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DOSSIER THÉMATIQUE

Toxicité cardiovasculaire
des traitements anticancéreux

Complications cardiaques des


chimiothérapies anticancéreuses :
aspects cliniques
Cardiac side effects of anticancer drugs:
clinical perspectives
Jean-Jacques Monsuez*

L
a chimiothérapie des cancers a évolué très rapi- fréquentes en cas de cardiopathie préalable), une
dement au cours des dernières années, avec une insuffisance cardiaque aiguë, plus fréquente et
place croissante donnée aux associations d’anti- souvent particulièrement grave chez l’enfant, plus
mitotiques, dont les actions se potentialisent, l’appari- rarement une ischémie myocardique (1, 2).
tion des thérapies dites “ciblées”, qui constituent une Les administrations répétées entraînent une toxicité
véritable révolution thérapeutique, et la possibilité de cardiaque dépendante de la dose cumulative, variable
traiter des malades plus longtemps, sur plusieurs “lignes” d’un malade à l’autre, d’une anthracycline à l’autre,
de chimiothérapies successives, cela avec des résultats majorée par certaines associations (radiothérapie,
en progression constante, y compris pour les plus âgés cyclophosphamide, trastuzumab) et réduite par le
d’entre eux. Ces innovations découlent de la rapidité dexrazoxane (prévention). Elle se manifeste d’abord
avec laquelle la connaissance de la biologie de la cellule par une altération de la fonction diastolique ventri-
cancéreuse s’est traduite en applications pharmaco- culaire pour des doses cumulatives de doxorubicine
logiques (voir “Mécanismes de la toxicité cardiaque de 200 mg/m2, puis par une atteinte de la fonction
des chimiothérapies anticancéreuses”, p. 11), ce qui, systolique, à partir de 450-600 mg/­m2 ; ce seuil varie
pour le cardiologue, a eu pour corollaire l’apparition de d’un patient à l’autre et est parfois plus élevé. L’al-
nouveaux effets indésirables, en particulier cardiaques, tération de la fonction diastolique, habituellement
dont la physiopathologie s’est, elle aussi, beaucoup asymptomatique, se traduit, du point de vue de la
compliquée. La prise en charge cardiologique du malade surveillance échographique, par un ralentissement de
traité par chimiothérapie anticancéreuse et sa compré- la décroissance de l’onde E de remplissage du ventri-
hension physiopathologique ont donc changé. cule gauche, une inversion du rapport onde E/onde A
La nature et la fréquence des complications car- et un allongement du temps de relaxation isovolu-
diaques rencontrées dépendent de l’agent anti- métrique, paramètres décrits par M.F. Stoddart (3).
mitotique administré, de sa posologie cumulative, La dysfonction systolique, lorsqu’elle atteint le seuil
mais aussi des associations dans lesquelles il est classique d’une diminution de plus de 20 % de la frac-
inclus (potentialisation). tion de raccourcissement, peut s’aggraver rapidement
et expose au risque d’insuffisance cardiaque sympto-
matique. La plupart des travaux ayant indiqué, pour
Anthracyclines une anthracycline donnée, les seuils au-delà desquels
le risque de toxicité devient significatif ont surtout
Risque cardiaque pris en compte la survenue de signes d’insuffisance
cardiaque clinique, et non les paramètres échogra-
* Consultation de cardiologie, dépar- L’administration d’anthracyclines expose environ 3 % phiques. Le seuil de 550  mg/m² a été établi
tement des maladies infectieuses
et tropicales, médecine interne et des malades à un risque de complications aiguës, par M.R.  Bristow, qui a analysé le suivi de
addictologie, hôpital Paul-Brousse, représentées essentiellement par des troubles 3 941 patients traités par doxorubicine (88 cas
Villejuif.
