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CLAUSEWITZ II

Herbert ROSINSKI
LA STRUCTURE DE LA STRATÉGIE MILITAIRE

Raymond ARON
RÉPONSE AU PROFESSEUR HEPP

VERS UN NOUVEAU CYCLE CLAUSEWITZIEN

CLAUSEWITZ ET L‟ÉQUILIBRE DE L‟OFFENSIVE


ET DE LA DÉFENSIVE

LA RÉFLEXION DE CLAUSEWITZ SUR LA PETITE GUERRE

CLAUSEWITZ AVANT CLAUSEWITZ.


JOHANN FRIEDRICH KONSTANTIN VON LOSSAU

LA TRADUCTION NÉERLANDAISE DE CLAUSEWITZ

LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ EN HONGRIE

LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ EN SUÈDE


JUSQU‟À LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

CLAUSEWITZ EN CHINE

CLAUSEWITZ EN FRANCE
INSTITUT DE STRATÉGIE COMPARÉE
C ONSEIL D ’ ADMINISTRATION
Président : Hervé C OUTAU -B ÉGARIE
Vice-présidents : Jean-Louis M ARTRES ; Jovan P AVLEVSKI ;
Olivier B ORÉ DE L OISY
Secrétaire général : Yves D ECAUDAVEINE †
Trésorier : Philippe de P ADIRAC †
Administrateurs : Bruno C OLSON ; François C ARON ;
Jérôme P ELLISTRANDI ;

C ONSEIL SCIENTIFIQUE
Président : le général Lucien P OIRIER
Mme le professeur Jacques BAYON, doyen de la Faculté des Lettres de l’Université Jean-Monnet
de Saint-Étienne ; Sir James CABLE, former ambassador (Royaume-Uni) † ; MM. le professeur
Jean-Claude ALLAIN, co-directeur du Centre Défense et diplomatie dans le monde contemporain
(Paris III) † ; le professeur Jean-Pierre BOIS, directeur du Centre d’histoire du monde Atlantique
(Nantes) ; l’inspecteur général des Finances François CAILLETEAU, ancien chef du Contrôle
général des armées ; le professeur Claude CARLIER, directeur du Centre d’histoire de
l’aéronautique et de l’espace ; Gérard CHALIAND, directeur du Centre européen d’étude des
conflits ; le professeur Pierre CHAUNU †, de l’Institut ; le professeur Pierre DABEZIES, ancien
président de la FEDN † ; Olivier DARRASON, président de la Compagnie européenne d’intelli-
gence stratégique ; le général Jean DELMAS, président d’honneur de la Commission française
d’histoire militaire ; le professeur François-Xavier DILLMANN, président de la Société d’études
nordiques ; le vice-amiral d’escadre Marcel DUVAL † ; le commandant Ezio FERRANTE,
professeur à l’Institut de guerre maritime (Italie) ; le général de corps aérien Michel FORGET ; le
général Pierre-Marie GALLOIS ; le professeur Colin S. GRAY, Université de Hull (Royaume-Uni) ;
le professeur Pierre GUILLEN, président de la Société d’études historiques des relations inter-
nationales contemporaines ; le professeur John HATTENDORF, Naval War College (États-Unis) ; le
professeur Jean-Charles JAUFFRET, Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence ; le professeur
Jean-Paul JOUBERT, directeur du Centre lyonnais d’études de sécurité internationale et de défense
(Lyon III) ; le professeur Jean KLEIN, Université de Paris I ; le professeur Yves LACOSTE,
directeur de la revue Hérodote ; le professeur Ioannis LOUCAS, Helmut-Schmidt Universitat ; le
professeur André MARTEL, Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence ; le professeur Jean-
Louis MARTRES, directeur du Centre d’analyse politique comparée de Bordeaux ; le professeur
Michel MOLLAT DU JOURDIN, de l’Institut, président d’honneur de la Commission internationale
d’histoire maritime † ; le professeur François MONNIER, ancien président de la Section des
Sciences historiques et philologiques de l’École pratique des Hautes Études ; le professeur Bruno
NEVEU de l’Institut, président honoraire de l’École pratique des Hautes Études † ; le général
d’armée aérienne Bernard NORLAIN, ancien directeur de l’Institut des hautes études de défense
nationale ; le professeur Jovan PAVLEVSKI, Université de Paris V ; le doyen Guy PEDRONCINI,
président d’honneur de l’Institut d’histoire des conflits contemporains † ; le recteur Jean-Pierre
POUSSOU, président honoraire de l’Université de Paris-Sorbonne ; le général de division Maurice
ROZIER DE LINAGE, ancien directeur du Collège Interarmées de Défense ; l’amiral de division
Vezio VASCOTTO (Italie) ; le professeur Nuno SEVERIANO TEIXEIRA, ministre de la Défense
(Portugal) ; Étienne TAILLEMITE, inspecteur général honoraire des Archives de France ; le général
Manuel Freire THEMUDO BARATA, président de la Commission portugaise d’histoire militaire † ;
le capitaine de vaisseau Lars WEDIN, de l’Académie royale des sciences militaires (Suède) ; le
recteur Charles ZORGBIBE, professeur émérite à l’Université de Paris I.
Clausewitz II
97-98

VERS UN NOUVEAU CYCLE


CLAUSEWITZIEN Hervé COUTAU-BÉGARIE ........ 5
LA STRUCTURE DE LA STRATÉGIE
MILITAIRE Herbert ROSINSKI ...... 17
RÉPONSE AU PROFESSEUR HEPP Raymond ARON ...... 53
CLAUSEWITZ ET L‟ÉQUILIBRE DE
L‟OFFENSIVE ET DE LA DÉFENSIVE Corentin BRUSTLEIN ...... 95

LA RÉFLEXION SUR LA PETITE GUERRE À L‟ORÉE


DU XIXe SIÈCLE : L‟EXEMPLE DE CLAUSEWITZ Sandrine
(1810-1812) PICAUD-MONNERAT .... 123
CLAUSEWITZ AVANT CLAUSEWITZ : JOHANN
FRIEDRICH KONSTANTIN VON LOSSAU Jean-Jacques
LANGENDORF .... 149
LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ
EN HONGRIE Ferenc TÓTH .... 175
LA TRADUCTION NÉERLANDAISE
DE VOM KRIEGE J.A. DE MOOR .... 185
LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ EN SUÈDE
JUSQU‟À LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
Gunnar ÅSELIUS .... 191
CLAUSEWITZ EN CHINE YU Miao .... 213
CLAUSEWITZ EN FRANCE Bruno DURIEUX .... 217

BULLETIN D’ADHÉSION À L’ISC 4


BON DE COMMANDE DES PUBLICATIONS DE L’ISC 241
BULLETIN D’ABONNEMENT À STRATÉGIQUE 247
ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO :

Raymond ARON (1903-1984), de l‟Institut, professeur au Collège de


France.
Gunar ÅSELIUS, professeur au Collège national de défense de Suède.
Cet article a été publié en suédois dans Militar Tidskrift, 2001.
Corentin BRUSTLEIN, chercheur au Laboratoire de Recherche sur la
Défense (LRD) du Centre des études de sécurité de l‟IFRI et
doctorant en science politique à l‟Université Jean Moulin Lyon-III
(CLESID). Une première version de cet article a été présentée au
Congrès de l‟Association française de science politique à Lyon en
septembre 2005, dans l‟atelier “Puissance militaire et relations
internationales”, dirigé par Pascal Vennesson et Thomas Lindemann.
Hervé COUTAU-BÉGARIE, directeur d‟études à l‟Ecole pratique des
Hautes Études, président de l‟Institut de Stratégie Comparée.
Benoît DURIEUX, colonel, breveté de l‟enseignement militaire
supérieur, docteur en histoire.
Jean-Jacques LANGENDORF, président de l‟Institut für vergleichende
Taktik (Vienne), directeur d‟études invité à l‟Ecole pratique des
Hautes Études, maître de recherches à l‟Institut de Stratégie
Comparée.
J.A. DE MOOR, chercheur à l‟Institut d‟histoire militaire de l‟armée
néerlandaise.
Sandrine PICAUD-MONNERAT, agrégée et docteur en histoire, membre
de la Commission Française d‟Histoire Militaire. Cet article est issu
d‟une communication présentée au XXXIe colloque de la Commission
Internationale d‟Histoire Militaire, à Madrid, en 2005.
Herbert ROSINSKI (1903-1969), analyste allemand réfugié aux États-
Unis à partir de 1939, conférencier au Naval War College.
Ferenc TÓTH, professeur à l‟Université de Hongrie occidentale,
directeur d‟études invité à l‟Ecole pratique des Hautes Études,
maître de recherches à l‟Institut de Stratégie Comparée.
YU Miao, lieutenant-colonel, professeur de stratégie à l‟Université de
la défense nationale (Changsha).

Directeur de la publication : Hervé C OUTAU -B ÉGARIE


STRATÉGIQUE
Revue trimestrielle fondée en 1979 par
la Fondation pour les Études de Défense Nationale,
continuée en 1995 par l’Institut de Stratégie Comparée,
en partenariat avec l’Institut d’Histoire des Conflits Contemporains et,
depuis 2007, la Compagnie Européenne d’Intelligence Stratégique
École militaire – bâtiment 9
21 place Joffre – 00445 A RMÉES – http ://www.stratisc.org
Directeur : Hervé C OUTAU -B ÉGARIE ,
directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études
Directeur adjoint : François G ÉRÉ ,
directeur de l’Institut Français d’Analyse Stratégique

C OMITÉ DE RÉDACTION

André Béjin, directeur de recherches au CNRS ; Alain Bru, général de brigade


(C.R.) † ; François Caron, contre-amiral (C.R.) ; Philippe Boulanger, maître
de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne ; Bruno Colson, professeur
aux Facultés universitaires Notre-Dame-de-la-Paix de Namur ; Paul-Marie
Couteaux ; Serge Gadal, chargé de recherches à l’ISC ; Michel Goya,
lieutenant-colonel, chargé de conférences à l’Ecole pratique des Hautes
Études ; Jean-Jacques Langendorf, président de l’Institut für vergleichende
Taktik (Vienne) ; Jérôme de Lespinois, lieutenant-colonel, chargé de
conférences à l’Ecole pratique des Hautes Études ; Jean-Louis Martres,
professeur émérite à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV ; Christian Malis,
docteur en histoire ; Martin Motte, professeur aux Écoles militaires de Saint -
Cyr-Coëtquidan et au Centre d’enseignement supérieur de la Marine ; Valérie
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Secrétaires du comité : Joseph H ENROTIN – Olivier Z AJEC


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Vers un nouveau cycle clausewitzien

Hervé COUTAU-BÉGARIE

E
n 2000, Stratégique consacrait un premier
numéro à Clausewitz dont l‟éditorial s‟ou-
vrait par ses mots : “Clausewitz encore !...”
En 2009, neuf ans après, la formule est encore plus
d‟actualité, puisque la vogue clausewitzienne, loin de se
ralentir, n‟a cessé de s‟amplifier avec quelques contribu-
tions majeures. C‟est aujourd‟hui la France qui donne
l‟impulsion décisive au mouvement, avec, bien sûr, le
livre majeur, classique pratiquement dès sa parution, de
René Girard, Achever Clausewitz, mais aussi la thèse
modèle du colonel Benoît Durieux sur la diffusion de
Clausewitz en France1 et le grand colloque franco-bri-
tannique organisé par les écoles militaires de Coëtqui-
dan2. Mais la France n‟est pas un cas isolé et on assiste à
un fermentation semblable dans le monde anglo-saxon :
depuis plusieurs années, Christopher Bassford est l‟infa-
tigable animateur du site Clausewitz qui a puissamment
contribué à relancer l‟intérêt pour le stratégiste prus-
sien. Un colloque international organisé par l‟Université
d‟Oxford a ouvert des pistes nouvelles. D‟une manière
générale, on peut dire que nous assistons à une fin de
cycle : celui ouvert dans les années 1970 par deux
événements majeurs, pratiquement simultanés, le
maître-livre de Raymond Aron, Penser la guerre. Clau-
sewitz, et la nouvelle traduction anglaise de Vom Kriege,
par Peter Paret et Michael Howard, est en train de se
refermer. Tant le Français que les Anglo-Saxons ont

1 Benoît Durieux, Clausewitz en France. Deux siècles de réflexion


sur la guerre, Paris, ISC-Économica, 2008.
2 Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), Clausewitz et la pensée
stratégique contemporaine, Paris, ISC-Économica, 2008.
6 Stratégique

voulu imposer l‟image d‟un Clausewitz modernisé, beau-


coup moins militariste qu‟on ne le croyait et tout à fait
utilisable par le débat stratégique contemporain, au prix
d‟une légère adaptation de ses concepts. À l‟époque, ce
rajeunissement de Clausewitz a été accueilli avec
enthousiasme et a beaucoup contribué à sa relance dans
le monde entier : la traduction de Howard et Paret est
devenue la référence dans l‟enseignement militaire
supérieur américain, le livre d‟Aron a été traduit en onze
langues. Les rares critiques qui se sont exprimées sont
passés à peu près inaperçues. Aujourd‟hui, trente ans
après, l‟intervalle d‟une génération, le contexte a changé
et la relecture qui s‟opère se veut plus fidèle au Clause-
witz “authentique” et très critique, parfois trop, à l‟égard
des ajustements d‟Aron ou de Howard et Paret : la
“déconstruction” de la traduction par Hew Strachan est
aussi impitoyable que minutieuse, elle oblige à reconsi-
dérer l‟ensemble de l‟œuvre : quant à Aron, les critiques
qui n‟avaient pu percer lors de sa parution retrouvent
aujourd‟hui une nouvelle vigueur, sous la plume d‟Alain
Joxe, d‟Emmanuel Terray et de quelques autres. Le
colloque Foch, à l‟École militaire en 2008, dont on attend
les actes, a montré combien les attaques d‟Aron contre
Foch étaient outrancières, on peut faire une lecture plus
raisonnée de l‟œuvre du futur maréchal.

C‟est dire à quel point le débat clausewitzien reste


d‟actualité et combien le maître prussien demeure un
classique, c‟est-à-dire un auteur qui ne cesse de faire
l‟objet de relectures en fonction du temps. Clausewitz est
aussi actuel en ce début de XXIe siècle qu‟il l‟était dans
les années 1970, dans un monde dominé par la guerre
froide. Un deuxième volume de Stratégique qui lui est
consacré n‟a donc guère besoin de justification. Dans le
premier volume, alternaient les études de fond sur
l‟interprétation de l‟œuvre et les études plus historiques
sur sa diffusion dans le monde. Le parti choisi pour ce
deuxième volume est à peu près semblable, avec trois
ensembles : des documents représentés par des études
Vers un nouveau cycle clausewitzien 7

déjà anciennes et qui méritent d‟être versées au débat ;


des études de fond sur l‟interprétation clausewitzienne ;
des études historiques sur les antécédents et la postérité
de Clausewitz.
Le premier ensemble regroupe deux auteurs
majeurs : d‟abord, Herbert Rosinski, que les lecteurs
fidèles de Stratégique connaissent bien. Cet Allemand
émigré en Grande-Bretagne, puis aux États-Unis, avant
1939, était l‟un des analystes stratégiques les plus doués
de sa génération. Raymond Aron a raconté quel souvenir
lui avait laissé sa brève rencontre avec Rosinski durant
son séjour en Allemagne et combien son article paru en
1935 dans la Historische Zeitschrift avait constitué un
tournant dans l‟interprétation de Clausewitz. Installé
aux États-Unis, aux prises avec des difficultés person-
nelles de tous ordres, il n‟a jamais pu mener à bien les
grands livres auxquels il songeait, il n‟en a laissé que des
esquisses, généralement restées inédites et qui dorment
dans ses papiers déposés au Collège de guerre navale de
Newport. Photocopiés largement lors d‟un séjour aux
États-Unis, ils sont maintenant traduits progressive-
ment en français, faute d‟être publiés en anglais ou en
allemand. Le texte présenté ici est le canevas d‟une
conférence prononcée à une date inconnue, vers 1956.
Son titre général ne doit pas faire illusion, il s‟agit bien
d‟une lecture clausewitzienne de la stratégie, très
exactement d‟une triple réflexion : d‟abord sur le sens de
la Formule : “la guerre continuation de la politique avec
d‟autres moyens” ; ensuite sur le champ de la stratégie :
Clausewitz restait focalisé sur les opérations, que
Rosinski appelle la stratégie de campagne (Field
strategy) ; la révolution industrielle impose la prise en
compte de la préparation et de l‟approvisionnement des
forces, tout ce qui relève de la logistique, puis la
mobilisation de toutes les forces de la nation dans la
perspective de la guerre totale ; enfin, sur les milieux
que Clausewitz ne voulait pas ou ne pouvait pas
connaître : la stratégie maritime et la stratégie aérienne
peuvent et doivent faire l‟objet d‟une analyse clausewit-
8 Stratégique

zienne, prenant en compte les spécificités irréductibles


de chaque milieu. Cela a été fait pour la stratégie
maritime par Corbett3 et Rosinski4 lui-même, il est
difficile de citer des exemples aussi convaincants pour la
stratégie aérienne, qui s‟y prêterait pourtant. Pour ceux
qui acceptent l‟intérêt d‟une véritable stratégie théori-
que, il s‟agit là d‟une des relectures les plus stimulantes
du maître prussien, susceptible d‟ouvrir la voie à de
nouvelles interprétations.
Le texte de Raymond Aron est d‟un autre ordre.
Lors de sa parution, Penser la guerre. Clausewitz, s‟il
avait reçu des louanges à peu près universelles, avait
tout de même suscité quelques critiques, parfois très
dures. La plus sévère fut celle d‟un professeur allemand,
Robert Hepp, qui dénonça en termes virulents ce qu‟il
n‟hésitait pas à qualifier d‟“émasculation de Clausewitz”.
Aron en fut blessé, au point de consacrer encore
plusieurs pages à l‟incident dans ses Mémoires5. Il réagit
sur le champ par une longue réponse au compte-rendu
de Hepp qui parut en allemand dans la revue où celui-ci
avait été publié. Commentaire a publié la deuxième
partie de cette réponse relative aux développements
contemporains6, qui occupent le tome II de Penser la
guerre. Clausewitz, mais la première partie est restée
inédite en français. Grâce à l‟obligeance de Madame
Schnapper, fille de Raymond Aron, la version intégrale
peut ici être publiée. L‟allemand étant devenu une
langue rare, l‟intérêt de la publication de l‟original ne se
discutera pas. La publication a posé quelques problèmes
d‟édition, dès lors qu‟on ne dispose que d‟un tapuscrit qui

3 Julian S. Corbett, Principes de stratégie maritime, Paris,


FEDN-Économica, 1993.
4 Herbert Rosinski, The Evolution of Strategic Naval Thought,
1977 ; traduction française à paraître, ISC-Économica, 2010.
5 Raymond Aron, Mémoires. 50 ans de réflexion politique, Paris,
Press Pocket, vol. 2, 1985, pp. 912-919.
6 Raymond Aron, « À propos de Clausewitz : des concepts aux
passions. Réponse à un critique belliqueux », Commentaire, février
1985, n° 28-29, pp. 498-507.
Vers un nouveau cycle clausewitzien 9

n‟a manifestement pas été relu, Raymond Aron ayant


effectué ses corrections finales sur la version allemande.
D‟où certaines difficultés dans l‟établissement du texte,
peu nombreuses, et n‟altérant heureusement pas la com-
préhension. Il a simplement fallu introduire quelques
mots manquants, signalés entre crochets. S‟agissant de
Raymond Aron, nous n‟avons pas cru devoir prendre
l‟initiative de traduire en français les passages de Clau-
sewitz qu‟il a évidemment laissés dans leur langue
d‟origine, puisque le texte était destiné à une revue
allemande.

Après ces deux classiques, trois études traitent de


l‟œuvre de Clausewitz d‟un point de vue à la fois
historique et théorique. Corentin Brustlein s‟inscrit
résolument dans une optique de science politique avec sa
réflexion sur l‟équilibre de l‟offensive et de la défensive
chez Clausewitz. Il inscrit d‟ailleurs explicitement son
propos dans le sillage de quelques grands noms de la
science politique américaine, notamment Robert Jervis.
L‟intérêt de telles études est de montrer comment un
classique permet de “tester”, de vérifier les hypothèses
nouvelles. Ici, le verdict est sans appel : malgré leur
ingéniosité théorique, les analystes américains ne
“tiennent” pas face au maître prussien, qui met en
lumière leur erreur de base : ils inversent les moyens
militaires et les fins politiques, pour exagérer l‟influence
des premiers et négliger les seconds.
Sandrine Picaud-Monnerat présente la première
étude fouillée en français sur la petite guerre. Il s‟agit
d‟une œuvre de jeunesse de Clausewitz qui est long-
temps restée inconnue, elle n‟a été retrouvée et publiée
qu‟en 1966 par Werner Halhweg. Le cours ne manifeste
évidemment pas la maturité qui apparaîtra dans Vom
Kriege et c‟est bien normal. Mais on y trouve déjà, avec
une maîtrise stupéfiante chez un jeune officier, quel-
ques-uns des grands thèmes qui structureront toute
l‟œuvre ultérieure, et notamment cette approche philoso-
phique qui est sa marque de fabrique. Ce cours est
10 Stratégique

encore inédit en français, il n‟est d‟ailleurs disponible


que dans la seule langue allemande. Il mériterait pour-
tant d‟être traduit dans le cadre de la floraison d‟études
sur la petite guerre, en grande partie d‟ailleurs grâce
aux travaux de Sandrine Picaud-Monnerat elle-même7.
Les conséquences de la découverte de ce versant de
l‟activité guerrière sont immenses : d‟abord d‟un point de
vue proprement historique, en montrant à quel point
l‟histoire-bataille déforme la réalité : la bataille est
l‟extraordinaire de la guerre, la petite guerre est, en
quelque sorte, son ordinaire, elle ne s‟arrête pratique-
ment jamais8, sauf dans des circonstances très particu-
lières, par exemple avec l‟apparition du front continu ;
d‟un point de vue strictement stratégique, pour la
compréhension de la stratégie contemporaine, car les
petites guerres d‟antan ne sont pas sans analogies avec
ce que l‟on appelle aujourd‟hui les conflits asymétriques
et il est possible d‟en tirer, avec prudence, des enseigne-
ments transposables aux conflits en cours.
Jean-Jacques Langendorf, le grand maître de
l‟histoire de la pensée militaire allemande, fait revivre la
figure du général von Lossau. Ce précurseur génial de
Clausewitz était tombé dans un oubli à peu près total.
Son audience avait pourtant été grande en son temps en
Allemagne et il avait été publié en français, en 1819 :
cette traduction, signalée par le général Bardin dans son
Dictionnaire de l‟armée de terre (1850), a beaucoup
intrigué les plus grands érudits, car personne ne l‟avait
vue et on venait à douter de son existence. L‟incertitude
a été levée par Mme Gisela Belot, conservateur à la
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg,
qui a retrouvé l‟ouvrage dans les collections de la
bibliothèque, publié anonymement à Strasbourg, et par

7 La parution de sa grande thèse sur la petite guerre au XVIIIe


siècle est imminente. On espère aussi la publication du travail
pionnier de Bernard Peschot, La Guerre buissonnière.
8 Cf. la livraison précédente de Stratégique, n° 93-94-95-96,
“Stratégies irrégulières” et la Revue internationale d‟histoire mili-
taire, n° 85, 2009, consacrée à la petite guerre.
Vers un nouveau cycle clausewitzien 11

M. Jean-Pierre Salzmann, bibliophile émérite, qui a


identifié une édition parisienne, parue chez J. Gratiot la
même année, avec une indication précieuse, révélatrice,
à la fois, du génie universel de Lossau et des derniers
feux du rayonnement immense de la langue française en
Allemagne : “traduit de l‟allemand en français par
l‟auteur”.
Sa mise en lumière ne répond pas seulement à un
intérêt archéologique, avec l‟exhumation d‟une “pièce”
inconnue, elle a aussi une signification épistémologique.
Clausewitz est véritablement un génie, probablement
indépassable. Mais sa pensée n‟a pas, pour autant, surgi
du néant, elle a profité d‟un bouillonnement intellectuel
préalable dont il a su magistralement opérer la synthèse.
Lossau a été une étape essentielle dans cette progression
et il n‟est pas le seul. Que l‟on songe par exemple à la
pittoresque figure de Dietrich von Bülow, l‟auteur bien
connu de l‟Esprit du système de guerre moderne. Il n‟a
guère survécu que par les sarcasmes féroces que
Clausewitz lui a adressés, dans l‟un des très rares écrits
publiés de son vivant. Jean-Jacques Langendorf, qui
travaille à une réédition de Bülow, montrera bientôt que
cette opposition entre Bülow et Clausewitz est largement
caricaturale et que le second a emprunté au premier
beaucoup plus qu‟il n‟a bien voulu l‟admettre. Encore un
exemple de la nécessité et de la complexité de ces
généalogies stratégiques qui restent à établir.

Le dernier bloc d‟études est relatif à la diffusion


réelle de Clausewitz dans le monde. Cinq pays sont ici
concernés : les Pays-Bas, la Suède, la Hongrie, la Chine
et la France. Ce n‟est que par la lente accumulation
d‟études parcellaires et de monographies que l‟on
arrivera progressivement à dessiner les contours précis
d‟une influence, indiscutable, mais encore floue faute
d‟études approfondies. La précoce publication des œuvres
de Clausewitz aux Pays-Bas est restée une exception
longtemps unique. La France n‟a achevé la traduction
des dix volumes publiés par la veuve de Clausewitz qu‟en
12 Stratégique

2008, lorsque Gérard Reber a, enfin, traduit les deux


derniers volumes qui avaient échappé à l‟activité des
stagiaires de l‟École supérieure de guerre avant 1914.
Pratiquement aucun autre pays n‟a suivi cet exemple.
Dans le monde anglo-saxon, une seule étude de campa-
gne a été traduite ; comme l‟a bien montré Christopher
Bassford, l‟étude de Clausewitz reste focalisée sur son
œuvre maîtresse, sans considération des accessoires.
Cela peut évidemment se comprendre, mais on se prive
quand même ainsi d‟éléments d‟interprétation et
d‟explication des théories de Vom Kriege très précieux.
En Suède et en Hongrie, l‟influence de Clausewitz n‟a
pas été nulle, elle n‟a pas non plus été très forte. Le
maître prussien n‟a été qu‟une pièce parmi d‟autres dans
un débat stratégique très ouvert à diverses influences
extérieures, mais également capable de se forger ses
propres concepts et doctrines.
Le cas chinois est évidemment à classer à part. On
savait que Mao avait lu Clausewitz, notamment grâce à
une étude allemande très érudite mais peu accessible,
mais, pour le reste, on ignorait tout de la diffusion de
Clausewitz en Chine. La note rédigée (in extremis, alors
que le numéro était déjà bouclé) par le lieutenant-colonel
Yu Miao, apporte des éléments nouveaux, nécessaire-
ment cursifs vu la brièveté des délais, mais suffisants
pour confirmer l‟universalité du maître prussien. Ils
seront repris et développés dans une autre publication.
En revanche, l‟influence de Clausewitz en France a
été extraordinairement forte. On le savait déjà à travers
un certain nombre d‟études partielles, dont une commu-
nication mémorable de Raymond Aron au colloque pour
le centenaire de l‟École supérieure de guerre en 1976.
Mais le dossier vient d‟être entièrement repris par le
colonel Benoît Durieux, dont la grande thèse Clausewitz
en France a été publiée l‟an dernier. Livre exceptionnel,
tant par son érudition, puisque l‟ensemble de la litté-
rature militaire française depuis 1832 est couvert (avec
peut-être quelques approfondissements possibles pour
les domaines naval et aérien) que par l‟intelligence de
Vers un nouveau cycle clausewitzien 13

l‟interprétation. Benoît Durieux ne s‟est pas contenté


d‟accumuler les données, il les a intégrées dans une
grille explicative globale en reliant les différentes phases
du débat clausewitzien aux cycles politiques et stratégi-
ques qu‟a connus la France. Le résultat est tout à fait
impressionnant et confirme que la France a été, au
moins autant que l‟Allemagne, la terre d‟élection de la
postérité clausewitzienne. La thèse de Benoît Durieux
devrait être de lecture obligatoire pour tous ceux qui
s‟intéressent à la stratégie. Malheureusement, son
volume, plus que respectable, risque de décourager cer-
taines bonnes volontés. Tout un chacun pourra, cepen-
dant, prendre ici connaissance des positions de thèse,
c‟est-à-dire du résumé que chaque candidat au doctorat
doit déposer avant la soutenance. Renouant avec une
ancienne pratique, qui tend malheureusement à se
perdre, Stratégique publie aussi le compte-rendu de la
soutenance qui a eu lieu à l‟École militaire le 6 décembre
2007. Soutenance exceptionnellement brillante, devant
un jury comprenant quelques-uns des plus éminents
spécialistes de l‟histoire de la pensée militaire et honoré
de la présence du Chef d‟état-major des armées. Nous
prévoyons de publier d‟autres comptes-rendus de ce type
dans nos prochaines livraisons. Témoignages d‟un
chantier stratégique toujours inachevé, mais beaucoup
plus actif que certains commentateurs ne veulent bien le
laisser entendre.
14 Stratégique
Bibliothèque stratégique

Matthieu CHILLAUD

Les pays baltes en quête de sécurité

Les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), après leur


brutale incorporation à la fin de la seconde guerre mondiale, à l’Union
soviétique, ont regagné, à un moment où cette dernière agonisait, leur
indépendance et leur souveraineté. Depuis, en croisant le fer régulière-
ment avec une Russie hostile à leur diplomatie atlantique tous azimuts
et en soutenant, tout aussi fréquemment, les pays occidentaux, et en
premier lieu les États-Unis, ils ont voulu démontrer que leur objectif
était de quitter, une fois pour toutes, l’orbite russe tout en garantissant
leur positionnement, à perpétuelle demeure, à l’Ouest. Cette stratégie,
néanmoins, ne fut pas exempte d’ambiguïtés. À force de classifier les
trois pays dans une catégorie homogène, on en oublierait presque
l’opportunisme dont a pu faire preuve chacun d’eux qui, lorsque ses
intérêts l’exigeaient, a préféré arracher aux capitales occidentales des
garanties que les deux autres ne pouvaient obtenir. Leur dénominateur
commun, finalement, est moins de partager une identité similaire autour
d’un label « balte » que d’avoir un positionnement géostratégique
contraignant et d’avoir utilisé une identité opportunément construite
pour conjurer cette contrainte. Cette stratégie a été couronnée de succès
puisqu’elle a débouché sur leur intégration à l’Ouest par le jeu de leur
double adhésion à l’OTAN et à l’UE.

Matthieu Chillaud est docteur en science politique (Bordeaux


IV). Spécialiste des questions stratégiques en Europe septentrionale, il
enseigne à l’Institut d’Études administratives et politiques de l’Uni-
versité de Tartu (Estonie). Il a été Attaché temporaire d’Enseignement
et de Recherche (ATER) à l’Université Bordeaux IV et chercheur-invité
au SIPRI.

ISC — Économica 29 €
Bibliothèque stratégique

Benoît DURIEUX

CLAUSEWITZ EN FRANCE 1807-2007


DEUX SIÈCLES DE RÉFLEXION SUR LA GUERRE

Depuis deux siècles, les accidents de l’histoire ont placé la


guerre au centre d’un intense débat d’idées. Civils et militaires,
historiens et politiques, philosophes et stratèges en ont scruté chacun
des aspects pour mieux la comprendre, la préparer ou l’éviter. Dans ce
débat, Carl von Clausewitz, l’auteur du Traité De la Guerre, a occupé
en France une place particulière, jouant alternativement les rôles de
maître à penser ou de bouc émissaire, de symbole du passé ou de
référence pour l’avenir, de ferment de la réflexion ou de révélateur des
grands courants d’idées.
Sa réception, c’est-à-dire la façon dont son œuvre a été lue,
comprise, utilisée ou ignorée, a connu plusieurs grandes périodes,
depuis le début du XIXe siècle jusqu’aux lendemains des attentats du 11
septembre 2001. Chacune de ces périodes correspond à une façon
différente de penser la guerre. C’est ce que montre cette étude
approfondie de l’évolution de la place de Clausewitz dans la littérature
de langue française. Elle met à jour les grandes lignes qui structurent
encore aujourd’hui la conception que nous avons de la guerre. Elle est
aussi une passionnante histoire de notre pensée militaire et de ses
déterminants, où se croisent des personnalités aussi différentes que
Madame de Staël et Jomini, Foch et Jaurès, Gamelin et Lénine, Mao et
Aron, le général Beaufre et René Girard. Elle propose enfin une
réponse originale à la difficile question de la mesure de l’influence
exercée par une œuvre littéraire après la disparition de son auteur.

Saint-cyrien (promotion 1985-1988), docteur en histoire et


breveté de l’Ecole de guerre, Benoît Durieux est diplômé de l’Institut
d’Etudes politiques de Paris et de l’université de Georgetown. Officier
d’active, il met au service de sa réflexion historique son expérience
militaire à l’état-major des armées et dans les différentes opérations
auxquelles il a participé au sein de la Légion Etrangère. Il a déjà publié
Relire De la Guerre de Clausewitz (2005).

ISC — Économica 49 €
CAHIERS HERBERT ROSINSKI V

La structure de la stratégie militaire1

Herbert ROSINSKI

I – Relation générale entre Politique et Guerre

A Ŕ Selon Clausewitz (d‟après la soi-disant note du


10 juillet 1827, les lettres sur la stratégie adressées au
major von Roeder en date des 22 et 24 décembre 18272 et
le chapitre 6 B du Livre VIII de Vom Kriege)3 : “La
guerre n‟est rien d‟autre que la continuation de la poli-
tique avec (l‟usage) d‟autres moyens”.

1 Canevas d‟une conférence prononcée à l‟Army War College des


États-Unis en novembre 1954, conservé dans les Rosinski Papers au
Naval War College (Newport, USA). Traduit de l‟anglais par le
commandant Jean Pagès.
2 Jusqu‟à présent inédites en français, ces lettres vont être
traduites en appendice de la réédition de la Théorie du combat,
Paris, ISC-Économica, 2e éd. 2010.
3 Dans la suite du texte, Vom Kriege apparaîtra sous le sigle VK.
18 Stratégique

B Ŕ Cette pensée est ambiguë. “La guerre est la


continuation de la politique” peut vouloir dire :

1) La guerre est conçue en fonction des conditions


générales dans une période particulière de l‟histoire
mondiale afin que :
a) le degré de coordination politique en vue
d‟une action politico-militaire donnée soit atteint ;
b) le niveau des ressources économiques et les
moyens pour leur mobilisation efficace soient satis-
faisants ;
c) les moyens pour assurer les mouvements
des transports et les communications soient acquis ;
d) la pensée psychologique du moment, c‟est-à-
dire, avant tout la stabilité ou l‟instabilité émotionnelle
des civilisations à cette époque particulière, soit connue ;
e) ainsi que les opinions générales des popu-
lations à une époque donnée sur le rôle et le caractère de
la guerre et de la paix, avec comme exemples :
 la guerre comme état d‟hostilité naturelle
contre tous les étrangers, ou, comme chez
les Grecs, la guerre comme moyen de faire
montre de sa bravoure individuelle : la
guerre totale ;
 la guerre comme un devoir religieux (djihad
chez les Musulmans, croisades chez les
Chrétiens) ;
 la guerre comme moyen politique, qui a été
pleinement utilisé dans le système euro-
péen d‟équilibre des forces au XVIIe siècle ;
 la guerre résultant de conflits pour lesquels
aucune solution politique n‟a pu être trou-
vée ; c‟est le point de vue militaire du XIXe
siècle ;
 la guerre en tant que maladie, démence ou
crime ; c‟est le point de vue des pacifistes au
XIXe siècle.
La structure de la stratégie militaire 19

2) Cela peut signifier que toute la guerre est


conditionnée par les structures spécifiques internes des
deux adversaires (ou États et coalitions d‟États se
trouvant en conflit ouvert l‟un avec l‟autre). C‟est ce que
montrent :

- les différences entre les systèmes français et


anglais aux plans politique, économique et
militaire au cours des guerres du XVIIIe siècle ;

- aujourd‟hui, ce serait entre des systèmes


“démocratiques” et des systèmes “totalitaires”,
pour ce qui est :

a) de leur cohérence, leur moral, leur capacité


de résistance, leur coopération et leur discipline au plan
interne ;

b) de leur attitude face à d‟autres civilisations


et États pour des questions comme :
 la guerre préventive,
 le maintien des libertés civiles,
 les attitudes envers les combattants enne-
mis et les prisonniers de guerre ;

c) de leurs positions spécifiques, de leurs


forces et de leurs capacités.

3) Cette pensée peut aussi signifier que la guerre


est tout simplement la poursuite immédiate d‟objectifs
politiques, lesquels sont au-delà des moyens d‟action
politiques (y compris les pressions économiques et
psychologiques) et que, seul, le recours manifeste à la
force est la solution. Clausewitz (VK, VIII, 6B) affirme
que : “La guerre n‟est rien d‟autre que la continuation de
l‟interaction politique dans laquelle d‟autres nouveaux
moyens (application directe des forces) ont été intro-
duits”. Dans VK, I, 1, 6, 23, il a avancé que : “La guerre
que mène une communauté Ŕ c‟est-à-dire l‟ensemble d‟une
nation et tout particulièrement une nation hautement
20 Stratégique

évoluée Ŕ naît toujours d‟une situation politique spéciale


provoquée elle-même par un dessein politique. C‟est donc
un acte politique”.

C Ŕ L‟analyse de la guerre en tant qu‟“acte politi-


que” pourrait toutefois conduire, à son tour, à deux idées
extrêmes et opposées et déboucher sur la conclusion
suivante :

1) La guerre est la continuation de la politique au


sens où elle est le “substitut” de la politique. Dès lors que
la politique a eu recours à la guerre, elle doit renoncer au
pouvoir afin de laisser les chefs militaires décider de la
forme de leur action uniquement selon l‟essence de “sa
logique interne”, dégagée de toutes les influences extrê-
mes et de toute interférence d‟ordre politique.
Il n‟est pas rare de rencontrer ce point de vue.
D‟ailleurs, il était largement dominant parmi les chefs
militaires des armées napoléoniennes, d‟où son rejet par
Clausewitz. Il était implicite chez le général McClellan
dans ses relations avec le président Lincoln durant la
guerre de Sécession. Il l‟était aussi chez Moltke dans son
opposition à Bismarck en 1866 et en 1870/1871 ; il l‟a
énoncé explicitement en 1871 dans son article “Sur la
stratégie”. Finalement, ce point de vue était fondamen-
talement présent dans l‟attitude du maréchal Joffre, face
au gouvernement de la République française en 1914-
1916, et aussi du haut état-major impérial japonais au
cours de la deuxième guerre mondiale (voir le témoi-
gnage de l‟ex-Premier ministre Tojo lors de son procès
pour crimes de guerre qui s‟est tenu à Tokyo).

2) À l‟inverse, la guerre est un des moyens grâce


auquel la politique cherche à atteindre ses objectifs ; en
conséquence, il faut que la politique exerce sa prédomi-
nance et conduise la guerre. C‟était la doctrine de
Winston Churchill, de Joseph Staline, d‟Adolf Hitler et
de Benito Mussolini dans la deuxième guerre mondiale.
La structure de la stratégie militaire 21

D Ŕ Contrastant avec ces deux interprétations


extrêmes, s‟excluant mutuellement, l‟approche de Clau-
sewitz face à cette question est caractérisée par son
effort pour reconnaître les deux faces de l‟alternative et
pour analyser en profondeur les rôles respectifs et les
revendications des deux camps. Cette analyse, à la fois
prudente et complète, voit le jour vers 1816 avec ce que
Clausewitz appelle “un nouveau point de vue sur la
théorie militaire” qui constitue le chef d‟œuvre de toute
sa philosophie de la guerre enfin arrivée à maturité. Il
commence sa recherche en se posant les questions
suivantes :

La nature d‟une guerre est-elle la même que


celle de toutes les autres ?
L‟objectif militaire d‟un effort de guerre est-il
différent de son but politique ?
De quelle quantité de forces doit-on disposer
pour une mobilisation en vue d‟une guerre ?
Avec quelles réserves d‟énergie peut-on envisa-
ger de mener une guerre ?
Comment, dans l‟“acte de guerre”, les nombreu-
ses pauses se situent-elles ?
Constituent-elles des éléments indispensables
de l‟“acte de guerre” ou de simples accidents
(contradictions internes avec la nature de la
guerre ?)
Sommes-nous contraints d‟admettre que les
guerres ne sont pas d‟une unique espèce, mais
sont modifiées et déterminées par les condi-
tions variables dans lesquelles elles ont lieu ?
Dans ce cas, quelles sont ces circonstances et
ces conditions ?
Toutes les questions que soulèvent ces interro-
gations n‟apparaissent dans aucun ouvrage
écrit sur la guerre à cette date. Elles sont au
moins esquissées dans des ouvrages parus
récemment sur la conduite de la guerre dans
son ensemble, c‟est-à-dire sur la stratégie.
22 Stratégique

Cependant ces questions représentent les bases


de toutes les réflexions, de tous les aphorismes
que nous sommes capables de proposer en ce
qui concerne l‟ensemble des aspects de la
guerre.
Sans la connaissance de ce qu‟est l‟objectif de
la guerre (remporter la victoire), aucune
théorie de la guerre n‟est concevable.
Les tentatives pour bâtir une théorie de la
stratégie sans tenir compte de ces questions
ont, par conséquent, été vaines. La pratique les
a réfutées, les a condamnées.

E Ŕ Clausewitz (VK, VIII, 6, B) débute son raison-


nement par trois réponses importantes à ces interroga-
tions :
1) La guerre n‟est qu‟une partie de la politique ;
2) La politique exerce son influence prédominante
à travers tout le déroulement des actions militaires ;
3) Seule la politique peut concevoir la guerre de
manière à en faire un tout unifié.

La guerre est la continuation de la politique avec


d‟autres moyens. Nous affirmons ainsi, à la fois, que
cette interaction politique ne s‟interrompt pas parce qu‟il
y a la guerre, qu‟elle ne s‟est pas transformée en quelque
chose de radicalement différent, mais que la politique
doit continuer à être appliquée conformément à ses
fondements, quels que soient les moyens employés pour
atteindre ses objectifs.
Nous affirmons ainsi que les lignes directrices grâce
auxquelles les opérations militaires ont pu être conçues
et menées à bien ne sont rien d‟autre que les lignes
d‟action mises à la disposition de la guerre par la
politique et qui courent à travers les opérations mili-
taires jusqu‟à aboutir à une décision dans la paix.
Comment pourrait-il en être autrement ?
Quand l‟échange de notes entre diplomates cesse,
cela veut-il dire que les relations politiques entre les
La structure de la stratégie militaire 23

différentes nations et entre leurs gouvernements respec-


tifs sont dès lors interrompues ?
La guerre pour les nations, n‟est-elle pas une autre
façon de manifester leurs pensées politiques ainsi que
leurs intentions ? Il est vrai que la guerre possède son
propre code, mais pas sa propre logique qui reste celle de
la politique dominante.
Ce n‟est qu‟en considérant la guerre à travers cet
aspect “politique” qu‟elle peut être comprise comme une
action unifiante, cohérente et solide. À partir de ce “point
de vue politique”, quelles que soient leurs profondes
différences dans leur cohésion et dans leurs objectifs, les
guerres peuvent être envisagées comme diverses varian-
tes d‟une seule et même faculté d‟agir. Seule cette “con-
ception politique de la guerre permet d‟en établir le
correct et exact fondement et le point de vue à partir
desquels les plans d‟opérations de campagne peuvent être
conçus, analysés et critiqués” (VK, VIII, 6B).
La guerre n‟est pas qu‟une simple explosion de
violence ; dès le début, après avoir été déclenchée par la
politique, elle ne prend pas la suite de celle-ci comme
quelque chose de complètement indépendant et obéis-
sant à ses propres lois ; en d‟autres termes, elle n‟est pas
comme une mine qu‟on a réglée pour exploser dans une
direction donnée et uniquement suivant ces conditions
initiales, mais est insensible à l‟influence extérieure qui
s‟exerce sur son fonctionnement.
Tout au contraire, la guerre naissant d‟une inten-
tion politique, il est naturel que cet élan qui en est à
l‟origine continue à faire prévaloir pendant toute la
durée du conflit la raison primordiale qui détermine
l‟évolution de la guerre.
Ceci ne signifie pas que l‟influence prépondérante
de l‟intention politique dans la guerre devrait être une
tyrannie digne d‟un despote. Cette intention politique
doit tenir compte de la nature particulière de l‟instru-
ment qu‟elle emploie ; il arrive fréquemment qu‟elle soit
complètement transformée par les exigences de cet ins-
trument. Cela signifie uniquement que l‟intention politi-
24 Stratégique

que se trouve être à tout moment et dans toutes ses


phases, l‟influence qui doit être d‟abord prise en considé-
ration.
C‟est ainsi que nous arrivons à la conclusion que
l‟influence politique s‟insinue dans l‟“acte de guerre” et
cela à tous ses stades ; elle exercera sans cesse son action
sur le cours des événements. Clausewitz ajoute pru-
demment que le degré du “caractère explosif” des forces
et des événements que la politique a déclenché en ayant
recours à la guerre va provoquer des phénomènes
d‟interférence (VK, V, 1 ; vers 1829).

F Ŕ Clausewitz est donc loin de prôner une prédo-


minance absolue et inconditionnelle de la direction poli-
tique et de ses objectifs sur les préoccupations profes-
sionnelles du militaire. En réalité, il a débuté son raison-
nement en donnant de l‟influence prépondérante du
leadership politique une image très forte, mais il l‟a fait
seulement afin de réfuter et d‟éliminer d‟emblée les
notions erronées largement répandues, à savoir que la
guerre pouvait être menée par la direction politique ou
bien en dehors d‟elle, en progressant exclusivement selon
sa “logique ou son raisonnement militaire interne”.

La direction politique doit prédominer :


1) parce qu‟elle est le maître alors que le militaire
n‟est que l‟exécutant ;
2) parce que, seul, le point de vue politique peut
coordonner les formes d‟action politique spécifiquement
militaires avec d‟autres formes, par exemple, l‟influence
qu‟exercent l‟économie et la psychologie ; cela assurera la
coordination parfaite de l‟effort de guerre.
À partir du moment où Clausewitz a affirmé avec
force l‟absolue nécessité de l‟indiscutable prédominance
du politique sur le militaire, il revient sur ses pas et
entreprend de lui donner des compétences indispen-
sables. La politique se doit de connaître la guerre, ins-
trument qu‟elle se propose d‟utiliser, et en particulier ses
limites.
La structure de la stratégie militaire 25

Si la guerre est une chose trop dangereuse pour


être confiée aux seuls militaires, elle l‟est aussi quand
elle est déclenchée par des politiques à qui manque la
parfaite connaissance de ce qu‟exige sa préparation et de
ce qu‟entraînent ses possibles conséquences.
Par conséquent, la politique doit s‟abstenir d‟exiger
du commandement militaire des efforts que manifeste-
ment il n‟est pas en mesure de fournir (VK, VIII, 6B).
Les organisations militaires en général et les comman-
dants en chef, dans tous les cas concrets, ont également
le droit indéniable d‟exiger que la direction politique ne
donne pas à la guerre et à ses objectifs une direction
qu‟ils ne peuvent pas satisfaire. On doit prendre très au
sérieux cette exigence des militaires, laquelle dans bien
des cas peut contraindre la direction politique à une
révision radicale de ses intentions et donc de ses plans.
Cette révision doit être toujours clairement comprise
comme n‟allant pas au-delà d‟une modification des
exigences fondamentales de la politique qui reste prédo-
minante (VK, I, 1).

G Ŕ Ainsi, le système de relations entre la “politi-


que” et la “guerre” n‟est ni simple, ni susceptible d‟être
défini avec exactitude. Le droit de prévaloir que détien-
nent le politique et la direction est irréfutable et cette
prévalence indiscutable tire sa légitimité uniquement
des exigences et des moyens purement militaires. Par
conséquent, la question n‟est pas celle d‟une simple
tutelle d‟une orientation politique sur une action mili-
taire, mais d‟une relation de réciprocité entre “politique”
et “guerre”. Cette relation de réciprocité entre “politique”
et “guerre”, entre directions politique et militaire et
entre considérations politiques et raison militaire est
cependant entachée d‟“inégalité”.
Les deux côtés, bien qu‟exerçant des influences
réciproques, ne sont pas, pour ainsi dire, sur le même
plan. La situation supérieure du leadership politique
étant, comme on l‟a dit, indiscutable, n‟est mise en doute
26 Stratégique

dans aucun cas concret par une quelconque restriction


imposée par des exigences militaires.
Les relations entre “politique” et “guerre” peuvent
ainsi être comparées aux relations réciproques, égale-
ment “inégales”, entre parents et enfants. Il existe un
facteur qui confère plus d‟importance à la signification
de la “guerre” par rapport à la “politique” quand on la
compare à celle qu‟a l‟enfant vis-à-vis de ses parents.
La guerre est une question de “vie et de mort” pour
la communauté qui s‟y est engagée. Les évaluations des
capacités militaires et des décisions prises dans le do-
maine stratégique risquent donc d‟entraîner des consé-
quences incomparablement plus graves que dans la
plupart des autres domaines.
Même si des erreurs d‟appréciation ont été décou-
vertes, on n‟aura généralement pas le temps de les
corriger assez tôt. Ainsi, les exigences de la direction
militaire dans ces relations foncièrement “inégales” de-
vraient être prises sérieusement en compte par la di-
rection politique prédominante, sauf évidemment quand
d‟impérieuses raisons s‟y opposent. Voici des exemples
historiques illustrant ce propos :
1) la controverse à propos de la décision politique
prise par Churchill d‟arrêter les opérations militaires de
la VIIIe armée britannique victorieuse des troupes du
maréchal Graziani et d‟envoyer des forces alliées au
secours des Grecs menacés par l‟offensive imminente de
Hitler au printemps 1941 ;
2) la protestation définitive du général Ridgway
contenue dans sa lettre du 15 juillet 1955.

H Ŕ Dans les relations entre “politique” et “guerre”,


cette dernière n‟est :
1) ni une forme absolument autonome d‟action se
situant elle-même à la place de la politique ;
2) ni une forme complètement dépendante d‟action
commandée par les diverses considérations des exigences
politiques ;
La structure de la stratégie militaire 27

3) ni un domaine semi-autonome d‟action qui


possède, dans le langage de Clausewitz, son propre
“code”, bien qu‟il soit d‟une manière permanente soumis
à la “logique” ou à la “politique” prépondérantes.
Ainsi, la guerre a ses raisons militaires propres qui
sont logiques en théorie alors que, dans quelques cas
concrets, elles sont immanquablement détournées et
déformées par l‟influence prépondérante des considéra-
tions et des décisions politiques.

II – Théorie générale de la guerre considérée


comme appartenant à un “domaine semi-
autonome’’

L‟existence de cette “argumentation militaire” de


l‟acte de guerre, est d‟une importance vitale pour le
développement d‟une théorie de la guerre crédible et
structurée.
1) En principe, la planification dominante de la
politique et de la direction de la guerre ne peut être
réduite à une théorie universelle. Les situations, les
intentions et les influences politiques sont trop com-
plexes et trop variables pour permettre une générali-
sation. Elles sont, selon l‟affirmation répétée de Clause-
witz, si complexes que leur enseignement déconcerterait
Newton lui-même. Les exigences politiques et les consé-
quences d‟une guerre particulière ne peuvent en principe
être déterminées à l‟avance. Il n‟est pas possible de fixer
en termes généraux, soit ce que nous devrions exiger de
l‟adversaire, soit les moyens militaires grâce auxquels
nous pourrions espérer nous en emparer. À certaines
époques et dans certaines circonstances, par exemple au
cours des guerres de la fin du XVIIe siècle et de la pre-
mière moitié du XVIIIe siècle, même la menace d‟actions
militaires ou bien une faible, mais concrète, manifesta-
tion de telles actions ont été suffisantes pour amener
l‟adversaire “à traiter”. Dans d‟autres cas, l‟occupation
même de la capitale du pays ennemi (Napoléon en 1812
en Russie) ou la menace d‟une occupation possible de
28 Stratégique

Moscou (Hitler en novembre 1941) n‟ont pas permis de


faire fléchir une résistance déterminée.
L‟occupation complète ou partielle du territoire
ennemi n‟a même pas donné l‟assurance que l‟adversaire
se rendrait. Ainsi, un adversaire déterminé peut, “en
exil” continuer la lutte avec ses propres forces ou, plus
vraisemblablement, avec celles de ses alliés invaincus.
Les exemples historiques de tels faits sont
nombreux :
a) les “Gueux de la Mer” hollandais dans leur lutte
contre l‟Espagne ;
b) les “réformateurs” prussiens en 1812 ;
c) les “gouvernements en exil” à Londres en 1940-
1945.

2) À l‟inverse, l‟effort militaire nécessaire pour :


a) provoquer l‟“effondrement complet de la
puissance de résistance ennemie”
ou
b) remporter un succès militaire de moindre
importance comme :
 la conquête partielle d‟une province ou
celle d‟une simple forteresse,
 une guerre défensive,
est susceptible d‟être analysé avec exactitude pour
déterminer quand on devrait avoir recours à de telles
actions et quelle devrait être la stratégie.
Clausewitz analyse le premier cas, celui des opéra-
tions se portant contre des “objectifs logiques” entraînant
une défaite complète de la faculté de résistance de
l‟ennemi, sous le titre “guerre totale”, laquelle constitue
l‟argument militaire prédominant en temps de guerre, à
la fois pour l‟attaque et pour la défense (VK, VIII, 4, 9).
Partant de l‟analyse fondamentale de l‟argumen-
tation militaire qu‟elle soit “logique” ou “naturelle”, en
tant que “guerre totale”, Clausewitz s‟emploie à établir
l‟argumentation de ces types de guerre dans lesquelles
les conditions pour arriver à un effort décisif sont
La structure de la stratégie militaire 29

absentes ; la stratégie doit alors se résoudre à rechercher


un objectif de moindre importance soit :
a) une offensive limitée, ou
b) une défense limitée.

Le cas d‟une “défense illimitée”, c‟est-à-dire celui


d‟une stratégie qui débute par la défensive mais qui,
ayant réussi à affaiblir définitivement l‟adversaire,
décide alors de choisir l‟objectif qui conduira à l‟effon-
drement complet de sa capacité de résistance (ainsi la
stratégie russe de 1812-1814 et celle de 1941-1945) est
traité par Clausewitz à la fin du chapitre capital sur la
“guerre totale” (VK, VIII, 4).

3) Les oppositions entre “guerre limitée” et “guerre


totale” et, à l‟intérieur de cette dernière, entre “offensive
limitée” et “défensive limitée” sont traitées par Clause-
witz. À propos de la confusion constante entre une
guerre politiquement limitée et une guerre militaire-
ment limitée, il est nécessaire de souligner que, dans son
analyse centrale (VK, VIII, 4 et 5), il s‟occupe de la
guerre militairement limitée. En fait, toute son argu-
mentation n‟est compréhensible et concluante que si la
“guerre limitée” est essentiellement définie comme une
guerre au cours de laquelle il est impossible de parvenir
à une décision.
La conséquence, c‟est-à-dire la limitation de la
guerre due à l‟insuffisance des moyens militaires, est le
résultat d‟une nécessité objective. En résumé, on peut
définir ce type de guerre comme représentant un con-
traste parfait avec le type dans lequel les forces prévues
pour assurer la décision finale sont disponibles, une telle
décision aboutissant à la “guerre totale”.

Ce plan de guerre logique, aussi simple que clair,


est :
a) soit prévu pour une décision finale qui est
l‟effondrement total de la capacité de résistance
de l‟ennemi ;
30 Stratégique

b) soit incapable de conduire à une décision finale,


donc se restreignant à une offensive limitée ou
à une défense limitée.

Ce plan de guerre logique est susceptible d‟être


confondu avec un autre type de “guerre limitée”, dans
lequel la limitation n‟est pas la conséquence d‟une force
insuffisante, mais plutôt d‟un manque de détermination
ou d‟intérêt. Cela signifie essentiellement qu‟on a affaire
à une restriction pour motif politique, limitée au do-
maine politique et non en fonction d‟une argumentation
militaire (VK, VIII, 5).
Ce type de guerre était le plus fréquent dans les
conflits du XVIIe et du XVIIIe siècles. Il faisait intimement
partie de la conception qu‟avaient les militaires de la
“guerre limitée”. Clausewitz, pendant longtemps, n‟a pas
pu différencier les deux types de guerre limitée car ils
étaient intimement mêlés. Ce n‟est qu‟au moment où il a
élaboré sa note du 10 juillet 1827 qu‟il est finalement
parvenu à résoudre cette question avec clarté et préci-
sion, distinguant bien la guerre limitée militairement
(VK, VIII, 5) de la guerre limitée politiquement (VK,
VIII, 6A).
Sa dernière affirmation, à savoir que la guerre n‟est
“rien d‟autre que la continuation de la politique par
d‟autres moyens” sert, outre d‟autres buts, à fournir un
fondement commun, ou une base, à trois types de guerre
définis militairement (VK, VIII, 6) :
 guerre totale ;
 guerre offensive militairement limitée ;
 guerre défensive militairement limitée et
guerre politiquement limitée (VK, VIII, 6).

Pour Clausewitz, cette distinction n‟est pas une


simple subtilité théorique, car elle possède une signifi-
cation pratique parfaitement définie. Les deux types de
guerre militairement limitée le sont pour des raisons mi-
litaires pertinentes ; ainsi, elles sont susceptibles d‟être
définies avec une grande précision par la théorie mili-
La structure de la stratégie militaire 31

taire. En revanche, la guerre politiquement limitée ne


peut être l‟objet d‟une analyse théorique claire et précise.
Il est tout à fait évident (Clausewitz résume la
question à la fin de VK, VIII, 6A) que la théorie de la
guerre est en mauvaise posture (en essayant de définir
une guerre politiquement limitée) si cette théorie tient à
demeurer une étude philosophique (c‟est-à-dire univer-
sellement valable et contraignante).
Tout ce qui est indispensable à la théorie de la
guerre semble en être absent. La théorie militaire se
trouve alors en danger de perdre tous ses véritables
appuis. Ce cas spécial trouve rapidement sa propre et
naturelle échappatoire hors du dilemme. Plus l‟“acte de
guerre” est déterminé par des influences qui tendent à
réduire sa cohérence ou plutôt, plus les motifs (dans
chaque camp) sont insuffisants, plus la conduite de la
guerre dégénère et passe de l‟“action” à l‟attitude passive
qui consiste à “laisser les événement suivre leur cours”.
Dès lors que les entreprises ne sont plus des actions
résolutives, il n‟est plus besoin pour les conduire de faire
appel à des principes très stricts. Ainsi, l‟art de la guerre
dans sa totalité se transforme en une simple manœuvre
de précaution ; celle-ci ne sera pas d‟abord une action
formelle, mais plutôt une action destinée à éviter que cet
équilibre instable ne s‟effondre soudain sous nos pieds ;
cela empêche aussi que cette guerre menée sans enthou-
siasme ne se transforme soudain en un véritable
sursaut.

III – Le cadre général de la guerre et les


caractéristiques de la stratégie

A Ŕ L‟interprétation que donne Clausewitz de la


guerre n‟est pas convenablement éclaircie :

1) Sa théorie de la guerre est trop étroitement


axée sur les opérations de campagne et plus spéciale-
ment sur leur aspect stratégique.
32 Stratégique

2) La théorie politique de la guerre est exclue


comme n‟étant pas susceptible d‟être théoriquement
analysée. Elle forme ainsi seulement un cadre pour sa
propre “théorie stratégique” (VK, I, 1).

3) L‟analyse de l‟organisation de l‟effort de guerre


(mobilisation industrielle, ravitaillement, logistique) est
reconnue possible par Clausewitz, mais trop ennuyeuse
à traiter (VK, II, 1).

4) La définition clausewitzienne de la stratégie


elle-même hésite entre deux concepts différents :
a) un concept originel, étroitement lié aux aspects
stratégiques des opérations sur le terrain. La stratégie
est la combinaison de tous les combats individuels en
vue d‟atteindre l‟objectif de l‟opération ou de la guerre
(VK, II, La théorie de la guerre, 1 ; III, Stratégie, 1) ;
b) parallèlement à cette définition stricto sensu de
la stratégie, la coordination des opérations sur le terrain
apparaît de plus en plus chez Clausewitz comme une
définition “au sens large” qui s‟apparente à “l‟orga-
nisation générale et à la coordination de la guerre dans
sa totalité”.

5) La comparaison entre les diverses définitions


clausewitziennes fait apparaître :
a) qu‟il élabore au début une théorie de la
stratégie de campagne, contrairement aux idées de von
Bülow et à d‟autres définitions basées sur des théories
mécaniques et superficielles ;
b) que, par la suite, il a admis que la stratégie
comportait, au-delà de cette idée d‟opérations sur le
terrain, une connotation plus large ; en revanche, il
n‟élargit pas suffisamment ses définitions et même ne les
rend pas plus claires ou encore, ne les différencie pas
nettement de la définition (a).

B Ŕ Ce manque de précision dans la définition de


la stratégie par Clausewitz n‟est pas accidentel, mais
tient à la nature du sujet. Nous avons ailleurs défini à
La structure de la stratégie militaire 33

nouveau la stratégie (New Thoughts on Strategy, US


War Naval College, 12 septembre 1955)4, comme étant :
L‟organisation dans son ensemble de la puis-
sance militaire, alors que la tactique est son
application immédiate.

Cette redéfinition de la pensée fondamentale de


Clausewitz a été nécessaire pour l‟élargir dans deux
directions essentielles :
1) Celle qui couvre l‟organisation de la puissance
militaire nationale dans tous ses domaines et aspects,
mettant sous le pouvoir de la stratégie :
a) la mobilisation de la nation ;
b) la défense territoriale passive et active ;
c) la direction et la maîtrise du ravitaillement et
du réseau de communications.
Tout cela est exclu de la définition de la stratégie
des opérations de Clausewitz et exposé sans grande
netteté dans sa définition de la stratégie globale.

2) Celle qui reformule la définition de la stratégie


de telle manière qu‟elle puisse servir de définition de la
stratégie globale des opérations ; dans ce cas, les straté-
gies spécifiques aux guerres sur terre, sur mer ou dans
les airs peuvent être considérées comme des variantes
particulières ; leurs caractéristiques sont déterminées
par les particularités physiques du milieu dans lequel
ces stratégies opèrent, ainsi que par le type des arme-
ments (navires, avions, missiles) en fonction desquels ces
stratégies spécifiques ont été conçues.

C Ŕ Dans le même texte du 12 septembre 1955,


faisant un bref survol de la stratégie, nous avons proposé
une définition de celle-ci en invoquant la notion de
maîtrise. Cette définition de la stratégie en tant que
maîtrise possède les avantages suivants :

4 Publié dans B. Mitchell Simpson III (ed.), War, Strategy and


Maritime Power, Rutgers University Press, 1977 (Nde).
34 Stratégique

1) Elle définit exactement le caractère particulier


de la stratégie ;

2) Elle coordonne ses différents domaines :


a) direction de la mobilisation nationale,
b) direction de la défense territoriale,
c) maîtrise des lignes de communication et du
ravitaillement (logistique),
d) direction des opérations sur le terrain ;

3) Elle coordonne les deux aspects principaux des


opérations sur le terrain :
a) par l‟action contre la faculté de résistance
de l‟ennemi,
b) en s‟emparant d‟une de ses possibles voies
de contre-attaque ;

4) Elle étend, clarifie et organise l‟application des


deux conceptions de Clausewitz :
 la stratégie opérationnelle sur le terrain,
 la direction globale de la guerre.

IV – La stratégie en tant que maîtrise :


maîtrise globale de la guerre

A Ŕ La guerre a besoin de l‟effort suprême de la


communauté quelle qu‟elle soit, entraînant la mobilisa-
tion totale :
1) de la main d‟œuvre ;
2) de ses ressources.

B Ŕ La guerre est, par conséquent, la plus


complexe de toutes les actions humaines (VK, I, 3 ; II, 1 ;
VIII, 3A).

C Ŕ Tous ces divers aspects de la guerre


constituent un tout cohérent (VK, II, 5 III, 1 ; VIII, 3A).

D Ŕ À la guerre toute chose doit être aussi simple


que possible (VK, II, 2).
La structure de la stratégie militaire 35

E Ŕ La tâche de la stratégie est de coordonner et


par conséquent de simplifier la complexité des éléments
entrant dans l‟effort de guerre lesquels réagissent les
uns sur les autres (VK, III, 1) :
Ainsi dans le domaine de la stratégie tout est
très simple mais pour cette même raison tout
n‟est pas facile pour autant. Quand on a
déterminé, d‟après la situation générale d‟un
État, quel type de guerre il peut entreprendre
pour le mener à la victoire, le moyen d‟y parve-
nir est aisément vérifiable. mais quand il s‟agit
d‟entreprendre les efforts nécessaires pour ap-
pliquer les plans prévus, les conduire à bonne
fin et empêcher qu‟on s‟en écarte mille fois sous
l‟empire de circonstances diverses, alors tout
cela exige qu‟il existe, au niveau supérieur de
l‟État, des hommes doués d‟une force de carac-
tère exceptionnelle, d‟une vue claire et exacte
des choses et d‟une puissance intellectuelle hors
du commun.
Ainsi, parmi les nombreux peuples, l‟un se
distinguant par son énergie, l‟autre par son
intelligence, cet autre encore par son audace ou
son opiniâtreté, il est possible qu‟aucun d‟entre
eux ne soit capable de rassembler en lui-même
toutes les qualités qui feraient de lui le
commandant en chef placé au-dessus de la
médiocrité.

F Ŕ “Stratégie en tant que maîtrise” signifie que


toutes les forces et les ressources d‟une communauté
agissent et œuvrent d‟une manière claire et déterminée
pour :
1) rendre possible une action réputée efficace ;
2) porter au maximum l‟efficacité de cette action.
36 Stratégique

G Ŕ Dans ce sens, voici ce que la maîtrise


implique :
1) maîtrise de la guerre à l‟échelon national, c‟est-
à-dire maîtrise politique de la volonté et du moral de la
nation ; maîtrise économique des ressources nationales,
des moyens industriels, de l‟équilibre des finances et de
l‟économie ; défense de la nation contre toutes les formes
d‟attaque grâce à des forces actives, passives et
psychologiques ;
2) maîtrise des lignes de communication, compre-
nant la possibilité de projeter des forces nationales au-
delà des frontières, ainsi que la protection de la
circulation du ravitaillement et des renforts ;
3) maîtrise des opérations, qui comprend la maî-
trise stratégique au sens restreint de Clausewitz dans sa
définition de la stratégie de campagne ;
4) maîtrise de la coordination au plus haut niveau,
c‟est-à-dire coordination de ces trois domaines séparés,
en vue d‟une seule action réfléchie accomplie avec le
maximum de puissance et de flexibilité.

V – La stratégie en tant que maîtrise :


maîtrise des opérations sur le terrain

A Ŕ À l‟exception des affrontements entre primitifs


ou de cas très exceptionnels, la guerre n‟est jamais
simple au sens où elle est réduite à une unique action :
la bataille. La conduite de la guerre est l‟organisation et
la direction du combat. Si ce dernier ne consistait qu‟en
une unique action, il serait inutile de s‟en préoccuper
davantage. Cependant, la guerre n‟est qu‟un ensemble
d‟un plus ou moins grand nombre d‟actions individuelles,
lesquelles sont indépendantes les unes des autres et que
nous appelons “combats”. De cette multiplicité de com-
bats dans la guerre, découle la nécessité d‟établir une
distinction entre deux activités différentes mais assurant
toutes deux la direction des opérations :
1) la préparation et la direction des tactiques de
combat individuelles ;
La structure de la stratégie militaire 37

2) la combinaison de ces combats afin d‟atteindre


grâce à eux l‟objectif militaire de la guerre : c‟est la
stratégie de campagne (field strategy), (VK, II, 1 ; I, 1 et
8).

B Ŕ La guerre n‟est donc pas réduite à une seule


décision militaire. Normalement, elle n‟est pas contrain-
te de suivre une seule ligne d‟action autour de laquelle
les deux adversaires doivent nécessairement s‟affronter.
D‟habitude, c‟est l‟inverse ; les guerres sont livrées sur de
vastes espaces de continent, de mer et d‟air et sur un
ensemble complexe de ces espaces qui s‟interpénètrent :
les théâtres du conflit.

C Ŕ La guerre n‟est pas livrée contre un ennemi


statique, mais bien contre l‟adversaire qui réagit, ou
mieux qui contre-attaque. Dans la plupart des cas, notre
adversaire ne se contentera pas de s‟opposer à nos
intentions, car il aura à réaliser les siennes. Les deux
stratégies qui s‟opposent feront qu‟“on en viendra aux
mains”.
Selon l‟analyse de Clausewitz, la stratégie n‟est pas
l‟évaluation de l‟importance des forces matérielles et de
leur organisation (capacités militaires), mais elle con-
siste aussi à tenir compte des facteurs moraux et intel-
lectuels (lesquels ne sont pas susceptibles d‟être correc-
tement évalués à l‟avance). En second lieu, elle consiste
dans les interactions mutuelles découlant de l‟indépen-
dance des volontés et desseins des deux adversaires.
La vivacité de réaction et l‟interaction mutuelle
résultant du début des hostilités constituent une parti-
cularité de l‟action militaire. Nous ne sommes pas ici
intéressés par les difficultés d‟évaluer simplement cette
réaction, car cette question est déjà implicite dans la
difficulté déjà évoquée, qui oblige à tenir compte des
forces morales et intellectuelles comme éléments de
l‟équation stratégique. Nous dissocions cette question de
la première parce qu‟une telle interaction réciproque des
38 Stratégique

directions stratégiques va à l‟encontre de tout le système


de planification.
L‟effet qu‟une des actions est apparemment suscep-
tible de produire sur l‟adversaire est le plus irréductible
de tous les facteurs donnés. Cependant, la théorie doit
s‟en tenir aux faits qui peuvent être retenus ; elle ne
pourra jamais inclure le cas spécifique vraiment indivi-
duel qui reste partout du domaine du jugement et du
talent personnels. Par conséquent, il est tout à fait
naturel que, dans une activité telle que l‟action militaire,
un plan conçu à partir de l‟analyse des circonstances
générales soit souvent bouleversé par des réactions
personnelles tout à fait imprévues ; il en résulte qu‟on
doit accorder au talent les plus larges possibilités et
attacher moins de confiance aux instructions théoriques
dans le domaine de la stratégie que dans tout autre
champ d‟activité (VK, II, 2). “Si l‟ennemi n‟a que trois
solutions pour s‟assurer la victoire, a dit Moltke l‟Ancien,
vous verrez, Messieurs, qu‟il en choisira une quatrième”.

