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Annales littéraires de l'Université

de Besançon

Héraclès aux portes du soir : mythe et histoire


Colette Jourdain-Annequin

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Jourdain-Annequin Colette. Héraclès aux portes du soir : mythe et histoire. Besançon : Université de Franche-Comté, 1989.
pp. 3-729. (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 402);

https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1989_mon_402_1

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Centre de Recherches d'Histoire Ancienne

Volume n° 89

Colette JOURDAIN-ANNEQUIN

HERACLES

AUX PORTES DU SOIR

MYTHE ET HISTOIRE

Diffusion
Annales
Les Belles
Littéraires
Lettres,
de l'Université
-95,
1989
boulevard
- de Besançon,
Raspail, 75006
n° 402
PARIS
Β

Λ/
;

Ψ*
Pour Muriel. Pour Jacques.
7

Remerciements

Cet ouvrage a d'abord été une thèse de Doctorat d'Etat. Les


contraintes de l'édition en ont quelque peu modifié la
présentation : certaines discussions sont passées dans les notes,
elles-mêmes allégées ; quelques illustrations ont été sacrifiées.
Seule modification conséquente, une importante annexe
iconographique, consacrée à l'examen du type d'Héraclès-
Melqart à partir des statues - en partie inédites - découvertes
dans son sanctuaire d'Amrith, a été détachée de l'ensemble et sera
publiée ailleurs, par les soins de la maison de l'Orient à Lyon.

Cette thèse, déposée auprès de l'Université de Besançon en


décembre 1986, a été soutenue en avril 1987 devant un jury
présidé par M. Jean Pouilloux, membre de l'Institut, et réunissant
les professeurs Pierre Lévêque, rapporteur, Pierre Briant,
Françoise Dunand, Oddone Longo et Marie-Madeleine Mactoux.
Que tous soient ici remerciés pour avoir fait de cet exercice
universitaire qu'est la "soutenance" une discussion enrichissante
et stimulante.
Que Pierre Lévêque, en particulier, trouve dans ces pages
l'expression de ma gratitude, lui qui, professeur, sut me
communiquer sa passion de l'histoire ancienne, puis, directeur de
thèse, me redonner le courage d'écrire, alors que la situation
universitaire n'incitait ni à l'effort, ni à l'optimisme., lui qui,
enfin, accueille ce volume dans les publications du Centre
d'Histoire Ancienne de Besançon.
Et, s'il est vrai que, comme l'affirme Georges Bataille dans
un petit ouvrage - fort original - qu'il consacre à une théorie
de la religion, "le fondement d'une pensée est la pensée d'un
autre", je tiens également à témoigner ici de ma reconnaissance
envers tous ceux qui, connus ou inconnus de moi, ont, par leurs
paroles ou par leurs écrits, éclairé, à un moment ou à un autre, le
8

cheminement de cette recherche.


Ma reconnaissance va encore - mais est-il besoin de le
dire ? - à mon mari qui, presque autant que moi, vécut avec cette
thèse et se garda de l'oublier lorsque son "territoire" d'historien
croisait le mien ... Elle va, de même, à mon oncle, François
Martine, qui voulut bien passer du latin au grec et des Pères de
l'Eglise du Jura à ce païen, à ce paillard que fut Héraclès, pour
discuter avec moi de mes traductions.
... Elle va, enfin, à tous ceux qui firent des manuscrits
informes que je leur confiais les trois volumes dactylographiés
d'une thèse, puis le livre qu'ils sont devenus. A ce titre que
Mmes Maillardet, Amiotte et Michel, que M. Royer, que S.
Rémond surtout qui eut en charge la réalisation de l'ensemble,
que la Faculté des Lettres et le Centre d'Histoire Ancienne de
Besançon soient vivement remerciés.

♦J'ai plaisir à évoquer encore l'appui du Conseil


Scientifique de l'Université des Sciences Sociales de Grenoble,
qui, par ses subventions, a tenu à participer à l'édition de cette
recherche et je n'oublierai pas le soutien chaleureux du
philosophe Henri Joly qui demanda la prise en charge, pour
publication, de cette "géo-histoire" et "mythopoièse" d'un mythe.
Je n'ai, hélas, pas eu la possibilité de l'en remercier : peu de
temps après, il mourait tragiquement en mer.*
Je regrette profondément, enfin, de ne pouvoir associer à
cet hommage Paul Petit, lui aussi trop tôt disparu. Acceptant de
faire confiance à un professeur de lycée qu'il ne connaissait pas,
il m'accueillit dans la section d'Histoire Ancienne de l'Université
de Grenoble. Sans lui, en définitive, ce travail n'aurait jamais vu
le jour.

Lyon, Octobre 1987


* Octobre 1988
"Ce n'est pas une science de s'être
rempli la tête de toutes les
extravagances des Phéniciens et des
Grecs ; mais c'en est une de savoir ce
qui a conduit les Phéniciens et les
Grecs à ces extravagances..."

FONTENELLE (1)

"... car qu'aurions-nous donc à faire


de ces histoires de dieux, souvent
compliquées à l'extrême et peu sûres,
d'ailleurs, tant elles ont été tranformées
par la mémoire oublieuse et par
l'infinie et plaisante fantaisie de notre
esprit, qu'aurions-nous à en faire, si ce
qu'elles racontaient était autre chose
que notre propre histoire, qui est, elle
aussi, compliquée, pas tellement sûre,
car chaque existence humaine est
pareillement pleine d'oubli d'elle-
même et pareillement peuplée de
fantaisie".

Cl. METTRA (2)


11

"Nuit enfanta l'odieuse Mort, et la noire


Kère, et Trépas. Elle enfanta Sommeil et,
avec lui, toute la race des songes - et elle les
enfanta seule, sans dormir avec personne,
Nuit la ténébreuse. Puis elle enfanta
Sarcasme, et Détresse la douloureuse, et les
Hespêrides, qui, au delà de l'illustre Océan,
ont soin des belles pommes d'or et des
arbres qui portent tel fruit".
Hésiode, Théogonie, 211-216

"Chrysaor engendra Géryon aux


trois têtes, uni à Callirhoé, fille de
l'illustre Océan. Celui-là, Héraclès le
fort le tua, près de ses boeufs à la
démarche torse, dans Erythée
qu'entourent les flots, le jour où il
poussa ces boeufs au large front vers
la sainte Tirynthe, après avoir franchi
le cours d'Océan et tué ensemble
Orthos, et Eurytion le bouvier, dans
leur parc brumeux, au delà de l'illustre
Océan".

Hésiode, Théogonie, 287-294

C'est à dessein que nous choisissons Hésiode pour


introduire cette étude des travaux occidentaux d'Héraclès. Témoin
ancien, bien sûr, et historiquement plus facile à utiliser qu'un
problématique Homère, il est aussi le premier qui nous donne à
voir, pareillement situés "au delà de l'illustre Océan", les
Hespêrides
"épreuves" que
et Géryon,
la tradition
protagonistes
prête à Héraclès,
du héros
lorsque
dans
s'achève
les deux
la
série des athloU imposés par Eurysthée (3) : épreuves toutes deux
localisées aux confins des terres habitées ou supposées telles et
dont la structure symétrique - qu'elle soit géographique ou
symbolique - ne manquera pas de nous retenir.
Or, pour Hésiode, incontestablement, la lutte contre Géryon
est un épisode de la geste héracléenne. Il n'en est pas de même
des Hespêrides, qui, citées à d'autres reprises encore (4), ne sont
jamais en relation avec Héraclès (5). C'est donc le mythe
relativement proche encore de ses origines que nous restitue
12

Hésiode, des mythes, plus exactement, qui n'ont pas achevé leur
rencontre avec le héros, ne sont, en tout cas, pas encore
subordonnés à une biographie, pas encore entrés dans ce cycle
héroïque que l'activité fabulatrice des Grecs n'a cessé d'enrichir,
le transformant bientôt en un véritable roman plein
d'incohérence... roman qui ne trouve plus réalité et logique que
dans le personnage du héros lui-même.
L'écheveau est, à ce stade, bien difficile à débrouiller ; aussi
aurons-nous soin, en analysant le mythe arrivé au terme de son
évolution, enrichi, transformé, détourné même par cette
évolution, de ne jamais perdre de vue les allusions, sommaires
peut-être, mais si puissamment évocatrices, d'Hésiode.
Les Grecs distinguaient les deux fonctions du langage : la
parole qui "raconte" (μΰθος-) et celle qui "démontre" (λόγος-). Du
mûthos la loi du genre veut que nous fassions un logos.... puisse
le mythe ne pas trop y perdre de son charme éternel.
TABLEAU 1 = LE DODECATHLOS DANS LA TRADITION LITTÉRA
APOLLODORE DIODORE HYGIN TABULA ALB ΑΝΑ AUSONE SËRVIUS
II 74 - 126 IV, 11 à 18 Fables , F. Gr. Hisl. Eglogues, Commentaire
= II, 5,1 1 12 XXX ,40 (Jacoby p. 261-263 XXIV l'Enéide.
VHl. 299
1 -Lion Lion Lion Lion Lion
2 -Hydre Hvdte Hydre Hvdre Hvdre Hvdre
3 -Cerf ou biche Sanglier Sanglier Sanglier Sanglier Sanglier
4 -Sanglier Cerf ou biche Cerf ou biche Cerf ou biche Cerf ou biche Cerf ou biche
5 - Augiai Otoaux Oiseaux Oiseaux Oiseaux Oiseaux
6 - Oiseaux Auciw Augia» Augias Amazones Auiiaj
7 -Taureau Taureau Taureau Taureau Auiiaj Civajfi
8 - Cavales Cavales Cavales Cavales Taureau Amazones
9 -Amazones Amazones Amazones Amazones Cavales Géryon
10 - Géryon Géryon Géryon Géryon Géryon Hespérides
ll-Hespendes Cerbère Hespérides Cerbère Hespérides
12-Cerbère Hespérides Cerbère Hespériocs Cerbère
Voir aussi O. GRUPPE, s
Suppl. III, 1918, Col. 10
15

PROLOGUE
17

Ι - DES POMMES D'OR DES HESPÉRIDES AUX


AVENTURES OCCIDENTALES D'HÉRACLÈS :
L'ÉVOLUTION D'UN PROJET

Un peu comme un mythe, un projet de thèse évolue, pour


peu qu'il soit longuement mûri !... Parti d'une séquence précise
de la légende héracléenne : la quête des pommes d'or des
Hespérides, il s'enfle, se développe, se transforme, change de
perspectives et se retrouve, à l'arrivée, profondément différent de
ce qui avait été conçu.
Le sujet paraissait simple, en tout cas clairement circonscrit,
et pourtant, ce sont des problèmes de définition que nous avons
dû résoudre dès le départ :
Ainsi - et c'est la première question que nous nous sommes
posée - quelle place devait-elle être faite au héros lui-même ?
dans quelle mesure sa nature, sa "personnalité" pouvaient-elles
éclairer la signification du mythe ?
Encore eût-il fallu, pour conduire une telle étude, que cette
personnalité fût évidente et indiscutée, ce qui était loin d'être le
cas. Π nous paraît inutile de reprendre, une fois de plus, les
exégèses, on ne peut plus variées, qui, tantôt donnent à Héraclès
une origine phénicienne, tantôt font de lui un héros aryen ; tantôt
voient en lui l'archétype du Dorien, tantôt un Achéen ou un
Cretois... qui tantôt le considèrent comme un dieu solaire, tantôt
comme un démon de la végétation (6)... Leur multiplication, la
part de vérité qu'elles contiennent toutes, mais aussi l'échec relatif
de chaque explication d'ensemble, prouvent assez l'hétérogénéité
des sources, du culte et de la légende.
Aussi les études consacrées à Héraclès sont-elles
désormais plus partielles. Elles n'en sont pas moins enrichissantes
pour autant et viennent éclairer certains aspects d'un héros pour le
moins complexe et déroutant. On a pu découvrir ainsi, grâce à J.
Bayet, un Hercule funéraire (7), grâce à M. Détienne, un
Héraclès des savants et des philosophes (8) ; on a pu prendre la
mesure des influences phéniciennes dans certains de ses cultes
(9); et on nous promet d'éclairer ses rapports étranges avec le
sacrifice (10)... On a vu monter la fortune du héros ou se
transformer sa légende en fonction des circonstances politiques
(11), mieux compris le passage de l'Héraclès grec à l'Hercule
romain
"sauveur"
(12)
qu'était
et apprécié
devenu l'enjeu
le fils de
deZeus
la confrontation
et celui des Chrétiens
entre ce
(13). Dans le même temps était mieux connue l'iconographie du
personnage mythique (14) et les particularités régionales d'un
18

héros devenu dieu et désormais vénéré dans tout l'Empire


romain.
La cohérence d'Héraclès n'a rien gagné à toutes ces
recherches et c'est tant mieux dirons-nous. Comment, en effet,
réduire à l'unité le dieu et le héros ? L'Argien et le Thébain ? Le
géant et le dactyle ? (15), la brute et le héros civilisateur ?... Le
personnage, certes, a pris son autonomie au cours des temps, on
lui a même constitué une biographie et c'est un véritable roman
que celui de sa vie mais c'est, je crois, faire une erreur profonde
sur le mythe que de l'interpréter à partir de ce qu'est - ou pourrait
être - Héraclès et non pas à partir de ce qu'il fait , de ce pourquoi
il existe (16).
Mieux vaut donc oublier, pour un temps, les théories déjà
énoncées et, puisqu'il faut "présenter" le héros, prendre comme
point de départ le visage d'Héraclès tel qu'il nous apparaît dans
les plus anciens témoignages littéraires. Dans XIliade, il ne joue
pas un grand rôle, mais ceux qui l'invoquent voient en lui un
mort héroïque des temps passés, exactement ce que
représenteront, pour les Grecs du Vème siècle, les héros de la
guerre de Troie. Dès que les dieux l'ont ordonné, dit Achille, il a
reçu le trépas : "le puissant Héraclès lui-même n'a pas échappé à
la mort ; il était cher cependant, entre tous, à sire Zeus, fils de
Cronos, mais le destin l'a vaincu, et le courroux cruel d'Héré"
(17).
Héraclès "l'invincible" est donc mortel ; il est dit fils de
Zeus et d'Alcmène, et le seul épisode important qui lui soit
consacré rapporte comment, à Thèbes, sa naissance fut retardée
par Héra afin qu'il ne régnât pas" sur tous ses voisins", mais au
contraire fût soumis à Eurysthée (18). Les autres allusions
fonf d'ailleurs large part à cette inimitié de la déesse (19). On
connaît plus mal ses titres de gloire, la première expédition qu'il
aurait menée contre Troie (20), et les "Travaux" (21) dont on ne
souligne guère que l'aide constante apportée par Athéna : "Π ne se
rappelle guère", dit de son père la déesse, "combien de fois je lui
ai, moi, sauvé son fils, lorsqu'il était à bout de souffle, au cours
des travaux d'Eurysthée. Il pleurait alors vers le ciel, et c'était
moi que Zeus, du haut du ciel, envoyait à son secours. Que
n'ai-je su cela, en mon âme prudente, aux jours où Eurysthée
l'expédiait chez Hadès aux portes bien closes, pour lui ramener
de l'Erèbe le chien du cruel Hadès ! Il n'eût point échappé au
cours profond du Styx" (22).
Il n'est pas indifférent de noter que, si, dans Ylliade,
Héraclès apparaît uniquement comme un héros mortel, le seul des
travaux imposés par Eurysthée qui soit jugé digne d'être rapporté,
19

c'est, tout de même, sa victoire sur l'Hadès (23).


Dans YOdyssée le nom d'Héraclès n'apparaît que trois fois
(24), et le passage le plus intéressant est celui où, dans la Nékyia,
le poète nous plonge dans le royaume des morts. Parmi les héros
antiques entrevus par Ulysse se trouve Héraclès, au sujet duquel
s'expriment les hésitations de la tradition entre l'homme et le
dieu : il évoque "les misères sans bornes" imposées "par le pire
des humains", et encore une fois, un seul de ses exploits est
mentionné : la capture du chien des Enfers ; encore une fois c'est
Athéna " la déesse aux yeux pers", c'est Hermès aussi qui lui
servent de guide... mais au royaume des morts le héros n'est
qu'une "ombre"; le véritable Héraclès, est, en effet, parmi les
dieux : "parmi les Immortels, il séjourne en personne dans la joie
des festins ; du grand Zeus et d'Héra aux sandales dorées, il a la
fille Hébé aux chevilles bien prises" (25).
La tradition de l'immortalité d'Héraclès est donc connue.
Seul héros à s'être fait une place parmi les dieux, dans ce monde
homérique, où le fossé paraît infranchissable entre les "dieux
toujours vivants" et les hommes qui "tels les feuilles ne vivent
qu'une saison "(26), le cas du fils d'Alcmène est suffisamment
exceptionnel pour être retenu (27). Il est vrai que cette Nekyia
passe pour être un des passages de YOdyssée composés, ou, en
tout cas, ajoutés, tardivement.
Hésiode cependant nous transmet un témoignage très
voisin : "Et ce fut Hébé, fille du grand Zeus et d'Héra aux
brodequins d'or, que le vaillant fils d'Alcmène aux fines
chevilles, le puissant Héraclès, ayant achevé ses gémissants
travaux, se donna pour chaste épouse dans l'Olympe neigeux -
héros bienheureux, qui, sa grande tâche accomplie, habite chez
les Immortels, soustrait au malheur et à la vieillesse pour les
siècles à venir" (28).
Aucune ambiguïté dans ce texte où Héraclès est sans
conteste devenu l'un des Olympiens, et cela, semble-t-il - nous y
reviendrons - en récompense des travaux dont l'accomplissement
est, en tout cas, présenté comme nécessaire et précédant
directement l'immortalité. Faut-il voir là, comme le veut W.K.C.
Guthrie, l'origine des hésitations de la tradition entre le héros et le
dieu (29) ? Je suis pour ma part, loin de penser que, "lorsque
d'autres auteurs disent d'Héraclès qu'il est à la fois dieu et héros,
c'est cette élévation qui leur vient sans doute à l'esprit" (30). Il
me semble, en effet, que la tradition d'un Héraclès dieu -celle qui
embarrasse les auteurs grecs- lui suppose une origine divine, et
que, si influence il y eut, ce pourrait être plutôt à l'inverse : une
incitation à admettre l'accession finale au rang des dieux du fils de
20

Zeus et d1 Alcmène.
Restons en là, pour l'instant, sur un problème auquel nous
ramènera l'étude du mythe et retenons simplement que l'Héraclès
qui transparaît dans les premiers témoignages littéraires (31) est
un héros thébain - mais d'ascendance argienne - fils de Zeus et
d'Alcmène, que l'inimitié d'Héra soumet au souverain d'Argos,
qui l'a évincé : Eurysthée. Ce héros est encore essentiellement un
archer, et nous sommes frappés de voir à quel point son image
est, pour ces premiers Grecs, liée à la victoire sur la mort : qu'elle
soit indirecte et passagère avec la prise de Cerbère - et \ Iliade
semble en rester là - qu'elle soit définitive comme il apparaît dans
la Nekyia et dans la Théogonie. Ce sont là, les seules données
objectives que nous pouvons admettre comme point de départ
D'ailleurs, comment pourrait-on expliquer le mythe par la
nature d'un héros avec lequel rien ne prouve qu'il soit
véritablement lié dès l'origine... ou, autre façon de dire les
choses, qui était le héros avant qu'autour d'un nom ne se soient
rassemblés tel ou tel mythe ? Ce que nous tenterons de faire, c'est
bien plutôt d'expliquer pourquoi le mythe a pu être attribué à
Héraclès et comment une telle attribution a pu le modifier... Alors
peut-être certains aspects de la "personnalité" du héros
s'éclaireront-ils de surcroît.

Nous rejoignons là le deuxième problème posé par cette


étude : une séquence mythique se lit difficilement seule. Etait-il
possible d'isoler tout à fait de l'ensemble de la légende cet
épisode que représente la conquête des pommes d'or ? Fallait-il
au contraire le considérer comme partie intégrante d'un tout et
l'étudier comme telle ?
Il est bien évident que, dans un cycle aussi complexe que
celui d'Héraclès - le plus complexe sans doute de toute la
mythologie grecque - nous ne pouvions tout retenir. Ni les douze
travaux, dont l'ordre, d'ailleurs, change avec les mythographes,
ni les Parerga, plus nombreux encore, ne constituent une
biographie cohérente, et ce, même dans la mythologie mise en
ordre d'un Apollodore, ou d'un Diodore. De toutes ces anecdotes
tant bien que mal juxtaposées, de toutes ces prouesses
interchangeables, lesquelles sont vraiment significatives ?
Lesquelles peuvent nous aider à mieux comprendre celles que
nous avons choisi d'expliquer ? Prenons un exemple : la
rencontre d'Héraclès et d'Atlas : chez Apollodore, elle fait partie
intégrante du 1 lème exploit ; c'est à Atlas, en effet, que, sur les
21

conseils de Prométhée, Héraclès demande d'aller cueillir les


pommes dans le jardin des Hespérides ; en l'absence du géant il
portera à sa place le fardeau du monde et l'on sait la ruse qu'il
doit inventer pour s'en libérer (32). C'est Phérécyde qui, au
début du Vème siècle, passe pour avoir introduit cet épisode
d'Atlas faux ami d'Héraclès (33), mais l'anecdote était connue à
Olympie, à la même époque, par le sculpteur qui représenta les
travaux d'Héraclès sur les métopes du temple de Zeus (34)... Elle
l'était même dès le Vlème siècle, si l'on en croit Pausanias qui l'a
vu figurer sur le coffre dédié par Cypsélos dans ce même
sanctuaire d'Olympie (35). Cependant Euripide, s'il ne l'ignore
pas - il chante en effet dans son Héraclès "la force d'un homme"
qui parvint à soutenir "les palais étoiles des dieux" (36) -
curieusement la dissocie de la quête des pommes d'or (37). La
relation est moins évidente encore chez Diodore de Sicile qui, très
influencé par révhémérisme, explique "l'allégorie" selon laquelle
le héros aurait reçu d'Atlas "le fardeau du monde" par les
connaissances astronomiques que lui aurait enseignées le géant en
reconnaissance de son intervention efficace contre les pirates,
envoyés par Burins pour enlever les Hespérides présentées ici
comme les filles d'Atlas (38).
On constate, dans cet exemple, l'embarras des auteurs face
aux errements d'une tradition qui juxtapose des éléments
probablement étrangers à l'origine ; on constate également - par
cette discordance entre des mythographes également tardifs - à
quel point l'évolution du mythe a pu, ici ou là, s'accomplir
différemment. Quel enseignement, dans ces conditions, tirer de
cet épisode d'Atlas ? Faut-il simplement l'expliquer par la force
du héros, une force telle qu'il peut porter le ciel... C'est ce qui
semble ressortir du plus ancien des témoignages littéraires
évoqués, celui d'Euripide.. Faut-il, au contraire, lui attribuer, au
profit d'Héraclès, une signification cosmogonique ? et dans ce
cas à partir de quand ? et pourquoi ?
Enfin c'est aux confins du monde habité que les Hespérides
veillent sur les pommes d'or... C'est là aussi que le géant
supporte le fardeau des cieux : la rencontre des deux mythes
serait-elle pure coïncidence géographique ? ou bien au contraire
Héraclès a-t-il, comme le veut J. Carcopino (39) - après
Wilamowitz (40) -, suivi Atlas, lorsque celui-ci a trouvé dans la
chaîne libyenne sa localisation définitive ? auquel cas il faudrait
entre eux supposer un lien plus puissant, un lien qui expliquerait
aussi que ces colonnes du ciel, confiées, dans YOdyssée* à la
garde du géant soient devenues les colonnes d'Héraclès. Le
problème, on le voit, est d'importance.
22

Mais si le rôle d'Atlas apparaît comme directement lié à


l'obtention du fabuleux trésor, d'innombrables aventures, entrées
dans le récit de la quête des pommes d'or, semblent bien n'avoir
avec elle qu'un rapport on ne peut plus accidentel. Il n'est que de
reprendre le texte d'Apollodore (41) pour s'en convaincre...
Apollodore, qui d'ailleurs situe le jardin des Hespérides "non
dans la Libye, comme le disent certains", mais "auprès de l'Atlas,
dans le pays des Hyperboréens". Avant qu'Héraclès ne parvienne
au terme de son voyage, mille aventures le retiennent : en
Macédoine, il lutte contre Cycnos, fils d'Ares, puis, traversant
rillyrie, il arrive au bord du fleuve Eridan, où, grâce aux
Nymphes, il trouve Nérée "qu'il ne lâche point" avant d'avoir
obtenu de lui qu'il lui dise où se trouvent les pommes d'or et les
Hespérides. Son itinéraire devient ensuite tout à fait incohérent : il
se rend en Libye (séjour imposé peut-être par le souvenir de la
localisation la plus couramment admise !) et triomphe d'Antée qui
gouverne alors la région ; de la Libye il passe en Egypte (42) où il
tue Busiris, le roi inhospitalier. Ici s'intercalent étrangement les
aventures d'Héraclès à Rhodes, aventures qui prétendent
expliquer un curieux rite des habitants de 111e (ceux-ci, en effet,
lorsqu'ils sacrifient à Héraclès, l'accablent d'imprécations). Nous
retrouvons notre héros en Arabie, où, dit Apollodore, il tue
Emathion, fils de Tithon (43) ; par la Libye, il parvient ensuite à
l'Océan où il emprunte la coupe du soleil et, grâce à elle, gagne
l'Asie, délivre Prométhée sur le Mont Caucase et arrive enfin
auprès d'Atlas et des Hespérides.
Nous avons tenu à retracer - ici de la façon la plus "naïve"
qui soit - cet itinéraire extraordinaire pour mettre l'accent sur
l'apparente incohérence d'un récit, compliqué, allongé à plaisir
par des additions successives, des contaminations (44). Le
rapport avec la quête des pommes d'or paraît purement fortuit, la
géographie du voyage si peu intelligible qu'elle n'éclaire pas la
localisation du jardin mythique, pas plus que la signification des
différents épisodes ne semble éclairer le sens du mythe
principal... Pourtant, dans ce véritable maquis où le conte
folklorique côtoie la légende étiologique, certains thèmes se
retrouvent avec insistance : celui de la lutte contre des souverains
indigènes, par exemple, tels Emathion, Antée, et surtout Busiris,
le roi qui massacre les étrangers... On peut encore s'interroger,
dans ce dernier épisode, sur les rapports qu'entretient Héraclès
avec le sacrifice... rapports qu'on retrouve, différemment
exprimés, dans certains "doublets" : l'aventure d'Héraclès à
Rhodes, aition d'un rite ancien reprenant, sous une autre forme,
semblable rencontre au pays des Dryopes.
23

Or, ce voyage au pays des Hespérides, à certains égards,


rappelle le voyage d'Héraclès vers l'île rouge de Géryon... Il lui
ressemble tant que quelque confusion s'est introduite dans le
déroulement des deux récits : pour Diodore, par exemple, les
épisodes d'Antée et de Busiris appartiennent à l'expédition contre
Géryon (45). L'impression naît ainsi d'une geste d'Héraclès aux
bornes occidentales du monde, près de ces "colonnes" qu'il y a
lui-même placées, geste enrichie ensuite d'épisodes variés sur les
rivages de la Méditerranée, une geste à laquelle sa signification
pourrait conférer une unité profonde, située qu'elle est près
d'Océan, là où "se dresse l'effrayante demeure de l'infernale nuit"
(46)... Là où "sélève en face de l'arrivant la demeure sonore du
dieu des Enfers,
redoutable" (47). le puissant Hadès, et de Perséphone la

Si nous pensons encore que ces deux épreuves sont parmi


les dernières (48), que, dans certaines versions du mythe
Héraclès rapporte lui-même les pommes d'or devant l'assemblée
des dieux (49), nous accorderons une attention renouvelée au
thème d'Héraclès vainqueur de la mort, important très tôt dans la
légende, avons-nous vu (50), et très vite répété : c'est encore
Héraclès qui ramène Alceste des Enfers (51) ; lui toujours qui
arrache Thésée au royaume d'Hadès (52) ; c'est lui enfin qui
connaît la mort divinisante sur le bûcher de l'Oeta (53).
"marginale"
C'est ce
des thème
deux derniers
qui, tout
travaux
autant
d'Héraclès
que la (et
géographie
bien sûr,
nous le verrons, l'un et l'autre structuellement liés), nous a paru
définir l'unité profonde du champ d'enquête qui devait être celui
de notre travail.
Pour autant, était-il possible de s'en tenir rigoureusement à
la sphère occidentale ? de ne connaître des exploits d'Héraclès
que la quête des boeufs de Géryon et celle des pommes d'or ?
Nous avons craint, à nous limiter à ces épisodes, d'être conduite
à envisager trop étroitement les "matériaux" du mythe : l'arbre,
cette première structure, à la fois architecturale et vivante, que
semblent s'être donnée les hommes, l'or, dont le rôle dans les
mythes de souveraineté n'est plus a souligner ; la pomme, le
dragon (ou le monstre) dont il n'est pas besoin de dire qu'ils
constituent les "images" fondamentales de toute mythologie...
Une telle étude était certes possible (54), nous avons craint, à
nous y livrer, de ne pouvoir éviter le danger d'un comparatisme
débridé... Si les parallèles, en effet, ne manquent pas dans les
mythologies de tous les peuples, en quoi, en les rapportant,
aurons-nous mieux compris le sens précis que, pour les Grecs,
prenaient ces symboles...?
24

Aussi ne perdrons-nous pas de vue la place que tient ce


jardin merveilleux dans le cycle d'Héraclès... "quête du pays
transcendant", rêve du domaine ou de l'objet "interdit", lutte
contre le monstre triple et conquête du bétail merveilleux, autant
d'exploits qui, au fur et à mesure que nous poursuivions notre
enquête, nous ont paru s'intégrer dans l'ensemble d'un destin,
dont nous devinions le sens non seulement mythologique, mais
bien encore historique... Comment comprendre l'aspect fortement
initiatique de ces épreuves sans essayer de savoir si leur héros
avait pu, dans le passé des Grecs - où qu'ils fussent -, avoir
quelque rapport avec de telles pratiques d'intégration sociale ?
Aussi ne s'étonnera-t-on pas des "détours" d'une étude, qui, pour
mieux saisir le sens profond de ces deux légendes, paraîtra
parfois s'en éloigner...
Comment comprendre la localisation occidentale, et
finalement précise de ces épisodes sans analyser les rapports
entretenus par le héros grec avec le seigneur de Tyr, Melqart,
présent non seulement à Gadès et à Lixos - théâtres des deux
derniers exploits terrestres d'Héraclès - mais encore dans ses plus
fameux sanctuaires : à Thasos, à Chypre et sur la côte
phénicienne ? Aussi ne s'étonnera-t-on pas si, à l'exemple même
de ce héros voyageur que fut Héraclès, nous naviguons d'une
rive à l'autre de la Méditerranée...
Comment comprendre le mythe, enfin, sans savoir, comme
l'écrit J.P. Vernant, "faire sauter le cloisonnement qui (sépare) la
tradition proprement mythologique des témoignages appartenant
aux autres
Grecs" ? (55)
secteurs de la vie matérielle, sociale et spirituelle des

Ainsi se sont élargis, non seulement notre champ d'étude,


mais encore les perspectives dans lesquelles nous abordions notre
sujet.
Disons, enfin - et nous en aurons terminé sur ce point - que
nous avons tenté de tenir compte de ces nouvelles conquêtes des
sciences de l'homme, qui aident l'historien à mieux cerner - voue
à mieux penser- son enquête : linguistique et sémiologie,
ethnologie et sociologie, psychanalyse enfin... On comprendra
que, dans cette matière aussi considérable que multiforme qui
s'offrait à nous, nous n'ayons pu tout traiter.
Nous nous sommes donc donné le droit de choisir, et,
laissant dans l'ombre certains aspects du mythe, nous avons
privilégié ceux qui nous paraissaient expliquer le mieux à la fois
sa permanence et les formes multiples qu'au cours des siècles il
devait finir par épouser.
25

II. LE MYTHE / MODE D'EMPLOI

Le mythe.. ..Encore fallait-il savoir comment l'approcher !


L'époque était celle des beaux jours du structuralime.Cl.
Lévi-Strauss l'appliquait, avec le retentissement que l'on sait, à
l'étude des récits amérindiens et, avec l'éternelle histoire
d'Oedipe, il se proposait de l'employer de même au décodage de
la mythologie grecque. Cette méthode, qui paraissait si bien
convenir à l'étude du mythe, n'était pas sans poser quelques
problèmes à l'historien - nous y reviendrons - et l'engouement
qu'elle suscita se traduisit d'abord, il faut l'avouer, par un
véritable "blocage" au niveau de mes propres recherches.
Elle eut aussi - et cet heureux effet dépasse, me semble-t-il,
largement mon exemple personnel - l'immense avantage d'obliger
à une réflexion méthodologique qui, sans elle, n'aurait sans doute
pas paru aussi nécessaire.
Sans retracer ici les longs détours de mes interrogations et
de mes réflexions sur le mythe, sans refaire l'histoire d'une
science dont il a beaucoup été question récemment (56), il me
paraît nécessaire et désormais possible, avant d'aborder l'analyse
des travaux occidentaux d'Héraclès, de "faire le point", de
préciser les exigences méthodologiques d'une recherche,
confrontée depuis plusieurs années aux théories - hégémoniques
ou non - qui font l'histoire des religions antiques.
La réhabilitation du mythe n'est plus à faire : il n'est plus
pour personne, cette maladie du langage et la mythodologie, cette
collection d'absurdités et d'horreurs, qui, selon M. Millier "ferait
frissonner le plus sauvage des Peaux-Rouges" (57). Il n'est plus,
non plus, la pensée d'une humanité dans l'enfance incapable de
produire autre chose qu'une "philosophie de nourrice" (58), et,
en ce qui concerne notre objet propre, la Grèce, on n'ose même
plus écrire, comme le faisait P. Grimai en 1968, que le Mûthos
s'oppose au Logos "comme la fantaisie à la raison, la parole qui
raconte à celle qui démontre" (59). La science moderne a donc
réglé
"dévaluaient"
leurs comptes
le mythe
aux théories,
comme explication
qui, au débutfantaisiste,
du siècle encore,
ou, au
mieux, incomplète et erronée - parce que pré-scientifique - du
monde... Elle n'est guère plus tendre d'ailleurs pour celles qui, à
l'inverse, le "dévaluent" comme vision populaire tout entourée
d'une gangue fabuleuse, d'un récit historique. Et peut-être faut-il
soulever là un premier problème ?
26

1 - Le mythe : "Une parole choisie par l'histoire*1 ?

On a beaucoup critiqué, en effet, cette attitude - que


d'aucuns appellent historiciste - et qui consiste à mettre en
lumière, comme l'a fait J. Bérard pour les NostoU par exemple, le
substrat de réalité historique que, parfois, recouvrent les légendes
(60). Convenons que ramener le mythe à l'histoire c'est procéder
par réduction et, dans une très large mesure, méconnaître la
spécificité du discours mythique. Convenons encore que cette
méconnaissance peut être préjudiciable au projet historique
lui-même. Que penser, par exemple, de l'interprétation "réaliste"
que donne R. Dion des travaux d'Héraclès, imposés par
Eurysthée, qui, parce qu'il était roi et très riche n'hésitait pas à
envoyer chercher jusqu'aux extrémités du monde "ce qui pouvait
être utile ?à (61).
vergers" l'amélioration de sa cavalerie, de ses troupeaux, de ses

"historicisante"
Accordons que
encore
la aux
découverte
détracteurs
d'une
d'une
inscription
lecture
hiéroglyphique gravée pour Aménophis ΙΠ et associant le nom de
Nauplie aux Danaoi apparemment soumis au Pharaon (62)
n'explique pas pourquoi "les Danaïdes sont à la fois des femmes
qui fuient le mariage avec des mâles qui leur sont trop proches et
des épouses qui passent pour avoir introduit en Grèce le grand
rituel du mariage, la fête des Thesmophories" (63). Certes, pour
comprendre le mythe il faut, comme le dit M. Détienne, prendre
en compte "le contexte ethnographique" et l'ensemble des mythes
qui "comme celui des Lemniennes constitue son groupe de
transformation". Mais n'est-ce pas aller trop loin qu'affirmer que
le document de 1380, parce qu'il est "un document d'histoire
politique", "ne peut rien expliquer" ?
N'est-il vraiment d'aucun intérêt ce clin d'oeil du mythe à
l'histoire dans la région d'Argos, au XlVème siècle avant notre
ère et dans le cadre de ces contacts entre Grecs et Egyptiens ? De
même, les relations qu'attestent les Nostoi entre la Grèce de l'âge
du bronze et le monde méditerranéen occidental ne sont-elles
vraiment d'aucun inrérêt, je ne dis pas pour l'historien mais pour
le mythologue lui-même ? C'est oublier, à mon avis, que le temps
et le lieu peuvent être de quelque importance dans la constitution
du discours mythique lui-même ; que les contacts attestés, dans
l'un et l'autre cas, sont des réalités d'importance ; que si, pour les
Danaïdes, ces contacts prennent la forme de relations de dominant
à dominé, ce n'est peut-être pas indifférent, pas plus que ne sont
indifférentes les raisons commerciales de l'expansion vers l'ouest
des peuples égéens. Un historien ne peut que s'insurger devant ce
27

refus de lan'est
l'origine" "perspective
pas une fin
génétique"
en soi, si elle
(64) s'avère
et, si "la
souvent
découverte
difficile
de
et hasardeuse, il n'est pas sûr qu'elle ne soit en rien éclairante.
C'est pourquoi je voudrais revenir sur une étude de B.
Sergent, parue en 1979 (65) et qui me paraît mériter plus
d'attention qu'on ne lui en a portée. L'auteur prend la précaution
de rendre au structuralisme ce qui lui revient (peut-être!) en le
déclarant "le seul (traitement) exhautif" de cette matière
multiforme qu'est la mythologie, et, se défendant de tout
"historicisme", il n'en propose pas moins une étude où "l'histoire
est prise pour elle-même comme plan de signification, comme
objet codant" (p. 64). Cette attitude est justifiée par le fait que, se
constituant, le mythe intègre des fragments de discours "portant
soit sur l'astronomie, soit sur la culture matérielle, soit sur les
hommes et les lieux etc.." c'est-à-dire des éléments d'une réalité
intégrée à l'histoire. Il livre ainsi, pour B. Sergent, "une histoire
découpée, hachée, triée, expurgée" (peut-être n'est-ce pas là
d'ailleurs l'essentiel de la transformation opérée par le mythe),
"une histoire qui n'est pas la vérité du mythe, parce qu'elle n'en
constitue ni l'armature ni le message, mais que le mythe utilise"
(p. 63).
Si le détail - d'ailleurs touffu - de cette étude ne nous
intéresse pas ici, on pourrait presque dire qu'à la "loi de Nilsson"
bien connue (la coïncidence presque parfaite des principaux sites
archéologiques achéens et des villes dont l'héritage mythologique
est le plus riche), s'ajoute maintenant une "loi de Sergent", loi de
la coïncidence chronologique (entre le cadre assigné, par
Hérodote par exemple, aux temps héroïques et celui que les
archéologues proposent aujourd'hui pour l'Helladique récent).
Faut-il alors faire, avec l'auteur, l'hypothèse de travail que "tout
élément de mythologie est historique" et qu'on peut utiliser cette
dernière "comme corpus d'indications potentielles" ? Non, sans
doute, et ces conclusions, à notre avis réductrices, peuvent
paraître curieuses après les précautions méthodologiques du
départ. Il reste qu'en gardant pleine conscience de la distance
creusée entre l'événement et le mythe, il peut être bon de rappeler
que le discours mythique est aussi le produit de l'histoire... non
seulement
"éclats" de telle
parceexpérience
qu'il véhicule,
historiquement
comme lesituée,
dit B.mais
Sergent,
parce que
des
sa mise en forme, elle-même, n'est pas sans rapport avec le
moment : "Le mythe est une parole choisie par l'histoire" écrit,
avec bonheur, Roland Barthes (66).
"In Mo tempore" dit le mythe, et sans doute est-ce là
manière d'effacer un temps trop présent encore au creux du récit,
28

volonté de retrouver le temps des origines - qu'il soit, avec les


dieux, celui de la fondation du monde, ou, avec les héros, celui
de la mise en ordre des sociétés - simple ruse du discours pour
assurer au mythe et son efficace, et sa vie éternelle.

2 - Le mythe : "Un fait social total"

Pour des raisons semblables il peut paraître injuste de


rejeter en bloc le "Fonctionnalisme" au rang des doctrines
périmées. N'est-ce pas méconnaître ce que des anthropologues
comme Malinowski ont apporté à la connaissance des mythes en
soulignant le rôle qu'ils jouent effectivement dans le contexte
social des peuples pour lesquels ils sont encore une réalité vivante
(67). "Quelle que soit la réalité cachée de leur passé non
enregistré, les mythes servent à voiler certaines contradictions
engendrées par les événements historiques plutôt qu'à enregistrer
fidèlement ces événements... l'application du point de vue
historique à l'étude des mythes est donc intéressante en ce qu'elle
montre que le mythe, envisagé dans son ensemble, ne représente
pas une histoire froide et dépourvue de passion, puisqu'il est
toujours créé volontairement pour remplir une certaine fonction
sociologique, pour glorifier un certain groupe ou pour justifier un
état de chose anormal" (68) écrivait Malinowski.
On peut railler cet "optimisme finaliste" (69), regretter "ce
curieux mélange de dogmatisme et d'empirisme qui contamine
tout le système" (70). On peut souligner, à juste titre, que le
discours mythique n'est pas le nécessaire reflet de la réalité et que
le rapport qu'il entretient avec elle n'est pas toujours de l'ordre de
la représentation, il reste que cette conception du mythe comme
partie intégrante d'un ensemble plus vaste (la vie sociale en tant
que système complexe d'institutions, de pratiques, de valeurs)
sera aussi, à la même époque, celle de M. Mauss, puis, pour la
Grèce, celle de L. Gernet. Enregistrant les conquêtes de la
psychologie et de la linguistique, ces derniers fonderont la
nouvelle science des mythes, fonderont également une nouvelle
science des religions. Enfin, cette idée des "fonctionnalistes" que
le mythe naît des contradictions de l'expérience humaine
n'annonce-t-elle pas l'une des conclusions de Cl. Lévi-Strauss
qui voit dans le mythe un outil logique opérant des médiations ou
des connexions entre des termes contradictoires (71) ?
En définitive, le plus gros écueil de l'interprétation
fonctionnaliste paraît bien être son refus de prendre en compte la
dimension symbolique du mythe. Malinowski est, sur ce point,
29

très clair, pour ne pas dire brutal : "expression directe du sujet sur
lequel il porte" le mythe n'est pas "une production symbolique"
(72) et l'auteur s'en prend tout spécialement aux psychanalistes,
"ces derniers venus, qui prétendent nous enseigner que le mythe
ne représente pas autre chose qu'un rêve diurne de la race et qu'il
n'est possible de l'expliquer qu'en tournant le dos aussi bien à la
nature qu'à l'histoire et à la culture pour descendre dans le marais
du subconscient, au fond duquel se trouvent relégués tous les
accessoires et symboles de l'exégèse psychanalytique courante"
(73).

3 - Le mythe, comme le rêve...?

Un peu comme Fontenelle - pour qui "tous les hommes se


ressemblent si fort" (74) - les psychanalystes mettent l'accent sur
l'universalité de certains schémas mythiques. Ils insistent,
surtout, sur leur ressemblance avec les motifs oniriques et en
déduisent qu'ils naissent de la même source : pour Freud et ses
disciples, le mythe, comme le rêve, raconterait ainsi, en images,
les méandres du psychisme humain.
Mais si, comme le dit André Green, le psychanalyste se
sent chez lui dans la mythologie - et plus encore s'il s'agit de celle
des Grecs - il faut bien reconnaître que l'historien, quant à lui, a
tendance à le considérer comme un intrus... Lorsqu'il lit
qu'Aphrodite est un "phallos métamorphosé" ou encore "le
phallos lui-même" ; lorsqu'on lui dit qu'Athéna est, tout
simplement, au niveau fantasmatique, "la virilité de son père", il a
quelque difficulté à penser qu'on parle le même langage que lui,
pire encore, que l'objet d'étude est le même. Et, s'il veut bien
admettre que ces divinités puissent être, effectivement, ce qu'en
dit Georges Devereux (75), il n'aura pas de mal à démontrer
qu'elles sont bien plus, et bien autre chose.
On peut trouver aussi, comme G. Kirk, que, dans ces
explications que donnent les psychanalystes des mythes grecs, le
détail, trop souvent, "ne colle pas" (76)... Le détail et, disons-le,
un peu plus, parfois, que le détail. Nous ne reprendrons pas, ici,
le dossier d'Oedipe, avec, ou, comme le préfère Jean-Pierre
Vernant, sans complexe, mais nous aurons, dans la suite de notre
étude, l'occasion de revenir sur l'interprétation que propose
Philip Slater des rapports ambigus qui à la fois unissent et
opposent Héraclès à Héra (77). Pour lui Héra, c'est la mère
d'Héraclès, et toutes les femmes de sa légende - épouses ou
maîtresses-symbolisent, au fond, la même relation... Là encore,
30

le détail ne respecte qu'imparfaitement la réalité : l'adoption, dans


le mythe, ne peut traduire la maternité. Là non plus
l'interprétation elle-même ne convient pas : on ne peut confondre
Héra et Déjanire, Mégara ou Hébé... pour ne pas parler
d'Omphale ; et surtout il ne fait aucun doute que les rapports du
héros et d'Héra exprimèrent, pour les Grecs, bien autre chose que
"l'amère ironie de la relation entre la mère et le fils".
H faut donc bien reconnaître qu'en ce qui concerne le mythe
grec, la démarche psychanalytique n'a pas toujours été, jusqu'ici,
très éclairante (78). Affirmer, comme le fait N. Nicolaïdis (79)
peuple"
que le mythe
(p. 192)
se construit
peut encore
pour
paraître
"mettre- en
même
forme
s'il les
estdésirs
désormais
d'un
tenu compte de la spécificité culturelle - à la fois réducteur et
globalisant. Réducteur, dans la mesure où l'expérience humaine
se résume difficilement à l'expression de sa libido ; globalisant,
dans la mesure où tout discours, qu'il soit produit ou reproduit,
met en scène des groupes ou des catégories sociales dont le
rapport "aux pouvoir-dire et aux savoir-dire" n'est pas, comme le
fait remarquer J. Jamin, sans influence sur le discours (80). Bref,
la démarche psychanalytique ne permet guère de s'interroger sur
les conditions sociales d'exercice de la parole, conditions qui,
bien manifestement, en infléchissent et le sens et la valeur.
Moins réductrices, sans doute, sont les théories de Jung et
de Kérényi pour qui le symbole se situe moins "dans les marais
du subconscient" pour reprendre l'expression péjorative de
Malinowski que dans un inconscient collectif capable de saisir ce
qui dépasse les limites du concept (81). Et leur vision du mythe
nous paraît beaucoup plus juste, qui met en oeuvre à la fois des
données objectives, celles de l'univers ambiant et un apport
subjectif, celui par lequel la psyché transforme en symboles ces
données objectives.
Moins réductrices également, et plus riches de perspectives
historiques sont les études de Georges Devereux, qui, de plus,
connaît bien le maquis de la mythologie grecque et le milieu
socio-culturel qui l'a vu naître. Jamais, en effet, l'inventeur de
l'ethno-psychiatrie ne présente l'explication psychanalytique
comme la seule valable, comme le recours ultime. Bien au
contraire, d'autres -dit-il- sont "non seulement possibles, mais
souhaitables".. .puisqu'une interprétation psychanalytique, qui part
du dedans de l'homme, est possible, une interprétation sociale,
qui part "du dehors", est également possible et constituera le
complément de l'interprétation psychanalytique. Pour Georges
Devereux, un mythe (comme un rêve) qui ne serait expliqué que
d'une manière ne serait pas complètement expliqué (82).
31

C'est dans cet esprit, semble-t-il, que nombre de


psychanalystes abordent désormais le mythe grec : c'est une
réflexion analogue qu'ouvrant la colloque de Deauville, en 1981,
R. Diatkine appliquait, pour sa part, à la genèse et à l'évolution
des mythes. "Produits d'une élaboration collective, tant dans leur
histoire la plus reculée que dans leur transmission", ils sont
l'affaire de "la cité" (précision, bien sûr, par trop restrictive) et
c'est à ce travail collectif que le psychisme individuel a apporté
sans cesse des matériaux. Encore ces éléments furent-ils "soumis
à un traitement compliqué aussi bien pour devenir un récit
commun que pour répondre aux nécessités sociales et historiques
du groupe" (83). C'est dire, et les psychanalystes le disent, que
personne aujourd'hui
superficielles" d'antanne
(84).
peutC'est
plus àsedire
satisfaire
qu'ils ne
desprétendent
"formulations
plus
que rarement détenir à eux seuls la clef de ces "personnages" que,
d'ailleurs, ne sont pas les héros ! (85). Et, si l'historien des
mythes, finalement, gagne beaucoup à la lecture de certains de
leurs ouvrages, c'est parce qu'il a lui-même beaucoup à
apprendre de ces processus qui trop souvent lui échappent et par
lesquels le mythe intègre, mais aussi transforme profondément les
éléments de l'expérience humaine. Comment comprendre, par
exemple (nous aurons l'occasion d'y revenir) les rites et, par
conséquent, les mythes initiatiques sans le secours de la
psychanalyse qui seule éclaire vraiment les rapports ambigus qui,
dans le psychisme humain, se tissent entre masculin et féminin et
déterminent - les anthropologues l'ont compris depuis longtemps
- tant de pratiques ou de récits dont la cohérence, au premier
abord n'est pas évidente ? (86).
"Le mythe tout entier", écrit G. Devereux, "tout autant que
chacun de ses éléments est surdéterminé" (87) et la psychanalyse
est, sans nul doute, l'une des façons d'expliquer cette
"surdétermination", cette "majusculisation" qu'opère le mythe, de
comprendre comment s'effectue, sous-tendue et parfois
déterminée par les activités de l'inconscient, la mise en forme
mythique des événements, pratiques, croyances... Bref de tout ce
qui constitue le "vécu" de l'homme, son histoire.

4 - Le mythe "Discours ultime" ?

C'est encore cette "surdétermination" ou cette


"majusculisation" opérée par le mythe que retiennent les "Symbolistes" pour
qui le mythe représente le "discours ultime" (88).
32

Pour J. Rudhardt, par exemple, le mythe exprime ainsi un


"vécu global" que ne pourrait pas percevoir la pensée conceptuelle
sans le désintégrer ; il est, pour les Grecs, "le moyen d'exprimer
leur pensée sur des sujets singuliers, en rattachant de telles
pensées particulières au sens sacré de toutes choses" (89). Loin
d'être une forme "inférieure" de la pensée le mythe serait donc
l'instrument par excellence capable de dévoiler le sens de
l'expérience humaine, "le dernier mot prononçable" au sens où
van der Leeuw admet que le sens religieux est celui auquel ne
peut accéder aucun sens plus profond. Comment alors
pourrait-on comprendre le mythe grec ? Il faudrait pour cela
"refaire soi-même l'expérience intérieure dont il fut conjointement
l'expression et l'instrument" (90), démarche que l'auteur
reconnaît irréalisable. De plus, quand bien même en aurait-on
saisi le sens, on ne saurait que le suggérer, puisque l'exprimer en
termes conceptuels serait, nous l'avons vu, l'abolir.... Théorie
qui, pour avoir le mérite d'inciter à la prudence, ne doit pas pour
autant conduire au renoncement, à l'abandon de toute attitude
scienfique.

5 - Le mythe, un langage à décoder ?

On le savait, et l'on aura senti, une fois de plus, tout au


long de cette mise au point, le débat contemporain sur le mythe
porte en lui la marque profonde du structuralisme, théorie pendant
de longues années hégémonique, en ce domaine en tout cas. C'est
une véritable coupure épistémologique qui s'introduit lorsque,
appliquant au mythe le modèle de la linguistique structurale, on
déplace l'attention du chercheur, de la chaîne syntagmatique du
récit qui l'occupait jusqu'alors, sur ses unités constitutives (les
mythèmes) et les relations qui les unissent (ou opposent) en
système. Dans son Anthropologie struturale, Claude Lévi-Strauss
appliquait lui-même sa méthode à la Grèce, en "décodant" le
mythe d'Oedipe (91) et, si les hellénistes refusaient généralement
cette lecture (92), certains d'entre eux allaient reprendre et parfaire
l'analyse, l'appuyant sur une connaissance approfondie "du
contexte ethnographique" dont Lévi-Strauss avait d'ailleurs
montré le rôle essentiel dans le déchiffrement de la geste
d'Asdival (93).
Vingt ans après cette "vague structuraliste" Marcel Détienne
s'interroge "d'abord pour avoir cru, en bonne et amicale
compagnie, que, sur ce territoire, une réflexion théorique neuve
allait permettre d'écrire une vraie grammaire du langage
33

mythique, après quelques années de pratiques et de formes


d'analyses inédites" (94). Faut-il voir là l'aveu d'un échec ? la
démission du "théoricien" que paraît encore attendre la conclusion
du même ouvrage ? (95).
Ce serait oublier que les recherches ainsi conduites ont
souvent fait apparaître le sens profond d'un mythe qu'une lecture
de surface laissait échapper, oublier qu'on leur doit les analyses
parmi les plus pénétrantes jamais consacrées à la mythologie :
celles que Jean-Pierre Vernant, singulièrement, a données du
mythe des Races, des mythes de Pandore et de Prométhée chez
Hésiode (96) ; ce serait oublier d'une façon plus générale,
l'intérêt des travaux du groupe des Hautes Etudes, même si, au
fur et à mesure de leur développement, d'aucuns se laissaient peu
à peu prendre au piège de ce qui, facilement, pouvait se figer,
devenir un formalisme... un formalisme lourd des dangers dont
on le sait porteur et qu'avouent trop souvent les procédés
répétitifs et les "tics" de langage bien connus! N'est-ce pas, là
d'ailleurs, la raison du désenchantement perceptible dans le
dernier livre de Marcel Détienne ? (97).
Incontestablement, après l'engouement des premières
années, l'analyse structurale pose problème. Problème qui se
situe peut-être au niveau du "modèle" lui-même, c'est-à-dire de
l'application à l'étude du mythe des méthodes de l'analyse
linguistique.
dire" - et c'estLe
Roland
mythe,Barthes
certes, qui
est parole,
l'affirmemais
- "qu'on
"cecidoive
ne veut
traiter
pas
la parole mythique comme la langue" (98). Le mythe relève, en
fait, de la sémiologie, mais - et là encore l'auteur de Mythologies
l'a très bien expliqué - c'est un système sémiologique second : en
effet, ce qui est signe (il entend par signe le "total associatif' du
signifiant et du signifié) dans le premier système, celui du
langage, devient simple signifiant dans le second, celui du
mythe... système agrandi, décalé "déboîté" donc par rapport à
celui du langage qui préexiste au mythe. Le troisième terme de
cette chaîne sémiologique nouvelle - celle du mythe - n'est plus
alors le "signe", il est la "signification"... Un mot que l'auteur
justifie par la double fonction du mythe : certes "il désigne et il
notifie", mais encore "il fait comprendre et il impose" (99). Une
telle analyse montre à la fois la nécessité d'une approche formelle
du mythe, mais aussi ses limites. Citons encore une fois Roland
Barthes : "c'est le jeu intéressant de cache-cache entre le sens et la
forme qui définit le mythe" (100).
C'est encore le modèle même de l'analyse structurale du
mythe que critique P. Ricoeur, lorsqu'il suggère de faire place, à
côté du modèle structural qui conduit à accentuer la texture
34

syntaxique du mythe, au modèle métaphorique qui permet de


mettre en valeur le jeu interne des contenus sémantiques
eux-mêmes (101). Et cela d'autant plus que, si les mythes étudiés
par Lévi-Strauss multiplient les constructions de type
classificatoire et par là même se prêtent bien à l'analyse
structurale, les mythes grecs (comme ceux de tout le domaine
indo-européen et sémitique) ont une richesse sémantique telle
que, permettant des réinterprétations dans des contextes sociaux
variés, elle leur donne une relation différente au temps et à
l'histoire (102).
Le temps et l'histoire. C'est là précisément que se situe la
difficulté de l'interprétation "structuraliste" pour l'historien qui,
bien souvent, a l'impression qu'elle n'épuise pas l'intelligence
des mythes (103). On peut en juger dans les études, au reste
remarquablement intéressantes, que N. Loraux a récemment
consacrées aux mythes de l'autochtonie athénienne (104). Contre
"l'autonomie souveraine du discours mythique" (105) l'auteur
affirme "qu'il n'est pas de mythe qui soit totalement autonome à
l'égard du réel" et forme le projet "de lire, en historien, des
mythes dans leur ancrage civique", méthode avec laquelle nous ne
pouvons qu'être d'accord et c'est très certainement ce souci
constant de retrouver le mythe, dans la cité, "tissé dans la
multitude de ses manifestations et de ses discours" (106), qui
rend si pertinentes et si convaincantes les réflexions consacrées à
"l'impossible figure athénienne de la femme" (107).
Mais peut-on en rester là ? Dire que le mythe "est toujours
déjà là dans la cité" ? ... Parier "que c'est la cité qui parle,
là-même où le mythe raconte des histoires saugrenues", n'est-ce
pas encore mutiler le mythe, ou en tout cas le fixer, le priver de
son contenu dynamique ? En témoigne, à notre sens, la figure
centrale de l'autochtonie athénienne : Athéna, la divinité poliade.
Elle est, pour N. Loraux, ce qu'en dit la cité : la Parthénos "image
rassurante d'une féminité entièrement absorbée par le service de
Yandreia " (108). C'est joliment dit - et de plus c'est juste -, mais
Athéna n'est-elle que la Parthénos ? La déesse de l'arbre et du
serpent sur l'Acropole, la "Dame du palais" aux fonctions
beaucoup plus complexes ne peut-elle, en aucune manière,
expliquer la Poliade, et le mythe, qui n'est pas né dans la cité,
n'était-il pas déjà "tissé dans la multitude des manifestations et
des discours" de cette société d'avant la cité, de ces temps où,
pour les Grecs déjà, s'emmêlent la mythologie et l'histoire ?
Même si la cité l'adopte, le transforme au point de le
resémantiser, le mythe n'aurait-il rien conservé de son contexte
historique et social primitif ? Encore une fois, peut-on ainsi
35

effacer le temps ?
Et encore : "Il n'y a pas de mythe qui soit totalement
autonome à l'égard du réel", écrit, nous l'avons vu, N. Loraux,
et elle poursuit "que l'on donne à ce réel un contenu "réaliste" ou
qu'on le définisse comme l'ensemble des représentations
partagées dans la cité" (109). Que ces "représentations" existent et
très fortement, c'est bien évident, qu'elles apparaissent "partagées
dans la cité" c'est presque aussi évident, qu'elles entrent au
nombre des données à partir desquelles s'élabore le mythe,
l'auteur le souligne à juste titre. Mais cet "imaginaire" - dont on
parle beaucoup - faut-il lui donner même statut qu'au réel ? Il
existe, bien sûr, mais pour qui ? pour tous les Athéniens ? ou
pour certains d'entre eux seulement ? ou plus exactement quelle
est la situation de ces Athéniens face à ces représentations :
sont-ils acteurs ? sont-ils objets ? C'est là me semble-t-il qu'un
rejet trop catégorique du fonctionnalisme peut créer l'illusion. Le
mythe grec "fonctionne" lui aussi ; même lorsqu'il est écrit,
lorsqu'il est interprété, il l'est dans un contexte historique et
social dont il constitue encore l'une des productions. Faire du réel
sur lequel il s'articule un imaginaire valable pour tous n'est-ce pas
tomber dans l'illusion intégratrice du mythe ? n'est-ce pas
oublier, comme le rappelle fort utilement J. Jamin, que la parole
se trouve prise dans un réseau social qui n'est pas sans la
déterminer? (110)

6 - Le mythe, "Un jeu de cache-cache entre la forme


et le sens11

Il ne pouvait être question de refaire ici une histoire de la


science des mythes ; aussi nous sommes nous contentée
d'envisager les principales approches sans à priori, refusant
d'opposer doctrines périmées et méthodes nouvelles hors
desquelles point ne serait de salut, cherchant au contraire à
retrouver dans quelle mesure chacune d'elles pouvait concourir à
l'étude du mythe, en constituer l'une des possibles lectures.,
lectures qui toutes méritent d'être prises en compte si l'on veut
dépasser l'explication partielle, schématique et mutilante et donner
du mythe une vision globale. Quant à l'analyse structurale
inspirée de Lévi-Strauss, s'il faut reconnaître qu'il n'est plus
possible, depuis, de poser dans les mêmes termes les problèmes
anciens, on peut
synchronie" (111)remarquer
qu'à sa suite
aussi
avaient
que lefait
"pari
certains
en faveur
hellénistes
de la
s'est, à l'usage, sagement nuancé (112) ou qu'il provoque
36

aujourd'hui de sérieux doutes chez ceux qui ont tenté de le tenir le


plus loin possible (113). J'ai, quant à moi, fait l'expérience, au
cours de mes recherches, que, même dans le domaine du mythe
qui paraissait si bien lui convenir, l'historien ne pouvait se
satisfaire de l'analyse structurale, alors même qu'elle s'impose à
lui comme une étape nécessaire.
Pragmatisme, éclectisme ? Je n'en crois rien et je ferai
mienne, sur ce point, cette profession de foi de Roland Barthes :
"l'important, c'est de voir que l'unité d'une explication ne peut
tenir à l'amputation de telle ou telle de ses approches, mais,
conformément au mot d'Engels, à la coordination dialectique des
sciences spéciales qui y sont engagées" (114).
D'ailleurs, le mythe est-il toujours et partout justiciable du
même traitement ? Pour retrouver Héraclès, la version que donne
Diodore de Sicile de la geste occidentale du héros, peut-elle être
simplement considérée comme une "variante" des travaux
d'Héraclès chez Homère ou chez Hésiode ? Certainement pas
(115).
Pour réduire la difficulté que présente une approche
multiforme, et sans pour autant partager une conception du mythe
conçu comme "module de l'histoire", (116) j'emprunterai aux
recherches de Gilbert Durand la distinction qu'il établit entre ce
qui dans le mythe est pérennité : son "aspect sempiternel" et ce
qui est dérivation (l'excès de dérivation pouvant aboutir à un
seuil critique où "se perd le fil conducteur de l'ensemble du
mythe", où "s'use le mythe") (117). Cette distinction fort
pertinente, et qu'on peut d'ailleurs retrouver, sous des formes
voisines, chez d'autres théoriciens (118), justifie, nous
semble-t-il, une démarche qui, tout en respectant la spécificité du
mythe, rend toute sa place à l'histoire. L'étude même des
dérivations, justiciables parfois d'explications évhéméristes,
accidentelles, d'explications au niveau de l'événement, - au sens
le plus large - justiciables aussi, dans certains cas, d'analyses
structurales, ne permettrait-elle pas de mieux comprendre, de
mieux atteindre, ce qui, dans le mythe, est "pérennité", ce qui se
maintient toujours. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas de la
recherche du "mythe introuvable" à laquelle se refuse Marcel
Détienne (1 19), mais d'un essai pour cerner au plus près, au-delà
des réinterprétations multiples, des resémantisations qui sont le
fruit de l'histoire, ce pourquoi dure cette "prégnance symbolique"
dont parle E. Cassirer. Dans ce va-et-vient continu entre le monde
du rêve et celui de la réalité objective (120) c'est peut-être la part
du "rêve" que nous devrons laisser, mais le plus tard possible,
aux symbolistes le soin d'élucider (121).
37