rythmiques (fibrillation atriale, extrasystoles, plus d’insuffisance cardiaque). Si, en dessous d’une

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Résumé
Les anthracyclines sont à l’origine d’une toxicité cardiaque cumulative, dose-dépendante. La surveillance (essen-
tiellement échographique) a pour but de déceler l’apparition d’altérations de la fonction systolique ventriculaire
gauche. La prévention par le dexrazoxane, qui s’est montrée efficace dans de nombreuses études cliniques, n’est
pas complète. Le trastuzumab majore le risque de dysfonction ventriculaire gauche. Les antimétabolites exposent
Mots-clés
surtout à un risque coronaire, principalement chez les malades ayant des antécédents de coronaropathie. Toxicité cardiaque
Médicaments
anticancéreux
Anthracyclines
Inhibiteurs de tyrosine
kinase

dose cumulative de 400 mg/m 2, 0,14 % seule- ◆◆ Échographie cardiaque Summary


ment des patients sont touchés, cette proportion La surveillance ne doit pas se limiter à mesurer l’altéra- Anthracyclins induce a dose-
passe à 7 % pour 550 mg/m2 et à 18 % au-delà tion de la fraction de raccourcissement (FR) des fibres dependent cardiac toxicity,
de 700 mg/m 2. L’augmentation rapide de cette circulaires, que le seuil d’interruption thérapeutique which may been detected
courbe dose-toxicité à partir de 500-550 mg/­m2 retenu soit une FR inférieure à 26 % ou une diminution by serial echocardiography.
a permis de fixer à 550 mg/m2 le seuil de toxicité à de la FR de plus de 20 %, car ces deux critères, long- Prevention with dexrazoxane
ne pas dépasser. temps utilisés, peuvent être tardifs. Les premiers para- has been shown effective in
La prise en compte du seuil de toxicité doit être mètres atteints en échographie conventionnelle sont many studies, but has also
complétée par celle des facteurs potentialisant la ceux de la “relaxation” : ralentissement de la décrois- failed in other instances.
Trastuzumab may impair left
cardiotoxicité, en fait fréquemment présents et sance de l’onde E transmitrale et allongement du temps
ventricular function, especially
réunis chez un même malade : de relaxation isovolumétrique. Survenant dès la dose when combined with anthra-
– autres antimitotiques : cyclophosphamide, tras- cumulative équivalente de 200 mg/­m² de doxorubicine, cyclins. Antimetabolite drugs
tuzumab, taxanes (docétaxel, paclitaxel) ; ces phénomènes précèdent habituellement l’atteinte de may promote acute coronary
– radiothérapie médiastinale ; la fonction systolique (> 400 mg/m²). La surveillance events, mainly in patients with
– jeune âge : les enfants sont particulièrement à risque, devrait probablement donner une place plus importante a past history of coronary artery
notamment après un traitement pour leucémie (la à l’étude de la fonction diastolique, aux pressions de disease.
moitié des enfants en rémission de leucémie aiguë remplissage, au doppler tissulaire et à l’étude du strain.
lymphoblastique ayant reçu de la doxorubicine Ainsi, dans l’étude de S. Tassan-Mangina, le suivi de Keywords
présente des signes échographiques de dysfonction 20 patients ayant reçu une dose cumulative moyenne Cardiac side effects
ventriculaire gauche tardive) ; de 227 mg de doxorubicine en 6 mois n’a pas montré
Cancer drugs
– cardiopathie sous-jacente. d’altération de la fonction systolique ventriculaire
La toxicité cardiaque peut enfin se manifester tardi- gauche, alors que le doppler tissulaire a objectivé un Anthracyclins
vement, plusieurs années après la fin d’un traitement trouble de la relaxation myocardique radiale et longitu- Tyrosine kinase inhibitors
au décours immédiat duquel la fonction ventriculaire dinale (onde E myocardique [Em] de la paroi postérieure
gauche systolique était préservée. Ces dysfonctions et de la paroi latérale du VG respectivement). La vélocité
tardives grèvent l’évolution de 5 à 10 % des patients. maximale de l’onde systolique myocardique a diminué
Ainsi, parmi les 115 enfants étudiés par S.E. Lips- parallèlement, témoignant d’une atteinte débutante
hultz (3), 5 ont développé une insuffisance cardiaque de la fonction systolique (4).
