Vous êtes sur la page 1sur 10

Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt

Conclusion

Conclusion Page 411


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

Arrivant au terme de notre étude, on peut affirmer que le


fil conducteur de cette recherche est la corrélation entre le
soufisme et la philosophie individuelle de l’auteur, et comment
la mystique musulmane a pu dicter à cet auteur occidental ses
choix.

A travers une étude romanesque de l’œuvre de Schmitt


allant de l’exploitation thématique, passant par l’intertextuel et
arrivant à l’analyse des personnages, nous avons essayé de nous
rendre compte de la complexité du texte de Schmitt et de son
originalité. En effet, à travers notre analyse, nous avons pu
constater que l’auteur a choisi de nourrir, explicitement ou
implicitement, ses romans de la sève du soufisme. Cela tout en
restant fidèle à son rationalisme de philosophe.

L’empreinte explicite du soufisme dans l’œuvre de


Schmitt réside dans la définition que Schmitt a donnée au
soufisme dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. En
mettant l’accent sur la religion intérieure Schmitt suit
parfaitement le sens du soufisme tel que nous l’avons avancé
dans notre chapitre préliminaire. Par contre, cette définition,
quoique bienséante historiquement, peut conduire à un
malentendu. car le soufisme ne s’oppose pas au légalisme.
Mais comme nous l’avons étudié au cours du chapitre
préliminaire le soufisme respecte les lois religieuses et puise ses
racines dans le Coran.

Quant à la manifestation implicite du soufisme, elle est


décelée dans L’Évangile selon Pilate. C’est dans ce roman
que Schmitt nous explique le sens du légalisme, la religion des
lois, contre lequel il s’acharne. Y échoua, La figure Christique

Conclusion Page 412


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

de Schmitt ne rejette pas donc les textes, mais essaye d’intégrer


l’amour à l’intérieur même de la religion révélée. C’est ce
dilemme de l’amour qu’exhortaient les maîtres du soufisme.

Ainsi Schmitt opposant le soufisme au légalisme, met en


question les rapports entre la religion du cœur à celle des
textes. Par cette opposition Schmitt fait écho à la tendance des
maitres soufis à bousculer les normes de l’orthodoxie
religieuse. En effet, la source essentielle de la colère des
théologiens rigoristes1, est le fait que les soufis fondent leur
doctrine sur le concept de l’union avec Dieu. Ce concept a
été sévèrement contesté par les tenants de la religion
orthodoxe. Les docteurs de la Loi ne leur pardonnent pas de
prétendre voir « le Haqq » (Le Vrai) dans « le khalq » (l’être),
c’est-à-dire, de voir la face de Dieu dans la face de l’homme 2.
Également, dans l’Évangile selon Pilate, Schmitt dénonce
l’argumentation des théologiens qui se livrant aux controverses,
ont totalement vidé la religion de son essence; l’amour de Dieu.

Dans les romans de Schmitt, l’’empreinte de l’idéologie


soufie est mis en lumière, par la transgression des mystiques
comme Monsieur Ibrahim et Yéchoua. Cette subversion
s’inspire des maitres du soufisme tel que Roumi, Hallaj et Ibn
Arabi. Tous ces soufis ont choqué les juristes soit par leur
comportement, comme Hallaj, soit par leur doctrine tel qu’Ibn
Arabi3. Ainsi ont-ils été accusés de déviationnisme, et
d’apostasie. Accusations que Schmitt lui-même a reprises dans

1
On pense spécialement à IbnTaymiyya qui, parmi d’autres, s’est acharné à critiquer la
doctrine d’Ibn Arabi de l’unicité de l’être. C.F. Supra chapitre préliminaire : Ibn Arabi
p69.
2
Addas Claude, Ibn ‘Arabi ou la quête du Souffre Rouge, p. 292.
3
C.F. supra chapitre préliminaire, p 64 et p69

Conclusion Page 413


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

ses œuvres comme L’Évangile selon Pilate. Si Hallaj et


Shuhrawardi ont payé de leur vie les frais de leur expérience
intérieure, ils ont marqués leurs traces dans l’histoire de
l’humanité. Et voilà Schmitt qui rend hommage à ces soufis en
remémorant Hallaj comme l’un des fondateurs du soufisme.