?? - DES MOTS ET DES IMAGES (122) : AUX SOURCES


DU DISCOURS MYTHIQUE

DES MOTS... Le mythe est, avant tout récit. Notre


documentation, en conséquence, restera, pour l'essentiel celle des
textes, et, préciserons-nous, des textes littéraires. Il nous
arrivera, certes, d'utiliser telle ou telle inscription. Qu'un
document épigraphique de Malte, par exemple, traduise :
Notre Seigneur Melqart, maître de §or (Tyr) par '??a????-
??????tt?G (123), ne soit pas indifférent pour notre propos, on le
comprendra sans peine... Qu'il ne soit pas sans intérêt non plus,
de lire, sur un bloc calcaire trouvé aux confins des territoires de
Sélinonte et de Ségeste qu'un sanctuaire à Héraclès existait (là ?)
dès le tout début du Vlème siècle (124), cela ne fait aucun doute.
Reste que les inscriptions, liées au culte beaucoup plus qu'au
mythe, ne seront guère évoquées qu'à titre documentaire, et à
l'appui de tel ou tel point de notre développement. Elles ne seront
jamais la substance de notre recherche et on ne doit pas s'attendre
à trouver ici une étude épigraphique.
Tout autre, bien sûr, se présente l'utilisation du texte
littéraire, fondement même de notre travail. Partie d'un corpus
relativement circonscrit : les textes qui - grecs ou latins - évoquent
le mythe des pommes d'or et celui de Géryon, nous avons
rapidement pris conscience, au moment même où évoluait notre
conception d'ensemble du sujet, de la nécessité d'ouvrir plus
largement ce corpus. La seule présentation du héros le prouvait,
qui, dans nos première pages invoquait sans exclusive les
premiers textes portant témoignage sur le fils de Zeus et
d'Alcmène. Nous en userons de même avec les grandes
synthèses mythographiques : chez Diodore, loin de nous limiter
au récit des dixième et douxième exploits, c'est, très rapidement
toute la geste occidentale d'Héraclès, puis, non moins
nécessairement, l'ensemble de cette véritable biographie romancée
que reconstitue Diodore qu'il nous a fallu prendre en
considération. De même chez Apollodore c'est la totalité de la vie
du héros et même, en ce qui concerne certains termes du
vocabulaire, l'ensemble de l'oeuvre, qui nous ont retenue, et non
seulement les dixième et onzième "travaux" auxquels d'ailleurs -
nous y reviendrons - cet auteur donne un assez faible
développement
"matière"
Cettemythique.
"inflation",
Lorsque
on le
la possibilité
voit, ne s'est
nouspas
en alimitée
été donnée,
à la
38

nous avons utilisé cet outil incomparable qu'est l'ordinateur


(125), en ce qu'il facilite l'étude exhaustive du vocabulaire et peut
ainsi donner accès à une autre vérité du texte, atteindre
l'imaginaire, conscient ou inconscient, de l'auteur. Plus
modestement, nous nous sommes toujours refusée à traiter le
mythe comme un élément à part, qu'il serait possible
d'appréhender et d'analyser seul. C'est dans leur rapport les unes
avec les autres, et en fonction les unes des autres que se
comprennent bien, non seulement les différentes manifestations
du fait religieux, mais encore les représentations les plus diverses
du monde et de l'action humaine. Prendre en considération le
thème initiatique qui transparaît si vivement dans la séquence
mythique opposant Héraclès à Géryon, l'adversaire triple, dans la
conquête
"motif' dudes
voyage
fruitsvers
d'orl'Ouest,
ou, plus
impliquait
généralement
une recherche
encore, dans le
domaine des cultes et des pratiques d'intégration sociale auxquels
le héros, d'une façon ou d'une autre pouvait être lié... supposait,
en conséquence, la référence à d'autres auteurs que les
mythographes, aux historiens peut-être, à Pausanias, surtout,
qui, dans sa Périégèse a laissé une description si minutieuse des
cultes et des usages des cités grecques, aux auteurs tardifs enfin,
souvent si précieux (126). De même une interrogation à la fois
plus générale et plus profonde sur la notion même de "travaux"
appliquée aux exploits d'Héraclès (dits athloi, mais aussi ponoi,
mochthoi, voire erga) impliquait un élargissement de l'enquête à
la réalité si complexe du travail en Grèce... (127). On aura bien
d'autres exemples de telles extensions du champ d'enquête
rendues nécessaires par notre conviction que seule une conception
synthétique de l'histoire est susceptible de rendre intelligible cette
recherche des articulations et des équilibres que peut révéler le
mythe.
C'est ainsi d'un corpus démesurément étendu que nous
avons dû disposer. De ce corpus, il ne pouvait plus être question
- c'était pourtant notre idée première - de donner une présentation
intégrale. Nous avons choisi un autre parti, confortée en cela par
une certitude de plus en plus ferme au fur et à mesure que se
poursuivaient nos recherches : 1 Héraclès des poèmes homériques
(et ce singulier est déjà fort abusif) n'est pas celui de Pindare.
Celui des Tragiques (et, là encore, comment confondre le héros
d'Euripide et celui de Sophocle !) n'est évoqué que d'assez loin
par le "personnage" des biographies reconstituées par les
mythographes !... Autant de remarques qui seraient simples
truismes, s'il n'était pas aussi fréquent - dans les analyses
39

plat"
structurales
et toutes
enensemble
particulier
constituer
- de voir
le toutes
corpusces
d'une
sources
seule "mises
et mêmeà
grille de lecture. Les méthodes nouvelles de lecture du texte ont
permis, en atteignant ses niveaux les plus complexes, de lire,
dans son fonctionnement, à la fois le reflet des données objectives
d'une époque, d'une société, et celui de l'imaginaire d'un auteur.
Elles confirment notre impression qu'une utilisation, sur le même
plan, des sources - des plus archaïques aux plus tardives, des
plus construites aux plus ténues -, que l'élaboration d'une grille
de lecture qui refuserait la constante référence à telle époque, à
telle société ne pourraient que fausser les perspectives...
Remarque qui plaide, bien sûr, pour une reprise en considération
de la diachronie et d'un contexte qu'on peut dire ethnologique,
tout aussi bien qu'historique, mais qui va bien au delà : en
témoignent deux auteurs qui tous deux se réfèrent à la mise en
ordre, relativement tardive, de la mythologie, et qui nous ont
laissé les deux synthèses '"majeures" des faits et gestes du héros
que nous avons choisi d'étudier.
Que Diodore de Sicile, dans la longue notice qu'il consacre
à Héraclès, s'inspire d'une Géryonide composée à Himère - une
colonie grecque aux frontières de la zone d'influence des
Phéniciens - n'est pas sans conséquence sur la vision qu'il a et
qu'il donne du héros (128)... Qu'Apollodore, au contraire, tire la
plus grande partie de son récit des dixième et onzième travaux du
fils d'Alcmène d'une source purement grecque, Phérécyde,
explique que des "exploits" apparemment identiques soient à la
fois les mêmes (129) et témoignent d'une "philosophie" fort
différente (130). L'auteur athénien, en effet, au Vème siècle,
résume dans l'expédition contre Géryon le voyage d'Héraclès aux
marges occidentales du monde, alors que la localisation du jardin
des Hespérides dans l'extrême Nord paraît obéir, dans son esprit,
à la volonté de meubler l'univers entier des actions retentissantes
du héros. Mais plus que de telles divergences dans la géographie
des travaux, c'est la conception du héros qui nous retiendra. Dans
la Bibliothèque d'Apollodore, l'image d'Héraclès reste archaïque
et son mythe assez proche - nous y reviendrons - des sources
primitives ; celle de Diodore fortement empreinte d'évhémérisme
rationalise le mythe et le transforme profondément
Tout autre encore nous apparaît l'image d'Héraclès qui, tel
un tableau impressionniste, se compose à la lecture de Pausanias.
Ces multiples touches faites de l'observation de cultes ou
d'usages locaux, de quelques récits mythiques évoqués au hasard
de ses promenades rendent bien compte de la représentation que
40

pouvaient se faire du héros non plus seulement un poète, non


plus les mythographes ou les "docteurs" auxquels ceux-ci se
réfèrent si fréquemment, non plus une aristocratie sociale ou
religieuse qui bien souvent est la seule à s'être exprimée, mais,
pour une fois, les usagers du culte, les "destinataires" de la parole
mythique qu'il est trop facile de confondre sous le dénominateur
commun de Grecs.
Nous avons cherché à tenir compte de telles différences
dans l'utilisation de nos sources : pas de présentation globale, pas
de grille de lecture qui leur donne même statut : une volonté, au
contraire, d'insister sur ce qui les individualise et fait l'intérêt
majeur de chacune d'elles. A Pausanias nous demanderons de
nous éclairer sur les rapports que, dans tant de cités grecques (ou,
nous le verrons, sur leurs marges indécises), le héros entretient
avec la jeunesse et, plus précisément avec les pratiques
d'intégration qui l'introduisent dans le monde des adultes (131).
C'est en revanche dans le récit de Diodore que nous chercherons
à comprendre comment, pour les colons grecs d'Occident, le
voyage vers l'ouest d'Héraclès, préfigurant leur expansion
propre, a fait du héros le paradigme de VArchégète, le modèle de
leur action acculturatrice... C'est enfin à la Bibliothèque
d'Apollodore que nous aurons recours pour tenter de retrouver
trace des éléments les plus archaïques du mythe, des héritages
anciens... Je ne dis rien ici du témoignage qu'il est convenu
d'appeler "homérique" (132), rien non plus d'Hésiode. Ils furent
notre point de départ, ils resteront la référence constante, obligée
et comme le pivot de notre recherche. Je ne dis rien non plus de
tant d'auteurs qui sur tel ou tel point - et non des moindres -
auront un rôle capital. Il faut bien, ici, simplifier. Qu'on sache
bien cependant que, si, à tel moment ou à tel autre, l'utilisation
d'un auteur est privilégiée, elle n'est, bien sûr, jamais exclusive.
Peut-être entre-t-il une certaine part de "jeu" dans cette option,
après mûres réflexions, librement choisie. Elle nous paraît surtout
présenter l'immense avantage de réunir, dans un même effort
d'unité, l'approche des sources et le projet d'ensemble. Par delà
les diversités d'interprétation où nous pourrons retrouver trace
des dérivations successives de la légende, ce qui, chez tous ces
auteurs rendra le même son, nous permettra, nous l'espérons,
d'atteindre à la "pérennité" du mythe (133).
41

DES IMAGES... "Le mythe est une parole" disait Roland Barthes
(134). Le définir ainsi n'est pas le limiter ; nombreuses, en effet,
sont les formes que peut prendre cette parole ; l'image en est une,
par exemple, qui, système de communication au même titre que le
discours - qu'il soit oral ou écrit - est, elle aussi, "message"
(135).
Il nous paraît commode, pour dire ce que nous attendons de
l'image comme source de notre étude, de reprendre la distinction,
appliquée aux "produits des temps culturels" par M. Foucault
entre le document - qui peut se lire de manière directe, en fonction
du réfèrent que l'on a soi-même posé - et le monument qui doit
être considéré du point de vue de sa logique interne, de ce qu'il a
à dire en tant que tel (136). L'image est à la fois l'un et l'autre et il
n'est pas question ici, de privilégier l'un par rapport à l'autre.
L'image-document, l'image-témoignage pourrait-on dire aussi,
est ce qu'est tout vestige archéologique : jalon chronologique,
signe d'une présence. Une présence qu'il nous sera souvent bien
utile de rencontrer... telles ces représentations d'un
Héraclès-Melqart par exemple, qui, tant à Chypre que sur la côte
syrienne - et très vite pensons-nous à Rome même (137) -
traduisent l'assimilation du héros grec et du dieu tyrien plus d'un
siècle avant qu'Hérodote nous en donne l'attestation formelle
(138).. tels ces portraits d'Héraclès sur les monnaies de telle ou
telle cité, de tel ou tel empereur (139)... telles surtout, reproduites
à l'envi sur les vases, ces images du héros luttant, tuant,
domptant, se reposant, et finalement pénétrant en vainqueur dans
la société des Immortels. La peinture, elle aussi, est d'abord
document, témoignage : lorsque K. Schefold reconnaît sur le
bouclier de Tirynthe - la première peinture monumentale que l'art
grec, dit-il, nous ait conservée - le triomphe d'Héraclès sur la
reine des Amazones, il ne peut être indifférent qu'autour du héros
soit née "l'une des premières images mythologiques qu'ait créée
la conception homérique de l'homme" (140). Lorsque V.
Karageorghis propose de lire, sur une céramique chypriote du
Xlème siècle, le combat du héros contre l'hydre (141), tout, dans
ce témoignage, nous intéresse : la date, le lieu, et, bien sûr, le fait
qu'un des premiers mythes attestés dans l'art grec soit ainsi celui
d'Héraclès... On sait pour en terminer avec cet aspect de la
question, tout ce que, dans un esprit semblable, H. Metzger a pu
tirer de l'étude des céramiques attiques du IVème siècle (142) :
faveur nouvelle pour certains épisodes de la légende, oubli de
certains autres, goût prononcé pour la représentation du repos
héroïque, évolution donc dans la conception du héros et de la
42

valeur attachée à ses actes.


La peinture cependant - et, en ce qui concerne la Grèce, on
peut préciser qu'elle est essentiellement celle des poteries
décorées - n'est pas un objet archéologique comme un autre. Au
flanc des vases en effet et dans le creux des coupes figurent et
agissent, non seulement les personnages de la vie quotidienne des
Grecs, mais aussi leurs dieux et leurs héros, déroulant ainsi sous
nos yeux (mais pas pour nos yeux !) de véritables scènes
mythologiques.
Le temps n'est plus où ces scènes n'étaient lues que comme
illustrations et, dans le meilleur des cas, compléments du texte.
Claude Bérard naguère, et d'autres après lui, ont rendu hommage
à ceux qui, comme Charles Dugas, ont su revaloriser la fonction
de l'image et poser de façon théorique le problème de ses rapports
au texte (143). De même que l'étude des textes a désormais
dépassé le stade de la philologie (exégèse et étude des filiations),
l'étude des vases peints s'est faite interrogation sur l'image
elle-même, sur les règles de sa construction, sur son contenu et,
de là, sur sa fonction... l'image est devenue "monument" pour
reprendre la terminologie de Michel Foucault, et c'est à créer une
véritable "sémantique de l'image visuelle" que travaillent
désormais les spécialistes (144).
Nous l'avons dit déjà, notre étude sera fondée
essentiellement sur les textes littéraires ; une thèse d'ailleurs est en
cours qui, analysant les "aspects de la légende d'Héraclès dans
l'art grec archaïque" (145), nous invite à ne pas développer outre
mesure l'aspect iconologique de la question. Il reste que nous ne
pouvons ignorer ce "discours sur les signes" qu'est l'analyse de
l'image, comme l'est aussi, on l'a déjà noté, l'analyse des
mythes. C'est Claude Bérard, en effet, qui remarquait à quel
point "l'imagerie est adaptée à l'expression de la mythologie", à
quel point "elles possèdent des affinités structurales qui les
rendent solidaires" (146).
Et il est vrai que, comme l'écriture qui traduit le mythe,
l'image "est formée d'une matière déjà travaillée en vue d'une

communication
lexis" (147), comme
appropriée",
eue toujours,
commeelle l'écriture
est, pour le
elle
mythe,
"appelle
matière
une
première, terme final d'une première chaîne sémiologique et
élément premier du système "agrandi", et "dérivé" qu'édifie le
mythe lui-même (148). Le sémiologue est ainsi fondé, selon
Roland Barthes, "à traiter de la même façon l'écriture et l'image :
ce qu'il retient d'elles, c'est qu'elles sont toutes deux des signes,
elles arrivent au seuil du mythe, douées d'une même fonction
43

signifiante, elles constituent l'une et l'autre un langage-objet"


(149).
On ne peut mieux résoudre le problème des rapports de
l'image et du texte : tous deux ont simplement, en ce sens, même
statut (150).
On peut, je crois, en ce qui concerne la Grèce et
singulièrement le discours sur le mythe, qu'il soit dit, écrit ou
figuré, aller plus loin : on connaît l'importance, pour la
mythologie, de l'épopée homérique et, au delà, de cette longue
tradition de poésie orale qui finit par s'organiser, se figer,
s'écrire. Processus impossible à reconstituer, en ce qui concerne
la Grèce, mais sur lequel, me semble-t-il, l'Orient peut apporter
quelque lumière avec la multiplicité des textes qui, du Vème au 1er
millénaire, racontent la même épopée de Gilgamesh (l'exemple
bien sûr n'est pas pris au hasard). Ici chaque version a trouvé son
écriture, des premiers éléments sumériens aux tablettes plus
complètes de la bibliothèque d'Assurbanipal au Vllème siècle, en
passant par les exemplaires de la première dynastie babylonienne
et même les fragments hittites... Une aventure qui invite à songer
à la longue histoire des mythes grecs, une histoire dont les
sources littéraires ne donnent que l'aboutissement... la partie
émergée de l'iceberg, en somme.
Or les traits spécifiques de cette tradition orale sont
maintenant mieux connus, grâce aux travaux de M. Parry et de
son disciple A.B. Lord et aux comparaisons qu'ils inaugurèrent
avec les sociétés contemporaines où l'oralité est encore la règle
(151). On connaît bien, maintenant, la stratégie discursive du
style formulaire. Reprenons, par exemple, la définition que donne
de ce mode d'expression P. Zumthor (152) : "Le style formulaire,
dit-il, enchâsse dans le discours, au fur et à mesure de son
déroulement et intègre en les y fonctionnalisant, des fragments
rythmiques et linguistiques empruntés à d'autres énoncés
préexistants, en principe appartenant au même genre et renvoyant
l'auditeur à un univers sémantique qui lui est familier", et pour
M. Parry qui
homériques" c'estélabora
tout un système
sa théorie
de formules
à partir
quedes
met"épithètes
en oeuvre
le poème épique, formules reliées entre elles par des rapports
complexes d'équivalence, de complémentarité ou d'oppositions
soit sémantiques, soit fonctionnels.
Si nous abordons ici ce problème du style formulaire, c'est
qu'il nous paraît évoquer d'assez près ce "trésor" d'objets, de
signes, de formules que retrouvait Claude Lévi-Strauss dans l'art
brut, ces "unités formelles", cet "ensemble d'éléments déjà
44

constitué, fixé et donc limité" dont usent les imagiers de la Grèce


selon Cl. Bérard (153).
Et il est bien vrai que l'image est une formalisation du réel
beaucoup plus qu'une représentation du réel, que le cadre de
l'image crée un espace autonome, que les personnages
représentés sont des "catégories" plus encore que des portraits
(154), que pour être lisible par ses destinataires l'image doit
opérer des sélections, utiliser des codes compréhensibles par tous
(tel attribut : la massue par exemple ou la léonté, suffira ou aidera
à identifier le héros : Héraclès)... toute cette combinatoire de
signes, tout ce vocabulaire de l'image qui, comme la formule,
renvoient le destinataire à un univers qui lui est familier, c'est ce
que l'analyse de l'image doit permettre de décrypter. Alors,
autant, sinon plus que le texte, l'image permettra de retrouver ces
"attitudes fondamentales" d'une époque, s'il est vrai - et il semble
bien que ce puisse l'être - que les unités essentielles des sociétés
apparaissent comme des unités de représentation (155).
Encore faut-il, dans cette étude, ne pas perdre de vue la
perspective diachronique : le récent travail de J.M. Moret le
prouve, qui, étudiant alternativement les thèmes légendaires de
rilioupersis dans la céramique italiote puis les formes et procédés
de composition, montre bien comment le même "motif', celui de
la saisie par les cheveux, par exemple, voit son sens évoluer au
cours des siècles. S'il indique nettement, à l'origine, que l'un des
adversaires sera mis à mort, ce sens premier s'est déjà affaibli au
Vème siècle ; il s'est perdu tout à fait au IVème siècle, puisqu'on
l'applique systématiquement à la représentation du rapt de
Cassandre par Ajax, et qu'il s'introduit même dans les scènes
d'enlèvement amoureux (156).
L'auteur, à ce sujet, fait remarquer que, si l'archéologue
peut, dans la mesure où il dispose d'un matériel s'étendant sur la
longue durée, embrasser "d'un seul regard toute l'histoire d'un
thème iconographique", la position des anciens - et des peintres
en particulier - était bien différente dans la mesure où la fragilité
du matériel et l'habitude d'enterrer les plus beaux vases avec les
morts les privaient de cette vision synthétique : eux n'ont pu
connaître "qu'une portion infime de l'immense production que les
fouilles nous ont restituée" (157). Ainsi s'explique, sans doute,
l'évolution de ces "codes" qu'on aurait tort de croire immuables,
le principe d'analogie jouant - Panofsky déjà l'avait montré - un
rôle déterminant dans ces transformations iconographiques,
comme, d'ailleurs, dans l'évolution des langues (158).
Une conséquence : si nous voulons tenter de retrouver, par
45

la médiation de l'image - comme par celle du texte littéraire - la


façon dont, comme le disent d'aucuns, les Grecs "se donnent à
voir",
social"sidont
nousonvoulons
peut se demander
reconnaîtres'illeest
travail
ausside
homogène
cet "imaginaire
que les
mêmes veulent bien le dire, il faut donc tenir compte - il nous plaît
de l'avoir vu démontrer - de la diachronie. Il faut aussi tenir
compte de cette double sphère, ou, comme le dit G. Livet, de ce
double espace dans lequel se développe l'image : l'espace
intérieur de la créativité, l'espace extérieur - qu'on pourrait
appeler l'espace social - de la diffusion, l'un et l'autre établissant
entre eux, bien
inconscients" et qui
sûr,"se
"tout
fontun
miroir"
système
(159).
de relations, d'échanges

Encore une fois le processus évoque la poésie orale et


singulièrement, les "péripéties de ce drame à trois qui se joue...
entre l'interprète, l'auditeur et le texte" (160) et qu'on a pu
observer aussi bien chez les Manobo des Philippines que chez les
Mossi du Burkina Faso, dans les tavernes yougoslaves où Parry
venait écouter les récits du guslar, ou chez les nomades Kirghiz
de Radloff.
Partout le récitant - et sans doute en allait-il de même de
l'aède en Grèce - adapte son récit à l'auditoire, module le ton, le
geste, mais aussi l'ordonnance même du récit. Radloff a vu ainsi
les chanteurs épiques d'Asie Centrale intégrer des généalogies
flatteuses pour les nobles, critiquer vertement les riches devant les
pauvres... essayer même de s'adapter au public que constituait
Radlofflui-même!(161).
Si ce "contrôle social" de l'auditeur se fait moins direct (et
encore) avec le spectateur de théâtre et surtout avec le lecteur, le
peintre, comme le potier, reste, - cela paraît logique - beaucoup
plus dépendant de sa clientèle, puisqu'il faut bien oser donner sa
réalité
"récepteur"
économique
! à l'image quelque peu désincarnée du

Cette prise en considération du destinataire du message -


c'est-à-dire, ne l'oublions pas, de l'objet vendu - est, me
semble-t-il, plus avancée pour d'autres périodes que la nôtre.
Georges Mounin, pour ne prendre qu'un exemple, à montré, il y
a quelques années, comment les tableaux de crucifixion non
seulement véhiculaient des informations (dont les traits pertinents
sont relativement faciles à mettre en évidence), mais parce qu'ils
étaient, de surcroît, destinés à émouvoir, à provoquer des
réactions, des sentiments, rendaient plus complexe la sélection de
ces traits pertinents, obligeaient à une prise en considération du
récepteur (162)...
46

Or, qu'en est-il pour la Grèce ? Si les critères historiques et


culturels (ceux que dicte la cité par exemple), si les goûts du
moment, la mode, sont parfois évoqués, que sait-on de la
clientèle du potier ?
On connaît la théorie de l'image, divertissement des masses
et instruction des fidèles, langage que chacun comprend, partage
et communique, alors que les autres arts... musique, théâtre,
littérature seraient le privilège de quelques Happyfew...
Mais est-ce bien vrai de la Grèce ?
C'est vrai sans doute de l'oeuvre des historiens et des
mythographes - et encore ! - Certes ils "embaument" un savoir,
mais à quelles fins ? Celle peut-être de le transmettre plus
largement... C'est bien peu vrai, en tout état de cause, du théâtre
qui, comme nous le savons, était une fête de la cité tout entière.
Dans ce cas précis il semble que le public - l'auditeur - soit mieux
connu que les clients de tel ou tel potier. Les destinataires de
vases peints étaient-ils athéniens ? (et de quelle condition ?)
Croyaient-ils aux mythes qu'ils avaient "achetés" avec leur
poterie ? Etaient-ils grecs, et de quelle cité ? (quelles préférences
étaient leurs quant aux dieux, quant aux héros et aux exploits
qu'ils voyaient représentés sur leur vaisselle ?) Etaient-ils
étrangers, étrusques par exemple ? (et on sait qu'ils le furent
souvent !). Autant d'indices qui nous seraient précieux, à nous
qui ne sommes pas les destinataires de ces images, à nous qui
voyons les choses de si loin.
Une "sémantique de l'image visuelle" peut-elle ainsi, en ce
qui concerne la céramique grecque, se constituer de façon
indépendante ? Ne serait-il pas nécessaire de mener conjointement
l'étude sociale des destinataires de ces images et même celle des
courants de commerce qui emportèrent ces dernières sur tous les
rivages de la Méditerranée ? Peut-être serait-il alors plus facile de
décrypter les messages brouillés qu'elles nous adressent ?
Constat de carence, hélas, pour l'instant et ce n'est pas
nous qui, dans le cadre de cette recherche, pourrons mener à bien
pareil programme. Il semble cependant raisonnable de penser
que, malgré les lacunes et l'aspect mouvant d'une documentation
toujours susceptible de s'enrichir et de modifier les données du
problème, malgré les incertitudes qui pèsent souvent sur le
matériel ancien, une telle étude ne soit pas sans signification.
Si nous prenons l'exemple des représentations du combat
d'Héraclès contre Géryon sur 37 vases dont la provenance est
connue (c'est-à-dire beaucoup plus de la moitié), 24 ont été
trouvés en Etrurie (surtout à Vulci), 4 proviennent de
47

Grande-Grèce et 3 de Sicile, alors que 6 seulement ont été utilisés


en Grèce propre (163). Il paraît légitime de lire, dans cette
écrasante disproportion, la volonté des potiers grecs de plaire à la
clientèle occidentale, en lui offrant l'image d'un mythe "local" et
sans doute fort populaire depuis que Stésichore l'avait chanté
dans sa Géryonide. Faut-il en attribuer la responsabilité à
Pisistrate et à ses désirs d'expansion vers l'Occident (164) ? La
coïncidence chronologique est certes remarquable mais dans
quelle mesure pouvait-il dicter leurs modèles aux peintres de
vases ? Ce qui, en revanche, est incontestable, c'est que cet
opportunisme commercial se nourrissait de la propagande des
tyrans athéniens qui, on le sait, avaient fait d'Héraclès leur héros
favori (165). Mais pour que de telles constatations prennent tout
leur sens, c'est une analyse rigoureuse et systématique de toutes
les représentations de la légende d'Héraclès dans la céramique
qu'il faudrait conduire. D'autres, rappelons-le, l'ont entreprise.
Plus modestement nous utiliserons le témoignage des scènes
figurées en gardant à l'esprit cette égalité de statut, en tant que
langage du mythe, de l'image et du texte ; leur relative
indépendance (166), les lois d'évolution propres de l'une et de
l'autre, la nécessaire exigence de prendre en considération le
lecteur, l'auditeur, le spectateur - qu'il soit celui du théâtre ou
celui de l'image -... bref le contexte historiquement daté,
socialement et culturellement déterminé dans lequel (l'auteur lui
aussi dépend de son milieu) et pour lequel, le texte, comme
l'image ont été produits.
Des mots et des images... Nous en userons conjointement
et, si c'est du texte littéraire que se nourrit la substance de cette
étude, c'est cependant l'image qui, nous le verrons, aura le
dernier mot.
49

IV - PERSPECTIVES

Les grands mythes occidentaux d'Héraclès ont évolué dans


le temps et dans l'espace, se sont investis dans des projets
nouveaux. C'est dans ce sens que nous souhaiterions, d'abord,
interroger ces récits laissés par une longue tradition, d'un héros
confronté à ses derniers exploits "terrestres", près d'Océan, aux
bornes du monde habité. Le poids de l'histoire, sorte d'écume
des temps, nous choisirons donc de l'appréhender, d'abord, au
terme de l'aventure, au moment où l'Héraclès grec va se désister
en faveur de l'Hercule romain.

1 - Héraclès et l'écume des temps :


l'enquête historique.

1.1 Enquête historique, et ajoutons-le géographique, car


c'est à situer, dans la géographie des Grecs, le théâtre des travaux
occidentaux d'Héraclès que nous nous attacherons d'abord.
Sans doute n'accorderions-nous pas, dans cette étude, tant
de place à la géographie, si, au-delà de toutes les traditions
divergentes, le témoignage d'Hésiode et la version "définitive" ne
concordaient pas sur ce point. C'est au-delà de "l'illustre Océan"
que le poète béotien situe le jardin des pommes d'or et les
"Hespérides sonores" (167), au-delà de l'illustre Océan également
que, "dans leur parc brumeux", Héraclès s'empare des boeufs de
Géryon (168). C'est là, enfin, qu'à Lixos pour les Hespérides, à
Gadès pour les troupeaux de Géryon, on finira par situer le
mythe, non loin de ces colonnes qui, depuis longtemps, portent le
nom du héros (169). Cette tradition est bien établie au 1er siècle
après J.-C. et réputée d'origine grecque, mais, ni Strabon - qui
s'excuse du "caratère merveilleux de ces récits" (170) -, ni Pline
l'Ancien - qui rapporte "ces prodigieuses inventions des Grecs"
(171) -, n'éprouvent malheureusement le besoin de citer leurs
sources (172).
Cette localisation des deux mythes, aux confins du monde
habité procède d'un curieux esprit de symétrie. En témoignent les
cartes qui tentent de donner une représentation figurée de
Yoicouménè et qui, du monde d'Hécatée au monde de Strabon,
traduisent, certes, le progrès des connaissances géographiques
mais sans pour autant échapper à la catégorie des "cartes images"
que G. Kish oppose aux "cartes instruments" des modernes
(173). L'essentiel du schéma primitif subsiste en effet (174). La
50

mer extérieure a, certes, remplacé le "fleuve puissant" qu'était


l'Océan d'Homère (175) et c'est un monde moins circulaire
qu'elle délimite, mais ce monde, comme autrefois, s'organise
autour d'un axe intangible, sur lequel, de Gibraltar à l'Inde, les
géographes mesurent désormais la plus grande largeur de
Voicouménè et sur lequel, depuis longtemps, on s'efforce de
retrouver toutes sortes de correspondances : à l'Est par exemple,
la limite des errances de Dionysos correspond aux bornes
qu'Héraclès, à l'Ouest, avait lui-même placées à ses travaux
(176).
Or, sur ce "diaphragme" se trouvent le détroit de Gibraltar
et les colonnes d'Héraclès (177). De part et d'autre de ces
colonnes, Gadès et Lixos occupent une position extrême sur le
méridien le plus occidental de la terre habitée : "Hominumfinem
Gadis", écrit Silius Italicus, "terrarum finis Gades"t répète-t-il
(178). C'est donc, aux frontières du monde connu, une place
pleine de signification qu'occupent Gadès et Lixos, théâtres des
deux derniers exploits terrestres d'Héraclès.
Pays verts, pays féconds où "les fruits de toutes sortes
viennent sans culture et en telle quantité que partout les désirs
sont rassasiés" (179), ces régions atlantiques brûlent encore, pour
les Anciens, de toutes les séductions des métaux rares, l'argent,
l'étain, l'or peut-être et c'est - alors que nous pensions être sur le
terrain confortable des "realia", de la géographie, des richesses
naturelles - l'image d'un véritable "mirage occidental" qui finit par
s'imposer, comme si, à ce niveau déjà, le mythe avait magnifié
les très réels attraits de ces régions lointaines, théâtre des efforts
d'Héraclès, certes, théâtre aussi des très historiques efforts des
hommes pour en acquérir les richesses.

1.2. Sur ces marges occidentales du monde grec, nous


rencontrons les traces de cette dévaluation "historiciste" du mythe
dont il était question plus haut : pour certains auteurs modernes,
en effet, ces épreuves lointaines du héros sont les dernières, non
seulement parce qu'elles terminent sa carrière terrestre, mais
aussi, et surtout, parce qu'ils les imaginent plus tard venues dans
la geste d'Héraclès. C'est A. Schulten, peut-être, qui exprime le
plus nettement cette opinion, lorsqu'il affirme que "la légende
s'enrichit de trois nouveaux exploits quand les Phocéens arrivent
à Tartessos" (180).
Certes les Grecs d'Occident, qu'ils soient Rhodiens ou
Phocéens - et c'est oublier le rôle des Chalcidiens (181) - ont
certainement joué un grand rôle dans la diffusion du culte
51

d'Héraclès et même de sa légende, voire dans la précision de


certaines localisations (182), peut-être même dans l'attribution au
cycle d'Héraclès du mythe des Hespérides ; ils ont aussi - nous y
reviendrons - profondément retouché le sens des exploits
d'Héraclès, mais le voyage vers l'Ouest n'est pas né de la
colonisation, puisqu'au moment où Phocéens et Rhodiens
abordent ces rivages lointains, l'époque est passée où Hésiode
chantait le triple Géryon et ses "boeufs à la démarche torse"
qu'Héraclès
flots" (183). le fort avait capturés "dans Erythie qu'entourent les

D'ailleurs la localisation à Lixos et à Gadès des deux


derniers exploits terrestres d'Héraclès invite à suivre une autre
piste. Ces deux établissements sont en effet des fondations
phéniciennes auxquelles la tradition attribue une grande
ancienneté : ils seraient, avec Utique, les premières colonies de
Tyr
"l'enclos"
en Occident
(184) - Gadès,
aurait été
oucréée
plus exactement
vers 1 1 10 avant
Gadirnotre
-en phénicien
ère (185),
Utique peu après (1101) ; quant à Lixos, le souvenir précis de
ses origines n'a pas été conservé, mais le périple d'Hannon, si on
peut lui reconnaître quelque autorité (186), fait état des Lixites et
Scylax, au milieu du FVe siècle, mentionne expressément la ville
comme étant phénicienne (187). Pline, enfin, rapporte que près
de Lixos un sanctuaire à Hercule passait pour être plus ancien que
celui de Gadès (188).
Nous interrogerons les archéologues pour nous faire une
idée plus précise de ce qu'à la suite de W.F. Albright et de P.
Bosch-Gimpera nous appellerons le "climax" des entreprises
phéniciennes dans la Méditerranée occidentale, mais nous
n'aurons garde d'oublier que, quelles que soient leurs
conclusions quant aux établissements eux-mêmes, c'est à propos
d'Héraclès seulement et non de la ville que Pline fait état des
prétentions des Lixites à l'antiquité vénérable de leur sanctuaire
(189) et que Pomponius Mêla, de même, ne mentionne les
fondateurs tyriens et l'époque de la Guerre de Troie qu'à propos
de cet Hercule qu'il dit d'ailleurs "égyptien" (190).

1.3. Lixos et Gadès sont, en effet, des sanctuaires à


Héraclès-Melqart et c'est l'histoire des religions que nous
retrouvons au terme de cette étude de la localisation occidentale
des travaux d'Héraclès ; plus précisément encore, le problème du
syncrétisme entre le héros grec et Melqart, le "Maître de Tyr"
(B'L SWR) ou mieux encore le "Roi de la Cité", comme
52

l'indique son nom (MLK QRT ou MLQRT) (191).


Pour les historiens modernes il ne fait guère de doute, en
effet, qu'en Occident les colonnes de Melqart ont précédé celles
d'Héraclès, pas plus qu'ils ne contestent que, de ce pays
miroitant de toutes les séductions, de ce pays de rêve, les
Phéniciens, déjà, avaient fait une réalité. Lixos et Gadès
symbolisaient leur réussite, toutes deux consacrées au dieu garant
de leur succès. Melqart, en effet, les accompagne partout où ils
s'installent, auprès des mines de cuivre de Chypre (192), à
Thasos, plus intéressante par la proximité de Y El Dorado thrace
que par ses propres gisements métallifères (193), en Sardaigne
(194), peut-être même à Rome, en ce lieu de passage que fut très
tôt le Forum Boarium (195). η était avec eux, déjà, lorsqu'au IXe
siècle ils fondèrent Carthage (196) ; bref, il est pour son peuple
Yarchégète, qu'est devenu aussi Héraclès et l'inscription bilingue
de Malte (197) est du plus haut intérêt qui traduit :

"Notre Seigneur Melqart, maître de $or (Tyr)


par Ήραχλης· 'Αέ

Où se fît la rencontre du dieu phénicien et du héros grec ? A


Tyr, comme le veut J. Carcopino ? ou à l'un de ces carrefours
commerciaux fréquentés également par les Grecs ? Dans ce pays
de Tartessos où ils luttèrent d'influence avec les Phéniciens ? A
Thasos où les colons de Télésiclès, vers 720, trouvèrent -
l'archéologie le prouve - une île déjà occupée ? (198), à Chypre,
enfin, selon l'hypothèse la plus probable ?
.... Une étude qui, on le voit, nous conduira, poussés par
les vagues de l'histoire, d'une rive à l'autre de la Méditerranée.

2 - Héraclès et le modèle absent de la cité :


Le "Schéma structuraliste"

Après avoir tenté de fixer le plus scrupuleusement possible,


ce qui, dans le mythe d'un Héraclès occidental, pouvait être
tributaire de la géographie et des grands remous de l'histoire,
c'est le récit lui-même qu'il fallait interroger. Nous choisirons,
pour ce faire, celui que donne Diodore de Sicile de la quête des
boeufs de Géryon et du retour du héros, conduisant le troupeau
conquis depuis la lointaine Ibérie jusqu'à l'Argolide. Véritable
périple de la Méditerranée occidentale, l'expédition d'Héraclès
vers nie rouge de Géryon, le meurtre du tricéphale lui-même, ont
53

pris pour Diodore un sens très clair : voyage vers l'Ouest, certes,
mais surtout voyage "civilisateur" ; Héraclès y apparaît comme
celui
civilisation"
qui, partout
(199). C'est
où il en
passe,
effet ainsi
répandque"les
ce Grec
bienfaits
d'Occident
de la

interprète les "pénibles travaux entrepris au profit du genre


humain"
(200) et il apparaît vite que cet ordre, qu'oppose ainsi le
héros grec à la sauvagerie barbare, c'est celui de la cité...
nature/culture ; ordre/sauvagerie... Ces oppositions, bien sûr,
rappellent avec suffisamment de force le "schéma" structuraliste
pour que nous tentions de saisir dans quelle mesure et dans
quelles limites il était possible de l'appliquer à l'étude du mythe
d'Héraclès.
Dans un réquisitoire très acerbe que dans L'homme et la
Société (201) Laura Makarius dresse contre le structuralisme, elle
fait remarquer que l'atout essentiel de l'anthropologie structurale
est l'opposition société/nature... une opposition qui,
ironise-t-elle, "offre l'utile ubiquité d'une dichotomie
omni-présente". Or, et c'est sur ce principe que se fonde toute
son argumentation, cette antithèse est radicalement étrangère à la
pensée primitive : les structuralistes, en fait, "baptisent du terme
de nature leur ignorance des faits ethnologiques". Un ensemble
de notions antithétiques à société existe, certes, mais sous les
formes de la violation de l'interdit social : l'opposition en
question, loin d'être "structure inconsciente de l'esprit", serait
donc, elle aussi, "issue d'une expérience collective entièrement
déterminée par les conditions sociales". (La confusion naîtrait de
ce qu'on se débarrasse de la souillure - imprimée par la violation
du tabou - dans les forêts, sur les montagnes, dans les lieux
lointains et isolés, bref hors de l'espace social).
Il faut souligner la pertinence d'une critique, qui, sur la
base des observations de Durkheim et de Mauss, peut aussi
s'appliquer à la Grèce primitive : l'étude de la religion minoenne
et mycénienne (et parallèlement l'étude du pouvoir à cette même
époque) soulignent assez, effectivement, l'extraordinaire
solidarité perçue entre la société/la nature/l'univers tout entier -
solidarité dont la religion grecque portera longtemps la marque
d'ailleurs, ne serait-ce que dans la persistance de certaines
pratiques comme celle de l'hiérogamie. La critique cependant
paraît moins opérante lorsqu'elle s'adresse, par exemple, à
l'interprétation qu'a donnée P. Vidal-Naquet de la cryptie
lacédémonienne. Situant l'institution du côté de la nature, du
"cru", l'historien en fait le symétrique de l'armée hoplitique,
située, elle, du côté de la "culture", du "cuit" (202). Pour
54

l'anthropologue, au contraire, les conditions de vie du crypte sont


subordonnées à un fait principal : le meurtre des hilotes ; dans
cette perspective son isolement est celui de l'être souillé par le
crime, par la violation d'un tabou social.
On peut certes objecter que nos sources les plus anciennes
laissent dans l'ombre - ou ignorent - le meurtre des hilotes et que
rien ne prouve, en conséquence, qu'il soit une donnée originelle.
Point n'est d'ailleurs besoin de l'invoquer, il y a, nous semble-t-il
et nous le verrons ailleurs (203), une raison beaucoup plus simple
à la marginalité du crypte en ces temps primitifs.
Et, en tout état de cause, il faut bien reconnaître que, quel
que soit le bien-fondé des positions de principe de L. Makarius,
quelle que soit la pertinence de ses réserves pour les temps
primitifs, lorsque P. Vidal-Naquet l'envisage, c'est-à-dire lorsque
l'usage, probablement plus ancien est récupéré, réinvesti par la
cité, lorsqu'elle est devenue institution, la cryptie est bien telle
qu'il l'analyse. Non parce qu'elle était telle à ses débuts, mais
parce qu'elle porte la marque d'une structure nouvelle : celle de la
cité. Peut-être faut-il faire remarquer, d'ailleurs, que loin d'être
une structure de l'esprit celle-ci est, bien au contraire, le fruit
d'une expérience à la fois économique, sociale et politique
originale. H reste qu'elle n'est en rien née de l'imagination du
chercheur, comme semble le penser Laura Makarius.
Nous sommes moins loin qu'il n'y paraît de l'objet précis
de notre étude, et, pour mieux apprécier encore la valeur
opératoire de l'analyse structurale appliquée, cette fois, au mythe
d'Héraclès, attardons nous un peu sur la lecture qu'il y a
quelques années, donnait W. Burkert du mythe de Géryon (204).
Trois thèmes s'associent, dans cette aventure d'Héraclès,
celui du voyage dans l'au-delà, celui du combat contre le
monstre, celui enfin de la capture du bétail... thèmes sans doute
indépendants du point de vue narratif, remarque l'auteur qui se
propose de trouver les raisons de leur interconnexion dans le
mythe. Ces raisons, il les cherche d'abord dans une analyse
structurale, confrontant le récit de Géryon et d'autres, qui, "avec
certaines variations", manifestent une combinaison analogue des
trois thèmes (mythe d'Hercule et de Cacus ; mythe d'Indra ;
mythe de l'origine des Scythes). Mais qu'apporte à l'intelligence
du mythe l'étude des parallèles envisagés ? L'interprétation
dTErythie
terre" (p. comme
277) neune
paraît
médiation
guère éclairante
"entre brillant
et, sietlenoir,
problème
entre ciel
de et
la
"maîtrise des animaux" se pose effectivement, c'est en ajoutant
une donnée aux termes de l'analyse structurale que l'auteur nous
55

y conduit (205). Il reconnaît d'ailleurs lui-même qu'il faut


"chercher plus profond" un principe unifiant qu'il trouvera
finalement dans le rituel des peuples de chasseurs, en revenant,
donc, à l'étude génétique.
Et pourtant, malgré sa prudence de son pragmatisme, G. S.
Kirk reconnaît que, s'il est un mythe qui supporte l'analyse
structurale et justifie l'opposition nature/culture, c'est bien le
mythe d'Héraclès (206). Tout notre effort portera précisément à
démontrer comment et dans quelle mesure ; toute notre attention
se concentrera, dans la seconde partie de notre étude, à mieux
comprendre le rôle de la cité dans cette nouvelle
dimension donnée au héros. Car c'est bien la cité,
pensons-nous, qui, organisant l'espace et la société, mais aussi
l'univers mental des hommes de manière nouvelle, permet - ou
creuse - cette opposition.
Le mythe d'Héraclès, tel que le diffusent, tel que l'utilisent
sans doute aussi les colons grecs d'Occident est d'abord et avant
tout un mythe revu, reconstruit par la cité.

3 - Héraclès entre le rêve et la réalité :


Symbolisme et fonctionnalisme

3.1. Malgré l'existence de quelques variantes qui ont pu


faire penser à une progression vers l'Ouest de l'aventure
héracléenne (207), il est bien évident que le voyage du héros vers
l'extrême Occident n'est pas une création coloniale. Hésiode,
nous l'avons dit, sait que c'est "au-delà de l'illustre Océan"
qu'Héraclès s'empare des boeufs de Géryon (208) et c'est là
aussi qu'il situe le jardin aux pommes d'or (209), même si, à son
époque, le mythe n'a pas encore rencontré le héros. Ce pays des
"Hespérides sonores" il le place "aux frontières de la nuit", "aux
limites mêmes du monde" (210). Peut-être n'est-il pas nécessaire
de faire appel à son interpolateur qui, lui, dévoile plus clairement
ce que sont "ces extrémités de tout" : "l'effrayante demeure de
l'infernale nuit", certes, mais encore "la demeure sonore du dieu
des Enfers, le puissant Hadès, et de Perséphone la Redoutable"
(211). Une fois de plus nous retrouvons Héraclès aux frontières
du monde des hommes, mais il s'agit cette fois de frontières
mythiques, celles où le soleil disparaît - et dans certaines
versions, Héraclès, pour s'y rendre emprunte la coupe d'or
d'Hélios (212) -, celles où l'on passe du jour à la nuit, celles
surtout, où l'on passe de la vie à la mort...
56

Nous n'insisterons pas ici sur l'identité profonde, bien


souvent soulignée (213), entre les représentations du pays des
dieux, du pays des fruits merveilleux, de l'âge d'or et du pays
des morts ; nous ne reviendrons pas, non plus, sur le caractère
infernal de Géryon le monstre tricéphale, symbole des puissances
de la mort pour certains (214), bouvier des morts pour d'autres
(215) ; nous rappellerons simplement la très belle étude d'A.
Motte sur les prairies et jardins de la Grèce antique (216). Le
λειμών fameux d'Erythie où paissent les boeufs de Géryon, le
KTinoc des dieux où poussent les pommes d'or offertes à Héra,
lors de ses noces avec Zeus sont bien - et c'est pourquoi nous y
reviendrons longuement dans notre quatrième partie - "des images
exemplaires de la vie", mais pour cela-même, parce qu'elles
peuvent s'offrir à l'imagination des Anciens "comme des foyers
où se boucle le cycle de la génésis et de luphthora" (217), elles
sont aussi "marquées d'un sceau funèbre"... lieux où l'on
rencontre la mort, lieux ouvrant sur la renaissance à un autre
monde. De plus, 111e rouge de Géryon, lile du soleil couchant, et
le pays des Hespérides, ces nymphes du soir, sont "aux
extrémités de tout", "aux frontières de la nuit"... aux frontières de
Nuit, la Divine, la Redoutable, la mère des Hespérides, mais
aussi des Kères et des Moires à qui, chez Hésiode, elles sont
associées, la mère, encore, d'Hypnos et de Thanatos, souvent
représentés ensemble auprès des morts de l'épopée homérique
(218). Ce sont bien des "portes du soir" qui par deux fois sont le
théâtre des derniers exploits terrestres d'Héraclès, deux seuils où
se croisent Jour et Nuit, où le sommeil et la mort peuvent
surprendre-
La prairie d'asphodèles, "où habitent les ombres, fantômes
des défunts", n'est-elle pas déjà, chez Homère, située par-delà le
cours d'Océan, non loin des portes du soleil (219) ?
Et justement, que nous apprend Homère d'Héraclès ? De
ses "gémissants travaux" imposés par Eurysthée et menés à bien
grâce à l'aide constante d'Athéna, un seul, mérite, nous l'avons
vu, d'être rapporté : la capture de Cerbère, le chien des Enfers, la
victoire d'Héraclès sur Hadès (220).. Hadès que d'ailleurs, il
avait blessé "à Pylos, au milieu des morts" (221). De plus, si,
dans l'Iliade, le héros vaincu par "le cruel courroux d'Héré"
n'échappe pas lui-même à la mort (222) et si, dans la Nekyia,
Ulysse l'entrevoit "ombre au royaume des morts", Homère paraît
savoir, dans YOdyssée, que le véritable Héraclès séjourne parmi
les Immortels "dans la joie des festins" (223), seul héros à avoir
vaincu la mort, à être admis au rang des dieux.
57

Ce thème du héros vainqueur de la mort peut, à bon droit,


paraître fondamental. C'est avec lui, très certainement, quelque
chose qui tient de la pérennité du mythe que nous atteignons.
L'insistance même avec laquelle les Grecs l'ont repris, au profit
d'Héraclès, sous des formes différentes le prouve (224). Elle
prouve aussi de quel poids pesait cette angoisse. Et, tout à coup,
l'utilisation d'un passé et la spécification à la Grèce deviennent
gênantes. Ce sont là non seulement les inquiétudes d'une culture,
mais celles de l'humanité tout entière... Ici l'historien semble
devoir s'effacer devant le psychanalyste, le philosophe... le
théologien peut-être, à moins qu'il ne se fasse lui-même
psychanalyste... philosophe... théologien... De toute façon il
n'évitera pas une explication de type symboliste.
Mais celle-ci suffîra-t-elle ? ne doit-il pas l'inscrire à son
tour dans le contexte grec : tenter de cerner au plus près la façon
dont s'est traduite cette préoccupation universelle dans l'univers
particulier des Grecs... voir, enfin, la signification sociale qu'ont
pu prendre de telles représentations ? On nous permettra de ne
choisir parmi tous ces symboles qu'un seul exemple : l'épisode
de Géryon et de ses boeufs dérobés. Plus tôt lié au cycle du héros
que celui des Hespérides, puisqu'attesté dès le Ville siècle dans
la littérature et au siècle suivant dans l'art (225), il est aussi mieux
connu, non seulement en Occident où la Géryonide de Stésichore
ne pouvait manquer de le répandre (où peut-être il rencontre des
traditions locales avec lesquelles il pouvait se confondre), mais
encore dans la Méditerranée orientale, à Chypre par exemple, où
le thème est très populaire (peut-être parce que, grâce à Melqart et
aux Phéniciens, les contacts avec la lointaine Ibérie furent de
bonne heure très vivants). Plusieurs représentations sculptées du
monstre tncéphale en proviennent en effet (226), et, bien sûr, le
très beau bas-relief de la collection Cesnola qui, sur deux
registres oppose Héraclès (vêtu d'une peau de lion à longue
queue rappelant celle de Bès) à Eurytion le berger et à Orthros le
chien - ici à trois têtes - de Géryon (confusion avec Cerbère ou
peut-être avec Géryon lui-même ?). Près du berger, s'éloigne, en
rangs pressés, le fameux troupeau (227).
Avec cet épisode, nous avons l'impression - nous y
reviendrons - d'être en présence, non pas d'un motif surajouté,
capté par un héros dont le succès attire à lui traditions,
interprétations, voire réflexions nouvelles, mais d'une
coïncidence très forte entre la matière mythique et, peut-être, la
réalité profonde d'Héraclès. Le thème est, de plus,
particulièrement riche, puisqu'il concentre les deux aspects du
58

chthonien : celui qui tient aux couches superficielles de la terre -


celles qui donnent les récoltes, celles qui donnent l'abondance -
et celui qui a pour lieu la terre en ses profondeurs - celle qui
retient les morts, celle qui est le domaine d'Hadès - (le double
aspect, des Leimones d'Erythie qui nourrissent des troupeaux
fabuleux et sont défendus par des monstres infernaux), mais il
possède aussi cette troisième dimension - pourrait-on dire - de
l'inconnu, cette troisième profondeur (228) qu'est le "nocturne"
sur laquellepâturages.
"brumeux" ouvre aussi Erythie, me du soleil couchant avec ses

3.2. Image mythique certes, que celle de ces prairies, de ce


gardien infernal, de ces troupeaux en qui HJ. Croon veut voir les
âmes des morts (229). Mais ce monstre dont triomphe Héraclès
est, chez Hésiode, et dès ses premières représentations, un
monstre tricéphale, et, dans ce combat contre l'adversaire triple,
très tôt, G. Dumézil devait reconnaître une épreuve initiatique des
jeunes guerriers indo-européens (230). Poursuivant cette voie, B.
Lincoln admet à la suite de W. Kirfel, que, si le tricéphale est une
figure majeure du panthéon des peuples pré-indo-européens de
l'Inde et du domaine méditerranéen, il ne figure jamais dans celui
des Indo-Européens eux-mêmes, il est l'aborigène, l'autochtone
(et les auteurs reconnaissent là que sa monstruosisté même en fait
un être en étroite relation avec la terre). "He is the aborigine,
uncivilized and bound to his land, who opposes the LE. invader
and meets defeat at his hands... The description of the tricephal's
defeat is thus the description of the Indo-European victory". Le
jeune initié, dans son combat, retrouve ces temps primordiaux,
redevient Tritoy le héros, le premier guerrier "and he assimilâtes
himself to the entire LE. onslaught that overthrew aboriginal
opponents in every corner"... (231).
Nous avons laissé à l'auteur la responsabilité de ses écrits,
car, si l'existence de l'épreuve initiatique ne pose guère de
problèmes, la signification qui lui est donnée ici paraît suspecte,
et cela pour plusieurs raisons : d'abord parce qu'on peut douter
des prémisses du raisonnement, parce qu'ensuite, l'auteur donne
d'Hésiode (Théogonie, 287-294) une lecture pour le moins
étonnante, faisant de Géryon lui-même le meurtrier d'Eurytion et
d'Orthros (la grammaire ne s'y oppose pas, dit-il, et le mythe est
ainsi plus en accord avec le prototype indo-européen... raisons
qu'on peut trouver un peu légères pour bouleverser une tradition
aussi bien établie) ; parce qu'enfin le raisonnement paraît quelque
peu vicieux : si Trito est le héros guerrier proto-indo-européen
59

(232), comment son combat peut-il représenter la conquête


indo-européenne, la victoire sur l'autochtone, où qu'il soit..?
serait-ce alors une préfiguration ? il y a là plus qu'un problème.
Si l'on tient compte, d'ailleurs, du scénario initiatique
partout où il est pratiqué, le combat contre le monstre prélude
souvent à cette mort fictive qu'est l'initiation (lorsqu'elle n'en est
pas la manifestation même), le jeune homme qui s'y soumet
devant renaître à un état nouveau (233). La rencontre du monstre
infernal et des pratiques rituelles intégrant les adolescents à la
société des adultes paraît assez logique et, quelle que soit la
signification du mythe à l'époque historique, à l'époque de la
colonisation, il nous paraît difficile de faire ainsi de Géryon, dès
l'origine, le symbole de l'autochtone barbare !
En revanche l'existence attestée de ce tricéphale
indo-européen, et la signification initiatique du combat qui
l'oppose au héros, nous paraissent du plus haut intérêt pour
expliquer, peut-être, le succès du culte d'Héraclès en Occident,
et, en particulier, chez les peuples italiques. On peut voir dans le
mythe de Cacus une création assez tardive, une fable "née à Rome
d'imaginations grecques" (234), on peut-être sensible au fait que,
chez Properce seulement, Cacus est un monstre à trois têtes
(235), mais on peut également mentionner la tradition indigène,
qui attribue la victoire sur Cacus à un héros local nommé
"Recaranus"... (236) : un" tricaranos", et les stèles dauniennes,
étudiées par S. Ferri, représentent des monstres infernaux qui
pourraient très bien se rapporter au mythe indo-européen du
τριχάρανο? : parmi ces stèles, un Héraclès à trois cornes de
l'époque archaïque... (237). Le héros, ainsi, aurait attiré à lui un
vieux mythe italique probablement d'origine indo-européenne.
Quant à la signification - ou à l'utilisation - initiatique du

mythe,
"épreuves"
elledu
explique
héros, mais
peut-être,
encorenon
les liens
seulement
qu'il entretient
les multiples
avec
l'initiation des jeunes gens. Le témoignage de Diodore sur
Agyrion est, à ce titre, extrêmement précieux. Après avoir été
pour la première fois honoré comme un dieu par les Agyréens et
avoir laissé chez eux de nombreuses traces de son passage, il
consacre deux enceintes - encore vénérées par les indigènes à
l'époque de Diodore - l'une au "héros Géryon", l'autre à Iolaos
son neveu "et compagnon d'armes" à qui, - sous peine de devenu-
muets - les enfants doivent faire l'offrande de leurs chevelure.
Nous aurons, bien sûr, l'occasion de revenir sur ce rituel
sicilien dont la signification est assez claire et nous verrons que ce
lien d'Héraclès et des pratiques initiatiques n'est pas un
60

"accident" dans ses aventures occidentales et qu'en Grèce même


survivent quelques vestiges du rôle qu'aurait pu jouer Héraclès
dans l'intégration sociale des jeunes gens (239).
Faut-il alors interpréter le mythe de Géryon, et même tout le
personnage d'Héraclès comme une représentation de la fonction
guerrière chez les Indo-Européens ? C'est ce qu'a tenté G.
Dumézil (240) en montrant comment l'histoire du héros était
jalonnée
"péchés" du
parguerrier
trois épisodes
et la "punition"
"idéologiquement
qu'ils entraînent
solidaires",
: l'hésitation
trois
à accomplir les travaux imposés par Zeus, sanctionnée par la folie
que lui envoie Héra (manquement à la première fonction) ; la ruse
contre Iphitos, frère d'Iole et fils d'Eurytos (infraction au code de
l'honneur du guerrier, en réparation de laquelle il doit, pour
retrouver la santé, se vendre comme esclave chez Omphale) ;
enfin
"péché"
l'installation,
contre la troisième
qu'il envisage,
fonction,
de cette
Iole dans
fois puni
son propre
par la mort...
foyer,

Mais
"accidents"
les excès
ainsi
d'Héraclès
expliquésme
dans
paraissent
le cadredépasser
de la trifonctionnalité
largement ces
indo-européenne (241) ; la construction, d'autre part, s'applique à
la légende plus qu'aux mythes primitifs, et surtout au personnage
du héros plus qu'à ses actes essentiels : ces athloi qui semblent
bien être, et dans la tradition et dans la logique, l'essentiel.
Qu'Héraclès, en revanche, ait capté à son profit ce schéma
mythique, qu'il soit devenu le prototype du guerrier et même du
guerrier indo-européen, c'est trop évident, puisque pour les
Grecs eux-mêmes il a fini par devenir le héros dorien par
excellence (242).
Il n'est pas jusqu'au thème du "vol" des troupeaux de
Géryon qui ne porte la marque des sociétés indo-européennes.
Sur ce point B. Lincoln remarque fort justement, non seulement
l'extraordinaire importance du bétail dans la vie économique de
ces sociétés pastorales, mais aussi, et c'est sans surprise, dans
leurs représentations idéologiques (243). Ainsi, sans
accompagner B. Lincoln jusqu'au bout de sa démonstration et
sans admettre que le vol des troupeaux de Géryon soit la version
grecque du "prototype" établi par Triîo pour ses descendants
indo-européens (244), il n'est est pas moins certain qu'un des
éléments de son succès fut, outre l'importance considérable de
l'élevage chez les Indo-Européens, l'utilisation initiatique, et
peut-être didactique, qu'ils ont su faire d'un mythe qui, à bien des
égards, semble antérieur à leur arrivée en Grèce.

3.3. Ce qui frappe, en effet, c'est l'adéquation étroite qui


61

existe entre le mythe et le héros. Depuis J. Bayet, on connaît bien


le caractère assez particulier d'Héraclès en Italie méridionale. Il
apparaît comme garant de l'abondance pour les agriculteurs avec
un aspect apotropaïque fortement marqué : à Métaponte il est
destructeur de sauterelles (comme d'ailleurs en Grèce dans la
région de l'Oeta où on le nomme ?????p???) ; à Crotone il
chasse les mouches ; entre Locres et Rhégion il est l'ennemi des
cigales ; un Héraclès-bouvier est d'ailleurs plus particulièrement
connu en Campanie sur le territoire de Rhégion et, près de
Crotone, étroitement uni à Héra Lacinienne, il protège avec elle
les troupeaux bovins (245)... Si l'on quitte l'Italie grecque, ce
caractère paraît s'affirmer à Rome, que ce soit dans le mythe
(greffé sur le récit du retour du héros avec les boeufs arrachés à
Géryon, et lui-même victime d'un vol de bétail), dans la
localisation des cultes, sur le Forum Boarium ; dans le rituel
peut-être, s'il est vrai que la dîme, dont la tradition fait un usage
très ancien, ait pu être, au départ, une offrande pastorale au dieu
assurant la sécurité des échanges. Offrande sans doute
consommée dans un repas rituel (246).
Plus encore que l'Hercule romain, vite détourné de ses
préoccupations pastorales par la croissance de la ville et son
avenir de dieu officiel, l'Hercule adopté par les populations
italiques (singulièrement dans les régions montagneuses de l'Italie
centrale) garde très fortement ses attaches populaires, comme en
témoigne l'extraordinaire diffusion des petits bronzes le
représentant, et ce dès l'époque "archaïque", les VIe-IVe siècles
av. J. -C. (247). Or, lorsque l'étude des découvertes est conduite
avec précision - comme pour le territoire des Paeligni, par
exemple - elle démontre la présence du dieu dans "les endroits
fréquentés essentiellement par les bergers... près d'une source ou
d'une fontaine, lieu de repos pour les troupeaux", ou encore dans
"ce centre de rencontre des agriculteurs de la vallée et des bergers
des montagnes environnantes" qu'est Corfinium (248).
Emprunt aux divinités, aux génies indigènes qui l'ont
précédé... ou affinité ayant pu, elle-même favoriser
l'association ? C'est bien plutôt ce que nous pensons. En Orient
certains rapprochements ont fort bien pu se faire sur des bases
voisines : nous ne traiterons pas ici d'un problème sur lequel
nous souhaitons revenir plus longuement (249), mais les
représentations figurées - notre élément le plus ancien jusque là
pour attester du syncrétisme avec Melqart, toujours assez obscur -
prouvent le rôle qu'a pu jouer un Héraclès "p?t????·" ?e??t??"
(250), comme l'était Bès, le dieu égyptien représenté à Chypre
62

dès la période du bronze récent, comme l'était encore Gilgamesh,


dont la légende présente tant de points communs avec celle
d'Héraclès, comme l'était le Babylonien Nergal, par exemple,
tueur de fauves et roi des Enfers (251). Maître ces fauves, le
dieu, ou le héros, n'est-il pas le protecteur naturel des troupeaux
(252).
Cela apparaît très clairement en tout cas dans cette "vulgate"
du mythe héracléen qu'est le texte d'Apollodore : le héros qui
grandit auprès des troupeaux de boeufs d'Amphitryon tue son
premier lion - celui du Cithéron - parce qu'il ravageait le bétail de
son père (253) ; la plupart de ses "travaux" sont présentés
comme une protection des champs, mais surtout du bétail des
propriétaires du Péloponnèse et, tout au long de son histoire, les
épisodes qui l'associent - ou l'opposent - à des bouviers sont
légion... jusqu'à sa fin sur l'Oeta, puisque c'est encore un
berger, venu chercher ses troupeaux qui, seul, accepte d'allumer
le bûcher qu'il s'est fait préparer (254). Enfin, puisque nous
avons retrouvé la Grèce, revenons aussi au mythe de Géryon.
Héraclès, certes, rapporte à Eurysthée les boeufs arrachés à leur
monstrueux gardien, mais c'est à Héra qu'ils seront finalement
consacrés (255).
Héra, la grande déesse d'Argos, Héra que des liens très
forts - aussi bien dans l'étymologie que dans le mythe - unissent
sans doute à Héraclès, avant qu'ils ne l'opposent à ce fils, né
d'une infidélité de Zeus (256).... Et c'est pour elle, déesse de la
terre riche en boeufs, pour elle dont la fête principale était les
Hécatombaia, que le héros rapporte le fabuleux bétail de Géryon.

Enquête historique, perception du schéma structuraliste,


conscience de la fonction qui fut, à un moment ou à un autre,
celle du mythe pour les sociétés qui l'ont porté, prise en compte
de sa prégnance symbolique... Autant d'approches qui - on
voudrait en avoir convaincu le lecteur - non seulement ne
s'excluent pas, mais participent de la même volonté de saisir le
mythe comme un "tout" (257), de prendre conscience d'une
polysémie qui lui est propre, de comprendre, aussi, comment son
évolution dépend, en dernière analyse, de l'histoire.
Peut-être faut-il, ici, lever une équivoque ? Si, dans la ligne
de notre étude méthodologique, nous avons tenu à présenter
séparément ces niveaux d'intervention, il est bien évident qu'il y a
là quelque artifice. Le mythe signifie et enseigne tout à la fois ; et
63

c'est à tout moment, aussi, que l'histoire le charge d'une force


nouvelle. Seule l'explication structuraliste nous a paru coïncider
avec un moment précis : celui où le discours mythique est pris en
charge, "structuré" (nous tenons à la répétition du terme) par la
cité. Nous n'irons pas plus loin, mais il nous semble qu'il y a là
matière à douter quelque peu de la valeur universellement
opératoire d'une méthode...
Cela d'autant plus que le mythe d'Héraclès dans la cité plus
que jamais "fonctionne", intègre, utilise des héritages,
resémantise, joue à la fois des permanences et des dérivations,
bref plus que jamais nous paraît requérir cette approche
multiforme que nous avons tentée.
64

NOTES DU PROLOGUE

1 - FONTENELLE, De l'origine des Fables, éd. G.B. DEPPING, t. ?.