D Ŕ Ainsi, la stratégie, alors qu‟elle était engagée


sur sa propre voie ou peut-être sur plusieurs de ses voies
en vue d‟une action, doit toujours prendre en considé-
ration les multiples et imprévisibles réactions de l‟enne-
mi et le danger toujours présent d‟une offensive impré-
vue de sa part dans un secteur où on ne l‟attendait pas.
En général, la stratégie a eu tendance à penser que
l‟hypothèse fondée sur la pression exercée sur l‟ennemi
par nos forces devait provoquer chez lui une inquiétude
suffisante pour que ses réactions inattendues restent
facilement maîtrisables.
Cette action de nos forces paralysant les mouve-
ments de l‟ennemi n‟a qu‟un caractère général et non
absolu. Il est en effet possible que notre offensive ne
puisse pas détruire la faculté de réaction de l‟ennemi et
que sa contre-offensive se montre efficace au point de
bouleverser notre dispositif.
Ainsi donc, la stratégie est soumise à la contrainte
consistant à établir son champ d‟opérations depuis la
La structure de la stratégie militaire 39

simple poursuite d‟un objectif jusqu‟à la maîtrise totale


de tous les autres possibles, autrement dit de tout le
théâtre ou des théâtres sur lesquels ont lieu les opéra-
tions en question.
La direction des opérations conformément à la
stratégie a ainsi non seulement le devoir d‟être aussi
cohérente que possible (VK, VIII, 3A), mais aussi d‟être
complète et détaillée dans ses instructions. Cette der-
nière idée a vu sa pleine réalisation dans les opérations
terrestres avec le fameux plan Schlieffen et, dans le
domaine naval avec la maîtrise stratégique des escadres
françaises pendant la campagne de Trafalgar5, ainsi que
celle exercée par lord Barham sur ces mêmes escadres.

E Ŕ La stratégie de campagne est ainsi caracté-


risée par la combinaison de la recherche d‟un plan
complet d‟action et, simultanément, de la maîtrise
entière du terrain et de la situation pour s‟opposer à une
autre action possible de l‟ennemi. Cette combinaison
particulière constitue l‟aspect le plus complexe de la
stratégie et représente son côté le plus difficile à
satisfaire.
Il est évident qu‟il serait impossible d‟affecter des
forces appropriées en tous points ou le long de toute ligne
qu‟on défend. Il ne serait pas bon de disperser ses
propres forces si l‟on agissait ainsi. Donc, la stratégie,
pour être complète, se doit d‟opérer un choix ; elle doit
chercher à réduire son champ ou sa situation stratégique
en les confrontant au nombre minimum de lignes
d‟action ou à celui des points clés ; à partir de celles-ci ou
de ceux-ci, elle peut simultanément espérer réaliser ses
plans tout en conservant la maîtrise du terrain partout
où c‟est nécessaire (VK, VIII, 9). Cette question est
l‟essence et le cœur même de la stratégie de mouvement.

F Ŕ La maîtrise du champ stratégique d‟action et,


par conséquent, celle de l‟adversaire qui s‟y trouve, est la

5 Voir Sir Julian Corbett, The Campaign of Trafalgar, Londres,


1911.
40 Stratégique

base de la conduite stratégique. Cette notion de la


stratégie en tant que maîtrise est, en outre, antérieure à
la distinction que l‟on fait à l‟intérieur d‟elle, entre
“offensive” et “défensive”. Dans les deux cas, chaque
camp s‟efforce de maîtriser l‟autre.
La stratégie de campagne offensive, depuis sa
position dominante, cherche à briser, au-delà de tous les
succès individuels, la maîtrise qu‟exerce son adversaire
sur sa propre liberté d‟action. Elle entend détruire la
cohésion du dispositif de l‟adversaire et, par là, sa faculté
de résister plus longtemps à nos poussées. Clausewitz dit
qu‟elle cherche à ruiner la faculté de résistance de
l‟ennemi.

G Ŕ La stratégie de campagne défensive s‟efforce


de conserver la maîtrise de sa position malgré les
assauts ennemis. Elle tente de préserver sa propre
cohésion et d‟empêcher l‟offensive ennemie de détruire
son dispositif et sa maîtrise sur les mouvements
adverses. Aussi longtemps qu‟elle sera capable de faire
ainsi, et qu‟elle pourra s‟opposer à tous les assauts qui se
veulent décisifs, elle pourra endurer une longue suite de
revers, elle pourra toujours continuer à exercer une
stratégie efficace in being6 et s‟opposer à l‟effondrement
total de sa résistance.

H Ŕ La stratégie de campagne peut ainsi être


brièvement décrite comme la direction globale de la
puissance militaire. Quant à la tactique, elle est son
application immédiate.
Cette dernière possède en outre l‟avantage de
pouvoir être transposée du terrain militaire dans lequel
elle est née à n‟importe quel autre domaine où elle a été
appliquée par analogie ; par exemple, la stratégie et la

6 Extension de la théorie de la flotte en vie (in being) : aussi


longtemps qu‟une force n‟est pas détruite, même si elle est totale-
ment passive, elle continue à peser sur le cours des événements
(HCB).
La structure de la stratégie militaire 41

tactique dans les campagnes politiques, dans les


sciences, etc.
La tactique est définie plus simplement comme
étant l‟application immédiate de la puissance (militaire)
au-delà de laquelle la maîtrise totale de tout le domaine
n‟est pas nécessaire.

VI – Stratégie terrestre, navale et aérienne

A Ŕ Toute guerre a été finalement livrée à partir


d‟une base sur terre pour être dirigée contre cette même
terre ; la terre est le milieu naturel où vit l‟homme. En
outre, elle est la source principale des biens dont se sert
l‟homme. Les territoires des belligérants ont été les
forteresses à partir desquelles les actions offensives et
défensives ont été menées et contre lesquelles celles de
l‟ennemi se sont portées. Occuper complètement les
bases territoriales d‟un adversaire a toujours été l‟objec-
tif extrême et ultime de la guerre et de la stratégie.
Toutefois, une telle prise de possession n‟a pas été
toujours suffisante pour triompher de l‟ennemi (voir la
note de Clausewitz datée de 1807/1808 proposant de
livrer une guerre à la France reposant sur l‟idée de
couper les forces de Napoléon de ses bases territoriales :
“Le territoire (ennemi) doit être conquis parce qu‟une
armée de notre temps hors de son territoire ne pourrait
être que vaincue”) (VK, I, 2).
Même si l‟on a réussi à triompher de l‟ennemi et si
l‟on a occupé son territoire, la guerre, c‟est-à-dire la
tension hostile et l‟activité de forces ennemies, ne peut
être considérée comme terminée aussi longtemps que la
volonté de ces forces n‟a pas été également annihilée ;
c‟est-à-dire, aussi longtemps que le gouvernement adver-
se et ses alliés n‟auront pas été convaincus de signer la
paix ou que les peuples ne se soumettent. Même si nous
nous trouvons occupant complètement son territoire, il
sera toujours possible que le conflit renaisse, soit du fait
de l‟ennemi, soit de ses alliés.
42 Stratégique

Cela peut aussi arriver même après la signature


formelle de la paix, mais cela ne prouve rien de plus
qu‟une guerre terminée ne mène pas toujours à une paix
ferme et définitive. Dans tous les cas, malgré la signa-
ture formelle de la paix, des brandons mal éteints
peuvent ranimer la flamme du foyer au lieu de couver
sous la cendre.
Les tensions hostiles se calment parce que toutes
ces forces veulent la paix car, dans chaque camp, elles
existent et sont, en toutes circonstances, nombreuses à
refuser de cautionner une résistance prolongée. Quelles
que soient les situations concrètes et les cas particuliers,
nous devons souligner avec force qu‟avec la conclusion de
la paix, l‟objectif de la guerre est atteint et le conflit
terminé.
En fait, la guerre n‟a été que rarement capable de
se donner un objectif aussi exceptionnel. Cet ultime
objectif, ultime moyen pour arriver au but politique du
conflit vers lequel convergent des enjeux secondaires, est
la destruction de la faculté de résistance de l‟ennemi,
laquelle n‟est en aucune façon réalisée à tout coup. Elle
ne constitue pas une condition nécessaire pour la paix et
ne peut être établie par la théorie comme un présupposé
indispensable. L‟histoire parle d‟innombrables traités de
paix signés avant que l‟un ou l‟autre camp ait été rendu
incapable d‟une résistance prolongée. En fait, dans
certains cas, la paix a été conclue avant que l‟un ou
l‟autre adversaire n‟ait été sérieusement déstabilisé.
Nous devons aller au-delà si nous envisageons de
faire état d‟événements historiques et admettre que,
pour beaucoup d‟entre eux, la tentative pour rendre
l‟adversaire incapable de continuer la résistance consti-
tuerait un postulat inutile ; nous voulons dire que, dans
tous ces cas, la puissance de l‟ennemi est très supérieure.
En dépit de ces deux possibilités (paix obtenue à la
suite d‟une conquête totale et paix accompagnée de
quelques avantages de moindre valeur), il n‟en demeure
pas moins que les objectifs ultimes vers lesquels toutes
La structure de la stratégie militaire 43

formes de guerre tendent normalement à converger quel


que soit le domaine : terre, mer ou air sont :
1) l‟effondrement de la maîtrise de l‟ennemi ;
2) l‟occupation de son territoire.
Les différences dans les trois formes de stratégie
terrestre, navale et aérienne, ne concernent pas les
objectifs ultimes qui sont les mêmes ; la différence réside
dans les efforts pour atteindre ces objectifs grâce aux
diverses armes avec lesquelles on monte les opérations,
en employant de nombreux moyens et méthodes.

B Ŕ De toute évidence, la guerre sur terre est la


forme fondamentale de la guerre. La terre est l‟élément
naturel dans lequel l‟homme se déplace librement, s‟éta-
blit, se retranche, etc. Sur terre, une fois qu‟on en arrive
à la décision, aucun adversaire ne peut se soustraire à
l‟autre. L‟attaquant a besoin de disposer de la supériorité
et est contraint d‟opérer dans l‟inconnu au petit bonheur,
mais il se doit de prononcer son offensive sur son adver-
saire en maintenant une pression continue sur lui, tout
en poussant ses efforts jusqu‟à atteindre son objectif
extrême, c‟est-à-dire l‟occupation du territoire et la
soumission de son peuple.
Le défenseur, de son côté, se trouve dans la position
la plus forte qu‟il puisse obtenir, car les zones qu‟il a à
défendre sont limitées. Quant à l‟attaquant, ses mouve-
ments sont gênés par le terrain et par les points fortifiés.
Le défenseur peut prendre une position grâce à laquelle
l‟attaquant devra lutter dans une situation défavorable
contre tous les avantages de la défense, contre le terrain
et les fortifications ; si l‟attaquant tente de contourner
son adversaire, il courra le risque de se voir soumis à
une manœuvre de revers sur son flanc ou sur ses
arrières.
Le défenseur, de plus, peut agir ainsi alors qu‟il
conserve ses forces dans un état de cohésion flexible.
Prudent, il peut avec raison éviter d‟être submergé en
détail, utiliser tous les moyens, mobiliser successivement
toutes les ressources de son pays, profiter du terrain et
44 Stratégique

des défenses fixes ; tant qu‟il bénéficie du soutien de la


population, “il se retire dans l‟intérieur du pays” (VK, VI,
Défense).
Ces faiblesses et ces avantages de la défense et de
l‟attaque font que leurs incompatibilités donnent à la
guerre sur terre un caractère précaire d‟instabilité. La
force de l‟attaquant, sa capacité d‟énergie sont graduelle-
ment affaiblies par l‟utilisation des moyens nécessaires à
sa progression, sans compter les lignes de communi-
cations qui s‟allongent, les difficultés du ravitaillement,
l‟opposition de la population civile ennemie et la néces-
sité de défendre les territoires conquis à l‟arrière. Le
résultat cumulatif se situe quelque part à mi-chemin,
“point culminant de l‟attaque” chez Clausewitz (VK, VII,
5), qui montre que la force originellement supérieure de
l‟attaquant tend à être compensée par celle du défenseur.
Une supériorité marquée des forces attaquantes ou
bien une monstrueuse bévue de la part du défenseur
peut permettre aux forces attaquantes de détruire cet
équilibre et de rechercher à tout prix à s‟emparer de
l‟avantage pour arriver à la décision. Cependant, si
l‟attaquant décide d‟agir ainsi sans posséder la force
suffisante, si son offensive l‟entraîne par l‟effet d‟un
simple élan au-delà du “point extrême de sa force réelle”,
il s‟expose lui-même au danger de recevoir un coup
d‟arrêt qui peut se transformer en défaite (VK, VIII, 22 ;
VIII, 4, 9) (Charles XII de Suède en Russie, 1708 ;
Napoléon, 1812 ; Hitler, 1941-1945).
Par conséquent, dans la grande majorité des
guerres sur terre, les deux adversaires ont été simulta-
nément capables de maintenir leur maîtrise sur leurs
bases territoriales, tandis que leurs conflits ont été
réduits à une lutte pour une bande de territoire plus ou
moins large de chaque côté de leur frontière.

C Ŕ Sur mer et dans les airs, il n‟existe ni action


directe, ni maîtrise, ni force défensive, d‟où l‟absence
d‟une tendance vers un équilibre à mi-chemin. L‟immen-
sité de ces éléments comparés aux continents, l‟absence
La structure de la stratégie militaire 45

d‟obstacles naturels, l‟impossibilité de construire des


fortifications, la plus grande mobilité des forces permet-
tent de réussir avec beaucoup plus de succès qu‟à terre
une manœuvre de dérobement. Ni la mer, ni l‟air ne
connaissent de tranchées ou de divisions.
Ainsi, la situation qui prévaut sur terre, dans
laquelle les deux camps sont simultanément capables de
profiter de la possession assurée de leurs bases territo-
riales, est fondamentalement impossible à réaliser sur
mer comme dans les airs. Dans ces deux éléments, seul
le camp le plus fort peut assurer sa propre sécurité uni-
latéralement en maîtrisant ou en éliminant l‟adversaire.

D Ŕ La guerre sur mer : avec les moyens limités de


communication et d‟observation dont on disposait avant
l‟ère de l‟industrialisation de la guerre au XXe siècle, la
maîtrise de la mer ne pouvait être maintenue efficace-
ment, même dans un espace aussi restreint que la Man-
che (voir les guerres anglo-espagnoles et anglo-hollan-
daises). Ainsi, une flotte quelconque, une fois qu‟elle
avait réussi à gagner le large sans avoir été aperçue,
était capable de se soustraire à ses adversaires et d‟atta-
quer à l‟improviste une multitude d‟objectifs pour
lesquels on ne pouvait prévoir à l‟avance une défense
efficace pour tous en même temps. L‟adversaire ne
pouvait étendre sa défense à tout son territoire national,
non plus qu‟à celui de ses alliés, ni à ses possessions
coloniales, ni à son commerce maritime.

Les exemples historiques illustrant cette faculté de


dérobement que possède une force à la mer non détectée
sont les suivants :
1) les nombreuses manœuvres réussies qui ont
permis aux Espagnols de se dérober et d‟échapper aux
forces navales britanniques lors des tentatives de débar-
quement en Irlande au XVIe siècle ;
2) les Hollandais ont fait de même au cours des
guerres anglo-hollandaises ;
46 Stratégique

3) la traversée que fit le vieux prétendant au trône


d‟Écosse depuis la France en 1708 et celle du jeune
prétendant, son fils, en 1740 ;
4) l‟attaque surprise de Minorque et sa conquête
par les Français à la fin de la guerre de Sept Ans en
1756 ;
5) l‟arrivée inopinée de de Grasse devant York-
town en 1781. L‟“effet dissuasif” que produisit une telle
force, qui n‟avait pas été repérée, et l‟incertitude quant
au lieu où allait se produire le débarquement, étaient
des facteurs essentiels dans la stratégie navale jusqu‟à
l‟époque où le développement systématique de la recon-
naissance dans la deuxième guerre mondiale fut chose
courante.

Napoléon fit reposer tous ses plans sur la recon-


naissance systématique lors de la campagne de Trafalgar
en 1804, afin de semer la confusion chez les Britanni-
ques et ainsi s‟emparer temporairement de la maîtrise
de la Manche orientale qui lui était indispensable pour
l‟invasion de l‟Angleterre. Quand l‟escadre de Villeneuve
prit finalement la mer de Toulon, les destinations qu‟on
supposait être les siennes étaient aussi diverses que
Malte, Alexandrie, les Antilles, l‟Irlande.
Les Britanniques, de leur côté, avaient compris
depuis la première guerre anglo-hollandaise que la seule
protection efficace de leurs intérêts dispersés dans le
monde contre les forces navales françaises consistait,
dans la mesure du possible, à les intercepter aux ports
de départ, avant qu‟elles n‟atteignent le large, leur livrer
bataille et les détruire ; si les Français souhaitaient
garder leurs escadres dans leurs ports, lesquelles joue-
raient ainsi un rôle dissuasif, les Britanniques les
neutraliseraient par un blocus.
Cette stratégie navale basée sur la maîtrise systé-
matique des forces ennemies fut finalement rendue plus
efficace par les Britanniques au cours de la guerre de
Sept Ans avec Anson et Hawke ; elle atteignit son apogée
La structure de la stratégie militaire 47

au cours de la campagne de Trafalgar sous Barham et


Nelson.
Dans cette stratégie de maîtrise ou d‟hégémonie sur
mer, ses deux aspects, l‟offensif et le défensif, coïnci-
daient (Mahan, “Blockade in Relation to Naval Strate-
gy”, Journal of the Royal United Services Institution,
1895)7. En revanche, sur terre, les deux formes straté-
giques peuvent être séparées, alors qu‟elles coexistent
simultanément sur mer. Le principe fondamental de
toute guerre navale était défini comme étant “la défense
qui ne peut s‟assurer que par l‟offensive” (Mahan).
Parce que “la mer est une unité”, elle ne peut être
divisée comme pourrait l‟être la terre entre deux camps
opposés. Seul, l‟un d‟eux pourrait assurer la sécurité à
ses nombreux intérêts largement dispersés dans le mon-
de, s‟il réussissait à interdire la mer à son adversaire.

E Ŕ La guerre aérienne : dans cette guerre, il


n‟existe ni maîtrise partagée comme cela se passe sur
terre, ni maîtrise unilatérale comme sur mer. Les
caractéristiques essentielles de la guerre à trois dimen-
sions sous la forme d‟un bombardement à longue
distance découlent justement de ce dernier élément : la
portée, et aussi des propriétés du milieu dans lequel on
opère. Ce milieu est homogène, omniprésent et pratique-
ment illimité en altitude. En conséquence, les possibi-
lités de dérobement, très faibles dans la guerre terrestre,
limitées dans la guerre navale, deviennent d‟une impor-
tance extrême, à la fois dans l‟offensive et dans la
défensive.
L‟arme qui sert au bombardement à longue distance
peut, par conséquent, compter sur la possibilité sinon sur
la probabilité d‟atteindre son but sans rencontrer de
forces ennemies ou sans que ces dernières se mani-
festent. Ces chances d‟éviter le contact sont encore
accrues par le facteur supplémentaire que représente la

7 Traduit en appendice de Herbert Rosinski, Commentaire de


Mahan, Paris, ISC-Économica, 1996.
48 Stratégique

rapidité qui caractérise l‟arme de bombardement à


grande distance dans toutes ses formes et en particulier
par le genre de projectile. Ce type de bombardement n‟a
pas à tenir compte des obstacles géographiques : monta-
gnes, rivières, déserts, littoral maritime, lesquels contra-
rient généralement les mouvements de forces au sol, les
canalisent vers certains axes le long desquels une résis-
tance s‟organiserait. Cette caractéristique de la puis-
sance se conjugue naturellement avec celle de la flexibi-
lité. À l‟intérieur des limites de sa portée, à partir de sa
base, un missile guidé ou un avion, que ce soit avant son
décollage ou pendant son vol, peut passer d‟une cible à
une autre en quelques secondes.

Les caractéristiques combinées du dérobement


et de la flexibilité donnent aux moyens de
bombardement à longue portée cette puissance
de pénétration qui différencie fondamentale-
ment l‟espace à deux dimensions de celui à
trois. Théoriquement, il n‟existe pas de cible de
surface que ce bombardement à trois dimen-
sions ne puisse prendre pour objectif sans se
soucier pratiquement du dispositif et de
l‟importance relative des forces armées opérant
sur ou sous la surface et même, jusqu‟à un
certain point, sans se préoccuper de celles
opérant dans les airs.
Le choix de l‟objectif ne se décide qu‟au tout
dernier moment et peut être changé instanta-
nément8.

Une particularité de la guerre aérienne intéressant


directement le problème crucial de la “maîtrise straté-
gique” se rapporte à la différence qui existe entre les
forces “offensives” et “défensives”. Sur terre comme sur
mer, les forces armées jouent un double rôle ; elles se

8 Air Vice-Marshall B.J. Ringston-McCloughry, War in Three


Dimensions, Londres, 1949, pp. 26-27.
La structure de la stratégie militaire 49

sont toujours mutuellement attirées en tentant de se


maîtriser l‟une l‟autre.
Quant aux flottes, elles furent constamment con-
frontées à leur problème crucial, qui consiste à chercher,
puis à fixer, enfin à détruire l‟adversaire et cela dans une
mer sans limites. Toutefois, des forces de bombardiers
n‟ont pas, en principe, à se rechercher aux altitudes
auxquelles elles volent, car elles se croisent en allant
chacune vers son objectif sur le territoire adverse. Ces
objectifs sont défendus par des armes particulières de
types tout-à-fait différents : barrages de ballons, batte-
ries antiaériennes, missiles sol-air, etc.
Il en résulte que, dans la guerre aérienne, il existe
une stratégie conforme au sens “d‟une action menée avec
détermination”, mais la stratégie consistant à rechercher
la “maîtrise” de la réaction ennemie est ignorée.
Si l‟attaque est conçue par un esprit stratégique
supérieur, elle devient capable de frapper sans arrêt,
avec une concentration de forces implacable, une défense
déjà désorganisée, en partie clouée au sol, en partie de
portée et de mobilité réduites. Dans ces circonstances, il
ne reste aucun espoir d‟arriver à un équilibre des forces
sur terre comme sur mer.
L‟attaque, à la longue, prouvera qu‟elle est supé-
rieure à la défense ; elle ne prend pas la forme d‟une
unique action cohérente servant en même temps à
maîtriser la réaction ennemie pour devenir, par la suite,
un parfait bouclier contre-défensif de ses propres bases
et de ses positions, mais un courant d‟offensives contre
des objectifs individuels. De son côté, la défense reposera
non pas tant sur les différents efforts que fait la défense
locale, mais sur les contre-attaques des bases de la
puissance aérienne stratégique ennemie (bases aérien-
nes ou sites de lancement de missiles guidés), avec
l‟objectif de détruire celles-ci dans le plus bref délai.
Une fois l‟hégémonie aérienne acquise de cette
manière, l‟offensive aérienne peut se consacrer à la
destruction systématique de l‟organisation du système
50 Stratégique

adverse dans les trois zones que sont l‟intérieur, les


communications et la guerre.
Bibliothèque stratégique

Laure BARDIÈS Martin MOTTE

DE LA GUERRE ?
CLAUSEWITZ ET LA PENSÉE STRATÉGIQUE
CONTEMPORAINE

La réflexion de Clausewitz a fait l’objet, quasiment depuis


sa première diffusion, de remises en cause régulières. Mais elle a
tout aussi régulièrement résisté aux constats de péremption.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous sommes entrés depuis la fin de la
guerre froide dans une nouvelle époque stratégique marquée par
un renouvellement des modalités d’emploi des forces armées
occidentales. Comme à chaque transformation majeure du con-
texte international, les spécialistes des questions stratégiques se
sont lancés dans une redéfinition des moyens conceptuels appro-
priés à l’intelligence des phénomènes militaires contemporains.
Certains n’ont pas manqué de déclarer Clausewitz mort une
nouvelle fois. De la théorie du “choc des civilisations” amenant
son lot de commentaires sur la “dépolitisation de la violence” à
l’éventuelle inadaptation de l’“étrange trinité” aux armées
professionnelles, en passant par les analyses affirmant l’irratio-
nalité politique et stratégique de certaines formes de violence
collective, c’est la totalité de l’édifice clausewitzien qui est mis en
question. Que faut-il retenir, abandonner ou redécouvrir de
Clausewitz à l’heure de la professionnalisation, des opérations
multinationales, de l’hyperterrorisme et de la prolifération
nucléaire ?

Préfacé par le général Georgelin, chef d’état-major des


armées, ce volume réunit les textes des communications présen-
tées par 17 universitaires et officiers, dont Hervé Coutau-Bégarie,
directeur du cours de stratégie au Collège Interarmées de Défen-
se, et le général Desportes, commandant le Centre de Doctrine
d’Emploi des Forces, lors du colloque international tenu aux
Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan en octobre 2007.
ISC — Économica 39 €
Bibliothèque stratégique

Jean-Philippe BAULON

L’Amérique sans défense ?


Antimissiles et culture stratégique aux États-Unis (1946-1976)

Depuis un demi-siècle, les États-Unis consentent des efforts remar-


quables pour réduire leur vulnérabilité aux missiles. Cette entreprise
extravagante, souvent présentée comme une véritable obsession,
s’explique-t-elle simplement par une culture américaine ? Rien n’est
moins sûr. Loin de faire l’unanimité outre-Atlantique, les antimissiles
sont en effet les plus contestés des armements stratégiques et alimentent
une controverse qui resurgit périodiquement.
Pour saisir la complexité du débat, Jean-Philippe Baulon propose
de revenir au premier âge de la défense stratégique, avant la “Guerre
des Étoiles” de Ronald Reagan et la Missile Defense de George W.
Bush. S’appuyant sur une masse considérable d’archives déclassifiées,
il nous invite à une relecture générale de la stratégie nucléaire des
États-Unis et à une étonnante plongée dans leurs institutions de
Défense.
Découvrant des projets parfois stupéfiants, le lecteur croisera
scientifiques et bureaucrates, militaires et diplomates, experts et
parlementaires, mais aussi de grandes figures comme les présidents
John F. Kennedy et Richard Nixon, le secrétaire à la Défense Robert
McNamara, le conseiller à la Sécurité nationale Henry Kissinger, le
général Maxwell Taylor ou le stratège Albert Wohlstetter. Tous, quand
ils débattent d’une défense contre les missiles, dévoilent leurs
certitudes les mieux ancrées sur les fondements de la sécurité.
Car tel est le paradoxe des antimissiles aux États-Unis : s’ils
présentent un bilan dérisoire en termes opérationnels, ils occupent une
position centrale d’un point de vue intellectuel. En un sens, ils
deviennent très tôt une vraie passion stratégique américaine.

Jean-Philippe Baulon est ancien élève de l’École Normale


Supérieure Fontenay-Saint-Cloud et agrégé d’histoire. Sa thèse de
doctorat a reçu le prix Clément Ader décerné par l’armée de l’air.

ISC — Économica 39 €
Réponse au professeur Hepp1

Raymond ARON

J
e n‟ai jamais, dans ma longue carrière,
répondu à un compte-rendu : la liberté de la
critique doit être aussi totale que celle de
l‟écrivain. Celui qui publie un livre se soumet au
jugement des lecteurs et doit en accepter éventuellement
la sévérité. Je n‟aurais probablement même pas lu
l‟étude du professeur Hepp si les rédacteurs de la
Zeitschrift für Politik ne me l‟avaient envoyée à l‟avance
parce que je figure dans le comité éditorial de la Revue.
J‟ajoute que le texte du professeur Hepp prête à la
controverse : sa critique prend parfois la forme d‟une
interprétation de Clausewitz différente de la mienne,
qui, de ce fait, invite au dialogue.
Parfois, mais pas toujours. À plusieurs reprises, le
professeur Hepp se laisse entraîner par le démon de la
polémique, soit qu‟il nie des évidences, soit qu‟il me prête
une thèse à ce point excessive, voire absurde, qu‟il
triomphe aisément, quitte à présenter ensuite sa propre
thèse qui rejoint en vérité la mienne.
Les spécialistes de Clausewitz ont longuement
discuté des relations entre le livre VIII et le chapitre L,
1. Dans la note datée du 10 juillet 1827, Clausewitz
écrit : “Zum achten Buch, Vom Kriegsplan, d.h.

1 Texte français de : “Verdächtiger Anwalt Bemerkkworgen zu


Robert Hepps Rezenzion”, Zeitschrift für Politik, III, 20, 1979,
pp. 284-308.
54 Stratégique

überhaupt von der Einrichtung eines ganzen Krieges,


finden sich mehrere Kapital entworfen, die aber nicht
einmal als wahre Materialen betrachtet werden können,
sondern em blosses rohes Durcharbeiten durch die Masse
sind, um in der Arbeit selbst erst recht gewahr zu werden,
worauf es ankommt”. Clausewitz exprime ensuite son
intention de reprendre le livre VIII, après avoir achevé le
livre VII qui ne constitue qu‟une esquisse. On sait que
Clausewitz n‟a pas réalisé son projet de 1827 ; il s‟est
tourné d‟abord vers d‟autres recherches historiques et il
a partiellement corrigé les deux premiers livres du
Traité. Il n‟est pas sûr qu‟il ait corrigé le texte du
livre VIII tel qu‟il existait en 1827 et que lui-même
présentait comme un “blosses rohes Durcharbeiten
durche die Masse”.
Dans une autre note que j‟ai appelée finale, il écrit
“Das erste Kapitel des ersten Buches ist das einzige, was
ich als vollendet betrachte ; es wird wenigstens dem
Ganzen der Dienst erweisen, die Richtung anzugeben, di
ich überall halten wollte”. En tout état de cause, ce
premier chapitre a été mis au point tardivement. Dans
aucun chapitre des livres III, IV, V et VI, Clausewitz
n‟introduit de sous-titres. Dans aucun autre chapitre, il
ne numérote les paragraphes. Il me paraît donc légitime
de considérer le chapitre I, 1 comme l‟expression ultime
de sa pensée. Quand le professeur rappelle que parfois
les auteurs ont, à la fin de leur vie, dégradé leur œuvre,
il trahit, peut-être inconsciemment, une inquiétude : le
chapitre I, 1 révèlerait-il l‟orientation de la pensée de
Clausewitz dans un sens contraire à ses préférences ou
sa propre Deutung ?
Que ce chapitre fameux soit postérieur ou, du
moins, ait été corrigé après la rédaction ou l‟éventuelle
correction du livre VIII, tous les auteurs l‟acceptent. J‟ai
simplement ajouté un argument philologique. Le voici :
“... alle die Gegenstände, auf welchem er (der Krieg) ruht
und die seine Hauptrichtungen bestimmen : eigene
Macht, Macht des Gegners, beiderseitige Bundesge-
nossen, gegenseitiger Volks-und Regierungs-charakter,
Réponse au professeur Hepp 55

usw. wie wir sie im ersten Kapitel des ersten Buches


aufgezählt haben, sind sie nicht politischer Natur...”2. Je
n‟avais pas retrouvé cette énumération dans le texte que
nous possédons du chapitre I, 1. Le professeur Hepp me
rétorque que Clausewitz se réfère à I, 8. Je me suis
reporté à ce paragraphe, vaguement inquiet qu‟un
passage m‟ait échappé. Je n‟ai trouvé qu‟une phrase qui
se trouve dans un développement tout autre. Clausewitz
veut rappeler que la guerre ne consiste pas en un coup
sans durée (ein Schlag ohne Dauer) : “Aber es liegt auch
in der Natur dieser Kräfte auf ihrer Anwendung, dass sie
nicht alle zugleich in Wirksamkeit treten kbnnen. Die
Kräfte sind die eigentlichen Streitkräfte, das Land mit
seiner Oberfläche und Bevölkerung, und die Bundes-
gehossen”. Au livre VIII, il énumère les données politi-
ques qui conditionnent ou déterminent la nature de la
guerre. À 6,1, il insiste sur la mise en action successive
des forces. L‟énumération du livre VIII (6B) ne se
retrouve pas au 1,8, il n‟est pas question des régimes et
du caractère des peuples. Trouver dans la phrase de I,8
le texte auquel se réfère Clausewitz à VIII, 6B me paraît
proprement absurde (pour user d‟un adjectif que le
professeur Hepp affectionne). Exemple du démon non de
l‟Akribie, mais de la polémique3.
Prenons un exemple de réfutation à partir d‟une
méconnaissance de ma propre pensée. Nous sommes
d‟accord, le professeur Hepp et moi, que le Traité n‟offre
pas une doctrine, un Lehrgebäude, comme la plupart des
œuvres de stratégie. La théorie de Clausewitz est avant
tout eine vernünftige Betrachtung de l‟objet guerre. Mais,
de toute évidence, cette théorie n‟est ni un exercice
gratuit ni sans relation avec la pratique. La relation
entre la théorie et la pratique qu‟expose le professeur

2 Observons, en passant, que le terme politisch ne se réduit pas à


la Staatspolitik.
3 Autre exemple de cette polémique, le professeur Hepp me
reproche de ne pas utiliser les fragments réunis par le professeur
Halhweg : en fait, je les utilise de multiples fois. Il en aurait trouvé
dans l‟index une douzaine de références.
56 Stratégique

Hepp ne diffère pas de celle que je suggère. Par


exemple : “La théorie d‟une pratique doit, nous le savons,
servir cette pratique. Elle ne peut pas fournir de recette,
elle doit former l‟esprit” (I, p. 293)4. Je me suis efforcé, à
propos des concepts les plus abstraits, de montrer les
applications praxéologiques qu‟ils impliquaient (par
exemple I,8,5).
Hepp cherche volontiers les contradictions dans le
texte qu‟il critique. Il ne les évite pas lui-même. Ainsi, à
la page 391, il écrit : “Die zentrale Idee zur der Clause-
witz nach Aron vermutlich erst am Ende seines
Forschens gelangt ist, soll die sein, dass Kriege nicht
unbedingt zum Aussersten müssen, weil die Fragmente
des politischen Ganzens sind. Da diese Idee nicht nur
dem Bild von Clausewitz als dem « Vater der Vernich-
tungsschlacht » und des « absoluten Krieges » sondern
auch einigen explicit in Clausewitz‟Werk formulierten
Thesen widerspricht, ist Aron gezwungen, tief ins Detail
des Traktates Vom Kriege einzudringen...” Texte propre-
ment aberrant. Que l‟ascension aux extrêmes ne se
déroule pas nécessairement et toujours dans les guerres,
comment Clausewitz l‟aurait-il ignoré en fonction de
l‟histoire ? Au reste, à la page 409, Hepp écrit : “Sofern
Aron sich mit dieser These gegen den Mythos von
Clausewitz als den Vater des « Vernichtungsgedankens
im Sinne des totalen Krieges » wendet, rennt er in der
seriësen Clausewitzforschung offene Türe ein”. Ensuite, il
ramène l‟ascension aux extrêmes à une “Tendenz zum
Aussersten” Ŕ tendance que j‟accepte bien évidemment
mais qui comporte aussi la proposition “dass die Kriege
nicht unbedingt zum Aussersten eskalieren müssen”
Proposition qui n‟est nullement en contradiction avec la
“sériösen Clausewitz‟Forschung”, voire avec la thèse de
Hepp lui-même.
Je lasserais le lecteur si j‟analysais le compte-rendu
de Hepp avec la même acribie avec laquelle il a lui-même
analysé mon livre. Mieux vaut dégager les points

4 Référence à mon livre.


Réponse au professeur Hepp 57

essentiels sur lesquels nos interprétations diffèrent en


effet : le mode de conceptualisation propre à Clausewitz,
la portée de la formule trinitaire de la guerre en
conclusion de I,1. le rapport entre guerre et politique.
Nous nous en tiendrons tout d‟abord au tome I que Hepp
discute sérieusement, il ne consacre au tome II que
quelques pages de débat plus politique que scientifique.
Hepp reprend la thèse abandonnée par tous les
commentateurs, sauf par les Soviétiques, de la parenté
intellectuelle entre Hegel et Clausewitz, sinon l‟influence
du premier sur le second. Que Clausewitz ait connu
Hegel, durant les années 20, quand il dirigeait l‟École
générale de guerre, le fait est à coup sûr probable,
puisque Hegel enseignait à l‟époque à l‟Université de
Berlin et jouissait d‟un incomparable prestige. Le rôle du
major Griesheim, qui a été maintes fois commenté, ne
m‟intéresse guère. Clausewitz a dû connaître Hegel Ŕ ce
qui ne prouve pas qu‟il l‟ait lu. Aussi bien Hepp ne
l‟affirme pas. Comme P. Creuzinger, il veut trouver dans
Clausewitz un mode hegelien de conceptualisation ; le
premier y trouvait une méthode logico-conceptuelle ; le
second une “logique du concept concret” Ŕ logique que
Hepp emprunte à un auteur que je ne connais pas et qui
serait celle de Hegel. Cette logique, telle que Hepp la
présente, n‟a rien à voir, me semble-t-il, avec la méta-
physique, avec le sens authentique du concept et de la
dialectique dans le système de Hegel. La méthode hege-
lienne consisterait à déterminer le concept en précisant
les limites extrêmes, supérieures ou inférieures de son
extension5. On partirait du cas extrême, du cas limite
pour définir le phénomène ; dans l‟exemple de la guerre,
la définition se ferait à partir de la guerre absolue.
Cette méthode, Clausewitz l‟appliqua à coup sûr, et
à une époque, en 1805, où il était bien incapable de
connaître Hegel (du coup, l‟argument de Hepp, Montes-
quieu appartient pour Clausewitz au passé et Hegel est

5 Que cette méthode soit hegelienne prête pour le moins à


contestation.
58 Stratégique

un contemporain, tombe : Clausewitz a lu Montesquieu


dans sa jeunesse, alors que sa pensée se formait ; il a
peut-être connu Hegel alors que sa pensée était pour
l‟essentiel formée). C‟est à propos de la distinction entre
stratégie et tactique, dans l‟article contre D.H. von
Bülow, que la référence aux extrêmes apparaît. Je l‟ai
noté à I, p. 81.
Dans le texte de 18056, il s‟agit moins de définir une
notion que de mettre au clair l‟opposition de deux no-
tions, en l‟espèce celles de la stratégie et de la tactique.
“En étudiant avec soin l‟objet auquel l‟usage a imposé une
certaine délimitation, si l‟on se laisse conduire quelque
peu par ce principe de la division qui a été vaguement
conçu, on doit finalement arriver au point où la nature de
l‟objet subit la modification que l‟on n‟a perçue jus-
qu‟alors que là où elle était la plus frappante, aux
extrêmes”.
Au livre VI, 30, p. 859, il reprend le thème : “Wir
müssen nämlich wieder darauf aufmerksam machen,
dass wir, um unseren Vorstellungen Klarheit, Bestim-
mheit und Kraft zu geben, nur die vollkommenen Gegen-
sätze, also die äussersten jeder weise zum Gegenstand
unserer Betrachtung gemacht haben, dass aber konkrete
Fall des Krieges meist in der Mitte liegt und von diesem
Aussersten num in dem Mass beherrscht wird, als er sich
ihm nähert”.
Ce texte est destiné à mettre en garde le chef de
guerre contre un risque permanent, à savoir le risque
que l‟adversaire s‟élève sur l‟échelle de la violence. Les
deux espèces de guerre que Clausewitz a distinguées
dans l‟avertissement de 1827 ne s‟opposent pleinement
qu‟aux extrêmes : dans n‟importe quelle guerre, il faut
craindre que l‟adversaire prenne des mesures inatten-

6 Cf. “Bemerkungen über die reine und angewandte Strategie des


Herrn v. Bülow ; oder Kritik der darin enthaltenen Ansichten”. Paru
dans la revue Neue Bellona, l‟article a été reproduit dans le Beiheft
der Wehrwissenschaftlichen Rundschau, novembre 1956. [Traduit
par Marie-Louise Steinhauser dans Carl von Clausewitz, De la
Révolution à la restauration, Paris, Gallimard, 1976. HCB]
Réponse au professeur Hepp 59

dues. “Auf dem Standpunkt, auf welchen wir uns hier


gestellt haben, mag ein solcher Irrtum fast als unmöglich
erscheinen ; aber er ist es in der wirklichen Welt nicht,
weil die Dinge da nicht in so scharfen Gegensätzen
erscheinen”. On ne peut pas dire avec certitude quelles
mesures sont compatibles avec la sorte de guerre qui se
livre ; une des parties peut toujours aller au-delà des
coutumes et des règles ordinaires.
Ces textes du chapitre 30 (livre VI, p. 859) se
situent à la fin de l‟analyse consacrée à la défensive dans
laquelle les ennemis ne cherchent pas la décision. Il
rappelle l‟écart entre la force, la clarté et la précision des
concepts et la réalité où les cas intermédiaires se
multiplient, où les phénomènes ne traduisent pas la
forme parfaite du concept. De la même manière, dans
l‟avertissement de juillet 1827, après avoir opposé les
deux espèces de guerre, il écrit : “Die Übergänge von
einer Art in die Art in die andere müssen freilich
bestehen bleiben, aber die ganze verschiedene Natur
beider Bestrebungen muss Uberall durchgreifen und das
Unverträgliche von einander sondern” (p. 179). Les cas
intermédiaires ne suppriment pas la nature foncière-
ment différente des deux entreprises ; les guerres se
distribuent sur une échelle de la violence, au fur et à
mesure plus éloignées de l‟extrême (das Ausserste) ; à
partir d‟un point, on entre dans une entreprise d‟une
autre espèce ; de même, la nature de la stratégie est
foncièrement autre que celle de la tactique bien que, au
milieu, l‟usage des batailles tende à se confondre avec
l‟usage des forces armées.
Les deux emplois de cette méthode, l‟un dans un
texte de jeunesse, avant toute rencontre possible avec
Hegel, servent tous deux à mettre en lumière une
opposition, nullement à définir un concept, moins encore
le concept de la guerre absolue. Si l‟on s‟en tient à
l‟interprétation de Hepp, si les guerres deviennent demi-
guerre à mesure qu‟elles descendent l‟échelle de la
violence, il faudrait encore réconcilier l‟opposition des
espèces de guerre avec la représentation de l‟échelle, en
60 Stratégique

plus et moins. Dès lors que Clausewitz oppose deux


espèces de guerre, de nature toute différente, pourquoi
celles de la deuxième espèce seraient-elles “demi-guerre”,
une “contradiction en soi” ? Difficultés gratuitement
créées : Hepp veut nous convaincre que le concept de la
guerre absolue (idéale, parfaite, abstraite, philosophi-
que) Clausewitz l‟a saisi dans la réalité, dans l‟expé-
rience napoléonienne. De cette thèse, Hepp trouve la
preuve dans un passage du chapitre 2 du livre VIII
(p. 255) : “Ohne diese warnenden Beispiele von der
gestbrenden Kraft des losgelasseenen Elements würde sie
siche vergeblich heiter schreien ; niemand würde für
möglich halten, was jetzt von allen erlebt ist”. Le texte ne
suggère nullement que ce concept de la guerre absolue
sorte de l‟expérience napoléonienne, il dit même le
contraire. Dans le même chapitre, p. 953, Clausewitz
écrit : “...man könnte zweifeln, dass unsere Vorstellung
von dem absolutem Wesen einige Realität hätte, wenn wir
nicht gerade in unseren Tagen den wirklichen Krieg in
dieser absoluten Vollkommenheit hätte auftreten sehen”.
Sans l‟expérience historique, la théorie ou le concept de
la guerre absolue se serait heurté au scepticisme. Elle
aurait apparu comme une fiction, un jeu de l‟esprit.
L‟expérience confirme la portée, la valeur du concept qui
demeure Grundvorstellung, Richtpunkt.
Sans même utiliser le chapitre I,1, on démontre
sans peine que Clausewitz distingue et, à la limite7,
oppose le concept et la réalité, les relations dans le
monde des concepts et ce qui se passe effectivement. La
logique de la guerre (ou plutôt du concept de la guerre)
conduit à l‟extrême : “wir haben im ersten Kapitel gesagt,
dass die Niederwerfung des Gegners das natürliche Ziel
des kriegerischen Aktes sei, und dass, wenn man bei der
philosophischen Strenge des Begriffs stehen bleiben will,
es im Grunde ein anderes nicht geben könne” (p. 932).
Mais l‟expérience montre que la guerre devient quelque

7 J‟ai écrit une fois opposition ; de manière générale, il faut dire


distance ou distinction.
Réponse au professeur Hepp 61

chose de tout autre de ce qu‟elle devrait selon son con-


cept. Le concept de la guerre absolue n‟a été appréhendé
à même l‟expérience historique, il est élaboré par l‟esprit
toujours en quête de conceptions abstraites, de théories,
de lois.
Veut-on encore une autre confirmation ? Au
chapitre 3 (livre VIII), Clausewitz distingue la structure
interne des deux espèces de guerre, qui se terminent
l‟une par le renversement (Niederwerfung) d‟un des deux
belligérants, l‟autre par une négociation. Clausewitz
écrit : “So wie die erste Vorstellungsart ihril, Wahrheit
aus der Natur der Sache schöpft, so finden wir die der
Zweiten in der Geschichte”. En d‟autres termes, c‟est
l‟expérience historique qui nous révèle les guerres de la
deuxième espèce, alors que la guerre de la première
espèce est immédiatement intelligible, vraie, parce
qu‟elle se tire de la “nature des choses”, de l‟essence de
l‟objet.
Un texte de cet ordre rapproche la conceptuali-
sation de Clausewitz de celle de Montesquieu (ou des
auteurs du XVIIIe siècle) plus que de celle de Hegel.
L‟esprit de Clausewitz a été formé par les auteurs du
XVIIIe siècle, par Kant ou son disciple, non par son
contemporain, mort la même année que lui et encore
inconnu alors que Clausewitz écrivait ses premiers
textes. Encore dans le traité, au chapitre VI, il analyse le
système européen dans le style de Montesquieu, de
Voltaire ou de von Gentz. Les mots qu‟il emploie, la
nature des choses, l‟esprit des institutions ou des
peuples, appartiennent au siècle qui s‟achève avec la
Révolution française. Les concepts, conformes à la
nature des choses, il doit les mettre en conformité avec la
complexité, la diversité historique. Les mêmes équivo-
ques ou difficultés s‟observent autant chez lui que dans
l‟œuvre de Montesquieu.
La conceptualisation, telle qu‟elle apparaît dans le
livre VIII et aussi dans le chapitre I, 1, l‟écart entre le
monde des concepts et celui de la réalité, ont pour consé-
quence la dualité des propositions, les unes valables
62 Stratégique

dans l‟univers des concepts et les autres dans la réalité.


En particulier, les propositions nécessaires, les relations
nécessaires qui ne sont ni lois du déterminisme ni lois-
commandements et que Hepp me reproche d‟inventer
pour les besoins de mon interprétation, n‟importe quel
lecteur en découvrira dès qu‟il y portera attention. “Bei
der absoluten Gestalt des Krieges, wo alles aus notwen-
digen Gründen geschicht…” (VIII, 3A, p. 956), la guerre
réelle rejoint la guerre abstraite ou idéale, elle obéit, elle
aussi, à la nécessité. “Die letzte Zeit, wo der Krieg seine
absolute Gewalt erreicht hatte, hat des allgemeinen
Gültigen und Notwendigen am meisten” (VIII, 3, p. 973).
Plus nettement encore qu‟au livre VIII, apparaît au
chapitre 1 du livre I la distinction entre l‟analyse
abstraite, les vérités théoriques et la réalité. Ainsi :
“Anders abergestaltet sich alles, wenn wir aus der
Abstraktion in die Wirklichkeit Ubergehen. (L, 1, p. 196).
Wäre der Krieg nun ein vollkommener, ungestbrter, eine
abolute llusserung der Gewalt, wie wir xxax ihn uns aus
seinem blossen Begriff ableiten mussten, so wurde er von
dem Augenblick an, wo er durch die Politik hervor-
gerufen ist, an ihre.telle treten als etwas von ihr ganz
Unabhängiges, sie verdrängen und nur seinen eigenen
Gestezen folgen, so wie eine Mine, die sich entladet,
keiner anderen Richtung und Leitung mehr fähig ist, als
die man ihr durch vorbereitende Einrichtungen gegeben”.
(I,1, 23,p.209). Ces lois propres de la guerre ne diffèrent
pas des nécessités qui résultent de la nature de la
guerre, ni lois-commandements ni lois du déterminisme
de la réalité. De cette nature de la guerre la première
espèce se rapproche (c‟est pourquoi elle contient plus de
généralité et de nécessité que les guerres de la seconde
espèce). Dans le livre VIII, Clausewitz écrit une fois
(chap. 3, p. 972) que Napoléon “sich seiner wahren
Natur, seiner absoluten Vollkommenheit sehr genähert”.
Probablement Clausewitz aurait-il toujours maintenu
qu‟une guerre qui conduit aux extrêmes exprime la
véritable nature de la guerre, mais il précise, au chapitre
1 (livre I) de quelle guerre la forme extrême ou parfaite
Réponse au professeur Hepp 63

est la nature. Et c‟est sur ce point qu‟il y a une diffé-


rence, pour le moins une nuance, entre I, 1 et le
livre VIII.
Dans le chapitre I, 1, à partir du paragraphe 2, il
fait abstraction, par une sorte d‟expérience mentale, des
circonstances et de la finalité de la guerre. Le désarme-
ment est, d‟après le concept, l‟objectif propre de l‟action
guerrière. “Es (das Ziel) vertritt den Zweck und
verdràngt ihn gewissermassen als etwas nicht zum
Kriege selbstgehdriges” (p. 192). Il serait absurde d‟attri-
buer à Clausewitz la thèse que la fin politique n‟appar-
tient pas à la guerre même. Il écrit explicitement que
l‟on ne peut comprendre les guerres et leur diversité qu‟à
partir du point de vue que les guerres sont la poursuite
de la politique par d‟autres moyens. Du paragraphe 3 au
paragraphe 6, l‟analyse se déroule dans l‟abstraction ; il
s‟agit de la guerre réduite au déchaînement de l‟hostilité
et de la violence, abstraction faite de toutes les circons-
tances d‟où elle émane et des fins auxquelles tendent les
belligérants. C‟est dans un abstrait, dans cette expé-
rience mentale que la montée aux extrêmes est néces-
saire et que l‟arrêt de l‟ascension n‟est qu‟une possibilité
exigeant un accord implicite des lutteurs. Distinction
théorique qui n‟en est pas moins instructive pour la
pratique. Dans le monde réel, ascension et détente sont
également possibles, ni l‟une ni l‟autre ne sont néces-
saires, mais la nécessité de l‟ascension dans l‟univers
abstrait de la guerre pure, détachée de toute politique,
nous rappelle qu‟abandonnée à elle-même la guerre tend
à monter aux extrêmes.
B.H. Liddell Hart, que Hepp mobilise contre moi,
met l‟accent, lui aussi, sur les propositions abstraites ou
théoriques qui ne valent pas dans la réalité. Il décèle
dans la pensée dualiste de Clausewitz l‟influence de
Kant. Influence de Kant ou non, le dualisme dans la
conceptualisation de Clausewitz ne peut être rejeté que
pour les besoins de la polémique. Clausewitz écrit (I, 1,
10) : “Auf diese Weise wird dem ganzen tiriegerischen
Akte das Strenge Gesetz 1-der nach dem Aussersten
64 Stratégique

getriebenen Krêfte genommen”. Cette loi rigoureuse de


l‟ascension appartient au concept lui-même.
B.H. Liddell Hart illustre le dualisme Ŕ concept ou
réalité Ŕ en se référant au chapitre I. Raisonnant dans
l‟abstrait, l‟esprit ne peut s‟arrêter avant d‟atteindre à
l‟extrême (1, 1, 16). En revanche, écrit Clausewitz, le
désarmement “ist in der! Wirklichkeit keineswegs allge-
mein vorhanden, ist nicht die notwendige Bedingung
zum Fräiden und dann also auf keiner Weise in der
Theorie als ein Gesetz aufgestellt werden” (I, 2, p. 216).
De même, la formule “Dieser Mitteln gibt es nu einziges,
es ist das Gefecht” (I, 2, p. 222) ne signifie pas qu‟il n‟y
aurait pas d‟autres moyens, elle signifie que “alle
kriegerischen Tätigkeit notwendig sich auf das Gefecht
entweder unmittelbar oder mittelbar bezieht” (I, 2,
p. 223). B.H. Liddel Hart commente de la manière sui-
vante : “Ce qu‟il justifie en une longue argumentation (il
n‟existe qu‟un moyen, le combat) démontrant que, dans
toutes les formes de l‟activité militaire, l‟idée du combat
doit être nécessairement à la base ; ayant prouvé labo-
rieusement ce que la plupart des gens accepteraient
volontiers sans contestation, Clausewitz dit que « l‟objet
d‟un conflit n‟est pas toujours la destruction des armées
ennemies (...) cet objet peut souvent être atteint, et aussi
bien sans que le moindre combat ait eu lieu »” (p. 223)8.
Ainsi faut-il libérer la guerre “von dem strengen Gesetz
innerer Notwendigkeit und sich der Wahrscheinlichkeits-
berechnung anheimgeben muss” (I, 2, p. 216).
Par-delà les discussions de détail, sur quoi porte le
débat ? Hepp construit une logique du concept concret
qu‟il décrète hegelienne et qu‟il découvre dans un auteur
d‟aujourd‟hui. De cette logique, deux textes de Clause-
witz que j‟ai cités et que Hepp lui-même ne cite pas se
rapprochent de quelque manière. Mais, dans les deux
cas, Clausewitz utilise la méthode Ŕ à partir du cas

8 Citation d‟après l‟édition française de Histoire mondiale de la


stratégie, Paris, Plon, 1962, p. 392 (titre anglais : Strategy).
[Réédition : Stratégie, Paris, Perrin, 1998. HCB]
Réponse au professeur Hepp 65

extrême Ŕ pour distinguer deux concepts, stratégie et


tactique, et les deux espèces de guerre. Les démarches de
Clausewitz dans le chapitre 1 du livre I et dans le
livre VIII sont tout autres. Bien loin de découvrir dans
l‟histoire le concept de la guerre absolue, ce sont les
guerres non absolues qu‟il découvre dans l‟histoire9.
Hepp, au lieu de suivre les problèmes que
Clausewitz s‟est posé, interprète quelques textes du
livre VIII à la lumière de la “logique du concept concret”
et, faute de trouver dans I, 1 ce qu‟il veut, laisse
entendre que le texte, le seul que l‟auteur lui-même
jugeait achevé, n‟exprime pas le meilleur de sa pensée.
Avant de risquer un tel jugement, il faudrait donc se
reporter aux phases antérieures de la recherche. Dans
l‟avertissement de 1827, Clausewitz indique l‟intention
de corriger le manuscrit à la lumière des deux espèces de
guerres et de l‟idée que “Der Krieg ist nichts als die
fortgesetze Staatspolitik mit anderen Mitteln” (p. 179).
Dès lors que l‟on admet les deux espèces de guerres,
pourquoi décréter demi-guerre, contradiction en soi, les
guerres qui ne se déroulent pas selon la logique de la
guerre abstraite ou idéale ? Pour le moins faut-il
reconnaître les deux conceptualisations : ou bien il faut
situer les guerres sur une échelle de la violence et les
guerres sont de moins en moins guerre au fur et à
mesure qu‟elles se trouvent au bas de l‟échelle ; ou bien
on interprète les guerres à partir de la politique et, en ce
cas, les guerres sont plus ou moins proches de la forme
parfaite en fonction des origines et des enjeux du conflit.
Mais, en tant que partie du commerce entre les États, les
guerres sont également guerres quelle que soit leur
intensité. Ce n‟est que par rapport au concept de la
guerre détachée du contexte politique que les guerres qui
ne se déroulent pas selon la nécessité abstraite peuvent

9 Psychologiquement, il se peut que Clausewitz ait élaboré le


concept du guerre absolue à la lumière de l‟expérience napoléonien-
ne. Mais le concept qu‟il a élaboré exprime die Sache selbst de telle
sorte qu‟il se demande pourquoi tant de guerres réelles ne corres-
pondent pas à ce concept.
66 Stratégique

être dites “contradictoires en soi”. Si l‟enjeu est médiocre,


l‟hostilité modérée, une guerre de faible intensité n‟est
pas une contradiction en soi, mais peut au contraire être
conforme à la logique de la guerre partie de la politique.
Quant à la deuxième idée, elle confirme le caractère
abstrait de la guerre lorsque le Ziel verdrängt den Zweck
comme si celui-ci n‟appartenait pas à la guerre elle-
même. En d‟autres termes, Clausewitz s‟interroge sur les
modifications qu‟imposeraient au manuscrit de 1823-26
d‟une part la diversité des guerres, d‟autre part la
continuité entre la Staatspolitik et la guerre.
Un texte, publié par W. Schering et que j‟ai cité,
éclaire, me semble-t-il, la réflexion de Clausewitz dans
ses dernières années : “Est-ce qu‟une guerre est de même
nature qu‟une autre ? Est-ce que l‟objectif de l‟entreprise
guerrière se distingue de la fin politique de cette der-
nière ? Quelle est la mesure des forces qu‟il faut mobiliser
dans une guerre ? Quelle est la mesure de l‟énergie qu‟il
faut déployer dans la conduite de la guerre ? (...) Est-ce
que les guerres des XVIIe et XVIIIe siècles avec force retenue
ou les migrations des Tartars à demi-civilisés, ou les
guerres de destruction du XIXe sont conformes à la chose
même ? Ou bien la nature de la guerre est-elle condition-
née par la nature des relations et quelles sont ces rela-
tions et ces conditions ? Les objets qui concernent ces
questions n‟apparaissent pas dans aucun des livres écrits
sur la guerre, en particulier dans ceux qui ont été écrits
récemment sur la conduite de la guerre dans son
ensemble, c‟est-à-dire la stratégie”10.
En d‟autres termes, Clausewitz s‟efforce, au cours
de la dernière part de sa vie, de prendre en compte dans
sa théorie de la guerre et de la stratégie, la diversité
historique, le conditionnement politique des guerres. Le
Spät Clausewitz n‟est pas seulement le père de la guerre
absolue et de la bataille d‟anéantissement, il est aussi le

10 “Geist und Tat”, dans Vermächtniss des Soldaten und Denkens.


Auswahl aus einigen Werken, Briefen und unverêffentlichen Schrif-
ten, Krêners Ausgabe, Bd 167, 1941, pp. 309-311.
Réponse au professeur Hepp 67

théoricien du caractère politique de la guerre et de la


diversité des guerres.
J‟avoue avoir quelque peine à dégager les points sur
lesquels Hepp s‟accorde avec moi et les points sur
lesquels il s‟oppose à moi avec violence dans la discus-
sion des deux thèmes essentiels, l‟étrange trinité et la
Formule. Je vais, au risque d‟erreur, dégager l‟essentiel
de notre dissentiment.
Le dernier paragraphe qui expose “l‟étrange trinité”
a pour titre Resultat für die Theorie. Il me paraît donc
légitime de lui attacher une extrême importance. J‟ai
employé l‟expression “définition trinitaire”, expression de
quelque manière inexacte : en effet, la mise en lumière
des trois éléments qui constituent et caractérisent la
guerre, n‟équivaut pas à une définition de la guerre,
comme celle qui figure au début du I, 1, “der Krieg est
also ein Akt der Gewalt um den Gegner zur Erfüllung
unseres Willens zu zwingen”. Aussi bien ai-je écrit (I,
p. 120, note 5) : “la définition moniste de la guerre, la
définition initiale du chapitre 1, est la seule qui se dégage
du concept pur du duel ou du choc des volontés hostiles
ou violentes. La définition trinitaire implique la substi-
tution des belligérants réels aux duellistes, donc la réalité
historique”. Clausewitz part d‟un modèle simplifié, la
lutte entre deux individus, pour aboutir aux belligérants
historiques, à savoir le peuple, l‟armée, l‟État ou encore
la haine, la freie Seelentätigkeit et l‟entendement. La
force relative de ces trois éléments dans les diverses
guerres explique, partiellement au moins, le caractère
que revêt chacune d‟elles. Jusque-là, me semble-t-il,
Hepp ne m‟objecte rien, bien que le duel des belligérants,
ainsi caractérisé, suggère non un concept-limite de la
guerre, mais un concept de type classique.
Ce résultat pour la théorie s‟accorde avec la deuxiè-
me idée de l‟avertissement de 1827 aussi bien qu‟avec la
première. Il existe des espèces de guerres différentes
68 Stratégique

selon la force relative des trois tendances11, qui sont


toujours présentes. On ne doit donc négliger aucune des
ces trois tendances. Cette trinité se déduit aussi de la
thèse que la guerre est la continuation de la Staatspo-
litik mit anderen Mitteln. En tant qu‟instrument politi-
que, la guerre est soumise à l‟entendement qui fixe le
but. En d‟autres termes, la trinité interne aux lutteurs
devient une sorte de fondement à la diversité historique
des guerres et aux rapports entre guerre et politique. J‟ai
insisté sur l‟étrange trinité plus que d‟autres commen-
tateurs, mais j‟aurais dû insister davantage sur ce que
j‟ai indiqué dans une note : la trinité est une carac-
térisation des belligérants, elle ne remplace pas la défini-
tion initiale de I, 1.
La polémique de Hepp porte surtout, me semble-t-
il, sur les rapports entre guerre et politique : Clausewitz
n‟a pas donné une théorie explicite de la politique. Faute
de mieux, j‟ai distingué politique objective et politique
subjective que Hepp critique et utilise, lui aussi, dans
son argumentation. D‟un côté, une guerre est condi-
tionnée par l‟ensemble de la situation, en particulier les
rivalités ou conflits entre les États ; d‟un autre côté, la
guerre est un moyen de la politique, c‟est donc elle qui
conduit la guerre et les en fixe les moyens.
“In der Politik liegen die Linamente desselben schon
verborgen angedeutet wie die Eignschaften der lebenden
Geschôpfe in ihrem Keimen” (II, 3, p. 303). Et aussi : “Mit
einem Wort, die Kriegskunst auf ihrem hichsten
Staandpunkte wird zur Politik, aber freilich eine Politik,
die statt Noten zu schreiben, Schlachten liefert” (VIII, 6,
p. 994). On peut même suggérer, dans cette ligne, une
sorte de dialectique : les données objectives du conflit
conditionnent la forme que prendra la guerre ; il incombe
au chef d‟État de comprendre les données et d‟en tirer les
conséquences.

