Vous êtes sur la page 1sur 34

« C'est comme cela que j'avais repris contact avec Marcel. Je me souviens que déjà au lycée, il se passionnait pour les utopies. Hobby pour le moins original, car totalement hors des sujets de l'époque : il n'était pas traité par les médias et était absent des programmes d'Histoire. Je pense que ça lui ve- nait d'un certain idéalisme. Pour ma part, cela m'amusait plus qu'autre chose. Je suis plutôt du genre sceptique, disons : « à ne pas m'en laisser compter ». Mais j'aime bien m'instruire de toutes ces choses, de tout ce qui sort de l'ordinaire. De plus, la situation de l'époque me titillait. Le

capitalisme connaissait à nouveau une crise

portait de mieux en mieux et la planète de mal en pis, malgré le « progrès ».

Alors, une alternative, une vraie, pourquoi pas

La faim dans le monde se

C'est donc positivement, que j'ai répondu à son invitation à venir discuter de tout ça chez lui, et j'ajouterais même : avec une excitation certaine. Car il m'avait dit avoir « beaucoup progressé ». Plus de trente ans que nous ne nous étions plus revu ! J'avais quelque espoir d'échapper à l'un de ces contes idylliques où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce qu'on avait décidé de s'aimer, qu'on avait renoncé à l'argent, que c'était le règne de l'abondance

Je n'allais pas être déçu »

Bienvenue en Amopie !

l'argent, que c'était le règne de l'abondance Je n'allais pas être déçu » Bienvenue en Amopie

Def

« On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rendra inutile l'ancien. » Buckminster Fuller

« Ce n’est pas l’Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l’évolution. C’est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance. » Henri Laborit

© Amopie (association loi 1901)

Reproduction autorisée à condition de mentionner les sources et hors but lucratif.

http://amopie.org

Édition : 17 aout 2010

2

Table des matières

Bienvenue en Amopie !

1

Prologue

3

I Une autre organisation économique

5

1 Pourquoi une économie non-monétaire

5

2 Une économie de partage

6

3 La maximisation du bien-être

9

4 Application concrète

11

5 Une économie économe et équilibrée

15

6 Une économie solidaire et écologique

16

7 Activités d'intérêt général

19

8 Une économie sûre

20

9 Une

économie pour l'altruisme

22

10 De la liberté

24

11 Choix de vie et utopie

26

II Une autre organisation politique

27

1 Pourquoi une société sans pouvoir

27

2 Une décentralisation communale

28

3 Mode de délibération

29

4 Une fédération planétaire

33

5

Le code amopien

35

III Une autre culture

38

1 Une société amorale

38

2 Une culture rationnelle

39

3 Une société pacifique

42

4 Des croyances

44

5 Des enfants

46

6 De l'école

50

7

Sexe, drogues et communautés

53

IV Une autre stratégie

55

1 Une possibilité

55

2 De l'argent

59

3

Des atouts

62

Épilogue

66

67

Épilogue

Fatigué de tant de chambardements neuronaux, je me précipitai chez moi, direc- tement dans mon lit.

Je réalisai qu'une centaine de personne, ça n'était pas considérable ; sur six mil-

que c'était bien moins

irréaliste que d'espérer prendre le pouvoir dans un pays, par le biais des élec- tions, pour un résultat bien plus assuré, du moins sur le long terme, et bien moins irréaliste que tout ce qui ne permettait pas l'introduction d'une alternative

véritable à un certain système comme avait dit Marcel.

J'ai réalisé que je pouvais même agir tout de suite. Par exemple, en faisant connaître ces idées, puisque telle était la première chose qui s'imposait, et sans doute encore pour quelque temps, même après la mise sur pied des premières coopératives.

Au début de cet entretien avec mon ancien camarade, je craignais une rêverie, et voilà que je me trouvais impliqué, là, tout de suite. Je me suis alors rappelé cette formule de sagesse qui disait que le but était le chemin, ou un truc comme ça, cette idée que le bonheur est en soi-même, dans sa propre attitude, qu'il fallait être le changement que l'on voulait voir etc.

Alors, dès que je fus suffisamment reposé, je commençai à retranscrire ce qui m'était arrivé, tout ce dialogue à bâtons rompus. L'imprimante s'est activée. J'eus l'impression de participer à quelque chose. Et voilà, maintenant, toi aussi, tu sais. Savoir, penser, aller au-delà des idées reçues, transmettre, se rassembler, créer autre chose, mais pas n'importe quoi. Ni fatalisme ni naïveté. Toi aussi, qui me lis, tu peux entrer dans la danse, car ce n'est pas un rêve. Bienvenue en Amopie !

à l'origine de tant de maux, « sournoisement »,

liards, qui ne sont pas tous des privilégiés, ni des abrutis

66

Prologue

Nous vivions à une époque où tout le monde était revenu des grandes idéolo- gies. Celles-ci avaient donné lieu à bien des conflits, s'étaient confrontées à bien des échecs. Les grandes théories n'étaient plus à la mode. Quant aux utopies, elles relevaient essentiellement d'une curiosité littéraire, et le mot était devenu synonyme d'irréalisme. « C'est utopique » était sur toutes les lèvres dès que quelque chose paraissait impossible ou simplement déraisonnable. Certains, même, les dénonçaient comme globalement dangereuses. Il faut dire à propos de ces « grandes idéologies » que c'en était surtout une. Mais ça, généralement, on l'oubliait, on généralisait. Une idéologie qui reposait sur une lutte entre groupes sociaux, qui croyait en un avenir inéluctable, radieux, mais qu'il fallait quand même aider. Une sorte de religion, en quelque sorte. Cette idéologie avait dès le départ condamné les utopies. Mais ça aussi, on l'avait oublié.

Si une dame avait fort bien résumé l'esprit du temps par son « il n'y a pas d'alter- native », beaucoup en cherchaient quand même, des alternatives. C'était même un terme à la mode. Mais bon, ce qui était qualifié d'alternative relevait plus d'initiatives éthiques individuelles que d'alternatives à l'organisation socio-économique. Ainsi, il était désormais de bon ton de produire ou de consommer « éthique ». La bienfaisance et l'humanitaire avaient simplement changé de nom. Faute de s'attaquer aux racines des maux, on donnait dans l'action directe. Faute de réfléchir à une alter- native viable, on agissait. Mais pas n'importe comment : on se devait d'être festif. Faute de pouvoir s'attaquer au fond, on soignait les apparences. Tout au plus, quelques individus cherchaient-ils à s'assembler quelque part, de préfé- rence dans un cadre naturel, au soleil, pour y vivre « simplement ». Leur seul mot d'ordre : « la liberté ». Mais lorsque l'on doit décider ensemble, lorsque l'un veut faire de la musique et l'autre écouter le silence, ça veut dire quoi, « la liberté » ? Celle de qui ? Alors évidemment, tout le monde serait respectueux

des autres et de lui-même

Bref, le système idéal ne me semblait pas pour tout

de suite ; la monnaie et la propriété privée, malgré tous leurs défauts, me parais- saient encore bien utiles !

C'est alors que par le plus grand des hasards, cette histoire d'utopie revint à moi.

Une amie m'avait fait connaître un site internet où l'on pouvait retrouver ses anciens camarades de classe. C'est comme cela que j'avais repris contact avec Marcel. Je me souviens que déjà au lycée, il se passionnait pour les utopies.

3

Hobby pour le moins original, car totalement hors des sujets de l'époque : il n'était pas traité par les médias et était absent des programmes d'Histoire. Je pense que ça lui venait d'un certain idéalisme. Pour ma part, cela m'amusait plus

qu'autre chose. Je suis plutôt du genre sceptique, disons : « à ne pas m'en laisser conter ». Mais j'aime bien m'instruire de toutes ces choses, de tout ce qui sort de l'ordinaire. De plus, la situation de l'époque m'interpellait. Le capitalisme

connaissait à nouveau une crise

mieux et la planète de mal en pis, malgré le « progrès ». Alors, une alternative,

une vraie, pourquoi pas ?

C'est donc positivement, que je répondis à son invitation à venir discuter de tout ça chez lui, et j'ajouterais même : avec une excitation certaine. Car il m'avait dit avoir « beaucoup progressé ». Plus de trente ans que nous ne nous étions plus revus ! J'avais quelque espoir d'échapper à l'un de ces contes idylliques où tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce qu'on avait décidé de s'aimer, qu'on avait renoncé à l'argent, que c'était le règne de l'abon- dance

Je n'allais pas être déçu

La faim dans le monde se portait de mieux en

Apparemment, il faisait partie d'une sorte de mouvement, ce qui renforça ma

La langue de bois,

les beaux discours passe-partout, très peu pour moi ! Je lui avais d'ailleurs rappelé cela par téléphone, pour qu'il ne soit pas déçu. Cela avait plutôt semblé

le réjouir. J'étais d'autant plus sur mes gardes que ce « mouvement » portait un nom qui m'était totalement inconnu : Amopie. Je découvris cela sur une étrange affiche, en arrivant chez lui.

méfiance. Moi, le sceptique, aussi prudent qu'indépendant

Après les retrouvailles amicales, nous nous jetâmes rapidement dans le vif du sujet.

4

-- Dès qu'il y aura suffisamment de volontaires, de moyens, nous pourrons commencer à mettre en place les premières coopératives. Tout en continuant de faire connaître le projet, bien sûr.

- Et comment vont faire les volontaires pour se reconnaître, se rencontrer ?

internet.

http://amopie.org.

- C'est facile à retenir.

- C'est fait pour. Ensuite, sur le site, il y a des "sondages" par lesquels chacun peut indiquer sa situation par rapport au projet : son degré de motivation, ses contraintes etc. Ainsi, on peut savoir s'il y a plus de cent personnes disponibles pour une coopérative, par exemple

- Et à ce moment là, vous les prévenez ?

- Il

suffit

qu'ils

se

signalent quelque part.

Nous avons un site

- Voilà ! Un minimum de blabla pour un maximum d'efficacité ! Et bien sûr, on peut aussi agir sans attendre. Par exemple, il y a un forum, où chacun peut s'exprimer, où l'on peut travailler ensemble etc.

- Ce n'est pas un peu virtuel, tout ça ?

- C'est un outil de communication. Ensuite, on peut aussi organiser des rencontres physiques. Il y en a pour tous les goûts.

- Ceux qui veulent agir n'ont pas d'excuse, alors !

- Tout à fait. Par contre, les autres peuvent toujours en trouver

;-)

65

apparences sont parfois trompeuses. La référence à l'éthique permet de faire en

sorte que ce soient les "bonnes" personnes qui restent, et non pas les plus manipulateurs ou les plus violents. Ainsi, l'avenir de l'alternative est plus assuré

à long terme

- Ainsi, ces communautés seraient plus attractives

- Pour les gens que ce mode de vie intéresse, oui. Ces communautés ne seraient

pas seulement un outil pour la mise en place des premières coopératives. Elles correspondent à une plus grande harmonie, grâce à plus de communication. Ainsi, elles pourraient continuer d'exister, à l'intérieur de coopératives, par exemple, constituant donc un atout supplémentaire pour attirer du monde

- Une communauté, ça ferait combien de personnes, environ ?

- Je dirais, typiquement, une dizaine d'individus. Mais il n'y a pas franchement de minimum ni de maximum.

Cela participe au mieux-être de tous.

- Ce qui me gêne encore, est que vous semblez avoir réponse à tout, comme si tout était écrit d'avance.

- Il n'en est rien. Nous ne prêchons pas une vérité toute faite. Par contre, oui, il

nous semble important de penser à l'avance à un maximum de choses, afin de limiter les problèmes futures. Donc, forcément, ayant réfléchi à pas mal de choses, nous pouvons donner cette impression de ne plus laisser de place à l'initiative, mais rassure-toi, il en reste énormément ! La réalité est suffisamment complexe. De plus, je te rappelle que le doute fait partie de l'éthique amopienne. Rien de ce que je t'ai dit est définitif, tout peut être discuté ; mais de façon rationnelle et ar- gumentée, sinon, c'est le blocage, l'enlisement, on n'avance pas. Lorsque tu pré- pares un voyage, tu as intérêt à bien le préparer, à réfléchir à ce qui peut arriver, pour qu'il ne vire pas au cauchemar ou ne tourne pas court rapidement. Cela n'empêche pas, ensuite, de vivre de belles aventures, d'avoir des surprises. C'est

même ce qui te permet d'en avoir, finalement

- Quel est le programme, maintenant ?

- Faire connaître le projet au plus grand nombre possible, nous avons vu l'impor-

tance de cela. Car c'est un voyage qui ne peut se faire seul. Et plus on est nom- breux à réfléchir, à être vigilants, moins on risque de se fourvoyer. De plus, le système actuel est à l'origine de nombreuses souffrances immédiates et à venir. Pour un humaniste, il y a urgence !

- Et après ?

des bonnes, du moins :).

64

I Une autre organisation économique

1 Pourquoi une économie non-monétaire

- Alors, comme ça, vous avez une solution à la crise ?

- oui, entre autres !

- J'ai vu une affiche avec une pièce de zéro centime, en arrivant. Ça signifie quoi ? Que ce que vous proposez ne coûte rien ? Que vous n'utilisez pas de monnaie ?

- Les deux :-)

- Vous n'utilisez même pas une monnaie locale ?

- Surtout pas. Notre système économique est non-monétaire.

- C'est quoi le problème avec l'argent. C'est juste un moyen. On peut l'utiliser pour faire du bien. En plus, ça facilite les échanges.

- C'est plus compliqué que ça. Nous sommes influencés par ce qui nous entoure,

par notre façon de vivre. Par exemple, la possibilité d'un pouvoir personnel

important favorise le désir pour ce pouvoir. La possession d'argent est un tel

pouvoir

doit travailler pour gagner de l'argent Le problème n'est pas l'argent en lui-même, bien sûr, c'est le système économique qui lui correspond. Ce dernier n'est pas qu'un moyen ! Il est bien sûr possible pour un individu de mettre sa fortune au service du bien, tout comme au service du mal, d'ailleurs, mais là n'est pas la question. Le problème, ici, est qu'un système monétaire a des conséquences globales sur l'attitude et le

Le fait de travailler à la satisfaction d'un désir renforce ce désir. Or, on

comportement humain. Or, la plupart des problèmes actuels, les plus graves en tout cas, sont la conséquence de la cupidité : destruction de l'environnement, criminalité, injustices, guerres

- Et la morale, vous avez entendu parler ?

- Oui, et l'expérience de nombreux siècles suggère fortement que faire la morale

ou propager une philosophie ne suffit pas

- Oui, mais de là à supprimer l'argent

N'y a-t-il pas d'autres façons d'agir ? On

pourrait par exemple, limiter la fortune personnelle, supprimer le prêt avec inté-

Il faut un mode de vie en rapport

5

rêt, la propriété privée des grands moyens de production etc.

- C'est vrai, mais si on parvient à supprimer l'argent, c'est plus simple. Ça sup-

prime le désir d'argent, la cupidité. Si un désir n'a plus d'objet, il disparaît. Dans

le cas contraire, la cupidité perdure. Les lois sont détournées parce qu'il y a tou- jours la tentation de le faire (à cause de la cupidité), et l'argent constitue un contre-pouvoir important (on peut corrompre les fonctionnaires) etc. Ce qui importe est de trouver un système satisfaisant, quelle que soit sa forme.

- Certes, mais c'est déjà pas évident de faire de petites réformes

- Ça ne prouve rien. Plus on s'éloigne du système problématique auquel on a été

habitué, moins les anciens réflexes risquent de se reproduire

tolage pose souvent plus de problèmes qu'une réfection cohérente et bien pen- sée.

De plus, le rafis-

2 Une économie de partage

-- Bon, c'est bien beau tout ça, mais on fait comment ? Si on supprime l'argent, par exemple, on revient au troc ?

- Point du tout.

- Je ne comprends pas : s'il n'y a ni troc, ni monnaie, personne n'échange rien

- Pourquoi voudrais-tu échanger ?

ou alors c'est vraiment limité ton truc. On est obligé de garder les

mêmes biens toute sa vie ? On ne peut que donner ? Chacun se sert librement ?

- Non.

- Quoi, « non », je ne vois pas d'autre possibilité

- La répartition des biens, ou « consommations », peut être gérée collectivement, démocratiquement je veux dire. Dans ce cas, on n'échange pas, on partage

- Ah d'accord ! Mais alors, comment ça se passe ? Je dois attendre ou solliciter à une assemblée générale à chaque fois que je veux consommer ou utiliser quelque chose ?

- Bien sûr que non ! On se donne des règles pour plus de souplesse ! Tout

d'abord, il y a des biens dont tu peux avoir l'utilisation exclusive. Cela se justifie

pour certains biens comme la brosse à dent ou l'habitat, par exemple, pour des raisons d'hygiène ou d'intimité.

- Et s'il me prend l'envie, tout-à-coup, de changer d'habitation ? On en discute en

- Bah

6

- Ensuite, même si ça marche entre vous, il y a la question du voisinage.

- Celui-ci peut être convenablement informé, voire impliqué

prendre soin des relations avec le voisinage. Je pense que c'est important. Plus généralement, une bonne information de ce que nous projetons de faire est importante, afin de court-circuiter toute rumeur malveillante. N'ayant rien à nous reprocher, nous n'avons rien à perdre à cela. Sans compter que ce peut être un moyen de trouver plus de volontaires. Le véritable progrès a toujours été le fruit du dialogue et de l'intelligence.

- Une coopérative, ça ferait combien de personnes, environ ?

- Il n'y a pas de limites, mais ce serait typiquement quelques centaines.

- Alors là, ça me semble effectivement un vaste programme, pour mettre tout ça

en place. Surtout si chacun veut sa maison, puisque j'ai cru comprendre que ce

n'était pas une communauté

- C'est pour cela qu'il existe un projet intermédiaire : les communautés amopiennes.

- Oui, mais tu disais que tout le monde ne souhaitait pas vivre en communauté.

- Tout à fait. Ce projet ne concerne pas tout le monde, mais pourrait aider à la

mise en place des coopératives. Ces communautés pourraient être mises en place plus facilement du fait de leur effectif plus restreint d'une part, et des moindres exigeances matérielles de ses membres d'autre part.

- Ne risque-t-on pas de rencontrer les mêmes difficultés auxquelles ont dû faire face les expériences communautaires du passé ?

- Il y a tout d'abord l'objectif commun, déjà évoqué tout à l'heure. Il y a les

règles économiques et politiques amopiennes, qui garantissent une certaine liberté individuelle Ensuite, par rapport aux coopératives, ces lieux seraient plus "sélectifs", car la vie en communauté, si elle présente des avantages, implique des difficultés supplémentaires. L'éthique amopienne serait appliquée avec plus de rigueur. En particulier, il y aurait quelques règles de communication destinées à assurer plus fortement l'harmonie entre les membres. Enfin, les volontaires se choisiraient

mutuellement, après une période d'essai, mais sur la base de l'éthique amopienne.