Genève 1968 (réimpression de l'édition de 1818, Paris), p. 398.
Fontenelle poursuit d'ailleurs : "Tous les hommes se ressemblent si
fort qu'il n'y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire
trembler".
2 - Cl. METTRA, Saturne ou l'herbe des canes, Paris, 1981, p. 21.
3 - Sur la place de ces deux mythes, dans la série des travaux d'Héraclès,
voir le tableau I. Disons sommairement ici qu'ils occupent
généralement les 10e et 11e places, avant la descente d'Héraclès aux
Enfers, d'où le héros doit ramener le chien Cerbère.
4 - HÉSIODE, Théogonie, 173-275 ; 517-519.
5 - Contrairement à ce qu'affirme DURRBACH, in, DAGR, m, 1, s.v.
Hercules, pp. 78-128.
6 - On trouvera dans V. BÉRARD (De l'origine des cultes arcadiens,
Paris, 1894, pp. 27-28) et O. GRUPPE (Die griechische Mythologie
und Religionsgeschichte, 1906, 1, pp. 450-501 et R.E., Supl. ??,
1918, V, col. 910-1121)
"linguistiques" de l'écoleladediscussion
Kuhn et Max
des hypothèses
Muller. On"indianistes"
verra dans O.
et
MULLER et surtout U. von WILAMOWTTZ (Euripide s Herakles,
1889, 1895, 1909, et nouvelle édition, Darmstadt, 1959) l'exposé de la
théorie "dorienne" d'ailleurs quelque peu modifiée dans Der Glaube der
Hellenen de ce dernier auteur, théorie reprise par B. SCHWETTZER
(Herakles, TUbingen, 1922) qui cherche du côté des Doriens
"indogermaniques" l'origine du héros. J.E. HARRISSON (Themis, 1912,
pp. 363-381) offre une opinion plus nuancée des origines d'Héraclès,
en qui, cependant, elle souligne surtout l'aspect chthonien. Les plus
anciennes théories sont exposées par DURRBACH ( DAGR., III, 1
s.v. Hercules, pp. 78-124) et par M. DELCOURT, Légendes et cultes
des héros en Grèce, Paris, 1942, pp. 119-120. La théorie "solaire" des
douze travaux d'Héraclès a été reprise par L. DRESS, Der Ursprung der
olympischen Spiele, Stuttgart, 1962 et critiquée par P. LEVEQUE,
Des dieux et des jeux d'Olympie, REG, LXXXVII, 1974, pp.
341-344.
7 - J. BAYET, Hercule Funéraire, Mélanges d'archéologie et d'histoire, 39
(1921-1922), pp. 219-266 et 40 (1923), pp. 19-102, repris dans
Idéologie et plastique, Paris-Rome 1974, pp. 199-330.
8 - M. DETIENNE, Héraclès, héros pythagoricien, RHR, 1960, 2, pp.
19-53 ; cf. aussi J. CARCOPINO, Les origines pythagoriciennes de
l'Hercule romain, dans Aspects mystiques de la Rome païenne, Paris
1941.
65

9 - A Gadès, à Rome et à Thasos selon D. VAN BERCHEM, Sanctuaires


d'Hercule - Melqart, contribution à l'étude de l'expansion phénicienne
en Méditerranée, dans Syria, XLIV, 1967, pp. 73-109 et 307-338. Cf.
aussi R. REBUFFAT, Les Phéniciens à Rome, MEFRA, LXXVÏII,
1966, 1, pp. 7-48
10 - C'est, semble-t-il, l'une des orientations de l'analyse du système
sacrificiel opérée par le Centre de Recherches comparées sur les
sociétés anciennes des Hautes-Etudes. Cf. M. DETIENNE dans La
cuisine du sacrifice en pays grec, Paris, 1979, p. 13. Le thème
d'Héraclès "victime récalcitrante" du sacrifice organisé par Busiris est
encore évoqué dans L'invention de la mythologie, Paris, 1981, du
même auteur, pp. 100-101. Cf. désormais, JX. DURAND, Sacrifice
et labour en Grèce ancienne, Paris, Rome, 1986, singulièrement, chap.
V.
11 - J. BOARDMAN, Peisistratos and Sons, RA 1972, 1, pp. 57-72, et,
du même auteur, Herakles, Peisistratos and Eleusis, JHS, XCV, 1975,
pp. 1-12 ou encore Herakles Delphi and Kleisthenes of Sikyon, RA,
1978, 2, pp. 227 sq. En ce qui concerne Rome, Cf. R. SCHILLING,
L'Hercule romain en face de la réforme religieuse d'Auguste, RPh,
1942, pp. 31-57 ; P. M. MARTIN, Héraclès en Italie d'après Denys
d'Halicarnasse, Athenaeum, L, 1972, pp. 252-275 ; M.
JACZYNOWSKA, Le culte de l'Hercule romain au temps du
Haut-Empire, ANRW, II, 17, 2, 1981, pp. 631-661 et tout
récemment, M.A. LEVI, Roma Colonie e Commodo Conditor,
Colloque de Bressanone, (oct 1981) Religione e città nel mondo
antico, Rome, 1984, pp. 315-320.
12 - J. BAYET, Les origines de l'Hercule romain, Paris, 1926.
13 - M. SIMON, Hercule et le christianisme, Paris, 1959.
14 - Cf. en particulier, F. BROMMER, Herakles, Die zwôlf Taten des
Helden in antiker Kunst und Literatur, Munster-Cologne, 1953-1972
et du même auteur Vasenlisten zur griech. Heldensage, 1960 (2)
Denkmdlerlisten zur Heldensage, I, Herakles (1971).
15 - C'est pourtant le dactyle idéen qui est censé avoir fondé les jeux en
l'honneur de son père à Olympie (cf. DIODORE, V, 64, 3-7 ;
STRABON, Vin, 3, 30 - qui d'ailleurs rejette cette tradition - ;
PAUSANIAS, V, 7,6-7) et sur le même site, les dimensions
exceptionnelles du stade, tracé par Héraclès, auraient permis à
Pythagore de calculer la taille du héros, elle aussi exceptionnelle
(AULU-GELLE, après Plutarque, Les Nuits atûques, 1, 1).
16 - Cf. J.-P. VERNANT, La personne dans la religion, dans Mythe et
pensée chez les Grecs, Paris, 1969 (le éd.) p. 278 : "Ce qui le définit
(le héros) au sein même de son destin d'homme, ce sont les actes qu'il
a osé entreprendre et qu'il a pu réussir : ses exploits. L'exploit héroïque
condense toutes tes vertus, et tous les dangers de l'action".
66

17- Iliade, XVU1, 115-118.


18- Iliade,X5X, 98-133.
19 - C'est elle qui, retardant la naissance d'Héraclès, le soumet à Eurysthée
(cf. supra note 18) ; à son retour de Troie, elle suscite une tempête
pour le perdre (Iliade, XIV, 249-262) ; elle est à son tour blessée par
"le trait à trois arêtes" d'Héraclès (Iliade, V, 392-394).
20 - Iliade, V, 638-643 et XIV, 249-262.
21 - Déjà mentionnés en XIX, 131-133.
22- Iliade, Vffl, 360-369.
23 - Nous disons bien "le seul... qui soit jugé digne d'être rapporté" et non
pas le seul à être connu. Nous reviendrons sur ce problème plus tard.
Cf. pp. 460sq.
24 - a) Odyssée, VIII, 223. Ulysse se vante de son habileté à tirer à l'arc,
mais ne prétend pas égaler les anciens héros "tel Héraclès et tel
Eurythos d'Oechalie ; car ceux-là c'est les dieux qu'à l'arc ils égalaient".
Remarquons que, de même que dans XIliade, l'arc est donné comme
l'arme caractéristique d'Héraclès.
b) Odyssée, XXI 24-30 (épisode d'Iphitos tué par Héraclès). Le passage
est jugé comme étant une interpolation : les vers 15 à 41 du chant
XXI en effet mentionnent Messène que le poète, et pour cause, ne
pouvait connaître.
Il peut paraître curieux également qu'Ulysse rencontre une future
victime d'Héraclès, lequel est déjà pour lui un héros.
c) Odyssée, XI, 601-626. Cest, encore une fois, en archer qu'Héraclès
apparaît à Ulysse dans la "maison d'Hadès". Là encore V. BÉRARD
(Les Belles Lettres, 1924) dénonce l'interpolation reconnue dès les
Alexandrins, mais contestée encore de nos jours. Cf. J.T. HOOKER,
The apparition of Héraclès in the Odyssey, LCM, 1980, pp. 64-67.
Cf. sur ce problème J. PEPIN, Héraclès et son reflet dans le
néoplatonisme, dans, Le Néoplatonisme. Actes du Colloque de
Royaumont (9-13 juin 1969), CNRS, 1971, pp. 167-192.
25 - Odyssée, XI, 602-604.
26 - Iliade, VI 146-150 : "Comment naissent les feuilles, ainsi font les
hommes ; tes feuilles tour à tour, c'est te vent qui les épand sur le sol
et la forêt verdoyante qui les fait naître, quand se lèvent les jours du
printemps, ainsi des hommes : une génération naît à l'instant même
où une autre s'efface".
27 - Cf. W.K.C. GUTHRIE, Les Grecs et leurs dieux, traduction française
de S.M. Guillemin, Paris, 1956. L'auteur pense qu'on a voulu "faire
concorder ici deux traditions différentes et expliquer la plus nouvelle
dans les termes de l'ancienne" ; "cet effort", ajoute-t-il, "n'a pas été
absolument couronné de succès".
28 - HÉSIODE, Théogonie, 950-955. Hésiode rapporte également la
naissance d'Héraclès, fils d'Alcmène "unie d'amour à Zeus assembleur
67

des nuées" (943-944), et, au hasard de ses généalogies, quelques uns


des travaux imposés au héros : la lutte contre "Géryon aux trois têtes"
(287-294 et 979-983) ; contre l'hydre (312-318) ; contre le lion de
Némée (327-332) ; la délivrance de Prométhée (526-534).
29 - "Ce héros, ce dieu..." disait déjà Pindare, Néméennes, ??, 22. Nous
aurons à revenir sur les théories des auteurs postérieurs.
30 - W.K.C. GUTHRDE, op. cit., p. 264.
31 - Nous n'avons pas l'intention de traiter ici de la "question homérique".
Nous parlerons d'Homère comme l'a toujours fait une tradition qui
cependant - et cela, dès les Alexandrins - doutait de l'existence d'un seul
auteur. Nous tiendrons pour acquise l'antériorité de Ylliade par rapport à
YOdyssée (une génération, environ, séparerait les deux poèmes
composés selon l'opinion la plus couramment admise vers le milieu
du Vinème siècle pour te premier, à la fin de ce même Vlïïème siècle -
peut-être même au début du Vllème - pour le second).
De plus grande importance nous paraît être le problème du témoignage
homérique. Nous ne sommes pas convaincue par la théorie bien
connue de M.I. FINLEY, pour qui le monde homérique ne représente
ni Mycènes, ni la Grèce des VIIIe- VIIe siècles, mais la société - déjà
assez lointaine pour être magnifiée - qui suit tes invasions doriennes :
celle des Xème-IXème siècles. (Sur ce point voir la critique de P.
VIDAL-NAQUET, Homère et le monde mycénien, Annales E.S.C.,
1963, p. 703 sq.). Nous insisterons, quant à nous, sur la complexité
d'un témoignage où se mêlent des souvenirs de différentes époques, où
la poésie et la fiction ont également leur part Sans épiloguer ici - ce
n'est guère le lieu de le faire - sur la composition de Ylliade et de
YOdyssée il nous paraît nécessaire de rappeler qu'à la source des
poèmes homériques - qui ne seront finalement rédigés qu'au Vlème
siècle - se trouve une longue tradition de poésies épiques d'origine et de
date probablement fort différentes. Nous reviendrons plus tard sur ce
problème capital pour nous, de la poésie orale (Cf. injra pp. 43-45),
nous voudrions simplement inclure dans cette problématique la
question des "interpolations" qui ne nous paraissent pas devoir jeter la
suspicion sur un texte, mais parachever ce lent travail d'élaboration ;
et, s'il faut tenir compte du décalage chronologique qu'elles
introduisent peut-être - qu'il est parfois possible d'évaluer d'ailleurs -
nous dirions volontiers, comme L. GERNET qui proteste contre la
tentation d'éliminer ces fragments : "comme si "Homère" ne consistait
pas, pour une bonne part, en interpolations" ! (Delphes et la pensée
religieuse en Grèce, Annales, X, 1955, pp. 526-542, repris dans Les
Grecs sans miracle, Paris, 1983, p. 224). En ce qui concerne Hésiode,
on peut abandonner la chronologie haute encore adoptée, par exempte,
par J. Carcopino, Le Maroc antique, Ilème édition, 1943 (IXème
siècle) et admettre, avec Hérodote, qu'il fut "contemporain d'Homère" ;
68

son oeuvre serait à situer entre le milieu du Ville siècle et le début du


Vllème siècle, M.L. West, dans son édition de la Théogonie le place
dans le dernier tiers du VHIème siècle. (Hésiod, Theogony, Oxford,
1966, 1971) et c'est cette datation que nous retiendrons.
32 - APOLLODORE, Bibliothèque, ?, V, 11 ; Apollodore mentionne
aussi la tradition selon laquelle Héraclès aurait lui-même cueilli les
pommes d'or des Hespérides.
33 - Scholie à APOLLONIOS, IV, 1396.
"Atlas, ayant donné à Héraclès te ciel à porter sur ses épaules, alla vers
les Hespérides, en reçut les pommes et revint vers Héraclès ; mais il
lui dit qu'il porterait lui-même les pommes à Eurysthée pendant
qu'Héraclès continuerait de porter le ciel à sa place. Héraclès - qui le lui
avait promis - remit pourtant Ouranos sur la tête d'Atlas, grâce à une
ruse que lui avait conseillée Prométhée : il pria Atlas de reprendre le
ciel jusqu'à ce qu'il eût fait un coussin pour mettre sur sa tête".
34 - Nulle trace ici, cependant, d'une quelconque hostilité entre les deux
personnages ; Atlas semble se conduire en partenaire désintéresé. Cf.
aussi, pour la céramique, E. SELLERS, Three attic lecythoi from
Eretria, JHS, ???, 1892-1893, pp. 1 à 12 et pi. Xffl.
35 - PAUSANIAS, V, 18, 4. C'est une version plus dramatique qui est
représentée sur le coffre : Héraclès marche contre Atlas l'épée à la
main. Pour la datation, cf., résumant les autres interprétations : E.
Will, Korinthiaka, Paris, 1955, p. 412. Cf. aussi PAUSANIAS VI,
19, 8, pour les sculptures de Théoclès qu'avaient consacrées les
Epidamniens à Olympie et V, 1 1, 5, pour tes peintures des balustrades
qui entouraient te trône de Zeus.
36 - EURIPIDE, Héraclès, 404-408.
37 - EURIPIDE, Héraclès, 395 sq. Cest cette version d'Héraclès vainqueur
du dragon que retient aussi SOPHOCLE, Trachiniennes, 1099-1100.
c'est encore elle que reprendront APOLLONIOS DE RHODES,
Argonautiques, IV, 1396-1407 et QUINTUS DE SMYRNE, VI,
255-260, qui s'en inspire sans doute dans sa description du bouclier
dliurypyle. L'effroi des Hespérides n'est, en effet, pas habituel, et c'est
plus tardivement que dans l'iconographie elles sont représentées en
spectatrices non plus bienveillantes, mais épouvantées de l'exploit
d'Héraclès : cf. P. LÉVEQUE, Un fragment inédit de la frise du théâtre
de Delphes, BCH, LXXIV, 1950, pp. 224-232. Pour un commentaire
de ces différentes traditions, voir notre quatrième partie.
38 - DIODORE DE SICILE, IV, 27.
39 - J. CARCOPINO, Le Maroc antique, 1 1 éd., 1943, pp. 70-71.
40 - U. VON WILAMOWITZ, Euripides Herakles, op. cit., Commentaire
au vers 394, pp. 303-309.
41 - APOLLODORE, Bibliothèque, ?, V, 11.
42 - Un épisode vient, parfois, se greffer à cet endroit de la légende, celui
69

d'Héraclès assailli par les Pygmées qu'il retient prisonniers dans la


dépouille du lion de Némée : cf. DURRBACH, loc. cit., p. 96 et note
5.
43 - Emathion était roi d'Ethiopie suivant DIODORE DE SICILLE (IV,
27).
44 - Nous reviendrons, bien sûr, sur cet itinéraire dans notre quatrième
partie.
45 - DIODORE DE SICILE, IV, 18.
46 - HÉSIODE, Théogonie, 744-745 (interpolation).
47 - HÉSIODE, Théogonie, 767-768 (interpolation). Nous aurons à revenir
sur l'interprétation du "triple" Géryon, disons simplement ici qu'il est
souvent considéré comme un être infernal : cf. WILAMOWITZ,
Herakles, 1, 2, pp. 45 et 65 ; L. WIKCKER, R.E., 1913, VIII, col.
516-528 ; B. SCHWEITZER, Héraklès, 1922, p. 87 ; J. BAYET,
Hercule funéraire, MEFR, XXXIX, 1921-1922, pp. 219-266 et XL,
1923, pp. 18-102, ou encore F. Benoit, La légende d'Héraclès et la
colonisation grecque dans le delta du Rhône, Lettres d'humanité, Vin,
1949, pp. 104-148 : "Le dieu cueille les fruits d'immortalité après
avoir tué le monstre tricéphale qui symbolise les puissances de la
mort".
48 - Dans certains cycles, la quête des pommes d'or représente te dernier des
douze travaux d'Héraclès, semblant ainsi clore sa carrière terrestre : cf.
DIODORE DE SICILE, IV, 26 ; Table Farnèse, 354.
49 - Cette version de la légende est représentée sur deux vases attiques du
Vème siècle ; cf. FURTWAENGLER, Rochers Lexikon, col. 2228.
50 - Cf. supra, pp. 18-20.
51 - C'est te sujet de la tragédie d'EURIPIDE, Alceste.
52 - DIODORE DE SICILE, IV, 26, 2. Héraclès, avec l'aide de Thésée,
délivre aussi Pirithotts.
53 - Cf. Y. BÉQUIGNON, La Vallée du Spercheios des origines au TVe
siècle, BEFAR, 1937, pp. 201-230. Nous aurons, bien sûr, à revenu-
sur cette autre forme de la légende "qui substitue à l'immortalité
magique, donnée par les pommes, une immortalité transcendante
résultant de l'apothéose", écrit M. DELCOURT, op. cit., p. 127.
54 - C'est par exemple, un aspect important d'une thèse de l'Université
d'Amsterdam, Van WILLEM SCHULTE NORDHOLT, De tuin der
Hesperiden, 1951.
55 - J.P. VERNANT, introduction à l'ouvrage de M. Détienne, Les jardins
d'AdonisPms, 1972, p. IV. Sur cette nécessité d'inclure le mythe dans
le système culturel dont il est te produit, cf. encore Cl. CALAME, Le
discours mythique dans Sémiotique, l'école de Paris, Paris, 1982, pp.
85-102.
56 - On nous permettra de choisir ici l'étude à la fois historique et
méthodologique de J. -P. VERNANT, Raisons du Mythe, dans Mythe
70

et Société en Grèce ancienne, Paris 1974, et plus récemment, les


interrogations de M. DETIENNE dans l'Invention de la Mythologie,
Paris 1981 : "c'est sur la légitimité d'une science des mythes que nous
nous sommes interrogés..." (p. 13). Mentionnons encore, P. VEYNE,
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, 1983.
57 - F.M. MOLLER, Nouvelles leçons sur la science du langage, traduit
par G. HARRIS et G. PERROT, Paris 1968 ; cité par M.
DETIENNE, op. cit., p. 18. Sur cette école de mythologie comparée,
voit J. -P. VERNANT, loc. cit., pp. 218-219 (éd. 1974).
58 - E.B. TYLOR, Primitive Culture, Researches into the development of
Mythology, Philosophy, Religion, Language, Art and Custom,
Londres 1903. Cité par M. DETIENNE, op. cit., p.34. Sur l'école
anthropologique anglaise voir J. -P. VERNANT, loc. cit., pp.
219-221 (éd. 1974).
59 - P. GRIMAL, La mythologie grecque, Paris 1968, pp. 6-7. J. -P.
VERNANT (loc. cit., p. 196 sq.) rapproche au contraire la valeur
sémantique des deux termes mâthos ti logos et l'on peut, à bon droit,
souligner que le mythe par excellence est souvent dit hieros logos. En
fait, chez les Grecs eux-mêmes, si le mythe est encore vérité pour
Homère et Hésiode, il est devenu, pour Platon, l'affaire des poètes
(ceux que la République chassera de la cité comme menteurs) et pour
Aristote ceux qui "usent du mythe" sont indignes qu'on s'occupe d'eux
sérieusement (Métaphysique, ??, IV, 14, Loeb, 1968).
60 - Sur la philologie historique voir J. -P. VERNANT, loc. cit., pp.
221-224.
61 - R. DION, Géographie historique de la France, Annuaire du Collège de
France, Paris 1962, p. 388 (383-406).
62 - Cf. P. FAURE, Aux sources de la légende des Danaïdes, REG, 82,
1969, pp. XXVI-XXVm. Pour PAUSANIAS (IV, 35, 2), Nauplie a
été fondée par les Egyptiens et la Danaïde Amymonè.
63 - M. DETIENNE, Mythes grecs et analyse structurale, // Mito Greco
(Actes du colloque dVrbino, mai 1973), Roma 1977, p. 85. Faut-il
d'ailleurs admettre, avec M. Détienne, que le document de 1380 date tes
aventures de Danaos et de ses filles ? La soumission des Danaoï
est-elle "évément historique" ou s'inscrit-elle dans une certaine durée ?
En fait le document ne constitue pas "l'acte de naissance" du mythe
puisque les Danaoï figurent déjà dans un tribut apporté en Egypte vers
1450 sous le règne de Thoutmosis m. Paul Faure fait remarquer que
tes chroniques grecques héritées des prêtresses d'Argos placent le crime
des Danaïdes, meurtrières de leurs cousins d'Egypte, à la même époque.
64 - J. -P. VERNANT, loc. cit., p. 225.
65 - B. SERGENT, Mythologie et histoire en Grèce ancienne, DHA, V,
1979, p. 59-101. Cf. encore C. BRILLANTE, La leggenda eroica et la
civiltà micenea, Rome 1981.
71

66 - R. BARTHES, Mythologies, Paris, 1957, coll. Points, p. 194.


67 - B. MALINOWSKI, Le mythe dans la psychologie primitive, dans
Trois essais sur la vie sociale des primitifs, rééd. 1980. Le mythe,
écrit Malinowski (p. 103), "n'a rien d'une explication destinée à
satisfaire l'intérêt scientifique, mais constitue une résurrection narrative
d'une réalité ancienne, destinée à satisfaire de profonds besoins
religieux, des aspirations morales, à appuyer des exigences et des
revendication sociales, voire à venir en aide à des nécessités pratiques.
Dans la civilisation primitive, le mythe remplit une fonction
indispensable : il exprime, rehausse et codifie les croyances, il
sauvegarde et favorise la morale ; il garantit l'efficacité du rituel et
contient des règles pratiques pour la conduite de l'homme...." Il est
encore "un élément vital des rapports pratiques qui existent entre
l'homme et le milieu (p. 153)"... Bref, "la fonction du mythe consiste
à renforcer la tradition, à lui conférer un prestige et une valeur plus
grande, en la faisant remonter à une réalité initiale plus élevée,
meilleure, d'un caractère plus surnaturel" (p. 152).
68 - B. MALINOWSKI, loc. cit., p. 130.
69 - J. -P. VERNANT, loc. cit., p. 232 qui cite Cl. Lévi-Strauss : "dire
qu'une société fonctionne est un truisme ; mais dire que tout, dans une
société, fonctionne est une absurdité". Anthropologie Structurale,
Paris, 1958, p. 17.
70 - LÉVI-STRAUSS,
"continuateurs" de Malinowski,
op. cit., p. 21.
en particulier
La même àcritique
M. Mead.
s'applique aux

71 - Op. cit., p. 254. "S'il est vrai que l'objet du mythe est de fournir un
modèle logique pour résoudre une contradiction..." Pour M.
DETIENNE cependant (// mito Greco, loc cit., p. 71) c'est par un
"contresens fonctionnaliste" que l'anthropologue anglais Ed. LEACH
(Genesis as Myth and other Essays, Londres, 1969) en déduit que
l'aspect médiateur du mythe est sa seule fonction.
72 - B. MALINOWSKI loc. cit., p. 103.
73 - B. MALINOWSKI, loc. cit., p. 101.
74 - De l'origine des Fables, voir exergue et supra note 1.
75 - G. DEVEREUX, Femme et mythe, Paris, 1982, p. 116 et p. 151.
L'auteur, il est vrai, parte de "naissances divines" et ne préjuge pas de
ce que fera l'histoire de ces figures mythologiques. Sur les théories de
G. Devereux voir infra pp. 30-31.
76 - Même lorsque la légèreté de l'auteur n'a pas de conséquences sur
l'interprétation, on s'étonne de voir certains psychanalystes lire aussi
rapidement le mythe grec, confondre les personnages... etc... Cf. par
exemple : "Le pleutre Egysthe" (sic) remplace Eurysthée dans l'article
de M.T. NEYRAUT-SUTTERMAN, Héraclès et l'épilepsie, Mythes
(Colloque de Deauville) Revue Française de Psychanalyse, XL VI,
1982, p. 854.
72

77 - Ph. SLATER, The Glory of Hera, Greek Mythology and the Greek
Family, Boston, 1968. N. LORAUX a critiqué, déjà, cette
interprétation dans Héraklès, le surmâle et le féminin, Mythes, op.
cit., pp. 697-792, singulièrement p. 704 et p. 721.
78 - Sans ouvrir à nouveau le dossier d'Oedipe (cf. J. -P. VERNANT dans
Raison présente, 4, 1967 pp. 3-20 repris dans Mythe et tragédie en
Grèce ancienne, Paris, 1972) il faut reconnaître que les tentatives de D.
Anzieu et G. Devereux n'ont guère convaincu les hellénistes et les
historiens.
79 - N. NICOLAIDIS, Oedipe, le message de la différence, dans
Psychanalyse et culture grecque, Les Belles Lettres, Paris 1980, pp.
183-195. Du même auteur et dans le même volume voir aussi :
Mythes et écritures, moyens d'approche de l'appareil psychique, pp.
197-214.
80 - J. JAMtN, Les lois du silence, essai sur la fonction sociale du secret,
Paris 1977, p. 10 - L'objet de l'étude de J. Jamin est la parole (ou le
secret) initiatique et l'auteur s'attache à retrouver la fonction de
reproduction sociale de l'initiation, souvent négligée, dit-il, voire
évacuée, au profit de ses fonctions pédagogiques, symboliques et
culturelles (p. 90). Pour lui la "ruse" de la "raison initiatique" consiste
précisément, sous le sceau du secret et du silence, à dissimuler des
rapports de force et de pouvoir, voire des rapports de production, à les
rendre donc "ni assignables, ni contestables" (p. 95). Ces remarques
peuvent paraître d'un grand intérêt pour qui étudie la mythologie
grecque, et tout particulièrement la mythologie héroïque pour laquelle
les rapports avec les cérémonies initiatiques sont au moins fortement
probables. En ce qui concerne Héraclès, voir infra, notre troisième
partie.
81 - Cf. C.G. JUNG et Ch. KERENYI, Introduction à l'essence de la
mythologie, Paris 1974 (4).
82 - G. DEVEREUX, op. cit., p. 98. De ce rapprochement - dont nous
prenons la responsabilité - rien ne serait plus faux que de conclure que
G. Devereux est un disciple de Jung. C'est lui qui, au contraire,
qualifie "d'absurde" sa théorie des archétypes.
83 - R. DIATKINE, Mythes, op. cit., p. 692.
84 - R. DIATKINE, ibid. p. 693. Dans cette "formulation superficielle"
qui postule "que les religions et les mythes ont emprunté leurs thèmes
aux théories sexuelles et aux fantasmes des enfants" on reconnaît, bien
sûr, la doctrine de Freud.
85 - La tentation parfois reste proche. Cf. M. T.
NEYRAUT-SUTTERMAN, loc. cit.,(Mythes) p. 853 à qui "le
décryptage, psychanalytique du personnage d'Héraclès à l'aune de son
épilepsie... fournit., un lieu de compréhension du héros apparemment
si polymorphe"
73

86 - Cf. infra, notre étude des rapports d'Héraclès aux pratiques initiatiques
(troisième partie).
87 - G. DEVEREUX, op. cit., p. 98.
88 - L'expression est de G. DURAND, Figures mythiques et visages de
l'oeuvre, 111e Verte, 1979, p. 28. On ne saurait toutefois faire de ce
théoricien de l'imaginaire un "symboliste". Il se définit lui-même
comme un "structuraliste mitigé" (ou encore un "structuraliste
figuratif) Actes du colloque de Chantilly. Problèmes du mythe et de
son interprétation. Paris 1978, pp. 27-50. Sur les travaux de ces
"symbolistes" dont l'interprétation ouvre sur le sacré voir J.P.
VERNANT, loc. cit., pp. 227-232.
89 - J. RUDHARDT, La fonction du mythe dans la pensée religieuse de la
Grèce, // Mito Greco, Rome 1977, p. 317.
90 - J. RUDHARDT, loc. cit., p. 314.
91 - Cl. LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris 1958, pp. 235
sq..
92 - Cf. par exemple, M. DETIENNE, loc. cit., Il Mito Greco, pp. 70-71.
93 - Pour la présentation de la méthode mise en oeuvre autour de J. -P.
VERNANT, M. DETIENNE et P. VIDAL-NAQUET à la IVe section
des Hautes Etudes voir, par exempte, J. -P. VERNANT, Lectures et
problèmes du mythe, loc. cit., pp. 244-250 et M. DETIENNE,
Mythes grecs et analyse structurale, // Mito Greco, pp. 69-90, repris
dans le chapitre : Les Grecs ne sont pas comme les autres, Dionysos
mis à mort, Paris 1977, pp. 17-47.
94 - M. DETIENNE, L'invention de la mythologie, Paris 1981, pp. 9-10.
95 - M. DETIENNE, op. cit., p. 242 "une dernière histoire en attendant le
théoricien. On raconte qu'à Syracuse.. ..etc...".
96- Il semblerait bien que les plus grandes réussistes soient les
interprétations les plus "libres"... en particulier celles qui poussent au
plus loin le déchiffrement d'un texte précis (ici Hésiode), l'intégration
dans le contexte historique et culturel est alors possible, ce qui n'est
pas le cas, lorsqu'il s'agit, à l'exemple de Lévi-Strauss, de dégager
l'armature commune d'une multitude de versions de nature et d'époques
différentes.
97 - Cf. supra note 95. Déjà en 1973, au Colloque dUrbino, M.
DETIENNE prenait quelque distance avec le structuralime de Cl.
LÉVI-STRAUSS, loc. cit.. Il Mito Greco, p. 69-90. Quand à J. -P.
VERNANT, en 1974 (Mythe et Société p. 250), il se tournait "vers
les linguistes, les logiciens, tes mathématiciens" dont il espérait "le
modèle structural d'une logique qui ne serait pas celle de la binante, du
oui ou du non, une logique autre que la logique du logos".
98 - R. BARTHES, op. cit., p. 195.
99 - R. BARTHES, op, cit., p. 202.
74

100 - R. BARTHES, op. cit., p. 203.


101 - On songe à ce que G.H. SCHUBERT déjà (1780-1860) disait du
"langage métaphorique du rêve" qu'il rapprochait de celui du mythe (La
symbolique du rêve, chap. 1, rééd. Paris, 1982).
102 - P.RICOEUR, sv. Mythe (Signification philosophique), Encyclopedia
Universalis, 12, pp. 883-890.
103 - Même lorsqu'elle travaille, comme le disait J. -P. VERNANT en 1973
à Urbino, "sur tes documents écrits et datés, de forme littéraire, et dont
le déchiffrement suppose qu'on les ait au préalable situés dans leur
contexte historique et culturel" (// Mito Greco, p. 397). Nous ne
pensons pas, contrairement à ce qu'affirme l'auteur (p. 398), que pour
autant "l'équivoque sur l'histoire (soit) levée".
104- N. LORAUX, Les enfants d'Athéna, Idées athéniennes sur la
citoyenneté et la division des sexes, Paris 1981.
105 - N. LORAUX, op. cit., p. 9 et note 6.
106 - N. LORAUX, op. cit., p. 10.
107 - N. LORAUX, op. cit., p. 252.
108 - N. LORAUX, op. cit., p. 22.
109- N. LORAUX,©/?. cit., p. 10.
110- Cf. p. 30 et note 80.
111 - J. -P. VERNANT, Religion grecque, Religions antiques, (leçon
inaugurale au Collège de France, 5 déc. 1974), Paris 1976, repris dans
Religions, histoires, raisons, Paris 1979.
112 - Cf. p. 33 et notes 95 à 97; cf. aussi les affirmations de N. LORAUX,
op. cit., p. 10.
113 - Cf. les interrogations de M. DETIENNE dans l'Invention de la
Mythologie.
114 - R. BARTHES, op. cit., p. 197.
115 - Sur les mythographes voir M. DETIENNE, art Mythe (mythe et
écriture : les mythographes), Dictionnaire des Mythologies, op. cit.,
pp. 141-143.
116 - Cf. G. DURAND, Figures mythiques et visages de l'oeuvre, l'Ile
verte, 1979, p. 31 "C'est le mythe qui, en quelque sorte, distribue tes
rôles de l'histoire et permet de décider ce qui "fait" le moment
historique, l'âme d'une époque, d'un siècle, d'un âge de la vie. Le
mythe est le module de l'histoire et non l'inverse". Il est bien difficile
à un historien de souscrire à pareille théorie, même - et surtout -
lorsqu'il affirme l'importance du mythe "fait social total", comme le
disait L. Gemet
117 - G. DURAND, Pérennité, dérivations et usure du mythe, dans Actes
du Colloque de Chantilly. Problèmes du mythe et de son
interprétation, Paris 1978, pp. 27-50.
118 - On peut, en effet, dans une certaine mesure estimer que cette
distinction rencontre celle qu'établit Lévi-Strauss entre "parties
75

cristallines" et "parties probabilistes" du récit ou M. Eliade entre la


fonction d'instauration du mythe et ses représentations.
119 - M. DETIENNE, loc. cit., Il Mito Greco, p. 74.
120 - E. CASSIRER, La philosophie des formes symboliques, ?, La pensée
mythique, Paris 1972, p. 58. Redisons, une fois de plus, que nous
n'approuvons pas l'économie générale du projet : cf. en particulier p.
20, ce paragraphe que l'on comparera à la citation de G. Durand (cf.
note 116) : "Dans le rapport entre la mythologie et l'histoire, la
mythologie apparaît toujours comme le terme premier et l'histoire
comme le terme secondaire et dérivé. Ce n'est pas son histoire qui
détermine la mythologie d'un peuple, mais à l'inverse la mythologie
qui détermine son histoire - ou, qui plus est, la mythologie ne
détermine pas, elle est elle-même le destin de ce peuple".
121 - C'est cette démarche que nous avons suivie dans une communication
au Colloque de Bressanone (oct. 1981), Religione e citta' nel mondo
antico, Rome, 1984, pp. 9-29.
122 - Ce titre est aussi celui de la communication de G. LIVET au colloque
de Strasbourg : Méthodologie iconographique, (1979), éd. G.
SEEBERT, Strasbourg, 1981.
123 - CIS 1, 122 ou IG, XIV, 600. Cf. infra notre étude sur Melqart
124 - Cf. M. T. PIRAINO, Iscrizione inedita da Poggioreate, Kokalos, V,
1959, pp. 159-173. Iscrizioni greche lapidarie del museo di Patermo,
1973, p. 60 sq. n° 35, pi. ???, 35 ; Su alcuni documenti epigraphici
délia religiosité sicehota (Actes du Colloque de Bressanone, 1981), op.
cit., Rome, 1984, pp. 165-170. Pour l'auteur l'inscription date de la
fin du VHème siècle ou du début du Vlème siècle et pourrait n'être
qu'un réemploi par les indigènes. Cf. encore M. GUARDUCCI,
Annuario, 1959-1960, p. 272, pi. IV.
125 - C'est ainsi que, dans le cadre de notre participation aux travaux du
Centre de Recherches de Besançon (U.A. 338 du CNRS : Analyse des
formations sociales de l'Antiquité) et à G ATP "Polythéïsmes" du
CNRS (Analyse du discours mythologique chez Apollodore), nous
avons pu disposer de l'enregistrement informatisé du texte d'Apollodore
(Edition R. WAGNER, Mythographi graeci, I, Apollodori
Bibliotheca, Teubner, réimpression de Stuttgart, 1965).
126- Cf. notre troisième partie.
127- Cf. notre quatrième partie (chapitre I).
128 - Nous reviendrons sur ce point dans notre Hème partie, chapitre 1 .
129 - On s'en apercevra par certaines constantes du vocabulaire. Cf. IVème
partie, chap. 1.
130- Voir le premier chapitre de la deuxième partie.
13 1 - Voir notre troisième partie.
132 - Nous aurons l'occasion de revenir, sinon sur la "question homérique",
du moins sur le problème, plus important pour nous, de la poésie
76

orale, condition même de l'existence, en Grèce comme ailleurs, du


discours mythique. Sur ce point voir R. FINNEGAN, Oral Poetry, lis
Nature, signifiance and social context, Cambridge, 1977 ; P.
ZUMTHOR, Introduction à la poésie orale, Paris 1983 et surtout, en
ce qui concerne la Grèce, les travaux de M. PARRY dans l'édition
qu'en donne A. PARRY, The Making ofHomeric Verse, Oxford 1971
et J. SVENBRO, La parole et le marbre, aux origines de la poétique
grecque, Lund, 1976.
133 - Pour l'acception de ces termes (dérivation/pérennité) v. supra p. 36 et
notes 116 et 117.
134 - R. BARTHES, Mythologies, op. cit., p. 193.
135 - Poursuivons la définition que donne du mythe R. BARTHES (op. cit.,
p. 193) "... Ce qu'il faut poser fortement dès le début, c'est que le
mythe est un système de communication, c'est un message".
136 - Cf. M. FOUCAULT, L'archéologie du savoir, Paris, 1969, p. 182.
137 - Cf. notre Epilogue.
138 - Cf. notre première partie chap. 4 et l'étude que nous avons consacrée à
ces représentations (à paraître).
139 - Sans doute est-il nécessaire, pour interpréter correctement une image
monétaire, de chercher, comme le demande O. PICARD (Problèmes de
numismatique thasienne, CRAI, 1982, pp. 412-424) "à déchiffrer sa
signification proprement monétaire en la replaçant dans le système
monétaire de la cité". Peut-être y a-t-il quelque excès, cependant, à
affirmer que le choix d'un type monétaire (celui de l'Héraclès ou du
Dionysos imberbes plutôt que celui de l'Héraclès ou du Dionysos
barbus par exemple), loin de traduire "une évolution à une sensibilité
religieuse.. .(ou) une transformation du goût" obéirait à "une nécessité
financière" et aurait "pour fonction première de marquer les diverses
étapes de l'histoire monétaire de la cité, de faciliter le contrôle des
espèces circulant, de permettre de les trier mieux que ne le ferait une
simple évolution stylistique...".
140 - K. SCHEFOLD, Poésie homérique et art archaïque, RA, 1, 1972, fig.
2 et du même auteur s Texte et image à l'époque archaïque grecque
dans Texte et Image, Actes du Colloque international de Chantilly
(oct. 1982), Paris, 1984, pp. 41-52. Voir aussi Gôtter und
Heldensagen der Griechen in der spûtarchaîschen Kunst, Miinchen,
1978.
141 - V. KARAGEORGHIS, De l'adaptation et de la transformation de la
mythologie grecque à Chypre durant la période archaïque et classique,
Colloque du CNRS n°593, addendum p. 86 et planche VI, 2.
142 - H. METZGER, Les représentations dans la céramique attique du
TVème siècle, Paris, 1951 ; d Recherches sur l'imagerie athénienne,
Paris, 1965.
143 - Ch. DUGAS, Décoration et imagerie dans la céramique grecque, REG,
77

49, 1936 pp. 440 sq. et, du même auteur : Tradition littéraire et
tradition graphique, AC, 6, 1937, pp. 5 sq. Pour un historique et une
bibliographie de la question voir CL. BÉRARD, Anodoi, essai sur
l'imagerie des passages chthoniens, Neuchâtel, 1964. Voir aussi F.
LISSARRAGUE et A. SCHNAPP, Imagerie des Grecs ou Grèce des
imagiers ?, Le temps de la réflexion, ?, 1981, pp. 275-297 et Image et
Céramique grecque, Actes du colloque de Rouen éd. par F.
LISSARRAGUE et F. THÉLAMON, Rouen, 1983.
144 - E. H. GOMBRICH, L'Art et l'illusion, 1971, p. 28 (sémantique
traduit ici "linguistics").
145 - A l'Université de LYON ?. Cf. Bulletin de liaison de la Société des
amis de la Bibliothèque Salomon-Reinach, 1985, 3, p. 63.
146 - Cl. BÉRARD, Anodoi, opxit., p. 47.
147 - R. BARTHES, op. cit., p. 195.
148 - Cf. supra p. 33.
149 - R. BARTHES, op. cit., p. 200.
150 - Ce qui, bien entendu, n'implique en rien une identité de fonction.
151 - Voir notre note 132. Les livres cités de R. FINNEGAN et P.
ZUMTHOR donnent une vue synthétique du problème. On peut
donner quelques exemples de ces traditions orales contemporaines : Cf.
J. BARRE-TOELKEN, The pretty Langage ofyellowman, 1969 ; E.
MAQUISO, Ulahingan, An Epie of the Southern Philippines,
Dumaguete - City, 1977 ; I. OKPEWHO, The Epie of Africa,
New-York, 1979.
152 - P. ZUMTHOR, op. cit., p. 116. Notons encore la formule (au sens
habituel du terme ici) de P. Zumthor pour qui la formule (de l'épopée)
"neutralise l'opposition entre la continuité de la langue et la
discontinuité du discours" (p. 1 19).
153 - Cl. BÉRARD, Anodoi, op. cit., p. 47. Cf. encore U. ECCO, La
structure absente. Introduction à la recherche sénuotique, trad. française
de 1972, p. 178 : "Les signes iconiques reproduisent certaines
conditions de la perception de l'objet, mais après les avoir sélectionnés
selon des conventions graphiques".
154 - Cf. F. LISSARRAGUE, A. SCHNAPP, loc. cit., p. 281 : "Vieillard,
femme, cavalier, hoplite, par exemple, qui sont dans l'image des
agents narratifs, non des données statistiques".
155 - G. LIVET, loc. cit., p. 6.
156 - J.M. MORET, L'Ilioupersis dans la céramique italiote, les mythes et
leur expression figurée au IVème siècle, Genève, 1975, chapitre 12 et
p. 194. Le "schéma agenouillé" qu'étudie aussi l'auteur subit, au cours
des siècles, la même évolution sémantique.
157 - J.M. MORET, op. cit., p. 294.
158- L'auteur étudie également les phénomènes de synonymie
(représentation d'un même épisode légendaire au moyen de schémas
78

graphiques différents) p. 297, et d'homonymie (images d'aspect


identique, ou presque, mais auxquelles on donne un sens différent) p.
298. Toutes ces transformations ne sont pas sans influence sur le
mythe lui-même "dans ce jeu d'actions et de réactions exercées par le
mythe sur l'image et par l'image sur le mythe, il y a métamorphose
des deux entités" (p. 297). L'iconographie d'Héraclès offre d'ailleurs un
exemple intéressant de telles "déviations" de l'image. Lorsque les
chrétiens donneront leurs premières représentations du péché originel
(fresques de la basilique des Saints Martyrs de Citimite en Campante,
par exemple), ils figureront Adam sous les traits d'Héraclès au jardin
des Hespérides. Le thème du "jardin" se prêtant - comme d'ailleurs le
"sauveur" qu'était devenu Héraclès - à l'interpretatio christiana. Cf. L.
TODISCO, Modelle classica par le prime espressioni figurative del
peccato originale, AFLB, ????, 1980, pp. 163-186.
159 - G. LIVET, op. cit., p. 7.
160 - P. ZUMTHOR, op. cit., p. 233.
161 - Pour la bibliographie voir supra note 132.
162 - G. MOUNIN, La crucifixion, approche sémiologique d'un thème...,
dans les Actes du Colloque d'Aix-en-Provence : Iconographie et
histoire des mentalités, CNRS, Marseille, 1979, pp. 33-38.
163 - L. TIBERI, Stesicoro e le raffigurazioni vascolari délia Gerioneide,
Arch. Class., XXDC, 1, 1977, pp. 175-179, pi. XLIV et XLV. M.
ROBERTSON, Geryoneis : Stesichorus and the vase-painters, CQ,
XDC, 1969, pp. 207-221 ; P. BRIZE, Die Geryoneis des Stesichoros
und diefrOhegriechische Kunst, Wttrzburg, 1980.
164 - L. TIBERI, loc. cit., p. 178.
165 - Cf. J. BOARDMAN, Peisistratos and Sons, RA, 1972, 1, pp. 57-72
ou encore JHS, XCV, 1975, pp. 1-12. Encore faut-il remarquer avec
D.WILLIAMS (Herakles, Peisistratos and the Alcmeonids, Colloque
de Rouen, op. cit., pp. 131-140) que les Pisistratides reprenaient là un
même développé d'abord par les Alcméonides.
166 - J.M. MORET qui avait entrepris sa thèse afin d'étudier tes rapports
entre la tragédie et la céramique peinte d'Italie méridionale et pensait
que le résultat confirmerait l'origine théâtrale des scènes de vases a, au
terme de ses recherches, "ramené à de plus justes proportions le rôle
des influences littéraires et restitué à la tradition figurée la part
d'invention qui lui revient" (op. cit., p. 6).
167 - HÉSIODE, Théogonie, 215, 273-75 et 517-519. Nous avons déjà noté
que, chez Hésiode, les Hespérides ne sont jamais mises en relation
avec Héraclès, contrairement à ce qu'affirme DURRBACH, in, DAGR,
ffl, 1, s.v., Hercules, p. 78-128.
168- HÉSIODE, Théogonie, 287-294
169 - n faut préciser toutefois qu'avant les colonnes d'Héraclès, les Grecs
avaient connu les colonnes d'Atlas (Odyssée, 1, 52-55 : "Atlas cet
79

esprit malfaisant... qui veille, à lui seul, sur les hautes colonnes qui
gardent écarté de la terre, le ciel"). Leur "fonction" - et c'est encore
celle que leur prête la Théogonie (517) - est par conséquent différente
(plus cosmogonique que géographique) de celle qu'assument les
colonnes d'Héraclès, dressées par le héros "pour maintenir ouverte la
route qu'il a creusée entre l'océan extérieur et notre mer intérieure" ou
au contraire "pour empêcher les monstres de l'Océan d'envahir la
Méditerranée" (DIODORE, IV, 18). Il est d'ailleurs intéressant de
remarquer que Diodore n'éprouve pas le besoin de choisir entre les deux
versions : seule survit donc, dans l'utilisation qu'il fait du mythe sa
fonction ordonnatrice, fonction passée de l'ordre cosmogonique - et
divin - à l'ordre géographique (une géographie retouchée pour
l'homme), fonction passée aussi d'Atlas à Héraclès. Au Vlème siècle,
l'expression est suffisamment liée au héros pour faire partie du
vocabulaire géographique courant : si dans un fragment d'Hécatée de
Milet ne sont mentionnées que les colonnes sans référence à Héraclès
?????? p????- pe?? ta?· st??a?· F.H.G., ?, frg. 325, ?. 25,
Mtiller = 372 Nenci = 356 Jacoby) chez PINDARE (Néméennes, III,
37) elles sont bien les colonnes d'Héraclès et, au Vème siècle,
Hérodote emploie couramment l'expression (cf. IV, 8 ; 1, 20 ; IV, 43 ;
IV, 96 etc...). Cf. encore PLATON (Timée, 25e) qui nomme
les ' ??a??????- st??a? et les '??a??????- d???.
170- STRABON, XVII, 3, 3.
171 - PLINE L'ANCIEN, Histoire naturelle, V, 3-5.
172 - Strabon est plus précis dans sa description de la Turdétanie, lorsqu'il
cite Homère et les "poètes postérieurs qui multiplient à l'envie les
récits analogues, décrivant les expéditions faites pour conquérir les
troupeaux de Géryon et les pommes du jardin des Hespérides, les
fameuses pommes d'or" (III, 2, 13). Il attribue même à Stésichore la
localisation à Erythie, île voisine de Gadeira (=Gadès), le lieu de la
naissance du bouvier Géryon (III, 2, 11). Cf. infra, notre deuxième
partie.
173 - Cf. G. KISH, La carte image des civilisations, Paris, 1981 ; R.
BALADIÉ (Le Péloponnèse de Strabon, étude de géographie
historique, Paris 1980), rappelle utilement que Strabon lui-même ne
permet pas, véritablement, de caitographier les pays qu'il décrit : "des
données où voisinent de façon à peu près inextricable la vérité et
l'erreur : orientations inexactes dans bien des cas, localisation vague
des points remarquables sur lesquels repose la construction de
l'ensemble, évaluation quelquefois exacte, le plus souvent
approximative, des distances, confusion, erreurs caractérisées,
flottement résultant de la valeur du stade..." (p. 37).
174 - Cf. infra fig. 1 et pp. 92 sq.
80

175 - Iliade, XVIII, 606 ; Iliade, XVIH, 399, Odyssée, ??, 1-2 et XX. 65.
C'est une image toute semblable qui se dessine encore dans la
Théogonie d'Hésiode (242 ; 265 ; 292 ; 776 ; 787-790).
176 - Cf. J. GAGE, Hercule Melqart, Alexandre et les Romains à Gadès,
REA, XLII, 1940, pp. 425-438, et, du même auteur, Gadès, llnde et
les navigations atlantiques dans l'Antiquité, RH, 205, 1951, pp.
189-216. Cf. encore A. BERTHELOT, Les données numériques de la
géographie antique d'Eratosthène à Ptolémée, RA, XXXVI, 1931, pp.
1-34.
177- Pour l'identification des "colonnes" voir infra p. 103 ; Calpé
(aujourd'hui Gibraltar) sur la côte espagnole et, sur la côte marocaine,
Abyla (soit te Mont Acho au N.E. de Ceuta, soit le Mont aux singes,
au S.W.) Cf. en particulier, St GSELL, Histoire ancienne de l'Afrique
duNord,H,pp. 167-16S.
178 - SILIUS ITALICUS, Us Puniques, 1, 141 ; XVIH, 637.
179- PLINE L'ANCIEN, Histoire Naturelle, W, 6.
180 - A. SCHULTEN, La geste d'Héraclès, dans Tartessos, Contribuciôn a
la historia mas antigua de Occidente, Madrid 1924 ; et id., Die
Griechen in Spanien, dans Rh. M. LXXXV, 1936, p. 302, voir infra
pp. 97sq.
181 - Pour J.H. CROON, The Herdsman of the Dead, Studies on some
Cuits, Myths and Legends of the ancient greek colonization-aera,
Amsterdam 1942, la légende de Géryon est apportée par les
Chalcidiens dans la région de Cumes et en Sicile et ce sont les
Phocéens, leurs alliés commerciaux qui la transportent à Gadès, sur les
lieux de leurs expéditions lointaines. Sur les mythes d'Héraclès à
Cumes voir N. VALENZA-MELE, Eracle euboico a Cuma. La
Gigantomachia e la via Heraclea, dans Recherches sur les cultes grecs
et l'Occident, Cahiers du Centre Jean Bérard, V, Naples 1979.
1 82 - Il faut rappeler là, l'importance de la Géryonide de Stésichore dHimère
vers 600 à qui Strabon (III, 2,1 1) rapporte la localisation de Géryon à
Erythie.
183 - HÉSIODE, Théogonie, 287-294. Même pour qui ne partage pas tout à
fait "le doute méthodique" de J. -P. Morel, loc. cit., p. 419 sur la
colonisation phocéenne à Tartessos ou, d'une façon générale, sur la
présence ancienne des Rhodiens et Phocéens dans les mers
occidentales, il est certain que cette présence est postérieure à l'époque
d'Hésiode (qui d'ailleurs paraît tout ignorer de la colonisation).
L'aventure de Colaios, rapportée par HERODOTE (V, 152) témoigne
sans doute du rôle important joué par tes Samiens "associés à l'activité
commerciale des Phocéens" (F. VHJLARD, La céramique grecque de
Marseille, essai d'histoire économique, Paris 1960, p. 56 et 72), mais,
malgré les dates hautes proposées par A. SCHULTEN (op. cit, p. 45),
MAZZARINO (Fra Oriente et Occidente, p. 1 17) et A. GARCIA Y
81

BELLIDO (Hispania Graeca, I, p. 1 15 et 130), il reste finalement daté


de 630 environ.
184 - PLINE L'ANCIEN, Histoire Naturelle, IV, 120.
185- STRABON, ??, 5, 5.
186 - Nous aborderons dans une annexe à la première partie ce problème
encore très controversé. Contentons-nous de renvoyer ici à J.
DES ANGES, op. cit., pp. 39-85 pour un état de la question et pp.
392-403 pour la présentation et la traduction de la version d'Heidelberg
et des sources relatives à ce périple. Cf. du même auteur, Le point sur
"Le périple d'Hannon", controverses et publications récentes, dans
Enquêtes et documents, Nantes-Afrique- Amérique, VI, 1981, pp.
13-29, et les deux articles de R. REBUFFAT, D'un portulan grec du
XVIème siècle au périple d'Hannon, Karthago, XVII, 1976, pp.
139-151 ; Recherches sur le bassin du Sébou, II, le périple d'Hannon,
BAM, XVI, 1985-1986, pp. 257-284.
187 - SCYLAX (ou Pseudo-Scylax), 112 : cf. J. DESANGES p. 113. Selon
F.C. MOVERS, Die Phônizier, p. 540, l'étymologie du nom de la
cité pourrait être phénicienne (mais on préfère généralement reconnaître
une origine berbère au nom primitif de la ville Liks) et St GSELL a
pu démontrer que les textes épigraphiques, bien rares et mutilés il est
vrai, "y ressemblaient à ceux de la côte syrienne beaucoup plus qu'à
ceux de Cannage" (op. cit., ?. p. 73).
188- PLINE L'ANCIEN, Histoire Naturelle, XDÎ, 63.
189 - PLINE L'ANCIEN, Histoire Naturelle, XDC, 63.
190- POMPONIUSMELA.m.6.
191 - Notons que si, comme nous le pensons, cette assimilation est
ancienne, elle éclaire peut-être le problème de la double nature - héros
et dieu -d'Héraclès.
192 - Voir infra te quatrième chapitre de notre première partie.
193 - Voir infra, notre première partie pp. 158-161.
194 - Une dédicace de Tharros se rapporte à un sanctuaire d'Hercule-Melqart
(cf. Ph. BERGER, CRAI, 1901 pp. 578 et M. LIDZBARZKI,
Ephemfttr Semit.Epigr., ?, p. 62). On peut mentionner la légende qui
s'attache à la colonisation de la Sardaigne (PAUSANIAS, X, 17, 2) et
te rasoir cathaginois, qui, figurant d'un côté Héraclès-Melqart, de l'autre
Sardos, paraît se rapporter à la même légende (CRAI, 1905. pp.
325-327 ; R. DUSSAUD, loc. cit., pp. 214 fig. 3). Pour les
témoignages les plus récents se référer à F. BONDI, loc. cit., Colloque
deCortona, 1981.
195- Cf. D. VAN BERCHEM, loc. cit., Syria, pp. 307-338. Nous
pensons, quant à nous, que les éléments sémitiques, certes frappants,
dans te culte de YAra Maxima, peuvent s'expliquer, aussi bien que par
un contact direct avec les Phéniciens, par l'intermédiaire des Grecs -
présents plus tôt et plus intensément qu'on ne te pensait - à Rome et
82

dans le Latium (cf. par exemple, PP., 1977, Lazio arcaico e mondo
greco). Ceux-ci ayant pu apporter, non seulement le culte des colonies
de Grande-Grèce et de Sicile (cf. J. BAYET, Les origines de l'Hercule
romain, Paris 1926), mais aussi celui d'un Héraclès-Melqart déjà connu
en Orient Nous pensons au type de l'Héraclès chypriote qu'évoque la
grande terre cuite architectonique qui ornait, dès la deuxième moitié du
Vie siècle, le temple archaïque de l'aire sacrée de S. Omobono et que
rappellent aussi de très nombreux petits bronzes dits étrusco-italiques.
On se reportera à notre épilogue.
196 - Melqart avait un temple à Carthage (CIS, 264). Tous les ans la ville
envoyait une ambassade au dieu de la métropole, et au Ile siècle avant
J.C., lui adressait encore la dîme (JUSTIN, XVIII, 7, 7 et DIODORE,
XX, 14 et XIII, 108). Cf. encore QUINTE-CURCE, Histoire
d'Alexandre, IV, 2, 10 et IV., 3, 22 ; ARRIEN, Anabase, ?, 24, 5 et
POLYBE, XXXI, 12 et 20. Cf. C. BONNET, Le culte de Melqart à
Carthage : Un cas de conservatisme religieux, Studia Phoenicia, IV,
Religio Phoenicia, 1986, pp. 209-222.
197 - CIS , 1, 122, ou /G, XIV, 600. Cette inscription est du Ile siècle avant
J.-C. Les marins tyriens réclament de même à Délos un téménos pour
leur Héraclès qu'ils qualifient à la fois d'Arc hé gè te de Tyr et de
bienfaiteur de l'humanité (1519, lignes 14-16).
198 - Cf. J. POUILLOUX, loc. cit., p. 309 et du même auteur, Archiloque,
Fondation Hardt, X, p. 22.
199- DIODORE DE SICILE, IV, 8, 5.
200- DIODORE DE SICILE, 1,2,4.
201 - L. MAKARIUS, Ethnologie et structuralisme, l'apothéose de Cinna,
mythe de naissance du structuralisme, L'homme et la société, 1971, 4,
pp. 191-210.
202 - P. VIDAL-NAQUET, Le chasseur noir et l'origine de l'éphébie
athénienne, Annales ESC, ????, 1968, pp. 947-964 repris (et
remanié) dans Le Chasseur Noir, Paris 1981.
203 - Cf. infra dans notre troisième partie. L'étude des rapports entretenus
par Héraclès avec les jeunes gens nous conduira à aborder le problème
des pratiques initiatiques.
204 - W. BURKERT, Le mythe de Géryon : perspectives préhistoriques et
tradition rituelle, dans // Mito Greco, op. cit., pp. 273-283.
205 - Il faudrait ajouter les critiques de D. SABBATUCCI sur l'utilisation
qui est faite du mythe de Cacus, op. cit., p. 284.
206 - G.S. KIRK, Methodological reflexions on the myths of Héraclès, //
Mito greco, op. cit., pp. 285-297. Nous ne partageons pas, cependant,
la conviction exprimée p. 286 que les contradictions d'Héraclès
appartiennent probablement à la tradition orale pré-homérique.
207 - Cf. supra, pp. 43 sq. Cf. encore pp. 221 sq. ; cf. enfin notre
quatrième partie.
83

208 - HÉSIODE, Théogonie, 289-294 (cf. encore 980-983).


209 - HÉSIODE, Théogonie, 215-216.
210 - HÉSIODE, Théogonie, 273-275 ; 517-520.
211 - HÉSIODE, Théogonie, 744-745 ; 767-768 (interpolation).
212 - PISANDRE aurait, le premier, donné cette précision (frg 5K apud
ATHENEE, XI, 469c) reprise au Ve siècle par PANYASIS (frg. 7K
apud Athénée ibid.) et encore MACROBE, Saturnales, V, 21, 19.
Pour APOLLODORE (II, V, 10) c'est au retour qu'Héraclès obtient la
coupe du soleil dans laquelle il entasse les troupeaux de Géryon. Dans
cette coupe G. DUMEZIL retrouve la "cuve" présente dans les légendes
indo-européennes du cycle de l'ambroisie (Le festin d'immortalité,
Paris 1924, pp. 116-125).
213 - Cf. par exemple, par L. GERNET, La cité future et le pays des morts,
REG, 46, 1933, pp. 293-310... Peut-être même n'est-il pas nécessaire
de parler comme HJ. ROSE (Handbook of Greek Mythology, London
1958, p. 216) et L.R.FARNELL (Greek Hero Cuits, Oxford 1921, p.
171) d'une conquête de l'immortalité par la recherche des fruits de
l'arbre de vie. On ne peut cependant dénier à l'épisode des Hespérides,
comme le fait J.O. HANSON (Muséum Africum, 1, 1972, pp. 1-3), sa
valeur symbolique sous prétexte que "l'idée de l'arbre de vie ne vient
pas des Grecs, mais des Hébreux" (p.l), que les pommes sont
généralement liées à l'amour et à la beauté plus qu'à la mort (p.2) et
que, si l'un des exploits d'Héraclès est une quête de l'immortalité, c'est
sa victoire sur l'Enfer ou peut-être la défaite de Thanatos dans le mythe
d'Alceste (p.2). Il peut paraître plus faux encore d'affirmer que
l'immortalité n'a été pour Héraclès que la récompense des services
rendus à l'humanité (p.l). Cest certes ce que dit Diodore, c'est ce qu'est
devenu le mythe, mais c'est loin d'en être une donnée première (cf.
Homère).
214 - Cf. par exemple, WILAMOWITZ, op. cit., 1, pp. 45 et 65 ;
ZWICKER, R.E. 1913, VIII, col. 516-528 ; B. SCHWEITZER, op.
cit., p. 87 ; J. BAYET, Hercule funéraire, MEFR, XXXIX,
1921-1922, pp. 219-266, et 1923, pp. 18-102 ; F. BENOIT, La
légende d'Héraclès et la colonisation grecque dans le delta du Rhône,
Lettres d'humanités, VIII, 1949, pp. 104-148.
215 - Cf. J.H. CROON, The Hersdsman ofthe Dead, (op. cit.) : cf. encore
l'hypothèse d'un "bouvier de Dis" au Vélabre par A.W.J.
HOLLEMAN, Larentia, Hercules et Mater Matuta (Tib. ?, 5), AC,
45, 1976, pp. 197-207.
216 - A. MOTTE, Prairies et jardins de la Grèce antique, de la religion à la
philosophie, Bruxelles 1973. Cf. aussi G. SOURY, La vie de
l'au-delà. Prairies et gouffres, REA, 46, 1944, pp. 169-178.
217 - A. MOTTE, op. cit., p. 241.
84

218 - C. RAMNOUX, La nuit et les enfants de la nuit, Paris 1959, pp. 48


sq..
219 - HOMERE, Odyssée, XXIV, 11-13.
220 - HOMERE, Iliade, Vffl, 360-369 ; Odyssée, XI, 618-626.
221 - HOMERE, Iliade, V, 395-398. Hadès partage en cela le sort d'Hère elle
aussi cruellement blessée au sein par "le rude enfant d'Amphitryon... le
fils de Zeus qui tient l'égide". Peut-être faut-il encore souligner que le
choix de Pylos (=la porte) pourrait, lui aussi, être signifiant.
222 - HOMERE, Iliade, XVIH, 1 15-1 18.
223 - HOMERE, Odyssée, XI, 602-604. Le passage il est vrai est douteux.
224 - Ce thème est lié à l'aspect très fortement chthonien du héros ; en
témoignent ses rapports avec les sources chaudes, les liens qui
l'unissent aussi aux grandes divinités chthoniennes : Héra en Grande
Grèce, Déméter et Coré en Sicile, pour nous limiter à l'Occident grec.
225 - Alors que les Hespérides ne sont, avec certitude, mises en rapport avec
le héros qu'au Vie siècle dans l'art, et au Ve siècle dans la littérature,
on trouve, au Vile siècle, des représentations de Géryon dans l'art, et
dans la littérature, cf. BROMMER, Die zwôlfTaten..p. cit., tableau
p. 54. Remarquons que l'oeuvre d'Hésiode est, depuis tes travaux de P.
Walcot et ML·. West, plus généralement située dans le dernier tiers du
vme siècle.
226 - Cf. infra, pp. 163-165 et fig. 20.
227 - JX. MYRES, op. cit., n° 1368. Cf. infra, fig. 33.
228 - Cf. C. RAMNOUX, op. cit., p. 37. L'auteur dans son étude sur "le
chthonien et le nocturne" (pp. 37-40) part de la distinction établie dans
YOrestie par Eschyle (dont les mots "sont mots de catalogue, lourds
d'intentions et de sens") entre un Hermès Chthonios et un Hermès
Nychios.
229 - HJ. CROON, op. cit., reprenant la thèse de O. GRUPPE, pour qui
Héraclès n'était pas lui-même de nature chthonienne et n'était considéré
comme tel que parce qu'il avait vaincu et supplanté des génies
chthoniens, voit en Géryon un autre Hadès, un bouvier des morts,
accompagné d'ailleurs du chien Orthros, comparé au Cerbère des
Enfers.
230 - G. DUMÉZIL, Mythes et dieux des Germains, Paris 1939, pp. 92-106
et surtout du même auteur, le combat contre l'adversaire triple, dans,
Horace et les Curiaces, Paris 1942.
231 - B. LINCOLN, The Indo-European Cattle Raiding Myth, HR, XVI,
1976, pp. 42-61. Cf. aussi W. KIRFEL, Die dreikôpfige Gottheit,
Bonn 1948.
232 - B. LINCOLN, loc. cit., Tableaux p. 46 et 60.
233 - Nous renvoyons, sur ce point à notre troisième partie.
234 - J. BAYET, Origines..., p. 233. Signalons encore la théorie de D.
SUTTON (The greek origins of Cacus myth, CQ, XXVII, pp.
85

391-393) pour qui la légende de Cacus est un "remake" d'un vieux


mythe italique hellénisé par sa rencontre avec le mythe de Sisyphe
volant les chevaux de Diomède (seul mythe grec qui unisse Sisyphe et
Héraclès).
235 - PROPERCE, Elégies, IV, 9, 10. On peut remarquer cependant que
l'élément triple est, sous différentes formes, présent dans la plupart des
versions de la légende : chez PROPERCE, encore, la massue frappe
trois fois (IV, 9, 15), chez OVIDE (Fastes, 1, 575) elle est dite
trinodis, chez VIRGILE (Enéide, 230 sq.), trois fois Héraclès parcourt
l'Aventin, trois fois il s'évertue à forcer la retraite du fils de Vulcain,
trois fois, tombant de fatigue, il doit s'asseoir. Notons pour notre part,
que ce rythme ternaire peut-être relevé aussi chez Apollodore, très
proche des sources grecques anciennes.
236 - De origine gentis Romanae, VII, VIII. On retrouve sans doute la
même tradition chez SERVIUS (Sur l'Enéïde, VIII, 203) lorsqu'il
rapporte que Verrius Flaccus donnait au vainqueur de Cacus le nom de
Garanus.
237 - S. FERRI, Mostri inferi délie stèle daunie, RAL, XXIV, 1969, pp.
133-153. Cf. aussi G. PUCCIONI, Hercules Trikaranos nell origo
gentis Romanae, Scripta Untersteiner, 1970, pp. 235-239.
238- DIODORE, XXIV, 4-6.
239 - Ce sera l'objet de notre troisième partie.
240 - G. DUMÉZIL, Heur et malheur du guerrier, Paris 1969 ou Mythe et
Epopée, II, Paris, 1971, pp. 117-124. Cf. encore Mariages épiques,
Héraclès, Sigurdr, dans, Mariages indo-européens, Paris 1979, pp.
59-65. G. Dumézil retrouve dans les mariages ou unions d'Héraclès le
parallèle des mariages que l'Inde appelle brahma (Mégara), asura
(Déjanire) raksara (Iole) et éventuellement gandharva (ses nombreuses
unions).
241 - Cf. C. JOURDAIN-ANNEQUIN, Héraclès héros culturel, loc. cit.,
Héraclès mortel ou immortel, héros-bête, comme nous le nomtre la
comédie, ou héros-dieu comme l'écrit PINDARE (Néméennes, III, 22).
Moins homme que les hommes, non pas seulement par son apparence
et ses excès mais aussi par ces transgressions de l'humain que sont la
folie de l'esclavage ; plus dieu qu'homme par ses victoires répétées sur
ltladès et sa mort divinisante sur le bûcher de l'Oeta. C'est dans cette
tension permanente que se trouve l'intérêt du personnage et nous
serions tentée d'en faire, comme A. BRELICH, te héros par excellence,
celui qui parcourt tout Yhinterland entre le monde d'en bas et celui des
dieux. Cette ambiguïté fondamentale d'Héraclès apparaît également
dans l'article que N. LORAUX consacre au héros dans Dictionnaire des
Mythologies, op. cit., I, pp. 492-497.
242 - Quant à la bibliographie moderne nous n'y reviendrons pas.Cf. note 6.
243 - Cf. B. LINCOLN, loc. cit., pp. 62-65. Nous reviendrons sur ce point
86

dans le deuxième chapitre de notre quatrième partie.


