde. Si ce n’est pas de
la sexualité à peine dissimulée, de fumer !

Si les puritains se sont déchaînés contre la cigarette à la suite des


médecins, c’est que, derrière la logique raison de santé, se cachait une
haine de cette sexualité métaphorique. Les peine-à-jouir n’ont qu’une
passion, gâter la jouissance des autres.

Étant sexuel, le symbole était délicieux, et c’est pourquoi nous avons eu


du mal à abandonner la cigarette. La santé, c’est très bien, mais la
sexualité, c’est mieux. Si on veut que les gens cessent de fumer, inutile
d’imprimer des têtes de mort sur les paquets de cigarettes, elles ont leur
dandysme ; montrez des laiderons fumant.

Un des rares gestes comiques avec la cigarette est accompli par Charlie
Chaplin (ce chorégraphe de génie) dans Charlot au music-hall : assis au
premier rang, il allume la sienne et jette avec désinvolture son allumette
dans le pavillon du tuba devant lui.

Les gestes de la cigarette, maintenant qu’elle est persécutée, sont


devenus hâtifs et sans recherche ; du pompage mécanique sur des pas de
porte. Les réprouvés ne se donnent pas le droit à l’esthétique.

Le geste de fumer une cigarette électronique, sans parler de la laideur de


l’objet et de son odeur de pâtisserie de centre commercial, a l’air d’un
biberonnage embarrassé.

J’ai arrêté de fumer. Un geste a-t-il remplacé ce geste ? Les


comportements sont-ils nécessairement hydrauliques ?
gestes avec la bouche

— Je suis affreuse, dit la ravissante en avisant un minuscule bouton au


coin de sa bouche qu’elle étirait devant le miroir comme une porte
coulissante.
— Répugnante, répondit son mari sans la regarder, il feuilletait un livre
en attendant qu’elle se déclare prête à sortir.

Le Bernin disait que « pour réussir dans un portrait, il faut prendre un


acte et tâcher à le bien représenter ; que le plus beau temps qu’on puisse
choisir pour la bouche est quand on vient de parler ou qu’on va prendre la
parole ; qu’il cherche à attraper ce moment » (Paul de Chantelou, Journal
du voyage du cavalier Bernin en France).

Se mordre les lèvres, pour certains : retenir l’arrivée du plaisir ; pour


d’autres : « J’ai fait une bêtise. » Lequel est le plus acquis des deux ?
Avant les poèmes d’amour, on était moins amoureux, avant les scènes
érotiques dans les films, on se griffait moins le dos.

Je connais peu de gestes aussi sympathiques que celui de mordre en


feignant la rage. Exemple comique dans Frankenstein Junior, où le valet
bossu mord le tour de cou en renard de la fiancée du jeune Frankenstein et
arrache une touffe de poils de la bête morte.
Le Tigron plisse le nez et abaisse la bouche en bicorne. Plisser le nez (et
les yeux), c’est pour signaler qu’il s’amuse avec toi ; abaisser la bouche,
pour : je ne sais pas, ou : bah !

Ave César des frères Coen est un film de mâles, rigolant, vautrés,
patauds, vantards, sympas, qui contient une scène involontaire de
sensualité gay. L’acteur Alden Ehrenreich, petit brun qui a la plus belle
bouche du monde, charnue, en bicorne, enfantine (rappelant celle du
Tigron), ne sait pas prononcer les mots : « Would that it were so simple. »
Celui qui joue le metteur en scène le fait répéter. Et gros plan sur ces lèvres
qui avancent et reculent comme si, pendant deux minutes, elles nous
embrassaient ou autre chose. Mille actrices visionnent la scène pour mieux
réussir la bouche boudeuse.

J’ai haï dès que je l’ai vue la moue d’enfant malveillant de Donald
Trump. Elle concentre la cruauté de cet être qui fait partie de l’espèce des
requins à peau fine. Ils passent leur vie à déchiqueter autrui et poussent des
cris d’indignation dès qu’on les effleure.

Une des plus exactes remarques sur les baisers se trouve dans La Mort
de Danton de Büchner, comme Danton s’inquiète de ne pouvoir saisir en
lui toute la beauté de Marion et que la grisette lui répond : « Danton, tes
lèvres ont des yeux. »
gestes avec la langue

Limace, sors du terrier pour faire rire ! La langue, qui peut être si serpent
quand avec l’aide de la bouche elle parle, est tendresse bouffonne quand
elle sert le geste ; et la musclée luisante rose à pied de madrépore se fait
bonne copine. Je tire la langue : je te signale avec gentillesse que tu
m’embêtes avec ton baratin. Plus la langue est tirée, et plus froncé le nez,
plus vif l’agacement. Il y a une manière, chez les femmes, de tirer un tout
petit bout de langue entre les lèvres serrées (généralement en levant les
sourcils) qui est la plus charmante réponse à la virilité bombée. Je rêve
que, dans une mise en scène de Racine, à je ne sais quelle crise de je ne
sais quel tyran, la reine jusque-là malheureuse se retourne et, dans une
torsion de flamme, à tous ces menaçants alexandrins, réplique par un petit
triangle rose.

2016 était l’année où, chez les garçons photographiant le journal intime
de leur corps dans l’espoir d’avoir 300k followers instagram, il a été à la
mode de faire avec la langue des grimaces qui, en 2015, auraient paru
hideuses. Le laid est souvent un manque d’imagination. (Le beau aussi.)
Bouffon d’hier, sexy aujourd’hui ; mystère demain.

Tirer la langue, geste anodin. Rien ne l’est quand le régime politique


n’est pas libéral, et bien peu le sont. Dans Un camp très ordinaire,
Micheline Maurel établit les catégories des femmes esclaves à
Ravensbrück avec elle : les résistantes, les droit commun, mais encore
celles qui n’avaient rien fait de plus que de tirer la langue à un soldat
allemand dans la rue. Qui sait si, dans la République dictatoriale qui tente
de se mettre en place sous la présidence de Trump, il n’y aura pas de geste
criminalisé, comme celui de se lisser les cheveux sur le sommet du crâne,
pris comme une ironie par cette petite fille monstrueuse dans le corps d’un
clown ?

Le seul geste que fasse la langue à l’air libre est moqueur. Élément
essentiel de la parole quand elle remue dans notre bouche pour aider à la
formation des sons, elle se retrouve empêtrée à l’extérieur, comme un
handicapé très habile dans un artisanat au fond de son atelier qui, sur le
trottoir, honteux de ses moignons, ne se ferait plus que mendiant. Dans la
caverne de la bouche, elle reproduit avec prestesse des mouvements appris,
qui ne sont pas moins conscients parce qu’ils sont rapides (comme on
méprise la rapidité ! elle n’est pas égalitaire) ; des gestes. Un geste est un
mouvement conscient, tout en étant peut-être davantage. L’encavernement
de la langue est un symbole. Grec de -500, j’en ferais un mythe. Le dieu
Hermès, messager des dieux, inventeur des poids et des mesures, dieu des
poètes donc, ayant appris à un jeune pâtre sentant la chèvre à se laver et à
parler, passait au-dessus d’une colline en mission pour Hollywood où le
Parnasse contemporain réside, quand il vit la langue de cet insolent frétiller
comme truite hors de sa bouche et mystifier des locaux ébahis.
Concurrence ! Concurrence ! D’un frôlement de l’aile de son tendon droit
ou gauche, Hermès rendit la langue du pâtre-poète épaisse et molle comme
une limace. Le pâtre-poète en devint amer, antidémocrate et inhumain. Il
fit une carrière dans l’invective, le décadentisme et la connerie
apocalyptique, triomphale, il faut le dire. Hermès et les dieux, toujours
jaloux des hommes, en souriaient. Tant de bile. Le génie sans talent est une
malédiction.
embrasser

Le degré d’intimité dépend de ce qu’en décide, non les individus, mais


la société. Bien des Américains sont étonnés par la manie de se faire des
baisers qu’ont la plupart des Français, hommes entre eux aussi bien que
femmes entre elles ou hommes avec femmes, sans qu’il y ait l’intention
qu’ils craignent d’y deviner, avec les habitants de bien d’autres pays
d’ailleurs, nulle part on ne s’embrasse autant que dans notre France de
méfiance. Ces Américains sont également stupéfaits par les Italiens portant
des slips de bain à la plage, ils portent essentiellement des boxers longs. La
convention a très peu d’imagination. Elle ne conçoit pas qu’on puisse être
sexuellement excité par ses boxers, que la proximité des corps, quand elle
devient habituelle et asexuée, est une neutralité. Embrasser est un geste qui
met deux peaux en contact sans conséquense sexuelle nécessaire.
Convention française, laquelle de son côté n’imagine pas que ce qu’elle
fait puisse être autre chose que la règle. Toute coutume se croit nature.

Arnaud d’Andilly a écrit un traité intitulé Que l’on doit préférer son ami
à sa patrie. « Je te préfère à la France », dit Épée à Farouche qui raffole de
l’idée de la France, et, se référant à d’autres de ses goûts : « Je te préfère à
Louis XIV ; je te préfère à Keith Richards, je te préfère à Flaubert, je te
préfère aux Francfort-frites, je te préfère à Calatrava. » Farouche, souriant :
« Ça n’est pas grande preuve, tu ne les aimes pas beaucoup. Me préfères-tu
à Édouard II, me préfères-tu à Steve Reich, me préfères-tu à Robert Musil,
me préfères-tu aux marrons glacés, me préfères-tu à Annette Bening, me
préfères-tu à… ? » Il ne put finir, Épée l’embrassait.

Quand on embrasse quelqu’un qu’on aime, on s’abreuve à lui. Que le


baiser soit un boire, les Grecs l’avaient dit, et d’abord (passons sur le mot
âme) Méléagre :

En embrassant le bel Antiochos, c’est le doux miel de son âme que je bois.
Anthologie palatine

Un baiser peut être un gouffre. Une vie passée s’y engloutit comme un
tourbillon.

Le baiser à la femme trop botoxée est froid, humide, légèrement


dégoûtant, comme si on posait la joue sur une plaque de beurre sortie du
réfrigérateur. Qui le fait plisse un peu les yeux.

Dans les années 70, des féministes insolentes ont fait, à l’Arc de
Triomphe de Paris, un « dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu ».
Oui sans doute ; et qu’il ait pu être gay, elles ne l’ont pas envisagé. Les
soldats gays sont triplement courageux : résister à l’ennemi et aux blagues
grasses des copains, et sans rien pour leur consolation quand Marilyn vient
chanter pour les troupes. Quelle est la tristesse de ces garçons qui rentrent
chez eux sans avoir le droit d’embrasser leur fiancé au son de la fanfare
locale.

Les adolescents éperdus de sexe se donnent parfois un baiser à eux-


mêmes dans un miroir. Chez les adultes, il me semble que c’est surtout une
imagination de cinéaste. On la trouve dans un court-métrage mis en ligne
par le New York Times : placé devant un miroir, James Franco marmonne
muettement quelques mots gênés à son reflet, puis sourit, s’approche du
miroir et se donne un baiser du bout des lèvres. Comme il recule, on voit
sur le miroir une trace de buée qui est la vie même. Franco pose l’avant-
bras sur le miroir et se décide enfin : il s’embrasse à pleine bouche. C’est le
film le plus amusamment sensuel que j’aie vu.
Le baiser le plus comiquement méprisable que je connaisse est signalé
en passant dans les mémoires de Nordling, le consul de Suède à Paris
pendant la Deuxième Guerre mondiale : Oberg, chef de la SS et de la
police, fuit la ville en août 44 avec des gardes du corps et sa cuisinière,
grosse femme qui, dans la voiture farcie de provisions comme une tourte,
embrasse les bocaux.

Ayant mal dormi à rêver de ses amoureux anciens, Stalagmite Hermès


ouvre un livre de poèmes de Frank O’Hara et tombe, c’est le mot, tombe,
ça lui fait mal, sur « Addict-Love ». S’arrachant ce poignard, il ouvre « Le
festin de Babette » : « J’ai perdu ma vie pour un baiser », se dit un
personnage de la nouvelle de Karen Blixen. Poignard 2. « Poignards !
Poignards ! Ne pouvez-vous laisser en paix l’andouille que je suis ? », dit-
il à voix haute. Il a toujours cru à la gravité des détails. Et il s’embrasse le
poignet, ayant toujours cru à la vertu de la fantaisie.

Adina Tehora a eu un amoureux arrogant et complexé, un intellectuel à


élans puritains qui, après l’amour, se reprochait d’être « réduit au rang de
l’animal ». Dominateur aimant être dominé, il lui propose de l’attacher nue
à une chaise sur le palier de son appartement. Elle : « C’est plutôt moi qui
vais te le faire. » Elle l’attache nu devant l’entrée et le quitte. Il s’essuyait
la bouche après leurs baisers.

D’un autre, ronronnant, gentil et ennuyeux, elle dit : « Il était très attirant
avec ses joues pleines et sa barbe de bébé. (Les bébés ont une barbe
invisible qui les arrondit et les adoucit.) J’adorais le mouvement que ces
poils en virgule donnaient à sa mâchoire, et le soyeux, à ses joues. Quand,
penchée sur lui, je l’agaçais de baisers dans le cou, c’est d’un baiser qu’il
se servait pour me repousser : “Je travaille.” » Un baiser est une clef. Il
ouvre, il ferme.

Chose charmante : un adulte qui, de plaisir, donne sur la joue d’un autre
un baiser d’enfant.
Gad Beck, dernier survivant juif gay connu de la Shoah, est mort à
89 ans à Berlin en 2012. Allemand, vivant sous le régime nazi (de père juif
et de mère protestante, il a d’abord été épargné), il met un uniforme des
Jeunesses hitlériennes, se rend au camp de déportation où on avait envoyé
son amoureux et réclame la libération du prisonnier Manfred Lewin, requis
pour un chantier de construction. Cela lui est accordé. Ils sortent du camp.
Libres. Un instant. Manfred : « Je ne peux pas partir avec toi. Ma famille a
besoin de moi. Si je les abandonne, je ne pourrai jamais être libre. » Et il
retourne au camp. Tous sont morts à Auschwitz. Quelle image, toute sa
vie, que le souvenir d’une embrassade, forcément pudique, dans une rue,
puis d’un dos s’amenuisant vers la mort.
sourire

Ma grand-mère maternelle avait acheté un tableau qu’elle croyait de


Boilly. Je ne suis pas d’accord avec l’expert. Contredire une femme de tant
de goût, et si libérale qu’elle m’a conseillé de lire Stendhal à l’âge de
douze ans ! J’ai oublié ses gestes, mais il m’en revient un de mon autre
grand-mère. Très âgée, elle m’irritait, la chère femme dont j’étais le petit-
enfant préféré, par sa façon de pincer, du majeur et de l’index en
crochet, sa lèvre supérieure froncée comme un rideau. Je n’oublie pas les
sourires. C’est ce qui me reste de mes morts. Je n’ai plus de mon père et de
mon frère que leur sourire, l’un douloureux, l’autre débordant de
bienveillance. Un sourire sera mon dernier souvenir.

Le sourire est l’étirement extérieur et mystérieux d’une sensation


intérieure et nette. Un sourire est une onde.

L’Écureuil a eu de beaux sourires avec moi ; ils flottent autour de moi


comme des poissons. Ils m’ont tué tout le temps de la cicatrisation. Je les
aime.

Comme il est fourbe et promène des sourires éclatants, on remonte


rarement à sa conscience que Miroir Miroir est humainement très peu
recommandable. Dans la même semaine, il fait une saloperie à A…, une
autre à B…, une autre à C… Les sourires bons sont des poissons. Les
sourires mauvais sont des orvets.

Dreamy Me a un perpétuel sourire qui dit l’indifférence.

Pompous Smile a un sourire suave qui dit le mépris.

Stalagmite Hermès a un sourire qui s’allume et s’éteint comme une


ampoule. « Dieux de la courtoisie, si je n’avais pas été aimable ? »

Dorian Gris a un très déplaisant sourire rusé.

J’aime convoquer les gens à qui je vais faire un bonheur, pour voir le
sourire sur leur visage. À ce moment-là, les meilleurs hommes ne cachent
plus ce qu’ils sont restés, des petits garçons émerveillés devant un gâteau
au chocolat.

Le Dauphin a ce que j’appelle des sourires du Rouquet. C’est dans ce


café du boulevard Saint-Germain que, un jour, je lui ai annoncé une bonne
nouvelle : un sourire irrépressible monté du fond de son plaisir a ouvert
son visage et mis dans ses yeux une lumière de bonheur. Un sourire ouvre
le visage comme un rideau de théâtre, et ce qui se joue devant nous est
sincère.

Cette ancienne ministre de la Justice, aussi haïe qu’admirée, suce sa


célébrité avec son sourire séduisant et féroce.

Ce charmant vieil antiquaire, avec sur le visage un sourire de chat qu’il


doit imiter d’une actrice glamour de 1940, plaisante parfois sur son âge
comme une vieille actrice, précisément.

Ce jeune chauffeur de taxi arabe, en costume, maigre, mains fines,


grands yeux noirs d’ourson en peluche, a un sourire, un sourire ! S’il en
adresse de pareils à un client qui entre et sort de sa voiture, que fait-il après
l’amour ?

Il y a des sourires sans sourire. Groucho Marx montre un piano de dents


dépourvu de gaieté. Ce qui me rappelle une des photos les plus comiques
que j’ai vues de ma vie. Woody Allen et sa productrice Jean Doumanian se
sont brouillés en 2001. Peu avant, la presse avait publié une photo d’eux
côte à côte à une première. La productrice sourit comme les gens habitués
aux photographies reproduites dans les magazines le font, en mimant
silencieusement un éclat de rire, Allen fait un sourire de saurien avec un
regard qui dit : « Vous avez vu cette salope près de moi ? » Si elle a vu la
photo, elle a dû savoir tout de suite qu’il allait la chasser.

Aucune convention n’est admissible, sauf si elle va dans le sens de


l’entente entre les hommes. De manière tacite, ils ont décidé que le sourire
est un geste bienveillant. La fausseté qui rapine tout l’a capté, mais sans
réussir beaucoup mieux que le sourire obséquieux, révélé par les gestes
serpentins qui l’accompagnent toujours, et les sourires trop francs des
commerçants, qui font sourire intérieurement le client ; le sourire
authentique va avec un éclat du regard que ces gens-là n’ont pas. Un
dévoiement du sourire a eu lieu le 3 mai 2017 en France. C’est par celui
qu’a exhibé, dans son débat télévisé avec Emmanuel Macron, son
opposante dont mes mains répugnent à écrire le nom. Par sa violence et sa
vulgarité, elle a tout rabaissé durant ces deux éprouvantes heures. Attaques
physiques, allusions, calomnies, ricanements, ont été servis avec un sourire
rectangulaire et figé de dévoratrice, un sourire de statue de Baal actionnée
par-derrière de manière que la mâchoire s’ouvre et que les sacrifiés
puissent être jetés dans sa gueule enflammée. Aucune personne n’est
absolument mauvaise ou bonne et celle-ci, étant un être humain, doit avoir
une braise d’humanité quelque part, mais qui n’a pas vu ce sourire n’a pas
vu à quoi peut ressembler l’abjection.

Le sourire voguant comme un nuage sur le visage des aveugles est,


dirait-on, celui de la gêne. Ce n’est pas qu’ils soient dans leurs rêves, oh,
sans doute non, et en tout cas ils ne seraient pas gais ! Ils n’ont pas idée de
comment ils s’insèrent dans les images de la vie, et se demandent à tout
instant s’ils ne commettent pas une erreur. Les sourds, qui voient tout,
sentent mieux leur place, quoique pas tout à fait. Il s’en faut d’un rien,
l’ouïe. Les autres semblent un ricanement muet. De là leur mauvaise
humeur fréquente.

Un sourire peut aussi être un déchirement du visage.

Ce sourire
Me déchire.
Revenait un souvenir
Les bons sont les pires.

Une expression personnelle de la pensée fait sourire. Qu’elle soit exacte


ou non importe peu, ce qui nous ravit est que l’auteur a soulevé une feuille
sous laquelle se trouvait une coccinelle. L’intelligence du monde quand il
est intelligent est ce qui étire vers le ciel du plaisir le coin de nos lèvres,
genre bouddha de Polonnaruwa. Il n’y a pas d’opposition nécessaire entre
la pensée et l’émotion. C’est même la singularité de la littérature ; elle
engendre une émotion de la pensée. Je souris quand, rouvrant La Thébaïde,
je trouve à la rime des premier vers : « Ah mortelles douleurs ! », « me
coûter de pleurs » et « ouverts aux larmes ». Ce cher Racine ! Vingt-quatre
ans, sa première tragédie, et déjà ses manies. Je les adore ; c’est lui, ce sont
elles, c’est bientôt son génie.

« Beau à pleurer » est un des lieux communs les plus ineptes qui soit
dans le catalogue universel d’inepties que sont les lieux communs. « Beau
à sourire » serait bien plus exact. Et même : « Beau à rire. » C’est
excessivement rare ; quand la littérature réussit cela, elle est vraiment
sublime. Les écrivains qui font rire devraient être statufiés.

Les écrivains qui ont théorisé les masques vers 1890 n’étaient pas des
gens qui voulaient se dissimuler. Ils ne voulaient pas entendre. Dotés d’une
émotivité artistique forte, c’étaient des enfermés, des délicats, des blessés
par les vulgarités qu’ils entendaient. Un masque n’a pas d’oreilles. Il
sourit, peiné.
gestes avec les cheveux

Certaines femmes très refaites amènent sans arrêt leurs cheveux autour
de la ligne extérieure de leur mâchoire tout en avançant les lèvres. Elles
semblent regretter un excès de chirurgie et serrer les cheveux comme on
serre une veste pour cacher la tache d’une chemise. Ce geste est une
manifestation touchante de gêne. Quant à celui de la bouche, est-il
dubitatif, ou sert-il à attirer l’attention sur cette seule portion du visage ?
Ces personnes agissent avec l’imagination de leur visage ancien, alors que
nous autres n’avons plus affaire qu’à un masque. Gênés à notre tour, nous
le voyons sans le regarder. La chirurgie esthétique a réussi à créer l’homme
invisible. Je ne me moque pas, la vie est souvent pénible, et puis il faut
bien trouver des moyens de dépenser de l’argent. C’est la chevelure,
l’élément le plus impersonnel d’un corps, qui demeure l’ultime élément
d’humanité de ces faces. Human Mask, vidéo de Pierre Huyghe (coll.
Pinault), se passe dans Fukushima abandonnée, plus précisément dans les
cuisines désaffectées d’un restaurant inspiré d’un restaurant de Tokyo où
les clients étaient servis par des singes en costume, toute cette décadence
qui donne envie de s’inscrire à la Ligue communiste révolutionnaire. On
aperçoit un corps de femme, puis son visage très blanc de Japonaise, puis
une main velue, serait-ce une handicapée ? puis une robe, et on se rend
compte que c’est, errant de pièce en pièce avec des gestes saccadés, un
singe grimé en femme. Le plus humain n’est pas le masque de visage, mais
la perruque de longs cheveux bruns et soyeux. La belle est la bête.
Je ne connais pas d’expression plus absolue du narcissisme que Dreamy
Me qui, dans les lieux publics, parle en remuant incessamment les
cheveux, les faisant bouffer comme des nuages, les agitant, les refaisant
bouffer, et ainsi de suite. Version métro : elle penche la tête en avant et
rejette sa crinière en arrière pour la remettre en place, me fouettant au
passage, elle s’en fout, elle n’y pense même pas, elle est seule au monde.
Cette négatrice totale de l’existence d’autrui est plus narcissique encore
que Miroir Miroir quand il quitte votre regard pour s’admirer dans le
miroir derrière vous. Il sort de vous pour entrer en lui. Dreamy Me est sans
discontinuer en elle-même. Le curieux est qu’elle veut passer pour une
intellectuelle. Elle ne l’est que par mariage.

C’est par les gestes que j’ai tenté de caractériser le personnage d’Anne
dans l’Histoire de l’amour et de la haine. Cette très belle femme subit la
malédiction de la beauté. La beauté sépare des autres, tout en créant chez
eux du désir. L’imagination étant la déduction de ce qui peut le plus
probablement advenir, j’ai essayé de deviner les gestes d’une femme
mortifiée par une beauté qui l’exclut. Elle baisse la tête quand elle parle,
laissant tomber ses cheveux en rideau sur son visage afin de le cacher,
trouvant que c’est une bien grande insolence que de parler intelligemment
en plus d’être belle. Ses gestes la dissimulent et la diminuent. Il faudra un
homme qui l’aime beaucoup pour l’amener à croire en elle-même. Il posera
sa main en soucoupe où elle posera la sienne par-dessus laquelle il posera
son autre main.

L’admirateur n’est pas moins maudit que l’admiré. C’est un captif de la


beauté qui vous le dit. Mettez quelqu’un de très beau à proximité, je suis
sidéré ; toute réflexion, toute imagination cessent en moi ; mon attention se
concentre sur cette personne ; je suis stupide. La beauté n’a jamais fait que
du mal aux cœurs tendres et aveugles, qui reviennent comme des bêtes vers
la souffrance, Wilde avec Douglas, Verlaine avec Rimbaud, Ginsberg avec
Kerouac. Socrate dit que la beauté exalte le désir de plaire et l’intelligence,
le contraire est tout aussi vrai. L’homme le plus intelligent du monde peut
être paralysé de bêtise devant la beauté, l’homme le plus avisé du monde,
se comporter avec la grossièreté du désir. Gestes arrêtés d’hypnotisé ou
gestes serpentins de dragueur, on n’est pas bien malin. Histoire d’un
couple où l’un était beau et l’autre captif de la beauté. Intimidé(e),
béant(e), ils restèrent ensemble toute leur vie sans jamais faire l’amour.
gestes avec le front

« Comme je me souviens de ce baiser avec Kiwi une nuit où nous étions


ivres, raconte Stalagmite Hermès. Dans une pièce à l’écart des autres
invités, nous étions front contre front, comme des cerfs, nous repoussant,
mais collés l’un à l’autre. Son front appuyait sa peau contre la peau de mon
front, la peau de mon front appuyait sa peau contre la peau de son front.
Viens. Ne viens pas. Va-t’en. Reste. Je te rejette. Je te retiens. (Nous nous
maintenions debout, aussi. Eh, Pise ! ivrognesse ! tu vas te casser la
gueule !) Son front était un frein en même temps qu’un aimant. Depuis, il
est mon homme-front. Rien ne s’est passé. Amour de fronts. »

Ça me fait de la peine de regarder la photo que m’envoie Farouche, son


visage bourrelé de souffrance, un œil plus petit que l’autre et fixe, comme
s’il regardait cette souffrance au-delà de la vie. Je lui réponds par SMS :

Ah, tu vas aller mieux, toi, je te le promets. Tu auras envie de parler, ton front perdra ses
vagues, ton regard sa profondeur. Je te serre dans mes bras. Ce sont mes bras qui s’allongent
interminablement, là, hors du taxi. Oh ces nouilles ! Des bras ! Je suis dans un taxi avec Charles
on déploie le front et on le lisse grâce à l’étirement de la bouche en forme de sourire ce front est
un ciel bleu pur.

C’était total dessin animé quand le Tigron levait les sourcils. Il se


formait au milieu de son front une protubérance triangulaire comme il en
pousse aux tomates. « Tiens, la tomate de son souci », pensais-je.
ÉPÉE – Les cheveux longs te vont si bien, pourquoi les coupes-tu ?
FAROUCHE – Parce que je les perds. Deux golfes se sont creusés au
sommet de mon front.
ÉPÉE – On ne remarquerait pas ces golfes, ou on les trouverait si beaux,
sous la lumière dorée de tes cheveux, qu’on les noterait sur les
planisphères. Le golfe du Bengale en serait jaloux. “Golfes de Farouche.”
J’écrirai la géographie de ton corps. Au centre, ton front pareil à un pays
où se dessine le réseau subaquatique de tes inquiétudes ; dessous, la forêt
des poils de ton torse qui remonte du sud de toi ; à l’est et à l’ouest le delta
de tes doigts que tu replies en courbe de fleuve ; et tout le reste que
j’inventerai. On pourrait dessiner la géographie de chaque homme.
FAROUCHE – Avec sismographie pour les gestes.
ÉPÉE – Je rêve de donner le signalement complet d’un homme par ce
qu’il projette d’extérieur. Sans intériorité, sans commentaire, sans rien. Ses
gestes, par sismographe tu as raison, et aussi les odeurs qu’il émet à
différents moments de la journée et de son activité, le goût de sa salive et
autres sécrétions, l’état des lieux complet de sa maison, la carte de ses
déplacements. Et on dirait : tel est Toto.
FAROUCHE – Il manquerait les vibrations du cœur.
ÉPÉE – Et sur son front la tiare en plastique de ses rêves enfantins de
gloire.
gestes des yeux

Les yeux sont plus expressifs que tout autre organe sans avoir à faire un
seul mouvement. Mes relations avec une certaine personne se sont
définitivement modifiées le jour où, d’un regard, je lui ai exprimé : « C’est
fini. » Elle l’a compris ; oublié peut-être ; pas moi. Ce regard tout de dureté
avait signifié : ceci est une barrière infranchissable sous peine de danger.
Un regard peut établir en un instant une distance de météorite.

Un regard peut créer un rapprochement d’étang : viens, plonge.

L’absence de regard est la plus triste manifestation de la terreur. Dans


les pays soumis, on détourne les yeux quand les persécutés sont amenés
par la police. Les flics pourraient penser qu’on les provoque si on les
regarde, n’est-ce pas ; dans « Paris sous l’Occupation » (Situations, II),
Sartre rappelle que les Parisiens occupés avaient « désappris de voir » les
Allemands. « Ils nous paraissaient des meubles. » Un des plus admirables
gestes que je connaisse est celui de Robert Ross avançant d’un pas vers
Oscar Wilde amené en prison entre deux murs d’une foule haineusement
réjouie, le regardant et soulevant son chapeau. Ce regard et ce geste étaient
un merde aux salauds.

Subissant une dépression nerveuse, Stalagmite Hermès a longtemps été


incapable de regarder au-delà du bord de son bureau. Mener ses yeux ne
fût-ce qu’à la porte de la pièce le poussait dans un toboggan de terreur. De
cette période de mou (le sol semblait mou, les murs semblaient mous, les
relations avec les autres étaient molles, ses pieds avançaient dans du mou,
son cerveau voguait parmi le mou), il a conservé l’habitude de regarder
sans voir ce qui pourrait le blesser, de même que, dans ses études, il avait
appris sans les retenir les sinistres matières qu’il avait choisies pour gagner
sa vie à l’opposé de tout ce qu’il aimait. Il l’a laissé pour ce qu’il aime, il
est pauvre et content. Et marche dans la rue, et se tient chez les gens avec
un regard fermé au lointain. Il l’a dressé, ne s’en rend plus compte, et ce
regard nous frappe tous, aux moments où il nous oublie, par l’étendue de
sa tristesse. Il s’ébroue. Avec décision et, même, allégresse, il dit : « Parmi
les nombreuses causes pour lesquelles l’homme meurt et où le
vieillissement compte peu, car à un moment de sa vie l’homme (la femme)
veut mourir, il y a : on meurt de sa femme qui vous épuise ; on meurt de
lassitude ; on meurt du souvenir des moments heureux ; on meurt de
réussites humiliantes, qui rappellent avec éclat un idéal d’adolescent trahi ;
on meurt de ne pas avoir fait ce qu’on aimait. » Kiwi lui rappelle l’histoire
de Cédric qui s’est suicidé par bonheur. Il avait atteint un tel état de
jouissance, et était tellement sûr, lui qui haïssait l’espoir et sa passivité
superstitieuse, de ne plus jamais pouvoir le retrouver, qu’il avait regardé en
souriant la vue de la terrasse du splendide appartement de son père et était
descendu se tirer une balle dans Central Park et sa bouche. « Élégante
figure de style », répond Stalagmite. Kiwi regarde ses pieds.

À Ouargla, en Algérie, les femmes d’une certaine tribu portent un voile


complet qui n’est percé que pour un œil. Je n’ai jamais croisé de regard
aussi explicite de ma vie.

Dans la Première Solitude (1613), Góngora explique le flamenco avant


qu’il n’ait été inventé et sa moralité que ne voient pas ceux qui, remarquant
les seuls gestes du corps, oublient les regards : « Lascif le mouvement,
mais honnêtes les yeux. » La franchise est moins crue que le costume.

Loucher est un des gestes comiques les plus affectueux qui soit. Chez
l’adulte, il signifie renoncement à la posture d’adulte. Louchant, je cesse
d’être mère, gouvernante, déesse, président, père, directeur, couilles. Un
adulte qui louche nous dit : je suis un gamin, tu es mon frère. Un adulte qui
louche est décoré par moi de la grand-croix de l’ordre du Hareng saur, le
plus élevé de ma république idéale.
gestes des paupières

Les paupières n’ont qu’un geste, celui de s’abaisser et de se lever.


Quand on le fait très vite, c’est par parodie. Les petites filles battent des
paupières en regardant leur interlocuteur droit dans les yeux : je tente de
t’amadouer et je sais que tu le sais.

En abaissant les paupières, on cherche à se séparer du monde pour


trouver de l’apaisement. C’est dire si la mort n’en est pas un. On meurt les
yeux ouverts. Et quand, dans les approximatifs dix pour cent des cas où
l’on meurt les yeux fermés (Valude, De l’occlusion spontanée des
paupières après la mort, 1887), ils se rouvrent par défectuosité musculaire.
On ne veut pas être mort. Dans une maison du Midi est morte l’arrière-
grand-mère de Farouche, seule, un été, au milieu du grand salon aux
persiennes fermées (alevins de poussière dans les lattes obliques de
lumière). La femme de ménage qui venait tous les matins la trouve assise
dans le rocking-chair immobile, se demande ce qu’elle va faire de la
dorade, pose le fin sac en plastique bleu sur le guéridon en rotin à plateau
de verre, fait un signe de croix, approche avec une certaine répugnance son
pouce et son index en crochet des yeux de la vieillarde, les ferme. En
même temps que la dorade, elle rapporte chez elle le tour de cou en perles
qu’elle est allée dérober dans la chambre. Quand elle revient, quelques
heures plus tard, cri de terreur : Madame l’accueillait, les yeux grands
ouverts. Le surlendemain, le jardinier a trouvé deux femmes mortes assises
qui semblaient se regarder l’une l’autre.
gestes avec les lunettes

La comédie, l’art du « naturel » ? Il suffit de voir la façon dont la plupart


des comédiens utilisent les lunettes, qu’aucun porteur de lunettes (moi par
exemple) n’a jamais eue. Quand ils vont énoncer une tirade réfléchie, ils
les ôtent et en replient lentement les branches. Quand ils miment la colère,
ils en prennent une branche et les enlèvent d’un geste sec. Quand… Et
comme le « naturel », depuis quatre mille ans d’humanité organisée en
société, existe assez peu, certains êtres humains imitent les acteurs et refont
leurs gestes avec les lunettes.

Aux enterrements, les gens du show-biz arrivent avec des lunettes


noires. Ils doivent croire que ça fait deuil.

Il y a des gens qui baissent le front et vous regardent par-dessus leurs


lunettes. Même si c’est parce qu’elles ont une correction d’astigmatisme,
cela donne la forte impression d’être une libellule ayant passé sur la
terrasse.

Méfiez-vous de vous-même si votre auditeur soulève ses lunettes pour


frotter du dos de l’index un des deux yeux qu’il a fermés : autre forme de
bâillement.

Quand, le 4 janvier 2012, à 12 h 04, l’Écureuil m’a appris qu’il était


nommé à un poste important à l’étranger, je l’ai félicité puis, seul, j’ai
enlevé mes lunettes et pris ma tête entre les mains.

Qui n’a jamais porté de déguisements attirant l’attention en croyant la


chasser ? Stendhal suit Métilde Dembowski à Volterra et, pensant se
dissimuler, sort sur la place principale avec des lunettes vertes. Il se fait
attraper, et rupture. Cette naïveté chez un homme d’autre part si spirituel
est exquise.

Affectueux Jr, myope, a des yeux semblables à des poissons derrière les
verres épais de ses lunettes. Quand on le regarde, on regarde un aquarium
très intelligent. Cela donne une lenteur tendre à son être au monde, comme
disent les existentialistes dont je suis proche et lui pas.
gestes avec le nez

« Gesticulatio », qui désignait en latin les gestes de la pantomime, aurait


pris le sens négatif que nous lui connaissons au Moyen Âge. L’excès de
gestes peut être comique, comme chez mon oncle Wallace dont la façon de
se gratter l’oreille en passant le bras opposé en arc au-dessus de la tête était
un sujet d’amusement dans la famille. Et nous apprîmes qu’il pouvait y
avoir un singe dans un grand clinicien. Il enseignait la cardiologie, et un
motif d’admiration était que, grâce à son autorité, il avait pu continuer à
faire cours en mai 68. Mes cousins aînés ont assez peu eu le déhanchement
du lanceur de pavé, ce mois-là ; ce n’est pas la bourgeoisie aisée du hors de
Paris qui a fourni l’avant-garde de cette geste. Je le regrette, pour moi.
L’esprit de sérieux souffle sur l’immuable province. Mon seul cousin à lui
faire des pieds de nez était un délicieux jean-foutre d’un charme souple et
souriant d’Apollon métis qu’il était, vivant en Afrique dans des conditions
de luxe. J’en étais amoureux. À dix ans, dans la maison de nos grands-
parents à Toulouse, j’ai écrit une lettre avouant mon amour dans les termes
les plus exaltés que j’ai envoyée à un magazine de chanteurs en ayant
l’espoir qu’on l’imprimerait, qu’il le lirait et se précipiterait pour me serrer
dans ses bras, et à lui j’ai écrit une lettre très explicite que, la nuit, de
la fenêtre de ma chambre, au deuxième étage, j’ai jetée dans la rue en
rêvant qu’il la ramasserait. Un petit garçon du dernier tiers du XXe siècle a
fait le geste d’une fille enfermée dans une tour médiévale ; j’étais enfermé
dans ma forme d’amour. Mon oncle Wallace, savant qui n’estimait que
l’étude à la manière d’un Japonais (il m’avait raconté avoir passé un
concours d’agrégation long de huit heures vers 1930), si habile dans sa
spécialité, était empêtré dans le reste de la vie. Je pense que ce geste, ou
celui de frotter énergiquement son gros pif du dessous de l’index comme
pour en faire tomber le bout rond qui allait et venait latéralement, était
l’expression de sa timidité. Puisque je n’ose pas faire le geste normal, je
vais le faire anormal.

Autre gros geste de Wallace et des timides : se moucher très fort.

Le rhétoricien romain Quintilien qui accompagne ses leçons de beau


langage de conseils sur la tenue gestuelle convenable déconseille de faire
le moindre geste avec le nez. Si cette partie de notre corps semble la seule
à n’avoir aucun droit à participer au geste, serait-ce parce qu’il en émane
des choses de l’intérieur ?

Y mettre les doigts est réprouvé dans la mesure où il ramène l’être


humain à son intérieur organique et l’éloigne de ce qui l’élève, la surface et
l’art. Nous voulons des danses ; nous ne faisons même qu’en organiser,
sévères ou permettant l’improvisation, et le monde se divise entre ceux qui
pensent qu’il faut réprimer et organiser les gestes et ceux qui pensent que
la souplesse et l’indépendance font les hommes plus heureux.
geste du pénis

L’érection est l’enfantin geste glouton du pénis.


gestes des pieds

Malheureux pieds, si privés d’expressivité, avec le petit nombre de


positions que leurs corps et leurs doigts peuvent prendre. Je ne vois guère
que le nez et le coude pour être aussi empêchés. Plus prodigieuse est leur
réussite quand ils expriment quelque chose. La chorégraphe Twyla Tharp a
inventé un égoutté du pied grâce auquel les danseuses prennent l’air d’un
chat qui vient d’effleurer l’eau d’un aquarium.

Geste ouaté de deux invités à une fête à Marbella en 1967 : portant des
vêtements légers, appuyés au pilier d’un portique en béton blanc, ils
trempent les orteils dans une piscine (Poolsides with Slim Aarons). Et voilà
comment je raffole de l’enfantin, qui n’est pas le puéril.

Si Confusion des peines n’était pas un des plus pathétiques récits qui soit
(j’aimerais savoir quand cet adjectif, celui de la tragédie et des malheurs,
est devenu un terme de mépris, de même que « pitoyable » ; signe de la
bonté française, sans doute, que tous les mots du cœur finissent par être
retournés en sarcasmes), je dirais qu’est comique ce passage du livre de
Julien Blanc : « Je ne pourrais compter les fessées que je reçus à cette
époque, ni les gifles ni les coups de pied dans le derrière, les religieuses
sachant, malgré leurs lourdes jupes, lever la jambe. » Début des malheurs
de cet orphelin qui va aller de persécution en persécution, de peine en
peine, de coup en coup.
Épée, dont la fine moustache semble l’ombre supérieure de son sourire
moqueur : « Je croise parfois, s’arrêtant quand il me voit, petit, lacéré de
rides, la tête penchée, le regard liquide, l’avocat fasciste X… On dirait un
chien qui attend une raclée. Je l’évite, le privant de son bonheur. Son cul
ne mérite pas mon pied. »

Geste plus parlé qu’effectué, le coup de pied au cul. Il est surtout


pratiqué dans les cours d’école et dans une intention rieuse. Lancer le pied
en l’air au risque de tomber est une manière de rager plus que de se venger,
et qu’on sait en tout cas sans risque. Elle est enfantine et gentleman, au
contraire du poing dans la figure, adolescent et brutal.
marche et démarche

Balzac, prodigieusement fin quand il donne vie à des personnages,


puisqu’ils existent en nous et que je parle de Mme de Beauséant
exactement comme d’une cousine éloignée que je ne verrais plus mais qui
a eu une aventure passionnante, l’est moins quand il se mêle d’idées. Il est
même étonnant de constater une dégringolade pareille dans une même
page d’un bon écrivain. On connaît des auteurs constamment médiocres,
d’autres, constamment géniaux, mais ces grands huit d’évocations
extraordinaires et de raisonnements stupides donnent des haut-le-cœur
qu’on lui reproche avec irritation ou qu’on lui passe avec indulgence selon
qu’on se rappelle ses lectures ou qu’on est en train de le lire. Enfin, même
emporté entre les bras musclés de son génie, on peine à lui pardonner. On
n’a jamais de ces affaissements avec Ovide, Kleist, Shakespeare, ni même
avec les génies à gros défauts comme Melville. Ce ne sont pas des défauts
de sottise. Celle de Balzac s’applique à la politique, à l’organisation
sociale, aux Juifs, aux gays quand il y pense (on lui fait grâce d’avoir créé
le premier personnage gay de la fiction moderne en oubliant que Vautrin
est un forçat et que son homosexualité est pour Balzac une preuve
d’abjection supplémentaire), et encore plus à sa foi vaniteuse d’ex-
romancier populaire (il avait commencé comme ça et en avait gardé des
taches dans ses livres ambitieux) de ce que le physique est expliqué par la
psychologie. J’emploie ce mot fautivement pour me faire comprendre ; ce
n’est bien sûr pas la science de la chose mais la chose qui influe. La manie
de la « physiognomonie » de Balzac est bien connue ; si on a une bosse à la
droite du front, c’est qu’on est un assassin. Il souffrait la même croyance
populacière de fausse science à propos des gestes. Ses romans sont bourrés
de gestes psychologisants, et il a publié un traité où il fait le malin sans
rien dire d’intelligent. Dans la Théorie de la démarche, il assène des
généralités improuvées, improuvables, bêtes, où il pose à l’homme d’esprit
à petit air méprisant, en écrivain d’extrême droite qu’il était. Que veulent
dire des assertions comme : « Il n’y a pas un seul de nos mouvements, ni
une seule de nos actions qui ne soit un abîme » ? « Ainsi le peuple, que la
chute d’un cheval intéresse, rit – il rit toujours d’un homme qui tombe » ?
« La démarche est la physionomie du corps » ? Pourquoi pas
« l’éternuement est la physionomie du nez » ? Cet homme n’a vraiment eu
du génie que dans La Comédie humaine. Ça suffirait à tous, bien sûr. En
ayant l’idée de faire revenir les personnages de roman en roman, il s’est
créé des obligations de logique et a élevé des digues. (Tenu par les
probabilités de relations entre eux, il ne peut pas empêcher qu’il arrive de
l’amour entre Vautrin et Lucien de Rubempré et que cet amour soit une
belle chose.) Il garde des digressions en plomb sur la France qui est morte
avec la royauté et de disgracieux filaments de style de roman populaire,
mais c’est emporté par les personnages. Les bons romans sont pour moi
des romans, non pas d’histoire (il n’y a pas tellement besoin d’histoire),
non pas d’idées (quoiqu’il faille des idées), mais de personnages. Et là,
Balzac se place parmi les grands créateurs entraînants, chorégraphes
inouïs.

Il est curieux qu’un romancier cherche une méthode. Un grand


romancier ne cherche pas, il trouve. Il sifflote dans la rue, distrait ou
feignant de l’être, et, prêt à tout accueillir, attrape le geste, la scène, la vie
qui passe, avec sa sensibilité et non au moyen de je ne sais quel mode
d’emploi. Les méthodes étaient très à la mode dans les temps scientistes,
on en faisait des croyances, Zola a eu l’hérédité, au XXe siècle il y a eu le
racisme (si, si, il s’est appliqué au roman), le réalisme socialiste, le
nationalisme, quelle est celle du XXIe ? J’aime bien le dédain avec lequel
Xunzi, au IVe siècle avant notre ère, traite les tics de la physiognomonie :
« Ils sont fort appréciés du vulgaire mais autrefois il n’y en avait pas et les
gens instruits n’en parlaient même pas » (Écrits de Maître Xun ;
l’« autrefois » est son préjugé à lui).
Mitterrand sur Chirac : « Il pense comme il monte les escaliers ; il parle
comme il serre les mains ; il devrait prendre le temps de s’asseoir. Tout
sauf un chef d’État » (Jacques Attali, C’était François Mitterrand). « Chef
d’État » est une expression réprouvée par Thiers au moment où elle
apparaît, vers 1870, il trouvait que ça faisait chef de cuisine, l’analyse de
Mitterrand montre que ce métier réside en grande partie dans la posture.
Une médiocrité qui marche lentement et le menton en l’air est un
imperator.

Les hommes qui marchent en faisant des tapotis de la pointe de leur


parapluie sur le trottoir imitent-ils, consciemment ou non, Gene Kelly dans
Chantons sous la pluie ? La vie n’imite pas assez l’art. Si les gens sérieux
qui portent des parapluies dansaient davantage, le monde serait moins
sinistre. Tout geste qui est une rupture des conventions solennelles est de la
poésie.

Pompous Smile ressemble à M. Pecksniff dans Dickens : enflé de lui-


même, il avance pesamment en faisant de petits bruits de fuite d’air. Ce
sont ses rires. Tout est forcé en lui, et projeté. Il ne marche pas, il lance en
avant son corps bouffi par mouvements roulants. Il n’a pas de
conversation, il tire des poches de sa mémoire les cartes que, par
associations d’idées, tel ou tel mot évoque, car il faut sans arrêt qu’il
prouve. Il n’a pas d’affection, il appuie sur le spray à formules complices
qui sous-entendent tout de même qu’il sait des choses sur vous.

