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Au Chili, les classes moyennes étouffées par le surendettement

À l’instar de la famille Santander Tapia, les classes moyennes manifestent depuis un mois, dénonçant
les inégalités sociales sur fond de surendettement des ménages. Une crise inédite depuis la fin de la
dictature. Par Aude Villiers-Moriamé - Publié le 15 novembre 2019 – Le Monde

Elsa Santander Tapia (4e en partant de la g.), entourée de son fils Pablo, de sa belle-fille Javiera, et de
ses sœurs, Mireya et Monica. Éducation, santé, immobilier…La famille est lourdement endettée et
peine à assurer les dépenses du quotidien.
La petite maison d’Elsa Santander Tapia est entourée d’une ribambelle d’autres, semblables, dans
une rue tranquille de Pudahuel, en grande banlieue de Santiago. L’aéroport international se trouve à
cinq minutes en voiture, mais la famille n’a pas vraiment l’occasion de le fréquenter. « Nos dépenses
sont très contrôlées, explique Elsa, 55 ans, assise dans son salon au mobilier jaune canari. La seule
raison pour laquelle j’ai une connexion Internet, c’est pour eux », s’amuse-t-elle en désignant du
menton son fils, Pablo, et sa belle-fille, Javiera Riquelme.
L’un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE
Le jeune couple – 27 ans tous les deux – partage la maison avec Elsa pour lui permettre de réduire
ses dépenses et de mettre de l’argent de côté pour déposer une demande de crédit immobilier. Elsa
est toujours en train de rembourser le sien, un tiers de ses revenus de fonctionnaire dans la santé
(elle gagne 575 euros par mois) y passe chaque mois. « Quelques mois de retard de paiement, et on
risque de perdre la maison. Ce système est impitoyable », dénonce-t-elle.
« Au Chili, tout fonctionne à crédit. Les gens s’endettent sans cesse, on est obligés de le faire si l’on
veut accéder à une bonne éducation et à un logement correct », déplore Javiera, longs cheveux noirs
et tee-shirt assorti au mobilier. Militante au sein du Parti socialiste, elle s’est mobilisée dès le début
du mouvement social qui embrase le Chili depuis la mi-octobre.
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La vague de colère sociale, lancée par les manifestations des lycéens et des étudiants contre
l’augmentation – annulée depuis – du ticket de métro à Santiago s’est étendue à l’ensemble de la
société. En même temps d’autres revendications s’y agrégeaient : accès à l’éducation, à la santé, à une
retraite décente… Jour après jour, malgré une répression brutale, des centaines de milliers de
Chiliens ont gagné les rues, appelant à la fin des inégalités et de l’extrême privatisation des services
publics dans le pays.
Aujourd’hui publicitaire, Javiera s’est endettée sur vingt ans pour étudier dans l’une des meilleures
universités du pays, tout comme Pablo, nutritionniste, qui travaille pour une grande entreprise
internationale. Au Chili, l’un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE, l’université est payante et
extrêmement chère – seuls les meilleurs élèves et ceux issus des familles les plus vulnérables
peuvent bénéficier de la gratuité de l’éducation. Dans le cas de Javiera et Pablo, chaque mois d’études
a coûté près de 400 euros. « Je voulais à tout prix que Pablo étudie à l’université. Dans ma famille,
personne n’avait eu cette chance », explique la mère du jeune homme.
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mots »
Des incidents violents
Depuis quatre semaines, Javiera et Pablo, qui travaillent dans le centre de Santiago, manifestent
régulièrement sur la plaza Italia, épicentre de la contestation. À Maipú, la ville voisine, Javiera anime
aussi un cabildo, une de ces assemblées citoyennes spontanées qui fleurissent un peu partout depuis
le début du mouvement de contestation. La jeune femme avait participé à plusieurs mobilisations par
le passé, notamment en faveur de la gratuité de l’université, en 2011. « Mais il ne se passait jamais
rien ensuite. La violence [des incidents violents ont éclaté en marge de manifestations dans
l’ensemble très pacifiques] est peut-être regrettable, mais c’est seulement comme ça que l’on avance.
»
Deux sœurs d’Elsa sont venues en voisine : Monica (59 ans) est assistante scolaire et Mireya (62 ans)
à la retraite depuis deux ans. « C’est impressionnant, à quel point ces petits n’ont peur de rien. Nous,
nous gardons le souvenir de la dictature [militaire du général Augusto Pinochet, de 1973 à 1990] »,
explique Mireya. « Eux sont nés après », rappelle Elsa.
Lundi 11 novembre, des barricades étaient encore dressées dans les rues de Maipu, dans la banlieue
sud-est de Santiago.
La décision du gouvernement de Sebastián Piñera, durant les dix premiers jours de la crise, de
déployer l’armée dans les grandes villes et d’instaurer l’état d’urgence, pour la première fois depuis
le retour à la démocratie, a profondément interpellé les trois sœurs. « Je ne pensais pas revoir un jour
l’armée dans les rues », murmure Elsa.
La mère de Pablo dit en avoir « assez de ce gouvernement, assez de ce système ». Elle doit prendre sa
retraite dans cinq ans, une perspective qui ne la réjouit pas : « Je ne vais toucher que 120 000 pesos
[140 euros], moins que ce que je dois rembourser chaque mois pour mon crédit immobilier. »
Mireya, elle, perçoit une retraite équivalente à 20 % de son salaire de fonctionnaire : « Je vivais bien à
la fin de ma carrière, je pensais naïvement que j’allais toucher au moins 500 000 pesos [580 euros]…
Mais ça ne s’est pas passé comme ça », dit-elle avec amertume.
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Constitution
Dans le pays, les retraites fonctionnent par système de capitalisation individuelle auprès de fonds de
pension privés qui réalisent d’immenses bénéfices chaque année, tout en offrant des retraites
misérables aux Chiliens. « On ne peut pas continuer comme ça, s’énerve Elsa, je voudrais que les
prochaines générations puissent vivre, pas seulement survivre, comme nous l’avons fait pendant tant
d’années. »