11 Remarquons que Clausewitz écrit “die drei Tendenzen die als


eben so viele verschiedene Gesetzgebungen erscheinen...” ; législations
propres à chacune d‟elles.
Réponse au professeur Hepp 69

Hepp me reproche, si je le comprends bien, d‟accor-


der au chef d‟État trop de liberté d‟action par rapport à
la situation, trop de liberté par rapport à la législation
militaire. Écartons d‟abord le terme de civil, qui, proba-
blement, échauffe la bile de Hepp. À notre époque, le
pouvoir suprême de l‟État est civil, et rarement se
retrouve la confusion du chef d‟État et du chef militaire
en un seul homme Ŕ confusion qu‟incarnent les deux
héros de Clausewitz, Frédéric II et Napoléon (quand
Hitler prit le commandement des armées, il rétablit cette
confusion). Quand Clausewitz accordait la suprématie à
la politique subjective, il songeait au souverain et au
cabinet.
Hepp me reproche (à moins qu‟il ne le reproche à
Clausewitz) de passer du fait au devoir-être dans le cas
des rapports entre le chef d‟État et le chef militaire. Je
n‟y puis rien, mais Clausewitz l‟a affirmé plusieurs fois.
Ainsi, à VIII, 6, p. 994 : “ja, es ist ein widersinniges
Verfahren, bei Kriegsentwürfen Militäre zu Rate zu
ziehen, damit sie rein militërisch darüber urteilen sollen,
wie die Kabinette wohl tun”.
Pourquoi cette suprématie de la politique ?12 Parce
qu‟elle résulte de la nature même de la guerre. Celle-ci
est un instrument, un moyen de la politique ; il serait
contradictoire avec la nature des choses que le moyen
déterminât le but, que l‟instrument fût abandonné à lui-
même sans que l‟entendement lui ait imposé une
fonction. Le devoir-être ne se déduit pas illégitimement
de la réalité. Il est impliqué dans la nature même des
deux activités, politique et militaire. Peut-être Hepp
veut-il qu‟entre la déclaration de guerre et la conclusion
de la paix, la décision revienne au seul Feldherr. Clause-
witz pensait autrement. Pendant même le déroulement
des opérations, le pouvoir d‟État a le droit d‟intervenir et
de commander au chef militaire. Ainsi en jugeait

12 Cette suprématie n‟implique pas que, dans la réalité, le chef


d‟État détermine le cours de la guerre plus que ne le font la passion,
le peuple ou les armées ou leurs chefs.
70 Stratégique

Bismarck qui, je suppose, apparaît à Hepp insuffisam-


ment prussien.
Cela dit, la “politique subjective”, les hommes qui
incarnent la Staatspolitik, n‟a pas nécessairement raison
contre le chef militaire. Clausewitz attribue à une politi-
que erronée la responsabilité des défaites des alliés. Il
exige du pouvoir d‟État de connaître l‟instrument mili-
taire dont il va se servir, de ne pas méconnaître les
contraintes et les lois de la guerre. La politique subjec-
tive, conçue idéalement, “ist ein blosser Sachwalter aller
dieser Interessen gegen andere Staaten”. (VIII, 6, 993). Il
est conforme à la logique des concepts que le pouvoir
d‟État conduise les guerres : mais le pouvoir d‟État n‟est
pas toujours, en fait, un bon interprète des intérêts
nationaux.
Pas plus que le pouvoir d‟État n‟a toujours raison
contre le chef militaire, l‟entendement politique, celui
qui détermine le but, le plan de campagne, n‟est, en tant
que tel, modérateur. Dans le chapitre I, 1, comme Clau-
sewitz a analysé l‟ascension aux extrêmes de la guerre
réduite à l‟explosion de l‟hostilité et, de ce fait, livrée aux
lois de la violence et de la haine, la politique devient un
des facteurs susceptibles d‟éviter l‟ascension aux
extrêmes. Mais si les conflits entre les États touchent à
l‟essentiel, l‟entendement doit percevoir la nature exacte
de la guerre qui montera vers les extrêmes. L‟entende-
ment politique ne peut pas limiter une guerre, alors que
l‟enjeu touche aux intérêts vitaux. Parfois même ne
parvient-il même pas à canaliser les passions populaires,
alors que les enjeux ne justifient pas une guerre portée à
l‟extrême.
Dès lors, je crains que Hepp ne soit pas aussi
éloigné de mon interprétation qu‟il veut en donner
l‟impression. Il reconnaît que j‟ai plusieurs fois reconnu
que la politique-sujet n‟est pas maître de choisir le type
de guerre ; en ce sens, la Formule suggère le condi-
tionnement, plus ou moins selon les circonstances proche
de la détermination, du caractère de la guerre par les
oppositions d‟intérêt, par la situation des relations inter-
Réponse au professeur Hepp 71

étatiques. Mais cette guerre, quel qu‟en soit le type, doit


être conduite par le “Sachwalter aller dieser Interessen
gegen andere Staaten”. Une des significations de la
Formule selon laquelle la politique se poursuit pendant
la guerre dément la proposition selon laquelle le pouvoir
d‟État abdiquerait au profit du chef de guerre ses
responsabilités dès le début des hostilités. Le texte
longtemps falsifié de VIII, 6 [indique que] le chef de
guerre doit siéger avec le Cabinet pour que celui-ci, le
Cabinet, prenne des décisions en connaissance de cause.
Même dans le cas d‟une campagne d‟anéantissement, des
décisions doivent être prises par le pouvoir d‟État ou par
le chef de guerre en accord avec le pouvoir d‟État.
Hepp, à la page 417, semble voir l‟origine de mes
“erreurs” dans le double sens du concept de politique. Il
ne peut pas supprimer la politique-sujet, mais pour que
la suprématie n‟appartienne pas aux “politiciens” (qui
appartiennent au monde suspect du libéralisme proba-
blement), il assimile la politique-sujet à la raison d‟État.
Certes, Clausewitz attribue la suprématie à la politique-
sujet en tant qu‟elle représente les intérêts généraux de
la collectivité, il sait aussi qu‟il n‟existe pas de garantie
que le pouvoir d‟État juge exactement la situation
historique ou défende au mieux les intérêts nationaux.
Le pouvoir d‟État peut se tromper, le chef de guerre
aussi. L‟autorité suprême n‟en revient pas [moins] au
premier, parce que la guerre étant acte politique, elle ne
peut pas avoir d‟autre chef suprême que le pouvoir
d‟État ou pouvoir politique.
Dans le chapitre I, l‟élément politique intervient
d‟abord au paragraphe 6, au moment où l‟on passe du
modèle abstrait à la réalité, mais aussi aux paragraphes
23 à 27. Hepp m‟accuse d‟interpréter à faux l‟expression
de logische Träumerei. Clausewitz vient d‟analyser
l‟action réciproque, ou plutôt les trois actions réciproques
qui conduisent nécessairement à l‟extrême. “So findet in
dem abstrakten Gebiet des blossen Begriffs der überle-
gende Verstand nirgends Ruhe, bis er an dem Aussersten
angelangt ist...”. Dans le monde de la lutte, dans cet
72 Stratégique

univers conceptuel Ŕ que Hepp le veuille ou non Ŕ,


l‟ascension est inévitable (bien entendu, ce modèle
simplifié n‟est pas belanglos, comme Hepp m‟accuse de le
penser : abandonnées à elles-mêmes, les guerres réelles
risquent de monter à l‟extrême ; c‟est pourquoi il existe
toujours un risque d‟ascension aux extrêmes ; même à
l‟âge nucléaire, parce que ce risque est inclus dans le
déchaînement de la violence et de la haine). Clausewitz
ajoute que l‟on ne peut pas déduire de ce modèle les
objectifs et les moyens dans une guerre réelle. De ce
choix des objectifs et des moyens dépend la nature de la
guerre. Quand il écrit, un peu plus loin, “Gesetz auch,
jenes nusserste der Anstrengungen wdre ein Absolutes,
was leicht gefunden werden könnte, so muss man doch
gestehen, dass der menschliche Geist sich dieser logischen
Träumerei schwerlich unterordnen würde”, (p. 196), il
fait allusion au schéma conceptuel de l‟ascension aux
extrêmes. Un État n‟est pas semblable à un lutteur qui
se bat jusqu‟à ce que son adversaire soit réduit à
l‟impuissance, mais l‟ascension aux extrêmes demeure
un risque, une possibilité ou, si l‟on veut, une tendance
inhérente aux guerres réelles, rien de plus, rien de
moins13.
Il reste des interrogations sur le sens de la formule.
Qu‟est-ce que la politique qui continue pendant les
hostilités ? Je dirais en deux sens. Tout d‟abord, le
Verkehr, le commerce au sens du XVIIe ou du XVIIIe siècle,
la communication entre les États, se poursuit, même si
les relations proprement diplomatiques sont interrom-
pues ; d‟autre part, la diplomatie indirecte se poursuit

13 Pour démontrer que je ne songe qu‟au présent là même où


j‟interprète Clausewitz, Hepp termine le paragraphe par une réfé-
rence à la guerre nucléaire. Je n‟ai pas attribué à l‟entendement un
privilège au sens qu‟il pourrait toujours modérer la guerre. Ce que
Clausewitz enseigne, c‟est que le pouvoir d‟État, l‟entendement, fixe
les buts, en tant que législateur suprême Ŕ ce qui ne signifie pas
qu‟il puisse toujours l‟emporter sur les hostilités et sur les haines.
La formule pari sur la raison implique le risque que l‟entendement
ne l‟emporte pas.
Réponse au professeur Hepp 73

parce que les relations avec les neutres, avec nos alliés,
voire avec les alliés de notre ennemi principal, ne cessent
pas.
Ce qui différencie guerre et paix, toutes deux
parties de la totalité de la politique, ce sont les moyens
employés, moyens violents, caractéristiques de la guerre.
Du coup Hepp juge avec sévérité la définition de la
politique guerrière par l‟utilisation de la violence “Sofern
diese Deutung richtig ist, könnte man die « Formel » als
den (nicht gerade gelungenen) Versuch einer « klassis-
chen » Definition des Krieges verstehn”. Hepp se résigne à
reconnaître des définitions classiques qui sont celles de
Clausewitz en dehors des définitions à la limite, celles de
la logique du concept concret qu‟il a imaginées pour les
besoins de la polémique.
Que les guerres sont une partie du commerce entre
les États, l‟idée ne garantit ni la paix ni la modération.
Ce que l‟idée apporte, c‟est le point de vue à partir
duquel toutes les guerres peuvent être considérées
comme d‟une même nature, en dépit de leur diversité,
dans le cadre bien entendu d‟une définition classique.
“Nur durch diese Vorstellungsart (dass der Krieg die
Fortsetzung des politischen Verkehrs mit Einmischung
anderer Mittel) wir der Krieg wieder zur Einheit, nur mit
ihr kann man alle Kriege als Dinge einer Art betrachten,
uni nur durch sie wird dem Urteil der rechte und genaue
Stand und Gesichtspunkt gegeben, aus welchem die
grossen Entwürfe gemacht und beurteilt werden sollen”.
(VIII, 6, p. 992). De la diversité des politiques suit la
diversité des guerres. Cette Vorstellungsart est double-
ment indispensable parce que “der wirkliche Krieg kein
so Konsequentes, auf das Ausserste gerichtetes Bestreben,
ist, wie er seinen Begriff nach sein sollte, sondern ein
Halbding, ein Widerspruch in sich”. Si la guerre réelle
peut être une contradiction en soi, il faut bien admettre
une distance considérable entre le concept et la réalité.
Distance qui se retrouve au chapitre I, 1 quand Clause-
witz passe de la guerre en soi, séparée de ses origines et
de sa finalité, pour passer à la réalité.
74 Stratégique

Ce qui différencie le livre VIII de I, 1, c‟est moins


l‟expression Halbding, Widerspruch in sich, Clausewitz
peut, à la rigueur, user de ces expressions par rapport à
ce concept de la guerre abstraite, de la guerre
déchainement de violence et de haine, séparée de la
totalité politique. Ce qui surprend, au livre VIII, c‟est que
Clausewitz n‟étudie la limitation des entreprises qu‟en
fonction des moyens comme si, tout en reconnaissant les
guerres limitées pour des motifs politiques, il n‟explique
la stratégie qui ne vise pas à la Vernichtung ou à la
Niederwerfung que par le manque de moyens.
Clausewitz, sociologue de la guerre, constate la
diversité des guerres et même la spécificité de la stratégie,
propre à une certaine espèce de guerre. Il l‟écrit explicite-
ment et maintes fois. Mais il revient toujours aux deux
espèces de guerre et de stratégie de Frédéric II et de
Napoléon. C‟est à ces deux périodes historiques qu‟il
emprunte la plupart de ses exemples. D‟où la tentation de
confondre deux types abstraits de guerre et deux cas
concrets historiques, les guerres de l‟Ancien Régime et
celles de la Révolution et de l‟Empire14.

*
* *

Le second tome de mon livre diffère du premier à la


fois par son objet et par son style.
Je me suis donné pour but d‟interpréter la pensée
de Clausewitz selon les méthodes classiques de l‟histoire
des idées (quoiqu‟en pense Hepp) et les allusions au
présent. Les comparaisons entre les Français de 1940 à
1944 et les Prussiens après Iéna, entre les résistants de
la dernière guerre et les patriotes prussiens, n‟avaient
d‟autre but que d‟amener les lecteurs français à sym-
pathiser avec un Allemand qui détestait les Français et
les avait combattus toute sa vie. En revanche, le deuxiè-
me tome se présente comme une série d‟essais, et ceux-ci

14 Ces deux paragraphes sont rayés par R.A. (Nde).


Réponse au professeur Hepp 75

sont évidement vulnérables, surtout à partir du


deuxième chapitre.
Quand je me suis décidé, après avoir donné un
cours sur Clausewitz au Collège de France, à écrire un
ouvrage non sur Clausewitz tout entier, mais sur son
système intellectuel, je ne songeais pas au deuxième
tome. En lisant les commentateurs de Clausewitz, en
particulier les auteurs français qui redécouvrirent tout à
la fois Clausewitz et Napoléon après la défaite de 1870,
je découvris la postérité de Clausewitz, la responsabilité
que Liddell Hart attribuait à la “Marseillaise prus-
sienne”, puis l‟utilisation que faisait Lénine du Traité et
le prolongement historique de l‟armement du peuple.
Ainsi j‟ai été amené à concevoir le deuxième tome.
Pour l‟essentiel, la représentation du système inter-
étatique propre à Clausewitz (VI, 6) demeurait celle qui
dominait les esprits avant la Révolution. Or, depuis la
Révolution russe et, ensuite, l‟arrivée au pouvoir de
Hitler en 1933, le système interétatique différait radi-
calement de la République européenne des États telle
que la décrivait Voltaire dans un passage tant de fois
cité du Siècle de Louis XIV. L‟utilisation des concepts de
Clausewitz dans une situation historique tout autre
prête inévitablement à la critique. Bien plus, il est clair
dès le point de départ que, dans le second tome, c‟est moi
qui parle et non plus Clausewitz. Personne ne peut
parler en son nom, personne ne peut savoir ce qu‟il
aurait pensé, face à des événements tout autres que ceux
qu‟il avait connus ou vécus.
Si l‟on postule que la politique telle que la conçoit
Clausewitz se confond avec la raison d‟État et que celle-
ci peut être définie [comme] abstraction des conflits à
l‟intérieur de la collectivité, on doit conclure que cette
sorte de politique disparait avec les régimes révolution-
naires ou démocratiques et, par conséquence, dans tous
les États d‟aujourd‟hui. La victoire des Alliés “anéantis-
sait” nécessairement le régime national-socialiste, de
même que la victoire de Hitler aurait détruit aussi bien
le communisme que les démocraties parlementaires (en
76 Stratégique

ce sens, croisades de tous les côtés). De même, dans les


guerres de libération nationale, le but visé implique
“l‟anéantissement” du régime établi. Cette guerre aboutit
nécessairement à une décision radicale, à une victoire
totale si l‟on veut Ŕ ou Mao Tsé Toung ou Tchang Kaï-
Chek Ŕ, élimine un régime, les hommes qui l‟incarnent
ou qui ne se séparent pas de lui. La victoire du parti
révolutionnaire peut être plus ou moins cruelle pour le
parti vaincu (exécution ou rééducation), elle n‟équivaut
ni en théorie ni en pratique à l‟hostilité vouée par Hitler
aux juifs Ŕ hostilité qui se traduisit par la “solution
finale”.

À travers la polémique de Hepp, détachant ici et là


des membres de phrases pour susciter la surprise ou
l‟indignation, quelles sont les objections majeures qui
méritent d‟être discutées ? Hepp laisse entièrement de
côté le premier chapitre dans lequel je reprends la
querelle bien connue de Bismarck et de H. von Moltke et
le débat sur la première guerre, à la lumière des
concepts de Clausewitz, anéantissement et épuisement.
La guerre se termina par une paix dictée (Diktat) sans
que la force armée de l‟Allemagne ait été anéantie sur le
champ de bataille. Dans ce cas, je soutiens la thèse que
j‟ai développée ailleurs que la guerre devint une guerre à
mort, plus par le fait de la durée et des cruautés des
opérations que par la volonté initiale des gouvernants.
La guerre nourrit la haine et les gouvernants cherchè-
rent des buts de guerre à la mesure des sacrifices con-
sentis. Hepp insiste, comme l‟a fait avant lui C. Schmitt,
sur la “criminalisation” de la guerre dans le Traité de
Versailles et dans le pacte Briand-Kellogg. J‟ai toujours,
dès ma jeunesse, critiqué cette “criminalisation”. Je vois
mal pourquoi je me serais étendu sur ce point : je me
borne à dire que personne ne justifie plus cette “crimi-
nalisation”. Hepp suggère que les alliés ont été amenés
aux bombardements de Hambourg ou de Dresde par la
“criminalisation” de l‟ennemi. C‟est parce que l‟ennemi
est criminel que l‟on veut le détruire. En ce cas, j‟oublie-
Réponse au professeur Hepp 77

rais la “politique subjective” pour revenir à la “politique


objective” afin d‟innocenter les Alliés alors que, ailleurs,
je reviens à la théorie de la politique subjective pour
accabler Hitler.
Tous les belligérants de la deuxième guerre visaient
une victoire de Niederwerfung, l‟anéantissement des
forces armées de l‟ennemi et l‟élimination du régime de
l‟ennemi. Quand Staline disait à Djilas que cette guerre
était idéologique et que, inévitablement, chaque armée
amenait avec elle ses idées, il percevait correctement le
caractère de cette guerre, qui dérivait de la nature des
États (ce qui n‟est pas étranger à la pensée de Clause-
witz). On peut dire que le communisme avait déjà créé
une “guerre civile mondiale” (je reviendrai sur ce point),
mais, dans les années 1930, l‟Union soviétique était trop
faible pour attaquer militairement les pays européens. Il
fallut Hitler15 pour que l‟Union soviétique, soutenue par
les Anglo-Américains, l‟emportât sur l‟armée allemande
et devînt du même coup une puissance mondiale, capable
de conquérir ou de dominer l‟Europe entière.
En quel sens la direction de la guerre fut-elle plus
“politique” à Berlin et à Moscou qu‟à Washington ou à
Londres ? Hitler, quand il prit le commandement des
forces armées, rétablit l‟unité du pouvoir d‟État et du
chef de guerre. Mais, avant même cette décision, il inter-
vint dans la conduite des opérations, pour des motifs
extramilitaires. Si l‟on admet Ŕ comme certains histo-
riens Ŕ qu‟il arrêta les chars d‟assaut pendant quarante-
huit heures afin de sauver l‟armée anglaise à Dunkerque
dans l‟espoir de conclure une paix de compromis avec la
Grande-Bretagne, il subordonna la grammaire militaire
à la logique de la politique. Quand il infligea aux popu-
lations russes occupées un traitement impitoyable, il
agissait en fonction de son “bric-à-brac” idéologique (ce
mot semble heurter Hepp : Hitler avait un certain génie,
mais Mein Kampf ou les Tischgespräche justifient ce

15 J‟avoue mon erreur : je ne savais pas que Hitler avait étudié


Clausewitz.
78 Stratégique

terme) et, par là-même, il s‟aliéna les populations, hos-


tiles à Staline, qui lui auraient peut-être donné la
victoire. Le pouvoir d‟État était concentré en un homme,
possédé par ses fantasmes. Encore une fois, Clausewitz
n‟a jamais dit que la suprématie du pouvoir d‟État
conforme à la logique garantit la sagesse de celui-ci.
Staline, lui aussi, au cours même de la guerre,
songeait à des buts politiques, par exemple dans son
action à l‟égard de la Pologne (Katyn, passivité pendant
l‟insurrection de Varsovie). En revanche, F.D. Roosevelt
refusait de prendre en compte les conséquences proba-
bles de telle ou telle stratégie au-delà de la guerre. La
destruction des forces armées du IIIe Reich constituait
l‟objectif premier, absolu, mais réel ; c‟est après la
victoire militaire d‟anéantissement que l‟on se soucierait
de l‟organisation du monde. Les dissensions entre Roose-
velt et Churchill, durant la dernière phase de la guerre,
tenaient au refus du président américain de subordonner
la grammaire militaire à des arguments, invoqués par
Churchill, de logique politique.
Que Roosevelt ait, lui aussi, obéi à une sorte de
logique politique, obtenir le soutien du Congrès, ne pas
se laisser lier les mains par une déclaration comparable
à celle de W. Woodrow, apparaît à Hepp un laxisme de
vocabulaire. N‟importe quoi devient politique. Mais le
pouvoir d‟État, en un régime démocratique, n‟est pas
toujours libre d‟obéir à la raison d‟État telle qu‟il la
conçoit. Il doit s‟assurer le consentement du Congrès,
forme nouvelle de ce que Clausewitz aussi tenait pour
nécessaire, la confiance du peuple dans ses chefs, la
communication entre celui-là et ceux-ci. Lénine et Hitler
ont l‟un et l‟autre interprété à leur manière la leçon de
Clausewitz, mais ils ont aussi conçu une des applications
possibles de cette leçon à partir du moment où le pouvoir
d‟État est ou bien idéologique et despotique, ou bien
démocratique au sens moderne, à savoir expression d‟un
parti majoritaire et toujours mis en question par d‟autres
partis.
Réponse au professeur Hepp 79

Pourquoi n‟ai-je pas expliqué les bombardements


anglo-américains par la “criminalisation” de l‟ennemi,
comme Hepp me reproche de ne pas l‟avoir dit ? Je
regrette d‟être contraint de revenir sur ces aspects des
guerres du XXe siècle qui rallument les passions des
peuples, aujourd‟hui réconciliés (je l‟espère). Quand
Bismarck insistait sur le bombardement de Paris, dans
la guerre 1870-1871, était-il victime du faux idéalisme
américain et de la criminalisation de la guerre ? Quand
l‟aviation allemande, en 1940, détruisit un quartier
entier de Rotterdam pour hâter la capitulation des Pays-
Bas, faisait-elle la distinction entre civils et militaires ?
Hitler aussi, je l‟entends encore, proclamait qu‟il allait
“die englischen Städte ausradieren”.
On peut plaider qu‟entre le traité de Versailles et
l‟arrivée de Hitler au pouvoir et de sa volonté de guerre,
il y a une relation de cause à effet. Mais, ni dans mon
livre, ni dans cet article, je n‟entends retracer le cours
tragique de l‟Europe en ce siècle et répartir les responsa-
bilités entre les uns et les autres. La guerre déclenchée
par une Allemagne nationale-socialiste, dirigée par un
Hitler qui avait annoncé à l‟avance qu‟il vaincrait ou
disparaîtrait, ne pouvait être qu‟une guerre proche de la
guerre absolue et qui se terminerait par une décision
radicale. Vaincu, Churchill aurait été jugé par un
tribunal créé par le vainqueur.
Les bombardements des villes allemandes ne répon-
daient ni à la grammaire militaire ni à la logique politi-
que. Puisque les Alliés combattaient avant tout le régime
hitlérien, ils agissaient en sens contraire de leur fin
politique, puisqu‟ils unissaient le peuple à son régime
alors qu‟ils souhaitaient le séparer de lui. Militairement,
les calculs des conseillers scientifiques furent démentis
par les faits : les bombardements de zone n‟empêchèrent
pas l‟augmentation, chaque année, de la production de
guerre, des chars et des avions. Les bombardements ne
furent efficaces militairement qu‟à partir de 1944, lors-
qu‟ils portèrent sur des points vulnérables et essentiels
de la machine de production.
80 Stratégique

La guerre devint guerre totale. De ce glissement,


tous les belligérants portent la responsabilité. Hitler fit
bombarder Londres en 1940-1941, de nouveau en 1944 et
1945 et il comptait sur les Vl et les V2. Les Alliés en
firent davantage parce qu‟ils possédaient plus de
moyens. Aucun des camps, aucun des chefs de guerre ne
furent innocents de crimes de guerre (définis par le droit
des gens). Que l‟on se souvienne de l‟extermination des
officiers polonais à Katyn et du bombardement de
Dresde. La distinction des soldats et des civils, des com-
battants et des ouvriers tend à disparaître16. Les usines
entretiennent la machine de guerre : on peut détruire la
machine de guerre en détruisant les usines qui la
ravitaillent. Clausewitz, lui aussi, bien avant l‟aviation
et l‟arme nucléaire, considérait les ressources de l‟armée
comme une des cibles de l‟action de guerre.
Venons à ce que signifie, conceptuellement et en
fait, le moment Hitler, autrement la substitution de la
communauté raciale à l‟entité politique. En un sens, tous
les États, même démocratiques, pluralistes, ne peuvent
pas définir une diplomatie, abstraction faite de leur
régime et du régime de leurs alliés et adversaires. Le
droit des gens classique que Carl Schmitt analyse avec
admiration et nostalgie, sortit des guerres de religion et
ne résista pas aux guerres idéologiques (même si celles-
ci sont aussi et peut-être surtout des guerres de puis-
sance). Il n‟en résulte pas que ces idéologies sont
interchangeables [et qu‟on peut] oublier les deux “parti-
cularités” de Hitler qui empêchent de le “banaliser”.
Si l‟on entre dans l‟univers des valeurs et des
responsabilités, on ne peut pas oublier que Hitler
déchaîna la guerre ; l‟attaque contre la Pologne alliée à
la Grande-Bretagne et à la France équivalait à une
déclaration de guerre aux trois pays. Même si Staline
participa au partage de la Pologne et rendit possible

16 Certes, il subsiste un intervalle entre les bombardements qui


visent un objectif précis (par exemple les usines Renault, à Paris,
qui furent bombardées par l‟aviation anglaise) et les bombarde-
ments de zone.
Réponse au professeur Hepp 81

l‟entreprise de Hitler, celui-ci fut l‟instigateur. Dans le


droit des gens classiques, la guerre aurait été jugée
immorale, mais, déclarée selon les formes, elle aurait
mis face à face des ennemis, l‟un et l‟autre justes. Dans
l‟Europe de 1939, [avec] Hitler et Staline inséparables
tous deux de leur idéologie respective, une telle guerre
ne pouvait prendre les mêmes caractères que celle de
1870-1871. À moins d‟une abdication de la France et de
l‟Angleterre après la destruction de la Pologne, à moins
d‟une rébellion des généraux allemands contre Hitler,
cette guerre ne pouvait pas ne pas s‟élever aux extrêmes,
en ce sens que les belligérants y engageraient toutes les
ressources. Les aspects matériels de la guerre totale,
bombardements de zone, V1 et V2, résultaient des
techniques en même temps que de la grandeur de
l‟enjeu.
En revanche, ce qui n‟était pas impliqué ni par la
grandeur de l‟enjeu, ni par les armes, ni par la haine
poussée au rouge par la guerre elle-même, c‟est l‟exter-
mination de millions de Juifs. Hepp, dans une phrase
obscure, écrit (p. 421) : “Indem er dats Bild der « Gaz-
kammer » aufdunkeln lässt, mag er Gefühle auf seiner
Seite ziehen, nicht das Denken”. Il ne s‟agit pas d‟émo-
tion, mais d‟analyse. Ce qui, en effet, met à part Hitler,
c‟est une conception raciale qui conduisit au massacre
systématique, industriel, de millions de Juifs (et éven-
tuellement d‟autres races). C‟est une chose de tuer d‟un
coup 80 000 êtres humains par une bombe nucléaire ou
par des bombes au phosphore, c‟en est une autre de
déporter des millions d‟êtres sans défense pour les
fusiller ou les gazer.
Bien entendu, les bombes frappent effectivement et
non pas en apparence les populations civiles, ceux qui
ont ordonné ces bombardements savaient qu‟ils tueraient
des civils ; ce qui caractérise ces bombardements odieux
et les différencie de l‟extermination des Juifs, c‟est que,
la guerre finie, Anglais ou Américains ne songent plus à
frapper les populations du pays vaincu. La guerre finie
par la victoire hitlérienne, l‟extermination des juifs
82 Stratégique

aurait continué jusqu‟à l‟extinction de la “race”. Hitler


n‟a pas seulement “criminalisé” l‟agresseur, il a mis hors
de l‟humanité un groupe humain.
Hepp me répondrait peut-être que ces différencia-
tions subtiles, typiques d‟un libéral (terme péjoratif,
semble-t-il, sous sa plume), n‟importent guère puisque,
d‟une manière ou d‟une autre, on tue par milliers des
êtres vivants qui ne prennent pas part au combat.
J‟espère pourtant qu‟il réfléchira avant de répondre en
ces termes. Je ne suis pas de ceux qui justifient par les
fins idéologiques les actes qu‟ils condamneraient impi-
toyablement si les acteurs se réclamaient d‟une autre
idéologie. Dans le cas de Hitler, le rapport entre l‟idée et
l‟acte, entre le racisme et la solution finale, est tel qu‟on
n‟en observe l‟équivalent nulle part ailleurs.
L‟extermination des Juifs n‟est pas la seule consé-
quence de l‟idéologie hitlérienne dans le cours des hostili-
tés. Les pays de l‟ouest furent traités autrement que
ceux de l‟est. Le régime d‟occupation, en Pologne, tendait
à détruire la culture même de la Pologne, au point d‟y
supprimer l‟enseignement supérieur. De même, la des-
truction totale de Varsovie au point qu‟il ne subsiste plus
pierre sur pierre ne s‟explique pas par des considérations
d‟ordre militaire, elle Ŕ comme la solution finale Ŕ
préparait l‟après-guerre, l‟ordre qui serait établi après la
victoire hitlérienne.
Une victoire d‟anéantissement est la condition
nécessaire ou d‟une paix dictée ou de la destruction de
l‟État ennemi. Le traité de 1919 fut dicté par les Alliés
parce que l‟armée allemande, bien que non défaite sur le
champ de bataille, fut hors d‟état de poursuivre le
combat après l‟armistice. Les Alliés ne voulaient pas
“anéantir” l‟Allemagne bien qu‟ils aient imposé des
conditions (Alsace-Lorraine à l‟ouest, les frontières de la
Pologne à l‟est) qu‟aucun gouvernement allemand
n‟“aurait accepté” s‟il n‟y avait été contraint. La volonté
d‟anéantir les forces armées de l‟ennemi n‟implique pas
la volonté d‟anéantissement politique de l‟ennemi. En
1871, Bismarck souhaitait une victoire militaire totale
Réponse au professeur Hepp 83

pour dicter les conditions de paix, non pour anéantir la


France.

Dans le cas de 1939-1945, la volonté des Alliés


d‟une victoire militaire d‟anéantissement ne se séparait
pas de la volonté “d‟anéantir” le régime fasciste en Italie
ou national-socialiste. Si la volonté “d‟éliminer” Hitler et
le national-socialisme, aboutit à la “croisade” de Roose-
velt, les Alliés, en 1815, menaient aussi une croisade en
refusant de traiter avec Napoléon (par accident, l‟empe-
reur du Japon règne encore). La capitulation incondi-
tionnelle17 dérivait de la volonté non de détruire le
peuple ou l‟État de l‟ennemi, mais de dicter les termes de
la paix et d‟éliminer les “responsables” de la guerre ou
du régime établi. Clausewitz a écrit plusieurs fois que la
décision la plus grave du pouvoir d‟État est de saisir la
nature de la guerre qui est sur le point d‟éclater ou qui a
commencé. En janvier 1940, le colonel de Gaulle rédi-
geait un rapport, envoyé par ordre hiérarchique à tous
les chefs militaires et civils de la France, dans lequel il
diagnostiquait une guerre planétaire qui durerait des
années et s‟étendrait au monde entier. Le diagnostic, qui
s‟est révélé exact, se fondait sur des faits matériels (le
nombre des hommes en armes, de canons, de chars,
d‟avions, du potentiel économique des belligérants, etc.),
mais aussi sur une interprétation de la nature des
régimes aux prises et des hommes au pouvoir. Celui qui,
à l‟Ouest, jugeait que Hitler irait jusqu‟au bout et
attirerait contre lui une coalition sous laquelle il succom-
berait, voyait juste. Le diagnostic de la “politique objec-
tive” ou de la “situation historique en 1940” contribuerait
à créer la conjoncture à partir de laquelle l‟élimination
du régime hitlérien devenait un but de guerre de
Roosevelt et de Staline.

17 Je n‟approuve pas, j‟analyse. Pour Roosevelt, le pouvoir d‟État


n‟était nullement contraint de lancer la formule “capitulation incon-
ditionnelle”. Il aurait pu négocier, sinon avec Hitler ou Himmler, du
moins avec des opposants Ŕ comme il le fit en Italie.
84 Stratégique

En 1939 ou 1940, la personnalité de Hitler, la


nature du national-socialisme, les contradictions entre
les paroles et les actes du Führer conditionnaient, voire
déterminaient le jugement porté par le colonel de Gaulle
en 1939, celui de Churchill en 1940. La guerre irait
jusqu‟au bout, donc à une victoire militaire totale d‟un
des belligérants.
Le jugement émis par le responsable du pouvoir
d‟État à Londres exprimait-il la “raison d‟État”, indis-
cutable, de l‟empire britannique ? Quand Hitler déclarait
que l‟empire britannique ne survivrait pas à la guerre à
mort nécessaire pour réduire le IIIe Reich, il ne se
trompait pas.
Selon mon interprétation, écrit Hepp, je n‟ai rien à
reprocher à Hitler ; il a conduit la guerre selon le
principe de la suprématie du pouvoir d‟État sur les chefs
militaires. Hepp a raison sur ce point. Quant au contenu
même de l‟entreprise de Hitler, il me parait dérisoire
d‟inventer quel aurait été le jugement de Clausewitz.
Clausewitz, dans son temps, fut surtout un doctrinaire
de la défense et de la contre-offensive écrivant au temps
où la Prusse n‟était que la plus vulnérable des grandes
puissances, il a traité de la défensive plus que de
l‟offensive. Au chapitre VI, 6, il explique, à la lumière de
mille années d‟expériences, que les entreprises de domi-
nation, en Europe, se heurtent le plus souvent à la coali-
tion des États menacés. Il n‟a jamais prêché les con-
quêtes mais il n‟a pas non plus dénoncé, dans son Traité,
les ambitions et les conquêtes de Napoléon, il les expli-
que par les conséquences de la Révolution française Ŕ ce
qui ne l‟empêchait pas de combattre avec passion le
général Bonaparte, empereur des Français et Dieu de la
guerre. Il me paraît donc futile de se demander quelle
aurait été la réaction de Clausewitz à l‟entreprise de
Hitler. J‟ai cité quelques remarques de Clausewitz sur la
campagne de Russie qui conservent une valeur aujour-
d‟hui. Je ne lui ai attribué à aucun moment mes propres
jugements sur Hitler et le national-socialisme.
Réponse au professeur Hepp 85

Clausewitz, dans le Traité, n‟a jamais précisé les


fins que le pouvoir d‟État devrait se donner en fonction
de l‟ensemble de ses intérêts. Quand Hitler veut, par une
guerre à ses yeux inévitable, dominer l‟Europe entière et
élargir l‟espace d‟une peuple allemand de cent millions
d‟êtres, les critiques peuvent opposer à ce projet ou des
objections morales ou des objections pragmatiques (le
Reich n‟a pas la force d‟accomplir ses projets) ; ils
peuvent se référer à l‟autorité de Clausewitz en citant le
passage de VI,6 : le perturbateur, le conquérant provo-
que la coalition des autres États, hostiles à l‟empire
universel et menacés par la puissance d‟un seul.

L‟analyse de la situation actuelle présente les


mêmes difficultés, accrues, que la deuxième guerre du
XXe siècle. Bien que Clausewitz n‟ait ignoré ni la petite
guerre, ni la guérilla, ni les collaborateurs, ni les résis-
tants, il n‟a pas, comme l‟avait fait Ed. Burke à propos de
la République française et des Jacobins, pressenti une
guerre civile internationale, permanente, entre la Révo-
lution française, ses agents et ses fidèles et les défen-
seurs de l‟ordre ancien. Aujourd‟hui, Hepp me reproche
de ne pas prendre à mon compte la théorie de la guerre
civile internationale. Guerre déclenchée par le commu-
nisme ou résultant de l‟incompatibilité entre l‟idée et la
pratique marxiste-léniniste et les États rebelles à ce
nouvel Evangile. Il aperçoit une contradiction entre ce
que j‟écris aux pages I, 75-77 et aux pages 278-279. Là
encore, en me relisant, j‟ai été stupéfié par les procédés
de mon critique.
Au chapitre II, 2, j‟expose brièvement l‟interpréta-
tion de Clausewitz par Lénine tout en indiquant de
quelle manière il tourne dans son propre sens la pensée
de Clausewitz, substituant au pouvoir d‟État, représen-
tant l‟ensemble des intérêts nationaux, n‟importe quel
sujet, parti, classe, dont l‟action, en temps de guerre,
poursuit l‟action menée en temps de paix. J‟admets que
Lénine a mis au jour un des sens possibles de la For-
mule. En revanche, la philosophie de l‟histoire qui
86 Stratégique

permet tout à la fois de déterminer la signification juste


d‟une guerre et la justice d‟une cause me semble étran-
gère à l‟officier prussien (p. 76). Ce qui n‟empêche pas
Hepp de s‟indigner que je ne rappelle pas, une fois de
plus, la même idée alors que je commente à la page 269,
l‟utilisation de Clausewitz par les auteurs soviétiques.
Au reste, “le patriarche de l‟anticommunisme”, comme
l‟écrit un journal soviétique, s‟imaginait que les lecteurs
saisiraient la part d‟ironie que contenait le certificat
d‟orthodoxie clausewitzienne que j‟attribue aux auteurs
soviétiques.
En mettant la lutte de classes à la racine de toutes
les sociétés et des relations entre les États, Lénine et
Staline créent un univers intellectuel étranger à Clause-
witz. Mais j‟ai admis que Lénine a mis au jour un des
sens possibles de la Formule. Dans la conclusion de ce
livre, j‟analyse brièvement les références à Clausewitz
des théoriciens soviétiques qui mêlent théorie, idéologie
et propagande. Je laisse de côté les thèmes d‟idéologie et
de propagande que j‟ai (avec beaucoup d‟autres) réfutés
bien souvent. Je m‟en tiens à un problème : de la lutte de
classes résulte-t-il une guerre permanente, l‟indis-
tinction entre les États ?
Je m‟attache à un seul problème : la séparation
entre guerre et paix a-t-elle disparu ? J‟admets que la
frontière est brouillée, que les États, même en temps de
paix, emploient des moyens qui n‟auraient pas été
tolérés à la belle époque de la République européenne
des États. Mais que devient la notion de guerre si
l‟Union soviétique mène la guerre en permanence, contre
les États, contre la France ? Si la guerre civile est
mondiale, combien y-a-t-il de belligérants, combien de
camps ? Les relations actuelles entre Moscou et
Washington appartiennent-elles à la même catégorie que
les relations entre les États-Unis et le Nord-Vietnam
entre 1965 et 1973, ou entre le Vietnam et le Cambodge
de Pol Pot à la fin de 1978 ?
Les auteurs soviétiques reprennent la définition de
Clausewitz que Hepp n‟aime pas, qu‟il juge peu réussie :
Réponse au professeur Hepp 87

les relations entre les États ou entre les classes se


déroulent sans interruption, elles deviennent guerres
dans les périodes où l‟emploi de la violence est prédo-
minant. Je vois mal pourquoi Hepp s‟indigne que je
tienne cette définition compatible avec la pensée de
Clausewitz puisqu‟il a reconnu, mais déploré, une telle
définition classique. Bien plus, en distinguant les grèves
ou les émeutes de la guerre civile, la lutte des classes de
la guerre civile par la quantité de la violence, les
Soviétiques suivent une méthode que Hepp affectionne :
en suivant la voie descendante qui va de la guerre civile
(par exemple dans l‟Espagne de 1936) aux grèves, aux
bagarres, au terrorisme de l‟Allemagne fédérale ou de la
France d‟aujourd‟hui, on rencontre un point de rupture,
à partir duquel la situation ne peut plus être désignée
par le même concept. La bande à Baader en République
fédérale, ne provoque pas une guerre civile.
Dans la critique du premier tome, Hepp adopte un
ton de supériorité et d‟arrogance mais, dans l‟ensemble,
il argumente. Dans la critique du deuxième tome, il a
perdu, me semble-t-il, le désir de comprendre et de discu-
ter, il n‟a plus d‟autre intention que de disqualifier.
Encore un exemple, j‟ai analysé dans les trois chapitres
de la deuxième partie du tome II les diverses guerres de
cette période historique, l‟incompatibilité des idéologies,
les guerres, localement limitées, qui aboutissent à une
victoire d‟anéantissement, le danger de l‟ascension aux
extrêmes, même avec les armes nucléaires, bien que
jusqu‟à présent les armes nucléaires n‟ont été destinées
qu‟à la dissuasion et non à la décision. J‟ai analysé, non
approuvé ou recommandé, l‟univers interétatique de
l‟après-guerre. Il s‟en prend à une phrase de la page 279 :
“Parce qu‟ils ne mènent pas une croisade en vue d‟im-
poser une idéologie dogmatique, les Occidentaux s‟effor-
cent (ou devraient s‟efforcer) de répandre une philosophie
modeste : avec la guerre absolue disparaît l‟ennemi
absolu, celui dont la survie met en danger sa propre vie.
À l‟âge nucléaire, nulle volonté étatique ne tend incondi-
tionnellement à la mort de l‟autre”.
88 Stratégique

Dans ce passage, je n‟interprète pas la société des


États telle qu‟elle est, je suggère aux Occidentaux la
conception, à mes yeux la meilleure, pour éviter le pire.
Si l‟on suppose qu‟une guerre civile se déroule, en un
temps de pseudo-paix, la logique conduit à une victoire
d‟anéantissement de l‟une ou de l‟autre partie. Une
guerre civile, par définition, comme je l‟indique plusieurs
fois, aboutit inévitablement à l‟élimination d‟un des deux
candidats au pouvoir, celui qui le détient, celui qui veut
y accéder. Étendue au monde entier, cette guerre civile
impliquerait un aboutissement radical en faveur de l‟une
ou de l‟autre partie. Peut-être les dirigeants de l‟État
marxiste-léniniste continuent-ils de penser que la riva-
lité entre les régimes socialistes et les régimes capita-
listes se terminera nécessairement par la mort du capi-
talisme. Mais, en attendant, le marxisme-léninisme s‟est
incarné dans plusieurs États, chacun d‟entre eux l‟inter-
prétant à sa manière. Bien plus, chacun de ces partis
marxistes a pris en compte sa nation, ses gloires et ses
inimitiés, au point que des guerres entre les pays frères
du socialisme ont déjà éclaté. Dès lors, je préfère ne pas
caractériser l‟actuelle situation du système interétatique
comme une situation de guerre civile universelle, sans
pour autant méconnaître à quel point les modalités de la
paix d‟aujourd‟hui diffèrent de celles des siècles
précédents (encore que, dans la période de la Révolution
et de l‟Empire, se soient manifestés, de manière atté-
nuée, des phénomènes de guerre civile et étrangère :
qu‟on relise E. Burke pour s‟en convaincre).

Concluons : que l‟univers actuel diffère de celui de


Clausewitz, je l‟explique par deux fois (II, p. 76 et
p. 232). Il n‟y a, dans le Traité, aucune philosophie de
l‟histoire qui permette de qualifier telle guerre juste,
telle autre injuste. Le sujet de l‟histoire, c‟est l‟État ou la
nation. Or la “nationalisation” des partis marxistes-léni-
nistes, une fois maîtres d‟un pouvoir étatique, l‟éclate-
ment de l‟internationale communiste, rendent de plus en
plus malaisé de définir les belligérants, les ennemis et
Réponse au professeur Hepp 89

les alliés, dans le système interétatique. La République


fédérale allemande est-elle en guerre avec la bande à
Baader, avec le communisme international ? Avec quel
État ou quelle internationale la France est-elle en
guerre ? Même si l‟on définit la guerre par l‟hostilité
plutôt que par le moyen (la violence), on parviendrait
malaisément à discerner les fronts, les camps, les alliés
et les ennemis. Ce n‟est que par référence à la menace de
la force militaire de l‟Union soviétique que la France
appartient à l‟Alliance atlantique. C‟est encore par réfé-
rence à la violence entre États que s‟organise le système
interétatique alors que, dans le marché mondial, les
groupes d‟intérêts se forment tout autrement.

Le compte-rendu de Hepp me laisse finalement


rêveur. Pourquoi tant de pages sur un livre peuplé de
contradictions ? Pourquoi le mettre au dessus des deux
autres livres, en particulier la remarquable biographie
de Paret ?
Hepp m‟impute une intention peu honorable à
l‟origine de ce livre. Je me demande, en vérité, quel
profit illégitime je peux tirer des années que j‟ai
consacrées à ce travail. C‟est en préparant mon cours, en
lisant la correspondance et les autres écrits de Clause-
witz, que je me passionnai pour l‟homme et l‟œuvre
inachevée qui, d‟après l‟auteur lui-même, prête à tant de
contre-sens. Une fois engagé dans cette recherche, je fus
entraîné. Les interprètes français de Clausewitz me
ramenaient à la première guerre, la lecture de Lénine à
la deuxième, celle de Mao Tsé Toung à la dialectique des
irréguliers et des réguliers, de la défensive et de
l‟offensive. À ce point, je fus tenté d‟appliquer les
concepts de Clausewitz à la conjoncture actuelle, ce que
la société Clausewitz est en train de faire en un ouvrage
collectif.
Mais, puisque Hepp ne recule pas devant les insi-
nuations personnelles, je voudrais, sans imiter ses mau-
vaises manières, m‟interroger sur sa colère. Le prussia-
nisme a été diffamé ; il se peut, en comparant les
90 Stratégique

patriotes prussiens contre Napoléon aux résistants euro-


péens contre Hitler, je ne les abaisse pas, je les exalte
aux yeux du moins de la plupart des lecteurs d‟aujour-
d‟hui, en France et en Allemagne. Dans le deuxième
tome, je formule quelques rares jugements de valeur ; je
critique les écrits du maréchal Foch ; je n‟omets pas
l‟application du principe d‟anéantissement par l‟aviation
anglo-américaine et je cite dans une annexe la condam-
nation par un Américain de cette tactique. Mon crime,
aux yeux de Hepp, me semble-t-il, est de ne pas attribuer
à la volonté d‟anéantissement elle-même, issue de la
criminilisation de l‟ennemi, les bombardements de zone
et d‟introduire une nuance entre Staline et Hitler. Je
distingue l‟hostilité absolue au sens politique (le révolu-
tionnaire veut éliminer le régime établi et ses hommes)
et l‟hostilité au sens physique (le racisme aboutissant
aux chambres à gaz et au génocide).
Je ne suis guère sensible à l‟antisémitisme (à mon
âge, je suis blindé) ; l‟antisémitisme diffus ou la franco-
phobie de Clausewitz me laissent indifférent. Une hosti-
lité qui conduit à l‟extermination est quelque chose
d‟autre que l‟hostilité qui aboutit (à en croire Hepp) aux
bombardements de zone (que les deux parties pratiquè-
rent en fonction de leurs moyens). Ce n‟est pas ma
judéité ou le libéralisme qui me dicte cette discrimina-
tion. Quand les autorités hitlériennes d‟occupation trai-
taient les Russes en Untermenschen, elles annonçaient
ce qu‟aurait pu être l‟Europe nationale-socialiste. Les
Américains ont détruit les villes ; ils ont aidé à les
reconstruire. Même les Soviétiques n‟ont pas empêché le
développement éonomique ou intellectuel des pays aux-
quels ils ont imposé leur régime. “L‟hostilité qui se fonde
sur la lutte de classes n‟a pas revêtu des formes moins
extrêmes, moins monstrueuses que celles qui se fondaient
sur l‟incompatibilité des races… Il reste une différence
entre une philosophie dont la logique est monstrueuse et
celle qui se prête à une interprétation monstrueuse”. (II,
p. 218) Je comprends qu‟un Allemand, même antihitlé-
rien, ait souhaité la victoire allemande (parce que, selon
Réponse au professeur Hepp 91

le mot de E. Jünger, “Hitler passe et le peuple allemand


reste”), mais d‟autres Allemands, par haine de Hitler et
de son régime, n‟ont pas hésité à prendre les armes
contre les troupes du IIIe Reich. J‟ai fait davantage
d‟allusions au cas de conscience des Français après 1940
qu‟à ceux des Allemands avant et pendant la guerre. Je
ne crois pas que j‟aie rien écrit de nature à blesser ou à
irriter un patriote prussien ou allemand. Or, en lisant la
dernière partie du compte-rendu, j‟éprouve le sentiment
d‟être rendu au début de ce siècle quand les controverses
sur Clausewitz, entre les deux côtés du Rhin, dégéné-
raient en une bataille de plume franco-allemande. Je
décèle plus de passion dans la philippique de Hepp que
dans mes analyses.
Il me reproche de préserver le système interna-
tional d‟aujourd‟hui, plein de bruit et de fureur, de le
confondre avec la paix, sans autre souci que de prévenir
l‟ascension aux extrêmes de la guerre nucléaire. Dans le
monde d‟aujourd‟hui, je pense, en effet, que la guerre
nucléaire entre les grandes puissances constituerait une
catastrophe pour les belligérants aussi bien pour l‟huma-
nité entière. Que l‟hostilité entre l‟Union soviétique et les
Etats-Unis, entre l‟Union soviétique et la Chine popu-
laire, demeure, en profondeur, “totale” Ŕ chacun voulant
la mort de l‟autre, le régime et les idées de l‟autre Ŕ, il se
peut que cette hostilité s‟exprime par l‟intermédiaire de
leurs alliés ou clients respectifs, nous le savons. Que ces
guerres, limitées dans l‟espace et par les armes em-
ployées, soient détestables et souvent horribles, qui en
doute ? Il n‟y a pas besoin d‟être un disciple ou un lecteur
de Clausewitz pour savoir qu‟il n‟y a rien d‟humanitaire
dans la guerre. Mais la démesure des armes nucléaires a
jusqu‟à présent dissuadé les Grands de chercher une
décision et prévenu une troisième guerre livrée dans le
style des deux premières. En ce cas, la nature des
moyens Ŕ les armes Ŕ influe sur les buts que se donnent
les États hostiles. Bien que Clausewitz n‟ait ni vécu, ni
conceptualisé une telle conjoncture, il n‟a nullement
ignoré que les buts militaires et les fins politiques
92 Stratégique

dépendent aussi de l‟instrument, des armées. Il n‟y a


rien là qui appelle l‟indignation.
Les guerres que l‟on appelle limitées par opposition
à la guerre générale, livrée avec les armes nucléaires,
diffèrent des guerres de la deuxième espèce, menées aux
frontières pour une province. Aussi bien n‟ai-je pas
analysé les diverses formes de la guerre-caméléon à
notre époque en me référant à la forme concrète de la
guerre de la deuxième espèce selon Clausewitz. J‟ai
illustré le thème de la guerre-caméléon et les modalités
originales du commerce entre les États, en un temps où
sont braqués en permanence les missiles nucléaires
capables de traverser en quelques minutes des milliers
de kilomètres : “Yet in all times, kings, and Persons of
sovereign authority because of their independency, are in
continual jalousies and in the state and posture of
gladiators ; having their weapons pointing and their eyes
fixed on one other ; that is, their Forts, Garrisons, and
(…) upon the frontiers of their Kingdoms...”. L‟état de
guerre entre les États, selon la description classique de
Hobbes ; les armes nucléaires la modifient sans la
bouleverser.
Faut-il s‟étonner que je préfère ce système interéta-
tique, plein de petites guerres, à celui qui sortirait d‟une
décision radicale entre les Grands ennemis ? Je com-
prends mal la réaction de Hepp. Sauver les guerres pour
sauver l‟humanité de la guerre totale et nucléaire, telle
fut l‟histoire des trente dernières années. Peut-être la
technique permettra-t-elle demain aux Grands d‟utiliser
les armes nucléaires pour la décision et non plus seule-
ment pour la dissuasion. Les moyens peuvent inciter les
hommes à la prudence ; tant que subsistent les passions
des masses et les intentions hostiles des États, nul ne
peut exclure que les guerres s‟élèvent une fois de plus
demain à l‟extrême Ŕ ce qui n‟interdit pas de plaider
pour l‟accord implicite des ennemis sur la limitation des
hostilités.
Vient enfin l‟essentiel. J‟aurais présenté Clausewitz
comme “harmlos”. Il est vrai que j‟ai rectifié l‟image que
Réponse au professeur Hepp 93

les Français se firent longtemps d‟un Prussien qui fut


toute sa vie passionnément hostile à la France parce que
la France menaçait l‟équilibre européen. À coup sûr, il a
compris le mécanisme de l‟ascension aux extrêmes, il a
été le théoricien de la bataille d‟anéantissement, il mit
en garde contre la méconnaissance de l‟ennemi, il
répétait que la guerre n‟a rien d‟humanitaire et que l‟on
ne remporte pas la victoire sans faire couler de sang.
Mais la phrase que cite Hepp : “il est absurde
d‟introduire dans la philosophie de la guerre en tant que
telle un principe de modération” n‟a pas le sens qu‟il lui
donne, car, avant cette phrase, il explique pourquoi les
guerres entre pays cultivés sont moins dévastatrices : les
guerres sortent de l‟état social : “Aus diesem Zustand
und seinen Verhältnissen geht der Krieg hervor, durch
ihn wird er bedingt, eingeengt, ermässigt : aber diese
Dinge gehören ihm nicht selbst an, sind nur ein Gege-
benes” (pp. 192-193). Il s‟agit donc du concept philoso-
phique de la guerre, de la guerre en tant que telle. Mais
la guerre réelle sort de la situation sociale et elle est
conditionnée, limitée, modérée par elle. Qu‟elle puisse
être limitée par la démesure des armes n‟est pas impen-
sable : pari sur le calcul raisonnable.
Je me proposais de maintenir l‟équilibre entre les
deux tendances de la pensée de Clausewitz, entre les
deux tendances de la guerre elle-même. Abandonnée à
elle-même, elle peut toujours monter aux extrêmes et il
suffit d‟un des deux duellistes pour contraindre l‟autre à
monter aux extrêmes. Les passions populaires, la
grandeur des intérêts en jeu entraînent l‟ascension. Mais
ni le chef de guerre ne vise toujours l‟anéantissement des
forces armées de l‟ennemi, ni le pouvoir d‟État ne se
donne toujours pour fin de dicter les conditions de la paix
ou de détruire l‟État adverse. Le pouvoir d‟État peut être
principe de modération dans les guerres réelles. Des
deux tendances, j‟ai mis l‟accent sur l‟une, Hepp veut
rétablir la prédominance de l‟autre au risque d‟éliminer,
comme l‟a toujours fait le grand état-major allemand,
l‟idée que le pouvoir d‟État, l‟intelligence de l‟État per-
94 Stratégique

sonnifié, impose sa loi à la conduite des opérations mili-


taires.
La grandeur prussienne de Clausewitz, nous rap-
pelle Hepp, s‟exprime dans le courage de penser jusqu‟au
bout, de ne pas reculer devant les conséquences du
concept et de l‟expérience. Certes, mais ni la guerre, ni la
pensée clausewitzienne de la guerre, ne se définit que
par une seule tendance. Napoléon fut un joueur passion-
né ; Hitler aussi ; Frédéric II ne le fut pas. N‟est-ce pas
ce dernier qui, dans le Traité, apparaît comme le véri-
table héros ?
Clausewitz et l’équilibre de l’offensive
et de la défensive

Corentin BRUSTLEIN

L
a théorie de l‟offensive et de la défensive,
dont la première formulation remonte à la
fin des années 19701, est actuellement l‟objet
d‟un débat très actif dans le champ des théories des
relations internationales2. Fréquemment amendées et
critiquées outre-Atlantique, les hypothèses fondant cette
théorie sont toutefois relativement peu discutées au sein
de la science politique francophone3. Si la fin de la

1 Les deux textes fondateurs ont été Robert Jervis, “Cooperation


Under the Security Dilemma”, World Politics, vol. 30, n° 2, janvier
1978, pp. 167-214 et George H. Quester, Offense and Defense in the
International System, New York, John Wiley & Sons, 1977, 219 p.
2 Cf. Stephen D. Biddle, Military Power. Explaining Victory and
Defeat in Modern Battle, Princeton, Princeton University Press,
2004, 337 p., de Michael E. Brown, Owen R. Coté, Sean M. Lynn-
Jones et Steven E. Miller (dir.), Offense, Defense, and War, Cam-
bridge, MIT Press, 2004, 444 p., ainsi que Keir A. Lieber, War and
The Engineers. The Primacy of Politics Over Technology, Ithaca,
Cornell University Press, 2005, 256 p.
3 Il convient cependant de saluer les références à cette théorie
faites de plus en plus fréquemment sous la plume d‟auteurs franco-
phones. Cf. Dario Battistella, Retour de l‟état de guerre, Paris,
Armand Colin, 2006 et Théorie des relations internationales, Paris,
Presses de Sciences Po, 2003, pp. 434-440 ; Dario Battistella, Marie-
Claude Smouts et Pascal Vennesson, Dictionnaire des relations
internationales, Paris, Dalloz, 2003, pp. 192-195 ; Theodore Caplow
et Pascal Vennesson, Sociologie militaire. Armée, guerre et paix,
Paris, Armand Colin, 2000, pp. 64-66 ; Charles-Philippe David et
Jean-Jacques Roche, Théories de la sécurité, Paris, Monchrestien,
2002, pp. 92-93 ; Thomas Lindemann, “Les guerres américaines
dans l‟après-guerre froide. Entre intérêt national et affirmation
96 Stratégique

guerre froide a pu entraîner une baisse d‟intérêt pour les


études stratégiques et un renouveau des approches
théoriques plus libérales, les attentats du 11 septembre
2001 et, plus largement, les nombreuses guerres ayant
suivi l‟effondrement de l‟Union soviétique témoignent
dramatiquement de la place prégnante que le recours à
la force armée conserve dans les relations interna-
tionales. À ce titre, les réflexions autour des détermi-
nants et impacts de l‟équilibre de l‟offensive et de la
défensive participent de ce regain d‟intérêt de la science
politique pour les questions de sécurité en général, et de
stratégie en particulier.
Les principes de la théorie “classique”4 de l‟offen-
sive et de la défensive sont exposés par John Herz dans
son article fondateur sur le dilemme de sécurité5. Herz
s‟intéresse aux deux variables qu‟il estime influencer
directement l‟acuité avec laquelle le dilemme de sécurité
se pose aux unités politiques : la capacité à distinguer les
armements offensifs des défensifs, et l‟équilibre de
l‟offensive et de la défensive, défini comme “le rapport
entre la facilité avec laquelle un territoire peut être
conquis et la facilité avec laquelle il peut être défendu”6.
Dans cette optique, plus la conquête est aisée, plus les
États sont vulnérables et peuvent être séduits par une
politique agressive. À l‟inverse, un avantage à la

identitaire”, Raison politique, n° 13, février 2004, pp. 515-535 ;


Pascal Vennesson, “Le dilemme de sécurité : anciens et nouveaux
usages”, Espaces Temps, n° 71-72-73, 1999, pp. 47-58.
4 Afin de distinguer sa propre théorie du corpus existant,
Stephen Biddle qualifie d‟“orthodoxes” les hypothèses établissant un
lien entre, d‟une part, un équilibre de l‟offensive et de la défensive
déterminé par la technologie, et, d‟autre part, le dilemme de sécu-
rité. Nous préfèrerons employer le terme de “classique” lorsqu‟une
distinction sera nécessaire entre ces deux approches du concept. Cf.
Stephen D. Biddle, “Rebuilding the Foundations of Offense-Defense
Theory”, Journal of Politics, vol. 63, n° 3, août 2001, p. 742.
5 John H. Herz, “Idealist Institutionnalism and the Security
Dilemma”, World Politics, vol. 2, n° 1, janvier 1950, pp. 157-180.
6 Battistella et al., Dictionnaire des relations internationales, op.
cit., p. 192.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 97

défensive tendrait à rasséréner les décideurs et à


favoriser la coopération. Ces hypothèses ont suscité le
développement d‟un important corpus théorique débat-
tant de l‟impact de l‟équilibre de l‟offensive et de la
défensive sur le comportement des unités politiques, et
particulièrement sur la probabilité de guerre7.
De nombreux auteurs ont critiqué la théorie de
l‟offensive et de la défensive8. Il ne s‟agira pas ici de
restituer l‟intégralité des arguments invoqués dans le
cadre de ce débat complexe et, par bien des aspects, très
caractéristique de la science politique américaine. À
l‟inverse, on se focalisera sur un ensemble de critiques
récurrentes portées à l‟égard de la théorie “classique” de
l‟offensive et de la défensive, à savoir sa tendance à
préférer l‟élaboration d‟une théorie parcimonieuse aux
dépens de la logique inhérente au domaine stratégique
et de la réalité de la guerre9. À ce titre, une analyse des

7 Les principaux textes sont ceux de Ted Hopf, “Polarity, the


Offense-Defense Balance, and War”, American Political Science
Review, vol. 85, n° 2, juin 1991, pp. 475-493, et de Stephen Van
Evera, Causes of War. Power and the Roots of Conflict, Ithaca,
Cornell University Press, 1999, 270 p. et idem, “Offense, Defense,
and the Causes of War”, International Security, vol. 22, n° 4, prin-
temps 1998, pp. 5-43.
8 On trouvera dans deux écrits de Sean Lynn-Jones, auteur favo-
rable à la théorie de l‟offensive et de la défensive, de très bonnes
synthèses des critiques portées à l‟encontre de la théorie et des
réponses à ces mêmes critiques. Voir Sean M. Lynn-Jones, “Offense-
Defense Theory and Its Critics”, Security Studies, vol. 4, n° 4, été
1995, pp. 660-691 ; et Does Offense-Defense Theory Have a Future ?,
Working paper n° 12, GERSI, Université McGill, 2000, 39 p.
9 Gideon Y. Akavia, “Defensive Defense and the Nature of Armed
Conflict”, The Journal of Strategic Studies, vol. 14, n° 1, mars 1991,
pp. 27-48 ; Richard K. Betts, “Must War Find a Way ? A Review
Essay”, International Security, vol. 24, n° 2, automne 1999, p. 166-
198 ; Jonathan Shimshoni, “Technology, Military Advantage, and
World War I : A Case for Military Entrepreneurship”, International
Security, vol. 15, n° 3, hiver 1990/91, pp. 187-215 ; Keir A. Lieber,
“Grasping the Technological Peace. The Offense-Defense Balance
and International Security”, International Security, vol. 25, n° 1, été
2000, pp. 71-104 ; Colin S. Gray, Weapons Don‟t Make War, Law-
rence, University Press of Kansas, 1993, chapitres 1 et 2, pp. 9-46.
98 Stratégique

hypothèses et conceptions formulées dans le cadre de


cette théorie au regard de la pensée de Carl von Clau-
sewitz constitue un axe à la fois original et prometteur,
Clausewitz ayant accordé au rapport entre attaque et
défense une place fondamentale dans De la guerre10.

Une critique clausewitzienne de la théorie de


l‟offensive et de la défensive permet d‟en identifier deux
points faibles majeurs au regard de la pensée stratégique
classique : dans sa tentative de rendre compte des causes
des guerres inter-étatiques, cette théorie fait abstraction
de l‟enjeu politique du conflit et perd de vue le caractère
dialectique du rapport entre offensive et défensive.
L‟objectif de cet article sera par conséquent de s‟appuyer
sur la pensée clausewitzienne afin de développer
certaines critiques ayant été adressées aux partisans de
la théorie classique de l‟offensive et de la défensive, et de
mobiliser l‟équilibre de l‟offensive et de la défensive afin
d‟appréhender non pas les causes de guerre, mais
certaines difficultés inhérentes à l‟emploi contemporain
de la force armée.

Équilibre de l’offensive et de la défensive et


dilemme de sécurité

Les tentatives de rapprochement des hypothèses de


la théorie de l‟offensive et de la défensive au sein de la
théorie néoréaliste des relations internationales ont
permis de diversifier et de multiplier les tentatives
visant à expliquer certains comportements étatiques par

10 Jon Sumida va jusqu‟à affirmer que la supériorité de la défen-


sive sur l‟offensive constitue le cœur de la pensée clausewitzienne.
Cf. Jon Sumida, “On Defense as the Stronger Form of War”, dans
Hew Strachan et Andreas Herberg-Rothe (eds), Clausewitz in the
Twenty-First Century, Oxford, Oxford University Press, pp. 165-181.
Le seul texte focalisé sur le lien entre Clausewitz et l‟équilibre de
l‟offensive et de la défensive est celui d‟Eugenio Diniz, “Clausewitz e
a teoria do Balanço Ataque-Defesa”, présenté au Research and
Education in Defense and Security Studies Seminar (REDES) 2002,
31 p.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 99

l‟avantage relatif à l‟offensive ou à la défensive. Testée et


amendée en vue de rendre compte des dynamiques de
formation des alliances11 ou de déclenchement des
conflits ethniques12, la théorie de l‟offensive et de la
défensive a principalement été banalisée afin d‟affiner
les hypothèses néoréalistes sur les causes des guerres
interétatiques par l‟intermédiaire du concept de dilemme
de sécurité.
Dans un système international anarchique, chaque
État est incertain des intentions des autres acteurs et,
de ce fait, ne comptera que sur lui-même en vue d‟assu-
rer sa sécurité. Ses dispositions en vue de se protéger des
éventuelles ambitions hostiles de ses voisins peuvent
apparaître à ces derniers comme les indicateurs d‟une
intention belliqueuse, les incitant à accroître leur puis-
sance militaire. Ainsi, le dilemme de sécurité, résultant
de la forte incertitude inhérente à la confrontation des
projets politiques, contribue parfois à l‟accroissement des
tensions entre des acteurs n‟ayant pourtant aucune
velléité d‟agression.
Le néoréalisme, initialement formulé par Kenneth
Walt, rend compte de l‟intensité du dilemme de sécurité
et de la probabilité des guerres majeures à l‟aide d‟une
unique variable indépendante, la distribution de la
puissance. La multiplication des acteurs étant un facteur
accroissant l‟incertitude, et l‟équilibre des puissances
constituant le principal moyen de régulation de l‟ordre
international, Waltz estime que la guerre sera plus
probable dans un système multipolaire que dans un
système bipolaire, particulièrement si ce dernier contient

11 Stephen M. Walt, The Origins of Alliances, Ithaca, Cornell


University Press, 1987 ; Thomas J. Christensen et Jack L. Snyder,
“Chain Gangs and Passed Bucks : Predicting Alliance Patterns in
Multipolarity”, International Organization, vol. 44, n° 1, printemps
1990, pp. 137-168.
12 Barry R. Posen, “The Security Dilemma and Ethnic Conflict”,
Survival, Vol. 35, n° 1, printemps 1993, pp. 27-47 ; William Rose,
“The Security Dilemma and Ethnic Conflict : Some New Hypothe-
ses”, Security Studies, vol. 9, n° 4, été 2000, pp. 1-51.
100 Stratégique

des acteurs possédant l‟arme nucléaire13. En analysant


et en développant les variables influençant l‟intensité du
dilemme de sécurité, la théorie de l‟offensive et de la
défensive s‟est fixé pour objectif de renforcer la capacité
explicative du néoréalisme (ou réalisme structurel) en
élargissant la gamme de comportements étatiques qu‟il
permettrait de comprendre14. Ainsi, le dilemme de sécu-
rité devrait s‟intensifier dans les conditions suivantes :

L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive est claire-


ment favorable à l‟offensive, ou perçu comme tel. Les
États étant à même de convertir plus aisément leur
puissance en capacité offensive, l‟emploi de la force de
manière préventive apparaît prometteur, alors même
qu‟une posture défensive est jugée vulnérable et dérai-
sonnable. La crainte d‟être aculés à la défensive dans des
conditions défavorables tend également à influencer
négativement le comportement des acteurs en période de
crise : ceux-ci seront plus intransigeants, privilégieront
les manœuvres secrètes et n‟hésiteront pas à intensifier
la montée aux extrêmes en prenant l‟initiative d‟une
attaque par peur de laisser s‟ouvrir des “fenêtres de
vulnérabilité”15. À défaut d‟une supériorité objective de
l‟attaque sur la défense, certaines organisations mili-
taires16 ou certains décideurs tendent à percevoir un

13 Kenneth N. Waltz, “The Origins of War in Neorealist Theory”,


Journal of Interdisciplinary History, XVIII-4, printemps 1988,
pp. 615-628, ainsi que idem, Theory of International Politics, New
York, McGraw Hill, 1979, notamment pp. 186-7, 202.
14 Sean Lynn-Jones, “Realism, Security, and Offense-Defense
Theories : The Implications of Alternative Definitions of the
Offense-Defense Balance”, Boston, 1998 American Political Science
Association Annual meeting, p. 10.
15 Van Evera, Causes of War…, op. cit., pp. 117-151.
16 Selon Barry Posen et Jack Snyder, les organisations militaires
tendent à constater plus aisément un avantage aux opérations
offensives pour des raisons militaires et organisationnelles :
l‟offensive apparaît comme permettant (1) de réduire une part des
incertitudes allant de pair avec le combat et (2) d‟accroître la
richesse et l‟influence de l‟organisation. Il n‟existe cependant pas de
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 101

avantage offensif clair, ce qui a pour effet de produire le


même type de comportement qu‟en cas de supériorité
offensive objective17.

Il est impossible de distinguer les capacités offen-


sives des capacités défensives. Dans un système interna-
tional non régulé, les États ne peuvent compter que sur
eux-mêmes afin d‟assurer leur sécurité, et déduisent les
intentions de leurs voisins sur la base des capacités dont
ceux-ci se dotent. Or, s‟il est impossible de distinguer les
capacités offensives des défensives, et en l‟absence de
signes clairs témoignant d‟une intention non-expansion-
niste d‟un potentiel rival, les États procèdent à des
évaluations pessimistes sur la base des hypothèses les
plus défavorables : ils doivent agir comme si cet adver-
saire potentiel se préparait à l‟offensive, les poussant à
prendre des initiatives déstabilisantes afin de réduire
leur propre vulnérabilité18.
“Variable maîtresse” du système d‟hypothèses déve-
loppé par Stephen Van Evera visant à rendre compte du
déclenchement des guerres interétatiques, l‟équilibre de
l‟offensive et de la défensive est alors défini comme la
facilité relative de conquête ou de défense d‟un terri-
toire19. À terme, l‟objectif est de conférer un intérêt
prescriptif aux théories des relations internationales, en

lien de corrélation automatique entre la perception que pourraient


avoir les organisations militaires et les décisions politiques. Cf.
Barry R. Posen, The Sources of Military Doctrine. France, Britain
and Germany Between the World Wars, Ithaca, Cornell University
Press, 1984, pp. 47-50, et Jack L. Snyder, The Ideology of the
Offensive. Military Decision Making and the Disasters of 1914,
Ithaca, Cornell University Press, 1984, pp. 24-30.
17 C‟est l‟explication adoptée par Stephen Van Evera dans ses
études de cas portant sur la première guerre mondiale. Sur les
similitudes entre équilibre objectif et subjectif, cf. Stephen Van
Evera, “Offense, Defense, and The Causes of War”, op. cit., pp. 5-6.
18 Sur la différenciation des capacités offensives et défensives, voir
Jervis, “Cooperation Under The Security Dilemma”, art. cit.,
pp. 199-206.
19 Van Evera, Causes of War…, op. cit., pp. 117-118.
102 Stratégique

aidant les décideurs à reconnaître et à comprendre les


opportunités et contraintes fournies par l‟environnement
dans lequel ils agissent20.
La théorie de l‟offensive et de la défensive avait été
initialement formulée dans un contexte favorable aux
conceptualisations relativement simples : la théorie réa-
liste était alors en plein développement et la question de
la stabilité nucléaire entre les deux superpuissances
dominait le débat stratégique. Le caractère abstrait des
réflexions sur la guerre nucléaire se prêtait remarqua-
blement bien à la formulation de théories des relations
internationales plus parcimonieuses, au point que la
théorie de l‟offensive et de la défensive fut, à son origine,
consubstantiellement liée à la stratégie nucléaire. La
volonté de renforcer la capacité explicative et prescrip-
tive de cette théorie aboutit cependant à importer dans
le domaine de la guerre conventionnelle Ŕ plus complexe
et proche des réalités empiriques Ŕ des concepts forgés
afin d‟appréhender les équilibres nucléaires21. Bien
qu‟ayant pu offrir un regard original sur les équilibres
nucléaires et sur les conséquences que pourrait avoir le
développement de certains types d‟armes nucléaires et
de vecteurs, les hypothèses de la théorie de l‟offensive et
de la défensive restent ainsi difficilement transposables
au domaine conventionnel. Les scénarios d‟attaque sur-
prise nucléaire ou d‟escalade nucléaire incontrôlée ont
contribué au caractère généralement apolitique des
réflexions sur la stabilité de la dissuasion : les causes
politiques de guerres sont escamotées au profit de l‟étude
des circonstances dans lesquelles une guerre éclatera.

20 Ibid., p. 191.
21 Betts, “Must War Find a Way ?… ”, art. cit., p. 176.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 103

Une théorie apolitique des causes de guerre

La guerre n‟est rien d‟autre que la continuation


des relations politiques avec l‟appoint d‟autres
moyens22.

Cette citation de Carl von Clausewitz établissant le


primat du pouvoir politique sur l‟organisation militaire
est très fréquemment mentionnée, notamment par les
théoriciens du programme de recherche réaliste, dans le
but d‟affirmer la place prégnante de la force armée dans
les relations internationales. Un examen attentif de la
pensée du général prussien révèle néanmoins que la
prise en compte de cette subordination des considéra-
tions militaires à la conduite politique dans la théorie
clausewitzienne de la guerre fait souvent défaut aux
auteurs désireux de rendre compte des causes des
guerres, et particulièrement aux travaux de Van Evera
qui, plus encore que Robert Jervis, Charles Glaser ou
Ted Hopf, attribue une influence déterminante à
l‟équilibre de l‟offensive et de la défensive.
Le postulat de la guerre comme acte politique est
fondamental dans l‟œuvre de Clausewitz. La guerre
procède d‟une volonté politique, elle vise à accomplir, par
un emploi rationnel de la force militaire, une finalité
définie par les décideurs d‟une communauté politique.
La guerre d‟une communauté Ŕ de nations
entières et notamment de nations civilisées Ŕ
surgit toujours d‟une situation politique et ne
résulte que d‟un motif politique23.