- Pourquoi ne se choisiraient-ils pas comme bon leur semble ?

- La période d'essai, tout d'abord, permet plus de fiabilité dans le jugement : les

Il est possible de

63

productives. Cette possibilité ne présenterait donc aucun intérêt. L'idée est d'être le plus souple possible tant que la réalité de l'alternative au monétarisme n'est pas remise en cause.

3 Des atouts

- En tout cas, c'est du boulot tout ça !

- Guère plus que n'importe quel déménagement ou création d'entreprise, mais pour un intérêt incomparablement supérieur !

- Il faudra prévoir des compétences appropriées.

- Bien sûr, tout cela peut être préparé. On peut aussi voir comment exploiter les compétences dont on dispose, envisager des formations, s'adapter au lieu.

- Il y a le fait que ce système est nouveau. La mise en œuvre c'est autre chose que la gestion d'un truc parfaitement rôdé.

- Oui, mais, premièrement, cette mise en œuvre peut être progressive. Ensuite,

les pionniers seraient, pour la plupart, des gens plus particulièrement motivés, de véritables humanistes, je pense, et pas de simples individus auxquels le nou- veau système serait plus ou moins imposé et qui suivraient tranquillement. Donc, ça tombe bien. C'est pour ça, que je parlais de bâtisseurs, tout à l'heure.

Quoi de plus enthousiasmant que de faire une telle œuvre utile, que de vivre une telle aventure, d'être aussi pleinement en accord avec ses valeurs !

- Il y a aussi les difficultés humaines liées à toute entreprise collective

- Tout à fait, mais plutôt moindres ici que dans la plupart des entreprises collec- tives.

- Pourquoi donc ?

- Parce que ce projet comporte une organisation réaliste pour limiter les situa-

tions de conflits, sans même parler de la culture. Ensuite, même au début où tu vas me dire que toute cette organisation ne sera pas encore complètement en place, il y a le simple fait que les gens seront d'accord sur un projet tout de même assez précis. Il n'en n'est pas ainsi dans la plupart des projets d' « éco-vil- lage », où il n'est parfois question que d'une vague spiritualité, voire de « vivre en harmonie sur une terre » ! et où l'on se contenter de faire préalablement connaissance par quelques sorties en commun. Il y a alors trop de choses lais- sées dans le vague, trop de divergences insoupçonnées pour que ça marche dura- blement.

62

assemblée générale ?

- Même pas. Une assemblée générale, ça prend du temps, ce sont souvent de

longues joutes oratoires avant de parvenir à un accord, quand on y parvient Si tu as envie d'un bien que tu ne possèdes pas, tu peux indiquer cette envie dans une « base de données » (dans un ordinateur). Ensuite, si cette envie est suffisamment forte il est probable que ce bien te soit attribué.

- Qu'est-ce qui fait que mon envie sera « suffisamment forte » pour que le bien me soit attribué ?

- C'est par rapport aux envies des autres

posséder un même bien, il ne peut être attribué simultanément à tout le monde.

- Mais comment peut-on comparer des envies ?

- En fait, dans l'ordinateur dont j'ai parlé, tu attribues à différentes choses un

niveau de désir, qui est un nombre. Plus il est élevé, plus le désir est fort. Si tu t'en fous, tu mets « zéro ». Si la chose te répugne, que tu préfères ne pas l'avoir ou la faire (parce que c'est valable pour les activités aussi), tu mets un nombre négatif.

- Alors, si je veux quelque chose, j'ai intérêt à savoir ce que les autres ont mis,

pour mettre un nombre supérieur point, ton truc ?

- Oui, il y a bien quelque chose qui va limiter cette surenchère. La répartition

des activités économiques (production, consommation au sens large

compte un souci d'équité, de telle sorte que si tu accrois ta jouissance par une consommation, d'autres sources de jouissance (susceptibles de t'être accordées) se réduiront. Tu risques d'avoir plus de travail pénible à faire, par exemple.

- En somme, je dois payer, d'une certaine façon, pour pouvoir obtenir un bien.

- Si tu veux absolument posséder une chose en accroissant le niveau de désir

correspondant, oui. Mais il n'y a pas une quantité de travail précise associée à cela, c'est juste un phénomène statistique, qui fait que tout le monde a intérêt à indiquer ses niveaux de désirs réels, en fin de compte. D'où l'absence de surenchère. Ensuite, le principe d'équité fait qu'un bien "rare" très demandé (une habitation,

par exemple), va être utilisé à tour de rôle par un grand nombre de personnes.

- On va être obligé de déménager souvent, alors !

- Disons, que chacun occupe un tel logement pendant une durée suffisante pour que la gêne occasionnée par le déménagement ne soit pas trop importante.

) prend en

et ce serait la surenchère, t'es sûr que c'est au

Si tout le monde a très envie de

7

- Reste que c'est pas cool, si je ne peux pas garder mes biens.

- Si ce n'est pas gênant, tu pourras toujours garder « tes biens ». Je pense par exemple, à des objets ayant une valeur sentimentale pour toi. Mais pour les

autres, cela se ferait au détriment d'autrui, ce serait injuste

évident que, dans la mesure du possible, on va faire en sorte qu'il y ait suffisamment de biens "désirables" pour tout le monde (en en produisant suffisamment) Ce système permet d'éviter la loi de la jungle : que chacun puisse venir prendre les affaires d'autrui arbitrairement et que ça se termine en pugilat, ou que chacun puisse tout garder arbitrairement et que l'injustice se développe (ce qui alimente la frustration et les conflits). Ainsi, la répartition des biens est la plus juste et la plus profitable possible. L'idée, c'est le partage, selon une règle qui fait qu'un bien revient à celui qui l'apprécie le plus. Ce n'est pas le partage bête et méchant : « tout le monde pareil, qu'il aime ou pas » (comme cela a souvent été le cas dans les économies non-monétaires du passé), sans que ce soit utopique non plus comme avec le :

Ensuite, il est bien

« chacun fait ce qu'il veut parce que tout le monde il est gentil et que c'est

l'abondance ».

- Ce serait quoi le problème, si chacun pouvait garder ses biens ?

- Si tu es toujours la personne qui préfère un bien donné, il n'y a pas de

problème, et tu le conserveras en Amopie également

quelqu'un le préfère réellement à toi, et que toi, tu préfères autre chose, et bien, tout le monde serait moins satisfait. Faut pas se fixer sur cette histoire de « c'est mon bien, il est inadmissible qu'on me le prenne », mais voir où est sa satisfaction véritable, la satisfaction maximum qui ne nuise pas à autrui

- Je pourrais faire un échange

- Oui, mais comment le savoir, qu'il y a eu cette variation dans les préférences ? Dans une économie traditionnelle, les échanges ne se font que lorsque les

ce qui

demande un effort relativement important pour un résultat très hypothétique (y aura-t-il preneur ? et à quel prix ?) Et lorsqu'ils ne le font pas, combien d'occasions manquées ! Là, c'est la satisfaction maximum en temps réel. Mais là n'est pas le seul intérêt d'une économie de partage.

- Ah ?

propriétaires mettent leurs biens en vente (ou les proposent au troc)

Le problème est que si

- La négociation qui accompagne le troc (ou toute autre forme d'échange) ne sert pas précisément la satisfaction maximum : elle favorise les plus avides et les

sans compter qu'elle nous conditionne dans le sens de

plus manipulateurs

8

- Vous voulez une société sans argent, ou j'ai rêvé ?

- Sans argent sur le long terme, oui, mais au début, on peut très bien expérimen-

ter une organisation amopienne tout en ayant des échanges avec la société, nous permettant de bénéficier ainsi de plus de choses en travaillant moins. Ensuite, au fur et à mesure que le réseau de coopératives s'étendra, ces rapports commer- ciaux avec l'extérieur diminueront, tandis que nous conserverons, voire accroî- trons, notre sécurité et notre bien-être matériel

- Il y aurait donc de l'argent ?

- Pas dans les relations entre amopiens. Ce serait la coopérative, qui échangerait

ainsi avec l'extérieur. L'argent serait donc considéré, dans la comptabilité amo-

pienne, comme une matière première, nécessitée par certains souhaits de

consommations (individuels ou collectifs)

De l'argent est par ailleurs néces-

saire pour payer certaines taxes sur le capital. Ce qui fait l'harmonie dans une coopérative amopienne, ce sont les relations de partage (et non plus d'échange) entre ses membres ; et pour cela, l'autarcie n'est pas nécessaire. Il y aurait donc des entreprises appartenant à la coopérative, et chacun pourrait y travailler.

- L'individu pourrait-il dépenser de l'argent à l'extérieur ?

- Cela serait également possible. Il suffit de demander une certaine somme d'argent, en prévision d'un voyage, par exemple. Cela se ferait comme pour n'importe quelle autre denrée : en affectant un niveau de satisfaction marginale et un seuil de saturation,

- Par contre, l'individu ne pourrait pas gagner d'argent, je suppose.

- Si ! Lorsque la personne est en voyage, elle fait ce qu'elle veut.

Ensuite, il est également possible qu'une personne ait une activité lucrative individuelle tout en habitant sur le lieu (comme salariée à l'extérieur ou entrepreneur individuel). Mais, dans ce cas, le revenu ainsi dégagé doit revenir à la coopérative (qui le distribue ensuite selon les règles de l'économie

amopienne).

- Ne pourrait-elle pas en dépenser une partie directement pour elle ?

- Jusqu'à un certain point, ce ne serait pas très gênant. Mais cette possibilité

pourrait entretenir une certaine cupidité, ce qui est contraire à ce que nous souhaitons vivre et expérimenter. Par contre, travailler pour la coopérative, qui

Par

ailleurs, tous les désirs matériels des amopiens peuvent être satisfaits dans le

et ce d'autant plus qu'ils ont des activités

cadre de l'économie amopienne

est une alternative bénéfique à tous points de vue, ça, ça entretient l'amour

61

leur convient, que parce qu'ils y sont contraints

- Oui, mais de fait, certains auront un certain pouvoir en plus, même atténué

- Oui, mais faisons preuve de discernement. Entre un pouvoir qui opprime, qui

engendre des conflits, comme l'argent, la propriété privée, les chefferies, la ma- nipulation lourde, et un léger avantage potentiel que quelqu'un aurait (parce qu'on ne lui aurait pas retiré tous ses avantages antérieurs), il y a une grosse différence. Il ne faut pas tomber dans une chasse aveugle à tout ce qui peut être qualifié de pouvoir. La raison, c'est aussi ça

- Au fait, de quelle structure s'agirait-il juridiquement ?

- Le mieux est une association.

- Une association sans but lucratif ?

- Oui. Car il n'y a pas de but lucratif, c'est le moindre que l'on puisse dire ! Per- sonne n'y gagne de l'argent, pas de relation de type salariale (qui se caractérise par un rapport hiérarchique). Il s'agit précisément de sortir de la logique de lu- crativité.

- Une Société Civile Immobilière, pour l'habitat, un Groupement Foncier Agri-

cole pour la terre, des SCOP pour les entreprises

cela ne serait-il pas plus

adapté ?

- Non, tu mentionnes là des sociétés au sens juridique, c'est-à-dire des structures fondamentalement capitalistes. Très concrètement, si un apporteur (plus

exactement, un actionnaire, ici) souhaite se retirer, il peut obliger dans un délai assez bref (six mois, il n'y a pas de clauses possibles ici) à une réévaluation du bien pour repartir avec non seulement son apport initial mais aussi le gain dû au travail de tout le monde ! En effet, une action est une fraction du capital total,

Bref, de telles structures sont adaptées à l'exploitation

pas un montant fixe

capitaliste, et ce n'est pas que de la théorie. Or, nous voulons une logique de

l'amour, du don, que ceux qui apportent apportent réellement en cohérence avec cette logique, et ne courent pas le risque d'être ainsi trompés.

- Une association peut être propriétaire de biens immobiliers ?

- Oui, s'ils sont utilisés directement pour son objet, ce qui serait évidemment le cas ici.

- Ensuite, ça va être très dur au début. L'autarcie, ça ne s'improvise pas, on sera donc très loin d'un mode de vie avec beaucoup de temps libre et un large choix de consommation

- Qui a parlé d'autarcie ?

60

l'avidité, de l'égocentrisme Si en plus, il y a l'argent, avec le pouvoir qu'il représente, la facilité de

l'accumuler, de le conserver, de le transmettre, la cupidité est hypertrophiée, les conflits et les injustices s'aggravent. Les gens, aveuglés par le pouvoir monétaire, en oublient ce qui est leur véritable satisfaction (par une

consommation effective et correspondant à un besoin réel)

de la pollution et du pillage des ressources ; parce que tout le monde est tellement obsédé par son profit monétaire, que les lois faites pour protéger l'environnement sont globalement contournées (il n'est pas possible de tout surveiller). Tu as peut-être déjà vu ça quelque part

Sans même parler

3 La maximisation du bien-être

- Il me semble, oui :-).

Et pour le travail, ça se passe comment, dans ton système ? Comment les gens sont-ils motivés s'il n'y a pas d'argent ? Ils sont tous spontanément dans la glori- fication du travail et le dévouement pour la productivité ? Tous altruistes ?

- Point du tout. Chacun adopte la philosophie qu'il veut.

- Ah, et donc, les adeptes du repos et des vacances ne font rien alors

- Pas tout à fait :-). Si tu te rappelles ce que j'ai expliqué tout à l'heure tu devrais comprendre pourquoi.

- Hou-là, je suis pas Master Mind, moi hein

- De même que tu as indiqué des niveaux de désir pour chaque consommation,

tu indiques des niveaux de désir pour chaque travail. Niveaux, qui là, seront le plus souvent négatifs, si, du moins, tu préfères ne rien faire que faire tel ou tel travail. Ensuite, ce qu'il faut bien comprendre c'est que les activités économiques (tra- vail et consommation) sont réparties selon une règle simple : on détermine la ré- partition qui maximise la moyenne des satisfactions totales (entre tout le monde) moins l'écart type (leur fluctuation d'une personne à l'autre). Ainsi, chacun tend à consommer ce qu'il préfère et à travailler à ce qu'il préfère (car cela accroît la satisfaction totale). En même temps, tout le monde tend à bénéficier équitable- ment de cette maximisation car l'écart-type est pris en compte négativement, comme nous venons de le voir. Grâce à cette double prise en compte, la maximi- sation de la somme des satisfactions ne se fait pas trop au détriment de l'équité, et inversement, le maintien d'une certaine équité ne réduit pas trop l'ac-

croissement de la satisfaction totale.

9

- Et qu'est-ce qui garantit que les choses désirées soient effectivement pro- duites ?

- C'est absolument garanti : seules des distributions travail/ consommation dans

lesquelles le travail est celui nécessaire à la consommation correspondante sont prises en compte (dans la détermination de l'optimum). Donc, quand on distri- bue des consommations (futures), on distribue simultanément le travail corres- pondant.

- Donc, si j'apprécie beaucoup une consommation donnée, je ne suis pas sûr de l'obtenir

- Non. Mais tu l'obtiens souvent : à chaque fois qu'il existe un ensemble de per-

sonnes dont la peine totale pour la produire est inférieure à la jouissance qu'elle procure à ceux qui l'apprécient le plus (qui seront donc les consommateurs). Si- non, cette consommation, si elle t'était accordée, cela se ferait au détriment du bonheur total (qui comprend le tien). En somme, on prend en compte autant la satisfaction par la consommation que celle par le travail. C'est symétrique. Parce que les deux existent. On ne tombe pas dans cette schizophrénie où le tra- vailleur-esclave se sacrifie pour le consommateur-roi. Dichotomie, qui entraine une survalorisation de la consommation et une dévalorisation du travail, lequel doit alors être « récompensé ». D'où une surconsommation, et les conséquences que tu sais

- Dans le système monétaire, au moins, si je veux quelque chose, je l'obtiens.

- Non : si tu n'es pas assez riche pour la payer, tu ne l'obtiens pas.

- Oui, mais je peux toujours m'enrichir suffisamment pour obtenir ce que je sou- haite.

- Tout d'abord, ce n'est qu'une possibilité, y parvenir peut être très improbable

Ensuite, pour acquérir l'argent nécessaire, tu dois peiner. Si tu l'obtiens ainsi c'est que tu étais prêt à peiner pour ça. Dans le système amopien, c'est pareil : si tu es prêt à peiner pour le travail que cette chose coûte « objectivement », elle

par toi, en l'occurrence. C'est parce que tu auras estimé que la

chose te coûte moins que ce qu'elle t'apporte.

est bien produite

- Sauf que dans ce cas, c'est moi qui l'ai produite. Or, ce n'est pas toujours pos- sible : si je n'ai pas les compétences nécessaires. L'intérêt d'une économie est que ça puisse être produit par d'autres !

- Si cela participe à un accroissement de la satisfaction totale, oui

Le problème dans le système monétaire est que les choses sont biaisées par le désir d'argent, d'une part, et les inégalités de condition d'autre part. À cause du

10

2 De l'argent

- Mettons. Ensuite, je vois pas mal de difficultés, pour le démarrage. Il faut

acheter des terres, des machines, des bâtiments, je suppose. D'où viendra l'ar-

gent ?

- De prêteurs ou donateurs convaincus par l'intérêt du projet. D'une façon géné-

rale, les dons ne manquent pas. Or, il y a quand même des humanistes intelli- gents, ça existe. Ensuite, les gens qui participeraient à l'aventure, n'auraient plus guère besoin de leurs biens, puisqu'il s'agit de vivre sans argent

- Hou-là ! Et tu crois que les gens vont prendre un tel risque ?!

- Oui, et pour plusieurs raisons. Pour le sérieux de l'entreprise (s'ils en ont pris pleinement connaissance), tout d'abord, qui rend la prise de risque particulière- ment raisonnable. Ensuite, parce que l'on ne leur demandera pas de faire un don, mais seulement un apport, un prêt si tu veux. Donc, ainsi, ils ne prennent vrai- ment aucun risque important. Ils peuvent toujours retrouver leur apport en cas d'échec, par exemple.

- Et si l'entreprise fait faillite, tu crois qu'ils vont forcément retrouver leur ap- port ?

- L'entreprise fera en sorte de ne pas s'endetter

Pas d'une entreprise capitaliste dans un sec-

ment essentiellement immobilier

Ensuite, il s'agit d'un investisse-

teur à risque ! Donc, la structure ne va pas s'appauvrir : le capital sera toujours là.