Il est également à remarquer que Schmitt, quoiqu’il


renchérisse sur les idées majeures de la pensée soufie, n’a pas
eu recours une seule fois dans les quarte romans abordés, au
langage métaphorique cher aux poètes soufis. Des termes
comme nafs, hâl, Haqq, Khalq … ne sont jamais venus sous la
plume de Schmitt. Ce qui prouve l’abord implicite du soufisme
par cet auteur.

Bref, Schmitt, loin de la doctrine religieuse qu’il n’exclut


pas, est inspiré par la « façon de penser » des soufis. Pour lui ce
qui compte c’est l’expérience intérieure et la façon de
l’exprimer. Au terme de notre analyse des œuvres de Schmitt
on va en dégager les traces des maitres soufis.

Les soufis occupent une place très importante dans


l’œuvre de Schmitt: poètes inspirés par l’extase divine, leur
mode de création ainsi que les sujets traités dans leurs
poèmes sont d’une importance capitale pour l’esthétique de
Schmitt. Plusieurs thèmes sont en effet revisités par l’auteur
français, qui met en avant leur qualité de dépasser les
siècles et les lieux et de devenir ainsi universels.

En effet, on peut trouver dans La notion de « religion du


cœur » de Schmitt une ré-exploitation moderne de la doctrine
de l’unité transcendante des religions avancée par les grands
maitres du soufisme ; Halladj, Roumi et Ibn Arabi. Si les

Conclusion Page 414


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

doctrines des maitres soufis s’entrelacent, leurs traces dans


l’œuvre de Schmitt sont distinctes. Il nous convient d’aborder
l’empreinte de chacun d’eux dans l’œuvre de Schmitt.

On a pu constater que Hallaj a inspiré à Schmitt sa figure


christique Yéchoua dans L’Évangile selon Pilate. Cette
hypothèse est renforcée par la création romanesque de Schmitt
supprimant la figure d’un Jésus homme et dieu, en lui
restituant une nature humaine.

Également, on a pu constater que l’histoire du modèle


christique puise ses racines dans l’histoire de la passion du
Hallaj évoquée par Louis Massignon dans sa fameuse thèse.
Ainsi la parole de Hallaj : je suis la Vérité ou « Ana Al Haqq »
se transformait chez Schmitt en des déclarations aussi
audacieuses. Par le biais de cet état extatique, le soufi peut
arriver à l’union avec Dieu pour ne plus former qu’un seul être.
Tous les héros de Schmitt Yéchoua, Moise, Oscar et Joseph
étaient sujet à cette expérience extatique. Ils parvenaient a cette
station élevée de la spiritualité, soit par la retraite dans le désert
comme Yéchoua , soit par la danse et la musique comme Moise
et Joseph, soit par le biais de la méditation qui menait Oscar à
la découverte de l’inconnu.

L’expérience spirituelle est donc un lien entre tous les


héros de Schmitt. Par contre, L’accusation de blasphème, la
mort sur la croix à l’exemple du Christ unit uniquement,
Yéchoua le héros de L’Évangile selon Pilate au mystique soufi
Halladj qui a marqué de son empreinte le soufisme d’une façon
générale et la vision mystique de Schmitt en particulier.