Cette relation de subordination théorisée par Clau-


sewitz24 est à l‟origine de la dialectique entre fins et

22 Clausewitz, De la guerre, op. cit., p. 703.


23 Ibid., p. 68.
24 Sun Tzu avait également énoncé, de manière moins approfon-
die, les bases de cette subordination dans L‟Art de la guerre. Cf.
Michael I. Handel, Masters of War. Classical Strategic Thought,
104 Stratégique

moyens qui perdure comme l‟un des fondements des


définitions contemporaines de la stratégie. Ainsi, Thierry
de Montbrial définit la stratégie comme étant “la science
(si l‟on choisit de mettre l‟accent sur le savoir ou sur la
méthode) ou l‟art (si l‟on privilégie l‟expérience) de l‟action
humaine finalisée, volontaire et difficile”25 Clausewitz,
en qualifiant la guerre d‟“acte de violence destiné à
contraindre l‟adversaire à exécuter notre volonté”26
entame ainsi la distinction entre une finalité politique
guidant l‟action et le moyen Ŕ violent et physique Ŕ d‟y
parvenir, distinction qu‟il poursuit en précisant que “la
violence (…) est donc le moyen : la fin est d‟imposer notre
volonté à l‟ennemi”27.
Cette relation entre la politique et la guerre devrait
naturellement constituer le point de départ d‟une théorie
des causes des guerres interétatiques, puisqu‟elle induit
l‟unique cause suffisante de guerre : l‟intention hostile.
Or, dans son ouvrage Causes of War, Van Evera élude
cette relation de subordination en considérant l‟équilibre
de l‟offensive et de la défensive comme étant la variable
“maîtresse” de sa théorie du déclenchement des
guerres28. En se focalisant sur ce qu‟il nomme “la distri-
bution affinée de la puissance”29, il écarte de sa théorie la
prise en compte de l‟élément politique fondamental à la
compréhension des origines des guerres, à savoir l‟enjeu

Londres, Routledge, 2001, pp. 65-69 et Sun Tzu, L‟Art de la guerre,


Paris, Flammarion, 1972, pp. 91, 170, 189.
25 T. de Montbrial, “Stratégie”, in Thierry de Montbrial et Jean
Klein (dir.), Dictionnaire de stratégie, Paris, Presses Universitaires
de France, 2000, p. 527.
26 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 51.
27 Ibid., p. 51. Raymond Aron développe ce rapport dialectique
entre fin et moyens dans le chapitre quatre du premier tome de son
ouvrage sur Clausewitz : Penser la guerre. Clausewitz, tome 1 :
L‟Âge européen, Paris, NRF Ŕ Gallimard, 1976, pp. 161-194, notam-
ment p. 165.
28 Van Evera, Causes of War…, op. cit., p. 117.
29 “Fine-grained structure of power”, cf. Ibid., pp. 7-11.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 105

de celles-ci, qui détermine l‟effort que chacun des belligé-


rants sera prêt à fournir30 :
La guerre n‟étant pas un acte de passion
aveugle, mais un acte dominé par un dessein
politique, la valeur de ce dessein déterminera
l‟ampleur des sacrifices nécessaires à sa réali-
sation. Cela vaut pour l‟étendue des sacrifices
comme pour leur durée31.

L‟enjeu exerce cette influence directe non seulement


sur l‟intensité des combats et les coûts estimés accep-
tables de l‟action militaire, mais aussi sur l‟opportunité
même d‟une guerre et sur les chances qu‟un conflit
devienne armé : plus les motifs politiques guidant un
acteur sont importants, plus la guerre a de chances de
lui apparaître nécessaire, utile ou, à tout le moins,
envisageable. À l‟inverse, plus l‟enjeu du conflit d‟intérêt
s‟éloigne du domaine vital pour se rapprocher des
intérêts plus marginaux Ŕ atteinte à des intérêts com-
merciaux, au prestige d‟une nation ou de ses dirigeants,
etc. Ŕ plus la probabilité de voir le différend se régler par
la force est faible. Communément accepté dans le prin-
cipe, ce caractère absolument central de l‟enjeu du conflit
est fondamentalement négligé par la théorie des rela-
tions internationales et plus généralement par la science
politique32.
Au final, s‟opère un renversement de la hiérarchie
entre fin politique et moyens militaires. La forme maxi-
maliste de la théorie de l‟offensive et de la défensive
propose ainsi d‟évaluer les causes des guerres sur la base
de la distribution des capacités, et plus précisément de la
perception de la puissance relative. L‟auteur aboutit,

30 Ce point est également souligné par Betts, “Must War Find a


Way ?…”, art. cit., pp. 190-192.
31 Carl von Clausewitz, De la guerre, op. cit., p. 72.
32 Pour une exception récente et notable, cf. Patricia L. Sullivan,
“War Aims and War Outcomes : Why Powerful States Lose Limited
Wars”, Journal of Conflict Resolution, vol. 51, n° 3, juin 2007,
pp. 496-524.
106 Stratégique

dans sa recherche de variables pouvant être “mani-


pulées” par les décideurs politiques, à étudier les circons-
tances favorables à l‟éclatement des guerres, mais non
les causes des guerres, dont la diversité et la complexité
défient les tentatives de théorisation. Ainsi, la théorie de
Van Evera fondée sur la “distribution affinée de la
puissance” permet-elle tout au plus d‟affirmer que le
belligérant prenant l‟initiative des opérations militaires
(l‟“agresseur”, selon Van Evera33) pense pouvoir vaincre
son adversaire en détruisant ses forces armées ou en
conquérant son territoire, ce qui est loin de constituer
une proposition incontestable. La négligence de l‟enjeu
du conflit amène par là-même Stephen Van Evera à
perdre de vue l‟existence de guerres dans lesquelles un
acteur se sachant en situation d‟infériorité préférera
l‟affrontement à la soumission34. Clausewitz évoque
précisément ce point lorsqu‟il déclare que “s‟il y a eu des
guerres entre États de puissance inégale, c‟est que dans la
réalité, la guerre est souvent éloignée de son concept
originel”35 : sans même prendre en compte les possibili-
tés de décisions erratiques, l‟asymétrie des motivations Ŕ
le “faible” étant animé par une volonté politique supé-
rieure à celle du “fort” Ŕ et les avantages que présente la
forme défensive de la guerre permettent à un acteur plus
faible que son rival de conserver l‟espoir d‟une victoire36,

33 La pertinence de l‟emploi d‟un tel terme est contestée par


Richard Betts, cf. Betts, “Must War Find a Way ?…”, art. cit., p. 183.
34 Ibid., pp. 191-192, ainsi que Robert Jervis, “War and Misper-
ception”, Journal of Interdisciplinary History, vol. 18, n° 4, prin-
temps 1988, pp. 677-679. Sur ce sujet, voir T. V. Paul, Asymmetric
Conflicts. War Initiation by Weaker Powers, Cambridge, Cambridge
University Press, 1994.
35 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 72.
36 Un passage du dialogue mélien tiré de l‟Histoire de la guerre du
Péloponnèse de Thucydide reflète parfaitement l‟état d‟esprit d‟un
acteur en situation de faiblesse : “Nous savons que la fortune des
armes comporte plus de vicissitudes qu‟on ne s‟y attendrait en cons-
tatant la disproportion des forces de deux adversaires. Pour nous,
céder tout de suite, c‟est perdre tout espoir ; agir, c‟est nous ménager
encore quelque espérance de salut”. Thucydide, Histoire de la guerre
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 107

ce que reprenait le général Beaufre en affirmant la


complémentarité des facteurs physiques et des facteurs
moraux, et l‟existence d‟une dynamique de compensation
des avantages comparatifs37.
Faire abstraction de l‟enjeu politique des guerres
reviendrait ainsi à rejeter aussi bien la multiplicité des
formes de guerres et de leurs conditions d‟occurrence, qui
varient en fonction de l‟enjeu politique de chacune des
parties en conflit, que la distinction clausewitzienne
entre la guerre réelle et le “pur concept de guerre”38.
Envisagée en déconnexion de l‟enjeu politique expliquant
son occurrence, la guerre n‟est plus un duel de volontés,
mais se réduit à une simple interaction des capacités de
destruction.
D‟un apport limité afin de comprendre les causes de
guerre, le rapport entre offensive et défensive joue pour-
tant un rôle conséquent afin d‟appréhender l‟efficacité de
la puissance militaire. Une telle approche requiert néan-
moins d‟aborder l‟équilibre de l‟offensive et de la défen-
sive sous un angle original.

Asymétrie et complémentarité : le rapport entre


offensive et défensive dans la pensée
clausewitzienne

Étudier le lien entre l‟équilibre de l‟offensive et de la


défensive et la distribution de la puissance militaire au
sein du système international nécessite au préalable une
vision stratégique du rapport entre les formes offensive
et défensive de guerre. À cet égard, les réflexions de Carl

du Péloponnèse, tome 2, Paris, Garnier Ŕ Flammarion, 1966, Livre


V, CII, p. 77.
37 Général André Beaufre, Introduction à la stratégie, Paris,
Hachette Ŕ Pluriel, 1998 (1ère éd. 1963), notamment pp. 154-5.
38 “Si la guerre appartient à la politique, elle prendra naturelle-
ment son caractère. Si la politique est grandiose et puissante la
guerre le sera aussi, et pourra même atteindre les sommets où elle
prend sa forme absolue”, Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 704.
Voir également dans le même ouvrage, les pp. 58-59, 70-83, 703-710.
108 Stratégique

von Clausewitz offrent sur ce sujet un éclairage sous-


exploité et enrichissant, Clausewitz ayant accordé au
rapport entre offensive et défensive des développements
longs, originaux et tenant une place centrale dans son
raisonnement.
Dans les écrits des théoriciens de l‟offensive et de la
défensive, l‟attaque et la défense sont conçues comme des
modes d‟action de natures opposées, dont la force
respective varie de manière régulière, sur le long terme
et aussi bien dans un sens que dans l‟autre. À l‟inverse,
dans la théorie clausewitzienne, la défense et l‟attaque
sont bien de nature différente, mais de force fonda-
mentalement inégale, le mode défensif de guerre offrant
de nombreux bénéfices à l‟acteur l‟adoptant. Cette asy-
métrie entre les deux types de postures envisageables,
l‟attaque et la défense, est fondamentale à la pensée
clausewitzienne, puisqu‟elle permet de comprendre “la
suspension de l‟acte de guerre” séparant la guerre dans
son concept absolu de la guerre réelle. Mais, bien que
considérablement plus forte que l‟attaque, la défense ne
saurait pour autant être suffisante : la guerre est un
duel régi par une logique interactive, et vise à imposer
une volonté politique à un adversaire, à le convaincre de
se soumettre. Aussi, Clausewitz rejette-t-il l‟idée d‟une
posture purement défensive (ou, plus encore, offen-
sive)39 : plus qu‟une opposition Ŕ sous-jacente chez les
théoriciens “classiques” de l‟offensive et de la défensive Ŕ
entre des postures d‟attaque et de défense, Clausewitz
postule une complémentarité de celles-ci.

39 Stephen Biddle souligne de manière simple et juste que “pour


Clausewitz, ni l‟attaque ni la défense ne sont des activités « pures ».
Un composant essentiel de la défense est la contre-attaque, et un
composant essentiel de l‟attaque est le besoin de se défendre face à
une contre-attaque”, Stephen D. Biddle, The Determinants of Offen-
siveness and Defensiveness in Conventional Land Warfare, Cam-
bridge, Ph.D. thesis in Public Policy, Harvard University, 1992,
pp. 22-23. Voir également Edward N. Luttwak, Le Grand livre de la
stratégie, de la paix et de la guerre, Paris, Odile Jacob, 2002.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 109

La forme la plus forte de la conduite de la


guerre40.

Dans son traité De la Guerre, Clausewitz définissait


le “concept absolu” de la guerre, caractérisé notamment
par l‟existence de trois actions réciproques allant dans le
sens d‟une intensification des hostilités : l‟inexistence de
limites à la violence employée, la nécessité de soumettre
un adversaire intelligent et réactif, et l‟effort de chaque
belligérant visant à proportionner son effort à la résis-
tance de son adversaire. Néanmoins, Clausewitz identi-
fiait de nombreux paramètres entravant ce processus
d‟ascension aux extrêmes. L‟impossibilité de parvenir à
une concentration parfaite des forces dans l‟espace et
dans le temps ne permettant que rarement d‟atteindre
un résultat décisif, la nécessité d‟une réévaluation
constante de la cohérence entre la finalité de la guerre
(souvent limitée) et les objectifs militaires, l‟impact de
l‟incertitude et de la friction sur le plan de guerre et son
déroulement effectif ou encore la supériorité de la
défense sur l‟attaque sont autant de variables séparant
l‟idéal-type de la guerre de la réalité de celle-ci41.
En l‟absence d‟une supériorité de la défensive sur
l‟offensive, un État affrontant un adversaire plus puis-
sant n‟aurait aucune espérance de victoire et aurait
systématiquement intérêt à négocier une paix rapide,
qui lui serait moins désavantageuse qu‟une soumission

40 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 401.


41 Sur les trois actions réciproques et sur les facteurs d‟atténua-
tion de cette dynamique, voir notamment Clausewitz, De la guerre,
op. cit., pp. 52-64. Voir également Michael I. Handel, “Introduction”,
in Michael I. Handel (ed.), Clausewitz and Modern Strategy,
Londres, Frank Cass, 1986, pp. 5-7, Alain Joxe, Le Cycle de la dis-
suasion. Essai de stratégie critique, Paris, FEDN Ŕ La Découverte,
1990, pp. 40-48. Sur la méthode idéal-typique appliquée par Clau-
sewitz, se reporter à Michael Handel, Masters of War…, op. cit.,
pp. 327-344. Sur le rôle spécifique de l‟équilibre entre attaque et
défense, cf. Michael I. Handel, “Clausewitz in the Age of Techno-
logy”, in Handel (ed.), Clausewitz and Modern Strategy, op. cit.,
p. 69.
110 Stratégique

par la force. L‟existence de guerres entre adversaires de


puissance différente, et a fortiori les exemples assez
fréquents de victoire du parti le plus faible, semblent
ainsi, selon Clausewitz, témoigner de la supériorité de la
défensive en guerre42.
Cette thèse de la supériorité de la défensive “est
établie à la fois dans l‟abstrait et par référence à l‟expé-
rience historique”43. Elle procède d‟une pluralité de
facteurs dont certains découlent de la nature-même du
concept de défensive, tandis que d‟autres résultent de la
forme que cette posture prend à tous les niveaux de la
guerre.
Ainsi donc, le premier élément de la supériorité de
la défensive résulte du concept-même de défense. Pour
Clausewitz, l‟objet de la défensive est la conservation, le
maintien du statu quo, et son moyen est la parade, qui
prend la forme de l‟attente44. Or, le stratégiste45 prus-
sien nous rappelle qu‟en tant que tel “il est plus facile de
conserver que d‟acquérir”, ce qui se traduit par exemple
dans un rapport au temps différent pour le défenseur et
pour l‟attaquant : tandis que le temps qui s‟écoule à
partir de l‟ouverture des hostilités permet au premier de
se préparer (organisation du territoire, entraînement,
mobilisation, etc.) et d‟user progressivement la volonté
de l‟attaquant, ce dernier voit sa puissance relative, et

42 Dans le cadre de conflits entre acteurs de puissance extrême-


ment inégale, Ivan Arreguin-Toft explique, lui, la victoire des faibles
par une interaction stratégique favorable, voyant généralement le
faible recourir à une stratégie sur le mode indirect et le fort se
limiter Ŕ dans un premier temps tout au moins Ŕ à un mode direct.
Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars. A Theory of Asym-
metric Conflict, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
43 Aron, Penser la guerre…, op. cit., p. 239.
44 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 399. Il convient de ne pas
entendre le terme d‟attente comme étant synonyme d‟inaction. Voir
par exemple François Géré et Lucien Poirier, La Réserve et l‟attente.
L‟avenir des armes nucléaires françaises, Paris, Économica, 2001,
pp. 25-37.
45 Bien qu‟il fût également stratège, c‟est en sa qualité de straté-
giste que Clausewitz est mobilisé dans le cadre de cette étude.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 111

par là-même sa capacité à atteindre son objectif, dimi-


nuer. Cette supériorité est d‟autant plus manifeste dans
les situations d‟affrontement entre adversaires équiva-
lents, puisque “dans le cas d‟une égalité des forces et
d‟une absence de résultats, puisque le statu quo est
inchangé, le défenseur atteint ipso facto son objectif”46.

Un autre argument d‟ordre logique, précédemment


évoqué, mérite d‟être rappelé :
S‟il y a eu des guerres entre États de puissance
inégale, c‟est que dans la réalité la guerre est
souvent éloignée de son concept originel47.

La guerre s‟éloigne de son cours naturel tendant


vers une intensification de la violence, car l‟adoption
d‟une posture défensive permet de compenser une distri-
bution défavorable de la puissance :
L‟histoire ne montre-t-elle pas que le parti le
plus faible choisit presque toujours la défen-
sive ? N‟est-ce pas la preuve que cette forme
tend à compenser l‟infériorité et qu‟elle est donc
en tant que telle plus forte que l‟autre ?48

C‟est donc non seulement sur une base logique,


mais également en se fondant sur l‟expérience historique
que Clausewitz appuie sa thèse affirmant la supériorité
de la défense sur l‟attaque. L‟analyse des guerres
passées lui permet de distinguer des éléments de force
de la défensive à tous les niveaux de la stratégie, dont on
retiendra principalement ceux intervenant aux niveaux
stratégique et politique Ŕ les facteurs de niveaux techno-
logique et tactique ayant un impact plus limité et
connaissant des variations plus fréquentes49.

46 Azar Gat, “Clausewitz on Defence and Attack”, The Journal of


Strategic Studies, vol. 11, n° 1, mars 1988, p. 25.
47 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 72.
48 Aron, Penser la guerre…, op. cit., p. 245.
49 Au niveau tactique, Clausewitz identifie tout d‟abord les trois
facteurs qu‟il considère décisifs dans l‟obtention d‟un succès, soit “la
112 Stratégique

Au niveau stratégique50, la proximité relative de ses


bases de ravitaillement, la connaissance et la prépara-
tion du terrain, la capacité à céder une certaine propor-
tion de celui-ci afin de gagner du temps, ou encore le
soutien de la population sont les atouts déterminants du
défenseur51. À l‟inverse, l‟attaquant bénéficie tout au
plus de la surprise, dont les effets
(…) suppose[nt] certaines erreurs capitales, ra-
res et décisives commises par l‟adversaire. Par
conséquent, [l‟effet de surprise] ne modifie pas
beaucoup l‟équilibre en faveur de l‟offensive52.

Mais, pour Clausewitz, la défense semble trouver


l‟essentiel de sa force dans deux facteurs relevant du
niveau politique ou de la grande stratégie, qui renforcent
l‟idée d‟un déséquilibre entre les capacités de transfor-
mation de l‟ordre politique par la force et celles de
conservation de celui-ci.
D‟abord, il existe une asymétrie entre l‟enjeu moti-
vant une lutte défensive et offensive. Le fait de com-
battre en vue de protéger son territoire national et de
sauvegarder son indépendance offre au défenseur la
capacité d‟exiger de sa population une mobilisation vrai-
semblablement supérieure à celle l‟attaquant. Puisque,
selon toute probabilité, l‟enjeu de la lutte est générale-
ment plus fort pour le défenseur que pour l‟attaquant,

surprise, l‟avantage du terrain et l‟attaque par plusieurs côtés”. De


ces trois principes de victoire, il considère que “(…) Seule une petite
partie du premier et du dernier est en faveur de l‟offensive tandis que
leur plus grande partie et le second principe tout entier servent la
défensive”. Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 403.
50 Clausewitz semble employer le terme de “niveau stratégique”
pour qualifier à la fois ce que l‟on a maintenant coutume d‟appeler le
“niveau opératif” de la guerre et le niveau strictement stratégique.
Sur ce point, voir Daniel Moran et Peter Paret (eds), Carl von
Clausewitz : Two Letters on Strategy, Ft Leavenworth, Combat
Studies Institute Press, 1994, p. x.
51 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., pp. 406-410.
52 Ibid., p. 407.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 113

celui-ci est prêt à prendre plus de risques et à consentir à


de plus grands sacrifices que celui-là53.
Cette asymétrie des enjeux en faveur du parti
défenseur se double d‟un avantage au niveau diploma-
tique : les acteurs refusant que le statu quo soit modifié
par la force peuvent bénéficier du mécanisme d‟équilibre
des puissances, par lequel des États s‟allient afin de
contrebalancer les ambitions révisionnistes et, surtout,
de ne pas voir leur position relative affectée négative-
ment par d‟éventuels changements dans la distribution
de la puissance54.

Offensive, défensive et point culminant


de l’efficacité stratégique

Une telle reconnaissance des atouts des postures


défensives ne signifie pas que l‟offensive ne présente
aucun intérêt aux yeux de Clausewitz, bien au contraire.
Si, toutes choses étant égales par ailleurs, celui-ci consi-
dère qu‟il est plus aisé de défendre que d‟attaquer, le but
négatif de la défensive interdit de l‟envisager comme une
posture pure et suffisante, l‟offensive restant ainsi l‟uni-
que posture permettant d‟atteindre un but positif. Une
défensive pure se réduirait à une passivité qui serait
contraire à la nature interactive de la guerre, découlant
de l‟affrontement des volontés :
Dans la mesure où une défense absolue contre-
dit entièrement le concept de guerre, car la
guerre ne serait alors menée que d‟un seul côté,
il en découle qu‟en guerre la défense ne peut
être que relative ; [le principe d‟attente] ne peut

53 Ibid., p. 72.
54 Ibid., pp. 419-423. Ceci rejoint en partie la théorie que Stephen
Walt a qualifié d‟“équilibre des menaces”, à ceci près que Walt
estime que l‟existence même de capacités offensives suscite une
dynamique d‟équilibre alors qu‟ici c‟est le recours à l‟offensive qui
suscite l‟équilibre. Stephen M. Walt, The Origins of Alliances,
Ithaca, Cornell University Press, 1990.
114 Stratégique

donc s‟appliquer qu‟au concept d‟ensemble, et


ne doit pas être étendu à toutes ses parties55.

L‟offensive demeure, sous la forme de la contre-


attaque, le seul moyen qui permette d‟atteindre un but
positif, qu‟il s‟agisse de prendre des gages pouvant être
marchandés lors d‟une négociation de paix, ou de créer la
décision par une contre-attaque plaçant l‟adversaire
dans une situation défavorable et inattendue. La force de
la défensive et les bénéfices à tirer de l‟offensive peuvent
donc se combiner dans une stratégie à laquelle le général
André Beaufre pouvait se référer sous le nom de
stratégie directe défensive-offensive56 et que Clausewitz
encourageait en déclarant :
Comme notre force relative s‟accroît d‟habitude
si l‟on emporte une victoire grâce à la défen-
sive, c‟est par conséquent un développement
naturel en guerre de commencer par la défen-
sive et de finir par l‟offensive57.
Un passage rapide et vigoureux à l‟attaque Ŕ le
coup d‟épée fulgurant de la vengeance Ŕ est le
moment le plus brillant de la défensive58.

Il est d‟autant plus nécessaire de comprendre et de


maîtriser cette complémentarité entre défense et attaque
que la dynamique stratégique d‟actions et réactions, par
laquelle chaque belligérant veut imposer sa volonté à
l‟adversaire, met à mal tout principe de continuité dans
l‟exécution d‟une stratégie59 : une action militaire ne

55 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 399. Cf. également pp. 54,


75, 401, 714.
56 Beaufre, Introduction à la stratégie, op. cit., p. 95.
57 Clausewitz, De la Guerre, op. cit., pp. 400-401.
58 Ibid., p. 415.
59 Par “tout principe de continuité” nous entendons le principe de
continuité de l‟attaque évoqué précédemment, ainsi que son con-
traire, qui correspondrait dans la pratique à une “défense pure” for-
tement critiquée par Clausewitz. Cf. Luttwak, Le Grand livre de la
stratégie…, op. cit., et Handel, Masters of War…, op. cit., pp. 181-
194.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 115

peut se poursuivre indéfiniment de la même manière


sans voir son efficacité décroître à mesure que l‟adver-
saire, n‟étant pas une masse inerte, parvient à en iden-
tifier et à en exploiter les limites. De la même manière
que le défenseur doit savoir identifier le point culminant
de l‟attaque et saisir l‟opportunité de passer à l‟offensive
pour frapper l‟adversaire, l‟attaquant doit être à même
d‟identifier ce même stade afin de savoir quand sécuriser
les gains obtenus lors de la phase positive de sa
stratégie, en évoluant Ŕ de manière momentanée ou
durable Ŕ vers une posture défensive ou dissuasive.
Une posture défensive en territoire étranger, posté-
rieure à une offensive, ne bénéficierait cependant pas de
tous les avantages inhérents au mode défensif : en effet,
bien que s‟offrent encore la possibilité de céder de
l‟espace pour gagner du temps ainsi que certains avan-
tages tactiques sus-cités, l‟immersion dans une popula-
tion hostile, l‟éloignement des sources de ravitaillement
et le positionnement sur un terrain n‟étant pas préparé
pour la défensive rendent un enchaînement offensive-
défensive nettement plus difficile et risqué qu‟une straté-
gie défensive-offensive60. Pour cette raison, ainsi que le
souligne Strachan, combattre en territoire adverse
revient à se trouver en posture d‟offensive stratégique et
à faire face aux contraintes allant de pair avec cette
situation, ceci même si l‟on y mène une combat défensif
au niveau opératif. À l‟inverse, mener des opérations sur
son propre territoire, même si ces opérations sont de
nature offensive, s‟inscrit toujours dans une posture de
défense stratégique, et permet de tirer les bénéfices
politiques et stratégiques inhérents à la forme défensive
de guerre61. Clausewitz en conclut ainsi que :

60 Cf. Clausewitz, De la Guerre, op. cit., pp. 409, 663-664. Cela


étant dit, la mise en œuvre d‟une stratégie dite “défensive-offensive”
requiert, pour être pleinement efficace, une profondeur stratégique
dont ne disposent pas tous les États.
61 Hew Strachan, Clausewitz‟s On War. A Biography, New York,
Atlantic Monthly Press, 2007, pp. 110-111.
116 Stratégique

Si tous les éléments défensifs mis en œuvre au


cours de l‟attaque sont affaiblis par sa propre
nature, c‟est-à-dire par le fait qu‟ils font partie
de l‟attaque, il faut alors y voir un désavantage
général de l‟offensive. C‟est là une subtilité si
peu oiseuse que bien au contraire il faudrait
plutôt dire qu‟il s‟agit de l‟inconvénient capital
de l‟offensive en général. Par conséquent, tout
plan d‟attaque stratégique devra dès le début
porter une attention spéciale à ce point, c‟est-à-
dire à la défensive qui lui fera suite62.

Ainsi l‟asymétrie entre capacités offensives et défen-


sives est à l‟origine du point culminant de la victoire.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive, au sens de la
force relative de la défense sur l‟attaque, influence forte-
ment63 la durée que pourra avoir une offensive avant de
franchir le point culminant de la victoire, ainsi que le
temps que doit résister le défenseur avant de tirer profit
du gain de puissance relative obtenu par l‟usure de
l‟adversaire64. Plus l‟équilibre est favorable aux postures
défensives, plus les offensives doivent être courtes, faute
de quoi leurs coûts politiques, financiers et humains
risquent de devenir rapidement considérables et le point
culminant de l‟attaque sera franchi.

Enseignements clausewitziens sur la puissance


militaire

Tant les variables devant être prises en considé-


ration dans la formulation de l‟équilibre de l‟offensive et
la défensive que l‟influence qui lui est attribuée par

62 Ibid., p. 409.
63 Cependant, Clausewitz précise bien que le franchissement de
point culminant de l‟attaque ne s‟explique pas uniquement par
l‟avantage défensif, mais également parce que “toute attaque s‟affai-
blit du fait même de son avance”. Ibid., p. 45, ainsi qu‟aux pp. 611-
612.
64 Cf. Handel, Masters of War…, op. cit., pp. 188-193.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 117

certains théoriciens des relations internationales peu-


vent être contestées à la lumière de la théorie clause-
witzienne. Pourtant, l‟avantage relatif à offensive ou à la
défensive conserve un rôle considérable dans la mesure
où il contraint l‟exercice de la puissance militaire, et
donc l‟utilité de la force en tant qu‟instrument du
politique.
Dans les écrits réalistes, la puissance militaire con-
serve une place essentielle parmi les moyens à la dispo-
sition des grandes puissances65 : dans son plus récent
ouvrage, Mearsheimer rappelle par exemple qu‟une
grande puissance se distingue par sa capacité à faire
valoir ses intérêts par la force face aux autres principaux
acteurs du système international66. Ce statut implique
d‟avoir en sa possession un dispositif de coercition mili-
taire, et d‟être à même d‟y recourir si les moyens non-
violents d‟influence et de contrainte ne suffisent plus. En
explorant l‟hypothèse du lien entre offensive, défensive,
et maintien par la force du statu quo politique au sein du
système international, le réalisme hégémonique permet-
tait déjà de mettre en lumière certains des enseigne-
ments clausewitziens sur le lien entre puissance mili-
taire et supériorité de la défensive67.
Dépendantes d‟intérêts de sécurité situés à distance
du territoire national, ou désirant empêcher par la force
l‟ascension d‟un rival, les puissances conservatrices du
système international68 fondent fréquemment leurs

65 Robert J. Art, “The Fungibility of Force”, in Robert J. Art et


Kenneth N. Waltz (dir.), The Use of Force. Military Power and
International Politics, Lanham, Rowman & Littlefield, 2003, pp. 3-
22.
66 John J. Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, New
York, Norton, 2001, p. 5.
67 Robert Gilpin, War and Change in World Politics, Cambridge,
Cambridge University Press, 1981, pp. 59-66.
68 Le caractère conservateur ou révisionniste des puissances do-
minantes est sujet à d‟intenses débats. Fareed Zakaria affirme que
les ambitions croissent avec la puissance, tandis que Mearsheimer
estime que seuls les États atteignant le statut de “puissances hégé-
moniques régionales” modèrent leurs ambitions et en arrivent à sou-
118 Stratégique

postures stratégiques sur des capacités de projection de


forces. Bien qu‟animées par des buts politiques défensifs,
recherchant le maintien de l‟ordre international leur
étant favorable, elles s‟appuient fréquemment sur des
postures offensives aux niveaux opératif et stratégique,
souffrant par là-même, et de manière structurelle, des
contraintes inhérentes à ce mode de recours à la force.
La forme défensive de la guerre étant fondamen-
talement, et à tous les niveaux, plus forte que la forme
offensive puisqu‟elle permet de compenser de forts
déséquilibres en termes de puissance, un acteur choisira
cette stratégie lorsque sa faiblesse lui interdira de
formuler une théorie de la victoire69 par l‟offensive. Le
déséquilibre des enjeux en sa faveur et la supériorité de
la forme défensive de la guerre permettront à un État en
situation d‟infériorité de miser sur le temps long et de
tenter d‟imposer sa volonté Ŕ négative Ŕ à l‟adversaire
par l‟évitement du combat direct Ŕ sauf en de rares
occasions d‟offensives tactiques Ŕ et par l‟usure des forces

tenir le statu quo : cf. Mearsheimer, Tragedy of Great Power Politics,


op. cit., pp. 168-69 ; Fareed Zakaria, “Realism and Domestic Poli-
tics”, International Security, vol. 17, n° 1, été 1992, pp. 191-192.
Selon Organski, Kugler et Gilpin, des objectifs politiques révision-
nistes apparaissent au sein des États estimant que l‟ordre interna-
tional ne correspond pas à la distribution réelle de la puissance. A.
F. K. Organski et Jacek Kugler, “The Power Transition : A Retros-
pective and Prospective Evaluation”, in Manus Midlarsky (dir.),
Handbook of War Studies, op. cit., pp. 171-194 ; Robert Gilpin, War
and Change in World Politics, op. cit., pp. 10-15. Hervé Coutau-
Bégarie rappelle utilement les idées de Julian Corbett, selon qui les
puissances dominantes combinent généralement une posture straté-
gique défensive et des capacités offensives tactico-opérationnelles.
Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Econo-
mica, 1999, p. 367, et idem, “Défensive” in T. de Montbrial et J.
Klein (dir.), Dictionnaire de stratégie, op. cit., pp. 160-161.
69 Colin Gray définit ce terme comme étant une “théorie expli-
quant comment certaines formes et quantités d‟actions militaires
devraient générer l‟effet [politique recherché]”, cf. Colin S. Gray,
War, Peace, and Victory, New York, Simon & Schuster, 1990, pp. 20-
21.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 119

physiques et morales de l‟adversaire70. Plus les facteurs


renforçant cet avantage défensif seront importants, plus
les coûts de l‟attaque adverse seront importants, et plus
son point culminant sera franchi rapidement, ouvrant la
voie à un affaiblissement de l‟ennemi et à une
reconsidération de l‟intérêt de l‟opération.
Par ailleurs, “la guerre [étant]… toujours la colli-
sion de deux forces vives”71, elle est animée d‟une logique
d‟action et de réaction, d‟innovation, d‟émulation et
d‟adaptation72 qui, conjuguées à la supériorité de la
défensive, tendent à constituer une “dynamique d‟égali-
sation”73. Cette dynamique, qui résulte de l‟existence de
deux adversaires conscients ayant des intérêts opposés,
condamne les principes de continuité stratégique (qu‟il
s‟agisse de la continuité dans l‟exploitation offensive ou
dans tout autre mode d‟action) à échouer sur le long
terme74.
La combinaison de ces deux principes et l‟obser-
vation des expériences militaires occidentales de l‟après-
guerre froide invitent finalement à la prudence, voire à
un certain pessimisme, quant à l‟utilité pouvant être

70 Beatrice Heuser, Reading Clausewitz, Londres, Pimlico, 2002,


p. 103.
71 C. von Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 54.
72 Sur la diffusion des innovations militaires et l‟adaptation face à
ces innovations, cf. notamment Leslie Eliason et Emily O. Goldman
(eds.), The Diffusion of Military Technology and Ideas, Stanford,
Stanford University Press, 2003, 415 p.
73 Terme d‟Etienne de Durand, “RMA : La résistance au change-
ment est-elle raisonnable ?”, in P. Vennesson (dir.), Innovations et
conduite du changement dans les armées, Paris, Les forums du
C2SD, 2000-2001, p. 145. Dans la même idée, cf. E. Luttwak, Le
Grand livre de la stratégie…, op. cit., notamment pp. 25-62.
74 Ainsi que l‟a suggéré Richard Betts, “jusqu‟à présent, aucune
forme de domination de la défensive dans le combat conventionnel ne
s‟est avérée immunisée à la stratégie”. R. Betts, “Must War Find A
Way ?…”, op. cit., p. 196. Ainsi, tout dispositif d‟attaque ou de
défense comporte des failles, dont l‟exploitation est précisément l‟un
des plus vieux principes de la stratégie, cf. Sun Tzu, L‟Art de la
guerre, op. cit., p. 137.
120 Stratégique

attendue de la force armée en vue de défendre le statu


quo par des interventions militaires.
D‟abord, une grande stratégie proactive de défense
du statu quo requiert régulièrement la mise en œuvre
d‟opérations de projection de force dans des conditions
politiques et opérationnelles défavorables à l‟offensive,
ceci malgré les bénéfices supposément décisifs pouvant
être tirés des nouvelles technologies. La position de
grande puissance impose une posture de maintien du
statu quo doublée d‟engagements extérieurs destinés à
leur assurer sécurité et prestige. Cependant, ces actions
offensives doivent être accomplies dans des situations où
l‟avantage à la défensive risquerait d‟être encore plus
conséquent que dans la plupart des cas : l‟éloignement
géographique des bases, la diversité et la quantité des
engagements militaires de natures variées contraignent
souvent à ne déployer que de faibles effectifs, alors même
que l‟adversaire, en posture de défensive stratégique, se
bat à proximité immédiate de ses bases de soutien et de
ravitaillement. Malgré l‟existence d‟un monumental
avantage occidental Ŕ américain en particulier Ŕ en
termes de puissance militaire et économique, le fait que
leurs adversaires défendent leur territoire national dans
la majeure partie des cas (guerres du Kosovo, d‟Afgha-
nistan, d‟Irak en 2003…) signifie que le déséquilibre des
enjeux politiques joue en défaveur des Occidentaux. Si la
puissance militaire des États-Unis leur confère sans nul
doute un avantage majeur pour la “maîtrise des espaces
communs”, de telles opérations de projection de force
restent d‟autant plus coûteuses et difficiles qu‟elles sont
proches du territoire contrôlé par l‟adversaire, et que
celui-ci pourra recourir à des stratégies indirectes75.
Par ailleurs, le déséquilibre des enjeux en leur défa-
veur pousse les puissances occidentales à minimiser les
risques et à chercher à obtenir des succès décisifs et

75 Voir à ce sujet l‟excellent article de Barry R. Posen, “Command


of the Commons. The Military Foundation of U.S. Hegemony”,
International Security, vol. 28, n° 1, été 2003, notamment pp. 22-23.
L‟équilibre de l‟offensive et de la défensive 121

rapides, tandis même qu‟il incite leurs adversaires à


refuser le combat frontal et à privilégier l‟adoption de
stratégies indirectes. Les États-Unis sont apparus dans
les guerres de l‟après-guerre froide comme particulière-
ment sensibles à la question des pertes humaines dès
lors que l‟enjeu de la guerre était limité. Cette préoc-
cupation n‟a fait qu‟inciter à adopter des postures de
combat désengagé reposant sur un emploi massif des
frappes à distance, soutenu lorsque nécessaire par des
alliés locaux. Les leçons des opérations récentes témoi-
gnent néanmoins de la capacité d‟adaptation et d‟appren-
tissage des acteurs : de manière croissante, l‟adversaire,
étant en posture de défense stratégique, cherche à
attendre Ŕ et, quand il le peut, à précipiter Ŕ le dépas-
sement du point culminant de l‟attaque en refusant le
combat frontal (tactiques de dispersion, de dissimula-
tion, grâce à un environnement urbain, ou au relief
accidenté) et/ou multipliant les coûts politiques, humains
et financiers des opérations par un recours à des tac-
tiques “asymétriques” (utilisation de boucliers humains,
attentats, sabotages, attaques de convois, etc.)76.

Conclusion

La formulation la plus ambitieuse de la théorie de


l‟offensive et de la défensive, défendue par Stephen Van
Evera, semble ainsi être en contradiction avec les
fondements de la théorie clausewitzienne de la guerre.
En minimisant l‟importance des facteurs politiques dans
le choix de recourir à la violence, en présentant le choix

76 Cf. notamment Stephen D. Biddle, Afghanistan and the Future


of Warfare. Implications for Army and Defense Policy, Carlisle,
Strategic Studies Institute, 2002, 58 p. ; Anatol Lieven, “Hubris and
Nemesis : Kosovo and the Pattern of Western Military Ascendancy
and Defeat”, in Eliot A. Cohen et Andrew Bacevich (eds), War Over
Kosovo. Politics and Strategy in a Global Age, New York, Columbia
University Press, 2001, pp. 97-123 ; Barry R. Posen, “The War for
Kosovo. Serbias‟s Political-Military Strategy”, International Secu-
rity, vol. 24, n° 4, printemps 2000, pp. 39-84.
122 Stratégique

de l‟attaque ou de la défense comme une alternative


entre deux choix opposés résultant d‟une série de con-
traintes systémiques, en assimilant une stratégie offen-
sive à une “agression”77, Van Evera s‟éloigne des ensei-
gnements de Clausewitz. Puisque l‟équilibre de l‟offen-
sive et de la défensive reste avant tout un reflet de la
puissance militaire d‟un État Ŕ et relève donc de ses
moyens de contrainte Ŕ il ne semble pas pouvoir être une
cause déterminante des guerres. À l‟inverse, il permet
d‟appréhender les difficultés rencontrées par les États à
recourir à la force de manière stratégiquement efficace.
Les principes qui, selon Clausewitz, gouvernaient le
choix des postures stratégiques et la dynamique de
l‟offensive et de la défensive conservent aujourd‟hui toute
leur pertinence, et semblent constituer un cadre perti-
nent d‟analyse des formes et limites d‟emploi de la force
armée. Les faibles volonté politique et, par là-même,
tolérance aux pertes humaines des puissances interven-
tionnistes, parallèlement aux nombreuses ressources
demeurant à la disposition d‟adversaires intelligents,
semblent condamner les États occidentaux à consentir
un effort massif de réflexion sur les conditions et
conséquences de la limitation de la guerre, ainsi que
nous y invitait Clausewitz en affirmant que “plus le
sacrifice que nous exigeons de l‟adversaire sera petit, plus
nous pouvons nous attendre à de faibles efforts de sa part
pour nous le refuser”78.

77 Van Evera, Causes of War…, op. cit., p. 118.


78 C. von Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 58.
La réflexion sur la petite guerre
à l’orée du XIXe siècle :
l’exemple de Clausewitz (1810-1812)1

Sandrine PICAUD-MONNERAT

L
e mot “guérilla” est réputé être apparu
pendant la guerre d‟Espagne, cette révolte
nationale qui dressa le peuple espagnol
contre les troupes de Napoléon Bonaparte, à partir de
1808. Le terme fit florès. Le conflit fit date. Or, le cours
sur la “petite guerre”, dispensé par Carl von Clausewitz à
l‟Ecole de guerre de Berlin durant les années 1810-1811,
puis 1811-1812, peut être considéré comme une réaction
politique aux défaites subies par les dynasties européen-
nes face à Napoléon2 ; le penseur prussien prend appui,
entre autres, sur l‟expérience des combattants de la
guerre d‟Espagne. La “petite guerre”, en effet, dans

1 À l‟exception de modifications mineures, ce texte est la


réédition de Sandrine Picaud, “La réflexion sur la petite guerre à
l'orée du XIXe siècle : l'exemple de Clausewitz (1810 Ŕ 1812)”, dans
Poder terrestre y poder naval en la época de la batalla de Trafalgar,
actes du XXXIe congrès international de la C.I.H.M. (Commission
Internationale d‟Histoire Militaire) 21-27 août 2005, Madrid, Comi-
sion española de historia militar, 2006, pp. 239-256. Nous remer-
cions M. le colonel José Maria Blanco Nuñez, président de la Com-
mission espagnole d‟histoire militaire, d‟en avoir autorisé la
reproduction.
2 Jean Dubois, “Le cours sur la petite guerre : un aspect mal
connu de la pensée de Clausewitz”, Histoire et Défense (Les cahiers
de Montpellier), n° 24, II/1991, pp. 1-27 (ici p. 6).
124 Stratégique

l‟esprit de son Cours, ne se distingue pas clairement de


la guérilla. Au reste, Clausewitz écrivit aussi un récit de
la guerre d‟Espagne3. Nous voudrions ici apporter un
éclairage sur la réflexion de Clausewitz relative à la
“petite guerre”, à travers son Cours sur la petite guerre
(Vorlesung über den kleinen Krieg). Parce que Clause-
witz est considéré comme le plus grand penseur militaire
européen4. Parce que ce Cours n‟a pas fait l‟objet, jusqu‟à
ce jour, d‟un commentaire approfondi.
Le cadre historiographique et le contexte politico-
stratégique de la fin du XXe siècle et du début du XXIe
expliquent encore l‟attention portée au Cours : depuis
une quarantaine d‟années, on observe un nombre crois-
sant d‟études consacrées au thème de la guérilla,
suscitées par la multiplication de ce type de conflits dans
le monde moderne5. Dans ce contexte, le professeur
Hervé Coutau-Bégarie, dans son Traité de stratégie,
commente avec une pointe d‟ironie : “On découvre qu‟il
[Clausewitz] s‟est intéressé à l‟armement du peuple et à la
guérilla”6. Mais Clausewitz, souvent, n‟est pris à témoin
que des guerres contemporaines : récupération utilita-
riste du penseur militaire prussien par la pensée mili-
taire contemporaine ; Clausewitz côtoyant Lénine et
Mao-Ze-Dong, autres théoriciens de la guerre populaire7.

3 Raymond Aron, Penser la guerre. Clausewitz, Paris, Gallimard,


1976, 2 t., tome II, p. 96.
4 Gérard Chaliand et Arnaud Blin, Dictionnaire de stratégie mili-
taire, Paris, Perrin, 1998, art. “Clausewitz”, p. 87.
5 Sandrine Picaud, “La petite guerre au XVIIIe siècle en Europe :
une mise au point bibliographique” (article comprenant une intro-
duction historiographique et problématique, ajoutée à une bibliogra-
phie commentée), Bibliographie Internationale d‟Histoire Militaire
(Berne), tome 26, Pully (Suisse), Zürich, éditions Thesis, 2005,
pp. 187-225.
6 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Econo-
mica, 1999, pp. 197-198.
7 Voir : In caso di golpe. Manuale teorico-pratico per il cittadino
di resistenza totale e di guerra di popolo, di guerriglia e di contro-
guerriglia. Scritti di Clausewitz, Lenin, Mao Tse-Tung, il manuale
del maggiore von Dach, testi delle Special Forces americane, prefa-
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 125

L‟article de Jean Dubois, le seul, avant nos travaux, qui


soit consacré entièrement au Cours sur la petite guerre
de Clausewitz, est la plupart du temps une étude
prospective. Tout au plus est-il replacé dans le contexte
du début du XIXe siècle. Il n‟y a là rien de nouveau. Le
traité de Clausewitz Vom Kriege avait déjà été révéré, à
l‟appui de leurs théories, par les tenants de l‟offensive à
outrance du tournant des XIXe et XXe siècles8. Ce qui
manque, c‟est une étude historique de la pensée de
Clausewitz sur la petite guerre. Elle manque, parce que
comprendre historiquement le Cours de Clausewitz
implique d‟être familiarisé avec la culture pratique et
théorique qui était celle des officiers du temps de
Clausewitz, relativement à la petite guerre. Elle manque
donc parce que la petite guerre, cette tactique de coups
de mains, d‟embuscades et d‟attaques surprises, a retenu
l‟intérêt d‟un faible nombre d‟historiens, pour la période
antérieure à l‟écriture du Cours (le XVIIIe siècle ante-
révolutionnaire) : Johannes Kunisch, Martin Rink,
Bernard Peschot et nous-même9. Il faut dire que le Cours

zione di Vincenzo Calò, cura di Stella Rossa, Fronte Rivoluzionario


marxista-leninista, Roma, Giulio Savelli, 1975 ; Frank Hampel,
Zwischen Guerilla und proletarischer Selbstverteidigung. Clausewitz
Ŕ Lenin Ŕ Mao Zedong Ŕ Che Guevara Ŕ Körner, Frankfurt am Main /
Bern / New York / Paris, Verlag Peter Lang, 1989. Et sur Internet :
- www.bpb.de/publikationen/VKE3AO,4,0,Krieg_und_Politik_im_21
_%A0Jahrhundert.html#art4 (Martin Hoch, “Krieg und Politik im
21. Jahrhundert”, 20 p., extrait de Politik und Zeitgeschichte,
B 20/2001) : c‟est une réflexion sur la petite guerre et la grande
guerre, avec un retour, entre autres, sur la pensée de Clausewitz.
L‟auteur date du Cours de Clausewitz l‟apparition de l‟expression
“petite guerre” en allemand (à tort bien sûr) ! au reste, il s‟appuie
surtout sur Vom Kriege dans son développement.
- www.statecraft.org/chapter12.html (Instruments of Statecraft. U.S.
Guerrilla Warfare, Counterinsurgency, and Counterterrorism,
1940-1990, chap. 12, “The problem of ideology”).
8 H. Coutau-Bégarie, op. cit., pp. 193-194.
9 Johannes Kunisch, Der kleine Krieg : Studien zum Heerwesen
des Absolutismus, Wiesbaden, F. Steiner, 1973 ; Martin Rink, Vom
„Partheygänger‟ zum Partisanen. Die Konzept des kleinen Krieges in
Preussen, 1740-1813, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1999 ;
126 Stratégique

est d‟accès difficile : il est resté manuscrit jusqu‟en 1966,


date à laquelle il a fait l‟objet d‟une édition de la part de
Werner Hahlweg, la seule existant à ce jour, et sur
laquelle nous nous appuyons10. Seul, l‟article de Jean
Dubois (cité ci-dessus) s‟est penché sur le Cours de
Clausewitz. L‟auteur a le mérite de montrer en quoi le
Cours reprend la méthode de Vom Kriege. Mais il n‟en
fait qu‟un survol ; le contenu du Cours n‟est cité
qu‟exceptionnellement11.
Il est temps d‟analyser le Cours avec une mise en
perspective historique, étude pour laquelle l‟introduction
de W. Hahlweg, dans l‟édition de 1966, permet un élan
stimulant, par l‟érudition de son appareil critique. En
prenant pour base le Cours seulement, et non, en com-
plément, des éléments de l‟œuvre majeure et inachevée
de Clausewitz, Vom Kriege, on répond à la nécessaire
restriction du cadre d‟un article, mais l‟on saura surtout,
de façon plus claire et exclusive, ce que les jeunes
officiers de 1810-1812 qui ont assisté aux cours de
Clausewitz ont pu retenir de l‟essence de la petite guerre
perçue et comprise par leur temps12.

Bernard Peschot, La Guerre buissonnière : partis et partisans dans


la petite guerre (XVIe-XVIIIe siècles), Mémoire d‟Habilitation à Diriger
des Recherches (HDR), Université Montpellier-III, 1999, dactyl. ;
Sandrine Picaud, La Petite guerre au XVIIIe siècle. L‟exemple des
campagnes de Flandre de la guerre de Succession d‟Autriche, mises
en perspective dans la pensée française et européenne (1701-1789),
thèse de Doctorat d‟histoire, Université de Nantes, 2004, 4 vol.
dactyl., à paraître fin 2009, Paris, ISC-Économica.
10 Carl von Clausewitz, Schriften Ŕ Aufsätze Ŕ Studien Ŕ Briefe,
herausgegeben von Werner Hahlweg, Göttingen, Vandenhoeck &
Ruprecht, 1966 (2 vol.), vol. I.
11 J. Dubois, art. cit., p. 17, note 19 : l‟auteur cite le chap. 22 du
Cours (tactique de la petite guerre) ; c‟est le seul renvoi précis au
Cours dans cet article.
12 Dans cet article, nous ne donnons que quelques exemples du
Cours de Clausewitz, points de départ d‟une étude qu‟il faudra
approfondir.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 127

La réflexion sur la petite guerre, élément de la


réflexion sur la guerre

Une méthode philosophique et dialectique

Carl von Clausewitz aborde l‟étude de la petite


guerre comme il étudie la guerre dans son ensemble. La
réflexion sur la petite guerre est un élément de la
réflexion sur la guerre, et l‟on retrouve dans Vom Kriege
la composition du Cours. W. Hahlweg soutient aussi que
Clausewitz fut le premier, et le seul, à avoir appliqué à
l‟étude de la petite guerre une méthode philosophique et
dialectique… Cela a été bien vu, par W. Hahlweg et par
quelques autres après lui, mais insuffisamment détaillé,
si l‟on entend accorder au Cours une étude exclusive13.
Dans le Cours, Clausewitz applique à la guerre, à la
tactique, à la stratégie, à la petite guerre même, le terme
de “concept” (Begriff). Pour définir en effet ce qu‟est la
petite guerre, pour la mettre en perspective dans le
cadre de la guerre, il éprouve le besoin de revenir à
quelques définitions de base. La tactique est selon lui
“l‟apprentissage de l‟emploi et la conduite des forces de
combat dans le combat ; la stratégie, l‟apprentissage de
l‟usage, de l‟emploi du combat”14. Et Clausewitz de
remarquer que “ces définitions se fondent sur un déve-
loppement des concepts qui conduirait ici trop loin, et à
propos desquels nous pouvons seulement dire, en guise
d‟introduction, que nous croyons que parler d‟une action
guerrière implique qu‟il y ait un combat possible […]”. Le
“concept de guerre” vient encore naturellement sous sa

13 Outre J. Dubois, voir surtout : R. Aron, op. cit., tome I, pp. 162-
168 ; et bien sûr W. Hahlweg, in : C. von Clausewitz, op. cit., tome I,
pp. 212-213.
14 Ce que nous avons souligné l‟est dans le texte originel de Clau-
sewitz. Les traductions françaises d‟extraits du Cours de Clausewitz
sont personnelles et n‟engagent que notre responsabilité. Nous
avons pris la liberté, comme dans toute traduction, d‟en changer la
forme allemande chaque fois que la compréhension en français y
gagnait.
128 Stratégique

plume quelques pages plus loin15. La petite guerre,


enfin, est elle-même pensée comme un concept (« …si
l‟on veut se représenter la petite guerre en un concept
clair, dit Clausewitz”16). L‟approche philosophique, Clau-
sewitz en fait une de ses règles. Si bien que la première
définition de la petite guerre qu‟il donne, une guerre qui
serait menée par de petits détachements, ne le satisfait
pas entièrement, parce que “cette définition peut sembler
mécanique et non-philosophique”17.
C‟est pour expliquer cette conviction (la nécessité de
l‟approche philosophique), et pour que les choses soient
claires dans l‟esprit des auditeurs, que l‟auteur du Cours
a pris la peine de rappeler ce qu‟il entend par “tactique”,
par “stratégie” et par “guerre”, ce que nous avons évoqué.
C‟est une approche par les moyens, c‟est-à-dire par les
combats. Parce que, la guerre n‟existant que si un
combat est possible (même s‟il n‟arrive pas), une
définition de la tactique et de la stratégie par le combat
garantit leur inscription dans le cadre de l‟étude du
concept de guerre. Cela posé, l‟art de la guerre se divise
en stratégie et en “grande tactique” (Höhere Taktik), et la
petite guerre est une partie de cette grande tactique.
Plus précisément encore, quelques pages plus loin,
Clausewitz y revient en résumant ainsi : “On peut donc
dire que la stratégie de la petite guerre est un objet de la
tactique, et comme maintenant la tactique de la petite
guerre, très clairement, doit apparaître aussi comme une
partie de la tactique, alors c‟est toute la petite guerre qui
relève de la tactique, c‟est-à-dire qu‟elle constituera un
chapitre particulier de celle-ci”18. Quand W. Hahlweg
écrit que le Cours contient une annonce ébauchée du
plan de l‟ouvrage Vom Kriege, que Clausewitz mettrait

15 Pour ces différents passages, voir : C. von Clausewitz, op. cit.,


tome I, pp. 235-237.
16 Ibid., p. 233.
17 Ibid., p. 231.
18 Ibid., pp. 233 et 237.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 129

en forme plus tard, c‟est à ces pages qu‟il songe sans


aucun doute.
Ce qui est nouveau ici, c‟est bien la justification
logique, philosophique, de l‟insertion de la petite guerre
dans l‟espace tactique de la guerre, et non dans le
domaine stratégique. Le fait était patent déjà chez des
théoriciens de la petite guerre du XVIIIe siècle, nonob-
stant que le terme de “stratégie” n‟était pas encore en
usage. Les tables des matières de ces traités parlent
d‟elles-mêmes.
Clausewitz nie l‟existence d‟un échelon intermé-
diaire entre la tactique et la stratégie. On ne le trouve
pas plus dans son Cours sur la petite guerre. Pourtant,
cet échelon eût été pertinent pour qualifier, non les
opérations de petite guerre prises isolément (telle atta-
que surprise, telle embuscade, telle mission d‟observa-
tion ou de harcèlement de l‟ennemi par une troupe), mais
le résultat d‟un ensemble cohérent de ces opérations, à
l‟échelle de la campagne militaire, sans engagement
d‟une action d‟envergure telle qu‟une bataille. Maurice
de Saxe, au milieu du XVIIIe siècle en Flandre, avait
magistralement montré ce résultat possible19.

La petite guerre et l‟opposition “défensive/offensive”

Comme dans l‟étude de la grande guerre20, Clause-


witz adopte ici une méthode dialectique. Il se plaît à
opposer des couples conceptuels, pour y montrer l‟écono-
mie de la petite guerre. Au premier chef, il est important
de situer la petite guerre dans le cadre défensive/
offensive.

19 Sandrine Picaud, “La manœuvre de la Méhaigne [en 1746, pen-


dant la guerre de Succession d‟Autriche], chef d‟œuvre du style
indirect, dans le cadre du débat sur la petite guerre au XVIIIe siècle”,
Nouvelle histoire bataille II, Cahiers du CEHD n° 23, Paris, minis-
tère de la Défense, 2004, pp. 181-200.
20 Sur cette méthode, appliquée à l‟étude de la guerre en général,
voir par exemple : G. Chaliand et A. Blin, op. cit., pp. 93-94.
130 Stratégique

Que les détachements affectés à la petite guerre se


trouvent confrontés à une situation défensive ou offen-
sive, ce qui les caractérise est l‟activité. L‟essence de la
petite guerre implique le mouvement perpétuel (ce n‟est
pas pour rien qu‟une des vocations de la petite guerre est
le harcèlement de l‟ennemi). Dans les missions de
défense, Clausewitz recommande de lier le plus souvent
possible la défense à une attaque. Il écrit à propos de la
défense, dans un chapitre intitulé De la disposition pour
le combat et de l‟utilisation du terrain : “C‟est seulement
dans les forts défilés qu‟une défense passive peut réussir ;
dans tous les autres cas, on ne doit pas trop compter
dessus, et si la force du détachement le permet, il faut lier
l‟attaque à la défense”21. Il écrit à propos de l‟attaque,
dans le même chapitre : “Si l‟on a affaire à un ennemi
qui n‟est pas soutenu, on peut déjà tenter quelque chose,
en vue d‟un mouvement tournant ; mais si l‟ennemi est
entreprenant, alors on doit être exercé à une défense
active [Clausewitz utilise le mot français : eine active
Vertheidigung] et donc ne pas maintenir ses forces d‟un
seul tenant”22. Le professeur de l‟École de guerre utilise
même, en un autre chapitre, l‟expression de “défense
offensive” [offensive Vertheidigung]23. Ce jeu dialectique
entre la défense et l‟attaque peut se décliner de toutes
les façons, pourvu que la défense ne soit jamais employée
seule, c‟est-à-dire passivement.
Au titre des règles à observer dans une défense
active, Clausewitz entend que l‟attaque que l‟on prévoit
le cas échéant reste pour l‟ennemi inattendue. Par-là on
aborde le couple conceptuel suivant, moral/physique.

La petite guerre et le couple conceptuel “moral/physique”

La petite guerre est bien souvent la guerre du faible


au fort, c‟est-à-dire d‟une troupe physiquement plus

21 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 261.


22 Ibid., p. 266.
23 Ibid., p. 409 (dans le chap. sur les embuscades).
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 131

restreinte (en nombre d‟hommes engagés, cavalerie ou


infanterie), face à une troupe plus nombreuse. “Il est
encore plus indispensable d‟attaquer par surprise l‟enne-
mi que l‟on veut assaillir, dit Clausewitz, quand on est si
faible, que l‟on peut espérer le succès uniquement par le
moyen de la confusion que l‟on saura semer chez l‟enne-
mi. Remarques sur l‟efficacité morale des attaques
surprises : les troupes de l‟ennemi sont fatiguées ; l‟effroi
se répand facilement en leur sein”24. Tout est dit. Mais il
faut savoir que déjà au XVIIIe siècle, La Croix, le premier
des théoriciens publiés sur la petite guerre, en 1752,
soutenait que l‟on pouvait venir à bout d‟un bataillon de
600 à 700 soldats avec seulement 250 hommes25. La
surprise est ainsi le premier principe de combat dans la
petite guerre.
L‟utilisation des forces morales est l‟un des six
principes de la victoire retenus par Clausewitz dans Vom
Kriege, du point de vue stratégique26. À la petite guerre,
du point de vue tactique, non seulement l‟utilisation de
ces forces morales se trouve du côté de l‟attaquant (l‟élan
de l‟attaque y aide, de même que la certitude psycholo-
gique que l‟ennemi sera en position d‟infériorité, étant
surpris), mais agir sur les forces morales de l‟adversaire
peut même être le moyen principal de la victoire escomp-
tée : par le découragement et la terreur semés chez
l‟ennemi, il s‟agit de le forcer à déguerpir de sa position.
C‟est pourquoi Clausewitz distingue les “vraies
attaques surprises”, que l‟on peut traduire aussi par
“raids”, des autres attaques. Il explique ainsi la diffé-

24 Ibid., p. 398.
25 Armand-François de La Croix, Traité de la petite guerre pour les
compagnies franches, Paris, Antoine Boudet, 1752, pp. 51-53. Sur la
surprise et la ruse, permettant de battre une troupe plus nom-
breuse, voir aussi : comte de La Roche, Essai sur la petite guerre,
Paris, Saillant et Nyon, 1770, 2 t., tome II, pp. 21, 66, 199, 200, 203 ;
comte P. H. de Grimoard, Traité sur la constitution des troupes
légères…, Paris, Nyon l‟aîné, 1782, p. 66.
26 Les cinq autres étant : le terrain, la surprise, l‟attaque concen-
trique, le soutien du théâtre d‟opérations, le soutien du peuple.
Voir : R. Aron, op. cit., tome I, pp. 248-249.
132 Stratégique

rence entre les deux : “Presque toutes les attaques à la


petite guerre sont menées par le moyen de la surprise,
parce que c‟est une entreprise d‟une petite partie d‟une
armée contre une autre petite partie d‟une armée ; si
l‟ennemi apprenait l‟entreprise avant qu‟elle ait été menée
à bien, ce serait suffisant pour la faire échouer ; s‟il en
apprenait seulement l‟existence pendant sa mise en
œuvre, on devrait craindre dans beaucoup de cas qu‟il
tende des pièges à nos troupes pendant leur retour”. Mais
“Le vrai raid se différencie cependant des autres attaques
menées par surprise, en ce que l‟on n‟a pas toujours la
prise du poste [den Punkt] comme objectif, mais que l‟on
veut seulement tirer parti de la confusion pour prendre
des prisonniers et du butin, briser ci ou ça, et ensuite
s‟éloigner à nouveau rapidement” 27.
D‟une manière générale, et pour toutes ces raisons,
plus la disposition des troupes pour un combat de petite
guerre ressemble à une embuscade, meilleure elle est28.
D‟une manière plus particulière, c‟est la cavalerie et le
feu individuel qui peuvent être utilement mis à profit
pour effrayer l‟ennemi29. Jeter la terreur est finalement
un moyen très usuel pour parvenir à ses fins à la petite
guerre, et jusque dans la population civile en cas de réti-
cence à livrer à la troupe du partisan les contributions
exigées (avec des prises d‟otages…)30.
Une lecture inattentive pourrait faire croire à cer-
taines faiblesses du Cours. Si une entreprise prévue par
le partisan est éventée avant qu‟elle ait été menée à
bien, avons-nous entendu dire à Clausewitz (ci-dessus)
dans le chapitre sur les surprises (de postes), il y a de
grandes chances pour que l‟ennemi puisse la contrecar-
rer. Dans le chapitre sur les embuscades, Clausewitz, en
revanche, affirme qu‟une troupe découverte avant de
faire son coup peut encore tirer profit d‟un combat

27 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, pp. 397-398.


28 Ibid., p. 258.
29 Ibid., pp. 400 et 402.
30 Ibid., p. 441.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 133

ouvert, engagé immédiatement, qui permet de faire des


prisonniers. Et l‟opération est d‟autant plus à tenter que
le danger dans la retraite ne sera pas grand, dans la
mesure où les embuscades sont souvent tendues dans
des régions de montagnes ou de bois31. Toutes les
“surprises” ne sont donc pas semblables : les paramètres
à prendre en considération pour les surprises de postes
sont différents de ceux des embuscades.

Le couple d‟oppositions “audace/crainte”

Autant les couples conceptuels oppositionnels


“défensive/offensive” et “moral/physique” sont à débus-
quer en filigrane au long du Cours, autant le paradoxe
entre l‟audace et la crainte qui animent les détache-
ments voués à la petite guerre est clairement défini et
circonscrit à un chapitre, intitulé Du caractère de la
petite guerre. Par “caractère”, il faut entendre l‟esprit
avec lequel les troupes mènent la petite guerre. La
réflexion dialectique est stimulante intellectuellement,
comme le dit clairement Clausewitz à cette occasion : “Ce
libre jeu de l‟esprit, qui a cours dans la petite guerre, cette
adroite liaison d‟audace et de prudence (je devrais dire,
cette heureuse composition de hardiesse et de crainte),
c‟est ce qui rend la petite guerre si supérieurement
intéressante”32.
Clausewitz a observé, comme l‟ont fait avant lui
d‟autres auteurs au XVIIIe siècle, que les troupes légères
sont capables de manifester une audace sans nom dans
le combat dispersé, dans les entreprises qui relèvent de
la petite guerre, alors qu‟elles perdent tous leurs moyens
devant un ennemi rangé en bataille, dans les “grandes
affaires” engageant toute l‟armée. Concernant le XVIIIe
siècle, on peut noter par exemple cette remarque lue
dans l‟Encyclopédie, à l‟article “hussard” : “…ils [les

31 Ibid., p. 410.
32 Ibid., p. 239.
134 Stratégique

hussards] ne peuvent tenir contre des escadrons en ordre


de bataille”33.
Les troupes affectées à la petite guerre n‟ont pas de
honte à en avoir, car là n‟est pas leur vocation. Le soldat
“dressé” pour marcher à l‟ennemi au mépris du danger
dans la bataille serait bien incapable, lui, des coups
adroits perpétrés par les troupes légères à la petite
guerre. Tout est ici affaire de mesure du danger. Les
troupes vouées à la petite guerre, qui n‟ont pas leur
pareil pour circonvenir l‟ennemi par les ruses et la
surprise, les hommes qui, individuellement, sont capa-
bles de la plus grande bravoure, parce qu‟ils connaissent
leur adresse et les chances qu‟ils ont de faire une retraite
sans dommage, ces mêmes hommes savent aussi que la
bataille ne laisse aucune place à leur adresse, et la
crainte qu‟ils ont du danger les empêche de pouvoir tenir
ferme.
Le soldat des troupes de ligne aurait une conscience
du danger tout aussi vive, si toute sa formation ne visait
à la comprimer. La clef de la réussite des troupes, dans
la bataille, c‟est d‟aller de l‟avant avec la plus grande
énergie. De toutes façons, la promotion de la ruse et de
l‟adresse individuelle n‟est pas possible en ces circons-
tances où la troupe est serrée et où les mouvements sont
nécessairement ceux du groupe ; l‟obstination furieuse à
braver le danger est la plus grande sagesse. C‟est de la
sagesse et non de l‟inconscience, parce qu‟en tenant
ferme, parce qu‟en perçant en un seul point, une troupe
serrée peut donner un infléchissement au combat, et
peut-être entraîner le gain de la bataille elle-même34. Au
XVIIIe siècle, on avait déjà bien vu que la discipline dans
la bataille rendait “les soldats des machines, et les
officiers des automates”35.

33 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et


des métiers,… Mis en ordre par MM. Diderot et d‟Alembert, Paris,
1751-1780, art. “hussard”.
34 C. von Clausewitz, op. cit., pp. 237-239.
35 Pensée de Mesnil-Durand citée et résumée par : Jacques-Antoi-
ne-Hippolyte de Guibert, Défense du système de guerre moderne, in :
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 135

Il y a aussi une raison toute pratique qui motive


cette crainte du feu de la part des troupes affectées à la
petite guerre. Dans ce dernier type de guerre, on ne peut
se permettre des pertes humaines à chaque engage-
ment : les combats sont en effet quotidiens, ou du moins
risquent de l‟être. Partant, la troupe serait vite décimée,
quand une bataille engageant l‟armée entière est
relativement rare durant une campagne36.
Encore une fois, tout cela, tous ces traits propres à
la nature de la petite guerre que nous venons d‟énoncer à
la suite de Clausewitz et en rassemblant parfois des
mentions éparses, sont déjà présents chez les théoriciens
de la petite guerre du XVIIIe siècle antérieur à la Révo-
lution française, que nous avons étudiés. La nouveauté,
chez Clausewitz, tient à la manière qu‟il a d‟élever ces
traits au-delà de la simple observation empirique, jus-
qu‟au niveau de la réflexion conceptuelle. Le moyen
privilégié qu‟il utilise à cette fin est la mise en exergue
de couples conceptuels dialectiques ; des paradoxes qui
forcent précisément à la réflexion, donc à l‟approfondis-
sement de la question par ses auditeurs.
Clausewitz, cependant, se garde d‟exagérer les
paradoxes débusqués, la perfection de la méthode pût-
elle servir le caractère brillant de cette dialectique, ou le
souci de pédagogie de son auteur : il reconnaît par exem-
ple que la petite guerre, au regard du combat, garde
quelques traits qui la rapprochent de la grande. Il est
rare en effet que toutes les troupes y combattent disper-
sées ; il en reste un certain nombre qui sont en ordre
serré37.

Œuvres militaires (1803), tome III, p. 216. La 1ère édition de la


Défense du système de guerre moderne date de 1779.
36 C. von Clausewitz, op. cit., p. 241.
37 Ibid., p. 241. Clausewitz ensuite détaille, pp. 243-244, les cas où
une troupe doit combattre en ordre serré, à la petite guerre.
136 Stratégique

Clausewitz, l’homme du XVIIIe siècle


ante-révolutionnaire ?