patente dans les 11 ans qui ont suivi le traitement L’échographie de strain permettrait de dépister préco-
et 57 % ont présenté une dysfonction ventriculaire cement le retentissement myocardique. L’étude de
gauche à l’échographie. L.J. Steinherz (3) retrouve le G. Mercuro (5), qui porte sur 16 patients traités par épiru-
même phénomène chez l’adulte, avec une ampleur bicine et suivis de façon séquentielle, montre que le strain
toutefois moindre : 9 cas d’insuffisance cardiaque et rate (SR) est altéré dès la dose cumulative de 200 mg/m²,
18 % de cas de dysfonction systolique asymptoma- alors que les autres paramètres dits “précoces”, dérivés
tique chez 201 patients suivis de 4 à 10 ans. du doppler à l’anneau mitral (Em au septum interven-
triculaire basal, Em/onde A myocardique [Am]), ne le
sont qu’à partir de 300 mg/m² (tableau I).
Surveillance
Tableau I. Échographie de strain dans le dépistage précoce (p < 0,05 pour tous les items sauf
La surveillance du traitement par anthracyclines a les items inchangés).
pour but de dépister l’atteinte précoce et d’éviter sa Épirubicine
Avant traitement 200 mg/m² 300 mg/m²
progression vers la dysfonction ventriculaire gauche cumulative
et l’insuffisance cardiaque. Plusieurs méthodes sont Strain inchangé inchangé
utilisées : l’échocardiographie, l’imagerie isotopique Strain rate (s– 1) 1,82 ± 0,5 1,45 ± 0,44
(voir “Imagerie des complications cardiaques des Rapport E/A 1,16 ± 0,25 inchangé 0,93 ± 0,24
traitements anticancéreux”, p. 14) et, depuis peu, Em (cm/s) 8,86 ± 1,73 inchangé 7,51 ± 2,3
les marqueurs plasmatiques. Rapport Em/Am 1,09 ± 0,51 inchangé 0,83 ± 0,51

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Toxicité cardiovasculaire Complications cardiaques des chimiothérapies
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◆◆ Marqueurs plasmatiques dose de 50 mg/­m2 tous les 21 jours montre ainsi, dans
Le brain natriuretic peptide (BNP) a été le premier l’une des premières séries publiées par J.L. Speyer et
exploré. Il a été dosé de façon séquentielle chez al. en 1991, que la diminution de la fraction d’éjection
107 patients recevant des anthracyclines, mais (suivie par ventriculographie isotopique) est moins
ne s’est pas révélé prédictif de la survenue d’une importante, à dose cumulative égale (400-500 mg/m2),
dysfonction ventriculaire gauche (observée chez dans le groupe recevant le dexrazoxane (2,7 %) que
19 % des patients) [3]. dans le groupe témoin (14,7 %) [tableau II] (3). Une
En revanche, la mesure de la troponine I au décours étude rapportant l’expérience d’un centre recourant
immédiat de chaque cycle d’administration (5 dosages systématiquement au dexrazoxane retrouve même un
en 3 jours, la valeur la plus élevée étant retenue), puis taux encore plus bas de cardiotoxicité (1,57 %) [6].