Quand le roitelet de Pompanie marche, c’est comme sur un tapis roulant,


car la marche est humaine et il ne peut qu’être soulevé par les dieux.

Trois hommes serrés


Affectueux Jr, qui semble penser qu’il gêne l’humanité par son
existence, a une démarche étroite.
Haddock Topchic, torse tendu, bras serrés contre le corps, l’air de retenir
quelque chose entre les fesses, glisse en avant plutôt que marcher.
Farouche marche à grands pas de ciseaux, le torse en avant, dans un
costume tiré par le bouton du centre et pourtant il est maigre comme une
porte, les cheveux en touffe sur la tête, fumant, et on dirait que la fumée
sort de ses cheveux. Image de l’angoisse.

Quand, pendant la guerre, Marcel, le narrateur d’À la recherche du


temps perdu, revoit Robert de Saint-Loup et son aponévrose de
mensonges, cet adorable Saint-Loup lui parle en Marcel de l’éventuel
divorce de sa tante Oriane : « Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est
une raison pour que ce soit vrai mais aussi pour que cela ne le soit pas
parce que c’en est une pour qu’on en ait l’idée et qu’on le dise. » Loin que
ce parler Marcel de Saint-Loup soit une inadvertance de Proust, il est une
très fine façon de marquer l’amour de Saint-Loup pour Marcel, puisque les
imitations sont une autre forme de caresses, des caresses qu’on n’a pas
reçues. Très exactement, Saint-Loup parle là en Marcel accéléré, l’accéléré
est très Saint-Loup. Parler c’est la pensée marchant, et Saint-Loup a une
façon hâtive de marcher, de plus en plus à mesure qu’il vieillit. « Cette
vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’être
vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité qui naît du
mécontentement de soi et de l’ennui » (Le Temps retrouvé).

Dans le souk de Dubaï, je déjeune à la terrasse d’un café en observant


l’aspect patibulaire de bien des hommes : moustachus, mal rasés, démarche
de bison. Ils se tiennent par le bras, l’épaule ou le petit doigt. Je l’oublie
toujours. N’est-ce pas le propre de cette chose infiniment superficielle pour
les autres et inconsciemment immuable pour les natifs, la coutume ?

Avec la mode 2015 des barbes (elle est apparue en France en 2005, j’en
ai pris note), les jeunes Grecs ont des profils de statues antiques. Ces
cheveux très noirs, ces nez longs arrondis au bout, cet air de mâle
assurance qui est une comédie mais leur donne un aspect de marbre fait
chair ; les statues grecques avaient eu le génie de passer de la frontalité au
mouvement, un pas en avant, balancement des bras, alors que la sculpture
archaïque les avaient laissées les bras le long du corps, c’est vers 500 av.
J.-C. que la statue a gagné le geste. Tout cela entre vingt et trente-cinq ans,
ensuite ces garçons deviennent pères de famille et appuient les avant-bras
sur le ventre pour ne plus faire que les gestes de lancer, ramassage et
distribution des cartes.

Un Chinois de Chine continentale marchant comme un militaire. Raide,


le buste en avant, les bras qui balancent comme des baïonnettes. C’est la
marche du parti.

La démarche bouffonne du macho, genre ma grosse bite m’empêche


d’avancer, et les bras écartés, comme j’ai de ronds biceps, ne parlons pas
de la lenteur, I am le lion, könig of the savane. Le mimétisme animal
engendre du comique.

Délicatesse de la marche sur le sable brûlant. L’être humain se fait


gazelle.

La démarche de certains handicapés physiques, qui semblent secoués


par une main invisible et avancer dans un champ d’ornières alors que la rue
nous est plane comme un tapis, je l’admire. Quel courage de supporter, non
seulement le désordre de membres qui les oblige à tellement d’efforts, mais
aussi le temps ralenti qu’ils leur imposent. L’un marche devant moi dans la
rue, trente ans environ, en costume, portant un chapeau, aidé d’une canne,
d’une épuisante démarche due à une jambe qui semble vouloir s’élancer
hors de lui à chaque pas. Entré sous le porche de l’école (bureau de vote),
il halète. J’ai pensé à lui proposer de l’aide, mais laquelle ? La fierté
l’aidera mieux. Je suis allé voter.

Un bébé est un panda. Celui-ci, petite fille d’un an et demi, deux ans,
fait ses débuts dans la marche. Elle avance très lentement dans de petits
souliers ronds, à pas de panda de la forêt, puis tout d’un coup détale à pas
saccadés de panda mécanique. Une grosse main s’approche de son petit
corps. J’enroule ma main autour de cet index gros comme une branche.
Bientôt serai panthère.

J’écris en marchant. L’oxygénation du cerveau y amène de nouvelles


images, de nouvelles idées. Voilà pourquoi je déteste ça. Marcher
m’emprisonne un peu plus dans la littérature.

Je hais encore plus la marche hygiénique ou sportive, et plus encore la


marche de distraction. J’aime la marche en ville pour aller d’un endroit à
un autre quand, ne m’intéressant pas à ce qui m’entoure, je marche en moi-
même.

Je suis parfois si distrait que j’oublie que je marche. Je me rattrape avec


des gestes de crawleur au moment de tomber.

Quand je suis fatigué, mon corps refuse d’être un corps. Il n’obéit plus
qu’à la fonction de la marche. Pour le reste, mes bras s’empèsent, gagnant
les mains dans leur léthargie. Elles ne sont plus des mains. Avec les bras
elles forment des branches. Tout s’en échappe, glissant de mes doigts rétifs
à rien tenir. Si j’ai réussi à leur dire : « Prenez », ils se rebellent aussitôt en
faisant : « Lâchons. » Mes yeux même ne voient que le minimum utile. Un
jour, ouvrant un placard, je n’ai pas calculé la distance entre mon visage et
la porte, laquelle est venue casser mes lunettes. Un jour ! Un autre, j’ai
cassé mes lunettes en oubliant mentalement la distance à une cloison de ma
penderie où je vais tous les jours. Un autre… Ne me mettez pas au bord
d’une falaise.

Je marche la tête baissée comme un condamné et, comme un condamné


qui s’en rend compte, je la redresse fièrement.

Dans une ville aux rues rectangulaires, aux immeubles


parallélépipédiques, des voitures anguleuses coupaient des coins des rues
comme un fil à beurre. Sur les trottoirs tanguaient des obèses. Dans une
ville aux rues sinueuses, aux immeubles à balcons ventrus, de petites
voitures arrondies tanguaient. Sur les trottoirs coupaient des habitants
minces.
courir

Courir n’est pas d’un gentleman.

On a parfois besoin, pour préserver ce principe, de fils de gentlemen qui


ont appris à courir à Oxford et se font tuer à la guerre, après quoi l’urbanité
revient, qui est la plus grande invention de l’homme. L’urbanité est un
ensemble de manières (de gestes) parmi les plus délicates qui aient jamais
été inventées. Les gestes rugueux de la campagne, je sais combien ils sont
admirés, mais les « vraies richesses » et autres dogmes ruraux n’ont jamais
rendu les hommes que suspicieux, arrogants et envieux. La conquête de ce
qu’on appelle la civilisation se fait par la ville. Urbanité, civilité. On
encage et éloigne le religieux et le militaire. Couvents, casernes, derrière
vos murs, à votre utilité temporaire, et laissez s’envoler des gestes sans
règle !

Courir, au cinéma, ça fonctionne toujours, sans doute parce que la


course cesse d’y être de l’athlétisme pour devenir de l’amour. Théo et
Hugo dans le même bateau, course de vingt-cinq secondes le long du canal
Saint-Martin, de nuit, bel éclairage jaune ; ils courent pour chasser derrière
eux la peur que l’un d’eux ait le sida. Bande à part, course au Louvre
d’Anna Karina, Sami Frey et Claude Brasseur pendant neuf minutes
quarante-trois secondes filmées en vingt-six secondes par Godard qui
annonce les durées de sa voix chevrotante, il l’avait déjà jeune, cela a créé
un pittoresque que n’a pas chassé ce grand cabot ; ils courent par défi
enfantin de faire mieux qu’un touriste américain qui a parcouru le Louvre
en neuf minutes quarante-cinq. Cours, Lola, cours, course de Franka
Potente aux cheveux rouges dans Berlin ; elle court pour récupérer de
l’argent que son copain doit à des trafiquants. On applaudit le montage
(Bande à part), le travelling latéral (Théo et Hugo dans le même bateau),
l’esquive de hanche de l’actrice qui manque de tomber en évitant une
poussette (Cours, Lola, cours). Différence entre l’art et la vie, où il n’y a
généralement à faire que des choses d’esclavage, de bétail, de salariat, du
travail contre un peu d’argent, quelques semaines de vacances pas cher et
puis mourir.
s’asseoir

Rien ne me paraissait plus beau, enfant, que de voir ma mère s’asseoir.


Elle pliait ses belles jambes, descendait vers la galette de la chaise en
gardant le torse droit puis, assise, rejetait ses jambes serrées de côté.

Les hommes grands et timides ont parfois un tricotage des jambes qui
les fait s’asseoir en emmêlant ces cuisses et ces jarrets si importunément
visibles puis en relevant un genou protecteur.

La grossièreté des hommes qui s’asseyent en écartant les jambes dans le


métro est un des signes les plus révoltants de l’indifférence à autrui, c’est-
à-dire du manque d’imagination.

Edwige Feuillère, pour le film L’Aigle à deux têtes, s’était fait tailler une
robe excessivement serrée pour stupéfier le monde par la finesse de sa
taille. Comme une fois habillée elle ne pouvait plus s’asseoir, elle restait
debout entre les prises, appuyée sur une planche inclinée spécialement
fabriquée pour elle. Élisabeth Ire d’Angleterre a refusé de se coucher les
derniers jours de sa vie, méditant debout sur le destin des rois. Je connais
trois personnes mortes assises. Mon grand-père maternel, il jouait à la
bataille avec ma plus jeune cousine germaine, et sa tête s’est affaissée, le
faisant tout à fait mourir comme le père de Delphine Seyrig dans une des
plus charmantes scènes du cinéma français, ce Baisers volés où elle dit à
Jean-Pierre Léaud, « il est mort, pouf ». Bernard Frank est mort dans un
restaurant de son quartier après avoir dit « je vais voter Strauss-Kahn », le
nez tombant dans son assiette, pouf. Polyglotta Gratin, usée de cancer, est
morte seule, la nuit, assise dans un fauteuil de son appartement. Elle avait
été courageuse, et altière, s’amenuisant comme une bougie, toujours droite.
Je ne serais absolument pas contre mourir assis dans un fauteuil
confortable, après avoir posé mon verre de piscine à la violette, pouf.
gestes et « naturel »

Qu’est-ce que le naturel, quand on vit dans une société humaine, où sont
organisés une éducation, des rites et mille autres grillages depuis des
siècles et des siècles ? Les paysans se disent naturels ; ils perfusent les
terres d’engrais chimiques. Personne n’était plus raide et inassumé qu’un
écrivain des années 1930 qui n’arrêtait pas de parler de naturel, Henry de
Montherlant. Dans « Les Techniques du corps » (1934), Marcel Mauss dit
de manière géniale que, dans les comportements sociaux, nous avons
affaire la plupart du temps à des techniques du corps. Il le dit parce que le
corps « est le premier et le plus naturel objet technique, et en même temps
moyen technique, de l’homme ». Je généraliserais. Une grande partie de la
vie humaine est affaire de corps parce que peu pensent. Et bien de ceux qui
pensent ont souvent peu de corps. Ces professeurs analytiques dont les
intelligents livres finissent par paraître bêtes à force d’abstraction naïve,
ces romanciers ironiques dont les livres manquent de saucisson. Rien de
leurs lignes ne montre qu’elles ont été senties. Elles ne sont que des
combinaisons de mots, certains étant agités par eux comme des sonnettes
parce qu’ils pensent qu’ils doivent être prononcés, comme celui à côté de
qui je me suis trouvé assis au cours d’un débat public et qui, comme j’avais
fini de parler, a pris la parole pour dire : « Et, et, et, et il ne faut pas oublier
que la littérature est une affaire de désir ! » C’était l’homme le moins
désirable et le moins désirant de la salle. Dans sa conférence, Mauss étudie
les gestes selon le biologisme, le psychologique, le social, finissant par nier
toute créativité au geste et mécanisant tout : « L’acte s’impose du dehors,
d’en haut, fût-il un acte exclusivement biologique, concernant son corps.
L’individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l’acte
exécuté devant lui ou avec lui par les autres. » Sans doute sommes-nous
moins libres que nous le pensons, conditionnés par des forces extérieures ;
mais sans doute aussi existe ce que ces trop sérieux ne peuvent voir, la
fantaisie, le désir de s’amuser et le n’importe quoi. Et l’amour. Et la haine.
Et le directeur artistique qui dit : « Chérie, tu vas marcher en levant haut le
genou ! » Et dix millions de femmes marchent suivant le caprice d’un petit
gars des Hautes-Pyrénées maintenant possesseur d’une villa à Malibu.
gestes des femmes, gestes des couples

Dans la plupart des sociétés humaines, de la Grèce antique au Japon


contemporain, les femmes sont supposées avancer à petits pas modestes
tandis que les hommes doivent en faire de grands et décidés. Même
déesses et insolentes, comme Héra et Athéna, elles se présentent dans la
plaine de Troie pour aider les Grecs « en imitant le pas des timides
colombes ». Bon, bien sûr, Héra…

sous les traits du magnanime Stentor, dont la voix retentissante est plus forte que celles de
cinquante guerriers réunis, s’arrête en ces lieux et s’écrie […]
Iliade 5, 778

ce qui me fait bien sourire.

Certains gestes de femmes semblent extrêmement pensifs. À la plage,


celui qu’elles font de se regarder l’intérieur du bras en le caressant
lentement. La lenteur apparemment plus générale des gestes des femmes
est-elle une illusion de ma part, ou due à leur patience dans la servitude ou
encore à leur assurance dans le pouvoir ? Le raffinement des gestes ne se
mesure pas dans les moments tranquilles, mais dans la violence :

Si un Gaulois, au cours d’une rixe, a fait appel à sa femme qui est beaucoup plus vigoureuse que
lui […], une troupe d’étrangers échouera à lui tenir tête, surtout quand, le cou gonflé de rage,
grinçant des dents et balançant ses robustes bras d’un blanc de neige, elle lance, des pieds et des
poings, des coups semblables à des boulets de catapulte.
Ammien Marcellin, Histoires

Dans le geste d’une femme qui, ayant ôté l’une après l’autre ses boucles
d’oreilles à clip, en penchant légèrement la tête comme quand on sort de la
mer (et ces clips n’ont-ils pas une allure de coquillage ?), se frotte
pensivement un lobe, la légère douleur n’est qu’un prétexte. Elle semble
vouloir reprendre possession de la mémoire de son corps. Une femme qui
fait cela dans la journée, habillée, s’enferme en elle-même. Si j’avais été
sculpteur allégorique en 1880, je n’aurais pas représenté autrement (à
condition que les clips existassent) la Solitude.

Une petite Marseillaise de six ans en vacances dans un village corse où


l’Écureuil et moi louions une maison (la précision de ses gestes quand il
faisait la cuisine !) passe dans le chemin de pierre en adressant à une amie
de son âge un geste symbolisant la pénétration sexuelle. La reproduction
d’un geste ne veut pas dire qu’on en connaît le sens. À un rire graveleux
des adultes qui, nous les entendons tous les jours, l’élèvent, cette enfant
dressée à la vulgarité aura tout de même compris que ce geste-ci a quelque
chose de délicieusement bas.

Très souvent, et comme s’il s’agissait là d’un acte professionnel, les jolies filles ont le don de se
laisser toucher, embrasser et tenir, comme si c’était le prix dû à la Providence pour être nées
belles. Il y a un certain sourire tolérant qui accompagne cette soumission aux mains des
hommes, pareil à un bâillement ou à un soupir patient.
Doris Lessing, Le Carnet d’or

Parmi le peu d’arguments en faveur de la monstruosité que constituent


certains couples, il y a que la vie à deux peut apprendre à dépasser
l’encombrement et à créer une sorte de ballet agile ; le solitaire est, qui
sait ? plus pataud, n’ayant pas appris, comme l’être couplé, les esquives
charmantes qui permettent d’éviter de se bousculer dans nos boîtes
d’appartements. Un couple peut devenir une grande œuvre. Chacun des
deux membres, séparément banal, se transfigure au contact de l’autre et
leur avancée ensemble dans la vie est admirable. On peut être amoureux
d’un couple. Pardon de répéter cette idée que j’ai mise en fiction il y a
quinze ans, mais l’univers est si distrait que je ne suis pas sûr qu’il l’ait
retenue. Ce qui me rappelle un plagiat et autres saletés de quelqu’un à qui
je n’avais fait que rendre des services. Ainsi donc la trahison c’est ça, ces
petits comportements minables à gestes économes, moites et discrets ? Une
femme que j’ai connue y mettait des caresses, c’était plus amusant. Pour
les couples, fichez-moi la paix avec les Thénardier, je ne veux penser qu’à
ce couple si beau et si rieur que les dieux haineux ont fait une veuve. Elle
s’est avancée avec un front droit et noble jusqu’à la tombe de son mari,
cette désormais vivante-morte qui n’a plus qu’un geste, celui, très lent,
quand elle est assise dans un canapé, de laisser filer sa main vers la place
vide à son côté.

Les gestes sont peu sexués. On dit « gestes féminins » ; mais ce n’est
que tant que la plupart des femmes d’un certain moment et d’un certain
lieu font les mêmes ; tel geste qui passe pour « viril » à Paris en 2017 est
au même moment pratiqué par les paysannes péruviennes. Les hommes et
les femmes ne sont vraiment sexués qu’à partir du moment où ils ont envie
de coucher ensemble, moment où le « féminin » et le « masculin »
s’épanouissent. Chez les homosexuels et les lesbiennes, les comédies de
séduction sont beaucoup plus raisonnables, étant réduites à presque rien.
On n’a pas à amadouer un étrange autre.
gestes des bébés

À propos du Spectre de la rose, Diaghilev dit de Nijinski : « Il faisait de


ses gestes le feuillage de ses bras. » Sa femme lui demandant quel maître
lui avait enseigné les poses des mains dans ce ballet, Nijinski : « J’ai appris
mes meilleurs mouvements chez les enfants. Les mains des nouveau-nés
reposent sur l’air comme des pétales » (Igor Markevitch, Être et avoir été).
Dans leurs tentatives de geste, les tout petits enfants tendent une main en
l’air, doigts écartés, hésitant à toucher, à atteindre, et le voulant pourtant.
Geste très bien reproduit dans la sculpture romaine du bébé à l’oie (Putto
con l’oca, Cité du Vatican, musées du Vatican). Les mains et les pieds des
bébés se déploient comme des fleurs, lentement puis avec de brusques
saccades, comme si le geste voulait sortir d’eux.

Les bébés semblent encore sous l’eau, dans le liquide amniotique d’où
ils sont à peine issus et dont ils ont gardé le souvenir, disons les habitudes.
Jusqu’à ce qu’ils marchent, leurs gestes sont aquatiques. Ils se déploient
lentement, souplement. Où ai-je donc lu la géniale comparaison des mains
des bébés avec des étoiles de mer ?

La naissance est une plongée dans le sec. De plante aquatique, le bébé


devient fleur qui s’ouvre.
gestes des enfants

Rien ne montre mieux je crois la répugnance et la bonne volonté


conjointe des enfants envers la populace régnante des adultes qu’un petit
garçon saluant un homme qui lui tend la main en lui tendant la sienne
comme on le lui a appris. Il obéit, mais avec méfiance envers ce grand
corps et avec défiance envers soi-même. Fais-je comme il faut ? Et sa
petite main demeurant molle ne serre pas. Ça sent mauvais, les adultes ; ça
a des gestes à l’avenant. Ce même petit garçon, je le lui ai demandé, salue
ses amis en remuant sa petite main la paume tournée vers eux. Un enfant
ne touche autrui qu’avec des précautions de chat.

Rien ne montre mieux je crois l’empressement à prendre le pouvoir en


imitant les gestes de la coquetterie que ceux des petites filles qui
minaudent. Faut-il les prendre pour des poupées à rubans pour leur avoir
appris cela.
gestes coquets des hommes

La coquetterie de César (César qui s’épilait, César que la jalousie qu’il


ait eu de l’éclat très jeune disait avoir été l’amant du roi de Bithynie) va
jusqu’à lui faire affirmer que ses soldats « ne se battaient jamais aussi bien
que quand ils étaient parfumés » (Suétone, Vies des douze Césars). Je n’en
doute pas, quand je pense à mon fringant arrière-grand-père sur son cheval
d’officier, me regardant en photo d’un rayonnage au-dessus de ma tête
lorsque je travaille, ou, en face de moi, à mon volume de Synésios de
Cyrène (v.370 – v.413) qui, dans l’Éloge de la calvitie, raconte que les
trois cents Spartiates de Léonidas, avant la bataille des Thermopyles, ont
pris le soin de se recoiffer. Ah, gestes de la coquetterie avant ceux de la
destruction, de la délicatesse avant ceux de la violence.

Le roitelet de Pompanie, hétérosexuel indubitable, a un geste très


féminin de la paume de la main pour vérifier que des petits cheveux
n’échappent pas de sa coiffure pourtant aussi parfaitement apprêtée que
celle de Margaret Thatcher. Et voilà les condottiere.

Eraldo Deliliers, amant du Dr Fadigati dans Les Lunettes d’or de


Giorgio Bassani, fume ses cigarettes Nazionale en commençant par le côté
de la marque. Faisons disparaître le tape-à-l’œil du j’ai payé cher, le faux
chic. Un moine franciscain est plus snob qu’un duc empanaché.
gestes « efféminés »

Joli geste efféminé, un garçon plongeant le nez dans un mug qu’il tient
d’une main, petit doigt sous la base, petit doigt et l’annulaire de l’autre
main pinçant l’anse tandis que le majeur et l’index tiennent une cigarette.
« Efféminé » est un mot insultant qui procède autant de la misogynie (on
n’a pas d’équivalent pour les femmes à gestes virils, parce que la virilité
est louable pour tous les sexes) que de l’homophobie, mais aussi de la
peur. L’effémination est une frontière troublée, et l’être humain est rassuré
par les frontières. Je ne suis pas efféminé. Cela ne me semblerait pas grave.
La qualité de cœur n’est pas mesurée par les gestes, si c’était le cas le très
raffiné Chou En-lai n’aurait pas assisté Mao dans ses assassinats pendant
vingt-cinq ans.

En 2008, dînant avec le Tigron dans ce 44 & X Hell’s Kitchen de New


York où j’ai pris la recette du fenouil au parmesan comme on reprendrait
un geste (j’ai si peu de dextérité avec les machines que, la première fois
que j’ai voulu trancher une tête de fenouil à l’aide d’une mandoline, je me
suis tranché l’index), il raconte : « Enfant, j’étais très folle. Je jouais avec
des filles, je faisais des gestes… [ici gestes de danseuse cambodgienne].
Étant d’une famille de machos vénézuéliens, dès l’âge de dix ans, c’est
comme si j’avais été deux. Il a fallu apprendre une autre façon de marcher,
de parler, etc. – Tu m’y fais penser, adolescent, j’étais terrorisé à l’idée
qu’on me découvre par des gestes qui auraient été efféminés. – Oh sans
doute, la plupart des gays sont comme ça, seule une infime partie est libre
dès le départ, c’est ce qui nous rend si mûrs avant l’âge. » Mais oui ! on me
disait mûr parce que mon père était mort dans mon enfance, etc., il y avait
cela aussi. Ces souvenirs indolores du Tigron ont fait remonter de ma
mémoire blessée qui me le cachait le qui-vive sur lequel j’ai été des années
durant, attentif à ma diction, ma démarche, mes mains. Des gestes de
danseuse cambodgienne, il n’en avait plus, sauf, de temps à autre, un
éventement négateur de la main avec une voix plus aiguë, geyser de cette
enfance qu’il ne voyait pas ressurgir. Un vieux moi, ni plus vrai ni plus
faux que le moi actuel. Ô persécution de tout notre être. L’éducation d’un
gay, encore souvent aujourd’hui, pourrait s’appeler l’éducation à la
schizophrénie. Un million de bienveillants dans les rues de Paris lors des
manifestations contre le mariage gay en 2013 ont réveillé la vindicte.
Qu’est-ce qui excite en premier lieu ceux qui veulent cogner ? Les gestes
suspects. Se suspecter soi-même, comble de l’aliénation.

On pourrait appliquer quantité de phrases du Peau noire, masques


blancs de Frantz Fanon aux gays, si l’on remplace l’imitation du parler par
l’imitation des gestes. Dans la panique que jeune garçon j’éprouvais d’être
deviné, j’inspectais la propreté de mes ongles en pliant les doigts dans la
paume de la main, parce que j’avais lu que les femmes le font en regardant
le dos de leur main tendue.

Épiant les moindres réactions des autres, s’écoutant parler […]

Tout peuple colonisé – c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe
d’infériorité, du fait de la mise au tombeau de l’originalité culturelle locale – se situe vis-à-vis
du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine.

[…] l’Européen a eu une idée définie du Noir, et il n’y a rien de plus exaspérant que de
s’entendre dire : « Depuis quand êtes-vous en France ? Vous parlez bien le français. »

On pourrait dire aux Africains d’Afrique noire qui persécutent les gays
et parfois les assassinent : « L’hétérosexuel a eu une idée définie du gay, et
il n’y a rien de plus exaspérant que de s’entendre dire : “Vous êtes gay ?
Pourtant, vous êtes viril.” » Fanon a cette fière phrase :
C’est un idéaliste, dira-t-on. Mais non, ce sont les autres qui sont des salauds.

La différence, la très grande différence entre les gays et toutes les autres
minorités, c’est qu’ils sont minoritaires partout. Les Noirs sont majoritaires
sur tout un continent. Les Arabes sont majoritaires et même presque seuls
dans les pays arabes. Les Juifs sont majoritaires en Israël. Etc. Mais les
gays ! Nous avons un sentiment d’isolement dans toute société que nous
seuls éprouvons. Un Indien à Londres est minoritaire et éventuellement
méprisé, mais il se sait originaire d’un pays d’un milliard d’habitants,
d’une vieille histoire, et ce petit pays de soixante millions de personnes ne
va pas l’intimider. Il a un refuge dans l’espace, un refuge dans l’histoire.
Le poème « Afro-American Fragment » de Langston Hughes commence :
« So long, / So far away / Is Africa. » L’Afrique est loin, mais il y a une
Afrique. Nous n’avons pas de terre originelle. Nous n’avons pas de passé.
Nous sommes les seuls. Et nous ne nous en créons pas un. Tout passé se
crée ; par des récits parfois fixés en monuments. Nous ne recensons pas
nos histoires, ne rappelons pas au monde quels héros ont été de chez nous,
nous n’érigeons pas de monument à nos morts, et pourtant nous en avons,
des persécutés, nous construisons encore moins un monument aux vivants
avec ceux d’entre nous qui ont été heureux (autant qu’on peut l’être). La
frivolité est une très mauvaise défense. L’oubli des malheurs par la
plaisanterie arrange les autres. Ne parlez pas de droit des gays, c’est un
droit de l’homme. Toute persécution d’une partie de l’humanité est une
dégradation de l’ensemble. Autre type unique de rejet des gays, les gestes.
On n’en attribue pas de spécifiques aux Juifs, aux Noirs, aux Arabes. Il y
en a cent, pour nous désigner au mépris, autant que de noms. Ils n’ont pas
la haine timide.

Le Tigron : « Ma douleur va comme ça », et il fait un geste des paumes


de la main de part et d’autre du visage qui remontent en s’évasant vers le
crâne comme un col de reine de la Renaissance. Son geste est une image et
ce mélange très lui ; calme, posé, économe de gestes, avec ces échappées
en vapeur des mains qui m’émeuvent. Une tendresse passe.

Une folle au bord du geste, tel est cet homme qui croit cacher son
homosexualité en se tenant tout tassé sur lui-même, ours empaillé. Ses
gestes retenus sont des tentatives d’évasion. Et il s’en va, roulant des
épaules, comme il a dû le voir faire à Russell Crowe.

Antonello de Messine, Christ mort soutenu par trois anges. Ce mort a


une posture de folle : alangui, le poignet cassé, charmant. Il suffit d’enlever
ce nom de Christ qui oriente la pensée, et l’interprétation que je fais de son
geste est admissible. N’est-ce pas ce qu’il faudrait faire en tout, ne pas se
laisser intimider par les prestiges des noms et voir, sans que cela soit grave,
les respirations des gestes ?

En 2012, un pasteur de Caroline du Nord a recommandé dans un sermon


de taper à coups de poing sur le poignet des petits garçons à gestes
efféminés jusqu’à ce qu’ils arrêtent. À quel niveau de cruauté faut-il
descendre pour exprimer des idées pareilles.

Sacha Guitry est plein de gestes efféminés, c’est un sac de gestes d’où
sortent des mains ayant l’air de manipuler des foulards invisibles. Sa
dernière femme disait qu’il était impuissant. L’impuissance est l’excuse
que les femmes ambitieuses donnent à leur mari fanfare. Guitry est sans
doute toute sa vie demeuré dans un placard d’où il dépendait les andouilles
de temps à autre, ses épouses dont il divorçait régulièrement. Ses gestes de
folle bouffonne venaient-ils du chanteur Dranem, ou bien du sociétaire gay
de la Comédie-Française Édouard de Max, celui qu’on avait interdit au
jeune Cocteau de fréquenter car il aurait pu l’« influencer » ? Transportés
d’une personne à l’autre, les gestes éveillent les personnalités qui
s’ignoraient jusque-là. Gestes, abeilles des nerfs.
gestes des sourds, gestes des aveugles

Le langage des signes est le chef d’orchestre du silence. Pour qui ne le


connaît pas, il est « esthétique ». Or, où nous voyons un cygne, il est dit :
« Spaghetti. » Ses gestes ne sont pas plus admirables que des mots, étant
des mots sans parole. Ni beaux, ni laids, des outils. Il a fallu attendre la
deuxième moitié du XXe siècle pour que ce langage, qu’on aurait pu nommer
langage des gestes, soit codifié. On ne me dira pas qu’il n’y a pas de
progrès dans l’humanité. Oh ! je connais les plongées dans la barbarie
causées par la rage contre ces progrès mêmes, mais qu’on ait élaboré un
langage pour les sourds signifie qu’on les a estimés pour ce qu’ils sont,
et non laissés dans l’indifférence. Le XXe siècle, dont une des
caractéristiques a été l’hygiénisme, s’est très bien entendu, dans les
sociétés riches, pour dissimuler à sa vue tous les gestes qui auraient révélé
son injustice. Où sont les handicapés dans les grandes villes
contemporaines ? Dans quel débarras d’hôpitaux les bourre-t-on pour
éviter que, passant sous des publicités de mannequins bronzés et rieurs, ils
ne froissent leur beauté cupide ? Dans Paris, je ne rencontre leurs gestes
désordonnés (sortant du comportement courant quoique s’efforçant d’y
rentrer), que près de l’Institut des jeunes aveugles. Et on les voit, acharnés,
courageux, la tête en l’air et la canne battante.

Je demande pardon de rassembler dans un même chapitre deux états


aussi différents ; la surdité et la cécité ne sont que les plus ostensibles, les
plus gênantes des privations de sens. Les vainqueurs décident des
catégories. Ils ont de plus décidé, dans leur allégresse vulgaire de bien
portants, que la cécité est pathétique et la surdité, risible. Est-ce à cause du
théâtre comique où les sourds sont moqués, comme chez Aristophane
(dans Les Cavaliers, c’est évidemment Démos, symbolisant le peuple
d’Athènes, que ce vieux con pimpant caricature comme étant « un vieillard
morose et un peu sourd »), et du cinéma mélodramatique où les aveugles
sont émouvants, comme les films de Chaplin qui savait hélas comment
attendrir, en tout cas je connais deux frères sourds profonds très
malheureux, et ma grand-mère aveugle était bien noire, ne devenant gaie
que par politesse, elle avait trop de personnalité pour se conformer à un
type.
gestes illégitimes

Ce qu’il n’y a pas est aussi important que ce qu’il y a. « Il n’y a pas » ne
veut pas dire « n’existe pas ». Nous cachons des gestes selon une
convenance générale décidée par la majorité. Toute majorité a tendance à
se prendre pour la totalité et prétend qu’on imite ses usages, qui lui
semblent, non des usages, mais la Nature même. La norme se croyant le
vrai, tout ce qui est hors d’elle est considéré comme un parasite que, au
mieux, elle tolère. C’est contre cette tyrannie que se font les plus tristes des
gestes, les tremblements de main des camés. Ils n’ont pas su faire, ils se
défont.

La majorité trouve impoli d’abord, illégitime très vite, tout ce qui n’est
pas son genre. À Beyrouth, les Libanais qui comme bien des peuples
méprisent les sans-nation ont cantonné les réfugiés palestiniens dans des
villages crasseux ; à Dubaï on ne voit pas un pauvre ; à… (ici le catalogue
du débarras de ce qui déplaît à l’esthétique moyenne ; un milliard de
pages). Les gestes des mendiants ne salissent plus l’ordonnancement lustré
des villes riches. Nous nous sommes déshabitués des gestes des estropiés,
quand nous les voyons place Jemaa el-Fna nous sommes gênés, vaguement
écœurés, pensant qu’on nous pousse à nous sentir coupables. Jacques
Yonnet, qui pendant la guerre allait de la Londres résistante à la place
Maubert collabo, en rapporte les propos d’une clocharde artiste : « Ma Pipe
est contre les exhibitions de moignons ou de membres squelettiques : “On
ne doit pas, dit-il, forcer le dégoût.” En ceci il n’est pas d’accord avec
Moitouseul son compère. […] Moitouseul commande d’adopter l’air idiot
plus que nature : les yeux fixes, la bouche entrouverte. […] Le mendigot
attaque le client en marche, et de face. Il s’arrête pile sous son nez : il le
fixe avec une hagarde insistance, en tendant une main qui tremble » (Rue
des Maléfices). Je me rappelle les promenades avec mon frère handicapé
qu’on m’imposait enfant, il marchait les genoux pliés en bavant un peu, et,
refoulant ma honte, j’apercevais la voisine fleuriste derrière sa fenêtre avec
une mine dégoûtée. Elle ne voulait pas voir ses yeux brillants et son sourire
heureux.
gestes des acteurs de cinéma et de séries
télévisées

Dans L’Éclipse, le moment où, Alain Delon ayant embrassé Monica


Vitti, elle s’éloigne, laissant glisser son bras dans le sien, la main de Delon
serre la sienne, tente de la retenir, puis s’ouvre en soucoupe, Vitti y tourne
le dos de sa main, la retourne, ils les lèvent, doigts vers les doigts, les
doigts se croisent vite, les mains tournent, les doigts se décroisent, elle
éloigne sa main, il la laisse partir. Ballet de la fausse brusquerie.

Dans Sagan, un chauve interprète le rôle de Bernard Frank ; il lui


manque donc le geste si caractéristique qu’il avait de s’aplatir la mèche sur
le front. Il empêchait des pensées d’échec d’en sortir, je crois. À vingt-
quatre ans, il avait publié un livre remarquable puis avait longtemps
manqué de courage pour tenter d’en écrire un d’aussi bon. Il y est arrivé,
près de trente ans plus tard, avec Solde, ce livre qui n’aura que cinq cents
lecteurs mais pendant cinq cents ans. Puis il a de nouveau manqué de
courage. Oh ! je ne le lui reproche pas. C’est difficile, d’écrire de grands
livres. La médiocrité est plus aisée. Et cette main à plat descendant sur le
front. On colmate ses rêves échoués par des gestes symboliques. La vie,
toujours l’empêcher de nous rouler dans sa vague.

La cambrure de rage retenue qu’a Robert Mitchum dans La Nuit du


chasseur juste avant de tuer Shelley Winters : danse, presque. Que La Nuit
du chasseur soit une œuvre homosexuelle secrète se remarque aux gestes
outrés et précieux que le réalisateur Charles Laughton (gay) fait faire à
Mitchum, archétype du macho. Du machisme il se moque en lui faisant
pousser de petits couinements de peur quand on lui tire dessus.

Dans la série Entourage, quatrième saison, premier épisode, Jeremy


Piven, à son assistante qui n’est pas muette, fait un geste du langage des
signes pour « cœur brisé », main sur l’avant-bras puis sur le cœur, il
répond main sur l’avant-bras et doigt levé. La grossièreté est parfois la
seule réponse au chantage sentimental. Dans l’épisode 4, torse nu, il se
passe la main dans le cou, geste qui ne veut rien dire, ne révélant pas plus
de symbole que l’art abstrait, et c’est très bien. Tout dans la vie n’est pas
emprisonné dans du sens. Piven fait bien le geste de montrer du doigt tout
en se déhanchant, avec quelque chose du cinéma muet. (Et sa façon de
trinquer en regardant ailleurs.) François Truffaut a mis des gestes sans
paroles ni signification apparente dans Baisers volés. Ah, pureté, irraison,
abstraction, idéal ! Une goutte. Davantage mènerait à la stylisation, qui fait
tourner l’estomac.

Dans House of Cards, un geste mensonger inventé par Kevin Spacey :


index en crochet dans la main refermée, un coup vers le spectateur comme
s’il toquait à une porte et la main aussitôt ramenée vers la poitrine. Il le
répète chaque fois qu’il ment publiquement tout en affirmant en paroles
quelque chose de moral.

Tout influence l’humain, c’est ce qui le fait humain. David Duchovny,


l’acteur de séries télévisées, joue comme un personnage de dessin animé.
On pourrait jouer en imitant un arbre, je présume. L’homme s’amuse. Cela
l’élève.
gestes de Fellini

Les films de Fellini sont des films de gestes. Les plus artificiels. Ils le
sont dans la mesure où personne ne les pratiquait dans le monde extérieur
qu’il prenait pour décor, en gros, l’Italie de son temps. N’est-il pas
remarquable qu’il ne fasse jamais accomplir de « gestes italiens » à ses
personnages ? Comme tout artiste conscient, il refuse que son œuvre soit
contaminée par des clichés. Et, avec le génial gaspillage qui le caractérise,
il ajoute à un film sur une bourgeoise italienne de la deuxième moitié du
e
XX siècle, Juliette des esprits, des gestes bouddhistes, des gestes de photos

de mode, des gestes enfantins présexuels, comme celui de la trapéziste qui,


le grand-père de Juliette lui ayant fait un baisemain, surprise, titillée, lève
un genou en haussant les épaules. Gaspillage, autant dire générosité. Ah,
ces plans coûtant si cher, avec douze chevaux à plumets et un aéroplane,
qui ne passent qu’une seconde et dans un coin ! Fellini a la moitié du buste
dans un coffre à pierreries d’où il les lance vers nous. C’est le geste des
grands artistes, les déraisonnables, les Michel-Ange, les Hugo, les Verdi,
les Cendrars, les riches, les profus, les combattants de la mélancolie par la
jovialité.

Toby Dammit, son sketch adapté d’Edgar Poe dans les Histoires
extraordinaires, est un Hamlet moderne. Toby Dammit, un acteur anglais
pourri d’angoisses, gâte sa carrière en buvant et se suicide en lançant sa
voiture sur une route où un fil tendu le décapite. Il est aguiché tout au long
du film par une petite fille blonde et blafarde, en robe de dentelle, qui est
peut-être son enfance. Dès que je l’ai vu j’ai raffolé de Terence Stamp dans
ce rôle, blond et blafard lui aussi, mince, habillé en chanteur dandy 1965
avec veste noire, col de chemise ouvert, foulard et pantalons de satin
parme, qui se déhanche et met les mains devant le visage, doigts écartés,
paume vers les photographes, en parodie des films de vampires
expressionnistes, ou les place en vasque et y baigne son visage comme un
enfant accablé, avant de lever les bras et de les battre comme une cigogne.
Qu’il a l’air las. Las de vivre, ou de ne plus rien ressentir, las et souriant de
pitié à ceux qui l’abordent, vous êtes gentil, vous ne pouvez rien pour moi ;
parfois, dans un élan de profanation, il tire la langue et s’emploie à
déformer son beau visage pour justifier son mal-être. Le trait de noir au
coin intérieur du sourcil droit remontant vers son front, façon maquillage
d’Auguste, accentue sa tristesse. Cette adaptation de « Ne pariez jamais
votre tête au diable » m’a bouleversé la première fois que je l’ai vue, dans
un ciné-club, au même moment que Juliette des esprits, mon frère était en
train de mourir et, enfermé dans ma douleur sans voir personne, j’ai rêvé
d’être ce nonchalant blessé, tout en me méfiant violemment des postures
de dandysme. J’avais beau être coquet je n’y engageais pas mon cœur ; il
était dans la littérature, tout entier, secrètement, sans partage. La violence
que se fait le dandy était un élément que la littérature transformait en
quelque chose qui se tordait et s’élevait comme une flamme, et j’en serais
le maître ; la stérilité n’était pas pour moi, ni la plainte. Petit soldat têtu
dans son armure, je me suis construit dans le silence, contre les boulets, les
morts, la vulgarité, parmi un ou deux garçons dont j’étais drogué et eux de
moi mais jamais comme je le voulais, enfin tout ça ; et je buvais ces
poèmes, et je buvais ces romans, et je buvais Fellini, la potion magique
existe.

J’avais trouvé excitant le Satyricon adapté, transfiguré par lui, à cause de


Hiram Keller, le brun narquois, son amoureux blond je le trouvais fade ;
puis j’ai aimé le film ; puis j’ai trouvé qu’il attristait le roman ; puis je l’ai
revu, c’est une grande œuvre. Funèbre, certes, ce que n’est pas le livre de
Pétrone, mais il n’en a pas les facilités de grosses blagues. Une
caractéristique de Fellini est son mépris des machos. Les grands musclés,
les fiers de leur torse, sont chez lui toujours risibles. Apparaît dans Juliette
des esprits un beau blond au torse nu, la bouche entrouverte d’où
pendouille une cigarette, regardant passer la pomme que montre l’amie de
Giulietta. Adam crétin, tu es sans geste.

On a reproché à Fellini sa version de la vie de Casanova. Eh ! il y visait


le libertinage. Faisons un montage du Casanova, du Satyricon et de La
dolce vita, nous obtenons un film sur un vieux bouffi libidineux abusant de
son pouvoir pour obtenir de la chair. Le Casanova a été très dénigré par les
baiseurs maniaques et plus encore par les maris ligotés se rêvant tombeurs,
mais sans qu’ils s’avouent la raison réelle de leurs attaques, c’est plus
tactique. Peuh peuh peuh, Casanova n’était pas comme ça ! Son amour
n’est pas nihiliste comme celui de Don Juan, mais gai, allègre, admirable !
Comme si ces gloutons n’étaient pas, essentiellement, des sinistres. Le
film, répétitif comme une masturbation mais sans la jouissance (Fellini
dessinait des caricatures de Casanova intitulées « lo stronzo », le gros con),
montre que la consommation effrénée de corps est une course contre la
mort qui ne mène qu’à la mort. La mort est l’aboutissement de tout et je
parle ici de la mort intellectuelle que l’unique intérêt de baise entraîne. Et
quels hypocrites, à la fin, ces types ! La manie morne du sexe est aussi
dissimulatrice que l’ambition de pouvoir.

Fellini aime les gestes de derrière la porte. Dans Toby Dammit, une
femme hoche brusquement la tête en se tenant le menton du bout des
doigts puis se lèche la lèvre supérieure ; une caméra s’abaisse, elle prend
un visage normal et parle : une speakerine. L’aberrant n’est que ce qui
est laissé caché. Et voilà comment Fellini est l’artiste de la bienveillance
envers les minorités. Couple de garçons, femmes à nez de toucan,
handicapés à démarche d’ours, nymphomanes échevelées, vous n’avez pas
meilleur frère que ce Jérôme Bosch affectueux. De temps à autre, un artiste
envoie ses personnages dans la vie pour nous faire signe. Une grosse dame
à capeline noire, souriante, barbote dans la mer, en sifflotant son tout petit
chien qui trépigne sur la rive. Passe, cambré, un très vieil homo tout noir
de bronzage, cheveux teints en roux, le visage barbouillé de crème
blanche. Leurs gestes, leurs mouvements, semblent appartenir pour
toujours à celui qui les a découverts. Bonjour, Fellini.
gestes des comédiens de théâtre

Le théâtre est la plus grande simplification. Même s’il se croit réaliste, il


symbolise, et c’est ce qu’on attend de lui. Sans cela, comment le public des
salles de spectacle supporterait-il de voir Juliette qui a treize ans jouée par
des actrices de trente-cinq, ou, du temps de Shakespeare où les femmes
étaient interdites de comédie, par des hommes ? Des acteurs noirs jouer
Hamlet, comme dans une mise en scène de Peter Brook aux Bouffes du
Nord en 2000, ou un acteur blanc jouer Othello, comme Orson Welles dans
son film ? Les gestes du théâtre n’ont pas à être ressemblants.

Le geste théâtral superflu est celui qui fait écho à la parole ; il devrait
être autre chose que de la parole sans son. J’ai vu une Juliette qui, venant
de prononcer le mot « robe », passa la main sur sa robe. Cette insistance
distrayait, nous faisant penser : pour qui nous prend-on ? nous ne savons
pas ce qu’est une robe ? Le bon geste n’est pas l’ombre du mot.

Le pire est quand il est l’ombre d’un mot inexistant, comme dans la mise
en scène du Mithridate de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris,
en 2016. L’orchestre jouant, des couples de chanteurs ne chantant pas
arpentaient la scène en mimant de la bouche l’acte de la parole, le tout
accompagné de moulinets supposés expressifs des bras. Courir dans la
coulisse pour tirer les oreilles du metteur en scène aurait été le geste
consécutif le plus logique.
Le bon théâtre, pour moi, est une succession d’interventions parlées où
les personnages ne se répondent pas. Les parleurs au théâtre sont des
discoureurs sans liaisons. Leurs gestes peuvent servir de conjonctions de
coordination (signe de la pensée qui complète) ou de contestation de
l’auditeur, voire de tentative de suppression. Le geste au théâtre est
ponctuation, objection, songerie.

En septembre 2008, Jude Law jouait Hamlet à New York. À la sortie,


Greek Meow me demanda ce que j’avais noté dans mon carnet durant la
représentation. C’était : « My mind’s eye », l’œil de mon cerveau (qui
m’avait fait penser à Pascal quand il parle de « la pensée de derrière ») ;
« brevity is the soul of wit », la brièveté est l’âme de l’esprit (qui m’avait
fait penser à Dorothy Parker, « brevity is the soul of lingerie », la brièveté
est l’âme des dessous) ; « I shall be brief », je serai bref, et Polonius ne
l’est pas (qui m’avait fait penser à Norpois, ce prudent conseiller en est un,
Norpois) ; « these tedious old fools », ces fastidieux vieux imbéciles (qui
m’avait fait penser aux politiciens français tenaces comme de la mousse).
Jugeant la production nulle, nous étions partis à l’entracte dîner au
44 & X Hell’s Kitchen, lui aussi devenu nul. Le lieu gardait pour moi son
charme, au coin de la 10e Avenue pareille à une autoroute, grâce à sa
couleur blanche, ses baies vitrées sur, de l’autre côté, une longue station-
service. Jude Law avait eu de jolis gestes retenus, quoique parfois
redondants (« mes pensées », et il se désignait le front ; « mon cœur », et le
cœur). Le fantôme du roi avait été joué par un grand mou en gabardine qui
avait l’air d’un maître d’hôtel ayant enfilé un manteau sur son pyjama pour
aller voir au jardin qui aboie la nuit. Monter la pièce avec des drag queens.
« Adieu ! adieu ! remember me ! », s’écrierait une de ces tours de Pise en
outrant un geste de pâmoison, dos de la main posé sur le front. Les acteurs
de cinéma muet jouaient comme des drag queens sans ironie.