La petite guerre, dans le cadre de la grande

Sans cesse, dans le Cours, Clausewitz opère des


allers et retours entre la petite guerre et la “grande
guerre”. Toutes deux sont des éléments d‟un plus vaste
ensemble, que regroupe le concept de “guerre” (Krieg).
Dans son introduction, Clausewitz use de l‟expression de
“grande guerre” avec précaution, alors que l‟expression
de “petite guerre” pose peu de problèmes, consacrée par
un usage plus que séculaire dans toute l‟Europe38 : “…(si
l‟on me permet cette dernière expression [à savoir,
“grande guerre”], s‟excuse-t-il presque, qui n‟est ni très
enseignée, ni très abstraite) ”39.
Donnons quelques exemples de ces allées et venues
entre petite et grande guerre : la petite guerre est un art,
affirme Clausewitz dans ses réflexions introductives,
quand, dans la grande, dominent plus les vues “scientifi-
ques” ; autrement dit, la petite guerre forge plus sur le
terrain ses coups et ses manœuvres savantes, quand la
grande guerre obéit à des préceptes théoriques plus
précis, dans ses dispositions sur le terrain... D‟autres
exemples tiennent à des détails de la conduite de la
guerre, mis en valeur au fil des chapitres du Cours pour
faire comprendre aux jeunes officiers l‟essence de la
petite guerre, comme une ombre met en relief une œuvre
d‟art :
- en vue d‟un combat de cavalerie, le terrain joue
un moins grand rôle à la petite guerre qu‟à la
grande, quant à la disposition préliminaire des
troupes et à la décision de leur partage ;

38 Sandrine Picaud, “La petite guerre au XVIIIe siècle en Europe :


une mise au point bibliographique”, art. cit., pp. 179-180.
39 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 233.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 137

- la cavalerie est excellente à la grande guerre,


mais elle a un rôle encore plus grand à la
petite ;
- deux objectifs possibles des attaques de petite
guerre sont paradoxalement très éloignés l‟un
de l‟autre : faire subir à l‟ennemi des pertes
proportionnelles aux nôtres, ou bien faire dé-
guerpir l‟ennemi de sa position, simplement. Et
Clausewitz remarque que le deuxième objectif,
qui est rarement celui de la grande guerre, est
au contraire de plus en plus fréquent dans la
petite guerre ;
- la retraite est plus dans la nature de la petite
guerre que dans celle de la grande ;
- la pratique de la petite guerre requiert une plus
grande activité que l‟on n‟en trouve dans
l‟armée dans son entier ;
- dans le combat de petite guerre, la décision doit
être emportée plus vite que dans une bataille ;
de la rapidité nécessaire découle une plus gran-
de place de la cavalerie, proportionnellement
(pour aller plus vite à l‟ennemi et se retirer plus
vite), ainsi qu‟une plus faible part donnée à
l‟artillerie40.

Si l‟art de la petite guerre se distingue de maintes


façons de celui de la grande guerre, les deux ne sont pas
sur le même pied. La petite guerre est subordonnée à la
grande, parce qu‟elle est, selon Clausewitz, une partie de
la tactique de la grande.
Alors se pose la question (et Clausewitz la pose) :
pourquoi accorder à la petite guerre un cours autonome,
distinct de celui qui porte sur la tactique en général (ou
tactique de la grande guerre), si tant est que la première

40 Voir respectivement, pour tous ces exemples : C. von Clause-


witz, op. cit., tome I, pp. 228, 233, 241, 246, 250 et 252 (pour
l‟importance comparée de la cavalerie), 265, 266, 274, 407.
138 Stratégique

est une partie de la dernière ? Parce qu‟en traitant la


petite guerre comme une digression du cours sur la
tactique41, on risque de se disperser du sujet de la
grande guerre ; mais aussi, et sans doute surtout, parce
que la petite guerre a une trop grande importance pour
être traitée simplement comme en passant42.
On peut parler de subsidiarité de la petite guerre
cependant, non seulement sur le terrain, mais aussi
dans les mentalités ; c‟est-à-dire, plus clairement, qu‟un
mépris était souvent affiché dans le monde militaire face
à l‟efficacité de la petite guerre.
J. Dubois explique le désintérêt pour le Cours
jusqu‟en 1966 par le fait que la petite guerre jusque-là
“n‟était plus d‟actualité”. Elle a en réalité toujours été
d‟actualité dans les conflits43. Mais elle l‟était peu dans
la pensée militaire, parce qu‟elle était considérée comme
une tactique de seconde zone, moins glorieuse, parce que
moins tapageuse que la “grande guerre”, celle qui conduit
aux batailles de toute une armée ; à la petite guerre, les
combats naissaient souvent d‟une embuscade ou d‟une
surprise. Cette dépréciation est un trait qui relie la men-
talité des états-majors du XIXe siècle et de la première
moitié du XXe à celle des officiers du XVIIIe siècle. “Le
point d‟honneur chez les Français est un motif qui
demande le Grand Jour”, écrivait le comte de Beausobre,
colonel d‟un régiment de hussards, vers 175244 ; dragons,
hussards et troupes légères doivent “le céder à la franche
cavalerie, supérieure de taille, d‟armure et de chaussure”,

41 À l‟Ecole de guerre de Berlin, le cours sur la tactique était fait


par un certain major Tiedemann, auquel renvoie de temps à autre
Clausewitz dans son Cours, par ex., dans l‟édition de 1966, p. 240.
42 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 228.
43 H. Coutau-Bégarie, op. cit., pp. 226-228 : “125. Guérilla et
guerre de libération nationale”.
44 Archives Cantonales Vaudoises (Chavannes-près-Renens, Suis-
se), Fonds P Nelty de Beausobre, 2.2.6/8 : Éléments de tactique,
1 vol. manuscrit sans date (1752 ?), 2e partie, p. 377.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 139

renchérissait Boussanelle quelque dix ans plus tard45 ; le


comte de Guibert encore, ce penseur brillant de la fin de
l‟Ancien Régime, juge que les troupes légères [prises
comme métonymie de la petite guerre], du point de vue
stratégique, “ne remplissent point d‟objet décisif”46 ; il
aurait voulu les supprimer de l‟armée. Clausewitz ne
partageait pas cette morgue, le temps accordé à ensei-
gner la petite guerre le montre assez. Il se fait l‟écho
pourtant de ces opinions communément admises encore
de son temps, reconnaissant que “l‟assaut avec une masse
serrée fait plus d‟impression sur l‟ennemi que tout feu
dispersé”47.

Avant tout, une guerre d‟observation

“Enfin, ils [les petits détachements] n‟ont pas tou-


jours un objectif défensif ou offensif, objectif que les
grands corps de troupes doivent forcément avoir, mais le
plus souvent, ces petits détachements ont un objectif qui
est relativement étranger à la grande guerre, à savoir,
l‟observation de l‟ennemi”48. C‟est ainsi que Clausewitz
conclut la liste des missions spécifiques des petits déta-
chements voués à la petite guerre.
Et c‟est pourquoi le professeur de l‟École de guerre
consacre tant de chapitres de son Cours aux “avant-
postes” d‟une armée, comme étant l‟un des services
principaux remplis à la petite guerre ; où l‟on voit encore
la nécessité d‟une grande activité des troupes qui y sont
affectées, pour la sûreté des avant-postes qui sont au
plus près de l‟ennemi, et pour quérir des renseignements
intéressants sur la position et les objectifs de cet ennemi.

45 Boussanelle (de), Réflexions militaires, Paris, Duchesne et


Durand, 1764, pp. 10-12.
46 J.A.B. de Guibert, Essai général de tactique, Paris, L‟Herne,
1977, partie I, p. 312. L‟Essai fut publié anonymement et clandes-
tinement à Amsterdam en 1770 et à Londres en 1772, avant d‟être
autorisé en France en 1773.
47 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 244.
48 Ibid., p. 235.
140 Stratégique

Tout se tient : “Observer l‟ennemi, et tenir, le plus long-


temps possible, le terrain qui leur a été assigné, telle est
la prescription faite aux avant-postes, et aux avant-
gardes. Les chefs de ces troupes doivent avoir cette pres-
cription devant les yeux à chaque instant, et ils doivent
mettre en œuvre tous les moyens auxquels ils pensent
pour remplir cet objectif. Cela suppose un effort et une
attention ininterrompus, autrement dit une activité bien
plus grande qu‟à l‟armée ; c‟est pourquoi le service
d‟avant-postes est plus difficile qu‟aucun autre, et c‟est
pourquoi aussi les règlements de service et d‟emploi
introduits pour ces troupes sont plus importants et lourds
de conséquences qu‟en aucun autre endroit”49.
Sur l‟importance de la mission de reconnaissance et
d‟observation de l‟ennemi, il n‟y a rien de nouveau chez
Clausewitz par rapport aux théoriciens de la petite
guerre du XVIIIe siècle ante-révolutionnaire. Dès 1752, La
Croix écrit : “Ces corps [les compagnies franches] sont
devenus par la suite [au XVIIIe siècle] encore plus utiles ;
on les employa en tems (sic) de guerre avec succès pour
des expéditions dangereuses qui demandaient beaucoup
de prudence, d‟intelligence et de bravoure ; leur principal
service était de favoriser les marches des armées, et d‟être
toujours en avant pour reconnaître les ennemis, et en
informer les généraux”50.
La nouveauté, à l‟orée du XIXe siècle, réside dans les
progrès de l‟organisation de la guerre dite d‟avant-
postes, progrès qui furent bien vus ensuite par Decker.
Dans le chapitre sur Le service des avant-postes,
Clausewitz déplore que l‟on ne se serve pas assez des
systèmes de signaux (visuels ou auditifs, drapeaux, lan-

49 Ibid., p. 274. Sur plus de 200 pages que compte le Cours (p. 228-
449), dans l‟édition de 1966 des œuvres de Clausewitz par
W. Hahlweg, plus de 100 concernent le service et les missions des
avant-postes (pp. 274-392).
50 A.F. de La Croix (1752), op. cit., p. 4. Grimoard aussi, autre
exemple, dit que le premier rôle des “partis” (ou détachements pour
la petite guerre, menés par un “partisan”) est de reconnaître le pays
et l‟ennemi. Voir : P.H. de Grimoard (1782), op. cit., p. 33.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 141

ternes, tirs de canon ou d‟armes individuelles, tambours,


cloches…)51. Il n‟accorde cependant à ce sujet qu‟un
paragraphe. Les conseils donnés déjà au XVIIIe siècle
avaient donc été bien peu suivis. L‟importance des
signaux émaillait des traités de petite guerre en France
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, surtout celui de
Grimoard, publié d‟abord en 1782 (puis anonymement à
Berlin, en allemand, en 1785). Ce genre de publication
pouvait être un moyen de communication entre les offi-
ciers et les ministres et les commis des bureaux minis-
tériels, bref, ils pouvaient finir par influer sur les ordon-
nances militaires. Ce cheminement politique possible de
la pensée militaire privée n‟est pas une vue de l‟esprit :
le comte de Beausobre écrivit en 1770, alors qu‟il avait
atteint le grade de lieutenant-général, un volume resté
manuscrit, intitulé : Sistême de signaux. Ce mémoire fut
envoyé à plusieurs reprises aux secrétaires d‟État de la
Guerre successifs. L‟un d‟eux, le prince de Montbarrey,
en fit faire une copie entre 1778 et 1779 ; c‟est très
vraisemblablement celle qui se trouve aujourd‟hui au
Département des manuscrits occidentaux de la Biblio-
thèque Nationale de France à Paris52.
Pour résumer, disons que des thèmes abordés dans
le Cours de Clausewitz et des conseils donnés par
l‟auteur sont inévitablement les mêmes que ceux qui

51 C. von Clausewitz, op. cit., p. 288.


52 Références d‟écrits du XVIIIe siècle, à propos de l‟emploi des
signaux à la guerre, et à la petite guerre en particulier : Lajos
Mihaly de Jeney, Le Partisan, La Haye, H. Constapel, 1759, pp. 124-
125 (tension sur une corde, comme signal) ; id. chez Roger Steven-
son, Military instructions for officers detached in the field, London,
1770, pp. 232-233 (copie conforme de Jeney). Voir surtout : P.H. de
Grimoard (1782), op. cit., pp. 27-30 (1e partie, chap. 3, art. 2 : “Des
signaux”) ; et : Jean-Jacques de Beausobre, Sistême de signaux, 1
vol. manuscrit, 1770 (au moins deux exemplaires mis au net con-
nus : BNF, Paris, ms FR 12 374 ; Archives Cantonales Vaudoises
(Suisse), déjà citées, même fonds, 2.2.6/24. Les notes de la main de
Beausobre concernant l‟envoi au ministre sont écrites dans le vol.
lui-même, sur l‟exemplaire des ACV). Le traité de Grimoard fut
traduit en allemand par Brenkenhof et publié en allemand en 1785.
142 Stratégique

sont contenus déjà dans les traités écrits cinquante ans


auparavant, parce que la tactique de la petite guerre n‟a
fondamentalement pas changé ; ce qui n‟a pas changé,
c‟est son caractère, ou son esprit, pour parler comme
Clausewitz. La complexité du service en revanche s‟est
accrue, comme le montrent les chapitres sur la guerre
d‟avant-postes, à la fois par un souci renforcé de protec-
tion des troupes, d‟où suivent des prescriptions plus
contraignantes ; à la fois parce que les troupes opposées
les unes aux autres sont plus averties, et que les vieux
pièges, telles les embuscades, ont désormais, en ce début
du XIXe siècle, moins de chances de réussite, si l‟on en
croit Clausewitz53 ; à la fois parce que s‟est instauré un
certain flou en même temps qu‟une nécessité de défini-
tions précises de la petite guerre et des conditions de sa
légitimité, dans le contexte de la multiplication des
guérillas à caractère national.

La force des conditions historiques nouvelles

Troupes régulières et foules populaires

Les termes par lesquels Clausewitz désigne les


hommes amenés à remplir des missions de petite guerre
sont divers et variés54. Très souvent, ils restent assez
vagues : “petits corps de troupes” (kleine Truppenabthei-
lungen)55, “petits détachements” (kleine Detaschements)56
ou seulement “troupes” (Truppen). Très souvent aussi,
Clausewitz désigne les troupes par leur arme d‟origine
(“infanterie” Ŕ Infanterie ; “fusiliers” Ŕ Füseliere ; “cava-
lerie” Ŕ Cavalerie)57 ou par les subdivisions qui indiquent

53 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 410, § 24.


54 Un index eût été ici très utile. W. Hahlweg ne l‟a malheureuse-
ment pas prévu dans son édition de 1966.
55 Ibid., pp. 231, 233, 234 (points 1, 4 et 5), 235, 395, 403, passim.
56 Ibid., pp. 259, 261, 262, 392, 394, 395, 403, 404, 407, 413,
passim.
57 Pour Füseliere, voir par ex. : Ibid., pp. 243, 262, 506, passim.
Les deux mentions d‟ “infanterie” et de “cavalerie” sont trop
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 143

les effectifs (tel nombre de bataillons, d‟escadrons, de


compagnies). On trouve aussi, en fonction du mode de
combat : “tirailleurs” (Tirailleure ; eine tirailleur Linie ;
Tirailliren)58, “tireurs (d‟élite)” (Schützen)59, “soldats
combattant à l‟arme blanche” (Blänker)60, “flanqueurs”
(situés sur les flancs, dans l‟ordre de bataille Ŕ Flan-
keure)61 ; de façon très ponctuelle, on trouve “Riflemen”
(Reiflemänner)62, pour désigner des combattants en
ordre dispersé de la guerre d‟Indépendance américaine.
À part ce dernier cas, contextuel, les termes désignant de
véritables troupes de spécialistes dont le nom est
traditionnellement associé à la petite guerre sont rares :
“troupes légères” (leichte Truppen)63, “hussard”
(Husar)64, “chasseur” (Jäger)65. Au reste, quand on con-
sulte la liste des 33 auditeurs du Cours en 1811,
transcrite par W. Hahlweg, on voit que les officiers
mentionnés sont issus de régiments divers, et pas forcé-
ment de régiments de troupes légères ou de hussards,
qui sont même en forte minorité (quatre individus)66.
Clausewitz a beau parler de temps à autre de
hussards, de chasseurs ou de troupes légères, il ne juge
pas que la petite guerre leur soit réservée. Curieuse-
ment, alors qu‟il est si soucieux de la logique du
raisonnement et de la justification de ses assertions, il
pose cela comme une évidence, qu‟il ne prend pas la
peine de discuter. Abordant la Tactique de la petite

nombreuses pour qu‟on éprouve le besoin de citer des pages en


exemple.
58 Ibid., pp. 239, 241, 242, 262, passim (surtout dans tout le
chapitre concernant les combats d‟infanterie, pp. 240-247).
59 Ibid., pp. 249, 259, 260, 262, passim.
60 Ibid., pp. 239, 246, 247, 249, passim.
61 Ibid., p. 246 (avec une note de W. Hahlweg pour la définition
des flanqueurs), passim.
62 Ibid., p. 439.
63 Ibid., p. 238 par ex.
64 Ibid., p. 237 par ex.
65 Ibid., pp. 237, 506 par ex.
66 Ibid., dans l‟introduction de Werner Hahlweg, p. 223.
144 Stratégique

guerre, ou comportement dans le combat, il commence


ainsi : “L‟emploi des armes dans la petite guerre n‟est pas
différente de leur emploi dans la grande guerre ; exacte-
ment les mêmes choses que celles qui sont apprises au
soldat. En conséquence, il n‟est pas nécessaire de parler
ici des objets qu‟enseignent les règlements de service et le
cours du major von Tiedemann [Tiedemann est profes-
seur de tactique à l‟Ecole de guerre de Berlin]. Seul,
l‟ordonnancement du combat “en grand”, la façon dont on
le mène, et son esprit, diffèrent à la petite guerre par des
particularités que nous mentionnerons ici, en même
temps que nous donnerons une idée claire du combat
dans la petite guerre”67.
Clausewitz se situe dans la lignée de ce qui est
communément admis depuis la fin de l‟Ancien Régime,
même si perdurent des troupes légères et des régiments
de hussards : la nécessaire polyvalence des troupes. On
parle ici de “troupes”, donc de soldats faisant partie
implicitement d‟une armée régulière, au service d‟une
puissance légitime. Or, la définition de la petite guerre
par Clausewitz est plus large, et englobe les guerres de
“libération nationale”, telle que la guerre d‟Espagne de
1808-1812. On peut dire que Clausewitz a une vision
tactique de la petite guerre.

Petite guerre et guérilla

Pour comprendre ce qu‟il y a de nouveau dans la


conception de Clausewitz, il faut revenir dans la
deuxième moitié du XVIIIe siècle. Les auteurs qui écrivent
sur la petite guerre, en France d‟abord, puis dans les
États allemands, en Autriche et en Angleterre notam-
ment, ne précisent pas s‟ils entendent dans cette tacti-
que seulement celle qui était mise en œuvre par les
fantassins et cavaliers au service des princes qui com-
battaient les uns contre les autres, en ce siècle de
guerres dynastiques, ou bien, s‟ils y comprennent aussi

67 Ibid., pp. 239-240.


La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 145

les combattants soulevés contre les puissances légitimes


de leur temps, à savoir, les combattants des guerres
civiles. Mais les exemples qu‟ils citent renvoient invaria-
blement aux guerres dynastiques, guerre de Succession
d‟Espagne, guerre de Succession d‟Autriche, guerre de
Sept Ans surtout. Si l‟on s‟attache à l‟exemple français,
la guerre des Camisards, modèle de révolte au cours de
laquelle fut utilisée la tactique de petite guerre au début
du XVIIIe siècle, ne vient pas spontanément sous la plume
des théoriciens de la petite guerre. On la trouve chez
Lecointe, dans son traité de fortification passagère
(1759)68. On la trouve dans les Réflexions militaires et
politiques de Santa-Cruz de Marzenado, mais dans un
volume consacré aux révoltes, alors qu‟il traite des
embuscades et des surprises en d‟autres volumes. La
différence est de taille, puisqu‟aux révoltés, on n‟appli-
que pas le droit de la guerre ; ils doivent être considérés
comme de simples brigands69. De là, il appert que la
désignation de “petite guerre”, sans que ce soit dit,
correspond au XVIIIe siècle à la tactique des troupes,
enrégimentées ou pas, qui servent en appui de l‟armée
régulière dans le cadre des conflits inter-étatiques
classiques.
Chez Clausewitz, la définition est plus large. À
l‟appui des conseils donnés dans un chapitre sur les
Attaques des petits postes et surprises (pp. 392-412), il
cite en effet les exemples de la guerre d‟Espagne, de celle
du Tyrol et de celle de Vendée. En voici l‟extrait : “Dans
les cas où l‟on a une prise d‟armes et une défense natio-
nale, comme l‟Espagne en met une en place actuellement,
ou comme le Tyrol en a utilisé une, ou dans le cas d‟une
guerre civile comme la Vendée, presque tous les combats
sont des attaques de petits postes, ou au moins, ces
attaques arrivent le plus souvent. Les armées populaires

68 Bernard Peschot, “La guérilla à l‟époque moderne”, Revue


Historique des Armées, n° 1-1998, pp. 10-12.
69 Puerto de Santa-Cruz de Marzenado, Réflexions militaires et
politiques, La Haye, Van den Kieboom, 1739-1740, tome VII,
pp. 161, 209, 214.
146 Stratégique

ne peuvent presque rien entreprendre d‟autre, ces atta-


ques leur donnent la plus grande sûreté. Les innom-
brables postes que peut occuper dans un tel cas celui qui
veut maintenir le pays ennemi dans un soulèvement
concerté, ces postes donnent des occasions suffisantes”70.
La petite guerre, dans l‟esprit de Clausewitz, tient
donc compte des conditions historiques nées de l‟ère
révolutionnaire européenne de la fin du XVIIIe siècle. Elle
est une synthèse, à la fois, de la tactique des peuples
soulevés, et de la tactique des armées régulières (et entre
autres seulement, celle des troupes qui en sont tradi-
tionnellement les spécialistes, comme les hussards et les
chasseurs), contre les troupes régulières d‟un ou de
plusieurs États.
Du point de vue tactique, la perception de la petite
guerre par Clausewitz souffre de quelques imprécisions.
Son critère de définition majeur est l‟effectif. La petite
guerre ne peut être menée à bien selon lui que par de
petits effectifs (400 hommes au maximum), la seule
justification qu‟il en donne étant l‟expérience (mais sans
preuve patente)71. Quand il passe aux exemples, pour la
défense fictive d‟un terrain aux environs de Berlin, c‟est
comme s‟il avait oublié sa définition antérieure : il
convient de placer, selon lui, 2 bataillons et 2 escadrons
sur l‟aile gauche, à Köpenik, 2 escadrons et 1 bataillon
sur la route de Francfort72... Certes, les petits corps de
l‟armée ont des caractéristiques particulières dans leur
emploi, par rapport à la grande guerre (par exemple :
leurs combats doivent être en général soutenus ; leur
retraite est moins difficile ; leur mise en place sur le
terrain ne demande pas une grande préparation…)73.
Mais la frontière entre les deux tactiques est parfois

70 C. von Clausewitz, op. cit., tome I, p. 394.


71 Ibid., pp. 231-232.
72 Ibid., p. 262.
73 Ibid., p. 234.
La réflexion sur la petite guerre à l‟orée du XIXe siècle 147

ténue, Clausewitz l‟admet : “…les frontières de la grande


et de la petite guerre se perdent l‟une dans l‟autre…”74.

*
* *

En réalité, ce sont les conditions nouvelles de la


guerre au début du XIXe siècle qui complexifient le sujet :
les progrès de la guerre d‟avant-postes, explique par
exemple Carl von Decker, peuvent entraîner, de proche
en proche, deux armées entières à combattre l‟une contre
l‟autre, sans que l‟on ait clairement vu à partir de quel
moment l‟on passait de la petite à la grande guerre, et
alors même que les engagements ont commencé seule-
ment par des escarmouches de deux avant-gardes l‟une
contre l‟autre75. À côté de la puissance d‟analyse de
Clausewitz, ce sont aussi ces conditions nouvelles du
début du XIXe siècle qui, changeant l‟approche que l‟on
pouvait avoir jusque-là de la petite guerre, rendent
l‟étude du Cours particulièrement intéressante.

74 Ibid., p. 233.
75 Carl von Decker (Generalmajor), De la petite guerre, selon
l‟esprit de la stratégie moderne, Paris, J. Corréard, 1845 (1ère édition
en allemand parue en 1822), p. 23.
Bibliothèque stratégique

Serge GADAL

FORCES AÉRIENNES STRATÉGIQUES

HISTOIRE DES DEUX PREMIÈRES COMPOSANTES


DE LA DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE

De 1964 à nos jours, les Forces Aériennes Stratégiques


(FAS) ont joué un rôle capital dans la mise en œuvre de la
politique de dissuasion nucléaire de la France, garantie
principale de son indépendance. Du mythique Mirage IV au
Rafale, en passant par les missiles du plateau d’Albion, le Mirage
2000N et le fidèle ravitailleur C135FR, l’outil militaire qu’a bâti
notre pays, sous l’impulsion initiale du général de Gaulle, sans
l’aide d’aucune puissance étrangère, force l’admiration. Aucune
étude historique d’envergure n’avait encore été publiée sur ce
sujet.

Ce livre, qui prend en compte les témoignages, pour la


plupart inédits, d’anciens des FAS, répare cet oubli et raconte
l’aventure de ces pionniers de la dissuasion en replaçant
l’évolution des matériels et des doctrines dans le contexte
politique et stratégique de l’époque.

Serge Gadal, diplômé de l’Ecole pratique des Hautes


Études, docteur en Histoire, a enseigné au Collège Interarmées de
Défense. Il est administrateur de la Commission Française
d’Histoire Militaire. Il a déjà publié La guerre aérienne vue par
William Sherman.

ISC — Économica 35 €
Clausewitz avant Clausewitz :
Johann Friedrich Konstantin
von Lossau

Jean-Jacques LANGENDORF

J
amais le terme “génie“ n‟aura été aussi
généreusement attribué à un général prus-
sien par ses contemporains et par leurs
successeurs qu‟à Johann Konstantin von Lossau (1767-
1848)1. Le Nestor de la stratégie Georg Heinrich von
Berenhorst qui, par sa vision de la guerre, domine la fin
du XVIIIe siècle prussien et qui peut, lui aussi, reven-
diquer sa part de génie, écrit à son disciple, le futur
général Valentini, le 12 octobre 1812 : “En ce qui
concerne Lossau, je m‟en tiens à ce que j‟ai déjà dit de son
œuvre ; s‟il la peaufine encore un peu, il faudra que je me
livre à des recherches étendues pour trouver un livre sur
l‟art de la guerre comparable au sien. Sa présentation, en
particulier son style, portent très nettement le signe du
génie, mais précisément cet avantage le rend difficile à

1 Il ne faudrait pas considérer Lossau comme un cas unique en ce


qui concerne les penseurs militaires prussiens qui annoncent Clau-
sewitz. “Clausewitz n‟est pas sorti du néant, et s‟inscrit dans une
tradition de réflexion militaire préparée par Scharnhorst, Rühle,
Pfuel, Lossau, Müffling, Valentini, Menu et d‟autres”. Jean-Jacques
Langendorf, Faire la guerre : Antoine-Henri Jomini, vol. II, Le
penseur politique, l‟historien militaire, le stratégiste, Genève, Georg,
2004, p. 181.
150 Stratégique

traduire”2. En 1818, le général von Hake écrit à son


propos : “Ce qui caractérise le mieux sa psychologie, c‟est
son imagination et sa vive fantaisie. C‟est pourquoi une
touche de génie transparaît dans tout ce qu‟il entre-
prend”3. En 1957, Fernand Schneider, bien informé des
doctrines militaires allemandes, auxquelles il avait déjà
consacré un article en 1949,4 propose un résumé de la
pensée de Lossau, “dont on peut dire qu‟il est proche de
Scharnhorst, mais qu‟il annonce déjà Clausewitz”5.
Récemment, Azar Gat relève que le livre de Lossau Der
Krieg “contient de nombreuses idées popularisées plus
tard par Clausewitz”6 Dans un livre publié il y a peu,
Beatrice Heuser constate que Der Krieg “aurait été
capable, au moins en Saxe et en Prusse, de concurrencer
le Vom Kriege” de Clausewitz, mais qu‟il n‟existe “plus
qu‟en un petit nombre d‟exemplaires et qu‟il n‟a jamais
été réédité”7.
La carrière militaire de Johann Friedrich Konstan-
tin von Lossau (1767-1848), qui ressemble d‟ailleurs à
celle de nombreux officiers “intellectuels” de l‟armée
prussienne, aura été aussi brillante que classique :
capitaine d‟état-major à 30 ans en 1797, il devient

2 Aus dem Nachlasse von Georg Heinrich von Berenhorst, Verfas-


ser der Betrachtungen über die Kriegskunst. Herausgegeben von
Eduard von Bülow. Erste Abtheilung, Dessau, Verlag von Karl Aue,
1845, p. 348.
3 Kurt von Priesdorff éd., Soldatisches Führertum, Teil /, Die
preußischen Generale von 1813 bis 1820, Hamburg, Hanseatische
Verlagsanstalt, 1937, p. 186.
4 “La pensée militaire allemande à l‟époque de Clausewitz”,
Revue de Défense nationale, septembre 1949.
5 Fernand Schneider, Histoire des doctrines militaires, Presses
Universitaires de France, 2e éd., 1964, p. 47. Cf. également Hervé
Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Economica, 5e éd.
2006, p. 197, 212. Selon H. Coutau-Bégarie, Der Krieg a été traduit
en français en 1819. Cf. aussi J. J. Langendorf, op. cit., pp. 257-258.
6 Azar Gat, A History of Military Thought. From the Enlighment
to the Cold War, Oxford University Press, 2001, p. 187.
7 Beatrice Heuser, Clausewitz lesen! Eine Einführung, München,
Oldenburg Verlag, 2005, p. 12.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 151

membre de la Militärische Gesellschaft de Berlin dès sa


fondation par Scharnhorst et les frères von Schoeler en
1801, une pépinière d‟officiers savants qui entendent
travailler à la régénération intellectuelle de l‟armée. Il
en sera le 34e membre et Clausewitz le 50e. En 1802, il
présente aux membres de la société son Versuch über das
Kriegssystem Königs Friedrichs des Zweiten (Essai sur le
système de guerre du roi Frédéric II)8, le titre montrant
déjà qu‟il ne s‟attache pas aux détails et aux petits
sujets, comme certains de ses collègues, mais s‟efforce de
dégager de grandes perspectives dans un texte qui
domine la plupart des autres contributions. Nous som-
mes confrontés à un discours tout à fait remarquable, car
la manière dont Lossau envisage le problème nous
introduit dans ses dimensions essentielles qui l‟appa-
rente déjà aux textes ultérieurs de Clausewitz. Le roi ne
s‟est pas préoccupé de l‟aspect formel des opérations,
mais de leur structure essentielle. Une réflexion appro-
fondie prépare ses opérations, qu‟il exécute avec la plus
grande célérité en déployant un effort maximum. Mieux
qu‟un autre, il connaît le rôle que le hasard et la chance
jouent à la guerre et il s‟entend à leur aménager la place
qui leur revient dans ses décisions. La fermeté de son
caractère lui permet d‟affronter toutes les éventualités, y
compris les pires. Dans les circonstances les plus con-
traires, il conserve son calme et est capable de prendre
une décision à laquelle, ensuite, il se tient, sacrifiant
tout ce qui pourrait interdire la réalisation de son objec-
tif. Il est capable d‟utiliser les moyens dont il dispose en
fonction des erreurs de l‟adversaire, et la manière dont il
parvient à les provoquer est un élément de sa
supériorité. “L‟art de la guerre, ou plutôt l‟art de faire la
guerre […] a été de tout temps considéré comme un art
obscurci par le brouillard et les ténèbres. De nos jours, on
a, d‟un côté, mis en doute son existence et, de l‟autre, on a
tenté de l‟expliquer scientifiquement. Il semble toutefois

8 Denkwürdigkeiten der militärischen Gesellschaft in Berlin,


vol. 3, Gebrüder Wegener, Berlin, 1803, pp. 80-110.
152 Stratégique

qu‟on soit allé trop loin dans les deux cas”. Autrement
dit, il ne faut pas tomber dans les travers de Berenhorst
avec son “scepticisme stratégique”, le hasard brouillant
toutes les combinaisons de la guerre, et éviter également
ceux de Bülow, avec son dogmatisme géométrique et
mathématique. C‟est d‟ailleurs aussi la voie que
Clausewitz proposera. En définitive, le système de
guerre de Frédéric est celui de tous ses grands prédéces-
seurs qui s‟inspirent des leçons du passé et s‟en tiennent,
quand ils le peuvent, à un plan dans leurs opérations,
mais en dérogent lorsque des événements produits par le
hasard, ou la chance, les y contraignent. Voilà qui incite
à réfléchir sur l‟esprit du vrai système de la guerre,
découlant des principes de tous les grands généraux,
Là encore, la référence à Berenhorst et à Bülow est
évidente. Il est d‟une part difficile de définir des compor-
tements “scientifiques” par rapport à des situations
imprécises et changeantes. Mais d‟autre part comment
agir sans principes définis ?
Pour cette raison, et parce que la propre
réflexion théorique ou pratique de celui qui
s‟occupe de la guerre consiste généralement en
une activité, une explication strictement scien-
tifique de cette dernière s‟avère impossible.
L‟obligation d‟étudier l‟esprit du vrai système
de guerre tel qu‟il se dégage des principes des
grands généraux s‟avère impérieuse, ainsi que
l‟étude de la guerre telle qu‟elle se présente
dans la guerre elle-même. C‟est de cette façon
seulement qu‟il est possible de se faire une idée
de ce sujet extrêmement complexe et de parve-
nir ainsi à un certain degré de clarté et de
précision des concepts9.

Un tel propos, tenu en 1801-1802, à une époque ou


l‟esprit de système et le dogmatisme règnent en maîtres,
lorsqu‟il ne s‟agit pas d‟un “nihilisme” à la Berenhorst,

9 Ibid., pp. 83-84.


Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 153

témoigne non seulement d‟une originalité certaine, mais


aussi d‟une remarquable volonté de placer le “système
guerre” dans la juste perspective.
Entre 1797 et 1806, Lossau va également donner
des recensions à ce qui était alors la principale revue
d‟Allemagne, la Neue Allgemeine Deutsche Bibliothek,
anonymes mais signées de sigles qui ont permis l‟identi-
fication de l‟auteur10. Il s‟agit de Mémoires ou d‟ouvrages
historiques qu‟il fustige de son ironie cinglante s‟ils sont
mauvais. À propos d‟un livre allemand sur les généraux
de la Révolution, il écrit entre autres : “Dans sa préface
l‟auteur nous menace d‟une seconde partie. On ne peut
qu‟espérer qu‟une entreprise aussi vaine ne sera pas
poursuivie”11. Ou à propos d‟une biographie de Souvo-
rov : “Le critique s‟est fixé pour règle d‟être aussi mesuré
que possible dans ses jugements. Toutefois, en s‟efforçant
à la justice en ce qui concerne le présent ouvrage, il ne
peut qu‟ajouter qu‟on aurait pu parfaitement s‟en
passer”12. Dans de longues recensions, il s‟en prend tout
particulièrement à Georg Venturini, dont il critique le
fétichisme du terrain, la fascination pour la défense des
frontières à l‟aide de cordons, le systématisme et le
mathématisme. À propos de son étude “Kritische
Uebersicht des Feldzugs im Jahr 1800” publiée dans la
revue militaire Neue Bellona, il développe certains points
qui, ultérieurement, occuperont une place importante
dans sa pensée : “Le critique pense que l‟expérience de
toutes les guerres devrait nous inciter à exercer une sage
méfiance à l‟égard d‟un art qui présente souvent plus de
dérogations à la règle que de règles elles-mêmes. Aussi
longtemps que nos conclusions seront aussi incertaines,
aussi longtemps que nous devrons craindre que les
spéculations supérieures du général ennemi, que la

10 Cf. [Gustav C.F. Parthey], Die Mitarbeiter an Friedrich Nico-


lai‟s Allgemeine Deutsche Bibliotheke nach ihren Namen und Zei-
chen in zwei Register geordnet. Ein Beitrag zur deutschen Literatur-
gecshichte, Berlin, Nicolaische Buchhandlung, 1842, pp. 16-17.
11 Vol. 63, 1801, 1er n°, 4e cahier, p. 281.
12 Vol. 65, 1801, 1er n°, 4e cahier, p. 231.
154 Stratégique

hardiesse et le hasard, bouleversent nos systèmes, il sera


périlleux d‟édifier un tel système et de lui donner un
fondement immuable”13. Mais Lossau ne démolit pas
systématiquement tous les ouvrages qu‟il présente. Il
est, par exemple, très favorable à l‟Abhandlung über den
kleinen Krieg de Valentini ou au projet de débarquement
en Angleterre de Lloyd.
En 1803, Lossau est commandant, lieutenant-
colonel début 1812, colonel en 1813, général de brigade
l‟année suivante, général de division en 1825 et “General
der Infanterie” à titre honorifique en 1848, l‟année de sa
mort. La comparaison avec la carrière, ou plutôt la “non
carrière”, de Clausewitz, s‟impose aussitôt : capitaine
d‟état-major en 1805, commandant en 1810, colonel en
1814, général de brigade en 1818, grade qu‟il ne dépas-
sera jamais, puis mort prématurée en 1832. Contraire-
ment à Clausewitz, Lossau, fils de général, est un
homme du sérail qui, tôt déjà, accédera à des fonctions
importantes dans les états-majors. Après avoir pris part
à la malheureuse campagne de 1806 et à la non moins
malheureuse bataille d‟Auerstaedt, il est versé dans
l‟état-major de Blücher où il demeure durant toute la
période de la réorganisation de l‟armée prussienne, rédi-
geant de nombreux mémoires et déployant une grande
activité comme membre de la commission des examens
pour les régiments de la brigade poméranienne. Dans
son Soldatisches Führertum, Kurt von Priesdorff relève à
juste titre que les historiens n‟ont pas suffisamment
célébré ses activités à cette époque. Effectivement, son
travail du 21 mars 1808, “Gedanken über die militä-
rische Organisation der preußischen Monarchie”, remis
au roi, dans lesquelles il dénonce la séparation rigou-
reuse héritée de Frédéric II entre l‟état militaire et l‟état
civil, présente un intérêt central, tout en se situant dans
une perspective scharnhorstienne. Puisque l‟État est là
pour tous, tous doivent le servir et, en cas de nécessité, le
défendre par les armes, car la société est un corps

13 Vol. 80, 1803, 1er n°, 4e cahier, p. 211.


Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 155

organique dont il est impossible de dissocier les élé-


ments. Les promotions ne doivent plus être affaire de
caste, mais uniquement de mérite14. Dans un autre
mémoire du 20 avril 1808, adressé à Scharnhorst et
consacré au duel, Lossau le défend comme étant un
élément de la faible nature humaine, un mal nécessaire
qu‟il ne faut surtout pas condamner comme un vice,
comme le font les esprits “hyperphilosophiques” comme il
dit, ou “politically correct”, comme on dirait aujourd‟hui.
C‟est là aussi un écho du débat concernant le duel,
virulent en Prusse et en Allemagne à cette époque, qui
oppose les esprits “éclairés” aux “réactionnaires” En
1809, lorsque Blücher et Bülow supposent à tort que les
Anglais ont débarqué sur l‟Elbe et le Weser, ils l‟envoient
en mission secrète afin de prendre contact avec eux.
Mais il ne s‟est agi que d‟une fausse nouvelle et il revient
bredouille. En 1811, après avoir dirigé les travaux des
retranchements de Colberg, et après le départ de
Blücher mis provisoirement à la retraite, il est affecté à
l‟état-major du général Kalkreuth. En 1812, il prend
part, dans l‟état-major du général von Grawert et avec le
grade de lieutenant-colonel, à la campagne de Russie,
aux côtés de l‟allié français, se distinguant dans diffé-
rents combats, ce qui lui vaut d‟être décoré de la Légion
d‟honneur et de l‟Ordre “Pour le Mérite”. Au printemps
1813, il est nommé commandant de Graudenz. À ce
propos, Berenhorst écrit à Valentini : “Que notre Lossau
ait épinglé sur sa poitrine désormais deux marques de
distinction et de reconnaissance du côté français et prus-
sien me réjouit prodigieusement”15. Il prend part aussi
aux sièges de Stettin et de Magdebourg, se distinguant
dans les deux cas, ce qui lui vaudra d‟obtenir la Croix de
Fer de deuxième classe, nouvellement créée. Après la

14 Le Mémoire a été partiellement reproduit in : R. Vaupel, éd.,


Reorganisation des preußischen Staates unter Stein und Herdenberg,
vol. II, 1, Hirzel, Leipzig, 1938, pp. 332-333. Reinhard Höhn, Heer-
Revolution-Kriegsbild, Darmstadt, Wittich Verlag, 1944, s‟y réfère
fréquemment, pp. 8, 544, 552, 591, 600, 628.
15 Berenhorst, op. cit, p. 355.
156 Stratégique

seconde paix de Paris, il sert dans le corps d‟armée


stationné en France, avec le grade de major-général, puis
commande la 15e division à Cologne. En 1824, il sera
promu lieutenant-général et l‟année suivante comman-
dant de la 2e division puis, ultérieurement, commandant
de Dantzig. En 1833, après cinquante ans de service, il
quitte l‟armée et, trois ans plus tard, il est décoré de
l‟ordre de l‟Aigle Rouge de 1ère classe, avec feuilles de
chêne.
Priesdorff, qui loue ses éminentes qualités intellec-
tuelles, constate que son activité n‟a pas été suffisam-
ment reconnue et que les historiens militaires ont eu
grand tort de l‟ignorer. Quant à Ernst Hagemann, dans
sa Lehre vom deutschen Krieg, il affirme qu‟“on sait très
peu de choses de Lossau”16, affirmation surprenante dans
la mesure où Priesdorff venait de publier, trois ans plus
tôt, l‟article “Lossau”, puisant directement dans les
archives et très détaillé dans son Soldatisches Führer-
tum. Toutefois, il consacre une dizaine de pages à l‟ana-
lyse de son œuvre, à laquelle il attribue une pertinence
presque égale à celle de Clausewitz17.
L‟œuvre de Lossau, écrite durant sa retraite, est
abondante. Elle comprend entre autres les “Ideale der
Kriegführung in einer Analyse der Größten Feldherren”
(Idéaux de la conduite de la guerre, dans une analyse des
actions des plus grands généraux) publiés à Berlin entre
1836 et 1843, qui étudie Alexandre, Hannibal, César,
Gustave Adolphe, Turenne, Frédéric le Grand et Napo-
léon. Ils seront suivis par la “Charakteristik der Kriege

16 Ernst Hagemann, Die deutsche Lehre vom Krieg. Von Be-


renhorst bis Clausewitz, Berlin, Mittler, 1940, p. 44.
17 B. Poten évoque brièvement Lossau dans l‟article de l‟Allge-
meine Deutsche Bibliothek, vol. 19, 1884 ainsi que : Theodor
Freiherr von Troschke, Die Militär-Literatur seit den Befreieungs-
kriegen mit besonderer Bezugsname auf die “Militär-Litteratur-
Zeitung” während der ersten 50 Jahre ihres Bestehens von 1820-
1870, Berlin, Mittler, 1870, pp. 107-108. L‟appréciation de Troschke
est très flatteuse. Il critique toutefois le fait que Lossau n‟accorde
aucune importance à la base d‟opérations.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 157

Napoleons” (“Caractéristique des guerres de Napoléon”),


publiés à Fribourg en Brisgau et Karlsruhe entre 1843 et
1845 et qui englobent les campagnes de 1796 à 1812, la
mort ayant empêché Lossau d‟achever son ouvrage18.
C‟est dire que, chronologiquement, Der Krieg
précède les Idéaux d‟une bonne vingtaine d‟années. Le
titre complet de l‟ouvrage anonyme est “Der Krieg. Für
wahre Krieger”19 (La guerre. Pour les vrais guerriers)
suivi de deux devises en français : “Sans peur et sans
reproche” et de ce qui plus tard deviendra la devise de
Moltke, “Plus être que paraître”. Le procédé est d‟ailleurs
courant à l‟époque. Par exemple tous les titres de Rühle
von Lilienstern, sont suivis d‟une devise latine. Il est
difficile de déterminer à quelle époque exactement
Lossau a rédigé son ouvrage. Le livre le plus récent qu‟il
cite, le Versuch junge Officiere zum Studium der Kriegs-
geschichte aufzumuntern, de Johann Christoph von
Hoyer, publié chez Cotta à Tübingen, et initialement
rédigé en français, remonte à 1809 comme la campagne
franco-autrichienne qu‟il évoque également. Dans sa
lettre de 1812 à Valentini, mentionnée plus haut,
Berenhorst évoque “la lecture de l‟œuvre de Lossau”.
Comme ce dernier n‟a encore rien publié à cette époque,
on peut penser qu‟il s‟est agi du manuscrit de Der Krieg
qu‟il donnera deux ans plus tard à l‟impression. Lossau
commence sa remarque préliminaire de la manière
suivante : “Un soldat, qui ne fait pas la guerre, doit
réfléchir sur la guerre. C‟est ainsi que ce livre a vu le jour.
Si le destin ne nous appelle pas à agir, nous écrivons”20.
Or, en 1810 et 1811, Lossau connaît une période de répit.
On peut donc estimer que c‟est à ce moment là qu‟il a
rédigé son livre.
L‟ouvrage se présente sous forme de cours donnés à
un auditoire imaginaire. L‟auteur commence par souli-

18 Qui sera traduit en néerlandais par E.H. Brouwer et publié en


2 vol. à Breda en 1849.
19 Wilhelm Engelmann, Leipzig, 1815.
20 Der Krieg, p. III.
158 Stratégique

gner que la guerre est une des affaires les plus difficiles,
les plus compliquées et les plus importantes de ce
monde. Mais, dès le départ, on peut poser cette défi-
nition : “La guerre est le moyen extrême des États pour
obtenir par la force ce qui ne peut l‟être par des moyens
pacifiques”21. La mise en œuvre de ce moyen résulte du
fait que les États ont des intérêts, des intentions, des
forces et des affinités différentes, qui aboutissent à des
collisions qui ne peuvent être évitées puisqu‟il n‟existe
pas de tribunal capable de les mettre d‟accord.
Si l‟on veut parvenir à comprendre la guerre, et agir
en conséquence, il faut développer le concept de guerre,
savoir ce qu‟elle est et ce qu‟elle peut. La guerre est
indissociable de la politique. “La politique fournit l‟idée
fondamentale, la direction et le but auxquels l‟État doit
tendre. Mais là où elle cesse d‟agir, c‟est la guerre qui
commence”22 ou encore : “La première impulsion pour la
guerre est donnée par la politique. Elle ne peut être sépa-
rée de cette dernière”23. Cela implique l‟existence d‟une
armée dont Lossau esquisse ensuite, dans les grandes
lignes, l‟organisation. Puis il envisage l‟utilisation de
l‟armée dans la guerre en soulignant bien comment le
passage de la paix à la guerre est lourd de conséquences :
“Si l‟on songe au passage de la paix à la guerre, et si l‟on
réfléchit à tout ce qui va être mis en jeu, il apparaît que ce
moment revêt la plus grande importance”24. Celui qui
décide d‟ouvrir les hostilités le premier, possède le plus
grand avantage. “Mais le choix de ce moment décisif
dépend de la politique, inséparable de l‟art de la
guerre”25. Lorsqu‟on dresse un plan d‟opérations, il faut
tenir compte des possibilités de succès, mais aussi
d‟échecs, qu‟il implique et ne jamais oublier que “dans
tous les projets que l‟on forme, il faut se contenter des à

21 Ibid., p. 3.
22 Ibid., p. 7.
23 Ibid., p. 227.
24 Ibid., p. 26.
25 Ibid., p. 26.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 159

peu près”, comme le souligne Frédéric II. On tiendra


compte du temps et de l‟espace nécessaires pour attein-
dre son objectif, du terrain, mais surtout de l‟ennemi. “À
la guerre on ne doit jamais postuler un ennemi inactif,
même s‟il l‟est en réalité. L‟offensive est le moyen le plus
aisé et le plus rationnel afin d‟obtenir de grands
résultats. Dans l‟offensive, le défenseur se trouve dans
une situation de contrainte”, tous ses efforts se concen-
trant sur l‟attaque à repousser pour retrouver sa liberté
de manœuvre. Aussi longtemps que l‟offensive se pour-
suit, l‟attaquant peut vivre sur le pays. Si, au contraire,
elle connaît un temps d‟arrêt, il faudra disposer d‟une
logistique bien organisée. De toute manière, il faut com-
biner les deux systèmes : réquisition et ravitaillement.
Une défensive purement passive ne remplit pas son
objet. Seule une défensive active impliquant un passage
à la contre-offensive, lorsque le moment est jugé favo-
rable, permet de ralentir ou, mieux encore, de briser
l‟offensive.
Lossau précise qu‟il ne veut pas présenter une
théorie, mais seulement une image de la guerre, avec des
contours clairement esquissés.
Les théories ont le défaut d‟être trop générales
et d‟être, par conséquent, soumises à des modi-
fications infinies, ces modifications présentant
précisément les plus grandes difficultés. Même
les abstractions d‟une campagne achevée ne se
reproduiront plus car une guerre, qui se diffé-
rencie de toutes celles qui l‟ont précédée, appa-
raît toujours comme neuve. Seul l‟esprit de la
guerre demeure le même et il est impossible de
l‟enfermer systématiquement dans une théorie.
C‟est pourquoi il n‟existera jamais un manuel
complet pour la guerre et qu‟il sera toujours
impossible d‟apprendre la guerre par les livres,
en dépit de toute la perspicacité humaine. Il est
bon de savoir cela au préalable afin d‟être
conscient des difficultés que l‟on rencontrera
dans l‟étude de la guerre. La réflexion, la vraie
160 Stratégique

réflexion, lucide, intelligente, concernant la


guerre ressemble à la guerre elle-même. Elle est
sérieuse et incisive, elle implique une puissance
intellectuelle personnelle26.

La grande erreur consiste à croire que la guerre est


un jeu, qui n‟exige qu‟une partie des forces du pays. Or
c‟est le contraire et elle demande un effort maximum et
la concentration de toutes les forces. La guerre est un
mal qu‟il ne faut pas atténuer par des palliatifs, mais
guérir par des moyens radicaux.
Tout revient à acquérir une supériorité sur
l‟ennemi, non pas par le nombre, mais par les
avantages. Ce qui se produira par la conserva-
tion de notre armée et la destruction de la
sienne. Un ennemi repoussé peut revenir, un
ennemi mort ne peut ressusciter […] La guerre
est un moyen extrême, ce n‟est pas un état
habituel mais un état exceptionnel. La guerre
est le contraire de la paix, comme la maladie
est le contraire de la santé. L‟art et la force
humains veulent raccourcir un tel état le plus
possible. Ce qui ne peut se produire que par la
puissante concentration de toutes les forces
intellectuelles et physiques et non pas par leur
division ou leur utilisation partielle27.

Autrement dit, la victoire ne peut être obtenue que


par la mise en œuvre de la totalité des forces. Toute
guerre conduite de cette manière est une guerre pour
l‟existence.
Ce qui compte avant tout, c‟est la personnalité du
chef, qui devra posséder un savoir, mais ce savoir, qu‟il
ne faut d‟ailleurs pas surestimer, n‟est qu‟un simple
auxiliaire. Les mathématiques, qui ne peuvent être
appliquées directement à la guerre, contribueront à
former l‟intellect et à donner au soldat une structure

26 Ibid., p. 35.
27 Ibid., pp. 47-48.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 161

mentale sur laquelle il pourra asseoir sa culture. Par


Terrain-Kenntniß, Lossau entend un moyen qui permet
d‟apprécier un terrain, de s‟y orienter rapidement et de
l‟utiliser tactiquement. Il s‟agit en fait d‟un instinct, qu‟il
convient de développer en pratiquant la reconnaissance
qui seule permet d‟affiner le coup d‟œil indispensable.
L‟utilisation de l‟artillerie exige talent et instinct et une
connaissance de ses possibilités balistiques et, par consé-
quent, de ce qu‟on peut exiger d‟elle. Dans les exemples
qu‟il donne, il s‟appuie essentiellement sur l‟ouvrage du
général de Lespinasse, Essai sur l‟organisation de l‟arme
de l‟artillerie, publié à Paris en 1800. Pour la fortifi-
cation, en particulier la fortification de campagne, dont il
est un spécialiste, il montre l‟importance qu‟elle peut
revêtir et cite longuement De la défense des places fortes
de Carnot, dont il admire le contenu.
Dans la partie consacrée à la tactique, dans laquelle
Lossau voit “l‟art de la position et du mouvement des
troupes”, en insistant sur le fait que ce n‟est pas la
qualité du feu, mais sa quantité, qui compte, il énumère
les diverses évolutions, en soulignant une fois encore
qu‟il faut se défier des abstractions et de la théorie et en
soulignant à nouveau le rôle joué par la bravoure. Dans
cette perspective, il est normal qu‟il insiste tout particu-
lièrement sur l‟importance de la bataille, seule capable
d‟emporter la décision.
Parvenu à la moitié de l‟ouvrage, Lossau élève
encore une fois le débat. Il est ridicule de vouloir enfer-
mer les parties supérieures de la guerre dans un
système.
Ce qui prépare les événements à la guerre et en
décide, ce qui défie la chance et le hasard et
s‟entend à l‟utiliser, c‟est le génie éminent qui
domine et qui, en dépit d‟une série de contra-
riétés, parvient enfin à saisir l‟instant favora-
ble, venant finalement à bout de l‟intelligence
opposée qui lui est inférieure : tout cela ne peut
pas être coulé dans un moule scientifique afin
de l‟enseigner. Et cela, précisément, est la chose
162 Stratégique

la plus haute qui, à la place du dieu de la


guerre, règne sur le destin des États. La guerre
est donc visiblement un art et sa science un art
dont le sublime, comme dans tous les arts, ne
peut être enseigné28.

L‟époque prétend, avec la stratégie, fournir une


science du général en chef. Or il faut remarquer que rien
n‟est certain à la guerre mais que tout est incertain, en
particulier l‟issue du combat. La raison en est dans des
éléments accessoires et des causes tenant du hasard qui
souvent ne dépendent pas du mortel. C‟est pourquoi, “il
n‟existe que peu de principes applicables partout et dans
toutes les circonstances et aucun qui ne dépendrait pas de
l‟influence des circonstances et de la personnalité du
général en chef”29. On ne peut que se rallier à l‟opinion
du maréchal de Saxe lorsqu‟il affirme que la guerre est
un art enveloppé par le brouillard et l‟obscurité, un
labyrinthe dont il est difficile de trouver la sortie.
Et nous pourrions ajouter : malheur à celui qui
croit pouvoir dresser le plan de ce labyrinthe.
Malheur à celui qui se repose sur un mauvais
guide. Méditer et réfléchir par soi-même est à
la guerre, et même dans l‟étude de la guerre,
l‟unique auxiliaire. Cette étude doit partir des
parties inférieures et particulières des sciences
de la guerre. Elle doit être fondée sur la nature
même de la guerre en tenant compte de la
personnalité propre de celui qui réfléchit, sinon
une telle étude demeurera stérile. Il existe une
philosophie de la guerre sans laquelle tous les
livres consacrés à la guerre seraient lettre
morte. C‟est au niveau de cette philosophie
qu‟il convient de se hisser, par ses propres for-

28 Ibid., pp. 151-152.


29 Ibid., pp. 154-155.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 163

ces, sans guide, lequel n‟existe pas et n‟existera


jamais30.

Nous nous trouvons là dans la pure perspective


scharnhorstienne de l‟indépendance du jugement et du
caractère. Le fait que Lossau consacre ensuite un long
passage à la nécessité de l‟étude de l‟histoire ne fait que
renforcer cette impression, en illustrant une idée fonda-
mentale de Scharnhorst, qui considère que deux prin-
cipes doivent guider celui qui fait, ou veut faire, la
guerre : “L‟indépendance du caractère et la force de
l‟exemple historique”31. L‟histoire, pour Lossau, est une
destructrice de systèmes car, en présentant une diversité
infinie des applications, la généralisation débouchant sur
une théorie s‟avère impossible. “L‟histoire des guerres
enseigne par conséquent au guerrier l‟essentiel, à savoir
l‟étude du caractère même de la guerre et de ne pas
s‟arrêter à l‟abstraction de cas particuliers”32. Il convient
d‟étudier une campagne heure par heure, de tenir
compte de toutes les frictions qui modifient, ou entra-
vent, son déroulement, en tenant compte de la relation
espace-temps. “On étudie pourquoi telle décision a été
prise et quels ont été les éléments ayant conduit à cette
décision”33. On essaie de se mettre à la place du grand
général pour comprendre ce qui a motivé sa décision34.
Clausewitz ne dit rien d‟autre.
Désormais d‟ailleurs, Lossau ne parle plus de
soldat, mais de guerrier, voulant indiquer par là qu‟il
s‟adresse à un type d‟homme qui, avec ses qualités de
volonté et de décision, transcende le soldat habituel,
englué dans l‟esprit du temps.

30 Ibid., p. 158.
31 Carl von Clausewitz, “Charakteristik von Scharnhorst” in :
Scharnhorst der Schöpfer der Volksbewaffnung. Schriften von und
über Scharnhorst, Berlin, Rütten & Loening, 1953, p. 37.
32 Ibid., p. 172.
33 Ibid., p. 180.
34 Ibid., p. 181.
164 Stratégique

Puisqu‟il y a guerrier, il y a des facultés qui lui sont


propres. La guerre, nous l‟avons dit, est la mise en œuvre
de moyens extrêmes impliquant un effort extrême. Mais
ce qui vaut pour cette dernière vaut également pour le
guerrier. Par conséquent, c‟est la force de la volonté qui
prime tout. La guerre exige la force de la volonté et ce
n‟est pas dans le savoir que cette dernière pourra être
puisée. Seule la volonté peut se hisser à la hauteur de
l‟acte violent qu‟exige la guerre. Le guerrier doit savoir
que l‟être humain n‟est pas uniquement composé d‟un
élément physique et intellectuel, il se compose aussi de
forces morales, dans lesquelles il puisera la force de la
décision et l‟équilibre du caractère.
Malheureusement, dans le monde actuel, c‟est le
savoir qui compte et l‟habitude de l‟exécution et de
l‟action se sont perdus, entraînant avec elles dans l‟oubli
l‟art du commandement. On s‟imagine que pour com-
mander, il s‟agit d‟être au courant des affaires et d‟être
formé intellectuellement. Fatale erreur ! C‟est de tout
autre chose qu‟il s‟agit. L‟époque met en avant la bonté à
l‟égard des subordonnés qui confondent cette dernière
avec de la faiblesse. L‟origine d‟une telle attitude semble
résider dans l‟esprit du temps, qui recherche l‟indépen-
dance dans tous les domaines, sans avoir la force de
l‟assumer. La notion de commandement implique une loi,
une nécessité et la remplacer par l‟amour ou la pitié
revient à l‟annuler. Le chef gagnera l‟estime de ses
subordonnés par son comportement, par ses décisions
intelligentes, par son sens de la justice. Au niveau élevé,
l‟autonomie du commandement doit être préservée à tout
prix, car le sévère esprit de la guerre qui met en œuvre
des moyens violents pour parvenir à ses fins ne tolère
absolument pas les limitations. Le général, et particu-
lièrement le général en chef, doit jouir de la plus grande
indépendance et disposer de la plus grande sphère d‟in-
fluence, tout contrôle, entre autres par un état-major,
étant en contradiction absolue avec les affaires de la
guerre.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 165

Certes, le fait de ménager la vie humaine est “une


vertu divine”. Toutefois, il ne faut pas que cela devienne
un obstacle à la bataille décisive. Le général, qui prétend
économiser la vie de ses hommes, risque d‟être pris à son
propre piège.
Il va vouloir manœuvrer et chercher son salut
dans le mouvement. Et si cette manœuvre est
poussée à fond, l‟armée souffrira plus des fati-
gues et peuplera plus les hôpitaux que ne le
feraient une ou plusieurs batailles. Et si l‟on a
affaire à un ennemi actif, qui aime les fausses
alertes, l‟armée va perdre beaucoup d‟hommes
dans des combats locaux. Tout traînera en
longueur, les sièges comme les démonstrations,
et à la fin l‟armée ne récoltera qu‟une campa-
gne d‟hiver qui la consumera35.

Après s‟être étendu sur la discipline, sur l‟obéis-


sance qui ne doit pas être fondée sur la peur mais sur la
volonté, Lossau souligne qu‟en définitive c‟est la guerre
qui produit le guerrier, qui façonne la volonté qui fonde
l‟acte. Un trop grand savoir, une trop grande science
paralysent trop fréquemment la décision.
Il est singulier de constater que l‟on continue à
accorder une telle importance au savoir et que
trop souvent on oublie de se demander si celui
qui le possède est aussi capable d‟exécuter. Le
savoir est à l‟ordre du jour comme si le faire
allait de soi. L‟officier d‟infanterie étudie la
stratégie et la tactique mais en oublie la capa-
cité de manœuvrer, de charger vite, de bien
tirer et que la fermeté devant l‟ennemi est l‟âme
de la troupe. Le cavalier palabre sur la vio-
lence du choc, du centre de gravité de l‟épée et
étudie en même temps Drumond de Melfort36 et

35 Ibid., p. 215.
36 Guy Drummond de Melfort, Abhandlung von der Cavalerie,
2 vol., Dresde, Waltherische Hofbuchhandlung, 1780.
166 Stratégique

d‟autres écrits relatifs à son arme. Ce faisant,


il oublie que l‟impertinence de la cavalerie est
inséparable de sa bravoure, que l‟ordre le plus
grand et la rapidité maximale constituent la
base de tous les mouvements de cavalerie et
que lui, le cavalier, doit être capable de les
exécuter dans la pratique. L‟artilleur étudie la
trajectoire des bombes et sa spécialité en tant
que science, alors que l‟emplacement pratique
de la pièce, l‟art de l‟utiliser pour un tir rapide
et efficace constitue en réalité son élément et
qu‟il est par ailleurs hautement indifférent de
savoir s‟il fait partie des artilleurs savants ou
non37.

Après une longue digression sur le patriotisme,


l‟honneur national, l‟esprit de sacrifice, l‟abaissement et
la grandeur d‟un pays Ŕ et dans ces pages on sent
effleurer le souvenir de la défaite de la Prusse et son
abaissement présent Ŕ Lossau esquisse ce que devrait
être “l‟État guerrier”. Nous n‟évoquerons que deux
points : tout homme capable de porter les armes les
portera ; dans un État guerrier la politique, les finances
et la guerre sont étroitement imbriquées38.

Puis Lossau revient à une de ses préoccupations


centrales, la prolifération de la théorie militaire, coupée
de la pratique guerrière :
Si l‟on considère le peu d‟efforts déployés de
nos jours par nos insipides philosophies de la
guerre pour parvenir à un caractère véritable-
ment guerrier, on s‟interdit de se montrer
inquiet en ce qui concerne les suites. On établit
de multiples théories en ce qui concerne la
guerre et on aimerait tout ramener à la théorie,
sans songer au rôle joué par la personnalité et
au fait que chacun agira à sa manière. C‟est

37 Ibid., p. 261.
38 Ibid., p. 280.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 167

pourquoi on propose de nombreux moyens


auxiliaires pour faire la guerre et que l‟on croit
nécessaire de s‟efforcer de tenir compte le moins
possible de la chance ou du hasard. Bien
entendu, le hasard est un élément incertain
auquel on ne peut faire confiance, mais on ne
peut se contenter de l‟évacuer par la raison et
de le forcer à disparaître. On devrait donc se
borner, dans cet état mobile qu‟on nomme
guerre, et où la chance impose si fréquemment
ses humeurs, utiliser ces dernières sans vouloir
les dominer absolument, cette domination
étant impossible. Or la théorie ne livre que fort
peu d‟éléments pour une telle utilisation car
tout l‟art se trouve chez l‟artiste lui-même et
parce que ce dernier ne peut que très peu
utiliser tous les auxiliaires théoriques qu‟il ne
trouvera qu‟en lui-même. Il agira au mieux si
la nature l‟a doté de talents particuliers à cet
effet et, inversement, commettra des fautes si la
capacité lui fait défaut. Il est donc singulier
que les efforts des théoriciens de la guerre
soient conçus comme s‟ils n‟étaient pas con-
vaincus de ce qui précède. Mais où donc rési-
derait la grande difficulté de l‟art de la guerre
si ce n‟est précisément dans le fait que ce
dernier ne peut être ni enseigné, ni étudié dans
les parties qui exercent une grande influence
sur l‟issue de petits et de grands événements et
que l‟exercice en grand consiste en une série
d‟improvisations ?39

À cette impossibilité théorique de saisir l‟essence de


la guerre en tant qu‟art, s‟ajoute une nouvelle théorie qui
émane de l‟esprit du temps, la “théorie philanthropique
de la guerre”. Par là, Lossau entend un primat de la
théorie qui évacue l‟action, de la froide raison qui prend

39 Ibid., p. 287.
168 Stratégique

le pas sur les forces morales, comme la volonté et le


patriotisme.
La jeunesse d‟aujourd‟hui est dotée peut-être de
plus de raison que celle d‟il y a deux ou quatre
générations, mais elle a certainement infini-
ment moins de sensibilité et de cœur. Comme il
ne s‟agit pas d‟une érosion de la nature hu-
maine, qui demeure dans ses fondements tou-
jours identique à elle-même, l‟origine s‟en trou-
ve uniquement dans le développement inégal
de ses forces intellectuelles et morales40.

La jeune génération est blasée, sans enthousiasme,


incapable de jouir de la vie, incapable d‟admiration. Si
son savoir ne cesse de s‟accroître, en revanche sa volonté
et son pouvoir d‟agir ne cessent de diminuer. Elle est
incapable de discerner ce qu‟il y a de grand et de décisif
dans l‟acte guerrier. “On aime les systèmes dogmatiques
et on est tout au plus capable de copier, sans savoir et
sans vouloir. […]Nous devons reprocher aux Allemands,
jusqu‟à nos jours, de vivre plus dans le monde des idées
que dans le monde réel. Au moins aucun de nos théori-
ciens omniscients n‟a encore montré dans quelle mesure
les théories exercent une influence absolue sur la vie
réelle”41. L‟ouvrage se termine par un appel à cultiver la
volonté et le caractère afin d‟être capable d‟agir.
Par la suite, dans ses grands ouvrages “histori-
ques”, précisément centrés sur la personnalité des chefs,
Lossau reprendra ces thèmes à satiété. Son appréciation
de Napoléon montre que sa supériorité a précisément
résidé dans ces forces morales qu‟il invoque dans Der
Krieg.
Sa conduite de la guerre était au plus haut
point géniale, puissante, tendue, les moyens ne
comptant pour rien, le but étant tout. Ses plans
étaient hardis, basés plus sur le courage de ses

40 Ibid., p. 293.
41 Ibid., p. 297.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 169

armées que sur leur capacité manœuvrière. Il


osait beaucoup et aimait oser, préférant les
moyens radicaux aux palliatifs, et les extrêmes
à la pondération. Possédant un rare et grand
talent de général, il aimait surtout la guerre
comme le moyen principal pour parvenir à ses
fins. La guerre devait lui réussir car il consi-
dérait les puissances adverses alors que sa
puissance s‟accroissait avec sagacité ; il les
devançait par son jugement et les événements
même l‟invitaient à la guerre. Elle devint pour
lui une habitude et un besoin. Poursuivre sans
répit un objectif grandiose le satisfaisait plus
que l‟atteindre. Un tel général et une telle
conduite de la guerre étaient admirés, rare-
ment bien compris et plus rarement encore dé-
passés par l‟énergie de la volonté et par
l‟activité42.

Dans les Ideale der Kriegführung, il revient,


toujours en invoquant Napoléon, sur la force morale du
chef : “La force de volonté exige l‟exercice, l‟utilisation
quotidienne, sans lesquels elle ne peut parvenir à une
puissance significative. Elle se trouve dans la tension
constante dans laquelle se trouvent les héros mentionnés
par Napoléon et elle n‟a cessé de se renforcer”43. Lossau se
réfère à ce dernier à travers un passage de Montholon :
“Faites la guerre offensive comme Alexandre, César,
Gustave Adolphe, Turenne, le prince Eugène et Frédéric ;
lisez, relisez l‟histoire de leur quatre-vingt-huit campa-
gnes, modelez vous sur eux, c‟est le seul moyen de devenir
un grand capitaine, et de surprendre le secret de l‟art :
votre génie ainsi éclairé vous fera rejeter des maximes
opposées à celles de ces grands hommes”44. En étudiant
les campagnes de ces généraux, il entend pénétrer, en se

42 Charakteristik der Kriege Napoleons, op. cit., pp. III-IV.


43 “Einleitung”, p. XII.
44 Mémoires, notes et mélanges de Napoléon, Firmin-Didot, Paris,
1823, tome II, p. 155.
170 Stratégique

débarrassant du poids de la théorie, dans ce qui fait


l‟essence de la guerre et révéler la nature des forces
morales.