244 - La formule, un peu hasardeuse semble-t-il, est de B. LINCOLN, loc.
cit., p. 63. Une interprétation du mythe d'Héraclès, en particulier de
l'épisode de Cacus par comparaison avec les mythologies
indo-européennes a déjà été donnée par B. SCHWEITZER, op. cit, pp.
211-219 ; M. BRÉAL, Hercule et Cacus, Paris 1863, contra H.J.
ROSE, Chthonian Cattle, Numen, 1, 1954, pp. 213-227 qui voit, dans
le mythe d'Héraclès et Géryon, un récit des populations non
indo-européennes.
245 - J. BAYET, Origines,... p. 410 sq.. Cf. ??? LIVE, 24, 3, 2.
246 - J. TOUTAIN, Observations sur le culte d'Héraclès à Rome, REL,
1928. pp. 200-212 (p. 208). Cf. infra, notre quatrième partie pp.
485-487 et notre Epilogue.
247 - G. COLONNA, Bronzi votivi umbro-sabellici a figura humana,, I,
periodo "arcaico". Florence 1970. Cf. aussi J. -Ch. BALTY, Note sur
un type italique de l'Hercule Promachos, dans Bull. Art et Hist, 4ème
série, 33, 1961, pp. 2-26 et, du même auteur, a propos de quelques
séries de bronzes italiques et du culte d'Hercule en Italie Centrale.
Problèmes et orientations des recherches dans, Alumni, XXXIV,
Bruxelles 1964, pp. 45-54.
248 - F. VAN WONTERGHEM, Le culte d'Hercule chez les Paeligni, AC,
XLH, 1973, 1, pp. 36-48.
249- A la fin de notre première partie.
250 - Nous maintenons, sachant très bien, cependant que P. CHANTRAINE
ne l'admet qu'au féminin, - l'expression de "p?t????·" ?e??t??. Elle
est la seule qui convienne parfaitement au "maître des lions" que les
archéologues retrouvent si fréquement au Moyen Orient Cf. infra, pp.
566 sq.
251 - Cf. H. SEYRIG, loc. cit., Syria, 1944-1945.
252 - Cf. par exemple, R. DUSSAUD, loc. cit., Syria, p. 221.
253- APOLLODORE, ?, IV, 9.
254- APOLLODORE, ?, VU, 7.
255 - APOLLODORE, ?, VII, 10. Sauf ceux qu'Héra avait elle-même
dispersés dans les montagnes de Thrace où il redevinrent sauvages,
comme ces acheta zoa, généralement réservés pour le sacrifice.
256 - Héraclès formé sur Héra et cléos signifierait, selon une étymologie
déjà donnée par les Anciens "gloire d'Héra" (Etym Magn., p. 435 ;
APOLLODORE, II, 73 ; DIODORE de SICILE, I, 24, 4 et IV, 10,
1). Sur cette relation "probable et pour le moins étymologique" entre
Héra et Héraclès voir M. DELCOURT, Légendes et cultes des héros en
Grèce, 1942, p. 118 ; L. SÉCHAN et P. LÉVEQUE. Us grandes
divinités de la Grèce., Paris, 1966, p. 177 et note 55 p. 187 ; P.
CHANTRAINE, Dictionnaire étymologique de la langue grecque,
87

Paris, 1968, s.v. "??a, pp. 415-416. WILAMOWITZ, déjà, voyait


en Héraclès la "gloire d'Héra" ; P. KRETSCHMER (Glotta, 8, pp.
121 sq.) estime que ce nom devait être un nom théophore répandu à
Argos avant de s'appliquer, singulièrement, à Héraclès. Pour W.
POETSCHER (Emerita, 39, 1971, pp. 169-184), c'est une
réinterprétation ultérieure du mythe qui ferait des exploits accomplis
pour la gloire commune de la déesse et du héros des athloi imposés
par une Héra jalouse de ce fils de Zeus et d'une mortelle. Il donne ainsi
quelques exemples des liens qui unissent plus qu'ils n'opposent ceux
qui, à l'époque mycénienne, devaient, pense-t-il, former un couple
divin (cf. aussi, du même auteur, Héra und Héros, Rhein. Mus., 104,
1961, pp. 302 sq.). Nous proposerons, dans cet ouvrage, d'autres
éclairages pour comprendre et cette interprétation du mythe et la
probable valeur initiatique de ce deuxième nom (Héraclès se serait
d'abord appelé Alcide). Contre la conception parfois acceptée d'Héraclès
comme le "héros" ou le "jeune héros" voir A;
MORESCfflNI-QUATTORDIO, ??a ed "????- . Un tentativo di
exegesi etimologica, SSL, 19, 1979, pp. 167-198. De façon plus
générale, contre une étymologie "à la grecque", nous ne retiendrons pas
l'argumentation de G. Donnay (Autour de l'Héraclès chypriote,
??a?t??? t?? ? 'd?e?????- ??p?????????? s??ed????, ?, éd.
par Th. Pappadopoulos et S.A. Hadjistyllis, Nicosie, 1985, pp.
373-377 : son appel à une comparaison, pour le moins saugrenue, ne
disqualifie en rien une explication fondée sur le nom de la déesse.
Quant à l'étymologie proposée par H. SCHRETTER et reprise par
l'auteur (p. 374), elle reste hautement hypothétique et les rapports
d'Héraclès et de Nergal, s'ils existent effectivement (voit infra p. 169 )
sont loin d'avoir la prégnance de ceux que, tant dans le mythe que dans
le culte, le héros entretient avec Héra.
257- Au sens où l'entend L. ALTHUSSER lorsqu'à plusieurs reprises il
oppose la catégorie de "totalité", qu'il "laisse" à Hegel à la catégorie de
"tout" qu'il revendique pour la pensée marxiste. Totalité : tentation de
l'immobilité, cercle (ou sphère) qui se ferme et renvoie à un centre ;
tout : complexe et inégal, qui fait sa place au devenir.
&

PREMIERE PARTIE

D'UNE RIVE A L'AUTRE

DE LA MÉDITERRANÉE
91

"Au point de jonction de la mer de


Rown et de l'Océan se trouvent les
phares de cuivre et de pierre bâtis par
Hercule, le héros. Ils sont couverts de
caractères et surmontés de statues qui
semblent dire du geste "il n'y a ni route
ni voie derrrière nous pour ceux qui,
de la mer de Roum, voudraient entrer
dans l'Océan" .

La tradition arabe associe ainsi, en l'an 332 de l'Hégire (1),


le nom d'Héraclès au passage difficile d'une "mer de Roum"
-qu'il faut, bien sûr, identifier avec notre Méditerranée- vers un
océan, "dont
Ténèbres" ouon
"Mer
ne connaît
Environnante"
ni l'étendue
qui évoque
ni la fin",
d'assez
une "Mer
près, des
nos

plus anciens textes grecs.


Ce héros, lié aux bornes occidentales du monde connu,
comme l'était Dionysos à ses limites orientales, est celui qui, chez
Diodore, (2) profita de son expédition contre Géryon pour
retoucher le détroit de Gibraltar dont les deux rives étaient
soudées selon certaines traditions, ou trop distantes selon
d'autres. C'est aussi celui qui, chez Apollodore, érige ces
fameuses colonnes, lorsqu'avant d'obtenir la coupe du soleil qui
le conduira vers l'île d'Erythie, il passe de la Libye au royaume
de Tartessos (2). Enfin - mais cela nous l'avons déjà dit (4) - la
tradition tardive rejoint le témoignage d'Hésiode pour situer le
jardin aux pommes d'or et les parcs brumeux de Géryon près
d'Océan, et localise ainsi, non loin des colonnes qui portent le
nom d'Héraclès, les deux derniers exploits terrestres du héros.
Peut-on dire, alors, avec Jérôme Carcopino, que "l'éden"
où chantaient "les voix claires des nymphes du soir s'est déplacé
avec l'horizon des Grecs" (5), de même que, sur les rivages
septentrionaux de la Méditerranée, l'île d'Erythie, séjour de
Géryon, gagnait progressivement l'Espagne ? Certes, il est vrai
que dans la seconde moitié du Vlème siècle on cherchait le jardin
merveilleux "dans des îlots du lac Triton, c'est-à-dire des Syrtes"
(6), mais il n'en est pas moins vrai qu'Apollonios de Rhodes
situe toujours la rencontre des Argonautes et des nymphes dans la
même région... (7). On n'en conclura pas, pour autant, que vers
200 avant J. -C, la Cyrénaïque demeurait la limite occidentale du
monde connu.
Il est vrai, aussi, qu'à la fin du Vlème siècle, Hécatée de
Milet plaçait Erythie, l'île du bouvier monstrueux, au large de
92

l'Epire (8). Mais doit-on imaginer qu'il est en retrait par rapport
aux connaissances géographiques des contemporains d'Hésiode ?
Tous deux paraissent plutôt représenter des traditions
divergentes par rapport à la version première qui d'emblée - et
pour cause ! - localise Erythie et le Jardin des Hespérides à
l'extrême Ouest. Il est curieux, en effet, que tous les historiens
citant ce fragment du logographe, conservé par Arrien, laissent à
penser qu'Hécatée ne connaît qu'une localisation des prairies de
Géryon ; le texte pourtant - qui oppose l'Ibérie à l'Epire - paraît
plutôt traduire un choix - ratifié par Arrien - choix en faveur de la
vraisemblance, dans la mesure où l'Ibérie est jugée trop lointaine.
Et c'est une attitude comparable qu'on retrouverait chez l'auteur
de l'écrit pseudo-aristotélicien Mirabiles Auscultationes qui
polémique contre la version occidentale du mythe et, comme
Hécatée (comme Lycos de Rhégion et Théopompe encore), situe
le dixième expoit d'Héraclès dans la zone adriatico-épirote (9).
D'ailleurs, si Hécatée situe Erythie dans la mer Ionienne, il
sait parfaitement que là n'est pas l'Océan ; c'est du moins ce que
prouve la carte de Voicouménè (10), que, reprenant et corrigeant
à la fois Anaximandre, il aurait ajoutée à la Description de la terre
(H).
Malgré la part d'arbitraire que suppose toute reconstitution,
il ne fait aucun doute qu'y triomphe la conception d'un Océan
"extérieur", embrassant l'univers, conception qui rappelle tout à
fait ce que nous en apprennent nos premières sources littéraires.
Dans Ylliade, en effet, l'Océan est considéré comme un fleuve
puissant (12), et c'est une conception semblable qui s'exprime
dans YOdyssée où le "cours d'Océan" est opposé au "flot du
grand large" (13). Continuellement, dans les deux épopées, en
effet, on le distingue de la "mer immense", de la Méditerranée, et
on le définit par son courant. R. Dion (14), insiste sur la
singularité de ce courant : un courant qui revient sur lui-même
(15), qui semble ne pouvoir se déverser nulle part, et au
contraire, trouve en lui sa propre fin.
C'est une représentation toute semblable qui se dessine
dans la Théogonie d'Hésiode : image d'un "fleuve sans rival"
dont Héraclès un jour franchira "le cours" (16). Dans un passage,
il est vrai d'utilisation délicate, c'est l'expression même de Ylliade
qui se retrouve
source" ; plus loin
: l'Océan
même, est
il est
un dit
fleuve
d'Océan
qui "revient
qu'il "s'enroule
vers sa
autour de la terre et du large dos de la mer" (17).
Pour R. Dion, il ne fait aucun doute que ce courant revenant
sur lui-même traduit l'expérience - directe ou indirecte - que
pouvaient avoir les Grecs de la marée dans le détroit de Gibraltar.
93

Peut-être...
"fleuve" représenté
; ce quipar
estHéphaïstos
bien certain,
autour
en tout
du monde
cas, c'est
exemplaire
que ce

du bouclier d'Achille, ce fleuve "enroulé autour de la terre",


correspond à une conception rigoureusement symétrique d'un
monde embrassé sur toute sa périphérie par les eaux d'Océan.
C'est cette représentation que nous restitue la carte ionienne, celle
encore que critique Hérodote (18), sans d'ailleurs rien pouvoir lui
opposer.
Ainsi il nous paraît difficile de retrouver la progression des
connaissances géographiques des Grecs à travers une évolution
dans la localisation du mythe, qui semble bien n'avoir été ni aussi
simple, ni aussi linéaire qu'on l'a prétendu. Le problème sans
aucun doute est mal posé. Il semble qu'on puisse admettre une
situation d'emblée occidentale et, par là-même, océanique du
mythe. Ce que nous chercherons à expliquer c'est la précision
d'une localisation qui à Lixos pour les Hespérides, à Gadès pour
les troupeaux de Géryon est, à l'époque romaine, couramment
admise.
95

CHAPITRE PREMIER

LIXOS ET GADES,
BORNES OCCIDENTALES DU MONDE CONNU

1-1 Dans sa description des Maurétanies, Pline l'Ancien


mentionne Tingis, "jadis bâtie par Antée", (19) et, à trente-deux
milles, Lixos, que Claude venait d'ériger en colonie. "C'est là",
dit-il, "qu'on plaçait, et le palais d'Antée, et son combat avec
Hercule, et les jardins des Hespérides. Un estuaire, qui se glisse
en replis sinueux dans les terres, offre, selon les explications
modernes, quelque ressemblance avec le dragon qui les gardait :
au milieu se trouve une île qui, bien qu'isolée et plus basse que
les alentours, n'est jamais inondée par la marée. On y voit encore
un autel d'Hercule ; mais, à l'exception de quelques oliviers
sauvages, rien ne donne l'idée de la fameuse forêt d'arbres aux
fruits d'or" (20). Il est bien regrettable que Pline ne dise pas d'où
lui viennent ces "progigieuses inventions des Grecs"!
Pas plus que lui, Strabon n'avait éprouvé le besoin de citer
les sources de(21).
mensongères" ce que,
En s 'excusant
lui ausi, considérait
du "caractère
comme
merveilleux
"fables
de
ces récits", il rapportait cependant qu'au Sud de Lixos se trouvait
"un antre à l'intérieur duquel la mer, à marée haute, pénétrait
jusqu'à sept stades" et qu'en avant de cet antre, s'étendait un
terrain plan où s'élevait un autel d'Hercule que ne recouvrait
jamais le flux. (22). Le jardin des Hespérides était-il l'une de ces
"fables inventées par les historiens" à propos de cette côte de la
Libye extérieure ? Strabon ne le dit pas, mais il est permis de
supposer qu'il connaît, sinon cette localisation, du moins une
localisation très voisine. Dans sa description de la Turdétanie (ou
Bétique) il évoque en effet les allusions qu'ont pu faire à ces
régions Homère et les "poètes postérieurs"... Ceux-ci, dit-il, ont
multiplié à l'envi les récits analogues "décrivant les expéditions
faites pour conquérir les troupeaux de Géryon et les pommes du
jardin des Hespérides, les fameuses "pommes d'or", et nommant
Iles des Bienheureux certaines îles dont nous savons qu'elles se
voient aujourd'hui encore non loin de l'extrémité de la Maurusie
qui fait face à Gadéira" (23).
L'association des trois thèmes nous paraît d'un intérêt
capital, et pour la signification de ces exploits occidentaux et pour
leur localisation. C'est un domaine atlantique chargé de valeurs
96

mythiques qui se dessine : les côtes ibériques près de Gadès, les


côtes maurétaniennes qui leur font face et les îles voisines, que
très tôt les Grecs ont considérées comme le séjour des
bienheureux.
Quant à la date de ces poèmes simplement dits "postérieurs
à Homère", nous n'avons malheureusement aucune certitude,
même si l'ensemble du texte donne l'impression que ce sont des
légendes anciennes que Strabon évoque ici (24). Peut-être,
cependant, pourrions-nous déduire, de la longue citation qu'au
livre IV, ce même auteur nous fait du combat d'Héraclès contre
les Ligyens, qu'Eschyle, en tout cas, connaissait cette
localisation ; c'est en effet lorsque "Prométhée instruit Héraclès
des routes qui mènent du Caucase au Jardin des Hespérides" (25)
qu'il lui annonce cette épreuve nouvelle. Le chemin de la Crau,
semble bien mener vers les régions atlantiques - il écarte en tout
cas la possibilité d'une localisation en Cyrénaïque, mais -depuis
Diodore - on imagine plutôt cette "voie héracléenne" suivie par le
héros, avec les boeufs qu'il a ravis à Géryon et emmène à
Tirynthe... preuve supplémentaire, s'il en était besoin, des étroits
rapports qui unissent les deux "exploits". Enfin ce désert de
pierres qu'est la Crau, ce vent froid que Strabon nomme
Mélamborée - notre mistral - mais qui, dans le Prométhée Délivré
était tout simplement Borée (26), la tradition d'Apollodore, qui
nous présente Héraclès, guidé par Prométhée, dans la dernière
partie de son voyage, vers le pays des Hyperboréens... autant de
raisons qui nous incitent à la prudence (27).
Sans développer, pour l'instant, l'intérêt que représente ce
passage conservé d'Eschyle quant à la signification du mythe,
nous nous en tiendrons, en ce qui concerne sa localisation, à un
petit nombre de certitudes.
Au 1er siècle après J. -C, une tradition bien établie et
réputée d'origine grecque, a fixé le souvenir d'Héraclès, dans ces
parages de la Libye atlantique. Le héros a cueilli là les fruits d'or
- localisation qui, pour être plus précise, n'en est pas moins
conforme à ce qu'en savait déjà Hésiode -. Il y a vaincu Antée
(28), il y reçoit un culte (29).. tout cela non loin des "colonnes",
qui, depuis très longtemps dans la géographie grecque, portent
son nom (30).
Au-delà de ces colonnes, mais au Nord, sur la côte ibérique
s'était, depuis plus longtemps, précisée la localisation d'Erythie,
ltle de Géryon, l'île "rouge", "l'île du soleil" (31) qu'Hésiode
plaçait simplement au delà de l'Océan. Stésichore le premier,
semble-t-il, l'aurait située dans le pays de Tartessos, face au
fleuve "aux racines d'argent" (32) (le Baetis, ou Guadalquivir) ;
97

au début du siècle suivant, Phérécyde nommait plus précisément


Gadeiraune
plutôt" (Gadès)
île qui(33),
s'allonge
alors parallèlement
que "d'autres à
auteurs"
la ville,indiquaient
de "l'autre
côté d'un détroit large d'un stade" (34).
C'est aussi "près de Gadès" qu'Hérodote (35) et Scymnos
(36) situent les pâturages de Géryon : la tradition ne variera plus
guère. Plinequ'était
oblongue" par exemple,
primitivement
rapporteGadès,
que c'est
île dans
qu'Ephore
une "île
et
Phikstide appelaient Erythée, et dans laquelle "quelques auteurs"
plaçaient "les Géryons qu'Hercule dépouilla de leurs boeufs"
(37).
L'évolution est on ne peut plus intéressante : le rôle décisif
que semble avoir tenu Stésichore d'Himère dans la précision
géographique des lieux, la mention de ce pays de Tartessos qui
fut YEl Dorado des premiers colons, autant de facteurs qui
incitent à considérer le rôle, certainement très grand, qu'a sans
doute eu l'expansion grecque de la période archaïque dans la
diffusion des légendes vers l'ouest, et tout particulièrement des
derniers exploits d'Héraclès.

1-2 Les derniers exploits d'Héraclès... ? semble qu'on


ait parfois confondu la matière mythique, et l'histoire de ce
mythe ; pour certains auteurs, nous l'avons vu, ces épreuves
occidentales du héros sont les dernières, non seulement parce
qu'elles terminent sa carrière terrestre, mais aussi et surtout parce
qu'ils les imaginent plus tard venues dans la geste d'Héraclès.
Sans nier - nous venons de le souligner et nous aurons l'occasion
d'y revenir longuement (38) - le rôle fondamental de la
colonisation grecque, nous ne pouvons que nous élever contre de
telles opinions : comment, en particulier, suivre A. Schulten
lorsqu'il affirme que la légende "s'enrichit de trois nouveaux
exploits quand les Phocéens arrivent à Tartessos" ? (39).
Comment croire, avec P. Laviosa-Zambotti (40), que la légende
de Géryon rappelle les rapports primitivement hostiles entre
Phocéens et Tartessiens ? L'hypothèse rhodienne, préférée par A.
Garcia y Bellido (41) et H. Rolland (42), ne paraît pas plus
satisfaisante. La colonisation a certainement joué un grand rôle
dans la diffusion de la légende et du culte d'Héraclès, voire dans
la précision de certaines localisations, peut-être même dans
l'attribution au cycle d'Héraclès du mythe des Hespérides (nous
aurons à revenir sur ces différents points), mais elle ne peut en
aucun cas expliquer la création des exploits occidentaux
d'Héraclès, puisqu'au moment où les colons grecs découvrent
98

ces rivages lointains, Hésiode, depuis longtemps, a situé au delà


d'Océan l'île brumeuse de Géryon et les jardins des Hespérides
(43).
Pourquoi donc ces bornes occidentales ? Pourquoi, plus
précisément, Lixos et Gadès ? Il semble que, si l'on pouvait - tout
en restant pour l'instant, nous le rappelons, dans le domaine des
réalités positives - déceler de quelles valeurs les chargeaient les
Anciens, on comprendrait mieux ensuite qu'elles aient fixé la
légende.
Or, il est frappant de remarquer une certaine concordance
dans les témoignages littéraires : ces régions atlantiques sont
représentées comme des terres merveilleusement riches. Strabon
et Pline, s'ils doutent des inventions mensongères des Grecs, se
rejoignent dans leur étonnement devant une nature
exceptionnelle : le premier rapporte, vraisemblablement d'après
Poséidonios, que ce sont les excellents pâturages d'Erythie qui
auraient suscité la légende des troupeaux de Géryon, "car le lait
du bétail qu'on y met à paître ne caille pas. Pour en faire du
fromage, on doit y mêler une grande quantité d'eau, tant il est
gras. Quant au bétail, il meurt par suffocation au bout de trente
jours, si on ne lui retire une certaine quantité de sang au moyen
d'une incision. En effet, l'herbe dont il se nourrit est sèche, mais
très engraissante" (44). La flore apparaît ainsi particulièrement
luxuriante. Elle comprend même des espèces inconnues ailleurs,
tel cet arbre signalé par Poséidonios et auquel Strabon cherche
vainement des équivalents : ses rameaux, dit-il, "se recourbent
vers le sol, avec des feuilles en forme de glaive, dont la longueur
atteint souvent une coudée et la largueur quatre doigts... Si
quelqu'un en rompt une branche, il s'en écoule du lait, et, si l'on
en coupe une racine, il en sort un liquide de vermeil" (45). Cet
arbre, qu'A. Garcia y Bellido identifie au dragonnier (46), est
sans doute celui dont nous parle aussi Philostrate et qui, selon lui,
"distillait du sang" (47). Or, cet auteur, au début du Ûlème siècle
de notre et
Géryon" ère,
que
rapporte
deux deque
ces les
arbres
habitants
poussent
l'appellent
sur le tertre
"arbre
élevé
de
au-dessus de son corps.
Faut-il citer encore cet arbre que Pline croit connaître, au
large de Cadix, un arbre "dont les rameaux s'étendent tellement
que c'est pour cette raison qu'il n'est jamais entré dans le détroit"!
(48).
Cette herbe dont les propriétés "engraissantes" sont d'autant
plus mystérieuses qu'elle est dite "sèche", ces arbres aux feuilles
immenses (49), leurs particularités saisissantes font du pays
même de Géryon un pays propice à la légende, un pays de rêve
99

pour des agriculteurs qui ne connaissent que les terres sèches de


la Grèce.
Or, c'est une image assez semblable qui nous est donnée du
pays des Hespérides - si du moins on s'en tient à la localisation
marocaine - Hérodote, déjà, opposait la Libye sèche, basse et
sablonneuse, à la Libye occidentale (à partir du Triton), "celle
des cultivateurs... montagneuse, boisée, riche en bêtes..." (50).
Strabon encore, loue cette opulence de la Maurusie" : "Elle
est extrêmement riche en forêts hautes et denses ; tout y pousse.
Ainsi ces tables d'une seule pièce, aux couleurs variées, si
grandes, c'est elle qui les fournit aux Romains... (On raconte
qu')il y pousse une vigne, si grosse que deux hommes ne
peuvent en embrasser le tronc ; elle donne des grappes d'une
coudée environ ; toutes les herbes y sont hautes" (51)...etc... et la
faune participe aussi de cette exubérance. Le tableau est le même
chez Pline qui connaît aussi ces citres dont on fait des tables (52),
décrit ces forêts "épaisses", profondes formées par une espèce
d'arbre inconnue et bien sûr remarquable (53) ; il n'y manque
même pas le prodige : une mauve arborescente, précisément
située "dans l'estuaire où se trouve la ville de Lixos" et "où
furent, dit-on, les jardins des Hespérides" et qui, haute de vingt
pieds, est, comme la vigne de Strabon, "si grosse que personne
ne peut l'embrasser" (54). Terminons enfin par cette description
qui pourrait être celle d'un paradis terrestre ou de l'âge d'or : "Les
fruits de toutes sortes y viennent sans culture et en telle quantité
que partout les désirs y sont rassasiés" (55).
Le parc "brumeux" où Géryon tient enfermé son bétail
correspondrait-il à une expérience géographique ? (56) Celle d'un
pays océanique, d'un pays de marais où la quantité des herbages
est telle qu'elle donne valeur exemplaire à ces rapts de bétail, au
reste si courants dans la société archaïque qu'à plusieurs reprises
la mythologie s'en inspire. Quant aux arbres des Hespérides,
peut-être n'est-il pas besoin de les identifier, comme le faisait le
roi Juba, avec les citronniers de son royaume (57), pour estimer
que leurs fruits devaient paraître particulièrement désirables,
venant d'un pays aussi fécond (58), d'un pays où, comme le dit
Pline, "tous les désirs sont rassasiés".
Mais ces régions atlantiques ne sont pas seulement pour les
Anciens des pays verts, ce sont aussi des pays brillant de toutes
les séductions des métaux rares, l'argent, l'étain, l'or peut-être...
La réputation du pays de Tartessos est suffisamment
connue pour qu'il soit permis de passer rapidement. Peut-être
savait-on déjà, au moment où s'élaboraient les poèmes
homériques, que l'argent venait de ces régions occidentales...
100

(59) Stésichore en tout cas connaît vers 600 -et dans cette ville
d'Himère dont le monnayage est très précoce- l'existence du
fleuve "aux racines d'argent" (60), et, à l'autre extrémité du
monde grec, Anacréon fait un parallèle éloquent entre la corne
d'Amalthée et "un règne de cent-cinquante années à Tartessos"
(61). C'est ensuite, rapportée par Hérodote, l'aventure du Samien
Colaios et de ses compagnons qui tirèrent de la vente de leur
cargaison de tels bénéfices qu'ils purent offrir une dîme
somptueuse à YHéraion de Samos (62). C'est enfin l'histoire de
ce "bon roi" Arganthonios avec lequel les Grecs se lièrent
d'amitié et qui, s'ils refusèrent l'offre de s'établir dans le pays,
reçurent assez d'argent pour constuire les murs de Phocée
menacée (63).
Diodore évoque, dans son développement sur les Ibères,
les grandes richesses métallifères du pays et plus particulièrement
les mines d'argent "très belles, très abondantes, et très
productives pour ceux qui les exploitent" (64). Lui aussi croit à
l'existence de ruisseaux d'argent pur, nés de la combustion des
Pyrénées (65), et rapporte que dans leur naïveté les Ibères
échangèrent le métal contre des marchandises de peu de prix aux
Phéniciens qui gagnèrent ainsi d'immenses richesses et après
avoir continué longtemps ce commerce "devinrent si puissants
qu'ils envoyèrent de nombreuses colonies dans la Sicile et les îles
voisines, ainsi que dans la Libye, la Sardaigne et l'Ibérie" (66).
Mais c'est Strabon qui, encore une fois, nous instruit le
plus et sur "la richesse stupéfiante" qu'avait à son époque
conservée le pays du Baetis et sur la réputation qu'il avait chez
ses prédécesseurs (67). "En aucun lieu de la terre", estime-t-il,
"on n'a pu voir jusqu'à présent ni l'or, ni l'argent, ni le cuivre, ni
le fer être produits en quantités si grandes et avec une telle
qualité". (68). Toutefois sa description des richesses minières
n'est rien a côté de celle de Poséidonios, qui, de l'aveu même de
Strabon, "se livre à l'enthousiasme de l'hyperbole" et accorde
crédit "à la fable selon laquelle la terre de cette contrée, précieux
composé d'argent et d'or, aurait jadis fondu dans l'embrasement
des forêts., puisque, dit-il, chaque montagne, chaque colline de
l'Ibérie est en réalité, par le fait d'un destin incomparablement
prodigue, un amas des matières dont on tire la monnaie" (69).
Quant à l'étain, Strabon rapporte l'opinion de Poséidonios
qui affirme qu'on l'extrait du sol, contre l'idée assez répandue
qu'on le trouve à la surface (70)... C'est pourtant cette théorie
que reprendra Aviénus : "Au dessus des marais, dit-il, s'allonge
le mont Argentarius, ainsi nommé à cause de son éclat : l'étain
resplendit sur ses flancs ; il fait surtout jaillir la lumière dans les
101

airs, quand le soleil de ses rayons frappe sa tête élevée. Le fleuve


Tartessos roule des flots chargés de parcelles d'étain, et apporte
aux villes ce riche métal" (71).
En réalité la région de Tartessos-Gadès semble n'avoir été
longtemps qu'un entrepôt pour l'étain que ses marins allaient
chercher au delà de l'Océan. Aviénus, d'ailleurs, sait que les
Tartessiens commercent avec les îles Oestrymnides "riches de
leurs mines d'étain et de plomb", (72) mais il ne nous appartient
pas, ici, de faire la part de la vérité et du merveilleux (73). Nous
dirons même que, pour l'heure, le merveilleux nous intéresse
également dans la mesure où nous importe surtout l'image de ce
pays tout auréolé de légende.
Retrouverons nous au pays des Hespérides pareilles
séductions, pareilles richesses ? C'est en tout cas ce que pense
Jérôme Carcopino. Il estime, en effet, que Lixos était le centre
"d'un réseau de négociations et de voyages" qui, périodiquement,
y amenaient 'Tor du Soudan et l'argent de l'Atlas marocain".
(74). Nous reprendrons ici, en quelques mots son argumentation.
Pour l'or, elle se fonde sur le passage bien connu d'Hérodote
rapportant, d'après - dit-il - les Carthaginois, comment ceux-ci
commerçaient avec les Libyens au delà des colonnes d'Héraclès.
"Le trafic de l'or soudanais se pratiquait au Vème siècle avant
notre ère exactement selon les naïves méthodes qu'il y a cinquante
ans les Européens employaient encore avec les orpailleurs du
Sénégal "remarque-t-il" et la simplicité enfantine qu'affectent ces
échanges, immuables pendant deux millénaires et demi, nous
engage à en attribuer le mécanisme, au delà d'Hérodote qui, pour
la première fois, l'a décrit, aux Phéniciens qui, six siècles
auparavant,
aventure" (75).
avaient arrêté à l'étape de Lixos leur prodigieuse

Peut-être...
Lixos serait aussi l'entrepôt de l'argent et la base de départ
"pour la prospection des mines d'argent de l'Atlas" et les
"palabres avec les indigènes" dont elles étaient la propriété...
Comme le pays de Tartessos, la Libye aurait sa montagne
d'argent, celle où Promathos de Samos, repris par Aristote,
situait et les sources du Nil, et celles d'un fleuve "Chrémètès"
tributaire de l'océan Atlantique (76).
Cette montagne d'argent serait le Grand Atlas, où Juba et
Vitruve, repris par Pline, placent aussi l'une des sources du Nil,
et le Chrémètès correspondrait au Flumen Darat de Pline (77), au
Dyris de Vitruve (78), au Darados de Ptolémée (79), c'est-à-dire
à l'Oued Draa. Selon Jérôme Carcopino toujours, la traduction
grecque insisterait sur l'aspect "lucratif du fleuve ; Ptolémée au
102

contraire aurait conservé, "sous sa forme déguisée", le vocable


phénicien, formé sur le nom même de l'argent (80).
Ainsi, au même titre que Gadès pour les mines de Huelva et
de la Sierra Morena, Lixos serait la clef d'un El Dorado africain,
et
métal"
les pommes
qu'on allait
d'or,y chercher...
peut-être, le
Reconnaissons
reflet mythique
cependant
du "fabuleux
que la
réputation de la Libye est, dans ce domaine, loin d'atteindre celle
du pays de Tartessos, et qu'elle n'a guère frappé les imaginations
antiques... Certes, on peut essayer de trouver des explications à
ce relatif silence, la moindre connaissance qu'ont eue les Grecs
de ces régions, la rupture peut-être de ces relations avec l'Afrique
profonde, alors que l'Espagne, plus proche de Rome continuait
d'être exploitée ? Il n'empêche que le doute peut planer... que
Lixos apparaît surtout, d'après le témoignage de l'archéologie,
comme une cité vivant de la pêche et de la fabrication du garum
(81), ou de l'agriculture (82), comme le prouvent encore, à
l'époque romaine, les nombreuses exploitations dégagées, avec
leur pressoir à huile ou à vin, leurs cuves et leurs silos. Même si
les deux types d'activité ne sont pas exclusifs, même s'il est
difficile de retrouver des traces du commerce des métaux, même
si l'archéologie ne peut porter qu'un témoignage partiel et
toujours susceptible de s'enrichir ou de se renouveler, il restera
toujours une disproportion entre l'image merveilleuse que nous
ont laissée les Anciens de Tartessos, et celle, nettement plus
terne, de la Libye occidentale. Terminons, cependant, par
l'opinion d'Hérodote susceptible, peut-être, de nuancer ces
considérations par trop réalistes : dans sa description des
"extrémités du monde", au livre III, il constate que celles-ci sont
liées à la possession de l'ambre, de l'étain et de l'or et termine
ainsi:
"Quoi qu'il en soit, il paraît que les régions extrêmes qui
entourent le reste du monde et l'enferment entre elles possèdent
seules les choses que nous estimons les plus belles et qui sont les
plus rares" (83).
Les troupeaux de Géryon, les fruits d'or des Hespérides,
n'étaient-ils pas, pour les Grecs, de ces choses les plus belles, les
plus rares.

1-3 Ce texte d'Hérodote, certes, nous confirme dans l'idée


que nous avions d'un "mirage occidental" propre à conférer à ces
régions atlantiques, enveloppées de mystère, toutes sortes de
vertus merveilleuses. Il offre également l'intérêt tout aussi capital,
de nous rendre compte, une fois de plus, de cet esprit de symétrie
103

qui semble avoir guidé les Anciens dans leurs tentatives pour se
représenter le monde. La localisation à Gadès d'une part, à Lixos,
d'autre part, des deux derniers travaux d'Héraclès, nous paraît
procéder de ce même esprit de géométrie : on en jugera mieux en
reprenant ces cartes qui tentent de donner une représentation
figurée des connaissances géographiques acquises à une époque
donnée (84).
Ces dernières se précisent, surtout à partir d'Eratosthène,
et, grâce à l'expédition d'Alexandre sans aucun doute, l'Asie, en
particulier, voit ses proportions et ses contours s'améliorer. Mais,
sur la carte du monde "selon Strabon" (85) encore, l'essentiel de
la symétrie primitive subsiste et, en particulier, cet axe intangible,
ce parallèle censé diviser le monde en deux parties égales et sur
lequel, de Gibraltar à l'Inde, les géographes mesuraient la plus
grande largeur de Yoicouménè (86), sur lequel aussi on
s'ingéniait, nous l'avons dit, à retrouver toutes sortes de
correspondances largement mythiques (limite des errances de
Dionysos à l'Est, bornes qu'à l'Ouest Héraclès lui-même avait
mises à ses travaux), et qui disent assez que l'imaginaire
l'emporte sur la représentation "scientifique" du monde !
Sur cette "carte-image" que nous avons tenté de reconstituer
(fig. 1) figure donc ce diaphragme, et sur ce diaphragme se
trouvent précisément le détroit de Gibraltar et les colonnes
d'Héraclès (87), le Mont Calpé sur la côte espagnole, le Mont
Abyla, sur la côte africaine (88). De part et d'autre de ces
colonnes, Gadès (la Gadeira de Strabon) et Lixos occupent une
position extrême sur le méridien le plus occidental de la terre
habitée : "la terre, le monde des hommes, finissent à Gadès" écrit
Silius Italicus (89). Les deux villes sont des finistères,
parfaitement symétriques et cette symétrie, déjà, avait frappé
Strabon qui, dans sa description de la "Maurusie" mentionne "une
petite ville qui domine la mer, Trinx selon les Barbares, Lynx
d'après Artémidore, Lixos selon Eratosthène" ; cette petite ville
est, dit-il, "en face de Gadeira dont elle est séparée par un bras de
mer de huit cents stades ; la même distance sépare les deux villes
des colonnes d'Hercule" (90).
Que le théâtre des deux derniers exploits terrestres
d'Héraclès occupe dans ces projections de Yoicouménè cette
place pleine de signification n'est pas pour nous étonner ; nous
nous étonnerons moins encore quand nous saurons qu'à Lixos
comme à Gadès, fondations phéniciennes, était vénéré le dieu
Melqart, auquel, si souvent, le héros grec est associé, voire
identifié.
104

Fig. 1 : Les travaux occidentaux d'Héraclès et Yoicouménè


Deux "cartes-images"

C ? A N

coucher du soleil lever du soleil


en été ¦ Caspienne * en gté

limite des Gai limite des


courses de Dionysos
travaux d'Héraclès
1 / Colonnes d'Héraclès1 \ ? lever du
?? spleil
Gß en hiver
toucher du soleil
en hiver

1. A la fin de l'époque archaïque.

MER EXTERIEURE

2. A l'époque hellénistique.

Ces cartes s'inspirent de celles qu'ont réalisées J.O. THOMSON


(History of Ancient Geography ) et E,H. BUNBURY (A History of
Ancient Geography ).
105

DEUXIEME CHAPITRE

LIXOS ET GADES FONDATIONS PHÉNICIENNES.

2-1 Lixos et Gadès, théâtres des deux derniers exploits


terrestres d'Héraclès, sont, en effet, des fondations phéniciennes.
La tradition leur confère une grande ancienneté : elles seraient,
avec Utique, les premières colonies de Tyr en Occident et
précéderaient ainsi Carthage dans le rôle d'entrepôt qui devait
plus tard être le sien. Gadès, ou plus exactement Gadir, - en
phénicien "l'enclos" (91) - aurait été créée vers 1 1 10 avant notre
ère (92), Utique peu après (1101) ; quant à Lixos, le souvenir
précis de ses origines n'a pas été conservé, mais le périple
d'Hannon, si on peut lui reconnaître quelque autorité (93), fait
état des Lixites et Scylax, au milieu du IVème siècle, la mentionne
expressément comme étant une ville phénicienne (94). Selon F.C.
Movers, l'étymologie du nom même de la cité pourrait être
phénicienne (95) et Stéphane Gsell a pu démontrer que les textes
épigraphiques, bien rares et mutilés il est vrai, y "ressemblaient à
ceux de la côte syrienne beaucoup plus qu'à ceux de Carthage"
(96). Pline, enfin, rapporte que, près de Lixos et à deux cents pas
de l'Océan, un sanctuaire à Hercule passait pour être plus ancien
que celui de Gadès (97). Pour P. Cintas "c'est asssez dire que
l'on peut bien croire que la ville de Lixos est une création
phénicienne et que les Phéniciens la construisirent assez tôt" (98).
Stéphane Gsell et, après lui, Jérôme Carcopino, éprouvent
cependant le besoin d'invoquer à l'appui de ce qui n'est guère
qu'une forte présomption, cette symétrie plusieurs fois soulignée
déjà ; "la géographie, écrit J. Carcopino, dispose Gadès et
Lixus... à égale distance du détroit de Gibraltar, comme escale,
bases..."
sur leur (99).
retour, des navigateurs tyriens voguant vers leurs

Encore faudrait-il que soit confirmée la tradition qui fait des


deux autres comptoirs des fondations de la fin du second
millénaire : les textes bibliques, s'il faut les retenir, tendraient
plutôt à prouver que Gadès n'existait pas encore en tant que cité
au moment où sont mentionnés les rapports avec Tarshish (100) ;
et c'est à partir d'Hérodote, seulement, que les sources nomment
Gadès
"l'héritière"
(101)de
; certaines,
Tartessos d'ailleurs,
: pour Salluste,
font de
c'était
la cité
là l'ancien
phénicienne
nom
de Gadès (102). Pline (103), et plus tard Festus Aviénus (104)
106

laissent plutôt entendre que Gadès a succédé à Tartessos. Quant


aux auteurs qui essaient de situer dans le temps cette fondation,
ils s'accordent sur sa haute antiquité : "Les Phéniciens amassèrent
de grandes richesses et ils résolurent de naviguer sur la mer qui
s'étend en dehors des colonnes d'Héraclès et qu'on appelle
l'Océan. Tout d'abord ils fondèrent en Europe, près du passage
des colonnes, une ville à laquelle ils donnèrent le nom de
Gadeira", écrit Diodore (105). Velleius Paterculus, (106) Strabon
(107) et Pomponius Mêla (108) sont plus précis, qui estiment que
Gadès fut fondée peu après la guerre de Troie (109). Faut-il -
encore que pareille tentative ait été faite pour Carthage (1 10), dont
la naissance est bien sûr liée à celle de ses "soeurs occidentales" -
mettre en doute systématiquement les données d'une tradition,
pour une fois unanime... ? Le problème est peut-être d'interpréter
cette tradition, et ce, à la lumière de l'archéologie.
n faut bien le dire, les découvertes archéologiques faites à
Cadix ne répondent guère à notre attente ; mais les modifications
qu'a subies le littoral à cet endroit depuis l'antiquité sont sans
doute en partie responsables de cette carence, et peut-être aussi
l'agglomération actuelle dont l'emplacement ne doit pas être très
différent de celui de la ville antique. Cette ville antique,
cependant, était une île et, nous l'avons vu, les sources ne
laissent aucun doute à ce sujet. Pomponius Mêla la décrit ainsi :
Gadès "n'est séparée du continent que par un petit bras de mer
semblable à une rivière. Du côté de la terre elle est presque
rectiligne ; du côté de la mer elle s'élève et forme une courbe
terminée par deux promontoires, sur l'un desquels est une ville
florissante du (111).
d'Hercule..." même nom
L'île,que
ainsi
l'île, que
et sur
le l'autre
montreun bien
temple
la

reconstitution de A. Garcia Y Bellido (112), s'étendait donc de la


ville actuelle à l'îlot de Santipetri, distant de 18 km (113).. L'île,
ou plutôt les îles : le périple du Pseudo-Scylax signale en effet des
îles ( G?de??a ??s?? ) dont "l'une d'entre elles possède une ville"
(114). C'est bien un archipel qu'il faut imaginer, "un archipel
d'îlots entre lesquels la mer circulait ou stagnait, "écrit Victor
Bérard qui décrit ainsi le site : "La ville a toujours occupé le plus
grand de ces îlots ; d'autres subsistent à quelques mètres du
rivage (Castello de San Sébastian) ou plus au large (Los
Cochinos, Los Puercas etc.). L'île de Cadix est aujourd'hui
reliée à la terre ferme, par une bande de sables ; sur 15 kilomètres
de long, cet isthme n'a, par endroits, que 200 mètres de large
entre la mer extérieure et le golfe boueux où le Guadalete pousse
son multiple delta ; dix et vingt bras de ce fleuve découpent en de
nombreuses îles la terre ferme" (115). La présence d'eaux peu
2 - Cette même côte dans
BELLIDO).
La côte actuelle entre Cadix et l'îlot de Santi Pétri
(L'indication des profondeurs est donnée en mètres). Ces deux cartes sont extrait
Hercules Gaditanus, Madrid
108

profondes, alentour, rend ainsi plausible la modification du


dessin de la côte, de même que les importantes alluvions du
Guadalete et les fortes marées expliquent qu'ait pu être rattachée
au continent l'extrémité nord de l'île.
Autant de bouleversements rendent compte de la pauvreté
de Cadix en "Antiquités" - pauvreté plus grande encore
aujourd'hui qu'au XVIIIème siècle, lorsque J.R. Suarez de
Salazar en faisait une scrupuleuse description (116) - et de la
faiblesse de la documentation archéologique. Celle-ci provient
essentiellement d'une importante nécropole, située au sud de la
ville ancienne (117). Le matériel recueilli dans les tombes, bijoux
d'argent et d'or souvent très précieux, témoigne de la résidence,
en ce lieu, d'une population aisée, mais ne permet guère de
remonter au delà du Vlème siècle, bien loin donc de la date
donnée par la tradition à la fondation de la ville. "Cette opulence
cependant, fait remarquer P. Cintas, postule une très longue
occupation antérieure des lieux" (118), et il reste, pour sa part,
persuadé que les nécropoles connues jusqu'à présent à Cadix sont
loin d'être les plus anciennes.
Le vestige le plus reculé dans le temps d'une présence
phénicienne à Gadès est un chapiteau proto-éolique du VlIIème
siècle, qui, retrouvé au large de l'îlot d'Erythéia, pourrait avoir
appartenu au sanctuaire d'Astarté dont le culte - c'est loin d'être
un exemple unique - est bien attesté auprès de celui de Melqart
(119). Il n'en reste pas moins vrai qu'à l'heure actuelle
l'archéologie paraît à Gadès justifier les théories des sceptiques
qui, tel P. Bosch-Gimpera, ou Rhys Carpenter, soutiennent que
la ville n'a pu être fondée avant le VlIIème ou même le Vllème
siècle (120). P. Bosch-Gimpera, par exemple a, depuis
longtemps, insisté sur les difficultés présentées par la date
qu'assigne la tradition à la fondation du temple de Melqart à
Gadès. Elle pourrait, suggère-t-il, se rapporter au temple de Tyr,
restauré après les destructions des Peuples de la Mer ; puis, cette
date de 1 100 ayant été utilisée par les prêtres du temple de la
filiale de Gadès comme le début d'une ère nouvelle, elle aurait été
rapportée plus tard à la fondation de celui-ci (121). Contrairement
à W.F. Albright qui, sans admettre la date traditionnelle, propose
encore, pour la fondation d'Utique et de Gadès, une époque
relativement haute et situe les entreprises phéniciennes dans la
Méditerranée entre 950 et 750 (122), P. Bosch-Gimpera estime,
pour sa part, que, si l'on peut "à la rigueur" faire remonter Utique
au Xlème siècle, Gadès n'aurait, quant à elle, été fondée que
vers la fin du LXème siècle (au plus tôt).
"Ce ne fut qu'après des rapports avec la Sardaigne que (les
109

Phéniciens) découvrirent qu'une partie des métaux d'Occident,


notamment l'argent et le plomb, venaient d'une source plus
lointaine et se lancèrent à sa recherche", explique-t-il. Ainsi
Gadès ne serait pas à dissocier des autres entreprises
phéniciennes
"Eusèbe-Diodore"
pour àlesquelles
leur thalassocratie
il admet la
: entre
chronologie
836 et 791,
donnée
pendant
par
les règnes de Metten et Pygmalion (123).

2-2 Le problème particulier de Gadès pose ainsi celui,


plus général, de la fréquentation des côtes ibériques et même des
mers occidentales par les Phéniciens. Or, il faut le dire, en ce
domaine, l'hypercriticisme (124) n'est plus de règle. Les progrès
de l'archéologie dans la péninsule ibérique ont alimenté les
discussions du Vème Symposium d'archéologie préhistorique de
Jerez et, si l'idée qu'on se faisait de la présence grecque en
Espagne a quelque peu souffert (Torre del Mar encore reconnu
naguère comme la Mainaké des Grecs s'avérait par exemple être
un site phénicien !), il paraît bien certain désormais, que,
conformément aux enseignements de la tradition, les Phéniciens
ont, avant les Grecs, découvert les richesses de l'Andalousie.
De ce progrès des recherches archéologiques témoigne bien
la deuxième édition de l'ouvrage que José Maria Blazquez a
consacré à Tartessos et aux origines de la colonisation
phénicienne en Occident (125) : près de 100 pages d'addenda et
67 planches ont été nécessaires pour rendre compte des fouilles
qui, depuis 1968 - date de la première parution - attestent de la
pénétration des influences orientales chez les indigènes du Bronze
final et du premier âge du Fer au Sud et au Sud-Ouest de
l'Espagne (126). Dans la vallée du Guadalquivir, coutumes
funéraires et objets de luxe prouvent que ceux-ci ont très tôt
échangé leurs métaux avec des Orientaux (sans qu'on puisse
toujours se prononcer sur leur origine exacte : Syriens ?
Phéniciens ? Chypriotes peut-être ?). La région des rios
Amanzora et Alméria, près des mines de cuivre et de plomb
argentifère de la Sierra de Montérilla, semble avoir été ainsi très
tôt fréquentée : les nécropoles de Los Millares, d'El Argar, celle
surtout de Fuente Alamo avec ses perles de pâte vitrifiée,
typiquement égyptiennes, permettent de dater de la fin du second
millénaire ces premiers contacts (127).
Mais c'est à coup sûr la présence phénicienne qui, dès la fin
du DCème siècle, est attestée dans la nécropole d'Almunecar,
fouillée par Manuel Pellicer Catalan, sur un site reconnu comme
étant celui de Sexi (128). A cette nécropole, désormais célèbre,
110

s'ajoutent celles de Cortijo de Las Sombras, de Tramayar et de


Jardin. De même qu'à l'habitat de Torre del Mar, riche en
céramique phénicienne, mais que des tessons grecs du début du
Vllème siècle ont permis de faire remonter à la fin du VlIIème
siècle (129), une série de "comptoirs" semblent former autant
d'échelles phéniciennes : Cerros del Penon, Alarcon, Aljaraque,
Toscanos surtout, près de Malaga (130). Dans le même temps les
sites proprement tartessiens (Cabazos de San Pedro et de la
Esperanza, Colinda de los Quemados, Los Saladares Vinarragell)
et les nécropoles indigènes (La Joya, Osuna, Setefilla, Bajo
Alentejo) trahissent des influences phéniciennes...
Reste que, si la présence des Phéniciens en Andalousie n'a
plus rien d'hypothétique, certains documents, déjà, ont été
discutés. "Il n'existe malheureusement guère de témoignages
univoques d'une présence phénicienne en Extrême-Occident avant
le VlIIème siècle, dans la mesure, il est vrai, où la chronologie
archéologique est assurée" écrivait en 1976 Guy Bunnens (131).
En 1981, cependant, au colloque de Cortona, Martin Almagro
Gorbea distinguait une étape de précolonisation (dès les X-IXe
siècles) et une colonisation proprement dite ne commençant qu'au
VlIIème siècle, ceci bien sûr pour la Péninsule ibérique (132).
Dans la Méditerranée centrale, la situation est plus claire
encore : certes, le "Melqart de Sciacca" trouvé au large de Marsala
n'est pas une preuve suffisante de la fréquentation de ces eaux par
les Phéniciens des XHè-XIème siècles, (133) ; mais les
influences sémitiques relevées par Luigi Bernabo-Bréa sur
certaines civilisations indigènes du début de l'âge du Fer sont
plus troublantes (134), et si, pour certains historiens, rien n'est à
Motyé - la plus ancienne des fondations siciliennes - antérieur à
700, d'autres restent persuadés que les Phéniciens étaient, dès la
deuxième moitié ou à tout le moins dès la fin du VlIIème siècle,
présents dans la Sicile de l'Ouest (135). Plus tôt encore, ils
fréquentèrent la Sardaigne. Malgré Rhys Carpenter et G. Garbini,
on ne doute plus guère que les inscriptions archaïques - depuis
longtemps connues - de Nora et de Bosa datent bien du LXème
siècle (136). Elles constituent les indices sérieux d'une présence
phénicienne très ancienne dans cette île, qui comme la Côte du
Soleil espagnole, les attirait par sa richesse métallifère... une
présence désormais confirmée par de nombreux sites de la côte
sarde, qu'il s'agisse d'Antas (137) ou de Tharros (138). Ce
dernier chantier surtout a livré, outre un Tophet, un abondant
matériel archaïque (139), et, à l'époque punique, il reste sans
aucun doute le centre de commerce le plus important de l'île (un
commerce dirigé vers la Sicile occidentale, l'Ibérie, l'Etrurie et la
111

Gaule méridionale), alors que Sulcis semble avoir eu pour


fonction de rassembler la production agricole et les minerais de
l'intérieur et que Nora était vraisemblablement la "capitale" de
l'administration punique en Sardaigne (140).
On retrouve à Malte cette même exploitation par les
Carthaginois des positions phéniciennes. Après une occupation
ancienne - qu'on mesure bien dans le sanctuaire mégalithique de
Tas Silg fréquenté dès la Préhistoire et voué à une divinité
féminine qui, avec eux, deviendra Astarté, - les Puniques feront
de l'île un centre stratégique d'une importance fondamentale sur
la route de l'Orient à l'Occident (141). Et c'est encore le rôle
qu'ils assignèrent à Ibiza, dans les Baléares, dès le Vllème siècle
(142).
Ainsi, se précisent, progressivement, les jalons de la
présence phénico-punique dans les mers occidentales. Ainsi
s'affine, également, la réflexion sur la signification et les
modalités de cette expansion. Particulièrement significative fut, à
ce titre, la rencontre organisée conjointement à Rome, en mars
1985, par l'Université, le CNR et l'Academia Belgica (143).
Pour notre propos, nous en retiendrons quelques
enseignements :
1. L'idée de plus en plus affirmée qu'entre le grand
mouvement mycénien de l'âge du Bronze et ce qui - à tort
probablement - fut appelé la thalassocratie phénicienne, une phase
de transition vit des marchands orientaux fréquenter les mers
occidentales : Syriens, Chypriotes de la fin de l'âge du Bronze
(144), Sidoniens sinon Tyriens pourraient avoir assuré cette
continuité entre le second et le premier millénaires (145).
2. Peut-on, dans ce cas, donner à la première phase de
l'expansion phénicienne, bien antérieure - personne n'en doute
plus (146) - au VlIIème siècle, le nom de précolonisation ? ni
Federico Mazza - qui demande qu'on précise et qu'on
approfondisse les limites de son champ de validité pour les
Phéniciens (147) - ni Vincenzo Tusa (148), ni Guy Bunnens
(149) n'estiment le terme adéquat : - découvertes, voyages,
commerce essentiellement, même s'il s'y ajoute, dans certains cas
l'exploitation minière, telles sont les réalités de ces premiers
contacts.
3. Cette recherche des métaux - mobile essentiel de ces
expéditions - explique que les Phéniciens aient été très rapidement
attirés par les richessses de l'Ibérie et de la Sardaigne (150).
(Nous laissons de côté, pour l'instant le problème de la côte
italienne) (151). Le cas de l'Afrique du Nord, de Malte, et de la
Sicile occidentale paraissant quelque peu différent : le rôle de
112

Malte est essentiellement en effet celui d'un centre commercial et


stratégique ; les villes phéniciennes de Sicile paraissent, quant à
elles, très tôt liées aux échanges avec les fondations coloniales
grecques (152).
4. Enfin, c'est à partir du VlIIème siècle qu'on peut
commencer à parler de colonisation (avec, là encore, quelque
réticence à utiliser ce terme pour une réalité aussi différente dans
ses motivations et ses réalisations de ce qu'est la colonisation
grecque), les fondations phéniciennes pouvant apparaître non
seulement comme une conséquence des relations commerciales
qui les ont précédées, mais encore, peut-être, comme une réaction
à la présence grecque (153).
Sommes-nous si loin du témoignage de Diodore qui
rapporte comment les Ibères ignorant l'usage de l'argent le
vendirent, en échange de marchandises de peu de prix, aux
marchands phéniciens et comment ceux-ci, amenant cet argent "en
richesses"
Asie, en Grèce
? (154).
et dans
Lesd'autres
Phéniciens
nations"
continuèrent
amassèrent
longtemps
d'immenses
ce

commerce, ajoute Diodore, et "devinrent si puissants qu'ils


envoyèrent de nombreuses colonies dans la Sicile et les îles
voisines, ainsi que dans la Libye, la Sardaigne et llbérie" (155).
C'est, semble-t-il, lors de cette deuxième étape que, parce qu'ils
souhaitaient naviguer au-delà des colonnes d'Héraclès, "ils
fondèrent d'abord... une ville qu'ils appelèrent Gadeira"...
Expéditions précoloniales (et nous utilisons le terme dans sa
seule acception chronologique, difficilement contestable), puis,
dans un second temps, fondation de cités dont le mouvement
s'amplifie lorsque Carthage recueille l'héritage phénicien, tel
semble bien être le schéma général de l'expansion
phénico-punique. Certes, le problème de Gadès reste posé
puisqu'à son propos, les sources entendent bien qu'il s'agit d'une
fondation ("Ils y firent toutes les constructions convenables",
précise Diodore qui, il est vrai, ne mentionne que le temple
d'Héraclès) (156). Nous laisserons sans solution cette
discordance entre la tradition et l'archéologie (discordance qu'on
peut toujours espérer provisoire !) et retiendrons l'essentiel : la
présence de Phéniciens dans les mers occidentales, et aux confins
de l'Océan en cette époque charnière entre le second et le premier
millénaire, entre les navigations mycéniennes et les établissements
grecs de la colonisation historique.
113

Fig. 3 : Lixos et l'estuaire du Loukkos

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l^zt-A Mar»;;.

1. D'après M. TISSOT, Recherches sur la géographie


comparée de la Mauritanie Tingitane, 1977, p. 77.

2. L'estuaire vu des premières pentes de l'acropole de Lixos.


114

2-3 Comme Gadès, plus que Gadès peut-être, Lixos


paraît faire mentir les sources antiques ; pourtant, contrairement à
son homologue ibérique, la ville antique ne présente pas
l'inconvénient d'être oblitérée par une ville moderne. La cité, est,
comme bien des villes phéniciennes, située près de l'Océan (1,5
km) sur l'avancée d'un petit plateau, plus salubre que les terres
marécageuses qui l'entourent. Elle domine, en effet, les
méandres paresseux du Loukkos, méandres qui, pour Pline,
offraient quelque ressemblance avec le dragon gardien des
pommes d'or (fig 3). Il semble d'ailleurs qu'ici, comme à Gadès,
le tracé de la côte ait été quelque peu modifié et que les navires
antiques aient pu, plus facilement qu'ils ne le pourraient
aujourd'hui, accéder au pied de l'acropole de Lixos : près du port
dont subsistent quelques quais, s'étendent en effet d'importants
quartiers artisanaux qui traitaient le poisson et fabriquaient le
garum, tellement apprécié dans l'antiquité, n n'entre pas dans
notre dessein de décrire ces ruines importantes (157), dont,
jusqu'ici, seuls les niveaux maurétanien et romain sont
véritablement dégagés, mais de tenter d'y retrouver les traces de
la présence phénicienne. Or, la difficulté de la tâche est
considérable : comme sur bien des sites antiques la stratigraphie
est bouleversée et de nombreux fours à chaux (plus de dix pour le
quartier des temples) témoignent du pillage et de la destruction de
la ville ancienne. "Retrouver dans un sondage le niveau d'habitat
punique en place à moins d'un mètre de profondeur y est chose
aussi courante que d'y reconnaître les niveaux d'époque
médiévale à trois ou quatre mètres en dessous de la surface du
sol " déplore Michel Ponsich (158) qui, près de quinze ans après
les dernières campagnes de fouilles, publie, sans la collaboration
de Miguel Tarradell qui dirigeait le chantier, une description des
principaux édifices de la ville haute et des conclusions
chronologiques concernant l'évolution de ce quartier des temples
(159).
Les couches anciennes de l'habitat avaient été, une première
fois, atteintes par des sondages effectués par Miguel Tarradell au
versant méridional de l'Acropole (160). Un matériel important
avait été recueilli : poteries indigènes de tradition néolithique, puis
céramique à couverte rouge lustrée, typique, selon l'archéologue,
du commerce phénicien dans la Méditerranée au VLIème siècle
(161). Ainsi les premières conclusions supposaient l'existence
d'un site indigène, pénétré dès cette époque d'influences
phéniciennes et envisageaient la fondation d'un établissement
permanent et déjà important dès le Vlème siècle (162).
115

Lors des fouilles du quartier des temples ces niveaux


anciens ont à nouveau été retrouvés : des sondages dans le temple
F (163) ont produit "le même matériel archaïque que l'on trouve à
Lixus dans tous les sondages à une certaine profondeur :
céramique typiquement phénicienne à vernis rouge d'excellente
qualité, des Vllème siècle et Vlème siècle av. J.C., mêlée à de la
céramique brune réticulée de production indigène, et des
fragments d'amphores, toutes préromaines" (164). Analyse du
matériel et datation sont encore, on le voit, fort imprécises, et il en
est de même pour la céramique retrouvée, lors de la campagne
1962-63, dans une citerne située dans la partie ouest du temple F
et comblée après la construction des fondations de ce même
temple, à l'époque des rois maurétaniens Juba ? et Ptolémée au
1er siècle de notre ère. Cependant quelques ampoules de type
chypriote à col renflé sont plus précisément datées du Vllème
siècle (165) ; elles sont fréquentes à Mogador (166), sur les sites
puniques
Chypre" (167)
d'Afrique
; significatives
du Nord et encore
notons-le
de l'époque
"omni-présentes
phénicienne
à
sont les lampes à coupelle et à deux becs qu'on retrouve aussi
bien en Afrique du Nord qu'en Espagne, et les oenochoés à
bobèche recouvertes de cet enduit rouge très lustré, qui en
Espagne (168) comme à Mogador (169) se retrouvent dans les
niveaux des Vllème et Vlème siècles et que P. Cintas, constatant
leur absence à Carthage, considère comme ne pouvant être
d'origine punique (170).
Ce même matériel - et c'est à ce point précis qu'il est pour
nous d'un intérêt capital - est encore celui qui apparaît dans les
sondages faits en divers points de l'abside du temple H et permet
ainsi de dater la construction de l'édifice des Vllème - début
Vlème siècle en "en faisant ainsi le plus ancien temple de Lixos"
(171).
L'étude précise du matériel recueilli sur le site reste à faire ;
il ne semble pas moins admis que les céramiques trouvées dans
les couches les plus profondes de la cité (niveau 5) et en
particulier dans les fondations du temple H ne remontent pas
au-delà du Vllème siècle.
Encore une fois, nous sommes loin des données de la
tradition. Il est un point, cependant, que les récentes découvertes
archéologiques permettent de considérer comme acquis : la
certitude qu'au Maroc, l'influence proprement phénicienne a
effectivement précédé les entreprises puniques ; c'est, on vient de
le voir, probable à Lixos, contrairement à une opinion
communément répandue (172) ; les travaux de M. Ponsich pour
la région de Tanger le prouvent avec évidence (173). Les
116

Fig. 4 : Lixos

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1 . Plan des fouilles de Lixos

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2. Lixos : vue aérienne du quartier des temples


d'après : Chroniques de l'archéologie marocaine,
Lixus, BAM 1964, PI. IV et PL I p. 369.
117

nécropoles ont fourni des bijoux des Vllème- Vlème siècles avant
notre ère, des "céramiques imitées ou dérivées des vases
phéniciens dont le plus ancien, le vase en chardon, est
généralement daté des VlIIème et Vllème siècles". Enfin
l'absence de céramique classique carthaginoise, amphores et
lampes, situe l'âge de ces nécropoles "avant la venue d'Hannon,
c'est-à-dire avant le début du Vème siècle" (174). C'est, pense
l'archéologue, dès le VlIIème siècle avant notre ère qu'aurait
commencé d'être utilisée, par exemple, la nécropole de Djebila
(175) (près des grottes dites d'Hercule !), mais pour l'essentiel
elle daterait, comme celle d'Aïn Dalhia, des Vlème et Vème
siècles.
Ces découvertes confirment les conclusions qu'il était
possible, déjà, d'apporter après les fouilles de l'îlot de Mogador
(176). Dans la même couche stratigraphique (couche IV)
voisinaient en effet de la céramique phénicienne archaïque, de très
nombreux tessons lustrés rouges analogues à ceux de Lixos et,
permettant de les dater, des fragments d'amphores attiques "SOS"
de la seconde moitié du Vllème siècle et de la céramique ionienne,
rhodienne ou chypriote du Vllème siècle également. C'est un
véritable comptoir qui est ainsi attesté jusqu'à la deuxième moitié
du Vlème siècle, époque à laquelle il paraît abandonné. Ainsi, que
ce soit dans la région du détroit ou 700 km plus au Sud, la
présence phénicienne est désormais établie sur les rivages
atlantiques du Maroc, et, par-là même, l'intérêt que pouvaient
représenter pour ces Orientaux les contacts avec l'Afrique
profonde.
Un autre enseignement, tout aussi important pour nous, se
dégage de ces recherches : le matériel recueilli dans les
nécropoles, ou, comme à Mogador, sur le site de ce qui devait
bien être un comptoir, invite à tourner les regards non pas tant
vers la lointaine Phénicie que vers le Sud de l'Espagne, et
pourquoi pas, Gadès... (177) C'est en particulier le cas de la
céramique lustrée rouge et, semble-t-il, aussi, des importations
grecques au Maroc, trop rares pour avoir été l'objet d'un
commerce direct, trop mêlées aux vestiges phéniciens pour ne pas
être arrivées avec eux. (178).
Une fois de plus nous trouvons liés les destins de Lixos et
de Gadès, et, contrairement à l'habitude, c'est au témoignage
littéraire que nous demanderons de confirmer les déductions des
archéologues ; nous invoquerons Strabon, en effet, et le récit
qu'il fait des aventures "d'un certain Eudoxe de Cyzique, qui
sous le règne du second Evergète vint en Egypte comme
ambassadeur et héraut". H rencontre là un Indien, échoué sur les
118

côtes du Golfe Arabique, le suit dans une expédition qui doit le


conduire en Inde, et trouve, sur les côtes d'Ethiopie où il dérivait,
une figure de proue "d'un bateau venu de l'Ouest", il apprend,
nous dit Strabon, "qu'elle venait de Gadeira : dans cette ville en
effet, tandis que les riches arment de grands navires, les pauvres
frètent de petits bateaux qui portent le nom de "chevaux" à cause
des figures sculptées à la proue ; ils s'en servent pour aller pêcher
jusque vers le Lixos en Maurusie. Il y eut même des armateurs
pour reconnaître dans cette figure de proue celle d'un bateau
comme il y en avait tant qui, partis au delà du Lixos, n'étaient
jamais revenus" (179). Laissant Eudoxe à ses aventures
maritimes et Strabon à ses attaques contre Poséidonios qui
rapporte une histoire à laquelle il ne veut pas croire, nous ne
retiendrons de ce passage que le témoignage - involontaire - de
ces relations maritimes entre Lixos et la côte marocaine, qui, au
Ilème siècle avant J.C., semblent avoir été aussi courantes
qu'ancrées profondément dans les habitudes des marins de
Gadès.
Ainsi se précise, avec les découvertes archéologiques, ce
qu'à la suite de W.F. Albright et de P. Bosch-Gimpera, nous
appellerons le "climax" des entreprises phéniciennes dans la
Méditerranée Occidentale. Il semble bien en particulier que les
résultats
"hypercriticistes"
des recherches
et permettent
récentes d'envisager
ruinent les théories
la présence
des

phénicienne dans ces régions, dès le début du 1er millénaire...