Plus un acteur est bon, moins il fait de gestes. Marlene Dietrich levait un
sourcil, Charles Laughton, une de ses grosses paupières, Orson Welles
inspirait, Michel Simon égouttait ses mains comme des parapluies,
Catherine Deneuve sourit en plissant l’œil. Les acteurs à gros jeu sont les
plus populaires, car le public mal éduqué raffole inconsciemment du
souvenir des farces du Moyen Âge ; le remuement, de toute éternité,
distrait ceux qui ne veulent pas comprendre. Type de jeu qui accompagne
si souvent le théâtre de Molière. Depuis 1680 sont entrés au répertoire de
la Comédie-Française 1 024 auteurs. Sur les 1 024, le plus joué est
Molière, 33 400 représentations. L’état du moliérisme de ce théâtre se
remarque au fait que le suivant, Racine, n’a eu que 9 400 représentations.
Disproportion extravagante montrant que Molière, c’est plus la France que
Racine, ou plutôt, c’est plus les Français. Racine, c’est la France, Molière,
c’est les Français. Gaudriole, pas d’efforts, boum boum badaboum. Le
racinisme a peu de gestes. Quand Phèdre dit : « Que ces vains ornements,
que ces voiles me pèsent », tout au plus fait-elle de petits battements des
doigts près des joues, comme pour chasser des moustiques. De Molière, je
garde quelques féeries comme Monsieur de Pourceaugnac, et le Tartuffe
qui suffirait pour sauver un auteur, avec son idée de geste géniale dans la
scène du « cachez ce sein que je ne saurais voir » ; ce n’est pas une
gauloiserie que Molière révèle, mais que le pouvoir est hypocrite. Grande,
grande, grande idée. Le pouvoir a besoin d’hypocrisie pour endormir la
révolte qu’engendre toute autorité, et quelle est sa manière ? la plus ample
affectation de sincérité. Tartuffe a des gestes francs. Eh ! « Gros et gras, le
teint frais, et la bouche vermeille. » Quand il tire le mouchoir pour que
Dorine le cache, ce sein qu’elle ne cherchait pas à montrer, quel geste
déployé il doit avoir !

Ainsi donc, me disais-je, assistant le 3 juin 2016 à la Comédie-Française


à une mise en scène réfléchie de Britannicus, le rôle d’Agrippine était
interprété par cette femme que j’avais vue quelques semaines auparavant
dans le petit café de la place, courbée sur un tapuscrit qui devait être son
exemplaire de travail de la pièce. Avec ses à-coups des mains déformées
par l’arthrite, elle ne se transfigurait génialement pas. Elle était ce que, à
observer les reines actuelles de l’Angleterre ou des Pays-Bas, devait être
l’impératrice-mère de Rome : une vieille dame avec une couronne plantée
dans la perruque le dimanche. Dans la scène où elle rassure son fils sur ses
intentions, l’acteur jouant Néron tendit sa veste à l’actrice qui l’enfila, elle
continua à parler et s’interrompit brièvement, se rendant compte que, dans
son dos, il s’était mis à caresser sa queue-de-cheval ; et nous comprîmes
qu’il caressait l’idée de meurtre.
La même année, au Théâtre national de Chaillot, Paris, dans Kings of
War, compilation de trois pièces historiques de Shakespeare par Ivo van
Hove, l’acteur jouant Henry V, dans la scène où il tente de se faire
comprendre de Catherine de Valois qu’il veut épouser et qui ne parle pas
plus l’anglais que lui le français, a tourné brièvement la tête derrière lui
comme pour chercher un interprète, et c’était très intelligent.

En 2011, Bérénice était donné à la Comédie-Française dans une mise en


scène très Knoll. Les personnages allaient et venaient entre des piliers
doriques, déclamant le regard droit dans le public quand, d’après le texte,
ils s’adressaient à une suivante ; ils faisaient trop de gestes, qui plus est des
gestes psychologisants (Bérénice caressant la joue de Titus, comme si une
reine, en présence d’un tiers, allait caresser la joue d’un empereur
romain1). L’acteur qui jouait Titus donnait des coups de menton en
déclamant d’une voix criarde. On crie en général trop au théâtre, enfin dans
le mauvais théâtre. Ah, beauté du e muet qui ne l’est en réalité pas, si beau
vraiment, à la moitié du deuxième hémistiche, dans le vers : « Une reine
est suspecte à l’empire romain », avec cette manière si française et si
incompréhensible pour des non-francophones d’écraser le son, de ne pas se
donner toutes les chances de charme, au contraire des langues à accent
tonique ; ainsi ne devraient-ils pas être les gestes ? ; de cet art
apparemment si plat de la répétition et qui semble mettre du spontané dans
un vers aussi réglé que l’alexandrin, de la souplesse dans cette raideur
(« du jour que je le vis jusqu’à ce triste jour ») ; ainsi ne devraient-ils pas
être les gestes ? ; de cette pièce qui, me disais-je en l’écoutant, avec ce côté
collabo des femmes qu’a Racine, avec sa Bérénice toute plaintive, on lui
dit « Rome » elle répond « Et moi ? », que ce n’est pas à Tite et Bérénice
qu’il faut l’opposer (beuh, ce vieux salaud de Corneille tentant de pourrir
la première de la Bérénice de Racine par sa présence supposée
majestueusement intimidante en compagnie d’une clique de copains, et il
échoue, un des régals de ma vie depuis 1670), mais à Rodogune ; car enfin,
Corneille a toujours attaqué les femmes qui n’avaient pas l’air d’hommes
(quand elles sont viriles, bonheur) et a fait de ce personnage de Cléopâtre
(XVI, XXIII, XXXIV, je ne sais plus) une narcissique sanguinaire, tant il
est vrai que l’apothéose du narcissisme n’est pas la mort du Narcisse, mais
la mort de l’autre. Et tout ceci je le disais dans la lumière jaune du
Nemours la nuit, entre des tables de gens qui fumaient, au Dauphin lui-
même fumant, l’œil plissé, geste du fumeur, à cause de la fumée, tout le
monde fume dehors, la loi anti-fumeurs a rendu l’air extérieur irrespirable,
et les gestes des fumeurs sont devenus des gestes non plus amples mais
traqués ; une actrice devant interpréter Andromaque y prendrait un geste
pour cette reine captive.

Comme le dit Brecht dans le Petit Organon pour le théâtre, le meilleur


geste est celui où, loin de se métamorphoser totalement en personnage, le
comédien laisse entendre qu’il joue. Pas de « magie », une proposition à
laquelle réfléchir en même temps qu’on savoure (et donc je présume que le
meilleur des gestes a besoin d’un temps d’attente avant la suite),
exactement comme les meilleurs romans sont aussi une réflexion sur le
roman. Et il n’y a pas besoin d’ostentation, cela peut se faire par une
simple tournure de phrase qui crée un entrebâillement vers l’intelligence.
Redoublement du plaisir. Il y a une compréhension en plus du goût. Je te
fais don de mon abandon, comédien, romancier, pas de ma crédulité.

Un grand acteur, ça ne fait rien. Ça n’a rien à faire. Voici cinquante ans,
il a été un génie, on l’a dit, il s’y est arrêté. Il donne l’impression qu’il ne
joue plus. Tel était Michel Bouquet dans Le roi se meurt aux Nouveautés
en 2012. Il ouvrait à peine la bouche pour parler, il ne faisait pas un geste.
Un grand acteur parie sur nos souvenirs. Qu’il n’ait rien à faire, je m’en
suis rendu compte en allant voir Jane Fonda au théâtre, à New York. J’y
allais pour elle. Quand elle est arrivée sur la scène, de mon troisième rang
au milieu, j’ai béé. Jane Fonda ! Très belle encore pour les soixante et onze
ans qui étaient dans toute la presse, au-delà d’un certain âge la presse
n’applaudit pas le talent mais le fait de lui avoir survécu, bien faite,
élégante, Fonda ! Elle a à peine bougé. Pourquoi aurait-elle fait
davantage ? Elle était remplie de tout ce qu’elle avait montré au cinéma et
dans la vie et que je connaissais comme le reste de la salle et des millions
d’autres personnes, couronnée de notre admiration, avec une traîne
d’amour. Une illustre actrice, c’est une actrice plus nos souvenirs.
L’émotion est en nous. Jouerait-elle une clocharde, nous la regarderions
comme une reine et ses gestes seraient mal jugés par nous, qui les voyons à
travers un halo de prestige.
Nous avons tous le souvenir de telle ou telle actrice qui, dans telle ou
telle pièce, a eu une façon de laisser tomber sa tête en avant ou de lever le
menton qui était une image nouvelle et émouvante. Oui, décidément, pas
plus que la littérature n’est une façon plus jolie de discourir, les plus beaux
gestes ne sont pas des échos de la parole, mais des créations nouvelles. Un
geste peut être une métaphore.
1. Tout le jeu de Racine sur les noms d’« empereur » et d’« impératrice » est bien sûr un
accommodement historique, car le titre d’empereur n’existait pas, du moins pour désigner le chef de
l’État, il n’était pas supposé y en avoir ; presque tout au long de cette période, par un énorme
mensonge, on n’a jamais aboli la République ni nommé le tyran par son nom. Il continuait à se faire
élire consul, etc. Jamais n’a aussi bien éclaté l’hypocrisie la plus révoltante, celle du pouvoir.
gestes des clowns

Le chef d’état-major de l’armée allemande de la Première Guerre


mondiale est mort en 1922 sans avoir été jugé, c’est-à-dire fusillé. L’ex-
empereur arrosait ses géraniums en Hollande. Il existe une photo de son
crétin de fils aîné, pronazi, à côté de Hitler levant les yeux au ciel, la
bouche sucrée, un clown, vraiment, Chaplin n’a eu qu’à recopier dans
Le Dictateur. Cet homme était Premier ministre d’un pays. Le titre valait
créance. On le trouvait bien élevé, drôle, exquis. Un ex-caporal fou promu
chancelier, la plus grande dégénérescence de l’Empire romain n’a pas
connu cela, à qui fait des risettes un ex-prince impérial, bouffon à plumet
n’espérant sans doute rien de plus que d’autres plumes et des putes, sans le
fardeau de la couronne, le risque du coup d’État, etc. Les autres
Hohenzollern tout à fait pronazis, pas davantage fusillés après la guerre.
Est-il vrai que le général de Lattre auprès de qui le Kronprinz gémissait lui
a répondu : « Vous êtes lamentable, monsieur » ?

Mussolini, clown, Kadhafi, clown, Hugo Chávez, clown, Rodrigo


Duterte, clown, Trump, clown, Le Pen père et fille, clowns, Beppe Grillo,
clown. Tous, le sourire tordu par l’amertume, persiflant tout ce qui est beau
et bon, le geste rond et sympa.

On devrait mettre en prison les parents qui emmènent leurs enfants au


cirque pour se régaler de leur mine terrorisée quand s’approchent ces
grimaciers du néant, avec leurs gestes de parodie de la préciosité destinés à
humilier toute délicatesse.
gestes des chanteurs

Le geste héroïsant du rocker en nage. Fin de la chanson, il tape du pied,


lève un bras et l’index en l’air, tête en arrière. Flamme je suis, brûlant dans
l’éternité, j’ai vaincu ma chanson, ha !

Parenté des gestes du rocker avec ceux du torero. On dirait qu’il s’agit
d’amener le public à faire des mouvements ensemble puis de le faire
enfler, enfler, enfler, jusqu’à ce que, vaincu, il explose en bravos de
jouissance.

Je suis revenu d’Italie, phrase toujours triste à dire, et suis allé écouter
King Charles avec Papa Exta et Saratar Nectar à la Maroquinerie. Air
sévère et coiffure rasta nouée en chignon, il a l’air du fils de Willy DeVille
et de l’organisatrice du concours Miss France, celle qui avait une chevelure
couleur piano de concert, comment s’appelait-elle ? Et dans cette salle de
concert archihétéro d’un genre de musique qui l’est encore plus, on écoute
ce chanteur, folle manifeste. Il a des gestes outrés et, quand il ne tient pas
sa guitare, danse en faisant celui de repousser l’air vers le bas avec les
paumes de la main pompant. Il chante : « You’re Oscar Wilde short stories
in my bookcase » (« Ivory Road ») et « Wilde Love » où il reprend « Each
man kills the things he loves » de « La ballade de la geôle de Reading ». Sa
notice sur Dailymotion commence : « King Charles est né et a grandi dans
les quartiers résidentiels de Londres : il est désormais installé avec son
meilleur ami au nord-ouest de la capitale. » Son meilleur ami, comme Cary
Grant et son « meilleur ami » Randolph Scott, avec qui il a maritalement
vécu pendant des années. Son meilleur ami, comme Robbie Williams et
son « colocataire » Jonathan Wilkes. Son meilleur ami, comme l’ex-pape
Benoît XVI avec son « secrétaire particulier » le bel archevêque
Gänswein ; maintenant qu’il a été mis à la retraite il demeure dans les
étages du Vatican, surveillé par le nouveau pape. Un pape prisonnier d’un
pape, dans les étages du Vatican, je me demande si on a jamais vu ça en
deux mille ans. Les mains sont vraiment jointes, par des menottes.

Dans le clip de « Get Outta My Way », de Kylie Minogue (2011), le


geste de chasser les arrivants de deux mains en battoirs qui s’écartent est
une comédie de mépris comme on en a dans les cours d’école se rêvant
royales. Dans les cours royales on ne voit sans doute pas de ces gestes ;
quand entre la reine, poivrier à roulettes, la mer des courtisans s’écarte sans
qu’elle ait un geste à faire.

Les clips des rappeurs où le chanteur habillé en maquereau à montre en


or qui tient deux putes sur les genoux à l’arrière d’une limousine blanche
longue comme un paquebot et fait des gestes vulgaires avec ses doigts, qui
indignaient tellement les penseurs sociologiques des années 2000,
montrent que ces penseurs sont abrutis par l’esprit littéraliste qu’ils
reprochent aux fondamentalistes religieux. Ils ne comprennent pas que ces
gestes, ces vêtements et ces paroles sont un jeu, exactement comme dans
les cours d’école, où aucun des garçons qui joue aux nazis contre les
Américains ne pense qu’il est un nazi. Le défaut majeur de l’imbécillité est
qu’il faut tout lui expliquer. Le défaut secondaire est qu’elle ne comprend
pas.

Un geste Callas a été repris par Anna Netrebko à la Philharmonie de


Paris en février 2017. Dans le « In questa reggia » de Turandot, cette
étonnante chanteuse, d’une projection de voix inouïe, bras droit le long du
corps, a replié l’avant-bras gauche vers le torse, montrant le dos de sa main
levée au public. Maria Callas n’a peut-être pas inventé ce geste hiératique,
mais les films arrêtant notre mémoire empêchent l’imagination, et nous
croyons que c’est elle, alors qu’elle n’a peut-être fait que perpétuer, après
tant d’autres depuis des siècles, un geste de prêtresse antique.
Au Théâtre des Champs-Élysées, le même mois de la même année,
Matthias Goerne chantait Le Voyage d’hiver. Excellent chanteur d’une
présence physique étrange. Barbe pointue, ventre de barrique, petites
jambes en parenthèses, il avait l’air d’un nain de la Forêt-Noire ; se
penchant en avant comme s’il allait à la cueillette des champignons, se
redressant et se cambrant pour atteindre les aigus où il devenait tout rouge
puis aussitôt pâle, il s’allumait, s’éteignait, s’allumait, s’éteignait. Il avait
avec les mains des gestes de robot que je n’ai vus chez aucun autre
chanteur d’opéra. Lentement, il les ouvre en griffes, lentement, tourne la
paume vers le haut, lentement ramène les bras l’un vers l’autre puis,
lentement, rassemble les mains en coquille de noix. Ça rompt la posture
clichée des barytons qui se tiennent comme des évêques orthodoxes. Peut-
être, dans les cabarets de la république de Weimar, faisait-on des gestes
semblables.

Le geste de lever légèrement une jambe en penchant le torse en avant


tout en agitant la tête comme une salade qu’on essore pendant qu’un bras
se secoue en l’air avec une rage feinte a été celui de France Gall dans les
années 1980. Il arrivait de plus que, en dansant, on tende l’index, « eh,
regardez-moi, je suis concentré sur quelque chose de grave quoique je
danse sur de la musique légère ». Tels ont été les gestes des années 1980,
et rien ne les a mieux captés, eux et le genre de la période, que le film
d’Eric Rohmer Les Nuits de la pleine lune. Années légères et qui avaient
l’intention de l’être. Un chanteur les avait annoncées en 1979 par un album
intitulé Les années 80 commencent. On allait voir ce qu’on allait danser.

Le déhanchement du chanteur quand il arrive près de son micro sur pied


et le dévisse pour le monter ou l’abaisser, c’est donc ça, un geste de star ?
Quelqu’un qui est mécano en plus de chanteur ? Pauvres stars, objets de
vénération puis souvent de mépris, et les mains qui servaient à applaudir
cliquent sur le site où on exhibe leurs varices.
gestes des chefs d’orchestre

Le chef d’orchestre berce, tricote, pique, embroche, lisse, coud, émince,


remue, triture, époussette, égoutte, soulève, enroule, brasse, pêche, fustige,
hache, pointe, peint.

Tout en dirigeant prestement de la main droite, il laisse pendre son bras


gauche et fait un petit geste de balayage de la main : abandonnez. Il croit
qu’on ne le voit pas. Il fait de dos des gestes de face.

Son buste lui permet de faire des gestes en plus. Qu’il le hausse
lentement : ralentissez. Qu’il le mette en bosse : préparez-vous.

À la fin du mouvement il a un geste très gracieux. Il lève le bras gauche


en l’air vers les instrumentistes de droite et, paume de la main vers le ciel,
l’abaisse lentement.

Cet autre n’a pas excessivement de gestes, ça me va. J’ai tendance à me


méfier de l’expressivité chez les chefs d’orchestre. C’est ce que, dans ses
plus pénibles moments, il arrive à James Joyce de faire.

Et puis ceux qui jouent trop lourdement la comédie, n’est-ce pas, la


mauvaise comédie, semblable à celle des débatteurs de télévision et des
orateurs de tribune. Parler et se mouvoir si bassement. La rhétorique
grossière, les gestes ostentatoires, ne sont pas pour les intelligents et les
tendres. Les élites, pour le rester, finissent par parler dans leur style aux
incultes et aux brutes, les électeurs les plus nombreux. Au lieu d’éduquer
les hommes, on a préféré les mener avec des gestes stéréotypés.
gestes esthétisés de l’opéra baroque,
de l’opéra chinois, de la corrida
et des rappeurs

Les gestes de l’opéra baroque ont l’air japonais. Les Japonais sont-ils
baroques ? Le temps, c’est de l’espace. L’espace, c’est du temps. Quand on
quitte une capitale pour aller dans une lointaine campagne, on y rencontre
des gestes retenus qu’on dit « ancestraux ». Faire cinq cents kilomètres,
c’est reculer de cinq cents ans. Les gestes nippo-baroques pourraient
redevenir les nôtres. Ils étaient ceux des porcelaines de Saxe. Exagérés et
irréalistes à nos yeux, mais l’étaient-ils alors ? Ne bougeait-on pas plus ou
moins comme ces marquises en biscuit pâmées ? La vie de cour avec son
étiquette était-elle si éloignée de cela ? On dirait que, Saxe ou baroques ou
japonais, ces gestes sont l’étranglement du raffinement, comme on étrangle
un tube de dentifrice pour que son extrémité exprime sa quintessence.

Existe-t-il une différence si grande entre les gestes de l’art et ceux de la


vie ? Des créateurs de mode disent : « J’imite la rue. » Est-ce une
proclamation de gens qui n’y descendent jamais et sont à la fois
condescendants et intimidés ? « La rue », est-ce une invention ou une
imitation, rappeurs ? Qui le premier a fait le geste des cornes en disant
« Yo », Momo de la rue ou Momo du cours de danse ? Il existe des Momo
de la rue poètes, à jamais inconnus, comme ce génie comique, l’ancien
boucher du supermarché de ma rue. J’allais y acheter de la viande pour le
seul plaisir de rire à ses blagues blasées et féroces qu’il débitait avec autant
d’art que la viande en trois battements de couteau d’acier ou de langue.

L’opéra chinois classique est tout en conventions de gestes que l’acteur


a le droit de modifier, ce qui n’est pas sans rappeler la corrida, bien que le
torero soit supposé accomplir des gestes idéaux avec sa cape ou en
compagnie du taureau, la réussite suprême étant de l’amener à faire le
maximum de mouvements à sa suggestion. Il l’aimante. De là une danse
entre l’animal et l’homme qui peut modifier ses gestes suivant le degré
d’agressivité de l’animal. Le raffinement de la corrida vient de ce que le
torero, empêché par le taureau, doit surmonter des obstacles imprévus et
dangereux. Double raffinement, le torero les suscite lui-même en excitant
l’animal. Si la corrida espagnole se résolvait à abandonner la mise à mort,
nous serions à la fois débarrassés de meurtres et de cuistres. On admirerait
mieux ces gestes de lustres entourés de moustiques hautains et de
forteresses médiévales roulantes. Avec son caraco en forme de carapace,
un torero est une écrevisse. Il en a les bras en antenne quand il lance ses
banderilles. On aurait dénombré cent sept mouvements différents des
mains pour exprimer des émotions ou des actes divers dans l’opéra chinois.
Les gestes de mime sont faciles à comprendre ; quand un chanteur lève une
main et la place au-dessus de la tête, « il pleut » ; les enfants des écoles qui
trottent cambrés en lançant un genou en l’air, un bras plié et le poing fermé
devant eux, savent immédiatement qu’ils sont des cow-boys. Les gestes
symboliques sont plus mystérieux. La main levée, index en l’air, majeur en
crochet sur le bout duquel repose le pouce, deux autres doigts en l’air : je
réfléchis ; main ouverte vers l’extérieur, pouce en bas : désespoir. Le geste
des cornes, supposé conjurer le mauvais sort dans bien des pays, était
utilisé par le grand chanteur Mei Lanfang (1894-1961) pour exprimer la
légère surprise. Le pouce levé peut vouloir dire en France « un » ou
« super ». Un geste comme un mot peut avoir plusieurs sens.
gestes de la danse

Un geste se tente, un geste s’imite, un geste se crée. Par l’imitation se


transmettent le stéréotype et le national, par la tentative et la création, c’est
la personnalité qui s’exprime. Un danseur dit à Kleist : « Vous n’avez qu’à
regarder la P…, lorsqu’elle joue Daphné et que, poursuivie par Apollon,
elle se retourne vers lui : son âme est logée dans ses vertèbres lombaires ;
elle se penche comme si elle allait casser, telle une naïade de l’école du
Bernin. Regardez le jeune F… dans le rôle de Pâris, lorsque, debout au
milieu des trois déesses, il tend la pomme à Vénus : son âme est carrément
logée (c’est effroyable à voir) dans son coude » (Sur le théâtre de
marionnettes). L’intelligibilité n’est ni dans la parole, ni dans le regard,
mais dans le geste.

En France, le premier grand ballet de cour a été le Ballet comique de la


reine, en 1581, pour les noces du mariage d’Anne, duc de Joyeuse, avec
Mlle de Vaudémont ; le dernier ballet est Le Triomphe de l’amour, 1681.
Cent ans de danse géométrique, d’une forme de contrôle politique sur les
corps. Le ballet avait été en partie conçu pour glorifier l’unité du pays
réalisée par les Valois ; le Bourbon Louis XIV en a si bien vu l’avantage,
lui qui n’était pas contre le contrôle, que, entre 1651 et 1670, il danse dans
plusieurs ballets de cour ; je ne dis pas qu’il n’aimait pas cela, comment
n’aurait-il pas aimé ce qui le mettait au centre et en lumière, sans même
parler de l’attrait sexuel du danseur, ce Louis XIV qui avait la vanité de sa
sensualité ? La politique et le corps sont la même chose chez ce dictateur
courtois ; les lettres patentes pour l’établissement de l’Académie royale de
danse sont publiées sous son règne en 1661.

1581, année sérieuse pour la danse. C’est cette année-là que, à Venise,
Fabritio Caroso publie ce qui semble le premier livre décrivant des pas de
danse, Il ballarino. Les premières écritures connues de la danse datent de
l’Égypte ancienne, cet art ayant très bien compris que sans notation il serait
de la pure consommation ; c’est le livre qui fait l’art. Les premiers traités
chorégraphiques ont paru au début du XVe siècle en Italie, ce pays à qui
l’Europe doit tout en matière de civilité, de la sortie du noir médiéval par la
redécouverte des écrivains antiques à la peinture profane, du sonnet à la
fourchette, et nous l’avons imitée, volée et moquée, la moquerie servant à
faire oublier le vol, sans doute, par exemple chez le chauvin de talent
nommé Joachim du Bellay ; ne supportant pas l’idée que le sonnet soit
d’invention italienne, il tente de discréditer les Romains en les traitant de
« couillons magnifiques ». Parfois très dur de nationalisme, Louis XIV
dont le comptable hargneux Colbert a traité avec dédain un des plus
gracieux créateurs de gestes du temps, le Bernin, réussit par Pierre
Beauchamp, le chorégraphe de bien des pièces de Molière et Lully, à
imposer à l’Europe un système d’écriture de la danse dont nous avons
gardé des noms comme « entrechat », lui aussi volé à l’italien. « Salto
intrecciato », saut entrelacé, a été traduit « entrechat » par Mathurin
Régnier dans une de ses satires ; il n’y a qu’à dire que ce qui s’est passé est
que, répétant des figures dans une grande salle de répétition parquetée,
pour éviter deux chats qui passaient en se battant, Beauchamp fit un saut
qu’un de ses assistants qualifia en riant d’« entre-chats ». (Beauchamp
louait cette grande pièce sous les toits d’une maison de la rue du Temple à
Mlle de Scudéry qui, dit-on, au même moment, montrait aux invités de son
salon la carte de Tendre de son roman Clélie. La sèche Mme de Lafayette
qui se trouvait là murmura, en se tapotant le menton du bout de son
éventail pour dissimuler un bâillement : « C’est bien dur, pour du
tendre. ») Beauchamp a codifié les cinq positions dites classiques, ces
tortures des pieds féminins qui ne nous ont pas empêché de traiter de
barbares les Chinois bandant les pieds des filles. À partir de cette
codification, son élève Raoul-Auger Feuillet a publié en 1700 une
Chorégraphie, art de décrire la danse par caractères, figures et signes
démonstratifs, système immédiatement repris, et quelles charmantes
images, des tableaux de Kandinsky avant Kandinsky. Kandinsky, tu les as
vues, ces images ? Tu as pu les voir puis les avoir oubliées dans ta
mémoire qui t’a plus tard persuadé de te faire inventer tes dessins. Et moi,
dans ce livre peut-être fais-je la même chose, ô éternel retour auquel je ne
crois pas, ma loi de l’évolution c’est celle-ci : de la mécanique dérangée
par les hoquets de la fantaisie.

« Menuet performd’ by Mrs Santlow », Londres, vers 1725

La rhétorique des premiers ballets de cour avait été sommaire. Danses


géométriques où les danseurs figuraient des lettres ; dans le Ballet de
Monseigneur le duc de Vendôme (1610), douze chevaliers métamorphosés
en nymphes par une sorcière révèlent son nom au public en formant de leur
corps les lettres de son nom d’Alcine. Un gestuaire de cette danse illustrée
de planches de lettres-corps, l’Alfabeto figurato de Giovanni Battista
Braccelli, a été publié en 1624. Figuration symbolique qui continue dans la
danse contemporaine par les figures que les chorégraphes demandent aux
danseurs de dessiner avec leurs bras : un cœur dans Le Parc d’Angelin
Preljocaj (1994), par exemple.

Dans After the Rain, par Christopher Wheeldon pour le New York City
Ballet, en 2005, le danseur relevait le bras de la danseuse de son pied. Quel
mépris ! Elle, un Lucian Freud, maigre à torse presque d’homme, lui prend
le visage des mains, puis les ramène vers elle comme pour s’en imprégner,
puis les éloigne. Christopher Wheeldon, je l’avais vu danser à New York
dans un des plus charmants ballets à histoire qui soit, les trois marins dans
New York du Fancy Free de Jerome Robbins. Il comprend un saut avec
claquement de talons et béret soulevé des deux mains qui donne
l’impression que le danseur se soulève lui-même dans les airs.

Jerome Robbins, Bernstein Collaborations (au Lincoln Center, 2008).


Dans la partie « Le Dibouk », très belle scène où des diables en justaucorps
à manches rayés entourent le danseur comme pour le tuer. Quelle est la
première chorégraphie où un homme a porté un homme ? Révolution dont
on parle peu ; tous les XVIIIe et XIXe siècles, les danseurs étaient des
percherons destinés à soulever les ballerines, osseuses fées idolâtrées du
public. Quand on les a libérés de ce rôle de portefaix et que chacun des
sexes a pu aller de son côté, un sain courant d’air frais est passé sur
l’humanité.

Animal Lost, d’Oded Graf et Yossi Berg (théâtre de Vanves, 2012). Des
danseurs portant des têtes de cheval, de lapin, de cochon, d’oiseau, d’ours,
de panda bougent et parlent. Un danseur se penche pour attraper la jambe
de l’autre, qui esquive. Il la manque. Tombe presque. Les gestes manqués
et les trébuchements sont rares en danse. Elle procède d’une idée de
perfection, même quand elle fait chuter les danseurs. La danse est de
l’archi-contrôlé, et hésite à avoir l’air fortuite. Il lui manque alors la
désinvolture dont on se demande si elle est voulue, le délicieux dont on
pense qu’il arrive par hasard.

C’est très savant, les chorégraphies d’Ohad Naharin (Batsheva). Et


parfois comique. Une pièce semble christique, avec ses danseurs qui
s’avancent et montrent leur flanc, puis leurs paumes ; certains montrent
leur cul. N’est-ce pas Naharin qui a inventé ce geste : bras ouverts en
offrande puis soudain, le dos courbé et les bras en plongeur ?

Les gestes de pétales de la danse sont intentionnellement contredits,


dans la danse contemporaine, par des gestes de couteau. Le renouvellement
des gestes dans la danse, qui a longtemps été (l’épais XIXe, le ballet Petipa,
cette pornographie pour lubriques vieux messieurs venant se servir dans les
coulisses) une machine à coudre de gymnastique ravissante, a été une des
gloires du XXe siècle, qui n’a pas tellement de quoi être glorieux.

Les gestes de la danse soufie, ces hommes à fez de laine tournoyant les
bras levés en ailes de cormoran dans des robes qui y prennent des
balancements de hachoirs à viande, ont l’air du tourbillon des nations
quand elles vont vers une guerre enivrées de suicide.

Je crois que personne n’a mieux rendu cette chose qui m’a tellement
étonné la première fois que j’ai vu un spectacle de danse, le bruit des pieds
sur le sol, que Callimaque, il y a deux mille deux cents ans, dans l’Hymne
à Délos : « Là dansent les femmes, frappant de leurs pieds le sol
résistant. » Ce bruit apparemment si contradictoire avec la danse est la
danse même. Il n’est contradictoire que si on a une interprétation idéalisée
de la danse, la danse « aérienne » ; c’est du pesant, la danse, du corps, de la
loi de l’attraction terrestre, dont elle tente (souvent) de s’échapper. Une des
inventions de la danse contemporaine a été de jouer avec cela. Corps par
terre.

Saburo Teshigarawa, Mirror and Music (Paris, Chaillot, 2012), est


élégant, saccadé, inutile. L’élégance s’arrête quand l’emphase arrive, dans
des concentrations de lumières sur des visages néototalitaires. C’est
intéressant comme danse remplaçant les gestes par des mouvements. À
force de ne pas être ensemble, ces danseurs font rêver à des soldats de
plomb bien ordonnés, tapant du pied ensemble, puis volant en l’air en
désordre et en riant. Le meilleur ballet, parfois, c’est le dessin animé.

Le butô, ces corps enfarinés, ces visages fermés. Tout pour le geste. Pas
de regard exalté comme chez certaines ballerines, pas de sourire émerveillé
comme chez certains danseurs électoralistes, rien. Le corps concentre le
geste.

Akaji Maro a du génie. Sa Planète des insectes (Paris, Maison de la


culture du Japon, 2015) est par moments exagérée, par moments de
mauvais goût, mais quelle inventivité, quelle imagination. Danse circulaire
de profil au début, chaque danseur s’arrêtant pour se tourner vers le public
en haussant les épaules/hoquetant/louchant (rapport des Japonais avec la
grimace). Danses des insectes, avec gestes imitant les mouvements des
insectes, frottements, pincements, etc. Un danseur, nu comme les autres
(cache-sexe) et entièrement maquillé de blanc, s’était blessé : un filet de
sang très rouge éclatait sur son avant-bras blanc. C’est par cette plaie
qu’une violence japonaise jaillissait ; guerriers à cuirasse, kamikazes,
avions en piqué, Mishima sur le toit d’une caserne, fusillade, cris. La plaie
s’est refermée. Thé, têtes hochées, petits pas.

L’Écureuil, qui sait tout de la danse contemporaine : « Les danseurs sont


beaux dans leur art et souvent laids en dehors. Les acteurs sont beaux tout
le temps. » Les premiers n’existent que par le mouvement, et les autres par
la séduction perpétuelle.

Un médecin proposait à une grande actrice de théâtre de l’opérer du


genou pour faire disparaître sa légère boiterie, lui promettant une démarche
parfaite : « J’ai toujours été contre la perfection, a répondu l’actrice, qui
pouvait jouer aussi affreusement faux que sublimement bien, vous m’en
donnez une autre raison. »

Un bon danseur est très bon quand il reste bon de dos. Il réussit à donner
de l’expressivité à ses omoplates, à faire de muscle geste.

La danse des non-danseurs est la plus charmeuse. Je descends dans une


salle de spectacles par un escalier plus plongeant qu’un escalier roulant du
métro de Londres. Montent, silencieux, se tenant par la main, un garçon et
une fille. Avec un sourire, sans un mot, ils lèvent les bras en arceau sous
lequel je passe. Un instant, nous nous aimons.

L’enivrant oubli que c’était de danser, quand nous avions seize, vingt,
trente ans. Ces boîtes de nuit, boîtes en effet de protection contre les
malveillants du dehors, permettant de nous débarrasser de la dissimulation
que nous étions forcés d’y avoir ou le pensions, et de là, quand nous étions
entre nous, les excès de bouffonnerie, parfois, que les autres n’auraient pas
compris. Ils ne comprenaient pas. Mon grand-père pestait contre cette
façon de danser seul, « la danse c’est entre un homme et une femme ! » ;
un raffiné organisait la Disco Demolition Night à Chicago où dans un stade
cinquante mille déchaînés hurlaient de bonheur pendant que cet animateur
de radio rock ordonnait la destruction de disques de musique disco sur la
pelouse, personne n’a trouvé ça odieux comme un autodafé. Eh ! De la
danse ! Sans femmes. Sans hommes. Sans couples. Sans famille. Sans
ordre. « Ils veulent anéantir la société traditionnelle. » Et moi je dansais,
seul parmi ces centaines de solitudes gaies, tournant, tournant, on vaincrait
l’épaisseur.

J’embrasse tous les adolescents qui, éperdus de solitude, ont dansé,


dansent et danseront seuls dans leur chambre devant un miroir, si loin de
tout narcissisme que tout au contraire ils le font pour entrer comme en se
multipliant dans une communauté légère où ils ne seraient plus seuls.

Un danseur est un idéogramme.


gestes du sport

Le geste délicat du basketteur qui fait danser la balle sur son index plié
en l’air.

Les charmants poignets cassés de l’escrime, avec la main arrière en


queue de scorpion.

Les gestes empruntés des joueurs de croquet.

Les gestes du sport sont idéalement des esquives de violence.


gestes des grands restaurants

Dans ce « grand restaurant » de Paris où j’étais invité, il aurait fallu


prendre rendez-vous pour parler à mes hôtes : on est interrompu en
permanence par tel serveur qui vous annonce ce que vous allez manger, de
quoi ça se compose, avec un vocabulaire fleuri et les gestes ronds, par le
sommelier immuable, il doit y avoir des codes, par je ne sais qui d’autre.
Un garçon se plante avec un sourire douloureux qui vous force à vous taire
pour dire : « Ris de veau macéré dans une réduction de jus de courge avec
une arlette de panais ramassée entre des plis de terre d’un champ
biologique du canton de Maubourguet, emmaillotté d’une crépine de
dindonneau de trois mois nourri au lait d’huître. » On a oublié ce qu’on
était en train de dire. Un autre, très jeune, très gras, très pâle, se penche
avec des gestes bouclés et on voit les deux stylos en plastique dans la
poche intérieure de sa veste crème. À chaque plat, un serveur vous retire
votre serviette en la tirant par le côté comme un pickpocket. Plus le serveur
de vin avec des gestes précautionneux comme si nous étions de grands
malades, le serveur d’eau avec des gestes invisibles comme s’il avait
honte, le serveur de pain avec une pince qu’il tend vers vous comme un
homard, j’ai failli, comme dans les séries télévisées avec scène d’infarctus,
porter une main en griffe sur mon cœur.

Une fonction des grands restaurants semble être de peupler le rien à dire
des bourgeois riches qui n’ont pas d’idées. Après avoir été soulagés que
des serveurs viennent remplir leur absence chtonienne de conversation, ils
se lancent sur l’analyse de la nourriture. Qu’est-ce qui justifie ces prix
délirants ? Le personnel, dit-on. Ah sans doute. En particulier ses gestes.
On paie le prix de l’obséquiosité. Dans les entreprises, la déférence est si
perdue que les notes de frais permettent aux dirigeants d’aller se consoler
par des manteaux ôtés des épaules comme dans une comédie musicale, de
nuques abaissées d’un coup sec à la militaire, de chaises tirées avec des
bustes abaissés à la chinoise. C’est ça le vrai menu.
gestes de l’artisanat

Les gestes artisanaux sont répétitifs comme la marche. Les plus


époustouflants se rencontrent en cuisine, comme ceux des femmes druzes
qu’on voit au marché de Tel Aviv fabriquer de la pâte à pita ; elles la
tournent entre les mains, l’étirent insensiblement, s’aident du coude, ce qui
est sans doute une commodité, on préfère croire à une belle inutilité.
Travail semblable à celui des prestidigitateurs. Se pourrait-il que dans
celui-ci aussi soit entré du jeu ? Que l’artisan se soit dit : tiens ? ce geste
est intéressant, essayons-le, ça rimera peut-être. Que, même s’il n’est pas le
plus efficace, il l’ait gardé ? La répétition tue les plaisirs. – Vous ne
connaissez pas la masturbation, dit l’enfant de chœur en écarquillant des
yeux d’épagneul de dessin animé.
gestes des lecteurs

Le doigt sous la page qui rêve de la tourner est impérieusement retenu


par l’œil qui veut lire.

Toute activité humaine étant domestiquée, à commencer par les activités


solitaires (la solitude est haïe), l’Every Woman’s Encyclopædia de 1912
indiquait aux jeunes Anglaises comment se tenir en lisant, avec force
photographies si tristes (dos tortue interdit, dos balai permis) que je ne les
reproduirai pas.

Quelle que soit sa posture, le lecteur tourne des pages (dans les éditions
numériques aussi), de même qu’il fallait tirer les rouleaux de l’Antiquité :
le lecteur veut lire. L’autre geste immuable est celui de baisser la tête vers
un objet dont les côtés se déploient de part et d’autre de notre visage
comme des œillères ou qui le ferme comme un volet : la lecture isole. C’est
ce qui la fait mépriser des gens qui sont dans l’action, la vie pratique, ces
choses. Des murailles nous protègent. Nous sommes entrés dans le monde
de l’imagination qui fait mieux comprendre l’autre. Grâce à ce geste de
l’index, un instant, nous sommes saufs.
gestes d’écrivains

Au moment de sa tournée de conférences en Amérique, Oscar Wilde a


eu une entrevue assez publicitaire et relativement sincère avec Walt
Whitman. À Wilde formaliste en poésie, Whitman pratiquant le vers libre
explique (à vingt-sept ans Wilde n’avait presque rien publié et s’il allait
voir l’Américain c’était en partie pour se dorer à sa célébrité grande) qu’il
écrit comme le typographe qu’il a été : au bout de la ligne on passe à la
suivante. « J’essaie de faire en sorte que mes vers aient tous l’air net et joli
sur la page, comme une épitaphe sur une pierre tombale » ; et de ses mains
il dessine une tombe dans l’air devant lui. Le geste a tellement marqué
Wilde qu’il l’a raconté des années plus tard au poète écossais Douglas
Ainslie, lequel l’a rapporté à l’actrice Lillie Langtry, laquelle l’a rapporté
dans ses mémoires ; et s’il l’a raconté des années plus tard à quelqu’un qui
n’était pas si proche, il a dû le raconter cent fois à d’autres, je me connais.

Proust : « Un sourire jeune, des yeux si profonds, si lointains, les gestes


lents, affectueux » (Philippe Soupault, Histoire d’un blanc).

Dans la série de photos que Gisèle Freund a prises de Joyce en 1938, il a


l’âge que j’ai au moment où j’écris ceci, mais paraît soixante-dix ans. On a,
en partie, l’âge requis par la posture sociale qu’on a acceptée. Joyce était
marié, père de famille et grand-père, je suis célibataire et sans enfants, je
n’ai pas à m’habiller de vêtements signifiant une autorité à des êtres qui
réclament que leur père et grand-père ait l’air vieux, ni de posture
proclamant « je suis un monsieur » parce que je serais fauché (non que je
sois riche, oh là ! le peu que j’ai je le jette, tentant, pas assez, de me
débarrasser de mon argent autant que de mon passé, je me détache, c’est
mon aventure). Joyce, sur une des photos, a un geste et une posture qui
contredisent la panoplie de la gravité. Assis de travers dans un fauteuil,
appuyé contre un accoudoir, il croise les jambes, l’une lancée par-dessus
l’autre accoudoir et retenue au genou de ses mains aux doigts entrecroisés,
l’autre partant à angle droit dans une autre direction. Un grand pied
s’élance en bec, les basques de sa veste en velours s’évasent, il a l’air d’un
collage de Matisse et l’allure espiègle de certains hommes de génie quand
ils se tiennent dans le monde avec une modestie destinée à les pardonner.
J’ai ceci que vous n’avez pas, je n’y suis pour rien, je l’exploite, ne soyez
pas vexés, rangez la haine, ce n’est rien, vraiment, je ne suis pas plus utile
à l’État qu’un bon joueur de quilles ou que vous, mais je m’y dois, et si je
m’y tiens, ce n’est pas pour moi, mais pour Elle, la littérature, disons,
continuez, continuez, je ne fais que passer, siffloti, sifflota, c’est pas moi.

Mains de Jean Cocteau : envol d’hirondelles devant un tronc de bouleau.


Cela plus les bons mots paniqués, André Gide lui dit, en Sicile, sur une
place de village où il prenait le soleil en lorgnant les petits garçons :
« Restez donc tranquille, vous dérangez le paysage. » Cocteau n’étant pas
méchant, il n’a pas répondu : « Bougez donc, vous l’endormez. » Il est
possible que la phrase de Gide soit une invention de ce moustique de
Truman Capote, qui la rapporte dans Les chiens aboient. Conte à écrire :
« Souvenir d’une place de village sicilien par elle-même. » Elle raconterait,
d’une voix aggravée par l’âge : « Gide était assis chez moi, lorgnant les
gamins… Capote, ce petit bourgeois s’imaginant grande dame… Nobel
posthume : Cocteau. Il gardera longtemps l’affection de la jeunesse
enthousiaste… Ça me rappelle Paul Bowles… quel ennuyeux… la beuh, à
la longue, vous comprenez… Et même dès le début… Qui fume beuh est
déjà beuh… Ou je confonds ? C’est chez ma cousine qui est place à
Tanger ?… Jane Bowles, qui était lesbienne… » Si les places pouvaient
parler, elles seraient bien potinières.

Le geste d’écrire sur du papier et à la plume qui griffe et parfois gicle


s’apparente à une certaine rage qu’exprime bien Mallarmé
dans Divagations : « Ton acte toujours s’applique à du papier ; car méditer,
sans traces, devient évanescent, ni que s’exalte l’instinct en quelque geste
véhément et perdu que tu cherchas. » Au stylo, au feutre, ça s’est adouci,
l’ordinateur est plus fluide. Il y avait de grands tendres au temps de la
plume, il y a de grands rageurs au temps de l’ordinateur. Objets, ne vous
montez pas trop du col (geste de paon) sous prétexte que je vous ai
concédé que l’esprit n’était pas tout-puissant.
gestes de village (comédie sans théâtre)

La vie devient un théâtre dès qu’elle traverse une place de village de


Campanie un soir d’été. Des enfants crient. Un policier fait le geste de se
masturber devant un ami aux bras croisés qui sourit. Une jeune mère
s’agenouille devant son fils. De très jeunes enfants crient comme des chats.
Un homme passe avec un sac en plastique, suivant une ligne oblique qui le
fait grossir et lui donne une importance qu’il n’a pas. Un chiot trottine avec
l’air de chercher son emplacement. Deux touristes hésitent à s’asseoir à la
terrasse du café. Depuis quelques minutes une femme crie sur le même
ton : « Mimmi ! » Trois grosses femmes entrent dans un immeuble de
chambres à louer, se balançant en dromadaires sous leur sac à dos. Une
moto passe avec un bruit de bombardement. Regardant en l’air, un
désœuvré avance lentement, un journal pendant à la main comme s’il
voulait le laisser discrètement tomber. Un groupe s’agglutine autour d’un
téléphone portable brandi en avant, et commentaires bruyants quand
apparaît la photo. L’épicier, jeune pithécanthrope avec des sourcils en
bûche et un gros estomac gonflant un T-shirt Maradona, détourne d’un
coup de mollet tatoué un ballon qui surgit. Un vieil homme courbé longe
les murs, comme pour fuir cette vie, le dos de la main contre sa joue,
comme pour connaître au moins un geste d’affection.
gestes de classe

Mon oncle Ernest m’impressionnait par son allure de grand seigneur belge. Il ne se souciait pas
de se rappeler le prénom de ses neveux, trop nombreux et de trop de branches, et les appelait
tous indistinctement mon ami. « Bonjour, bonjour, mon ami », disait-il. Sa poignée de main
était particulière : il vous saisissait la main, l’élevait à hauteur du visage, la secouait
cordialement, puis la restituait en vous la poussant à la figure. Je ne dis pas que le geste fût très
accueillant, mais je le trouvais le comble du chic dans la hauteur, et m’essayai quelque temps à
la poignée de main du prince de Ligne, sans y parvenir, heureusement.
Duc de Brissac, En d’autres temps (1972)

Les gestes de classe peuvent être sans classe.

Doigts dans la poche droite du veston, pouce à l’extérieur, comme le


prince de Galles. Je le lui ai pris. Alain Delon aussi, dans Borsalino. Un
prince, un acteur, un écrivain. Jamais geste n’aura été aussi chiquement
incarné.