Pour Clausewitz, comme pour Lossau, sur bien des


points la perspective est la même. Elle se nourrit du
refus du systématisme incarné par Bülow, de la volonté
d‟approcher la guerre à travers la guerre elle-même, par
les campagnes des grands capitaines, par la réflexion
approfondie sur l‟histoire militaire. La guerre est une
affaire simple, mais cette simplicité est compliquée.
Lossau, sur ce point, ne dit rien d‟autre que Clausewitz.
La guerre comme prolongation de la politique, ou comme
expression de cette dernière, est parfaitement prise en
compte. Comme Clausewitz, il met l‟accent sur les forces
morales qui seules peuvent surmonter les frictions. S‟il
ne parle pas de “friction”, il emploie les termes “hasard”,
“chance” ou évoque des “circonstances contraires”. Il est
souvent proche de Berenhorst, mais ne tombe pas dans
son scepticisme radical qui nie la possibilité d‟un art de
la guerre, sans même parler d‟une science, car la volonté
du chef (et des subordonnés correctement éduqués)
garantit la cohérence de l‟ensemble. Finalement, à ce
stade, son destin aura été de s‟inscrire plus dans l‟orbite
de Scharnhorst (comme Clausewitz) que dans celui de
Berenhorst ! Comme chez Clausewitz, il repousse le
systématisme dogmatique et, à l‟opposé, le relativisme,
ne s‟appuyant uniquement que sur la réalité de la
guerre. Retrouver cette réalité, se placer dans le concret,
tels sont ses mots d‟ordre.
Si Lossau n‟approfondit pas, comme le fait Clause-
witz, la relation offensive-défensive, il l‟évoque néan-
moins dans des termes analogues. Toute défensive doit
porter en soi la potentialité de l‟offensive et puiser sa
force dans sa faiblesse initiale. Comme Clausewitz
encore, Lossau se défie de la manœuvre, qu‟il assimile à
une forme de la théorie savante. Il est partisan d‟“opéra-
tions directes” aboutissant à une ou deux batailles
décisives. Il discerne d‟ailleurs fort bien ce qui fait la
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 171

différence entre la conduite de la guerre de l‟époque


frédéricienne et celle de l‟époque napoléonienne, incar-
née par un “Dieu de la guerre”. Dans le premier cas, on
assiste à des opérations limitées avec des effectifs
limités. Dans le second, les masses importantes permet-
tent des attaques considérables, alors que Frédéric
devait se contenter de démonstrations. Même si la chose
est présentée d‟une manière moins synthétique, la
trinité violence-hasard-politique (ou haine aveugle-jeu
des probabilités-entendement) se dégage bien du texte.
La guerre est un acte d‟une violence extrême destiné à
imposer à autrui sa volonté, un combat pour l‟existence
de la nation lorsque l‟obtention de la paix n‟est possible
“que par l‟écrasement de l‟adversaire” ; dans son utilisa-
tion cette violence va se heurter aux incertitudes du
hasard, maîtrisées par la volonté du chef. Mais elle n‟est
pas une donnée isolée car elle est le reflet d‟une décision
politique. Voilà ce que dit Lossau, voilà ce que dira Clau-
sewitz, même si leur syntaxe Ŕ mais pas leur tonalité Ŕ
diffère.
On peut considérer Lossau comme un maillon entre
Scharnhorst et Clausewitz et Der Krieg comme une
première annonce, comme une esquisse préalable à Vom
Kriege, comme le négatif d‟un cliché qui sera développé
plus tard et aussi, il convient de ne pas l‟oublier, comme
une œuvre écrite sur le coup, contrairement au Vom
Kriege longuement médité. Ou aussi comme un chapitre
supplémentaire de cette dernière œuvre traitant des
forces morales. Il y a des zones spéculatives dans les-
quelles Lossau ne s‟aventure pas, entre autres en ce qui
concerne la différence entre guerre totale et guerre
absolue, l‟engagement et la bataille, le “caméléonisme”
de la guerre. Il y a aussi une vision différente de la
stratégie et de sa mise en œuvre. Cette dernière, qui
occupe une part importante dans sa réflexion, est, pour
Clausewitz, l‟usage de l‟engagement aux fins de la
guerre. Elle n‟est pas fixée au préalable, mais fluctue en
fonction des situations ; elle requiert la concentration des
forces et se fixe une finalité (Zweck). Lossau la voit en
172 Stratégique

revanche d‟une manière différente, plus réductrice et


particulière. Strategia, le commandement, s‟identifie
avec strategos, le commandant en chef. Mais strategeo
signifie “je commande une armée” d‟où découle stratege-
ma, la ruse de guerre, et strateio, “je fais la guerre”. Par
conséquent, selon cette étymologie, la stratégie renvoie
au chef de guerre lui-même, à l‟homme qui décide, qui
utilise l‟opportunité de l‟instant, qui suit sa volonté, bref
qui agit en fonction de son génie et de sa volonté. Or,
cette forme de talent ne peut être enseignée. Autrement
dit, la stratégie est simplement une qualité personnelle
et non pas, comme chez Clausewitz, une forme de l‟orga-
nisation des opérations et de la conduite de la guerre.
Un dernier point est particulier à Lossau : sa
critique de la société prussienne, rongée par le ratio-
nalisme et l‟utilitarisme, incapable de susciter de gran-
des volontés, des enthousiasmes et l‟amour brûlant de la
patrie. Il s‟exprime bien sûr sur le fond de la défaite de
1806, dans la perspective de la fin de la vieille armée
frédéricienne mais aussi en fonction de la philosophie
wolffienne, ou de l‟influence d‟un rationalisme étriqué,
comme celui du tout puissant Nicolai, dans la revue
duquel il a d‟ailleurs écrit à ses débuts. Une certaine
intensité rappelle celle de Clausewitz dans sa Confession
de 1812. Hagemann45 a également relevé que certains
passages évoquaient le Geist der Zeit de Ernst Moritz
Arndt, publié en divers fragments à partir de 1808.
Lorsque ce dernier dénonce la philosophie, “qui dissèque,
qui orne, qui égalise le manteau de la théologie”46 (il faut
remplacer ici “théologie” par “art de la guerre”) lui enle-
vant toute sa vigueur originelle, on retrouve la phrase de
Lossau s‟élevant contre l‟affadissement de l‟art de la
guerre47. Et le cri poussé par Arndt, est exactement celui

45 Op. cit., p. 52.


46 Ernst Moritz Arndt, Geist der Zeit, 1ère partie, Leipzig, Max
Hesses Verlag, 1908, p. 32.
47 Der Krieg, op.cit., p. 33.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 173

de Lossau : “Le monde est trop intelligent, trop cultivé,


trop intellectuel”48. Place à la guerre, dans sa brutalité !

En 1912, Paul Roques écrit ceci, en ce qui concerne


le caractère de Clausewitz :
Il nous apparaîtra surtout préoccupé de la
pratique, prêt à sacrifier l‟universalité de la
pure intelligence pour se lancer dans l‟action
avec l‟exclusivisme que celle-ci implique tou-
jours. Avec beaucoup de maîtrise de soi, de
stoïcisme et de largeur d‟esprit, il restera ce-
pendant un passionné et toute sa vie sera une
lutte ; il continuera à aimer la réflexion, mais
il s‟en défiera, sachant bien qu‟elle peut affai-
blir le sentiment et paralyser l‟audace ; il rail-
lera les raisonneurs, qui sous prétexte d‟épurer
leur vie morale ne savent ni aimer ni haïr49.

Ces lignes pourraient également s‟appliquer à


Lossau qui, sur le théâtre de la guerre, a frappé les trois
coups de la grande pièce clausewitzienne.

48 Arndt, op.cit., p. 39.


49 Paul Roques, Le Général de Clausewitz. Sa vie, sa théorie de la
guerre, Paris, Berger-Levrault, 1912, p. 24.
Bibliothèque stratégique

Michel GRINTCHENKO

L’OPÉRATION ATLANTE
LES DERNIÈRES ILLUSIONS DE LA FRANCE
EN INDOCHINE

L’opération Atlante a été lancée début 1954 au Sud-Annam.


Elle avait pour but la conquête et la pacification de quatre provinces
qui étaient sous domination Viêt-minh depuis 8 ans. Pour la première
fois, la toute jeune armée vietnamienne, épaulée par les forces du
Corps Expéditionnaire Français, s’engage dans une opération de très
grande ampleur, visant à la reconquête d’une population meurtrie et
endoctrinée. Militaires et administrateurs civils s’engagent alors dans
une campagne politico-militaire, dans l’espoir de vaincre un ennemi
qui suit un schéma de guerre révolutionnaire depuis 8 ans.
Intellectuellement, le plan est brillant. L’aventure commence
bien et les deux premiers mois (phase Aréthuse) donnent l’illusion
d’une reconquête réussie. Les deux administrations, vietnamiennes et
Viêt-minh, s’affrontent pour la conquête des cœurs. Alors que l’une
tente de séduire et de soulager les populations des pires maux, l’autre
souffle le chaud et le froid, mêlant terreur et promesses en un monde
meilleur.
Mais après la chute de Dien Bien Phu, la zone Atlante est
totalement rattrapée par la guerre. Le politique tombe dans l’attentis-
me, tandis que le militaire se trouve engagé dans des combats à outran-
ce, dans les conditions qu’il ne souhaitait pas. Initialement forces de
pacification, les unités d’Atlante se transforment – au moment où volent
en éclats les illusions – en dernier rempart permettant la défense du
Sud-Annam. L’édifice se lézarde sous les coups de boutoir du Viêt-
minh, mais il tient et sauve l’Indochine du naufrage total. Mais à quel
prix !

Le colonel Michel Grintchenko est officier d’active et docteur


en histoire (Ecole Pratique des Hautes Etudes). Il a commandé le 1er
Régiment d’Hélicoptères de Combat de 2004 à 2006. Il publie ici sa
thèse de doctorat soutenue en 2003, complétant et mettant en perspec-
tive une publication précédente consacrée au début de l’opération
Atlante, la phase Aréthuse.

ISC — Économica 49 €
La réception de Clausewitz en Hongrie

Ferenc TÓTH

L
‟influence de la pensée clausewitzienne se
mesure par différentes méthodes dans les
pays européens. La présence des différentes
éditions de Vom Kriege dans les grandes bibliothèques
atteste un intérêt incontestable, mais nous ne pouvons
que très difficilement évaluer son importance sur les
lecteurs depuis le XIXe siècle jusqu‟à nos jours. Les arti-
cles qui se réfèrent à son œuvre montrent certainement
plus de précision, toutefois ces références ne signifient
qu‟un sommet de l‟iceberg d‟une tradition clausewit-
zienne dans la pensée militaire hongroise. En effet, elle
incarne la nouvelle pensée militaire issue des guerres
révolutionnaires et napoléoniennes, dont les souvenirs
douloureux se font sentir dès la première moitié du XIXe
siècle parmi les intellectuels militaires de la société
hongroise. L‟impact de Clausewitz se révèle décisif à
partir de la date où les traductions hongroises l‟intro-
duisent dans les larges cercles de lecteurs militaires ou
intellectuels hongrois. Dans notre investigation, nous
avons donné une priorité aux traductions et aux inter-
prétations méthodiques de l‟œuvre de Clausewitz qui
signifient une réelle réception par un public large et
averti.
La période allant de 1825 jusqu‟à la révolution et
guerre d‟indépendance de 1848-49 s‟appelle en Hongrie
l‟ère des réformes. C‟est alors où les penseurs les plus
éclairés, des nobles ayant fait des études dans les pays
176 Stratégique

occidentaux, des bourgeois cultivés ou de simples offi-


ciers de fortune ayant combattu à l‟étranger, se mobi-
lisent pour la modernisation de leur patrie. Parmi les
motifs les plus importants de ce mouvement, l‟état
vulnérable de la défense hongroise est au premier rang.
La défaite de l‟ancien système de la levée en masse
féodale hongroise, la fameuse insurrection nobiliaire, en
particulier lors de la bataille de Raab en 1809, met en
cause la pensée militaire traditionnelle hongroise favori-
sant l‟emploi de la cavalerie, surtout la cavalerie légère
(les fameux hussards hongrois) et méprisant le rôle de la
discipline lors des opérations militaires. De telle sorte, la
nouvelle génération des officiers hongrois sera plus
ouverte aux idées occidentales à l‟époque de la publica-
tion du chef-d‟œuvre de Clausewitz.
L‟influence de la pensée clausewitzienne est lente et
difficile à démontrer. Faute d‟analyses systématiques
des bibliothèques privées des officiers supérieurs de cette
période, et en l‟absence des recherches philologiques
exhaustives des manuscrits personnels des grands pen-
seurs militaires de l‟ère des réformes, nous devons nous
contenter de la présentation de quelques cas caractéris-
tiques qui illustrent l‟impact des écrits de Clausewitz.
Le premier écrivain militaire qui reconnaît la
grande valeur de son chef-d‟œuvre est un des illustres
officiers académiciens de la guerre d‟indépendance hon-
groise (1848-1849), Károly Kiss (1793-1866). L‟Académie
des Sciences hongroise, depuis sa fondation en 1825 par
István Széchenyi, un aristocrate éclairé et officier de
hussards, préconise le développement des sciences com-
me les mathématiques considérées comme utiles pour la
défense de la patrie. Károly Kiss, premier membre
militaire de l‟Académie, participe activement aux débats
philosophiques sur la nature des sciences de guerre.
Dans ce débat, il y avait trois conceptions : la première
rangeait les sciences militaires dans les mathématiques,
la deuxième les considérait selon Jomini dans la caté-
gorie des arts, tandis que la troisième conception les
déclarait parmi les sciences à part entière. Kiss adhéra à
La réception de Clausewitz en Hongrie 177

cette troisième conception en soulignant l‟importance de


l‟ouvrage philosophique et analytique de Clausewitz.1
Un autre combattant du même mouvement nous
laissa un manuscrit que nous pouvons considérer comme
la première tentative de traduction de Clausewitz en
hongrois. Il s‟agit de l‟œuvre d‟un jeune officier d‟artille-
rie (bombardier) de l‟armée royale et impériale, Imre
Raksányi (1818-1849), qui reconnut la première fois
l‟importance primordiale de la pensée de Clausewitz et la
nécessité de sa diffusion auprès du public hongrois. Il
composa plusieurs écrits dans lesquels il contribua à
l‟élaboration du nouveau vocabulaire militaire hongrois,
un des buts des officiers académiciens hongrois de cette
époque. Il faisait partie de la jeune génération des
penseurs militaires qui soutenaient la cause des réfor-
mes, l‟idée de la création d‟une armée nationale hon-
groise et qui étaient les premiers propagateurs de la
pensée militaire des grands auteurs militaires modernes,
comme Bülow, l‟archiduc Charles, Jomini et Clausewitz.
Dans ses écrits intitulés “Kalászok a hadtudomány
mezején” (“Épis dans le champ de la science de la
guerre”), parus dans la revue Századunk en 1840, Rak-
sányi présente un traité sur la guerre, l‟armée et la
science de la guerre. Dans ce traité, il essaie de présenter
en langue hongroise les thèses de Vom Kriege de Clau-
sewitz. Il utilisa surtout les deux premiers livres qui
décrivent la nature et la théorie de la guerre. Le jeune
auteur hongrois ne se contenta pas de traduire les
pensées de base du grand penseur prussien, mais il
essaya de les développer et les adapter à la situation de
la Hongrie dans la première moitié du XIXe siècle.
L‟étude de Raksányi, malgré son caractère de compila-
tion, constitue une étape importante dans la pensée

1 Tibor Ács, A reformkor hadikultúrájáról. A magyar hadügy és


tudomány kérdéseiről (De la culture de guerre à l‟ère de la réforme.
Les question de la guerre et de la science), Budapest, 2005. pp. 68-
71.
178 Stratégique

militaire hongroise et dans la diffusion des idées de


Clausewitz2.
Après l‟échec de la guerre d‟indépendance hon-
groise, une période de répression autoritaire sévit dans
le pays. Les tentatives des jeunes officiers réformateurs
sont brisées par la direction conservatrice de l‟armée.
Les Hongrois, peuple rebelle, étaient considérés comme
une menace potentielle pour le régime néo-absolutiste de
l‟empereur François-Joseph. La pensée stratégique
autrichienne était particulièrement préoccupée par le
danger révolutionnaire hongrois et prit des mesures de
sécurité. Il en résulta, entre autres, la construction du
plus grand complexe de fortification de l‟Europe centrale
à Komárom, position stratégique entre Buda et Vienne3.
L‟armée autrichienne, malgré ses efforts pour suivre les
tendances européennes de la modernisation militaire,
connut alors une incontestable période de déclin. Les
défaites militaires de Magenta, Solferino et Königrätz
(Sadowa) remirent en question les grandes directions de
la politique autrichienne, y compris la question de
l‟armée. Le Compromis (Ausgleich) de 1867 réglementa
la réorganisation du système de défense, rangé dans le
domaine des affaires communes avec les finances et les
affaires étrangères. Les officiers de l‟armée autro-
hongroise impériale et royale et de l‟armée de la défense
hongroise (Magyar Honvédség) se lancèrent de nouveau
dans la réforme des sciences de la guerre en Hongrie.
Dans ce mouvement modernisateur, l‟Académie Ludovi-
ceum (Ludovika Akadémia) réorganisée et rouverte en
1872 joua un rôle primordial. L‟enseignement en langue
hongroise y nécessita un travail considérable de traduc-
tion et d‟adaptation des grands textes de la pensée
militaire moderne occidentale.

2 Tibor Ács, Clausewitz első magyar átültetési kìsérlete, In :


Gábor Hausner, Az értelem bátorsága. Tanulmányok Perjés Géza
emlékére (Le courage de l‟intelligence. Mélanges à la mémoire de
Géza Perjés), Budapest, 2005. pp. 19-29.
3 Voir à ce sujet : Zsolt Szamódy, Komárom erődváros (Komárom
ville fortifiée), Komárom, 1998.
La réception de Clausewitz en Hongrie 179

La première traduction intégrale de Vom Kriege


date de cette époque. Les traducteurs appartenaient à
l‟élite du corps professoral du Ludoviceum : Hazai Samu
(1851-1942) en collaboration avec Halmay Károly. Hazai
fut un personnage de premier plan de la réforme de la
défense hongroise au tournant du siècle et se distingua
comme ministre de la défense dans une période très
difficile, de 1910 jusqu‟à 1917. L‟édition de Hazai en
1892 a été la première édition critique hongroise, dans
laquelle l‟éditeur commente les pensées de Clausewitz
afin de rendre le texte plus compréhensible pour le
public hongrois. Nous ne connaissons pas exactement les
échos de cette traduction, mais la préface de l‟éditeur de
la deuxième édition, en 1917, nous laisse deviner que la
réception était fort limitée :
L‟ouvrage de Clausewitz, De la Guerre, est
paru en langue hongroise en 1892. Je présume
que peu de gens l‟ont lu. C‟est bien dommage,
car s‟ils s‟y étaient plus intéressés, ils auraient
compris plus facilement la nature que cette
guerre mondiale présente aussi4.

L‟Académie Ludoviceum, “l‟École militaire” de


Budapest, restait, après la première guerre mondiale, la
première institution de formation professionnelle des
officiers de l‟armée hongroise. Les débats théoriques sur
la pensée de Clausewitz y étaient souvent âpres et viru-
lents, comme les quelques travaux manuscrits des
années 1930 en témoignent à la bibliothèque de l‟Institut
d‟Histoire Militaire de Budapest. La controverse entre
les lieutenants Székely et Szentpétery présente un cas
intéressant. Il s‟agit d‟une polémique classique, très
probablement organisée par les professeurs de l‟Acadé-
mie où l‟un des candidats devait se prononcer contre les
idées de Clausewitz, tandis que l‟autre devait les
soutenir et les défendre. Une véritable offensive et

4 Clausewitz, Károly (sic !) : A háborúról (De la guerre) traduit et


commenté par Samu Hazai, Budapest, 1917 (réimprimé à Veszprém
en 1999).
180 Stratégique

défensive autour des idées du grand penseur stratégique.


Dans son travail, le lieutenant László Székely analyse
les idées de Clausewitz d‟une manière critique et souli-
gne les points faibles de Vom Kriege. Parmi ces points, il
attaque particulièrement l‟idée du combat et le but final
du combat : l‟anéantissement de l‟ennemi. Il considère ce
texte classique comme une source de réflexion impor-
tante, mais dont les éléments sont devenus dépassés
dans un contexte de la guerre moderne du XXe siècle.
Comme la guerre est devenue totale, l‟idée de l‟anéan-
tissement doit être repensée. Il souligne l‟importance du
développement technique, notamment l‟apparition de
l‟aviation, du téléphone etc., qui changent totalement la
pensée militaire à l‟époque d‟entre les deux guerres. Au
total, il cite 25 points faibles ou inacceptables du livre de
Clausewitz, qu‟il qualifie d‟ouvrage fondamental, mais
dépassé5.
Le lieutenant György Szentpétery réfute les atta-
ques de son collègue et nous laisse un travail manuscrit
fort intéressant sur les débats théoriques de son temps6.
L‟auteur réaffirme les thèses de Clausewitz et constate
que la nature générale de la guerre n‟a pas changé
depuis la parution de Vom Kriege. Dans les nouvelles
guerres totales, comme dans les précédentes, la décision
se fait par le combat des armées et ce combat se dirige
toujours vers l‟anéantissement des forces ennemies. En
résumé, Szentpétery estime la pensée militaire clause-
witzienne toujours valable, les changements techniques
n‟altèrent point sa valeur intellectuelle. Le débat cité
montre l‟intérêt de l‟œuvre de Clausewitz dans l‟Acadé-

5 Bibliothèque de l‟Institut d‟Histoire Militaire (Budapest)


n° 6571/15. László Székely, Clausewitz hadászati nézeteinek kritikai
felülvizsgálata (La révision critique des idées stratégiques de Clau-
sewitz) III.-1931./32, 23 pages dactylographiées.
6 Bibliothèque de l‟Institut d‟Histoire Militaire (Budapest)
n° 6571/16. György Szentpétery, Clausewitz hadászati nézeteinek
kritikai felülvizsgálása /védelme/ (La révision critique des idées
stratégiques de Clausewitz /défense/) III.-1931./32, 26 pages dactylo-
graphiées.
La réception de Clausewitz en Hongrie 181

mie Ludoviceum dans les générations d‟officiers qui


combattront plus tard dans la deuxième guerre
mondiale.
Nous ne savons pas le rôle exact de l‟influence de
Clausewitz sur les commandants des armées hongroises
mobilisées au cours de la deuxième guerre mondiale,
mais nous pouvons présumer que le classique prussien
figurait parmi leurs ouvrages théoriques. Après la
deuxième guerre mondiale, l‟occupation soviétique du
territoire hongrois créa une nouvelle situation politique.
Les pertes humaines de la guerre et les purges politiques
dans le corps des officiers transforment sa composition.
L‟Académie de la Défense, profondément réorganisée
après la prise du pouvoir des communistes soutenus par
l‟armée soviétique en 1948, change son programme
d‟enseignement de l‟histoire militaire. Les cours magis-
traux doivent être désormais tapés à la machine et être
lus et approuvés par le chef du département. L‟idéologie
marxiste-léniniste envahit les disciplines scientifiques et
la pensée clausewitzienne reçoit des épithètes comme
“réactionnaire” ou “bourgeois”. Un cours magistral de
cette époque se trouve à Bibliothèque de l‟Institut
d‟Histoire Militaire de Budapest. Ce cours, rédigé par le
capitaine Gergely Dömötör et autorisé par le lieutenant-
colonel Szalai en 1954, s‟intitule “La naissance de la
théorie militaire allemande. Bülow, Clausewitz”. Le
texte présente un résumé simpliste de quelques thèses
de Clausewitz qu‟il présente comme des erreurs profes-
sionnelles et les causes des théories de guerre alleman-
des comme celle de la fameuse guerre-éclair (Blitzkrieg).
Conformément à l‟idéologie de cette époque, les pensées
de Clausewitz sont repoussées par une citation de
Staline…7 Cet exemple illustre bien la place attribuée à

7 Bibliothèque de l‟Institut d‟Histoire Militaire (Budapest) Hon-


védelmi Akadémia 39/Hadtört. 53-54. Gergely Dömötör, A reakciós
német katonai elmélet megszületése. Bülow, Clauswitz. (La naissance
de la théorie militaire allemande. Bülow, Clausewitz), 27 pages
dactylographiées.
182 Stratégique

la pensée de Clausewitz dans le nouvel enseignement


supérieur militaire.
Les études sur l‟œuvre de Clausewitz se multiplient
dans les années 1960, grâce à la parution d‟une nouvelle
traduction hongroise de Vom Kriege par Ferenc Réczey
en 1961. Conformément à l‟usage de l‟époque, le livre est
précédé par une introduction qui explique les idées de
l‟auteur aux lecteurs. Si les citations de Staline ont
disparu, l‟ouvrage n‟est pas moins présenté dans un
contexte marxiste-léniniste, en évoquant le caractère
“bourgeois” de la théorie stratégique de Clausewitz.
Néanmoins, derrière la façade idéologique, une analyse
concise et assez objective du colonel Gyula Monoszlay
permet aux lecteurs de situer la vie de l‟auteur et ses
idées dans les circonstances politiques et militaires de
son époque8.
La traduction moderne et commentée de Vom
Kriege ouvre un nouveau chapitre dans l‟histoire de son
influence en Hongrie. Premièrement, cela signifie que la
haute direction de l‟armée populaire hongroise (Magyar
Néphadsereg) reconnaît l‟importance de ce grand auteur
classique non seulement dans la pensée militaire uni-
verselle, mais aussi dans la pratique du commandement
à l‟époque atomique. Malgré les effets incontestablement
positifs de la parution de l‟ouvrage, les faiblesses de la
traduction suscitent une controverse théorique dans les
milieux érudits des historiens militaires hongrois. Les
critiques de l‟illustre et regretté Géza Perjés (1917-2003)
portent essentiellement sur la qualité de la traduction,
mais celle-ci l‟incite à contribuer à la réflexion théorique
sur l‟œuvre du grand penseur stratégique prussien.
Perjés commence alors des recherches approfondies sur
l‟œuvre de Clausewitz, dont il publiera les résultats dans
deux ouvrages théoriques parus dans les années 1980.

8 Gyula Monoszlay, “Clausewitz szerepe és művének jelentősége


a hadtudomány terén” (Le rôle de Clausewitz et l‟importance de son
oeuvre dans le domaine de la science de la guerre), In : Carl von
Clausewitz, A háborúról (De la guerre), Budapest, 1961. pp. 5-27.
La réception de Clausewitz en Hongrie 183

La réflexion de Perjés constitue un courant tout à


fait original dans les études clausewitziennes. Ayant une
large culture occidentale, cet ancien officier de l‟armée
royale hongroise bénéficie de la redécouverte de l‟œuvre
de Clausewitz par les penseurs anglo-saxons, français et
allemands. Son premier livre est une monographie sur
Clausewitz d‟environ 500 pages9. Le livre commence par
une brève biographie de Clausewitz, dans laquelle
l‟auteur insère ses souvenirs vécus dans la guerre dans
un style personnel. Ensuite l‟ouvrage présente les
aspects professionnels de la guerre, dans un résumé
commenté de Vom Kriege. La partie suivante est consa-
crée à la philosophie de la guerre tirée des lectures de
l‟auteur. La quatrième partie s‟occupe de la théorie de la
guerre au fil du développement intellectuel de Clause-
witz. Ensuite, Perjés entreprend une réflexion originale,
où il présente Clausewitz comme le précurseur d‟une
branche des mathématiques : la praxéologie. Il y con-
fronte les témoignages de ses auteurs classiques préfé-
rés, comme Miklós Zrinyi et Raimondo Montecucculi,
avec la pensée clausewitzienne rapprochée des résultats
récents de la praxéologie. Plus tard, il réunira ses idées
sur cette problématique dans un ouvrage séparé10. In
fine, il consacre un chapitre aux différentes interpréta-
tions des idées de Clausewitz dans la pensée stratégique.
Ce chapitre montre les vastes connaissances de l‟auteur
sur les débats théoriques occidentaux autour des sujets
de Clausewitz. Plus tard, Perjés revient souvent dans ses
articles et écrits sur les rapports de la pensée de Clau-
sewitz, avec des cas précis de l‟histoire militaire, y com-
pris ses propres souvenirs vécus pendant la deuxième
guerre mondiale.
L‟œuvre de Géza Perjés constitue la plus forte
empreinte de la pensée clausewitzienne en Hongrie.
Probablement, cet historien et militaire a compris le plus

9 Géza Perjés, Clausewitz, Budapest, 1983.


10 Géza Perjés, Clausewitz és a háború praxeológiája (Clausewitz
et la praxéologie de la guerre), Budapest, 1983.
184 Stratégique

profondément la réflexion militaire de Clausewitz et il a


largement contribué à sa diffusion dans les milieux
scientifiques hongrois.

En conclusion, nous pouvons observer une influence


discrète, mais réelle, de la pensée de Clausewitz en
Hongrie. Bien entendu, une recherche plus approfondie
sur cette question pourrait encore permettre de décou-
vrir d‟autres éléments fort intéressants. Malgré tout, il
nous semble évident que l‟influence de la pensée de
Clausewitz dépendait fortement dans toutes les époques
concernées des tendances politiques régnantes, qui ne
favorisaient pas toujours sa réception. Elle peut être
considérée comme un cours d‟eau souterrain qui rejaillit
de temps à autre à la surface avec une énergie nouvelle,
répandant des idées fraîches dans son environnement.
En tout état de cause, la réception de Clausewitz est
fortement liée aux conditions politiques de l‟histoire
mouvementée de la Hongrie, presque aussi fortement
que la guerre et la politique sont liées dans la réflexion
du grand penseur prussien.
La traduction néerlandaise
de Vom Kriege

J.A. DE MOOR

L
e 4 novembre 1846, la traduction néerlan-
daise de Vom Kriege parut sous le titre Over
den oorlog. Nagelaten werk door den Gene-
raal Karel van Clausewitz (De la guerre. Œuvre posthu-
me du Général Karl von Clausewitz). Il s‟agissait d‟une
traduction intégrale, qui avait été réalisée par E.H.
Brouwer, le bibliothécaire de l‟Académie militaire royale
(Koninklijke Militaire Academie, KMA) à Breda. L‟ou-
vrage avait été publié, en deux volumes, sur ordre de la
KMA par les éditeurs Broese en Co. de Breda. Ce fut la
première traduction de Vom Kriege à paraître dans le
monde ; elle a été faite à partir de l‟édition de 1832 des
œuvres posthumes procurée par la veuve de Clausewitz,
Marie von Clausewitz-comtesse Brühl. Durant les
années précédentes, Brouwer avait déjà traduit en
néerlandais plusieurs tomes de cette première édition
allemande. Avec la publication de la traduction de Vom
Kriege en 1846, le lecteur néerlandais avait désormais
accès aux principales œuvres de Clausewitz.
Il est pour le moins curieux que ce soit précisément
les Pays-Bas qui aient joui de cette primeur. Vers le
milieu du XIXe siècle, les Pays-Bas étaient devenus une
petite nation, pratiquement insignifiante et sans préten-
tions militaires. Ils se tenaient à l‟écart de la politique
internationale, et leur passé glorieux, notamment sur le
plan militaire, était bien lointain. Pourquoi donc cette
186 Stratégique

primeur ? La réponse à cette question est aussi simple


que surprenante. Le traducteur, le bibliothécaire Brou-
wer, gagnait un maigre salaire et devait subvenir aux
besoins d‟une famille nombreuse. Bref, il manquait
d‟argent. Il complétait son salaire par d‟autres activités,
telles que la traduction. Heureusement pour lui, Clause-
witz était un auteur prolifique et son style était si
difficile d‟accès qu‟une traduction était effectivement
nécessaire et bienvenue. Cette réponse mérite cependant
quelques clarifications.
L‟Académie militaire royale, où Brouwer travaillait
comme bibliothécaire, avait été fondée en 1828 avec pour
tâche d‟assurer la formation des officiers pour l‟armée de
terre. Elle était établie dans la ville de Breda, dans la
province du Brabant, et occupait le “Château”, palais que
Henri de Nassau avait fait construire au début du XVIe
siècle. La KMA s‟y trouve toujours et continue, aujour-
d‟hui encore, à assurer la formation des officiers pour
l‟armée néerlandaise (et, depuis 1948, également pour
l‟armée de l‟air). Dès sa création, la KMA put disposer
d‟une importante collection de livres. L‟un des profes-
seurs de l‟Académie était responsable de sa gestion en
qualité de “premier bibliothécaire” ; il était secondé par
un “assistant bibliothécaire” pour le travail quotidien
dans la bibliothèque (qui était ouverte uniquement de
10 h 00 à 13 h 30 et à laquelle les cadets n‟avaient pas
accès avant la quatrième année d‟études). La collection
s‟agrandit rapidement au XIXe siècle. La bibliothèque
actuelle de la KMA gère toujours cette admirable collec-
tion historico-militaire particulièrement riche.
Erardus Henricus Brouwer (Leyde, 1804 Ŕ La Haye,
1879) fut bibliothécaire de la KMA de 1836 à 1876, les
cinq premières années avec le rang d‟“assistant biblio-
thécaire”. Brouwer a apporté beaucoup à la bibliothèque.
Pour conserver une vue d‟ensemble, il prit l‟initiative de
cataloguer le fonds toujours croissant. Il publia le
premier catalogue en 1840, puis en composa une version
améliorée et plus détaillée trente ans plus tard. Par
ailleurs, Brouwer rédigeait et corrigeait les nombreux
La traduction néerlandaise de Vom Kriege 187

règlements, traités et autres imprimés qui étaient émis


par l‟Académie. Il était, en outre, le rédacteur et correc-
teur attitré de la revue Militaire Spectator fondée en
1832, qui est la plus ancienne revue paraissant encore
aux Pays-Bas et probablement la plus ancienne revue
militaire au monde toujours publiée. Il traduisit aussi
plusieurs articles d‟auteurs étrangers pour cette revue.
Aucun écrit original de sa main n‟a jamais paru.
Brouwer a apporté, de façon modeste et discrète, une
contribution importante aux médias militaires aux Pays-
Bas au XIXe siècle. Il avait une grande capacité de
travail. Lorsqu‟il entra au service de l‟Académie à
32 ans, il était déjà un rédacteur expérimenté qui avait
largement fait ses preuves dans le métier de l‟édition et
du journalisme.

Brouwer était originaire d‟une famille de drapiers


de Leyde. Suite à la crise de l‟industrie textile au début
du XIXe siècle et au décès rapproché de ses deux parents,
il se retrouva à l‟âge de douze ans orphelin et sans le
sou. La famille qui le recueillit à Nimègue veilla à ce
qu‟il reçoive néanmoins une certaine instruction dans
des internats à Bois-le-Duc et à Rotterdam. Il y apprit
l‟allemand et le français. En 1819, à l‟âge de 15 ans, il fut
embauché par un libraire-éditeur à Nimègue et se
consacra à la rédaction de livres et du journal local. C‟est
là qu‟il apprit les finesses du métier de rédacteur et
d‟éditeur dans la pratique. Il se perfectionna dans le
métier au sein d‟une maison de vente aux enchères et
d‟édition réputée de La Haye, Scheurleer.
En 1828, une période mouvementée de sa vie
commença lorsqu‟il déménagea à Bruxelles. Il entra au
service de la Librairie polymathique de l‟aventureux
éditeur italien L. Bagnano, marchand de livres qui était
aussi éditeur du journal Le National. Bagnano s‟en
remettait surtout à Brouwer pour le travail. Avec ce
nouvel emploi exigeant, celui-ci se retrouva, à sa grande
surprise, plongé dans la politique. Lors du congrès de
Vienne (1814-1815), les Pays-Bas du Nord et du Sud
188 Stratégique

avaient été réunis pour former un État tampon destiné à


contenir une nouvelle expansion française éventuelle.
Cette union n‟était pas heureuse. Sous la domination des
Habsbourg durant les siècles précédents, les Pays-Bas
du Sud avaient emprunté une voie différente de celle des
provinces du Nord. Le mécontentement était grand dans
les provinces du Sud, surtout parmi les éléments
libéraux et catholiques de la population, et mena à une
violente explosion en août 1830. Un soulèvement à
Bruxelles conduisit à une insurrection générale et à une
guerre entre les Pays-Bas et les provinces du Sud, qui
proclamèrent leur indépendance et fondèrent le royaume
de Belgique.
Brouwer se trouvait en août 1830 au milieu du
tumulte. Il essaya en vain de protéger la librairie et une
imprimerie du National contre la foule révoltée. Les
bâtiments furent mis à sac. Il n‟avait pas échappé aux
Belges que ce journal était devenu le porte-parole du
gouvernement néerlandais. Un moment, Brouwer fut lui-
même en danger. Il parvint cependant à sortir de la ville
et s‟installa à La Haye. Peu après, il entra au service du
Breda‟sche Courant, où son expérience de rédacteur
arrivait très à propos. Même après son entrée en
fonctions à la KMA, il continua à traduire et à rédiger
des nouvelles de l‟étranger pour ce journal.
Ce qu‟il gagnait avec son travail journalistique pour
le Breda‟sche Courant, avec son travail rédactionnel à
l‟Académie et pour le Militaire Spectator lui permettait
de compléter son salaire de façon substantielle. Il voulait
surtout assurer l‟avenir de ses cinq enfants, déclara-t-il à
un collègue. C‟est à cela que servaient aussi ses traduc-
tions. Ceci ne suffit cependant toujours pas à expliquer
la parution de la traduction de Vom Kriege. Un autre
facteur a également joué.
Brouwer fit sa traduction à la demande de la
direction de la KMA. Dès sa parution, l‟œuvre de Clause-
witz avait aussitôt attiré l‟attention des militaires néer-
landais. Plusieurs commentaires enthousiastes parurent
dans le Militaire Spectator. Les militaires louaient sa
La traduction néerlandaise de Vom Kriege 189

“puissance philosophique”, son analyse pénétrante et


surtout son jugement critique qui ne se souciait pas des
principes et dogmes généralement admis. En même
temps, on constatait que le texte allemand n‟était pas
facile à comprendre et qu‟une traduction en néerlandais
était souhaitable. La direction de la KMA considérait
qu‟il lui incombait de réaliser une telle traduction, afin
qu‟un cercle de lecteurs aussi large que possible puisse
prendre connaissance des vues de Clausewitz.
Brouwer a traduit par ailleurs un grand nombre
d‟autres ouvrages militaires contemporains à la deman-
de de l‟Académie, qui ont également été publiés par
Broese en Co. Cette maison d‟édition créa spécialement
pour ces traductions une série distincte, sous le titre de
“Bibliothèque militaire”, à laquelle il était possible de
souscrire. Plus de 200 officiers le firent. La direction de
l‟Académie s‟appliquait ainsi à aviver l‟intérêt pour des
œuvres d‟auteurs militaires étrangers (essentiellement
allemands) et pour l‟étude scientifique de façon générale,
et à améliorer la connaissance de l‟histoire militaire
récente parmi les officiers. Elle trouva le traducteur
idéal en la personne de Brouwer. La traduction était son
domaine de prédilection : il la pratiquait avec intérêt,
discernement et une grande assiduité. De 1839 à 1872, il
traduisit quinze ouvrages d‟auteurs allemands sur diffé-
rents sujets militaires, parmi lesquels des publications
purement historico-militaires, comme Geschichte der
Kriege in Europa seit dem Jahre 1792 (l‟histoire des
guerres en Europe depuis l‟année 1972, sept volumes,
1842-1854), et des ouvrages théoriques, tels que Die
Lehre vom kleinen Kriege (Traité de la connaissance de la
petite guerre) de W. Rüstow, Breda, 1864.
La réalisation la plus impressionnante de Brouwer
reste cependant la traduction des œuvres posthumes de
Clausewitz telles qu‟elles avaient été publiées dans la
première édition allemande. Il traduisit successivement
les études faites par Clausewitz des campagnes de
Russie (1812) et de France en 1813, 1814 et 1815 (trois
volumes, Breda, 1839), de la campagne d‟Italie en 1796
190 Stratégique

(Breda, 1841) et des campagnes d‟Italie et de Suisse en


1799 (deux volumes, Breda, 1843). La traduction de Vom
Kriege fut le couronnement de son travail.

Sources consultées

 Archives de l‟Académie militaire royale, Archives


générales de l‟État, La Haye, n° 19-1846/218.
 G. van Steijn, Gedenkboek KMA (Annales de la
KMA), 1828-1928 (Breda, 1928).
 H.J. Wolf, Hoe was het ook weer ? Verhalen over
Breda, de Koninklijke Militaire Academie en het
Kasteel van Breda (Comment était-ce déjà ?
Histoires sur Breda, l‟Académie militaire royale et le
Château de Breda) (Breda, sans date).
 W.C. Hojel, “Erardus Henricus Brouwer”, Militaire
Spectator 1879, 505-515.
 J.C. van Rijneveld, “Krijgskundig letternieuws”
(“Bulletin militaire”), Militaire Spectator 1840, 197-
198.
 Carl von Clausewitz, Nagelaten Werken (Œuvres
posthumes), dans la traduction de E.H. Brouwer
(Breda, 1839-1846, 10 volumes).
La réception de Clausewitz en Suède
jusqu’à la première guerre mondiale

Gunnar ÅSELIUS

L
‟ouvrage de Clausewitz Vom Kriege (De la
Guerre), dont la publication commença en
1832 en Allemagne, suscita un intérêt
immédiat en Suède. Dans le numéro de janvier 1833 de
la Revue de l‟Académie militaire royale (Kungliga
Krigsvetenskapsakademiens Tidskrift), on pouvait lire :
L‟ouvrage qui vient de paraître sous le titre
Vom Kriege (…) a attiré une attention tout à
fait particulière, ce qu‟il mériterait largement,
à en juger par le tiré à part que nous avons
examiné (…)1.

Dans le numéro de décembre, la rédaction mention-


na de nouveau Vom Kriege dans l‟espoir de pouvoir en
faire une critique plus détaillée par la suite, étant donné
que l‟ouvrage se rangeait sans aucun doute parmi “ce
qu‟il y a de meilleur jamais publié concernant notre
métier”2. Cependant, aucune critique ne fut publiée, et la
mention suivante de Clausewitz Ŕ en 1856, 23 ans plus
tard Ŕ ne concerne pas Vom Kriege, mais est constituée
par une critique de l‟un de ses ouvrages mineurs :
Fondements les plus importants de la guerre (Krigförin-
gens vigtigaste grundsatser), traduit par Julius Mankell.

1 KKvaT, 1833, Cahier 1, p. 21.


2 Ibid., Cahier 12, p. 6.
192 Stratégique

Le critique note en passant que les ouvrages antérieurs


de Clausewitz sont “trop connus pour nécessiter une
commentaire ici” (!)3.
Malgré ce traitement laconique dans le principal
périodique militaire, il est clair que l‟ouvrage central de
Clausewitz, Vom Kriege attira l‟attention en Suède.
Gunnar Artéus montre comment ses idées influencèrent
la recherche sur l‟histoire de la guerre en Suède au cours
des XIXe et XXe siècles4. Il est plus difficile de savoir à
quel point il a aussi influencé la pensée militaire. Nous
nous fondons pour cette investigation sur la littérature
et sur les périodiques militaires, ainsi que sur les
archives de l‟École royale militaire (Kungliga Krigshögs-
kolan) traitant de la stratégie et de l‟histoire de la
guerre. Nous nous concentrons sur les décennies précé-
dant la première guerre mondiale, quand l‟influence
allemande sur la pensée militaire suédoise était à son
apogée et quand l‟armée suédoise connaissait une moder-
nisation et une expansion considérables. Nous souli-
gnons surtout dans ce travail les avis de Clausewitz
quant aux relations entre la guerre et la politique.
Tout d‟abord, cependant, j‟aimerais essayer de
présenter brièvement les idées de Clausewitz dans ce
domaine, ainsi que préciser comment son message fut
reçu en Allemagne à l‟époque. Il faut savoir que l‟Allema-
gne était le modèle le plus important pour les officiers
suédois à l‟époque, ainsi que pour la majorité des
Suédois d‟ailleurs. Un historique s‟impose donc.

*
* *

3 KKvaT, 1856, p. 13, critique de Fondements de l‟art de guerre


(Krigföringens vigtigaste grundsatser), Stockholm, 1855.
4 Gunnar Artéus, “Krigsteori och historisk förklaring”, (la théorie
de la guerre et l‟explication historique), in Kring Karl XII:s ryska
fälttåg, (Autour de l‟expédition de Charles XII en Russie) Göteborg,
1970.
La réception de Clausewitz en Suède 193

Clausewitz souligne que toute réflexion théorique


sur la guerre est difficile. Les forces hors du contrôle de
l‟officier y jouent un rôle trop important. Même si la
guerre absolue Ŕ la guerre comme idée Ŕ est un “acte de
violence ayant pour but de forcer l‟ennemi à obéir à notre
volonté” qui, en principe, ne connaît pas d‟obstacle,
l‟expérience historique nous montre que nous n‟avons
jamais en réalité pu mener la guerre sans restrictions.
Les obstacles de la réalité Ŕ le temps, la faim et la
fatigue, le hasard et des milliers d‟autres facteurs Ŕ
limitent la possibilité du guerrier d‟exercer la violence5.
Clausewitz évoque la politique comme le facteur restrei-
gnant le plus important. Comme il le dit dans une
phrase fameuse : “la guerre est la continuation de la
politique par d‟autres moyens”6. Si l‟objectif de la
violence militaire réside dans la réalisation d‟une cer-
taine idée politique, la guerre elle-même se transforme
en une action politique. Pour que la violence soit mani-
pulable et efficace dans un contexte politique, il faut
qu‟elle soit dirigée et limitée, soumise aux conditions de
la politique. Même si l‟envoi d‟une patrouille de recon-
naissance n‟est pas le résultat de décisions politiques,
Clausewitz affirme que l‟influence de la politique est
cruciale pour l‟activité guerrière en général, pour le plan
de l‟attaque et souvent pour le combat7. Ceux qui
pensent que les considérations politiques nuisent et
affaiblissent les chefs militaires doivent critiquer la
politique sous-jacente comme étant nocive et faible. La
guerre n‟est guère possible comme quelque chose en soi,
détachée de la politique. En l‟absence de coordination
avec la politique, l‟exercice de la violence n‟a pas de sens,
mais devient la violence pour la violence. Voilà pourquoi
Clausewitz distingue la guerre totale, visant la soumis-
sion totale de l‟ennemi, est la guerre limitée, dont le but
pourrait être la conquête de quelques provinces aux

5 Om Kriget (De la Guerre), tome VIII, chapitre 2.


6 Ibid., tome I, chapitre 1.
7 Ibid., tome VIII, chapitre 6.
194 Stratégique

frontières du pays. L‟usage de la violence dans les deux


cas doit alors se différencier d‟une situation à l‟autre8.
Cela dit, la tâche de la théorie stratégique sera de
développer la pensée du guerrier, non de le diriger dans
le combat. Des règles absolues et positives ne peuvent
jamais être formulées dans l‟art de la guerre9.
Cette compréhension constitue le message central
de Vom Kriege, mais on comprend bien que c‟était là un
message difficile pour l‟Europe de la fin du XIXe siècle qui
était marquée par l‟idéal scientifique positiviste, avec sa
recherche de régularités naturelles et sa croyance en la
possibilité pour l‟homme de dominer son environnement.
Il faut dire aussi que la guerre avait changé depuis
l‟époque de Clausewitz. L‟industrialisation permettait
l‟équipement relativement bon marché de grandes
armées nationales, la vitesse et la précision des fusils
avaient été multipliées, la création des chemins de fer et
le télégraphe électrique rendaient possibles le rassem-
blement et la direction d‟armées de masse. Les nouveaux
officiers demandaient une éducation tout à fait diffé-
rente. Le métier d‟officier devint plus académique et se
professionnalisa de la même façon que celui de médecin
ou d‟avocat. La guerre moderne demandait une pré-
paration et une planification minutieuses. Sur le modèle
prussien, on créa le quartier général, dont la tâche, dès
le temps de paix, était de planifier et de préparer le
rassemblement et les opérations futures des armées.
Après que la Prusse eut pris le contrôle de l‟Allema-
gne par une série de guerres rapides et victorieuses
entre 1864 et 1871, Clausewitz était au sommet de son
prestige. On attribuait le succès prussien, entre autres, à

8 Ibid., tome VIII, chapitres 4Ŕ5.


9 Tome II, chapitre 2 ; cf. aussi l‟explication par B. Gallies de
cette partie de Clausewitz dans “Clausewitz and Absolute War”, in
Philosophers of Peace and War. Kant, Clausewitz, Engels, Marx,
Tolstoy, Cambridge, 1978, p. 44 : “Aucun commandant compétent
n‟oublie un principe militaire établi, mais chaque commandant
compétent doit être préparé, dans certaines situations urgentes, à
supprimer le principe militaire manifestement le plus central”.
La réception de Clausewitz en Suède 195

l‟influence de son oeuvre. Les Prussiens avaient démon-


tré comment utiliser la puissance militaire pour attein-
dre les buts politiques et comment les opérations de
l‟armée et les avances diplomatiques pouvaient alterner
d‟une manière efficace. Le chef du grand état-major
prussien, Moltke l‟Ancien, fut considéré comme l‟exégète
et le disciple le plus éminent de Clausewitz.
Cependant, en regardant l‟œuvre de Moltke de plus
près, nous voyons que ses idées se distinguent de celles
de Clausewitz à plusieurs niveaux.
Moltke interprétait “la continuation de la politique
par d‟autres moyens” en disant que les militaires
devaient assumer la direction de la politique durant le
temps de guerre et qu‟ils étaient responsables de sa réa-
lisation. Il était d‟accord avec le point de vue de Clause-
witz que la guerre était difficile à maîtriser et imprévi-
sible, et voilà justement pourquoi, disait-il, elle devait
être de la responsabilité des professionnels. La politique
est active au début et à la fin de la guerre, écrivait
Moltke, mais entre les deux, la stratégie doit pouvoir
agir librement. Moltke souligna aussi la description
clausewitzienne de la guerre comme “un acte de violence
ayant pour but de forcer l‟ennemi à obéir à notre volonté”.
Si la violence pure constitue la nature de la guerre, la
tâche de la stratégie est par conséquent de réaliser une
victoire totale sur l‟ennemi. Selon lui, la planification
militaire devait toujours viser ce but, indépendamment
des objectifs politiques auxquels visait la guerre. Après
le désarmement décisif de l‟ennemi, la direction politique
devait pouvoir réfléchir sur son destin. Ce point de vue
est notable dans les commentaires de Moltke sur le plan
d‟attaque du Danemark en 1864 :
Le jour où l‟ultimatum est donné il faut
délivrer non seulement l‟ordre de mobilisation
mais aussi celui de marche (…). Finalement, à
partir de ce jour, aucune discussion diploma-
tique ou considération politique ne peut empê-
196 Stratégique

cher le développement continu de l‟activité


militaire10.
On comprend que le point de vue de Moltke sur la
relation entre la politique et la guerre s‟opposait en
partie directement au message de Vom Kriege : l‟activité
guerrière devait, à partir du déclenchement de la guerre,
se détacher de la rationalité politique et suivre sa propre
rationalité militaire, où l‟objectif était toujours la victoire
totale sur l‟ennemi, sans considération de l‟arrière-plan
de la guerre.
L‟historien allemand Ulrich Marwedel, qui a étudié
l‟influence des théories de Clausewitz sur la pensée
militaire en Allemagne durant les décennies précédant
la première guerre mondiale, constate que cette inter-
prétation de Clausewitz se répandit rapidement parmi
les théoriciens militaires allemands. Bien que Clause-
witz, à cette époque, fût évoqué comme le père spirituel
de la théorie militaire allemand, on ne peut guère dire
que ses idées étaient communément acceptées dans son
pays d‟origine11.
Il a été suggéré que la mauvaise interprétation de
Clausewitz était due à la bureaucratisation et la scienti-
fication de la guerre, accompagnées par le désir d‟organi-
ser le savoir dans des catégories absolues. Une autre
raison peut être les courants d‟idées social-darwinistes,
qui, à partir de la fin du XIXe siècle, occupèrent une
position très forte dans la pensée intellectuelle euro-
péenne, notamment en Allemagne. En simplifiant, le
social-darwinisme propageait le message que les lois de
la biologie étaient aussi applicables à l‟étude de l‟histoire

10 “Generalfältmarskalken v Moltkes militära arbeten” (les


travaux militaires du maréchal von Moltke), in Moltkes militära
korrespondens rörande krigen, 1864, 1866 och, 1870-1871, (la
Correspondance militaire de Moltke concernant les guerres de 1864,
1866 et 1870-1871) publiée par l‟État-major prussien, traduction en
suédois par C O Nordensvan, Stockholm, 1897, p. 20.
11 Ulrich Marwedel, Carl von Clausewitz. Persönlichkeit und
Wirkungsgeschichte seines Werkes bis 1918, Boppard am Rhein,
1978.
La réception de Clausewitz en Suède 197

et du développement de la société humaine. La lutte


pour l‟être et la survie du plus fort ne caractérisait pas
uniquement les conditions de la nature, mais aussi la vie
des hommes et les relations entre les nations. Ce chan-
gement idéologique s‟explique partiellement par une
concurrence croissante en Europe pour l‟influence et les
nouveaux marchés, une poursuite toujours plus agres-
sive des conquêtes coloniales dans les autres continents,
l‟introduction du protectionnisme douanier dans plu-
sieurs pays et une escalade militaire de plus en plus
intensive entre les grandes puissances. Un monde qui,
plus tôt durant le XIXe siècle, se caractérisait par le
libéralisme, le libre-échange et l‟optimisme se durcit
énormément, comme un jeu à somme nulle où chaque
gain se faisait aux dépens de quelqu‟un d‟autre12.
De quelle manière le social-darwinisme a-t-il
influencé l‟interprétation des théories de Clausewitz ?
Quand tout l‟être était perçu comme une lutte entre la
vie et la mort, la guerre devint finalement le noyau dur
de la politique, ce dont tout dépendait. La guerre n‟était
plus une continuation de la politique comme chez Clau-
sewitz, mais son moyen le plus puissant, l‟ultime et le
plus important. Le général allemand Ludendorff pouvait
interpréter la thèse de la guerre comme continuation de
la politique comme “la politique dans sa totalité doit
servir la guerre”13.

12 Cf. Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers.
Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, New
York, 1987, p. 195f ; Robert Wohl, The Generation of 1914, Cam-
bridge Mass, 1979 ; Modris Eksteins, “When Death was young...
Germany, modernism and the Great War”, in Pogge von Hartmut &
Antony Polonsky, Ideas into Politics. Aspects of European History
1880-1950, Londres & Sydney, Roger Bullen, & Strandmann, 1984 ;
James Holl, Europe since 1870. An International History, Londres,
1973, p. 150-158.
13 Erich von Ludendorff, Kriegfuhrung und Politik, Berlin, 1922,
p. 23 (critique dans KKvaT, 1922 Ŕ “Politik och krigföring” (La
guerre et la politique) pp. 174-179). Voir aussi Hans Speier,
“Ludendorff : The German concept of Total War”, in Edward M.
198 Stratégique

Cette interprétation ludendorffienne de Clausewitz


fut placée au premier rang en Allemagne durant la
première guerre mondiale. La rationalité militaire l‟em-
porta sur la rationalité politique. L‟Allemagne déclara la
guerre à la France en 1914 comme le plan de mobili-
sation allemand le présupposait. On lança la guerre
sous-marine illimitée, ce qui avait une rationalité mili-
taire, mais eut pour conséquence que les États-Unis se
rangèrent parmi les ennemis de l‟Allemagne. En 1916, le
pays se transforma en une véritable dictature militaire
sous la direction de Ludendorff, ce qui garantit un appro-
visionnement efficace des forces armées, mais entraîna
graduellement la famine et la débâcle intérieure. En fin
de compte, la défaite allemande Ŕ et non pas les victoires
allemandes Ŕ montra combien Clausewitz avait raison.

*
* *

Où en était alors la pensée militaire en Suède à


cette époque ? Le penseur militaire suédois contempo-
rain de Clausewitz le plus important était Johan Peter
Lefrén. Ses “Exposés sur la science de guerre au corps
royal des ingénieurs” (Föreläsningar uti krigsvetens-
kapen vid kongl Ingeniör-corpsen) avaient été publiés en
trois tomes en 1817, et servaient de manuel à l‟Ecole
d‟artillerie de Marieberg. Ce livre se caractérise par une
perspective sur la guerre qui est celle de l‟âge des
Lumières et de la formulation des règles, et ne contient
guère de spéculations philosophiques. La politique et la
stratégie y sont brièvement évoquées :
D‟importance différente mais tellement dépen-
dantes l‟une de l‟autre, que leurs mises en
œuvre provoquent nécessairement des erreurs
sérieuses si elles sont traitées comme des sujets
indépendants l‟un de l‟autre. Dans quelle
mesure une doctrine est-elle possible si elle

Earle ed., Makers of Modern Strategy. Military Thought from


Macchiavelli to Hitler, Princeton, 1944.
La réception de Clausewitz en Suède 199

prétend qu‟un militaire ne doit pas connaître


la politique, et qu‟un homme politique peut
ignorer les détails militaires ?14

Lefrén n‟a pas voulu dire que le militaire et


l‟homme politique devaient interférer dans les affaires de
l‟autre, mais seulement que, s‟ils étaient bien informés
de leurs activités respectives, ils pouvaient coopérer pour
le bien de l‟État. Malgré son discours sur l‟importance
respective de la politique et de la stratégie, il considérait
en même temps leur relation comme fondamentalement
égalitaire. Il ne semble pas avoir eu l‟idée que la ratio-
nalité militaire et celle de la politique pourraient avoir
des buts conflictuels. Il nous semble que Lefrén inter-
prétait le concept de la politique plutôt comme la diplo-
matie, à l‟opposé de Clausewitz, qui voyait la politique
comme les intérêts de la société en général. La relation
entre politique et stratégie fut réduite à une question de
division du travail à l‟intérieur de l‟administration de
l‟État. Plusieurs successeurs de Lefrén au cours du siècle
suivant commirent la même erreur, c‟est-à-dire de
confondre la politique avec les ressources du pouvoir
diplomatique de la politique15.

14 J.P. Lefrén, Föreläsningar uti krigsvetenskapen vid kongl


ingeniörcorpsen III, Conférences sur l‟art de la guerre devant le
corps royal des ingénieurs III, Stockholm, 1817, p. 60.
15 Raymond Aron décrivit la diplomatie et la stratégie comme les
deux voies possibles qu‟un État peut suivre pour défendre sa politi-
que contre celle des autres nations. Tandis que la tâche de la
diplomatie consiste à convaincre, celle de la stratégie consiste à
vaincre. La diplomatie ainsi que la stratégie sont deux expressions
de la politique et donc toujours présentes en temps de guerre comme
en temps de paix. L‟activité diplomatique d‟un pays ne s‟arrête pas
quand celui-ci entre dans un état de guerre ; pareillement les forces
armées servent d‟instrument politique aussi en temps de paix, par
exemple en tant que moyen de dissuasion réel ou marque d‟intention
politique (Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, 1960).
Cela ne veut pas dire que Aron nie une différence “qualitative” entre
l‟état de guerre et celui de paix (cf. son Penser la Guerre, L‟âge
européen, Paris, 1976, p. 435).
200 Stratégique

La fondation de l‟École militaire en 1878 marque le


début d‟un enseignement supérieur destiné aux officiers
de l‟armée suédoise. Les méthodes d‟enseignement aca-
démique et les cursus de l‟École militaire furent en
grande partie inspirés par ceux de l‟Académie de Guerre
(Kriegsakademie) de Berlin, et la création de l‟Ecole
marque donc une percée importante de l‟influence prus-
sienne sur l‟appareil militaire en Suède16. Les relations
entre la direction militaire et politique de la guerre
faisait partie de plusieurs des sujets enseignés à l‟École
militaire : l‟histoire de la guerre, la stratégie (qui pen-
dant longtemps fut comprise dans l‟histoire de la guerre),
et parfois même des sujets comme l‟administration mili-
taire et la connaissance des rangements de troupes. En
1893, le roi rejeta une proposition du chef de l‟École
militaire, le général Carl Otto Nordensvan, suggérant
qu‟un cours particulier en histoire et en science civique
fût rendu obligatoire. Les professeurs se montrèrent
réservés lors de la discussion de cette question, car ils
pensaient qu‟un tel sujet occuperait trop de place dans
les études militaires, et qu‟il était déjà suffisamment
traité dans l‟histoire de la guerre, ainsi que dans les
études des mouvements de troupes17.

16 Åke Bernström, Officerskår i förvandling. Le corps des officiers


en mutation Le recrutement du corps des officiers de l‟armée
suédoise, son enseignement et les conditions de service des années
1860 jusqu‟en 1920, Stockholm, 1987, pp. 261-262 ; généralités sur
l‟influence allemande sur la pensée et l‟enseignement militaire en
Suède durant cette époque Ŕ Folke Lindberg, (L‟histoire de la politi-
que étrangère suédoise 1872-1914 (Den svenska utrikespolitikens
historia 1872-1914, Stockholm, 1958, s 135 ; Jarl Torbacke, “La
défense d‟abord” (“Försvaret främst”), trois études sur la probléma-
tique de la crise de la cour du château (borggårdskrisen), Stockholm,
1983, p. 32f.
17 L‟École Militaire Royale (Kungl Krigshögskolan) 1878-1928. Un
cahier commémoratif, Stockholm, 1928, p. 25 ; Les archives de
l‟École Militaire Royale, section 1, expédition A II vol 1, Compte-
rendu du conseil des professeurs 16/10-18/10 1893 : ont fait des
réserves les capitaines Tingsten et Hasselrot.
La réception de Clausewitz en Suède 201

L‟École militaire n‟encourageait sûrement pas la


lecture de Clausewitz. Vom Kriege ne fut pas retenu en
tant que manuel. En 1883, Nordensvan, qui était
professeur de tactique et d‟histoire de la guerre, écrivit
dans KKvaT au sujet de Vom Kriege :
[le livre ne contient] pas ce qu‟on aimerait
apprendre, mais ce qui est impossible à
apprendre. Que celui qui souhaite connaître au
fond la guerre ne se fatigue pas mais fasse de
son mieux pour connaître le grand philosophe
de la guerre !18

Mis à part ses exposés, les élèves semblent plutôt


avoir fait la connaissance de la pensée du maître à
travers L‟Art de la guerre au XIXe siècle (Det nittonde
århundradets fältkonst) de Rüstow, qui constituait le
manuel recommandé pour l‟histoire de la guerre. Le
jugement porté sur Clausewitz par Rüstow est correct : il
est souligné que la guerre est une continuation de la
politique et que “le point de vue suprême de la direction
de guerre ne peut être rien d‟autre que celui de la
politique”. Cela veut dire que la guerre en tant qu‟ins-
trument politique doit toujours connaître des possibilités
limitées19.
Parmi les sujets de l‟un des premiers examens
organisés à l‟École militaire à l‟automne 1878, nous

18 “Auteurs militaires classiques” (“Klassiska militärförfattare”,


KkvaT, 1882 :1, p. 11 (critique de Militärische Klassiker des In- und
Auslandes (Classiques militaires du pays et de l‟étranger), réd. G.
von Marée).
19 Wilhelm Rüstow, Det nittonde århundradets fältherrekonst
(l‟art du commandement au XIXe siècle) Un manuel pour l‟auto-
apprentissage et pour l‟enseignement des Écoles militaires supé-
rieures (traduction par Lars Tingsten, capitaine à l‟état-major),
tome II Stockholm, 1884, p. 63. Tingsten fait une vingtaine
d‟additions et remarques dans les notes de la lecture par Rustow de
Clausewitz et démontre, tout comme dans ses contributions à
KKvaT dans les années 1920, une connaissance remarquable de
l‟original pour un Suédois de l‟époque.
202 Stratégique

trouvons un “Bref aperçu sur la littérature militaire”20.


La plupart des stagiaires identifièrent Clausewitz
comme l‟un des plus grands théoriciens de la guerre. On
trouvait sa pensée trop philosophique et difficilement
compréhensible. Cependant, on appréciait sa formule sur
la guerre comme continuation de la politique. Quelques
stagiaires notèrent qu‟il découlait de sa pensée que la
soumission de la guerre à la politique par un acte de
violence illimitée dans le but d‟imposer sa volonté à
l‟ennemi, était rarement politiquement possible. L‟un des
stagiaires, Tottie, qui s‟était concentré sur la description
de la guerre comme un acte de violence ayant le but
d‟imposer notre volonté à l‟ennemi, trouva même que la
notion de Clausewitz sur la guerre était erronée et
démodée : quand le but politique était atteint dans une
guerre moderne, on procédait à un cessez-le-feu, “cepen-
dant, si l‟opinion de Clausewitz était valable, il faudrait
complètement écraser et anéantir l‟ennemi vaincu”21.
Dans une description stratégique du printemps
1886, dont le but était de nommer des objectifs cibles
appropriés sur la côte ouest de la Suède, plusieurs
candidats furent critiqués pour ne pas avoir suffisam-
ment souligné le fait que des objectifs devaient aussi être
identifiés en prenant en compte les réalités politiques.
Quand l‟un des candidats fit remarquer que la
troupe attaquante devait “avant tout identifier l‟objectif
spécifique de cette guerre par lequel on atteindra l‟objectif
général de la guerre”, le professeur C.A.M. Nordenskjöld
nota : “ceci n‟incombe pas à la troupe”22. À l‟automne
1891, les participants à un examen d‟histoire militaire,

20 Archives du KHS, série F II, comptes-rendus du cours 1878-


1904.
21 Examen de tactique (le professeur, le colonel Rappe, note en
marge que la remarque de Tottie est “exagérée”) KHS : FII, vol. 1-2,
“épreuve finale automne, 1878”, voir aussi les contrôles de Peterson
Bergenstråhle.
22 Ibid. vol. “printemps 1886” ; copie de Montgomery Ŕ voir aussi
les commentaires des copies de Weidenhielm, Carleson, Sydow,
Melin, von Knorring.
La réception de Clausewitz en Suède 203

ayant reçu la tâche de critiquer la manière dont les


Français avaient conduit la guerre en 1870, soulignaient
à quel point l‟action des généraux français avait été
paralysée par les considérations politiques. Quand un
stagiaire critiqua la manière dont l‟armée de la Loire
avait dû se soumettre à “quelques civils, dont les caprices
dépendaient des désirs variables de la populace pari-
sienne”, le professeur corrigea en disant que “les mou-
vements de l‟armée avaient après tout sans doute suivi la
politique”23.
La question de la relation entre la guerre et la
politique n‟occupait probablement pas beaucoup de place
dans l‟enseignement. Mais il est quand même clair que
les professeurs soulignaient dans leurs conférences la
distinction entre les conflits limités et les guerres tota-
les. Le fait même de faire cette distinction indique que
l‟on admettait la supériorité de la politique sur la stra-
tégie, et qu‟on reconnaissait que les objectifs de guerre
ne sont pas définissables en termes uniquement
militaires.

Après le tournant du siècle, le ton semble cepen-


dant avoir changé. Tous les participants à l‟examen de
stratégie au printemps 1907 étaient d‟avis que, même si
les objectifs politiques d‟une guerre pouvaient varier, la
victoire sur les forces principales de l‟ennemi constituait
toujours l‟objectif le plus important. Ce point de vue
catégorique, qui, 20 ans plus tôt, aurait provoqué des
commentaires de la part des professeurs, passa alors
sans remarque24. À l‟examen sur l‟histoire de la guerre
au printemps 1911, plusieurs auteurs prétendaient Ŕ par
des phrases indéniablement clausewitziennes Ŕ que la
guerre était le moyen ultime de la politique, “la puis-

23 Ibid., “automne 1891” ; copie de Löwehielm ; voir aussi les


contrôles de Steuch et de von Rosen.
24 Ibid., “printemps 1907”, copies de Bernhardt, Gadd, Lagerberg,
Malmberg. Le sujet était : “La rationalité moderne du choix d‟objec-
tifs opérationnels, illustré par des exemples tirés des 50 dernières
années d‟histoire de la guerre”.
204 Stratégique

sance suprême de la politique”. En même temps, ils


insistaient sur le fait que le commandant suprême devait
avoir une liberté totale et être dispensé des directives
civiles. Même si le choix entre guerre et paix incombait à
la direction politique, c‟étaient les demandes militaires
qui devaient décider du moment de déclenchement des
opérations, et non pas la volonté du peuple ou les
décisions émanant du droit populaire. Il devrait en être
de même des guerres dont “la majorité du peuple ne
comprenait pas la nécessité” (Nordenskjöld). De telles
phrases ne suscitaient pas non plus de commentaires de
la part des professeurs25.
À l‟examen de stratégie au printemps 1915, les
participants qui n‟avaient pas suffisamment souligné la
nécessité de séparer la stratégie de la politique firent
enfin l‟objet de commentaires critiques26. Évidemment,

25 Ibid., “printemps 1911”, copies de Schoug, Stenhammar,


Gauffin, Nordenskjöld, Ehrenborg, Wijkman, Holm, Falk. Le sujet
était : “Quelles sont les expériences et enseignements de la guerre de
Finlande en 1808 et de l‟histoire générale de la guerre après 1815
applicables aux cas de guerres suédoises contemporaines, non seule-
ment dans les domaines purement stratégiques, tactiques, ou appar-
tenant aux techniques de la guerre, mais surtout en ce qui concerne
les préparatifs de guerre et les autres conditions avant les opérations
militaires décisives ?”
26 Ibid., “le cours de 1913-1915”, rubrique “Les exigences de la
stratégie vis-à-vis de la politique à la lumière de la guerre franco-
allemande de 1870-1871, de la guerre russo-japonaise de 1904-1905
et de la guerre des Balkans en 1912” ; voir les copies de Brandel,
Nordlinder avec les commentaires : “les exigences plutôt cruciales, à
savoir que la politique à partir du commencement de la guerre ne se
mêle pas de la mise en œuvre des opérations / s‟abstient de partici-
per à la direction des opérations / n‟y touche presque pas. Cela
conduira à Metz, Sedan, Liao Yang”. Åkerhielm, de son côté, qui
affirmait que la politique ne pouvait pas exercer d‟influence sur la
guerre Ŕ surtout pas dans le cas où les demandes stratégiques et
militaires étaient opposées Ŕ a reçu le commentaire “correct” dans la
marge. La phrase de Åkerhielm fait penser à Clausewitz (Vom
Kriege, tome 1, chapitre 1), mais il faut noter la suite de Clause-
witz : “...peu importe la force avec laquelle [les exigences straté-
giques] réagissent sur les intentions politiques dans les cas spécifi-
La réception de Clausewitz en Suède 205

en 30 ans, les vérités de l‟art de la guerre avaient radica-


lement changé. Personne ne doutait, à cette époque, que
l‟objectif des opérations fût toujours l‟écrasement des
forces principales de l‟ennemi. Cependant, la majorité
des auteurs avançaient l‟idée nouvelle que les besoins de
la stratégie devaient primer sur la politique intérieure et
extérieure même en temps de paix, une idée avec la-
quelle les professeurs étaient tout à fait d‟accord. La so-
ciété devait être organisée pour répondre aux demandes
du pouvoir militaire. Pour travestir Clausewitz, “la paix
serait la continuation de la guerre par d‟autres moyens” :

La stratégie exige de la politique intérieure que


toutes les ressources de la nation puissent être
mobilisées au moment du déclenchement de la
guerre. Cela demande à son tour, dès le temps
de paix, d‟importants sacrifices personnels et
économiques de la part des citoyens souvent
incompréhensifs, qui possèdent le pouvoir poli-
tique mais non la sagesse politique ou la cons-
cience politique. Il est très difficile d‟imposer
une mobilisation de guerre parfaite à ces per-
sonnes qui, par leur attitude négative envers
les demandes militaires, exercent facilement
une influence sur les grandes masses. Une telle
mobilisation exige un gouvernement ferme et
déterminé.
DALBERG

La politique étrangère de l‟État avant le début


de la guerre doit être en harmonie totale avec
la relation entre ses propres moyens d‟exercer
le pouvoir et ceux de l‟ennemi [souligné dans
l‟original]. L‟objectif politique ne doit pas
outrepasser la portée de ses propres forces, et la
politique étrangère plus ou moins agressive
doit s‟y conformer. Là où les propres forces ne

ques, il faut toujours les comprendre comme une modification de ces


dernières”.
206 Stratégique

suffisent pas, la politique étrangère doit, par


des alliances, atteindre l‟objectif nécessaire. À
la fin de la paix, la stratégie demande que les
exigences politiques soient correctement éva-
luées par rapport à la situation stratégique.
ÅKERHIELM27

En examinant la littérature militaire, nous pouvons


observer la même évolution en ce qui concerne l‟attitude
envers la demande de supériorité de la part de la
politique, oscillant entre soumission et fier rejet. Dans la
première édition de son manuel de tactique de 1893,
Tingsten écrivait que les exigences militaires décident
comment la guerre est menée, mais que la politique doit
y jouer un rôle important, et ceux qui mènent la guerre
doivent “en tout cas partiellement, être familiers de la
chose politique”28. Dans la sixième édition de 1913, nous
retrouvons pareillement la caractéristique affirmée par
Clausewitz que la guerre est la continuation de la poli-
tique par d‟autres moyens, mais l‟auteur avait en même
temps ajouté quelques phrases qui indiquent un chan-
gement notable dans la relation entre la stratégie et la
politique :
Les hommes politiques prennent les décisions
mais (…) pour pouvoir de son mieux mener à
bien son tâche difficile et arriver au meilleur
résultat possible, le commandant doit (...) être
libre dans son esprit et dans son action et ne
souffrir d‟aucune restriction gênante29.