un mois après la fin de la chimiothérapie, apporte dans Au cours du traitement de 534 femmes atteintes de
une étude portant sur 703 patients, des informations cancer du sein à un stade avancé, la probabilité de
très discriminantes (3). Trois profils cinétiques sont développer des signes de dysfonction ventriculaire
observés. Dans un premier groupe (495 patients), la gauche à l’échographie ou une insuffisance cardiaque
troponine I reste normale, inférieure à 0,08 ng/ml, clinique a été de 2 à 2,63 fois plus élevée lorsque le
après chaque cure et au décours du traitement. La dexrazoxane n’était pas administré que lorsqu’il l’était
fonction ventriculaire gauche ne se modifie pas au (3). Une indication privilégiée du médicament pour-
cours du suivi ultérieur (1 an), et le taux d’événements rait naître du maintien de son bénéfice lorsqu’il est
cardiovasculaires est très faible, de l’ordre de 1 %. débuté chez des patients ayant déjà reçu une dose de
À l’inverse, les 145 patients dont la troponine initiale 300 mg/m2 et dont le traitement par anthracyclines
est supérieure à 0,08 ng/ml mais dont la troponine reste indispensable. Ainsi, dans cette situation, parmi
en fin de traitement est normale ont un risque d’évé- les 102 patientes atteintes de cancer du sein avancé
nements cardiaques plus élevé (37 %), qui reste par ayant reçu le dexrazoxane, seules 3 % ont évolué
ailleurs en deçà de celui des 63 malades dont les vers la dysfonction ventriculaire gauche, versus 22 %
troponines initiales et tardives sont élevées, le risque des 99 sujets n’en ayant pas reçu. Le pourcentage
atteignant dans ce cas 84 %. Ainsi l’élévation de la de malades ayant terminé le cycle de 15 séances de
troponine I permet-elle de dépister dès la première chimiothérapie atteint 26 % chez les premières et 5 %
cure le patient à risque de développer une toxicité chez les secondes (3). Dans l’étude de M. Venturini, au
myocardique. cours de laquelle le dexrazoxane prévient également
la toxicité de l’épirubicine (7,3 % versus 23,1 %), des
résultats similaires sont obtenus pour 160 femmes
Prévention atteintes de cancer du sein avancé ayant déjà été
traitées (3).
Le dexrazoxane (Cardioxane ®, Zinecard ®) est un L’utilisation chez l’enfant prévient également l’ap-
chélateur du fer qui prévient la survenue d’une parition d’altérations de la contraction en écho-
cardiotoxicité dans la majorité des modèles animaux graphie. L.H. Wexler, en comparant l’évolution de
sans compromettre l’efficacité antitumorale. Il agit 18 enfants traités par doxorubicine pour sarcome, a
en captant un atome de fer Fe3+ de la ferritine, de la montré une meilleure tolérance échographique avec
transferrine ou d’un complexe fer-anthracycline. le dexrazoxane (22 % de cas d’atteintes asympto-
L’expérience clinique est maintenant bien établie. Le matiques) que sans (67 %) [3]. Ce bénéfice permet
prétraitement par dexrazoxane de patientes atteintes l’administration de doses cumulatives plus élevées
de cancer du sein et recevant des cycles de chimio- (410 mg/m2 versus 310 mg/m2).
thérapie adjuvante comprenant de la doxorubicine à la Le risque important de cardiotoxicité (immédiate et
différée) des anthracyclines à forte dose chez l’enfant
Tableau II. Risque de cardiotoxicité des anthracyclines en fonction de l’administration ou non fait de sa prévention l’une des priorités thérapeu-
d’un traitement associé par dexrazoxane.
tiques dans le cadre des leucémies aiguës. Dans l’étude
Patients (n) Dexrazoxane – (%) Dexrazoxane + (%) de S.E. Lipshultz, les 101 enfants atteints de leucémie
J.L. Speyer 74 14,7 2,7 aiguë lymphoblastique traités, en 10 cures espacées
S.M. Swain 534 8 1 de 3 semaines, par 30 mg/m2 de doxorubicine ont
S.M. Swain 200 22 3
été randomisés entre un groupe avec dexrazoxane
(n = 82) et un groupe sans dexrazoxane (n = 76), et
M. Venturini 160 23 7,3
suivis par dosage séquentiel de la troponine T (3).
