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7 novembre 2019 - N°2463 PAYS : France RUBRIQUE : Société PAGE(S) : 62;63;64;65 DIFFUSION
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7 novembre 2019 - N°2463

PAYS :France

RUBRIQUE :Société

PAGE(S) :62;63;64;65

DIFFUSION :399291

SURFACE :322 %

JOURNALISTE :Émilie Trevert

PERIODICITE :Hebdomadaire

SOCIÉTÉ méditation? Neurosciences. La« chamane» Corine Sombrun entend démontrer que la transe ades fondements
SOCIÉTÉ
méditation?
Neurosciences. La« chamane»
Corine Sombrun entend
démontrer que la transe ades
fondements scientifiques.
ellepartira deuxmois paran,etcependanthuit ans,
vivredansun tipi,sanseauni électricité,à1700mètres
d’altitude avecEnkhetuya,éleveusederennesetcha-
mane.Elles’entraîneraencostumeavecun immense
tambour,auradesvisionsetaccèsàunesortede«ré-
alitéaugmentée»,pousseradescrisstridents,setrans-
formera en divers animaux…«Un vrai zoo!» Nos
voisinsdecaféseretournent,interloqués.Elleal’ha-
PARÉMILIETREVERT
«Q uandon raconteaux gensqu’ons’estprise
pourunloup,çafait un peupeur…» Corine
Sombrunprononce cettephrasele plus
naturellement du mondeau beaumilieu d’un café
proche dePigalle.Ellevous fixe sansciller durant
tout l’entretien, maisjamaisvousneverrezsesyeux
de Canislupusni même,en cherchant bien, de pu-
pilles dilatées.Elle boit du thé vert et ressembleà
une Parisiennelambda. L’allure sageet juvénile,
cettebrindille de 58 ansporte seslunettes rondes
sur la tête,un sweatzippénoir et–ah si!–unesorte
d’amulette autour du cou.
Il y a dix-huit ans,la compositricefrançaise,in-
consolableaprèsla mort de son conjoint, part en
Mongolie pour laBBC.Là-bas,on pensequele cha-
mane sertdelien entrele mondedeshumains et le
mondedesespritset qu’ilmaintient l’harmonie. Co-
rine Sombrun,apprentiereportrice,souhaiteenre-
gistrerunecérémoniechamanique.Alorsqueleson
du tambour bat sonplein et quele chamaneentre
bitude, ne cherchepasà baisserle ton. Sesproches
et safamille l’ont longtemps prise pour une folle.
«Là-bas,enMongolie,ilsdisentchamane,ici c’estHP!
plaisante-t-elle.Il fautsavoirqu’en2001lesanthropo-
loguesdisaientquelatransen’existaitpas,quec’étaitune
théâtralisationduchamane.»
Dérives.
Il aura fallu prèsde vingt anspour que
Implications. Corine
sonhistoire, déjàracontéedansplusieurs livres(1),
soit donnéeàvoir augrandpublic dans«Unmonde
plus grand»,deFabienneBerthaud.Letempsnéces-
saire,peut-être,pour que notre regard d’Occiden-
taux rationnels changesurcettepratique venuedes
tréfonds de l’Amazonie et de la Mongolie. Au-
jourd’hui, l’actriceCéciledeFrance,qui incarneCo-
rine Sombrundanssaquêteinitiatique, peut avouer
sans rougir, dans MadameFigaro,avoir vécu des
transespendantletournageet quecelan’avait rien
de «mystique».
Depuis quelquesannées,le chamanismeestde-
venutendanceenCalifornie etenSuisse,il s’installe
en transe,lajeunefemmeestsoudainprisedetrem-
Sombrunseprêteàune
blements.«Jefaisdesmouvementsdeplusenplusvio-
stimulationmagné-
lents,jememetsàhurlercommeun loup,j’ai l’impression
tiquetranscrânienneau
quemesmainsdeviennentdespattes,quemonnezde- CHUdeLiège.Latranse
vient unetruffe…Jeme transformeenloup.» Corine
Sombrun a perdule contrôle de son corps.Quand
elle reprendconnaissance,lechamanelui annonce
qu’elle estelle-même…chamane!Etquepour déve-
lopper ce«don»elle devrasuivreune formation à
lafrontière sibérienne.«Partir aufinfonddelasteppe,
cen’étaitpasmonplan!»s’amuse-t-elleavecle recul.
Pourtant, la «surprise» passée,elle a voulu com-
prendre. Cette«hyperrationnelle»,non croyante et
pasdu tout mystique,sedemande«pourquoietcom-
mentlesondutambourpeutfaireça». Pourle savoir,
pourrait-ellejouerun
en Franceauprèsd’un public en quêtedesenset de
spiritualité. Lesnéochamaness’organisent,la pre-
mière «université d’étédu chamanisme» aeu lieu
cetétédansle Var,ils s’invitent partout, danslesex-
positions,la musique,l’édition, le luxe (LouisVuit-
rôlethérapeutique?
ton aurait sonchamaneattitré)
Mêmedespsyss’y
Larecherchenefaitque
commencer.
intéressent,butant parfois sur des traumas inso-
lublesparlaparole.Moult «guérisseurs»proposent
leurs servicessur le Web(cérémoniede nettoyage
dansdes«huttes desudation», «stagessur la mort
et l’au-delà»…)Mais attention, la Miviludes, qui a
reçu une soixantainede signalementsinquiétants
en lien avecle néochamanismeau coursdestrois
dernièresannées,met en gardecontrecertainesdé-
rives,notammentliéesàlaprisedesubstances