Un changement similaire est observable chez C.O.


Nordensvan, l‟autre grand écrivain militaire de cette
période. Dans son livre Kriget och krigsinrättningarna
(la guerre et les institutions de guerre, 1893), il cite

27 Ibid., copies de Dahlberg, Nordlinder et Åkerhielm Ŕ voir aussi


les copies de Nauckhoff, Hylander, Bergengren.
28 Lars Herman Tingsten, Taktikens grunder (les fondements de la
tactique), Stockholm, 1893, p. 1.
29 Ibid., I 1913, p. 23.
La réception de Clausewitz en Suède 207

Clausewitz sur la relation entre la politique et la


guerre30, et dans Krigföringen i dess olika former (les
différentes manières de mener la guerre, 1907) il renvoie
à Moltke31.
Il nous semble donc que le corps des officiers
suédois, après avoir probablement accepté la primauté
de la politique sur la stratégie dans les années 1880,
commença de plus en plus à réclamer son autonomie
vers le tournant du siècle, et après le début de la

30 C.O. Nordensvan, Kriget och krigsinrättningarna (la Guerre et


les institutions de guerre), Stockholm, 1893, pp. 7-9. Nordensvan dit
aussi (p. 9) qu‟indépendamment des causes politiques et des objec-
tifs de la guerre, son but est “par une action purement militaire
anéantir les forces militaires de l‟ennemi”. Il remarque cependant
que l‟expérience historique montre qu‟on est souvent arrivé à la paix
avant l‟anéantissement des forces de guerre d‟un belligérant, ce qui
veut dire qu‟un tel anéantissement ne peut pas être l‟objectif irré-
ductible de la guerre. Cf. aussi sa critique dans KKvaT de la Strate-
gie de Blume, parue dix ans auparavant : le deuxième chapitre de
Blume traite la question de l‟objectif et des moyens de la guerre.
Blume écrit (p. 21) “Es sind eben nicht die absolute Kräfte der
Staaten, welche sich im Kriege messen, sondern die relativen, d h
diejenigen, mit welchen jeder von ihnen glaubt den Willen des
Gegners im gegebenen Falle brechen zu können”. Nordensvan
commente que c‟est là “un chap itre très important pour celui qui
commence à succomber au désir de faire la guerre” (KKvaT, 1883,
p. 81).
31 C.O. Nordensvan, Krigföringen i dess olika former (les diffé-
rentes manières de faire la guerre), Stockholm, 1907, p. 17. Moltke
lui-même écrit (traduit par Nordensvan, dans “les travaux militaires
du Maréchal von Moltke” (Generalfältmarskalken v Moltkes militära
arbeten) II, p. 308 : “Étant donné l‟indécision qui est propre à la
guerre, la stratégie peut aspirer uniquement au but suprême attei-
gnable par les moyens disponibles. La stratégie s‟adapte de cette
manière à la politique, uniquement en considération de ses objectifs
mais d‟une façon complètement indépendante de celle-ci”. Selon
Nordensvan, l‟activité militaire s‟assimile de manière idéale aux
objectifs politiques si le chef d‟État est aussi le commandant suprê-
me. Si cela n‟est pas possible, les objectifs politiques doivent être
formulés en concertation avec le commandant militaire (p. 8) ; on
fait aussi comprendre dans la description de la guerre de 1866
(p. 298) que la politique doit s‟adapter à la stratégie : “Ce n‟était pas
la faute de Moltke si la politique n‟était pas prête quand l‟armée
l‟était”.
208 Stratégique

première guerre mondiale en 1914, ils défendirent même


la primauté de la stratégie sur la politique.

Quelles ont pu être les causes d‟un tel changement


dans l‟interprétation de Clausewitz en Suède ?
On renvoyait à la complexité croissante de la guerre
moderne à l‟âge des chemins de fer et des armées natio-
nales, ainsi qu‟aux exigences de la part des officiers d‟ac-
complir leurs tâches de façon indépendante et profes-
sionnelle, uniquement en tenant compte des facteurs
strictement militaires.
Aussi les officiers de l‟état-major suédois considé-
raient que les problèmes entourant la mobilisation et le
rassemblement des troupes étaient d‟ordre purement
technique, et l‟on peut percevoir une certaine méfiance
de leur part envers les hommes politiques. Pendant la
crise de l‟Union en 1905, le ministre de la Guerre
Tingsten menaça de démissionner à plusieurs occasions,
si on n‟obéissait pas à ses recommandations de mobili-
sation. Pour augmenter la pression de l‟opinion publique
sur ses collègues négociant à Karlstad, il n‟hésita pas à
dévoiler des informations délicates concernant la mobili-
sation accélérée en Norvège32. Le Premier ministre
Lindman finit par congédier Tingsten en 1907 quand ce
dernier refusa de partager le plan de défense du royau-
me avec les hommes politiques. Pareillement, le direc-
teur de la section opérationnelle de l‟état-major, le
major-général Axel Lyström, refusa de rendre compte du
plan de rassemblement de l‟armée dans les préparatifs
de défense, malgré la présence du Premier ministre et du
ministre de la Guerre33.

32 Lars Tingsten, Hågkomster (souvenirs), Stockholm, 1938,


pp. 227-230.
33 Tingsten, op. cit., pp. 290-291 ; pour l‟historique du renvoi de
Tingsten, voir Rolf Nygren, Disciplin, kritikrätt och rättsäkerhet (la
discipline, le droit de critiquer et la sécurité devant la loi), Uppsala,
1977, pp. 172-173 ; Sur Lyström, voir Hans Holmén, Försvar och
samhällsförändring (la défense et la mutation de la société.
Questions d‟équilibre dans le débat suédois sur la défense 1880-
1925), Göteborg, 1985, p. 147, et Kent Zetterberg, Militärer och
La réception de Clausewitz en Suède 209

Les cercles militaires étaient convaincus que la


Suède, à cause de son infériorité présumée, serait con-
damnée à la défense stratégique en cas de guerre. Une
petite nation comme la Suède éprouvait un sentiment
croissant de vulnérabilité et de malaise général quand la
primauté d‟une stratégie militaire offensive à l‟aide des
chemins de fer s‟enracinait dans la pensée militaire de
l‟époque. À l‟étape initiale décisive de la guerre, il fallait,
comme les Français auraient dû le faire en 1870, s‟adap-
ter aux mouvements de l‟ennemi. Les auteurs militaires
se plaignaient souvent, pour ne pas dire toujours, que la
tâche du défenseur soit toujours “considérablement plus
difficile, que son pays est d‟une grande superficie, faible-
ment peuplé et avec des forces militaires peu densément
positionnées”34. Ils auraient pu être consolés sur ce point
par Clausewitz, qui avait participé du côté russe à la
guerre contre Napoléon en 1812, et qui notait que la
Suède était le seul pays en Europe à avoir la possibilité
de mener une guerre défensive aussi réussie que ne
l‟avait alors fait la Russie.
Cependant, le social-darwinisme, en tant que phé-
nomène et courant d‟idées, semble avoir eu une influence
assez modeste parmi les militaires suédois. D‟un autre
côté, il est clair que les militaires partageaient une vue
généralement conservatrice et pessimiste de la nature
humaine. Ils pensaient que les guerres et les conflits
étaient une part indissociable de la vie de l‟homme35.

politiker (les militaires et les hommes politiques), une étude de la


professionnalisation militaire, la circulation des innovations et
l‟influence internationale sur les propos de la défense 1911-1914),
Stockholm, 1988, p. 24.
34 Tingsten, op. cit., p. 13.
35 Cf. Lars Tingsten, Strategiens grunder (Les Fondements de la
stratégie), Stockholm, 1920, p. 21, qui décrit la guerre comme
“profondément enracinée” dans la nature humaine et note que la
création d‟une Société des Nations demande une “restructuration
interne” de l‟homme. Ce pessimisme concernant la nature humaine
est censé caractériser la conception militaire du monde. Cf. Samuel
Huntington, The Professional Soldier. The Theory and Politics of
Civil-Military Relations, Princeton, 1957, pp. 72-79 ; Morris
210 Stratégique

Une telle philosophie ne doit pas être confondue avec le


socio-darwinisme, mais les conséquences sur la guerre et
la politique pouvaient être les mêmes. Si la guerre était
un phénomène naturel, le militaire professionnel deve-
nait comparable au sapeur-pompier ou au médecin Ŕ un
spécialiste hautement éduqué auquel on devait accorder
une responsabilité et des droits étendus pour qu‟il puisse
maîtriser une partie imprévisible de la réalité. Dans
cette optique, il serait impossible d‟avancer des points de
vue politiques sur les activités militaires, aussi impos-
sible que de le faire sur les incendies ou les épidémies.
Mais on était assez indifférent au social-darwinisme pur
et fortement matérialiste. On aimait à penser que la
main divine qui guidait l‟histoire protégeait aussi une
petite nation comme la Suède. La critique du livre
ouvertement social-darwiniste “l‟Allemagne et la pro-
chaine guerre” (Tyskland och nästa krig) du général alle-
mand von Bernhardi en 1912, fut assez sévère. Le
commentateur dénonça l‟arrogance vaniteuse des gran-
des puissances et le dilettantisme philosophique qui
niait le rôle des forces idéologiques dans l‟histoire du
monde36. Probablement y avait-il, dans un petit pays

Janowitz, The Professional Soldier. A Political and Social Portrait.


Glencoe, 1961, pp. 21-23. Cf. aussi Bengt Abrahamsson, “Elements
of Military Conservatism : Traditional and Modern”, in Morris
Janowitz & Jacques Van Doorn eds, On Military Ideology
Rotterdam, 1971.
36 Signé T H-m : “Quelques réflexions à propos de l‟ouvrage
“Deutschland und nächste Krieg” (“L‟Allemagne et la prochaine
guerre”), KKvaT, 1913, p. 73 :.. “si seulement il pouvait laisser
tomber les théories et se concentrer sur la pratique, qui est son point
fort. Le principe de Darwin concernant “la lutte pour la survie” est
superficiellement compris par l‟auteur comme équivalent à la guerre
sanglante entre les peuples. Et l‟on prend difficilement au sérieux son
propos selon lequel le christianisme a directement proclamé la guerre
comme modèle idéal. Nous reconnaissons donc avec l‟auteur le
principe pur et dur de Bismarck : il faut du sang et du fer pour
maintenir l‟État...mais nous laissons de côté les idées disant que
l‟État donne à l‟individu « la puissance maximale de la vie » (mainte-
nant et toujours selon l‟auteur), et que le concept de l‟État ne peut
jamais s‟étendre pour inclure le concept d‟humanité”. Voir aussi le
La réception de Clausewitz en Suède 211

comme la Suède, une résistance psychologique fonda-


mentale vis-à-vis de l‟idée que l‟avenir était réservé aux
plus grands et aux plus forts.
Le recrutement social du corps des officiers en
Suède constitue un autre facteur qui eut probablement
un impact important sur la conception des militaires qui
s‟identifiaient à la nation et se considéraient comme les
administrateurs appropriés du bien commun suprême.
Aujourd‟hui, les officiers en Suède constituent probable-
ment le groupe académique ayant l‟historique social du
corps le plus varié, mais il n‟en était pas ainsi au début
du XXe siècle. Göran Andolf, qui a examiné l‟origine
sociale des officiers en Suède au cours du XXe siècle,
constate qu‟il avait une origine beaucoup plus exclusive
que ne l‟avait celui de beaucoup d‟autres pays, y compris
l‟empire allemand. 34 % des officiers de l‟armée étaient
nobles et 90 % provenaient de la noblesse et de la haute
bourgeoisie. Parmi les commandants de régiments et
leurs supérieurs, 55 % appartenaient à la noblesse37. Au
Royaume-Uni et en Espagne, nous trouvons des phéno-
mènes similaires jusqu‟à la fin des années 1960. Du
point de vue sociologique, nous avons affaire dans ces
pays à une élite politico-militaire de type aristocratique,
et des enquêtes sur leurs attitudes révèlent qu‟ils s‟iden-
tifient de très près à l‟État et aux détenteurs du pouvoir
civil, non pas comme leurs subalternes, mais comme
leurs homologues38. Si la politique civile est symbolisée

discours du secrétaire à la journée de célébration de l‟Académie


royale des Sciences militaires le 12 novembre 1912”, Actes de
l‟Académie Royale Militaire, 1912, p. 208.
37 Andolf Göran, “Den svenska officerskårens sociala ursprung
under 1900-talet” (l‟origine sociale du corps des officiers suédois
durant le XXe siècle”, Militärhistorisk Tidskrift (revue d‟histoire
militaire) 1984, pp. 103-106 ; voir aussi Sten Carlsson : Svensk
ståndscirkulation 1680-1950 (la mobilité sociale en Suède), Uppsala,
1950, pp. 116-117.
38 Morris Janowitz, “Military Elites and the Study of War”, in
Military Conflict. Essays in the Institutional Analysis of War and
Peace, Londres, 1975 (d‟abord publié dans Journal of Conflict
Resolution, 1957-1).
212 Stratégique

par la plume, le pouvoir militaire se voit comme l‟épée au


service du pouvoir étatique, un point de vue qui se
rapproche de celui de Lefrén. Des études additionnelles
consacrées aux ouvrages des militaires suédois de l‟épo-
que, par exemple ceux de Tingsten39, démontrent aussi
que le point de vue de Lefrén, à savoir que la politique
était équivalente à la politique étrangère, était large-
ment répandu. La responsabilité de la guerre incombait
donc aux militaires, et celle de la politique aux diplo-
mates. L‟harmonie entre les deux n‟était pas une
question fondamentale de relation entre le but et les
moyens, mais relevait de la répartition des responsabi-
lités entre différents secteurs de l‟administration de
l‟État. Dans cette optique, il était impossible d‟accepter
le contenu du message de Clausewitz, à savoir que la
guerre constitue une continuation de la politique.
Pour résumer, nous pouvons donc dire que la
réception de Clausewitz en Suède durant les décennies
précédant la première guerre mondiale suivit la même
évolution qu‟en Allemagne, mais que les causes en sont
partiellement à chercher dans les conditions internes à
la Suède.

Traduit par Karl GADELLI

39 Voir par exemple l‟article de Tingsten dans KKvaT, 1925 (pp. 1-


15) concernant l‟article de Curt Liebmann paru dans la revue
Wissen und Wehr 1924-3, “Zur Frage der einhetliche Kriegsleitung”
(de la question de la direction unique de la guerre) : “Une partie ne
doit pas se mêler des affaires privées de l‟autre, mais il faut dans
chaque cas spécifique s‟en tenir à ce qui est le plus important. Le
désir de sauver la mère patrie doit concerner tous les éléments de la
direction suprême de l‟État”.
Clausewitz en Chine

YU Miao

Premières traductions

E
n mars 1911, l‟ouvrage de Clausewitz, qui
avait été traduit en japonais par l‟Institut de
recherche et d‟éducation de l‟Armée japo-
naise en 36 de l‟ère Meiji (1903), a été traduit en chinois,
à partir du japonais, sous le titre Théorie de la grande
guerre. Cette traduction, non commercialisée, était
destinée aux recherches dans un petit cercle. En hiver
1912, la Société de recherches militaires de Guangdong
l‟a réimprimée.
En août 1915, à partir de la traduction japonaise de
l‟école des sous-officiers, Jai Shoudi a retraduit Vom
Kriege, toujours sous le titre Théorie de la grande guerre.
Le livre a été publié par la librairie de Wu Xue de
Beijing et diffusé pour la première fois dans le public.
En mai 1934, Liu Ruoshui a traduit Vom Kriege à
partir du japonais, cette fois sous le titre De la guerre. Le
livre a été publié et distribué par la librairie de Xin Ken
à Shanghai.
En juin 1937, Yang Yanchang a réalisé une traduc-
tion à partir d‟une version japonaise publiée en 1931,
également sous le titre De la guerre. Ce livre, divisé en
deux volumes, a été publié par la librairie profession-
nelle militaire de Nanjing, le plus grand éditeur de livres
militaires.
214 Stratégique

Après le déclenchement de la guerre de résistance


contre les Japonais, l‟interprète du groupe de conseillers
militaires soviétiques à Chongqing, Fu Daging, a
également traduit De la guerre à partir d‟une édition
russe. Ce livre était divisé en deux volumes et publié par
la maison d‟édition de Xue Shu. Il a été envoyé à Yan‟an,
où Mao Zedong s‟était réfugié. Cette traduction a été
considérée comme la meilleure par Zhu De et Ye
Jianying. Mao Zedong a lu cette traduction.

Mao Zedong et De la Guerre

En octobre 1935, après l‟arrivée de l‟armée rouge au


nord du Shanxi, Mao Zedong s‟est lancé à corps perdu
dans la lecture. En plus d‟un grand nombre d‟études sur
la philosophie marxiste, il a consacré beaucoup d‟efforts
à l‟étude des sciences militaires anciennes et modernes.
En décembre 1960, Mao Zedong, discutant avec des
parents, disait :
Au nord du Shanxi, j‟ai lu huit livres : L‟Art de
la Guerre de Sun Zu, le livre de Clausewitz, le
livre d‟exercices militaires japonais, aussi les
livres soviétiques sur la stratégie, la coopéra-
tion interarmes, etc.
À ce moment-là, je lisais ceux-ci afin d‟écrire
sur les questions stratégiques de la guerre
révolutionnaire, de résumer les expériences de
la guerre révolutionnaire.

Selon les registres historiques, Mao Zedong a


commencé à étudier De la guerre le 18 mars 1938, et
cette étude a duré jusqu‟au 1er avril. Mao a tenu un
journal de lecture sur De la guerre. Ce journal s‟attache
plus particulièrement à la nature de la guerre, à ses buts
et ses moyens, au génie militaire, à la théorie de la
guerre, aux stratégies ainsi qu‟à d‟autres aspects.
Certains de ces éléments ont été développés dans La
Guerre prolongée, que Mao Zedong a écrit en mai de la
même année.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 215

En septembre 1938, Mao Zedong a organisé un


séminaire de recherche sur De la guerre à Yan‟an. La
traduction utilisée était probablement celle de Yang
Yanchang.

Mao Zedong a étudié en détail l‟œuvre et en a repris


les éléments les plus pertinents de façon critique. Un
commentateur a pu écrire que “Mao Zedong, en tant que
léniniste, est aussi un amateur éclairé de la philosophie
de Clausewitz et des militaires. La théorie communiste de
Mao a hérité du marxisme-léninisme ainsi que des
théories de Clausewitz, et les a développés”.

La vogue actuelle de Clausewitz

En 1964, la première traduction à partir de l‟alle-


mand est publiée par la maison d‟édition de l‟Armée
populaire de libération. Après celle-ci, plusieurs cher-
cheurs ont travaillé sur la traduction et l‟étude de
l‟ouvrage de Clausewitz. Aujourd‟hui, il existe plusieurs
éditions établies à partir de l‟original allemand en Chine.
La plus récente est parue en mars 2005.
Bibliothèque stratégique
Hervé COUTAU-BÉGARIE

L’Amérique solitaire ?
Les alliances militaires
dans la stratégie des États-Unis

Les États-Unis sont, aujourd’hui, la puissance dominante


hégémonique. L’un des piliers de leur puissance et de leur
influence est un réseau d’alliances militaires mis en place au
lendemain de la seconde guerre mondiale, dans le contexte de la
guerre froide, et qui s’est révélé d’une remarquable solidité
puisqu’il a survécu à la menace soviétique qui l’avait fait naître.
Comment expliquer cette remarquable réussite ? Au-delà de
l’inévitable poids de la puissance impériale, on trouve aussi un
projet stratégique et géopolitique remarquablement cohérent,
soigneusement réfléchi et mis en œuvre dans la longue durée. Les
États-Unis ne sont pas devenus la puissance hégémonique par
hasard, mais bien parce qu’ils ont voulu et qu’ils ont su se doter
des relais indispensables à leur rayonnement mondial.

Hervé Coutau-Bégarie est directeur d’études à l’École


pratique des Hautes Études et directeur du cours de stratégie au
Collège Interarmées de Défense qui a succédé aux Écoles de
guerre. Il est directeur de la revue Stratégique et président de
l’Institut de Stratégie Comparée. Il a consacré une vingtaine
d’ouvrages aux questions stratégiques, dont un Traité de stratégie
(Économica, 6e éd. 2008) traduit en plusieurs langues.

ISC — Économica 29 €
ACTUALITÉ DE LA RECHERCHE

Clausewitz et la réflexion
sur la guerre en France, 1807-2007
Positions de thèse

Benoît DURIEUX

D
epuis le séjour de Clausewitz en France en
1807, l‟un des traits les plus frappants de sa
postérité intellectuelle est sans doute le
décalage entre son importante notoriété et la mécon-
naissance régulièrement dénoncée de ses théories. Ce
décalage put être observé dès la publication de ses
œuvres, puisqu‟en 1846, le major Louis de Szafraniec de
Bystrzonowski regrettait “les jugements erronés qu‟on a
portés sur ses ouvrages joints au peu de clarté qu‟on
reproche en général aux écrivains allemands”1. Ce phéno-
mène est par trop récurrent entre la mort de Clausewitz
en 1832 et les années les plus récentes pour ne pas
interroger. Sa perpétuelle modernité comme le constant
diagnostic de péremption qui est porté sur elle étonnent.
Certes, la complexité de son œuvre majeure, le Traité De
la Guerre, était propre à soulever les polémiques, mais
leur ampleur suggère qu‟au-delà de la difficulté du texte,
sa richesse est à même de justifier l‟investissement
intellectuel consenti par ceux qui l‟ont étudié. Le débat
sur la signification de l‟œuvre de Clausewitz soulève

1 Louis de Szafraniec Bystrzonowski, Résumé des principes de la


guerre d‟après l‟ouvrage posthume du Général Clausewitz, Paris,
Librairie J. Dumaine, 1846, p. 1.
218 Stratégique

donc une question sur sa nature particulière et sa portée.


Dans leurs divergences, les exégètes de Clausewitz nous
disent-ils quelque chose de cela, qui expliquerait qu‟il
soit devenu ce grand classique de la pensée militaire
mais aussi de la philosophie ?
La question de la postérité de Clausewitz n‟est pas
une terre totalement vierge pour celui qui veut l‟explo-
rer, et ceux qui se sont déjà lancés dans cette aventure
n‟ont pas manqué d‟en relever la difficulté mais aussi
l‟intérêt. Le débat s‟est d‟abord assez naturellement con-
centré sur la simple réception de Clausewitz. Les recher-
ches ont porté sur le volume de la bibliographie, sur le
sens des appréciations portées sur les théories du maître
et sur la façon dont il avait été compris, essentiellement
avant la première guerre mondiale. Ce fut l‟objet des
travaux d‟Ulrich Marwedel2 en Allemagne, d‟Olaf Rose
en Russie3, de Christopher Bassford4 puis de Christo-
pher Wasinski5 dans le monde anglo-saxon, de. John
Gooch6 et Ferruccio Botti7 en Italie. Le cas de la France
n‟avait pas encore fait l‟objet d‟une étude complète, mais
il avait donné lieu à un débat sur la nature de
l‟interaction entre les idées du général prussien et la
pensée militaire. Ouvert dès les années 20 par Liddell

2 Ulrich Marwedel, Carl von Clausewitz Persönlichkeit und


Wirkungsgeschichte seines Werkes bis 1918, Boppard am Rhein,
Harald Boldt Verlag, 1978, 296 p.
3 Olaf Rose, Carl von Clausewitz. Wirkungsgeschichte seines
Werkes in Russland und der Sowjetunion 1836-1995, Munich,
Oldenbourg Verlag, 1995.
4 Christopher Bassford, Clausewitz in English, New York and
Oxford, Oxford University Press, 1994, X- 293 pp.
5 Christophe Wasinski, Clausewitz et le discours stratégique
américain de la fin de la deuxième guerre mondiale à nos jours,
Namur, thèse de licence, 1999.
6 John Gooch, “Clausewitz disregarded”, in Michael Handel,
Clausewitz and Modern Strategy, Londres, Frank Cass, 1986,
pp. 303-322.
7 Ferrucio Botti, “Clausewitz en Italie”, Stratégique, 2-3/2000,
n° 78-79, pp. 141-167.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 219

Hart8, ce débat s‟est focalisé sur le rapport qui a pu


exister entre la théorie de l‟offensive à outrance et les
idées de Clausewitz. Le débat a ensuite été alimenté par
les historiens de l‟école anglo-saxonne, qui, à la suite
d‟un article de D. Irvine paru dès 19409, ont cherché à
expliquer les raisons de l‟engouement des milieux mili-
taires français pour le général prussien. Michael
Howard10, Douglas Porch11 ou Gerd Krumreich12 ont
ainsi concentré leurs efforts sur le contexte social et
politique de la réflexion militaire.
Pourtant, ces analyses restaient incomplètes et
parfois empreintes d‟une certaine partialité. Une étude
d‟ensemble était indispensable pour suivre “les moments
successifs de l‟interprétation de Clausewitz par les écri-
vains militaires français”13, comme y invitait Raymond
Aron dans une communication présentée en 1976 à
l‟Ecole supérieure de guerre14. Cette étude doit permet-
tre d‟indiquer comment Clausewitz a survécu au discré-
dit relatif dont il fut l‟objet entre les deux guerres, sous
quelle forme, par le biais de quels auteurs, en interaction
avec quels courants des idées politiques et militaires il a
ensuite été utilisé. Elle doit suggérer quel peut être le

8 Hart Liddell, capitaine B.H., Les Guerres décisives de l‟histoire,


Paris, Lavauzelle, 1933 et La Guerre moderne, trad. H. Thies,
Éditions de la nouvelle revue critique, Paris, 1935.
9 Dallas D. Irvine, “The French Discovery of Clausewitz and
Napoleon”, Journal of the American Military Institute, Fall 1940,
vol. IV, n° 3, p. 143-161.
10 Michael Howard, Clausewitz, Oxford, Oxford University Press,
1983.
11 Douglas Porch, “Clausewitz and the French 1871-1914”, in
Michael Handel (ed.), op. cit., pp. 287-302.
12 Gerd Krumreich, “Réflexions sur l‟influence de Clausewitz en
France après 1871”, Actes du colloque La Guerre de 1870/71 et ses
conséquences, Institut historique allemand 10-12 octobre 1984 et 14-
15 octobre 1985, Bonn, Bouvier Verlag, 1990, p. 408-413.
13 Raymond Aron, op. cit., p. 42.
14 Raymond Aron, “L‟introduction de Clausewitz en France. Com-
munication à l‟occasion du Centenaire de l‟ESG”, in Sur Clausewitz,
Bruxelles, Éditions Complexe, 1987, pp. 171-183.
220 Stratégique

statut de la pensée clausewitzienne dans le paysage


intellectuel contemporain.
Cette étude est aussi susceptible de fournir un
éclairage original sur la façon dont l‟objet principal de la
réflexion clausewitzienne, la guerre, a pu être pensé en
France depuis deux siècles. On sait la difficulté de toute
étude consacrée à l‟histoire des idées. Celle-ci cherche
généralement à étudier comment un sujet donné a pu
être traité au cours du temps, à identifier les grandes
lignes de force dont il a fait l‟objet, à dessiner les
opinions contradictoires qu‟il a générées. Pourtant, le
problème du périmètre vient très rapidement poser des
questions insolubles. Comment appréhender le lien entre
la réalité des événements et les idées qui sont exprimées
en leur sein ? Comment justifier la délimitation arbi-
traire d‟un sujet alors que le débat intellectuel s‟affran-
chit des limites entre ses différentes composantes ?
Comment ne pas tenir compte de la modification du sens
du sujet choisi lui-même au cours du temps, dès lors que
l‟on prétend l‟étudier sur plus d‟une génération ? Le
terme de tendance observée dans le débat a-t-il même un
sens alors que ce débat n‟est que la juxtaposition des
réflexions d‟individus à la singularité irréductible, qui
s‟adressent eux-mêmes à des publics divers ? Comment
pourtant ne pas relever l‟étonnante permanence de
certaines des questions posées au cours des siècles par
les plus grands classiques de la littérature ou de la
philosophie ? Face à ces questions Ŕ auxquelles il est
d‟ailleurs intéressant de constater que l‟œuvre de Clau-
sewitz elle-même propose des éléments de solution
théorique Ŕ , l‟étude de la postérité d‟un auteur apporte
une réponse qui, pour être partielle, n‟en est pas moins
riche de promesses. Elle substitue au référentiel consti-
tué par un thème nécessairement difficile à circonscrire
et à définir, et dans lequel les auteurs n‟apportent que
des éclairages partiels, le référentiel centré sur un
auteur qui présente le mérite d‟être parfaitement iden-
tifié et qui rassemble autour de lui des sujets dont il est
lui-même le liant.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 221

Ainsi, l‟étude de la postérité d‟un auteur offre-t-elle


la perspective de fournir une image différente et origi-
nale du thème dominant qu‟il a traité. À la manière
d‟une radiographie médicale ou d‟un plan de coupe
industriel, elle promet une vision de la réalité plus
restreinte mais plus précise, dès lors qu‟il est possible
d‟identifier avec une rigueur satisfaisante ceux qui ont
cherché à commenter ou à interpréter le penseur consi-
déré. La permanence d‟un texte qui, à la traduction près,
est définitivement figé à la mort de son auteur, offre
aussi la garantie d‟un ancrage plus stable pour la
réflexion que la variabilité inhérente à un sujet abstrait
dépendant du contexte et du sens des mots. Cette démar-
che n‟est, il faut le noter, qu‟en apparence empreinte de
subjectivité puisqu‟elle substitue en réalité l‟objectivité
du constat de l‟existence d‟un penseur et de son œuvre à
la subjectivité propre à la délimitation d‟un sujet.
L‟étude des références à Clausewitz et des interpré-
tations qu‟il a suscitées laisse donc espérer une vision
originale de la façon dont, depuis deux siècles, la guerre
a pu être pensée en tant que phénomène, sans rien
éluder des rapports entretenus par cette thématique
avec celles qui lui sont proches ; elle permet d‟appréhen-
der les rapports qu‟elle entretient avec des sujets divers,
allant de la tactique et de la géographie à la politique, la
philosophie, l‟histoire ou la sociologie, sans même évo-
quer les questions plus éloignées encore qui ont pu
inspirer les lecteurs de Clausewitz. La date relativement
récente de rédaction du corpus clausewitzien permet par
ailleurs de prétendre approcher de l‟exhaustivité dans
l‟étude de ses interprètes et commentateurs, même si
celle-ci se cantonne à un espace linguistique particulier.
Cette solidité de l‟ancrage est, faut-il le souligner,
d‟autant plus nécessaire qu‟elle s‟applique à un phéno-
mène, la guerre, hautement sujet aux fluctuations des
sociétés qui l‟engendrent et des mots qui la décrivent,
caractéristiques que Clausewitz avait d‟ailleurs cherché
à dépasser dans sa propre réflexion.
222 Stratégique

Or la réception de Clausewitz obéit à des cycles


bien marqués. La période qui va de la vie de Clausewitz
à la guerre franco-prussienne de 1870-1871 est nette-
ment celle de la découverte dans le cadre d‟un débat
militaire dont on ne peut que constater l‟atonie relative.
La période suivante s‟étend jusque dans les années 1930.
Avant 1914, Clausewitz est redécouvert, utilisé et con-
testé pour penser la guerre à venir avant que cette
première interprétation ne fasse l‟objet après guerre d‟un
procès en bonne et due forme. Ce procès est fatal au
“premier Clausewitz” mais n‟empêche pas l‟apparition
d‟un “nouveau Clausewitz” qui marque la troisième
période, celle qui, à partir des années 1930 et jusqu‟à la
fin de la guerre froide, se concentrera sur l‟interprétation
de ce qu‟Aron appelait la Formule, la définition de la
guerre comme “une poursuite des relations politiques,
une réalisation de celles-ci par d‟autres moyens”15. Enfin,
bien qu‟il soit difficile de se prononcer sur le temps
présent, l‟hypothèse peut être raisonnablement faite de
la cohérence d‟une quatrième période toujours en cours,
qui prend son départ au lendemain de la fin de l‟affron-
tement bipolaire.

Avant 1870, la découverte

Même si l‟on met à part l‟étude de Clausewitz sur la


campagne de 181316 publiée en France dès 1814, on doit
constater la grande rapidité avec laquelle le nom de
Clausewitz s‟est imposé dans le débat français. Ce furent
d‟abord les échos venus d‟outre-Rhin qui le firent
connaître en France, mais, dès 1836, on trouve son nom
dans les encyclopédies17 et dès 1840 il est mentionné

15 Carl von Clausewitz, De la Guerre, trad. Denise Naville, Paris,


Éditions de Minuit, 1955, p. 67.
16 Carl von Clausewitz, Recueil de pièces officielles destinées à
détromper les Français sur les évènements qui se sont passés depuis
quelques années, Paris, Schoell, 1814.
17 Par exemple, Arnaud de Montor, Encyclopédie des gens du
monde, tome VI, Paris, Treuttel et Würtz, 1836, p. 157.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 223

dans le court d‟art militaire professé à Saint Cyr18 Celui


à qui on devait longtemps le comparer, Jomini, dut
aussi, de façon paradoxale, contribuer à sa popularité en
le prenant à partie dans son Précis de l‟art de la guerre19.
En tout état de cause, il attira l‟attention de manière
suffisante pour que trois ouvrages majeurs lui soient
consacrés en l‟espace de huit ans. Ce fut d‟abord un
résumé20 sous la plume du major Louis de Szafraniec de
Bystrzonowski, un officier polonais au service de la
France. C‟est en 1849 que paraît ensuite la première
traduction de Vom Kriege en français21, sous la plume du
major Neuens, un officier belge. Enfin, en 1853, le
capitaine Ed de La Barre Duparcq publie des Commen-
taires sur le traité De La Guerre de Clausewitz22, qui
associent une nouvelle tentative de résumé à des
observations critiques. Cette période faste est suivie par
un creux relatif, annonçant ainsi l‟alternance qui mar-
quera l‟histoire de la présence de Clausewitz dans le
débat français. Ce n‟est qu‟à la veille du conflit franco-
prussien que la publication des ouvrages de Rüstow23 et
l‟étude sur le règlement de service en campagne du Belge
Charles de Savoye24 rappellent le souvenir de
Clausewitz.

18 J. Rocquancourt, Cours complet d‟art et d‟histoire militaire,


vol. 4, Paris, 1840.
19 Jomini, Précis de l‟art de la guerre, Paris, Anselin, 1837.
20 Louis de Szafraniec Bystrzonowski, Résumé des principes de la
guerre d‟après l‟ouvrage posthume du Général Clausewitz, Paris,
Librairie J. Dumaine, 1846.
21 Général Charles de Clausewitz, De la Guerre traduction du
major d‟artillerie Neuens, Paris, Librairie Corréard, 1849.
22 Capitaine Ed de La Barre Duparcq, Commentaires sur le traité
De la Guerre de Clausewitz, Paris, Corréard, 1853, 340 p.
23 Rüstow, L‟Art militaire au XIXe siècle, traduit de l‟allemand sur
la deuxième édition (1867) par Savin de Larclause, lieutenant-
colonel du 1er Lanciers (1815-1867), Paris, Dumaine, 1869.
24 Charles de Savoye, Règlement sur le service des armées en cam-
pagne annoté d‟après les meilleurs auteurs qui ont écrit sur l‟art
militaire, Paris, Dumaine, 1866.
224 Stratégique

Cette période de découverte des écrits clausewit-


ziens appelle trois observations. La première a trait à la
relative rapidité avec laquelle Clausewitz a pris place
dans la littérature française, dans une période peu
réputée pour la richesse de sa pensée militaire. La
seconde porte sur l‟image de la guerre qui se dégage des
différents commentaires faits par les lecteurs du Traité :
il s‟agit d‟une guerre limitée, dans laquelle ce qui retient
l‟attention c‟est la place de l‟homme au milieu de l‟incer-
titude. Enfin, le seul examen de cette période initiale-
ment vierge de tout a priori sur Clausewitz suffit à
montrer que la lecture du Traité ne conduit pas néces-
sairement à développer l‟image d‟une guerre totale
centrée sur la seule destruction de l‟ennemi et réfute
donc par avance certaines des allégations de Liddell
Hart.

De 1870 à 1930, Clausewitz au cœur du débat


militaire

Aux lendemains du conflit, et jusque dans l‟entre-


deux guerres, la présence de Clausewitz dans le débat va
suivre des cycles très marqués, qui correspondent très
exactement à ceux qui caractérisent l‟évolution de la
tension internationale entre la France et l‟Allemagne.
Jusqu‟en 1884, la France militaire panse ses plaies et les
premières mesures d‟urgence à prendre pour recons-
truire l‟armée laissent peu de place à la réflexion spécu-
lative. C‟est pourtant à cette période que se mettent en
place les structures nécessaires au débat, qu‟il s‟agisse
de l‟école de guerre ou des principales revues militaires.
C‟est également à cette période qu‟apparaissent des
thèmes proches de ceux qu‟avaient traités Clausewitz,
même si la référence incontournable est celle de Jomini.
Les écrits du général Lewal datant de cette période sont
emblématique de cette distance entretenue à l‟égard du
penseur prussien, qui reste d‟autant plus mal connu que
les ouvrages allemands traduits laissent rarement
apparaître son nom. Le premier cours de stratégie ensei-
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 225

gné à l‟école de guerre en 1878 ignore tout du Traité,


comme d‟ailleurs les manuels de stratégie du lieutenant-
colonel Fix25 en Belgique ou du général Berthaut26 en
France. À partir de 1884, alors que la tension interna-
tionale remonte, Clausewitz est introduit dans le débat
par le commandant Cardot27, le capitaine Gilbert28 et
Dragomirov29, qui en font une lecture spiritualiste, met-
tant en avant l‟importance des forces morales ; il trouve
ensuite une place de choix dans les nouveaux cours de
stratégie de l‟école de guerre donnés par Derrécagaix30,
Maillard31, Bonnal32 puis Foch, qui l‟inscrivent fréquem-
ment dans la perspective historique qu‟ils cherchent à
donner à leur enseignement. Cette dynamique, appuyée
sur un vaste mouvement de traduction des œuvres
théoriques33 et historiques, provoque une diffusion assez
large du nom de Clausewitz, même si d‟autres auteurs,
parmi lesquels le lieutenant-colonel Grouard34, le colonel

25 Lieutenant-colonel Fix, Manuel de stratégie, Paris, Dumaine,


1880.
26 Général Berthaut, Principes de Stratégie. Étude sur la conduite
des armées, Paris, Baudoin, 1881, 447 p.
27 Commandant Cardot, Résumé des conférences sur la tactique
générale, ESG (1884-1885), 27 p. et Commandant Cardot, “À propos
de la dernière invasion de la Russie par Sarmaticus”, Revue mili-
taire de l‟étranger, 1886, n° 647, 648, 650, 653, 658.
28 Georges Gilbert, Essais de critique militaire, Paris, Librairie de
la Nouvelle Revue, 1890, 324 p.
29 Clausewitz interprété par le général Dragomirov, Principes
essentiels pour la conduite de la guerre, Paris, Baudoin, 1889, 102 p.
30 Colonel Derrecagaix, La Guerre moderne, tome 1, Stratégie,
Paris, Baudoin, 1885, 680 p. et tome 2, Tactique, Paris, Baudoin,
1885, 480 p.
31 Colonel L. Maillard, Tactique générale et d‟infanterie. II
Éléments de la guerre, ESG (manuscrit), 1889-1890, 827 p.
32 Lieutenant-colonel Henri Bonnal, Cours de stratégie et de tacti-
que générale, École supérieure de guerre.
33 Avec notamment la deuxième traduction du Traité : général de
Clausewitz, Théorie de la grande guerre, (livres 3 à 8), traduction du
lieutenant-colonel de Vatry, Paris, Baudoin, 1886, 3 vol.
34 Antoine Grouard, Stratégie Ŕ Objet Ŕ Enseignement Ŕ Éléments,
Baudoin, Paris, 1895.
226 Stratégique

Camon35 ou le général Lewal36 ont, chacun dans leur


registre, une approche beaucoup plus critique. La
première décennie du 20e siècle est un nouveau point
mort de la littérature clausewitzienne, mais la montée
vers la guerre voit reprendre à partir de 1911 le mou-
vement clausewitzien, marqué par l‟étude de Roques37
sur la personnalité de Clausewitz, du lieutenant-colonel
Montaigne38 sur les forces morales, le résumé du général
Palat39 ou les écrits avant-gardistes du général
Mordacq40 sur la stratégie totale. Enfin, après 1918, c‟est
l‟heure du procès de Clausewitz, qui, accusé d‟être
responsable des déboires du début du conflit, joue le rôle
d‟emblème des erreurs des brevetés de l‟école de guerre ;
ce procès donne notamment lieu à des échanges soutenus
entre le colonel Gros Long41 et le lieutenant-colonel
Mayer42, et aboutit peu à peu à la disparition de Clause-
witz, qui est absent de tous les débats sur la mécani-
sation des forces ou sur la bataille méthodique.
Cette période voit Clausewitz devenir un classique,
mais cela ne concerne guère que le débat militaire. Pour
ses lecteurs, Clausewitz est à la fois le représentant
d‟une école allemande de l‟art de la guerre dont on
cherche à percer les secrets, le commentateur des campa-
gnes napoléoniennes dont on conteste souvent l‟exper-

35 Colonel Camon, Clausewitz, Paris, Librairie Chapelot, 1911,


267 p.
36 Par exemple Général Lewal, "Stratégie de combat", Journal des
Sciences militaires, 1895 et 1896, pp 153-189.
37 P. Roques, Le Général von Clausewitz, sa vie, sa théorie de la
guerre, Paris, Berger Levrault, 1912, 145 p.
38 Lieutenant-colonel Montaigne, Vaincre, esquisse d‟une doctrine
de la guerre, tome 1, Paris, Berger-Levrault, 1913, 351 p.
39 Pallat, La Philosophie de la guerre d‟après Clausewitz, Paris,
Lavauzelle, 1921, 386 p. (rédigé pour l‟essentiel avant-guerre).
40 Commandant Mordacq, La Stratégie, historique, évolution,
Paris, Fournier, 1912, 248 p.
41 Colonel Gros Long, La Connaissance de la guerre, Paris,
Nouvelle Librairie Nationale, 1922.
42 Lieutenant-colonel Mayer, "Clausewitz", Revue des Études
napoléoniennes, janvier-juin 1925, T. XXIV, pp. 155-169.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 227

tise, le professeur en énergie guerrière que l‟on s‟acca-


pare, même si c‟est souvent pour regretter sa modération
et, enfin, le rival de Jomini dont il finit par triompher,
même si ce triomphe n‟est pas sans partage. Mais au-
delà de ces grands traits caractéristiques, il n‟est pas
possible d‟identifier réellement une école clausewit-
zienne tant il est mis à contribution par les tenants des
différentes thèses qui marquent les nombreux débats de
cette période très riche de la pensée militaire. C‟est
notamment le cas de l‟apparition progressive du concept
moderne de stratégie, qui, d‟abord contesté par des
penseurs comme Lewal, puis perçu comme subordonné
aux exigences de la tactique, acquiert peu à peu sa
maturité. La relation entre la bataille décisive et la
raison politique de la guerre n‟apparaît que très progres-
sivement. Ce que Clausewitz apporte durant cette
période à ceux qui réfléchissent sur la guerre, c‟est donc
moins un système destiné à donner les recettes de la
victoire qu‟un paradigme général de la guerre dans
lequel les officiers qui sortent du conflit de 1870-1871
souhaitent se reconnaître : ils pensent y retrouver
l‟apologie de la détermination dans le combat qui est à
même d‟effacer la coupable pusillanimité de 1870, le
champ ouvert au génie militaire qui rappelle l‟empire,
les secrets de l‟ennemi toujours redoutable. C‟est à partir
de cette vision partagée de la guerre que pourront
ensuite être préparées les doctrines, qui, à leur tour,
influenceront la guerre réelle.

De 1930 à 1990, le règne de la Formule

Si le Clausewitz de l‟avant guerre de 1914-1918,


celui des forces morales, semble peu à peu disparaître,
c‟est un Clausewitz nouveau qui réapparaît dés les
années 1930, à travers les écrits de personnages dont la
typologie annonce celle de l‟après-guerre froide. Ces
précurseurs sont tous des étrangers. La critique de
Liddell Hart préfigure l‟attitude tous les militaires qui,
durant cette période, auront tendance à voir dans le
228 Stratégique

général prussien un auteur du passé dont il est bon de se


démarquer. L‟essai de Benedetto Croce43 introduit Clau-
sewitz dans le monde des philosophes. Les livres de
Ludendorff44 amènent le débat sur le terrain de la
relation entre guerre et politique et de la possibilité
d‟inverser la Formule. L‟intérêt marqué par Lénine pour
le Traité trouve des relais dans la presse communiste
française45. Ce renouveau est ensuite confirmé par une
nouvelle utilisation des théories de Clausewitz pour
penser la stratégie, d‟abord, avant la guerre, avec les
travaux importants du général Lemoine46 qui annonce
de nombreux thèmes qui seront repris par Aron, puis,
pendant la guerre, par le biais des analyses de ceux qui
travaillent dans l‟orbite de la France Libre, Staro47 et
Miksche48 notamment.
Après 1945, les marxistes s‟approprient Clausewitz,
dont l‟insistance sur le rôle de la politique entre natu-
rellement dans leurs vues, même si le débat qui a cours
en Union Soviétique sur l‟opportunité de faire référence
à ce penseur de l‟art militaire bourgeois trouve des relais
en France. C‟est dans ce cadre qu‟il faut inscrire la
nouvelle traduction du Traité opérée en 1955 par Denise
Naville49. Deux débats vont d‟abord structurer les

43 B. Croce, “Action, succès et jugement dans le „Vom Kriege‟ de


Clausewitz”, Revue de métaphysique et de morale, avril 1935,
pp.247-258.
44 Ludendorff, La Guerre totale, Paris, Flammarion, 1936.
45 H. Caspert, “Guerre et politique”, Commune, 1934, n° 13-14, 2e
année, pp. 120-130.
46 Général Lemoine, “En relisant Clausewitz”, Revue Militaire
Française, déc. 1929, p. 257-270, janvier 1930, pp. 5-18, février 1930,
pp. 144-178, avril 1930, pp. 289-304, mai 1930, pp. 5-26.
47 Par exemple, Le critique militaire de la revue La France libre,
La Guerre des cinq continents, Londres, Hamish Hamilton, 1943,
304 p.
48 Ferdinand Otto Miksche, Les Erreurs stratégiques de Hitler,
traduction du capitaine de corvette honoraire André Cogniet, Paris,
Payot, 1945, 204 p.
49 Carl von Clausewitz, De la Guerre, trad. Denise Naville, Paris,
Éditions de Minuit, 1955, 759 p.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 229

réflexions menées à l‟aide des écrits du général prussien,


qui témoignent de la fécondité de ses écrits pour penser
la guerre. La Formule permet-elle aussi de penser les
relations de politique intérieure ? Peut-on distinguer
guerre et politique, alors que la guerre subversive et le
fait nucléaire bouleversent les conditions de l‟emploi de
la force ? Tout au long de cette période, si les militaires,
qu‟il s‟agisse du colonel Berteil50, de Beaufre51, d‟Eric
Muraise52 ou plus tard de Poirier53, rejettent Clausewitz
comme périmé, ce sont des auteurs civils qui dissertent
sur le Traité. Eric Weil54, Louis Germain55 ou André
Glucksmann56, parmi d‟autres, ouvrent ainsi la voie à
Raymond Aron qui va durablement marquer le paysage
de la littérature clausewitzienne. Celui-ci, au terme
d‟une longue réflexion personnelle et d‟une analyse
attentive du Traité et de l‟histoire de sa rédaction, fonde
sa lecture57 sur la primauté de la rationalité politique, le
caractère déterminant des deux sortes de guerre et
l‟irréalité de la guerre absolue. Il relance ainsi le débat
clausewitzien et provoque plusieurs réponses très argu-
mentées, notamment sous la plume de Michel Dobry58 et

50 L. Berteil, De Clausewitz à la guerre froide, Paris, Berger-


Levrault, 1958, 410 p.
51 André Beaufre, Introduction à la stratégie, Paris, Armand
Colin, 1963, 127 p.
52 Eric Muraise, Introduction à l‟histoire militaire, Paris, Lavau-
zelle, 1964, 568 p.
53 L. Poirier, Stratégie théorique III, Paris, Économica-ISC, 1987,
308 p.
54 E. Weil, “Guerre et politique selon Clausewitz”, Revue française
de science politique, vol. 5, n° 2, avril-janvier 1955, pp. 291-314.
55 L.R.F., Germain, “Le concept de l‟État chez Clausewitz”, Revue
administrative, septembre-octobre 1969, 131, pp. 569-575.
56 André Glucksmann, Le Discours de la guerre, Paris, Éditions de
l‟Herne, 1967, 377 p.
57 R. Aron, Penser la guerre Clausewitz, 2 tome I, Paris, Galli-
mard, 1976, 472 p et 365 p.
58 M. Dobry, “Clausewitz et „l‟entre-deux‟ ou quelques difficultés
d‟une recherche de paternité légitime”, Revue française de sociologie,
octobre-décembre 1976, pp. 652-664.
230 Stratégique

d‟Emmanuel Terray59 qui contestent notamment l‟irréa-


lité de la guerre absolue.
Après ce qu‟il faut qualifier d‟ère aronienne,
Clausewitz connaît à nouveau une éclipse relative
durant la dernière décennie de la guerre froide, même si
des auteurs comme Alain Joxe60 s‟attachent à éclairer la
situation stratégique à l‟aide des théories clausewit-
ziennes. La période qui s‟achève en 1990 a donc été, à
bien des égards, une longue réflexion sur la portée exacte
de la Formule. Les questions de la limitation de la
guerre dans un contexte dominé par la crainte de l‟apo-
calypse nucléaire et de l‟étendue exacte du domaine de la
guerre dans le champ politique ont été débattues et ont
permis de mettre en lumière les nombreuses subtilités
de la pensée clausewitzienne. Ce vaste mouvement doit
en définitive beaucoup à Aron d‟une part et aux penseurs
marxistes d‟autre part, l‟un abordant d‟ailleurs la
question de la critique des seconds.

Depuis 1990, la pensée de l’incertitude

Au lendemain de l‟effondrement du pacte de Varso-


vie, les débats autour de Clausewitz connaissent un
certain affaiblissement, peut-être parce que la portée de
l‟œuvre aronienne a pu décourager ceux qui auraient
voulu s‟engager dans cette voie. Pourtant il va renaître
et atteindre un niveau jamais atteint. L‟une des raisons
majeures de ce phénomène tient à l‟influence de la litté-
rature venue des États-Unis, un pays où Clausewitz a
acquis depuis la guerre du Vietnam une place centrale
dans le débat stratégique. Ce sont d‟abord des officiers
qui, marquant le retour des militaires dans le débat,
développent des réflexions personnelles après avoir pris

59 E. Terray, “Violence et calcul Ŕ Raymond Aron lecteur de


Clausewitz”, Revue française de science politique, 1986, vol. 36, n° 2,
pp. 248-267.
60 Alain Joxe, “Clausewitz Ŕ théorie de l‟identité interactionnelle
et passage stratégique de la guerre à la paix”, Cahiers d‟études
stratégiques, n° 40-41, pp. 33-64.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 231

contact avec le “Clausewitz américain”. Ce sont aussi les


ouvrages traduits qui donnent au public français un
aperçu des critiques, par exemple celles de John
Keegan61 et de Martin Van Creveld62. Ce sont enfin des
universitaires qui se livrent à une étude critique de la
compréhension américaine de Clausewitz, notamment
Bruno Colson63 et Christopher Wasinski64. Parallèle-
ment à ce phénomène d‟importation, on assiste à une
nouvelle vague de traductions ; deux nouvelles versions
du Traité65 et des textes inédits s‟ajoutent à la réédition
de traductions plus anciennes66. En dépit des critiques
récurrentes sur la pertinence du Traité, développées
notamment à travers le prisme de la pensée navale, mais
aussi sur fond d‟une mouvement plus large de constat
d‟une dégénérescence du phénomène guerrier, ce mouve-
ment est accompagné par de nombreux articles de vulga-
risation et par l‟utilisation des théories clausewitziennes
dans des cercles jusqu‟alors peu familiers avec la pensée
militaire et dans les milieux des affaires67. Ce bruit de
fond voit émerger quelques œuvres majeures qui
partagent une thématique générale, celle de l‟incertitude
et de la liberté humaine. S‟inscrivent dans ce cadre les

61 John Keegan, Histoire de la guerre : du néolithique à la guerre


du Golfe, Paris, Dagorno, 1998, 487 p.
62 Martin Van Creveld, La Transformation de la guerre, Paris,
Éditions du Rocher, 1998, 318 p.
63 Bruno Colson, “La stratégie américaine de sécurité et la criti-
que de Clausewitz”, Stratégique, 2000, n° 76, pp. 151-164.
64 Christophe Wasinski, Clausewitz et le discours stratégique amé-
ricain de la fin de la deuxième guerre mondiale à nos jours, Namur,
thèse de licence, 1999.
65 Carl von Clausewitz, De la Guerre, trad. Laurent Murawiec,
Paris, Librairie académique Perrin, 1999, 348 p. et Carl von Clause-
witz, De la Guerre, trad. Nicolas Waquet, Paris, Éditions Rivages,
2006, 364 p.
66 Par exemple, Carl von Clausewitz, Principes fondamentaux de
stratégie militaire, trad. Grégoire Chamayou, Paris, Mille et une
nuits, 2006, 93 p.
67 Par exemple, Gil Fievet, De la Stratégie. L‟expérience militaire
au service de l‟entreprise, Paris, InterEditions, 1993, 267 p.
232 Stratégique

réflexions d‟Alexis Philonenko68, d‟Herbé Guineret69,


d‟Emmanuel Terray70 et finalement de René Girard71 ;
ainsi s‟affirme un renouveau du débat clausewitzien,
dont la tonalité générale est assez critique vis-à-vis des
thèses de Raymond Aron. La première décennie du XXIe
siècle s‟affirme d‟ores et déjà comme la période la plus
riche en matière d‟études clausewitziennes depuis ses
origines en 1807.

Deux siècles de réflexion sur la guerre

Lorsque l‟on fait le bilan de ces deux cent ans de


présence de Clausewitz dans le débat français, la diver-
sité des interprétations comme de leurs auteurs ne
manque pas d‟interroger. Ce qui transparaît dans l‟his-
toire de la lecture de Clausewitz en France, ce sont des
grandes périodes qui semblent peu en rapport les unes
avec les autres. La bibliographie clausewitzienne anté-
rieure à la guerre de 1870 semble quasiment oubliée
durant la période suivante, au point que La Barre
Duparcq donne l‟impression, dans ses réflexions posté-
rieures à la guerre franco-prussienne, d‟avoir oublié son
propre livre sur Clausewitz72. Il y a une certaine unité
du débat entre 1870 et 1930, même s‟il n‟est pas concep-
tuellement très riche, mais de la même façon, les élé-
ments de continuité sont assez minces avec la période
qui suit. À partir de 1930, la question des forces morales
est oubliée, et le Traité semble se réduire à la seule
Formule. Encore ne peut-on pas, le plus souvent, parler

68 Alexis Philonenko, “Clausewitz ou l‟œuvre inachevée : l‟esprit


de la guerre”, Revue de métaphysique et de morale, octobre-décembre
1990, pp. 471-511.
69 Hervé Guineret, Clausewitz et la guerre, Paris, PUF, 124 p.
70 Emmanuel Terray, Clausewitz, Paris, Fayard, 1999, 269 p.
71 René Girard, Achever Clausewitz, Entretiens avec Benoît Chan-
tre, Paris, Carnets Nord, 2007, 368 p.
72 Par exemple, Ed. de La Barre Duparcq, “Principes de la guerre
mis à la portée de tous”, Journal des sciences militaires, 8e série,
tome 12, 1875.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 233

de débat : les textes “clausewitziens” se répondent rare-


ment ; ils s‟inscrivent le plus souvent dans d‟autres
débats, plus englobants. Enfin, la période ouverte depuis
1990 paraît ignorer la littérature qui l‟a précédée. La
Formule n‟est plus véritablement au cœur du débat, et
Aron passe peu à peu dans l‟oubli du grand public, alors
que son interprétation du Traité se trouve sous le feu
croisé des critiques de ceux qui se penchent sur
Clausewitz, ainsi Joxe, Guineret, Terray ou Girard.
C‟est pourtant ce dernier constat qui permet de
mettre en évidence l‟élément de continuité qui est peut-
être le plus important dans la réception de Clausewitz en
France. En contraste avec des études et des interpré-
tations très variées, la critique de Clausewitz apparaît
stable et cohérente. L‟obscurité des propos, d‟abord, est
mise en exergue par l‟ensemble des commentateurs, qui
peuvent ensuite regretter les interprétations, à leurs
yeux abusives et erronées, qui ont été faites du Traité.
Le deuxième élément de critique récurrent est celui de la
péremption, qui apparaît dès les lendemains de la guerre
de 1870 et qui sera ensuite régulièrement mis en avant.
Clausewitz est assimilé aux batailles désormais dépas-
sées de la guerre napoléonienne, aux massacres de la
guerre de 1914-1918, à une conception de la continuité
de la guerre et de la politique rendue caduque par l‟arme
nucléaire, avant de se voir condamné avec le phénomène
guerrier lui-même, lorsque celui-ci est réputé appartenir
au passé. Le troisième élément de critique est plus fon-
damental. Il vise une certaine conception de la guerre. Il
se formule de façon différente en fonction des époques et
des auteurs, et souvent avec une part d‟exagération,
mais, en définitive, il rapproche, parmi les plus mar-
quants, Jomini, Grouard, Gros Long, Liddell Hart,
Gallois, Beaufre et Poirier. Il porte sur la nature de la
guerre. Peut-on atteindre les objectifs de la guerre au
moindre coût ? Fondamentalement, Clausewitz répond
que ce n‟est pas la première question à se poser, car la
guerre est toujours sanglante, elle est toujours une lutte
de volontés, et y répugner lorsqu‟elle est nécessaire, c‟est
234 Stratégique

l‟avoir déjà perdue. Les critiques de Clausewitz refusent


de s‟engager dans cette direction. Pour eux, il est possi-
ble de réduire le coût de cette lutte des volontés grâce à
la raison, qui, non seulement, doit permettre de trouver
les moyens les plus appropriés au problème posé, mais,
surtout, doit permettre d‟éviter la confrontation directe
avec l‟adversaire.
Deux remarques peuvent être faites à ce sujet. La
première a trait à la perception du théoricien prussien.
Les penseurs qui prônent une guerre énergique ou, plus
tard, comme Ludendorff, une guerre totale se montrent
en général critiques de Clausewitz, qu‟ils trouvent, à
l‟examen, trop modéré. Se rattachent à cette tendance
ceux qui estiment que l‟interprétation aronienne de la
Formule, qui met en avant le moyen de limiter la guerre,
n‟est pas réaliste. En dépit des accusations de Liddell
Hart, du colonel Gros Long et de leurs successeurs, ce
n‟est pas parce qu‟ils ont mal compris Clausewitz que ces
auteurs ont soutenu leurs théories : ils les ont soutenues,
le plus souvent, contre Clausewitz. L‟opinion d‟un
Liddell Hart selon lequel les défauts de rédaction du
Traité devaient inévitablement aboutir à une telle
lecture apparaît donc, à l‟examen, largement infondée.
La deuxième remarque s‟écrit en corollaire de la
première. Tant Clausewitz que ceux qui l‟ont critiqué
s‟inscrivent dans une perspective de méfiance vis-à-vis
de la guerre. Mais alors que le premier met en garde
contre ses conséquences inéluctables, les seconds déve-
loppent une théorie de négation de ses excès, voire même
de négation de la guerre. Ceci rejoint d‟ailleurs d‟une
certaine façon le débat sur les limites conceptuelles de la
guerre : si elle est un phénomène à part de la société, elle
peut, en dépit de ses horreurs, être limitée, voire évitée.
C‟est une interprétation possible de Clausewitz, dévelop-
pée notamment par Aron. En revanche, c‟est pour
refuser la guerre en tant que telle que les critiques de
Clausewitz souhaitent des solutions plus raisonnables
qui, pour atteindre les mêmes buts, font appel à des
moyens non-militaires ; c‟est alors l‟ensemble de la
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 235

société qui est imprégnée par l‟antagonisme guerrier.


Pour ces auteurs, celui-ci sera dilué, alors que les théo-
ries clausewitziennes suggèrent qu‟il va au contraire
rendre belliqueuses l‟ensemble des relations sociales.
Au-delà de la seule dimension de la critique de
Clausewitz, l‟histoire de sa réception met en lumière
d‟autres lignes de continuité plus positives. Il y a
d‟abord, en dépit de l‟oubli qui vient invariablement
recouvrir les réflexions du passé, un phénomène d‟“effet
cliquet”, ou d‟“accumulation”. Ce qui a été mis en évi-
dence dans la pensée clausewitzienne n‟est pas toujours
utilisé dans les périodes qui suivent, mais n‟est pas pour
autant remis en cause, ou, au moins, reste en toile de
fond implicite des études à venir. Il s‟agit moins,
d‟ailleurs, d‟éléments précis de la théorie ou de son
interprétation que de la stature générale de l‟œuvre dans
le répertoire des penseurs militaires et des philosophes
de la guerre. Ainsi, la phase de découverte est-elle bien
faite une fois pour toutes entre 1840 et 1870, et si, après,
il y a prise de conscience nouvelle de l‟intérêt de Clau-
sewitz, c‟est bien d‟une redécouverte qu‟il s‟agit. De
même, la prise de conscience de la portée philosophique
du Traité intervient-elle au travers des écrits de Cardot
et de Dragomirov et n‟est-elle plus durablement remise
en cause. Chacune des phases de la réflexion clausewit-
zienne ajoute à l‟autorité de Clausewitz qui, s‟il reste
toujours cet auteur un peu mystérieux, davantage cité
que lu, constitue, quelle que soit la période, une caution
de sérieux pour les auteurs.
Cet effet d‟accumulation se combine aux mouve-
ments de la critique, ce qui explique sans doute ce vaste
et permanent mouvement d‟oscillations : à des phases à
fort contenu clausewitzien succèdent invariablement des
périodes où la présence de Clausewitz dans le débat
semble s‟effacer. On observe souvent dans ces périodes
l‟apport d‟auteurs d‟origine étrangère qui relancent le
débat : Savoye et les Allemands avant 1870, Croce,
Liddell Hart, Lénine, Ludendorff et Staro dans les
années 30 et 40, les Américains dans les années 1990. Il
236 Stratégique

s‟agit là d‟une manifestation très claire de continuité, à


la fois temporelle et thématique. Si les sujets abordés
par les auteurs qui utilisent Clausewitz sont extrême-
ment variés, ils sont aussi assez homogènes dans une
période donnée, alors même que ceux qui les traitent le
font très largement indépendamment les uns des autres.
Sans doute, il y a là un phénomène très naturel de
concordance avec un débat plus vaste dont les réflexions
qui utilisent Clausewitz ne sont que des fractions très
marginales, mais cette explication ne saurait suffire à
elle seule. Chaque époque semble trouver dans Clause-
witz des éléments de réponse à une question dominante,
celle des forces morales, puis, durant la guerre froide
celle du rôle de la politique pour limiter la guerre, avant
finalement, dans la période actuelle, de rechercher des
éléments pour penser l‟incertitude de l‟action humaine.
Pourtant la réflexion clausewitzienne a certaine-
ment été sujette à davantage de débats que bien d‟autres
interprétations d‟œuvres intellectuelles. Certes, comme
Pierre Hadot l‟a fait remarquer, “écrire l‟histoire de la
pensée, c‟est écrire l‟histoire des contresens”73, mais s‟agis-
sant de Clausewitz, le phénomène a pris une ampleur
telle qu‟il incite à aller plus loin. Au-delà d‟une subs-
tance qui semble insaisissable, la question se pose de
savoir si un lien existe entre la rhétorique développée
par Clausewitz et sa notoriété jamais démentie. Si l‟on
met de côté le caractère inachevé de l‟œuvre et les pro-
blèmes de traduction, il faut s‟interroger sur la méthode
de l‟auteur. Clausewitz fait figure d‟exception parmi les
écrivains militaires en étant l‟un des seuls à conjuguer
une véritable expérience du champ de bataille à une
pensée théorique à la richesse sans doute inégalée. À
l‟image de la vie de son auteur, Vom Kriege doit sa phy-
sionomie si particulière à un aller et retour incessant
entre le monde de la théorie, que Clausewitz veille à ne
jamais laisser s‟échapper des vicissitudes de la réalité, et

73 Pierre Hadot, Le Voile d‟Isis. Essai sur l‟idée de nature, Paris,


Gallimard, 2004, p. 35.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 237

le monde réel, dont chacun des aspects doit être relié à


une donnée de la philosophie. Il n‟est donc pas surpre-
nant que le brouillard de la guerre dont il a si bien décrit
les effets dans la fureur de la bataille semble avoir aussi
recouvert les paysages chaotiques de la théorie d‟un voile
impénétrable.
C‟est bien dans cette correspondance entre la
théorie de la guerre et la guerre elle-même qu‟il faut
rechercher l‟explication de la pédagogie clausewitzienne.
“La théorie doit être une observation, non une doctrine”74,
écrit d‟ailleurs le général prussien, qui poursuit :
C‟est une investigation analytique de l‟objet qui
aboutit à sa connaissance exacte, et, appliquée
à l‟expérience, en l‟occurrence à l‟histoire de la
guerre, entraîne la familiarité avec cet objet.
Plus elle atteint ce but, plus elle passe de la
forme objective d‟un savoir à la forme subjec-
tive d‟un pouvoir, et plus son efficacité se
révélera même si la nature de la chose n‟admet
pas d‟autre décision que celle du talent ; c‟est
par celui-ci qu‟elle deviendra efficace75.

La méthode clausewitzienne passe donc bien par


une soumission à l‟incertitude caractérisant la guerre. Il
ne s‟agit pas de résoudre les difficultés auxquelles le chef
de guerre est confronté, car l‟énonciation d‟une solution,
à supposer qu‟elle soit possible, briderait sa liberté, mais
au contraire de lui permettre d‟accomplir cette liberté :
La théorie… est destinée à éduquer l‟esprit du
futur chef de guerre, disons plutôt à guider son
auto-éducation et non à l‟accompagner sur le
champ de bataille, tout comme un pédagogue
avisé oriente et facilite le développement spiri-
tuel du jeune homme sans pour autant le tenir
en laisse tout au long de sa vie76.

74 Carl von Clausewitz, De la Guerre, op. cit., p. 134.


75 Ibidem, p. 135.
76 Ibidem, p. 135.
238 Stratégique

Certes, cette auto-éducation est avant tout celle du


futur chef de guerre ; mais dans la mesure où il faut
tendre à ce que “l‟absurde différence entre théorie et
pratique disparaisse complètement”77, la correspondance
entre la guerre et sa théorie est indissociable d‟une
correspondance entre le chef de guerre et le penseur de
la guerre. Dès lors, l‟auto-éducation est aussi celle du
penseur, à qui il ne peut s‟agir de fournir une théorie
univoque de la guerre, mais dont il faut aider le dévelop-
pement. Pour le penseur militaire aussi, la connaissance
objective de l‟objet guerre doit permettre l‟acquisition
d‟un pouvoir subjectif de réflexion par le biais du talent
individuel. Clausewitz invitait d‟ailleurs ses successeurs
à poursuivre sa tâche dans cette optique :
Tel qu‟il est, le manuscrit sur la conduite de la
grande guerre qu‟on trouvera après ma mort ne
peut être considéré que comme un assemblage
de fragments qui devrait servir à l‟élaboration
d‟une théorie de la grande guerre78.