Le 13 juin 1981, à la cérémonie du Trooping the Colour, un homme tire


six balles sur la reine Élisabeth II, dont le cheval s’emballe et qu’elle
maîtrise sans un tremblement. Quelques pas plus loin, on la voit se
retourner, vérifiant que tout va bien. Elle aurait été plus grande sans cela.
Plus grande ? Plus dure, plus insensible, plus Élisabeth Ire, mais est-ce plus
admirable ? Le plus admirable est le plus humain.
gestes rituels

La Femme à l’éventail de Picasso a un geste hiératique de vestale


(paume de la main droite tendue devant elle, elle tient son éventail replié
dans la main gauche abaissée). Ce geste, Picasso l’a-t-il capté dans une
arène, salut d’une spectatrice à une autre, repris d’une sculpture, signe par
lequel Bouddha réclame l’apaisement ? Ce geste signifie en Occident :
« Halte ! », en Inde : « Je te protège, n’aie crainte. » Bouddha attaqué par
un éléphant furieux l’aurait arrêté par ce geste, et l’éléphant subjugué se
serait agenouillé. (Les religions, c’est toujours un peu Walt Disney.)
Aucun langage de gestes n’est le même pour l’ensemble de l’humanité à
l’exception du langage sexuel. J’ai couché avec un Chinois qui n’avait ni
ma peau, ni ma culture, ni mon âge, ni mon langage parlé, écrit ou gestuel,
mais nous nous sommes très bien compris. Nos corps et toutes leurs parties
se sont mêlés comme les serpents du caducée d’Hermès. L’un s’occupait
de l’autre, l’autre de l’un, c’était beaucoup plus civilisé que tant d’autres
choses parlées, écrites, sans pensée.

On voit à Nîmes le triptyque du Couronnement de la Vierge avec sainte


Catherine et sainte Barbe de Heinrick Creeft (v. 1540). Œuvre magnifique
et généreuse. Pourrie de détails. Les deux saintes, des insectes, l’œil fermé,
inexpressif ou méchant (des saintes !) et à gestes précautionneux
(d’insectes), sont caparaçonnées comme des chevaux de tournoi.
L’animalité est tout autant dans le vêtement que dans le geste.
Parmi les gestes protocolaires, stupides et distrayants qu’on est tenu de
faire dans les sociétés aristocratiques, la façon de quitter les rois en faisant
des révérences tout en marchant à reculons pour éviter de leur tourner le
dos portait le nom ironique de « retraite à l’écrevisse ». Le plus révoltant,
le plus barbarement raffiné, le plus russe quoique dans le pays le moins
russe (mais toute monarchie n’est-elle pas plus ou moins Romanov ?), est
que les femmes de service de la reine d’Angleterre, si par hasard elles la
croisent, sont tenues de se tourner vers le mur pour qu’elle n’ait pas à
croiser leur regard. Ah, gestes qu’on est tenu de ne pas faire suivant une
étiquette plus dangereuse que la jungle ! Lady Longteeth, me raconte sa
fille, rend visite à la reine Élisabeth avec une amie dont le portable sonne.
Et il sonne fort, et longtemps, et l’amie gênée essaie d’ignorer le bruit, se
demandant si elle a le droit de répondre, alors la reine : « You should
answer, it could be someone important » (Vous devriez répondre, cela
pourrait être quelqu’un d’important). L’avantage d’être monarque est
qu’on vous prête des mot d’esprit même si vous avez parlé naïvement.
« As long as it doesn’t fart or eat hays, she’s not interested », dit Lady
Longteeth de cette reine qui se tient si bien à cheval. Tant que ça ne pète
pas ou que ça ne broute pas du foin, ça ne l’intéresse pas. Lors d’une visite
d’État en France, on l’amène au Louvre. Les tableaux sont apportés devant
elle. Un Rembrandt. Rien. Un Poussin. Rien. Un Raphaël. Rien. Un Paulus
Potter, son regard s’éclaire : « Un cheval ! » Un monarque constitutionnel
est-il autre chose qu’un cheval dressé ?

Le rituel est inepte en ce qu’il est la tentative d’éternisation d’un geste


qui a eu une raison logique, laquelle a disparu. Les ultra-orthodoxes juifs
se promenant par 40° en Israël avec des vêtements chauds conçus pour
-10° en Pologne seraient-ils moins pieux en maillot de bain ? Ils ne le
croient pas. Tous les dévots sont ainsi, comme Pascal, auteur d’une des
plus désolantes phrases d’asservissement qui soit : « Si vous voulez croire,
abêtissez-vous, prenez de l’eau bénite, faites dire des messes, mettez-vous
à genoux. La foi viendra par surcroît » (Pensées). Ils rabaissent la religion
qu’ils pensent servir en lui donnant des moyens aussi magiques.
gestes religieux

Il existe des catalogues de signes pour les moines des ordres silencieux.
Affirmation, douleur, honte, comme ci, comme ça. Ils étaient bien bavards,
ces muets.

Bernard de Cluny, bénédictin du XIIe siècle, a écrit un Du mépris du


monde, le monde ne se permet jamais d’écrire un Du mépris des moines.
Ah, cet orgueil. Ah, ce parasitisme. Ah, cet orgueil du parasitisme. Bernard
de Cluny est également l’auteur d’un de ces gestuaires médiévaux destinés
à ce que les moines silencieux puissent communiquer malgré le silence ;
« je me tais mais je parle mais je me tais », ô ruse et qu’elle est voyante, de
là qu’elle n’est pas crue ruse :

Signe de l’eau, pliez tous les doigts et faites un mouvement oblique.


C’est un des gestes les plus incontestables. Il faut boire.
Signe du fait d’écouter, pose ton doigt contre ton oreille.
Celui-ci n’est pas logique, puisqu’on n’écoute pas à proprement parler, personne ne parlant.
Les mêmes confusions de vocabulaire existent à propos du langage parlé. En français on
emploie « entendre » dans le sens de « comprendre ». « J’entends bien. »
Signe de l’homme qui parle une autre langue, touche tes lèvres avec le doigt, pour signifier le
langage.
Même remarque. Montre la mince confiance dans la règle. Quelles délicieuses tromperies
avec des voyageurs ont dû se produire depuis mille ans dans ces casernes ! En reportage au
monastère cistercien du Lérins, ordre qui a lui aussi un langage des signes, un ami n’a pas mis
une heure à coucher avec un moine. Cette rouerie assez gaie appelle un geste, celui qui a été fait
lors de la fête Big Boys au Theatre Club de Jaffa le 31 décembre 2012 et que je décris dans ce
livre.
Signe du mal, les doigts sur le visage, çà et là, imite les serres d’un oiseau traînant quelque
chose en le lacérant.
Le mal, il faut qu’il y ait du mal, c’est sur la promesse de l’éloigner que les religions
prospèrent. Évidemment il n’existait pas, au Moyen Âge, des prêtres comme le père Charles-
Roux, si fanatique que, en poste au Brésil, il fut interdit de confession. Les dames de la bonne
société avaient fini par se révolter contre sa curiosité vindicative et ses signes de croix qui
avaient l’air d’aspersion d’acide.

Haddock Topchic au téléphone : « Je vous ai manqué l’autre jour, à…


Quelqu’un est venu me dire : vous allez voir Charles, il est là. » Je n’y
étais pas. Pourquoi invente-t-on des choses pareilles ? Parce qu’on n’a pas
de conversation ? Pour avoir l’air au courant (moi, je sais que vous êtes
ami avec lui) ? Ou pour le romanesque ? On me disait au téléphone :
« Cela a été violent, votre dîner chez Mentonus ! Ordonner à So So Ouah
Ouah de se taire puis de quitter la table ! » Non seulement il ne l’a ni priée
de se taire, ni de partir, mais il ne s’est exactement rien passé. Cela, c’est à
proprement parler pour l’imagination opératique ; le romanesque, c’est
plutôt les inventions de coucheries. Dans les ordres monastiques silencieux
ils ont dû trouver le moyen de créer un geste pour dire : Dieu m’a fait
signe.

Les gestes du mariage sont aussi variés que ce rite selon les lieux et les
temps. En janvier 1652, le pape Innocent X fait emprisonner et, quelques
mois plus tard, décapiter Mascambruno, responsable des Grâces au
Vatican. Il avait falsifié une dispense papale autorisant le transfert du
jugement du comte de Villafranca de l’Inquisition espagnole à un évêque
local son parent. Villafranca, quoique marié à une femme, avait épousé un
homme. Dans un vrai mariage. Habillant son amoureux en femme, il
l’avait amené dans une église où un prêtre les avait unis. Est-ce pour les
40 000 pièces d’or contre lesquelles il avait falsifié la dispense qu’il a été
puni par le pape jaloux ou parce que le pape avait une raison de protéger ce
noble portugais, on l’ignore. Les papes avaient tellement de neveux de la
fanfare, quand ils ne l’étaient pas eux-mêmes, qu’Innocent X a pu vouloir
accomplir un simple acte d’humanité en transférant le procès. Des gestes
sacrilèges avaient-ils été commis ? En matière de rituel, le sacrilège
commence à la parodie, c’est-à-dire au sourire.
La plupart des gestes d’adoration ou d’imploration des dieux se font en
brandissant les bras vers le ciel ; qu’en était-il pour Poséidon, dieu des
mers, Hadès, dieux des Enfers, qu’en est-il, chez les Himba de Namibie,
pour le dieu unique Mukuru résidant dans les racines du grand arbre
primordial où il est né et mort ?

Les obsédés par les francs-maçons disent qu’ils se serrent la main en


pressant deux fois, d’autres en faisant le signe d’un triangle de l’index dans
la paume de l’autre. Dans tout le falbala de rites que les francs-maçons ont
institué, il doit y avoir d’aussi pompeux gestes qu’à Rome, puisqu’ils se
sont établis comme contre-religion et que le contre est le pour. Rien ne
pourra faire admettre à un anti-maçon que le supposé signe maçonnique de
détresse consistant à placer la jambe droite derrière la gauche puis à
incliner le buste en arrière en placé joignant les doigts au-dessus de la tête,
paumes vers le ciel et à dire : « À moi les enfants de la Veuve ! » est
inepte : la foi vaincra toujours la raison, et d’abord parce qu’elle est
absurde ; la religion chrétienne a avoué cette possession dans la phrase « Il
faut le croire, puisque c’est absurde » (Tertullien, De carne christi). Les
francs-maçons et leurs cachotteries sont responsables. La machine à
fantasmes est enclenchée par le secret.

L’interprétation des gestes est si souvent limitée à la fonction de signe


que, en sanskrit, les gestes résumant les grands moments de la vie de
Bouddha sont appelés signes, « mudrā ». Les Indiens les utilisaient hors de
toute religion, certaines mudrā sont déjà décrites dans l’un des plus anciens
traités connus sur les arts du spectacle, le Natya Shastra, probablement
antérieur à notre ère. Il mentionne vingt-quatre gestes effectués avec une
seule main, treize avec les deux mains et vingt-neuf liés à la danse ; les
gestes du spectacle étant appelés « abhinaya », alors que « mudrā » est
réservé aux gestes rituels, du bouddhisme ou de l’hindouisme. On les
classe me dit-on en quatre catégories : les gestes associés aux déités, aux
démons et aux grands personnages, hindous et bouddhistes ; les gestes liés
aux pratiques tantriques, indiennes, chinoises, japonaises et tibétaines ; les
gestes de méditation du yoga ; les gestes relevant des arts de la scène.
Geste de l’argumentation, de l’explication de la loi :
Si tout est signe, nous sommes en prison. La sémiologie peut être une
forme intellectualisée de la superstition.

J’apprends par une Indienne qui me fait visiter le Musée national de


Delhi que le Natya Shastra commence : « Là où il y a la main, là sont vos
yeux. » Les traités sont moins de la littérature que mon exclamation de
plaisir ne me l’a fait croire ; aucune image là-dedans, la phrase veut
simplement dire que le geste commence avec la main et qu’ensuite les
yeux la suivent (on danse avec tout le corps en Inde). Tout de même, la
phrase se poursuit : « Là où il y a les yeux, il y a l’esprit. Là où il y a
l’esprit, il y a l’émotion. Là où il y a l’émotion, il y a le rasa. » Et je crois
comprendre que « rasa » est l’émotion produite par une œuvre d’art. D’un
tapoté de l’index sur la touche envoi un savant me le confirmera.
gestes judiciaires

Celui qui devrait avouer, c’est le juge. Quel bonheur, d’entendre


soudain, dans le prétoire : « Accusé, mesdames et messieurs, moi aussi,
j’ai fauté ! » Les autres le rejoindraient. Le procureur : « J’ai violé une
petite fille ! » Les jurés : « J’ai trompé ma femme ! Volé mon voisin !
Escroqué les impôts ! » Ce serait un concours de cabotinage, à la fin, et
l’accusé excédé dirait comme celui de Chamfort : « J’ai la loi pour moi :
qu’on me pende. » Les gestes judiciaires sont nécessairement absents chez
le juge, exagérés chez le procureur, pathétiques chez l’avocat. Sois
paralytique en plus d’aveugle, Droit.

Les gestes de l’éloquence me semblent des mécaniques peu estimables.


Elles s’adressent à la partie la moins réfléchie d’un public. Il n’est pas si
compliqué de dresser un chien. Comme toujours, la partie avisée, fine et
humaine est ignorée. Étant minoritaire, elle suivra ! Les Romains ont écrit
des manuels sur la question, eux qui ont aussi inventé des codes
détestables, comme celui du sacrifice avec geste de contrition, et c’est
l’histoire légendaire de Mucius Scaevola qui, ayant assassiné par erreur,
non le roi des Étrusques mais son secrétaire, pose sa main sur un brasier
pour la punir de sa maladresse (d’où son surnom de Scaevola, gaucher,
devenu glorieux et conservé par sa famille) ; sur quoi le roi ému lui rend sa
liberté et envoie une ambassade de paix à Rome, bien sûr. Les gestes de
l’héroïsme ne seraient-ils pas des inventions du pouvoir pour convaincre
les braves petits gars, un jour, de se faire tuer pour lui ?
gestes militaires

Un de leurs meilleurs metteurs en scène de la comédie militaire,


Ambrose Bierce dans ses nouvelles de la guerre de Sécession, parle d’une
mode dans l’armée de l’Union :

Des deux mains il applique ses jumelles à ses yeux, en levant les coudes sans nécessité : c’est
une mode ; cela semble anoblir le geste ; nous le faisons tous.
« Un fils des dieux », Morts violentes

Deux autres, parmi les cavaliers :

Le cavalier a déjà parcouru cent yards. […] Il n’a pas dégainé


son sabre ; sa main pend avec aisance à son côté.
(Même nouvelle)

Et :

Assis bien droit sur sa selle, il tenait à peine les rênes de sa main gauche, sa main droite
pendant négligemment à son côté.
« Tué à Resaca », même livre

Cette main qui pend, signe de désinvolture (lourde, comme toute


désinvolture), que l’on rencontre parfois dans les concours hippiques,
rappelle la main pendante des aristocrates dans la peinture de cour. Moi qui
tiens le pouvoir n’ai besoin de me retenir à rien. Moi qui suis si adroit n’ai
pas besoin de rênes. Moi qui suis si intimidant n’ai pas besoin de sabre. La
main abandonnée est le signe de l’assurance de sa puissance du puissant.

Le Cuirassier blessé quittant le feu de Géricault est ravissant d’élégance.


C’est son triple geste de tentative de maîtrise dans un ordre bouleversé qui
le rend admirable ; il freine du pied gauche dans la descente de la colline,
retient son cheval qui se cabre de la main droite tenant les rênes tandis que
sa main gauche serre une épée qu’il plante en terre comme un piquet. Ce
n’est pas un geste de militaire en soi, c’est un geste d’homme retenant son
cheval en étant encombré d’un objet. Quant au plumet du casque,
complétant la cuirasse en bréchet, il signale la parenté entre les militaires
de ce temps-là et les oiseaux : huppe, quant-à-soi, démarche raide, crise
soudaine, kak kak kak, becs, griffes, sang. L’armée est l’institution où les
gestes sont probablement les plus réglés et dans le maximum de
circonstances, à part la vie de cour, qui concerne infiniment moins de
monde. Un rabbin, un moine, ont des gestes réglés pour l’office ou la
prière, à part quoi on ne leur demande que de la réserve ; dans l’armée, les
saluts sont réglés, mais aussi la façon de marcher et le placement des bras,
la façon de s’asseoir, jusqu’aux regards qui doivent se planter droits dans
le regard de l’autre (réprouvé dans la vie civile). Gestes réglés, non codés ;
le code est un sous-entendu présumant une finesse qui serait probablement
néfaste ici. Une règle doit être appliquée sans réfléchir, afin de rassurer et
de laisser l’intelligence disponible à autre chose, par exemple, l’immense
vacuité du temps de paix, qui donne si souvent aux militaires l’impression
rassurante d’être un « rouage », à l’ingrate ignorance des civils. Et voilà
comment, dans la vie civile, les militaires sont souvent brusques.
Domestiqués d’une autre façon, ils ne savent assouplir leurs gestes. Et
voilà comment leurs enfants sont parfois pervers, comme ce cardinal de
Lyon, bruyant moraliste et dissimulant les affaires de pédophilie de son
diocèse. C’est au moment où l’armée devrait avoir le maximum de gestes
réglés, au combat (comme, mettons, au judo), que ses gestes se
désorganisent dans la peur, la ruse et la nécessité de tuer. Les soldats les
accomplissent pour que, derrière la muraille de leurs corps, des corps civils
puissent perpétuer des gestes plus ou moins pacifiques.
gestes nationaux

Qu’au moins les conventions gestuelles soient gracieuses, comme au


Japon, où l’on dirait que tout auteur de geste a pris un cours de danse. En
Italie, c’est un cours de comédie. En France, de sécheresse. Dans certaines
banlieues, d’exhibition de muscles.

Geste américain pendant l’audition de l’hymne national, et geste arabe


pendant qu’on remercie : main sur le cœur. Ô pompeux hypocrites (1), ô
suaves hypocrites (2), ô sincères sans imagination.

Les Américains comptent sur leurs doigts à l’envers de nous autres qui
comptons à l’envers d’eux : un, petit doigt, deux, auriculaire, etc. Et tout
cela n’a aucune importance. Rien n’est plus connu que les faux amis. Pour
certains cela est très grave et peut les conduire à des meurtres. Rien n’est
plus féroce qu’une coutume dérangée. La coutume se croit éternelle et
déteste le changement. Elle change pour survivre, mais refuse de
l’admettre ; elle veut se faire passer pour la nature. La coutume, ce sont les
draps jamais changés de l’hypocrisie. Elle est très aidée par l’ignorance
que promeuvent les populistes milliardaires, ils ont besoin d’une plèbe de
consommateurs. L’ignorance crée de la violence, il suffit de se rappeler les
cours d’école où nous sommes allés nous faire éduquer, c’est-à-dire
apprendre que d’autres gestes existent qui ne nous mettent pas
nécessairement en danger.
Bien des Américains ont le geste de glisser la main dans la poche du
pantalon quand ils se tiennent debout et en présence d’autres personnes, ce
qui en France vaut des remontrances aux enfants. Quand le vice-président
Al Gore a commencé sa campagne présidentielle en 2000, il est allé dans
l’émission de Larry King sur CNN avec des bottes de cow-boy, qu’il a
bien montrées pour flatter les petits gars du Sud qui le regarderaient ; il
avait été sénateur du Tennessee. Cette main dans la poche du pantalon,
stéréotype de la décontraction et de l’absence de classes (sociales) aux
États-Unis, stéréotype en Europe de l’absence de classe (de tenue). Préjugé
dans les deux cas. Dans la familiarité que l’Europe présume, il y a l’idée
que le mâle va se toucher sous le slip, chez les Américains une
condescendance.

Les Anglais croient qu’ils ont supprimé tout histrionisme par leur
comportement retenu, mais il y a un histrionisme de la retenue ; la raideur ;
parler sans bouger la lèvre supérieure ; non moins ostentatoire que les
Méridionaux qui gesticulent. (Selon le préjugé de certains Anglais. Ils ne
sont jamais allés en Corse, sans doute.) « Un Français, en racontant une
histoire qui n’a pas la moindre conséquence pour lui ni qui que ce soit
d’autre, aura des milliers de gestes et de contorsions du visage, alors qu’un
Anglais bien élevé la racontera sans bouger un muscle » (Adam Smith,
Lectures on Rhetoric and Belles Lettres). Et tout cela n’a pas la moindre
exactitude. C’est le rêve de soi-même en tant que nation qui parle. Parfois
on s’y conforme, et cela devient exact pour certaines, mais d’une certaine
façon le collectif est toujours anodin. Ce qu’on appelle « mémoire
collective » n’est-elle pas celle des événements futiles ? Toute généralité
est fausse, et ceci est une généralité.

Au début du XXIe siècle, les garçons d’Amérique du Sud, quand ils se


faisaient photographier, mettaient les doigts en V ; non pas le V
férocement désinvolte de Churchill ni le V destiné à soulever l’emphase de
tout un peuple du général de Gaulle, mais un V modeste, près de la hanche,
un V qui n’est pas un signe de victoire, mais un « Coucou, hé, sympa », un
équivalent-clin d’œil.

La façon de héler les taxis à Pékin. On tend le bras à l’horizontale en


agitant la main de haut en bas comme un mouchoir.

Geste arabe de rejet, parfois ironique : doigts effleurant le haut de la


poitrine, puis balai. Geste arabe d’appui de la parole : main à plat qui hache
en direction de l’interlocuteur. Geste des hommes arabes qui dansent en
groupe : bras levés, giflant l’air de la paume de la main, ils font monter la
chantilly du plaisir collectif.

Geste libanais : la main rejetant rapidement les doigts en l’air, pour


chasser une objection mineure.

Les Italiens ont avec les mains autant d’intonations que les Arabes avec
les injures. L’Italie ne fait pas de gestes, elle adore les gestes. Elle en a
inventé, qui sont devenus connus du monde entier. C’est à cause de la
chute de Rome, peut-être. Ne pouvant plus conquérir le monde par le
glaive, elle le charme par un jeu de gestes. (Et donc, rétrospectivement, on
pourrait induire que les si dominateurs Romains ne faisaient que très peu
de gestes, Fellini.) C’est au point que l’Italie est à ma connaissance le seul
pays du monde où ait été publiée une plaquette de vingt-huit photos de
gestes nationaux commentés (Bruno Munari, Supplemento al dizionario
italiano ; la première colporte l’idée fausse du salut romain datant de
l’Antiquité). « Supplément au Dictionnaire italien. » On pourrait insérer
ces gestes à l’intérieur des dictionnaires de mots.

Cette main en réticule agitée de haut en bas est en italien (autant donc
qu’« en Italie ») une interrogation désolée (« Ma che fai ? ») ; en Israël,
elle veut dire : « Attends ! » (« Rega ! »). En Israël, les avant-bras levés
avec les mains qui caquettent comme des oiseaux désignent un bablateur :
« paca paca », il parle beaucoup et ne fait rien. Les Israéliens sont un
peuple de peu de gestes, frugaux en ceci comme en tout, parmi des
milliards d’Arabes à gestes fréquents. Le Français qui a inventé de
transformer « salam aleikum » en « salamalec » pour signifier
l’obséquiosité bavarde n’a pas eu tort, il y a beaucoup de salamalecs de
gestes chez les Arabes comme parmi tous les peuples à maître ; les
salamalecs à la cour de Versailles étaient très arabes. Parlant de ces
Arabes-là, je pense aux mâles. Les femmes, quand elles sont sous
éteignoir, baissent la tête. Entre elles, on l’espère, quel caquetage et quelles
voltiges !

Les gestes sont acquis comme le langage et aussi peu inventifs que lui
semble dire, par instants, Nanni Moretti dans Je suis un autarcique. Il s’y
moque à plusieurs reprises des gestes stéréotypés, en particulier des gestes
tricoteurs des Italiens, mais n’insiste pas assez pour miner cette gestuelle,
au contraire de ce qu’il fait avec la politique : il ironise sur les acteurs
badant le théâtre d’avant-garde des années 70, l’incapacité des parents cool
à se faire obéir de leurs enfants, etc., etc. La gauche a appliqué l’humour à
la gauche et a tué la gauche. Cela aurait pu civiliser les pays démocratiques
si la droite avait agi de la même façon, mais la droite n’applique jamais son
humour à elle-même. Raide dans son quant-à-soi, ne cédant rien, elle
persifle la gauche sans discontinuer, ce qui la rend en béton. Je crois qu’au-
delà d’un certain âge on finit par ressembler à sa passion. Tel petit écrivain
fascistoïde a pris en vieillissant le physique de son idéologie : cou épais à
la Mussolini, épaules en joug, regard fourbe, le tout secoué de
tressautements perpétuels qui accompagnent ses ricanements. Ce type qui
n’a cessé de s’indigner de « l’esprit de dérision Canal + » n’a pas non plus
cessé de discréditer les autres en utilisant la dérision. Tout est dérisoire au
regard du fasciste, puisqu’il méprise l’univers.

Les Espagnols me semblent un peuple de peu de gestes. Quels gestes


faire, avec une mantille ? Un clin d’œil et on tombe comme un tronc.
Quels gestes faire, avec une ceinture de torero ? Un éternuement et on
explose. L’idée de dignité est contradictoire avec le geste, selon le préjugé
universel. Les hommes espagnols touchent beaucoup, comme souvent les
machos. Et je te prends l’avant-bras, et je te secoue l’épaule, et je marche
bras dessus, bras dessous, et te donne une bourrade, enfin tout ça c’est une
sorte d’instinct du troupeau du mâle méridional.

On a tenté en Italie d’interdire le geste de se toucher les couilles pour


conjurer la malchance. Autant chercher à faire entrer la bonté dans le cœur
d’un fanatique. En 2008, un ouvrier de Côme qui l’avait fait et été
condamné pour obscénité en public a poursuivi jusqu’à la cassation ; la
cour, non contente de confirmer l’amende de 1 000 euros, en a fait un cas
de jurisprudence. Le geste est considéré comme un attentat à la pudeur,
délit passible d’une amende de 200 à 1 200 euros. Il perdure. C’est comme
au début de Z, le roman de Vassilis Vassilikos, où la femme de Yangos
battue par lui parce qu’elle avait servi du café à un ouvrier communiste va
se plaindre au commissariat ; le brigadier sermonne Yangos puis, dès la
femme partie : « C’est ça, mon cher Yangos ! C’est ça qu’on appelle le
nationalisme ! Les parasites de la société ne doivent pas entrer chez toi. Tu
as bien fait de traiter ta femme de cette façon. La prochaine fois, elle saura
à qui elle peut servir du café. »

Les Indiens ont un hochement de tête en métronome qui, selon la vitesse


et la hauteur d’élévation des sourcils, signale l’approbation plus ou moins
enthousiaste, parfois sarcastique, le geste n’étant pas moins privé d’ironie
que la phrase parlée. Ma tante Rochecotte raconte toujours l’incident de
Masulipatam en 1757, où un de ses ancêtres, officier dans les armées
françaises, avait triomphé sur les troupes anglaises. « Non qu’il ait été un
aigle, ce pauvre Thomas ; la bataille a été perdue par les Anglais à cause
d’un signe d’attention donné par un Gurkha à l’avant-poste qu’un officier
anglais a pris pour un oui. »
gestes par époques

Chaque temps a ses gestes, pour ce que nous pouvons en savoir ; mais
nous savons peu. Littérature, où étais-tu qui tiens le registre de la vie par
les détails ?

Les Grecs anciens avaient le geste de taper à la porte en sortant. Les


portes s’ouvrant vers l’extérieur, il fallait prévenir le passant qu’il risquait
de s’y heurter.

Nous ressemblons à nos objets. Au Moyen Âge les rois étaient habillés
et lugubres comme des croix, avec des gestes coupants. Sous Louis XIII
nous étions raides comme des chaises à haut dossier, au XVIIIe nous avions
des cambrures assorties à nos bergères. Dans les années 1970 nous
glissions comme des couleuvres de nos poufs mous. Nos gestes sont
conditionnés par la matière qui nous entoure. On ne peut pas gambader en
robe à panier, on ne peut pas faire des moulinets avec les bras dans de
petits appartements.
perpétuation des gestes

L’un des génies de la peinture, c’est la conservation des (instants de)


gestes. Le sujet réel de Van Dyck, c’est le noir. Il a parmi les plus beaux du
monde. Moirés, chatoyants, sinueux, profonds et subitement tout en
surface, pleins de surprises, géniaux. Dominante de ses deux portraits des
fils de l’ex-électeur palatin et roi de Bohême exilé en Hollande, en 1632.
Ils avaient douze et quatorze ans, tout noirs étaient leurs vêtements ; avec
leur coupe de cheveux au bol, cela leur donnait un air médiéval. Noir du
deuil de leur héritage, noir épais de l’ennui, noir orageux de l’exil, même si
la pose de la main est désinvolte.

Rupert du Palatinat

« Que vous avez changé, messieurs ! », a-t-il dû dire en les revoyant


jeunes gens à longs cheveux blonds, à Londres, cinq ans plus tard. « Si
e
XVII! Si modernes ! Et si beaux, si beaux que, aujourd’hui, je vous peindrai
ensemble, portant des cuirasses à chape de dentelle, croit-on sanctifier la
guerre en la parant d’ornements ecclésiastiques ? Gardez s’il vous plaît ce
geste du poignet sur la hanche, Monseigneur. Si allègre ! L’avenir est à la
gaieté du monde. »

Charles-Louis et Rupert du Palatinat

Rupert, le cadet, poignet désormais sur la hanche, a dix-huit ans,


Charles-Louis deux de plus. Ils sont venus leur père mort se réfugier chez
Charles Ier d’Angleterre, dont ils sont les neveux par leur mère Élisabeth,
une Stuart. Charles-Louis compte sur son aide pour récupérer le Palatinat.
Obtenant peu, il soutient l’opposition protestante. Son frère… Les Anglais
raffolent des surnoms. Rupert est pour eux Rupert du Rhin, d’après une
bataille qu’il a faite là-bas ; l’électeur palatin, n’ayant régné sur la Bohême
que de 1619 à 1620, en était revenu le roi d’Hiver, the Winter King. Quel
beau titre pour Shakespeare ! Ou pour un conte de fées ! Il y aurait le roi
d’Hiver, la princesse des Plages, le duc en Neige. D’un autre de ses enfants
descendent les Hanovre, successeurs à la royauté d’Angleterre de sa belle-
famille Stuart ; Élisabeth si peu que ce soit de Bohême lui en avait donné
treize. Dans ces familles, les enfants sont des comptes d’épargne en
actions.
John et Bernard Stuart

Dans le jeu de dominos royaux, on pourrait mettre en regard le portrait


de deux autres frères peints par Van Dyck. John et Bernard Stuart, cousins
de Charles Ier, sont morgueux, insolents et si laids que le peintre a eu
besoin de tout le jaune et de tout le bleu possibles pour faire oublier leur
tête de cheval ; Bernard a le poing sur la hanche. Cadet, il servira Rupert
pendant la Révolution ; lui et son frère n’ont pas seize ans, ils mourront
avant d’en avoir eu vingt-trois. Qu’est-ce que c’est, cette Révolution ?
Celle des effrayants à cheveux courts contre les frivoles à cheveux longs.
Les Têtes rondes prennent aigrement le pouvoir. Adieu, boucles blondes,
cavaliers, insouciance ! L’avenir passe aux moroses. Le poing ne doit
servir qu’à ranger une Bible ou un livre de comptes.

Et tout ça c’est la faute à l’oncle Charles. Plus précisément, à un autre


portrait à deux de Van Dyck, le roi face à sa femme la regardant. Jamais
dans la peinture occidentale un roi ne s’était fait représenter en couple,
tourné vers sa femme au lieu de regarder ses sujets, l’horizon, l’éternité.
De la tendresse ; de l’intime ; du bourgeois : de la révolution ! On dirait
que, chaque fois qu’ils cherchent à assouplir la tyrannie de la royauté sur
eux-mêmes, les rois tombent.

Charles Ier et la reine Henriette

Même conséquence du même acte, exactement la même, pour Marie-


Antoinette cent cinquante ans plus tard. Elle se fait représenter par
Élisabeth Vigée-Lebrun en robe de mousseline. « Les méchants ne
manquèrent pas de dire que la reine s’était fait peindre en chemise ; car
nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s’exercer sur elle »
(Souvenirs). « Les méchants », c’était la réponse de cette capricieuse et de
sa bande ; Marie-Antoinette ne voulait que les plaisirs du trône. Ce que
disaient les méchants, c’est qu’avoir et le droit divin et le confort bourgeois
constitue peut-être, allez savoir, un excès de privilèges ? Les
révolutionnaires ont sauvé Marie-Antoinette en la décapitant : elle est
devenue martyre ; il aurait d’ailleurs suffi des calomnies de Fouquier-
Tinville à son procès l’accusant d’avoir couché avec son fils. Elle s’est
bien tenue. Trop tard, hélas.

(Et je ne reproduirai pas ce portrait.)

Ces enfants palatins, leur mère a dû les adorer. Je n’explique pas


autrement le sentiment de puissance qu’ils ont pu développer et qui les a
perdus, comme tant de garçons trop aimés par leur mère. Elle les a fait
peindre de toutes les façons pour les aimer de toutes les façons. Voici
Rupert en costume historique, style néo-Rembrandt, dites-moi ce que
désigne l’adulte de son index :

et son frère Charles-Louis en forme d’abat-jour, ah lui, on lui montre sa


leçon, d’où son air accablé. (Levant les yeux vers le peintre son index
glisse. Certains gestes faits pour deux bafouillent quand arrive un tiers) :

Quel est le survivant de tous ces oubliés ? Un geste. Celui de Rupert,


celui de Bernard. Un autre Anglais au visage moins patricien mais aux
cheveux aussi longs, trois cent trente-trois ans plus tard, l’a fait ressurgir
en Angleterre. En posant le poing sur la hanche comme les deux fils d’un
roi, cet enfant de la classe moyenne à la narquoiserie allègre s’est créé sa
propre aristocratie, qu’il a d’ailleurs fréquentée par la suite, s’achetant
même un château en France. Eh bien, le talent sait parfois prendre ce qui
lui est dû. Si cet homme est allé, enfant, visiter la National Gallery avec sa
grammar school ?… Même s’il a imité le geste, celui-ci exprimait quelque
chose de personnel, et, ouvre-boîte, le lui a révélé. Les gestes peuvent être
des sentiments. Mick Jagger sait-il qu’il reproduit le geste gracieux,
insolent et maudit des ultimes princes baroques ?
gestes oubliés

Il y a des gestes perdus desquels nous n’avons même plus la notion.


Mort, disparition, néant ! À ceci près que, quel néant ? Les choses
renaissent de seconde en seconde, que dis-je ? sans même d’intervalle, il
n’y a jamais d’interruption de la vie, elle gagne, d’ailleurs vous êtes
vivants puisque vous lisez ce livre, et qui sait ? après ma mort. La mémoire
de milliards de morts et de leurs gestes est perdue, mais pas le fait qu’ils
ont vécu et existé, et ce souvenir est une victoire, et si l’oubli est plus
fréquent que le souvenir c’est que nous continuons à vivre sans accorder à
la Grande Gomme qui efface nos gestes toute l’attention qu’elle réclame.
Et peut-être n’y a-t-il aucune perte, seulement des oublis. Toute la
mémoire du monde doit se trouver dans les songes d’une vieille lionne
pelée qui sommeille dans la savane. Elle a vu les gestes des guerriers et
ceux des cuisinières, les gestes des pompeux et ceux des humbles, mais sa
peau frémit au souvenir d’un geste de la première tragédie jouée dans la
Grèce antique.

Nous pourrions revivifier certains gestes oubliés, comme celui, si beau,


des Romains qui se voilaient la tête au moment de mourir. C’était pour être
tranquilles, sans doute. La retraite avant le retrait, l’ombre avant le noir.
Laissez-moi un instant avec moi-même, avant que je ne sois rien.

Les gestes des Antiques, nous ne les connaissons plus à cause de la perte
de leurs peintures. Dans Conversations with the Great Moviemakers of
Hollywood’s Golden Age (2006), délicieux gros livre débordant de son
sujet comme un saint-honoré de crème, sept cent dix pages, Federico
Fellini dit avoir fait faire des grimaces aux figurants de son Satyricon parce
que « peut-être, voici deux mille ans, les gens parlaient ou bougeaient les
mains d’une façon dont la signification nous est perdue », et ajoute, ce que
j’avais moi-même écrit avant d’avoir lu cette interview, que le roman de
Pétrone n’est pas une collection de manuscrits en partie perdus mais qu’il
l’a intentionnellement écrit avec des trous ; c’est à partir de cette idée-là
que j’ai écrit Nos vies hâtives en organisant la disparition de passages
parfois essentiels que le lecteur imaginera ou non, en littérature il n’est pas
indispensable de montrer l’essentiel ; c’est à partir de cette idée-ci qu’un
des personnages d’Un film d’amour rêve de faire une collection de gestes
comme il y en a de timbres, je m’en souviens maintenant, et c’est son livre
que j’écris ici pour lui. Et voici comment mes nouveaux livres sont des
récoltes de graines plantées dans des livres antérieurs et moi un jardinier
ayant oublié ses plantations qui se prend pour un inventeur. Nous sommes
les fils de nos œuvres. Raye de ton stylo tenu par la main droite des signes
superflus, va.

(C’est dans ce livre que Raoul Walsh explique que les actrices célèbres
ne voulaient pas jouer dans les premiers westerns à cause d’un geste de
ménagère : « Elles n’avaient rien à faire que d’embrasser le gars qui s’en
allait tuer les Indiens puis s’asseoir pour lui tricoter un pull en attendant
son retour – et quand il revenait, le pull ne lui allait pas. »)

Quintilien dit que « rapprocher l’index du pouce et en appuyer


l’extrémité sur le milieu du côté droit de l’ongle du pouce en relâchant les
autres doigts est un geste idéal pour approuver, narrer, distinguer »
(Institution oratoire, XI, 3), ajoutant qu’il est très en usage chez les Grecs.
Ce geste du passé (Ier s. de notre ère) pourrait être de mon présent (début du
e
XXI s.), mais d’autres, dont nous conservons le souvenir grâce au même

Quintilien et qu’il désigne comme très courants ? « Avoir le doigt du


milieu plié contre le pouce et les trois autres déployés » ? « Les trois
derniers doigts fermés sur le pouce et le premier [l’index] tendu » ? « Plier
le pouce » ? Leur sens évident est devenu mystère (de là la séduction de
ceux qui, malhonnêtement, jouent du mystère ; ils savent que cela aura un
air d’évidence). Quintilien donne la solution de ces rébus, le premier : « Ce
geste sied bien aux exordes », autrement dit il est un début d’insistance, le
deuxième : « Il est propre à la discussion », c’est plus vague, le troisième :
« Pour indiquer le nombre 500 », alléluia, il n’y a pas de logique,
« quingenti » se résumait, non par la lettre C que pourrait figurer ce geste
(qui aurait alors signifié cent, « centum », C), mais par un D. Ni les gestes
ni les mots ne sont aussi liés par des chaînons de fer que nos esprits
éperdus de raisons le pensent.

Même geste, autre sens. « Se frapper la cuisse est un geste dont on pense
que Créon a le premier donné l’exemple à Athènes ; très usité, il sert à
exprimer l’indignation » (Quintilien, même livre). Pour un Français
d’aujourd’hui : « Je m’esclaffe. »

Pas besoin d’Antiquité, il suffit d’hier. Ce merveilleux geste d’une


actrice de théâtre (je comptais expliquer dans Théories de théories, livre
assassiné en faveur d’un autre, l’idée que les actrices sont meilleures que
les acteurs, avec d’imparables arguments que j’ai oubliés) que nous avons
vu hier et qui nous a bouleversé, comme il était mélangé à des paroles, un
costume, et bousculé par les paroles des autres acteurs, et leurs costumes,
et leurs gestes, nous n’en avons pas gardé l’image. Nous avons le souvenir
des émotions, pas celui de leurs causes. Ô, quand sortirons-nous de notre
moi ? – Pour mourir, cher ; et le bourreau fit le geste qui libéra la lame.
gestes retrouvés

À six cents kilomètres au nord d’Athènes, dans la ville de l’ancienne


Macédoine nommée Amphipolis, a été découvert en 2012 le plus grand
tombeau antique connu en Grèce, sans doute celui d’une éminence de
l’entourage d’Alexandre le Grand, Roxane sa femme perse, Olympias sa
mère, un de ses généraux. Le 6 septembre de cette année-là ont été mises
au jour deux caryatides ; selon les archéologues, « le bras gauche de l’une
et le bras droit de l’autre étaient dressés comme pour interdire
symboliquement l’accès au tombeau ». Geste magnifique dans sa vanité.
La vie arrête la mort.

On garde les morts avec leurs gestes et leurs voix, dit Pauline Kael dans
Kiss Kiss Bang Bang. C’est ce qu’on en oublie. (Critique de cinéma, elle a
dû penser aux bobines que l’on conserve.) Dans Dans un avion pour
Caracas, j’ai donné à Xabi de lents gestes interrompus, comme s’il se
posait en cours de route la question de leur utilité ; c’est un homme à la
fois célèbre et secret, on se demande quelle utilité il a eue à se rendre au
Venezuela où il a disparu. Jusqu’à la période des enregistrements, on ne
savait rien des voix des morts ni de leurs gestes. Il fallait une mention
isolée, presque fortuite et d’autant plus frappante, comme celle de
Chamfort sur Louis XVI parlant comme un sanglier qui grogne, pour
qu’on en sache quelque chose ; quant à ses gestes, rien, rien, rien. Se
frottait-il les yeux, comme un enfant, de ses poings en tire-bouchon ? Que
Bernard Frank, assis et grommelant, aplatît sa mèche de cheveux sur le
front, ce n’est pas tout, mais c’est quelque chose.

Le 15 février 2017 a été un jour très particulier dans l’histoire du monde.


On a découvert les gestes d’un mort. Ce mort, c’était Proust, qu’un
universitaire de Québec a identifié, dans un film de 1904 réalisé à la sortie
de l’église de la Madeleine le jour du mariage de son ami Armand de
Gramont. Jusque-là, Proust était figé dans nos imaginations par quelques
photos tellement reproduites qu’elles étaient devenues des sortes d’icônes,
pour certains des fétiches. Et tout d’un coup, pendant trois secondes, cet
homme de trente-trois ans qui a l’air d’en avoir vingt-trois, taille fine sous
une redingote grise, yeux barrés d’une ombre par un chapeau melon noir,
moustache circonflexe, jolies joues ovales, qui se faufile sur le côté comme
il s’est faufilé de côté pour observer le monde puis le reproduire avec une
férocité caressante dans son roman. Si ce Proust mouvant est émouvant,
c’est qu’il sort le romancier de l’immobilité hiératique en révélant ses
gestes, dont nous ne connaissions que la lenteur affectueuse évoquée par
Soupault ; peu de chose, une tête jetée de côté pour vérifier si un voisin ne
va pas lui couper la route, une démarche les bras en balancier pour garder
l’équilibre, mais c’est déjà une indication, rares sont ceux qui font ça en
descendant des marches, c’est même assez peu homme du monde ; une des
maladresses de l’outsider qu’il s’est arrangé pour rester ? Ce retour de
l’humain dit : les œuvres ne sont pas faites divinement, mais par des
hommes. Qui emploie « divin » pour vanter une œuvre se trompe : elle est
faite par vous, par moi, par cet éternel jeune homme tendre et défensif, par
n’importe qui. Le génie n’a pas de genre.

Un geste retrouvé peut devenir populaire. Celui des princes du Palatinat


revivifié par Mick Jagger est l’objet de la posture moqueuse de bien des
rappeurs blacks américains et de plusieurs tableaux fanfarons de Kehinde
Wiley, ce fils de Pierre, de Gilles et d’Archibald Motley :
Kehinde Wiley, Morthyn Brito II

Je me rends compte que je me suis persuadé d’avoir lu la comparaison


de la voix de Louis XVI avec un cri de sanglier alors qu’elle n’existe nulle
part. À partir de quoi la cuisinière folle nommée mémoire me l’a-t-elle
préparée ? Mme Campan, dans ses Mémoires sur la vie privée de Marie-
Antoinette, dit : « Son organe, sans être dur, n’avait rien d’agréable ; s’il
s’animait en parlant, il lui arrivait souvent de passer, du médium de sa
voix, à des sons aigus. » J’ai lu Campan, sont passés par-dessus cela, parmi
des millions de marées de sensations, de désirs, d’élans, de craintes, la
vision de je ne sais quel film d’horreur (dans ces films il y a presque
toujours une forêt, comme je le comprends !), le souvenir de son ancêtre
Louis XIII regardant par la fenêtre tel que le rapporte Tallemant des
Réaux, la relecture d’un roman que j’ai beaucoup aimé où le braiement
d’un âne est qualifié de tragique, la vision d’un coin de tapisserie avec une
scène de chasse où dans le coin droit un sanglier grogne, un civet que j’ai
mangé au moment où… Ah, pensée, loin d’être purement formée dans les
concepts ! Un geste t’oriente.
gestes des « grands », gestes grands

Le surlendemain de son arrivée à Paris, le Bernin est reçu par


Louis XIV. Le roi se tenait « dans la croisée d’une fenêtre » (Chantelou).
De Gaulle qui ne se trouvait pas qu’un peu majestueux et avait je crois la
même extrême courtoisie que ce roi prenait aussi cette posture. Qu’est-ce
que cela voulait dire ? Politesse bien sûr, puisqu’ils ne restaient pas assis ;
la fenêtre : je suis non-officiel, détendu, vue jardin ?

Louis XIV, qui avait fait venir le Bernin pour compléter le Louvre, lui
dit vouloir conserver les bâtiments de ses prédécesseurs, « mais que si
pourtant l’on ne pouvait rien faire de grand sans abattre leur ouvrage, qu’il
le lui abandonnait ». La création procède autant de la destruction que de la
prolongation. Il ajoute « que pour l’argent il ne l’épargnerait pas ». C’est
ce qu’il a de charmant, ce Louis XIV de peu de charme, s’il avait grand
genre (c’est-à-dire l’air sévère, affable et supérieur). On lui a reproché ses
dépenses, les dieux des comptables le savent, c’est parce que par elles il a
été généreux. Il l’était avec notre argent, sans doute ; d’autres qui n’ont pas
été moins voraces n’ont pas laissé des châteaux pareils. Il dépensait pour sa
gloire, c’était un peu la nôtre. Quelle imprudence, cette séduction ! Les
Louis XI, les pisse-vinaigre sont plus aimables, vous trouvez ? Tous les
arts étant un, les phrases remarquables que le Bernin prononce sur la
peinture et la sculpture sont les meilleurs conseils possibles en littérature.
Ceci est obscur mais s’aplatirait si on l’expliquait :
Un sculpteur fait une figure avec une main en haut et l’autre posée sur la poitrine. La pratique
fait connaître que cette main qui est en l’air doit être plus grande et plus pleine que l’autre qui
est posée sur l’estomac ; et cela à cause de l’air qui environne la première l’altère et en
consomme quelque chose de la forme [c’est moi qui souligne] ou, pour mieux dire, de la qualité.