F. Testore 318 – 1,57 L’augmentation de la troponine T (> 0,01 ng/ml), qui

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survient chez 35 % des enfants, est plus fréquente en Tableau III. Cardiotoxicité de la chimiothérapie combinée ou non au trastuzumab
chez 202 patients.
l’absence de dexrazoxane (50 % versus 21 %), sans
Avec trastuzumab Sans trastuzumab
que soit cependant constatée de différence en termes
de survenue d’événements cardiovasculaires majeurs, Anthracycline 27 % 8 %
de mortalité et surtout d’efficacité anti-tumorale. Le Paclitaxel 13 % 1 %
retentissement sur la fonction ventriculaire gauche,
en cours d’étude, sera quantifié à distance compte ventriculaire gauche chez 10 % d’entre eux. Ce risque,
tenu de sa révélation souvent tardive chez l’enfant. majoré par l’âge et la présence d’une cardiopathie
Un travail tchèque portant sur 75 enfants atteints préexistante, est potentialisé par les anthracyclines
d’hémopathie montre cependant déjà que cette toxi- et le cyclophosphamide. Dans l’analyse de 7 études de
cité tardive, recherchée 8 ans après la fin du traitement, phases II et III du trastuzumab, A.D. Seidman a montré
est réduite par le dexrazoxane (3). que l’incidence de la cardiotoxicité, observée chez
202 patients, dépendait de l’association avec d’autres
médicaments anticancéreux : anthracyclines et cyclo-
Agents alkylants phosphamide (27 %), paclitaxel (13 %). Cette cardio-
toxicité est rare lorsque le trastuzumab est employé
Le cyclophosphamide (Endoxan®) est un agent alky- seul (3 à 7 %). Le plus souvent (75 % des patients), elle
lant qui expose, lorsqu’il est administré à forte dose est symptomatique, se manifestant par des épisodes
(dans le cadre d’une greffe de moelle par exemple), d’insuffisance cardiaque (tableau III) [3].
à la survenue d’une insuffisance cardiaque aiguë, Le suivi sur 4 ans de 48 patients ayant présenté une
habituellement régressive en plusieurs jours ou insuffisance cardiaque induite par le trastuzumab a
semaines, liée à une nécrose hémorragique des montré la fréquente réversibilité de cette complication.
myocytes cardiaques.L’ifosfamide (Holoxan ®), Si la FEVG diminue dans les jours qui suivent l’adminis-
peut aussi entraîner, en plus d’une dysfonction tration de l’anticorps lorsque les patients ont déjà reçu
ventriculaire gauche, des troubles rythmiques l’anthracycline (la FE passe de 61 à 43 %), l’interruption
supraventriculaires. Dans une série de 52 patients du trastuzumab entraîne un retour vers la normale de la
traités à forte dose (10 à 18 g/m2) pour lymphome contraction (FE : 56 %) dans un délai moyen de 1,5 mois.
ou carcinome, 17 % développent une insuffisance La biopsie endomyocardique, réalisée chez 9 patients,
cardiaque aiguë (8 œdèmes pulmonaires traités en n’a pas montré de lésions ultrastructurales. Parmi
réanimation, 5 décès), compliquée deux fois de trou- les 25 patients traités ultérieurement avec la même
bles rythmiques ventriculaires graves. En revanche, association, 3 présentent à nouveau une insuffisance
lorsque cette phase aiguë peut être surmontée, la cardiaque, mais 22 en restent indemnes (3).
dysfonction ventriculaire est réversible, comme avec Les autres inhibiteurs des tyrosine kinases liés à un
le cyclophosphamide. Par ailleurs, les troubles de récepteur membranaire (anticorps monoclonaux
repolarisation observés à l’ECG sont fréquents, mais inhibant les RTK) entraînent fréquemment des modi-
leur signification est encore imprécise (3). fications tensionnelles. C’est le cas en particulier du
bévacizumab (Avastin®), IgG1 antagoniste du VEGF-A
humain, qui élève les chiffres de pression artérielle
Inhibiteurs des tyrosine kinases de près de la moitié des malades traités, et entraîne
des poussées d’hypertension, sévères chez 5 % des
L’expérience actuelle porte surtout sur le trastuzumab malades. La dysfonction ventriculaire gauche, rapportée
et l’imatinib, mais elle concerne probablement tous dans une proportion voisine (4 %), serait plus fréquente
les médicaments de ce large groupe, dont le déve- lorsqu’une anthracycline est associée (14 %) ou quand
loppement aujourd’hui rapide comporte une analyse une radiothérapie médiastinale a eu lieu. Un des points
du retentissement cardiovasculaire potentiel. particuliers de l’atteinte cardiaque est de ne concerner
que les malades qui ont présenté une HTA sous traite-
ment, suggérant un mécanisme commun (inhibition de
Trastuzumab et autres inhibiteurs la tyrosine kinase). De la même façon, M. Scartozzi et al.