Rien de tel n'est encore prouvé pour le Sud de l'Espagne,
peut-être même est-il légitime d'affirmer - comme le témoignage
de Diodore nous invite à le faire - que les marins de Tyr ne
richesses"
s'installèrent
en en
deçà
ces
des
lieux"
colonnes
qu'après
d'Héraclès
avoir ramassé
(180) ; mais
de grandes
il n'est
pas interdit de penser non plus - des exemples illustres le
permettent en effet (181) - que les expéditions les plus lointaines
ne furent pas obligatoirement les plus tardives, que la présence
ancienne des Phéniciens attestée par la tradition, au-delà des
colonnes d'Hercule, n'a pas forcément, dès le début, pris la
forme d'un établissement et d'un commerce régulier, et que les
marins fréquentant ces côtes ont pu y laisser d'autres traces de
leur passage. Il est temps de rappeler, en effet, que c'est à propos
d'Héraclès seulement et non de la ville, que Pline fait état des
prétentions des Lixites à l'antiquité vénérable de leur sanctuaire
(182) et que Pomponius Mêla, de même, ne mentionne les
fondateurs tyriens et l'époque de la guerre de Troie qu'au sujet de
cet Hercule, qu'il croit d'ailleurs égyptien (183).
119

TROISIEME CHAPITRE

HÉRACLÈS - MELQART ET SES SANCTUAIRES


DE LIXOS ET GADES

C'est en archégète qu'apparaît ainsi le Melqart tyrien.


"Seigneur de la ville", comme l'indique son nom (MLQRT), il
étend aussi sa protection aux entreprises des marins tyriens et les
accompagne partout où ils s'installent, à Chypre (184), à
Carthage (185), en Sardaigne (186), au delà des colonnes
d'Héraclès (187). Et nous avons déjà signalé l'intérêt de cette
inscription bilingue de Malte qui traduit Melqart, roi de Tyr, par
Héraclès archégète .
Nous ne possédons malheureusement qu'assez peu de
renseignements sur cette divinité, pourtant essentielle, du
panthéon tyrien (189). C'est une inscription araméenne du IXème
siècle, trouvée près d'Alep, qui, pour la première fois, atteste de
son existence (190) et, au Vllème siècle, il figure dans le traité
d'alliance du roi assyrien Asarhaddon (191) ; son sanctuaire à
Tyr, n'a pu être retrouvé, il aurait, d'après Hérodote, été "établi
en même temps que l'on fondait Tyr" (192), et, comme Tyr "était
habitée depuis 2 300 ans", il faudrait supposer que la ville et le
sanctuaire eussent existé depuis 2750 environ avant notre ère.
D'après Ménandre d'Ephèse, au contraire, l'aménagement
du sanctuaire remonte seulement à Hiram 1er, contemporain de
Salomon (193) ; c'est cependant après avoir démoli l'ancien
temple quliiram en reconstruit un nouveau ; le culte de Melqart à
Tyr, s'il est est donc bien établi au début du 1er millénaire,
pourrait -rien n'interdit de le penser- avoir ainsi des racines plus
anciennes. R. Dussaud, qui fait remarquer son absence dans les
textes de Ras-Shamra et d'El Amarna, pense qu'il a pu se
constituer au début de l'âge du Fer, et plus précisément avec le
développement de la puissance tyrienne : l'organisation ou la
réorganisation du culte par Hiram s'entend alors beaucoup mieux
et apparaît comme un acte politique au moins autant que religieux.
Pour comprendre comment le dieu phénicien a pu être
assimilé à l'Héraclès grec, il serait capital de connaître la nature,
les fonctions de Melqart... Pour R. Dussaud il serait le produit
d'un syncrétisme entre Ba'al (dont il garderait parfois le nom :
Ba'al Çor = Ba'al de Tyr) et le dieu de la mer Yam (195) ; C. et
G. Ch. Picard ne croient pas à cette identité profonde de Melqart
et de Ba'al, qui, pour eux, appartiennent à deux catégories
120

divines absolument distinctes : "celle des dieux suprêmes, tout


puissants,
l'Empyrée"impassibles,
et "celle des
quidieux
trônent
actifs,
souverainement
combattant et
auàsommet
l'occasion
de
souffrant par lesquels la providence communique avec le monde",
et ils ajoutent qu'à Carthage, loin de s'associer, les deux divinités
semblent s'exclure (196).
La documentation, en ce qui concerne Melqart, est, en
réalité, très indigente et on pourrait même dire qu'à son sujet la
science moderne a les mêmes hésitations qu'au sujet d'Héraclès,
hésitations que résume fort bien E. Lipinski, (197). On l'a
successivement considéré, dit-il, comme étant, à l'origine, une
personnification de la planète Saturne (W. Genesius) ou un dieu
du feu (F.K. Movers) ; une divinité solaire (W.W. Baudissin) ou
au contraire infernale (pour W.F. Albright, il serait "le roi de la
cité des morts") ; un dieu de la foudre et de la pluie (Du Mesnil du
Buisson) ou une divinité agraire (H. Seyrig) ; un dieu de la
conquête et des conquérants (J. Gagé) ; une figure issue d'un
syncrétisme entre le dieu de l'orage, Baal Hadad et le dieu de la
mer Yam (R. Dussaud), voire le dieu El lui-même (M.H.
Pope)...
C'est désormais dans une autre direction que semblent
s'engager les historiens de la religion phénicienne (198) et il
nous plaît de constater que leurs travaux confirment ce que l'étude
du syncrétisme qui finit par l'unir à l'Héraclès grec nous permet
d'entrevoir (199).

3-1 La mode semble en être passée (200), revenons


cependant sur le rôle qu'aurait pu tenir Melqart au sein de l'une de
ces triades méditerranéennes dont on a peut-être - au moins en ce
qui concerne l'Orient - trop parlé. V. Bérard, déjà, faisait de lui
un dieu fils du panthéon phénicien (201) ; H. Seyrig, bien qu'il
hésite à parler de triade (202), réunit cependant un faisceau de
documents littéraires, épigraphiques, ou iconographiques qui
témoignent en ce sens. C'est d'abord la généalogie, rapportée par
Eudoxe de Cnide, au début du IVème siècle avant notre ère, d'un
Héraclès phénicien, donné comme fils de Zeus et d'Astérie
(203).. Zeus qu'il est possible d'identifier avec certitude
avec Ba'al (plus souvent nommé Ba'alshamen en Phénicie), et
Astérie dont l'aspect très grec lui paraît recouvrir visiblement celui
d'Astarté, dont le culte est, par ailleurs, bien attesté à Tyr.
121

(204) Ce sont aussi deux inscriptions de Tyr dont l'une


mentionne, associée à Héraclès, la déesse Astronoé (205), l'autre
témoignant simplement de la survivance, aux Vème et Vlème
siècles de notre ère, du nom d'Astronoé appliqué à l'un des deux
ports de Tyr (206). Pour H. Seyrig, comme pour R. Dussaud,
l'identité d'Astronoé et d'Astarté ne fait aucun doute, pas plus
que la nature "astrale" de la divinité primitive.
Ces relations familiales seraient exprimées dans un
bas-relief de Tyr (fig. 5) conservé à l'Université Américaine de
Beyrouth (207). Une scène de naissance y est représentée,
"dominée par un arbre enflammé, au tronc duquel s'enroule un
serpent. Sur un lit est étendue une femme souffrante. Sous
l'arbre, une biche cornue allaite un enfant, vers qui rampe un
serpent. Un aigle est perché sur le dos de la biche". H. Seyrig
partage l'avis de E. Will, pour qui l'arbre enflammé et le serpent
caractérisent le lieu de la scène : le célèbre sanctuaire tyrien
d'Héraclès (208), mais n'hésite pas, quant à lui, à reconnaître
dans les personnages, ceux-mêmes d'une naissance d'Héraclès :
le dieu serait l'enfant jouant avec le serpent, l'accouchée
Astronoé-Astérie, et "sur le dos de la biche, l'aigle de Zeus,
l'époux d'Astérie et le père du jeune dieu". Ainsi, au 1er siècle de
notre ère, ce bas-relief représenterait la famille divine tyrienne,
telle qu'elle était connue, cinq siècles auparavant, par Eudoxe de
Cnide : Ba'alshamen Astarté et Melqart (209).
Enfin, il serait possible, peut-être, de retrouver la trace
d'une pareille organisation dans les cultes d'Oumm d'Ahmed
(210), localité située à 19 km à vol d'oiseau de Tyr, sur la route
de Ptolémaïs et très certainement dépendante de Tyr, ainsi qu'en
témoignent, par exemple, les monnaies recueillies dans les
fouilles. Or, parmi les inscriptions - toutes phéniciennes -
trouvées sur le site, huit sont des dédicaces, attribuées par M.
Dunand au temple de Milkashtart où se trouvaient d'ailleurs deux
d'entre elles(212)
Hammon" (211).; une
Quatre
le mentionne
s'adressent en
à "Milk'Ashtart
compagnie d'Ashtart
dieu de
(213) ; les autres s'adressent à Ba'alshamen, à El et Ousir (214).
M. Dunand propose de voir dans ce dieu Milk'ashtart,
jusqu'alors inconnu en Phénicie, un Melqart (époux) d'Astarté
(215)... traduction que H. Seyrig changerait volontiers en Melk
(qart) (fils) d'Astarté ; on retrouverait ainsi, dans la bourgade
voisine de Tyr, le reflet des cultes de la métropole, et, en
particulier, puisqu'Ashtart (Astarté) et Ba'alshamen sont honorés
conjointement avec Milkashtart dans ce qui semble bien avoir été
le sanctuaire principal d'Oumm el' Ahmed, "du groupe trinitaire
qui occupait la tête du panthéon" de Tyr. Le rapprochement ainsi
122

Fig 5 : (n°
Relief
4721)
de(photo
l'Université
du muséeaméricaine
de l'Université,
de 1970).
Beyrouth
123

établi avec Melqart, trouverait d'ailleurs sa confirmation dans une


statue d'Héraclès à la peau du lion (216), dans un fragment de
corniche, aussi, où se détache une massue en relief (217).
Cette filiation est loin d'être tout à fait claire (218) ; elle
n'est, de plus, attestée que pour l'époque hellénistique : Melqart
serait alors, à Tyr, fils du dieu suprême Ba'al, et d'une déesse, en
qui tantôt domine l'aspect astral (219) et tantôt celui d'une déesse
mère, dont les rapports avec le jeune parèdre adolescent trouvent
de fréquents parallèles dans le monde méditerranéen (220).
Ajoutons que, si l'on se risque à parler de triade ce doit être en
gardant à l'esprit deux ordres de réalités assez différentes :
1. Celle de l'interprétation grecque d'abord et des
déformations qu'elle ne manque pas d'entraîner pour qui cherche
à retrouver, en deçà, la réalité d'origine. Qu'il y ait une tentation
des mythographes grecs à traduire sur le plan des rapports de
parenté des affinités qui peuvent fort bien ne correspondre à rien
de tel dans la religion phénicienne est difficile à nier : la forte
organisation donnée à leur panthéon par la famille olympienne les
y incite, tout autant que le caractère généalogique de leurs grandes
classifications mythologiques. Précisons cependant que, même
lorsqu'elles déforment la réalité sémitique, de telles interprétations
ne peuvent être négligées, par qui, précisément, étudie les
phénomènes de syncrétisme.
2. Il se pourrait d'ailleurs - c'est en tout cas notre sentiment
- que ces structures familiales, loin d'être purs artifices,
redonnent vie à de très anciens schémas, qui, dans les religions
méditerranéennes, organisent de façon spécifique l'imaginaire,
autour de cultes exaltant la fertilité/fécondité et, plus
généralement, les forces vives de la nature : en Grèce, dans le cas
des divinités féminines, le mythe traduit en termes de parenté (la
relation mère/fille qui unit Déméter et Coré par exemple), les deux
pôles à la fois successifs et complémentaires de la féminité (221).
L'enfant divin peut être également - et cela paraît plus fréquent en
Orient - le fils/amant de la déesse, le parèdre qui, si souvent, lui
est associé dans le culte. Que cette famille divine se complique -
ou se complète - ne change rien à ses fonctions : l'hiérogamie
elle-même reste gage de fécondité/fertilité, et, si la disparition de
la déesse fille symbolise le cycle végétatif, la mort et la
résurrection du jeune dieu paraissent bien, dans certains cas,
s'être chargées d'une symbolique beaucoup plus complète, dans
le cadre de la royauté sacrée, des vastes pouvoirs qu'elle assume
et qui doivent être périodiquement redupliqués.
Peut-être d'ailleurs - et ce serait plus légitime encore en
Orient qu'en Grèce - faut-il, comme le fait P. Xella, mettre
124

l'accent, non pas tant sur la triade (que, pour sa part, il rejette
nettement), mais bien plutôt sur un couple divin "dont l'élément le
plus solide pourrait être une déesse au caractère peu spécifique,
composite, presque universel" (222) et c'est encore une dyade
qui, pour B. Servais-Soyez, règne sans contestation possible sur
les panthéons hellénistiques et romains de Phénicie (223).
Et il est tout à fait vrai que, dans le cas de Melqart, c'est son
association avec Astarté qui constitue la donnée la plus sûre, la
plus largement répandue, la plus durable... même si en certains
de ses sanctuaires - à Chypre par exemple - on a l'impression que
le jeune dieu a peu à peu évincé une déesse, effectivement
primordiale.
La nature du dieu tyrien n'en demeure pas moins assez
mystérieuse : dieu solaire a-t-on dit - invoquant l'orientation
qu'aurait donnée Salomon à son temple à l'imitation de celui de
Tyr (224) - et son "réveil", qui chaque année à Tyr, depuis Hiram
1er, était célébré au mois de Péritios (225), c'est-à-dire en
février-mars, pourrait le confirmer. A moins qu'on entende plutôt
ce rite de G???e?s?G comme la "résurrection" d'un dieu mourant et
renaissant, résurrection à laquelle la légende rapportée par Eudoxe
de Cnide s'efforcerait de donner une explication étiologique
(226). C'est généralement cette interprétation qui prévaut, et on
tend à admettre que Melqart est un dieu chthonien, un dieu agraire
au sens le plus large du terme ; H. Seyrig, toutefois, fait bien
remarquer qu'à l'inverse d'Adonis et d'Eshmoun, dont le culte
met surtout l'accent sur les rites de la mort, en été, Melqart au
contraire "est avant tout un dieu ressuscité, dont la fête printanière
célèbre le triomphe" (227)... Le triomphe et la force ajouterions
nous volontiers : Melqart est un dieu-roi dont la force vitale est
garante non seulement de la fertilité de la terre, de la fécondité de
l'espèce humaine, mais encore du fonctionnement ordonné du
Cosmos et de l'équilibre harmonieux de la communauté qu'il
protège. C'est à refaire cette force vitale que sert Yegersis et l'on
conçoit que le rite ait pu être essentiel à la dynastie de Tyr, qu'il
ait été repris et célébré par les communautés installées au delà des
mers, des côtes phéniciennes à Gadès, en passant par Carthage
(228).
Le sanctuaire de Melqart n'a pas été identifié, qui
apporterait sans doute des informations complémentaires (229) ;
E. Will, nous l'avons dit, pense en avoir retrouvé les éléments
essentiels sur le bas-relief de Tyr : l'olivier enflammé et le
serpent, éléments attestés, au reste, dans deux ouvrages tardifs, le
roman d'Achille Tatius, Leucippé et Clitophon, et les
Dionysiaques de Nonnos. Le premier rapporte au sujet de Tyr un
125

oracle byzantin :
"Il est une ville dans une île, et le sang qui l'habite a son
nom d'une plante ; elle est en même temps un isthme et un détroit
sur la terre ferme : là Héphaïstos est joyeux de posséder à jamais
Athéna aux yeux pers. C'est là que je t'invite à apporter à
Héraclès l'hommage de ton sacrifice". Oracle, à vrai dire, fort
obscur, mais heureusement expliqué : c'est à Tyr, cette ville
"qu'attire la mer comme l'attire aussi la terre" et qui "participe à
leurs deux natures", qu'il faut envoyer une ambassade.
"L'énigme fait allusion à l'olivier et au feu qui, chez nous,
cohabitent. Il y a en effet un champ sacré entouré de murs, où
pousse un olivier au feuillage luisant ; du même champ, près de
lui, naît du feu qui envoie de grandes flammes parmi les
branches, et c'est la cendre de ce feu qui fait prospérer l'olivier"
(230). Ainsi, le palmier est l'arbre dont les Phéniciens tirent leur
nom, Athéna l'olivier et Hesphaïstos le feu qui l'embrase et le
sanctuaire, sans nul doute possible, celui d'Héraclès-Melqart à
Tyr.
Cette description est à la fois confirmée et précisée par un
passage des Dionysiaques (231) ; elle est d'autre part, mise en
rapport avec la fondation de Tyr. Celle-ci doit avoir lieu près des
"roches ambrosiennes ; il pousse là un olivier, que les flammes
enveloppent sans le consumer ; un aigle est perché au sommet de
l'arbre et un serpent s'enroule autour du tronc" ; nous retrouvons
l'olivier enflammé, l'aigle et le serpent figurant sur le relief de
l'Université américaine de Beyrouth... Quant "aux roches
ambrosiennes", elles se trouvent sur des monnaies tyriennes du
Illème siècle après notre ère, parfois représentées avec l'olivier,
parfois jointes à l'image d'Héraclès, et dans ce cas, "elles
semblent marquer le point de départ d'un écoulement d'eau"...
(232).
Il est évidemment très tentant de rapprocher ces roches
ambrosiennes qui, sur les monnaies, sont représentées comme
deux bétyles, ou deux stèles, de celles qu'Hérodote a vues,
précisément dans le temple de l'Héraclès tyrien (233), deux stèles
l'une d'or massif, l'autre d'émeraude... Plus tard Théophraste
cite cette dernière comme la plus grande émeraude connue, et,
reprenant son témoignage, Pline (234) se demande si ce n'était
pas là plutôt '"une fausse émeraude". Quoiqu'il en soit et sans
vouloir absolument identifier les roches ambrosiennes aux
colonnes vues par Hérodote (235), la conclusion de E. Will nous
paraît légitime, qui estime que les témoignages ainsi réunis
"forment une chaîne unique et solide prouvant l'existence, dans le
sanctuaire d'Héraclès à Tyr, de deux stèles, d'un olivier et d'un
126

feu sacré". (236).


3-2 Beaucoup moins mal connu, le sanctuaire de Gadès
confirme ce que laisse pressentir notre information du sanctuaire
et du culte de Tyr. B ne fait aucun doute, avons-nous vu, qu'il
s'agit là d'un sanctuaire à Melqart, puisque toutes nos sources
donnent à cet Héraclès gaditan une origine tyrienne (237).
Le sanctuaire était situé à la pointe Sud-Est de l'île (238)
(Santi Pétri) et avait conservé ses fidèles à l'époque romaine ; il
était même l'objet d'une grande vénération (239) et ses richesses
frappaient d'admiration Pomponius Mêla (240). Philostrate nous
en donne une longue et très intéressante description :
"Llle où se trouve le temple est juste de la dimension de
celui-ci, et l'on n'y voit aucun rocher, car on l'a rendue aussi
lisse qu'une borne de stade. Dans ce temple, ils nous disent que
l'on rend un culte aux deux Héraclès, sans qu'il y ait de statue ni
de l'un ni de l'autre, mais seulement deux autels de bronze en
l'honneur d'Héraclès l'Egyptien, sans aucun dessin ni
inscription, et un seul en pierre, en l'honneur du Thébain ; sur
celui-ci, nous disent-ils, sont gravés les hydres et les chevaux de
Diomède et les douze travaux d'Héraclès. L'olivier d'or de
Pygmalion est aussi consacré dans le sanctuaire d'Héraclès,
ouvrage digne d'être admiré, nous disent-ils, d'abord à cause de
ses fruits, car il est couvert d'émeraudes... Les colonnes qui se
trouvent dans le temple sont faites d'or et d'argent fondus
ensemble de façon à obtenir une seule couleur ; elles sont hautes
de plus d'une coudée et de forme carrée, comme des enclumes ;
sur leur partie supérieure, une inscription en caractères qui ne
sont ni égyptiens, ni indiens et que l'on ne peut comprendre".
(241).
De ces stèles Apollonios, inspiré par "Héraclès l'Egyptien",
devait dire qu'elles étaient "les liens unissant la Terre et
l'Océan"... C'était reprendre la légende des colonnes, dressées
par Héraclès (le héros ou le dieu ?), aux bornes du monde, c'était
reprendre aussi l'opinion rapportée par Strabon, mais jugée par
lui peu raisonnable, selon laquelle les colonnes d'Héraclès
seraient "les piliers d'airain de huit coudées du sanctuaire
d'Héraclès à Gadeira" (242). Ajoutons, pour compléter cette
description du sanctuaire, qu'il y avait, d'après Polybe, une
fontaine dont le régime variait avec le flux et le reflux, ou plus
simplement, selon Poséidonios, deux puits (243), et que, sur
l'un des autels au moins, Silius Italicus l'affirme (244), les
prêtres entretenaient, comme à Tyr, une flamme perpétuelle.
Ainsi se retrouvent, à l'autre extrémité de la Méditerranée,
127

les éléments constitutifs du sanctuaire de la métropole tyrienne :


les stèles (245), l'olivier (246) et le feu sacré ; nous y ajouterons
la source, si toutefois c'est bien elle qui coule au pied des "roches
ambrosiennes", lorsqu'Héraclès est, avec elles, représenté sur les
monnaies tyriennes (247). Ainsi se retrouvent également les
éléments caractéristiques d'un culte phénicien : il n'y a dans le
temple, dit Philostrate, aucune statue de l'un ou l'autre Hercule,
et les deux autels consacrés "à l'Héraclès tyrien" ne portent ni
dédicace, ni ornement (248). Interdiction sémitique bien illustrée
par l'Ancien Testament, mais progressivement transgressée en
Orient, fait remarquer D. van Berchem, qui voit dans la rigueur
avec laquelle les prêtres maintiennent l'interdit à Gadès, la preuve
d'une origine assez haute du sanctuaire. Des prêtres sont attachés
à ce santuaire, qui ont le crâne rasé, ceint d'un bandeau et qui
portent une longue tunique de lin blanc (249). La présence d'un
clergé "professionnel", d'interdits caractéristiques comme celui
du porc dans les sacrifices par exemple, ou la défense faite aux
femmes d'assister aux cérémonies (250) paraissent à D. van
Berchem appartenir incontestablement au fond cananéen du culte
(251).
Peut-être faut-il citer ce curieux passage de Pausanias dans
lequel L.R. Farnell pense reconnaître une fausse interprétation du
rituel par lequel le Melqart phénicien aurait été, à Gadès, sacrifié,
et brûlé en effigie. On pourrait alors supposer que dans la
métropole aussi existait ce rite complémentaire à Yégersis et que
chaque année était représentée la mort du dieu (252). Le rituel
évoquerait ainsi celui de Sandas en Cilicie (253) ; or, on sait que
le dieu de Tarse a été lui aussi interprêté comme étant un
Héraclès... (254) peut-être cette convergence, et la présence en
Grèce même de ces rites de crémation appliqués à Héraclès (255)
apportent-elles quelque lumière sur le difficile problème des
rapports entre le héros grec et ses homologues asiatiques.
Si les éléments du culte sont, à Gadès, assez bien connus, il
est plus difficile de se représenter le sanctuaire ; seule la chaussée
qui depuis Gadès y conduisait a été retrouvée, et le petit édicule
reposant sur un podium à deux degrés, prostyle et tétrastyle qui
figure sur des monnaies tardives, peut difficilement être un autre
temple que celui, tellement illustre, d'Héraclès gaditan.(256).
128

3-3 Peut-être, en revanche, le site de Lixos, suppléera-t-il


au silence archéologique de l'Héracléion de Gadès ? Les fouilles
de l'acropole ont en effet dégagé un très important complexe
cultuel au coeur d'un ensemble de bâtiments dont l'idenfication
n'a pas toujours été possible (257). Si les édifices A (fondé
peut-être aux Vlème - Vème siècles), C (une salle de réunion ?) et
E (à peu près contemporain du précédent) sont mal connus, on
peut admettre que B, D, F, G, et H sont bien des sanctuaires.
C'est du moins ce que propose M. Ponsich, dans son étude
préliminaire d'un site dont on peut regretter que l'exploitation
archéologique ne soit pas poursuivie plus avant.
Dans l'état actuel de la recherche, les fouilles témoignent
avec certitude de l'existence d'un culte que prudemment l'auteur
attribue à "une divinité pré-romaine" (258), et dont l'importance
serait prouvée par la persistance, tout au long de l'histoire de
Lixos, d'un sanctuaire de très vastes proportions.
De la première période monumentale de la cité, définie
comme "phénico-libyque" (259), date la construction du temple
H, le plus ancien et également le plus vaste des sanctuaires
dégagés, "ce qui, si l'on en croit la légende, rassimilerait à celui
de Malkart, cité par les textes anciens" (260). De cet édifice
imposant, dont le plan devait, plus tard, inspirer les architectes
des temples F et G, ne restent que quelques murs transversaux
qui donnent une idée de la surface couverte (la plus grande partie
de l'esplanade) (261) et une abside semi-circulaire construite en
grès et en grand appareil "de type mégalithique" (262).
D'énormes blocs d'apparence cyclopéenne sont stabilisés par des
empilements de pierres plates, selon une technique qui se retrouve
dans d'autres constructions pré-romaines de Lixos (263).
Dans l'axe de l'abside, un renforcement rectangulaire
(3, 50x1, 60m) avait probablement un rôle cultuel, puisqu'on le
retrouve dans les absides des temples F et G. Au centre, une base
massive de 3 mètres de côté pourrait avoir constitué, d'après les
archéologues de Lixos, le support d'un autel qui fut
systématiquement détruit (264)... On pourrait aussi imaginer que
s'élevait là un édicule plus original, qui, lors de la romanisation
de la cité, n'aurait plus trouvé sa place dans le culte.
De part et d'autre de l'abside, enfin, deux murs construits
avec la même technique, délimitaient une enceinte sacrée et des
éléments de colonnes enduits ou peints, retrouvés en réemploi
129

Fig. 6 : Lixos, le quartier des temples, première


étape : le temple H.

1. L'abside du temple H et le tracé reconstitué du sanctuaire,


en rapport avec les édifices postérieurs. D'après M.
PONSICH, Lixus, le quartier des temples, Rabat, 1981,
fig. 37 p. 13.

2. Plan partiel du temple H : l'abside, d'après M. PONSICH,


op. cit., fig. 30 p. 90.
130

Fig. 7 : Lixos, le temple H, détails d'architecture.

"^SÉaK

1 - type d'appareil

2 - le renfoncement de
l'abside du temple H

d'après M. PONSICH, Lixus, le quartier des temples,


Rabat, 1981, Planches XXXIII et XXXV
131

dans les édifices postérieurs, pourraient, en raison de leur


diamètre important (0,65m), avoir appartenu à la colonnade d'un
péristyle de ce temple H.
Cet édifice, de proportions peu courantes, est sans conteste
le temple de Melqart, dont les auteurs anciens disent qu'il pouvait
rivaliser avec celui de Gadès. Sa construction, diversement datée
au cours des campagnes de fouilles successives (265), est
désormais, sur la foi de plusieurs sondages réalisés en divers
points de l'abside, attribuée au Vllème siècle (266). Restent, il
faut le dire, quelques éléments d'incertitude :
D'abord, si, comme le disent les auteurs, ce temple,
"majestueux... symbolise à la fois la puissance et aussi la réussite
économique de la cité", peut-il être pris comme point de départ de
l'isntallation des colons phéniciens en ces lieux ? Ensuite d'autres
questions se posent qui concernent la construction même de
l'édifice : René Rebuffat remarque - et la figure 7-2,
effectivement, suffit à le repérer (267) - un bloc de réemploi dans
le renfoncement de l'abside, ce qui tendrait à prouver que H n'est
pas le plus ancien édifice de la cité... (ou alors remettrait en
question sa datation !). Bref bien des mystères subsistent sur la
ville haute de Lixos et l'acte de naissance de la cité ne nous paraît
pas définitivement fixé, pas plus que ne nous convainc
l'hypothèse de Michel Ponsich faisant de Lixos une fondation de
ceux des marins "de Tyr ou de Sidon" qui, laissant une partie des
leurs s'établir sur la côte tunisienne (et fonder Carthage) auraient
poursuivi leur voyage vers l'Occident (268). Rien ne prouve,
d'ailleurs, qu'ici se trouvait le premier établissement phénicien.
On fait souvent remarquer en effet que la butte de Rekada (cf. fig.
3) était autrefois une île dans l'estuaire de Louqqos, île plus
proche de l'océan, plus proche aussi des descriptions laissées par
les auteurs anciens... (269).
Si nous abandonnons un instant cette obsédante question
des débuts de la colonisation phénicienne et revenons au
problème d'Héraclès-Melqart qui nous occupe, c'est - à défaut de
règlements cultuels - le temple F qu'il faut interroger (fig. 8).
Ce sanctuaire, encore en usage à l'époque romaine, fut en
effet érigé sur les ruines du temple H et, à bien des égards
(orientation, alignement et, pour autant qu'on puisse en juger,
plan) paraît une réplique de ce dernier. De dimensions plus
modestes, il n'en constitue pas moins un complexe monumental
imposant, couvrant plus de 3 000 m2 (la presque totalité du
plateau) et s'organisant en trois ensembles principaux (270) :
1 - dans la partie nord, le temple proprement dit, s'ordonne
autour d'une area à ciel ouvert entourée sur trois côtés d'un
132

Fig. 8 : Lixos, le temple F et ses annexes

1. Plan du temple F.
D'après : Chronique de l'archéologie marocaine,
BAM, V, 1964, fig. 1.

2. Essai de reconstitution
D'après : M. PONSICH, Lixus, le quartier des temples,
Rabat, 1981, fig. 13 p. 56.
133

Fig. 9 : Lixos, le complexe cultuel de l'acropole


(photos 1969).

Le temple F, l'abside du temple H, le temple G


et la communication entre les deux ensembles
(photos 1969).
134

vaste péristyle à colonnes stuquées. Au Nord, une abside


semi-circulaire de 11,25 mètres de diamètre, reproduit, avec son
renfoncement central, le plan de celle du temple H ; en face, un
massif de maçonnerie reposant sur de puissantes fondations se
prolonge par un naos dont le mur sud forme lui aussi une abside
mais à très faible courbure.
2 - A l'Ouest, un ensemble de pièces et de courettes à
colonnades était sans doute destiné aux prêtres et administrateurs
du sanctuaire. Cette annexe ouvrait directement sur le temple par
quatre entrées.
3 - Un vaste corridor à péristyle donnait accès aux temples
G et F et à la galerie latérale ouest sur laquelle s'ouvraient une
série de salles.
Plus au Nord, le temple G, construit de façon identique
(avec abside semi-circulaire, cour et abside plane), mais plus petit
(650 m2), communiquait avec le précédent par la galerie à
colonnes, le long des remparts dont nous avons vu qu'ils
longeaient aussi le temple F.
Le complexe cultuel ainsi constitué appartient à la période
maurétanienne de lixos (271). La datation de l'édifice F, en effet
est donnée avec précision par la céramique retrouvée dans une
citerne située dans la partie ouest de la cour et comblée après la
construction des fondations du temple : le matériel couvre une
large période, des débuts de l'habitat, nous l'avons vu, jusqu'aux
règnes de Juba ? et de Ptolémée. Le temple F daterait ainsi de la
fin du 1er siècle avant notre ère (272) ou du début du 1er siècle de
notre ère (273). Le temple G, qui laisse transparaître les traces de
transformations successives jusqu'au Illème siècle et semble
correspondre à une extension au-delà des annexes de F, est jugé
comme "quelque peu postérieur ou le dernier construit" (274), il
daterait des débuts de l'occupation romaine, sous le règne de
Claude (275). Cette chronologie dépend étroitement, on le voit,
du matériel recueilli dans la citerne, un matériel dont la publication
exhaustive et l'analyse rigoureuse n'ont pas été faites. La datation
a déjà été contestée, et repoussée, pour le temple F au delà de
l'annexion de la Mauritanie par Rome (276).
Il serait évidemment capital de connaître avec précision ce
moment où toute l'acropole s'organise autour du temple F,
prouvant ainsi l'importance décisive accordée au culte qui y est
rendu (une importance qui pourrait fort bien, notons-le,
s'expliquer par les goûts des rois maurétaniens et de Juba ? tout
particulièrement). Il n'en reste pas moins vrai que, s'ils furent
crées dans une Maurétanie indépendante, les temples F et G
traversent l'époque romaine avec quelques changements certes,
135

mais ceux-ci n'affectent pas leur aspect général malgré d'assez


importantes destructions sur l'ensemble du site. C'est à l'époque
chrétienne seulement que, la ville se resserrant dans la partie
haute, l'habitat gagne le quartier des temples, alors que le culte
chrétien est célébré dans une basilique dont les dimensions
exiguës donnent une idée de l'importance modeste de la cité.
Ainsi a perduré pendant des siècles un type de sanctuaire
dont "le caractèresemble
architecturales" original"
avoir
et "le
gênémanque
ceux qui
totall'avaient
des comparaisons
découvert

(277)... un sanctuaire dont le plan insolite se comprend mieux si


on tourne les yeux du côté de l'Orient : c'est en effet une même
cour à ciel ouvert qui est attestée à Arnrith, à Byblos, à
Oumm-el'Ahmed, aussi (278). C'est elle encore qu'on retrouve à
Chypre, à Kition, cour parfois entourée de portiques, cour
encadrant généralement un même naos central. C'est donc sur ces
rives lointaines que nous chercherons à retrouver la conception
sémitique du temple qui semble bien avoir été celle des édifices
successifs de Lixos.
137

QUATRIEME CHAPITRE

HÉRACLES-MELQART,
D'UNE RIVE A L'AUTRE DE LA MÉDITERRANNÉE

Ce sont les témoignages littéraires qui nous ont permis de


comparer le sanctuaire du Melqart tyrien à celui de l'Héraclès
gaditan. A Lixos, en revanche, c'est l'archéologie qui sollicite des
comparaisons, c'est elle que nous interrogerons désormais sur
ces rives orientales de la Méditerranée où fut honoré
Héraclès-Melqart

4-1 A Arnrith, l'ancienne Marathus, le sanctuaire


dHéraclès-Melqart a été identifié grâce aux nombreuses statuettes
découvertes en 1926 dans une favissa voisine et représentant le
dieu vêtu de la peau du lion et brandissant la massue (279).
Cette identification vient, il est vrai, d'être contestée par P.
Bordreuil, qui, déchiffrant les inscriptions phéniciennes
d'Amrith, tente de retrouver, à travers elles, le destinataire du
culte et fait valoir les droits d'Eshmoun (280)... Hypothèse
rapidement contestée (281) et, nous semble-t-il, ajuste titre.
La première de ces inscriptions, en effet, datée du Vlème
siècle, est une dédicace (282) ; le nom du dédicataire n'est
malheureusement pas lisible (283) et, si le dédicant est un
théophore d'Eshmoun, mention est faite de son aïeul Bodmelqart
(dans la main de Melqart), ce qui, loin de porter atteinte à l'idée
d'une dévotion à Melqart dans la région d'Amrith, ne fait que
conforter l'impression de son ancienneté en ce lieu.
Quant à la seconde inscription, communiquée en 1982 à P.
Bordreuil, elle paraît plus tardive d'environ un siècle (fin du
Vème siècle) (284) et constitue, sans contestation possible, la
dédicace d'une statue (probablement un ex-voto) à Eshmoun. Ce
dieu avait donc son effigie à Arnrith, on ne peut le nier, et c'est là,
comme le dit P. Bordreuil, "un témoignage positif de la
vénération qui lui était concédée. Faut-il pour autant remettre en
question l'identification proposée - sur la foi de statues autrement
plus nombreuses - par tous ceux qui d'Ernest Renan à M.
Dunand et N. Saliby ont fouillé le site (285) ? Nous n'en
croyons rien. Faut-il alors, comme le propose l'épigraphiste,
"penser à un synoecisme entre ces deux dieux ou peut-être même
à une intégration plus poussée, puisque les inscriptions
138

phéniciennes de Kition le réunissent sous le nom


d'Eshmoun-Melqart et que le traité d'Asarhaddon avec le roi de
Tyr les(286)
tâche" énumère,
? l'un après l'autre, en leur assignant la même

Lorsqu'on connaît la plasticité des dieux phéniciens, cette


idée que le Ma'abed d'Amrith aurait pu être dédié à "une divinité
polymorphe, ou à plusieurs facettes" (287) peut séduire et, en
tout état de cause mérite réflexion. Eshmoun, on le sait, est le
grand dieu de Sidon et, dans la cité phénicienne, il a sans doute
joué le rôle de Ba'al de la ville, été le Seigneur, maître et
protecteur qu'était aussi Melqart à Tyr... Peut-être est-ce
d'ailleurs pour cette même raison que le traité d'Asarhaddon, qui
les juxtapose, assigne aux deux dieux les mêmes fonctions
protectrices (288). Or Eshmoun est connu, non loin d'Amrith, à
Tel Kazel (289) ; il est aussi très connu à Chypre, à Kition, si
l'on en juge par le nombre des anthroponymes qui renvoient à lui
(290) ; mieux même, dans ce fief de Melqart, de nombreuses
inscriptions (généralement des dédicaces sur des vases de pierre)
trouvées à Batsalos, au bord du lac salé, associent les deux
divinités. Encore faut-il préciser que toutes (une vingtaine)
appartiennent à la même époque : le IVème siècle av. J.C.
C'est à cette époque également qu'à Arnrith le sanctuaire se
transforme, s'entoure de portiques que les archéologues
comparent aux portiques d'incubation des sanctuaires d'Asclépios
en Grèce (et c'est bien leur Asclépios que les Grecs reconnaîtront
dans le phénicien Eshmoun), à cette époque (ou un peu plutôt
peut être, puisque la dédicace d'Amrith appartient à la fin du Vè
siècle), que les eaux rituelles de Melqart deviendraient des eaux
guérisseuses. Que cette fonction nouvelle appelle aussi la
protection d'Eshmoun, et même celle de Shedrofé (=Shed
guérisseur) (291) n'aurait alors rien d'étonnant.
Faut-il, pour autant, attribuer le temple à Eshmoun ? Faut-il
même parler de "synoecisme" (ou de syncrétisme) ? Une
démarche aussi systématique et rigide ne nous paraît pas
nécessaire ; elle nous paraît même peu compatible avec la réalité
très souple qui est celle de la religion phénicienne, une réalité où,
plus que les "spéculations métaphysiques" - M. Yon l'a fort
justement souligné - dominent pratiques et rituels, "appels à des
fonctions qui selon les cas s'adressent à la divinité sous telle ou
telle épiclèse, tel ou tel aspect, avec tel ou tel attribut".
C'est pourquoi nous continuerons à voir dans
Héraclès-Melqart le dieu principal du ma'abed d'Amrith.
Marathus, d'ailleurs, était, avec quelques autres cités de la
côte tyrienne, dite "fille d'Arvad" (292), dépendante donc de 111e
139

de Rouad toute proche. Or, le culte d'Héraclès-Melqart est connu,


dans l'île, par une inscription bilingue gréco- phénicienne (293),
par les monnaies arvadites (294) et l'Héraclès imberbe et coiffé de
la léonté apparaît sur des monnaies au type d'Alexandre le Grand
(295). Sans aucun doute Arnrith honorait-elle les mêmes divinités
que sa plus puissante voisine, et, puisque dans toute la série des
sculptures (456 fragments) provenant du sanctuaire, le
personnage d'Héraclès-Melqart est la seule "divinité" qui puisse
être identifiée, il paraît véritablement difficile de ne pas admettre
que le temple lui ait été dédié.

Le sanctuaire : le Ma'abed n'est que la partie la plus


remarquable des ruines, traversées par un ruisseau, le Nahr
Arnrith, qui seul a conservé le nom de l'antique cité. De celle-ci
subsistent encore d'autres sanctuaires (296), un immense stade,
de curieux tombeaux, d'imposantes carrières, et bien sûr des
quartiers d'habitation (297) (fig. 10)
Le Ma'abed' est une vaste cour (298), évidée dans le
rocher, de manière à se trouver de plain-pied avec la vallée du
Nahr Àmrith sur laquelle ouvre le quatrième côté (Nord). Les
trois autres côtés sont bordés d'un trottoir rocheux de cinq mètres
de large, qui devait être couvert, si l'on en juge par les piliers
monolithes conservés au Sud. Ce trottoir domine ce qui, de nos
jours, apparaît comme une prairie très marécageuse et qui, dans
l'antiquité, était sans doute un bassin (299) : l'eau semble en effet
avoir joué un grand rôle dans le sanctuaire, puisqu'une source est
aménagée, au milieu de la paroi orientale, de même qu'un réseau
de canalisations. On entend d'ailleurs courir l'eau sous la
végétation exubérante qui masque actuellement le fond de la cour
et, au centre de celle-ci, un bloc de pierre épargné dans le rocher
(300) pour servir de base au naos, conserve, dans sa partie
inférieure, les traces d'un séjour prolongé dans l'eau.
Le naos lui-même est plutôt une sorte de "tabernacle" (ou de
caaba ) fermé de trois côtés et ouvert, comme l'enceinte
elle-même, face à la vallée (fig. 12). Le toit, monolithe, s'avance
en formant une sorte d'auvent, probablement soutenu par des
colonnes. A l'intérieur et sur les côtés sont ménagées deux
banquettes, et, sur les parois latérales, deux trous placés en
regard l'un de l'autre "semblent avoir été creusés pour recevoir
une tringle en fer ou en bois, le long de laquelle courait une
courtine destinée à cacher l'intérieur de la chambre et les objets
sacrés qui y étaient déposés" (301).
A l'époque où l'a vu Renan, le bandeau et la corniche
ornant, sur les quatre côtés, la dalle supérieure (302) formaient le
140

Fig. 10 : Plan d'Amrith

D'après E. RENAN, Mission en Phénicie, Paris, 1964, pi. Vu.


Plan complété par N. SALIBY, dans M. DUNAND et N.
SALIBY, Le temple d'Amrith dans la pérée d'Aradus, Paris,
1985, fig. 1.
141

Fig. 11 : Arnrith, le Ma'abed.


(photos 1971)
142

Fig. 12 : Amrith, le Ma'abed

1. Plan du sanctuaire
(restitution schématique)

TEMPLE ??????

2 . Essai de reconstitution

D'après M. DUNAND, N. SALIBY U temple d'Amrith dans la


pérée d'Aradus, Paris, 1985 pi. LXII et LXIII.
143

seul ornement de l'édifice ; on l'a aujourd'hui couronné de


merlons crénelés retrouvés tout autour, au fond du bassin et
semblables à ceux du méghazil "assyrien" ou à ceux du temple de
Bel à Palmyre (Fig. 11).
Cette conception du sanctuaire, constitué par une chapelle ou
un tabernacle situé au centre d'une cour, est foncièrement
orientale (303). Pour E. Renan, la simplicité, la sévérité même du
style, "l'idée de force et de puissance qu'éveillent les énormes
dimensions des matériaux employés", le goût du monolithisme,
l'emploi du bloc tel qu'il sort de la carrière, l'évidement même de
la roche en place, paraissent donner à tous les monuments
d'Amrith une grande unité et il note "leur air de fraternité" avec
les murs de Rouad qu'il a jugés phéniciens.. Même s'il estime
que l'unité du style ne suppose pas obligatoirement une même
période de construction, il est évident que, pour lui, c'est à une
haute antiquité qu'il faut faire remonter le Ma'abed.
C'est ce que conteste M. Dunand, qui, après examen des
documents d'Amrith, affirme que "rien dans la construction, dans
leur économie, dans leurs éléments décoratifs, n'est l'indice
irrécusable d'une époque antérieure au Vlème siècle" (304). La
gorge égyptienne du Ma'abed* les merlons crénelés à
l'assyrienne, sont, dit-il, les éléments architecturaux courants
dans la Syrie hellénistique et même romaine et "ne peuvent être
retenus comme un indice d'ancienneté" ; on trouverait de même
des exemples récents - Pétra pour ne citer qu'elle - de monuments
aménagés dans le roc. La céramique recueillie près des tombeaux
confirmerait leur date relativement basse (1er siècle avant J.C.), le
stade serait également de tradition hellénistique (305) et le temple
ne paraîtrait "pas pouvoir être trop isolé chronologiquement" ;
l'idée d'entourer la cour d'un portique, par exemple,serait une
adaptation hellénique : "en Phénicie, elle se fait jour au IVème
siècle dans le temple de Baal Hammon à Oumm-el' Ahmed".
Dans un premier temps M. Dunand proposait donc de "faire
descendre jusqu'aux alentours de cette date ou après
l'établissement du Ma'abed d'Amrith" (306). Il est désormais
revenu sur ces conclusions et distingue un état ancien, s'ouvrant
vers la fin du Vlème siècle, "avec tout un peuple de statues"
(représentant Melqart ou ses fidèles), et daté par une céramique
caractéristique des Vlème et Vème siècles (307), un "temple nu"
qu'il rapproche "des grands podiums de magnificence établis...
par les Achéménides à Byblos, Sidon, Jérusalem, pour y asseoir
les temples des dieux nationaux". C'est en remplacement de ce
premier sanctuaire que, toujours autour de la source sacrée,
s'organiseraient ensuite le bassin monumental et les portiques
144

périphériques (308).
Ces conclusions sont légitimes, peut-être, en ce qui concerne
les éléments d'architecture de la ville et même du sanctuaire :
mais la cour évidée dans la roche en place, l'aménagement de la
source, le bloc central épargné sont autant d'éléments qu'il est
bien impossible de dater, même si l'on constate que cette pratique
a perduré longtemps, et rien ne permet, jusqu'à présent, de
proposer une date pour l'implantation du culte. De l'aveu même
des archéologues les fouilles seront à reprendre (309). C'est
pourquoi les sculptures nous paraissent présenter un intérêt tout
particulier ; c'est pourquoi il nous a paru utile également de les
rapprocher des statues très voisines, mais de provenance
chypriote, que possède le musée du Louvre, et ce à la lumière des
études très précises qu'ont faites, de cette statuaire chypriote, les
membres de l'expédition archéologique suédoise (310), a la
lumière aussi des découvertes plus récentes du Département des
Antiquités de Chypre et des nombreuses missions étrangères
travaillant dans cette île qui fut le lieu privilégié de la rencontre de
l'Orient et de l'Occident (31 1).

"Tout peuple qui veut conquérir


l'Orient doit partir de Chypre. C'est ce
que firent Alexandre, Auguste, Richard
et Saint Louis. Tout peuple qui veut
conquérir l'Occident doit partir de
Chypre. C'est ce que firent Sargon,
Ptolémée, Cyrus, Haroum el Rac nid..."

W. HEPWORTH DIXON, British


Cyprus, 1887, cité par L. DURRELL,
Citrons acides, p.'J.

4-2 Cette situation exceptionnelle de Chypre, au carrefour


du monde oriental et de l'Occident, que l'impérialisme anglais
traduit ainsi sur le plan stratégique - et qui, hélas, fait toujours de
lue l'enjeu et la proie d'ambitions rivales ! - nous l'envisageons,
ici, sous le seul angle des contacts qui mêlèrent, sur son sol, des
peuples, leurs cultures et surtout leurs dieux. Nous avons
quelque raison de penser en effet, que, comme les grands
conquérants cités par W. Hepworth-Dixon, - ou mieux, s'il est
vrai que ce dernier fabule (312) - Héraclès-Melqart, lui aussi,
partit de Chypre à la conquête du monde méditerranéen.
Cap Kormakiti
Ca
cferc
£^nko
Cap Gâta
146

Il faut dire que la position remarquable de l'île au seuil du


monde égéen, du Moyen-Orient, de l'Egypte encore, n'est pas
son seul atout : Chypre est, avant tout peut-être pour les Grecs
xoVtpoc l'île du cuivre (313). De du cuivre, Chypre paraît l'avoir
été dès son entrée dans l'histoire : les archives économiques de
Mari comportent plusieurs mentions d'Alasà = Chypre, en
rapport avec le précieux métal (314) et les tablettes récemment
découvertes à Tell Mardikh par la mission italienne de Paolo
Matthiae (315) ont prouvé que, cinq siècles plus tôt, la grande cité
protosyrienne d'Ebla contrôlait déjà les sources de l'éru alasu-u
"du cuivre d'Alasa" (316). L'île, dans la mouvance occidentale
d'un Empire plutôt orienté vers l'Euphrate, tenait déjà son nom
du cuivre (en sumérien alas) qu'elle produit en abondance (cf. fig
13). Plus tard, au Bronze récent, c'est probablement sous la
domination hittite qu'elle prend le nom d'Alas-iya (317). La ville
considérable découverte près du village d*Enkomi témoigne de la
puissance de ce royaume d' Alasia dès l'âge du Bronze moyen, et
surtout au Bronze récent
Ce site - et beaucoup d'autres depuis - prouvent également
que les relations commerciales de Chypre ne se limitaient pas au
Moyen-Orient, mais incluaient l'Egée, l'Egypte où les lettres de
Tell Amarna font état d'importations de cuivre d' Alasia, la Crète,
et ce dès le Bronze moyen. La reconstitution de véritables circuits
commerciaux dans la Méditerranée orientale a même pu être
tentée, par le Professeur Renfrew au second symposium
international d'archéologie de Nicosie, consacré aux relations de
Chypre et de la Crète (318). La jarre de Lapithos (tombe 6A), sur
la côte du Nord de l'île, est l'un des premiers témoignages de ces
très anciens contacts avec la Crète (319). Dès cette époque
d'ailleurs l'extraction du minerai avait commencé, comme le
prouve la découverte de matériel de fonderie à Ambélikou (320).
A partir du XVIème siècle les échanges avec le monde égéen
s'amplifient et, si l'hypothèse d'une "colonisation" de Chypre
avant 1200, fort discutée au symposium de 1972, n'a plus guère
de partisans (321), il reste que l'île est, à partir de cette époque
envahie par une céramique mycénienne, probablement véhicule de
différents onguents et huiles parfumées et que la culture
créto-mycénienne gagne Chypre : des cornes de consécration
apparaissent dans les édifices religieux (à Myrtou Pigadhès, à
Kition, à Paléopaphos (322) par exemple). Parallèlement, on
trouve dans le monde égéen des exportations chypriotes (323)
(moins toutefois que dans le Levant palestinien et en Egypte !)
(324) et, dès cette époque, Chypre est connue dans les tablettes
en Linéaire B, par son nom classique : Ku-pi-ri-jo (325).
147

D semble que ce large développement des échanges avec le


monde mycénien (surtout, à partir de la destruction du palais de
Cnossos, vers 1380) corrresponde à un essor non moins
considérable de la production du cuivre chypriote, celle-ci étant
manifestement devenue la raison d'être du commerce (326).
L'exploitation
Chypriot" daterait
continue
encore le
à travail
Ambélikou
du métal
- Aletri
à Alambra,
; du "Middle
non loin
de l'ancienne Idalion (327), et, à l'âge du Bronze récent, les
centres urbains les plus importants de la côte Sud-Est de l'île :
Enkomi, Kition, Hala Sultan Tekké paraissent avoir recueilli
l'essentiel de cette activité métallifère (328).

Nous nous arrêterons à l'un d'entre eux, qui fut la ville de


Melqart : Kition. Le site, en partie recouvert par la ville moderne
de Larnaca, est bien connu par la tradition pour avoir été le centre
d'un royaume phénicien du 1er millénaire jusqu'à la conquête de
Chypre par Ptolémée à la fin du IVème siècle avant notre ère.
En fait, les travaux du Département des Antiquités, et en
particulier de Vassos Karageorghis, ont prouvé que la ville était
plus anciennement établie et qu'elle participait de cet essor urbain
- très lié à l'exploitation du cuivre - de l'âge du Bronze récent
(329). En effet, si des traces d'habitat remontent à l'âge de la
pierre et si un établissement existe déjà à Kition dès les débuts de
l'âge du Bronze (330), c'est à cette époque du Bronze récent,
vers 1300, qu'il se développe en une cité importante, défendue
par un rempart (331). Les tombes (Area 1) illustrent les rapports
commerciaux que nous venons d'évoquer, tant avec l'Egée que le
Moyen-Orient et l'Egypte (en fait, comme à Enkomi, l'influence
syrienne paraît dominante, au niveau des coutumes funéraires,
par exemple) et le quartier des sanctuaires, à Kathari, (Area II)
démontre avec force l'étroite union de l'activité métallifère et de la
religion : les restes de plusieurs temples auprès de fourneaux pour
fondre le cuivre et d'ateliers artisanaux mettent - c'est une
évidence - la base économique de la cité sous la protection des
dieux... ces dieux qui, telle la petite "Astarté" nue conservée à
Oxford ou le dieu au lingot d'Enkomi (332) se dressent sur les
fameux lingots, en forme de peau de boeuf qui ont fait la fortune
de Chypre (333).
Mieux, au nord de Kition à Athiénou sur la route
empruntée par le cuivre entre les mines et les fonderies de la ville,
un sanctuaire du Bronze récent témoigne de la même association
d'une divinité et de la métallurgie : dans la cour de grandes
quantités de cuivre ont, en effet, été découvertes (334).
C'est cette association que nous retiendrons, de même que
148

ce rôle de carrefour qu'a toujours tenu Chypre entre le monde


égéen, le Moyen-Orient, l'Egypte. Si ces données nous importent
tant, c'est qu'elles sont, à Kition, la toile de fond sur laquelle les
Phéniciens vinrent apposer leur propre empreinte, apporter leurs
propres dieux... C'est sur ce "terreau", en effet, que se développa
le culte syncrétique d'Héraclès-Melqart, peut-être à Bamboula (=
la colline) sur une éminence qui, contrairement à une idée reçue,
n'est en aucun cas l'acropole antique de Kition (335).
En 1929, Einar Gjerstad, après quelques semaines de
sondages, avait découvert en ce lieu les preuves d'une longue
occupation et un sanctuaire archaïque qu'il pensait être le premier
édifice sacré et datait du milieu du "Cypro-Archaïc 1", c'est-à-dire
de 650 environ (336). L'essentiel était constitué par les
fondations d'un long mur Est-Ouest et d'une pièce à peu près
rectangulaire construite au Nord de ce mur ; l'espace au sud de ce
long mur était pavé d'un sol de galets délimitant sans doute une
vaste cour... un téménos, à ciel ouvert, une chapelle jouxtant cette
cour. C'était aussi, selon lui le plan du temenos de l'Acropole
Ouest d'Idalion, c'est encore, ajouterons-nous, un plan familier
dans l'architecture religieuse sémitique, celui, par exemple, du
sanctuaire de Byblos que reproduisent des monnaies frappées
dans cette ville, mais il est vrai tardives, puisqu'elles datent de
l'empereur Macrin (337) (fig. 14).

Fig, 14 : Monnaie frappée à Byblos sous


l'Empereur Macrin (217-218 ap. J.-C.)
A)

Fig. 15 : Le site de Kition-Bamboula

1. Plan (état 1987) dessin O. CALLOT dans M. YON, Mission


Archéologique Française de Kition Bamboula, 1976-1984,
Archaeology in Cyprus, Nicosie 1985, p. 220.

2. Vue générale des fouilles de Kition-Bamboula


Photo : Maison de l'Orient (1981)
Au premier plan les bâtiments classiques et les égouts.
Au second plan le sanctuaire archaïque.
150

La découverte de plusieurs autels d'époque classique


prouvait que le culte avait perduré jusqu'à l'époque hellénistique,
et des statues calcaires retrouvées dans un botlvros et datées de la
fin du Vlème à la fin du IVème siècles avant notre ère lui
permettaient d'identifier le temple. Ce jeune homme portant léonté
et massue ne pouvait être qu'Héraclès-Melqart, divinité
protectrice de la dynastie phénicienne de Kition, comme le
suggéraient les monnaies (338).
L'histoire de la ville s'étant considérablement enrichie grâce
aux découvertes de Vassos Karageorghis, des recherches
reprirent à Bamboula, confiées à une mission archéologique de
l'Université de Lyon ? sous la direction de Marguerite Yon
(339). Très vite il devait apparaître - la découverte d'un autel de
pierre monolithe du IXème siècle ne laissant aucun doute à ce
sujet - que, dès cette époque (le milieu du Chypro-géométrique
?G), l'emplacement était un lieu sacré (340). Tout laissait donc à
penser qu'on pouvait remonter le sanctuaire d'Héraclès-Melqart
découvert par Einar Gjerstad jusqu'à cette date, c'est-à-dire
jusqu'au moment même de l'installation des Phéniciens à Kition
(341).
Les aménagements correspondant à cet autel et au sanctuaire
du IXème siècle sont encore très mal connus (c'est l'un des
objectifs du nouveau programme de fouilles que d'en préciser
l'organisation), mais d'ores et déjà un naos a été identifié (une
salle rectangulaire oblongue de 3 ? 5,80 m). Ce naos est séparé
de la rue, située au Sud, par un espace libre qui servait de cour
(fig. 16). Très tôt un réaménagement a protégé cette cour, par un
mur, devant l'entrée et entouré le bâtiment central de
constructions annexes, encore très incomplètement fouillées
(342).
Plusieurs remaniements sont visibles du VDIème au Vlème
siècle (343), mais le plan d'ensemble se maintient (voir. fig. 17)
avec une architecture de brique crue sur des murs construits avec
soin en moellons et en galets (sur lm. environ). L'extension du
sanctuaire - qui probablement correspond à la fortune de la ville et
au succès accru du culte - se traduit, à chaque phase, par un
agrandissement de la cour dont le rôle paraît ainsi considérable.
Cette cour abrite diverses installations (bassins calcaires (344),
foyers et autels de brique crue, réseau de canalisations) qui
"suggèrent des cérémonies utilisant l'eau et le feu" (345).
Le sanctuaire du Vlème siècle (celui qui correspond aux
figures d'Héraclès-Melqart découvertes en 1929), dégagé sur une
surface plus étendue, est mieux connu (fig. 18). La cour a
151

Fig. 16 : Le Sanctuaire de Kition-Bamboula

Premier état : début du Chypro-Géométrique III.


Le mur du sanctuaire (254) et l'autel
Photo : Maison de l'Orient (1981)

Niveaux géométriques et archaïques dégagés de la cour


classique qui les recouvrait.
Au fond occupation hellénistique. Au Nord du mur 432
(c.a.d. à droite sur la photo) les aménagements du port
classique.
Photo : Maison de l'Orient (1987)
152
Fig. 17 : Le Sanctuaire de Kition-Bamboula
Deuxième état : Le sanctuaire archaïque

1- Le sanctuaire archaïque vu depuis la rue 508 vers le Nord


Photo Maison de l'Orient (1981).

279 : autel de brique crue,


en usage lors de la
première phase archaïque.
523-527 : deux chapelles
ouvrant sur une cour
commune, lors de la
deuxième phase, elles
s'articulent encore, à angle
droit, sur les restes de
l'autel.
Dans l'angle formé, à
l'Est par ces deux pièces,
un autre espace, peut-être
fermé par un portique
(528), comporte nombre
de dispositifs cultuels :
cf. bassin 291.
Plan et photo ont la même
orientation.

+ +- + +
¦

2- Plan du sanctuaire archaïque d'après A. Caubet, le


Sanctuaire chypro-archaïque de Kition-Bamboula, Temples
et Sanctuaires, TOM, Lyon, p. 108 et 110.
Sur la figure 2 : deuxième phase archaïque (650-550) ont
été signalés des éléments appartenant à la première phase
archaïque (jusqu'en 650).
153

désormais recouvert une grande partie des bâtiments


antérieurs, mais c'est à la fin du Vème siècle seulement
qu'intervient un véritable bouleversement du sanctuaire,
considérablement agrandi, d'une part, et surtout plus intégré à
l'urbanisme de toute cette partie de la ville : l'orientation de
l'ensemble, en effet, différente de celle des bâtiments archaïques,
est alors celle des constructions du quartier.
Une nouvelle cour recouvre désormais non seulement le
sanctuaire archaïque, mais encore la rue qui le bordait ; cependant
ses aménagements : plates-formes et autels de pierre, conservent
l'orientation ancienne, ce qui atteste de la permanence du culte.
Cette cour est désormais limitée au Sud par un très grand bâtiment
d'environ 30 mètres de long et manifestement en relation avec le
sanctuaire qu'il borde (fig. 15). L'eau paraît toujours jouer un
rôle considérable ; le bâtiment comporte deux puits, il s'y ajoute
une citerne au IVème siècle ; puits perdus puis égouts raccordés à
un grand collecteur urbain s'y succèdent. La proportion
importante de cratères et de petits vases à boire importés de
l'Attique incite les archéologues à supposer que ce bâtiment
abritait "les banquets et les rites de libations" (346).
Une dernière réorganisation, au début du Illème siècle,
correspond sans doute aux bouleversements entraînés par la mort
de Pumiathon, le dernier roi de la dynastie phénicienne, en 312,
et à la prise de Chypre par Ptolémée. Moins d'un siècle après, à la
fin du Lïïème siècle, le heu semble avoir perdu son caractère sacré
et, après une période d'abandon, des installations artisanales
(moulin, four) apparaissent dans la cour même du sanctuaire.