- Le problème, si chacun peut reprendre ses billes quand il veut, c'est que le pro- jet a peu de chances de durer, et les apporteurs vont avoir un certain pouvoir

- Tout d'abord, on peut voir ce qu'un système apporte, ou au contraire, se focali-

ser sur son écart par rapport à la perfection, voire ne rien faire sous prétexte

d'absence de perfection. Les apports que ce système rend concrètement pos-

sibles, permettront au pire d'expérimenter quelque chose quelque temps

est mieux que de ne jamais rien faire. Mais ça, c'est vraiment le pire, parce que ce qui est prévu n'est pas que les apporteurs puissent reprendre leurs billes inté- gralement à tout moment. L'idée est de réduire ce pouvoir en imposant une clause de reprise d'apport qui donne à la structure suffisamment de temps pour pouvoir rembourser sans être obligée de faire une revente en catastrophe

ce qui

(forcément moins intéressante), voire de pouvoir rembourser progressivement grâce à un revenu. De plus, il me semble préférable de parier sur la liberté individuelle plutôt que sur la contrainte. Il est préférable que les gens restent quelque part parce que ça

59

- Bien sûr qu'il y a des intérêts qui peuvent s'opposer à un tel projet, mais il ne

faut pas exagérer. Ces gens là sont des hommes

un intérêt. Ils n'ont pas que ça à faire. Ce que nous proposons s'adresse à tous les

humains et est acceptables par tous. Ce ne serait terrible pour personne, car il ne s'agit pas d'un mode de vie précis, comme nous l'avons vu, mais d'une société qui prend en compte autant qu'il est possible la diversité et la liberté. Elle peut contenter tout le monde, elle est désirable pour quiconque y réfléchit un peu.

pas des machines à défendre

- Même ceux qui sont attachés à un train de vie nécessitant la sur-exploitation d'autrui et de la planète ?

- Oui, il leur faudra simplement prendre un peu de hauteur par rapport à cet atta- chement, murir, mais c'est possible ! On ne demande pas non plus à chacun de

devenir un sage

Surtout, nous ne sommes pas dans la contestation et la lutte frontale, contraire- ment à beaucoup de mouvements, qui évidemment suscitent une opposition vi- rulente, puis s'en alimentent.

- On va vous prendre, au mieux pour de doux rêveurs, au pire pour une secte dangereuse.

- Là encore, cessons de mettre l'humain plus bas qu'il n'est. Quiconque prend

connaissance de ce projet ne peut que réaliser qu'un tel amalgame est impos- sible, aberrant. Nous sommes trop éloignés de tout cela.

- Encore faut-il que les gens prennent connaissance du projet. Généralement, ils jugent hâtivement de tout, amalgamant les choses avec les quelques rares concepts qui leur sont familiers.

- Généralement, mais pas toujours, et petit à petit, il est possible qu'un grand nombre de personnes finisse par en prendre connaissance. Une telle diffusion peut être exponentielle, donc, rapide.

- Il y aura toujours des gens particulièrement butés, fanatiques, qui s'opposeront.

- Certes, mais le but n'est pas de convaincre tout le monde. Une large majorité,

ce serait déjà pas mal, non !? Et rien n'empêche que l'on puisse parvenir à cela, progressivement bien sûr.

Actuellement, c'est l'inertie de la masse, qui freine, bloquée par des croyances, comme par exemple, la croyance en un complot surpuissant. Moi, je dis que ces croyances sont surtout très confortables, pour notre fainéantise

C'est donc quelque chose de réaliste.

58

pouvoir que confère l'argent, ce dernier est fortement désiré. Tu trouves donc toujours des gens prêts à faire n'importe quoi ou presque pour de l'argent. Ceci parce que les gens ne fondent plus leurs désirs sur un plaisir objectif, mais sur

cette pure potentialité qu'est l'argent. Ils perdent leur vie à la gagner, en quelque sorte. Ensuite, il y a des gens qui sont, par le jeu des injustices induites par ce système, contraints de faire des choses particulièrement pénibles pour pouvoir seulement survivre. Donc, quand tu obtiens quelque chose dans un système mo- nétaire que tu n'obtiendrais pas en Amopie, c'est en exploitant la misère ou la bêtise humaine (éventuellement, la tienne !) Après, c'est un choix, on peut mé-

priser les autres, ou au contraire les respecter

au détriment de celui d'autrui, ou partager réellement la valeur « fraternité »

- Bon bon bon. Et comment ça se passe, si tout le monde apprécie également

une même chose ou un même travail ? Parce que dans ce cas, la répartition n'af- fecte ni la moyenne des satisfactions individuelles ni leur écart-type

- Pas tout à fait, car il faut prendre en compte les autres préférences, qui

contribuent également à la répartition

plusieurs distributions maximisent l'optimum de satisfaction. Dans ce cas, on prend également en compte les éléments suivants : -l'économie d'énergie maximum, -la compétence maximum (un travail est attribué à la personne dont les performances sont les plus estimées pour ledit travail) -la variété maximum (une chose est attribuée en priorité à celui qui n'y a pas encore « goûté » ou n'y a pas goûté depuis le temps le plus long (Cela permet de disséminer les compétences, d'améliorer les évaluations d'appréciation, et il y a souvent une préférences pour la variété). Ensuite, lorsque ce n'est pas trop compliqué, on laisse le choix aux intéressés (toutes les informations pertinentes n'ont peut-être pas été communiquées à la machine). Enfin, la machine peut trancher de façon aléatoire.

Par contre, il arrive en effet que

On peut accroître son bien-être

4 Application concrète

- Ça me semble quand même un peu théorique tout ça. Par exemple, des

consommations possibles, il y en a pratiquement une infinité. Je ne peux donc pas raisonnablement les indiquer toutes.

- C'est clair. Je vais t'expliquer comment ça se passe, plus précisément.

En fait, ce système s'applique à de petites unités économiques locales (moins de mille individus). Il y a, à chaque instant, du fait de la situation locale, des oppor-

tunités de consommation (liées à la disponibilité de certaines ressources, de cer- taines compétences, à la survenance d'évènements particuliers etc. ) Ces « consommation opportunistes » sont listées, et pour chacune, tu indiques ton

11

niveau de satisfaction. Ensuite, rien ne t'interdit d'avoir envie d'autres consom- mations. Dans ce cas, tu l'ajoutes à la liste, avec le niveau de satisfaction corres- pondant. Si tu veux accroître tes chances pour cette consommation, tu l'ajoutes à la liste commune : elle apparaîtra aux autres, qui devront y adjoindre leur niveau de désir. On parle alors de « consommation sollicitée ».

- Pourquoi cela accroît-il mes chances pour cette consommation ?

- À cause d'une possible économie d'échelle : lorsqu'elle est produite en plus

grande quantité ou partagée, le travail correspondant (à la consommation) dimi-

nue souvent

Ainsi, comme tu le vois, les consommations qui coûtent le moins et celles qui sont le plus désirées sont favorisées, ce qui est optimum pour l'accroissement de la satisfaction totale. Et il n'y en a pas une « infinité » Tiens, pour mieux te faire une idée, tu peux jeter un coup d'œil sur cet organi- gramme :

tu peux jeter un coup d'œil sur cet organi- gramme : - D'accord, mais ce n'est

- D'accord, mais ce n'est pas toujours évident d'estimer ce niveau d'appréciation. Si je ne le connais pas, que je n'ai jamais goûté à un truc, par exemple, je ne

peux pas savoir

- Il y a toujours un niveau de désir. Si tu n'as jamais goûté à un mets, par

12

perspective, quand ce n'est pas toute organisation ! Et je ne parle pas de la non- violence

- Il y a déjà eu des socialistes utopistes

- Amopie ? Non ! On en est loin !

Si tu regardes dans le détail les différents utopistes qui ont existé, tu vois à quel point il y avait de la naïveté dans leur entreprise : certains pensaient qu'il

suffisait d'imposer l'égalité, d'autres la solidarité, d'autre d'abolir l'argent ou encore de distribuer un revenu identique à tout le monde, il y a encore ceux qui

C'est le problème de prendre un

peu trop rapidement ses désirs pour la réalité. Il faut se garder des généralisations. À la limite, c'est comme ceux qui vont te dire qu'on a essayé des alternatives au capitalisme et que ça ne marche pas ! C'est aussi débile que de dire que seul le fer s'aimante parce qu'on a essayé avec le cuivre, l'aluminium et le zinc et que ça ne marche pas. Il faut bien sûr tout es- sayer pour pouvoir conclure ainsi. On s'apercevrait alors que le fer n'est pas le seul métal qui s'aimante. Mais la logique la plus élémentaire a parfois du mal à s'appliquer quand on rentre dans le domaine politique. Au vu d'un tel niveau de bêtise, la situation actuelle n'a rien d'étonnant !

se focalisèrent sur une morale, une spiritualité

- C'est bien pourquoi ce que tu proposes n'a que peu de chances d'arriver. L'homme n'est pas rationnel.

- Bon, faut pas exagérer non plus :-). C'est vrai qu'il y a parfois de quoi perdre

patience, mais il y a de l'espoir, parce que même si l'homme n'est jamais parfaitement rationnel à un moment donné, il peut toujours tendre vers plus de rationalité. Il y a quand même un mouvement dans ce sens. C'est bien là l'espoir. Ne cédons pas au fatalisme !

- De toute façon, même si, à un moment donné, tu parviens à un résultat positif, ça ne marchera pas parce qu'on ne vous laissera pas faire.

- Ça y est, la théorie du complot !

- Il y a des intérêts très importants en jeu. Donc, oui les rigolos, on les laisse faire, mais pas ce qui a des chances sérieuses de changer le système

- Ah oui, et c'est qui ce « on ». Une bande d'extraterrestres qui nous mani-

pulent ? Arrête tes conneries ! Il n'y a jamais que des hommes, et l'économie ca- pitaliste suffit largement à expliquer ce qui se passe. Inutile d'invoquer quelque méga-complot secret

- Justement, cette économie fait qu'une classe de puissants à intérêt au maintien

de la situation, et comme ils sont puissants

justement

57

tant. L'enseignement de l'Histoire semble assez clair à ce sujet

- Donc, c'est bien ce que je disais, merci pour le rêve !

- Non, non, la solution est simple :-).

Rien n'empêcherait quelques motivés, quelques humanistes bâtisseurs dans l'âme, où simplement quelques personnes avec une soif d'autre chose, cons- cientes des méfaits du système actuel et ouvertes à l'éventualité d'une action efficace, de s'organiser autrement, en commençant localement. Cela limiterait d'ailleurs la prise de risque qu'impliquerait une révolution à grande échelle.

- Tu veux dire : former une première commune, qui fonctionnerait selon les principes que tu as décrits ?

- Une ou plusieurs d'un coup, et pas forcément tout de suite conformes en tous

points aux principes décrits car tout cela peut se mettre en place progressive- ment, oui. Plutôt que de commune, on peut également parler de coopérative puisqu'il s'agit de travailler ensemble, sans forcément vivre en communauté. En outre, cela ne correspondrait pas forcément aux divisions administratives que sont les communes existant actuellement. Cette stratégie est beaucoup plus réaliste que d'attendre je ne sais quelle hypothétique révolution, auto-conflagration du capitalisme ou de fomenter je ne sais quelle prise de pouvoir.

- Je veux bien, mais de là à ce que ça se répande !

- Le fatalisme dont tu parles s'alimente de l'absence d'alternatives crédibles. Beaucoup de gens ont besoin de voir quelque chose qui fonctionne, donc après ça, ça pourrait se répandre très vite

- Des alternatives locales, il y en a plein

- Oui, mais pas de réelles alternatives sociétales, avec un projet crédible sur le

long terme, une réelle stratégie à moyen terme. Il s'agit souvent de fuir, d'impro-

viser, plutôt que construire une alternative rationnelle, quand il ne s'agit pas d'accommodements avec le capitalisme, d'initiatives purement « écologiques ».

Nous parlons ici d'une alternative qui s'attaque à la racine des maux, et en parti-

et ce d'une façon généra-

culier à l'argent, à la propriété privée, à la hiérarchie lisable, pas d'une démarche élitiste.

- Bref, l'anarchie et l'autogestion !

- Non, enfin, au sens strictement étymologique, je veux bien, mais ça ne suffit

pas. Tout cela a déjà été essayé bien sûr. Je parle d'une alternative cohérente, avec une démarche rationnelle, un minimum d'organisation et de perspective. Les anarchistes historiques, dans leur extrémisme, ont généralement refusé toute

56

exemple, ce niveau sera plutôt élevé si tu es curieux, et plutôt faible si tu es peu- reux. Ensuite, comme on l'a vu, tu vas le réajuster

- Il me semble difficile de comparer l'appréciation d'une banane avec l'apprécia- tion d'un appartement, par exemple

- Tout d'abord, ne faut pas perdre de vue que le but n'est pas d'estimer précisément une appréciation, il n'est pas philosophique, seulement économique : « comment se répartir au mieux la production et la consom- mation ? ». Il ne faut pas être perfectionniste, donc. Ensuite, tout cela est codifié. Par exemple, pour un consommable (la banane), on indique généralement deux nombres : l'« appréciation marginale » et le « seuil de saturation ». J'explique :-) ! L'appréciation marginale est l'augmentation de ton appréciation par unité de quantité consommée (par banane, par kilogramme etc.) tant que la quantité

totale est inférieure au seuil de saturation. Au-delà de ce dernier, l'appréciation n'augmente plus : ça ne t'apporte rien d'en avoir toujours plus. Pour un mets que tu n'as jamais goûté, tu indiques une quantité seuil de saturation très faible

ensuite, tu modifieras probablement tes

puisque c'est juste « pour goûter »

indications. Pour un bien durable (l'appartement), il n'y a généralement que l'appréciation

marginale. Dès que tu as envie de changer, il te suffit de réduire ton

appréciation

Pour une activité de production, le seuil correspond à une durée au-delà de

laquelle l'appréciation marginale change. Par exemple, si tu aimes bien faire un

truc tant que ça ne dure pas trop longtemps

On indique donc généralement,

dans ce cas, deux appréciations marginales: la « première », correspondant aux durées inférieures au seuil, et la « seconde », correspondant aux durées supérieures.

- Il y a encore un truc qui cloche, selon moi. Il n'existe pas une unité objective pour ce concept très subjectif, qu'est l'appréciation. Tout le monde ne va pas

faire correspondre un même nombre à une même appréciation

S'il est possible

de comparer ses propres appréciations entre elles, ça me semble plus probléma- tique de comparer les appréciations de différentes personnes

- Ce problème est résolu par renormalisation. J'explique :-).

L'ordinateur ne prend pas en compte les niveaux tels qu'ils sont donnés, bruts, par chacun. Pour chacun, il calcule la moyenne des valeurs absolues de ses ni- veaux (entre toutes les activités qu'il a évaluées, et pour une même unité de quantité, ramenée à une durée), puis il divise chacun de ces niveaux par cette moyenne. En somme, on effectue un simple changement d'échelle.

au profit de ce que tu désires plus.

13

- Je vois l'idée, mais cela élimine la prise en compte du fait que certains puissent

être plus sensibles : avoir des niveaux réels de plaisir et de douleur globalement plus importants.

- Tout à fait. Mais ce n'est pas un problème, au contraire. Tout d'abord, Cela re-

lève typiquement d'un travail philosophique personnel que de réduire cette sen- sibilité (pour être moins dépendant de son environnement). Prendre en compte économiquement ces variations s'opposerait à un tel progrès personnel. Ensuite, il y aurait la tentation "malhonnête" d'accroître artificiellement cette sensibilité de façon à se voir attribuer plus de choses agréables et moins de choses désagréables (en dépit de la prise en compte de l'écart type, qui ne ferait que limiter le phénomène). Bref, ainsi, chacun a vraiment intérêt à fournir des indications honnêtes.

- Et pourquoi renormaliser simultanément tous les niveaux de désir (en prenant

leur valeur absolue), et non pas, séparément, les niveaux positifs et les négatifs.

- Pour prendre en compte le fait que certains peuvent trouver plus de satisfaction

en consommant globalement plus que d'autres (tout en travaillant plus, du coup) : ceux dont la moyenne algébrique est la plus élevée. Sinon, tout le monde se verrait attribuer approximativement une même quantité de consommation et de travail. Cette restriction ne nous semble pas utile et limiterait la liberté.

- N'est-il pas possible qu'ainsi, quelqu'un avec une moyenne algébrique élevée

ait tellement de travail à faire qu'il n'ait plus le temps de tout consommer ce qu'il souhaite

- Dans ce cas, il réduira probablement de lui-même ses désirs de consommer. De

plus, il y a aussi une limite liée à la durée de travail : on ne peut pas travailler

plus de 24h par jour

Il faut voir aussi que tu es prévenu du temps de travail que tu auras probablement à faire (compte-tenu d'une productivité moyenne), et que tu peux alors réajuster tes niveaux de désir en conséquence

- je trouve que c'est quand même vachement dans une logique hédoniste, de

consommation, tout ça, et prise de tête, en plus ; Quelqu'un qui ne cherche pas le plaisir et souhaite juste se consacrer à une passion sans pour autant mourir de faim, il doit faire l'effort d'annoter chaque activité économique : « j'aime bien, à tel niveau et jusqu'à telle quantité ». On n'a pas forcément envie de rentrer là de- dans.

- Tout à fait, et cela est pris en compte. Quelqu'un peu juste cocher la case : « je veux juste de quoi me maintenir en bonne santé », qui le dispense d'annoter tout le reste. Les besoins physiologiques humains sont connus (en fonction des acti-

Cette limite est prise en compte dans le calcul.

14

cas, il y a bien nuisance à autrui, même si elle n'est pas immédiate et pas cer- taine. La prise en compte des probabilités fait partie de la démarche ration- nelle Ensuite, beaucoup de ces substances entraînent des nuisances pour ta propre santé, donc a priori ça ne nuit pas aux autres, sauf indirectement dans la mesure où une fois malade, tu seras une charge pour la société (soins médicaux et défaut d'activité productive). Cela représente un coût économique. Donc, tu pourrais demander à ce que l'on t'abandonne une fois malade, mais ce serait difficile à appliquer dans une société solidaire comme Amopie ! C'est pourquoi, on te lais- sera détruire ainsi ta santé, mais à la condition que tu fournisses un travail sup- plémentaire qui enrichisse suffisamment la collectivité pour compenser statistiquement ce que tu lui coûteras (en moyenne) dans le futur. Il s'agit là d'une simple application des principes d'équité et de responsabilité en matière économique.

IV Une autre stratégie

1 Une possibilité

- Bon bah, c'est très bien tout, ça, on a bien rêvé !