Je pourrais signer, pour l’acte d’écrire, ce qu’il dit de sa façon de


dessiner :

Il m’a dit […] qu’il marquait sur la muraille, avec du charbon, les idées des choses à mesure
qu’elles lui venaient dans l’esprit ; que c’est l’ordinaire des esprits vifs et de grande
imagination, d’entasser sur même sujet pensées sur pensées ; que quand il leur en vient
quelqu’une, ils la dessinent. Leur en vient-il une seconde, il la notent encore, puis une troisième
et une quatrième, sans en purger ni perfectionner aucune, s’attachant toujours à la dernière
production par un amour particulier qu’on a pour la nouveauté. Que ce qu’il faut faire en cette
occasion pour remédier à ce défaut, c’est de laisser reposer là ces différentes idées sans les
regarder d’un mois ou deux […].

Enfin, parole remarquable :

Qu’on ne me parle de rien qui soit petit.

Il adorait travailler. Quand ses assistants essayaient de l’arrêter, il


répondait : « Laissez-moi, je suis amoureux. » Je suis la réincarnation de
cet homme.
gestes du pouvoir

On pense que le pouvoir construit, il détruit. La cause en est la jalousie :


les gens de pouvoir ne sont pas de savoir. Un savant est l’intense
spécialiste d’une chose, l’homme de pouvoir se croit meilleur. Puisqu’il a
(estime-t-il) à traiter d’économie, de médecine, d’écologie, de mille autres
choses (en réalité c’est avec des économistes, des médecins, des
écologistes qu’il a à traiter). Or, il peut très rarement agir : le mouvement
de la vie freine sa volonté. Il se croit alors impuissant. C’est frappant dans
une réflexion de Louis XV, roi absolu, ne rendant compte de rien à
personne, à qui tout le monde était soumis : il s’est plaint d’avoir moins de
pouvoir que le préfet de police et de ne pouvoir améliorer la circulation
dans Paris. C’est à ce moment-là qu’il arrive à l’homme de pouvoir de
détruire, autre chose ; par vengeance, pour pouvoir se donner raison :
quand je vous disais qu’on ne peut rien faire, personne ne m’écoute, tout
va à vau-l’eau !

L’homme de pouvoir détruit, comme par principe, ce que ses


prédécesseurs avaient fait, puis cherche souvent à bloquer ce qui se crée :
ayant découvert qu’il n’est là que pour gérer, il est vexé. Ne pouvant faire,
il empêche de faire, en se mêlant de tout. Tout regarde le pouvoir, n’est-ce
pas. Puisqu’il s’appelle pouvoir. Un homme de pouvoir est très volontiers
un cuistre. Il a des avis sur l’univers, ses origines et son destin. Voyez
l’outrecuidance de Napoléon qui instaure une commission pour
l’embellissement de Venise, je répète : une commission pour
l’embellissement de Venise, et qui, lorsqu’il rencontre Goethe après Erfurt,
lui donne un cours de tragédie. Ces hommes croient mieux savoir que les
pâtissiers la recette de l’éclair au chocolat. Plus le pays est réellement
démocratique, plus son chef élu devrait dire : « Je ne sais pas. » C’est
même à ce genre de paroles qu’on reconnaîtrait la démocratie. Cela et la
médiocrité, qu’on lui reproche toujours, et qui est le garant de sa civilité :
pas de chefferie, pas de vulgaires gestes d’allégeance, en démocratie.
Barack Obama a eu ces phrases splendides : « Nous ne sommes pas un
peuple fragile. Nous ne sommes pas un peuple craintif. Notre pouvoir ne
vient pas de quelque sauveur autoproclamé promettant que lui seul pourra
restaurer l’ordre à condition que nous agissions à sa façon. Nous ne
demandons pas à être guidés » (discours à la convention nationale
démocrate, 2016). Nous ne demandons pas à être guidés. Cela devrait être
gravé au fronton de tous les bâtiments publics des démocraties décentes. Il
y en a peu. Obama disait cela avec ses élégants gestes nonchalants des
mains.

Le pouvoir ne connaît la vie que par ouï-dire (les rapports qu’on lui en
fait) et, constatant qu’elle n’est pas malléable, déduit que ses subordonnés
sont rigides. C’est lui qui l’est. Il est frappant qu’il ne se fasse représenter
qu’immobile et sans gestes. Les seuls hommes de pouvoir qui se montrent
bougeant sont les démocrates. Les présidents de République faisant leur
jogging : tromperie de communication, bien sûr, mais le symbole ne reste
pas moins différent de la momification vivante à la façon Corée du Nord.
Si des tyrans à la Poutine s’exhibent faisant du sport, c’est pour montrer,
non qu’ils sont pareils aux autres, mais supérieurs ; des athlètes. Le tyran
héréditaire est raide comme une statue, le dictateur populiste gonfle ses
biceps, l’élu de démocratie libérale halète.

Dans le Ferragus de Balzac, Ferragus a un geste rétrospectivement


terrifiant. Durant une soirée, il s’approche d’Auguste de Maulincour et lui
passe la main dans les cheveux d’une façon rageuse, ironique et
affectueuse ; on apprend plus loin qu’il a déposé sur son crâne du poison
dont il meurt. On passe cette ineptie à Balzac (la peau du crâne d’Auguste
est contaminée par le poison, pas celle des mains de Ferragus ?) en se
disant qu’elle est la symbolisation d’un comportement typique du pouvoir :
la fausse affection.

Parmi les gens de pouvoir, les mafieux ont les gestes les plus affectueux.
Ils frottent la main dans le dos du serviteur assez haut en grade, passent la
main sur la joue de tout inférieur qui a bien servi, c’est-à-dire s’est laissé
couvrir de honte à leur place. Quelle condescendance dans cette protection.

Inquiétant, le geste protecteur qui consiste à passer la main sur la joue


d’un homme. Celui-ci doit comprendre que la lame du couteau n’est pas
loin.

Le roitelet de Pompanie dégoûte les gens honnêtes. Snob, menteur,


profiteur, brutal dès qu’on le gêne, mais c’est très rare. Il s’est choisi un
conseil de serpents, rapporteurs, persifleurs et tueurs, avec des
mouvements sinueux du corps. Il peut se tenir majestueusement dans la
mesure où ces contorsionnistes anticipent les saletés qu’il n’a même pas à
demander. Un caricaturiste a fait un portrait du Conseil : un pot en or
rempli de boue où sont plantés, au milieu, un hippocampe couronné, et tout
autour des cobras, orvets, vipères, couleuvres ondulant comme des algues.

Geste de pouvoir, les mains derrière le dos. Cachées, les organes qui
prennent ou cognent de ces ministres, de ces flics, de ces pions, de ces
profs. Geste de qui veut faire croire qu’il a du pouvoir, les mains posées
sur un bureau, bras écartés.

Les gestes sont parfois un commentaire. Haussements d’épaules, levers


de sourcil, main secouée comme une salade qu’on essore, nous laissons
notre corps parler à la place de notre bouche même quand il n’y a personne
avec nous. Cela, c’est quand on est spontané. Les Anglais et Talleyrand
exhibent leur flegme, même seuls. Ces gens-là se snobent eux-mêmes en se
rasant. L’admiration de Talleyrand est une forme de naïveté. Cette
croyance que la ruse, le cynisme, le silence et la dissimulation sont les
preuves du génie. La croyance au machiavélisme en général rassure sur ce
qu’on n’a pas pu faire. L’adresse de Talleyrand est mesquine, sa morgue,
vulgaire, son flegme, inhumain.

L’absence de geste peut être le mépris suprême de l’homme de pouvoir.


En 2000, le sous-marin nucléaire Koursk en exercice dans la mer de
Barents est coulé par une série d’explosions. Comme toujours dans les
dictatures, qui créent à la fois de l’incompétence et la crainte de punitions
disproportionnées, l’état-major de la marine russe minimise la gravité de
l’accident et rien n’est fait pour les marins à bord. Mieux encore, Poutine
refuse toute aide étrangère : que périssent cent dix-huit hommes plutôt
qu’on puisse dire que la Pure Russie a accepté de l’aide de l’Occident
Décadent ! Tout le monde est mort, dans la fierté nationale.

Petit, joufflu, souriant, poupon, gestes délicats, le grand mufti de


Jérusalem. Petit, joufflu, souriant, poupon, gestes délicats, il fait le salut
nazi aux troupes arabes de la Wehrmacht. Petit, joufflu, souriant, poupon,
gestes délicats, il serre la main à Hitler. Petit, joufflu, souriant, poupon,
gestes délicats, il prêche la haine des Juifs d’Égypte après la guerre. Petit,
joufflu, souriant, poupon, gestes délicats, il est mort tranquille. Grand,
svelte, souriant, gestes doux, Ben Laden. Grand, gras, plaisantin, souriant,
gestes paternels, Mao.

Le roitelet de Sylvanie a une manière de surhausser les sourcils quand il


regarde les gens comme s’il était stupéfait que l’humanité ait osé créer
d’autres êtres que lui. Quand un sujet (son pays est une démocratie, mais il
ne pense pas en termes de citoyenneté et ne fait qu’attendre, pour lui ou
son hypothétique descendance, que le droit divin revienne à la mode),
ignorant le protocole, lui pose une question, il se cambre en arrière pour
éviter que la puanteur méphitique de ces paroles atteigne des narines qu’il
protège par une fine moustache en double cimeterre.

Revoyant une photo de Venise, j’ai retrouvé un des gestes du Tigron :


une main posée sur le haut du crâne, il entortille de l’autre, prise au milieu
du front, une mèche de ses cheveux qu’il perd. Le geste peut être l’unique
perpétuation chez l’adulte d’un temps d’enfance innocente. Ces gestes
représentent son épi sur la tête. Les gens de pouvoir prennent grand soin de
plaquer leurs épis s’ils en ont, de même qu’ils prennent grand soin de
dissimuler leurs gestes. S’ils en ont là encore ; les pires d’entre eux sont
des tueurs dès l’enfance et n’ont pas eu d’enfance, si j’appelle enfance, non
pas être câliné par sa mère mais le temps de l’élan et de la confiance.

Les meilleurs sont les ratés. Ils se cultivent. Ils songent. À trente-cinq
ans, ils valent à jamais mieux que les autres, brutes vernissées qui n’ont
appris que le pouvoir, l’argent, la lutte et quelques manières rudimentaires.
Les ratés ont des gestes tendres.
gestes de la tyrannie

Un seul livre de l’Antiquité, le Legatio ad Caium de l’historiographe


Flavius Josèphe décrit un empereur de la dynastie julio-claudienne de
première main, l’auteur l’ayant rencontré alors que tous les autres livres
antiques contiennent des relations par ouï-dire ; ce Caius (prononcer gaius)
de l’Ambassade à Caius est Caligula ; une délégation de Juifs menée à
Rome par Philon vient se plaindre de ce qu’on envisage, acte sacrilège,
d’ériger une statue de lui dans la grande synagogue d’Alexandrie. Caligula
est déjà fou, Philon l’a raconté, au moment où il entre dans la salle. Il ne
pense pas à décrire physiquement l’empereur, il est célèbre et Philon n’est
pas romancier, mais note quatre de ses gestes. Apparition du monstre :
« Nous ayant accueilli dans la plaine près du Tibre – il sortait du jardin de
sa mère, il nous rendit notre salut, agita la main en signe de
bienveillance » ; après celui-là, ce ne sont que des gestes d’homme qui ne
réfrène pas sa colère. 2 : « Et, levant les bras au ciel, il prononça un mot
qu’il n’est même pas permis d’entendre… » 3 : « Il bondit dans la grande
salle… » Juste avant il vient de « ricaner » et, chose terrifiante, s’est mis à
parler lentement : « Alors, en traînant sur les mots, il dit : “Nous voulons
apprendre quels droits politiques vous exercez.” » 4 : « Il entra en courant
dans une autre pièce… » Philon qualifie la scène de farce, elle est funèbre :
sentant qu’ils vont l’emporter, les délégués de la partie favorable à
l’érection de la statue « se mirent à gesticuler, à danser en l’acclamant ». Et
l’acclamé Caligula ne les arrête pas plus que Trump, aussi stupide et cruel
que l’empereur romain (au moins celui-ci a-t-il attendu quelques mois
avant de devenir un monstre, tandis que les Américains, dans le désir
d’irrationalité, de vengeance et de destruction où ont dérapé les années 10,
ont voté pour lui parce qu’il est Caligula), ne réprouve les fanatiques qui
crient « Heil Trump » dans les lieux publics ou ceux qui tirent au fusil sur
les restaurants tenus par des démocrates, encouragés par ses tweets
hargneux (il montre rétrospectivement que Caligula a dû lui aussi exercer
le gouvernement par l’excitation des salauds). Cela me rappelle la phrase
de Plutarque dans son traité À un chef mal éduqué :

Disons mieux encore : parmi des vases vides on ne saurait reconnaître celui qui est intact de
celui qui est détérioré ; mais qu’on les remplisse, on voit bien celui qui coule. De même les
âmes fêlées ne peuvent contenir leur puissance et laissent fuir au-dehors leurs désirs, leurs
vulgarités, leurs emportements, leur vantardise et leur vulgarité.

Je soupçonne que la tyrannie peut aussi être glaciale et immobile.


gestes des bourreaux et des esclaves

Robert Antelme, L’Espèce humaine : « Le jeune SS est adossé au mur,


les jambes écartées, les mains dans les poches. Un copain qui a la figure
rouge s’arrête. […] Une claque. Il se relève, il fait deux fois le mouvement,
il s’arrête encore. Un coup de pied dans les genoux. Le SS rigole et
menace. » Les SS, gueulant, et gueulant, et gueulant encore. Et ils n’ont
pas du tout l’air suprêmement dédaigneux selon le cliché établi par tant de
films. Ils sont vulgaires. Depuis la fin du XIXe siècle et l’apparition du
roman policier, le XXe et ses films policiers, le XXIe et ses séries sur les serial
killers, de braves papis qui font des boutures de rhododendrons se
persuadent qu’ils pourraient être de passionnants meurtriers. Cette
imagination a-t-elle modifié notre rapport au mal ?

Les bourreaux codifiaient l’humiliation : « Avoir les mains dans les


poches est défendu, écrit Antelme. Cela dénote trop d’indépendance.
Souvent, devant nous, les SS, eux, mettent leurs mains dans les poches ;
c’est le signe de la puissance. De notre part, c’est un scandale. Il faut que
l’on voie pendre les mains violettes ; à Buchenwald, en passant sous la
Tour pour aller au travail, nous ne devions même pas balancer les bras. »
L’homme humilié ne fait plus un geste. Il ne regarde pas le monde, le
monde ne le concerne pas. Ni gestes, ni pensée, c’est un esclave.
gestes de mépris

Il y en a trop. Et si discrets. Dans Au temps du Bœuf sur le toit, qui se


passe dans les années 1920, Maurice Sachs raconte combien Proust a été
méprisé lorsque sa notoriété a commencé à descendre dans le public
bourgeois. Il était gay. « Les bourgeois les plus osés […] se contentaient de
chuchoter d’un air entendu […] : “Proust… ma chère”, en se donnant sur
le menton un coup de doigt léger. » Ce geste, comme encore celui de battre
l’air d’une main au bout de l’avant-bras plié, ou de poser les poings, mains
ouvertes, sur les hanches, en tendant les fesses en arrière, ou des dizaines
d’autres aussi nombreux que les mots injurieux pour dire gay (la haine
donne de l’imagination), participe de l’idée d’infériorité. Pour les
imbéciles, n’y cherchez pas de raison, l’imbécile est sans raison, être gay
est une infériorité dégoûtante et risible. Et il est scandalisé quand, avec
cette infériorité, un gay arrive à une position éminente. Il faut qu’il y ait
lobby. Ce mot est la clef magique de l’imbécile. Elle n’ouvre que la porte
du grenier obscur de son esprit, mais il ne le sait pas et, croyant qu’il est
abusé, il hoche la tête de désolation, fait un clin d’œil de connivence,
hausse les sourcils de condescendance. La bêtise pose sur son visage des
gestes qui, peut-être, révèlent sa peur.
gestes d’allégeance

L’amour de la liberté dans le genre humain fait que, de l’homme au


chien, il n’y a souvent de différence que dans la quantité de poils.
Génuflexions, révérences, signes de croix, accroupissements les bras vers
La Mecque, salut de deux doigts au bord du béret, si une espèce supérieure
nous observe de sa planète, elle doit trouver le cirque très amusamment
réglé. Aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin, une demi-Juive (comme
disent les haineux, ils raffolent de la nuance ; son père était juif),
l’escrimeuse Helene Mayer, accepte de faire partie de la délégation
allemande malgré les exhortations contraires. La réflexion n’arrête pas plus
le sportif entraîné que le cheval dressé, et Mayer fait le salut nazi à Hitler
qui persécute ses coreligionnaires ; non seulement cela, mais en portant un
brassard à croix gammée. Après la guerre, elle n’a été embêtée en rien pour
avoir contribué par cette allégeance symbolique à rendre le délirant cabot
un peu plus impuni. Quand, aux Jeux de 1968 à Mexico, les coureurs noirs
américains Smith et Carlos ont levé un poing révolté sur le podium, ils ont
été exclus des Jeux olympiques à vie. Le pouvoir contredit devient très
vindicatif. Un geste peut être un renoncement à toute conscience ou un
accès à une conscience d’opposition.

Les gestes de la politesse et de la déférence sont une concession, non à


la force, mais à la faiblesse, supposée ou authentique peu importe ; ce qui
importe est d’admettre que la faiblesse mérite des égards, mieux, de
l’amour. La politesse est plus raide, étant inculquée, la déférence, d’une
souplesse émouvante. J’admire le vieillard perclus se levant avec un
sourire de douleur qu’il tente de transformer en air d’extase à l’entrée
d’une femme dans un salon, j’ai envie d’embrasser l’adolescent qui se lève
sans avoir l’air de se précipiter pour donner le bras à sa grand-mère qu’il
craint de voir tomber.

Le soir de l’élection du pape François, en 2013, comme il parlait à la


loggia de Saint-Pierre, un jeune prélat qui se tenait derrière lui, grave et
impassible, s’est avancé et a redressé l’étole qu’on venait de passer au pape
qui avait commencé à parler, puis a reculé, reprenant sa place, le visage
toujours impassible. Quelles passions bouillaient sous cette froideur ! La
prévenance, l’amour, le sens du devoir, l’orgueil, l’imagination qu’il serait
nommé évêque à la fin de la cérémonie !

« Honnête Iago », dit Othello persuadé que ce traître est quelqu’un de


bien. C’est une petite canaille à posture morale, tout à fait comme
quelqu’un de ma connaissance qui, tout tordu d’obséquiosité pouffante,
m’a dit de tel puissant qu’il flagorne : « Il me dégoûte physiquement. – Ah
bon ? en quoi ? » Il n’a pas su ou voulu me dire. Les gens qui me
dégoûtent je ne les flagorne pas, et si possible je ne les fréquente pas. Et la
petite canaille à posture morale s’est éloignée, s’adressant à quelqu’un
qu’elle reconnaissait en levant les bras avec une joie si ostensiblement
franche que l’autre s’est aussitôt méfié.

Aussi intéressante que l’arrivée du voussoiement en France, phénomène


de courtisanerie qui avait choqué Étienne Pasquier dans ses Recherches de
la France en 1560, comme je l’ai raconté dans un autre livre, la mode de la
prosternation devant l’empereur a choqué Philon d’Alexandrie comme une
preuve de la barbarie de Caligula : « L’usage barbare du prosternement,
altérant la dignité romaine » (Legatio ad Caium). Le prosternement est une
des ignominies de l’ancien empire de Chine, qui va d’ailleurs de pair avec
le respect obligatoire de l’ancienneté, de la vieillesse, de la coutume et
autres traditions.

Les gestes d’allégeance sont des gestes rituels qui, comme tels,
n’engagent que l’intérêt. Un puissant chevalier pouvait se faire féal du roi
de France en s’agenouillant, mains dans celles d’un évêque, puis en
prononçant une formule de loyauté, cela ne l’empêchait pas de fomenter
une bonne petite révolte s’il y voyait moyen d’y grignoter un avantage.
L’allégeance, échange de services rendus symbolisé par des gestes
auxquels on décide momentanément de croire, se transforme en
courtisanerie quand le monarque devenu absolu a réussi à transformer ces
tigres en caniches. En échange de gestes codifiés par ce qu’on appelle
l’étiquette, ils n’ont rien. Le geste de servilité suffit à celui qui a tout
abdiqué, sauf la vanité. Il s’imagine qu’il y a intérêt commun, il n’y a plus
que servilité.

La servilité est souvent virile. Très fier, le doberman au mollet de son


maître. La virilité sert sans doute à rembourser la servilité. Mussolini ne
trouvait rien de plus beau que le salut romain, bras et main tendus, qu’il a
appelé salut fasciste. À ceci près qu’il n’était pas romain, on ne le voit dans
aucune œuvre d’art ni littéraire de la Rome antique ; il est sans doute
apparu dans la peinture pompeuse d’avant la Révolution française, qui sait
si David n’en a pas été l’inventeur dans Le Serment des Horaces (1789) ?
Orson Welles prétendait qu’il a été créé par Cecil B. DeMille dans un film
des années 1920 très populaire en Italie et que cet inculte (ou ce rusé) de
Mussolini l’avait imité (Henry Jaglom et Orson Welles, My Lunches with
Orson) ; Orson Welles adorait inventer des histoires. Dans ses
interprétations, il était très économe de gestes. Ce n’est pas lui qui, à la
façon de Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil, aurait manifesté
l’ostentation de prêter un geste répétitif à un personnage, comme de se
pincer perpétuellement le lobe de l’oreille. Dans Ermite à Paris, Italo
Calvino présume que Mussolini s’est inspiré d’Erich von Stroheim pour
« transformer le défaut physique de sa tête chauve […] en un symbole de
force virile ». L’inspiration cinématographique ne serait pas étonnante de
la part d’un populiste.

Répugnant peut être le spectacle d’un homme qui a peur. Et un homme


de pouvoir aussi bien. Au forum de Davos, le roitelet de Pompanie est
terrifié, non par le président d’un gros pays voisin qui menacerait, mais par
une célébrité. Cet acteur de cinéma écologiste, à sa table ronde, parle du
chef de gouvernement d’un autre pays en termes un peu secs. Le roitelet,
d’habitude si redressé par l’idée de son importance, allonge le cou en
abaissant le dos avec un sourire en vaguelettes, pareil à un chien qui
s’apprête à lever une tête suppliante vers son maître.

Le maître est l’esclave. Vipère-Qui-Avale-Des-Couleuvres se penche sur


le Ministre, dos courbé, regard affûté, lui caressant le bras, lui disant des
flatteries, lourde comédie d’opéra, l’opéra est donc la vie même. Dans une
réunion de cabinet, le Ministre le voyant s’installer sur une chaise
s’interrompt : « Prenez un fauteuil ! » et va jusqu’à se lever d’un bond pour
en avancer un, devançant l’huissier. La morale ne suit pas les lois de la
physique : qui s’abaisse n’élève pas l’autre, mais entraîne son propre
abaissement. Seules la sévérité et l’affection sont humaines.
gestes des fourbes

Dorian Gris est le faux Vuitton d’un autre écrivain. Il l’imite, ou essaie,
et, avec l’élan d’envie qu’ont certains esprits qui enragent d’admirer, jette
de petits crachats à son propos. S’il le croise, il s’exclame : « Ça me fait
très plaisir de vous voir ! » et pose un pied en avant en se déhanchant,
comme pour une révérence, tend une main en torchon au bout d’un bras
déboîté, comme si son moi envieux tentait de freiner son moi social, tord
un sourire de couleuvre qui fuit dans une broussaille, sa barbe mal rangée
que je dirais de vieux beau s’il n’était un vieux laid. Sa fourberie est
franche, en somme.

Les personnages fourbes de Dickens ont de ces gestes. Uriah Heep dans
David Copperfield : « et il ajouta, dans une contorsion » ; « sans cesser
d’agiter la tête avec des contorsions de modestie » ; « passant lentement
l’une sur l’autre ses longues mains, fit une horrible contorsion de tout le
buste » ; etc.

(Ayant parlé de Dorian Gris, j’ai cherché des personnages d’autres


romanciers dans une situation identique. Dickens ! Il est du genre à avoir
réfléchi à des gestes, me suis-je dit, et Uriah Heep en a probablement de
sinueux. Je vais vérifier dans ce David Copperfield que je n’ai pas lu
depuis vingt-cinq ans, à l’exception d’une relecture de quatre-vingts pages
il y a deux ou trois ans, où Uriah Heep n’était pas encore apparu : c’est ça.
L’accès à la mémoire n’est pas seulement fortuit, pierres de Venise,
trébuchement, on se l’était caché. C’est un travail de raisonnement.
Mémoire, armoire : penser à la bonne clef. On ne trouve que parce qu’on
sait ce qu’on va chercher.)

Peu séduisant Dorian Gris, peu estimable Uriah Heep aux gestes torves.
Ah, l’humanité. Je n’oublie pas qu’elle comprend aussi la grande, rousse,
belle et posée Adina Tehora, qui ne veut que le bien. Le mal est plus
rapide. Actif, insinuant, ambitieux, sournois, il rampe en cachette. Le bien
fait ce qu’il a à faire sans s’occuper des tiers. Quand la crise se déclare, le
mal a cent mètres d’avance. C’est ainsi que les populistes années 10 sont
nées d’un travail idéologique de vingt-cinq ans. Au début des années 1990,
quelques penseurs obscurs et fantasmatiques ont lancé la légende du
« politiquement correct ». Ils nous en ont matraqués, se sont trouvé des
soutiens qu’ils ont recommandés et poussés, plaçant telle amante à un
poste subalterne ici, tel admirateur comme pigiste là. Tous répétaient avec
des lamentations « mai 68 ! mai 68 ! », avec espoir : « Gramsci !
Gramsci ! » Les idéologues sont morts, leurs soutiens sont arrivés à des
postes de responsabilité. Ils nous assourdissent de leur entreprise de
vengeance d’avoir été snobés. Le désir de vengeance des snobés est le plus
impitoyable. Un snobé mettra une bombe dans son château si le souffle
détruit la masure d’un voisin qui a une meilleure table chez Lipp. Personne
ne m’a cru quand je disais que Raciste Morose pensait ce qu’on croyait
qu’il écrivait avec ironie. Méfiez-vous des ironistes systématiques. Leur
ironie n’est pas à deux temps comme d’habitude (je pensais le contraire de
ce que j’ai écrit), mais à trois : si l’occasion se présente, on se rendra
compte qu’ils pensaient le contraire du contraire de ce qu’ils ont écrit. Et
alors miam miam fascisme, lâcher pitbull d’opinions inhumaines,
vengeance laideur. Dorian Gris est secoué par l’électricité de son envie ;
Adina Tehora a des sourires tendres et des posers de la main fermes sur
son bureau, les accoudoirs, la vie. Le mal perd toujours, sans quoi
l’humanité serait morte, mais elle sort de la guerre éclopée, borgne, boitant
et tremblant.
gestes des rustiques

Dans les classes sociales « inférieures », on estime souvent que le geste


est une manifestation d’assurance réservée aux maîtres, et que de demeurer
impassible sert de protection, le geste étant présumé révélateur. Une des
filles de Bernarda Alba raconte comment Pedro la courtisait ; la servante :
« Ces choses-là, seules les personnes bien élevées y ont droit. On fait des
phrases et des gestes » (García Lorca, La Maison de Bernarda Alba). Et on
prend le parti de l’invisibilité par une immobilité qui n’est rompue que par
les gestes utilitaires, laver la vaisselle, balayer, traire. Comme dit Jean
Genet dans Le Funambule : « Tristement épars dans tes gestes quotidiens,
tu n’existais pas. » Bon, García Lorca était d’une famille de maîtres et
parlait peut-être erronément de cela, aussi bien intentionné était-il.
(Évidemment, la plus grande politesse réside dans le minimum de gestes.
Qui n’est pas l’impassibilité. L’impassibilité, c’est pour les empereurs de
Chine qui, figés comme de la cire, font pourtant comprendre à leurs
chambellans qu’il faut sur-le-champ couper douze mille têtes. L’exquise
politesse comprend le sourire. Et là, un monde s’ouvre. Et puis, la
politesse, je m’en fous, n’est-ce pas. Ce qui m’importe c’est le cœur. Je
n’écris pas ici un traité des manières et encore moins de, comment dirait-
on ? ethnologie ?) Genet qui vient de chez les pauvres est plus brutal que
García Lorca. Il n’est pas injuste que venu d’en haut on soit plus
bienveillant. Dans Maison des autres, Silvio D’Arzo (1920-1952) évoque
la dureté presque sauvage des habitants d’un village de sept maisons en
haute montagne :
Essayez donc, ici, en haut, de vous servir d’une fourchette et d’un couteau, de parler un italien
décent ou seulement de céder le passage à une femme. Ils rentrent aussitôt dans leur coquille.
[…] Un type est à peine différent, il ne s’occupe que de ses affaires et ne descend jamais boire
un verre à l’écurie pour Noël, et voilà qu’un soir on coupe la barbe à sa chèvre.

Le raffinement déplaît généralement, en gestes sans doute plus qu’en


toute autre chose.

Il y a plus intéressant que la « sagesse » qu’on situe dans le silence et


l’impassibilité. Sagesse est souvent le nom que ceux qui n’ont rien tenté ou
ne le peuvent plus donnent à la résignation. M’atteindra-t-elle un jour ? Je
ne voudrai plus faire le geste d’écrire. Je serai calme, c’est-à-dire mort.
gestes de la contestation

Les gestes politiques sont rares et simples. On brandit le bras à la


verticale avec le poing fermé ou à l’horizontale avec la main tendue. Poing
fermé, contestation, main tendue, désordre qui se croit ordre. Si le parti du
poing fermé gagne, on le force à s’abaisser et à battre en hachoir le long de
la hanche en marchant au pas. Si c’est l’autre, les mains se referment sur
des nerfs de bœuf.

En 1970, au retour d’une réunion contre la guerre du Vietnam, Jane


Fonda a été arrêtée pour supposée possession de drogue et photographiée à
la prison de Cleveland d’où elle a été immédiatement libérée. Elle tend un
poing assez naïf de brave fille qui fait son devoir de révolte. En 1972, elle
s’est rendue au Nord-Vietnam, pays ennemi du sien, ce qui, même si on
n’est pas d’accord avec la guerre, n’est pas une chose avisée. Elle a l’air
bien tarte avec ses mines sympa sous un casque vietminh, se bouchant les
oreilles en roulant des yeux faussement effrayés par les tirs d’exercice, à
quelques pas des centres de torture des prisonniers américains. Et quelle
vanité de penser qu’on ne sera pas manipulé. Elle s’est excusée depuis. On
l’a à peine entendue. Les gestes symboliques ne sont effaçables que par
d’autres gestes symboliques. Elle n’est pas allée saluer le drapeau au retour
de prisonniers de guerre dans un village du Midwest.

Le plus sympathique geste de contestation est celui de pisser. Il a été


accompli le 11 septembre 1944 par la première patrouille américaine à
pénétrer en territoire allemand, par le Luxembourg. Et l’imagination
immonde des nazis, qui flottait horizontalement sur leur pays comme un
monstre de brouillard, a vu s’ouvrir sept braguettes de pantalons kaki,
sortir autant de bites dont une judaïquement circoncise, et ces sept bites, de
formes diverses et toutes charmantes, ont lancé le jet rieur de leur mépris
sur cette terre d’où le mal avait jailli du monde. Les Sept ont fait tomber
Thèbes.

J’ai très peu de souvenirs de mon père, mort quand j’avais dix ans, mais
je crois que je trouvai très gai, un jour, qu’il me fît pisser près de lui, dans
le jardin de la maison, en chantant : « Faire pipi sur le gazon / Pour
embêter les coccinelles / Faire pipi sur le gazon / Pour embêter les
papillons. »

On s’est beaucoup indigné de Jean-Paul Sartre pissant sur la tombe de


Chateaubriand : il a commis le crime de se moquer du contentement de soi
de ce poseur qui n’avait rien autant aimé que, tout petit avec sa grosse tête,
s’accouder d’un air ennuyé à la cheminée au fond des salons en attendant
qu’on le supplie de pontifier. C’est une des nombreuses choses
sympathiques de Sartre. Oui, oui, il s’est trompé, et vous ? On le sait, c’est
tout ce qu’on sait répéter à son sujet, il ne l’a pas tellement fait, d’ailleurs,
et quand ça a été le cas ça n’a jamais été contre l’humain, au contraire de
Céline et de tous les salauds adorés qui, se gardant bien de jamais pisser
sur le pouvoir, se sont frottés à lui comme des chiens lubriques.

Mary McLeod Bethune, fille d’esclaves qui a fait des études et fondé en
1923 une des très rares universités ouvertes aux Noirs aux États-Unis,
entre dans l’administration Roosevelt. Lors d’une conférence en Alabama,
Eleanor Roosevelt ordonne qu’on la place à son côté, en contradiction avec
la loi de ségrégation de l’État ; lors d’une autre conférence, la voix de
Mary McLeod Bethune s’éraillant, Eleanor Roosevelt encore présente lui
tend un verre d’eau. Sa main déchirait une cloison raciale plus encore que
sociale : la femme blanche d’un président de République venant à l’aide
d’une Noire jugée d’une humanité inférieure. Geste à volonté ostensible de
symbole. L’expression française « c’est pour le geste », avec sa modestie
orgueilleuse, est une des rares locutions figées qui ne justifie pas une
bassesse ou une résignation.
gestes de tentatives d’échappatoire

Avant de servir, un certain joueur de tennis ne fait pas moins de six


gestes, lisser la ligne de fond de la pointe du pied droit, rajuster son short,
toucher son épaule gauche de la main droite et son épaule droite de la main
droite, se toucher le nez puis l’oreille gauche de la main droite, se toucher
le nez puis l’oreille droite, toujours de la main droite. Ce sont les moments
où il se dit : « Je suis libre », sans doute, libre de ces gestes à venir aussi
déterminés que ceux de l’artisan et où je ne pourrai introduire aucune
inventivité, tout au plus d’infimes variations ; et évidemment il reste
prisonnier, puisque, se créant un rite, c’est un rite. Ah, redonnez-nous la
désinvolture d’avant le temps des millions, Adriano Panatta qui avait l’air
de s’en foutre, Gerulaitis qui gagnait alors qu’il revenait du Studio 54 ! Les
gestes de tentatives d’échappatoire à la règle sont comme se ronger les
ongles, des superstitions contre l’angoisse.
gestes de la révolte

Contre le pouvoir, les désemparés n’ont que des gestes exprimant la plus
irrépressible rage. Ils jaillissent. Un doigt, un bras, souvent accompagnés
d’un mouvement muet qui déforme le visage. Le monde est un masque
tragique, à ces instants-là.

Ce n’est pas dans ces pages qu’on trouvera des variations sur le mot
geste au masculin et au féminin, le geste, la geste, les deux venant du latin,
le premier de « gestus », l’attitude, la mimique, le geste à proprement
parler, le second de « gesta », l’exploit, le miracle. Cela me paraîtrait un
peu scolaire, et l’étymologie est une science trop incertaine pour que nous
puissions fonder sur elle des raisonnements sérieux, sans compter qu’un
mot vaut pour un pays et pas pour les autres. Je ne vois pas non plus grand
avantage à la pensée-calembour, avec son petit air « Ha ha ha ! », index et
sourcils levés (gestes et cri du découvreur qui nous l’avait bien dit). Elle
consisterait par exemple à balourdiser sur les soulèvements qui font se
soulever sur ses pieds pour lancer des pavés. Ah, tous ces jongleurs avec
des poids de fonte ! Plus évocateur me semble le geste suivant et tout à fait
authentique. Un évêque, prince de l’Église et pourvu de bien d’autres
honneurs encore, déprimé parce qu’il est à la retraite chez des bonnes
sœurs encore plus dures que le pain qu’elles lui servent, a croisé ces jours-
ci un SDF dans la rue. Se penchant sur lui, il lui dit d’un air componctueux
et avec le geste de se caresser doucement une main en calotte de l’autre
main qu’ont si souvent les prélats de haut rang : « Nous sommes tous
pauvres. » Le SDF lui a mis son poing dans la gueule. Ce SDF est un grand
philosophe.

Ce qui me rappelle un ancien mannequin disant à une secrétaire arrivée à


pied et haletant de banlieue à Paris un jour de grève : « Ce que j’ai pu
marcher quand je défilais ! » Elle fermait les yeux, penchait la tête et la
hochait, tout apitoyée au souvenir de la dureté de sa vie. La secrétaire,
montant les escaliers, pinça une joue en haussant un sourcil.

Les chaussures objet symbolique le plus puissant, car c’est là que tout
commence, la station debout, la marche, le confort qui cède à l’idée de
silhouette, la modification du corps « naturel ». En France, un ancien
président du Conseil constitutionnel a été poursuivi de persiflages pour
s’être fait faire des souliers sur mesure à 4 000 euros, un conseiller d’un
président de la République, obligé de démissionner pour avoir convoqué
un cireur à l’Élysée. L’Ancien Régime avait fini par être assimilé aux
talons rouges de l’aristocratie. La chaussure est la déesse du miséreux, il ne
veut pas qu’on plaisante avec ça.

Rien n’est plus injurieux pour un Arabe que de jeter sa chaussure sur
quelqu’un. En 2012, un convoi de Hillary Clinton en visite officielle en
Égypte a été hué par quelques centaines de raffinés jetant des chaussures
sur sa voiture et hurlant : « Monica ! Monica ! », du nom de Monica
Lewinsky la stagiaire avec qui son mari avait couché. Qu’on conspue un
ministre américain en criant : « Bombardeurs ! Bombardeurs ! », passe,
mais « Monica » ? Cela montre sans doute l’état de frustration sexuelle où
la religion musulmane jointe à la dictature politique et à la valorisation du
machisme peut mettre des hommes. Il est dommage que Hillary Clinton ne
leur ait pas jeté sa culotte par une vitre ouverte.

Un pamphlétaire antisémite m’avait expliqué cette banale affaire de


coucherie du président des États-Unis avec sa stagiaire par « le complot
juif », Monica Lewinsky étant juive, ce qui lui paraissait un élément
essentiel de l’affaire, et le conduisait à penser que c’était cette petite
employée, et non le président de la République, qui abusait d’un pouvoir
dans l’affaire. Aux dévots du complot juif peu importe la logique.
Complot, complot, il leur faut du complot, afin de pouvoir mieux dire
« juif » avec mépris. J’ai bien fait de cesser de le voir, celui-là. Qu’il me
fatiguait, avec son épaisseur, son insistance d’alcoolique, sa cour
d’ambitieux sans moyens qui suçaient ses paroles, n’osant pas les
prononcer eux-mêmes. Destin des pamphlétaires, caressés parce qu’ils
aboient. Et ils continuent toute leur vie, amers et contents, remplissant une
fonction de hargne pour une partie de la société. Ils se voient comme des
martyrs, je pense. Cela expliquerait leur plainte perpétuelle. L’archer
gémit : « Je suis saint Sébastien ! » Celui-ci plissait les yeux comme un
crustacé en fumant des cigarillos, geste qu’avait un autre écrivain
alcoolique et pour lui ouvertement d’extrême droite, membre de
l’Académie française après l’Action française, il a suffi d’un changement
de substantif et les mêmes idées ont à nouveau lui sous les palmes. Il faut
croire que c’est le geste de l’enragé dont le parti rêvé n’a pas le pouvoir.
complément gestuel indirect

Assemblée nationale de la République française, 19 décembre 2012. À


l’attaque au nom de la France du projet de mariage gay par un député de
droite, la ministre de la Justice répond : « Tous ces enfants sont les enfants
de la France » puis s’éloigne, menton haut, en ayant giflé le micro d’un
geste dédaigneux.
complément gestuel direct

L’histoire politique française garde le souvenir d’un complément gestuel


direct catastrophique. Laurent Fabius, Premier ministre, débattait à la
télévision avec le chef de l’opposition qui le bousculait. Agacé par une
remarque, Fabius qui ne se prend pas pour beaucoup moins que le Fils du
Soleil répond : « Je vous en prie, vous parlez au Premier ministre de la
France », avec un petit balayage dédaigneux de la main qui fit le chef de
l’opposition s’éclairer d’un sourire ravi : Jacques Chirac venait de
comprendre qu’il avait gagné les élections législatives de 1986. À l’âge de
dix-huit ans, dans le salon des Amar, Laurent Fabius se précipitait vers
toute personne qui pouvait être utile. Quelle vie. On devient ministre. On
se croit important. On balaie l’adversaire. On est balayé. L’estime publique
est partie avec un geste de mésestime que son auteur adressait à un autre.
la dépêche d’Ems des gestes

Il n’y a jamais une seule cause aux choses, pourtant le lissage du


dessous de moustache du dos de son index par Vladimir Trump quand il
entra dans la salle du trône de Recep Tayyip Modi fut la raison principale
de l’attaque du poste-frontière d’Orbanvaros, évidemment pas par les
Vodkaïens, ils font toujours faire leurs perfidies par des populations
subalternes. Modi avait été vexé de ce comportement sans respect (il
adorait le mot respect) ; comme il avait besoin d’une guerre pour détourner
l’attention des électeurs de son incompétence, et qu’il était plus que prêt à
sacrifier quelques centaines de milliers de ceux qui l’avaient élu pour que
son nom retentisse dans l’Histoire, il envahit comme on sait, non la
Vodkaïe, mais le petit Tchouk-Tchouk voisin qui fut asservi à
l’indifférence du monde. Lors de la conférence de paix qui suivit, la
quadruplice des Machos entra dans la salle en grognonnant. Jaroslaw
Trump-Orban fut particulièrement admiré, qui passa la réunion à bâiller en
se grattant sous les aisselles, afin dit-on de séduire le Premier ministre de la
Croissanterie fanatique Beata Bourrikaskaïa. Elle était alcoolique et ne
faisait aucun geste.
gestes de la haine

Rien n’est plus proche de la haine que la taquinerie. Un père qui tire
l’oreille de son fils avec irritation et en souriant les dents serrées pense à la
torture. Certaines paroles, certains gestes, sont des sprays de haine ; ses
petites doses la rendent moins manifeste.

La parodie des gestes, sous des dehors d’humour, est souvent faite pour
arroser la petite haine d’un public irrité par les moustiques des minorités.
Sur la scène, la comique pince les lèvres en battant des paupières, dans le
public on rit, quand elle rentre à la maison la mère dit à son fils qui lui
demande dix euros : « T’as qu’à aller faire une pipe dans le Marais. »

Un comique français haineux (certains comiques sont devenus haineux à


la fin du XXe siècle, une paix ancienne laissant croire aux crétins et aux
salauds qu’ils pouvaient tout dire), propagandiste de la secte antisioniste
subventionnée par le Proche-Orient arabe, a inventé, outre un jeu de mots
d’aliénés s’excitant les uns les autres en bavant à la promenade de 4 heures
(et toutes les salles de reprendre en ricanant de joie : « Shoah nana », sur
l’air d’une chanson populaire), un geste de reconnaissance antisémite
mélangeant le salut nazi et le bras d’honneur, par lui surnommé
« quenelle ». Les gestes de connivence dans l’abaissement pourraient
servir d’illustration de l’article « abjection » dans les dictionnaires.
gestes de l’agressivité jusque dans
le positif

Café, Paris. Une femme, un homme. Elle, petit torse serré dans un
chemisier boutonné jusqu’en haut, teint gris, cheveux noirs en chignon de
surveillante dans un collège religieux, étroites mains blêmes, yeux
exorbités. Elle parle, parle, parle, parle. Si, à la table contiguë, j’ai
l’impression d’être une quille bombardée par une boule qui n’en finit pas
de revenir sur moi, quelle est celle du malheureux qui déjeune en face
d’elle et ne peut que marmonner en guise de réponse, elle ne le laisse pas
former une seule phrase ? Elle se plaint. Se plaint encore. Se replaint. Se
surplaint. Elle le fait avec un unique geste, le bout de l’index posé en
crochet sur le gras du pouce, le tout projeté par saccades en direction de
son convive. « Je ne supporte pas que. La marque. Je lui ai dit que. Le
business plan. Il n’est pas question de. Je ne supporte pas que. Innovant.
Pour qui se prend-il. Comme si. Je ne supporte pas que. » Elle passe aux
choses bien, et même à une personne bien. (Puis-je faire autre chose que
d’entendre ? elle ne pense pas à baisser le son de sa voix sèche. Qu’elle
puisse être autre chose que passionnante n’entre pas dans sa
compréhension.) La personne est sa fille. Sympa. Décalée. Étonnante.
Porte des T-shirts Bowie. Qualités énoncées dans une rafale qui pourrait, si
on s’en tenait au ton acide, servir à énumérer des vices, d’autant que le
geste persiste. Il semble claquer la porte du raisonnement, empêcher que le
convive (un grand barbu flottant) puisse argumenter (il n’a pas l’air de le
vouloir). Dans une ellipse admirable, cette femme de quarante-cinq ou
cinquante ans qui a l’air d’en avoir quatre-vingt-dix ajoute : « Elle n’est
pas assez arriviste. » Le convive, mollement : « Ambitieuse… » Elle
s’interrompt, ne comprenant visiblement pas, puis, cassante et geste « c’est
comme ça pas autrement » de la main : « Opportuniste. Pas assez
opportuniste. Dans les temps qui courent, ce n’est pas bien. » Le convive
marmonne. Nouvelle ellipse : « Benchmark. Pas question de. Je ne
supporte pas que. » Index sur le pouce. On dirait qu’elle dépiaute comme
un vautour l’os de son propre monologue. Orientant brusquement ses
prunelles sur le côté des paupières en direction du serveur qui passe, prête
à donner l’ordre d’assassiner tout gêneur, elle dit : « L’addition », en
tranchant l’air d’une main en col de canard.
gestes des rustres

Le rustre, empêtré dans le langage mais sûr que c’est de la faute des
autres, des prétentieux, prend sa place sociale par des gestes entourant son
corps d’une armure de menace. Il marche le buste en avant et les bras
balançant en parenthèse. Ma main sur la gueule si on me dérange. À table,
il pose les coudes de part et d’autre de son assiette, mange avec les doigts,
bourre sa bouche de nourriture qu’il pilonne avec du pain, s’essuie la
bouche du poignet, n’ayant pas attendu sa convive. Vengeance contre la
société. Elle ne le domine que par des futilités, son talent est sous-employé.
Certains gestes manifestent une anarchie larvée.
gestes des gros cons

Mal se tenir, dans certaines catégories de la société, c’est comme mal


parler, ça pose. Les gros cons qui s’asseyent en étendant les bras sur le
dossier du canapé revendiquent un empire. Il y a des gestes bruyants.

Le gros con aime les gestes avantageux. Il se sert souvent du cigare.

Café, Paris. Plusieurs gros cons assis les cuisses ouvertes parlent fort, et
encore plus fort les filles qui les accompagnent ; et voici ce qu’ils jettent
comme de l’or à des foules : « Je suis allé chez Buffalo, le steak était à
12 euros. – Ah ouais, y a aussi Courtepaille, tu peux avoir frites à
volonté. » Et ils s’arrêtent. Et rient. Ils semblent n’avoir aucune autre
ressource sociale que de rire. Ils rient pour une chose qui n’appelait pas le
rire. Ils rient, que dis-je ? Ils hurlent de rire. En chœur. En canon. Ils se
tapent sur les cuisses, le locuteur reprend : « Tu rigoles, mais… » Et
hurlements. Il s’est arrêté au « mais », car il n’y a rien à contredire, ni à
dire. Les rieurs non plus. Ils rient. Meuglent ? Se tapent les cuisses, leur
buste hoquète. Cinq minutes ont passé. Ainsi, la vie. Bruits, gestes, les
animaux sont moins bêtes.