Les enseignements de ces découvertes archéologiques de


Kition Bamboula sont pour nous d'un intérêt capital.
Contrairement au sanctuaire d'Amrith dont rien ne prouve qu'il
remonte à haute époque (347), celui-ci est parfaitement daté : né
avec les débuts de la présence phénicienne à Kition, nul ne peut
mettre en doute ses origines. Or ses éléments essentiels sont en
place dès sa fondation et, malgré les multiples remaniements
ultérieurs, on les retrouvera toujours : une ou plusieurs cours à
ciel ouvert ; dans cette cour, un puis des autels, auprès d'eux une
chapelle (ou plusieurs) ; naos ou cella nos termes classiques sont
bien impropres pour définir le saint-des-saints du sanctuaire, tant
la conception de l'ensemble est orientale... orientale au sens large
d'ailleurs, car rien ne serait plus faux que d'en faire un caractère
spécifique de l'architecture religieuse phénicienne : pour s'en tenir
au domaine chypriote, les découvertes d'Ayia Irini, d'Ayios
Iakovos, d'Idalion (348), comme celles de Myrtou-Pigadhès,
154

Fig. 18 : Kition-Bamboula : le sanctuaire archaïque

1. La troisième
Plan : A. CAUBET,
phase archaïque
loc. cit.,(550-500)
p. 114 fig. 5.

2. L'autel de brique crue (n° 279) 3. Foyer (n° 284) archaïque ??


Photo Maison de l'Orient (1979). Photo Maison de l'Orient (1980).
155

(349) ont montré quel rôle fondamental jouait l'espace à ciel


ouvert dans le sanctuaire, un rôle confirmé par la petite maquette
de terre cuite découverte dans une tombe de Vounous (350).
De même les temples de Kition, depuis les temples jumeaux
2 et 3, traversent les vicissitudes historiques et les phases
architecturales caractérisées par différents appareils de
construction sans pour autant changer de plan : des murs
délimitent un espace rectangulaire (dont l'entrée est toujours
déportée vers un angle) ; face à l'entrée, un mur isole une pièce
étroite : "Le Saint des Saints", généralement (sauf pour le temple
4 qui est phénicien) orienté à l'Ouest (351). C'est, d'après la
reconstitution proposée, la seule pièce couverte de l'édifice ; la
cour est, quant à elle, parfois bordée de portiques et c'est dans
cette cour qu'on a retrouvé les différents dispositifs
indispensables au déroulement du culte : foyers, autels, tables à
offrandes, banquettes (352)... Ce plan est aussi, à peu de chose
près, celui du sanctuaire du dieu au lingot, à Enkomi (353). Ce
qui varie surtout, d'un sanctuaire à l'autre, c'est l'importance et la
complexité des bâtiments annexes, dont nous avons vu qu'ils
peuvent devenir de véritables quartiers administratifs et
artisanaux.. Une importance et une complexité révélétrices du rôle
du sanctuaire dans la vie économique de la cité et par là même des
fonctions dévolues aux dieux.
Ce qui varie encore - et qui, en conséquence, renseigne plus
précisément sur les formes cultuelles - ce sont les dispositifs qui,
dans la cour, servent au rituel : à Kition-Bamboula, l'autel
primitif (IXème siècle) évoque de fort près par ses proportions
certains autels palestiniens (354). D'autre part, dans la vaste cour,
qui, lors de la troisième phase archaïque, recouvre les anciens
bâtiments (on comparera pour s'en rendre compte les figures 17
et 18), deux autels foyers (284 et 294) entourés d'une couche de
charbon dans laquelle ne figurent aucun débris organique, mais
de nombreux fragments de vases et de figurines de terre cuite
brûlés, ont manifestement servi à des pratiques de destruction par
le feu. On pense bien sûr aux rites de crémation parfois attestés
pour Héraclès et peut-être trahis par le mythe.
Enfin les archéologues de Kition sont frappés par
l'importance qu'avait sans doute l'eau. Marguerite Yon propose
même d'entendre "le maître de l'eau" mentionné dans les comptes
d'un sanctuaire (355) comme étant le maître du lieu Melqart
L'inscription, qui mentionnait "le temple d'Ashtart de Kition"
(aux lignes 4-5) avait été mise en rapport avec le très grand temple
de cette déesse découvert en 1967-1970 au Nord de la cité par
Vassos Karageorghis. Forte des installations considérables de
156

Kition-Bamboula, l'archéologue lyonnaise suggère qu'il pourrait


appartenir à ce sanctuaire ; le texte datant du début du IVème
siècle, les quatre bâtisseurs (selon O. Masson) ou architectes
(selon G. Amadasi) mentionnés dans ces comptes mensuels,
pourraient être ceux qui, à la fin du Vème siècle prirent en charge
l'important réaménagement du temple (voir figure 15) ; les
prostituées sacrées ne posent aucun problème (B. 9) pas plus que
les
"chiens"
multiples
et serviteurs,
les "minets"
sacrificateurs,
surprennentscribes
davantage
et boulangers
(sont-ils,
; les

puisqu'ils reçoivent un salaire, non pas des animaux, mais,


comme le suggèrent d'aucuns, des prostitués mâles ?) Quant au
"Maître de l'eau" (B.4) B. Peckham voyait en lui le propriétaire
de l'eau vendue au temple, et O. Masson, un fonctionnaire
préposé au service de l'eau pour les cérémonies cultuelles. ?
serait, pour M. Yon, le dieu lui-même : Melqart
Et c'est, bien sûr, le problème du maître du sanctuaire qui est
posé : Melqart était là chez lui à la fin de l'archaïsme, les statues
retrouvées par Einar Gjerstad le prouvent, mais, dans le matériel
correspondant aux états antérieurs, rien ne permet d'affirmer sa
présence... Ce matériel, il est vrai, inexistant jusque là, pour le
sanctuaire géométrique, reste très rare pour le haut archaïsme :
vaisselle importée de Phénicie et de Palestine (Samarian waré) et
quelques fragments de figurines, en particulier de déesses aux
bras levés (356) ; plus tard, dans le charbon des autels foyers du
Vlème siècle, les figurines de terre cuite brûlées comprennent une
forte proportion de têtes de femmes et des stèles miniatures (8 à
10 cm de haut) portant un masque hathorique (357) simples
reproductions, semble-t-il, des chapiteaux de pierre au même
motif retrouvés au 19ème siècle dans ce secteur de la colline de
Bamboula (358).
Rien de comparable donc à l'importante série de
représentations exhumées lors des fouilles suédoises. Les
figurines aux bras levés (359) conduisent les archéologues de
Kition à envisager que le sanctuaire ait pu être "consacré depuis le
Chypro-géométrique à une divinité de la fertilité, peut-être
associée à un dieu mâle, dont la personnalité évolue au cours des
temps.. "(360). Marguerite Yon, quant à elle, pense plus
précisément à Astarté, ce qui - les associations de Melqart déjà
connues le prouvent - (361) paraît on ne peut plus logique.
Si, comme elle le suggère, les comptes du sanctuaire sont
bien
Sainte"
ceux
pour
dulaquelle
complexeles de
boulangers
Bamboula,
de l'inscription
Astarté seraitpétrissent
la "Reinele

gâteau (1.9) et au service de laquelle se dévouent les chantres qui


résident dans un quartier du temple (1.6).
157

H faut ajouter que, sur la même pierre (face B), est mentionné
le temple de MKL = Mikal. Pour Olivier Masson "il ne s'agirait
pas de deux temples distincts, mais d'un seul grand temple, celui
d'Astarté,
MKL" ; Marguerite
dans lequel
Yon,
une
quant
partie
à elle,
étaitimagine
consacrée
un espace
au culte
sacré
de
dans lequel coexisteraient plusieurs cultes : ceux d'Astarté, de
Mikal, d'Héraclès (Mikal attesté par l'inscription ; Héraclès -
Melqart par l'iconographie). Le problème se pose alors de savoir
quel lien unit Mikal et Melqart, quels rapports s'établissent entre
les divinités et elle propose deux solutions entre lesquelles elle ne
choisit pas. On honorerait dans le sanctuaire
- soit le couple Astarté + Mikal/Melqart
- soit une triade Astarté + Mikal + Melqart
Les plus grandes divinités de Tyr auraient ainsi chacune deux
lieux de culte à Kition. Un grand sanctuaire à Astarté a en effet
été mis au jour dans le quartier de Kathari, au Nord de la ville.
Reconstruit au IXème siècle, à l'emplacement d'un temple du
Bronze récent, il fut identifié grâce aux figurines qui y furent
trouvées et plus précisément encore par la dédicace à la déesse
figurant sur un "bol à barbe" de poterie phénicienne red-slip
(362). Or, dans le même lieu, la fouille d'un bothros devait
produire un bol plus tardif (du Vlème siècle) avec le nom de
Melqart (363). Dans la ville, comme dans son port de Bamboula,
les deux divinités paraissent ainsi avoir été étroitement associées.

4-3 Ce sont ces données archéologiques que nous aimerions


reprendre à la lumière de notre étude de la tradition littéraire, à la
lumière peut-être aussi des nouveaux textes dont dispose
désormais l'historien des religions orientales.

1. En ce qui concerne les sanctuaires à Héraclès-


Melqart.

Nous avons rapproché, déjà, les descriptions qu'ont


laissées les auteurs anciens du sanctuaire de Gadès et celle que
nous possédons pour le temple d'Héraclès Melqart à Tyr et nous
avons souligné le rôle important qu'y jouaient Veau et le
feu (364). Si, à Tyr, une source coule au pied des roches
ambrosiennes, à Gadès Polybe a vu une fontaine à laquelle on
accède par quelques marches, fontaine qui tarit avec la marée
montante et se remplit avec la marée descendante (365) ;
Poséidonios, tout en maintenant le lien avec les marées, affirme
que le phénomène se traduisait sur l'eau de deux puits (366) et,
158

s'il paraît plus crédible, c'est, certes, à cause de la vraisemblance,


mais aussi parce qu'il paraît avoir passé "plusieurs jours dans
le sanctuaire d'Héraclès à Gadeira lors du solstice d'été, au
moment de la pleine lune" et qu'il y a étudié les marées (367). A
Bamboula, proche de la mer, le dispositif hydraulique suppose,
bien sûr, avant tout des cérémonies rituelles en faisant grand
usage, mais rien n'interdit de penser que les rites eux-mêmes
pouvaient être mis en rapport avec les variations annuelles de la
marée... on ne saurait oublier que le site était alors en bordure de
la mer et que, d'une façon plus générale, ces sanctuaires sont
ceux de peuples marins, comme le prouvent les ancres de pierre
qui, si souvent, y sont consacrées, depuis l'âge du Bronze (368).
A Amrith - où les représentations héracléennes témoignent
d'une forte influence chypriote - le rôle de l'eau était de même
considérable (369). A Thasos, si l'on admet que l'Héracléion
fouillé par Marcel Launey (370) est bien le sanctuaire de
l'Héraclès "phénicien" visité par Hérodote (371), on pensera à la
fosse circulaire située dans la cour triangulaire qui jouxte l'arrière
de l'édifice aux oikoi, non loin du plus ancien monument de
l'Héracléion : l'édifice polygonal. Dans cette ouverture circulaire
donnant accès à une fosse creusée en forme de pithos, et qui,
selon le fouilleur, pouvait aussi bien constituer la margelle d'un
puits que la base d'une sorte de tholos, on préféra reconnaître le
bothros, nécessaire aux sacrifices héroïques rendus à un Héraclès
fils d'Alcmène. L'eau, abondante - qui d'ailleurs interrompit les
fouilles - pourrait au contraire, prouver que là était déjà la
fonction première du dispositif dans l'Antiquité (372).
A Lixos, où les installations souterraines semblent moins
bien connues, l'eau paraît cependant avoir joué un rôle
indispensable au culte, si l'on en juge par la citerne des temps
primitifs et le bassin du temple F construit lorsque cette dernière
n'était plus en usage (373).

L'eau donc, mais aussi le feu : à Gadès, comme à


Tyr, Silius Italicus raffirme (374), les prêtres entretenaient, sur
l'un des autels au moins, un feu perpétuel. Sans doute même des
rites de crémation y étaient-ils pratiqués, si l'on en croit
l'anecdote - il est vrai, assez obscure - que Pausanias tient de
Cléon de Magnésie : ce dernier, lors d'un séjour à Gadès, aurait
été, comme toute la population, contraint de quitter l'île, sur ordre
d'Héraclès. Au retour, il aurait vu sur la grève "un homme marin"
qui, jeté à terre, couvrait à peu près cinq arpents, et brûlait
encore! (375)... un rite qui, plus mal compris encore par
159

Fig. 19 : Thasos, l'Héracléion

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Pomponius Mêla, lui aurait fait conclure que le sanctuaire de


Gadès possédait les cendres d'Héraclès (376) ! On pense bien sûr
à la grande fête du "réveil" de Melqart, renaissance du dieu par la
vertu du feu qui, à Tyr, se célébrait au cours du mois phénicien
de Péritios (février-mars) (377)... Une fête que Denis van
Berchem propose de reconnaître, à Thasos, dans les Sôteria, en
anthestérion (378). Il retrouve de même, dans le foyer situé au
centre du petit mégaron primitif de l'Héracléion, le souvenir du
feu perpétuel qui brûlait en l'honneur de Melqart à Tyr (p. 98) et,
s'il est vrai que - comme à Kition, remarquons le - l'absence de
débris organiques dans les cendres prouve que ce feu n'a pu
servir à la combustion des victimes (379), on pourra toutefois
faire remarquer que - contrairement cette fois à Kition -
l'autel-foyer à l'intérieur du temple - si toutefois temple il y avait
et il est fortement permis d'en douter (380) - semble plus
volontiers de tradition pré-hellénique que phénicienne !
Sans douter le moins du monde de la présence des
Phéniciens à Thasos - comment le pourrait-on, alors que se
confirme - ce que ne savait pas encore Denis van Berchem - la
présence d'or, dans la région même ou Hérodote dit avoir vu
leurs mines ! (381) ; alors que les fouilles prouvent que les colons
pariens du VÔème siècle trouvèrent, à leur arrivée, une île déjà
exploitée (382). Sans douter non plus que les Phéniciens aient,
comme à Chypre, installé le culte de Melqart - et à ce titre le
règlement sacrificiel découvert en 1913 est, effectivement assez
probant ! (383) - nous ne sommes pas persuadés qu'il faille voir
dans l'Héraclès thasien le seul Héraclès-Melqart. Denis van
Berchem, d'ailleurs, lorsqu'il oppose les Grandes Héracléia - de
tradition hellénique - aux Sôtéria - qui perpétueraient les rites
phéniciens - n'apporte-t-il pas, sans le dire bien sûr, des
arguments à ceux qui, comme Jean Pouilloux, restent persuadés
que le héros grec, le fils d'Alcmène, était, lui aussi, en honneur à
Thasos (384), et que dans Ille, comme à Sicyone, c'est bien un
double culte qui était rendu à Héraclès (385). Une fois de plus le
témoignage de Pausanias est capital, qui, à propos d'une statue de
bronze d'Héraclès consacrée par les Thasiens à Olympie rapporte:
"J'ai entendu dire que les Thasiens vénèrent le même
Héraclès que les Tyriens ; mais, par la suite, à partir du moment
où ils furent complètement hellénisés, ils ont adopté l'usage de
rendre aussi un culte à Héraclès fils d'Amphitryon" (386).
De ce double culte témoigne la présence de rituels
différents, correspondant vraisemblablement à des fêtes
différentes, mais, au moment où nous pouvons les saisir (387),
on peut se demander si ces cultes restent parfaitement
161

individualisés : il est frappant, par exemple, que l'Héraclès dit


phénicien ne soit pas connu sous le nom de Melqart (comme à
Chypre, à Gadès ou à Lixos), mais "naturalisé" par l'épithète
"thasios"; frappant encore que son culte ne soit pas célébré par un
collège professionnel de prêtres comme à Gadès ou Thasos, mais
par un seul magistrat (388). Il reste que l'épithète "thasios",
précisément, confère à Héraclès un caractère poliade qu'il ne
possède pas d'ailleurs et qui pourrait trouver une explication, si
l'on admet qu'il a hérité des fonctions de Melqart, le maître de la
cité.
Dans de telles conditions comment attribuer avec certitude,
au héros ou au dieu, l'Héracléion de Thasos (389) ? Il n'est pas
interdit de penser, d'ailleurs, que dans la région de l'agora, près
de ce "passage des théores" où fut affiché le règlement relatif au
culte d'Héraclès (390), des fouilles ultérieures ne mettront pas au
jour un nouveau sanctuaire d'Héraclès (391) ? Si nous avons
ainsi tenu à comparer le dispositif du seul Héracléion jusque là
découvert à Thasos à ceux qui furent, sans contestation possible
des lieux de culte à Melqart, c'est, certes, en raison des
rapprochements possibles, tant dans l'apparence que dans la
fonction des lieux, mais en gardant à l'esprit les difficultés d'une
telle interprétation (392).
Nous resterons donc prudents, en ce qui concerne le
sanctuaire thasien, mais pouvons en revanche affirmer que les
sanctuaires occidentaux à Héraclès-Melqart portent bien la marque
de l'origine orientale d'un culte qui fut celui de Melqart avant
d'être celui du dieu syncrétique auquel ils sont dédiés (393).

2 - En ce qui concerne Melqart.

Ce qu'apprend l'archéologie du sanctuaire chypriote peut


paraître, dans ce domaine également, du plus haut intérêt. Melqart
apparaît, à Kition, comme le dieu mâle, parèdre d'abord
évanescent puis dominant, d'une grande déesse de la fertilité,
manifestement Astarté, ce qui, en aval, éclaire, soulignons-le ici,
mais nous y reviendrons, ses rapports avec l'Aphrodite d'Eryx
(394). Faut-il envisager ces rapports comme étant déjà résiduels ?
(Le fils dans la triade primitive étant susceptible de se transformer
facilement en parèdre (à la fois fils et amant) d'un couple
ultérieur)? La tradition a, nous l'avons vu, conservé le souvenir
d'un Héraclès phénicien donné comme fils de Zeus (identifié avec
Ba'al) et Astérie (Astarté) et tant Victor Bérard, qu'Henri Seyrig
voyaient en Melqart, effectivement, un dieu fils du panthéon
phénicien dans le cadre d'une triade qu'attesteraient encore les
162

cultes d'Oumm el' Ahmed non loin de Tyr (395). On aurait ainsi,
dans l'archéologie et l'épigraphie de la cité chypriote, la
confirmation d'une tradition jusque là attestée seulement à
l'époque hellénistique ; c'est peut-être le décalage chronologique
qui, à l'époque des syncrétismes, aurait attribué à Ba'al le rôle du
dieu-père de la triade...
Les textes de Kition, eux, mentionnent Mikal. Le culte de
Mikal est connu à Chypre, où ce dieu est parfois assimilé à
Reshef. Le temple d'Idalion a livré plusieurs dédicaces à
Reshef-Mikal et, en particulier, la célèbre inscription bilingue qui
a permis le déchiffrement de l'écriture chypriote (396) et si,
comme le pense René Dussaud, Reshef était à Chypre considéré
comme le père de Melqart (397), le système apparaîtrait assez
cohérent. C'est hélas sans aucune preuve qu'est avancée
l'hypothèse. Reshef et Melqart, parfois associés dans les cultes
hellénistiques, semblent plus volontiers liés par des rapports
d'équivalence que par de telles relations de parenté (398) et rien,
en définitive, n'atteste avec certitude de l'existence d'une triade à
Kition. Il faut, au contraire, reconnaître que, comme le
remarquent ailleurs les historiens de la religion phénicienne, c'est,
une fois de plus, un couple divin qui paraît régner sur le
sanctuaire de Bamboula et un couple divin dont l'élément le plus
ancien, si l'on en juge par l'archéologie, le plus durable, encore,
si l'on admet que l'inscription relative au sanctuaire d'Astarté s'y
rapporte, est bien une divinité féminine (399).
Et il nous semble que - plus que sa place au sein d'une
éventuelle triade - c'est le rôle joué par Melqart auprès de cette
déesse qui doit retenir l'attention. Or, à cet égard les nouvelles
découvertes d'Ebla (400) sont du plus haut intérêt, qui permettent
de penser que l'archétype de Melqart, le roi de Tyr, pourrait
avoir été le Malik de la ville proto-syrienne (401). Non seulement
le roi de la cité y serait un malikum, la reine une maliktum (402),
mais de nombreux noms théophores : en -na -Ma -lik, en -si -ma
-lik, eb-du-Malik, ip-hur-Ma-lik (403) - y feraient référence à un
dieu Malik... Ainsi, par l'intermédiaire des marchands d'Ebla
dont nous savons que très tôt ils fréquentèrent Ille du cuivre, les
Chypriotes auraient pu se familiariser avec ce "Seigneur" d'une
ville qui n'était encore ni Tyr, ni Kition, avec ce dieu qui n'était
pas encore Melqart (404), avec ce roi divin qui, comme Héraclès,
tient à la fois et des nommes et des dieux (405).
163

3 - Un milieu éminemment favorable au


syncrétisme religieux.

Chypre, lieu de rencontre dès sa plus lointaine histoire,


c'est, me paraît-il, la leçon essentielle de l'archéologie dans l'île
du cuivre. C'est, en effet, ce poids d'un passé foisonnant de
traditions qui explique la richesse de son panthéon, qui rend
compte de la complexité - et peut-être aussi de la plasticité - de ses
dieux. Enfin - et il semble bien que, dans le cas de Melqart, ce ne
soit pas une figure de style - c'est cette histoire faite de
rencontres, voire de dominations successives, qui a,
progressivement, donné aux dieux leurs visages définitifs...
Civilisations du Moyen-Orient, civilisations égéennes, l'ancienne
Kition, celle du Bronze récent, en est, nous l'avons vu, héritière.
Si l'on en juge par les objets égyptiens retrouvés dans ses tombes
des XI Vème et XlIIème siècles, le commerce entretenu avec
l'Egypte devait être considérable également... Que ce commerce
ait apporté autre chose que des objets d'usage, la représentation
en ivoire du dieu Bès, trouvée dans l'un des temples fouillés par
Vassos Karageorghis en témoigne (406), de même que ces
chapiteaux à figures hathoriques encore imités au Vlème siècle,
puisqu'on les trouve en nombre dans l'autel-foyer de
Kition-Bamboula (407).
Ce jeu des influences multiples on le trouve à Chypre - et à
Kition comme dans la plupart des centres urbains du Bronze
récent - dès avant l'arrivée des Phéniciens. Mais Kition est
précisément la ville la plus importante de l'île et les dieux de Tyr
s'y installent. Melqart, le "Seigneur de la ville", est là, déjà, sans
aucun doute, proche d'Astarté comme dans la métropole où
Hiram reconstruit en même temps leur temple.
Certes, pour une haute époque, on ne retrouve pas son
image. Lacune provisoire peut-être... à moins que, comme tant de
dieux sémitiques, le maître de Tyr ne tolère pas d'être
représenté... hypothèse d'autant plus crédible qu'elle est affirmée
pour son homologue de Gadès tant par Silius Italicus (408) que
par Philostrate (409). Les premières représentations, d'ailleurs,
portent la marque de l'étranger : le Moyen-Orient, l'Egypte, mais
encore l'Assyrie (présente à Chypre dès la conquête de Sargon II
en 709) s'y rencontreraient pour façonner un dieu, jusque là sans
visage...
Les influences grecques bientôt seront décisives. Une
tombe de la nécropole royale de Salamine prouve qu'existaient
des contacts étroits dès le VlIIème siècle : trente-quatre vases
grecs d'époque géométrique y ont été découverts, ce qui est
164

exceptionnel. Il est vrai que la défunte - incinérée alors que son


mari était inhumé - était très probablement d'origine grecque !
(410). Commerce donc, mariages chypro-grecs, les raisons de
connaître l'Héraclès grec à Chypre ne manquent pas : au Vlème
siècle des artistes chypriotes, influencés par la glyptique grecque,
gravent les travaux d'Héraclès (et parfois de Thésée, portant,
comme le fils d'Amphitryon, massue et peau du lion) sur une
série d'intailles, qui, par certains détails (exergue hachuré de type
phénicien, ankh à l'égyptienne) participent aussi de la tradition
orientale (411). Les exploits d'Héraclès y sont donc connus très
tôt, et en particulier le plus lointain d'entre eux : la lutte contre
Géryon pour les boeufs d'Erythie. On connaît bien la plaque
gravée de la collection Cesnola sur laquelle le troupeau de Géryon
tient encore tant de place (412) ; on connaît moins les
représentations du monstre tricéphale retrouvées à Chypre.
Guerrier aux six jambes, aux trois boucliers, Géryon, sur l'une
d'entre elles, offre la représentation des travaux d'Héraclès : sur
la tunique, la lutte contre le lion ; sur les boucliers, la lutte contre
un centaure, l'enlèvement des Cercopes, auxquels se mêle, là
encore, un exploit discordant : la décapitation de la méduse (413).
Enfin, Véronique Tatton-Brown a récemment attiré l'attention sur
une terre cuite du British Muséum (414): Géryon au triple buste et
casqué menace un ennemi (Héraclès ?) d'un même mouvement de
ses trois bras, probablement armés d'une lance aujourd'hui
disparue ; un seul bouclier subsiste, mais l'arrachement des deux
autres est très perceptible. Les éléments de l'armure et le casque
conique ("funnel shaped") étudiés par l'archéologue lui
permettent de confirmer la date traditionnellement donnée à cette
sculpture, le milieu du Vlème siècle apparaissant toutefois comme
un terminus ante quem, dans la mesure où les traits du visage (les
grands yeux en demi-lune ; le nez proéminent, dans une face
presque triangulaire) sont nettement caractéristiques des figures
du style proto-chypriote daté, quant à lui, du Vllème siècle.
Ainsi, les "travaux" d'Héraclès étaient-ils bien connus à
Chypre... peut-être même l'étaient-ils depuis fort longtemps s'il
est vrai, comme le suggère Vassos Karageorghis, que le combat
du héros contre l'hydre figure déjà sur un plat de fabrique "white
paintedr de la fin du Xleme siècle : deux personnages (il s'agirait
alors d'Héraclès et de Iolaos) armés, l'un d'un arc, l'autre d'un
poignard (ou d'une épée courte) attaquent un énorme serpent à
deux têtes et à deux queues, au milieu d'un bestiaire (oiseau et
animaux) dans lequel on pourrait tenter, peut-être, de retrouver
les autres fauves auxquels dut s'affronter le héros (voir figure
20-3) (415). Encore convient-il de noter que, lorsqu'elle est
165

représentée en Grèce (sur des fibules de bronze béotiennes du


VlIIème siècle, par exemple) (416), l'hydre n'est pas un serpent à
deux têtes, mais bien plutôt à sept (fig. 20-1) à l'image, dirait-on,
de ces représentations orientales connues par des sceaux
sumériens : c'est en effet un monstre à sept têtes que combat un
héros (?) sur une empreinte de Tell Asmar (fig. 20-4) : deux
d'ailleurs sont coupées et brandies triomphalement par le
vainqueur (417).
Il reste que ce document chypriote, découvert dans une
tombe de Paléopaphos, est pour nous d'une importance capitale :
qu'il témoigne de la présence à Chypre à la fin du second
millénaire d'un Héraclès achéen dont la légende serait déjà en
partie constituée, qu'il soit simplement inspiré d'une mythologie
orientale ayant pu concourir à la constitution de cette légende, il
donne Chypre, dans tous les cas, comme un lieu privilégié de la
rencontre entre l'Héraclès grec et ses homologues orientaux.
166

Figure 20 : Autour du combat contre l'hydre.

Plaque d'une fibule béotienne Détail d'une fibule béotienne


bronze - dernier quart du VlIIème siècle bronze - 2ème moitié du VlIIème siècle
Philadelphie University Muséum. Londres B.M.

D'après R. HAMPE et E. SIMON, Un


millénaire d'art grec, 1600-600, fig. 92
et 93, Fribourg 1980.

Héraclès, lolaos et l'Hydre à Chypre ?


Plat de "White painted I" Xlème siècle -
Diamètre 28 cm provenant de
Paléopaphos (Tombe 58 - n° 104) Musée
de Nicosie d'après KARAGEORGHIS,
Cyprus from the Stone Age to the
Romans, Londres, 1982, fig. 94.

Un modèle Oriental ?
Impression d'un sceau sumérien de Tell
Asmar (v. 2500), d'après G.R. Lévy,
The oriental origin of Herakles, JHS,
LIV, 1934, p. 40.
167

CONCLUSIONS

Notre enquête nous a ainsi emportée, bien loin de Gadès et


de Lixos, auprès de ces rivages phéniciens d'où partirent marins
et commerçants de Tyr, et avec eux, Yarchégète de leur peuple :
Melqart.
Il ne fait aucun doute, en effet, que la présence à Lixos et à
Gadès a
tyrien" d'un
entraîné
temple
la localisation
au dieu qu'on
près devait
de ces deux
appeler
cités,
"l'Héraclès
du jardin
des Hespérides et des pâturages de Géryon. C'est pourquoi nous
nous sommes efforcée d'en reconstituer avec précision le cadre
géographique, les données historiques et le contexte religieux...
Bref, l'ensemble des réalités qui ont pu fixer le mythe.
La toile de fond, telle qu'elle est peinte dans les plus
détaillées de nos sources, est celle d'un pays à la nature
généreuse... d'un pays où les fruits de la terre sont plus beaux,
plus désirables ; où le bétail qu'elle porte est plus fort, plus
exceptionnel... d'un pays, aussi, où la terre renferme
d'inépuisables richesses. C'est presque un pays de rêve,... il est
d'ailleurs aux confins de la terre habitée.
Peut-être est-ce tout ce qu'Hésiode en connaît ?
Mais, de ce pays de rêve, déjà les Phéniciens avaient fait
une réalité, et deux villes symbolisaient leur réussite, toutes deux
consacrées au dieu garant de leur succès, Melqart... Melqart,
qu'on trouve aussi à Kition, la ville aux trois fonderies, auprès
des
brillante"
mines (418)
de cuivre
commede Chypre,
Ille lointaine
à Thasos
de Géryon,
"la brumeuse"
en Sardaigne
ou "la
enfin, où l'on met au jour nombre de ces lingots de cuivre qui
firent la fortune de Chypre (419).. .Melqart que les Grecs
apprirent à connaître - cela ne fait aucun doute - sur les routes
commerciales que, pour les mêmes raisons, ils fréquentaient
aussi.
Où se fit la rencontre, nous demandions-nous ?
Au terme de notre étude, Chypre, l'île de cuivre, plus que
jamais nous paraît être ce creuset, où fut, au mieux, réalisée, la
condition indispensable à tout syncrétisme : une certaine
symbiose des populations. Carrefour de l'Orient, les influences
babyloniennes, hittites, assyriennes, très tôt s'y exercèrent ; relais
de l'Occident, ses rapports avec la Crète, puis avec le monde
mycénien sont désormais bien connus et il est manifeste qu'à
l'âge du Bronze récent, des Achéens s'y installèrent. Ils furent,
on le sait, suivis de peu par les Phéniciens ; l'influence grecque
168

enfin y laissa une forte empreinte - on en juge par l'art chypriote -


dès l'âge archaïque.
Condition nécessaire encore : la forte présence de Melqart
dans les villes phéniciennes de l'île et, tout particulièrement à
Kition, la plus puissante sans doute d'entre eues, puisqu'elle fut
très tôt transformée en royaume (420) et qu'il lui arriva de
dominer Idalion (421). Or Melqart est, ici comme à Tyr, le
Seigneur de la ville, le garant de ses entreprises, et le dynamisme
même de la cité qu'il protège nous paraît être un facteur essentiel,
tant il est vrai que les syncrétismes sont rarement spontanés,
mais, bien au contraire, dépendent "surtout de la volonté
centralisatrice d'un clergé conscient, s'appuyant sur un pouvoir
politique fort" (422).
Enfin, nous l'avons vu, l'Héraclès grec semble avoir été
bien connu dans l'île, et ce jusque dans le détail de sa légende,
comme en témoignent les multiples représentations du rapt des
troupeaux de Géryon ou du monstre triple lui-même !
Et il convient, je crois, de souligner cette familiarité des
Chypriotes avec le plus occidental des "travaux" d'Héraclès.
L'explication la plus simple prend en compte, bien sûr, le rôle du
commerce phénicien à Gadès où très tôt paraît s'être fixée la
légende, elle prend en compte également la présence de Kition
elle-même en Occident, en ces lieux où règne le souvenir
d'Héraclès, en Sardaigne, en particulier, où l'inscription de Nora
mentionne, dès le IXème siècle, un temple érigé par des
Phéniciens de la ville chypriote (423).
Mais peut-être faut-il aussi redire le rôle ancien de Chypre
dans le commerce méditerranéen ? Rappeler sa présence dans les
mers occidentales à la fin de l'âge du Bronze, et ce rôle capital,
qu'on commence à pressentir (424), des Etéochypriotes, entre
l'expansion achéenne et celle des Phéniciens ?
Si l'on admet, en effet, que c'est à Chypre que Melqart a
rencontré Héraclès, ou plus exactement - car, pour ce qui est de la
rencontre, elle a pu se faire en bien des lieux - si c'est à Chypre
qu'on a décidé de les associer, voire de les confondre, il reste à
répondre à une question essentielle : De quel Héraclès s'agit-il ?
Lorsque, contrairement à l'usage sémitique - et fort
vraisemblablement sous l'influence des Grecs - on représente
volontiers le dieu de Kition dans son sanctuaire, c'est sous les
traits du héros grec qu'il apparaît (425) et chacun peut très
facilement reconnaître dans la massue et la peau du lion les
attributs du fils d'Alcmène : la tradition ne fait-elle pas de la lutte
contre le lion de Némée le premier des travaux d'Héraclès ?
n'attribue-t-elle pas l'invention de la massue à Pisandre de
169

Rhodes ou à Stésichore ? (426).


Une chose, en tout cas, est certaine, contrairement à ce
qu'on a cru longtemps, le type divin connu à Chypre ne provient
pas de Tyr : dans la ville phénicienne, Melqart n'apparaît sous les
traits d'Héraclès à la massue que sur les monnaies de la fin du
second siècle avant notre ère (427) ; auparavant il semble bien que
le dieu tyrien n'ait emprunté que son arc au héros grec, et ce
depuis le Vème siècle seulement (428). Les modèles donc sont
ailleurs. La Grèce certes, mais laquelle ? et pas seulement la
Grèce!
Contrairement aux représentations contemporaines de la
céramique grecque (429), ou même à d'autres images retrouvées
dans l'Ue (430), l'Héraclès "Chypriote" est, en effet, un dieu
jeune et imberbe, un dieu plus proche, comme le fait remarquer
M. Dunand, du Shadrafa de la Stèle d'Amrith (431) ou du Reshef
de Ras Shamra que du dieu barbu de la stèle deBreidj, conservée
au musée d'Alep et qu'une inscription désigne expressément
comme
god" et étant
il nous
Melqart
a semblé
! (432).
qu'une
? estétude
le dieu
approfondie
victorieux, de
le "smiting
ce type
plastique pouvait apporter quelque lumière dans ce difficile
problème du syncrétisme d'Héraclès/Melqart ainsi traduit dans
l'iconographie plus d'un siècle avant qu'Hérodote ne l'atteste
formellement (433).
Dieu au lion, dieu victorieux, dieu redoutable. C'est aussi
ce qu'est Sandas, si souvent invoqué avec les "violents", les
brutaux", "ceux qui sont revêtus de robes sanglantes", (434),
Sandas le Cilicien que deux textes grecs identifient avec Héraclès
(435) ; c'est encore ce qu'est Nergal, en Babylonie "le dieu de la
guerre, de la peste et de la chasse aux grands fauves" (436), qui
fut, lui aussi, assimilé à Héraclès par les Grecs... Et il est permis
de se demander si cet Héraclès est bien le héros, fils d'Alcmène,
ou s'il n'est pas plutôt une figure plus ancienne de leur panthéon
ou de leur mythologie, plus conforme, en tout cas, aux modèles
orientaux qui lui seront proposés, une figure qui pourrait bien
n'être pas tout à fait oubliée d'Homère (437) et que parfois
retrouve la tradition postérieure : celle du héros terrible des
Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, par exemple (438).
170

Fig. 21 : l'Héraclès chypriote et l'Héraclès d'Amrith


(photos 1971)

Héraclès d'AnaiÎk, favissa, n° 225 Amrith./avwsa, n° 229

Illustration non autorisée à la diffusion


Illustration non autorisée à la diffusion

Héraclès 641.
171

NOTES DE LA PREMIERE PARTIE

1 - En l'an 943. Ce texte de MASOUDI est emprunté à l'article de R.


REBUFFAT, Bronzes antiques d'Hercule à Tanger et Azila, Antiquités
Africaines, V, 1971, pp. 179-191. L'auteur utilise, pour son étude, des
textes portugais du XVIème siècle (en particulier de V. FERNANDEZ)
dont bien des thèmes paraissent empruntés à la tradition arabe. C'est
d'ailleurs un Héraclès protecteur des navigateurs que paraissent
connaître les géographes arabes qui croient à l'existence d'un colosse de
bronze qui, aux Açores, aurait indiqué leur route aux voyageurs : cf. R.
HENNIG, Eine arabische Umdeutung der hellcnischen Sage von den
Saiilen des Herakles, AKG, XXVI, 1935, pp. 337-341 ; 1936, pp.
337-341. De ce texte arabe on rapprochera le Roman du fort Hercules
de Raoul Le Fèvre, chapelain de Philippe le Bon, qui se représente les
colonnes comme des "Hercules" dont l'un tiendrait une pancarte :
"Ne passe oultre pour quérir terre,
Ne pour loingz royaulmes conquerre.
Plus en Occident t'en yras
Et moins de terre trouveras",
cité par M.R. JUNG, Hercule dans la littérature française au XVIème
siècle, Paris, 1966.
2 - DIODORE DE SICILE, IV, 18, 4 et 5.
3 - APOLLODORE, II, 106-108.
4 - On se reportera à notre prologue.
5 - J. CARCOPINO, op. cit., p. 69.
6 - J. CARCOPINO, ibid, p. 69. Nous reviendrons plus tard sur les
localisations successives du mythe ; cf., à ce sujet, WILAMOWITZ,
Euripides Herakles, pp. 303-309 (v. 394) et plus récemment J.
DES ANGES, op. cit., qui, à propos du périple d'Hannon, parle du
"transfert vers l'Atlantique de données concernant la Tripolitaine, la
Petite Syrte et l'arrière-pays saharien" (pp. 80-81).
7- APOLLONIOS DE RHODES, Les Argonautiques, IV, 1460 sq.
CLAUDIEN, Eloge de Stilichon, 1, 252, cite encore "Le Triton voisin
des jardins Hespérides".
8 - HÉCATÉE, F. Gr. Hist., 1 F 26. (ARRIEN, Anabase, II, 16, 5).
9 - Cf. G. VANOTTI, Gerione in Aristote 830 a, Mir. ausc, 133, dans
Epigraphica,XXXlX, 1977, pp. 161-168.
10 - Cf. l'essai de reconstitution de la carte ionienne de J.O. THOMSON,
Everyman's classical atlas, Londres et New York, 1961, carte n°l. Les
croquis se trouvent déjà avec de plus amples explications dans History
of ancient geography, Cambridge, 1948, fig. 11 p. 99 et 10 p. 97 du
172

même auteur. On se reportera aussi à notre fig. 1.


11 - Sur la genèse de cette carte voir P. LÉVEQUE et P.
VIDAL-NAQUET, Clisthène l'Athénien, Paris, 2ème éd., 1983, chap.
V et cartes p. 79 et 81 et encore E.H. BUNBURY, A History of
ancient Geography, 2ème éd., 1959 ; P. PÉDECH^e Géographie des
Grecs, Paris 1976 ; St. GSELL, Connaissances géographiques des
Grecs sur les côtes africaines de l'océan, dans Mémorial Henri Basset,
L L, 1928 pp. 293-312, repris dans Etudes sur l'Afrique antique,
Scripta Varia, Lille 1981. Enfin, pour l'étude des textes littéraires on
peut se reporter désormais à l'étude de J. DES ANGES, Recherches sur
l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique, Paris/Rome
1978.
12 - HOMERE, Iliade, XVffl, 606. 607. 'e? ? '?t??e? p?taµ??? µ??a
aOevoç ??ea???? a?t??a pa? p?µ?t?? s??e?? p??a
p???t??? . Cette représentation de la "force puissante" du "fleuve
Océan" est particulièrement intéressante ; on la trouve, en effet, dans la
description du bouclier qu'Héphaïstos forge pour Achille, à l'extrême
bord de ce bouclier, autour donc de ce microcosme qu'avait voulu y
figurer le dieu "aux savants pensers".
13 - HOMERE, Odyssée, ??, 1-2.
14 - R. DION, Tartessos, l'Océan homérique et les travaux d'Hercule, R H. ,
22A. 1960, pp. 27-44.
15 - Le fleuve qui revient vers sa source" dit Ylliade, XVIII, 399 :
???????? ??ea????. C'est une idée sans doute semblable qui est
exprimée dans YOdyssée, XX, 65 (où ces "bords où l'Océan reflue"
sont, bien entendu, le séjour des morts).
16 - HÉSIODE, Théogonie, 242, 292 ; cf. aussi 265.
17 - HÉSIODE, Théogonie, 776 ; 787-790.
18 - HÉRODOTE, Histoires, II, 23 : "Je ne connais pas, quant à moi,
l'existence d'un fleuve Océan ; Homère, je pense, ou quelqu'un des
poètes précédents, a inventé ce nom et l'a introduit dans la poésie". Cf.
aussi m, 115 et IV, 126.
19 - PLINE L'ANCIEN, Histoire Naturelle, V, 2.
20 - PLINE Histoire Naturelle, V, 3-5 ; cf. aussi PLINE ibid., XLX, 63 ;
cependant PLINE connaît lui aussi, la version divergente situant en
Cyrénaïque le jardin des Hespérides : cf. XLX, 4 1 ; V, 5.
21 - Il pourrait s'agir d'un périple ancien considéré comme le premier
périple de la Mer Extérieure : celui d'APELLAS ou d'OPHELAS dont
le souvenir, est conservé, au Bas-Empire, par MARCIEN
D'HÉRACLÈS. La description faisait une grande place à Gadès, Lixos,
aux Iles des Bienheureux, donc à la légende d'Héraclès. Cf. J. SCHOO,
Herakles im fernen Westen der alten Welt dans Mnemosyne, m, 7, 1,
1939, pp. 1-24. Cf. aussi J. DESANGES, op. cit., pp. 4-5.
173

22 - STRABON, XVII, 3, 3.
23 - STRABON, III, 2, 13.
24 - F. LASSERRE, Strabon, II, Les Belles lettres, 1966, p. 49, note 2,
remarque que la forme ???se?a - une forme poétique- et la place
insolite de l'adjectif dans la phrase "pourrait signaler une citation",
citation qu'il semble chercher dans la poésie épique du Vllème siècle
ou chez STÉSICHORE, donc chez les poètes "post-homériques" au
sens étroit du terme. Mais, dit-il, "STRABON ne paraît pas avoir ici
de référence précise à l'esprit". On sait, en effet, que les exploits
d'Héraclès avaient été chantés par les poètes épiques, et on connaît
l'existence d'une Prise d'Oechalia et d'une Héraclée attribuées à
CRÉOPHILE DE SAMOS (A. et M. CROISET, Histoire de la
littérature grecque, I, pp. 453-454 ; WILAMOWTTZ, op. cit., I, p.
313 ; DURRBACH, loc. cit., p. 81), d'une autre Héraclée, oeuvre du
Spartiate CINAETHON (Scholie à Apollonios, I, 1357), d'une
troisième, composée par le rhodien PISANDRE, soit au Vllème siècle
(A. et M. CROISET, op. cit., I, pp. 456-457) soit au début du Vlème
siècle (WILAMOWITZ, op. cit., I, p. 309)... malheureusement toutes
ces oeuvres sont perdues et ne nous permettent pas de savoir si leurs
auteurs connaissaient cette localisation. Même incertitude quant à la
vaste composition de PANYASIS d'HALICARNASSE au Vème
siècle ; ce dont nous sommes certains, en revanche, c'est que, pour
MIMNERME au Vllème siècle (frg. 12 ; PL.G. II 4 p. 30) et même
STÉSICHORE (frg. 8 ; PL.G. II, 14 p. 209) les Hespérides habitent
encore la région imprécise où "le soleil chaque jour s'abîme dans les
flots". Pour une étude plus systématique et plus complète des sources
on se reportera à notre seconde partie (chapitre "retour aux sources").
25 - STRABON, IV, 1, 7, citation du Prométhée délivré dSSCHYLE (frg.
199 NAUCK, frg. 326 METTE). Selon F. LASSERRE, op. cit., p.
133, si STRABON a pris sa citation chez POSÉIDONIOS, ce que le
commentaire final semble indiquer, il est "probable" que celui-ci "la
tenait lui-même de TIMÉE ou d*ÉPHORE, voire dSPHORE au travers
de TIMEE". Cf. aussi DENYS d'HALICARNASSE, I, 41, 3 et
HYGIN De Astrol., II, 6 (METTE, 326, b et c).
26 - Cf. la citation du Prométhée délivré dSSCHYLE, conservée par le
PSEUDO-GALLEN et retenue par F. BENOIT, loc. cit., pp. 104-148 :
"Ne t'écarte point de ce chemin. Il te conduira d'abord dans une
contrée battue par Borée : prends garde que la violence de ce
vent ne t'enlève de terre".
27 - Noublions pas, cependant, que d'après PLINE (XXXVII, 32) Eschyle
aurait dit "que lÉridan se trouvait en Ibérie, c'est-à-dire en Espagne, et
qu'il s'appelait aussi le Rhône".
28 - Cf. par exemple, PINDARE, Isthmiques, IV, 87-93.
29 - POMPONIUS MÊLA, au 1er siècle, mentionne, lui aussi, la grotte
174

"consacrée à Hercule", la ville de Tinge, "ville très ancienne fondée à


ce qu'on dit, par Antée" et les deux monts Abyla et Calpé, nommés,
dit-il, les colonnes d'Hercule (1, 5).
30 - APOLLODORE, ?, 10 ; DIODORE, IV, 18 et PHILOSTRATE, Vie
d'Apollonios de Tyane, V, 1, rapportent la légende ; STRABON, dans
un très long passage, cherche à l'interpréter (??, 5, 5-6). On se
reportera à la note 169 du prologue pour les colonnes d'Atlas qui, dans
la mythologie grecque, précédèrent les colonnes d'Héraclès.
L'expression (cf. la même note) est, dès le Vlème siècle, suffisamment
liée à Héraclès pour être passée dans le vocabulaire courant Pour V.
BERARD (Les Phéniciens et l'Odyssée, 1902), notre source la plus
ancienne et la plus précise serait fournie par le périple d'Aviénus,
82-88 : "A l'endroit où la mer profonde sort de l'Océan pour venir en
se déroulant former notre Méditerranée, se trouve la mer atlantique. Là,
sont les colonnes de l'infatigable Hercule, Abyla et Calpé, Calpé sur la
rive gauche, Abyla voisine de la Libye". L'Ora Manama est-elle,
comme la Descriptio Orbis, la traduction ou la paraphrase d'un périple
du Vlème siècle, périple généralement considéré comme marseillais,
parfois comme carthaginois ? Est-elle au contraire l'oeuvre personnelle
d' AVENUS "qui le dit formellement et assemble des renseignements
d'origine multiple, colligés avec un parti-pris d'archaïsme" (A.
BERTHELOT, Les Ligures, RA, 1933, 1, p. 115 et note 1 et
FESTUS AVIÉNUS. Ora maritima, Paris, 1934). A. SCHULTEN et
P. BOSCH GIMPERA (Fontes Hispaniae Antiquae, Barcelone, 1955)
ont, semble-t-il, fait accepter l'idée d'un vieux périple massaliote,
remontant à la première moitié du Vlème siècle, caché dans le texte
d'Aviénus. Les références à Himilcon qui avaient pu faire penser à un
texte carthaginois (A. HERRMANN, Die Erdkarte der Urbibel mit
eine Anhang ûber Tartessos und die Etruskerfragt, 1931, p. 766 sq.) ne
seraient qu'interpolées, ainsi qu'un long fragment du périple attique
dliuctémon se rapportant à l'époque de Périclès. Dans ces conditions,
on peut certes admettre la mention des colonnes d'Hercule, on peut
aussi douter de la précision géographique : Calpé sur la rive gauche
(Gibraltar), Abyla voisine de la Libye (Le Mont Acho ou le mont aux
Singes voir infra p. 103 et note 88). Sur ce sujet, voir encore R.
DION, Géographie historique de la France, Annuaire du Collège de
France, 59, 1959, pp. 504-508 ; M. ALMAGRO et A. GARCIA Y
BELLIDO, in R. MENENDEZ PIDAL, Historia de Espana, 1, 2, 2e
éd., pp. 540-550.
31 - Nous reviendrons en détail dans notre quatrième partie sur le problème
de la localisation et noterons simplement ici que, pour gagner le pays
de Géryon, Héraclès emprunte au soleil sa coupe d'or ; cf.
APOLLODORE, ?, 10, qui semble bien, encore une fois, avoir suivi
PHÉRÉCYDE (apud ATHÉNÉE, XI, 470). On remarquera encore
175

qu'Erythie, est aussi pour HESIODE, l'une des Hespérides, d'après


SERVIUS, Commentaire de l'Enéide, IV, 484, frg. 270 R.
32 - D'après STRABON, III, 2, 1 1 . (Frg. 7 de PAGE).
33 - STRABON, III, 5, 4 (F Gr Hist 3F 18b) ; cf. ausi FESTUS
AVIÉNUS, Ora Maritima, 309-312.
34 - STRABON, III, 5, 4 ; les auteurs en question seraient ÉPHORE
(FHG, I, frg. 40 p. 244 = F. Gr. Hist, 70 F 129) à qui l'on devrait la
citation de PHÉRÉCYDE (F.Gr.Hist, 3 F 18b) et celle de
PHILISTIDES (F.Gr.Hist, 11 F3). Cf. encore PLINE, Histoire
Naturelle, IV, 120 . J. CARCOPINO, op. cit., p. 66, attribue à tort
les deux traditions que Strabon, on le voit, oppose, au même
Phérécyde.
35 - HÉRODOTE, IV, 8.
36 - SCYMNOS, 150-162.
37 - PLINE, Histoire Naturelle, IV, 22, 120 (Loeb): "ab eo latere, quo
Hispaniam spectat, passibusfere C altéra insula est M longa passus
M. lata, in qua prius oppidum Gadiumfuit ; ... Vocatur ab Ephoro et
Philistide, Erythea... in hac Geryones habitasse a quibusdam
existimantur, quorum armenta Hercules abduxerit". Cf. aussi,
POMPONIUS MÊLA, III, 6.
38 - Dans notre seconde partie.
39 - Cf. A. SCHULTEN, La geste d'Héraclès, in Tartessos, Contribuciôn a
la historia mas antigua de Occidente, Madrid, 1924 ; et id. Die
Griechen in Spanien, in RhM , LXXXV, 1936, p. 302.
40 - P. LAVIOSA-???????,// Mediterraneo, l'Europa, L'Italia durante
la preistoria, Enc. Classica, III, X, II, 1964, pp. 97-384.
41 - A. GARCIA Y BELLIDO, AEA, XIV, 1940, XIV, 1940-41, p. 115
cl Historia Mundi, III, p. 352.
42 - H. ROLLAND, A propos de Saint Biaise., REA, LI, 1949, p. 84.
43 - On se souviendra du "doute méthodique" prôné naguère par J.P.
MOREL, (Les Phocéens en Occident, certitudes et Hypothèses,?/',
1966, pp.378-420), quant à la colonisation phocéenne à Tartessos, ou,
d'une façon plus générale, à la présence ancienne des Rhodiens et des
Phocéens dans les mers occidentales. L'aventure du Samien Colaios
rapportée par Hérodote (V, 152) témoigne peut-être du rôle important
joué par les Samiens" associés à l'activité commerciale des Phocéens"
(F. VILLARD, La céramique grecque de Marseille, Essai d'histoire
économique, Paris, 1960, p. 56 et 72), mais, malgré les dates hautes
proposées par A. SCHULTEN, (op. cit., p. 45), S. MAZZARINO
(Fra Oriente e Occidente, Florence, 1947, p. 117) et A. GARCIA Y
BELLIDO (Hispania Graeca, I, pp. 115 et 130), il reste généralement
daté des environs de 630 (cf. J.P. MOREL, loc. cit., p. 390 et note 43
de la même page). Il est douteux que les Grecs aient eu une
connaissance directe de l'Espagne avant le dernier tiers du VUème siècle
176

et, si leur présence dans la région de Tartessos est aujourd'hui prouvée


par la trouvaille d'un casque corinthien de bronze de la fin du Vllème
siècle sur les rive du Guadalete, dans la province de Cadix, il est bien
certain que cette présence est postérieure à l'époque d'Hésiode. Le Vème
Symposium International de Prehistoria (Jerez 1968) a d'ailleurs
montré combien les découvertes archéologiques récentes invitaient à la
prudence, en ce qui concerne l'expansion grecque en Espagne ; combien
au contraire elles prouvaient l'importance des contacts avec les
Phéniciens (J. MALUQUER, Nueves orientaciones en al problema de
Tartessos : Tartessos y sus problemas, Barcelone 1969). Les grands
gagnants de ce colloque, écrivait J.P. MOREL (Les Phocéens en
Extrême Occident vus depuis Tartessos, PP, XXV, 1970, pp.
285-289) furent les Tartessiens eux-mêmes et les Phénico-Puniques
(pp. 286). On se reportera enfin à l'étude bibliographique récente de P.
ROUILLARD, Phéniciens, Grecs et Puniques, Histoire et archéologie
de la Péninsule Ibérique antique, REA, 81, 1979, pp. 116-123.
44 - STRABON, III, 5, 4. F. LASSERRE, op. cit., p. 200 note 7 cite
E.H.F. Meyer, Botanische ErlaUterunfen, 10 sq., selon qui "l'herbe en
question pourrait être une variété de genêt très abondante à Cadix, le
Spartium monospermum, la rétama des Espagnols. Dira-t-on ????. DE
MONTHERLANT, encore, dans Les Bestiaires, chante "l'herbe grasse"
au vert profond et presque sombre de ces prairies du Guadalquivir, de
ces "marais nourriciers de bêtes sauvages (il s'agit bien sûr des
taureaux !) et qui ne s'arrêtent que dans la mer" (p. 40 et 74, éd. 1954,
Paris). ,
45- STRABON, III, V, 10. POSEIDONIOS, qu'il cite souvent,
connaissait bien le pays puisqu'il avait, vers 90 av. J.-c., séjourné un
mois à Gadès retenu par les vents d'Est
46 - A. GARCIA Y BELLIDO, locosae Gades, Princeladas para un Cuadro
sobre Cadiz en la Antiguedad, BRAH, CXXIX, Juillet-Septembre
1951, pp. 73-122. Cet arbre produit en effet une résine rose appelée
"sang de dragonnier". Il serait originaire des Canaries où il reste assez
répandu.
47 - PHILOSTRATE, Vie d'Apollonios de Tyane, V, 5.
48- PLINE, Histoire Naturelle, DC,3,4.
49 - Une coudée et quatre doigts équivalent à 46 et 8 cm.
50 - HÉRODOTE, IV, 191.
51- STRABON, XVII, 4.
52 - PLINE, Histoire Naturelle, XHJ, 91.
53 - PLINE, Histoire Naturelle, V, 14.
54 - PLINE, Histoire Naturelle, ?G?, 63.
55 - PLINE, Histoire Naturelle, V, 6. Même témoignage chez
POMPONIUS MÊLA, III, X : les céréales poussent, même si on ne
les sème pas. Reconnaissons que le jardin des Hespérides tel que le
177

décrit le Pseudo-Scylax (Périples libyques, 7) n'est pas moins


luxuriant. "Il est couvert de l'ombre des arbres entrelacés aussi serrés
que possible. Ces arbres sont le lotos, des pommiers de toutes sortes,
des grenadiers, des poiriers, des arbousiers, des mûriers, des vignes, des
myrtes, des lauriers, du lierre, des oliviers, des oléastres, des
amandiers, des noyers" (91 F 108 H). Or ce jardin est situé près de
Cyrène. Sur le périple du Pseudo-Scylax voir J. DES ANGES, op. cit.,
pp. 404-415.
56 - HÉSIODE, Théogonie, 294. Mais on aurait tort d'oublier que G
??? est aussi ce qui rend invisible, que c'est, en particulier, ce qui
caractérise Hadès. Cf. à ce sujet, J.BAYET Hercule funéraire, MEFR,
XXXDC, 1921-22, pp. 219-266 et XL, 1923 pp. 18-102 ; cf. aussi L.
GERNET, La Cité future et le pays des morts, REG., 46, 1933 pp.
293-310, ou Anthropologie de la Grèce antique, Paris, 1968, pp.
149-150 et note 67.
57 - Cf. JUBA, apud ATHENEE, III, 83, b (FHG., III frg. 24 p. 472 ou F.
Gr. Hist, 275 F 6). Cf. aussi ANTIPHANE, frg. 58.
58 - Un épi de blé figure déjà sur des monnaies à légende punique, cf. St.
GSELL, Histoire de l'Afrique du Nord, II, p. 13.
59 - Cf. Th. REINACH, La tête d^che au musée du Louvre, REG, 1898,
p. 55 : et Revue Celtique, XV, p. 209.
60 - Cf. supra, note 32, STRABON III, 2, 1 1 ou Frg. 7 de PAGE.
61- STRABON III, 2, 14. Mais peut-on dire, comme le fait R.
THOUVENOT, Essai sur la province romaine de Bétique, 1940, p. 63
qu'ANACREON "mieux informé (que Stésichore) vante la longévité de
ce roi tartessien, qu'Hérodote appellera Arganthonios" ?
62 - HÉRODOTE, IV, 152.
63 - HÉRODOTE, 1, 163. On situe généralement le règne de cet "homme
de l'argent" dans les années 630/620 à 550-540. Cf. JP. MOREL, loc.
cit., p. 391 et note 4. Pour DIXON, The Iberians ofSpain, (p. 28) il
ne s'agirait pas d'un seul roi, mais d'une dynastie favorable aux Grecs
et pour T.J. DUNBABIN, The western Greeks, p. 399, ce règne
symboliserait seulement la période des contacts entre les Grecs et le
pays de Tartessos. Pour P. BOSCH-GIMPERA (Phéniciens et Grecs
dans l'Extrême-Occident, La Nouvelle Clio, III, 1951, pp. 269-296)
les Tartessiens trouvèrent sans doute dans la présence grecque le
contrepoids nécessaire au monopole exercé dans le commerce par les
Phéniciens (p. 282), opinion réaffirmée par M. MALUQUER de
MOTES au Symposium de Jerez (Tartessos y sus Problemas,
Barcelone, 1969).
64 - DIODORE de SICILE, V, 35 1.
65 - DIODORE de SICILE, V, 35, 3.
66 - DIODORE de SICILE, V, 35, 4 et 5.
178

67 - STRABON ??, 2, 8-14.