Et de même que la guerre est le domaine du hasard


et de l‟incertitude, la recherche de la théorie de la guerre
est marquée par la difficulté dans un contexte sans cesse
changeant. C‟est pourquoi Clausewitz incite sans doute
davantage chacun à mener sa propre réflexion qu‟il ne
suggère de solutions définitives.
Clausewitz suscite donc lui-même les controverses
qui marquent sa postérité. Cette pédagogie particulière
rend compte à la fois des critiques, des accusations de
péremption et de l‟homogénéité de la réflexion de chaque
période. Cette interaction entre Clausewitz et la pensée
montre que l‟histoire de la postérité de Clausewitz en
France est aussi l‟histoire de la réflexion sur la guerre.
Sans doute, Clausewitz est absent à certaines périodes
ou dans certaines parties du débat. Pourtant, l‟histoire
de sa réception donne une vision cohérente et éclairante

77 Ibidem, p. 136.
78 Ibidem, pp. 43-44.
Clausewitz et la réflexion sur la guerre en France 239

de la façon dont la guerre a pu être pensée au fil des


décennies. Or la théorie et le personnage de Clausewitz
semblent entretenir un certain parallélisme avec la
postérité qu‟ils ont engendrée.
L‟histoire de la réception de Clausewitz en France
s‟articule en grandes étapes assez régulières puisqu‟elles
s‟étendent chacune sur six décennies, la dernière étant
encore en cours. Après la phase de découverte, on en
distingue trois, si l‟on inclut la période contemporaine.
La première est placée sous le signe des forces morales,
de l‟énergie guerrière appelée de leurs vœux par de
nombreux lecteurs de Clausewitz. La deuxième est
marquée par la place centrale de la Formule, et, plus
largement, de l‟entendement politique comme moyen de
limiter la guerre. La troisième, enfin, semble placée sous
le sceau de l‟incertitude et de la liberté humaine dans
l‟action. On note d‟ailleurs qu‟une période ne succède à
une autre qu‟après une période d‟absence relative de
Clausewitz durant une à deux décennies. C‟est le cas de
l‟entre deux guerres, puis de la période 1980-1995.
Comment ne pas remarquer que la lecture de Clausewitz
semble s‟être organisée autour des trois pôles de la tri-
nité paradoxale qu‟il avait lui-même décrite, la passion,
l‟entendement et la liberté de l‟âme ? Quoique notable,
cette particularité ne fait que rendre compte de la capa-
cité du concept de la trinité à rendre compte de la réalité
changeante de la guerre. Une étude entière devrait
encore être consacrée à une approche comparée des
différents débats nationaux, tenant compte de leurs
interactions. Il est certain que la France offre une des
bibliographies clausewitziennes les plus fournies et les
plus durables.
On peut aussi noter une certaine correspondance
entre l‟itinéraire intellectuel de Clausewitz et les conclu-
sions que ses lecteurs ont tirées de leur étude. Aron a
mis en évidence de manière convaincante l‟évolution de
la pensée de l‟auteur du Traité qui, s‟il a initialement
tendance à prôner une guerre sans retenue qui se
rapproche de sa forme absolue, évolue à partir de 1827,
240 Stratégique

lorsqu‟il élabore la théorie des deux sortes de guerre et


qu‟il montre peu à peu sa préférence pour une guerre
limitée. De la même façon, si les lecteurs de Clausewitz
ont d‟abord eu tendance à voir dans son œuvre une
source d‟énergie pour conduire une guerre proche de sa
forme absolue, l‟histoire de la lecture de Clausewitz est
aussi celle de la découverte de la modération qui se
dégage de sa lecture. L‟œuvre d‟Aron est bien entendu
une étape marquante de ce processus, mais de nombreux
écrits récents vont dans le même sens, tendance reflétée
par exemple dans les articles de Philonenko. Si cette
correspondance trouve peu de véritables explications,
elle s‟inscrit dans un phénomène plus large. Certes,
historiquement, les phases de modération de la guerre
ont alterné avec des phases où la guerre sort de ses
entraves, et la période de guerre limitée actuelle n‟est
pas sans rappeler à certains égards le milieu du XIXe
siècle, lorsque Clausewitz émergeait dans le débat mili-
taire français. Pourtant, l‟interrogation de l‟homme sur
la nature de la guerre n‟a jamais paru aussi poussée que
depuis un siècle, et cette interrogation entretient un
rapport très étroit avec la volonté plus partagée qu‟elle
ne l‟a jamais été sans doute d‟éviter la guerre, en dépit
des conflits qui subsistent. Cette conclusion tend à
rejoindre l‟intuition de René Girard, qui écrit : “ce n‟est
pas avec de l‟antimilitarisme qu‟on règlera son compte à
la guerre, c‟est en lisant De la Guerre au plus près.
L‟émotion littéraire est un élixir qui démystifie de la
manière la plus honorable qui soit. Comprendre à fond la
guerre, c‟est ne plus pouvoir être guerrier”79 Il ne fait pas
de doute que Clausewitz a joué un rôle important dans
ce processus, et tout particulièrement en France. Celui
qui a le plus fait pour montrer ce qu‟est la “vraie guerre”
aura-t-il été aussi un des artisans de sa modération, ou
comme le pense encore René Girard, un des prophètes de
sa substitution par la violence extrême et généralisée ?

79 René Girard, op. cit., p. 258.


Rapport de soutenance de la thèse
pour le doctorat en histoire
de Bruno Durieux
“Clausewitz et la réflexion sur la
guerre en France, 1807-2007”

Jury, M. Jean-Pierre Bois, professeur à l‟Université


de Nantes, président du jury ; M. Hervé Coutau-Bégarie,
directeur d‟études à l‟Ecole pratique des Hautes Études ;
M. le général d‟armée Jean-Louis Georgelin, chef d‟état-
major des Armées ; M. Bruno Colson, doyen de la Faculté
de Droit des Facultés universitaires Notre-Dame de la
Paix de Namur ; M. Jean-Jacques Langendorf, président
de l‟Institut für vergleichende Taktik Ŕ Vienne ; M. Hew
Strachan, Chichele professor of War Studies à l‟Univer-
sité d‟Oxford.

La composition du jury réuni le 6 décembre 2007 à


l‟Ecole Militaire pour la soutenance de la thèse pour le
doctorat en histoire de M. Bruno Durieux indique par sa
composition internationale et la présence du général
Georgelin, chef d‟état-major des Armées, l‟importance
immédiatement reconnue du travail présenté.

Le président du jury a d‟abord invité M. Bruno


Durieux à exposer les objectifs et les résultats d‟une
recherche que lui-même inscrit dans son profil de
carrière.
C‟est l‟histoire des débats sur la pensée de
Clausewitz et du rôle qu‟ils ont joué dans la vie
intellectuelle française qui est l‟objet de cette thèse, dont
les sources sont constituées essentiellement par les fonds
de l‟Ecole Militaire, ancienne Ecole supérieure de guerre.
L‟un des traits les plus frappants de la postérité de
242 Stratégique

Clausewitz est sans doute le décalage entre la notoriété


importante de l‟écrivain prussien, et la méconnaissance
régulièrement dénoncée de ses théories. De nombreux
points de l‟interprétation de Vom Kriege prêtent à con-
troverse, en raison des concepts que Clausewitz a
introduits pour décrire le phénomène de la guerre. Le
premier est sans doute celui de guerre absolue, affronte-
ment total caractérisé par une ascension inéluctable à la
violence extrême, notion compétée par celle de guerre
réelle, pour tenir compte de l‟influence de la politique, de
la nature des hommes qui combattent, des passions des
peuples et des multiples circonstances d‟un conflit. Ayant
défini l‟essence du phénomène, Clausewitz expose ensui-
te les éléments nécessaires à une théorie de la guerre et
les difficultés de toute critique historique. Clausewitz
évoque ainsi longuement les forces morales et introduit
sa définition de la stratégie, usage des combats aux fins
de la guerre, par opposition à la tactique, usage des
forces dans le combat. Elle est prolongée par la distinc-
tion entre le but politique de la guerre et le but militaire,
interne à la guerre.
Autre question posée par la thèse, celle de
l‟influence d‟une œuvre littéraire, notamment après la
disparition de l‟auteur : comment cette œuvre concourt-
elle à un débat qui évolue au rythme des hommes et des
événements ? Le cas de Clausewitz est d‟autant plus
intéressant qu‟il a fait l‟objet de lectures couvrant un
spectre très large, depuis celle de Raymond Aron qui a
mis au service de sa réflexion des connaissances accumu-
lées durant une vie de travail, jusqu‟à tous ceux qui n‟ont
pas lu mais souvent cité Clausewitz pour remédier à la
faiblesse de leur réflexion et de leur culture. Il est vrai
qu‟il existe une difficulté spécifique à l‟histoire des idées ;
comment aborder le lien entre la réalité des événements
et les idées qui se sont exprimées en leur sein, comment
justifier la délimitation arbitraire d‟un sujet alors que le
débat intellectuel s‟affranchit des limites entre ses com-
posantes, comment ne pas tenir compte de la modifi-
cation du sens du sujet choisi lui-même au cours du
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 243

temps, comment enfin ne pas relever l‟étonnante perma-


nence de certaines des questions posées par les commen-
tateurs ? L‟étude de la postérité d‟un auteur offre la
perspective de fournir une image différente et originale
du thème dominant qu‟il a traité. L‟étude des références
à Clausewitz et des interprétations qu‟il a suscitées
laisse ainsi espérer une vision originale de la façon dont
depuis deux siècles la guerre a pu être pensée en tant
que phénomène ; elle permet d‟appréhender les rapports
qu‟elle entretient avec la tactique, la géographie, la
politique, la philosophe, l‟histoire ou la sociologie.
Une rapide présentation de l‟état du débat relatif
à la place de Clausewitz dans la pensée militaire
occidentale met en évidence l‟intérêt d‟une étude centrée
sur la France, mais étendue à l‟ensemble de la période
écoulée depuis l‟arrivée de Clausewitz dans le débat. Au-
delà de l‟éclairage particulier qu‟elle est susceptible de
donner sur les questions théoriques, elle dot permettre
de répondre à la question de la responsabilité de Clause-
witz dans les théories militaires du début du XXe siècle.
Elle doit permettre aussi de suivre les moments succes-
sifs de l‟interprétation de Clausewitz par les écrivains
militaires français, comme y invitait Raymond Aron
dans une communication présentée en 1976 à l‟Ecole
supérieure de guerre. Elle doit enfin indiquer comment
Clausewitz a survécu au discrédit relatif dont il a été
l‟objet entre les deux guerres, et suggérer quel peut être
le statut de la pensée clausewitzienne dans le paysage
intellectuel contemporain.
Le candidat présente enfin brièvement la métho-
dologie, les sources et le plan de cette recherche. Le
recensement des œuvres a obéi à quelques règles sim-
ples, ainsi tenir pour un critère fondamental la mention
explicite du nom du général prussien, avec une explora-
tion systématique des ouvrages et revues constituant le
fonds de la bibliothèque historique de l‟École militaire,
héritière de la bibliothèque de l‟Ecole supérieure de
guerre. Illusoire, le souci d‟exhaustivité a été remplacé
par celui de fonder l‟étude sur un échantillon suffisam-
244 Stratégique

ment représentatif. Une distinction précise a été faite


entre les écrits qui font directement partie de la littéra-
ture clausewitzienne, soit qu‟ils étudient la pensée du
théoricien, soit qu‟ils la critiquent, et ceux qui ne con-
tiennent que des citations fugitives, qui permettent
néanmoins d‟apprécier la diffusion de Clausewitz. Pour
rendre compte du fond du débat, le principe retenu a
consisté à regrouper, dans un fil globalement chronolo-
gique, les textes en fonction des thèmes qu‟ils abordent.
Le plan suivi est net : une première période s‟étend de la
vie de Clausewitz à la guerre franco-prussienne de 1870-
1871, époque des premières apparitions du penseur
prussien dans le débat militaire française, sorte de
découverte sans grand éclat ; la seconde période s‟étend
de 1871 aux années1930, Clausewitz étant redécouvert,
utilisé et contesté pour penser la guerre à venir, avec
comme thème majeur la question de la supériorité de la
défense, qui donne son unité au débat ; à partir des
années 1930 jusqu‟à la fin de la guerre froide, la question
des forces morales semble largement oubliée, c‟est
l‟apparition d‟un nouveau Clausewitz, avec au cœur de
débat l‟interprétation de la Formule, et donc de la
fonction et de la place de la guerre, marquée par la
prédominance des auteurs civils. L‟hypothèse peut être
raisonnablement faite de la cohérence d‟une quatrième
période qui prendrait son départ au lendemain de la fin
de l‟affrontement bipolaire, ignorant la littérature qui l‟a
précédée.
Il y a pourtant une certaine continuité dans le
débat, au moins en ce que tous les auteurs s‟inscrivent
dans une perspective de méfiance à l‟égard de la guerre,
mais alors que Clausewitz met en garde contre ses
conséquences inéluctables, les seconds développent une
théorie de négation de ses excès. Mais il y a d‟autres
lignes de continuité, ainsi, en dépit de l‟oubli qui vient
invariablement recouvrir les réflexions du passé, le fait
que ce qui est mis en évidence dans la pensée de Clau-
sewitz n‟est pas remis en cause dans les études à venir,
d‟où un effet d‟accumulation combiné aux mouvements
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 245

de la critique. Sous une autre forme, chaque époque


semble trouver dans Clausewitz des éléments de réponse
à une question dominante, celle des forces morales, puis,
durant la guerre froide, celle du rôle de la politique pour
limiter la guerre, avant finalement, dans la période
actuelle, d‟y rechercher des éléments pour penser l‟incer-
titude de l‟action humaine.

Le président remercie le candidat pour son exposé


liminaire et donne la parole au professeur Coutau-
Bégarie, directeur de recherches.
Celui-ci exprime d‟abord sa satisfaction et sa joie
de voir aboutir cet imposant travail entrepris il y a
plusieurs années à l‟occasion du passage du lieutenant-
colonel Benoît Durieux au CID (Collège Interarmées de
Défense). Il avait profité de sa scolarité pour préparer un
diplôme d‟études approfondies sur la réception de
Clausewitz en France jusqu‟en 1870. C‟est l‟annexe de ce
DEA qui a été publiée sous le titre Relire De la guerre de
Clausewitz, résumé qui remplace avantageusement celui
du général Palat, utile en son temps mais passablement
dépassé. A la suite de ce DEA, le candidat a élargi ses
recherches pour aboutir à cette thèse qui est à bien des
égards un modèle. Elle témoigne d‟un effort dont il faut
espérer qu‟il suscitera des émules. En effet, le colonel
Durieux est le deuxième breveté à soutenir une thèse de
sciences humaines après le colonel Michel Grintchenko,
dont le travail considérable sur la pacification en Indo-
chine va prochainement être publié. Ils préfigurent cette
évolution de l‟enseignement supérieur dans le cadre du
processus LMD actuellement à l‟étude. Il est important
que les armées se dotent d‟un noyau d‟officiers docteurs
capables d‟encadrer intellectuellement et institution-
nellement une recherche de plus en plus nécessaire, de
plus en plus élaborée. D‟autres thèses sont en prépa-
ration, certaines vont bientôt aboutir. Il faut espérer que
le mouvement s‟amplifiera et qu‟aux docteurs succède-
ront bientôt des habilités. Il est tout de même extraor-
dinaire de penser qu‟actuellement il n‟existe aucun
246 Stratégique

docteur habilité à diriger des recherches en service actif


dans les armées françaises. En clair, aucun militaire n‟a,
à ce jour, le droit d‟encadrer une thèse portant sur un
sujet militaire, ni même simplement d‟être désigné
comme rapporteur préliminaire pour juger d‟une thèse.
Cela revient à abandonner la délivrance des diplômes
intéressant l‟institution militaires aux seuls universi-
taires ce qui, objectivement, n‟est pas une situation
saine.
Pour en revenir à la thèse elle-même, un doctorat
doit sanctionner deux qualités : d‟une part l‟aptitude à la
recherche par la découverte de sources inédites ou
inconnues (on peut rester inconnu sans être inédit ; c‟est
la très belle formule de Michel Fleury : “le véritable
inédit c‟est l‟imprimé qu‟on ne lit pas”), d‟autre part la
capacité à exploiter intelligemment les données ainsi
recueillies pour en tirer une synthèse cohérente et
utilisable. Sur ces deux plans, la thèse du colonel
Durieux est une égale réussite.
Sur le plan de la recherche tout d‟abord. La thèse
de Benoît Durieux est presque un modèle d‟exhaustivité.
Certes, dans ce genre d‟exercice, il est impossible de tout
lire et c‟est l‟un des exercices favoris, on devrait presque
dire la gourmandise, d‟un jury de spécialistes que de
traquer la référence oubliée, le plus souvent sans grande
importance théorique ou historique, mais intéressante
pour le compilateur. Le présent jury ne fera pas excep-
tion à cette habitude. Mais il faut surtout souligner
l‟ampleur de la recherche effectuée. Au moins pour la
pensée militaire terrestre, Benoît Durieux a tout lu, ou
presque, en incluant même des prolongements belges ou
suisses d‟une réelle importance pour son sujet et acces-
soirement d‟un réel intérêt diplomatique puisque le jury
inclut un Belge et un Suisse. Le résultat est impression-
nant : on suit Clausewitz à la trace à travers les livres et
les revues et l‟on voit ainsi se dessiner cette généalogie
de la stratégie que le général Poirier appelle de ses
vœux. L‟apport de la thèse est ici tout à fait considérable
et il ne faudrait pas beaucoup d‟efforts pour transformer
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 247

cette thèse sur Clausewitz dans la pensée militaire


française en livre sur la pensée militaire française en
général. L‟exercice serait bien nécessaire, car nous
n‟avons plus eu une telle histoire depuis le livre vieilli, à
maints égards insuffisant, mais néanmoins irrempla-
çable car non remplacé, du colonel Carrias, La Pensée
militaire française, qui va bientôt fêter son demi-siècle
(1960). Il est vrai que la lacune est partiellement com-
blée par un livre remarquable, complet et précis, qui
vient juste d‟être publié sous le titre Minerve et Athéna.
Le problème est que Lars Wedin est Suédois et qu‟il a
écrit son livre dans sa langue, ce qui risque de limiter
quelque peu sa diffusion en France.
Comparativement les autres domaines de la
pensée sont moins bien traités. Il a fallu que le directeur
de thèse insiste quelque peu pour que la pensée navale
soit prise en compte et elle reste, malgré tout, réduite à
la portion congrue. Ce pauvre amiral Castex aurait
quand même mérité davantage, car les Théories straté-
giques restent l‟un des monuments de la pensée straté-
gique française. Il est vrai que Clausewitz n‟a rien écrit
sur la mer, n‟a même jamais semblé prendre en compte
l‟existence de l‟élément marin dans sa réflexion, au point
que l‟association Clausewitz et stratégie maritime res-
semble à un oxymore. Mais, tout de même, en cherchant
bien on trouve des stratégistes maritimes clausewit-
ziens. Corbett a été le plus illustre d‟entre eux, il est
signalé rapidement dans la thèse. Il eût été bon de
signaler également cet être extraordinaire, Herbert
Rosinski, dont le Commentaire de Mahan a été publié en
français il y a plus de 10 ans, ainsi que quelques autres
textes dans lesquels l‟influence de Clausewitz transpa-
raît constamment. La remarque est la même pour la
pensée aérienne. Certes la tyrannie de la méthode maté-
rielle y a fortement limité l‟influence de Clausewitz,
mais, là aussi, une recherche systématique ferait proba-
blement apparaître des indices nettement plus nom-
breux.
248 Stratégique

Enfin se pose l‟immense problème de la réception


de Clausewitz chez les civils. La thèse consacre des
développements intéressants à Raymond Aron, la réfé-
rence inévitable, développements d‟autant plus précieux
que le grand livre de Christian Malis Raymond Aron et le
débat stratégique français s‟arrête en 1966, donc avant
les années de Penser la guerre. Elle évoque également,
plus rapidement, le livre, à peine sorti des presses, de
René Girard, Achever Clausewitz, livre saisissant, appelé
à une postérité durable. Clausewitz n‟y est qu‟un pré-
texte et il est probable que le général prussien s‟éton-
nerait de l‟interprétation qui y est donnée de sa pensée :
même si Aron a un peu trop voulu faire de Clausewitz un
pré-Aron germanique, il est quand même certain que la
formule “la guerre comme continuation de la politique
par d‟autres moyens” est plus juste, en tout cas plus
centrale que la guerre comme “manifestation des ténè-
bres extérieures”. Mais, au-delà de ces auteurs immen-
ses, il y en a beaucoup d‟autres. La thèse en évoque un
certain nombre, y compris des travaux universitaires
inédits. On aurait peut-être pu pousser davantage
l‟enquête, à propos de l‟influence de Clausewitz dans la
littérature par exemple, Jean Jacques Langendorf a écrit
un Éloge funèbre du maréchal von Lignitz qui mérite
d‟être inclus dans le champ d‟investigation. N‟y a-t-il rien
à glaner chez Proust ? Gustave Le Bon n‟a pas cité
nommément Clausewitz, mais ses ouvrages parus
durant la Grande Guerre contiennent des allusions indi-
rectes. Plus généralement, il faudrait étudier systémati-
quement ces revues comme La Revue des deux mondes,
la Revue universelle, la Revue de Paris, la Revue hebdo-
madaire, la Revue bleue. Un chercheur courageux
pourrait s‟attaquer aux journaux : L‟Action française
avait un commentateur militaire souvent de très haut
niveau (en 1918 c‟était Pierre Gaxotte, en 1939 Thierry
Maulnier).
Une telle quête est sans fin et nul ne pourra
jamais prétendre avoir fait le tour de la réception d‟un
auteur comme Clausewitz. Mais Benoît Durieux a
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 249

apporté une contribution immense et il ne laisse à ses


successeurs que des miettes.
Sur le plan de l‟intelligence, de l‟exploitation des
données, la thèse du colonel Durieux est également
remarquable. La table des matières est d‟une limpidité
presque thomiste. Tout s‟enchaîne avec clarté et sans
effort. On voit ainsi Clausewitz apprivoisé, critiqué,
rejeté, adapté par les écoles historique, matérielle… Des
titres expressifs renforcent encore la facilité d‟orienta-
tion dans un texte d‟un volume respectable, mais
d‟autant plus agréable à lire que l‟érudition est servie
par une plume agréable et alerte. Il y a très peu de
fautes d‟impression, très peu d‟erreurs de style ou de
français et cela devient de plus en plus rare, y compris
dans les thèses. On regrettera simplement que le mot
second soit presque toujours employé à la place de
deuxième, alors que second a un sens précis : deuxième
et dernier.
La conclusion fait bien ressortir la spécificité de la
réception de Clausewitz en France. On voit bien com-
ment une référence canonique est adaptée, manipulée au
service des objectifs des commentateurs. La thèse se
présente comme une contribution précieuse à la
compréhension de la culture stratégique française. Sujet
capital qui mériterait d‟être sérieusement repris sur le
modèle de l‟article fondateur de Bruno Colson paru dans
le numéro 53 de Stratégique. En revanche, on aurait pu
souhaiter un élargissement de la perspective dans une
logique comparative. Benoît Durieux a réussi pour la
France ce qu‟avaient fait auparavant Ulrich Marwedel
pour l‟Allemagne, Olaf Rose pour la Russie, Christopher
Bassford, Christophe Wasinski et Stuart Kinross pour le
monde anglo-saxon. Une prochaine étape devrait être le
rapprochement de tous ces travaux : au delà des
différences culturelles, n‟y a-t-il pas des synchronies
entre ces différentes écoles nationales ? La notion de cul-
ture stratégique ne doit-elle pas être complétée ou
concurrencée par celle de génération ? La stratégie ne
s‟enracine pas seulement dans l‟espace, mais également
250 Stratégique

dans le temps ; la géostratégie devrait être rejointe par


une chronostratégie, hautement souhaitable, mais
difficile à concevoir.
Ces quelques réflexions ont simplement pour but
de suggérer des ouvertures et des prolongements à la
mesure de ce travail monumental qui fait honneur à son
auteur et à l‟institution militaire à laquelle il appartient,
mais aussi, un peu, à l‟institution universitaire qui le
reçoit aujourd‟hui.

Après avoir remercié le professeur Coutau Bégarie,


le président a donné la parole au général Georgelin, à
Messieurs les professeur Bruno Colson et Hew Strachan,
et à M. Jean-Jacques Langendorf, dont les interventions,
loin d‟être des monologues successifs, ont été le support
d‟un débat constant, enrichissant et constructif, qui a
mêlé les interventions et les réponses de M. Durieux,.
Afin de respecter la forme de la soutenance, leurs
rapports respectifs se trouvent ici synthétisés par le
président du jury.
Tous en conviennent d‟abord : la thèse que
présente le colonel Benoît Durieux en vue de l‟obtention
du doctorat en histoire de l‟Ecole pratique des Hautes
Études est à tous égards un modèle qui confirme qu‟il est
encore possible de produire des chefs-d‟œuvre dignes des
anciens doctorats d‟État par l‟ampleur de la recherche et
par l‟intelligence des conclusions avec le nouveau régime
des doctorats français, contrairement aux craintes expri-
mées par beaucoup lors de sa création. Si M. Durieux ne
prétend pas à l‟exhaustivité, avec 2 600 références, et
plus de 500 ouvrages directement présentés, il s‟en
approche. Benoît Durieux a vraiment tout lu, au moins
dans le domaine militaire terrestre. Chaque auteur est
analysé avec beaucoup de clarté et de minutie, y compris
dans des textes mineurs. Les sources imprimées sont
complétées par le recours aux dossiers personnels des
principaux commentateurs. Il y a là une mine incroyable
de renseignements, probablement définitive, au moins
pour les écrivains militaires de l‟armée de terre. Enfin, il
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 251

faut noter que l‟originalité de la présentation de sa


bibliographie enrichit encore la thèse : en quelques
lignes, chaque référence est présentée et devient
utilisable.
Mais elle est encore plus importante par son
contenu, que son titre annonce avec modestie : c‟est, plus
que l‟analyse de l‟influence de Clausewitz sur la pensée
militaire française, une analyse approfondie des lectures
françaises de Clausewitz, si souvent compris, cité, étu-
dié, interprété, critiqué, parfois ignoré par les auteurs
français, militaires, politiques ou historiens. Le profes-
seur Strachan fait observer que si Clausewitz détestait
la France, les Français le lui ont bien rendu en le citant
plus souvent qu‟en l‟ayant lu, et M. Langendorf ajoute
que pourtant, la France, elle, ne détestait pas Clause-
witz. Mais les flux et reflux de ces approches viennent
constituer chez M. Durieux le prétexte à une remar-
quable analyse de la pensée militaire française elle-
même. Mieux encore, le sujet de cette thèse, dit le
général Georgelin, c‟est la guerre elle-même. Il ne faut
pas oublier que nos défaites de 1870, 1914 et 1914 sont
des défaites de la pensée militaire, remises ici en
perspective par une double réflexion, sur la structuration
de la pensée militaire, et sur le nature même de la
guerre Ŕ ce qui a manqué le plus à la pensée militaire
française depuis cent cinquante ans. À cet égard, la
thèse est un plaidoyer pour une revitalisation de la
pensée militaire, et semble même appelée à devenir un
classique : les officiers français devront bientôt tous
avoir lu “le Durieux”…
La simple lecture de la table des matières révèle
un plan chronologique classique mais superbement maî-
trisé, chaque commentateur étant placé dans des
sections et des paragraphes aux titres très explicites,
parfois même frappants. La thèse de M. Durieux,
“histoire du débat sur la guerre” selon son expression,
suit donc les étapes chronologiques d‟une histoire
scandée par des guerres perdues Ŕ celle de 1870-71, celle
de 1940 Ŕ ou non gagnées Ŕ celle de 1914, et sous une
252 Stratégique

autre forme la guerre froide. Elle révèle, avec une


remarquable précision, bien des auteurs souvent connus
plus par allusion ou par réduction à quelques formules
que par la lecture de leurs ouvrages théoriques Ŕ ainsi
La Barre Duparcq, ou Derrécagaix Ŕ mais réactualise
aussi les plus grands Ŕ Lewal, Foch Ŕ et approfondit les
plus actuels Ŕ Raymond Aron, Lucien Poirier…
Tout commence par une découverte inscrite dans
une conception de la guerre limitée, jusqu‟à la guerre de
1870-1871 ; puis une récupération principalement au
titre de théoricien des forces morales ; après l‟hécatombe
de la première guerre mondiale, ou plutôt après 1930,
c‟est un Clausewitz faisant le lien entre guerre et politi-
que qui occupe essentiellement la première place, récep-
tion très réductrice et mieux acceptée par les intel-
lectuels que par les militaires ; avec la fin de la Guerre
froide et les mutations en profondeur de la guerre depuis
le début des années 1990, Clausewitz apparaît principa-
lement avec le visage du théoricien de l‟incertitude. Au
fond, le débat n‟a jamais cessé. Ce débat constitue lui-
même le support d‟une pensée française originale extrê-
mement dense, extrêmement informée, assez injuste-
ment méconnue. La redécouverte de la pensée militaire
française au cours des deux siècles passés est l‟un des
apports fondamentaux de la thèse.
Surveillé par la police de Fouché dès son premier
séjour en France, sa détention aux côtés du Prince
Auguste, en 1807, Clausewitz n‟apparaît vraiment dans
la pensée militaire qu‟après sa mort, avec la publication
de l‟ouvrage qui devait faire sa réputation, Vom Kriege,
dont les principes de base ont été, en réalité, vite com-
pris et plus ou moins clairement présentés par Bystrzo-
nowski, Neuens et La Barre Duparcq Ŕ concept de la
guerre absolue et de l‟anéantissement de l‟adversaire,
composantes du phénomène guerrier (forces morales,
stratégie comme usage des combats aux fins de la guerre
distinguée de la tactique qui est l‟usage des forces dans
les combats), distinction entre but politique et but
militaire de la guerre, supériorité de la défense enfin.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 253

Mais la pensée de Clausewitz n‟est pas vraiment reçue,


en un temps marqué par le concept de la guerre limitée,
et dans un pays qui, tout en restant sous l‟impression de
la supériorité de la guerre napoléonienne, oublie toute
réflexion théorique, voire toute préparation à la guerre
européenne, dans les campagnes conduites en Algérie,
qui demandent plus d‟intuition et d‟action que d‟étude…
Au reste, la conviction française de disposer de la
meilleure cavalerie du monde (Despans-Cubières à la
Chambre des Pairs) et de la meilleure infanterie du
monde (Bugeaud à la Chambre des députés), la convic-
tion aussi que l‟ennemi est plutôt l‟Angleterre que la
Prusse, renvoie Clausewitz dans l‟obscurité.
Tout change après la guerre perdue en 1870-1871,
après un temps de stupeur, en gros le temps nécessaire
pour rebâtir une armée, et accepter de comprendre les
raisons d‟une défaite aussi inattendue qu‟indiscutable.
Ce qui devient urgent quand le thème de la revanche
occupe le paysage national, avec l‟affaire Schnaebelé
(1877), avec l‟adoption du canon de 75 (1897). Mais une
remise en réflexion de la guerre n‟a été rendue possible
que grâce au général Lewal, fondateur de l‟Ecole de
Guerre. Ses travaux, considérables, renvoient relative-
ment peu à Clausewitz, mais il en appelle à la fois à
l‟étude de la tactique et au relèvement de la stratégie.
C‟est pourtant bien au sein de l‟Ecole de Guerre que
réapparaît Clausewitz, lu, traduit, diffusé, étudié,
critiqué.
C‟est d‟abord ce qu‟a fait Camon, tentant d‟établir
une filiation entre Moltke et Clausewitz dont il résume
la pensée dans une formule simple : “tout ramener à une
seule grande bataille décisive, maintenir ses forces dans
le plus grand état de concentration” (p. 112). Vient
ensuite le thème de la grande bataille, avec la vision
immense de Lucien Cardot, “qui voit venir” une de ces
luttes grandioses de peuples qui mettent en mouvement
toutes les forces vives d‟un pays et qui ne peuvent se
terminer que par l‟épuisement total d‟un des deux
adversaires “(p. 134). Exaltation des forces morales qui
254 Stratégique

fait abstraction de l‟armement, de la puissance de feu, du


problème concret du mouvement et du commandement
d‟une armée de mobilisation générale, comme le fera
Derrécagaix, théoricien de la guerre absolue (on regrette
ici l‟absence de renvoi aux travaux récents de Jacques
Deschamps, Le général Derrécagaix (1883-1915 et l‟écri-
ture militaire en France au XIXe siècle. La guerre
moderne, 1885, mémoire de maîtrise soutenu en 2005, et
La pensée militaire française de 1870 à 1914. L‟Archéo-
logie d‟une science stratégique, mémoire de DEA soutenu
en 2006, tous deux accessibles à l‟Université de Nantes,
études remarquables qui révèlent le blocage d‟une
pensée vingt ans avant que ce blocage soit celui des
armées de 1914). Suivent Maillard, Bonnal et surtout
Foch, si fortement critiqué par Raymond Aron, qui
conclut à son tour sur une “ère nouvelle”, “celle des
guerres nationales aux allures déchaînées” (p. 173). De
là, la nécessité de chercher la bataille, avec les quatre
composantes de la “friction” clausewitzienne, incertitude,
danger, effort physique et hasard, le tout dans une
atmosphère baignée par la dialectique de l‟affrontement.
Foch pousse son raisonnement à sa limite extrême, avec
la perspective d‟une victoire totale, un gouvernement
incapable de discuter, sans armées, dans un pays sans
capitale, entièrement occupé.
Au fond, ce que montre la thèse, c‟est bien l‟exis-
tence d‟une réelle pensée française, ce qui ne veut pas
dire que la France soit prête, stratégiquement et tacti-
quement, à la guerre qui va effectivement avoir lieu. Il
n‟est pas indifférent de noter qu‟en même temps, Napo-
léon revient à l‟honneur (avec Grouard et les Maximes de
guerre de Napoléon, avec Camon et La guerre napoléo-
nienne), ce qui explique le thème toujours présent de la
bataille décisive. Camon critique fortement Clausewitz,
obsédé par la campagne de Russie, victoire de la
défensive-offensive. Au moins faut-il faire un double
constat : les idées de Clausewitz sont toujours infléchies
en fonction de celles de ses commentateurs, et le débat
qu‟elles ont fait naître autour de certains thèmes
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 255

préférentiels (forces morales, débat sur la bataille, rôles


respectifs de l‟offensive et de la défensive, dialectique des
volontés, rôle de la surprise et de l‟imprévu) est intense.
Il s‟agit bien d‟une réception exclusivement militaire.
Le reflux de l‟écriture sur l‟œuvre de Clausewitz
au cours des années 1901-1910 devrait être remis plus
largement dans le contexte politique international. Pour
un temps, la revanche cède la place au réveil des
concurrences coloniales. Et pour autant, les ouvrages des
vingt années précédentes n‟ont-ils pas été quand même
lus et diffusés ? Il faudrait se le demander. Reste exact
que du point de vue des publications nouvelles, c‟est une
période creuse, et que la lecture de Clausewitz, mais
aussi de von Bernhardi et Freytag, ne se trouve relancée
qu‟à partir de 1911. Il s‟agit alors d‟essais doctrinaux ou
prospectifs qui exaltent l‟importance des forces morales,
comme si le pays tout entier se préparait à l‟épreuve de
volonté que va constituer la guerre : la mobilisation
morale remplace la recherche de l‟établissement d‟une
doctrine rationnelle Ŕ parce que la guerre est proche.
L‟après-guerre se situe dans un autre cadre
général, pauvre en réflexion théorique si l‟on excepte le
débat Gros Long/Mayer : l‟illusion de la victoire d‟une
part, le choc moral subi par la nation victorieuse d‟autre
part, ne sont pas favorables à la relecture de Clausewitz.
Dans ce cadre, c‟est d‟abord l‟Ecole de guerre qui se
trouve mise en cause, autant pour sa méconnaissance de
la puissance de feu que pour la transposition dans le
domaine tactique du principe offensif valable en straté-
gie seulement. Mais on s„étonne de ne pas trouver d‟allu-
sion au problème de l‟excès de la masse même des
combattants. Il semble que les théoriciens ne se soient
pas penchés sur cette anomalie aussi bien stratégique
que tactique que représentent des armées de près d‟un
million et demi d‟hommes, évidemment condamnées à
l‟immobilité par la lourdeur de leur masse. Ils sont plus
sensibles aux nouveautés qui semblent d‟abord retenir
leur intérêt : la motorisation et les formations motori-
sées, la troisième dimension de la guerre, aussi bien
256 Stratégique

l‟aérienne que la sous-marine. Enfin, après les dimen-


sions humaine, matérielle et morale de la guerre, celle-ci
se trouve mise en question pour sa pertinence politique.
C‟est poser en même temps les bases d‟un autre débat,
qui appellera une autre lecture de Clausewitz, et dans
lequel interviendront, enfin, des civils, alors que jus-
qu‟alors la réception de la pensée de Clausewitz semble
avoir été chasse gardée des officiers.
Après le théoricien des forces morales, effacé entre
1920 et 1930, voici le théoricien du lien entre la guerre et
politique. Métamorphose à mettre en perspective en
tenant compte des mutations générales de la guerre
entre 1940 et 1990. Curieusement, il semble qu‟il y ait,
surtout après la seconde guerre mondiale, une véritable
avalanche de publications d‟auteurs, que M. Durieux
sort de l‟oubli Ŕ le général Lemoine, Otto Miksche Ŕ des
lecteurs d‟un Clausewitz opérationnel, effacés par la
personnalité d‟Eugène Carrias (p. 411) qui élève large-
ment le débat entourant la pensée de Clausewitz en
replaçant la pensée militaire au confluent de l‟histoire
des idées philosophiques et des institutions militaires.
D‟autres lectures ont alors occupé le terrain, et mérite-
raient peut-être d‟être plus péremptoirement discutées,
ainsi la lecture et l‟écriture marxiste de Clausewitz,
d‟autres négligées quand elles sortent Clausewitz de son
domaine, la guerre, Ŕ ainsi, Jean Grosjean, polygraphe
de la littérature générale, ou Irène Pennachioni qui,
même belle-fille de Pierre Naville, règle sans doute des
comptes psychologiques avec elle-même quand elle ra-
mène Clausewitz aux stratégies conjugales. M. Durieux
aurait pu alléger ici son travail. En revanche, il est
intéressant de souligner que l‟ouverture induite par la
perspective sociologique renvoie à la science politique et
relance l‟étude de la guerre dans les sciences humaines Ŕ
M. Durieux aurait pu ici au contraire, étendre ici, son
approche du contexte : c‟est à la même époque que le
professeur Emile G. Léonard, à Saint-Cyr, introduit
l‟étude des problèmes de l‟armée et pose la question des
rapports entre armée et société pour l‟époque moderne.
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 257

C‟est en même temps l‟époque où, entre guerre limitée et


guerre totale, le débat stratégique prend une autre
dimension avec en arrière-plan la guerre atomique/
guerre totale. M. Durieux retient à juste titres les
travaux du colonel Schneider, mais surtout la “stratégie
totale” du Général Beaufre, tentative d‟explication
globale de la stratégie (p. 480) : la stratégie totale de
l‟ère atomique a balayé les concepts stratégiques du XIXe
siècle, notamment ceux de l‟école clausewitzienne, il faut
donc bâtir un nouveau système et s‟efforcer d‟éviter de
construire une théorie trop particulière.
On entre alors dans l‟ère aronienne Ŕ le néolo-
gisme deviendra un classique Ŕ qui occupe l‟essentiel de
la troisième partie. M. Durieux rappelle à quel point son
travail a influencé la vision française de Clausewitz.
Dans l‟analyse même de la pensée et des étapes de la
pensée de Clausewitz, il y a chez Aron une vision du
système international de son temps, celui de la guerre
froide, avec ses points chauds, la guerre indo-pakista-
naise de 1971 (passage d‟une insurrection à une guerre
classique), les conflits israélo-arabes, avec la difficulté
pour Israël de combiner objectifs de sécurité militaire et
objectifs de reconnaissance politique. Pensée reconnue,
et couronnée en 1976. La pique contre le refus de
l‟IHEDN de décerner à Raymond Aron le prix Vauban en
1976 aurait gagné à renvoyer aussi à l‟ouvrage alors
couronné (général Callet, Légitime Défense, chez Lavau-
zelle). Mais qu‟importe. Étudié, critiqué, diffusé, Aron a
pris la stature du couple Aron-Clausewitz (thèse de
Christian Malis, p. 544), et son œuvre servira désormais
de socle à toute nouvelle réflexion sur la guerre, même
avec le choc apporté par l‟achèvement brutal de la guerre
froide en 1989.
Déjà en 1988, Alain Joxe apporte avec la “formula-
tion clausewitzienne comme actualité stratégique”, un
nouvel élément de réflexion adaptée aux nouvelles
circonstances, avec l‟évocation d‟un niveau de guerre de
discrétion allant jusqu‟à l‟assassinat ciblé, niveau auquel
la distinction entre guerre et paix, comme entre politique
258 Stratégique

et guerre, disparaît techniquement, avec en outre l‟impli-


cation des médias à tous les niveaux du débat politico-
militaire. Mais les années 1990 voient un reflux, un étia-
ge, avant un nouveau tourbillonnement de publications,
en gros depuis le début des années 2000. M. Durieux voit
dans cette circonstance une sorte de reproduction de
l‟évolution marquée de la réception de la pensée de
Clausewitz entre 1880 et 1914, dans une thèse dont la
dernière partie relève plus sensiblement de la science
politique que de la science historique, mais toujours avec
les mêmes qualités de rigueur dans l‟analyse, pour
conclure sur le retour de l‟incertitude.
Chaque intervenant ajoute quelques observations
plus spécifiques. Le général Georgelin insiste sur l‟inté-
rêt particulier de la position du candidat, colonel affecté
à l‟état-major, dont la thèse, autant par le choix de son
sujet que par l‟immense culture historique et théorique
qu‟elle exige de son auteur, et que par la qualité de sa
réflexion fondée sur une analyse toujours précise et une
mise en perspective constante, montre que l‟Armée
aujourd‟hui intègre la référence historique dans ses
interrogations ; ce travail montre la richesse de cette
ouverture.
Le doyen Colson signale la toute première appa-
rition de Clausewitz dans une revue militaire française
en 1844, qui a échappé aux recherches du candidat,
s‟étonne de l‟absence de références aux publications du
directeur de recherches. Il se demande si le traitement
des auteurs navals n‟aurait pu être plus étendu. Il est
vrai que la thèse traite essentiellement des théoriciens
de la guerre sur terre. Même si les clausewitziens mari-
times sont peu nombreux, il est certainement possible
d‟en trouver d‟autres. La remarque est sans doute la
même pour la pensée aérienne. La thèse n‟est elle pas
aussi un peu trop militaire, et ne glisse-t-elle pas trop
rapidement sur les références civiles ? La recherche
universitaire civile est presque passée sous silence au
moins jusqu‟à Raymond Aron : n‟y a-t-il aucune référence
à Clausewitz dans les tirades anti-allemandes de Le
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 259

Bon, de Durkheim et de quelques autres durant la


Grande Guerre ?… Mais ces remarques veulent simple-
ment dire que Benoît Durieux a généreusement laissé
quelques miettes à ses continuateurs, qui auront du mal
à renouveler le sujet.
Jean-Jacques Langendorf souligne la connaissance
de la langue française par Clausewitz, signale certaines
références déformées ou omises et s‟étend sur la filiation
intellectuelle entre Schleiermacher et Clausewitz.
Le professeur Hew Strachan souligne que la thèse
met en évidence un débat central, celui de la place de la
bataille dans la stratégie. Est-ce que le but de la
stratégie est d‟obtenir la bataille, pense Camon ou encore
Foch ? En contredisant les propositions de l'historien
militaire américain Douglas Porch, M. Benoît Durieux
montre que les Français ont compris en 1913 que l'objet
de la stratégie n'est pas seulement de “contraindre
l'ennemi à accepter la bataille”, mais également l'exploi-
tation de la victoire pour obtenir des résultats. Il montre
également comment a été progressivement pensée la
différence entre tactique et stratégie, même si les Fran-
çais ont longtemps eu une vision de la guerre comme une
seule grande bataille prolongée.
La thèse cherche à réhabiliter le maréchal Foch
après les critiques d'Aron, en montrant que les notes de
Foch “révèlent une lecture approfondie et qui parvient a
identifier les points les plus importants, qu'il s'agisse des
actions réciproques, des caractéristiques de la guerre
réelle, de l'influence du hasard, des probabilités, de la
guerre continuation de la politique ou de la paradoxale
trinité”. En France avant la première guerre mondiale,
comme en Allemagne, la plupart des lecteurs militaires
de Clausewitz n'ont pas remarqué la formule de la
relation entre la guerre et la politique, à l'exception d'un
Henri Mordacq.
Jean-Pierre Bois se demande comment enrichir
encore une telle étude ? Il aurait peut-être fallu mettre
en valeur au moins trois perspectives. D‟abord, accorder
plus de place au contexte factuel lui-même : la pensée
260 Stratégique

militaire ne se développe que dans un cadre politique,


social, moral et intellectuel qui doit incontestablement
jouer un rôle qui doit être constamment explicité.
Ensuite, formaliser peut-être plus schématiquement la
pensée militaire française. Elle est constamment présen-
te en envers, en développement, ou en utilisation directe
de la pensée de Clausewitz avec ses lectures successives.
Et cela conduirait, enfin, à s‟interroger sur une pensée
historique et théorique qui se développe sur sa réception,
avec comme seule culture dans la formation des officiers
français l‟histoire révolutionnaire et napoléonienne Ŕ et
de temps en temps, une allusion à Guibert ou Frédéric II
et l‟ordre oblique (Altmayer, p. 321). Incontestablement,
il a manqué aux officiers français au cours de ces deux
siècles autant une culture antique Ŕ histoire et écrits,
Epaminondas comme Polybe, César comme Frontin Ŕ,
qu‟une culture moderne, autant l‟histoire des guerres
royales que la connaissance de l‟immense littérature
théorique du XVIIIe siècle. Cela peut s‟expliquer au XIXe
siècle, directement marqué par le quart de siècle de
guerres européennes qui ont conduit à son avènement,
mais cela doit être discuté pour le XXe siècle, moins peut-
être pour les premières années du XXIe siècle.
On ne peut pas quitter cette thèse sans souligner
l‟intelligence d‟une pièce annexe originale, la comparai-
son ciblée sur de courts passages des traductions de
Clausewitz en français, rendant compte de la difficulté
d‟un exercice qui suppose comme préalable une com-
préhension exacte d‟une pensée avant de la rendre dans
une langue qui n‟est pas celle où elle a été écrite. L‟avan-
tage va à la traduction de Denise Naville, ou renforce
peut-être l‟idée que finalement mieux vaut toujours en
revenir au texte original.

*
* *

Au terme de son intervention, et après avoir


entendu l‟ensemble des rapports et des échanges qui les
Clausewitz avant Clausewitz : Lossau 261

ont suivis, le président peut conclure que grâce au


colonel Durieux, la présentation de la réception de Clau-
sewitz en France trouve ici une richesse d‟information,
une profondeur d‟analyse, et une exceptionnelle rigueur
d‟écriture. Cette thèse est destinée à devenir un grand
classique de l‟écriture sur la pensée militaire française.
Elle fait honneur à l‟histoire de la pensée militaire. Elle
restera un ouvrage de référence.

Après une très courte délibération, le jury, en


souhaitant la publication très rapide, in extenso, et dans
sa forme de cette thèse absolument remarquable,
décerne à M. Benoît Durieux le titre de docteur en
histoire de l‟Ecole Pratique des Hautes Etudes, avec la
mention très honorable avec félicitations à l‟unanimité.
Bibliothèque stratégique

Hervé COUTAU-BÉGARIE

Bréviaire stratégique

La stratégie a fait l'objet d'une littérature foisonnante qui a


abouti à “l'éclatement” du concept. Il n'y a plus guère de points
communs entre la stratégie telle que l'entendait Clausewitz et la
stratégie d'entreprise. Contre cette dérive contemporaine, il est
nécessaire de retrouver l'essence de la stratégie, qui est une
dialectique des intelligences utilisant la force pour régler leur
conflit. Le but de ce bréviaire est de couvrir l'ensemble du champ
stratégique, de la manière la plus synthétique possible, pour
mieux en cerner les concepts, les méthodes et les principes.

ISC 29 €
PUBLICATIONS DE LA FEDN ET DE L’ISC

BIBLIOTHÈQUE STRATÉGIQUE
 Edward Luttwak, La grande stratégie de l’empire romain,2e éd. ........... 35 €
 Sun Zi, L’art de la guerre........................................................................ 19 €
 Amiral Besnault, Géostratégie de l’Arctique ..................................... 28,20 €
 Bernard Labatut, Renaissance d’une puissance ? Politique de
défense et réforme militaire dans l’Espagne démocratique ............. 29,73 €
 Michel Tripier, Le royaume d’Archimède .......................................... 23,63 €
 Julian S. Corbett, Principes de stratégie maritime ............................. 29,73 €
 Bruno Colson, La culture stratégique américaine. L’influence de
Jomini ............................................................................................... 28,20 €
 Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’océan Indien ..................... 26,68 €
 Serge Grouard, La guerre en orbite. Essai de politique et de
stratégie spatiales ............................................................................. 28,20 €
 Valérie Niquet, Deux commentaires de Sun Zi ................................... 19,06 €
 Lucien Poirier, La crise des fondements ............................................. 22,11 €
 Bruno Colson, Repenser les alliances ................................................ 22,11 €
 Hervé Coutau-Bégarie, Le désarmement naval .................................. 28,20 €
 André Vigarié, La mer et la géostratégie des nations ........................ 28,20 €
 Herbert Rosinski, Commentaire de Mahan ........................................ 19,06 €
 Valérie Niquet, Le traité militaire de Sun Bin .................................... 19,06 €
 Lucien Poirier, Stratégie théorique III ............................................... 29,73 €
 François Géré, La guerre psychologique ............................................ épuisé
 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, Les réseaux et l’infini. Essai
d’anthropologie philosophique et stratégique .................................. 22,11 €
 Général Camon, La guerre napoléonienne......................................... 30,49 €
 Lucien Poirier, Stratégie théorique (3e éd.) ........................................ 29,73 €
 Nathalie Blanc-Noël, La politique suédoise de neutralité active ....... 33,54 €
 Michel Depeyre, Tactiques et stratégies navales de la France et
du Royaume-Uni de 1690 à 1815 ..................................................... 29,73 €
 John Warden III, La campagne aérienne. Planification en vue du
combat .............................................................................................. 22,71 €
 Charles E. Callwell, Petites guerres ................................................... 37,96 €
 Carl von Clausewitz, Théorie du combat ........................................... 14,94 €
 Philippe Richardot, Végèce et la culture militaire au Moyen Age ...... 25,15 €
 Edward Luttwak, La renaissance de la puissance aérienne
stratégique ........................................................................................ 19,06 €
 Jean-Pierre H. Thomas et François Cailleteau (dir.), Retour à
l’armée de métier.............................................................................. 26,68 €
 Claude Le Borgne, Le métier des armes............................................. 24,24 €
 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie 6e éd. .................................... 37 €
 Loup Francart, Maîtriser la violence .................................................. 30,49 €
 Frontin, Les Stratagèmes .................................................................... 26,68 €
264 Stratégique

 Bruno Colson et Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Pensée stratégique


et humanisme .................................................................................... 26,68 €
 Maréchal Foch, De la Conduite de la guerre ..................................... 30,49 €
 Claude Le Borgne, La Stratégie dite à Timoléon ............................... 22,71 €
 Anne Marchais-Roubelat, De la Décision à l’action.......................... 28,20 €
 Henry Lloyd, Histoire des guerres d’Allemagne ................................ 29,73 €
 Maréchal Marmont, De l’esprit des institutions militaires ................. 22,87 €
 Lucien Poirier et François Géré, L’attente et la réserve ..................... 26,68 €
 François Géré et Thierry Widemann (dir.), La guerre totale .................. 23 €
 Pierre Laederich, Les limites de l’empire ................................................ 30 €
 Général Lewal, Introduction à la partie positive de la stratégie ............. 23 €
 Philippe Boulanger, La géographie militaire française 1871-1939 ........ 49 €
 Maurice de Saxe, Mes Rêveries ............................................................... 39 €
 François Géré, La sortie de guerre .......................................................... 23 €
 Jean Klein, Patrice Buffotot, Nicole Vilboux (dir.), Vers une politique
européenne de sécurité et de défense..................................................... 37 €
 Michel Depeyre, Entre vent et eau. Un siècle d’hésitations tactiques
et stratégiques 1790-1890 .................................................................... 70 €
 Jean-Pierre Cabestan, Chine-Taiwan, la guerre est-elle concevable ? .... 55 €
 Général Karl von Willisen, Théorie de la grande guerre ........................ 40 €
 Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée navale
française de la Jeune École à 1914 ....................................................... 70 €
 Christian Malis, Raymond Aron et le débat stratégique français
(1930-1966) ........................................................................................... 70 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Les médias et la guerre ............................. 70 €
 Philippe Richardot, La fin de l’armée romaine (284-476), 3e éd............. 35 €
 Jean-Philippe Baulon, Défense contre les missiles – 1945-2005 ............. 35 €
 Serge Gadal, La guerre aérienne vue par William Sherman ................... 35 €
 Philippe d’Hugues et Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Le cinéma
et la guerre ............................................................................................ 24 €
 Bruno Colson, Le général Rogniat, ingénieur et critique de Napoléon . 55 €
 Giulio Douhet, La maîtrise de l’air ......................................................... 37 €
 Hervé Coutau-Bégarie, L’océan globalisé .............................................. 29 €
 Laure Bardiès et Martin Motte, De la guerre ? Clausewitz et le
débat stratégique contemporain. .......................................................... 39 €
 Benoît Durieux, Clausewitz en France. Deux siècles de réflexion
sur la guerre 1807-2008. ...................................................................... 49 €
 Michel Grintchenko, L’opération Atlante. Les dernières
illusions de la France en Indochine ................................................ 49 €
 Jean-Philippe Baulon, L’Amérique vulnérable ? Antimissiles et
culture stratégique aux États-Unis (1946-1976) ............................ 49 €
 Dimitry Queloz, De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à
outrance. La tactique générale dans la pensée et la doctrine de
l’armée française 1871-1914 ......................................................... 49 €
 Matthieu Chillaud, Les pays baltes en quête de sécurité ........................ 29 €
 Guy Hubin, Perspectives tactiques, 3e éd. ........................................ 29 €
Publications de la FEDN et de l‟ISC 265

 Michel Fortman, Les cycles de Mars. Révolution militaire et


édification étatique de la Renaissance à nos jours .............. sous presse
 Hervé Coutau-Bégarie, L’Amérique solitaire ? Les alliances
militaires dans la stratégie américaine ................................. sous presse
 Hervé Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et
pratique de la diplomatie navale .......................................... sous presse

DOSSIERS DE LA FEDN
 L’évolution de la pensée navale ............................................................. 20 €
 L’évolution de la pensée navale II .......................................................... 20 €
 L’évolution de la pensée navale III ........................................................ 20 €

HAUTES ÉTUDES STRATÉGIQUES


 Bruno Colson, Le tiers-monde dans la pensée stratégique
américaine ........................................................................................ épuisé
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale IV ..... 30,49 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale V....... 30,49 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale VI ..... 30,49 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), La lutte pour l’empire de la mer .......... 29,73 €
 Jean-Christophe Romer, La pensée stratégique russe au XXe siècle ... 12,96 €
 Bruno Colson, La stratégie américaine et l’Europe ........................... 12,96 €
 Valérie Niquet, Les fondements de la stratégie chinoise .................... 11,43 €
 Pierre Dabezies et Jean Klein (dir.), La réforme de la politique
française de défense ......................................................................... 19,06 €
 John Fadok, La paralysie stratégique par la puissance aérienne ...... 19,06 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale VII .... 30,49 €
 Olivier Guillard, La stratégie indienne............................................... 19,06 €
 Boyan Radoykov, La politique américaine de maintien et de
rétablissement de la paix (1945-1999) ............................................. 30,49 €
 Philippe Richardot, Les États-Unis hyperpuissance militaire,
2e éd. 2005 ............................................................................................. 27 €
 Thierry Balzacq et Alain De Nève (dir.), La révolution dans les
affaires militaires................................................................................... 30 €
 Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale VIII........ 31 €
 Hervé Coutau-Bégarie, Conférences de stratégie ................................... 20 €

HAUTES ÉTUDES MARITIMES


 Jean Peter, Vauban et Toulon ............................................................. 28,20 €
 Jean Peter, Les artilleurs de la marine sous Louis XIV ...................... 20,58 €
 Hervé Coutau-Bégarie, L’histoire maritime en France ...................... 11,43 €
 Jean Peter, L’artillerie et les fonderies de la marine sous
Louis XIV .......................................................................................... 22,56 €
 Jean Peter, Puget et la marine, utopie ou modèle ? ............................ épuisé
 Jean Peter, Le port et l’arsenal du Havre sous Louis XIV .................. 21,34 €
 Jean Peter, Le port et l’arsenal de Toulon sous Louis XIV ................. 27,44 €
 Jean Peter, Maîtres de forges et maîtres fondeurs de la marine
sous Louis XIV .................................................................................. 14,94 €
266 Stratégique

 Jean Peter, Les manufactures de la marine sous Louis XIV ............... 33,54 €
 Jean Peter, Les Barbaresques sous Louis XIV .................................... 27,44 €
 Jean Peter, Le port et l’arsenal de Brest sous Louis XIV .................... 33,54 €
 Jean Peter, Vauban et Brest ................................................................ 35,06 €
 Jean Peter, Vauban et Saint-Malo....................................................... 35,06 €
 Jean Peter, Vauban et Dunkerque ....................................................... 27,44 €
 Jean Pagès, Recherches sur la guerre navale dans l’Antiquité .......... 19,06 €
 Jean Pagès, Recherches sur les thalassocraties antiques ................... 25,15 €
 Jean Peter, Le duel entre Tourville et Seignelay ................................. 24,39 €
 Amiral Labrousse, Chroniques des mers orientales ................................ 30 €
 Jean Peter, Le port et l’arsenal de Rochefort sous Louis XIV ................. 35 €
 Bernard Lutun, La marine de Colbert ..................................................... 35 €
 Michel Ostenc (dir.), La marine italienne de l’unité à nos jours ............ 30 €
 Jean Peter, Le journal de Vauban ............................................................ 37 €
 Amiral Labrousse, L’océan Indien dans la seconde guerre
mondiale ................................................................................................ 33 €
 Marc-Louis Ropivia, Batailles navales précoloniales en Afrique ........... 19 €

HAUTES ÉTUDES MILITAIRES


 Des étoiles et des croix. Mélanges offerts à Guy Pedroncini ............. 57,93 €
 La bataille de Verdun ......................................................................... 22,87 €
 Claude Carlier, Chronologie aérospatiale 1945-1995 ....................... 19,06 €
 1916 L’émergence des armes nouvelles ............................................. 22,87 €
 Les troupes coloniales 1914-1918 ...................................................... 22,87 €
 La révolution militaire en Europe XVe-XVIIIe siècles ........................... 14,94 €
 Maurice Faivre, L’Algérie, la Bombe et l’OTAN ................................ 25,15 €
 Nuno Severiano Teixeira, L’entrée du Portugal dans la Grande
Guerre .............................................................................................. 30,18 €
 Sabine Marie Decup, France-Angleterre. Les relations militaires
de 1945 à 1962 ................................................................................. 28,20 €
 Yves Salkin, Collet au galop des Tcherkesses ................................... 22,11 €
 Geneviève Salkin, Général Diego Brosset ......................................... 30,49 €
 Edme des Vollerons, Un condottiere du XXe siècle. Le général
Monclar ............................................................................................ 22,11 €
 Philippe Boulanger, La France devant la conscription,
1914-1922......................................................................................... 26,68 €
 L’exploitation du renseignement ........................................................ 26,68 €
 Jean Delmas, Officier et historien ...................................................... 38,11 €
 Thomas Lindemann, Les doctrines darwiniennes et la guerre de
1914 .................................................................................................. 29,73 €
 Michel Grintchenko, “Atlante-Aréthuse”. Une opération de
pacification en Indochine ................................................................. 26,68 €
 Georges-Henri Soutou et Claude Carlier (dir.), 1918-1925 :
Comment faire la paix ? ........................................................................ 27 €
 Jean-Charles Jauffret (dir.), Le devoir de défense en Europe aux
XIX et XX siècles .................................................................................... 32 €
e e

 Frédéric Naulet, L’évolution de l’artillerie française 1665-1765 ........... 33 €


Publications de la FEDN et de l‟ISC 267

 Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre (1830-1870/


1964-1962) ............................................................................................ 33 €
 Bernard Pujo, Le général George C. Marshall........................................ 33 €
 Gérard Fassy, Le commandement français en Orient (1915-1918) ......... 39 €
 Combattre, gouverner, écrire. Études réunies en l’honneur de
Jean Chagniot ........................................................................................ 49 €
 Philippe Richardot (dir.), Le Service de santé des armées entre
guerre et paix......................................................................................... 39 €
 Michel Bodin, Dictionnaire de la guerre d’Indochine 1945-1954 .......... 35 €
 Philippe Nivet, Les réfugiés français de la Grande Guerre .................... 49 €
 Claude Carlier, ―Sera maître du monde qui sera maître de l’air‖ ........... 29 €
 Musée de l’armée, Austerlitz. Napoléon au cœur de l’Europe ................ 33 €
 Bruno Colson et Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Armées
et marines au temps d’Austerlitz et de Trafalgar .................................. 33 €
 Corinne Micelli et Bernard Palmieri, René Fonck. L’as des as,
l’homme ................................................................................................. 30 €
 Claude Carlier, Les frères Wright et la France ...................................... 29 €
 Claude Carlier, Chronologie aérospatiale, civile et militaire
1939-2009.............................................................................................. 20 €

STRATÉGIQUE
 Stratégique n° 57. Varia .......................................................................... 20 €
 Stratégique n° 58. La géostratégie II....................................................... 20 €
 Stratégique n° 59. La stratégie aérienne ................................................. 20 €
 Stratégique n° 60. L’évolution de la stratégie ......................................... 20 €
 Stratégique n° 61. La défense française. État des lieux........................... 20 €
 Stratégique n° 62. Stratégie fondamentale .............................................. 20 €
 Stratégique n° 63. Stratégies orientales .................................................. 20 €
 Stratégique n° 64. La stratégie aérienne II ............................................. 20 €
 Stratégique n° 65. La rupture stratégique ............................................... 20 €
 Stratégique n° 66/67. Les terrorismes contemporains ............................ 20 €
 Stratégique n° 68. Stratégie, opératique, tactique ................................... 20 €
 Stratégique n° 69. Stratégie, information, communication ..................... 20 €
 Stratégique n° 70-71. Stratégies asiatiques ............................................. 20 €
 Stratégique n° 72. Ami-Ennemi ............................................................... 20 €
 Stratégique n° 73. Le renseignement I..................................................... 20 €
 Stratégique n° 74-75. La guerre du Kosovo ............................................ 20 €
 Stratégique n° 76. La pensée stratégique II ............................................ 20 €
 Stratégique n° 77. Stratégies nucléaires.................................................. 20 €
 Stratégique n° 78-79. Clausewitz ....................................................... épuisé
 Stratégique n° 80. Stratégies africaines .................................................. 20 €
 Stratégique n° 81. La géographie militaire ............................................. 20 €
 Stratégique n° 82-83. La géographie militaire II .................................... 20 €
 Stratégique n° 84. Les penseurs militaires .............................................. 20 €
 Stratégique n° 85. Terrorisme et stratégie .............................................. 20 €
 Stratégique n° 86-87. Stratégies atlantiques ........................................... 20 €
 Stratégique n° 88. Stratégie et histoire.................................................... 20 €
268 Stratégique

 Stratégique n° 89-90. Stratégies navales ................................................. 20 €


 Stratégique n° 91-92. Stratégies navales ................................................. 20 €
 Stratégique n° 93-94-95-96. Stratégies irrégulières ............................... 39 €
 Stratégique n° 97-98. Clausewitz II......................................................... 20 €

CORPUS DES ÉCRIVAINS MILITAIRES


 Doisy, Essai de bibliologie militaire (1824)............................................ 20 €
 Bardin, Dictionnaire des auteurs militaires (1850) ................................. 35 €
 Grandmaison, La petite guerre ou traité du service des troupes
en campagne (1756) .............................................................................. 35 €
 Jeney, Le partisan ou l’art de faire la petite guerre (1766) .................... 25 €
 Comte de La Roche, Essai sur la petite guerre (1770) ........................... 40 €
 Grenier, L’art de la guerre sur mer ou tactique navale (1788) ............... 20 €
 Schlichting, Le Testament de Moltke (1900) ........................................... 35 €
 Clausewitz, La campagne de 1813 (1813) .............................................. 30 €
 Pétain, Tactique d’infanterie (1911) ........................................................ 40 €
 Marquis, La stratégie maritime (1936).................................................... 40 €
 Monclar, Catéchisme du combat (1940).................................................. 30 €
 Bernard, L’art de la guerre, ses progrès, son état actuel (1868)............. 30 €
 Bülow, Esprit du système de guerre moderne (1799) ............................. 30 €
 VDSG, Abrégé de la théorie militaire (1766) ......................................... 40 €
 Hay du Chastelet, Politique militaire (1668) ........................................... 40 €
 Montecucculi, Principes de l’art militaire (1663) ................................... 40 €
 La Croix, Traité de la petite guerre pour les compagnies franches
(1752) .................................................................................................... 20 €
 Debeney, Cours d’infanterie (1910) ........................................................ 40 €
 Prince de Ligne, Fantaisies et préjugés militaires (1780) ....................... 40 €
 Gualdo Priorato, Le guerrier prudent et politique (1642) ....................... 40 €
 Clausewitz interprété par Dragomiroff (1889)........................................ 30 €
 Camon, La manœuvre de Wagram (1911)............................................... 20 €

HORS COLLECTION
 Aspects du désarmement naval ........................................................... 30,49 €
 Claude Carlier, Le match France-Amérique. Les débuts de
l’aviation ............................................................................................... 49 €
 Hervé Coutau-Bégarie, Bréviaire stratégique ......................................... 20 €
 Frédéric Naulet, La ferme des poudres et salpêtres................................. 20 €

Bon de commande à renvoyer à l’Institut de Stratégie Comparée pour la


revue Stratégique, les Dossiers de la Fondation pour les Etudes de Défense
Nationale et le Corpus des écrivains militaires ou aux Éditions Économica,
49 rue Héricart – 75015 Paris, pour les autres séries.
Les adhérents de l’ISC doivent s’adresser à l’Institut pour bénéficier des
prix préférentiels qui leur sont consentis.
STRATÉGIQUE
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 N° 47 Le désarmement  N° 59 La stratégie aérienne  N° 70-71 Stratégies asiatiques  N° 84 Penseurs militaires
 N° 48 La stratégie maritime  N° 60 L'évolution de la stratégie  N° 72 Ami-Ennemi  N° 85 Terrorisme et stratégie
 N° 49 La pensée stratégique  N° 61 La défense française : état des lieux  N° 73 Renseignement  N° 86-87 Stratégies atlantiques
 N° 50 La géostratégie  N° 62 Stratégie fondamentale  N° 74-75 La guerre du Kosovo  N° 88 Stratégie et histoire
 N° 51-52 La guerre du Golfe  N° 63 Stratégies orientales  N° 76 La pensée stratégique II  N° 89-90 Stratégies navales
 N° 53 La stratégie française  N° 64 La stratégie aérienne II  N° 77 Stratégies nucléaires  N° 91-92 Stratégies nordiques
 N° 54 La guerre limitée  N° 65 La rupture stratégique  N° 78/79 Clausewitz  N° 93-94-95-96 Stratégies irrégulières
 N° 55 Espaces stratégiques  N° 66-67 Les terrorismes contemporains  N° 80 Stratégies africaines  N° 97-98 Clausewitz II
 N° 56 Mélanges stratégiques  N° 68 Stratégie opératique tactique  N° 81 La géographie militaire
 N° 57 Varia  N° 69 Stratégie, information,  N° 82/83 La géographie
 N° 58 La géostratégie II communication militaire II
N° 97 / 98

VERS UN NOUVEAU CYCLE CLAUSEWITZIEN Hervé COUTAU-BÉGARIE

LA STRUCTURE DE LA STRATÉGIE MILITAIRE Herbert ROSINSKI

RÉPONSE AU PROFESSEUR HEPP Raymond ARON

CLAUSEWITZ ET L‟ÉQUILIBRE DE L‟OFFENSIVE


ET DE LA DÉFENSIVE Corentin BRUSTLEIN

LA RÉFLEXION SUR LA PETITE GUERRE Sandrine PICAUD MONNERAT

CLAUSEWITZ AVANT CLAUSEWITZ. Jean-Jacques LANGENDORF


JOHANN FRIEDRICH KONSTANTIN VON LOSSAU

LA TRADUCTION NÉERLANDAISE DE VOM KRIEGE J.A. DE MOOR

LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ EN HONGRIE Ferenc TÓTH

LA RÉCEPTION DE CLAUSEWITZ EN SUÈDE


JUSQU‟À LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE Gunnar ÅSELIUS

CLAUSEWITZ EN CHINE YU Miao

CLAUSEWITZ EN FRANCE Benoît DURIEUX

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Revue Stratégique
B.P. 08 - 00445 Armées
http://www.stratisc.org

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