des RTK (anticorps monoclonaux) ont démontré récemment que la survenue d’une HTA
sous traitement est corrélée à l’efficacité antitumo-
Dans les essais cliniques réalisés jusqu’à présent, le rale chez des patients atteints de cancers colorectaux
trastuzumab entraîne une insuffisance cardiaque métastasés traités par irinotécan, 5-FU et bévacizumab
chez 1 à 4 % des patients traités et une dysfonction en première intention (7) [tableau IV].

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Tableau IV. Corrélation entre activité antitumorale du bévacizumab et HTA induite (6). sous-jacente, qui majore lui-même le risque de
Sans HTA induite sévère HTA induite grade 2-3 toxicité cardiaque du médicament. L’incidence
Proportion de patients 80 % 20 % de cette complication, qui atteint 1,6 à 7,6 % des
Rémission partielle 20 % 75 % malades, quadruplerait (passant, dans une étude,
Survie sans progression (mois) 3,1 14,5
de 1,1 % à 4,5 %) en présence d’une cardiopathie
préalable (3).
Plusieurs types de manifestations ont été rapportés,
Deux autres anticorps monoclonaux peuvent déclen- comprenant des cas d’insuffisance cardiaque aiguë
cher des hypotensions orthostatiques parfois sévères, réversible, des hypotensions plus ou moins sévères,
accompagnées de manifestations allergiques du associées ou non à des troubles de repolarisation
type urticaire, bronchospasme ou angio-œdème : à l’ECG. Les complications les plus fréquemment
Références
bibliographiques le cétuximab (Erbitux®), antagoniste du récepteur rencontrées avec les posologies de 1 000 mg/m2/j
1. Monsuez JJ, Charniot JC,Vignat N. du facteur de croissance épidermique (EGF) humain, répétées 4-5 jours de suite, que l’on utilise couram-
Complications cardiaques des administré dans le traitement du cancer colorectal ment, sont une ischémie myocardique, des douleurs
maladies malignes et de leur métastasé, et le rituximab (MabThera ®), anti- angineuses, des troubles de repolarisation plus
traitement. Paris: EMC (Elsevier
Masson SAS), Cardiologie 2008, CD20 adjuvant du traitement des lymphomes non ou moins sévères, un infarctus myocardique. Ces
11-048-C-10. hodgkiniens. complications ont concerné 7,6 % des 367 patients
2. Minotti G, Menna P, Salvato-
relli E, Cairo G, Gianni L. Anthra- L’alemtuzumab (MabCampath®), IgG1 anti-CD52 de l’étude de M. De Formi et sont responsables de
cyclines: molecular advances and actif dans les lymphomes cutanés et certaines hémo- 2,2 % de décès (3). Plus fréquentes chez les patients
pharmacologic developments in
antitumor activity and cardio-
pathies, expose aussi à des défaillances cardiaques. coronariens, elles s’observent aussi régulièrement
toxicity. Pharmacol Rev 2004, Le plus souvent, cependant, ses effets secondaires chez des sujets indemnes de coronaropathie, à coro-
56: 185-229. se limitent à l’hypotension artérielle. naires normales à l’angiographie. Deux mécanismes
3. Traité EMC. Paris: EMC (Elsevier
Masson), Cardiologie 2008. physiopathologiques ont été proposés : déclenche-
4. Tassan-Mangina S, Codo- ment d’un spasme coronaire et/ou toxicité myo-
rean D, Metivier M et al. Tissue
Doppler imaging and conven-
Imatinib et autres inhibiteurs cardique directe, et non secondaire à l’ischémie.
tional echocardiography after moléculaires des NRTK Lorsqu’une cardiotoxicité est survenue lors d’une
anthracycline treatment in première cure, elle a deux chances sur trois de se
adults: early and late alterations
of left ventricular function during Une dysfonction ventriculaire gauche a été rapportée reproduire à la cure suivante, et son évolution peut
a prospective study. Eur J Echo- chez 10 patients traités par imatinib. Sa fréquence et être défavorable. Aucun traitement du type vasodila-
cardiogr 2006;7:141-6.