68 - STRABON ??, 2, 8.
69 - POSÉIDONIOS (F.H.G., ??, frg. 48, p. 272 ou F.Gr. Hist., 87 F 47,
cité par STRABON III, 2, 9). La fable dont il est question est celle de
l'embrasement des Pyrénées (cf. aussi, DIODORE, V, 35). Sur ce
sujet, voir F. LASSERRE, op. cit., p. 190.
70 - Cf. un développement analogue chez DIODORE DE SICILE, V, 38,
4.
71 - FESTUS AVIÉNUS, Ora Maritima, 291-298 : "At mons paludem,
incumbit Argentarius, Sic a vetustis dictus ex specie sui : stanno iste
namque latera plurimo nitet, magisque in auras eminus lucem evomit,
quum sol ab igni celsa perculerit juga. Idem amnis autem fluctibus
stanni gravis. Ramenta volvit, invehitque moenibus, dives metallum".
EPHORE, au IVème siècle av. J. -C, avait une vision très
comparable, apud, PSEUDO-SCYMNOS, 165 et STEPHANE DE
BYZANCE, s.v. Tartessos :
"Elle s'appelle Tartessos, ville illustre arrosée par un fleuve qui
charrie d'énormes quantités d'étain, d'or et de cuivre...."
Cf. A. GARCIA Y BELLIDO, Tartessos, p. 252 et note 36.
72 - FESTUS AVIÉNUS, Ora Maritima, 1 13-1 16. Les îles Oestrymnides
sont probablement celles qui se trouvaient dans le golfe aujourd'hui
comblé de la Grande Brière. Aviénus ne dit rien ici des Cassitérides,
pourtant plus connues des Anciens (HERODOTE, III, 115,
DIODORE, V, 38 et surtout STRABON, ??, 5, 11). Sur le problème
de la localisation de ces îles (près de la Grande Bretagne ou de l'Ibérie)
cf. R. DION, Le problème des Cassitérides, Latomus, XI, 1952, pp.
306-314 et Les routes de l'étain, l'isthme gaulois et le carrefour de
Paris, Hommes et Mondes, 7, 1952, pp. 547-557 ; F. VILLARD La
Céramique grecque de Marseille, Paris, 1960, pp. 137-161 : R.
ETIENNE, Bordeaux Antique, Bordeaux, 1962, pp. 65-71. Cf.
surtout : J. RAMQN, Le problème des Cassitérides et les sources de
l'étain occidental depuis les temps protohistoriques jusqu'au début de
notre ère, Paris, 1965, et, en dernier lieu l'article méthodologique et
bibliographique de S. LEWUILLON, Polémiques et méthode, à propos
d'une question historique : pour des "îles Cassitérides", DHA, 6, 1980,
pp. 235-266.
73 - Cf. en particulier l'étude bibliographique de JP. MOREL, loc. cit., p.
390 et la deuxième édition de l'ouvrage de J.M. BLAZQUEZ,
Tartessos y los origines de la colonisaciôn fenicia en Occidente,
Salamanque, 1975, qui cependant étudie plutôt les témoignages de la
présence phénicienne à Tartessos. Cf. encore P. CINTAS, Manuel
d'archéologie punique, I, Paris, 1970 chap. III.
74 - J. CARCOPINO, op. cit., p. 53.
75 - J. CARCOPINO, ibid, p. 53. Pour cet auteur, c'est aussi la "passion
179

de l'or" qui expliquerait le périple d'Hannon, entrepris "pour assurer à


Carthage la maîtrise de l'or du Soudan" (p. 154) et c'est la petite île de
Cerné, dans la baie de Rio de Oro, qui aurait été le centre des
transactions.
76 - Cf. ARISTOTE, Météorologie, I, 12, 21 ; Liber inundationis Nili,
dans Les fragments d'Aristote édités par Didot, p. 214. Cités par J.
CARCOPINO, p. 54 et note 1 de la même page.
77- PLINE, Histoire Naturelle, V,9.
78 - VITRUVE, VIII, 2, 6.
79 - PTOLÉMÉE, IV, 6, 3.
80 - J. CARCOPINO, op. cit., p. 54 et note 7.
81 - M. PONSICH et M. TARRADELL, Garum et industries antiques de
salaison dans la Méditerranée occidentale, Bibliothèque et l'Ecole des
Hautes Etudes Hispaniques, XXXVI, Paris, 1965.
Cf. aussi M. TARRADELL, Lixus, Valence, 1959, et Historia de
Marruecos Punico, Tetouan, 1960.
82 - Dans un périple attribué à SCYLAX (Périples libyques, 7) et dont la
rédaction remonte probablement à la seconde moitié du IVème siècle,
l'auteur termine "par une description prolixe de la côte de Libye au delà
des colonnes d'Héraclès, qui juxtapose maladroitement des indications
empruntées à des sources diverses" (J. DESANGES, op. cit., p. 110)
et après avoir passé Lixos (et il est vrai Cerné) il mentionne "une
ville que les Phéniciens gagnent par voie de mer "dans laquelle on a
parfois cru reconnaître Lixos (une nouvelle fois) et les Ethiopiens "qui
font beaucoup de vin du produit de leurs vignes, un vin que les
Phéniciens emportent" (95 F 112 M) ; cf. J. DESANGES, (loc. cit.,
p. 414). Quelle que soit la valeur de cette identification il faut
remarquer que l'archéologie confirme l'intense activité agricole de la
région (M. PONSICH, Contribution à l'atlas archéologique du Maroc :
région de Lixus, BAM, VI, 1966, pp. 377-423) et que les monnaies
pré-romaines émises par la cité confirment et le rôle de la pêche
(thons) et celui de l'agriculture (grappes de raisin ou épis). Cf. L.
MULLER, Numismatique de l'Ancienne Afrique, ??, Copenhague,
1862, pp. 78-183 et suppl. 1874, pp. 69-81 ou J. MAZARD, Corpus
Nummorum Numidiae Mauretaniaeque, Paris, 1955, p. 191 et n° 138.
Cf. aussi H. BESNIER, La géographie économique du Maroc dans
l'Antiquité, Archives marocaines, Paris, 1906. F. VILLARD,
Céramique grecque du Maroc, BAM, IV, 1960, pp. 1-26 remarque
d'ailleurs que, si les amphores à vin forment l'essentiel des
importations de Mogador au Vllème siècle, elles sont, au contraire,
très rares à Lixos.
83- HÉRODOTE, ??, 116.
84 - Cf. les remarques et indications bibliographiques des notes 10 et 11
supra.
180

85 - Cf. la carte du monde habité selon Strabon, dans G. AUJAC,Strabon,


Géographie, Les Belles Lettres, 1, 2, 1959 hors texte.
86 - Cf. A. BERTHELOT, Les données numériques de la Géographie
antique d^tosthene à Ptolémée, R.A., XXXVI, 1931, pp. 1-34 ; J.
GAGE, Gadès, l'Inde et les navigations atlantiques dans l'antiquité,
RM., 1951, 205, pp. 189-216.
87 - Pour le PSEUDO-SCYLAX (Périples libyques, 7, 94 F 111), c'est
aussi dans les parages de Gadeira "que sont les colonnes d'Héraclès,
l'une de hauteur modeste, en Libye, l'autre, élevée, en Europe".
88 - Sur les colonnes d'Héraclès, cf. note 169 du Prologue et supra note
30. Pour leur identification, cf. M. TISSOT, Recherches sur la
Géographie comparée de la Maurétanie Tingitane, extrait des Mémoires
présentés à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1ère série, IX,
1877. Cf. aussi V. BÉRARD, pour qui le mont Abyla des géographes
serait l'Atlas d'HOMERE (Odyssée, I, 52-55), peut-être même encore
celui d*HÉRODOTE (Vu, 174), les deux mots formant d'ailleurs un de
ces doublets gréco-sémitiques, d'après lui, très fréquents. (Ils
désigneraient "celui qui porte un fardeau", le pilier). L'identification
proposée est, comme pour M. TISSOT, le Mont Acho, point
culminant de la Sierra d'Almina, sur la côte marocaine, ou le Mont
aux Singes voisin, l'autre étant, sur la côte espagnole, le rocher de
Gibraltar, cf. aussi M. BESNJJER, Géographie ancienne du Maroc,
Archives Marocaines, ??, 1904, pp. 301-365 : St. GSELL, op. cit. ?,
pp. 167-168. R. ROGET, Index de topographie antique du Maroc,
PSAM, IV, Paris 1938 ; J. CARCOPINO, op. cit., p. 57 cf. encore,
plus récemment, M. PONSICH, Recherches archéologiques à Tanger
et dans sa région, Paris, 1970, pp. 7-8 et représentation, fig. 1 p. 8 ;
F. BENET, La columna de Hercules en Libia, BAM XVI, 1985-1986
pp. 409-413 se prononce, pour sa part pour le Mont Musa à l'ouest de
Ceuta.
89 - SILIUS ITAUCUS, Us Puniques, 1, 141 ; XVH, 637.
90 - STRABON, XVII, 3, 2. Ce passage nous paraît conférer plus de valeur
encore à son témoignage cité supra quant aux derniers travaux
d'Héraclès (??, 2, 13).
91 - PLINE, Histoire Naturelle, IV, 120
92 - Après, peut-être, plusieurs tentatives malheureuses, si l'on en croit
STRABON (ffl, 5,5). DIODORE rapporte également que la fondation
de Gadès avait été précédée par une intense activité commerciale des
Phéniciens en Occident (V, 20).
93 - C'est un problème très controversé qu'il ne nous appartient pas de
développer ici ; on trouvera cependant, dans une annexe à cette
première partie une bibliographie sommaire et une mise au point
rapide sur les problèmes que pose le périple quant à l'existence de
Lixos.
181

94- p?taµ??-
SCYLAX ouµ??a?
PSEUDO-SCYLAX,
?????- ?a? p????·
1 12, G. G.
f???????
M., I, p. 92?????*.
(=95F1 12)
On

considère généralement que ce périple a pu être rédigé vers 335 avant


notre ère. On en trouvera le texte (établi par B. Fabricius en 1878,
Teubner) et la traduction dans J. DES ANGES op. cit., pp. 404-415.
95 - F.C. MOVERS, Die Phônizier, p. 540. On préfère généralement
reconnaître une origine berbère au nom primitif de la ville : Liks.
96 - St. GSELL, op. cit., I, p. 73 ; cf. en dernier lieu, M. TARRADELL,
Marruecos Punico, Tétouan, 1960.
97 - PLINE, Histoire Naturelle, XDC, 63.
98 - P. CINTAS, op. cit., p. 246.
99- J. CARCOPINO, op. cit., pp. 50-51 ; P. BOSCH-GIMPERA,
Phéniciens et Grecs dans l'Extrême Occident, La Nouvelle Clio, III,
1951, p. 276 note 1, ne croit pas à cet argument d'ordre géographique
et estime que l'établissement d'une escale sur la côte africaine "serait
plus compréhensible à Tanger, au début du détroit, et non après s'être
avancé vers le Sud et être obligé de revenir en arrière..." objection
valable seulement si l'on n'admet pas l'intérêt des Phéniciens pour la
côte africaine elle-même et qui l'est moins encore si l'on considère les
difficultés d'accès de la côte du détroit, sans abri naturel et balayé par
les vents.
100 - Selon le Livre des Rois (en particulier X, 22) Salomon, roi d'Israël, et
Hiram, roi de Tyr, auraient, tous les trois ans, formé des convois de
navires dits Tarshish et ramenant or, argent et diverses marchandises
précieuses. Selon MAZZARINO, Fra Oriente e Occidente, pp.
116-117, R. DION, loc. cit., pp. 27-44, A. GARCIA Y BELLIDO
etc... Cette Tarshish (ou Tarsis) de la Bible serait Tartessos, théorie
vivement combattue d'ailleurs : Selon V. TÀCKHOLM, Tarsis,
Tartessos und die Sâulen des Herakles, dans Opuscula Romana V,
1965, pp. 143-200, il convient de distinguer làjarshish du Livre des
Rois (Xè siècle) manifestement riveraine de la mer Rouge, et la
Tarshish de la Genèse ou d'Ezéchiel (XXVÏÏ, 2) qui, au Vlème siècle
peut, quant à elle, être placée en Andalousie. Selon WJF. ALBRIGHT,
New Light on the Early History of Phoenician Colonization, BASOR,
83, 1941, p. 21, Tarshish signifierait "mine", "fonderie",, et serait
ainsi, en quelque sorte, un nom générique qu'on retrouverait ensuite
comme nom ropre en différents lieux connus d'abord pour leurs
richesses minières. P. CINTAS, op. cit., pp. 275-276, et annexe IV
adopte également cette opinion. En tout état de cause on reste fort
critique quant à l'équation Tarshish/Tartessos : J.M. BLASQUEZ,
Tartessos... éd. 1975 situe en Inde la Tarshish biblique, ce que récuse
G. BUNNENS dans son compte-rendu de Latomus, XXXV, 1976, pp.
935-937. Après examen des témoignages littéraires ce dernier estime
que "le problème de la localisation de Tarshish reste posé" (p. 936). La
182

même réserve était très largement partagée lors du récent colloque


romain (14-16 mars 1985) consacré aux Momenti precoloniali nel
Mediterraneo Antico, à paraître.
101 - HÉRODOTE, IV, 8, on notera la forme G?de???? au pluriel ; cf. A.
GARCIA Y BELLIDO, locosae Gades, p. 12 et P. CINTAS op. cit.,
p. 256.
102 - SALLUSTE, Fragments, ?, 32.
103 - Histoire Naturelle, VH, 56.
104- FESTUS AVIÉNUS, Ora Maritima, 266-270.
105- DIODORE, V, 20.
106 - VELLEIUS PATERCULUS, 1, 2, 3 et 4, place la fondation de Gadès
80 ans après la guerre de Troie et la met en rapport avec le retour des
Héraclides.
107 - STRABON, I, 3, 2 (rappelons qu'en même temps, les Phéniciens
auraient, d'après lui, fondé des villes sur la côte libyenne).
108 - POMPONIUS MÊLA, m, 6. évoque en réalité le temple "d'Hercule
égyptien" qui fut, dit-il, "bâti par les Tyriens" et dont l'origine
"remonte à la guerre de Troie".
109 - Plusieurs études ont fait une large place à ces textes, en particulier, St.
GSELL, op. cit., I, p. 359 sq. ; A. GARCIA Y BELLIDO, Historia
de Espaha, I, 1952 ; A. SCHULTEN, Fontes Hispaniae Antiquae
Barcelone, 1955 ; P. BOSCH-GIMPERA, loc. cit., pp. 248-258. Pour
les synthèses les plus récentes on se reportera infra aux notes des pages
109-110.
110- Cf. E.O. FORRER, Karthago wurde erst 673 - 663 v. Christ
gegrttndet, Festchrift Frantz Dornseiff, Leipzig, pp. 85-93 et, après
lui, E. FREZOULS, Une nouvelle hypothèse sur la fondation de
Carthage, BC H,,"1955, I, p. 153 sq., cf. aussi la riposte de R.
CARPENTER, Phoenicians in the West, AJA, 62, 1958, pp. 35-53 et
le livre vivement polémique de P. CINTAS plusieurs fois cité. Cette
chronologie basse donnerait pour Utique et Gadès, une date voisine de
950, assez proche, remarquons-le, de celle qu'on attribue généralement
aujourd'hui aux débuts de la "thalassocratie" phénicienne. ? reste qu'à
Carthage les premiers vestiges archéologiques datés appartiennent au
Vnième siècle.
111- POMPONIUS MÊLA, m, 6.
112 - A. GARCIA Y BELLIDO, Hercules Gaditanus, Madrid, 1964, fig. 1
et 2 p. 76, reproduites ici = fig. 2.
113 - Cette distance correspond d'ailleurs à celle qu'on peut déduire de
l'indication rapportée par STRABON (III, 5, 3) selon laquelle la ville
était à environ 12 milles du sanctuaire d'Héraclès ; le sanctuaire serait
bien ainsi "à l'endroit précis où l'île semble toucher le continent",
seule l'orientation donnée par Strabon paraît quelque peu troublante ;
cf. A. GARCIA Y BELLIDO, locosae Gadès, pp. 14-15 ; cf. aussi P.
183

CINTAS, op. cit., p. 259 note 55 et en dernier lieu : J.M.


BLAZQUEZ dans Imagen y Mito, Estudios sobre religions
mediterraneas e ibericos, Madrid, 1977.
114- PSEUDO-SCYLAX, 94 F 111.
115 - V. BÉRARD, Calypso et la mer de l'Atlantide, Paris, 1929, p. 279.
1 16 - J.R. SUAREZ DE SALAZAR, Grandezas y antiquedades de la isla de
Cadiz, 1610. On pouvait encore voir, à son époque, les ruines d'un
aqueduc et d'un amphithéâtre.
1 17 - Cf. essentiellement les compte-rendus de P. QUINTERO Y ATAURI,
Excavationes en Cadiz dans JSEA. Les résultats sont repris par A.
GARCIA Y BELLIDO, Fenicios y Cartagineses en Occidente, 1942,
p. 253 sq.
118 - P. CINTAS, op. cit., p. 262.
119- Cf. E. LIPINSKI, Vestiges phéniciens d'Andalousie, Orientalia
Lovaniensa Periodica, 15, 1984, pp. 81-132.
120 - P. BOSCH-GIMPERA, Fragen des phoenizichen Kôlonisation in
Spanien, Klio, 1928, p. 345 sq.. Cf. aussi R. CARPENTER qui, dans
ses Phoenicians in the West, (AJA, 62, 1958, pp. 35-53) rabaisse
jusqu'au Vllème siècle l'essor de la colonisation phénicienne.
121 - P. BOSCH-GIMPERA, Nouvelle Clio, loc. cit., p. 273.
122 - W. F. ALBRIGHT, New light on the early History of the Phoenician
colonization, BASOR, 83, 1941 pp. 14-22.
123 - P. BOSCH-GIMPERA, loc. cit., p. 273 à 275 et note 1 p. 273 pour
la liste des thalassocraues "dEusèbe-Diodore".
124- Cf. jqpra note 110.
125 - J.M. BLAZQUEZ, Tartessos ylos origines de la colonizaciônfenicia
en Occidente, 2è éd. Salamanque, 1975.
126- Pp. 310 à 398.
127 - A. GARCIA Y BELLIDO (Hispania Graeca, op. cit., pp. 6-7) les date
de 1400 à 1200, mais, alors que pour P. CINTAS, il ne fait aucun
doute que ces premiers contacts sont phéniciens A. GARCIA Y
BELLIDO est plus réservé. Cf. encore la brève mise au point qu'il
donnait à la revue Archéologia pour son numéro spécial, Les
Phéniciens, XX, 1968, pp. 81-85.
128 - M. PELLICER, Excavaciones en la necrôpolis punica "Laurita" del
Cerro de San Cristôbal (Almunecar, Granada), Madrid, 1965.
129- M. PELLICER, H.G. NIEMEYER, H. SCHUBART, Eine
altepunische Kolonie an der Mttndung des Rio Vêlez, AA, 1964, pp.
476-493.
130 - A Toscanos dans les strates les plus anciennes de l'habitat phénicien
dès la fin du VlIIème siècle, la céramique indigène est inférieure à 3
%: Cf. A. GARCIA Y BELLIDO, H. SCHUBART, H.G.
NIEMEYER, L'espansionefenicia nel Mediterraneo, Rome 1971 et G.
LOPEZ MONTEAGUDO, Panorama actual de la colonizacion Semita
184

en la Peninsula Iberica, RSF, 5, 1977, pp. 185-204. Cf. encore M.E.


AUBET SEMMLER, Aspectos de la colonizackSn fenicia en Andalucia
durante el siglo Vffl A.C., ACFP 1, m, Rome, 1983 pp. 815-824 et
Los Fenicios en Espafia : estado de la cuestion y perspectivas, Los
Feniciôs, 1, 1986, pp. 9-38.
131 - G. BUNNENS dans son compte-rendu de l'ouvrage de J.M.
BLAZQUEZ, loc. cit., p. 936. Cf. surtout du même auteur :
L'expansion phénicienne en Méditerranée, Bruxelles-Rome, 1979 ; et
les synthèses de S. MOSCATI (en particulier / Fenici e Car tagine
Turin, 1972, Problematica délia civiltà fenicia, Rome 1974 ; // mondo
dei Fenici, 2ème éd, Rome, 1979). et de J.M. BLAZQUEZ, Historia
de Espana antigua, I, Protohistoria, Madrid, 1980.
132 - A. ALMAGRO GORBEA, L'esempio délia penisola iberica, dans
Forme di contatto etprocessi di transformaziont nelle societa antiche,
Pise/Rome, 1983, pp. 429-461.
133 - Cette statuette, découverte en 1956 au large de Sciacca, sur la côte sud
de la Sicile représente un dieu dans l'attitude de la marche et
brandissant une arme de la main droite, identifié soit avec Melqart, soit
avec Reshef, et très proche des bronzes datés à Ras Shamra du
XlVème siècle. Cf. S. CHIAPPISI, // Melqart di Sciacca e la
questione fenicia in Sicilia, Rome, 1961 ; D. HARDEN, op. cit., p.
62 et PI. 93, A.M. BISI, Fenici o Micenei in Sicilia nella seconda
meta del II millenio A.C. ? (in margine al cosidetto Malqart di
Sciacca), Atti e memorie del I Congresso internazionale di
micenologia, ??, Rome 1968, pp. 1156-1168.
134 - On se reportera sur ce point à notre "seconde partie" p. 283 et notes
287 et 288 de la seconde partie.
135 - Cf. DUNBABIN, op. cit., p. 327 ; E. FRÉZOULS, loc. cit., p. 172
et R. CARPENTER, op. cit., p. 43. Contra G. VALLET, Rhégion et
Zancle, op. cit., p. 85 note 5. Plus récemment voir la contribution de
S. Ph. BONDI dans Storia délia Sicilia, I, Naples-Palerme, 1979 ;
Penetrazione fenicio punica e storia délia civiltà punica in Sicilia ; V.
TUS A, La necropoli arcaica e adjacenze. Relazione preliminare degli
scavi eseguiti a Mozia negli anni 1972, 1973, 1974, Mozia DC, Rome
1978 ; B.SJ. ISSERLIN, The North Gâte Excavations : Motya. A
Phoenician and Carthaginian City in Sicïly, I, Leiden, 1974. Enfin,
V. TUSA donne, dans les DHA, 9, 1983, une synthèse rapide et claire
des témoignages de la présence phénicienne et punique en Sicile : à
Motyé, au moins depuis la fin du VlIIème siècle ; à Solonte, seule la
cité du IVème siècle a été reconnue, mais une nécropole archaïque
récemment découverte pourrait témoigner de la Solonte plus ancienne
de Thucydide ; à Palerme, c'est encore une nécropole où le matériel
phénico-punique côtoie la céramique grecque d'importation qui
constitue l'essentiel de notre connaissance archéologique de la cité.
185

Lilybée, plus tardive, n'est fondée qu'après la destruction de Motyé au


début du IVème siècle de notre ère. Quant à Eryx, 2 phases se
distinguent nettement : la première, élyme, du Vnième siècle ; la
seconde, punique, de la seconde moitié du Vlème siècle à la fin du
IVème siècle. (La Sicilia fenicio -punica, pp. 237-286).
136 - R. CARPENTER, loc. cit., p. 47 sq. date cette inscription du VlIIème
siècle, mais pour WP. ALBRIGHT, loc. cit., (1941) elle remonte à la
fin du IXème siècle (avec une fourchette allant de 925 à 825). Cf. aussi
A. DUPONT-SOMMER, CRAI, 1948, pp. 12-22 et R. DUSSAUD,
Syria, 1949, pp. 154 et 390. Cette inscription est encore très souvent
commentée, on peut trouver une bibliographie dans RDAC. 1974, pp.
83 sq. et 1979, p. 237 et note 3. Voir surtout O. MASSON et M.
SZNYCER, Recherches sur les Phéniciens à Chypre, 1972, p. 14 et
M.G. GUZZO AMADASI, Le Iscrizioni Fenicie e Puniche délie
colonie in Occidente, Rome, 1967, pp. 83-88 ; S. MOSCATI, Le
iscrizioni fenicio-puniche, dans Le iscrizioni pre-latine in Italia,
Rome, 1979.
137 - Cf. Studi Sardi, 21, 1968 (G. SOTGIU, pp. 720 sq.) ; 22, 1971-72 (J.
FERRON, pp. 269 sq.) ; et Ricerche puniche adAntas, Rome, 1969.
138 - S. MOSCATI, Fenici e Cartaginesi in Sardegna, Milan, 1967 ; F.
BARECCA, La Sardegna fenicia e punica, Sassari, 1974 et,
L'archeologia fenicio-punica in Sardegna. Un decennio di attività,
ACFP 1, ?, Rome 1983, pp. 291-310 ; G. LILLIU, Rapporti tra la
civiltà nuraghica e la civiltà fenicio-punica in Sardegna, SE, 18, 1944,
pp. 323-370.
139 - E. AQUARO, ? santuario fenicio di Tharros, RPARA, 49, pp. 32-33.
140 - Cf. J. HEURGON, op. cit., pp. 135-136 et la bibliographie, p. 30 et
plus récemment, S. Ph. BONDI, I Fenici in Occidente, Colloque de
Cortona, op. cit., pp. 379-407 qui donne une bibliographie très
complète des recherches archéologiques pour Malte, la Sardaigne et la
Sicile.
141 - S. MOSCATI, Sicilia e Malta, nelT età fenicio-punica, Kokalos,
XXII-XXIII, 1976-77, pp. 151-161 ; A. CIASCA, Malta dans
L'espansione fenicia nel Mediterraneo, Rome 1971 ; A. CIASCA, Il
tempio fenicio di Tas Silg una proposta di ricostruzione, Kokalos,
???-????, 1976-1977. Cf. encore MJ>. ROSSIGNANI, Ceramici e
trovementi vari, Missione archeologica italiana a Malta. Rapporto
preliminare délia campagna 1968, Rome, 1969.
142 - La fondation d'Ibiza est généralement datée de 654 (Diodore de Sicile,
V, 16 : 160 ans après la fondation de Carthage). Cf. Ph. S. BONDI,
loc. cit., (Cortona, 1981) p. 33.
Pour les Phéniciens dans les Iles Baléares, on se reportera aux
ouvrages généraux déjà cités et à M. J. ALMAGRO, Guia de la
necropolis y Museo monografico del Puig des Molins (Ibiza), Madrid,
186

1969 ; cf. encore J.M. BLAZQUEZ, Escarabeos de Ibiza (Baléares)


dans, Hommages à Fernand Benoit, I, Paris, 1972, pp. 327-344.
143 - Momenti precoloniali nel Mediterraneo antico. Quesàoni di Metodo.
Aree d'indagine. Evidenze a confronto, Rome, Mars 1985, à paraître.
144 - Cf. La communication à ce colloque de A.M. BISI : Modalità e aspetti
degli scambi fra Oriente ed Occidente, Ibid, et celle de S. Ph. BONDI,
Problemi délia precolonizzazione fenica nel Mediterraneo
centro-occidentale, ibid. On rejoint ici les conclusions des
mycénologues : on se reportera à notre seconde partie pp. 283-285 et
notes 286, 289, 290.
145 - L'expansion phénicienne perd en effet l'aspect monolithique qu'on lui a
trop souvent prêté qu'il s'agisse du point de départ (avec l'existence de
plusieurs cités organisatrices) ; des modalités (initiative d'Etat ou
intiative privée) ; ou encore de ses buts. Cf. la communication de G.
BUNNENS, ibid
146 - Mêmes constatations pour l'expansion dans la méditerranée orientale,
cf. infra, p. 150 et note 341 pour Chypre.
147- F. MAZZA, La città délia Fenicia e la questione délia
precolonizzazione, ibid, à paraître.
148 - V. TUS A, La colonizzazione fenicia e le culture anelleniche di Sicilia,
ibid, à paraître
149 - G. BUNNENS, Les sources historiques sur la précolonisation et la
colonisation phénicienne en Occident, ibid, à paraître.
150- C'est pourquoi les propositions de P. BOSCH-GIMPERA ne
paraissent pas tout à fait convaincantes qui dissocient par trop
Sardaigne et Andalousie (cf. supra ).
151 - On se reportera sur ce point à notre Epilogue. LTitrurie possède du
cuivre, du plomb, du fer, mais manque de l'argent et de l'étain
extrême-occidentaux.
152 - Cf. S .Ph. BONDI, loc. cit., (Cortona 1981). Des objets grecs se
trouvent dans la nécropole archaïque de Motyé et, dès la fin du Vnème
siècle, des Grecs vivent probablement à Palerme. Cf. aussi V. TUSA,
loc. cit., (DHA 1983) et la bibliographie détaillée de ces deux auteurs.
153 - Cette idée a été exprimée, aussi bien par S. MOSCATI que par G.
BUNNENS. loc. cit., à paraître.
154 - DIODORE DE SICILE, , 35, 4. La cupidité de ces marchands était
telle, ajoute-t-il, que leur navire étant déjà chargé ils coupèrent le
plomb de leurs ancres pour y substituer de l'argent
155 - DIODORE DE SICILE, V, 35, 5 et encore V. 20, 1 à 4. ? est vrai
que dans un autre passage il attribue aux Carthaginois la découverte de
l'argent d'Espagne.
156- DIODORE DE SICILE, V, 20, 2.
157 - On se reportera essentiellement aux ouvrages de M. TARRADELL :
Nota acerca de la prima epoca de los Fenicios en Marruecos, Tamuda,
187

1, 1958, pp. 71-88 ; Lixus , Tetouan, 1959 et Historia de Marruecos,


Marruecos punico, 1960 Chapitre VI, pp. 131-180 ; cf. aussi, P.
CINTAS : Contribution à l'étude de l'expansion carthaginoise au
Maroc, Publications de l'Institut des Hautes Etudes Marocaines, 56,
1954 ; M. EUZENNAT, Rapport sur l'archéologie marocaine en 1957
et 1958, B.C.T.H, 1959-1960, pp. 45-59, M. PONSICH, Fouilles
puniques et romaines à Lixus, Hcspéris-Tamuaa VII, 1966, pp. 17-22
et Lixus, cité légendaire entre dans l'histoire, Archéologia, mai-juin
1965, pp. 23-27 ; cf. encore les chroniques archéologiques du BAM,
IV, 1960 ; VI, 1966 et VH, 1967 ; ou les "Contributions à l'atlas
archéologique du Maroc" dans cette même revue, notamment M.
PONSICH, La région de Lixus, BAM , VI, 1966, pp. 377-421 et A.
LUQUET, Le Maroc punique BAM, IX, 1973-1975, pp. 237-304. Cf.
enfin, en dernier lieu, M. PONSICH, Lixus, Le quartier des temples,
Etudes et travaux d'archéologie marocaine, IX, Rabat 1981 (C.R. de R.
REBUFFAT,, A propos du quartier des temples de Lixus, RA, 1985,
1, p. 123-128).
158 - M. PONSICH, op. cit., (1981), p.l.
159 - Le site reconnu par Charles Tissot a fait l'objet de fouilles anciennes
(H. LA MARTINIERE, Recherches sur l'emplacement de la ville de
Lixus, BA.C. 1891, pp. 134-148). Une première campagne, avec des
moyens limités, permit à M. TARRADELL d'établir, entre 1951 et
1955, une première stratigraphie du site et, plus tard, des fouilles plus
régulières et plus étendues ont permis entre 1957 et 1967 de mieux
connaître l'organisation du site. M. PONSICH, d'abord chargé de la
reprise du chantier dans la partie basse (quartier des installations de
traitement du poisson et de fabrication du garum) alors que M.
TARRADELL poursuivait les fouilles de l'acropole, devait, lui aussi
collaborer à ces fouilles, puis les poursuivre seul. Et c'est "pour ne pas
laisser tomber dans l'oubli une recherche trop longtemps mal connue"
(op. cit. p. 7 note 10) qu'il en publia en 1981 une étude préliminaire.
160 - M. TARRADELL, Marrruecos Punico, op. cit., pp. 144-159. L'auteur
résume, dans cette synthèse, l'essentiel de ses travaux et
communications (cf. note 157).
161 - M. TARRADELL, Lixus, op. cit., p. 30. Cette céramique est
maintenant mieux connue grâce aux fouilles de Mogador où elle se
trouve en abondance dans la couche IV, datée par A. JODIN des
Vllème et Vlème siècles (BAM, II, 1957, p. 37).
162 - M. TARRADELL, Marruecos punico, op. cit., p. 156.
163 - Nous reviendrons ultérieurement sur la chronologie des édifices de
l'acropole. Voir fig. 4.
164 - M. PONSICH, op. cit., (1981), p. 65.
165 - M. PONSICH, op. cit., (1981), p. 65, panche XXIV et fig. 7.
166 - A. JODIN, Mogador, op. cit., p. 141.
188

167 - E. GJERSTAD Swedish Cyprus Expédition, IV, 1948. Cf. M.


PONSICH, op. cit. 1981 p. 66.
168 - M. PELLICER, Excavaciones en la necropolis punica Laurita del
Cerco de San Cristobal, Excavaciones arqueologicas en Espana, XVH,
1963.
169- A. JOD1S, Mogador,^. 109.
170 - P. CINTAS, Céramique punique, ffl, Tunis, 1950. Cf. M. PONSICH,
op. cit., pp. 69-70.
171 - M. PONSICH, op. cit., p. 105. La construction du temple H avait,
dans un premier temps été rapportée au même siècle (BAM, VI, 1966,
p. 540).
172 - C. et G. Ch. PICARD, Vie et mort de Carthage, Paris, pp. 96-97,
Voir notre annexe.
173 - M, PONSICH, Nécropoles phéniciennes de la région de Tanger,
Etudes et Travaux d'Archéologie Marocaines, ??, Rabat, 1967, et
Recherches archéologiques à Tanger et dans sa région, Paris, 1970.
174 - M PONSICH, op. cit., (1970), p. 165.
175 - M PONSICH, op. cit., (1967), p. 16.
176 - Cf. A. JODIN, Note préliminaire sur l'établissement pré-romain de
Mogador, (campagnes 1956-1957), BAM, ?, 1957, pp. 9-40 et
Mogador, comptoir phénicien du Maroc atlantique, Etudes et Travaux
d'Archéologie Marocaine, ?, Tanger, 1966.
177 - Cf. par exemple, M. PONSICH, op. cit., p. 24 pour le matériel des
nécropoles de la région de Tanger : TJétude du matériel nous montre...
que ces influences vinrent beaucoup plus directement de la Bétique
proche voisine de la région de Tanger, que de la Phénicie elle-même".
178 - F. VIULARD, La céramique grecque au Maroc, BAM , IV, 1960, pp.
1-26. L'auteur remarque la continuité des importations grecques en
dépit de leur petit nombre, et, dans le rôle d'intermédiaire, exclut les
Carthaginois (aucun des types de vases grecs représentés au Maroc ne
se retrouve à Carthage où la physionomie des importations est très
différente). Comme pour la céramique à enduit rouge, il pense donc que
c'est "la vieille colonie phénicienne de Gadès", qui a été l'inspiratrice
de ce commerce, à une époque où les Grecs fréquentaient aussi le pays
de Tartessos.
179- STRABON, II, 3, 4 ; EUDOXE est également connu par
CORNÉLIUS, qui, à en croire POMPONIUS MÊLA, III, 90, et
PLINE L'ANCIEN, III, 169, affirmait que "de son temps, un certain
Eudoxe, fuyant le roi Ptolémée Lathyros, sortit du golfe d'Arabie et fit
voile jusqu'à Gadès". La date des événements est donnée par la
chronologie des Lagides : le second Evergète, Ptolémée Physcon,
règne de 146 à 117 avant J.C., sa femme Cléopâtre lui succède, puis
son fils Lathyros. Cf. G. AUJAC,Strabon, Géographie, I, 2, 1969,
notes complémentaires à la page 61 (p. 145).
189

180- DIODORE, V, 20. C'est en particulier le cas de P.


BOSCH-GIMPERA, loc. cit., p. 274-275, qui pense que ce ne peut
être qu'après avoir été en rapport avec la Sardaigne que les Phéniciens
"découvrirent qu'une partie des métaux d'Occident, notamment l'argent,
et le plomb venaient d'une source plus lointaine et se lancèrent à sa
recherche". C'est cette recherche qui aurait abouti "à la fondation de la
première colonie phénicienne de l'Espagne, la base de Gadir-Cadix", et
qui devrait être datée "tout au plus de la fin du IXème siècle". Cf.
supra pp. 105-112.
181 - Cf. par exemple, en Italie, la fondation par les Chalcidiens du
comptoir de Pithécusses avant celle de leurs colonies du détroit, ou la
reconnaissance, par les Ioniens, du pays de Tartessos, avant la
fondation de leurs établissements méditerranéens. Cf. encore l'exemple
de Mogador qui prouve que, pour les Phéniciens également, pareil
processus n'est pas à exclure.
182- PLINE, Histoire Naturelle,XTX, 63.
183 - POMPONIUS MÊLA, III, 6. Sur le rôle des sanctuaires dans
l'expansion phénicienne, voir G. BUNNENS, Aspects religieux de
l'expansion phénicienne, Studia Phoenicia, IV, Religio phoenicia,
Namur, 1986, pp. 119-125.
184 - Cf. pour le sanctuaire de Kition (Qart-hadasht ?) infra, pp. 147-150,
mais aussi les inscriptions qui attestent le culte de la triade tyrienne.
Astarté, Melqart, Eshmoun (CIS, 1, 11 ; CIS, 1, 86 ; CIS, 1, 23 ; CIS
I, 10). Cf. encore la base inscrite du Louvre (AO 4826) trouvée à
Nicosie et provenant, sans doute, d'Idalion : l'inscription phénicienne
mentionne statues et portiques consacrés à Melqart, l'Héraclès tyrien.
Elle est datée du début du IVème siècle. Pour d'autres témoignages de
la présence de Melqart à Chypre, Cf. R. DUSSAUD, Melqart, Syria,
XXV, 1946-48, pp. 205-230.
185 - Cf. supra note 196 du Prologue.
186 - Une dédicace de Tharros se rapporte en effet à un sanctuaire de Melqart
(cf. Ph. BERGER, CRAI, 1901, p. 578, et M. LIDZBARSKI,
Ephem.fûr Sentit. Epigraphia, II, p. 62). On peut aussi mentionner la
légende qui s'attache à la colonisation de la Sardaigne (Pausanias, X,
17, 2) et le rasoir carthaginois, qui, figurant, d'un côté,
Héraclès-Melqart, de l'autre Sardos terrassant un ennemi, paraît bien se
rapporter la même légende (CRAI, 1905, pp. 325-327 ; R.
DUSSAUD, loc. cit., p. 214, fig. 3).
1 87- Cf. le chapitre précédent
188 - CIS, 1, 122, ou IG, XIV 600 (Ilème siècle avant J.-C.) Sur Malte,
voir supra note 141. Le sanctuaire de Tas-Silg, dans lequel
CICÉRON reconnaissait un temple à Junon (Contre Verres, ?, IV,
103 ; cf. encore VALERE MAXIME, I, 1, 2) a livré, outre plusieurs
inscriptions à Astarté une dédicace à Milkashtart (M .G. AMADASI
190

GUZZO, op. cit., pp. 92-94) qu'on rapprochera, bien sûr, des cippes
bilingues à Melqart-Héraclès.
Cf. encore l'inscription de Délos (1519, 1. 14-16) par laquelle les
marins tyriens réclament un téménos pour leur "Héraclès" qu'ils
qualifient à la fois d'archégète de Tyr et de bienfaiteur de l'humanité (le
syncrétisme est ici réalisé non seulement au niveau de l'image, mais
au niveau des fonctions divines).
189 - Sur Melqart voir essentiellement K.L. PREISENDANZ, in, RE,
suppl. ??, col. 293 ; V. BERARD, De l'origine des cultes arcadiens,
pp. 253-267 ; R. DUSSAUD, Melqart, Syria, XXV, 1946-48, pp.
205-230 ; H. SEYRIG, Les grands dieux de Tyr à l'époque grecque et
romaine, Syria, XL, 1963, pp. 19-28 et Héraclès-Nergal, Syria,
1944-45, sur Melqart pp. 72-75 ; E. WILL, Au sanctuaire d'Héraclès à
Tyr, Berytus, X, 1, 1950-51, pp. 1-12 ; DU MESNIL DU BUISSON,
Origine et évolution du panthéon de Tyr, RHR, 164, 1963, pp.
133-163. Cf. également, infra, le quatrième chapitre de cette première
partie et la note 199.
190 - Cf. infra, p. 169 et note 432.
191 - Le dieu figure dans ce traité sous la forme Mi-il-qar-ti, forme suivie
par Ia-su-mu-nu (Eshmoun). Cf. R. DUSSAUD, loc. cit., 2, Les plus
anciennes mentions de Melqart.
192- HÉRODOTE, ?, 44.
193 - FHG, IV, 446, 1 (d'après FLAVIUS JOSEPHE, Contre Apion, I,
1 18-9, et Antiquités Judaïques, VJH, 5, 3) "... il dédia la colonne d'or
qui est dans le temple de Zeus ; puis, s'étant mis en quête de bois de
construction, il fit couper sur le mont qu'on nomme Liban des cèdres
pour les toits des temples, démolit les anciens temples et en bâtit de
nouveaux, ceux d'Héraclès et d'Astarté ; le premier il célébra le réveil
d'Héraclès au mois de Péritios" (Contre Apion, I, 118-119). On
trouvera une importante discussion du témoignage de Flavius Josèphe
dans l'ouvrage de P. CINTAS, op. cit., pp. 122-152.
194 - R. DUSSAUD, loc. cit., pp. 205-206.
195 - R. DUSSAUD, loc. cit., p. 206. C'est pourquoi, d'après lui, les
anciennes monnaies de Tyr le représenteraient "chevauchant un
hippocampe ailé dont il saisit les rênes dans la main droite, tandis qu'il
tient l'arc dans la gauche". ? ajoute dans la note 13 de la même page,
que cet arc "signale déjà l'identification du dieu avec Héraclès". Ces
monnaies apparaissent dès le Vème siècle (E. BABELON, Traité des
monnaies grecques et romaines, 1901, ?, 2, p. 615-627, PI. CXXH),
mais l'identification avec Melqart n'est pas absolument certaine.
Ajoutons qu'à Chypre, à Larnaka tis Lapithou existe un important
culte de Melqart associé à Poséidon (Cf. O. MASSON, Cultes à
Chypre dans Eléments orientaux dans la religion grecque ancienne,
Paris, i960, p. 137.
191

196 - C. et G. Ch. PICARD, Hercule Melqart, Hommages à Jean Bayet,


Latomus, LXX, 1964, pp. 569-578.
197 - E. LIPINSKI, La fête de l'ensevelissement et de la résurrection de
Melqart, Actes de la XVIIème Recontre Assyriologique Internationale,
Bruxelles, 1969, Ham-sur-Heure, 1970.
198 - Outre les travaux de E. LIPINSKI on citera surtout P. XELLA, Le
polythéisme phénicien, Studia Phoenicia, IV, Religio phoenicia,
Namur, 1986, pp. 29-39 ; B. SERVAIS-SOYER, La "triade"
phénicienne aux époques hellénistique et romaine, ibid, pp. 347-360 ;
S. RIBICHINI, Questions de mythologie phénicienne d'après Philon
de Byblos, ibid, pp. 41-46.
199 - C. BONNET, Melqart, cultes et mythes de l'Héraclès tyrien en
Méditerranée. Cette thèse soutenue à Liège en 1987 et à paraître à la
fin de cette même année, reflète bien (Cf. la préface pp. 1 à 6 de
l'exemplaire dactylographié) les difficultés et le renouveau des études
phénico-puniques. Grâce à elle on disposera désormais d'un
recensement exhaustif et critique des testimonia relatifs à Melqart dans
le bassin méditerranéen et d'une abondance bibliographie. Je remercie
l'auteur de m'avoir confié un exemplaire dactylographié de cet ouvrage
auquel je peux ainsi - au moment de donner mon propre texte à
l'impression - renvoyer le lecteur à maintes reprises. Je me réjouis de
constater de multiples rencontres dans nos recherches d'objectif
pourtant si différent et, pour l'essentiel - les raisons du syncrétisme
entre "son" dieu et "mon" héros - une remarquable convergence.
200 - Cf. le volume des Studia Phoenicia, IV, Religio Phenicia, Namur,
1986, en particulier les articles de P. XELLA, Le polythéisme
phénicien, pp. 29-39 et de B. SERVAIS-SOYEZ, La "triade"
phénicienne aux époques hellénistique et romaine, pp. 347-360; Cf.
encore C. BONNET, op. cit., p. 64.
201- V. BERARD, op. cit., pp. 253-267.
202 - H. SEYRIG, op. cit., Syria, 1963, p. 25.
203 - EUDOXE DE CNIDE, d'après ATHENEE, Di, 392 d (Cf. également
CICERON, De natura deorum, ??, 16, 42). Une version du mythe
rapportée par Eudoxe de Cnide et conservée par Zénobius "nomme en
toutes lettres l'Héraclès tyrien, c'est-à-dire Melqart". (H. SEYRIG, loc.
cit., pp. 19-20 et note 11). Le même auteur rappelle que, d'après
Philon de Byblos, en revanche, (frg. ?, 27 Jacoby), le père de Melqart
s'appelait Dêmarous. Sur cette double généalogie de Melqart, cf. C.
BONNET, op. cit., pp. 13-14.
204 - Cf. H. SEYRIG, loc. cit., p. 20 et note 15 pour les témoignages du
culte d'Astarté à Tyr. Cf. aussi supra note 193. Les nouveaux
temples bâtis par Hiram sont ceux d'Héraclès et d'Astarté.
205 - Cf. R. DUSSAUD, Héraclès et Astronoé à Tyr, RHR, LXIII, 1911,
pp. 331-339, et Syria, XXV, 1948, p. 225. Cette inscription d'époque
192

impériale confirme la légende rapportée par DAMASCIUS (apud


PHOTTUS, Bibliothèque, codex 242, 302) et rappelant, pour Béryte,
celle d'Adonis et Astarté à Byblos.
206 - Cf. H. SEYRIG, loc. cit., p. 24.
207 - Ce bas relief est étudié également par E. WILL, loc. cit., pp. 1-12 et
R. DUSSAUD, Syria, XXIX, 1952, p. 382 sq.
208 - E. WILL, loc. cit., pp. 1-8. Nous aurons à revenir sur ce sanctuaire.
209- Cette interprétation toutefois, n'est pas sans présenter quelque
difficulté. H. SEYRIG (loc. cit., 25 et note 34) recense les
témoignages qui pourraient se rapporter à cet Héraclès tyrien,
nourrisson d'une biche, mais reconnaît que ses rapports avec la biche,
le cerf ou le chevreau sont encore enveloppés d'une complète
obscurité". Peut-être faudrait-il, à la liste de ces témoignages, ajouter
le type de représentation connu à Amrith (n° 225, cf. notre étude
iconographique), qui trouverait ainsi un début d'explication. R.
DUSSAUD (loc. cit., p. 384 note 1) se demande cependant s'il n'y a
pas là contamination avec la légende d'Héraclès fils d'Alcmène et plus
récemment C. BONNET (loc. cit. p. 64-65) suivant en cela B.
SERVAIS-SOYEZ, préfère reconnaître dans le relief la naissance de
Téléphe, fils d'Héraclès et d'Auge dont on sait qu'il fut effectivement
nourri par une biche. Mais n'y a-t-il pas quelque contradiction, alors, à
rappeler le rôle de l'aigle dans la fondation de Tyr (p.64), l'importance
des cervidés dans la religion anatolienne et à établir d'éventuels
parallèles avec les attributs d'un Malakbêl Syrien (p. 65) ; autant
d'arguments qui militent en faveur d'une localistion tyrienne de la
scène sans que toutefois s'impose l'idée d'une représentation de la
famille divine tyrienne.
210 - Cf. M. DUNAND et R. DURU, Oumm el'Amed, une ville de l'époque
hellénistique aux échelles de Tyr, Paris, 1962.
211 - Cf. M. DUNAND et R. DURU, op. cit., p. 181 sq. Ce temple, pour
l'essentiel d'époque hellénistique, avait cependant été précédé (et c'est
l'exception sur ce site où aucune construction antérieure au Vème
siècle n'a pu être entrevue) par un établissement que des fragments de
céramique datent probablement du Vllème ou de la fin du VlIIème
siècle. Etablissement un peu mieux représenté plus tard, au Vème s.,
par des murs et de la céramique attique. La qualité des murs et de la
céramique conduit les archéologues à écarter l'idée d'une simple
installation domestique et à penser "aux vestiges d'un premier
sanctuaire" (p. 20).
212 - Cf. M. DURAND et R. DURU, op. cit., n° 2 (CIS, I, 8) n°3 (CIS, I,
9)n°13etn°14.
213 - Cf. M. DURAND et R. DURU, op. cit., n° 4.
214 - Cf. M. DURAND et R. DURU, op. cit., n° 1 (CIS, 1, 7) n°7 ; n° 8.
215 - Cf. M. DURAND et R. DURU, op. cit., p. 195.
193

216 - M. DURAND et R. DURU, op. cit, p. 159, M. 600 pi. XXXV.


Statue de type hellénistique, rapprochée par M. Durand "de la formule
iconographique célèbre, connue dès le Vlème s. peut-être, en tout cas
dès le Vème s. avant J. -C, en Phénicie arvadite (temple de
Marathus-Amrith)".
217 - Cf. M. DURAND et R. DURU, op. cit., p. 126 et note 44.
218 - Cf. H. SEYRIG, loc. cit., p. 26 et note 37.
219 - Cf. H. SEYRIG, loc. cit., pp. 22-23 et R. DUSSAUD, loc. cit.,
(RHR, 1911).
220 - Cf. Astarté et Adonis à Byblos ; ou le récit rapporté par
DAMASCIUS pour Astronoé. Cf. supra, note 205.
221 - Cf. P. LÉVEQUE, Les cultes de la fécondité/fertilité dans la Grèce des
cités, dans, Archaelogy andfertility Cuit in the Ancient Mediterranean
(Malte, sept 1985), éd. A. BONANNO, Amsterdam, 1986.
222 - P. XELLA, loc. cit., p. 34.
223- B. SERVAIS-SOYEZ, loc. cit., p. 360.
224 - W.V. BAUDISSIN, Adonis und Esmun, p. 25. Cité par H. SEYRIG,
loc. cit, (Héraclès-Nergal), p. 72 note 3.
225 - Cf. ci-dessus, note 193 ; cf. surtout, notre quatrième partie (chapitre
?3).
226 - EUDOXE DE CNIDE, d'après ATHENEE, IX, 47, 392. Héraclès, au
cours d'un voyage en Libye, aurait été tué par Typhon, puis ressuscité
par lolaos. Celui-ci lui aurait simplement fait respirer une caille,
oiseau dont Héraclès avait été très friand pendant sa vie.
227 - H. SEYRIG, loc. cit., p. 72 et note 4.
228 - On se reportera sur ce point à notre quatrième partie, pp. 506-5 1 1 .
229 - Sur les difficultés de sa localisation on lira C. BONNET (op. cit., pp.
71-74) que de rares indices conduisent à envisager, "à titre d'hypothèse"
une situation au centre de Ille. Le temple aurait alors été recouvert par
la cathédrale, au IVème siècle (p. 74).
230 - ACHILLE TATIUS, Leucippé et Clitophon, ?, 14. La traduction est
empruntée à P. GRIMAL, Romans grecs et Latins, Paris 1958, pp.
901-902.
23 1 - NONNOS, Dionysiaques, 40, 422, sq..
232 - E. WILL, loc. cit., p. 4, note 1 et fig. de la même page.
233 - HERODOTE, II, 44 : "Je me rendis aussi à Tyr, en Phénicie, où
j'entendais dire qu'il y avait un sanctuaire vénéré à Héraclès. Je vis ce
sanctuaire, richement garni d'un grand nombre d'offrandes ; entre
autres, il renfermait deux stèles, l'une d'or épuré, l'autre de pierre
d'émeraude brillant pendant les nuits d'un grand éclat...".
234 - PLINE Histoire Naturelle, XXXVII, 75.
235 - E. WILL pense que le terme de "roches ambrosiennes" devait, au
départ, s'appliquer à la plate-forme rocheuse qui avait vu se développer
Tyr : "Quand on voulait représenter l'ensemble des roches
194

ambrosiennes le plus simple était de figurer les stèles avec l'olivier. ?


est probable, au surplus, que dans l'usage courant le terme
d' ' aµd??s?a? p?t?a ? s'est appliqué aussi bien aux stèles qu'au
rocher qui les portait".
236 - E. WILL, loc. cit., p. 6.
237 - Même si, comme POMPONIUS MÊLA, ??, 6, ou PHILOSTRATE,
Vie d'Apollonios de Tyane, V, 5, les sources parlent d'un "Hercule
Egyptien" (on sait que l'épithète est couramment donnée à tout ce qui
vient de Phénicie). Cf. aussi DIODORE, V. 20 ; STRABON, ??, 5,
5 ; ARRIEN Anabase, ?, 16, 4 ; APPffiN ; VI (Guerres d'Espagne),
I,2;JUSTIN,XLIV,5,2.
238 - STRABON . ffl, 5, 3 ; POMPONIUS MÊLA, m, 6. Sur le sanctuaire
d'Héraclès-Melqart. à Gadès. cf. J.B. SUAREZ DE SALAZAR, op.
cit., livre ?? Del celebrado templo, Hercule Gaditano, p. 177 sq. ; A.
GARCIA Y BELLIDO, Hercules Gaditanus, 1964, qui résume les
travaux antérieurs et D. VANBERCHEM, l'expansion phénicienne en
Méditerranée, Syria, XLIV, 1967, pp. 73-109. Sur la situation du
sanctuaire cf. supra, pp. 105-109 et fig. 2.
239- DIODORE, V, 20, 2.
240- POMPONIUS MÊLA, ??, 6.
241 - PHILOSTRATE, Vie d'Apollonios de Tyane, V, 5.
242 - STRABON, ??, 5, 5 et ??, 5, 6 : "Au surplus, l'inscription alléguée
contredit la démonstration puisqu'elle évoque non pas un édifice sacré,
mais un relevé de comptes ; les colonnes d'Hercule doivent
nécessairement perpétuer le souvenir des grands travaux accomplis par
ce dieu plutôt que la dépense des Phéniciens", (??, 5, 6).
243- POLYBE et POSÉIDONIOS sont cités par STRABON, G?, 5, 7.
244 - SILIUS ITALICUS, Punica, ??, 29 : selon SILIUS ITALICUS
toujours, c'est à l'entrée du sanctuaire qu'auraient été gravés les travaux
d'Hercule (Punica, ffl, 32-44).
245 - Le sanctuaire de Tyr n'était pas le seul à être ainsi orné de "stèles" ou
de colonnes" ; on rappellera aussi les fameuses colonnes de bronze du
temple de Jérusalem, celles qui existaient à l'entrée du temple d'Astarté
à Sidon, celles qui entourent le grand autel de Zeus à Baalbeck. Cf.
aussi les témoignages de STRABON, XVI, 1, 27, et de LUCIEN, De
la déesse syrienne, 16, sur les deux "très grands phalloV érigés à
l'entrée du temple de la déesse Atargatis dans la ville de haute Syrie,
Hiérapolis; cf. enfin les témoignages numismatiques (cités et
représentés par A. GARCIA Y BELLIDO, op. cit., p. 117, fig. 25 et
27).
246 - Sur Pygmalion, roi de Tyr, parfois confondu avec Pumaï dieu
chypriote, cf. P. CINTAS, op. cit., p. 81 note 306 (bibliographie et
mise au point), cf. aussi E. GJERSTAD, The Phoenician colonisation
and expansion in Cyprus, RDAC, 1979, pp. 230-250, et les ouvrages
195

de V. KARAGEORGHIS, en particulier, Cyprus, Genève 1968, ou


Cyprusfrom the stone âge to the Romans, Londres, 1982.
247- Cf. supra.
248 - Cf. aussi SILIUS ITALICUS, Punica, ffl, 30-31.
249 - SILIUS ITALICUS, Punica, ffl, 21-28. On a évoqué ce costume à
propos de la statue retrouvée à Motyé et datant de la première moitié
du Vème siècle (Cf. V. TUS A, La statua di Mozia, P. P., 213, 1983,
pp. 445-456, fig. 1 à 6, qui, à son propos, pense plutôt à une figure
accompagnant l'aurige vainqueur).
250- SILIUS ITALICUS, Punica, ffl, 22.
251 - Cf. D. VAN BERCHEM, loc. cit., qui tire les mêmes conclusions de
pratiques rituelles analogues connues dans les cultes de Thasos et de
YAra Maxima.
252 - PAUSANIAS, X, 4, 6 ; cf. L. R. FARNELL, Greek hero cuits and
ideas of immortality, Oxford, 1921, V, p. 95 sq. En ce qui concerne
Tyr, CLÉMENT (cité par M. DAUNEY, op. cit., n. 1 p. 194) affirme
qu'Héraclès a été brûlé, mais ne dit rien du rite périodique qu'aurait pu
représenter cette crémation ; à Gadès, POMPONIUS MELA, ??, 6,
prétend de même que le sanctuaire d'Héraclès possédait les cendres
d'Hercule!
253 - Cf. réunissant les témoignages, L.R. FARNELL, op. cit., et K.O.
MOLLER Sandon und Sardanapal ,in RhM, 3, 1929, pp. 22-42.
254 - Cf. E. LAROCHE, au colloque d'histoire des religions, Strasbourg,
1971 : Un syncrétisme gréco-anatolien : Sandas-Herakles, dans Les
Sycrétismes dans les religions grecque et romaine, Paris, 1973, pp.
103-114.
255 - Cf. Y. BÉQUIGNON, La vallée du Sperchéios des origines au IVème
siècle, BEFAR, Paris, 1937. La légende de la mort sur le bûcher de
l'Oeta serait dans ce cas l'aition du rite. On se reportera à notre
quatrième partie, chapitre II.
256 - Pour la description du sanctuaire, cf. A. GARCIA Y BELLIDO, op.
cit., qui recueille tous les témoignages archéologiques et
numismatiques ; cf. en particulier, fig. 3 à 7 et 20 à 22. Cf. ici, fig. 2.
257 - Voir la bibliographie donnée, supra note 157.
258 - M. PONSICH, op. cit., p. 129.
259 - M. PONSICH, op. cit., p. 134.
260 - M. PONSICH, op. cit., p. 97. Voir fig. 6.
261 - M. PONSICH, op. cit., fig. 37 p. 130. Cf. ici fig. 6.
262 - M. PONSICH, op. cit., p. 97. L'abside mesure intérieurement 19x
40m; l'épaisseur du mur est de 1,65m et certains blocs ont un volume
supérieur à 2m3. Cf. fig. 30 page 98 et ici fig. 6 et 7.
263 - M. PONSICH, op. cit., planches XXXII et ?????. Voir ici fig. 7.
264 - M. PONSICH, op. cit., p. 100.
265 - En 1966, la chronique d'archéologie marocaine (BAM, VI, 1966)
196

faisait état, pour le temple H, d'une construction du même siècle (p.


540).
266 - M. PONSICH, op. cit., p. 132.
267 - R. REBUFFAT, loc. cit., p. 126. Voir ici la reproduction de cette
planche XXXV fig. 7.
268 - M. PONSICH, op. cit., p. 131.
269 - Cf. M. TISSOT, op. cit., p. 82 ; J. CARCOPINO, op. cit., p. 17 ;
cf. encore P. CINTAS, op. cit., p. 248 note 11 qui estime que c'est
sur les pentes d'une colline côtière parallèle à la mer (Er Remel) qu'il
faut chercher "les vestiges des navigations les plus reculées qui
atteignirent Lixus".
270 - M. PONSICH, op. cit., pp. 55 à 86.
271 - D'après M. PONSICH, op. cit., cf. fig. 39 p. 135.
272 - Cf. BAM , V, 1964, pp. 367-376 et M. PONSICH, op. cit., p. 70.
273 - M. PONSICH, op. cit., p. 65.
274 - M. PONSICH, op. cit., p. 93.
275 - M. PONSICH, op. cit., p. 94.
276 - Cf. R. REBUFFAT, loc. cit., p. 124. Sur la base des connaissances
récentes (MESQUJJUZ DE CATALAN, Terra Sigillata Hispanica, p.
14 et tableau 121) la présence de céramique hispanique de forme D. 29
ne permet guère de remonter avant 40 (de notre ère).
277 - M. PONSICH, op. cit., p. 1 et encore p. 129.
278 - Cf. M. DUNAND et R. DURU, op. cit., chap. IV : le temple est pour
l'essentiel constitué d'une cour rectangulaire avec naos vers le centre.
279- Pour l'étude de ces statues on se reportera à notre annexe
iconographique : Héraclès-Melqart à Amrith, à paraître - Cf. ici fig.
21.
280 - P. BORDREUIL, Le dieu Echmoun dans la région d'Amrit, Studia
Phoenicia, ffl, Phoenicia and Us neighbours, Louvain, 1985, pp.
221-230.
281 - E. PUECH, Les inscriptions phéniciennes d'Amrit et les dieux
guérisseurs du sanctuaire, Syria, LXffl, 1986, pp. 327-342.
282 - Elle a été retrouvée lors de la fouille du canal d'évacuation des eaux du
Ma'abed et parait avoir constitué la face antérieure d'un bassin (cf. P.
Bordreuil, loc. cit., pp. 222-223 ; E. PUECH, loc. cit., p. 33).
283 - Cf. la restitution proposée par P. BORDREUIL (loc. cit., pp.
222-223) ; E. PUECH (p. 331) propose, quant à lui, d'y retrouver le
nom de Reshef.
284 - E. PUECH, loc. cit., p. 333.
285 - E. RENAN, Mission en Phénicie, Paris, 1864. Cf. encore PERROT
et CHIPIEZ, Histoire de l'art dans l'Antiquité, ffl, p. 120 sq. Cf.
surtout M. DUNAND. Les sculptures de \&favissa du temple d'Amrit,
BMB, Vin, 1946-1948, pp. 80-107 ; M. DUNAND, N. SALIBY,
Rapport préliminaire sur les fouilles d'Amrith, A. Arch. Syriennes,
197

VI, 1956 et, plus récemment : M. DUNAND, N. SALIBY, L* temple


d'Amrith dans la pérée d'Aradus, Pms, 19S5.
286 - P. BORDREUIL, loc. cit., p. 230.
287 - E. PUECH, loc. cit., p. 338 qui d'ailleurs ajoute à Eshmoun le dieu
Reshef (cf. supra note 283 ) et, pour faire bonne mesure, Shedrofé,
dieu juvénile, dieu guérisseur lui aussi, dont la dédicace avait été
retrouvée sur une stèle en 1881.
288 - Les fonctions protectrices d'Eshmoun qui très vite se spécialiseront en
fonctions guérisseuses sont peut-être liées à l'huile qui pourrait être à
l'origine de son nom. Cf. E. LIPINSKI, Eshmun Healer, AION, 33,
1973, pp. 161-183.
289- P. BORDREUIL, loc. cit., p. 229.
290 - M. G. GUZZO-AMADASI - V . KARAGEORGHIS, Fouilles de
Kition III, Inscriptions phéniciennes, Nicosie, 1977, index pp.
212-215, cf. M. YON, Cultes phéniciens à Chypre : l'interprétation
chypriote, Studia Phoenicia IV, op. cit., p. 145.
291 - E. PUECH, loc. cit., pp. 336-338. Sur l'association de Melqart et des
dieux guérisseurs (Shadrapha à Leptis Magna par exemple), sur les
fonctions guérisseuses peut-être de Melqart, on se reportera à A.
CAQUOT, Les Rephaïm ougaritiques, Syria, XXX Vn, 1960, pp.
75-93.
292- ARRIEN, Anabase, II, 13.
293 - IGLS Vn, n° 4001 (25 av. J.-C.) : cf. R. SAVIGNAC,Une visite à
Ille de Rouad, R. Bi, ???, 1918, pp. 576-580 ; L. ROBERT, Etudes
anatoliennes, Paris, 1937, p. 79 n 8 ; J.P. REY-COQUAIS, Arados et
sa pérée, Paris, 1974, n 25.
294 - Catalogue ofthe Greek Coins in the British Muséum, (Phoenicia), p.
xvn-xx.
295 - J. BABELON, Catalogue des monnaies grecques de la Bibliothèque
Nationale, Les Perses Achéménides, p. 132, n° 921-923.
296- Cf. les fragments de deux naoï trouvés par Renan au heu dit
Aïn-el-Hayat ; E. RENAN, Mission en Phénicie, ?, ??, (campagne
d'Amrith).
297 - Cf. E. RENAN, op. cit., p. 61 sq. et après lui, PERROT et CHIPIEZ
Histoire de l'Art dans l'Antiquité, ??, p. 120 sq. Plus récemment cf.
M. DUNAND, Les sculptures de làfavissa du temple d'Amrit, BMB,
VIII, 1946-1948, pp. 80-107. M. DUNAND, N. SALIBY, Rapport
préliminaire sur les fouilles d'Amrith, A. Arch. Syr., VI, 1956 et
dernièrement, Le temple d'Amrith dans la pérée d'Aradus, Paris, 1985.
298 - 48 m ? 55 m d'après E. Renan, op. cit., p. 63 ; 60 m de côté d'après
M. Dunand et M. Saliby.
299 - La face Nord était fermée par un mur d'enceinte qui semble avoir été
percé de larges portes.
300 - Bloc de 5,50 m de côté sur un peu plus de 3 m de haut
198

301- E. RENAN, op. cit., p. 64.


302 - Cf. E. RENAN, op. cit., p. 243, fig. 185, Coupe du naos.
303 - Nous reviendrons sur ce problème. Ajoutons que, parmi les blocs chus
dans le bassin, on a retrouvé des fûts quadrangulaires, ornés d'une
double gorge égyptienne, qui pourraient évoquer les deux colonnes
symétriquement disposées au devant des temples sémitiques (cf. M.
DUNAND, N. SALIBY, op. cit., pp. 16-19).
304- M. DUNAND, loc. cit., p. 100.
305 - M. DUNAND, loc. cit., p. 106. L'appareillage de certains murs, en
particulier, aurait des parallèles à Oumm -el-Ahmed à partir du IVème
siècle et à Byblos à la même époque.
306- M. DUNAND, foc. cii.,(l), p. 107.
307 - M. DUNAND, N. SALIBY, op. cit., p. 13. Aux côtés de cette
céramique il faut mentionner nombre de petites cruches, difficiles à
dater (elles sont attestées en Orient du fflème millénaire à nos jours)
dont le goulot, assez court, est oblitéré par un écran percé de quelques
trous. Au temple ancien on pourrait encore attribuer quelques
colonnettes et chapiteaux retrouvés dans la favissa et ayant pu
appartenir à un premier naos (p. 12).
308 - M. DUNAND, N. SALIBY, op. cit., p. 13.
309 - M. DUNAND, N. SALIBY, op. cit., p. 54.
310 - E. GJERSTAD, The swedish Cyprus expédition, vol. ffl et vol. IV, 2,
Stockholm, 1948 ; cf. aussi, LP. di CESNOLA, A Descriptive Atlas
ofthe Cesnola Collection of Cypriote Antiquities in the Metropolitan
Muséum ofArt, New-York, vol. ?-??, Boston-New-York, 1885-1894 ;
J.L. MYRES, Handbook of the Cesnola Collection of Antiquities
from Cyprus, New- York, 1919, et Catalogue of Cyprus Muséum du
même auteur.
Sur les statues chypriotes du Louvre, cf. PERROT et CHIPIEZ, op.
cit., m, pp. 570-578 et fig. 389, 390, 391 ; A. DE RIDDER, La
collection de Clercq, V, 1908, pp. 40-47 ; A. CAUBET, Antiquités
chypriotes, Revue du Louvre, 1968, n° 4-5, pp. 332-334.
Sur les statues d'Amrith, cf. E. RENAN, op. cit., pp. 850-851, (lettre
de M. Gaillardot du 18 novembre 1873) ; CRAI, 1926, p. 57 sq. et
surtout M. DUNAND, Les sculptures de la favissa du temple
d'Amrith, BMB, Vn, pp. 99-107, et Vffl, 81-107.
311 - Pour un bilan commode on se reportera à la publication de la
Fondation A.G. LEVENTIS, Archaeology in Cyprus, 1960-1985,
Nicosie, 1985.
312 - On retiendra les réserves de P. BRIANT quant à cette citation, lors de
la soutenance de thèse.
313 - Plus exactement, Chypre possédant des mines de cuivre, le nom de
Ille "d'étymologie inconnue" a donné naissance au nom du métal
??p???; (cf. P. CHANTRAINE, Dictionnaire étymologique de la
199

langue grecque, Paris, 1968).


314 - G. DOSSIN, Les archives économiques du palais de Mari, Syria, XX,
1939, p. 1 1 . Ces archives datent de la seconde période de splendeur de
Mari, au début du second millénaire.
315 - C'est à partir de 1964 que les recherches effectuées à Tell Mardikh (à
60 km au Sud d'Alep) par la Mission de l'Université de Rome ont
établi la succession des installations sur le site - avec deux périodes
particulièrement florissantes : Mardikh ? B (2400-2000) et Mardikh ??
A et B (2000-1600) - et l'identification de la ville (en 1968). La fouille
du Palais Royal G (Mardikh ? B 1 2400-2300/2250) et la découverte de
près de 15000 textes, surtout, ont bouleversé notre connaissance de
l'Orient ancien.
316- Cf. G. PETTINATO, The Royal Archives of Ebla, Biblical
Archaeologist, Mai 1976, pp. 44-54 et J.E. DUGAND. A propos de
Sa?aµ?? essai de mise à jour rapide de quelques uns des points traités
par l'auteur en son Chypre et Cana'an, colloque Salamine de Chypre
(Lyon, 1978), Paris 1980, pp. 85-109.
317 - J. E. DUGAND, loc. cit., p. 92. Le suffixe -iya est un suffixe hittite
se généralisant au Bronze récent.
318 - Second International Archaeological Symposium : "The relations
between Cyprus and Crète ca 2000 - 500 b.c. , Nicosie, avril 1978.
Cf. R.S. MERILLES, A Summary of the results, RDAC, 1978, pp.
216-224.
319 - Cf. R.S. MERILLES, loc. cit., p. 217. Cf. encore le bilan des
recherches archéologiques, effectué par le même auteur dans
Archeology in Cyprus, op. cit., pp. 11-19 (The Stone Age and Early
and Middle Bronze Ages) et J.D. MULHY, ibid., pp. 20-46 (The Late
Bronze Age in Cyprus). Cf. surtout C. BAURAIN, Chypre et la
Méditerranée orientale à l'âge du Bronze Récent, Synthèse historique,
Athènes 1984 (Etudes Chypriotes VI).
320 - R. S. MERILLES, loc. cit., (1978) p. 218.
321 - Acts of the International Archeological Symposium The Mycenaeans
in the Eastern Mediterranean, Nicosie, 1973. C'est l'opinion de H. W.
CATLING (Cypriot Bronzework in the Mycenaean World, 1964, pp.
35-54) qui passe désormais pour la position "orthodoxe". Cf. J.D.
MUHLY, loc. cit., p. 28 et note 56.
322 - Encore que le bucrâne, quant à lui, appartienne à la tradition cultuelle
chypriote depuis le Bronze ancien, cf. I. ION AS, L'architecture
religieuse au Chypriote Récent (Kition et Enkomi) dans Temples et
Sanctuaires, TMO, Lyon, 1984.
323 - A Kommos, un site du sud de la Crète (Hesperia, 51, 1982, pp.
164-195) et à Tirynthe (AA, 1981-2, pp. 149-194).
324 - Cf. la discussion autour des paiements de cuivre relevés dans les
Annales de Touthmosis III (P. DIKAIOS, op. cit., II 1971, p. 505 et
200

J£>. MUHLY, op. cit., p. 32).