Conclusion Page 415


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

Certains spécialistes de Dante, comme Migeul Palacios,


n’ont pas manqué de soutenir la thèse d’une influence de Dante
par l’amour qu’éprouvait Ibn ‘Arabi envers une jeune persane
nommée Nidham dans l’interprète des désirs ardents. Il n’est
pas surprenant de voir, ce même amour d’Ibn Arabi, se refléter
dans l’amour de Pilate envers Claudia dans L’Évangile Selon
Pilate, et dans l’amour d’Oscar envers Peggy dans Oscar et la
dame en rose. Également en demandant à Oscar de créer Dieu
dans son esprit, Mamie rose évoque la doctrine d’Ibn Arabi
concernant la subtilité de l’imagination et sa capacité de
création. D’autre part, La sagesse et la vieillesse de Mamie
rose rappellent celles de Fatma de Courdue la nourrice
illuminée d’Ibn Arabi. De même l’idée d’Ibn Arabi, qui voit
dans la beauté universelle une expression concrète de la beauté
invisible de la Face de Dieu, a été reprise par Schmitt dans
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Si l’influence du
Cheikh al-akbar Ibn Arabi s’avère indéniable dans l’œuvre de
Schmitt, la dette de Schmitt envers Roumi n’est pas moins
signifiante.

On a pu distinguer dans la personne de Hallaj


l’inspirateur de L’Évangile selon Pilate. On a souligné les
traces d’Ibn Arabi dans Oscar et la dame en rose. De même,
on a pu voir dans Monsieur Ibrahim une figure Roumi. En effet,
la tolérance religieuse de monsieur Ibrahim fait écho à celle de
Roumi. Ainsi, par le biais des indices intertextuels on a pu
trouver dans le roman l’allusion à l’œuvre poétique de Roumi
spécialement le poème « je mourus minéral ». L’importance
de la stature de Roumi a été étayé par la citation choisit par
Schmitt de la poésie de Roumi. La fréquentation du corpus
ancien aide l’auteur français à montrer que des textes du

Conclusion Page 416


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

passé ont traversé le temps et même l’espace, car le lieu


d’écriture et de rayonnement de l’œuvre s’est déplacé
d’Orient en Occident, d’une rive à l’autre de la
Méditerranée.

Après avoir étudié les aspects physiques et moraux de


Monsieur Ibrahim, on a pu croire que c’est un adepte de l’ordre
des derviches tourneurs mentionné dans le texte. Par contre
l’épisode de la mort de Monsieur Ibrahim dénote une similarité
avec le moment du trépas de Roumi évoqué par Eva
Meyerovitech dans Roumi et le soufisme. Tous ces indices
intertextuels nous a permis de voir le maitre andalou lui-même
dans le personnage de Schmitt.

De même, La première trace du Coran dans l’œuvre de


Schmitt parait dans l’unicité caractéristique de la Divinité, unité
sous- jacente à la théologie musulmane. Ainsi, dans les œuvres
de Schmitt, « le tawḥîd » devient l’élément indispensable à
toute référence religieuse. Le Père Pons dans L’Enfant de Noé
et Yéchoua dans l’Évangile selon Pilate, insistent-ils à
maintes reprises sur cette unicité avec ces termes : « Dieu est
un » ou « l’unique Dieu ».De même, on a pu voir dans le
refrain de Monsieur Ibrahim « je sais ce qu’il ya dans mon
Coran » une allusion à cette unicité divine évoquée dans
nombreux versets.

D’autre part, on a pu déceler dans Monsieur Ibrahim et


les fleurs du Coran, plusieurs allusions aux versets coraniques
dont l’auteur a modifiés le style et a réintégrés dans son texte
tout en restant fidèle au sens des versets.

Conclusion Page 417


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

Somme toute, La mystique soufie est au centre de


l’œuvre de Schmitt. En effet, la dette de Schmitt envers les
poètes soufis s'avère indéniable. Tout comme Ibn ‘Arabi dans
L’interprète des désirs et Roumi dans son Mathnawi, le
soufisme de Schmitt prêche pour « la religion primordiale »
basée sur l'amour dans toutes ses formes. Ainsi son Jésus, ne
parlait que de l’Amour et ne revendiquait que le Royaume de
l’Amour. De même, à l’instar des maitres soufis, l’auteur voit
dans la mort une fenêtre ouverte à fin que l’oiseau de l’âme
s’évade vers l’immensité de « l’invisible ». Quoique le
vocabulaire métaphorique soufi soit absent des romans de
schmitt, ces idées majeures du soufisme y sont prépondérantes.