- Comment ça « rêvé » ?

- Oui, parce que ok, ça semble idéal et réaliste en plus, mais de là à ce que ça devienne une réalité !

- Ce serait pourtant facile !

- Ah oui, c'est beau l'espoir ! Pour que ce soit possible, il vous faut convaincre

D'autant que tes ambitions me semblent

planétaires

- Ça demanderait de convaincre pas mal de gens en effet, et vu l'inertie et le fa- talisme ambiants

- Alors ? Prendre le pouvoir par la force ? Ah, non, j'oubliais que vous êtes non- violents

- C'est vrai que ce serait limite d'un point de vie éthique, mais encore, ce serait

risqué. Cela nécessiterait l'instauration d'une hiérarchie de pouvoir. Tu vas me dire que ce pourrait n'être que temporaire, mais nous avons vu le risque à propos de la chefferie élective. Et plus le pouvoir est fort (ce qui serait nécessaire à cause de l'hostilité des opposants), plus le risque de dérive tyrannique est impor-

un

grand

nombre

de

gens

Vous comptez faire quoi ? Prendre le pouvoir par les élections ?

55

- C'est un acte qui entraine généralement l'expulsion (comme le vol). Ça relève du harcellement.

- Harcellement sexuel

- Oui, on peut également parler de viol !

- Et au niveau du mode de vie ?

- Pareil

- Vous ne vivez pas en communauté ?

- Pas spécialement, c'est au choix des individus. Certains apprécient de vivre seul, d'autres à deux ou plus. Et chacun peut changer de mode de vie comme bon lui semble. Il y a une infinité d'arrangements possibles.

- Pourtant, on peut parler d'une mise en commun des biens.

- Pas vraiment, puisqu'il y a propriété d'usage, comme nous l'avons vu au début.

Par rapport à la plupart des familles dans la société capitaliste, l'économie amo-

pienne est même beaucoup plus individualiste

meilleure entente au sein d'une communauté : les biens n'y sont généralement pas communs (sauf si les personnes y tiennent, bien sûr). D'une façon générale, dans cette société, c'est l'individu qui compte, aucune institution ne le domine.

- Comment ça ? Et l'assemblée communale, par exemple ?

La voix de

chacun y est sérieusement prise en compte, et il n'y a pas de pression morale. C'est loin d'être le cas dans la plupart des sociétés humaines !

Il suffit de te rappeler qu'en Amopie, la liberté s'arrête où commence celle d'au-

trui

- Donc, je peux me droguer, pas de problème, tant que je ne nuis pas à autrui

- Dans ce cas, il y a probablement un problème en toi : soit la dépendance, soit

une volonté suicidaire saiera de t'aider.

- Mais si je refuse cette aide charitable

- Alors, si tu disposes visiblement de tes facultés mentales, on te laissera faire. Mais il faut alors distinguer plusieurs cas. Beaucoup de drogues entrainent un risque important de comportements violents. Dans ce cas, il est possible que tu soit expulsé à cause de ce risque (il sera évalué en fonction de ton état, de la

substance, de la consommation

C'est une décision collective. En effet, dans ce

Donc, vu qu'Amopie, ce n'est pas l'indifférence, on es-

- Celle-ci est au service du bien-être de tous, mais réellement, hein

Cela permet d'ailleurs une

ça contient tout.

)

54

vités, de l'âge etc.) L'ordinateur prendra cela en compte Cette personne peut même ajouter ensuite certaines indications (de niveaux de désir) si elle se voit attribuer des trucs qui ne lui plaisent vraiment pas, par exemple; des exceptions, en quelque sorte.

5 Une économie économe et équilibrée

- D'accord, mais bon, c'est assez contraignant, ton système. C'est le travail obli- gatoire en permanence.

- Beaucoup moins que dans le système monétaire, en fait.

Tout d'abord, seul ce qui est absolument nécessaire à la satisfaction optimale est imposé. On ne te dira pas de faire telle chose à telle heure, lorsqu'il n'y a pas un

véritable intérêt pour cela. On te dira par exemple : « avoir produit cela avant telle date à telle heure ». Ensuite, tu t'organises comme tu veux. Amopie, ce n'est ni le monastère, ni l'usine. Actuellement, pour les salariés, du moins, c'est le boulot à heure fixe : 8h-12h, 14h-17h du lundi au vendredi, par exemple. De plus, pour un même niveau de consommation, tu bosses moins, grâce à une meilleure performance économique.

- Pourquoi « meilleure » ?

- Parce que dans ce système, il y a bien moins de gaspillage, puisque les produc-

tions sont exactement adaptées à la demande. Vois tout ce que jettent les mar- chands lorsqu'ils n'arrivent pas à vendre certaines denrées périssables dans les

délais, le superflu que beaucoup s'ingénient à produire dans le but de "gagner leur vie", et qui va souvent directement à la poubelle faute d'avoir trouvé pre- neur. De plus, il n'y a pas à payer pour du chômage, des faillites d'entreprise, des

plans sociaux

parler de la gestion proprement dite du système capitaliste, nécessairement com- plexe (législation, notariat, finance, bourses, espionnage etc.) et de ses crises à répétition, parfaitement absurdes. En plus de ça, la consommation est généralement moindre, car elle n'est plus suscitée par des producteurs qui cherchent à accroître un chiffre d'affaire, mais seulement par l'introspection : chacun détermine ce à quoi il aspire vraiment, en dehors de toute sollicitation parasite. Donc, ce travail imposé ne représente

qu'une petite partie du temps de chacun

Et tu as beaucoup plus de choix dans

Il y a beaucoup moins de criminalité, de conflits sociaux, sans

ton mode de vie, tu ne bosses que pour ce que tu consommes, quelque part, et ton travail est plus varié avec plus de liberté.

- Comment ça : « on travaille pour ce qu'on consomme » ? Je croyais que tout

cela était collectivisé en vu de la satisfaction commune. Je n'ai pas vu de règle

15

imposant une équivalence entre travail produit et travail consommé.

- Non, pas précisément. Il n'est d'ailleurs pas toujours possible de faire corres-

pondre sans arbitraire un temps de production à un produit donné. Par contre, la règle d'équité (la prise en compte de l'écart-type, mais il peut y en avoir d'autres), fait que les activités de production étant généralement moins prisées que les activités de consommation, chacun a à peu près autant de travail de pro-

duction que de consommation. Et s'il en a sensiblement moins, c'est que le tra- vail attribué est globalement plus pénible (à la personne, et probablement encore

plus aux autres) que celui attribué à ceux qui en ont plus

Mais ce n'est pas une

règle absolue. Du coup, il n'y a plus cette opposition entre travail et consomma-

tion, qui fait que le travail est illusoirement considéré comme un mal et la consommation un bien. Le seul bien considéré est la satisfaction réelle de cha- cun.

- Mais la satisfaction est une affaire personnelle, tout le monde n'a pas la même pour la même chose.

- Tout à fait, et c'est bien ce que ce système prend parfaitement en compte

- Et si je me rends compte à l'usage qu'une satisfaction que j'avais attribuée à une activité (de production ou de consommation) est différente que ce que j'avais prévu.

- Eh bien, tu la changes en conséquence ! Et les nouvelles valeurs seront prises en compte lors des distributions futures.

:-)

- Tu as dit qu'il pouvait y avoir d'autres règles d'équité

- Oui. Par exemple, on peut interdire que la satisfaction individuelle ne s'ap-

proche trop (par valeurs supérieures) de ce qu'elle serait si la personne était seule (en bénéficiant des mêmes ressources naturelles). C'est le principe de non- exploitation. Tout le monde est ainsi absolument assuré de bénéficier largement de ce système, de la coopération de tous.

6 Une économie solidaire et écologique

- Et comment ça se passe si je tombe malade, par exemple. Je ne pourrais plus faire mon travail (tandis que je vais continuer de consommer)

- et même consommer plus, d'une certaine façon, puisqu'il faudra te soigner.

Eh bien, tu es soigné, et si cela se justifie, tu es dispensé de travailler.

- C'est qui, qui estime que ça se « justifie » ?

16

maximum au-delà duquel, la collectivité cesse de prendre en charge la forma- tion.

- En un sens, oui. Ça dépend de la formation : si elle correspond à une demande

importante : à une activité productive où il manque de personnes compétentes compte-tenu des niveaux de satisfaction pour les consommations correspon- dantes, par exemple, les études seront entièrement subventionnées par la collec- tivité, sinon, l'Amopien adulte a toujours la possibilité d'étudier ce qu'il souhaite, mais ce sera éventuellement à ses frais. Je rappelle que le temps libre est beaucoup plus important en économie amopienne

- C'est une vision très utilitariste de la formation

- Réaliste. En fait, ça dépend aussi de la richesse dont on dispose. Si on en a les

moyens, on favorise l'étude, la science pure, parce qu'on sait que c'est toujours

C'est juste que ce qui correspond à un besoin plus fort est

utile à long terme

plus assurément et fortement favorisé. C'est plus logique du point de vue de la satisfaction maximum. On peut appeler cela de l'utilitarisme ;-). Le vrai utilita-

risme, pas un utilitarisme au service d'une minorité de ploutocrates

7 Sexe, drogues et communautés

- Qu'en est-il de la sexualité, dans cette société ?

- Il n'y a pas de prescription ni de contrainte particulière dans ce domaine, hor-

mis celles qui ont trait à la reproduction, et que nous avons déjà évoquées (soins aux enfants). Chacun est libre d'avoir les relations de son choix avec n'importe qui à la seule condition que le partenaire soit également consentant.

- Même si c'est un enfant ?

- Dans ce cas, le consentement éventuel de l'enfant n'est pas considéré comme

valable à cause de l'autorité naturelle de l'adulte et de l'immaturité de l'enfant.

- Et à partir de quel âge son consentement est-il considéré comme valable, à sa « majorité » ?

- Pas seulement sa majorité intellectuelle, que nous avons évoquée tout à l'heure.

Il faut aussi qu'il y ait une certaine maturité sexuelle, qui est physiologique, elle.

- ça ne correspond donc pas à un âge précis.

- Pas tout à fait, puisque même le développement physique varie selon les indi- vidus. Dans les cas limites, on jugera au cas par cas.

- Et que se passe-t-il si le consentement n'est pas clairement établi.

53

- Et comment on le vérifie, par un examen ?

- Non pas un examen, mais plusieurs, un pour chaque matière. Il n'y pas ce sys-

tème barbare où l'on doit suivre à nouveau une formation pour toutes les ma- tières pendant un an, alors qu'il n'y en a qu'une pour laquelle on n'est pas au point. De plus, pour une matière donnée, il n'y a pas qu'un examen. Il y en a un premier, puis un second de contrôle, pour vérifier que l'acquisition est durable et ne résulte pas d'un simple bachotage. La date et l'heure du premier examen est au choix de l'élève. Le second est un examen-surprise (qui peut cependant être reporté par l'élève en cas de problèmes indépendants de sa volonté). De plus ces examens ne se font pas seulement avec une feuille de papier (ou un ordinateur), ce sont souvent des travaux pratiques Une fois les tests nécessaires passés avec succès, le jeune est déclaré « ci- toyen ». Il peut alors participer pleinement à la vie politique de sa commune, participer au système économique (en choisissant ses consommations), voyager pour éventuellement s'installer ailleurs, dans une autre commune amopienne ou en dehors d'Amopie. Il peut également poursuivre des études plus spécialisées.

- Et s'il échoue constamment ?

- Ces cas sont rares, car il ne s'agit pas d'un examen trop difficile. Il est à la por- tée de n'importe quel être humain en bonne santé. Dans ce cas, on voit quand même ce qu'il est capable de faire.

- C'est un peu comme la majorité

- oui. On célèbre cela par une fête.

- Un rituel de passage, en quelque sorte. La majorité ne correspond donc pas à un âge précis ?

- Non. Elle correspond à une compétence, ce qui nous semble plus logique

- Je comprends mieux la motivation des élèves pour avancer dans leur forma- tion

- Cela ne correspond pas à la sortie du système scolaire, puisque le jeune peut

choisir de continuer à se former en étant dispensé de travailler, s'il le souhaite. Beaucoup le souhaitent, car plus on est formé dans un ou plusieurs domaines professionnels, plus on a la possibilité d'exercer un grand nombre d'activités

souvent plus intellectuellement satisfaisantes. Sans parler du plaisir d'ap-

Seuls ceux qui aiment le moins l'étude, choisissent de passer à la vie

prendre

active dès leur « citoyenneté ». Beaucoup commencent d'ailleurs par tester la vie active, avant de revenir étudier quelque temps. Tout cela est très éducatif

- Et je suppose, que s'il y a une durée de formation minimum, il y a aussi un

52

- Le médecin qui s'occupe de toi, qui contrairement à ce qui se passe en système marchand, n'a pas d'intérêt particulier autre que celui du bien commun

- Le problème, c'est que cette maladie (ce pourrait être un accident également) n'a pas été prévue dans le calcul, donc ça fout tout ton système en l'air

- Point du tout, car il faut bien comprendre que les nouvelles données (un acci-

dent, par exemple) sont prises en compte en temps réel : la répartition travail/ consommation est recalculée à chaque fois. Cela est possible grâce aux progrès

de l'informatique. Nous disposons d'ordinateurs suffisamment puissants.

- Donc, chaque jour, que dis-je, chaque heure, mon programme de travail impo- sé peut être modifié ?

- Oui. Exactement comme si tu étais seul. Il y a toujours des impondérables. Ce

peut être aussi une catastrophe naturelle. Ou encore, un réajustement de prévi- sions qui se sont avérées incorrectes. Mais comme je te l'ai déjà dit, ce travail obligatoire ne représente pas toute ta vie. Ce ne sont que quelques heures par jour au grand maximum !

- Et en dehors de ça, je fais ce que je veux ?

- Non. Tu n'as pas le droit de tuer, de voler

- Oui, ça, d'accord, mais en dehors de ça

- Si tu utilises certaines ressources naturelles (en faisant de l'auto-production, par exemple), tu dois déclarer la quantité prélevée. Ceci, afin que l'on puisse s'assurer que le prélèvement total ne soit pas trop important compte-tenu de la rareté et de la vitesse de renouvellement de la ressource.

- Et à part ça, il y a d'autres obligations ?

- Non, le temps libre, c'est le temps libre, quand même !

La limitation des ressources naturelles est d'ailleurs prise en compte dans le cal-

cul de la distribution des consommations (j'ai oublié de le préciser tout à l'heure) : le prélèvement total d'une matière première ne doit pas dépasser son seuil de renouvelabilité.

- Je vois que la mode écolo est passée par là.

- La solidarité avec les générations futures, disons.

Mais cette contrainte intervient rarement car les consommations sont limitées

par d'autres facteurs.

- Lesquels ?

- Tout d'abord, comme nous l'avons vu, contrairement à la situation marchande,

17

chacun décide en fonction de ses vrais besoins et aspirations : il n'est pas mani- pulé en permanence par des marchands obsédés par le maintien de leur chiffre d'affaire. La publicité, c'est terminé. Ensuite, plus tu consommes, plus tu dois généralement travailler, donc, beau- coup tendent à travailler moins.

- Comme dans le système monétaire

- Oui, mais un système monétaire où la rémunération serait réellement propor-

tionnelle au travail, pas en capitalisme

l'esprit.

- Pourquoi ?

- Parce que s'il y a rémunération, surtout proportionnelle au travail, cela déve-

loppe la cupidité, et donc, un pouvoir parasite qui finira par s'opposer à celui qui chercherait à maintenir la justice. Ensuite, il est difficile de déterminer une ré- munération parfaitement juste.

- Ne pourrait-on pas rémunérer en proportion du nombre d'heures de travail ?

- Dans ce cas, tu auras le problème des gens plus ou moins productifs, des tra- vaux plus ou moins pénibles, plus ou moins utiles etc. Je te souhaite bonne chance !

- Mais dans ton système, le problème de la productivité ne se pose-t-il pas ?

- Non, puisque c'est un résultat qui est demandé.

- Pour la publicité, c'est dommage, il y en a de belles.

- C'est remplacé par la libre création artistique (au service de quelque chose de

sensé, cette fois), et par une information plus objective, concernant l'état de la technique et des produits disponibles.

- Comment ça ?

- Tout le monde est tenu informé des découvertes importantes. Si un nouveau

produit ou une amélioration d'un produit existant apparaît, les gens sont infor- més de ses avantages et de son coût. Ainsi, les amateurs peuvent choisir en connaissance de cause. Il y a aussi le fait que sont mises en avant les consommations opportunistes, qui correspondent à un moindre coût (social et environnemental).

- Donc, contrairement à ce que tu disais tout à l'heure, il y a bien influence par la production.

- Oui, mais seulement au service du bien commun, là ; et une influence objec-

De plus, un tel système est une vue de

18

vient, et le cas échéant, l'activité de l'enfant est plus encadrée de façon à ce qu'il

consacre plus de temps à sa formation et/ou qu'elle soit plus efficace

évitera que cela ne soit vécu comme « punitif » (pour ne pas nuire au plaisir

d'apprendre). On essaiera de comprendre d'où viennent les problèmes

- Et quel est le contenu de l'enseignement

- On y forme à la pensée rationnelle, que l'on ne limite pas aux domaines scien-

C'est important pour les prises de décision collectives, l'efficacité en

général. On apprend l'auto-organisation, mais aussi le bonheur.

- Le bonheur ?

- Oui, le bonheur est essentiellement une affaire intérieure, c'est quelque chose qui s'apprend.

- N'y a-t-il pas de multiples façons d'être heureux, cela ne relève-t-il pas stricte- ment d'un choix personnel ?

- Bien sûr, nous ne faisons que transmettre des techniques, chacun est évidem-

ment libre de les utiliser ou pas, ensuite. C'est là un enseignement pratique : sa-

voir s'analyser, prendre conscience de ce qui se passe en soi, se connecter à ses aspirations profondes etc. ça n'a rien de dogmatique ! C'est dans le sillage de cet enseignement « philosophique », que l'on initie à la partie humaniste de l'éthique amopienne. On explique quel est l'intérêt d'une

solidarité universelle, mais aussi en quoi elle découle spontanément d'un certain

Il y a des exercices physiques de contrôle de soi, dans toutes

sortes de situations. On apprend également la gestion des problèmes relationnels etc. L'éducation physique est importante également : « comment prendre soin de son corps ? » Tout cela est vu en lien avec la biologie. On apprend aussi comment produire ce dont on a besoin, en lien avec une

meilleure connaissance de la nature, les sciences en général.