Je ne savais où ranger un certain geste de Pompous Smile. Geste de


mépris ? De haine ? Bouffi d’un prestige imaginaire, il croise un homme
qu’il connaît dans un restaurant ; cet homme fait un salut de loin à
quelqu’un d’autre. Pompous Smile, aussitôt, en sa présence, répète :
« Salut Annick ! » en lançant la main en l’air avec un poignet cassé.
L’homme n’a pas du tout fait ce geste-là, mais il est gay. En aucun cas
« efféminé », et plus « viril » que Pompous Smile dont la carrière, faite de
mille services subalternes qu’il n’a jamais trouvés humiliants, montre que,
contrairement aux lois de la physique, on peut s’élever en société à force
de bassesses, mais voilà, Pompous Smile est homophobe ; sa haine est
spontanément exprimée par ce geste, qui révèle aussi son appartenance à
l’Académie des dandies de vestiaire. Il a beau être habillé, tout le monde le
voit nu, une serviette autour du ventre, à tressauter, grogner et bousculer
ceux qui, sortant de la douche, n’ont pas assez le genre de la meute.
gestes des cuistres

Oldie but Baddie se tait absolument tant qu’il n’est pas question de sa
personne. Dès qu’on se met à s’intéresser à lui, il capte l’assistance en
parlant haut avec des gestes à plat de la main destinés à faire taire
quiconque oserait vouloir s’insérer dans son héroïde. Il raconte qu’il a
traversé la rue comme s’il avait pris le pont d’Arcole. Au présent de
l’indicatif, façon roman d’aventures. Ses gestes amples attirent l’attention
après avoir imposé le silence. Il semble repasser les gens sous un fer
invisible pour les aplatir. Dès qu’on quitte son sujet de conversation, il
bâille.

Mentonus, avec sa manière de trancher de tout en lançant la mâchoire


inférieure en avant comme Mussolini, pensant terrifier, fait sourire. Il est
tellement sûr de lui qu’il n’est pas sûr de lui.

La fan zone était l’endroit de Paris où, pour une certaine coupe d’Europe
de football, la rogue mairesse de la ville avait fait installer des écrans
géants. Le quartier était fermé à la circulation. Des policiers importants,
pouces dans la ceinture, fermaient les rues. « J’habite dans le quartier, j’ai
une carte d’identité », dis-je à l’un d’eux qui a ordonné au chauffeur de
mon taxi de retourner en arrière d’un index méprisant. L’air soupçonneux
(le flic en faction prend souvent l’air soupçonneux), il grogne : « Carte »
(le flic en faction ne forme en général pas de phrase complète). Il la
regarde longuement (on se demande si le flic en faction sait lire),
m’ordonne de la garder à la main, on me la demandera d’autres fois,
marmonne un commentaire désagréable, puis remet les pouces dans sa
ceinture en se cambrant avant de repousser un scooter d’un index de
chambellan outragé. L’impopularité de la police tient à la grossièreté de la
parole et des gestes de ses employés à qui on n’apprend plus à saluer en
portant la main à la tempe.

Dans un train, deux hommes de plus ou moins trente ans parlent sans
discontinuer, grosse voix, éclats de rire, ho ho ho, on cause démarrage en
côte, on saute sur son siège, on tape sur l’accoudoir, on se colle au bras de
l’autre pour regarder ce qu’il montre sur son téléphone portable, et ils ne
savent même pas qu’ils devraient s’embrasser à pleine bouche.

Terrasse de café, 1. Soixante ans, chauve, veste trois quarts en toile cirée
verte façon chasse, Motard Cool parle fort et tend l’index sous le nez de
son interlocutrice en énonçant des pensées fortes. « Tous les hommes qui
ont fait une chose extraordinaire dans la vie, toujours ! si tu regardes,
derrière, il y avait toujours une femme. » Il a trois femmes autour de lui.
« Je suis féministe ! » Il les empêche de parler depuis une heure, index
sous leur nez.

Terrasse de café, 2. Corporate Cravaté parle à une malheureuse d’une


voix criarde ; s’il est insupportable, c’est aussi à cause de son vocabulaire :
« À la base », « faut pas déconner » ; s’il disait « Ronsard, rose, ravir »,
tout serait-il différent ? Le sens change-t-il le son, ou du moins la
perception qu’on en a ? Il faut aussi le geste : « Ronsard » avec ces moues
et ces mains, ça donnerait envie de ne pas savoir lire. Et ce paon d’exposer
paonnement, avec des gestes déployés de la main, et de se vanter en se
cambrant, il va bientôt tomber en arrière. Ainsi les mecs avec les filles ;
mecs avec les mecs différente frime ; filles avec les filles ça arrive, sur le
mode criard.

Terrasse de café, 3. Nez Pincé parle en hochant la tête pour appuyer ses
dires tyranniques, sa voix monte, et comme cela ne suffit pas pour écraser
l’outrecuidance de celui qui ose l’interrompre : « Je t’ai dit… Je t’ai dit…
Je t’ai dit que… » et il écrase. « Il faut être précis. » « Je ne supporte pas. »
Toujours hochant la tête, comme un chien en plastique sur une plage
arrière.

Terrasse de café, 4. Jeune Mec en Jean Repassé parle à son copain la


main déroulée en plateau, donne des conseils en comptant sur les doigts,
joint les mains sous le menton en baissant les paupières quand l’autre
parle, le tout avec des lenteurs de Majesté. Je me demande comment son
ami ne lui fait pas un grand sourire imbécile et ne s’en va pas en disant
« Pouët ! ».
gestes de la bêtise

À cinquante ans, la Reinette de Pompanie est très belle, malgré la


proximité de son pompeux fat de mari, pompeux fat et pourtant terne,
pompeux fat parce qu’il est terne. La douce luminosité de sa peau, l’éclat
rieur de ses pupilles, la parfaite teinture acajou de ses longs cheveux, sa
félinité lente quand elle s’assied, tout cela est trop accompli pour pouvoir
être terni par quelque proximité que ce soit, et la vaine cambrure du roi
prend l’air d’un recul scandalisé devant ce coup d’État de beauté. Ensuite
hélas la souveraine parle. Enclenchée, elle ne s’arrête plus. Et bouge. Trop.
Et sans lié, alors qu’elle en a dans le silence. Sa bêtise prend le pouvoir, et
elle perd tout charme. Cacardant, elle remue la tête et donne des coups de
hachoir impérieux de la main. Cette brusquerie est un stéréotype.
L’enchanteresse n’était qu’une fille de son milieu dressée à l’assurance.
Dans ces moments-là, le roi abaisse les paupières pour couver une
satisfaction qui fait germer une bouche en cerise dans ses joues grasses.

On devrait pouvoir faire des procès pour bêtise. Qui jugerait ? Les
intelligents la subissent déjà trop toutes les journées de toute la vie pour
accepter de se plonger dans ça. Et ils hochent la tête, et ils haussent les
sourcils, et s’ils sont tacticiens ils ne font plus un geste.
geste le plus minable que j’aie
eu à connaître

Hier, on a volé un bouquet de roses sur mon paillasson. C’est une des
choses les plus minables qui me soient arrivées dans la vie. Vous imaginez
ça ? Quelqu’un remarque un bouquet, tout seulet, tout fiérot, attendant
devant un appartement de se faire aimer, la porte qui s’ouvre, le regard de
surprise, le sourire de bonheur, se régalant d’avance de deux yeux fermés
et d’un nez aux narines évasées de jouissance aspirant son parfum au
milieu des corolles joufflues comme des robes au bal. Son œil s’aiguise.
Personne. Sans hésiter il ou elle s’approche, rafle et, l’air pas même fourbe,
au contraire, très assuré, arrogant, calme. Voler des fleurs, c’est voler un
beau geste.

Ce geste comprend le tact de celui qui avait pensé à faire plaisir, s’était
déplacé chez un fleuriste, avait choisi le bouquet, dépensé de l’argent,
imaginé, élément de son plaisir, celui du destinataire. Et le plaisir est une
cause suffisante, rendant même la faute plus grave que si les fleurs avaient
été destinées à un malade ou à une célébration. La gratuité a été volée.

Ce qui a fini de m’enrager est de penser à ces fleurs captives observées


par un minable. Il les abaisse de son regard bas, me disais-je.
les gestes sont des souvenirs de haine

Les gestes peuvent être les acceptations d’une domination. Voyant un


homme se frotter le nez avec la paume de la main, je me rappelle soudain
comment, adolescent, j’ai essayé d’imiter ça, croyant qu’être mal élevé
était hétéro. Eh ! la cour du collège avait décidé que la préciosité était gay,
et on est vite précieux, chez les brutes. (On est brutal parce qu’on est
ignorant. L’ignorance engendre la brutalité. Elle est favorisée par les
dictatures.) La politesse suffit pour être haï dans ces lieux-là, puisqu’elle
est une attention aux autres. Elle offense l’instinct de férocité. Celle-ci n’a
qu’un geste, l’unique mouvement de la tête qu’elle pratique, le coup de
boule. Malgré tout le bien que je veuille penser de l’être humain, il y a des
moments où je me trouve vengé des dix saloperies à moi faites dans la
semaine par des phrases comme : « L’homme, en apparence, n’est qu’un
singe perfectionné, beaucoup plus méchant, plus traître, plus laid, mais
infiniment moins malin que le singe » (Alexandre Privat d’Anglemont,
Paris Anecdote).

La conformation aux gestes des plus forts est le pire des esclavages
quand elle est perçue comme légitime. On peut voir dans Faulkner
comment les Noirs du sud des États-Unis (qui n’étaient plus esclaves mais
végétaient dans la ségrégation) se ménageaient une fausse indépendance de
langage et de gestes. Comme les chansons quand ils étaient esclaves dans
les champs de coton, c’était une détente contre les maîtres, pauvre
revanche, esclavage encore.
Qui a été persécuté le reste. Ayant subi un procès public au collège à
l’âge de douze ans, j’ai souvent l’impression qu’on va venir me capturer
pour me juger. Et d’ailleurs, que je suis coupable. Je ne suis pas
paranoïaque, j’ai subi l’injustice. Elle m’a laissé l’impression que c’est
mon identité même qu’on veut anéantir ; pas ma personnalité, bel et bien
mon identité ; moins ce que je suis que ce que je représente. Je connais la
rancune des pouvoirs dont on ne respecte pas assez la posture, même si,
docilement, on en a imité les gestes. Imre Kertész ne raconte pas autre
chose quand, dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, il fait dire au
narrateur de son roman que, le camp d’Auschwitz ayant été libéré, il va
aux toilettes et est terrorisé d’y rencontrer un soldat allemand :

[…] je discernai à travers le brouillard de ma terreur un geste, un geste de la main du soldat


allemand qui m’invitait à m’approcher et je vis un torchon dans cette main, puis un sourire, le
sourire du soldat allemand, c’est-à-dire que je compris petit à petit que le soldat allemand ne
faisait que récurer le lavabo et que son sourire n’exprimait que sa serviabilité envers moi, c’est-
à-dire que l’ordre du monde avait changé […], la veille c’était encore moi le prisonnier, tandis
que là, c’était lui, et cela dissipa ma terreur de façon que, avec le temps, cette sensation brutale
s’émoussa pour devenir une méfiance durable et indestructible […]

Un roi déchu remonté sur son trône doit soupçonner dans toute
révérence un pistolet dissimulé.
gestes de connivence

À l’arrivée du Directoire, la France soupire. Les paysans continuent à


vivre comme ils n’avaient jamais cessé de le faire, quel qu’ait été le régime
et comme ils vivront sans doute toujours, même en moindre nombre. (C’est
la caste éternelle.) Les anciens terroristes fuient ou deviennent les
nouveaux libéraux. Les aristocrates sortent de prison, d’autres reviennent
d’exil. Le commerce de frivolités reprend, les théâtres se remplissent. On
court les bals, ils sont plus de six cents, notamment les « bals des
victimes » où, pour être admis, il faut avoir eu un parent exécuté sous la
Terreur. On y va en noir ou avec un brassard de deuil. Les plus extrémistes
portent les cheveux relevés, comme prêts pour la guillotine, ou un ruban
rouge autour du cou. On se salue d’un coup sec de la tête. C’est un sommet
du mauvais goût, chaîne de montagne qui ne manque pas de pics.

Quelques mois plus tôt, on portait des gants séditieux. En cuir fin, le dos
uni, et, quand on pensait se trouver avec des personnes de confiance, on
retournait la main : au revers était imprimée, à l’intérieur, à droite, une tête
de Louis XVI, à gauche, de Marie-Antoinette. Les vêtements et les gestes
des périodes troublées sont duplices. C’est la faute des troubles.

Une journaliste de la télévision d’État de Monaco, blonde très


maquillée, me demande : « Et vous n’auriez pas une petite anecdote sur la
vie intime de Proust qu’on ne connaîtrait pas ? » Elle le fait avec un clin
d’œil. Un ami d’Oxford, ayant vendu son appartement de Paris, montre les
photos à un antiquaire anglais : « Il les a approuvées d’un : “French !”
accompagné d’un clin d’œil, comme s’il s’agissait d’images cochonnes. »
Le clin d’œil n’est sympathique que s’il a lieu entre amants ou époux chez
des gens qui viennent de dire une phrase maladroite. Le clin d’œil comique
se trouve dans Cléopâtre. Sur le sphinx géant tiré par des esclaves vers
César, Elizabeth Taylor fait un clin d’œil à Rex Harrison. Que le clin d’œil
ait existé dans l’Antiquité ou non (comment le savoir ? qui pense à noter
ces détails des comportements humains ?), les acteurs ont dû bien s’amuser
de cette trivialité bien peu solennelle.

Le coup de pied sous la table à son fils qui se ronge les ongles est très
sympathique.
gestes soupapes

Le langage gestuel a ses interjections. Je tire la bouche de côté : « Eh


bien ! Une réussite ! » Ces soupapes sont le couvercle soulevé de notre
émoi. Freud dirait peut-être surmoi, je n’ai jamais bien su. En avait-il, lui,
de ces gestes, dans son fauteuil, quand il entendait des énormités ?

Lever les yeux au ciel est un signe de défaite.


gestes trompeurs

Un garçon aimait les coussins. Dans son lit, il se murait de coussins. En


marchant dans l’appartement de ses parents, il berçait un coussin. Quand…
Voluptueux ! pensaient les siens ; dépravé ! On l’envoie à l’armée. Sortant
un petit coussin de sa valise, il passa pour une chochotte. On le surnomma
Coussinnette, sans qu’arrive une teinture de bienveillance avec le temps,
lequel ne tarit jamais le fonds de haine. Le chef de corps le regardait avec
dégoût. Le matin de la bataille, alors qu’il était le premier debout faute
d’avoir dormi, un jeune militaire du rang qu’il n’avait jamais regardé, petit,
le crâne blanchi de cicatrices comme souvent les pauvres des pays pauvres
qui se blessent à des tâches dures (il était né en Roumanie), s’approcha de
lui et lui tendit son coussin, dérobé par un connard de la chambrée.
Coussinnette, héroïque, fit gagner la bataille à son régiment.
gestes trompés

Il y a des gestes contredits par un geste, contredisant la parole et annulés


par le regard.
fausseté du geste

Désœuvré dans les rues de Munich où il avait regardé d’un œil lourd des
passants qui riaient en pensant qu’ils lui devaient ça, lui qui s’était battu
pendant la guerre, lui à qui on ne donnait rien, lui qui, dégénérés !
dégénérés !, Adolf Hitler s’arrêta pour fouiller dans les boîtes du
bouquiniste à qui il avait acheté l’enthousiasmant traité de Luther,
Des Juifs et de leurs mensonges. « Vous en avez d’autres ? – Ah, c’est
bête, Du nom de Hamphoras et de la lignée du Christ, où il assimile les
Juifs au diable, vient juste de partir. Je n’en tiens pas la vente ! Si vous
voulez, je viens de rentrer une édition à bon marché de l’excellent
Judaïsme dans la musique de Wagner. » Adolf Hitler venant de vendre
deux cartes postales peintes, il s’offrit en plus un livre sur les manuels de
prédication de la fin du Moyen Âge, avec reproductions de gestes destinés
à émouvoir le peuple.

Un phoniatre m’explique la séduction de cet homme par sa voix (les


spécialistes sont assez exclusifs). « Si on fait écouter à un chien un
discours enregistré avec ma voix, il reste calme. Le même discours avec la
voix de Hitler, il s’aplatit en geignant. C’est dû à la montée des aigus.
Hitler savait très bien que, s’il faisait monter le son de sa voix sur les mots
“Frankreich” ou “Juden”, le cerveau reptilien de son public réagirait
favorablement. » La voix n’aurait pas suffi. Ses idées étaient très
séduisantes aux braves gens. Ajoutons les gestes emphatiques destinés à
montrer sa colère, et les gestes sarcastiques destinés à jardiner la paranoïa
de tout un pays, boum.

Tous les gestes ne sont pas fugaces. Certains sont réitérés et compris de
tous et peuvent donc être aussi menteurs que les mots. Ils sont leurs
cymbales. On en fait des livres pour mieux tromper autrui. À propos des
manuels de gestes pour prédicateurs, Michael Baxandall raconte que Fra
Mariano da Genazzano (1412-1498) « recueillait ses larmes ruisselantes
dans ses mains réunies pour les jeter à l’assemblée des fidèles » (L’Œil du
Quattrocento). Les télévangélistes n’ont rien inventé, et dans les quartiers
populaires de Rio de Janeiro, des prêtres de ce culte doivent feindre d’ôter
la boule de cancer de la poitrine du malade pour la jeter au loin. (« C’est
deux réaux. »)

Le geste japonais de tendre un objet sur les paumes des mains


renversées, comme si c’était une offrande et que l’autre fût un dieu, n’a pas
banni le mépris de ce pays.

La gestuelle des institutions autres que les clergés est moins


charlatanesque. Celle des individus est la plus libre. Enfin, dans la mesure
où on est libre. La mode mène le monde. L’imitation est partout. C’est en
partie pour notre paix. Rien n’était plus révoltant que la façon qu’un
écrivain que j’ai connu avait de manger avec les doigts et de se forer le nez
d’un index passionné tout en vous parlant la bouche pleine. Cela révoltait
parce que c’était la démonstration sans gêne de son cynisme.

L’ostentation de la chose est la preuve du contraire de la chose. Le


romancier Michel Tournier passe pour avoir accablé l’académie Goncourt
où il siégeait de démonstrations sur son génie et ses triomphes, derrière une
ostentation publique de modestie (petit bonnet sur la tête et sourires de bas
en haut ; Barbey d’Aurevilly avec ses jabots et sa cambrure avait au moins
la franchise de son délire) ; on aurait pu le deviner à partir de ses livres, ils
explosent de vanité. Oldie but Baddie et sa femme se font lors des
réceptions officielles des mamours incessantes. Il l’a épousée pour son
argent et veut lui faire croire à un amour romantique, elle le trompe avec
son coach, ils veulent se persuader qu’ils restent éternellement jeunes. Je
ne sais si Le Langage des gestes (1994), où Desmond Morris, conservateur
au département des mammifères du zoo de Londres, donne, à côté de
gestes dessinés, leur signification supposée, est naïf ou roublard. Dessin
d’un homme la main sur le cœur. Définition : « Marque de loyauté. » Et
donc de possible traîtrise. Un homme loyal ne s’exclame pas : « Je suis
loyal ! » Les gestes de vertu ne sont généralement accomplis que par ceux
qui viennent de la violer. Comme disait le Dr Johnson : « Le patriotisme
est le dernier refuge du voyou. » Ah, ces politiciens convaincus
d’escroquerie qui se dépêchent de faire des discours sur la France ! J’aime
beaucoup le président Clinton, tout juste convaincu d’avoir trompé sa
femme, allant à la messe avec cette même femme, alors qu’ils n’y allaient
jamais, suivis de caméras. La main sur le cœur, qui passe pour la paix
même, peut être le geste de la violence. « Il faut savoir que le Christ
s’accompagna du geste quand il dit : “Détruisez ce temple” (Jean, II, 19) et
posa la main sur sa poitrine en regardant le temple » (L’Œil du
Quattrocento).

La spontanéité ? On peut mentir spontanément, et de la plus charmeuse


manière. Seuls les yeux ne mentent pas, sinon par omission. Et le mur que
m’oppose cet homme par son regard opaque et inexpressif me dit qu’il
protège quelque chose dont il estime que je le désapprouverais.

Les mensonges des faibles sont tout à fait recommandables. Ils sont des
boucliers contre la brutalité des puissants dérangés, on les dérange vite.
C’est pour nous contrôler qu’ils ont inventé la notion de mensonge. Nous
lui donnons une bien trop grande importance. Qui croit au mensonge croit
à la vérité. Il est bon pour la foi. La docilité. La résignation. Le mensonge,
est-ce que ça existe ? Comme toutes les valeurs morales, il sert à ce que les
faibles restent faibles. Les puissances sont très contre. Contre le mensonge,
l’Église, les Impôts, la Justice, la Famille, comme si les églises n’étaient
pas la banque centrale du mensonge institutionnalisé, comme si les députés
votant des lois contraignantes ne faisaient pas des arrangements avec
lesdites lois, comme si le père qui punit son fils pour avoir menti n’allait
pas truquer sa déclaration d’impôts ; comme si d’avoir truqué sa
déclaration d’impôts et « menti » à son père, c’est-à-dire caché une
broutille, était grave. Mais voilà, il veut tout savoir ! Il veut le pouvoir ! Et
il impose l’idée que cet acte de protection s’appelle Mensonge et que petit
mensonge entraîne grand, perversion, bassesse, d’où renoncement
préalable requis. Les puissants, eux, s’arrogent tout droit au mensonge afin
de préserver leur pouvoir. Et ce qu’ils appellent mensonge n’est la plupart
du temps qu’esquives pour protéger la solitude, la respiration, la zone de
souveraineté de chacun. Menteur, pense à ne pas faire les gestes
stéréotypés de la vérité.
gestes comiques de l’hypocrisie sociale

Tête penchée en tulipe sur l’épaule, yeux grands ouverts. Je suis tendre,
passionné par tes paroles ou tes soucis.

Malaxer l’épaule d’un homme (par un autre). Je te fais part de mon


immense fraternité.

Hocher la tête en baissant les paupières. Je compatis.

Smack, smack. Deux femmes s’embrassant en se frôlant la pommette et


suçant l’air. Je te hais.
le geste est un résumé

Les gestes sont des résumés d’histoires connues. Certains tableaux ne


sont compréhensibles que si l’on connaît l’histoire qu’ils racontent, et : ah
oui ! Ulysse tend la main à Pénélope pour dire que, etc. Quand l’histoire
est oubliée, le tableau devient plus pur. La mythologie est le conservatoire
des peurs mortes, la psychologie peut être mesquine dans sa raison
déductive. Léon Battista Alberti écrivait à la Renaissance : « Les
mouvements de l’âme se révèlent à travers les mouvements du corps »
(Della pittura), Léonard de Vinci ne disait pas autre chose. Une grande
partie de la peinture du temps nécessiterait un dictionnaire des gestes
clichés, la foi des peintres dans ce rendu de l’« âme » étant probablement
feinte. Ils appliquent le gestuaire de la doctrine religieuse moins parce
qu’ils y croient que pour expédier le sujet plaisant au commanditaire et se
concentrer sur autre chose : la peinture. On a appelé leurs tableaux « grand
art » à cause des sujets, on a injurié la peinture qui n’élevait pas l’« âme »
par l’appellation « maniériste », mais il n’y a pas moins de génie dans Van
Dyck que dans Piero Della Francesca, et Zurbarán peintre de saintes
ressemble à Bronzino peintre de duchesses. Le sujet réel de Bronzino est
l’art, celui de Zurbarán, la peinture. Les peintres s’étaient débarrassés du
sujet apparent (l’histoire) avant l’abstraction : la mythologie, la religion,
les batailles étaient si connues qu’on les regardait à peine pour s’intéresser
à la façon dont elles étaient peintes. La manière avait dépassé la matière,
d’où la rage des lourdauds et le mot « maniériste » ; ils tentent aussi de
discréditer avec « formaliste » et sont bien étonnés quand tel de ces artistes
qui semblait si « art pour l’art » vient leur donner un grand coup de poing
politique. L’ostensible détourne l’attention de l’essentiel, et qui veut dire
dit sans appuyer, car il ne parle pas au-dessous de lui, mais quand les
lourdauds sont trop puissants il cogne. « L’esthète avait un gant de
boxe ! », dit le balourd titubant sous les seules étoiles qu’il verra jamais.
gestes de Schiele

Les artistes sont les seuls êtres au monde à appliquer la fière phrase
d’Héraclite : « Il ne faut pas être les fils de nos parents. » Nous sommes les
pères et les fils de leurs œuvres. Nous les créons, elles nous créent. Prendre
garde à ne pas être de trop bons fils, au risque de devenir des imitateurs de
nous-mêmes. Nous sommes aussi les enfants des artistes où nous avons
reconnu une partie de nous-même. Le père d’Egon Schiele est le Greco. Il
a des gestes de fumée comme sont de fumée les personnages du Greco qui
s’étirent avec réticence vers l’extase divine. Avec quelle discrète douceur
laissent-ils voir leurs mains s’affinant comme fumée de bougie ! Schiele
est un des plus précieux inventeurs de gestes de l’histoire de la peinture. Le
précieux désigne une délicatesse qui doit être protégée, le monde épais en a
donc fait une injure.
On dirait que les gestes de Schiele n’existent pas dans la vie ; sauf qu’ils
existent, puisque Schiele les montre et que l’art fait autant partie de la vie
que le football ; n’existeraient-ils qu’en peinture que cela ne les rendrait
que plus durables. Ces mains aux poignets cassés de grands oiseaux, ces
personnages qui ont l’air de cigognes… Je crois que Schiele a transporté
des imaginations d’oiseaux à longues pattes dans le corps humain.

Les poses qu’il donne à ses modèles sont si rares qu’elles ont l’air
d’insolences. Ce personnage aux doigts entrecroisés comme des bancs
d’anguilles, par exemple. Schiele aime les mains maigres, les longs nez
pincés, les bouches Adjani, les fronts vastes, les lèvres très rouges, les
joues creuses, la dissymétrie. Son imagination réside dans la capture de
gestes et de postures rares, mais aussi dans les mises en page et la rareté
des couleurs, qui éclatent d’autant mieux. Et dans tout cela il se peint. Les
photos de lui en 1914 sont Schiele-homme faisant du Schiele-tableau, au
moyen de placements artificiels des mains. Sa vie est transformée par son
art. Au début il peint académique, comme on nous apprend à tous (au
collège on m’enseignait à « bien écrire »), puis il se libère, comme certains
d’entre nous. Il est très difficile, très facile d’être soi.

Presque tous ses modèles regardent le spectateur ; souvent d’un air


menaçant. Me voici, mais n’entrez pas ! Rarement a-t-on vu
autoportraitiste aussi paradoxal. Il se montre mais ne veut pas qu’on
approche. Dans l’Autoportrait en saint Sébastien à l’énigmatique pose des
mains (on n’appelle souvent énigmatique que ce qui ne veut pas poser
d’énigme, qui ne cherche à être que ce qu’il est sans justification), les
flèches sont pareilles à des dessins d’enfants : il feint de ne pas croire qu’il
est un martyr. C’était un artiste posé, plus que le juge qui l’avait condamné
et les gendarmes qui l’avaient emprisonné en 1912. (Arrêté pour viol,
kidnapping et immoralité publique, rien de tout cela n’étant vrai, il a passé
vingt-quatre jours en prison, il avait vingt et un ans.) Son Autoportrait aux
cheveux courts est-il une biographie imaginaire ? Il se rappelle comment il
était en prison ou il s’est réellement fait couper les cheveux ? La
biographie des créateurs n’est pas sans utilité. Schiele est mort à vingt-huit
ans, le 31 octobre 1918, de la grippe espagnole. Neuf jours plus tard, à
mille deux cents kilomètres de Vienne, de la même maladie, mourrait
Apollinaire qui avait écrit : « J’ai fait des gestes blancs parmi les
solitudes » (Alcools). Ce n’est pas son vers le plus clair, mais il y a des
éclats dans l’obscurité. Ils s’éteindraient dans l’explication. Les gestes
peuvent être une forme d’obscurité intelligible.
gestes de création

Fait-on des gestes en rapport avec son physique ? C’est une question
remplie du préjugé que tel physique entraînerait tel geste. Gérard
Depardieu a un corps lourd et des gestes lourds, le comique Raymond
Devos avait un corps lourd et des bonds de ballon à l’hélium. Il n’y a pas
de fatalité des gestes. Chacun n’est pas destiné à véhiculer un
raisonnement, ni un résumé, un appui, le soldat supplétif de l’avant-garde
sérieuse que serait le langage. Il peut être une création, une image
indépendante. Certains gestes sont de l’ordre de la rhétorique, d’autres de
l’ordre de la littérature. Elle est parfois un objet qui se suffit à lui-même.
Un poème réussi est une sculpture. Un geste, une sculpture immatérielle.

Nos mains chassent parfois quelque chose sur le côté quand nous
parlons. C’était une pensée. La surface et la profondeur ne sont pas si
éloignées.
gestes de l’imagination

À Paris, pendant la guerre, un jeune radio de la Résistance voit des


agents de la Gestapo entrer par erreur dans un immeuble voisin, ce qui lui
laisse le temps de cacher ses instruments. Quand ils arrivent chez lui, tout
tranquillement, il se déshabille et se branle. Les Allemands, dégoûtés,
stupéfaits, partent. Le garçon s’arrête et des flots de transpiration lui
coulent du visage : non seulement il a eu peur, mais il se rend compte
qu’une antenne dépassait du placard. (Ça c’est moi qui l’imagine.) La
panique paralyse certains, donne à d’autres une présence d’esprit subite,
irraisonnée mais géniale. Irraisonnée ne veut pas dire illogique. La
panique, c’est Pan. Il se masturbe. « Quand un homme doit être pendu dans
les deux jours, monsieur, il lui arrive une merveilleuse concentration
d’esprit » (Samuel Johnson, dans Boswell, Vie du Dr Johnson).

Ma grand-mère maternelle avait caché des armes de la Résistance dans


la cave à charbon de sa maison de Tarbes. Des militaires allemands
sonnent à la porte. Ma grand-mère ouvre, suivie d’une de ses amies repliée,
comme on disait, ancienne actrice de la Comédie-Française à la carrière
interrompue par la maladie. En entendant parler allemand, elle a une idée
de comédie : elle ôte le collier de chien dissimulant le tuyau qu’on lui avait
posé après une trachéotomie et se faufile, saluant, d’une voix voilée,
rauque, bizarre. Les Allemands, dressés à la modernité et à la technique,
avaient très peur des maladies : ils fuient.
Le génie vient de ce que cela réussit. Si ces personnes avaient été
arrêtées, leur geste aurait paru inutile. C’est peut-être un des éléments du
génie, l’inutilité qui réussit.
clichés de gestes

Dès qu’il y a image, il y a cliché, par voie d’imitation. Le cliché est une
image morte, en gestes aussi. Quand en France en 2017 et depuis assez
longtemps, quelqu’un désignant quelqu’un d’autre se tape sur le front de
l’index, cela signifie : « Il est fou » (peut-être une induction du langage
parlé, « toqué », de toquer, frapper). Tout le monde comprend cette image
gestuelle parce qu’elle a été tacitement codifiée. On peut dire que, usée et
employée sans réflexion, ce geste est un cliché.

Les gestes perpétuent les clichés avec une obstination aussi frivole que
les mots. Nous n’utilisons plus depuis les années 1980 les téléphones dits
combinés, et pourtant nous continuons à utiliser le geste qui les
symbolisait, pouce devant l’oreille et petit doigt devant la bouche, au lieu
de porter la main à plat, obliquement, près de la joue, comme un portable.

Daniel Halévy est prévenu de la mobilisation générale de 1914 par un


roulement de tambour. Un garde champêtre lit l’appel. « Nous ôtons nos
chapeaux. “Vive la France !” crie un vigoureux ouvrier. Nous nous
éloignons. Il nous semblait avoir assisté à une scène de théâtre » (L’Europe
brisée, journal de guerre 1914-1918). Mauvais théâtre. Les gestes clichés
liant une communauté ressortent au rite.

« Vive la France ! » crient les fusillés qui l’ont trahie, et s’ils n’étaient
pas ligotés ils feraient le salut militaire, tout civils qu’ils puissent être. Les
gestes d’imitation de la solennité sont crus rédempteurs. Dans tout civilisé
il y a un sauvage. Les peintures guerrières sur le visage sont transformées
en gestes.

Les romanciers sans talent ne font pas plus attention aux gestes qu’au
reste. C’est merveilleux comme leurs personnages « se mordent les
lèvres ». Ils « s’affalent » aussi dans des fauteuils (sur des sols « jonchés »
de tapis, de quel grenier lexical vient ce verbe mité ?). Les gestes leur
servent de cannes anglaises psychologiques ou symboliques, puisqu’ils
n’ont aucune imagination. (Le vocabulaire outré procède du désir panique
de « style ».) Ces gestes, ils ne les voient pas, et ils en emploient le cliché.
Cui cui, cui cui.

Les meilleurs écrivains font autant attention aux gestes qu’au reste. À la
première page du Portrait de Dorian Gray, Wilde marque par un geste
l’emprise de Basil sur Dorian : « Il sursauta et, fermant les yeux, posa les
doigts sur ses paupières, comme s’il cherchait à emprisonner dans son
cerveau quelque rêve curieux dont il craignait de se réveiller. » Dans La
Mort de Danton, Büchner signale l’assurance effrayante de Robespierre
par un tout petit geste : « Il a frappé du doigt sur la tribune en disant : “La
vertu doit régner par la terreur” », dit un personnage.

Les clichés de gestes, machinalement faits, sont aussi appréciés que les
clichés de paroles. Le cliché a beaucoup d’adeptes : tous les hommes qui
ont horreur de réfléchir et sont heureux de se reconnaître dans la banalité.

Pourquoi ne donnerait-on pas des cours de gestes aux enfants ? Non pas
pour leur dire ce qu’il faut faire, mais pour leur apprendre à se méfier du
tout fait. Cela ne pourrait se produire qu’ailleurs qu’en France, pays de la
courtisanerie, de l’imitation des prestiges, de la ressemblance forcenée, de
la peur de ne pas être comme il faut (et qui a inventé cette expression), si
elle est aussi le pays de l’esprit, de l’imagination, de la légèreté, de
l’absence de sentimentalisme que, parfois, elle pousse jusqu’au manque de
cœur.
gestes d’entêtement

Nicolò Frigio, le diplomate d’origine allemande qui résiste à la


propagande des femmes dans l’enchanteur Livre du courtisan de
Baldassare Castiglione et en est moqué, raconte, pour illustrer l’insistance
selon lui systématique des épouses, l’anecdote de celle qui réclamait des
ciseaux à son mari excédé qui finit par la jeter dans le puits. Du fond du
puits, à moitié noyée, la femme tend les bras en l’air en faisant le geste des
ciseaux.
gestes de la moquerie

Un des mots les plus utiles de l’italien, qui n’existe dans presque aucune
autre langue, c’est pernacchia. Il désigne l’exagération du geste de tirer la
langue, en mettant la langue entre les lèvres, en gonflant les joues et en
soufflant avec un bruit de pet, « tu es si bête, outrecuidant connard, que je
n’ai plus rien à te répondre que cette moquerie ». Le français, langue dont
la politesse confine au pédantisme, n’a évidemment pas d’équivalent ; dans
un autre livre, j’ai proposé « pet de bouche », qui a le désavantage d’être
de trois mots. Un pébouche ? Et on écrirait une chanson où il rimerait avec
babouche, tout le monde le retiendrait et le voici dans la langue ? Les
Américains disent to blow a raspberry, souffler une framboise. Ce geste est
la façon qu’ont tous les allègres du monde de se libérer des pompeux.

Le guilleret geste de bisque bisque rage se fait en se frottant le dos d’un


index de l’autre ou en se frottant le menton du pouce, de même qu’il existe
et « soulier » et « chaussure », les doubles gestes comme les doubles
dénominations sont un moyen d’assouplir les codifications.

Loucher est un geste très sympathique, une moquerie de soi-même à


intention tendre. Le seul de cet ordre peut-être, car je ne vois aucune autre
grimace (loucher est-il une grimace ?) qui mette ainsi celui qui l’a faite
dans une position clownesque, sans la partie monstrueuse de la clownerie.
Foulque a vingt ans. (Charmante phrase.) Il est beau dans un genre sec,
encore plus beau la tête baissée ; on voit alors une chevelure blonde et
bouclée de faune et une bouche boudeuse par gêne. Il a eu un geste
espiègle et charmant comme il venait de surgir devant moi et que j’ai
sursauté : son regard se remplissant d’étincelles, il a porté la main à la
bouche pour retenir un rire, que j’ai aperçu, silencieux, derrière cette main.
Une fois que je suis revenu de ma stupéfaction (la stupéfaction, flash qui
nous fige sur une image blanche du monde), il m’a avoué son histoire,
comme si mon sursaut avait prouvé quelque chose à ce timide ; « Je suis en
train de vous dire des choses intimes », tout surpris de le faire. Cette
histoire, très poétique, est qu’il passe des jours entiers dans les arbres
depuis l’enfance. Ses parents le cherchaient, ne sachant jamais dans lequel
il pourrait se trouver. Il n’y fait rien, ni lire, ni dormir, il observe. La terre,
le ciel, selon les feuillages qui isolent beaucoup ou non (« Je ne connais
aucun nom d’arbre », dit-il, c’est intéressant, de se passionner pour une
chose sans son mot, au fait l’arbre n’est pour lui qu’un moyen dont il ne
connaît pas plus la marque que moi celle des taxis qui me transportent), s’y
tenant le plus souvent assis, tout dépendant de la conformation des
branches. Les contacts sont variés, certains rugueux, d’autres plus doux,
les odeurs aussi. Il monte à mains nues, aimerait tellement y passer plus de
temps que, quelques jours avant ce récit, il s’est construit une cabane dans
un cèdre du Liban. (On ne peut pas ne pas connaître le nom de cet arbre
aussi célèbre que Louis XIV.) « Contemplatif, mais pas new age, et je n’ai
rien lu des auteurs de “sagesse”. » Le plus étonnant est que sa copine fait la
même chose. Lorsqu’il lui a fait part de sa passion, elle s’est exclamée :
« Moi aussi ! » Leur idée est de trouver un arbre où construire une cabane
pour y passer une semaine. Des gens qui font des choses qui ne
ressemblent pas, comme c’est bien. Celle-ci montre que rien n’est plus
artificiel que l’amour de la nature, et je prends « artificiel » dans le
meilleur sens ; une construction. La nature est une idéologie, ça n’existe
pas, la « nature », dans le sens d’un état pur et intact de l’homme, et leur
aventure, si naïve, si peu cérébralisée, pour le plaisir de la rêverie, c’est du
Shakespeare, la forêt des Ardennes dans Comme il vous plaira, Titania et
Bottom dans Le Songe d’une nuit d’été. Foulque est petit, rêche, sans
apprêt. On pourrait imaginer un groupe échappant à l’organisation pratique
du monde pour vivre dans les arbres (est-ce ce que Calvino raconte dans Le
Baron perché ? j’en ai oublié les événements). Après une guerre où les
méchants auraient gagné, les bons se réfugieraient dans les arbres, recréant
avec leurs avisés prédécesseurs une humanité meilleure. Les écrivains et
les lecteurs ? Feuilleter, grimper.
gestes de comédie

Adina était dans un de ces matins où on se réveille en coton. De


méchants rêves l’avaient boxée toute la nuit, en tout cas assez près de son
réveil pour que, précisément, elle se force à se réveiller, et elle est là, en S,
froissée, dans son lit, comme sont froissés les draps. S son corps, S ses
longs cheveux roux sur l’oreiller cabossé, S le filet de bave au coin de sa
bouche, S le drap de dessus repoussé à demi consciemment à sept heures
sept (œil entrouvert vers le réveil vert), S son bras qu’elle place en col de
cygne à côté de sa tête. Espièglerie. Elle sourit. Des gestes de comédie
nous tirent comme des crochets des fonds où, à force d’aller, parfois, on
reste.

Lire le journal, un journal en papier, fait accomplir un geste ample,


important, on est dans les affaires du monde. Chassez ce déficit ! Éjectez-
moi ce secrétaire général des Nations unies ! Le moindre des plaisirs n’est
pas que l’on jette ensuite, d’un geste désinvolte, dans une corbeille, ce
journal.

Cet été 2016, au Portugal… Portugal, 2016 : pour l’instruction des races
futures sur nos abominables jours, ce fut l’année où, le monde s’étant
fermé d’un coup, les cœurs démocratiques, chassés de Turquie, d’Égypte,
de Hongrie, de Syrie, d’Indonésie et de tant d’autres pays rendus rebutants
par des chefs hargneux, n’allaient plus que dans ce Portugal qui ne s’était
jamais vu autant aimé. Cet été-là, donc, nous rejoignent un documentariste
américain et son fiancé, un juriste d’origine cubaine, les plus belles dents
du monde, léger zozotement. Le premier trente-cinq ans, le second vingt-
huit, dirais-je. Le documentariste parfaitement élevé, demandant aux uns et
aux autres ce qu’ils font, avec une courtoisie américaine appuyée,
n’émettant d’avis que positif. Quelques heures après cette conversation
avec les grandes personnes, les grandes personnes ce sont les hétéros, pour
les gays, au bout d’un trop long moment de sérieux, le couple discute près
de ma serviette de plage, je parle de la Lisbonne fanfare, et alors le fiancé a
une échappée de geste charmante, un peu folle, jouée, rieuse, entre nous, et
il dit en riant et en feignant l’exagération je ne sais plus quoi de fêtard.
Oui, nous avons souvent une gaieté. Le mot « gay » n’est pas usurpé
comme les gays homophobes le disent. Nous sommes aussi sérieux que
n’importe qui, mais nous savons (très souvent) déposer les postures pour le
rire, le plaisir, la danse, la vie. Quelle respiration. Tant d’autres se croient
adultes qui ne sont que des enfants vieillis dans la violence.
gestes bouffons

Les gestes bouffons sont cultivés. Quand, dans un sketch, une certaine
comédienne évoque le vent qui s’engouffre en se mettant subitement de
profil, abaissant la tête, faisant des moulinets avec les bras et disant « Vou
jzz zzz », elle se réfère à quelque chose. Il ne s’agit sans doute pas d’une
bande dessinée ou d’un dessin animé précis, mais de l’idée même de dessin
animé. Les gestes bouffons seraient-ils le mime de concepts ?
gestes sarcastiques

À la fête Big Boys au Theatre Club de Jaffa, le 31 décembre 2012, se


donnait un spectacle de travesti. À la fin, pendant les annonces du maître
de cérémonie, une drag queen pose la main sur le cœur, lui envoie des
baisers, repose la main sur le cœur, fait aller et venir sa langue en piston
contre sa joue, applaudit exagérément sans que ses mains se touchent,
remet la main sur le cœur. Le sentiment et la moquerie du sentiment est
une chose très drag queen. Rien ne montre mieux que ce geste que
l’exagération peut être une forme de pudeur.

Paris est la seule ville du monde avec New York où, la nuit, sur un
boulevard, sortant d’un restaurant, on puisse discuter deux minutes avec un
Noir qui vient de « tirer un coup » (son expression, voix tranquille et lasse)
dans un sauna en face, avant de saluer de quelques mots, barbues, en robe,
clovistrouillesques, trois sœurs de la Perpétuelle Indulgence qui vont faire
des moqueries dans un bar. Elles sont impassibles comme toutes ces
personnes qui font le moins de gestes au monde, étant des lustres, les drag
queens. Ces grandes parodistes ralentissent, figent, hiératisent, raillent les
gestes, leur donnant la noblesse de l’artifice.

Les comportements que prohibent les contes destinés au dressage des


enfants et des courtisans pour le confort du pouvoir, la ruse, l’hypocrisie, le
mensonge, devraient tout au contraire leur être recommandés, puisqu’ils
sont faibles. Ils les pratiquent du reste très bien. On devrait les interdire
aux puissants, puisqu’ils sont puissants. Cela leur donne un avantage
supplémentaire et injuste. Ils les pratiquent néanmoins très bien. Le geste
sarcastique du faible est l’anodine vengeance du dépit, le geste sarcastique
du fort est une franche incitation au meurtre. Il suffit d’une chose pour être
disqualifié de l’humanité. Une chose si grave qu’elle signale que votre être
est infecté. Cette chose, Donald Trump l’a commise le jour où, en
campagne électorale, il a singé les membres atrophiés d’un journaliste
handicapé qui avait osé lui poser une question. Ce jour-là il est sorti de
l’humain.

Pour qui se prend-il, d’ailleurs ? Elle se croit belle, cette créature à


langue de cheveux jaunes soufflée au séchoir, à la peau boursouflée, aux
petites mains de poupée tueuse ? Les laids d’extrême droite accusent très
souvent les autres d’être laids. Raciste Morose, par exemple, qui attaque
physiquement ses ennemis dans ses romans, ou cet historien d’art selon qui
l’art contemporain est laid quand lui-même a l’air d’un bulot sans coquille,
ou cet ancien conseiller d’un ancien président de la République française
qui parle de son « morphotype » (ça veut dire juif) quand il ressemble à
une boue sulfureuse, ou encore ce Trump qui doit être membre de
l’association des hippopotames albinos et passe son temps à accuser telle
ou telle femme d’être affreuse. La laideur des autres est le miroir des
monstres. Quelque geste qu’ils fassent répugne à l’humanité.
gestes fiers

L’Homme en armure tenant une lance de Jan van Bijlert a un geste


d’homme occupé qui ne veut pas être distrait de son occupation

tandis que le Jeune Homme en cuirasse d’Alexis Grimou, cambré, pose sur
sa hanche une main en col de cygne
La fierté a un petit air tapin.
gestes de triomphe

Par la baie vitrée, je vois une plaque émaillée bleue : « RUE


CASSETTE ». Un toit d’ardoise (chiens assis, cheminée parallélépipédique
étroite) découpe des angles cubistes sur un ciel bleu Fragonard (nuages en
cul de pouliche). Deux mères de famille, l’une sèche, sans lèvres et
autoritaire avec des projections de torse en avant pour s’imposer à sa
convive et riant au mot « humiliation », l’autre laide, les yeux exorbités de
peur et soumise, parlent de master d’édition pour leurs filles. C’est bien un
restaurant du VIe arrondissement de Paris. Je lis les brillantes pages des
mémoires d’Élisabeth de Gramont sur la déclaration de guerre de 14. Le
passage

Comment Galliéni jette à propos ses bataillons, ses divisions, sa cavalerie, son artillerie sur les
points faibles, comment il a écrit cette page d’histoire, comment dans une offensive foudroyante
l’armée du général Foch a réussi, en gagnant la grande bataille de La Fère-Champenoise, à
obliger le principal groupe d’armée qui lui était opposé à rompre comme les autres avec l’aide
des généraux Maunoury, Dubail, Langle de Cary et du général French ; comment Franchet
d’Espérey déploie une redoutable activité ; comment l’armée de Castelnau retient les Allemands
devant le Grand-Couronné de Nancy, comment Sarrail retient avec opiniâtreté près de Verdun
l’armée du Kronprinz, […] et comment ils mettent tous en déroute les armées de von Klück, de
Bülow, du prince Ruprecht de Wurtemberg, de Hausen, du prince héritier de Bavière […]

me fait presque pleurer. Je raffole des victoires. Et je plains les vaincus, ne


voulant surtout pas qu’ils aient une posture accablée. Le vainqueur doit
être modeste. Enfin, on le dit. On le désire, on le réclame. Pas question que
tu jouisses de tes efforts et de ton talent, privilégié ! Tu t’aplatiras bientôt
dans la rigole commune ! Sois-y déjà ! Eh bien, je trouve sympathique que,
dans le secret de son bureau, celui qui vient d’apprendre son triomphe serre
le poing et donne un coup de piston dans l’air, ou lance les bras au ciel, ou
danse. J’ai gagné ! Je vais pouvoir passer à d’autres choses ! Meilleures
encore ! Les victoires sont les bonds de la vie.
gestes polis

Dans un train, un ventru fat mal rasé, à grosse voix, parle plaquettes
frein et vidange bagnole à trois grosses collègues qui pour elles causent
braguettes ouvertes en s’esclaffant. Le train étant à l’arrêt, ils aperçoivent
une connaissance sur le quai. Concert de délicatesses. « Regarde-le, ce
connard ! », etc. S’assied en face de moi un jeune grand Noir élégant,
baskets stylées, qui a poliment déplacé ses longues jambes et est resté
pensif, avec des gestes de plume qui se pose.