DR

Latranse,nouvelle

rives,notammentliéesàlaprisedesubstances … DR Latranse,nouvelle Tous droits de reproduction réservés
rives,notammentliéesàlaprisedesubstances … DR Latranse,nouvelle Tous droits de reproduction réservés

Tous droits de reproduction réservés

7 novembre 2019 - N°2463 PAYS : France RUBRIQUE : Société PAGE(S) : 62;63;64;65 DIFFUSION
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7 novembre 2019 - N°2463

PAYS :France

RUBRIQUE :Société

PAGE(S) :62;63;64;65

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SURFACE :322 %

JOURNALISTE :Émilie Trevert

PERIODICITE :Hebdomadaire

: Émilie T r e v e r t PERIODICITE : Hebdomadaire Initiée.Lacompositrice CorineSombrunàson
Initiée.Lacompositrice CorineSombrunàson domicileparisien,le 24 octobre.Sonhistoire, déjàracontéedans
Initiée.Lacompositrice
CorineSombrunàson
domicileparisien,le
24 octobre.Sonhistoire,
déjàracontéedans
plusieurslivres,a
inspiré«Unmonde
plusgrand»,film
réaliséparFabienne
BerthaudavecCécile
deFrancedanslerôle
delachamane.
réaliséparFabienne BerthaudavecCécile deFrancedanslerôle delachamane. Tous droits de reproduction réservés

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7 novembre 2019 - N°2463 PAYS : France RUBRIQUE : Société PAGE(S) : 62;63;64;65 DIFFUSION
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PAYS :France