- Et les maths, le français ?

calme intérieur

tifiques

Mais on

- Oui, bien sûr, aussi. Ça fait partie des bases techniques. La géographie, l'His- toire (où l'on essaie de comprendre ce qui se passe, psychologiquement, plutôt

que de simplement décrire des évènements), la linguistique, la physique

taines matières, jugées fondamentales sont obligatoires, d'autres sont option- nelles (comme certaines langues étrangères, par exemple).

- Et comment se fait le passage au fonctionnement économique « adulte » ?

- Il a lieu dès que certaines choses jugées suffisamment importantes sont ac- quises. En particulier de l'ordre de la démarche rationnelle.

Cer-

51

rieur à soi, par opposition à la prédation

prédation ou développer l'amour

Il faut savoir si l'on veut perpétuer la

le vrai, bien sûr !

6 De l'école

- Et qu'en est-il du système scolaire, de l'école ?

- Le terme « école » est à prendre ici dans un sens très large. Ça n'a pas grand

chose à voir avec l'école-caserne qui est le lot commun de la plupart des sociétés actuelles. Il s'agit de lieux dévolus à l'éducation au sens large, à la formation, l'instruction. L'accent y est mis sur le plaisir d'apprendre, qui suppose une cer- taine liberté. Il y est beaucoup question de jeux, d'activités pratiques, mais il y en a aussi de plus académiques. Les enfants, tout en étant sérieusement enca- drés, bénéficient d'une grande liberté. S'il y a des activités de groupe, à des ho- raires imposés (pour des nécessités pratiques), consacrées à la socialisation, à l'entraide dans la formation, en particulier, une grande partie de leur temps est consacrée à des objectifs d'acquisition de savoirs et savoir-faire personnels où ils sont relativement seuls. Ceci, pour une meilleure concentration et l' apprentis- sage de l'autonomie. Pour atteindre les savoir-faire demandés, l'élève fait lui- même appel aux moyens de son choix. Par exemple, à un professeur

- Un professeur est à disposition de l'élève dès qu'il le demande ?

- Sur de larges plages-horaires, oui. Sinon, il dispose également d'une vaste mé-

diathèque Dès qu'il a atteint, de sa propre initiative, un objectif intermédiaire d'apprentis- sage, l'élève peut passer au suivant. Et il peut aussi se choisir des objectifs qui l'intéressent plus particulièrement.

- Comment sait-on qu'il a atteint un tel objectif ?

- Par un test approprié. Si l'objectif n'est pas atteint, il doit poursuivre l'acquisi- tion correspondante. Il n'est pas seulement question de moyennes générales et il n'y a plus la menace d'un redoublement. C'est bien plus souple et efficace comme ça ; moins stressant, donc préférable pour sa santé.

- Et qu'est-ce qui motive cette acquisition ? Parce que s'il n'a pas envie de tra-

vailler, il va rester toujours au même point aiguillon pour avancer.

- Tout d'abord, on évite le terme « travailler »

prendre, que l'on fait en sorte de ne pas gâcher, on ajoute d'autres motivations. Il y a l'amour-propre. Les enfants aiment être plus avancés que moins avancés, dans leur formation. Enfin, en cas de lenteur excessive on essaie de voir d'où ça

Ensuite, outre le plaisir d'ap-

La menace du redoublement est un

50

tive, hein, je parlais de manipulation

- Et je suppose que votre agriculture et votre industrie ne sont pas polluantes ?

- « Pas polluant », c'est une vue de l'esprit. Disons la pollution totale induite est

inférieure à ce qui nuirait à l'écosystème et à la santé humaine. Cela est possible parce qu'il n'y a plus le facteur qui, dans les systèmes monétaires, incitait à pol- luer : l'appât de gain. Donc, évidemment, on gère correctement l'écosystème. Cela est contrôlé démocratiquement, en plus d'être intégré dans les programmes de calculs (qui prennent en compte non seulement la limitation des ressources, mais aussi les seuils de pollution admissibles). Bref, on ne se contente pas de morale, parce qu'à l'échelle planétaire, comme nous l'avons vu, ça ne suffirait pas

7 Activités d'intérêt général

- Et qu'en est-il des consommations collectives. L'entretien des routes, par exemple ?

- Si quelqu'un ressent le besoin qu'une route donnée soit mieux entretenue, il le

signale, il peut y avoir une discussion pour que chacun fournisse un avis suffi- samment éclairé. Ensuite, chacun indique son niveau de désir pour les répara- tions prévues, et les travaux seront répartis entre tous, en fonction des préfé- rences et compétences, comme pour une consommation individuelle.

- Et si personne ne s'aperçoit de rien ?

- Eh bien, c'est peut-être que des travaux n'étaient pas si nécessaires que ça. L'idée est de ne travailler que lorsque cela présente un bénéfice réel.

- Oui, mais il pourrait être bien que quelqu'un soit particulièrement attentif à

l'état d'une infrastructure (une route par exemple), ça pourrait éviter des acci-

dents.

- Tu as raison, c'est d'ailleurs pourquoi cette activité de surveillance fait partie des activités de production ("production" au sens large, ici).

- Vous avez tout prévu, je vois.

- Non, mais on essaye :-). Il y a comme ça, un certain nombre d'activités d'inté- rêt collectif, ne serait-ce que la gestion des ordinateurs, des assemblées, des magasins de stockage, du milieu naturel etc.

- Qu'en est-il de la recherche scientifique, de l'enseignement, de l'art. Tout cela

ne correspond pas forcément à une demande de consommation

19

Cela participe

pourtant à un certain bien-être, à un certain progrès

- L'enseignement fait partie des choses qui sont automatiquement assurées et fa- vorisées. L'art et la recherche sont également favorisés.

- De quelle façon ?

- Tout d'abord, chacun peut bien entendu se livrer à ces activités sur son temps

libre, qui est important, comme nous l'avons vu. Ensuite, les frais (travail et matière première) que cela peut susciter : construc- tion d'un télescope, d'une école, matière première pour une œuvre d'art etc. sont décidés ensemble. Enfin, ceux dont le talent le justifie peuvent être dispensés de toute autre activité, de façon à se livrer à leur passion plus complètement.

- Comment cela est-il décidé ?

- En assemblée ou par jury, en fonction des suggestions qui sont faites. On en discute, puis on décide.

- Avec le système des niveaux de satisfaction ?

- Ça peut intervenir, et ça reviendrait alors à une sorte de vote fractionnaire,

mais pas seulement, ici, parce que ce n'est pas qu'une affaire de goût personnel, mais aussi de réflexion. Il y a donc un débat et un temps de réflexion pour que la décision soit la meilleure possible. Mais cela rejoint notre organisation politique (et non plus strictement économique).

8 Une économie sûre

- Le problème est que tout cela est fragile, et implique une dépendance.

- Ah bon, laquelle ?

- La dépendance à la technique, à l'informatique.

Imagine une grosse panne, un problème technique qui fait que tous les ordina-

teurs cessent de fonctionner

- Si la technique défaille, on n'est pas perdu pour autant. Dans le pire des cas, on

en revient à ce qui constitue la base de cette économie : la démocratie directe as-

sortie de quelques règles simples (pour que les calculs éventuels puissent se faire à la main). Cela s'est déjà pratiqué ça et là dans le monde. Sur le long terme, ça reste bien moins catastrophique que le capitalisme, même si effective- ment, l'efficacité économique et la justice y serait plus limitées. Il y aurait un peu plus de difficultés humaines. L'idée est que la technique reste un outil au service du mieux-être de tous, et ne

20

pienne

- Sauf cas particuliers, les parents ont la charge d'éduquer leurs enfants. Mais il y a en effet certaines restrictions.

- Lesquelles ?

- Tout d'abord, ils doivent avoir reçu une formation de parent. Celle-ci est

d'ailleurs dispensée lors du cursus d'enseignement général qui permet de devenir citoyen. Donc, normalement, tout adulte a reçu cette formation. Si ce n'est pas le

cas (il s'agit généralement de problèmes pathologiques), le parent peut être sim- plement secondé, à moins que l'enfant ne soit confié à une autre personne, qui sera donc son responsable d'éducation.

Par ailleurs, le parent doit être volontaire

Chaque parent est libre de renoncer à sa charge d'éducation (mais pas à la charge de travail que nous avons vu tout à l'heure). Ensuite, il y a les limites liées au deuxième parent et à la collectivité. Si les deux parents ne parviennent pas à se mettre d'accord sur un point, il y a tout d'abord une médiation pour les aider à y parvenir. Ensuite, si ça ne fonctionne pas, la priorité revient à la mère.

- Et la collectivité ?

- Si d'autres adultes contestent certains points de l'éducation donnée par les res-

ponsables principaux (en général, les parents, donc), la question est portée en as-

semblée, laquelle tranchera. S'il n'y a pas un fort consensus, la priorité revient

En pratique, cela correspond à des cas de maltraitance grave, au-

quel cas, la charge de principal d'éducation peut même être transférée à d'autres adultes. Ensuite, il y a les limites dues à l'enfant lui-même. Celui-ci a un certain choix sur son mode de vie, liberté qui croît avec son âge. À partir de 10 ans, les en- fants peuvent choisir de vivre en maison d'enfant, s'ils le souhaitent (et non plus là où le leur impose leurs parents). Cela permet une meilleure socialisation, et un meilleur épanouissement de l'enfant (dans les cas où l'éducation parentale se- rait trop étouffante). Enfin, il y a le système scolaire

- Le pouvoir des parents me semble assez limité

aux parents

(c'est bien sûr le cas en général).

Maintenant, tu parles de maisons d'enfants

- Cette limite se justifie pour le bien commun. L'éducation des enfants est une

chose trop précieuse et importante pour l'avenir pour ne pas bénéficier de cer- taines précautions. L'enfant est avant tout considéré comme un sujet, un être hu-

main, un citoyen en devenir, pas comme une propriété privée. Tout cela est en cohérence avec l'éthique amopienne qui implique le respect de ce qui est exté-

49

- Ça fera 17% pour le parent dont il est le premier enfant, 50 % pour celui dont il est le troisième et 34% pour le reste de la collectivité.

- Et si l'enfant n'était pas voulu.

- Dans ce cas, la mère peut avorter (jusqu'au troisième mois de grossesse). En-

suite, les responsabilités sont partagées en fonction du degré d'implication dans le risque. Par exemple, si la mère a permis la fécondation contre la volonté du père, elle supporte seule les frais parentaux (sauf si le père change d'avis et sou- haite s'impliquer ultérieurement).

- Ce système est défavorable aux familles nombreuses !

- Oui, il s'agit d'une politique anti-nataliste écologiste. En effet, si tout était en- tièrement pris en charge par la collectivité, une explosion démographique et donc un grave déséquilibre écologique seraient à craindre

- Comment se fait-il alors que dans les pays développés, il n'y ait pas d'explo-

sion démographique alors que la politique y est souvent nataliste (allocations fa- miliales accrues au-delà du troisième enfant, par exemple) ?

- Parce que dans ces pays, pratiquement tous les soins sont a priori à la charge

des parents dès le premier enfant, et que les allocations familiales ne font qu'at-

ténuer cette réalité (tout en favorisant les familles nombreuses par rapport aux autres). Si les parents ne devaient pas payer si cher pour avoir une progéniture, ils en auraient probablement plus. Dans les autres pays, l'explosion démogra- phique s'explique par le fait que les enfants sont une ressource (ils travaillent souvent) et une assurance pour la retraite (entre autres choses, bien sûr, il y a aussi des conditionnements culturels).

- Pourquoi ne pas tout subventionner pour moitié, quelque soit le rang de l'en- fant, par exemple ?

- L'idée est de favoriser équitablement la descendance de chacun, ainsi qu'une

meilleure éducation : un parent a plus de temps de s'occuper de chacun de ses enfants s'il en a moins.

- La fratrie est une richesse pour la socialisation

- C'est un facteur de socialisation, mais pas le seul. En Amopie, les enfants ne

sont pas seuls, ils se socialisent avec leurs petits voisins, à l'école etc. Les fa- milles sont bien moins isolées que dans la société moderne capitaliste. Il existe une maison des enfants, où ils peuvent se rendre quand ils le désirent.

- Et quel est le pouvoir des parents, au juste ? Ce sont eux qui décident de l'édu-

cation des enfants ? Parce que tu parlais tout à l'heure d'enseigner l'éthique amo-

48

devienne pas une dépendance. Remarque, si tous les ordinateurs des places boursières se crashaient, ce ne se- rait pas inintéressant ?:-)

- De toute façon, vous avez oublié le point faible d'entre les points faibles, qui fait que ça ne va pas durer.

- ?

- L'homme.

Tout ça repose sur un certain comportement humain, certes raisonnable

exemple quelqu'un n'indique pas ses niveaux de satisfaction, on fait quoi ? On

va lui courir après ?

- Pas nécessaire. Un niveau non rempli (après sollicitation de l'intéressé), est supposé égal à zéro. Donc, les calculs ne sont pas bloqués.

- Et si l'individu concerné n'est pas content du résultat ?

- Eh bien, il fera avec jusqu'à modification des données (par lui). Chacun doit

assumer ce qui dépend de lui. Amopie, ce n'est pas l'assistanat. En plus, là, elles

sont pas bien méchantes, les conséquences.

- N'y a-t-il pas un risque de fraude de la part de ceux qui auraient accès aux pro- grammes ?

- Sur ce plan, il y a évidemment un minimum de protection. Ensuite, tout est transparent. Chacun peut contrôler les calculs de son côté

- Et si quelqu'un ne fait pas un travail qui lui a été dévolu ? Il se passe quoi, là ?

- S'il n'y a pas de raison valable à cela, d'autres solutions au problème, autres so- lutions que nous recherchons en priorité, on demande à la personne d'aller vivre autrement avec qui bon lui semble, à moins que cette personne préfère vivre seule.

- Ah oui, quand même !

- Elle pourra à nouveau rejoindre le système amopien, si le cœur lui en dit, après

un certain délai. Il y aurait la prison, mais on trouve ça un peu barbare et infantilisant. On veut pas rentrer dans une logique de la punition. On préfère faire appel à la maturité, à l'entente sur un pied d'égalité, une sorte de contrat, en quelque sorte. On consi- dère que chacun est libre de vivre comme il veut, mais aussi de choisir avec qui il vit. Nous, on a choisi de vivre selon certaines règles, avec ceux qui les res- pectent (qui font un effort minimum pour ça, disons). La sanction est la même pour celui qui prend un bien sans permission (à celui

Si par

21

qui le possède, par exemple) et hors cas de force majeure, bien sûr. En fait, ça arrive rarement que quelqu'un enfreigne délibérément ces règles, car il n'y a pas vraiment de raisons très fortes à cela (et qu'il y en a par contre, de ne pas les enfreindre).

- Moins travailler et consommer plus, accroître sa propre satisfaction

- Oui, mais une satisfaction déjà raisonnablement élevée, et le faire au détriment

des autres. La situation est très différente d'un système capitaliste, injuste par

et surtout, incitant à s'accaparer toujours plus de biens. Là, cet ac-

construction

caparement n'a plus guère de sens. Si le système capitaliste entretient l'égoïsme, le système amopien entretient l'al- truisme.

9 Une économie pour l'altruisme

- Comment ça ? Je ne vois pas en quoi l'obligation de travailler entretient l'al- truisme

- L'obligation de travailler dont tu parles, ne concerne qu'un travail minimal, né-

cessaire à la sécurité de chacun (et un peu plus, certes). Le fait que la sécurité (et plus généralement, les besoins matériels les plus chers de chacun) soit ainsi as- surée, favorise l'altruisme : tu es plus porté à l'altruisme lorsque tes besoins et désirs matériels sont assurés. Sinon, c'est vite le retour au chacun pour soi. Si on faisait un pari sur l'altruisme, en n'imposant rien, ceci induirait de fait une cer-

taine insécurité (risque de pénurie, d'injustice

Ensuite, nous avons vu qu'une grande partie du travail (difficile à chiffrer, car laissée à la liberté de chacun) se fait sur le temps libre, et là, c'est par nature, to- talement désintéressé. Point de rémunération. La rémunération entretient l'égoïsme, la cupidité : on est tenté de travailler pour s'enrichir. La principale « rémunération » ici, outre le plaisir du travail lui-même, est le

bien que l'on apporte aux autres (bénéfices du progrès, embellissement

Tout au plus, celui qui apporte beaucoup ainsi

bénéficie-t-il d'une certaine reconnaissance sociale.

- Dans ce cas, il n'est pas vraiment totalement désintéressé

ça n'entretient pas l'altruisme

) si ça,

) et donc, la peur et la défiance

- Non, mais une telle motivation est suffisamment faible (par rapport à l'argent)

pour ne pas faire de l'ombre à un amour plus désintéressé. Il n'y a plus contra- diction. C'est juste une incitation supplémentaire Également, un altruiste intelligent vise le bien commun. Et donc, il comprend l'intérêt du travail obligatoire amopien comme une façon intelligente de satis- faire au mieux, le bien commun. Il y travaille donc par altruisme, et non pas par

22

- Et si ça ne rentre pas dans ce cadre ?

- Dans ce cas, les adultes (une commission éducative ou l'assemblée commu-

nale) voient si cela peut leur être offert compte-tenu du coût que ça représente d'une part, et de l'intérêt que cela présente pour leur éducation, d'autre part. En fonction de cela, la chose peut leur être soit offerte gratuitement soit à la condition qu'ils fournissent une certaine production au préalable.

- « Fournissent une certaine production » ?

- Si leur demande a un coût en travail et énergie, on pourra leur demander de

fournir jusqu'à l'intégralité de ce coût. Celui-ci est la diminution de la somme des niveaux de satisfaction découlant de la production supplémentaire engen- drée par leur demande. Ils devront effectuer un travail de production de telle sorte que, par compensation, il n'y ait plus cette diminution (puisque ça fera glo- balement moins de travail pour les adultes).

- Mais s'ils sont très jeunes

- Il s'agit bien sûr d'un travail qu'ils peuvent faire (généralement peu qualifié, donc). Cette possibilité ne commence qu'à partir d'un certain âge. Au moins six ans.

- Vous faites travailler les enfants ?

- Seulement ceux qui souhaitent qu'une telle demande (insuffisamment éduca-

tive mais suffisamment consommatrice) soit satisfaite. On estime que c'est mieux qu'une privation pure et simple ou qu'une satisfaction automatique de

tous leurs désirs. C'est éducatif dans la mesure où ça leur apprend que l'on a rien sans rien. On leur explique bien sûr que ce travail correspond réellement à ce

Ensuite, ils n'ont pas le droit de travailler plus de trois heures

par jours, de façon à ce que cela ne nuise pas à leur activité d'auto-formation. Je rappelle que tous leurs besoins et plus est fourni gratuitement. Où plutôt, leur

est offert par les adultes.