Vipère-Qui-Avale-Des-Couleuvres, revenu de l’hôpital où sa femme est


mourante, doit écouter le Ministre, debout, mains derrière le dos, lourd
corps penché sur les soucis du monde que lui seul peut résoudre, parlant
longuement de sa migraine. Soudain sa politesse le rappelle à l’ordre. Cela
se manifeste par le geste suivant : il se redresse d’un coup sec, secoue la
tête comme un arbre dans l’orage et fronce exagérément les sourcils : « Je
montre que je suis concerné. » En cachant, les gestes révèlent.

Le geste affable de soulever son chapeau, comme le faisaient mes


grands-pères. Le geste têtu de feindre de soulever sa casquette du pouce.
Toute la différence tient à ce qu’on accepte de se gêner ou pas ; tel, le
chauffeur de taxi, au moment où je notais cela, à qui je demande de
débloquer ma vitre : « Je ne peux pas, ça ferait trop de courant d’air », dit-
il en désignant du pouce sa propre vitre abaissée. Les chauffeurs de taxi de
Paris peuvent donc aussi être des mufles en gestes.
Les raffinements de politesse que conservait la génération de ces grands-
pères font de nous des barbares à ordinateurs. Ils ne s’asseyaient pas au
restaurant sans saluer les clients de la table voisine d’un signe de tête ; ils
ne s’asseyaient jamais avant une femme ; ils se levaient dès qu’une femme
ou une autorité entrait ; ils étaient trop polis sans doute, puisque nous
avons décidé d’abandonner ces gestes de déférence qui rendaient la société
moins immédiatement violente. Il y avait deux milliards d’hommes sur la
terre. Il y en a sept. Nous avons moins d’espace. Nous nous gênons
davantage.
gestes licencieux

Ah, Vouet, le séduisant Simon Vouet, peintre très officiel de Louis XIII
qui a peint un homme vêtu en femme montrant une main où il a glissé le
pouce droit entre l’index et le majeur, geste de la « fica » (la chatte),
comme on dit à Rome où Vouet a vécu longtemps, et tenant entre le pouce
et l’index de la main gauche deux figues pareilles à des couilles. C’est le
saint inconnu des travestis.

Ce geste grossier et railleur, frêle revanche des petits, est haï par Dante,
l’écrivain le plus dépourvu d’esprit de l’histoire de l’humanité. Au
chant XXV de L’Enfer, un voleur lève les poings et fait la figue, criant :
« Tiens, Dieu, je te l’encadre ! » Dante : « Je n’ai pas rencontré d’esprit
plus arrogant. » Il n’y avait donc pas de miroir sur son parcours. Rien ne
faisait sourire ce mauvais perdant dont le livre est une vengeance contre le
parti qui avait chassé le sien de Florence. Il n’aurait rien compris au récit
de ce jeune avocat parisien qui me raconte que, « avec une bande
d’amis, on se met en femmes ». Attention, pas en travesti, pas « une
femme un peu conne », comme a dit l’un d’entre eux, cabas et poireaux,
normale, non, non, personnages, extravagance, poupées. Transformées en
bourgeoises à collier de perles, elles font la manche dans le métro : « Vous
n’auriez pas un euro, j’ai pris une tranche à l’ISF ? » C’est l’humour folle
comme il y a l’humour anglais. « On a fait le restaurant Ralph Lauren en
burqa. On portait à l’avant-bras des grands sacs Chanel, Prada, Dior. »
Dans le premier cas, les passagers du métro ont donné, dans le second, les
serveurs les ont très bien reçues. Cela dit quelque chose de la politesse, de
la méfiance, de la suprématie. Son nom de créature est Vaseline Dion. La
dénomination par calembours outrageux va avec les gestes.
gestes comiquement stupides

Paris, rue de Rivoli, printemps 2016 (Paris au début du printemps,


lorsqu’il fait encore frais et qu’un soleil courageux bande ses petits
muscles, c’est tout de même charmant), une femme traverse alors que le
feu des piétons est rouge. Se rendant compte qu’une voiture approche, elle
sursaute, s’arrête au milieu de la rue et fait un signe de croix.
gestes hypocrites

Ce hussard autrichien a sauté trop vite dans le collant de son amant


danseur pour aller retrouver sa femme dont il avait oublié qu’elle donnait
un concert dissonant. Cette rusée a tout compris mais ne dit rien et tente de
regagner son époux en faisant moutonner ses seins à l’aide de sa guitare.
Quelle salope, pensait leur petite fille qui tentait d’imaginer son nombril à
travers sa robe en coton brodé.
gestes d’attente (singes, 1)

On est comme un singe, quand on attend. Gestes arrêtés, statiques. Les


statues du monde entier forment le peuple des gens qui attendent.
gestes de détente (singes, 2)
gestes et misère (singes, 3)

La position accroupie des miséreux. Singes encore. Comment leur faire


gagner d’autres gestes que ceux de la mendicité, du vol et de la
malédiction ?
à propos d’un verbe (singes, 4)

Nous disons « singer », postulant, rois du monde, que les singes imitent
nos gestes.
gestes élégants

Un des gestes les plus élégants que je connaisse a été montré par Titien
dans son Homme au gant : accoudé, il tient un gant dans sa main gantée et
pendante. Il n’existe pas de geste élégant en soi. Un ambitieux sans tact
pourrait imiter cet homme et, à cause de ses lourdes mains, de la tension de
sa posture, de son absence d’allègement, il n’y arriverait pas. Un geste est
une échappée de l’esprit.

Je connais quelqu’un qui s’assied bien volontiers avec une main pendant
avec nonchalance par-dessus l’accoudoir du fauteuil et qui n’est
qu’angoisse. Le geste tente de le dérober à l’interprétation. Cette main
pendante, qui saurait sinon ceux qui le connaissent qu’elle ne dit pas ce
qu’elle veut dire ? Et d’ailleurs, que veut-elle dire ? Est-elle destinée à
montrer au monde que l’homme est nonchalant, ou à ce qu’il se le dise à
lui-même ? À l’assurer ou à le rassurer ? Une tentative de changer d’état ou
de rester dans le sien ? Un geste devenu machinal et sans plus aucune
destination ? Le geste ne dit pas toujours ce qu’il veut dire et ne veut pas
toujours dire quelque chose. L’interprétation peut être une prison. Il y a des
gestes qui n’ont ni intention ni sens, comme celui-ci que j’invente à
l’instant, de passer le côté de l’index sous une paupière dans un
mouvement rond. Je le donnerai à un personnage et les autres se
demanderont s’il est rêveur, égocentrique, destiné à eux tous, à un seul ou
à celle qui l’a fait (ce sera une femme), et pendant ce temps-là elle aura
obtenu ce qu’elle voulait.
gestes d’abandon

L’adolescent allongé en contrebas de la falaise est raide, comme


endormi, mort je ne voudrais pas. Sa main entrouverte, paume vers le ciel,
abandonnée au bout d’un avant-bras plié contre le visage, n’a pas la
crispation du dernier souffle, et son corps n’a pas la posture en mètre pliant
disloqué de l’homme écrasé. Sa position de dormeur (disons donc) contient
le type même du geste interrompu. Le sommeil arrête tout mouvement
conscient. Nous n’avons plus en dormant que les gestes que dictent les
songes, ces maladroits réarrangeurs de notre vie consciente, plagiaires sans
talent, éhontés maîtres chanteurs tentant de nous persuader qu’ils nous
adressent des signes.

Les gestes les plus touchants sont les gestes d’abandon. Un adulte se
frottant l’œil du dos de la main, comme un enfant.

Les gestes de rêverie, tel celui de cet homme aux bras croisés, la tête
tournée de côté, la bouche posée sur un biceps. Le regard est lointain,
presque éperdu (comme j’aime les regards éperdus !). L’appui que le corps
donne à cette tête alourdie de pensers denses permet au regard de
s’éloigner. Le corps, canne ou fronde de l’imagination.

Il y a de l’absence de volonté dans ces gestes. C’est leur charme.


Quelque chose échappe à notre contrôle. Ils sont presque des non-gestes.
Apollon fit une fleur de l’ombre d’un
jeune homme

Dans une rue ensoleillée de Paris, un homme en costume marchait un


cartable à la main. Comme c’était l’été, le tissu du costume était fin, et l’on
voyait rouler les muscles de ses cuisses. Il évitait de planter les yeux droit
dans le monde, l’air gêné. Les clients des terrasses de café le regardaient
d’abord avec indifférence (un costume, un cartable, dans ce quartier qui
n’était pas de bureaux), puis avec admiration, l’œil aimanté par cette
politesse souple, cette jeunesse qui ne voulait pas insister, se vieillissait
même, et en était plus attirante, ce corps qui gigotait comme un torrent
sous sa panoplie. Au moment où il tourna dans la rue adjacente, Apollon
plongeant du ciel battit des ailes avec un bruit de couteaux, se posa
souplement en pliant les jambes, le dos légèrement en arrière, s’arracha
deux plumes et découpa extrêmement vite l’ombre de l’homme sur le
trottoir. Saut arrière ; le dieu apparaît sous la forme d’un saltimbanque à
pantalon violet et chapeau claque luisant, les deux un peu sales. Devant
son visage, il manipule l’ombre avec des gestes gracieux. Les clients
applaudissent grêleusement quand il montre la fleur. Apollon salue,
s’envole sans qu’on le voie et va planter la fleur au Jardin des Plantes.
Quelques jours plus tard, un petit garçon du quartier qu’on y amenait
souvent pointa du doigt : « Une nouvelle fleur ! » Oui, oui, dit sa mère, qui
envoyait des SMS à son amant. Le petit garçon insista, elle le tira par la
main jusqu’à la pâtisserie de la mosquée où elle feignit de retrouver par
hasard ce collègue de bureau. Le petit garçon comprit et haït cette espèce
de fleur pour le restant de ses jours. On instagrammait des photos de gens
ceci, des photos de gens cela, Apollon attendait qu’on instagrammât une
photo de sa fleur. Personne n’a jamais fait de choses pareilles, lui dit, en
chassant l’image de l’index, Éros.
gestes de la sexualité

Dans La Vierge des tueurs, le garçon dit à l’adulte : « Prépare-toi »,


prend une lampée d’alcool, s’approche de l’autre qui comprend, penche la
tête en arrière, ouvre la bouche, et coule l’alcool comme de l’amour. La
scène aurait été complète si, au lieu de les faire pouffer de gêne, Barbet
Schroeder avait imaginé l’état d’excitation où ce geste peut porter ; et,
devenus eux aussi liquides, les hommes auraient fini d’approcher leurs
bouches qui se seraient mêlées, et mélange des corps.

Les gestes de fourmi des mains pendant l’amour. Elles tâtent, hésitent,
se trompent, se rétractent, repartent, pénètrent, sortent.

De combien de jambes et de mains sont faits deux corps dans un lit !

Un geste d’amour est un don pour prendre.

Dans les bonus, Schroeder raconte en s’amusant que les acteurs,


hétérosexuels, ont dû se forcer pour s’embrasser, qu’il leur a montré
comment faire, que l’équipe a jeté des billets pour parier sur un beau
baiser, et que, piqués, ils se sont lancés. Pourquoi vante-t-on toujours les
hétéros d’avoir réussi à jouer des homos, sinon parce qu’on trouve
l’homosexualité dégoûtante ? À chaque fois, n’est-ce pas, à chaque fois.
C’est même un élément de la promotion des films. On a répété que les
acteurs de Brokeback Mountain n’étaient pas gays, et que c’était « une
histoire d’amour universelle ». Pour Ma vie avec Liberace, la presse s’est
éblouie du courage des hétérosexuels Michael Douglas et Matt Damon
d’oser jouer des gays, et Matt Damon de raconter comment, pour les
baisers, etc. Dans Milk, de Gus Van Sant, il y a assassinat de l’intrépide
Harvey Milk, mais il avait vaincu sa honte et donné des coups de pied dans
celle de ses semblables, galvanisant leur courage. Gus Van Sant est un
sérieux, presque un ennuyeux, peut-être ne veut-il pas qu’on voie l’aspect
gai de bien des gays, ce qui en ferait un prude. Sean Penn a un très bon jeu
dans ce sens, qu’il l’ait inventé ou qu’on le lui ait suggéré (le cinéma, art
collectif comme les cathédrales) : « A homosexual with power. That’s
scary » (« Un homosexuel qui a du pouvoir. C’est effrayant »), dit-il de dos
en remuant les épaules, comme s’il s’ébrouait avec un frisson d’inquiétude,
et avec un bref geste frémissant de la main. Cette très imaginative
succession de gestes est l’ombre ironique de ses phrases.

Dans le Blow Job d’Andy Warhol (1964), un des films les plus
suggestifs qui soit, un homme habillé est filmé en gros plan et, par ses
simples regards et grimaces, on comprend qu’il est en train de se faire
sucer. Pendant plusieurs minutes, un nouvel homme éclot comme une fleur
dans un film de botanique accéléré, et c’est très beau. (Un peu moins bien
que ce que j’en dis, mais il faut parfois dire plus pour aider à gravir. Et
puis on peut réellement avoir raison en croyant se tromper. D’une
élévation de la paume de la main, je vous présente les gestes du monde.)

« J’ai entendu parler d’un homme qui, contemplant l’humanité du Christ


sur la Croix – il est honteux de le dire et simplement horrible de
l’imaginer –, s’est sensuellement et impurement pollué et s’est souillé »,
dit le prêcheur franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444), dans son
manuel De inspirationibus. Il est plus que probable que c’est un mensonge
destiné à exciter l’horreur des naïfs ; la seule possibilité d’authenticité est
que lui, Bernardin, l’ait fait. Le vice se trouve bien souvent chez le puritain
qui, horrifié par lui-même, le projette hors de son corps en calomniant des
innocents. Que l’inoffensif geste de la masturbation, où la main des
hommes s’enroule autour de leur queue, où le doigt des femmes titille leur
clitoris, produise un effet que ces gens aient décidé de nommer avec
dégoût « pollution » est le signe que les gens de clergé, tous les clergés,
n’ont jamais cherché qu’une chose, gâter notre plaisir.

Les gestes que font les mains durant l’amour n’ont pas à être nommés.
gestes tristes

Je parlais aux étudiants de l’Université de Téhéran. Avec mon goût


d’ôter les turbans à la littérature, qui n’a pas besoin de sacré pour être
primordiale, je leur ai dit des choses un peu vives sur Rousseau. Un
professeur m’a très poliment demandé de quel droit j’osais exprimer un
avis autre que respectueux, selon lui il fallait être vieux pour oser
s’exprimer comme je l’avais fait. La confusion de la sagesse et de la
vieillesse n’est pas la première qualité de l’Orient. Une étudiante m’a
sermonné parce que j’avais ajouté que la littérature doit être détachée de la
religion. Elle avait un regard de fer, il me semblait que son hidjab la faisait
se sentir invincible. Un des professeurs qui me recevait, une femme, que
j’ai vue faire un geste triste et gai à la fois, enlever son voile et allumer une
cigarette dès qu’elle s’est trouvée dans la sûreté de son bureau, a été arrêtée
peu après lors des manifestations anti-Ahmadinejad (le paysan illuminé
alors mis en place par les mollahs pour présider le pays). Je ne suis pas sûr
que l’étudiante soit allée demander des comptes à la milice. Les gestes de
la liberté ne sont jamais secrets. Les gestes dissimulés sont ceux de
l’oppression.

Polyglotta Gratin, quand elle riait, riait sans rire. Assise raide, elle serrait
les coudes contre le buste, haussait les épaules, écarquillait les yeux,
ouvrait la bouche et se mettait à pistonner du torse tout en émettant des
« heu heu heu » : elle se disait que, par politesse, elle devait rire, et, ne
pouvant exprimer cette émotion qu’elle ne ressentait pas, la mimait, imitant
soit dit le rire de sa mère qu’elle avait vue tellement rire et sincèrement.
Cette tentative de s’ouvrir aux autres en faisant un effort était admirable et
triste.
gestes déchirants

Ce sont les gestes de la faiblesse. L’enfant lève le bras devant ses yeux.
Il a été battu. Le sanglot est ravalé. On vient d’apprendre qu’on a un
cancer. L’absence de geste est encore plus déchirante. Les mouches
peuvent se coller à mes yeux, ma vie est pire.
gestes sublimes

Marie-Claude Vaillant-Couturier, déportée à Ravensbrück, témoigne au


procès de Nuremberg. On l’entend témoigner, avec des traces d’accent
gratin qui peuvent étonner de la part d’une communiste, mais il y a eu des
communistes de bonne famille, les meilleurs, quoique surtout en Italie. (Le
père de Marie-Claude Vaillant-Couturier était éditeur de presse, sa mère,
une demoiselle de Brunhoff, oui, comme le créateur de Babar, c’était son
frère, la première rédactrice en chef du Vogue français.) Déposition finie,
au lieu de repartir par la porte des témoins derrière elle, elle se dirige, à la
stupéfaction de tous, juges, assesseurs et journalistes, vers le box des
accusés. Et, calmement, elle regarde Goering, Schacht, Ribbentrop, Keitel,
les bourreaux. « Je voulais que par mon regard passe le regard des morts »
(Daniel Costelle et Henri de Turenne, Le Procès de Nuremberg).

Il y a des gestes sublimes de salopes. L’insolence enragée de Jiang Qing


à son procès, celle, froide, d’Elena Ceaucescu capturée. Elles lèvent le
menton sachant qu’on leur coupera le cou.

Quel est le génie qui a inventé l’expression « beau geste » ? J’aimerais


que cela vienne d’une confusion des deux origines latines du mot en
français. Tout ce qui casse la mécanisation de la pensée sera toujours
soutenu par moi, qu’elle s’appelle étymologie, vraisemblance ou quoi que
ce soit qui rassure la paresse.
gestes tragiques d’une femme que l’on
croyait sotte

Quand John Fitzgerald Kennedy a été assassiné, Jacqueline a crié :


« Jack, I love you ! » en tenant un morceau de sa cervelle dans les mains.
C’est du théâtre gore élisabéthain, du Webster.

À la clinique, un prêtre vient l’assister. Remarquant ses gants tachés de


sang, il demande une serviette à une infirmière pour qu’elle les enlève et se
nettoie les mains : « Non, je préférerais rester comme ça. » (« No, I would
prefer to leave it this way » ; la grande politesse, n’est-ce pas : I would
prefer.) Ça c’est plutôt du Shakespeare.

Le corps mis en bière, elle ôte son gant ensanglanté, se défait de son
alliance, la met au doigt du cadavre, embrasse son pied, ses yeux, sa
bouche, remet le gant ensanglanté et se retire. Ça c’est du Corneille.

L’équipage d’Air Force One, par déférence, refuse que le cercueil aille
en soute et le fait installer dans la cabine, au fond. Jacqueline y reste seule,
main posée sur le couvercle, écœurée dit-on par l’arrogance du clan
Johnson. Ça, c’est du Racine.

Le cercueil, temporaire, d’une entreprise de Dallas, est largué vide d’un


B17 dans l’Atlantique pour éviter tout voyeurisme. Les temps modernes
avaient commencé depuis quelques années et on les connaissait. Ça, c’est
du Beckett.

Avant la prestation de serment de Johnson où Johnson lui impose d’être


son témoin, il connaît les symboles, on demande à Jacqueline Kennedy
d’échanger son tailleur taché de sang, elle refuse, elle connaît les symboles.
Elle exige que, contrairement à l’usage, la garde militaire du catafalque à la
Maison Blanche regarde le cercueil. Ça, c’est du Tennessee Williams.

Kennedy a été tué parce qu’il était mince. Le premier président de la


République à l’être, il déstabilisait la croyance que la puissance doit se
signaler par ce que les Libanais appellent « le ventre de la notoriété ». Sa
femme était trop élégante pour les Américains accoutumés au genre
mémère des précédentes épouses de présidents, on lui a reproché de
s’habiller en France, elle a fait copier des tailleurs par des couturiers
américains. Un chef qui renverse une coutume risque la mort, il l’obtient à
coup sûr si l’erreur est commise en couple. (Charles Ier se faisant
portraiturer en amoureux avec sa femme.) Si on ne pense pas à sa minceur,
dans l’histoire de Kennedy, c’est qu’on ne fait pas attention au corps des
hommes. Forme de mépris qu’on a pour eux. Ils ont le pouvoir, on ne va
pas s’occuper de leur beauté ! Femmes : 1/x. Elles-mêmes semblent
totalement indifférentes à l’aspect physique de leurs compagnons. S’il n’y
avait pas les gays, personne ne s’occuperait de la beauté des hommes dans
le monde. Et ils seraient là, troupeau, regardant le sport à la télé, sans plus
de geste que de se gratter l’aine, hélés de temps à autre pour accomplir la
tâche de reproduction par voie conjugale. Kennedy a mortellement vexé les
chefs de syndicats, d’administrations, de la CIA, qui se sont sentis jugés
par sa minceur. Et le mortellement s’est retourné contre lui. Il n’avait pas
joué un jeu. Lui mort, son apparence a vaincu ; sa popularité posthume a
fait abandonner aux riches et aux gens de pouvoir le gras et l’ample qui
avaient jusque-là servi à révéler leur puissance. Ainsi a-t-il marqué
l’histoire du monde. Président médiocre, il a inventé un genre que
l’Occident a suivi. La maigreur de Lincoln était un état physique, la
minceur de Kennedy a paru une décision esthétique. Décadence ! Elle
entraînait une souplesse de gestes qui ne convenait pas au pompeux
machisme militaire américain. Un homme épaule un fusil.
gestes d’adieu

Sur un vase à huile funéraire attribué au peintre d’Achille que conserve


le Metropolitan Museum de New York, le défunt est une simple âme
flottant au-dessus de la tête d’un ami en deuil. Comme est tendre le geste
de cet homme déplorant sa mort en frôlant la colonne de son mausolée du
dos de l’index ! La dernière caresse.

Sur une stèle grecque comportant une scène d’adieux de la même


époque (au musée du Louvre), deux hommes se serrent la main ; l’un tient
celle de l’autre des deux siennes, ce qui rend le geste encore plus amical et
même pathétique ; tu vas mourir, mon ami, je te salue, mais je voudrais
te retenir parmi nous.

Socrate a fait deux gestes tendres avant de mourir, le plus émouvant


étant le second. Ils étaient, selon Xénophon dans son Apologie de Socrate,
à l’intention d’un certain Apollodore : « C’était un ami passionné de
Socrate, d’autre part un homme simple ; il déclara : “Mais moi j’ai
beaucoup de peine, Socrate, à te voir mourir injustement.” Socrate, à
ce qu’on rapporte, lui répondit en lui caressant la tête : “Préférerais-tu, mon
bien cher Apollodore, me voir mourir justement plutôt qu’injustement ?” ;
et il accompagna ces mots d’un sourire. » Quel souvenir ont dû laisser à
Apollodore, pour le restant de ses jours (et à Xénophon qui les a vus et en a
été frappé), comme une preuve que l’amour existe, ces deux gestes d’un
philosophe que ses ennemis disaient lubrique.

La narquoiserie peut être une forme suprême de politesse. John Sartoris


meurt dans un combat aérien pendant la Première Guerre mondiale. Temps
où ces appareils étaient des joujoux mortels. Fabriqués avec des clous et
des planches (mettons), ils ne devaient pas moins paraître stupéfiants
d’évidence antique. On volait moins haut, moins vite, l’ennemi pouvait
voir le visage de l’ennemi. Son frère Bayard raconte :

Je vis le feu jaillir le long de son aile, et lui qui se retournait. Il ne regardait pas du tout le
Boche ; c’est moi qu’il regardait. Alors le Boche a cessé de tirer, et nous sommes restés tous
trois pour ainsi dire dans la même position pendant un instant. Je ne savais pas ce que John était
en train de faire, quand, tout d’un coup, je l’ai vu enjamber la carlingue. Il m’a fait un pied de
nez, selon son habitude ; il a adressé au Boche un geste goguenard, et, repoussant d’un coup de
pied son appareil, il a sauté.
William Faulkner, Sartoris

Comme il est charmant, le geste d’adieu italien, qui consiste à ramener


plusieurs fois les doigts vers sa paume ouverte, alors qu’en France on lève
la main en abaissant les doigts ; l’un prend parti, l’autre dit : reviens.
Personne n’a jamais prétendu non plus que la tendresse est née en France.
gestes qualifiés

liste de gestes…

… faisant se sentir…
… tout-puissant
Couper des filets de poisson cru.

… bienveillant
Caresser un chat sur ses genoux pendant qu’on parle.

… attentionné
Caresser un chat sur ses genoux quand on se tait.

… protecteur
Le geste du petit garçon qui pose une carte à jouer puis retire très vite les
coudes vers son buste, comme s’il avait peur que son pari puisse avoir une
conséquence néfaste.

… supposés élégants

Déployer lentement un éventail.


… supposés altiers

Fermer un éventail d’un coup sec.

… toujours élégants

Les postures prises par les spectateurs des loges dans les théâtres. De
profil, épaule sur le rebord, coude sur la rambarde, joue dans la main,
l’autre bras laissant tomber une main en cascade par-dessus le balcon, ils
montrent que la nonchalance peut aller avec l’attention.

… donnant un fort sentiment de maîtrise

Rouler un parapluie.

… tristes

Un enfant levant un bras pour se protéger d’un geste qui n’était pas
menaçant.

… rapidement délicats

Le jeune père de famille à catogan japonais sur le sommet de la tête qui


jette sa cigarette et souffle la fumée en l’air avant de prendre son fils dans
ses bras (Bologne, via Oberdan, mars 2016).

… affectueux

Mordre dans un bâtonnet de glace et le tendre à son voisin.


Sentir les cheveux de sa fiancée dans la queue du supermarché.

Taper les fesses de la nouvelle personne avec qui on vit quand on entre
dans un endroit solennel.

Baisser les paupières, de loin, avec un demi-sourire, à une personne


qu’on aime inquiète de ne pouvoir nous rejoindre dans une foule.

… dégoûtants

Les mains translucides d’un vieillard, fines, aux ongles bombés, à teinte
ivoire, posées l’une sur l’autre, celle du dessus caressant pédophiliquement
l’autre. Ce vieillard est un cardinal.

… répugnants

Tous les gestes de l’obséquiosité : le dos rond, l’épaule basse, le sourire


suave.

… de crétins

L’adolescent au dos en C, la pupille éteinte sous la paupière à demi


fermée, qui tape indéfiniment les mains sur les cuisses, « je suis un batteur
de génie ».

Le trentenaire assis droit à la terrasse d’un café, écouteurs dans les


oreilles, qui tape gravement sur la table des mains à plat, « je suis un
batteur de génie et je vous méprise ».

… attendrissants
gestes aviaires

Dans le français classique, imbécile voulait dire fou. Un fou peut être un
témoin, celui de l’ineptie du monde, qu’il incarne avec douleur. Au-delà de
cela et de la pitié que j’éprouve, je dirais qu’une folie qui persiste mène à
l’imbécillité. La France du moment où j’écris ces lignes (2016) est la proie
de fous narcissiques qui l’assourdissent de leurs hurlements de déploration
sur son destin servant à attirer l’attention sur le leur. Et ces fous nous
assourdissent de leur imbécillité. Le geste du fou se réduit à un
mouvement, celui du perroquet dans sa cage : subitement il penche la tête
de côté. Un œil rond nous observe. Derrière, dans la machine à laver d’un
cerveau rendu malade par la passion de soi, tournoient des idées et tout
d’un coup : criailleries. Le fou a l’air d’un perroquet.

Une star de cinéma devint folle de douleur en vieillissant. On lui avait


trop dit que sa beauté était son principal atour. Elle abandonna le règne
humain pour entrer dans le règne aviaire. Voilà comment elle se trouva
dans un hôpital psychiatrique en Suisse, où elle pousse des cris d’oiseau
dans une blouse blanche nouée derrière. Au même instant, dans la ville de
Paris, une vieille directrice financière criailla soudain un : « Misogyne ! »
tout à fait hors de propos à la remarque d’un conseiller stupéfait, et se mit à
lui caqueter des horreurs, je ne vois pas d’autre verbe, grimpant d’une
octave à chaque fois que le malheureux tentait de répondre ; une secrétaire
répondit à son patron qui avait craint un infarctus : « Vous n’avez pas de
cœur, vous ne risquez rien ! » puis ricana comme une mouette ; dans un
dîner, Strychnine de Ciboire, sautillant d’une haine à l’autre, dit des saletés
sur tout le monde en gloussant. La ville de Paris eut le sentiment de se
trouver emprisonnée dans une volière d’archéoptéryx. Elle se concentra sur
un café vide dans un quartier sans enjeu social. Une femme de soixante-dix
ans environ, petite, ridée, mal peignée, ne cessait de vitupérer l’autre, plus
âgée, aux bonnes joues grasses et au sourire tendre. « Tu ne comprends
rien ! » « J’ai failli te tuer ! » « Arrête de dire des conneries ! » Fronçant le
nez, levant les bras, fermant les yeux, chassant on ne savait quoi des mains
de part et d’autre de son visage avec un air douloureux. Tout l’offensait.
Tout était stupidité. Même le positif fut agressivement dit. Et criaillant,
criaillant, avec des gestes de hachoir. Quand le garçon arriva avec
l’addition elle se força à lui sourire, mais, ne sachant comment faire, elle
plissa le visage comme on presse un citron, avant de reprendre ses
croassements en enfilant son manteau. Dans la rue, cela continua. Et à la
maison. Et en présence du prêtre. Mourant dans un dernier jasement, elle
posa sa tête de côté sur l’oreiller, comme une caille sur un étal. Regardait
le lit son mari, mâle moyen de l’espèce sanglier.
Il n’avait jamais été mécontent de lui. Au même moment, dans une autre
ville du monde, des nasillements d’hommes s’entendaient sous un écran
plat retransmettant un match de football, dans un cirque de combat de
catch, dans un meeting politique, dans…
gestes mammifères

Assis sur la banquette d’un restaurant, je vois, se découpant devant la


vitrine ouvrant sur la rue, une jeune femme ouvrir les lèvres sur le
rectangle de ses dents serrées puis, ses deux yeux exorbités plantés dans un
miroir de poche, passer l’index de son petit doigt entre les dents. Cette
cliente agissait en guenon.

Lors de mon service militaire, fils de bourgeois n’étant que sous-officier


(je raconterai dans Démocratie du bord de mer comment, par négligence et
par orgueil, je n’ai rien fait pour être officier dans un état-major), j’ai été
spontanément, lourdement, opiniâtrement haï par un fils de petits
commerçants plus jeune que moi, vingt ans contre vingt-cinq, mais l’air
d’avoir l’âge des bisons. Il ne supportait pas ma haute taille, ma minceur,
ma mine rieuse, mes attaches fines et mon parler facile, lui qui était trapu,
noiraud, épais, grommelant. Dès qu’il me voyait, il remuait lentement le
cou comme un bœuf, duquel il avait la lèvre pendante et baveuse,
et souvent il mugissait. Il mugissait positivement. Sa forme était humaine
mais d’intelligence et d’émotivité il demeurait dans un inachèvement qui
n’empêchait bien sûr pas la ruse. Petites saloperies ici, petites saloperies là.
Il ne pouvait se passer de moi. C’est le problème des haineux. Ils sont
amoureux. Et, mugissant, il mâchait un chewing-gum comme un bœuf paît,
avec un œil méfiant. Dès qu’il pouvait me bousculer comme un bœuf fait
quand le troupeau avance, il le faisait. Il voulait me saillir, peut-être.
Les gestes exquis, je ne les raconterai pas, il y a assez de jalousie dans le
monde. C’est une des fonctions de la fiction : outre de révéler les
malversations que se cache la vie, elle permet de raconter en les attribuant
à des personnages les bonheurs qui nous sont arrivés et nous donneraient
l’air fanfaron si nous les racontions à la première personne. D’ailleurs,
devant être adaptés aux personnages, ces bonheurs dévient et ne sont plus
tout à fait ce qui nous était arrivé. Ces gestes livresques charmeront la vie
qui les imitera. De même que la nature est très contaminée de culture, de
même, la vie est très mélangée d’art. Elle ne le sait pas toujours,
quoiqu’elle le sente. L’homme le plus épais cherche de la formalisation, de
la synthèse esthétique, de la gratuité de beau, par le sport, par exemple.

Les gestes réflexes, les hommes en ont, pareils au mouvement de


castagnettes des oreilles de la vache qui chassent une mouche. Si les gestes
sont des mouvements à intention, les animaux en ont sans doute. Le
cerveau de la vache ordonne à son oreille de faire le mouvement que nous
faisons avec la main. On ne veut pas que les animaux jouissent du même
lexique que nous. Nous les avons vaincus il y a des millions d’années.
Vache rendue muette par ton esclavage, pas question que tu aies droit au
mot geste ! Tu auras le mouvement ! Le Noir esclave était nègre, et si nous
prêtons le mot « jambe » au cheval, c’est que nous jugeons élégant de
monter cet animal ; on concède un mot flatteur à qui nous flatte. Nous
avons en commun avec les mammifères les gestes du soin ou de défense du
corps : se lécher une plaie, griffer, mordre, avec la partie joueuse du
mordre aussi.
gestes des animaux

Les animaux domestiques comprennent nos gestes. Nous les avons


domestiqués. Ce sont des gestes souvent répugnants, de maître. Les
animaux sont en position de faiblesse. Est-ce que je comprends, moi, leurs
gestes, eux à qui nous refusons ce mot de crainte qu’ils aient une
conscience ? Les sourcils en forme de billes du teckel de mon grand-père,
qui se levaient alternativement avec tant d’expressivité, exprimaient-ils
vraiment l’interrogation ?

Chien, disais-je à propos de gestes serviles du roitelet de Pompanie ;


chien domestique, en tout cas. Les chiens sauvages ont-ils les mêmes
comportements ? Chiens, rats, porcs dont les noms nous servent à injurier
des hommes qui se tiennent plus mal qu’eux, comme s’il nous était
insupportable que l’humanité ne soit pas en tout supérieure. Je ne crois pas
que les animaux aient nos raffinements de fourberie, méchanceté, etc. Ils
ne sont pas « méchants », ils se nourrissent. Quelle est la proportion de
ceux qui tuent pour le plaisir ? L’un fait ça, et il est adoré par les hommes,
le chat. Même quand nous disons affectueusement « mon chat », « mon
lapin », « mon rat », il y entre une teinte de condescendance. Rien
d’égalitaire entre nous et eux. Nous avons bien peur de ne pas être ce que
nous prétendons être.

Les chiens sont de tous les animaux domestiques ceux qui font le plus de
gestes, auxquels leurs maîtres accordent en effet ce statut de geste parce
qu’ils peuvent les interpréter dans le sens de la soumission. Le possesseur
d’un oiseau dans une cage avoue plus nettement : j’ai un esclave au service
de ma distraction. Que pense l’oiseau ? La défense des esclaves est de
n’avoir aucun geste. Combien de bras d’honneur une fois la porte fermée !
L’impuissance n’a accès aux gestes qu’en cachette. Les peuples d’en bas,
dents serrées, accomplissent leurs tâches serviles avec les gestes requis et
aucun autre. Oh ! ils grognent, mais aucune inquiétude : les poings ne sont
pas levés.
gestes des végétaux

Les fleurs ont des gestes. Je parle des fleurs coupées, que j’aime, pour
leur malheur sans doute. On en coupe pour moi. Quelle est la souffrance
des fleurs, non seulement nous l’ignorons, mais nous nous en fichons. Une
rose ne miaule pas. Seul le bruit éveille, éventuellement, l’humanité qui
réside, éventuellement, chez les hommes. Il paraît que les tricoteuses de la
Révolution (si elles-mêmes ne sont pas une légende), qui ne levaient même
plus le regard vers les aristocrates se laissant décapiter avec une élégante et
silencieuse immobilité, ont eu un frémissement le jour où Mme du Barry a
monté les marches en gesticulant et en hurlant. Ah ? ce ne serait pas bien ?
Si les fleurs pouvaient émettre un son quand on les décapite, il y aurait des
associations de défense de la Rose. Je suis coupable d’insensibilité quand,
m’étant exclamé sur leur odeur et leur couleur, comme un acheteur
d’esclaves, je les installe chez moi pour mon plaisir. Et me touchent le
geste des tulipes qui tordent le cou pour se faufiler dans un effort muet par
une grille imaginaire vers la liberté, le geste des pivoines qui, rouges et
pommées le premier jour, se laissent mourir en blêmissant et en ouvrant
chaque jour plus grand une gueule d’horreur à mille langues impuissantes.
Les eunuques, les esclaves, les domestiques même, les muets et les
malheureux sont les fleurs coupées de la société. Ils semblent en avoir les
gestes. Les Noirs du sud des États-Unis n’ont pas plus eu, dans la vie, le
cou tendu la bouche ouverte imaginés par les comédies musicales que les
empereurs romains n’ont parlé avec les alexandrins rimés de Racine, mais
ils les ont eus symboliquement.
gestes végétaux

Se tenir au garde-à-vous comme un cyprès.

S’étirer comme un hêtre.

Nager comme un cèdre du Liban.

Pencher le cou comme une tulipe.

Dormir comme de la mousse sur un rocher.


gestes aquatiques et aériens

Et, étant des mammifères, nous ne nous pensons pas poissons. Nous
l’avons été, il y a des milliards d’années.

Les hanches ont des esquives de truites.

Nos cuisses sont des saumons qui bondissent.

Les pieds sont des poissons de sable.

Les gestes pneumatiques des cosmonautes sont si gais, si gais, qui les
détachent un instant de la terre et de ses obligations de labeur. Un instant,
nous pouvons nous rêver aigrettes de pissenlit en vol.

Les gestes réussis sont-ils aquatiques, ou aériens ? Les mains sont des
fleuves, les doigts des cascades. Les images que nous créons poétiquement
avec notre corps passent comme du vent.
gens sans gestes et gens de beaucoup
de gestes

Dans « Brèves ombres » (Œuvres), Walter Benjamin raconte le prince


de Ligne se ruinant avec sang-froid dans les cercles de jeu : « Jour après
jour, il conservait immuablement la même posture. La main droite, qui
jetait sans cesse d’énormes mises sur le tapis, retombait ensuite avec
mollesse. La main gauche, elle, était glissée horizontalement dans son gilet
et reposait immobile sur son sein droit. Par son valet de chambre, on apprit
plus tard que la peau à cet endroit présentait trois cicatrices ; la marque
exacte des ongles des trois doigts qu’il gardait là sans jamais broncher. »
Benjamin n’avait pas d’imagination fictive, cette histoire qui aurait ravi
Ann Radcliffe doit être authentique. Impassible n’est pas nécessairement
impavide.

Liste des gens sans gestes et des gens de beaucoup de gestes

sans gestes de beaucoup de gestes

Les intelligents qui se méfient Les inquiets


Les lacs d’angoisse Les nerveux
Les tyrans absolus Les politiciens à
promesses
Les pompeux Les démonstratifs
Les aristocrates français à la guillotine Mme du Barry (née
Jeanne Bécu) à la
guillotine
Les drag queens Les saints
Les reines
Les très bien élevés
Les méfiants
Les esclaves
Les enfants en présence des adultes. Ils
leur croient une perspicacité égale à la
leur. Ce n’est pas qu’une question de
politesse. En apprenant à leurs enfants
à ne pas faire de gestes, les parents
leur disent : méfie-toi.
gestes des mimes

Certains hommes font métier des gestes. Les mimes sont des imitateurs
outrés. Essayons de surmonter la gêne intellectuelle que me communiquait,
enfant, le mime Marceau. Les lieux communs m’ont choqué dès l’enfance,
et le jour où, je devais avoir dix ans, j’ai entendu un membre de ma famille
en exprimer un et ai intérieurement enragé est celui où, si peu que ce soit,
j’ai ouvert la porte de la réflexion personnelle. Non seulement le mime
n’invente pas, mais il enlève toute autonomie aux gestes en les
transformant en imitations de situations. J’essuie la vaisselle et l’assiette se
casse, je suis enfermé dans une cage dont les parois se rapprochent. L’art
du mime n’est souvent que celui du rébus. Quel dommage que les mimes
n’aient pas inventé le mime de situations qui n’existent pas ! Au fait, cela
s’appelle la danse.

Le mime fait le même, le caricaturiste résume. La caricature (ce mot


devenu péjoratif dans les années 10 congelées d’esprit de sérieux) exprime
en un geste ce qui nécessiterait des dizaines de mots. On demande à
Stalagmite Hermès s’il a des nouvelles de X… : il lève le coude et se
protège le torse de l’avant-bras. Tout le monde sourit. X… est un
sympathique pleutre, qui ne répond jamais aux demandes qu’on lui fait de
crainte de prendre un risque.
gestes exagérés

L’exagération est une des conditions du génie. Le plus délicat des


poèmes (de Mallarmé, mettons) est une exagération, toute simplification
extrême (de Beckett, mettons) est une exagération, tout détail monté en
neige d’un récit (la bataille de Waterloo du point de vue du seul
personnage de Fabrice dans La Chartreuse de Parme, mettons) est une
exagération, et chacune est plus révélatrice qu’une vue d’ensemble. Une
exagération est un effet de loupe. De là l’importance de ce que j’appelais
un détail. Il n’y a pas de détails. Les gestes ne sont pas des détails. On ne
les regarde pas, c’est autre chose. Satie a une exagération de la ténuité,
Donald Judd de la brillance, Almodóvar des couleurs de nappe de cuisine.
Les vues d’ensemble sont une documentation, l’exagération est une
attention. Un geste exagéré peut être plus significatif qu’un geste commun,
comme dans ce portrait du photographe Rami Maymon, où un homme à
l’orée d’un bois pose un poignet sur l’œil dans un geste que l’artiste m’a
dit, dans un mail, volontairement théâtralisé.
Et ce qu’il appelle ainsi sans penser à mal (on y en a mis quand on l’a
créé, ce mot parmi tous ceux qui tendent à injurier l’art, « prosaïque »,
« bouquin », « tout ça c’est du cinéma ») semble un moyen d’appeler à
nous un sens resté mystérieux. Et qui le reste. Comme une fleur. Peut-être
ce geste n’est-il qu’une fleur. Il n’exprime ni « réaction », ni « émotion »,
ni « symbole », il est là pour être là, pour être un geste pour un geste, une
fleur humaine. Peut-être y a-t-il moins de mystères qu’on ne le pense.
Peut-être n’y a-t-il pas de mystère.
gestes communs

Si les gestes originaux sont les plus enchanteurs, les gestes communs
sont les plus touchants. Ils signalent l’appartenance à la communauté des
hommes. Si dandy que se croie le dandy, à un moment ou l’autre il tend la
main pour en serrer une autre.
gestes rompus par le bruit, bruits
rompus par le geste

Dans John, de DV8 (« deviate », la compagnie du chorégraphe Lloyd


Newson), un des personnages dit que les hétéros dans leurs saunas
bavardent beaucoup, parlant musculation, régimes, seins des femmes,
tandis que les saunas gays seraient silencieux. Il ajoute que tout s’y fait par
le regard et les gestes, et que si un garçon insiste quand on n’en veut pas
il suffit de rompre la règle tacite du silence absolu pour qu’il obtempère.
La parole devient si tonitruante qu’elle a l’effet d’un coup de canon ; tel,
un geste sec dans une conversation paisible. C’est un élément auquel je
n’ai pas pensé dans la scène de sauna d’un de mes livres que j’ai pourtant
tentée lente et précise comme un massage. La chose essentielle est si totale
qu’elle n’est parfois pas vue. Les Soviétiques préoccupés par les queues
quotidiennes pour acheter de la nourriture ne pensaient plus qu’il existait
un mode de vie où on pouvait parler sans méfiance. Quels étaient les gestes
soviétiques d’opposition ? Nazis ? Il n’y en avait sans doute pas. La
méfiance engendrée par ces régimes crée des musées Grévin de peuples.

Un bruit peut être interrompu par un geste, lent, sobre et impérieux,


l’index posé en tronc d’arbre au milieu du lac de la bouche. L’écoulement
d’en face s’interrompt. C’est le geste qui nous fait le plus obstacle durant
toute notre vie. Ma mère avait dans sa chambre, sur un bonheur-du-jour en
acajou, une reproduction de L’Amour menaçant de Falconet. Je le
regardais avec méfiance, ce bébé en biscuit joufflu et souriant qui me
faisait chut. Je préfère les ordres sévères à ceux que l’on enrobe. Enfant, je
n’étais pas très enfant. On admirait mon sérieux. Ce petit être qui s’isolait
sur l’île des livres craignait ceux qui avaient déjà plongé dans l’agitation
sportive et braillarde. Elle mène aux massacres, se disait-il.

Les hommes qui sont prêts à inventer toutes les justifications


d’apparence historique à leurs croyances disaient dans l’Antiquité que
l’index sur les lèvres du dieu grec du silence Harpocrate venait du dieu
égyptien Horus. « Harpocrate commande, avec son doigt, de garder le
silence sur Isis », écrit Varron dans De la langue latine. Avec sa foi
étymologique, il a la naïveté du savant dont Platon avait fixé le
comportement dans le Cratyle. Loin de moi de croire naïf ce dictateur de
Platon, disons que l’arrogance a ses candeurs ; Varron explique avec le
plus grand sérieux que « soleil » est dit « sol » par les Latins « ou bien
parce qu’ils ont repris le mot des Sabins, ou bien parce que seul [solus] il
engendre la lumière ». Les étymologistes donnent l’impression
d’explorateurs amateurs qui soulèvent un caillou en s’écriant : « Un
diamant ! », et c’est une tong. Pourquoi ne conçoivent-ils jamais qu’une
langue a pu buter, qu’un con a pu parler, que l’imitation peut déformer au
hasard ? Pour les gestes comme pour les paroles, toute bêtise est justifiée
du moment qu’elle est ancienne. Du nom d’Harpocrate vient que certains
de ces appliqués ont appelé le chut le geste harpocratique, j’aime mieux les
mots moins diplômants et au lieu de ce censeur d’Harpocrate donnez-moi
Harpo Marx, au fait des quatre frères c’est le muet.
gestes uniques

Rirou, Rirou le Dauphin, a un geste que personne d’autre de ma


connaissance n’accomplit. Quand il exprime la stupéfaction admirative, il
porte le bout de l’index et du majeur, en même temps, sur ses joues.
Existe-t-il des gestes uniques, qui seraient accomplis par une seule
personne dans l’humanité ? La combinatoire des sentiments, sensations,
intelligences, fait que nous sommes moins exceptionnels que nous le
croyons, mais elle fait sans doute aussi que chacun de nous a un grain de
déviance. Tout le monde ne ressortit pas entièrement à un type. Les gestes
sont parfois ce qui nous en fait échapper.