5. Mercuro G, Caddeddu C, Piras E les risques du traitement sont encore mal connus ; tateurs (nitrés) ou antispastiques (dérivés calciques)
et al. Early epirubicin myocardial de même, sa physiopathologie reste incertaine, mais n’a montré jusqu’à présent d’efficacité préventive
dysfunction revealed by serial est liée à l’inhibition des NRTK. sur les récidives lors des traitements ultérieurs. Aussi
tissue doppler echocardiography.
Correlation with inflammatory Les patients traités par sunitinib (Sutent®) dévelop- la meilleure prévention consiste-t-elle à recourir
and oxidative stress markers. pent une HTA une fois sur deux et une insuffisance à un autre antimitotique au décours d’un épisode
Oncologist 2007;12:1124-33.
6. Testore F, Milanese S, Ceste M. cardiaque une fois sur dix. Dans une série publiée de cardiotoxicité, à éviter le 5-FU chez le patient
Cardioprotective effect of dexra- récemment, portant sur 75 sujets, 35 patients (47 %) coronarien avéré et à dépister la maladie coronaire
zoxane in patients with breast
cancer treated with anthracyclins
présentaient des chiffres tensionnels s’élevant avant le traitement chez les patients à risque.
in adjuvant setting. Am J Cardio- au-delà de 150/100 mmHg, 6 (8 %) souffraient La capécitabine, qui appartient à la classe des fluoro-
vasc Drugs 2008;8:257-63. d’une insuffisance cardiaque, et 10 autres (28 %) pyrimidines, est en fait le précurseur métabolique du
7. Scartozzi M, Galizia E, Chiorrini S.
Arterial hypertension correlates d’une diminution de la FE supérieure à 10 % (8). Dans 5-FU. Elle peut, elle aussi, entraîner des complications
with clinical outcome in colo- une méta-analyse étudiant 4 999 sujets traités par cardiaques ischémiques et des troubles du rythme
rectal cancer patients treated
with first line bevacizumab. Ann
sunitinib pour cancer colorectal, issus de 13 essais ventriculaire. Le plus souvent, ces manifestations
Oncol 2008; oct 7. [Epub ahead randomisés, l’HTA survenait chez 21,6 % d’entre eux sont réversibles à l’arrêt du traitement. Le risque est
of print] (6,8 % d’HTA sévère) [9]. majoré chez les coronariens et lorsque le traitement
8. Chu TF, Rupnick MA, Kerkelä R.
Cardiotoxicity associated with est associé à l’oxaliplatine. Dans une série publiée
tyrosine kinase inhibitor sunitinib. récemment, une complication cardiaque est survenue
Lancet 2007;370:2011-9.
9. Zhu X, Stergiopoulos K, Wu S.
Antimétabolites ainsi chez 10 des 153 patients (6,5 %) traités par cette
Risk of hypertension and renal La toxicité cardiaque du 5-fluoro-uracile (5-FU) association, 8 fois sur 10 au cours du premier cycle :
dysfunction with angiogenesis concerne une proportion non négligeable des une mort subite, une tachycardie ventriculaire, une
inhibitor sunitinib: systematic
review and meta-analysis. Acta patients traités. L’âge souvent avancé de ceux-ci insuffisance cardiaque avec élévation de la troponine
Oncol 2008;20:1-9. expose au risque de pathologie cardiovasculaire et 7 syndromes coronaires aigus (4,6 %) [3]. ■

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