- Comment ça « les adultes » ? Pas seulement les parents ?

- En fait, les frais des soins aux enfants sont partagés entre les parents et le reste de la collectivité dans une proportion qui dépend du nombre d'enfants qu'a déjà le parent. Il doit supporter seul 17% des frais, pour son premier enfant (biolo- gique), 33% pour le deuxième, 50% pour les suivants. Là encore, comme il n'y a pas de monnaie, il s'agit de pourcentages de la baisse de satisfaction occasionnée par le travail induit (à laquelle peut s'ajouter un supplément correspondant à la consommation de matières premières).

- Et si un enfant est le premier de l'un de ses parents et le troisième de l'autre ?

qu'ils demandent

47

intervient effectivement dans une délibération

collective ?

- De par notre mode de prise de décision, avec le droit de véto, elle ne sera probablement pas prise en compte, et les croyants concernés auront le choix entre accepter cela et aller trouver ou fonder une autre société.

-

Et

si une

telle

croyance

5 Des enfants

- Et qu'en est-il de l'éducation ? Celle-ci est généralement porteuse de valeurs

- Alors effectivement, l'éthique amopienne est enseignée aux enfants. Non pas comme une morale, mais offerte comme une possibilité, en en présentant les avantages.

- Et si je veux transmettre une éthique différente, ou plus précise ?

- C'est toujours possible, mais tu ne seras pas aidé à cela, par la collectivité. On peut dire d'Amopie que c'est une société laïque. Chacun y est libre de penser et de professer ce qu'il veut, mais la seule chose qui soit soutenue collectivement est un strict minimum pour vivre ensemble, ce qui est bien le cas de l'éthique amopienne.

- À propos, comment ça se passe pour les enfants, nous n'avons pas abordé cette

question. Je suppose que pour participer à l'économie amopienne, il faut avoir

un certain age. Un enfant trop jeune ne sera pas en mesure d'indiquer ses préfé-

rences d'activité. Il faut déjà savoir parler, connaître les nombres

parler de la participation aux débats dans les assemblées décisionnaires.

- Oui, bien sûr. Il y a un régime spécial pour les enfants. Ceux-ci bénéficient

d'un cadre adapté pour une satisfaction optimale de leurs besoins physiolo- giques, affectifs et leur éducation. Ce qu'ils consomment leur est proposé d'of- fice, de façon à ce qu'ils apprennent à apprécier tout ce qui ne leur est pas nui- sible et à ce qu'ils soient à l'abri d'un certain nombre de nuisances. L'idée est de faire en sorte que l'enfant se focalise sur sa formation plutôt que sur une éven- tuelle « consommation »

Sans même

- Ils ne peuvent pas formuler de désirs de façon à ce que ceux-ci soient satis- faits ?

- Bien sûr que si. Ils disposent de beaucoup de choses « gratuitement » : un cer-

tain choix de nourriture, des installations culturelles et sportives

donc, quand

ce qu'ils demandent rentre dans ce cadre, ils l'obtiennent. Les adultes sont à leur service, pour cela.

46

obligation. Ce n'est pas parce qu'une chose est obligatoire qu'on est obligé d'y

On peut, au contraire, comprendre l'intérêt de l'obliga-

tion, la voir comme une sécurité, quelque chose qui empêche l'exploitation ou le chaos. Tout cela nous l'expliquons à ceux qui nous rejoignent. Un véritable al- truiste est-il favorable à l'exploitation et au chaos ?

- Si je comprends bien, vous essayez de développer l'altruisme.

- Oui, l'amour, tout ça se rejoint ; d'où le mot « Amopie », d'ailleurs

- Aah, oui, d'accord ! Mais pourquoi « pie » ?

- ça vient du mot « utopie », la plupart des utopies (sociétés imaginaires censés

allez savoir pourquoi ;-)), ou, plus directe-

Et en ef-

fet, cette organisation ne se borne pas à être juste, viable à court terme. Elle ali-

Elle est pensée

sur la base de la psychologie humaine, ce qui manque généralement aux « uto- pies » (étymologiquement : lieux de nulle part). Par exemple, l'argent, mais aussi la propriété privée sont des éléments qui ali- mentent l'égoïsme (et s'opposent donc à l'amour). Tout cela est donc absent en Amopie

- Il n'y a pas de propriété privée ? J'ai cru comprendre que chacun possédait des

biens

- Oui, mais tu as aussi compris qu'on pouvait les lui reprendre à tout moment.

Qu'ils n'étaient à lui que temporairement, en quelque sorte. Il ne s'agit là que d'une propriété d'usage. Et en plus, l'alternance est favorisée (dans certaines li- mites). Ceci réduit l'attachement De plus, nous n'utilisons pas le mot « propriété » (étymologiquement : « ce qui m'est propre »), dans ce sens bien sûr. Et encore moins le mot « appartenance » (étymologiquement : « faire partie de »). Ceci afin de limiter l'identification pos- sible entre une personne et le bien dont elle a la jouissance, ce qui serait une illusion.

- Vous dites quoi ? « Possession » ?

- On peut, mais on évite à cause de l'héritage du passé. Nous parlons d'usage,

mais aussi de garde. En effet, pour des raisons d'organisation pratique évidentes, l'usager d'un bien en est également le gardien (le responsable, si tu veux ; lors- qu'il s'agit d'un bien durable évidemment). C'est pourquoi on dit souvent « usa- ger-gardien ». Cela change un peu l'état d'esprit, non ?

- Effectivement. Et concrètement, ça se traduit comment la « garde » ? Parce

mente un moteur humain positif, en accord avec nos valeurs

être meilleures étaient sans argent

ment, du grec « topos » qui signifie « lieu ». Donc, ici : lieu d'amour

travailler par obligation

et que le vol était interdit

23

que c'est bien le problème, lorsque les gens ne sont pas propriétaires, ils ne prennent pas soin des affaires

- Dans un système qui entretient l'égoïsme, oui

concrètement » : l'état d'un bien est contrôlé à chaque changement de gardien. Donc, on ne prend même pas de risque.

- Et si je rends un bien en mauvais état, il se passe quoi ? Je suis banni ?

- Non, sauf cas extrême très particulier, peut-être. Ce qu'il advient dépend de ta responsabilité. Si tu es clairement responsable des dommages, la dégradation t'es comptée comme consommation. Du fait des contraintes d'équité, cela se traduira donc probablement par un accroissement de ta part de travail moins agréable (équivalent au coût des dommages).

- Et on fait comment pour déterminer la responsabilité ?

- La responsabilité c'est la part d'attention, de soin volontaire, qui s'oppose à la part de hasard. L'usager l'indique honnêtement, en général, car il n'y pas de fort

intérêt à frauder (outre la présence d'une éthique du bien commun)

De plus,

une dégradation hasardeuse résulte généralement de faits que tout le monde peut vérifier : des intempéries, par exemple. C'est comme avec une assurance.

- Et il se passe quoi si la personne n'est pas responsable, parce que ça se traduit tout de même par un coût, même dans ce cas

- Le coût est partagé par tout le monde de façon égale : ça rentre dans les

consommations collectives. C'est donc un système qui est à la fois responsabili-

sant et solidaire, conformément à l'idéal de fraternité, de soutien mutuel. Nous

avons vu ça pour les maladies

- Et si la personne est partiellement responsable ?

- Eh bien, le coût est partiellement mutualisé.

- J'aurais dû m'en douter !

- Oui, cette économie est assez naturelle. Elle est même constamment amélio- rable. Le tout est d'être dans l'esprit.

Et là, en plus, « ça se traduit

c'est un système aussi juste que possible.

10 De la liberté

- Ce qui me gène dans ton truc, c'est une certaine restriction de la liberté. Même pour quelques heures par jour

- Pourtant, tu y es bien plus libre que tout seul

24

de l'issue, quel est l'intérêt d'agir ? Donc, effectivement, nous n'avons pas de croyance, et c'est pour cela que nous sommes motivés pour agir ;-). Nous ne fondons pas notre humanisme sur une croyance, mais sur un sentiment, une disposition

- Un « sentiment », ce n'est pas très solide, comme fondement

- Celui-là, si, car il ne repose pas sur des relations interpersonnelles, des perceptions, une humeur passagère, mais uniquement sur une énergie intérieure, des dispositions sociales innées. L'homme a probablement acquis cela au fil de l'évolution : mode de vie communautaire, et ça se traduit au niveau psycho- affectif. Ensuite ces dispositions se cultivent : plus on les sollicite, plus elles se renforcent. Mais ça, c'est à chacun d'en faire l'expérience pour s'en convaincre.

- Il n'empêche que cette coexistence entre l'amour et la raison me semble difficile. L'émotion empêche souvent le minimum de sérénité que nécessite la démarche rationnelle

- C'est vrai, mais l'amour sur lequel se fonde l'humanisme n'est pas une émotion à proprement parler. Cette notion implique en effet un certain excès, une certaine violence. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai parlé de sentiment, mais un sentiment profond et durable.

- Mais l'amour n'est pas rationnel !

- Je n'ai pas dit le contraire. C'est justement une erreur fréquente que de verser

immédiatement dans l'émotionnel, puis d'opposer l'amour et la raison, alors qu'ils peuvent être merveilleusement complémentaires. C'est ainsi que la compassion, pour nous, ne signifie pas favoriser le premier venu au prix de souffrances plus grandes. Nous ne croyons pas qu'il faille perdre dix brebis pour en sauver une seule, car nous pensons également aux dix autres brebis L'amour ne nous fait pas perdre la raison, et donne ainsi un sens durable à notre

vie, sans avoir besoin de verser dans l'irrationnel ou la croyance.

- À propos, qu'en est-il des croyances en Amopie ? Tu as dit que tout le monde

était libre de croire en ce qu'il veut, mais cela n'est-il pas incompatible avec une démarche rationnelle, qui promeut le doute ?

- Encore une fois, je rappelle que l'éthique amopienne n'est imposée que pour les

On ne va donc pas discriminer les gens en

prises de décisions collectives

fonction de leurs croyances personnelles. Les croyances spirituelles, par exemple, sont plutôt des aides psychologiques personnelles que quelque chose qui intervient concrètement dans les décisions collectives. Donc, de fait, ça ne pose pas vraiment de problème.

45

- En cas de conflit avec quelqu'un, ou plutôt de nuisance, de malaise, la règle

consiste à essayer d'abord de traiter la question avec la personne, par le dia- logue, bien sûr. C'est une occasion de mettre en pratique l'attitude non-violente, l'humanisme et la rationalité !

- Et si ça ne fonctionne pas

- Dans ce cas, il existe une équipe de médiation, à laquelle on peut recourir.

- Et si cette médiation échoue ?

- On peut alors s'en remettre à l'assemblée communale. Qui pourra prendre des

décisions allant jusqu'au bannissement d'une personne qui s'avèrerait particulièrement violente et difficile à raisonner. Mais cela a peu de chances de se produire, à cause de l'éthique amopienne, qui outre l'humanisme, donc: un objectif commun, prône la rationalité, donc: un moyen de se mettre d'accord.

- En quoi la rationalité constitue-t-elle un moyen de se mettre d'accord ?

- Comme l'atteste l'expérience de plusieurs siècles maintenant, la démarche

scientifique permet d'accéder à une réalité commune, par opposition aux mythologies du passé, qui déterminent des vérités différentes selon les cultures. Par ailleurs, nous avons vu que cette démarche comprend le principe du doute, qui permet l'évolution, une certaine ouverture d'esprit, disons.

4 Des croyances

- N'y a-t-il pas incompatibilité entre la démarche rationnelle d'une part, qui

promeut le doute, et l'humanisme d'autre part, qui implique, me semble-t-il, une

croyance en l'homme ?

- Non, car l'humanisme ne sous-entend pas une croyance en l'homme. Il détermine seulement un objectif, un comportement. Donner une orientation à ses actions n'implique pas une croyance particulière.

- Mais si l'on ne croit pas que l'homme peut s'en sortir, de fait, on ne va pas être très motivé

- Attention ! Croire en une possibilité n'est pas une croyance (au sens "religieux" du terme). Une croyance implique une certitude concernant un fait. En toute rigueur, ne pas croire en une possibilité, c'est ne pas être certain de cette

:-) En l'affaire, il n'y a que deux

possibilité, qui reste donc une possibilité

croyances possibles : croire que l'homme s'en sortira, et croire que l'homme ne s'en sortira pas. Ni l'une ni l'autre ne sollicite l'action, puisque si l'on est certain

44

- Comment ça ?

- Tout seul tu es obligé de produire ce que tu consommes, ce qui constitue une contrainte.

- Oui, mais personne ne me l'impose.

- Oui, mais elle n'en est pas moins présente. Et la sanction bien réelle : si tu ne produis pas de nourriture, tu meurs de faim. Il ne te suffit pas de quitter les lieux

- Et dans ton système aussi, tu as une obligation de travailler. En quoi y suis-je plus libre ?

- Parce que tu as plus de choix : tu n'es pas obligé de travailler précisément à la production de ce que tu consommes.

- Oui, mais je dois travailler à ce que l'ordinateur me demande !

- L'ordinateur n'est pas une personne. Tu peux le voir comme une aide à la prise

de décision. Il ne fait que calculer un optimum et cet optimum est précisément ce que tu choisirais librement (sauf à accepter d'exploiter autrui, bien sûr), le tout avec une satisfaction bien supérieure à celle que tu aurais seul.

- Comment ça, il est devin, l'ordinateur ? Il pratique la transmission de pensée ?

- Une telle "technologie" n'est pas nécessaire :-). Il calcule juste ce qui maximise ta satisfaction avec les données que tu as indiquées (en prenant toutefois en compte celles des autres). Cela correspond donc à ton choix, bien plus assuré- ment que ce que tu aurais pu faire seul, si tu souhaites le bien commun. Si tu es égoïste au point d'exploiter les autres et qu'ils sont moins forts que toi, par contre, c'est vrai : ce ne serait probablement pas ton choix. Mais même sans être dans une éthique du bien commun, ce choix est tout de même intéressant : ça évite de se battre avec les autres, ce qui est toujours pénible.

- Et si j'aime me battre avec les autres ?

- Dans ce cas, c'est peut-être mieux, le capitalisme ;-) ou la loi de la jungle. Cela dit, la compétition n'est pas interdite en Amopie.

- Ah oui ?

- Mais pour s'amuser, seulement :-).

En tout cas, on peut dire que ce système mériterait assez bien le triptyque : « li- berté, égalité, fraternité », si l'on se rappelle que la liberté y est entendue comme s'arrêtant là où commence celle d'autrui.

25

11 Choix de vie et utopie

- Je dois reconnaître que c'est assez bien pensé. Mais les gens seront-ils suffi- samment raisonnables. N'ont-ils pas besoin de compétition ?

- En fait, chacun est libre de choisir : ceux qui préfèrent la coopération (sur le

plan économique) ont la possibilité de rejoindre un système amopien, les autres, peuvent se trouver autre chose. Il me semble même qu'actuellement, ce n'est pas un problème pour eux ! Mais les généralités du genre « l'homme a besoin de » me semblent présomp- tueuses au vu de la complexité de ce qu'est l'homme. L'homme, en réalité, et non pas en théorie, c'est chacun d'entre nous, et c'est en se sondant soi-même que

chacun d'entre nous peut se connaître et donc, atteindre avec un tant soit peu de

C'est en décidant, en faisant des choix, que nous

profondeur, « l'homme » réel

construisons l'avenir. Il n'est pas inscrit dans une fatalité qu'il conviendrait de décrypter en observant l'environnement. Nous autres les Amopiens, avons déci- dé d'agir, d'être constructifs, de vivre notre vie au lieu de la penser. Trop de gens se soumettent ainsi à des dogmes, des schémas préétablis en intégrant des

croyances limitantes : « l'homme a besoin de

- Oui, mais cela ne correspond-il pas à une réalité, à un enseignement expéri- mental ?

- Quel enseignement expérimental ? Ceux qui proclament cela, ont-ils déjà ex- périmenté l'économie amopienne ? De plus, oui, l'homme a déjà vécu longue-

ment dans un système coopératif (au moins sur le plan économique) : la tribu primitive. Enfin, la psychologie enseigne bien plutôt que l'homme a besoin

Donc, en plus, cette généralité là, « l'homme a besoin de

d'amour et de justice

compétition », est clairement idéologique, elle n'a aucun fondement sérieux.

- La tribu primitive, comme référence, c'est un peu un retour en arrière.

- Je n'ai pas parlé de référence, c'était seulement un exemple dans le cadre d'un

raisonnement bien précis. En ce qui nous concerne, nous ne refusons pas la tech- nologie, même si nous ne lui vouons pas un culte non plus. Nous l'utilisons au

mieux, dans l'intérêt de tous.

- À ce stade, je n'ai plus qu'une question. Pourquoi n'a-t-on pas encore pensé à un truc pareil, alors ?

- Parce que jusqu'ici, l'économie n'a jamais été conçue pour accroître le bien de

tous, elle est le produit de rapports de force, de manipulations pour exploiter au- trui. Ensuite, peu de gens pensent à remettre en cause tous ces concepts (la mon-

ils sont manipulés en quelque sorte. Ils pensent tout de suite

naie, la propriété

»

),

26

- Mais le système communal amopien, en tant que recentrage local, n'induit-il pas de possibles conflits entre les communes, un risque de tribalisation ?

- Il y a plusieurs choses qui préservent de ce risque. Tout d'abord, sur le plan po- litique, nous avons vu que les décisions à échelle supra-communale se prennent

collectivement, par des individus, pas par négociation entre communes

suite, il n'y a pas d'élus régionaux susceptibles de personnaliser un nationalisme (comme c'est le cas actuellement avec la chefferie élective, en particulier à l'échelle nationale). Nous avons vu également que la mobilité était permise voire encouragée : il y a un brassage des populations. Nous avons vu que la notion de propriété était dénoncée : les résidents d'un lieu ne s'en estiment pas posses-

Quiconque s'y trouve en est gardien, c'est tout. Enfin, l'éthique amo-

seurs

En-

pienne est humaniste : un bien plus grand est privilégié à un bien plus petit Ainsi, tous les intérêts locaux, habituellement sources de conflits, sont consi- dérablement réduits, pour ne pas dire éradiqués.

- N'y a-t-il pas un risque d'uniformisation ?

- Non, car être différent est une chose, être solidaire en est une autre. Nous

sommes pour des diversités solidaires :-). Ensuite, la diversité peut être indivi-

duelle, elle n'est pas forcément diversité entre des uniformités locales

que notre éthique reste très large et libérale, il y a acceptation de la diversité, elle est considérée comme une richesse

- Cela dit, les conflits n'ont pas que le nationalisme pour cause

- Oui, il y a aussi l'argent, le pouvoir hiérarchique

- Oui, mais pas seulement.