Également, les connotations des couleurs et du chiffre


sept, la parodie du style coranique, et l'allusion au livre de
l'Échelle de Mohamed, constituent autant d'indices
intertextuels soufis que nous avons pu repérer. Ainsi, sommes-
nous parvenues à prouver que la ré-exploitation de Schmitt des
œuvres du passé n’était jamais gratuite. Elle constitue plutôt un
élément sûr pour étayer l’aspect soufi de son œuvre.

De même, nous avons constaté une quasi similarité entre


la structure romanesque de l’histoire coranique de "Moïse et
khadir » et celle des romans de Schmitt, spécialement ceux de
son Cycle de l’invisible. En effet, Ce texte coranique, que les
soufis conçoivent comme le prototype du voyage initiatique, se
base sur l’apparition soudaine d’un guide spirituel mystérieux
dans la vie d’un chercheur de la réalité et le début du voyage
initiatique du maitre avec son disciple. Nous retrouvons la
même structure dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du

Conclusion Page 418


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

Coran, Oscar et la dame en rose, et l’Enfant de Noé, ce qui


accentue le cachet soufi de ces romans.

Nous avons étudié également la conception de l’errance


chez les maitres soufis comme Bistami, Halladj, ‘Ibn ‘Arabi et
surtout Ghazali qui vivait en déplacement continuel pendant dix
ans. L’errance fut également un trait commun de la vie de tous
les prophètes. Ils étaient en déplacement continuel pour
propager leur message de l’unicité de Dieu « tawhid ». Pour
eux, l’errant ou le pèlerin (a-Salk) sur le chemin de Dieu était le
chercheur de la Vérité qui aboutirait par son errance à « sa
pleine stature spirituelle. » Nous avons bien remarqué la
convergence entre leur conception de l’errance et celle des
héros de Schmitt. C’est pourquoi Yéchoua voyait dans
l’errance une sorte d’adoration, tandis que Moise la considère
comme « un beau cadeau de Monsieur Ibrahim. »

Une autre connotation soufie chez Schmitt, est sa


conception de la mort. Selon lui, l’homme ne parvient pas à son
état de perfection (‘insan kamil) que dans le monde de
l’invisible où les voiles des apparences s’annulent. C’est dans
ce monde invisible qu’Oscar a trouvé Dieu, et c’est en déchirant
les voiles des apparences que Monsieur Ibrahim affirme avec
enthousiasme : « je ne meurs pas, je vais rejoindre
l’immense ».

Somme toute, on peut conclure que les œuvres de


Schmitt représentent une littérature soufie implicite à fin
d’éviter de choquer son lecteur occidental septique qui érige le
scepticisme et l’athéisme comme fondements essentielles de
l’existence. Schmitt a parvenu à travers ses romans inspirés du

Conclusion Page 419


Le soufisme dans l’œuvre romanesque de Schmitt
Conclusion

soufisme se libérer du joug d’une culture purement rationaliste


qui refuse d’accepter la présence du monde de l’Invisible.

Nous espérons réussir à constituer une modeste


contribution à l’étude des procédés qui régissent le texte de
Schmitt et leur fonctionnement, et à donner des réponses
adéquates aux questions soulevées dans notre problématique.

Enfin, nous proposons dans le cadre d’une poursuite de


cette recherche, de faire un rapprochement avec l’œuvre de
l’écrivain et essayiste tunisien Abdel Waheb Meddeb. Il serait
intéressant de voir les parallèles et les divergences entre le
soufisme dans l’œuvre d’un auteur francophone tel que Abdel
wahhed Meddeb et un auteur français comme Schmitt.

Conclusion Page 420