RUBRIQUE :Société

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JOURNALISTE :Émilie Trevert

PERIODICITE :Hebdomadaire

: Émilie T r e v e r t PERIODICITE : Hebdomadaire … hallucinogènes, comme l’ayahuasca,
… hallucinogènes, comme l’ayahuasca, l’iboga ou le Bufoalvarius (crapaud mexicain). Corine Sombrun a pleuré
… hallucinogènes, comme l’ayahuasca, l’iboga
ou le Bufoalvarius (crapaud mexicain).
Corine Sombrun a pleuré quand elle a revu, àl’oc-
casion du
tournage d’«Un monde plus grand », l’en-
droit où elle avait été initiée, le lac Khövsgöl, en
Mongolie. «C’estdevenuleDisneyland du tourismeet
duchamanisme! »selamente-t-elle. Aujourd’hui, elle
regarde d’un œil sceptique cette vague chamane
qu’elle a pourtant indirectement provoquée. Pru-
dente, elle ne veut plus qu’on l’appelle « chamane »
(bien que les titres de seslivres la démentent) : « Ce
n’estpasparcequejefaisdesprièresquejesuiscuré! » Et
la musicienne refuse par-dessustout qu’on la défi-
nisse comme guérisseuse.« C’estun businesset c’est
trèsgrave,cesgens-làpensentqu’ils peuventsoignerles
autres,mais cen’estpas vrai ! » Ce qui lui importe au-
jourd’hui, c’estdeprouver, via les neurosciences,que
latranse n’estpasune invention culturelle mais bien
un état modifié de conscience au même titre que la
méditation ou l’hypnose. En cela, elle marche dans
les pas de Matthieu Ricard, qui, avant
elle, a prouvé
que la méditation était bonne pour le cerveau.« On
a les mêmeseffetsque dans d’autres états modifiés de
conscience: forcedécuplée,sensationdedouleur amoin-
drie, perte dela notion du temps…» La transe pour-
des petits tremblements, elle y parvient, puis, àforce
d’entraînement, par la seule volonté. «Aujourd’hui,
onpeutentrer entransecommeonentreenméditation»,
affirme cellequi adéjà initié plus de500 personnes
àla transe cognitive.
En Belgique, une étude de plus grande ampleur a
débuté en juin sur une cohorte de 27 « transeurs »
(descréatifs, desscientifiques et des psychiatres) au
CHU de Liège, sous la direction du célèbre neuro-
rait-elle
jouer
un rôle
thérapeutique
dans les
logue Steven Laureys (qui a notamment
étudié
le
syndromes destresspost-traumatique
?Pourrait-elle
permettre de soigner des pathologies comme la dé-
pression graveou la schizophrénie ?Larecherche ne
Caution. Leneurologue
belgeStevenLaureys
mèneuneétudesur
27 «transeurs»– en
haut,VirginiePfeiffer,
professeured’arts
plastiquesau–CHUde
Liège.StevenLaureys
estconvaincuque«la
transeestunétatdont
onvaentendreparler
danslefutur».
cerveau de Matthieu
Ricard). Certains cobayes se
sont transformés en mouche, en tortue, en pierre, et
d’autres en…rien. Certains ont pleuré, d’autres ont
fait que commencer
: seulement
quatre
études
existent,
entre 30 et 50 personnes travaillent
sur le
sujet dans le monde.
parlé en protolangage (le langage des bébés),des ar-
tistes ont pu dessiner pendant l’expérience…Fran-
cis Taulelle,directeur derecherche émérite au CNRS
et spécialiste en résonance magnétique, participe à
Cobaye. Corine Sombrun aété lapremière cobaye
cette étude. Il
avait déjà tenté l’expérience en 2004:
du monde à avoir testé latranse.Pour l’imposer dans
les milieux
scientifiques – «quinze ansdegalère» –,
il a fallu la déconnecter de son aspectculturel (le ri-
tuel chamanique, donc) et parler de transe cogni-
tive. Le premier
chercheur qu’elle rencontre
lui
conseille gentiment de consulter un psychiatre. Le
deuxième, qui la prend au sérieux, juge son cerveau
en état de transe semblable àcelui d’un « lapin sous
LSD».Au Canada,àEdmonton, dansun hôpital psy-
chiatrique (!), la voilà qui subit une batterie d’exa-
mens, électrodes sur la tête. Le neuropsychiatre
Pierre Flor-Henry (qui a publié la première étude en
2017) lui confirme que son cerveau est normal à
l’état de repos, mais qu’en état de transe le tracé a
dessimilitudes avectrois pathologies :la dépression
grave,les troubles maniaques et la schizophrénie.
«Jamaisonn’avait étudiéunchamaneentranse.C’est
impossibleà causedu tambour et parceque ça bouge
trop! » explique Corine Sombrun, qui adû apprendre
allongé, casquesur les oreilles diffusant une boucle
de son crééepar la musicologue pour remplacer le
tambour, le professeur de l’Université de Louvain,
«très sciencesdures» (sic), était parti en transe en
moins de trente secondes.«Tout à coup,j’ai vu dans
monchampdevision mesmains alors qu’ellesétaientle
long de mon corps,témoigne-t-il. Ensuite, cesont les
pieds,lesjambesetlebassinquisesontmis àbouger.»Le
chercheur parle de « dissociationfaible etnonpatholo-
gique».Lamême choseseproduit lorsquel’on conduit,
par exemple, et que l’on fait ou penseà autre chose
en même temps.
«Deux états de consciencecoexistent: un état de
conscienceordinaire,avecuneconscienceintuitive quicor-
respondà un transfert deprédominancedel’hémisphère
gauche[approche rationnelle, NDLR] vers un étatde
conscienceamplifié avecprédominancedel’hémisphère
droit (intuition,
création) », préciseFrancis Taulelle,
à « auto-induire» la transe pour ne pas bouger lors
d’un électroencéphalogramme.
Sansmusique, par
«Là-bas,enMongolie,ils disent
chamane,ici c’estHP!» CorineSombrun
à latête de l’institut de recherche TranceScience,qui
collabore avecle CHU de Liège,où desétudes sepré-
parent, notamment sur la perception de la douleur
en état detranse. « On a desintuitions sur de possibles
effetsthérapeutiques,commela rééducationfonctionnelle,
motrice,etletraitement decertainstraumas », explique
lePr Taulelle, qui préfère rester prudent.
« Il y aencoreducheminà faire,mais jesuisconvaincu
64 | 7 novembre
2019
| Le Point
2463