- C'est vrai, et là intervient l'éthique amopienne, qui a un rôle bénéfique à ce ni- veau, puisqu'elle prône la non-violence.

- Vous refusez toute forme de brutalité, de contrainte ?

- Pas lorsque c'est pour éviter une souffrance, comme maîtriser une personne

violente, par exemple. La non-violence ce n'est pas « ne pas combattre », « ne rien faire » ! C'est d'abord une attitude intérieure, un travail sur soi. Maîtriser ses propres réactions de contre-attaque, par exemple. Ensuite, il y a aussi un travail sur le détache-

Or, vu

ment, l'ego, qui réduit bon nombre de pommes de discordes. Mais tout cela se fait progressivement, c'est un apprentissage de vie. Du coup, il y a toujours des discordes en Amopie, même si elles sont moins nombreuses et violentes qu'ailleurs. Le but n'est pas la perfection, seulement le mieux.

- Et que se passe-t-il en cas de discorde ?

43

nationalisme, par exemple ! C'est essentiellement un facteur d'efficacité, ce qu'on en fait dépend de nos objectifs. Et c'est là qu'est la différence avec le capi- talisme : nous ne suscitons pas les mêmes objectifs. Amopie, c'est mettre l'effi- cacité au service du mieux-être de tous.

- Le capitalisme prône la destruction ?

- Non, mais il hypertrophie certains désirs, lesquels font concurrence aux objec-

tifs humanistes. Entre gagner un peu plus de sous et polluer un peu moins la pla-

nète, il fait pencher la balance dans un certain sens

Il fait également en sorte

que les intérêts de chacun s'opposent à ceux de nombreuses autres personnes, ce qui induit une situation conflictuelle. Donc, il ne prône pas la destruction, il la crée sans le dire, sournoisement, en agissant au niveau des causes

3 Une société pacifique

- N'est-ce pas un peu abusif de s'en prendre au nationalisme ? En quoi le fait d'aimer sa nation nous forcerait-il à faire la guerre ?

- C'est un peu la même situation qu'avec la capitalisme qui ne prône pas la des-

truction mais nous y conduit. Le nationaliste, par définition, privilégie les inté- rêts de sa nation sur ceux des autres. Or, à un moment ou à un autre, qu'on le veuille ou non, il finit toujours par y avoir des conflits d'intérêt entre les nations. Donc, il y aura alors objectivement compétition entre les nationalismes concer- nés, quand bien même chacun aura proclamé qu'il n'a rien contre les autres, qu'il

se contente de défendre ses propres intérêts.

- Et alors ? Un simple conflit d'intérêt n'est pas une déclaration de guerre. Entre

êtres civilisés, intelligents, on peut parfaitement s'entendre malgré cela, trouver des arrangements etc.

- Bien sûr, mais là encore, du fait de la réalité de la psychologie humaine, il y a

certains mécanismes qui risquent fort de se mettre en place, un jour ou l'autre. Un tel mécanisme est l'instinct de contre-attaque : si j'estime que quelqu'un me nuit, j'ai tendance à lui nuire à mon tour. Ce mécanisme induit une escalade de la violence. Donc, oui, au début, le différend est souvent anodin, mais à la fin, il ne l'est plus du tout

- Ça ne se passe pas comme cela à chaque fois

- Tout à fait, mais là encore, il est difficile d'éviter que ça se produise de temps en temps. D'où les guerres. D'où leur persistance, parce que tout le monde s'illu- sionne en cherchant des causes moins profondes, quand il n'attribue pas tous les torts aux camps adverses !

42

« extrémisme » qu'ils associent avec violence et simplisme. Enfin, peu de gens

prennent le temps de s'occuper véritablement du bien commun, chacun est acca- paré par un travail ou des loisirs. Sans même parler du fatalisme. Bref, ça n'a rien d'étonnant, si on y réfléchit un peu.

- Il y a pourtant eu des gens qui ont proposé des utopies

- Oui, mais il faut dire aussi qu'elles étaient assez naïves. Sans doute parce qu'on

a tendance à prendre ses désirs pour la réalité. Généralement, elles se basent sur un fort altruisme supposé. Alors évidemment, peu y croient. Et le peu qui y croit se plante lamentablement lorsqu'il a l'occasion de mettre ses idées en œuvre. Ce qui renforce tout le monde dans le fatalisme

II Une autre organisation politique

1 Pourquoi une société sans pouvoir

- Tu parlais du triptyque « liberté, égalité, fraternité ». Cela ne concerne pas que l'économie, cela concerne surtout l'organisation politique. Ça se passe comment en Amopie ? Comment est élu le gouvernement ?

- Le gouvernement ?

- Parce qu'il n'y a pas de gouvernement ? Pas même une assemblée élue, quelque part ?

- Ça doit être ça, oui !:-)

- Mais il faut bien qu'il y ait des gens qui dirigent tout ça ? Surtout que tu ne proposes pas le « chacun fait ce qu'il veut, sans règles communes », que c'est quand même pas mal organisé, ton truc !

- Bah non, ou si tu y tiens vraiment, disons que c'est tout le monde.

- C'est quoi le problème avec le pouvoir ? Parce que bon, l'argent, nous avons vu que c'était quand même un problème, mais le pouvoir, si les gens sont élus contrairement au pouvoir de l'argent, c'est démocratique

- Qu'est-ce qui garantit que les élus se comportent correctement ?

- Leur souci de se faire réélire.

- Tout d'abord, il y a toujours un risque de dictature, parce qu'une fois au pou-

voir, tu as le pouvoir de trafiquer les élections suivantes, voire de les supprimer.

27

Cela s'est souvent produit dans l'Histoire.

Ensuite, le souci de se faire réélire ne correspond pas précisément à l'intérêt gé- néral, ce système favorise la démagogie : la manipulation des masses, un

manque de prise en compte du long terme

Enfin, la quête du pouvoir en entre-

tient le désir, sa détention fait qu'on s'y attache, ce qui est une source de conflit et d'oppression.

- Donc, là encore, si j'ai bien compris la logique, l'idée est de supprimer carré-

ment le pouvoir, parce que « si on y parvient, c'est mieux », « ça évite les an-

ciens réflexes »

- Voilà :-)

2 Une décentralisation communale

- Vous envisagez une démocratie directe, alors ?

- On peut dire ça.

- Mais ça ne risque pas de faire beaucoup de travail de délibération pour tout le monde ? N'allez-vous pas passer l'essentiel de votre temps en réunion ?

- Tout d'abord, comme nous l'avons vu pour l'organisation économique, on ne

discute pas de tout sans arrêt, il y a des règles de fonctionnement et une automa-

tisation de tout ce qui peut l'être.

- Comme le calcul de la répartition des activités économiques

- Voilà, par exemple.

Ensuite, nous pratiquons la subsidiarité, la décentralisation, si tu préfères : un problème qui ne concerne qu'un petit groupe, n'est discuté que par ce petit groupe. Les décisions sont prises au plus bas niveau possible.

- C'est bien beau, tout ça, mais tout est relié. Ce qui est décidé à un endroit peut avoir de conséquences ailleurs. Donc, on est quand même dans la théorie, là.

- C'est pour cela que la décentralisation est structurellement imposée : le terri-

toire est décomposé en communes. Chaque commune a la garde de son terri- toire : c'est elle qui décide de ce qui s'y passe, qui a la charge de sa gestion. De plus, chaque commune a une certaine autonomie. Chacun de ses habitants y tra- vaille. On y produit beaucoup de choses essentielles (agriculture vivrière, dans la mesure du possible). L'essentiel des décisions économiques se fait donc à son niveau. Cela permet d'ailleurs de réduire la pollution par les transports.

- La mode écolo

28

- « Rapidement » est une appréciation subjective : on n'a pas ce genre de révolu-

tion théorique tous les jours ! Les théories évoluent, bien sûr, pour prendre en compte, justement, des observations correspondant à des « domaines » de plus en plus étendus ; par exemple : des objets de plus en plus petits ou se déplaçant de plus en plus vite. Lorsqu'une théorie n'est pas vérifiée dans un nouveau do- maine d'observation, on s'enquiert d'une nouvelle qui explique plus de choses, généralement au prix d'un accroissement de complexité (puisque ces théories sont les plus simples possible). Mais les théories anciennes ne sont pas « abo-

lies », elles continuent d'être parfaitement valables dans leur domaine de validi- té. C'est ainsi qu'à échelle humaine ou astronomique, la réalité est bien une no-

tion indépendante de l'observateur

et le déterminisme reste valable (pour une

précision de mesure infinie, ce qui a toujours été une vue de l'esprit). Il ne faut pas confondre l'introduction d'une nouvelle théorie scientifique, avec une suppo- sée remise en cause de la réalité voire de la science !

- Et le rêve dans tout ça. N'y a-t-il pas quelque chose de déshumanisant, à se li- miter ainsi à la démarche scientifique ?

- Nous ne nous « limitons » pas à la démarche scientifique ! En quoi adopter

cette attitude pour résoudre les problèmes techniques qui se posent à nous, nous empêcherait de rêver ? Utiliser un outil n'empêche pas de faire autre chose

qu'utiliser cet outil ! La recherche scientifique est d'ailleurs elle-même porteuse de rêve. Ce qu'empêche, par contre, la démarche rationnelle, l'esprit critique, c'est la tromperie, la manipulation, non pas la beauté ou l'enthousiasme. Or, la trompe- rie et la manipulation sont souvent une source de problèmes ; ce sont les instru- ments du pouvoir informel. Problèmes bien connus, en particulier dans les orga-

Cette culture rationnelle est donc une protection

nisations « alternatives »

contre ce phénomène. Nous avons vu qu'Amopie, par son organisation politico- économique s'oppose à toute hiérarchie formelle. Nous voyons maintenant, que cette société se prémunit également face aux hiérarchies informelles ; là encore,

en s'en donnant réellement les moyens

marche pour plus d'égalité, de liberté et de fraternité.

- Et que faites-vous de tous les méfaits de la science ?

Ce choix est cohérent avec notre dé-

- Quels méfaits ?

- OGM, pesticides, armes nucléaire

- Ce ne sont là que des applications de connaissances scientifiques. La science,

du fait de son efficacité, nous apporte une certaine puissance, que l'on peut utili-

La démarche scientifique n'a rien à voir avec le fait de

ser en bien ou en mal

faire la guerre ou de polluer inconsidérément, contrairement à la cupidité ou au

41

-

C'est ce que l'on appelle l'esprit critique.

-

Tout à fait.

-

Mais cela ne nous dit pas comment établir la vérité, ou du moins, fonder ses

propres jugements. À la limite, c'est stérile, purement destructif. Or, il m'a sem- blé que vous vous vouliez constructifs

- Tout à fait. C'est parce que je n'ai fait que commencer à décrire la rationalité :

je n'ai pas terminé, elle ne se limite pas à cela. C'est juste important de commen- cer par là, car il y a certaines attitudes spontanées, comme prendre ses désirs pour la réalité, qu'il faut impérativement surveiller avant d'aller plus loin, en pra- tique. Sinon, la rationalité elle-même, serait facilement invoquée pour soutenir n'importe quoi (à tort, bien entendu). Ensuite, les principes « positifs » sont simples : observer aussi précisément que possible, puis interpréter au moyen de la théorie descriptive la plus simple, qui, dans le domaine d'observation où l'on se trouve, n'a jamais été mise en défaut. Et il se trouve qu'ainsi, on obtient des théories remarquablement puissantes.

- Alors, par exemple, lorsque je dis : « l'univers a été créé par Dieu », je fournis

là une théorie particulièrement simple (pour expliquer l'univers, difficile de faire

mieux !), qui, à ma connaissance, n'a jamais été mise en défaut

- Sauf que cette théorie là est purement explicative, elle n'est pas descriptive

- Que faut-il entendre par « descriptive » ?

ladite théorie permet de rendre compte avec précision d'un maximum de

phénomènes. Lorsque tu dis « L'univers a été créé par Dieu », tu fournis une ex- plication verbale, mais tu ne décris pas précisément tout ce que tu peux obser- ver. Cette théorie là n'est d'ailleurs pas « remarquablement puissante » : elle ne permet pas, en elle-même, de prédire quoi que ce soit. Voilà pourquoi, cela n'ap- partient pas au domaine de la rationalité. Lorsque je dis qu'un corps en chute libre a un mouvement d'accélération uni- forme, l'accélération étant inversement proportionnelle au carré de sa distance

- que

au centre de la terre, je décris réellement quelque chose et je donne les moyens de prévoir un mouvement (quand et où l'objet va toucher le sol, par exemple).

- N'est-ce pas ce que l'on appelle la démarche scientifique ?

- Tout à fait.

- La solidarité avec les gestions futures et le règne vivant en général :-).

Et surtout, pour faciliter la vie démocratique, l'effectif communal est limité à quelques centaines de personnes. Moins d'un millier, disons. Les gens se connaissent mieux.

- Et si j'ai envie de changer de commune, de voyager ?

- Pas de problème, tout cela est même encouragé. Chaque commune dispose de

capacités d'accueil pour cela. De plus, chaque commune a une certaine autono- mie législative : toutes ne fonctionnent pas forcément selon le même schéma. Ainsi, chacun peut choisir le « schéma » qui lui convient le mieux. La diversité au service du mieux-être de tous.

- Et je dois assister à toutes les réunions ?

- Ce n'est pas une obligation. Il y a d'ordinaire une assemblée générale, chaque

semaine, pendant laquelle le maximum de personnes est libéré de toute obliga- tion (pour pouvoir y assister). Le seul problème, si tu n'y assistes pas est que des décisions qui te concernent risquent d'être prises sans toi.

- Et je ne pourrais pas les contester ?

- Tu le peux toujours mais tu devras attendre un certain délai avant que ce soit possible, sauf si tu avais une bonne excuse pour ne pas y assister.

- Et il n'y a pas moyen de savoir ce dont il va être question dans cette réunion ?

- En fait, oui, un ordre du jour est établi. Donc, tu peux choisir en fonction de

l'ordre du jour. En cas d'impossibilité de présence, tu peux même y faire parve- nir un avis, des idées. Et les délibérations sont également publiées

- Tout y est décidé ?

- Non, seulement les décisions générales relatives à la commune.

Ensuite, il y a aussi des commissions spécialisées pour les décisions plus tech- niques dans certains domaines d'activités, mais celles-ci rendent des comptes à l'assemblée générale hebdomadaire.

3 Mode de délibération

 

-

Pourtant, les théories scientifiques évoluent, elles rencontrent rapidement leurs propres limites. La physique quantique, par exemple, a mis à mal le principe de

-

Et concrètement, ça se passe comment pour la prise de décision. Vous votez à la majorité ? Vous attendez que tout le monde soit d'accord ?

déterminisme

la notion même de réalité, ou du moins, son indépendance de

-

Attendre que tout le monde soit d'accord, ça peut être long ! De fait, ceux qui

l'observateur

choses pourtant bien ancrées dans la pensée matérialiste.

bloquent imposent quelque chose à la majorité.

40

29

- Donc, c'est la dictature de la majorité ?

- Pas vraiment, non ! Tout d'abord, il faut distinguer entre les décisions de goût, et les décisions argumentables.

- ?

- Les décisions de goût, c'est lorsque ce n'est qu'une affaire de goût. Par

exemple : « en quelle couleur repeint-on la salle de réunion ? ». Dans ce cas, on

procède comme nous l'avons vu à propos des décisions économiques : chacun indique un niveau d'appréciation pour les différentes options, et on détermine l'optimum (maximisation de la somme des satisfactions moins l'écart-type).

- Dans cet exemple, il peut aussi y avoir des arguments : certaines couleurs peuvent avoir des effets particuliers sur le psychisme, par exemple.

- Alors dans ce cas, oui, ces arguments sont pris en compte aussi. Beaucoup de

décisions sont mixtes, en quelque sorte. J'ai fait la différence pour simplifier, en- suite, il suffit de mixer :-). Dans le cas d'une discussion argumentable, il y a d'abord discussion : partage d'arguments et d'informations pertinentes.

- Discussion qui risque de durer longtemps

- Justement, non, car il y a un délai maximum.

- C'est arbitraire : toutes les délibérations ne nécessitent pas le même temps de réflexion.

- Justement, ce n'est pas toujours le même. Avant chaque décision (pas complè-

tement anodine, quand même), on commence par établir un délai maximum de réflexion et/ou une durée maximum de débats. L'intérêt de ça est de ne pas consacrer un temps et une énergie importants à ce qui ne les justifie pas. De plus, certaines décisions peuvent présenter une certaine urgence.

- Et pour établir ce temps, ça vous prend beaucoup de temps ? Il n'y a pas une

délibération préalable pour savoir combien de temps on va consacrer à la déter- mination du délai, des fois ? J'ai l'impression que ça va durer longtemps tout ça

- Non, car cela est fixé rapidement par une personne qui a cette fonction.

- Ça y est, je le tiens le pouvoir, il existe bien. Et c'est qui, ce président autopro- clamé ?

- :-) En fait, il n'y a pas de président de séance, il y a plusieurs fonctions comme ça qui sont attribuées à des personnes différentes.

30

comporter d'une certaine façon. Il n'y a pas d'immixtion dans la vie intime des personnes. Sans quoi, cela entraînerait une certaine pression sociale, des ten- sions, voire de l'hypocrisie.

- Mais une éthique, je veux dire, quelque chose qui est réellement partagé par

les gens, cela ne peut-il pas aider, contribuer à un meilleur fonctionnement de la société ?

- Bien sûr, et des choses sont faites pour diffuser cette éthique ! Sauf qu'il n'y a pas de jugement moral.

- D'un autre côté, n'est-ce pas un peu restrictif d'imposer de la sorte une éthique, même si ce n'est qu'à travers le « fonctionnement » ?

- Il faut voir que l'éthique en question n'est pas extrêmement sélective, puisqu'il

ne s'agit que d'agir dans le sens de la préservation de la vie et du plus grand bon- heur de tous, et ce, d'une façon rationnelle ! Ensuite, il faut bien voir qu'en plus, la société amopienne n'a pas de prétention totalitaire, elle n'est qu'une option. Donc, ceux qui n'adhéreraient pas à une telle éthique restent libres de s'organiser autrement. Il s'agit en fin de compte de la mise en œuvre de l'un des aspects de notre éthique : le non-jugement.