Autre geste unique du Dauphin (du moins pour moi qui ne connais pas
les sept milliards de membres de l’humanité, de là ma méfiance devant les
tous, les toujours, les jamais et les superlatifs) : repousser du bout des
doigts, d’arrière en avant, par petits coups, ses pommettes. Des pensées
secondaires viennent siffler autour de la principale.

L’Écureuil, la personne ayant le plus de tact que j’aie jamais rencontrée,


un tact inouï, vraiment, d’une attention à autrui comme je voudrais l’avoir,
qui a eu avec moi des gestes d’une délicatesse jusque-là inconnue de moi
et que je ne connaîtrai peut-être plus jamais, comme de parcourir des
kilomètres avec un bouquet de fleurs pour venir me chercher à l’aéroport
alors qu’il n’avait pas de voiture et qu’aller chercher des gens dans les
aéroports est un des fardeaux de l’homme des capitales, comme de me
prendre discrètement la main en marchant dans la rue, comme de trépigner
de joie, de positivement trépigner de joie, du plaisir de me retrouver,
comme de prévenir tout effort de ma part en ôtant un sac de ma main ou de
pousser à ma place un chariot à bagages, comme cent autres, touchants de
discrétion, maintenant que la douleur de son éloignement s’est éloignée je
peux en le revoyant prendre note de ses gestes. Les gestes d’une personne
dont on vient de se séparer sont des pinces. Elles écartent les lèvres de la
plaie. Exclusivement de lui, pour signifier : « Je ne sais pas et ne prendrai
pas de décision dans cette matière », il enfle ses joues par à-coups ; pour :
« Les hautes castes de la société », il se dandine en haussant le cou. Ah,
comme je t’ai aimé.

Dans la mesure où :

Devenir un homme est un art


Novalis, Poéticismes (fragments),

au bout d’un certain nombre d’années, peut-on avoir créé son geste ?
inventeurs de gestes

Les inventeurs de gestes sont des jobards ou des joueurs, des poseurs ou
des poètes. Certains, des poètes comiques, comme Mike Myers qui, dans
Austin Powers, a inventé le geste du Dr Denfer : chaque fois qu’il a fait
une méchanceté, il pose l’ongle du petit doigt à la commissure des lèvres
en plissant les yeux. (« Ouh que je suis méchant ! ») La jeunesse rieuse du
monde l’a repris pendant des années.

Egon Schiele dramatise ses portraits par des sourcils levés, des gestes de
mains énigmatiques, quelque chose entre le comte de Montesquiou et les
empereurs byzantins. D’ailleurs Montesquiou se prenait pour un empereur
byzantin. Schiele donne à certains personnages des gestes insolites, comme
ce garçon en chemise rayée, main dans la chemise, se protégeant du bras,
l’air d’un rappeur posant pour Vogue soixante-dix ans à l’avance. Gestes
qu’il fait lui-même sur certaines photos. Il s’imite. Tout artiste se
transforme en son art, et de là en art.

Les inventeurs de gestes peuvent être encore plus haïs que les inventeurs
de mots. À la première du Sacre du printemps, à Paris, en 1913, un
spectateur outré par le geste d’une danseuse avançant la joue dans la main
se lève et crie : « Va chez le dentiste ! » Ah, les conservateurs. La
nouveauté les irrite, les exaspère, les fait ricaner ou hurler. Ils ne changent
jamais de chaussettes ?
En avril 2016, à Paris, a surgi un mouvement de contestation sans chefs
et d’organisation horizontale, comme ils disaient. « Nuit debout » avait une
double qualité, ils n’étaient pas machos et ils étaient littéraires. Le sol de la
place de la République avait été transformé en kilt de citations. « Les
banques se cachent nous on est à découvert. » « Il fait beau, on est plein. »
« L’amour vaincra. » « J’ai oublié le futur. » Sur un tronc d’arbre, ils
avaient affiché un gestuaire pour leurs rassemblements. « Approbation » :
deux bras levés écartés. « Désapprobation » : un coude sur la hanche, un
bras levé. « Demande le silence » : deux bras levés et joints par les mains.
« Déjà trop long » : bras levés en moulinets.

Invente-t-on, ou ne fait-on que retrouver des gestes oubliés ? Quel est le


nom des poètes qui les premiers ont inventé un geste ? Et des rhéteurs ?
Rhéteur est celui qui invente un geste démonstratif ou d’appui, poète est
celui qui invente une image. En 2014, The Dance Cartel postait sur
Internet un film où un danseur faisant le geste de repousser quelque chose
de gênant de part et d’autre de son visage l’expliquait de la phrase :
« Like : fluff the haters away », genre : s’épousseter des haineux. Ce geste
n’aurait-il pas eu de prédécesseur ? Et alors ? Il est là. Nous avons besoin
de croire à la nouveauté pour ne pas nous confondre avec les galets des
plages. Et d’ailleurs elle existe. Il n’y a pas de différence entre revivifier
une chose oubliée et en créer une : quelque chose de frais aère la vieillerie
du monde. Sans la nouveauté nous serions troupeaux de bœufs, front vers
la terre, sans gestes, ayant vaincu les rossignols, leurs battements d’ailes,
leurs tournoiements et leurs parades.
gestes sans nom

Les gestes qui n’ont pas de nom devraient être dénommés. Ils seraient
plus près de nous, nous vivrions de manière moins inattentive. Si l’excès
de noms est un signe fréquent du mépris, leur absence est le signe d’une
négligence envers soi, ou, qui sait ? d’une inquiétude. Sans compter le gain
du temps que la dénomination permet de réaliser.

Propositions de dénominations de gestes. Pincement du lobe de


l’oreille : oreillade. Tordre le nez avec réprobation : nasarder (veut déjà
dire donner une chiquenaude sur le nez, aurait un double sens). S’asseoir
les jambes écartées : cuissouillir (on ne crée plus que des verbes en -er).
gestes et société

Dans la si contrôlée société japonaise, une tentative d’indépendance a


passé par les gestes dans les années 1990. De jeunes garçons squattant des
échangeurs d’autoroutes en travaux y dansaient le hip-hop près de ghetto-
blasters. Ils étaient en groupe ; les gestes n’existent sans doute que tant
qu’il y a une société. Campagnes aux gestes chiches et retenus, ermites ne
faisant même plus le geste de chasser les mouches. Les gestes des fous
intriguent parce qu’ils ne tiennent pas compte des autres. Un fou réitère
certains gestes pour lui-même, maniaquement. Gestes isolés, inutiles à tout
autre que lui, qui en est malheureux. Une société, ce sont des corps vivant
à proximité, ce qui rend nécessaires des gestes de fluidité pour éviter les
heurts, donner une possibilité à l’harmonie, et de plus engendre des gestes
de séduction et d’appel, de plaisir, de gratuité, d’art. L’autre appelle le
geste. D’une certaine façon, il le crée. On fait des gestes parce que l’autre
est là, à cause de lui, pour lui. Lui signifier quelque chose, le séduire,
l’imiter, l’esquiver, il y a tant de corps et les corps sont bien obligés de
ménager un ballet afin de pouvoir le mieux possible vivre ensemble.
gestes sans destinataire

Les gestes rapprochent les autres. Certains les éloignent ? Cela reste une
manière de se référer à eux. Il existe des gestes sans destinataire, les plus
mystérieux, et peut-être les plus admirables quand ils ne s’adressent pas
même à celui qui les accomplit.

Geste pour soi-même, perpétuation de soi-même, adresse faite par


l’enfant que l’on a été à l’enfant grandi que l’on est afin que l’enfant ne se
noie pas dans l’oubli de la mémoire. Qui sait si, dans ce geste reproduit par
un homme, ne revit pas un enfant qui a manqué d’amour ? Certains gestes
ne sont-ils pas des cris pour ne pas mourir ?

Pour soi ou pour autrui, le geste parle. Il montre que la solitude n’est pas
l’isolement. On confond les deux afin de déprécier la solitude. Solitude
odieuse à bien des hommes, qui ne sont capables de réaliser qu’à deux
(couples, boxe), vingt-deux (football, gouvernements), deux cent vingt-
deux (messes), deux mille deux cent vingt-deux (guérillas). Que la création
ne puisse être réalisée que dans la solitude offense la jalousie.
gestes pour soi-même

Le geste est un contact avec autrui qui se situe entre la violence et l’art.
Quand on quitte la solitude pour entrer dans l’isolement, les gestes peuvent
devenir tics. Incontrôlés, ils ont pris le pouvoir. Nous ne sommes plus que
les marionnettes de nous-mêmes.

Le Ministre, quand il ment, a un geste à lui. Il se cale dans son fauteuil,


fronce les sourcils, avance les lèvres en ventouse tout en posant ses mains
en prière sous le menton, ses avant-bras posés sur son gros ventre. Ce geste
ne signale rien par lui-même, et il a fallu qu’il mente plusieurs fois à ses
collaborateurs pour que l’un d’eux puisse déduire que cela coïncidait avec
ce geste, lequel est donc son geste du mensonge. Geste par lequel il se
parle à lui-même en proférant ses menteries, se disant quelque chose
comme : « Sois rassuré, il ne peut pas savoir, prends un air ouvert alors que
tu te fermes. » Un geste pour soi-même s’adresse malgré lui aux autres.
gestes pour rien

Federico Fellini et Marcello Mastroianni s’étaient inventé un personnage


appelé Snaporaz (nom du personnage de La Cité des femmes et une des
raisons de celui de mon personnage Birbillaz dans Un film d’amour, et de
là son origine du Jura, où on trouve des suffixes en az). Quand Fellini
disait « Snaporaz », Mastroianni croisait les poignets sous le menton et,
main droite à côté de la joue gauche, main gauche à côté de la joue droite,
il les battait. Ailes, ailes pour rien sinon pour l’envol vers la fantaisie. La
parole n’a pas ça. Par les gestes-joujoux, nous cessons d’être de pesants
pompeux et montons, tant soit peu, dans les airs.

Quand il démontre avec vivacité, après avoir lancé les paumes des mains
en avant, le Dauphin s’effleure du bout des index les coins supérieurs de la
bouche, comme s’il était un mandarin de la cour de Chine en 1600 lissant
les coins pendants de sa très fine moustache. Je ne sais pas ce que son
esprit lui dicte à ce moment-là, et au fait peu importe.

Par les gestes pour rien se manifeste notre indépendance de la prison


psychologique, philosophique, religieuse, qui voudrait nous ranger dans
des tiroirs. Ils sont indépendants de toute cause. Parfois la main frémit
comme un pétale et ça n’a pas de raison, parfois le pied tapote comme un
robinet qui goutte, et il n’y a pas de volonté, nous ne sommes peut-être pas
indépendants, mais nous ne sommes pas enchaînés. D’un doigt distrait
frôlant la sonore bîva, la jeune fille regarde s’avancer le samouraï.
Les gestes n’ont pas nécessairement un sens. Les Arabes qui marchent
dans les rues de Tunis ou d’Oman en se tenant par la main ne signalent pas
qu’ils sont gays. (Pour ceux qui le sont, par conséquent, quel camouflage,
quelle sécurité !) Il y a des gestes pour le geste comme il y a l’art pour
l’art, la sortie du discours comme il y a la sortie de route. Ah, la fantaisie,
l’amusement, la tentative ! On s’en méfie parce qu’ils nous font plus libres,
y compris de nous-mêmes et de l’illusion que nous entretenons d’être les
maîtres de nos vies. On a tenté un geste. Il se révèle inattendu, agréable,
élégant, gai, grossièrement comique, on le réitère. On en changera pour un
autre. Les gestes, bouquets de fleurs coupées du comportement humain ?

Un geste peut n’avoir ni intention, ni signification, sans pourtant être un


réflexe. Ces gestes sont des images pures. L’exquise légèreté des gestes,
qui ne cherchent pas à devenir des faits.
les gestes sont des souvenirs d’amour

Scène désolante : deux adolescents qui parlent d’argent dans le sport.


L’un se tortille, comme si un enfant en lui se débattait pour ne pas mourir.
Trop tard : il a pour appuyer ses dires un geste d’adulte, peut-être pris à
son père. Un geste est souvent un acte d’amour ignoré.

Enfant, adulte, ça ne veut rien dire. « Adulte » est un mot de personne


vieillissante qui s’est figée dans l’idée qu’elle est devenue sage. Il ne faut
pas lui en vouloir, la vie est une forêt de couteaux. Les gens intéressants
n’ont pas un seul âge. Stalagmite Hermès en a au moins deux. Il a sept ans
et sept mille ans.

Les gens estimables, c’est-à-dire, je crois, ceux qui n’ont pas renoncé à
tout pour devenir une seule chose dans la vie, leur métier, père de famille,
je ne sais quoi (en réalité ils n’ont jamais eu d’idéal), ont plusieurs âges au
même moment de leur vie, suivant la partie d’eux-mêmes qui émerge. En
amour, me dit Saratar Nectar, auprès de qui j’ai enquêté, j’ai seize ans. En
composant, quatre cents. En faisant l’amour, l’âge de l’humanité.

Pour moi, les gens estimables sont moirés, en gestes comme en tout.
J’aime les êtres pareils à des lacs que frise, par instants, un vent léger.

On a des âges différents, non seulement selon les émotions, mais selon
les rencontres de sa journée. Si, quand je rencontre quelqu’un dont je suis
amoureux j’ai quant à moi douze ans, quand je me trouve avec quelqu’un
de très vieux de ma famille j’ai deux fois son âge, car il arrive un jour où
on devient le père de ses parents (et eux rajeunissent, et se font rééduquer
par nous), si je croise un ancien ami de fac (en admettant que je le
reconnaisse) j’ai l’âge de la fac, etc. Les gestes s’adaptent-ils à l’avenant ?
Plus j’aime, moins je geste démonstratif, plus je geste caressant.

De même que faire passer par sa bouche le nom de quelqu’un qu’on


aime est une forme d’amour physique, de même, reproduire un de ses
gestes. Si on le fait c’est pour, en déplaçant une habitude corporelle,
caresser les contours d’un absent adoré.

Le Dauphin : « Je t’ai pris des gestes, par exemple celui, quand tu es à


ton bureau et que tu écoutes quelqu’un, de te tenir les coudes contre le
buste, comme ça. Ou encore, quand tu écoutes un emmerdeur, de hocher la
tête avec intérêt. – Je suis pour. Voler des expressions et des gestes est une
expression de l’amour. »

De nombreuses autres causes, répondit le comte, enflamment aussi notre âme, outre la beauté ;
ce peuvent être les manières de faire, le savoir, la façon de parler, les gestes et mille autres
choses, qu’il serait sans doute possible en quelque manière d’appeler aussi des beautés ; mais il
y a là surtout le fait de se sentir aimé.
Baldassare Castiglione, Le Livre du courtisan

Les grands coucheurs ont parfois des regards lointains qui ont cette
particularité d’être à la fois opaques et précis. Ces hommes se ferment à
nous pour rêver à je ne sais quelles promesses de jouissance qui les
tiennent en laisse. Très précautionneux, ils ne font pas un geste, tout
pourrait les trahir (mais il y a ce regard). Je parierais donc, a contrario,
qu’est un affectueux romantique ce garçon allongé sur une chaise longue
qui, pendant que ses copains discutent, tapote son torse nu du bout des
doigts, distraitement ou pas.

Bien des sportifs français, depuis quelques années, posent la main sur le
cœur au moment où passe La Marseillaise, imitant des images de sportifs
ou de politiciens américains qu’ils ont vus à la télévision, ce qui ne les
empêchera pas d’être antiaméricains. Qu’on viole une tradition ne me
choque pas, les traditions sont les ennemies de la réflexion, qu’on soit
inconséquent m’étonne. Ces sportifs n’arrêtent pas de respecter des règles,
ce sont des gens d’ordre.

Le geste peut être la revivification d’une personne inconnue de nous.


Qui sait si ce geste d’un homme que je vois de mon taxi, sur les quais de la
Seine, devant une boîte à livres, n’est pas la reproduction du geste d’un
homme qui avait aimé un homme qui avait aimé un homme avant lui, et
ainsi de suite en remontant les générations ? Les gestes contestent la mort.
la mythique rencontre entre Farouche
et Épée

Dans le Prima della Rivoluzione de Bernardo Bertolucci, Agostino


sortant de sa maison à vélo aperçoit Fabrizio, lui fait un salut de marquis
de boîte à musique puis entreprend des figures à vélo pour l’impressionner.
Plusieurs fois il tombe, se relève, recommence. Si cela ne veut pas dire :
« Je t’aime » ! Cette déclaration d’amour codée m’a tellement frappé que
je l’ai fait refaire par le personnage d’un de mes romans. L’art naît de l’art,
les gestes naissent des gestes.

Serrer entre ses bras une personne pour qui on a de l’amour, de


l’affection, de la passion, aucun sculpteur peut-être n’a montré cela. Voilà
un moment que je voudrais capter dans un roman ; une scène longue, très
longue, de deux hommes se serrant dans les bras l’un de l’autre. Il y aurait
en fond la chanson « Fiction » des xx, dont quelqu’un qui m’aime m’a
envoyé le fichier, je l’écoute en écrivant ceci. Elle serait l’hymne
international de la tendresse des hommes.

Farouche et Épée, qui s’aiment depuis peu de mois, se redisent l’épopée


de leur rencontre. Pour la ixième fois, caressant phrases pour faire
ronronner cœur, Farouche raconte : « Tu m’as répondu sur Messenger à
1 heure du matin. J’étais dans une soirée. Quelqu’un est venu me parler
alors que ton nom apparaissait sur mon téléphone. Ça m’a rendu dingue. Il
me répond ! J’ai dit : “Fous-moi la paix !” et me suis écarté pour lire et
relire ton message. » Épée prolonge la caresse en faisant le récit de leur
première rencontre, quelques semaines plus tard : « Assis tout au bout de la
longue table de réunion, tu riais à ce que je disais, ce qui est intrigant et
charmant. Ne te voyant pas d’où j’étais, je remarquais des giclées de
cheveux chaque fois que ton rire te projetait en avant. Tu as remarqué que
je me fais des féeries pour supporter le gluant de la vie, et je me disais
donc : “Des rires lui giclent de la tête.” » La réunion fut odieusement
longue, plus pour Épée que pour Farouche, qui se régalait des paroles si
comiques d’Épée, lequel en lançait toujours davantage pour que s’agite ce
corps lointain à l’oreille duquel il ne pouvait chuchoter. Vint le grand
moment, le moment où Épée a tout sauvé, permis, enclenché, par un geste.
FAROUCHE – À la fin de la réunion, un raseur t’a harponné, et tu l’as
interrompu pour me faire signe de venir.
ÉPÉE – Son corps faisait obstacle à ton corps, dont je n’apercevais
qu’un côté flou qui semblait s’étirer vers la sortie. Je me suis dit : “Si tu ne
l’arrêtes pas, il va partir et tu ne le reverras jamais.” Accaparé par la
matière bruyante de l’importun, je n’ai trouvé qu’un geste en fouillant, à la
vitesse de Woody Woodpecker, dans la boîte à outils qu’est la mémoire, un
geste grossier que je n’avais jamais adressé à personne, celui de te
convoquer de l’index.
FAROUCHE – Oh, je m’en fichais bien, et d’ailleurs le sourire qui
l’accompagnait n’était pas du tout grossier.
Farouche s’était approché en fronçant les sourcils. Transporté de
bonheur, il ne voulait pas avoir l’air niais. Le froncement avait installé une
grille de rides verticales sur son front, mais sans réussir à détourner
l’attention du soleil qui venait de s’allumer en lui ; il émettait ses rayons
par des yeux presque blancs à force de briller de plaisir. Épée fut capté par
cette beauté pleine de bienveillance. Et ils se tinrent là, comme deux
flammes, absolument séparés des autres et de leur brouhaha, et, avant
même de s’être dit un mot, ils étaient spirituellement enlacés. Grossier, le
geste d’Épée ne l’avait en effet pas été, puisque ce qui l’avait suscité
n’était que la hâte de signifier : « Venez donc, ne partez pas sans me parler,
notre vie en mourrait. » Ainsi eut lieu la mythique rencontre entre
Farouche et Épée.
le seul universel

La différence entre le comportement public et le comportement privé me


paraît un signe fréquent de saloperie, surtout quand on est plus
sympathique en privé. Ce qui me donne assez confiance en Mentonus. Il
est aussi raide en privé qu’en public. Aucune démagogie. Je ne crois pas
avoir des gestes différents quand je suis seul, à part que je garde pour moi
celui de me gratter, que je considère comme un acte à usage intime. Mes
gestes diminuent en nombre et en intensité. Absolument seul, ou je serais
fou de tics, ou inerte.

Les gestes intimes, comme encore de se moucher, de se torcher, de se


masturber, directement liés à une fonction physique, ces gestes si solitaires
sont les plus universels. L’universel est impersonnel.

Certains gestes passent les frontières et sont adoptés par des peuples
étrangers sans qu’il y ait d’autre raison à cela que le bonheur de faire ce
que tout le monde fait. Le geste « entre guillemets » qui consiste, les avant-
bras dressés, à gratter l’air de l’index et du majeur en crochets, est pratiqué
en France depuis une vingtaine d’années, alors que c’est un geste anglo-
saxon correspondant à la graphie locale des guillemets, qu’en France nous
notons par des chevrons. C’est illogique, mais qu’est-ce que l’illogisme,
sinon une pensée d’ordre qui veut figer des habitudes ? Le local se
pomponne au fard « Universel » pour se faire obéir, mais nous, les gestes,
indociles, ajoutons du tremblé pour déranger cette marche au pas.
Qu’on prenne des gestes alors qu’ils ne sont pas dans notre « tradition »,
tant mieux, la tradition n’est le plus souvent que le grenier de manies que
nous croyons à tort constitutives. De l’air, des gestes frais ! Cet autre qu’on
a importé des matches de baseball américain, se taper la paume d’une main
tendue à l’horizontale du bout des doigts de l’autre, verticale (« Time
out ! »), signifie que je ne suis pas un prisonnier faisant tous les jours la
même promenade dans la cour de la prison de mon pays.

Il n’y a pas de nature, il n’y a pas de culture, il y a le monde. On


l’améliore par l’art, dont les gestes sont parfois un fragment.

Je ne crois pas que « les Anglais », « les Méridionaux », « les


Américains » existent plus que « les femmes », « les Arabes », « les
Noirs », « les gays » ou « les bobos ». Dès qu’on dit « les femmes », on est
misogyne. Dès qu’on dit « les Arabes », on est raciste. Il n’y a d’ensembles
que pour les haïsseurs. Les sociologues qui ont parlé des « foules » étaient
souvent des profascistes, comme si souvent ceux qui parlent aujourd’hui
des « bobos ». Les globalisations sont des prétextes pour empêcher de rien
déplacer dans l’armoire à habitudes de l’humanité. Dès qu’on adopte ces
rassurantes idées lointaines, on aperçoit là-bas, là-bas, des groupes hostiles,
donc je suis ! Autrui est mon ennemi ! J’existe ! Dès qu’on s’approche de
ces groupes et qu’on marche parmi les leurs, on ne voit pas, mettons, « des
Noirs », mais des êtres humains ayant parmi d’autres caractéristiques la
caractéristique « peau noire ». Que l’un d’eux choisisse de devenir
essentiellement « noir », il le fait parce qu’il se sent rejeté pour cette
caractéristique-là, ou par ruse, afin de renverser ceux qu’il simplifie par
l’appellation de « les Blancs ». Les groupes ne se mettent à exister en tant
que groupes que lorsqu’on persécute leurs membres en tant qu’y
appartenant, et alors, la seule survie est de s’accepter temporairement
comme défini par le groupe puisqu’on en veut la soumission donc la nôtre,
et guerre. Comme tous les mots magiques (ayant perdu le mouvement du
raisonnement qui a mené à leur concept), « universalisme » peut servir de
chantage. Il peut être le dogmatisme du narcissisme de pays entiers. Ce que
je suis doit être le tout ! Ces pays (j’en vois deux, la France et les États-
Unis) devraient ne pas se sentir menacés si le reste du monde ne leur
ressemble pas. Le seul présupposé universaliste sur lequel ils ont raison de
ne pas céder est la conception qu’il y a dans chaque homme une part quasi
sacrée à protéger à tout prix, sans quoi l’assassinat d’État est légitime. Oui,
oui, ces droits de l’homme qui irritent tellement les ennemis de la
tendresse. Les gestes, même s’ils varient, sont ce point commun universel,
sans race, ni milieu, ni moment, la part d’humanité voletant autour de nous
tous. Elle émane de notre personnalité, elle vient des autres auxquels nous
nous adaptons et qui s’adaptent à nous. Elle vient peut-être aussi de cette
espèce que nous avons tuée, soumise, domestiquée à coups de gestes
violents, les animaux, et ils constituent le dernier lien que nous ayons avec
eux. Et quel est le lien avec les arbres, l’eau, l’air ? Greta Garbo n’était-elle
pas, lorsqu’elle riait, la tête en arrière, une oie, quand elle marchait, l’œil
inexpressif, une chatte, quand elle restait debout, longue et ondulante, une
liane ? Et qui sait si nos ondulations les plus infimes ne sont pas la
perpétuation du temps où le globe n’était qu’une vaste mer ? Le lien
universel entre toutes les créatures du monde est le geste.
de l’étant plus léger

« Communication » est un des mots magiques d’apparence rationnelle


qui mènent notre temps, comme « identité », au nom de laquelle on tue
déjà. On communique, et après ? Rien. On communique. On communique
pour ne pas communier. La communication est le minimum que l’on
accorde à autrui afin d’en obtenir le maximum ; elle n’est que transitive,
allant de celui qui prend l’initiative au récepteur. C’est l’objet de la plupart
des systèmes de langage. On parle et on s’appuie de gestes d’appui. La
communion est réciproque. On fusionne au moyen de mots ou de gestes
qui peuvent être des images autonomes. C’est l’objet de l’art.

La raison devrait abandonner son inquiète prétention à régir les hommes


de manière appropriée, elle serait mieux aimée. Les ingénieurs expliquent
que les ponts les plus assurés sont ceux qui sont construits sur du mouvant
dont ils tiennent compte en les posant sur des semelles glissantes, tandis
que ceux dont les piliers sont solidement plantés en terre, un tremblement,
ils s’effondrent. Le fluide assure plus solidement que le solide, l’incontrôlé
que le contrôlé. (C’est aux Français, c’est à moi que je parle.) Les gestes ne
sont pas que des mouvements accomplis consciemment. Ils sont faits avec
humanité. Comme la littérature, ils ne sont pas de l’ordre du discours.

Ni l’un ni l’autre ne sont description. Il m’a fallu six lignes pour décrire
la posture de Joyce pris en photo par Gisèle Freund. Je ne savais plus
écrire. C’était un autre langage que la littérature, qui ne consiste pas à
décrire, mais à être. Un écrivain ne décrit pas un arbre, il est l’arbre. Au
lieu de : « C’était un hêtre. Ses feuilles en forme de poisson frémissaient
sous les doigts du vent », il écrit : « Ayant dépassé le hêtre dont les feuilles
en forme de poisson frémissaient sous les doigts du vent, Foulque… » Il
postule l’être, ce qui accrédite mieux l’idée qu’il s’y insère et qu’il est,
rendant son livre aussi réel que l’arbre ; et bien sûr il n’écrit pas « c’était ».
Cela provoque des sorties de littérature comme il y a des sorties de route
en voiture. Les meilleurs gestes sont ceux qui ne décrivent pas mais sont.

Le fortuit ? L’arbre n’est pas moins remarquable parce que ses branches
bougent sous l’effet du vent.

La plupart des gens composent si mal leurs phrases que les gestes
constituent leur unique recherche formelle. C’est par les formes qu’on
s’assouplit et se ménage une place dans la compagnie des hommes. « Pour
la forme », autre expression de mépris de l’art. C’est par la forme que
l’humanité se distingue des brutes. « Pour la beauté du geste » a été mieux
choisi ; un côté allègre, nez au vent, gratuit, qui aurait plu en 1600, qui
plaira en 2100 (avenir, écoute-moi !).

Propositions : les gestes sont :

Un mouvement conscient.
Un mouvement artiste.
Parfois communication : un langage ombre de la parole (équivalent d’un mot) ; d’autres fois,
communion : la poésie des corps (une image).
D’autres fois encore, un simple accompagnement : nous dansons avec eux, cavaliers de nos
paroles (ils ne remplacent ni ne « signifient » rien).
Il y a des gestes pour voir, comme au jeu, des gestes pour la beauté du geste, comme chez les
chevaleresques, des gestes pour rien, comme le vent.
Ou poésie, ou cliché.
L’art fugace de l’humanité.

Prix Nobel de littérature : l’humanité pour ses gestes.


La perfection est l’arrêt de tout. Parfait, l’homme s’arrêterait de vivre.
Sans plus un geste, ni une parole, ni une pensée, ni une émotion, il
tomberait de tout son long avec guère plus de bruit qu’une feuille sèche. La
perfection, c’est la mort. Elle débute par l’immobilité, qui est soit une
crainte, soit une menace. N’est-ce pas en raison de l’imperfection des
gestes que nous continuons d’en faire ? N’est-ce pas l’imperfection même
qui nous laisse vivants ?

Les gestes que je préfère sont discrets et obscurs. L’obscurité peut être
une grande chose. Dans l’obscurité se protègent les fragilités du monde,
que certains seraient trop empressés d’écraser. Ces gestes apparemment
incompréhensibles, et il est indifférent qu’ils le soient, relèvent d’un autre
domaine que celui du raisonnement, celui de la songerie, datant d’une
humanité très ancienne, celle où nous étions ensemble avec les animaux,
avant la Grande Séparation. Ces gestes sont le souvenir de l’humanité du
temps de l’unité, la seule chose au monde qui nous relie tous, animaux,
végétaux, respiration de la mer. La communauté humaine, même s’il n’y a
pas d’universalité des gestes, se signale par eux. Les gestes sont de l’étant
plus léger.
n’être plus qu’un geste

Certaines vies sont accomplies quand l’être est condensé en un seul


geste. La lanceuse de javelot. L’architecte faisant le croquis d’une tour. La
masseuse qui à Bombay où je pensais présomptueusement avoir fini ce
livre manipulait mes chevilles, mes mollets, mes cuisses, mon dos, ma
nuque, mes bras ; elle le faisait alors que, la peau vaporisée, le mollet huilé,
l’épaule bergamotée, mué en jambon aux herbes, j’avais le nez planté dans
le trou d’un matelas et le cerveau dans celui du décalage horaire et que, ne
la voyant pas et incapable de déterminer si ce qui me pétrissait était une
main, un avant-bras, un pied ou un coude, elle me semblait concentrée en
un membre nouveau qui faisait le geste d’appuyer sur mes muscles. Qui
sait si être résumé par un geste n’est pas ce qui, dans la grande
simplification qu’est la mort, arrive aux meilleurs ? Marilyn Monroe est
cette ondulation de dos avec un ronronnement. Jackson Pollock, ce huit de
peinture renversée d’un pot (à un magazine qui avait qualifié sa peinture de
« chaotique » » : « No chaos, damn it ! »). Cela arrive aux pires.
L’emmerdeur nommé Alexandre de Macédoine et dit « le Grand » par les
flagorneurs demeure dans les mémoires comme une flèche qui a traversé
l’Orient. Bon ou mauvais, qui reste est un geste. J’organise la présentation
de mes livres comme suit : le titre du premier chapitre commence par une
minuscule et au bord de la première page, ainsi de suite jusqu’au dernier ;
j’ai réédité mon premier livre suivant cette règle, qui veut dire pour moi
que je continue un chant commencé avant mes débuts, qu’il continuera
après et qu’une œuvre est une phrase. Un tableau, disait je crois Shitao, est
un unique trait de peinture, et Pollock le démontre. Dans l’éloignement des
années, et comme on se rappelle de moins en moins le détail de leurs
écrits, on transforme pareillement les écrivains en geste. Virginia Woolf,
une lente caresse du dos de la main. Guillaume Apollinaire, un chaloupé
câlin. Voltaire, un haussement d’épaules. Jean Racine, un ramené de traîne.
papillons, papillons

Un autre moi bouge devant moi. Quelle est cette ombre qui précède ?
Mes gestes. Sont-ils moi ? Bah, quelle importance. Il y a dans le monde
trop de passion du moi. À l’instar de ma parole et de ma mémoire, mes
gestes ne sont pas moi seul. Que je les aie appris de ceux qui m’ont éduqué
ou modelés en fonction d’une affection, d’une place à céder, d’une réponse
à donner, ils sont en partie les autres. Comme les couleurs, l’être humain
est conditionné par la présence d’autrui, choses, objets, œuvres,
immeubles, animaux, végétaux, et surtout hommes. Une personne est la
création de deux autres, pour commencer, après quoi elle détermine sa
voix, ses mouvements, ses gestes, sa pensée même en fonction des autres.
Et même les gestes pour soi, les plus intrigants et les plus séduisants,
seront perçus par d’autres. L’homme est une œuvre d’art qui s’ignore.
Cette œuvre se crée par les gestes plus librement que par la parole, aucun
tyran n’ayant pensé à inventer une syntaxe des gestes pour nous faire nous
mouvoir de la naissance à la mort comme dans un stade maoïste. Être hors
de soi ne devrait pas vouloir dire être en colère. Papillons, papillons, sortez
de moi, allez vers mes frères, sculpture légère, erronée, vivante.
le temps n’existe pas

Les gestes se passent dans un temps différent du temps qui les entoure.
Si, parlant, je fais un geste sans intention de la main, les deux se produisent
en même temps, et pourtant ce sont deux temps différents. Je parle
maintenant, je remue la main jadis, car ce n’est pas « je » qui l’agite mais
mon corps, en fonction de quel souvenir oublié ? Même les gestes
démonstratifs venant à l’appui de la parole ont un instant de retard sur elle.
Quant au geste image, en tant qu’ellipse, il est en avance sur la
compréhension de qui le regarde.

Le geste montre sans insister, c’est sa délicatesse, que le temps est une
sensation relative domestiquée par la vie sociale. Il existe plusieurs temps
simultanés. Un grand malade dans notre vie ralentit le temps de notre
travail. Un grand amour accélère notre temps pratique. L’intensité des
moments comprime les horloges. L’ennui les dilate. Les gestes les
oublient.

Le désir, ce loup efflanqué qui trotte, est de l’espoir, du futur. Le


remords, cette vieille coquette qui s’admire dans un miroir, du passé. Le
plaisir, du présent pur, c’est-à-dire suspension du temps. On l’a, on le
prend, on le sait à peine, on en jouit, explosion d’un moment qui n’est que
lui-même. Comme lui, les gestes sont hors du temps. La différence avec ce
geyser qui ne voudrait jamais redescendre est qu’ils ne cherchent pas à
s’éterniser.
Les gestes d’un vieillard tremblent comme des feuilles au bout des
branches maigres de ses bras ; comme des feuilles, certains gestes tombent
parfois de nous à mesure que nous avançons en âge, mais ceux que nous
conservons ne vieillissent pas. La voix a beau devenir grave et prendre des
résonances de tombe, le corps, se ratatiner pour passer la chatière du néant,
tel était le geste, tel il reste. Le geste est le perpétuel du temporaire.

On confond le temps et le vieillissement. Les hommes ont donné à un


phénomène physique ce nom de Temps chargé de sous-entendus graves. Ils
se sont persuadés de son authenticité avec des mots tels que le « lever » et
le « coucher » du soleil, qui placent l’homme au centre de tout. Par
l’invention de ce Temps qui crée des notions de début et de fin, nous
confortons un égocentrisme qui nous fait nous croire uniques. Il serait trop
pénible de nous considérer comme des étincelles qui s’allument et
s’éteignent, sans destin ; et pour finir de nous livrer à notre invention, nous
avons inventé montres et téléphones portables. De tourner le poignet vers
notre visage ou d’y orienter l’appareil afin de vérifier ce pense-bête
perpétuel nous a communiqué une assurance nouvelle. Nous avons le
Temps et dans ce Temps, une utilité ! Je n’accuse ni le présent, ni la
technique ; le passé avait des paniques doublées de certitudes
interminables ; au moins les nôtres sont momentanées. Et de passé il n’y a
pas vraiment plus que de futur. Enfant, je croyais que le passé se trouvait
sous le bitume des rues, et que si on le soulevait, on trouverait Louis XIV.
Avais-je tellement tort ? Le « Temps » n’est-il pas de la géographie
différemment ressentie ? La vie est une mare de neutre remuée par des
surgissements de sensations qui, lorsqu’ils durent assez ou qu’on en attend
beaucoup, sont considérés comme des états. L’amour, par exemple, le cher
amour dont j’avais l’air de me moquer à la première page de ce livre, ou
l’ambition, ou la peur, ce qu’on voudra. De temps à autre, pour notre
apaisement, nous nous en débranchons. L’humanité est une machine
émotive aléatoirement pensante. À tout ce qu’elle fait on donne des dates,
des limites. On, les philosophes, ces illusionnistes de la raison, les
historiens, ces doreurs de catastrophes. Les romanciers qui ont recréé des
batailles, Tolstoï, par exemple, il parlait en connaisseur, il avait été soldat,
montrent qu’elles n’ont jamais de réel début ni de fin marquée. Nous le
savons pourtant, qu’il est impossible de trouver aux choses ce début unique
que nous cherchons éperdument. Si je sais de quand date la fin de ma vie
avec l’Écureuil (je ne vois pas comment je pourrais utiliser un mot aussi
anodin que « séparation »), je ne sais pas exactement de quand date la fin
de ma douleur (si jamais douleur finit jamais), même si je sais qu’elle s’est
plus ou moins produite pendant l’écriture de ce livre, dont j’ai changé, bien
des mois après l’avoir commencé, tels verbes au présent qui le
concernaient par des verbes au passé. Et s’il n’y a pas de date précise au
début d’un amour (quelle serait-elle, celle du premier baiser, de la première
nuit ensemble, d’un appartement commun ?), on sait pourtant qu’il a
commencé, et je saurai quand aura commencé le suivant, avec quelqu’un
qui aura de nouveaux gestes et m’apprendra de nouvelles choses, et c’est
bien la supériorité de l’amour, que, de lui et de lui seul, on puisse discerner
le commencement. S’il finit, même en s’effilochant, il a commencé, même
dans la brume, et c’est la merveille. Des malheurs commencent, des
bonheurs commencent, des bonheurs finissent, des malheurs finissent,
roue, roue, il n’y a pas de Temps, il n’y a que des gens. Dans le jardinage à
la française de la vie par le Temps, les gestes font des crocs-en-jambe, des
pieds de nez, tirent la langue. Venez, enfants moqueurs ! Les gestes
contredisent le Temps.
crédits des illustrations

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El Weon que Dibuja © DR
Steet art, rue Bernard Palissy © DR
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Michelangelo Antonioni, Blow Up © DR
« Menuet performd’ by Mrs Santlow », in L’Abbé, A Collection of Dances,
Londres, v.1725 © DR
« Gestes de l’argumentation » © DR
Anthony van Dyck, Portrait de Rupert du Palatinat, depuis supposé de
Filippo Francesco d’Este (1621-1653) © KHM-Museumverband
Anthony van Dyck, Princes Charles Louis et Rupert du Palatinat,
Kingston Lacy, Dorset, UK © National Trust Photographic
Library/Bridgeman Images
Anthony van Dyck, Lord John Stuart et son frère Lord Bernard Stuart
© National Gallery, London, UK/Bridgeman Images
Anthony van Dyck, Charles Ier d’Angleterre et Henriette-Marie de France
© Victoria and Albert Museum, Londres, Dist. RMN-Grand
Palais/image Victoria and Albert Museum
Atelier de Rembrandt van Rijn, Jeune élève et son écolier © The J. Paul
Getty Museum, Los Angeles. Digital image courtesy of the Getty’s
Open Content Program
Jan Lievens l’Ancien, Prince Charles Louis du Palatinat et son tuteur
Wolrad von Plessen © J. Paul Getty Museum, Los Angeles,
USA/Bridgeman Images
Mick Jagger à San Antonio © Michael Brennan/Hulton Archives/Getty
Kehinde Wiley, Morthyn Brito II © Kehinde Wiley Studio. Courtesy of the
artist and Galerie Templon (Paris, Brussels)
Egon Schiele, Selbstporträt mit an die Brust gelegten Händen
© Kunsthaus Zug, Alfred Frommenwiler
Egon Schiele, Portrait, 1914 © Albertina, Wien
Jan van Bijlert, Homme en armure tenant une lance © Norton Simon Art
Foundation
Alexis Grimou, Jeune homme en cuirasse © Musée Fabre de Montpellier
Méditerranée Métropole-Photographie Frédéric Jaulmes
Marguerite Gérard, La duchesse d’Abrantès et le général Junot © Johnny
van Haeften Gallery, London, UK/Bridgeman Images
D’après John Singer Sargent, Portrait possible de Thomas McKeller © DR
Peintre d’Achille (attr.), Vase à l’huile funéraire © Metropolitan Museum,
New York, Gift of Norbert Schimmel Trust, 1989
Sans titre, Shai Forest © Rami Maymon
Du même auteur,

formes de romans
Histoire de l’amour et de la haine, Grasset et Le Livre de Poche
Dans un avion pour Caracas, Grasset et Le Livre de Poche
Je m’appelle François, Grasset et Le Livre de Poche
Un film d’amour, Grasset et Le Livre de Poche
Nos vies hâtives, Grasset et Le Livre de Poche
Confitures de crimes, Les Belles Lettres

formes de poèmes
Les nageurs, Grasset
La diva aux longs cils (poèmes 1991-2010), Grasset
Bestiaire, Les Belles Lettres
En souvenir des long-courriers, Les Belles Lettres
À quoi servent les avions ?, Les Belles Lettres
Ce qui se passe vraiment dans les toiles de Jouy, Les Belles Lettres
Que le siècle commence, Les Belles Lettres
Le chauffeur est toujours seul, La Différence

formes d’essais
Les Écrivains et leurs mondes, Bouquins/Robert Laffont
New York, noir, Blaizot
À propos des chefs-d’œuvre, Grasset et Le Livre de Poche
Pourquoi lire ?, Grasset et Le Livre de Poche
Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, Grasset et Le Livre de Poche
Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset et Le Livre de
Poche
La Guerre du cliché, Les Belles Lettres
Il n’y a pas d’Indochine, Grasset
Remy de Gourmont, Cher Vieux Daim !, Grasset et le Livre de Poche

formes de traductions
Francis Scott Fitzgerald, Un légume, « Les Cahiers rouges », Grasset
James Joyce, Les Chats de Copenhague, Grasset
Oscar Wilde, Aristote à l’heure du thé, « Les Cahiers rouges », Grasset
Oscar Wilde, L’Importance d’être Constant, « Les Cahiers rouges »,
Grasset.
Illustration jaquette : Alex Colville, Vers l’Île-du-Prince-Édouard, 1965
© Musée des beaux-arts du Canada (Ottawa)

ISBN : 978-2-246-81371-2

ISBN-Luxe : 978-2-246-81485-6

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour


tous pays.

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2017.

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table
Couverture

Page de titre

Exergue

à la surface du monde

ça fait comme parler

mes gestes

l’appel des gestes

influence du geste

captation des gestes

nouveaux gestes

gestes du corps

gestes des mains

applaudir

tendresse de la gifle, gifle terroriste


gestes avec le téléphone

gestes avec la cigarette

gestes avec la bouche

gestes avec la langue

embrasser

sourire

gestes avec les cheveux

gestes avec le front

gestes des yeux

gestes des paupières

gestes avec les lunettes

gestes avec le nez

geste du pénis

gestes des pieds

marche et démarche

courir

s’asseoir

gestes et « naturel »

gestes des femmes, gestes des couples

gestes des bébés


gestes des enfants

gestes coquets des hommes

gestes « efféminés »

gestes des sourds, gestes des aveugles

gestes illégitimes

gestes des acteurs de cinéma et de séries télévisées

gestes de Fellini

gestes des comédiens de théâtre

gestes des clowns

gestes des chanteurs

gestes des chefs d’orchestre

gestes esthétisés de l’opéra baroque, de l’opéra chinois, de la corrida et des


rappeurs

gestes de la danse

gestes du sport

gestes des grands restaurants

gestes de l’artisanat

gestes des lecteurs

gestes d’écrivains

gestes de village (comédie sans théâtre)

gestes de classe
gestes rituels

gestes religieux

gestes judiciaires

gestes militaires

gestes nationaux

gestes par époques

perpétuation des gestes

gestes oubliés

gestes retrouvés

gestes des « grands », gestes grands

gestes du pouvoir

gestes de la tyrannie

gestes des bourreaux et des esclaves

gestes de mépris

gestes d’allégeance

gestes des fourbes

gestes des rustiques

gestes de la contestation

gestes de tentatives d’échappatoire

gestes de la révolte
complément gestuel indirect

complément gestuel direct

la dépêche d’Ems des gestes

gestes de la haine

gestes de l’agressivité jusque dans le positif

gestes des rustres

gestes des gros cons

gestes des cuistres

gestes de la bêtise

geste le plus minable que j’aie eu à connaître

les gestes sont des souvenirs de haine

gestes de connivence

gestes soupapes

gestes trompeurs

gestes trompés

fausseté du geste

gestes comiques de l’hypocrisie sociale

le geste est un résumé

gestes de Schiele

gestes de création
gestes de l’imagination

clichés de gestes

gestes d’entêtement

gestes de la moquerie

gestes de comédie

gestes bouffons

gestes sarcastiques

gestes fiers

gestes de triomphe

gestes polis

gestes licencieux

gestes comiquement stupides

gestes hypocrites

gestes d’attente (singes, 1)

gestes de détente (singes, 2)

gestes et misère (singes, 3)

à propos d’un verbe (singes, 4)

gestes élégants

gestes d’abandon

Apollon fit une fleur de l’ombre d’un jeune homme


gestes de la sexualité

gestes tristes

gestes déchirants

gestes sublimes

gestes tragiques d’une femme que l’on croyait sotte

gestes d’adieu

gestes qualifiés

gestes aviaires

gestes mammifères

gestes des animaux

gestes des végétaux

gestes végétaux

gestes aquatiques et aériens

gens sans gestes et gens de beaucoup de gestes

gestes des mimes

gestes exagérés

gestes communs

gestes rompus par le bruit, bruits rompus par le geste

gestes uniques

inventeurs de gestes
gestes sans nom

gestes et société

gestes sans destinataire

gestes pour soi-même

gestes pour rien

les gestes sont des souvenirs d’amour

la mythique rencontre entre Farouche et Épée

le seul universel

de l’étant plus léger

n’être plus qu’un geste

papillons, papillons

le temps n’existe pas

Du même auteur

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