MICHEL

MANIL

CHRISTIAN

HOUET/BELPRESS/MAXPPP

| 7 novembre 2019 | Le Point 2463 MICHEL MANIL CHRISTIAN HOUET/BELPRESS/MAXPPP Tous droits de reproduction

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JOURNALISTE :Émilie Trevert

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quela transe estun état donton va entendreparler dans le futur, confie Steven Laureys, pour qui
quela transe estun état donton va entendreparler dans
le futur, confie Steven Laureys, pour qui les sujets ta-
bous n’existent pas.Au début,on pensait aussique la
méditation et l’hypnose,c’était un peufou…» Si des ré-
sistances persistent dans le monde scientifique, le
public, lui, commence à êtreconquis. « Il y a vingt ans,
danslesconférences,on vousdisait :“Pourquoivousfaites
ça ? Ça n’a aucun sens!”, aujourd’hui, on vous dit :
cet ingénieur mathématicien, en poste dansla salle
des marchés de la banque HSBC avant de devenir
coach de dirigeants, pratiquait desmicrotranses les
yeux ouverts et en marchant au milieu desKlaxon.
Une méthode, selon lui, beaucoup plus efficace que
la méditation. « Sur le chemin du retour, lessolutions
venaient etje lestestaistout desuite sur monordinateur.
C’estcommesi je faisais un “reset” du cerveau.» §
“Waouh !” » raconte Francis Taulelle, qui est devenu
un inconditionnel dela transe,qu’il pratique chaque
jour. « Desmicrotransesdequelquessecondes» lui per-
mettent de développer sonintuition et, notamment,
de « trouver la solutionà desproblèmesdemaths»…
1. «Journal d’une apprentie chamane»,« Tribulations d’une cha-
mane àParis»,«Mon initiation chezleschamanes» (Albin Michel)…
«Reset». La transe pourrait aussi avoir un inté-
rêt dans le monde de l’entreprise : dans la prise de
décision, le management dit intuitif, la négocia-
tion… C’est en tout casceque constate Maya Farhat,
coach consultante qui a déjà formé, avec Corine
Sombrun, une soixantaine d’anciens élèvesd’HEC.
Dans une salle bien insonorisée de la célèbre école
de commerce de Jouy-en-Josas,une vingtaine de di-
rigeants d’entreprise, de managers et de coachs en
reconversion semettent àtrembler, crier, rire, pleu-
rer ou juste baragouiner des mots incompréhen-
sibles au son d’une musique synthétique digne
d’une rave et difficilement supportable pour un
spectateur. Ils sont en train d’apprendre à « auto-in-
duire » la transe. « 80 % desgensont cepotentiel», af-
firme Corine Sombrun. Leurs motivations sont
avant tout personnelles : mieux seconnaître, aller
vers l’autre, accéderà « l’invisible »…« C’estuneten-
dance du futur ! s’enthousiasme une participante,
consultante en entreprise, qui a déjà essayél’hyp-
nose, la méditation, l’EMDR (désensibilisation et
retraitement
de l’information
par les mouvements
oculaires)… Celaréharmoniselecorpsetl’esprit, etfait
parler lecerveaucréatif. Cen’estpasdu tout un truc éso-
térique et on peut“revenir” quand on veut. »

Pendantcette sessiondequatre jours, on apprend notamment comment pratiquer la microtranse en réunion ou avant une présentation. A force d’en- traînement, les « effets secondaires » (le bruit et le mouvement) disparaîtraient, permettant de prati- quer incognito, dans le métro, au bureau, dans la rue… « Quand la pressionétait trop forte et lespensées récursives envahissantes,je sortais faire une pause- transe sur lesChamps-Elysées! » raconte Jérôme Du- rand, conscient de l’étrangeté de l’expression. A l’heure où d’autres allaient fumer ou boire un café, é

é

A l’heure où d’autres allaient fumer ou boire un café, é é Tous droits de reproduction
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