- Juger peut être nécessaire

- « Juger » au sens large, oui, bien sûr, c'est même un élément incontournable de

la démarche rationnelle : il nous faut bien apprécier, estimer, pour agir au mieux

ensuite ; Le jugement dont il est question ici est une certaine façon de figer les

personnes

ce qui nuit à la qualité des relations, à une véritable rencontre

2 Une culture rationnelle

- Que faut-il entendre par « rationnel ». Parce que ce concept me semble assez

vague. Beaucoup de gens le récupèrent pour désigner des choses très différentes.

- Par « rationalité », nous entendons essentiellement une méthodologie, une dé-

marche intellectuelle relativement à la question de la vérité. Il s'agit de respecter

un certain nombre de principes.

- Lesquels ?

- Tout d'abord : faire preuve de beaucoup de circonspection. Ne pas se précipiter

sur les vérités qui nous plaisent, mais prendre beaucoup de soin à vérifier. J'ajouterais : pratiquer le doute. C'est-à-dire, rester ouvert à toute remise en cause de ses propres jugements.

39

- Décidé comment ?

- Par le jury ayant eu à régler la question à l'origine du bannissement.

- C'est quand même assez flippant de risquer l'exclusion à tout moment.

- Nous faisons attention à ce que cette peur n'ait pas lieu d'être, justement. L'exclusion ne peut survenir que si la personne l'a vraiment cherchée. Elle ne saurait être la conséquence d'une faute involontaire ! Le jury dont je viens de parler convie toujours la personne pour qu'elle puisse s'expliquer et être associée autant que faire se peut à la décision. Là encore, il s'agit juste de trouver la meilleure solution pour la satisfaction du plus grand nombre sur le long terme.

III Une autre culture

1 Une société amorale

- Je suppose donc que les gens qui vous rejoignent doivent partager certaines va- leurs, une certaine sensibilité.

- Ce n'est pas une obligation. En Amopie, chacun pense ce qu'il veut, il n'y a pas de sensibilité imposée.

- Ah bon ? Nous venons de voir, pourtant, l'importance de l'amour, du respect

Nous sommes très attachés à la liberté de pen-

ser, il n'y a pas de morale, au sens de choses qui sont « bien » ou « mal vues »,

ni même « bien » ou « mal » dans l'absolu.

- Tout à l'heure, tu parlais d'éthique du lieu

- Alors, oui, il y a une éthique du lieu, en ce sens que lors d'une prise de décision

collective, un véto doit s'appuyer sur l'éthique du lieu ; mais cette éthique n'in-

tervient que là, d'une façon purement technique, en quelque sorte. Ce que je veux dire, c'est que nous n'intervenons pas dans la pensée des gens : chacun croit en ce qu'il veut, adopte la philosophie qu'il veut, tant qu'il respecte les règles

- Mais les règles favorisent de fait une certaine éthique

- Tout à fait. C'est pourquoi, la vie dans une Amopie est plus particulièrement

- Oui, mais ce n'est pas imposé

appréciée par quelqu'un qui partage profondément ces valeurs. Mais si elles ne sont pas partagées par quelqu'un, on ne va pas le lui reprocher, ni le sanctionner en aucune façon (pour cette raison). Tout au plus peut-on lui demander de se

38

- Une sorte de directoire, donc

- Pas vraiment, non ! Ces fonctions sont occupées par tous ceux qui le désirent (et qui sont jugés suffisamment compétents), à tour de rôle.

- Et qui juge de leur compétence ?

- Tout le monde : c'est juste que si quelqu'un s'avère franchement incompétent, on transfere la fonction à quelqu'un d'autre.

- Et si certains ne sont pas d'accord avec le délai fixé ?

- Dans ce cas, ils le signalent, ils expliquent leur motivation, puis, si le gardien tu temps n'est pas d'accord, le choix du temps est mis au vote. C'est la majorité qui tranche.

- Et une fois qu'on est parvenu au temps maximum ainsi fixé au départ, c'est également la majorité qui tranche, je suppose.

- Tout d'abord, il est rare qu'on ait besoin de tout ce temps pour décider, c'est

Le but des discussions est de trouver la solution qui sa-

tisfasse le plus grand nombre possible. Dès qu'on atteint l'unanimité, la décision est prise. Ensuite, si effectivement, l'unanimité n'a pas été atteinte avant le délai maximum, c'est l'avis majoritaire qui est adopté sauf s'il y a blocage.

- Blocage ?

- Il y a blocage lorsqu'une ou plusieurs personnes n'acceptent pas le choix majo-

ritaire. Mais pour que le blocage soit effectif, elles doivent fonder ce choix sur l'éthique commune.

- L'éthique commune ?

- L'éthique amopienne : la satisfaction maximale, la solidarité, la préservation de l'environnement, une démarche rationnelle. Ensuite, chaque commune peut avoir des spécificités, ce qui permet à chacun de choisir l'éthique qui lui convient le mieux.

- Oui, mais formellement, il est facile de toujours trouver un fondement sur la base de l'éthique commune. Il est donc facile à n'importe quel emmerdeur de bloquer les décisions, et d'empêcher ainsi toute évolution.

- C'est pour cela que ceci ne suffit pas à un blocage définitif, il faut que cet argu- ment soit supérieur aux arguments opposés fondés sur l'éthique commune, s'il y en a, bien sûr.

- Et comment est jugée cette supériorité ?

vraiment un maximum

31

- Par le gardien de l'éthique, tout d'abord, puis la majorité en cas de contestation.

- Tu parles de blocage définitif, ça veut dire qu'il peut y avoir des blocages tem- poraires ?

- Oui, si l'argumentation n'est pas jugée nettement supérieure, que les avis sont

partagés, ou bien si la personne souhaite juste un temps de réflexion supplémen- taire pour pouvoir mieux exprimer ses arguments.

- Et quelle est alors la durée d'un tel blocage temporaire ?

- ça dépend de la décision : de son urgence surtout. Cela se fait comme je l'ai

expliqué tout à l'heure : le délai supplémentaire est décidé à la majorité sur

proposition du gardien du temps

- « gardien du temps », « gardien de l'éthique » de ces gardiens ?

- Il y a aussi le secrétaire, le distributeur de parole, le programmateur de

Sinon, comme gardien à proprement parler, il y a aussi le gardien de

mais ils sont moins indispensables. Il peut y avoir aussi

des rôles plus spécialisés. Par exemple, le gardien du temps a plusieurs fonc- tions (qui peuvent être attribuées à plusieurs personnes : ce qui fait des gardiens du temps spécialistes).

- Et quelles sont ces fonctions ?

l'ambiance, de la porte

séance

il y en a beaucoup comme ça,

- Il établit les délais maximums, déclare la réunion ouverte, signale les dépasse- ments de temps impartis, accorde une pause s'il sent de la fatigue (des partici-

La spécialisation dépend ensuite du nombre de

personnes en présence. Ce n'est pas trop rigide.

- Le distributeur de parole est celui qui distribue la parole, je suppose.

pants peuvent la demander)

- Quelle perspicacité ! Il fait en sorte que tous ceux qui souhaitent parler

puissent le faire, aussi équitablement que possible. Souvent, même, on pratique des tours de parole : chacun a la parole à tour de rôle, et doit dire qu'il la passe s'il ne veut rien dire. Cela sert à assurer l'expression de tous lorsque la chose se justifie.

- Et comment est élaboré l'ordre du jour, par le « programmateur de séance », je suppose ?

- Pas tout seul ! Chaque citoyen fait part des idées qui lui viennent et qui lui semblent pouvoir être profitables pour tous, ou encore des problèmes qu'il

pectant chacun.

- Il n'y a pas de prison ?

- Si, ça peut se faire. Rien n'est exclu. La détention se justifie lorsqu'elle apparaît comme le meilleur moyen de protéger la population d'agissements particulière- ment dangereux. Mais cela relèverait plutôt de la sécurité à court terme. Le but n'est pas de châtier, au pire, il serait plutôt d'éduquer

- Cela dit, le bannissement, c'est un peu violent, je trouve

la réprobation et la dénonciation, mais tu es banni ». Je trouve ça un peu hypo- crite.

- Le terme a certes une connotation quelque peu négative, mais nous ne le pre-

nons que dans son sens objectif. Le bannissement physique ne s'accompagne pas d'un rejet affectif, d'une réprobation, justement. L'idée du bannissement vient de ce que nous ne nous donnons pas le droit de nuire à la liberté d'autrui, sans pour autant nous estimer dans l'obligation de tout supporter ou de mettre en péril quelque chose qui assure une justice et un bien- être maximums. Et pour éviter qu'il y ait trop d'arbitraire, que l'acceptation d'au- trui soit maximum, le respect des règles est la condition, objective en quelque sorte, de l'acceptation d'autrui. Règles qui consistent précisément, tu l'auras re- marqué, à respecter autrui : son corps, son environnement, sa production, ses ré- solutions

- « Je respecte ta liberté si tu respectes la mienne », en quelque sorte.

- Voilà. « Et même si tu ne la respectes pas, je nuis à la tienne le moins pos-

« On n'est pas dans

sible : je te demande d'aller ailleurs, où bon te semble ; de façon à ce que tu ne me nuise pas ».

- Oui, mais dans l'hypothèse où cette organisation sociale, Amopie, de par l'ex-

traordinaire bénéfice qu'elle apporte, aurait un tel succès que toute la planète se-

rait recouverte pas des communes amopiennes, vous les enverriez où les bannis ?

- Eh bien précisément, on fera en sorte que les communes amopiennes ne re-

couvrent pas toute la planète ! On laissera toujours un peu d'espace pour ceux qui souhaiteraient autre chose, et ceux que nous ne souhaitons pas (tant qu'ils ne changent pas de comportement, bien sûr). Nous ne nous posons pas comme une solution universelle et incontournable.

- Et si la personne veut revenir ?

constate

Ces informations sont collectées en temps réel dans une base de don-

-

Un bannissement sera généralement accompagné d'un délai au-delà duquel la

née.

personne sera acceptée.

32

37

- Non, c'est une gêne objective, parce que la personne perçoit un son : ton dis- cours, il lui est difficile de s'y soustraire. C'est ça que ça veut dire. Je poursuis la liste des règles générales, si tu le veux bien. Deuxièmement, ne pas nuire aux biens (la nature comprise : c'est notre bien commun à tous).

- Ce qui comprend donc, si je ne m'abuse le non-respect des biens dont on a la garde.

- Entre autre, oui. C'est d'ailleurs là une règle qui n'existe pas en régime capita- liste.

- Le vandalisme est autorisé en régime capitaliste ? Le locataire n'y est pas tenu de payer en cas de dommages au bien loué ?

- Oui, mais parce qu'il s'agit de biens appartenant à autrui. Mais tu n'y es pas

tenu de respecter ce qui t'appartient ou n'appartient à personne (lorsque cela existe). Les biens n'y sont pas respectés pour eux-mêmes, seulement en tant que « propriété ». Cela correspond à l'état d'esprit différent dont j'ai parlé tout à l'heure à propos de la possession. La valeur amour remplace la valeur ego, en quelque sorte. Enfin, troisième règle : respecter les décisions collectives (celles qui ont été prises selon la procédure démocratique officielle). Cette dernière règle en contient en particulier deux autres, sur le plan écono-

mique : ne pas voler (à savoir : ne pas respecter l'attribution d'un bien), et ne pas faire sa part de travail obligatoire. Nous en avons déjà parlé.

Cet ex-

Voilà, ce sont là les cinq règles fondamentales, il n'y en a pas d'autres posé m'a pris moins d'une heure

- Et mis à part cette simplification drastique des codes civil, pénal, commercial, administratif etc. Quelles sont les autres différences ?

- Une autre différence avec le système capitaliste est qu'il y a moins de tenta-

tions d'enfreindre les règles. Donc, ça fait moins de frustration pour tout le monde, et moins de travail de police et de justice (donc : moins de travail pour tout le monde).

- Et comment ça se passe pour les peines. Nous avons vu quelques exemples :

en particulier, le bannissement. Il y en a d'autres ? Qui en décide ?

- En fait, en Amopie, on ne parle pas de « peine ». C'est la troisième différence

importante. On parle seulement de solutions, d'améliorations. Les solutions sont cherchées avec les parties en présence, dans la mesure du possible, bien sûr. Nous ne sommes pas dans une logique de la faute, de la dénonciation, de la ré- probation, mais plutôt de la recherche d'une vie plus agréable pour tous, en res-

36

Le programmateur de réunion, prend ces informations, les regroupe et les classe par ordre de priorité décroissante.

- Alors comme ça, une proposition peut se retrouver sous la pile à chaque fois, et ne jamais être traitée.

- Non, car il y a une limite maximum entre la date de la proposition et celle de la

réunion où elle est évoquée pour la première fois, puis traitée. Le programma- teur doit en tenir compte. Ensuite, tout cela est transparent : tout le monde a accès aux propositions en temps réelle, la « boîte à idées », et peut donc contrôler le travail du programma- teur de réunion, le contacter

4 Une fédération planétaire

- Et pour les décisions qui concernent plusieurs communes, comment ça se passe, puisqu'il n'y a pas de gouvernement central, si j'ai bien tout compris ?

- Tout d'abord, il peut y avoir des votes et délibérations à plus grande échelle que la commune, cela est considérablement facilité par les moyens informa- tiques dont nous disposons.

- Oui, mais vu le nombre de décisions à grande échelle qu'il risque d'y avoir, ça

fait tout de même beaucoup de décisions auxquelles le citoyen est censé partici- per. Il ne pourra pas participer à toutes et/ou son implication ne sera pas suffi- samment sérieuse pour que les décisions soient de bonne qualité. C'est le pro- blème de la démocratie : des décisions où tout le monde participe, mais pas for- cément très intelligentes.

- Nous avons résolu ce problème, bien sûr ! :-)

En fait, seules certaines questions vraiment importantes sont prises par délibéra- tion universelle (ou même régionales). Ainsi, elles sont suffisamment rares pour

que les citoyens ne soient pas submergés de délibérations, et puisse s'y consacrer réellement. Pour les autres, souvent plus techniques, un jury est désigné.

- Comment ? Par qui ?

- Comme le terme le suggère : par tirage au sort.

De plus, l'effectif de ce jury dépend de l'importance de la décision. Les jurés sont libérés d'autres tâches éventuelles afin de pouvoir se consacrer à la délibé- ration qui les rassemble. Ils doivent prendre suffisamment de temps pour tenter d'atteindre l'unanimité. C'est le même système que je t'ai expliqué pour les as- semblées communales. Pour une meilleure décision, ils peuvent ordonner des enquêtes, convoquer des experts etc.

33

De plus, leurs délibérations sont publiques. Donc, tout citoyen peut suivre l'af- faire s'il le souhaite. C'est juste qu'ainsi, on est assuré qu'une bonne décision est prise ; enfin : la meilleure possible.

- Le pouvoir par tirage au sort

- Non, pas « le pouvoir », puisque pour chaque décision qui le justifie, un jury

De plus, je te rappelle l'importance de l'éthique, de la

transparence

différent est mis en place

- Mouais. Un avantage d'un pouvoir central est que les différentes décisions pré- sentent une certaine cohérence

- Ce point a été prévu. Une commission veille à la cohérence des différentes dé-

cisions. Elle envoie généralement un observateur dans les jurys. Elle est elle-

même tirée au sort et renouvelée par tiers tous les trois mois. Ses débats sont également publiques.

- Une commission planétaire ?

- Il y en a une planétaire, mais aussi d'autres régionales (selon le niveau optimal déterminé par la nature de la décision).

- Qui juge de ce niveau ?

- Celui qui fait la proposition, tout d'abord, puis le programmateur qui en prend connaissance (qui peut rectifier, en accord avec le proposeur)

- Parce qu'il y a aussi des boîtes à idées aux niveaux inter-communales ?

- Oui, cela ne pose pas de problème particulier avec les progrès de l'informa-

tique. La commission centrale qui la reçoit décide de leur traitement : un jury, une délibération universelle ou à échelle régionale, ou elle s'en occupe directe- ment (si la chose est d'intérêt général et de peu d'importance).

- Là, c'est bien un pouvoir, alors, puisqu'ils interviennent pour toutes les déci- sions

- Oui, mais d'une façon très partielle, et contrôlée !

- Si je ne suis pas d'accord avec une décision d'une commission centrale ou d'un jury spécialisé, je peux faire quoi ?

- Envoyer ton avis argumenté (ceci étant public, il en tiendront probablement

compte et te répondront) ; recueillir une pétition. Si le nombre de signataires est suffisant, la décision est revue : elle sera alors généralement prise par délibéra- tion universelle. Si je puis me permettre la formule, Amopie est une société véritablement démo-

34

cratique car il n'y a pas d'élection.

- Et surtout, pas de hiérarchie en place.

- Surtout, oui ! :-)

5 Le code amopien

- Qu'en est-il des crimes et délits, en Amopie ? Je suppose que vous avez dû ré- fléchir à ça, puisque vous semblez avoir paré à toute éventualité

- Plusieurs choses.

Tout d'abord, l'inflation législative est interdite. Le principe « nul n'est censé ignorer la loi » est accompagné de « la loi doit pouvoir être entièrement connue par n'importe quel citoyen en moins d'une heure d'étude ».

La loi se résume d'ailleurs en trois règles simples : premièrement, ne pas nuire directement à autrui (de façon objective), que ce soit physiquement (atteinte portée à sa santé) ou mentalement (harcellement)

- On fait comment pour le harcellement, parce que ça peut être assez subtile.

Quelqu'un d'un peu susceptible peut rapidement se sentir gêné par une commu-

nication sans qu'il y ait d'ailleurs volonté de nuire ; puis se déclarer « harcelé »

Et ne me dit pas qu'il faut qu'il y ait volonté de nuire, parce que c'est difficile à

prouver.

- C'est très simple. Si quelqu'un te demande d'arrêter de faire quelque chose qui

le gêne objectivement, et que tu continues

- Alors comme ça, si je demande à mon voisin d'arrêter de passer la tondeuse sur

son gazon et qu'il n'en tient pas compte, je peux le dénoncer pour harcellement ?

- Non, pas ici, parce que pour qu'il y ait harcellement, il faut également que

l'acte commis n'ait pas un intérêt évident par ailleurs. Ici, tondre son jardin pré- sente typiquement une utilité (même si on peut trouver plus utile). Par contre, il

y a effectivement nuisance, dans cet exemple ; il suffira de vous entendre :

heures de passage de la tondeuse. Typiquement, on évitera de faire une loi pour

ça (ou alors un règlement local).

- et si on ne parvient pas à nous entendre ?

- Vous ferez appel (celui d'entre vous qui le souhaite, en tout cas) à un médiateur (ou une équipe de médiation).

- Et ça se définit comment une « gêne objective », parce qu'une insulte, par exemple, c'est assez subjectif comme gêne, non ?

35