325 - Voir R. S. MERILLES, loc. cit., p. 218.
326- V. HANKEY, Mycenaean Trade with the South-Eastern
Mediterranean, MUSJ, 46, 1970 pp. 11-30. Cf. encore le symposium
de Larnaca Guin 1981) Early Metallurgy in Cyprus 4000-500 B.C.
Nicosie 1982.
327 - Pour Ambelikou, Cf. R. S. MERILLES dans Early Metallugy... op.
cit., p. 374. Pour Alambra cf. J.E. COLEMAN, Cornell Excavations
at Alambra, 1980, dans RDAC, 1981 pp. 81-98 surtout p. 85 et du
même auteur : Investigations at Alambra, 1974-1984, dans
Archaeology in Cyprus op. cit., pp. 125-141. Cf. encore J. D.
MUHLY, op. cit., pp. 31-32.
328 - Cf. T. STECH, Urban Metallurgy in Late Bronze Age Cyprus, dans
Early Metallurgy. ..op. cit., pp. 105-116 et P. DIKAIOS, Enkomi,
Excavations 1948-1958, 1, ffl, Mayence, 1969 et 1974.
329 - Cf. V. KARAGEORGHIS, Viewfrom the Bronze Age, Mycenaean
and Phoenician Discoveries at Kition , New- York, 1976 ; cf. aussi la
"Chronique des fouilles et des découvertes archéologiques à Chypre"
(du même auteur) dans le BCH à partir de 1959.
330 - Des nécropoles comme celles d'Ayos Prodomos dans la région de
Kition ou celles du Nord de la ville à Kition même sont datées des
environs de 1800 avant notre ère : (V. KARAGEORGHIS, op. cit.).
331 - Voir le plan de la ville, fig. 15 Nous ne pensons pas devoir insister
longuement sur l'histoire de la cité d'ailleurs largement parallèle à celle
d'Enkomi, à ceci près que, sur ce dernier site, la fondation de la ville
est plus ancienne : vers 1900 (selon C. SCHAEFFER) ou 1700 (selon
P. DIKAIOS) -. A la fin du XlIIème siècle, la ville paraît abandonnée
pour une dizaine d'années sans que soient attestées de destructions
violentes et, dans "l'Area ?", le site des temples jumeaux 2 et 3, avec
ses jardins, conserve son caractère sacré, bien que d'importantes
transformations l'affectent (correspondant peut-être à l'arrivée des
Achéens ?). Au début du Xllème siècle des destructions sont mises en
rapport avec "l'invasion" des Peuples de la mer, mais, comme à
Enkomi toujours, la reconstruction est rapide. C'est au cours du Xleme
siècle (un peu plus tard à Kition qu'à Enkomi) que prend fin cette
occupation du Bronze Récent (on pense à un tremblement de terre) et -
comme à Enkomi encore, où le site est progressivement abandonné
pour une ville plus proche de la mer : Salamine - la ville géométrique
de Kition se retrouve à quelque distance (Bamboula), et précède
directement l'arrivée des Phéniciens (V. KARAGEORGHIS, op. cit.).
332 - Cette statuette a été retrouvée dans les fouilles du "sanctuaire du dieu
au lingot" fouillé à Enkomi (Quartier 5, Est) de 1961 à 1965 par J.C.
Courtois, cf. J.C. COURTOIS, Le sanctuaire du dieu au lingot
d'Enkomi-Alasia, Alasia, Paris, 1971, pp. 151-362.
201

333 - Ces lingots qu'on retrouve très loin dans le monde méditerranéen... en
Sardaigne en particulier !
334- V. KARAGEORGHIS, op. cit.
335 - M. YON, Mission Archéologique française de Kition-Bamboula,
1976-1984, dans Archaeology in Cyprus, op. cit., pp. 219-226;
l'éminence est, en fait, une terrasse artificielle, élevée "au plus tôt" à
l'époque byzantine pour supporter une tour ou un petit fortin", (p.
221). Cf. aussi A. CAUBET, Les sanctuaires de Kition à l'époque de
la dynastie phénicienne, Studia Phoenicia, IV, Religio Phoenicia,
Namur, 1986, pp. 153-158. Précisons que nous ne souscrivons pas à
l'hypothèse qui, dans cet article, fait de Reshef le maître du sanctuaire
(p. 157).
336 - E. GJERSTAD, The Swedish Cyprus Expédition, ffl, pp. 74-75.
337 - Monnaie frappée sous l'empereur Macrin (217-218 après J.C.) à
Byblos, reproduites par E. RENAN, Mission en Phénicie, op. cit., p.
1 17 et de nombreuses fois depuis.
338 - Les très belles monnaies d'or de Pumiathon, par exemple, ce dernier
roi de Kition qui, après avoir étendu son pouvoir sur Idalion et
Tamassos fut vaincu et tué par Ptolémée 1er (Au droit
Héraclès-Melqart ; au revers, un lion dévorant un cerf: année
320-319).
339 - Un premier programme de travaux fut effectué de 1976 à 1981. (Cf. les
chroniques du BCH, 101, 1977 pp. 761-763; 102, 1978,
pp. 916-920 ; 103, 1979, pp. 704-706 ; 105, 1981, pp. 993-996 ;
106, 1982, pp. 722-727). Un second programme a repris en 1984 (cf.
la chronique du BCH, 109, 1985, pp. 939-941 ; cf. M. Yon, Fouilles
françaises à Kition-Bamboula (Chypre), 1976-1982, CRAI, 1984, pp.
80-99).
340 - Fouilles de Kition-Bamboula, BCH, 1978, 2, pp. 918-919.
341 - On admet désormais que les Phéniciens sont installés à Chypre dès le
IXème siècle : cf. l'inscription funéraire du Musée de Nicosie à Chypre
(n° 397) datée de la première moitié du IXème siècle (O. MASSON et
M. SZNYCER, op. cit., pp. 13-20) et, pour Kition, la céramique
découverte sur le site est maintenant datée du IXème siècle (V.
KARAGEORGHIS, op. cit., Les Phéniciens à Kition). Sur l'histoire
de la ville voir, en dernier lieu, M. Yon, Le royaume de Kition
(époque archaïque), Studia Phoenicia, V, Phoenicia and the East
mediterranean in the first millenium B.C., Louvain, 1987, pp.
357-374. Une étude de la période classique paraîtra dans Studia
Phoenicia, IX.
342 - Chronique des fouilles à Chypre en 1980, BCH, 105, 1981, 2, pp.
993-995, singulièrement p. 993.
343 - Cf. A. CAUBET, Le sanctuaire chypro-archaïque de Kition-Bamboula,
dans Temples et Sanctuaires, T.M.O., Lyon, 1984, pp. 107-118.
202

344 - On songe au bassin calcaire dans l'abside du sanctuaire F à Lixos. Cf.


supra, fig. 4 (2) ; fig. 8, fig. 9 (1).
345 - M. YON, loc. cit., (Archaelogy in Cyprus, op. cit., p. 223).
346 - Chronique des fouilles à Chypre en 1980, BCH, 105, 1981, 2, 995.
Cf. M. YON, loc. cit., (Archaeology in Cyprus, op. cit.), pp. 224.
Pour plus de détails sur cette organisation : J.F.S ALLES, Les égouts
de la ville classique, Kition-Bamboula ?, Paris, 1983.
347- Cf. supra, chapitre IV 1.
348 - Pour les sites d'Ayia Irini, Ayios Iakovos, et Idalion voir S.C.E. op.
cit., I, pp. 355-370 ; ? pp. 460-628 et 642-824.
349 - J. DU PLAT TAYLOR... Myrtou-Pigadhes, a Late Bronze Age
Sanctuary in Cyprus, Oxford, 1957.
350 - P. DIKAIOS, The excavations at Vounous-Bellapais in Cyprus,
1931-1932, Archeologia, 88, 1940, pp. 1-174 et du même auteur, Les
cultes préhistoriques dans l'Ile de Chypre, Syria, ???, 1932, pp.
345-354.
351 - Cf. I. IONAS, loc. cit., p. 99.
352 - Cf. Fouilles de Kition H, Nicosie 1976, fig. 2 (plan du site ? de
Kition) et pp. 55-77 ; cf. encore les chroniques du BCH depuis 1959.
353 - Cf. J.C. COURTOIS, Alasia I (op. cit.), fig. 4.
354 - Cet autel (258), constitué par un bloc calcaire paraUépipédique d'au
moins 1,85 m et évidé, à la partie supérieure, sur l'une de ses petites
faces, évoque, par exemple, ceux de Hazor (BCH, 102, 1978, 2, p.
918).
355 - Sur la double inscription de Kition (CIS, I, 86, A et B), voir O.
MASSON et M. SZNYCER, op. cit., pp. 21-68. Sur l'interprétation
de M. YON, cf. le maître de l'eau à Kition, Archéologie au Levant,
Recueil R. Saidah, COM, Lyon 1982, pp. 251-263. Voir encore, du
même auteur, Cultes phéniciens à Chypre : L'interprétation chypriote,
Studia Phoenicia IV, op. cit., pp. 127-152.
356 - Cf. BCH, 109, 1985, 2, p. 941 fig. 104.
357 - Cf. BCH, 105, 1981, 2, p. 993 fig. 55. Cf. A. CAUBET et M. PIC,
Un culte hathorique à Kition-Bamboula, Archéologie au Levant,
Recueil R. Saidah, Lyon, 1982, pp. 237-249.
358 - A. CAUBET et M. PIC, loc. cit., p. 242 fig. 4.
359 - Une seule, en fait, selon A. CAUBET, loc. cit., (1984) p. 109-Ref. ?
80 - 1630. Peut-être (mais la référence manque) celle de la figure 104
p. 9??, BCH, 109, 1985,2.
360 - A. CAUBET. loc. cit., (1984), p. 118.
361 - Cf. notre chapitre III de cette première partie. Cette association se
retrouve en Occident, nous l'avons vu, à Gadès, à Malte, à Pyrgi,
peut-être.. .et jusqu'en Grande Bretagne puisqu'à l'époque romaine, à
Corstopitum (Corbridge) non loin du mur d'Hadrien deux autels
jumeaux portent une double dédicace grecque : l'une à Héraclès de Tyr,
203

l'autre à Astarté (CIL, VU, p. 97 = IG, XIV, 2253-2254, inscription


citée par C. BONNET, op. cit., p. 237).
362 - Cf. Kition ffl, pp. 149-160 ; D 21.
363 - Cf. Kition ffl, pp. 167-168 ; D 34. aussi V. KARAGEORGHIS, op.
cit., fig. 92.
364 - Cf. supra, chapitre ffl 2. Ajoutons que selon C. BONNET (op. cit.,
pp. 50-51) un rituel dtiydrophorie pourrait, à Tyr, se rattacher au culte
de Melqart
365 - POLYBE, XXXIV, 9, 5. Pour cette information, Polybe dépend
vraisemblablement de SILANOS (l'historiographe d'Hannibal) cité
aussi par ARTÉMTDORE (F. Gr. Hist., 175 F9). Tous deux sont
jugés "profanes en la matière" par Strabon qui estime ne pas devoir
rapporter leurs explications (STRABON, ffl, 5, 7).
366- POSÉIDONIOS, FHG frg. 95 = F. Gr. Hist., 87F85. (cf.
STRABON, ffl, 5,7).
367- STRABON, ffl, 5, 9
368 - Cf. A. CAUBET, loc. cit., (1984) p. 1 15. Ce fragment de jas d'ancre
"l'un des plus anciens exemples de ce type que l'on puisse dater" se
trouve dans le remplissage entre le sol de la troisième phase archaïque
(550-500) et la phase suivante. Cf. les articles de H. FOST (qui
prépare un catalogue des ancres de Kition) : The Stone Anchors of
Byblos, Mélanges de l'Université St Joseph, LXV, 26 (1969) pp.
425-442 : The Stone Anchors of Ugarit, Ugaritica, VI, 1969, pp.
235-245 et Gilgamesh and the "things of stone", RDAC, 1984, pp.
96-100.
369 - Cf supra, la description du sanctuaire, chapitre 4.1 .
370 - Sur le problème de l'Héraclès thasien, cf. essentiellement Ch. Picard,
Un rituel archaïque du culte de l'Héraclès thasien, BCH, XLVH, 1923,
pp. 241-274 ; M. LAUNEY, Le verger d'Héraclès à Thasos, BCH,,
LXI, 1937, pp. 385-400 et surtout du même auteur, Le sanctuaire et le
culte d'Héraklès à Thasos, Paris, 1944 ; les comptes-rendus de A.D.
Nock, AJA, 1948, pp. 229-301 et de Ch. PICARD, JS, 1949, pp.
111-113, et l'ouvrage essentiel de J. POUILLOUX, Recherches sur
l'histoire et les cultes de Thasos, de la fondation de la cité à 196 av. J.
-C, Paris, 1954. Plus récemment, après les études de D. VAN
BERCHEM (loc. cit.), et de B. BERGQUIST, Héraklès on Thasos,
Uppsala, 1973, voir la mise au point de J. POUILLOUX, L'Héraclès
thasien, REA, LXXVI, 1974, 3-4, pp. 305-316.
371 - HÉRODOTE, II, 44. Cf. aussi PAUSANIAS V, 25, 12.
372 - D. Van BERCHEM, souscrivait difficilement à l'interprétation de M.
LAUNEY, (p. 93-94), B. BERGQUIST, Héraclès on Thasos, Uppsala,
1973, ne doute pas qu'il s'agisse d'un puits (p. 49). et c'est également
l'opinion de G. ROUX, loc. cit., Thasiaca, p. 210.
373 - On se reportera à notre description des temples, chapitre ?? 3.
204

374- SILRJS ITALICUS, Pimica, ??, 29.


375- PAUSANIAS, ?, 4, 6.
376- POMPONIUS MÊLA, ??, 6.
377 - Sur Yégersi/ de Melqart, voir O. EISSFELDT, RE, XX, 362 et 375.
et E. LIPINSKI, La fête de l'ensevelissement et de la résurrection de
Melqart, XVIIème rencontre d'Assyriologie, 1970, pp. 30-58. Cf.
notre quatrième partie, chapitre ? 3.
378 - D. VAN BERCHEM, loc. cit., p. 102. C'est pour les distinguer de ces
Sôteria que les Héracléia helléniques (mai-juin) auraient reçu l'épithète
de ta µe???a Cf. encore G. ROUX, loc. cit., p. 191.
379 - Cf. M. LAUNEY, op. cit., pp. 36 et 117.
380 - Pour B. BERGQUIST, en effet, l'édifice polygonal ne serait pas un
temple. Constatant que l'édifice à oikoi à cinq pièces accolées qui se
substitue à lui est, sans aucun doute (et comme d'ailleurs on en avait
déjà émis l'hypothèse), une pièce où se célébraient des banquets, elle
propose d'identifier l'édifice polygonal avec un mégaron qui, déjà,
aurait eu même fonction. Si l'on pense que l'Héracléion est le
sanctuaire d'un Héraclès-dieu (et phénicien) comme le font D. VAN
BERCHEM et B. BERGQUIST on songera évidemment à l'édifice qui,
à Chypre, ferme, à l'époque classique, la cour du sanctuaire de Melqart.
J. POUILLOUX, quant à lui, accepte l'interprétation donnée par B.
BERGQUIST du mégaron (loc. cit.,REA, p. 313), mais maintient
que "s'il n'y avait, à l'Héracléion, qu'une seule forme de culte, c'était
celle de l'Héraclès Héros" (p. 316 note 5). et il propose de lire dans
cette transformation architecturale malheureusement difficile à dater le
reflet d'une démocratisation des institutions militaires (p. 313).
381 - HÉRODOTE, VI, 46-47. "Ces mines phéniciennes se trouvent à
Thasos entre les localités appelées Ainyra et Koinyra, en face de
Samothrace" disait Hérodote. Or, en août 1979 des exploitations entre
les baies de Potamia (probablement l'antique Ainyra) et de Koinyra
(cf. BCH, 88, 1964, p. 280) ont permis de repérer des entrées de mines
antiques et, dans l'une d'entre elles, sur les hauteurs de Klisidhi, au
dessus du village abandonné de Paliochoria, de déceler trois niveaux
d'exploitation. L'analyse donne une teneur en or qui sans être
exceptionnelle (5ppm), rend le minerai exploitable ; d'autre part les
mines de l'Acropole de Limenas ont parfois de l'or en quantité
appréciable (20,6 ppm pour un échantillon). Enfin on a sans doute
exploité également dans l'Antiquité des mines de cuivre et de galène
argentifère près des mines modernes de Corlou et Marlou. Cf. KOZELI
et A. MULLER, Chronique des fouilles à Thasos, BCH, 104, 1980,
pp. 716-717 ; BCH, 105, 1981, pp. 960-961 et BCH, 106,1982, pp.
674-675 (avec J. DES COURTDLS).
382 - Cf. F. SALVIAT et P. BERNARD, BCH, 86, 1962, pp. 578-611. J.
POUILLOUX, loc. cit., p. 309.
205

383 - "A Héraclès thasien, il n'est permis (d'offrir) chèvre ni porc ;


interdiction aux femmes ; pas d'offrande de la neuvième part ; point de
portions découpées pour présents ; on ne regarde pas Qe sacrifice)". Cf.
Ch. PICARD, Un rituel archaïque du culte de l'Héraclès thasien,
trouvé à Thasos, BCH, 47, 1923, pp. 241-274. H. SEYRIG, BCH,
1927, pp. 369-373 ; D. VAN BERCHEM, loc. cit., pp. 88-109.
384 - J. POUILLOUX, loc. cit., continue, en effet, de penser qu'à Thasos,
comme à Sicyone, on honore les deux Héraclès, le dieu et le héros :
"D. Van Berchem et B. Bergquist, écrit-il, ont échoué à montrer le
contraire faute d'avoir considéré la totalité de la documentation
thasienne" (p. 316). S'il reconnaît avoir méconnu l'héritage phénicien,
il réaffirme la présence du héros grec "gardien et militaire" honoré dans
la région du rempart et l'Héracléion, "alors que l'Héraclès Thasios, dieu
qu'Hérodote adjoint au Phénicien Melqart, appartient à la région de
l'Agora" (p. 315). Pour G. ROUX,, (loc. cit.), les deux cultes, celui de
l'Héraclès-dieu et celui du héros, sont rendus dans YHéracléion.
385 - HÉRODOTE, ?, 44 "Les résultats de mes recherches font clairement
ressortir qu'Héraclès est un dieu ancien, et j'estime très sage la conduite
de ceux d'entre les Grecs qui ont dédié chez eux des sanctuaires à deux
Héraclès, offrant à l'un qu'ils appellent Olympien des sacrifices comme
à un immortel, tandis qu'à l'autre, ils rendent des honneurs funèbres
comme à un héros". Il est vrai que, bien que faite à propos de
l'Héraclès "phénicien" de Thasos, la remarque d'Hérodote ne fait pas
explicitement référence à Ille. Sur le double culte à Sicyone Cf.
PAUSANIAS, II, 10, 1.
386 - PAUSANIAS, V, 25, 12. Dans le même texte Pausanias atteste de
l'importance d'une "colonisation" phénicienne à Thasos, puisqu'il fait
des Thasiens des "Phéniciens par leur origine" et plus précisément des
Tyriens. Il est à notre avis, abusif, de voir là "le phénomène banal de
Yinterpretatio" comme le fait D. Van Berchem, loc. cit., p. 94.
387 - Rappelons simplement ici que le rituel relatif à Héraclès thasien IG,
XII, suppl. 414 date, très vraisemblablement, du Vème siècle ; le bail
relatif au verger d'Héraclès (IG, ??, suppl. 353) de l'extrême fin du
IVème siècle ou du début du Iïïème siècle.
388 - C'est une remarque qu'avait déjà faite D. Van Berchem : "Si donc on
tient à l'origine phénicienne de ce culte, on doit admettre qu'en ce qui
concerne le sacerdoce, les Grecs ont altéré gravement l'institution
primitive" (loc. cit., p. 105).
389- Rappelons que, tant pour D. VAN BERCHEM que pour B.
BERGQUIST, il est le sanctuaire du seul Héraclès thasien, d'origine
phénicienne ; que, pour J. POUILLOUX, il est, soit le lieu d'un culte
double (et puisque le bothros de la cour triangulaire paraît disqualifié,
il évoque les bothroi repérés par B. BERGQUIST, dans le rocher près
du grand autel)(cf. note 1 p. 314), soit le sanctuaire du fils
206

d'Amphitryon (p. 315).


390 - Cf. G. DAUX, CRAI, 1954, pp. 470 sq. et G. ROUX, BCH, 79,
1955, pp. 353 sq. (et suppl V, Thasiaca, pp. 191-211).
391 - Hypothèse qu'envisage même D. VAN BERCHEM, qui affirme
cependant ne pas connaître jusqu'à ce jour de sanctuaire qui se prête
mieux aux cérémonies impliquées par les deux rites que l'Héracléion
découvert par M. LAUNEY f. 92). G. ROUX, (loc. cit., Thasiaca, p.
191) est, pour sa part, persuadé qu'il n'y a qu'un seul grand Héracléion
pour le culte du héros et du dieu.
392 - Si l'édifice polygonal est bien un hestiatorion, où se trouve le naos
qui précéda le temple périptère ? La réponse à cette question paraît
désormais donnée par les dernières fouilles thasiennes : le temple
archaïque a très vraisemblablement précédé, au même emplacement, le
périptère ionique du Nord (Cf. J. DES COURTILS, BCH, CX, 1986,
pp. 802-806 et fig. 16.) Date proposée : VHème siècle CBCH, CIX,
pp. 882-884).
393 - On pourrait encore citer les deux cippes qui ornaient le sanctuaire de
Malte, hélas complètement détruit (Cf. PERROT-CHIPPIEZ, Histoire
de l'art dans l'Antiquité, ffl, Paris, 1885, p. 306 et fig. 28 CIS, 1, 122,
IG, XIV, 600).
394- Dans notre deuxième partie.
395 - Cf. supra chapitre ??1. Pour B. SERVAIS-SOYEZ cependant (loc. cit
p. 359) c'est un Melqart époux d'Astarté qu'il faut reconnaître dans le
Milk'Ashtart d'Oumm d'Ahmed.
396 - CIS, I, 89. Cette inscription date de 388. Autres dédicaces (CIS), I,
90, 94 - Cf. O. MASSON (Cultes à Chypre dans Les éléments
orientaux de la religion grecque ancienne, Paris, 1960, pp. 137-138).
397 - R. DUSSAUD, Melqart, Syria, XXV, 1946-1948, pp. 205-230.
398 - J. TEIXIDOR, L'interprétation phénicienne d'Héraclès et d'Apollon,
RHR, 200, 1983, pp. 243-255.
399 - Cf. P. XELLA, loc. cit., p. 34. Sur le problème de la triade on se
reportera supra, au chapitre 3.2.
400- Cf. supra notes 315 et 316.
401 - Hypothèse proposée par J.E. DUGAND, loc. cit. (dans Salamine de
Chypre, p. 95).
402 - G. PETTINATO, The Royal Archives of Tell Mardikh Ebla, loc. cit.,
p. 47; cf. J. E. DUGAND, loc. cit., note 53 p. 90.
403 - G. ??G?????, Testi cuneiformi del 3 millenio in paleo-cananeo
rinvenuti nella campagna 1974 a Tell-Mardikh - Ebla -, Orientait,
XLIV, 3, 1975 pp. 361-374 et spécialement pp. 370-371. Cf. J.E.
DUGAND, loc. cit., note 115 p. 95.
404 - Pour J.E. DUGAND, loc. cit., note 114 p. 95, on "confondait quelque
peu" Melqart et Ba'al Hammon (ses arguments peuvent paraître ténus,
puisqu'ils reposent essentiellement sur le grand nombre de noms
207

théophores consacrés au premier, alors que l'anthroponymie punique


réserve peu d'audience au second) et, ce faisant, il attribue à
Malik-Melqart les différents tophets de Carthage, d'Hadrumète en
Tunisie ; de Motyé et Sélinonte en Sicile ; de Sulcis, Monte Sirai et
Tharros en Sardaigne (p. 95). Mélicerte pourrait alors être "un emprunt
(probablement mycénien) au Melqart tyrien", identifié qu'il est à
Palaimon. En effet, LYCOPHRON (Alexandra, 229) situe à Ténédos,
un pa?a?µ?? ß?ef??-rovoç = tueur de petits enfants qui,
apparemment, exigeait les mêmes immolations d'enfants en bas-âge de
l'aristocratie que Ba'al Hammon" (p. 94).
405 - C'est d'ailleurs en ce sens - et nous nous réjouissons de cette
convergence - que se développent actuellement les études sur Melqart :
à la lumière des textes ougaritiques qui font état des rois morts comme
des figures héroïques divinisées (Réphaïm), on voit en lui l'hypostase
du souverain phénicien idéalisé. Cf. J. TEIXIDOR, L'interprétation
phénicienne d'Héraclès et d'Apollon, RHR, 200,1983, pp. 243-255 ;
E. LIPINSKI, loc. cit., (1970) p. 51, C. BONNET, Le dieu Melqart
en Phénicie et dans le Bassin méditerranéen, Studia Phoenicia, III
Louvain 1983, pp. 195-207 ; P. XELLA, loc. cit., ibid, TV pp. 37-38;
S. RIBICHINI, P. XELLA, Milk'astart, Melk(m) e la tradizione siro
palestinese sui Refaim, Rivista di Studi Fenici, 7, 1979, pp. 147-158.
406 - Kition, pi. XXV et BCH, 1976, fig. 76 et79, pp. 881-882.
407 - Cf. supra la description du sanctuaire.
408- SILIUS ITALICUS, Punica, ffl, 30-31.
409 - PHILOSTRATE, Vie d'Apollonios de Tyane, V, 5. Philostrate décrit
trois autels, deux d'entre eux sont de bronze et ne portent aucune
représentation, le troisième, de marbre, représentait les travaux
d'Héraclès et s'était probablement ajouté aux deux premiers après
l'assimilation avec le héros grec. ? faut alors signaler - si l'on admet
l'hypothèse - qu'elle souffre des exceptions : Melqart est expressément
identifié sur la stèle du IXème siècle dédiée par Bar-Hadad et conservée
au musée d'Alep. (C. BONNET loc. cit., p. 80) rappelle d'ailleurs que
"L'iconographie phénicienne n'est nullement avare de représentations
divines anthropomorphisées" et qu'on aurait tort de "faire porter sur la
religion phénicicenne "une répugnance" qui concerne spécifiquement la
religion yahviste".
410 - E. GJERSTAD, A Cypro-Greek Royal Marriage in the 8th Century
B.C., Salamine de Chypre, Histoire et Archéologie, (Colloque de
Lyon 1978), CNRS, Paris, 1980, pp. 141-146. Dans cette tombe des
skyphoi et cratères attiques, des skyphoi et plats euboïco-cycladiques
fabriqués vers 775-750.
41 1 - Cf. V. KARAGEORGHIS, De l'adaptation et de la transformation de
la mythologie grecque à Chypre durant les périodes archaïque et
classique, Mythologie gréco-romaine, Mythologies périphériques,
208

Etudes d'iconographie, (colloque CNRS, Mai 1979), Paris, 1980. pp.


77-87, singulièrement p. 80.
412- Cf. infra, fig. 33.
413 - Cf. V. KARAGEORGHIS, loc. cit., p. 81 et planche ffl (2ème moitié
du Vlème siècle).
414 - V. TATTON-BROWN, A terracotta "Géryon" in the British Muséum
RDAC, 1979, p. 281-288. pi. ????.
415 - Cf. V. KARAGEORGHIS. Cyprus from the stone Age to the
Romans, Londres. 1982. fig. 94 ou fig. 2 planche VI et addendum, p.
86 de l'article du même auteur, loc. cit., (Colloque du CNRS. n° 593).
416 - Voir notre figure 20 (1 et 2) d'après R. HAMPE et E. SIMON, Un
millénaire d'art grec, 1600-600, Fribourg, 1980, fig. 92 et 93.
417 - Peut-être faut-il évoquer également ici les représentations du combat du
héros contre le lion qu'on trouve aussi bien à Chypre (manche d'ivoire
d'un miroir datant de la fin du XlIIème siècle, trouvé dans une tombe
de Paléographos (tombe 8) et conservé au Musée de Nicosie, Cf. V.
KARAGEORGHIS op. cit.,Cyprus from the Stone Age..., fig. 85)
qu'en Grèce, à Mycènes, par exemple ("curseur" de la tombe III du
cercle funéraire A de Mycènes - 16ème siècle - cf. R. HAMPE et E.
SIMON, op. cit., fig. 269).
418 - Cf. STÉPHANE DE BYZANCE, ?.?. T?s??· ; P. CHANTRAINE,
Dictionnaire Etymologique de la langue grecque, I, pp. 32-33, s.v.
auto ; cf. J£. DUGAND, loc. cit., qui voit dans le nom d'Ainura
cité par Hérodote une traduction de deux mots cananéens signifiant
"Ille de lumière", "Ille lumineuse" (note 129 p. 95-96). J.
TEIXIDOR, loc. cit., RHR, propose d'ailleurs Thasos comme cadre du
syncrétisme entre Héraclès et Melqart et attribue aux Phéniciens
l'initiative du rapprochement (p. 247).
419 - Cf. F. LO SCHIAVO, Copper Metallurgy in Sardinia during the Late
Bronze Age : New Prospects on its Aegean Connections, dans Early
metallurgy in Cyprus, 4000 - 500 B.C., Nicosie, 1982, pp. 271-279.
420 - A l'extrême fin du VlIIème siècle (707). Auparavant la colonie était
administrée par un gouverneur dépendant de Tyr. Cf. E. GJERSTAD,
loc. cit., (RDAC, 1979, pp. 249-250). Au Vème siècle Kition, est
encore mentionné comme le nom d'un royaume phénicien à Chypre.
421 - Azbaal, successeur de Baalmelek 1er et roi de Kition, est aussi, au
Vème siècle, roi d'Idalion... Ainsi s'explique mieux, peut-être, la
présence de nombreuses représentations d'Héraclès-Melqart dans la région.
422 - B. LAROCHE, Un syncrétisme gréco-anatolien : Sandas-Héraclès,
dans Les Syncrétismes dans les religions grecque et romaine, Paris,
1973, pp. 103-114 (citation p. 104).
423 - CIS, 1, 144. Pour l'inscription de Nora on se reportera chapitre ? 2 et
note 136.
209

424 - Cf. M. MARAZZI, Egeo o Occidente alla fine del 11° millenio A.C.,
Roma, 1976. Cf. encore V. TUS A, La Sicilia fenico-punica, loc. cit.,
(DHA), pp. 240-241 et ici même, seconde partie, chapitre ffl.
425 - Cf. notre étude iconographique, à paraître (ici fig. 21). Signalons qu'au
Vème siècle le royaume de Kition frappe monnaie au type de Melqart,
sous les traits d'un Héraclès barbu, portant la dépouille du lion et
brandissant la massue, mais l'arc est aussi figuré (cf. J. BABELON,
Les Perses achéménides, p. 95 sq. et pi. CXXVI sq. et R. DUSSAUD,
loc. cit., (Melqart à Chypre).
426- PISANDRE DE RHODES (Scholie à APÇLLONIOS, I, 1195, et
SUIDAS^j.v. pe?sa?d???;) et pour STESICHORE D'HIMERE
(ATHENEE, ??, 512 ; STRABON, XV, 1, 9 ; ERATOSTHENE,
Catastérismes, 12). ? est bien difficile, à notre avis, de trouver dans
l'iconographie une trace certaine de l'antériorité de la représentation
grecque (on se reportera à notre étude iconographique).
427 - Cf. R. DUSSAUD, loc. cit., p. 218. Sur les monnaies tyriennes
représentant Melqart, on peut désormais se reporter à la thèse de C.
BONNET, op. cit., pp. 66-70 de l'exemplaire dactylographié.
428 - R. DUSSAUD, loc. cit., p. 218. Encore peut-on se demander s'il
s'agit bien de Melqart (cf. C. BONNET, op. cit., p. 66).
429 - Cf. notre étude iconographique pi. XXVH, XXVffl, XXIX. Tous ces
Héraclès de l'époque archaïque sont représentés barbus et peut-être aussi
le plus ancien d'entre eux (pi. XXVI. fin Vllème ou début Vlème avant
J.-C).
430 - Cf. la tête du musée du Louvre (AM 2784) d'inspiration plus purement
grecque, il est vrai. Mais à Chypre encore, le colosse d'Amathonte est
barbu. Sur les types d'Héraclès à Chypre cf. J.L. Myres, op. cit., pp.
170-177.
431 - M. DUNAND, op. cit., p. 96 et notes 1, 2, 3 et 4 ; cf. notre étude
iconographique PI. ???? et son commentaire.
432 - Cf. M. DUNAND, BMB, ??, 1939, p. 65 sq. et PI. XIV. Pour la
bibliographie, très importante, se reporter à H. DONNER et W.
ROLLIG, Kanaanaïsche und Aramaïschen Inschrisften, ?, 1964, n°
201. Notons d'ailleurs que sur cette stèle Melqart n'apparaît pas comme
un dieu au lion. Notre photo, prise au musée d'Alep, ne supportait
pas, hélas, la reproduction.
433 - HÉRODOTE, ?, 44. C'est donc un peu tard que R. Dion daterait la
"promotion d'Hercule". (R. DION, La promotion d'Hercule, Antiquités
nationales et internationales, Mars-Juin, 1962, pp. 22-26) et après lui
encore, DU MESNIL du BUISSON , Origine et évolution du panthéon
de Tyr, RHR, 1963, pp. 133-163.
434 - Cf. les rituels au dieu Sandas cités par E. LAROCHE, loc. cit., pp.
109-110.
435 - Cf. une notice d'AGATHIAS, II, 24 éd. Niebuhr, 117, 18 sq. et un
210

passage de NONNOS, Dionysiaques, XXXIV, 192. Cf. E.


LAROCHE, loc. cit., p. 112. Sur Sandas voir aussi S. SALVATORI,
Il dio Santa-Sandon. Uno squardo ai testi PJ> XXX, 1975, pp.
401-409.
436 - Cf. H. SEYRIG, Héraclès-Nergal. Syria, XXIV, 1944-1945, pp.
62-80 singulièrement p. 71.
437 - Qu'on se souvienne du héros "brutal" ou encore "misérable et violent"
de VIliade (V, 392, et 403-404).
438 - Cf. la description que font les Hespérides aux Argonautes du scélérat
(???tat??·) qui vint dérober les pommes d'or ; "un homme redoutable
entre tous par son insolence et sa stature ; ses yeux flambaient sous
son front terrible, le sauvage...".
211

ANNEXE A LA PREMIERE PARTIE :


LE PERIPLE D'HANNON

L'expédition du Carthaginois Hannon "le long des parties


de la Libye situées ?p?? t??* '??a??????- st??G? comme celle
de son compatriote Himilcon vers les rivages nordiques aurait eu
pour but de fonder, au-delà des colonnes d'Héraclès, "de
nouvelles villes de Libyphéniciens" sur la côte atlantique. Elle est
connue par une traduction grecque du rapport qu'en aurait fait
Hannon lui-même à son retour et qu'il aurait consacré dans le
temple de Cronos à Carthage. Malgré cette garantie, semble-t-il,
de l'authenticité du document, Pline, déjà, émettait des doutes sur
sa véracité (V,8) et la controverse n'est pas apaisée aujourd'hui.
Depuis les études de St. GSELL, op. cit., I, p. 472 sq. et
de R. ROGER, Le Maroc chez les auteurs anciens, Paris, 1924
(avec une traduction du texte), sont parues la thèse de M.A.
STOUFFS soutenue à l'Université de Louvain en 1947 : Le
périple d'Hannon et celle de J. DES ANGES, grâce à qui on
dispose facilement désormais, et du texte (établi par W. ALY
dans Hermès, LXH, 1927, pp. 321-324) et de la traduction
française de la version de Heidelberg {op. cit., pp. 392-397) ;
l'auteur donne également le texte et la traduction des témoignages
anciens, qui de Palaiphatos à Athénée se rapportent à ce périple
ou aident à l'interpréter (pp. 397-403).
La bibliographie est très étendue sur ce sujet : les mises au
point les plus importantes sont celles de G. MARCY, Notes
linguistiques autour du périple d'Hannon, Hespéris, XX, 1935,
pp. 21-72 ; R. MAUNY, Autour d'un texte bien controversé : Le
périple de Polybe (146 av. J. -C), Hespéris, XXXVI, 1949, pp.
47-67 (comparaison des périples d'Hannon, Scylax et Polybe) ;
R. ROUSSEAUX, Hannon au Maroc, Revue africaine, XCIII,
1949, pp. 162-232 ; G. GERMAIN, Qu'est-ce que le périple
d'Hannon ? document, amplification littéraire ou faux intégral ?
Hespéris, XLIV, 1957, pp. 205-248. Pour G. Germain on ne
saurait en aucun cas prendre ce document pour un journal de
voyage, même si son auteur, qui démarque les récits de ses
devanciers helléniques, et en particulier Hérodote, a pu utiliser
aussi des échos, reçus, par exemple, à Carthage.
Le débat a été réouvert, naguère, dans la revue
Archéologia, : R. MAUNY, Le périple d'Hannon, un faux
célèbre concernant les navigations antiques, XXXVII, 1970, pp.
77-80, partage le doute de G. Germain et, plus catégorique,
212

conclut, "Cessons de prendre ce faux ou cette amplification


littéraire pour un document authentique et délivrons en à jamais
les discussions sérieuses", ce à quoi G. Ch. PICARD,
Archéologia, XL, 1971, pp. 54, répond - sans d'ailleurs
convaincre son interlocuteur - "Le périple d'Hannon n'est pas un
faux". L'auteur, s'il accorde à G. Germain que le périple est
l'amalgame d'éléments hétérogènes, reconnaît en lui "deux
documents puniques différents, traduits en grec par deux
interprètes distincts" : "la première partie, constituée par les six
premiers paragraphes, est le récit de la fondation des colonies sur
la côte atlantique du Maroc... la seconde... le récit d'une
reconnaissance des côtes de l'Afrique tropicale et équatoriale",
expédition qui a pu être commandée, soit par Hannon, soit par un
autre amiral carthaginois. La véracité de ces relations lui paraît
confirmée par l'article de S. SEGERT, Phoenician background of
Hanno's periplus, Mélanges de l'Université St Joseph de
Beyrouth, XLV, 1969, pp. 502-518 qui fortifie la tradition selon
laquelle le texte grec est bien la traduction d'un original, ou
d'originaux phéniciens.
J. DESANGES demeure, quant à lui, fort prudent : "Sans
doute, reste-t-il permis de croire, écrit-il, au véritable voyage du
véritable Hannon, rapporté à l'époque mal définie (fin Vllè, Vie
siècle, précise-t-il, en note) où Carthage était au sommet de sa
puissance...", mais, ajoute- t-il, "on ne peut, au périple, arracher
son revêtement
l'inanité" (p. 85).grec,
Il insiste
sans surtout
en estomper
sur l'absence
les détours
d'unitéjusqu'à
de la
tradition : il a pu exister, dit-il, plusieurs sources dès l'origine
punique ; des éléments divers y sont incorporés "si bien que nous
ne pouvons discerner s'il s'agit d'un mélange originel ou d'une
contamination occasionnelle" (p.72). R. REBUFFAT, enfin
(D'un portulan grec du XVIème siècle au périple d'Hannon,
Karthago, XVII, 1976, pp. 139-151 et, tout récemment
Recherches sur le bassin du Sebou, II, Le périple d'Hannon,
BAM, XVI, 1985-1986, pp. 257-284) exprime clairement ce
qu'on peut tenir pour essentiel ; la version de Heidelberg dérive
d'un document original d'origine punique que par simplification il
appelle le Rapport d'Hannon, en continuant à désigner par Périple
d'Hannon, le texte de Heidelberg (1985-1986, p. 257).

Au problème de l'authenticité du périple, s'ajoute, pour


nous, celui de l'identification des "Lixites" cités par Hannon.
Pour bon nombre de commentateurs, pour St. Gsell en
particulier, Dessau (R.E., ???, col. 930) et G. Marcy, le Lixos
213

serait l'Oued Draa et les Lixites des nomades, vivant dans la


basse vallée du fleuve... Pour d'autres, au contraire (J.
Carcopino, G. Germain et G. Ch. Picard en particulier), il
s'agirait bien du fleuve Loukkos au Nord du Maroc et des
habitants de sa basse vallée. G. Ch. Picard en tire une conclusion
qui paraît logique : "Au temps d'Hannon, les Lixites étaient
encore nomades, mais amis des Phéniciens qui avaient fondé chez
eux, plusieurs siècles auparavant, un grand temple de Melqart"
(loc. cit., p. 57). Il n'est pas certain que même en ce qui
concerne l'établissement de Lixos - par opposition au sanctuaire
plus ancien - on soit obligé d'adopter une date aussi basse : la
reconnaissance d'Hannon est, en tout état de cause, plus
ancienne : Vllème siècle pour J. Desanges, Vlème siècle pour
R. Rebuffat. G, Ch. Picard propose d'ailleurs de situer Le
périple d'Hannon, après l'évacuation de Mogador par les
Phéniciens (v. 500) et avant la fondation de Lixos (Vie et mort de
Carthage, Paris, 1970, pp. 96-97) qu'il place au IVème siècle.
A ce problème de l'identification des Lixites J. Carcopino
imagine une solution ingénieuse : "Si Hannon revenait sur la
terre, écrit-il, il se frotterait sans doute les mains de voir comme
l'érudition la mieux armée a trébuché dans ses panneaux, et
consenti, par égard pour lui et ses fausses confidences, à
transférer à l'Extrême-Sud du Maroc un fleuve dont le nom n'a
pour ainsi dire pas changé dans l'antiquité, l'Oued Loukkos, qui
coule 1000 kilomètres plus au Nord, et les habitants de cette
vieille ville phénicienne de Lixos dont les ruines sont à
Tchemlich,
espagnol" (op.
prèscit.,
de p.
Larache,
85). Ainsi
les les
plus
nomades
célèbresévoqués
du Maroc
par

Hannonetseraient
Lixos" Hannon"les
"aussi
Numides
bien pour
bergers
ne point
et sujets
partager
des Phéniciens
sa gloire que
de
pour cacher ses arrière-pensées" (op. cit., p. 89) aurait tenté de
donner le change sur la côte libyenne, déjà pénétrée, à haute
époque, par les Phéniciens. Cette théorie, pour séduisante qu'elle
soit (elle permet en effet à l'auteur de trouver une solution à bon
nombre de contradictions auxquelles se heurte toute tentative
d'explication du périple) n'a que le défaut de reposer sur toute
une série de présomptions et malheureusement aussi sur celle
qu'elle voudrait démontrer : la présence ancienne - reconnaissons
le désormais fort vraisemblable - des Phéniciens à Lixos.
Il reste que, si l'hypothèse, "longue" d'un périple
conduisant Hannon dans les profondeurs de l'Afrique tropicale
ou même équatoriale conserve quelques défenseurs (cf. J.
RAMIN, Le périple d'Hannon; Apports de la littérature et
hypothèses, Latomus, 1976, pp. 791-804 et Le périple
214

d'Hannon, BAR, Supplementary séries 3, 1976), on admet


généralement que les six premiers paragraphes de la version de
Heidelberg concernent bien la côte marocaine jusqu'à Lixos, l'île
de Cerné étant, dans ce cas de figure, la Dzira Sidi Youssef
située dans l'embouchure de l'Oued Sebou : le Chrètes d'Hannon
(Cf. R. REBUFFAT, loc. cit., 1985-1986).
Cette interprétation, corroborée par les différents textes
anciens qui nous informent de cette côte, nous autorise à voir
dans le "rapport d'Hannon" (pour reprendre la distinction établie
par R. Rebuffat) le témoignage authentique d'une reconnaissance
punique, et dans les Lixites, les indigènes du pays du Loukkos.
DEUXIÈME PARTIE

HÉRACLÈS

ET LE MODÈLE ABSENT

DE LA CITÉ
217

La conquête des boeufs de Géryon, la quête des pommes d'or


des Hespérides, par un héros qui bientôt épousera, sinon la
princesse, du moins la déesse et, ce faisant, recevra, mieux qu'un
royaume : l'immortalité bienheureuse... autant d'éléments
susceptibles de justifier la théorie de Jan de Vries pour qui s'impose
la solidarité de structure entre mythe, saga et conte (1)... autant de
raisons qui paraissent également légitimer un traitement du mythe
grec analogue à celui qu'appliqua, il y a près d'un demi-siècle,
Vladimir Propp au conte folklorique russe (2).
On pourrait ainsi isoler ces "fonctions" du héros, considérées
depuis lors comme unités constitutives du récit et retrouver, dans l'un
et l'autre des deux épisodes qui nous intéressent, le voyage vers un
au-delà merveilleux, la quête de "l'objet" (pommes d'or ou
troupeaux) non moins merveilleux, la lutte contre le monstre qui, si
elle n'intervient que de façon supplétive dans la légende des
Hespérides, forme le coeur de celle de Géryon.
On pourrait, plus logiquement encore, choisir la réinterprétation
théorique que, dans le prolongement des suggestions de Claude
Lévi-Strauss, donne A.J. Greimas de la formule canonique de
Propp ; reconnaître dans les travaux d'Héraclès le redoublement
significatif qui
actantiels" de peuvent
la séquence
faire"épreuve"
oublier aux
et construire
littéraires les
cesfrustations
"schémas
qu'apparemment entraîne le maniement d'une matière longtemps
irréductible à la logique mathématique (3).
Mais, s'il n'est pas sans intérêt de souligner que le mythe
d'Héraclès, tout fortement intégré qu'il soit encore au monde du
divin, peut s'insérer pourtant dans le cadre de ces grands modèles
classificatoires construits à partir du conte populaire, si la "mise en
218

formule" loin d'être pur sacrifice à une mode du moment peut aider -
nous le verrons - à l'étude des transformations du mythe, il reste que
ce qui confère au récit son originalité - et par là son intérêt pour
l'historien -, ce n'est pas l'universalité des thèmes, mais bien plutôt la
représentation précise que s'en sont donnée les Grecs.

"ritualiste"
Vladimir
de Paul
Propp,
Saintyves
dès 1946,
(4), vu
avait,
dansdéveloppant
les contes populaires
l'hypothèse
le
souvenir d'anciens rites initiatiques (5). Si le conte "reprend" ainsi, et
"prolonge l'initiation au niveau de l'imaginaire" (6), le mythe est,
quant à lui, plus proche encore de ce qui, peut-être, lui a donné
naissance.
De ces "épreuves" d'Héraclès aux confins du monde habité
qu'a retenu la cité grecque ? Nous avons cherché à retrouver si, dans
le culte rendu à Héraclès (et par quoi il se distingue, essentiellement,
du héros du conte populaire), quelque chose subsistait de la fonction
primitive... Nous avons cherché aussi -et, poursuivant notre
démarche récurrente, c'est par là que nous commencerons - à
comprendre ce qu'était devenu, pour les Grecs, ce voyage vers
l'Ouest, voyage dont Apollodore conserve probablement la forme
archaïque lorsqu'il montre le héros forçant Hélios à lui prêter son
dépas, cette coupe d'or dans laquelle il traverse, chaque nuit,
l'océan,... voyage progressivement chargé de toutes les
connaissances, de toutes les expériences, de tous les désirs aussi de
ceux qui, au cours des temps, se sont raconté cette histoire (7).
219

Fig. 22 : Héraclès dans la coupe du Soleil

Coupe de la manière de Douris, provenant de Vulci


(Musée du Vatican ; ARV2, 449).
D'après J. BOARDMAN, Athenian Red FigureVases,
The Archaic Period, Londres, 1975, n° 300.
221

HÉRACLÈS ARCHÉGÈTE

HÉRACLÈS ET LA COLONISATION (I) :

FIXATION ET ENRICHISSEMENT DU MYTHE

"Ainsi ontfait les dieux ;


Ainsi font les hommes"

Tatttirîya Brâhmana, IJ,9, (8)

"Toujours imaginer sera plus grand


que vivre."

Gaston Bachelard

Pour A. Schulten, nous l'avons vu, la légende d'Héraclès


s'enrichit de trois nouveaux exploits quand les Phocéens arrivent
à Tartessos (9), et pour P. Laviosa Zambotti, la lutte du héros
contre Géryon traduirait, précisément, les rapports primitivement
hostiles entre ces mêmes Phocéens et les indigènes de ce véritable
El Dorado que fut, pour l'Antiquité, le sud de la péninsule
ibérique (10)... C'est cette même dépendance du mythe par
rapport à l'histoire de la Grèce que supposent également A.
Garcia y Bellido et H. Rolland, lorsque, préférant l'hypothèse
rhodienne, ils rapportent parallèlement la création des travaux
occidentaux d'Héraclès aux colonisateurs archaïques (11).
Nous l'avons dit, déjà, nous ne croyons pas que le voyage
d'Héraclès vers l'Occident soit né de la colonisation d'époque
historique, que sa lutte contre Géryon, sa quête de l'or des
Hespérides, soient le reflet des expériences des Grecs qui,
comme lui, ont un jour quitté leur pays. Hésiode, en effet, sait
que c'est "au-delà de l'illustre Océan" qu'il faut chercher le jardin
aux pommes d'or, "au delà de l'illustre Océan" également
qu'Héraclès s'est, dans leur parc brumeux, emparé des boeufs de
Géryon... Or le poète béotien, soucieux pourtant de conjurer la
"faim arrière", ne dit rien de ceux qui, dès son époque pourtant,
partaient chercher ailleurs les terres qui, chez eux, leur
manquaient ; il est plus étranger encore au monde de ces
222

commerçants lancés très tôt à la recherche des métaux qui


faisaient défaut à la Grèce.
Que le mythe, en revanche, ait été utilisé par ces mêmes
colons, que le héros soit devenu pour eux - et dans la mesure
même où il était censé avoir, avant eux, parcouru ces régions
éloignées - le paradigme de leur aventure occidentale, qu'ils aient
à leur tour fixé, précisé, enrichi, donné plus de sens - ou, nous le
verrons, un autre sens - à la geste héracléenne, nul ne s'en
étonnera : on connaît le succès du culte d'Héraclès dans les
fondations grecques ! Notre but n'est pas de refaire ici un
inventaire déjà réalisé pour la Grande-Grèce et la Sicile (12), pas
plus de reprendre, après Jean Bayet (13), les multiples légendes
qui conservent le souvenir du héros en ces mêmes lieux. Nous
aimerions, quant à nous, tenter d'éclairer cette double
transformation qu'imposèrent au mythe d'Héraclès les colons
d'Occident : son enrichissement d'abord, le renouvellement de sa
signification, ensuite, autour d'un héros devenu le dispensateur
de la culture.
Qu'Hésiode situe l'épisode de Géryon au-delà du fleuve
Océan ne signifie pas, bien sûr, qu'il en donne une localisation
précise... Qu'il imagine ces boeufs "à la démarche torse" et leur
monstreux gardien "dans Erythie qu'entoure les flots" (14)
n'autorise pas véritablement à supposer que le poète béotien
retrouve là le souvenir ancien, conservé dans la mémoire
collective, d'une île autrefois connue de ces Egéens dont on sait
parfaitement qu'ils hantèrent, dès l'âge du Bronze moyen, la
Méditerranée occidentale (15). Probablement, en effet, ne sait-il
de ces prairies "brumeuses" que leur localisation dans nie rouge,
Ille du couchant, près des rivages d'Océan. Et ce pourrait bien
être Stésichore qui, dans sa Géryonide, apporte la première
mention à proprement parler géographique, d'une terre du littoral
ibérique, située face à l'embouchure du fleuve Tartessos, le
Guadalquivir (16). Cette version - si l'on excepte quelques
traditions divergentes (17) - devait fixer définitivement le mythe
et, au début du Vème siècle, Phérécyde de Léros pouvait affirmer
que l'Erythie d'Hésiode n'était autre que Gadeira (Gadès) (18) ;
"d'autres auteurs" précisant -selon Strabon - qu'il s'agissait d'un
îlot distant d'un stade environ de la ville et dont l'herbe possédait
la propriété enviable d'engraisser les troupeaux avec une
surprenante rapidité (19). Au Vème siècle, il ne fait ainsi aucun
doute que Géryon "avait sa demeure dans Ille que les Grecs
appellent Erythie, île située tout contre Gadeira, en dehors des
colonnes d'Héraclès, près des rives de l'Océan" (20).
Que la situation géographique de l'île de Géryon nous soit
223

ainsi transmise, pour la première fois par un Grec d'Occident


(Himère est une fondation secondaire des Chalcidiens) et ce dès
les premiers siècles de la colonisation (21), n'a rien de
surprenant. Stésichore a entendu, peut-être, raconter les exploits
du Samien Colaios qui, selon Hérodote, gagna Tartessos, alors
inconnue des Grecs et, après avoir franchi les colonnes
d'Héraclès rentra dans sa cité "avec les plus grands bénéfices
qu'aient réalisés jusqu'ici aucun des Grecs sur qui nous avons
des renseignements exacts" (22)... Sans doute aussi a-t-il eu
quelque écho des navigations phocéennes vers
l'Extrême-Occident et du "bon roi Arganthonios" si disposé à
aider les Grecs (23). N'a-t-il pas enfin profité des récits des
Phéniciens, dont la zone d'influence jouxte, précisément, la
colonie grecque d'Himère ? (24). Ainsi, quelle que soit l'origine
de leurs connaissances - et l'on s'accorde à penser qu'à cette
haute époque le détroit pouvait n'être pas aussi fermé aux Grecs
qu'aux temps de Pindare (25) - U paraît fortement vraisemblable
que les colons d'Occident soient responsables de la précision
géographique du mythe.
On peut supposer aussi -et l'existence même d'un poème,
celui de Stésichore, tout entier consacré au seul exploit contre
Géryon suffit à étayer l'hypothèse - que ces mêmes colons sont,
parallèlement, à l'origine des enrichissements apportés au thème
du voyage d'Héraclès vers l'Ouest.
Celui-ci est, avant tout, chez Hésiode, la quête d'un héros
"aux limites même du monde"... "aux frontières de la nuit" (26).
Le poète béotien ne dit rien de plus, mais, dès l'archaïsme, le
mythe paraît s'être calqué sur le trajet du soleil, puisque c'est à
Hélios que le fils d'Alcmène emprunte la coupe d'or qui
"lorsqu'il est couché, le transporte pendant la nuit avec ses
chevaux, à travers l'Océan, à l'endroit où il se lève" (27)...
tradition bien établie, puisqu'on la retrouvera, plus ou moins
transformée, jusque dans les versions tardives des mythographes.
Athénée dans les Deipnosophistes a conservé le souvenir
précis de ceux qui, dans leurs récits, firent allusion à cette
particularité du mythe : Stésichore, pour qui le soleil traversait
l'océan dans cette coupe et fut imité par Héraclès lorsque ce
dernier dut ramener les boeufs de Géryon (28), Pisandre qui,
dans le deuxième livre de son Héracléia (29), précisait que ce
Sénaç appartenait certes au Soleil, mais qu'il fut confié au héros
par Océanos lui-même (30), Panyasis pour qui, au contraire,
Héraclès reçut de Nérée la coupe dans laquelle il devait gagner
Erythie (31), Phérécyde, enfin, qui donnait la version la plus
complète de l'épisode dans le troisième livre de ses histoires et
224

mentionnait les tentatives d'Océanos pour faire chavirer le héros


en haute mer et les flèches qu'Héraclès dut feindre de décocher
contre lui pour rétablir le calme (32).
Dépas assez grand pour transporter le soleil et ses chevaux,
ou bien encore Héraclès et tout son troupeau !... Si Panyasis ne
traduisait pas -toujours selon Athénée- le terme par f???? (33),
on serait en droit de se demander s'il s'agit bien d'une coupe !
L'auteur de la Titanomachie mentionne, pour sa part, un
chaudron de cuivre, plus proche que le dépas de la "cuve" dans
laquelle voyage le héros des légendes indo-européennes du cycle
de l'ambroisie collectées par Georges Dumézil (34), plus proche,
peut-être aussi, de l'une des rares représentations qui nous aient
été conservées de cet esquif pour le moins original : celle que
Douris - ou quelque peintre proche de lui - a figurée sur une
coupe attique à figures rouges, très vraisembablement au début du
Vème siècle (35).
Apollodore - quant à lui - retrouve ce dépas. ..dépas qu'il
dit donné par Hélios dans des circonstances curieuses : le soleil
l'incommodant, Héraclès bande son arc contre le dieu, celui-ci,
admirant son courage, lui donne la coupe d'or (36) avec laquelle
il gagnera Erythie, avec laquelle également il reviendra - lui et
tous ses boeufs - à Tartessos.
La précision mérite qu'on s'y arrête : c'est à passer l'Océan
qu'a servi la coupe d'or du soleil. Ni Phérécyde -qui mentionne
simplement la traversée vers l'île de Géryon -ni les auteurs cités
par Athénée ne disent rien de plus.Ils restent, constatons-le,
près
' O?ea????
d'Hésiode
(37).
pour
La qui
navigation
Héraclèsdutua
héros
Géryon
ne concerne
p???? ???t??
pas la
Méditerranée, elle lui permet de franchir le détroit de Gibraltar
jusqu'aux côtes océaniques de l'Ibérie. C'est bien d'ailleurs pour
naviguer en ces zones dangereuses qu'un esquif aussi
merveilleux peut paraître indispensable, au delà de ces colonnes
que le héros a lui-même fixées, là où "il n'est pas aisé de pousser
plus avant"... "là où commence la mer inaccessible" (38).
? y a donc quelque arbitraire, pensons-nous, à opposer
trop fortement un état ancien de la légende dans lequel le voyage
vers l'ouest se résumerait à une traversée maritime dans la coupe
du soleil et une légende plus récente où le voyage merveilleux
serait remplacé par les longues pérégrinations du héros le long
des côtes africaines, ibériques, gauloises et italiques... Nul ne
peut affirmer que toutes les épopées perdues n'en disaient rien,
nul ne peut prétendre que la Géryonide, par exemple, ne
promenait pas le héros dans des régions devenues familières aux
Grecs d'Occident.
225

Est-ce un hasard si les premières rencontres du voyage


paraissent naître progressivement ? Si Eschyle, par exemple, est
le premier à mentionner le passage d'Héraclès chez les Ligyens,
(il faut entendre, bien sûr, les Ligures) avec cette légende
étiologique qui fait de la Crau l'oeuvre de Zeus, le résultat de la
pluie de pierres par laquelle il aida son fils bien-aimé à triompher
de ses ennemis ? (39). Si Hellanicos de Mytilène est le premier à
attester formellement du passage d'Héraclès par l'Italie et la
Grande-Grèce lorsqu'il ramenait les boeufs de Géryon vers
Argos, à raconter l'aventure du jeune veau s'échappant du
troupeau et rejoignant la Sicile à la nage, à jouer aussi des
rapprochements étymologiques (???t????? serait le nom donné au
veau par les Tyrrhéniens) pour expliquer le nom donné à l'Italie
(autrefois le seul Bruttium) ? (40)
En fait, quelques éléments de la légende occidentale
d'Héraclès paraissent, à certains indices, bien connus depuis
longtemps. Lorsque Pindare, dans la Xllème Olympique célèbre
Ergotélès d'Himère, il mentionne - après Ibycos de Rhégion
d'ailleurs (41) - ces eaux chaudes que "font jaillir les nymphes"
dans la cité du vainqueur (42). Il sait aussi qu'en Libye le héros
vint "provoquer Antée à la lutte, pour l'empêcher de couronner le
temple de Poséidon du crâne des étrangers" (43)... il connaît
donc, et Pisandre de Rhodes avant lui, ce thème du Barbare
xénophobe, châtié par Héraclès que Diodore, plus tard,
développera à plaisir.
Mieux encore, on sait, grâce à Pausanias, que, dans sa
Géryonide, Stésichore parlait de Pallantion, en Italie (44) -
Pallantion, le futur site de Rome où était établi Evandre, roi des
Arcadiens (45) - et, s'il faut attendre l'histoire annalistique
romaine pour que soit attestée la légende de l'Hercule romain - les
fouilles récentes de S. Omobono prouvent que c'est dès le Vlème
siècle qu'un culte lui fut rendu au Nord du Forum Boarium (46).
De cette geste occidentale d'Héraclès dont l'élaboration, peut-être,
fut moins tardive qu'on ne le pense habituellement, nous
aimerions analyser un épisode qui donne à voir l'enrichissement
du mythe par les colons occidentaux : la lutte de l'Alcide et
d'Eryx, ce roi indigène qui avait mis l'un des boeufs du héros
dans ses propres troupeaux.
Nous le ferons en comparant deux témoignages souvent
rapprochés et à juste titre, dans la mesure où ils prétendent
recueillir l'héritage mythologique des générations précédentes,
deux témoignages qui, nous le verrons, sont assez différents pour
permettre de mieux cerner ce problème de l'évolution, de la
transformation de la saga d'Héraclès.
227

PREMIER CHAPITRE :

RETOUR AUX SOURCES :


DIODORE ET APOLLODORE

Qu'une comparaison des témoignages de Diodore et


d'Apollodore soit légitime, nul n'en doutera. Précisons
simplement qu'à la Bibliothèque correspond une partie seulement
de l'oeuvre de Diodore : les livres 4, 5 et 6 que, dans la première
partie de sa Bibliothèque historique, l'auteur sicilien consacre
aux "Antiquités des Grecs".
Dans ces limites - qui sont celles de la mythologie ! - les
deux ouvrages ont d'ailleurs été, depuis longtemps mis en
parallèle. Dès 1887, par exemple, E. Bethe, dans une étude
consacrée à Diodore, relevait de nombreuses analogies entre les
deux auteurs (47). Le choix des mêmes grands mythes (ceux
d'Héraclès, des Argonautes, de Thésée paraissent dans les deux
cas privilégiés), les correspondances étroites de certains épisodes,
lui avaient même paru prouver que les deux oeuvres s'inspiraient
d'un même manuel mythologique. On a, de nos jours, abandonné
cette idée d'une source commune, mais les rapprochements
établis n'en demeurent pas moins pertinents.
Pour nous en tenir à l'exemple héracléen, les deux auteurs
consacrent au héros une très longue notice (48), et dans les deux
oeuvres la structure d'ensemble du récit est la même :
- Une première partie est (certes logiquement) consacrée à
l'enfance et à l'adolescence du fils adoptif d'Amphitryon.
- Mais le récit des travaux, qui vient ensuite, se termine par
l'apothéose d'Héraclès et paraît donc, à lui seul, constituer la
geste du héros.
- Or, ce récit est, chez Diodore comme chez Apollodore,
suivi des innombrables aventures qui jalonnent une vie, terminée
on le sait, par l'envoi de la tunique empoisonnée et la mort du fils
d'Alcmène sur le bûcher de l'Oeta. C'est donc comme une
seconde existence d'Héraclès qui est exposée dans cette troisième
partie de l'un et l'autre textes.
Cette division artificielle - mais qui a le mérite de concilier
les traditions multiples - témoigne sans aucun doute d'un effort
de classification, d'ordonnancement qui ne peut être l'oeuvre
d'un poète, mais bien plutôt celle d'un mythographe, ou de
mythographes - c'est plus vraisemblable - antérieurs, en tout état
228

de cause, à Diodore comme au pseudo-Apollodore. Il semble


même que cette structure puisse remonter à l'un des premiers
mythographes, Phérécyde de Léros, plus souvent dit d'Athènes
puisque c'est dans cette ville qu'il finit par s'installer. Phérécyde
avait, au début du Vème siècle, écrit des Généalogies , un
ouvrage en dix livres qui accordait une grande place à Héraclès.
On sait qu'au livre ? appartiennent les fragments conservés se
rapportant aux "travaux"; au livre III, en revanche, ceux qui
retracent les autres aventures du héros. Il se pourrait donc, que,
pour ce qui est de la structure générale du récit, Diodore et
Apollodore soient tributaires de cette source commune.
Ils en sont sans doute très proches, également, dans la
troisième partie de la vie d'Héraclès, car c'est là que leurs textes
offrent les plus grandes ressemblances : l'épisode du meurtre
d'Iphitos, par exemple, et l'esclavage chez Omphale qui en est la
conséquence sont, nous y reviendrons (49), présentés de façon
fort voisine. Or on sait qu'ils avaient été contés par Phérécyde
(50) et on pourrait avancer bien d'autres correspondances (51).
"travaux"
En revanche,
- dont on neilpeut
apparaît
mettre que
en doute
lorsqu'ils
qu'il forment
rapportent
le coeur
les
de la légende héracléenne - les deux auteurs s'éloignent,
considérablement ; leurs sources paraissent beaucoup plus
variées que ne le pensait E. Bethe et l'utilisation qu'ils en font -
c'est peut-être là surtout que se situe le problème - fort différente.
C'est donc à mieux connaître tout à la fois les sources et le projet
d'ensemble des deux auteurs qu'il nous a paru nécessaire de nous
attacher.

1-1 Notre intention n'est nullement de refaire ici une


Quellenforschung en question depuis la fin du XIXème siècle
(52), mais de cerner de plus près, à propos de Diodore et
d'Apollodore, le problème de l'utilisation de sources qui, parce
qu'elles apparaissent toutes deux comme relativement tardives,
parce qu'elles utilisent une tradition non seulement longuement
établie, mais déjà recueillie, fixée et dans une certaine mesure
normalisée par les Alexandrins, pourraient passer pour
relativement interchangeable.
Diodore de Sicile est, pour sa part, facile à situer. Né vers
90 à Agyrion, en Sicile il vivait, comme l'affirme une notice de
Suidas "sous Auguste et auparavant" (53). Lui-même, se donne
d'ailleurs, comme contemporain de Jules César. Sa Bibliothèque
Historique, à laquelle il dit avoir travaillé près de trente ans (54),
229

a dû paraître peu après le milieu du premier siècle avant notre ère.


Le problème posé par la Bibliothèque, est malheureusement
plus complexe : Apollodore d'Athènes, à qui elle fut longtemps
attribuée vivait au second siècle avant J.-C. Il était l'auteur de
traités variés, mais surtout de deux ouvrages qui probablement
expliquent qu'on l'ait crédité aussi de celui qui nous intéresse :
une chronique rimée des événements de la guerre de Troie à son
époque (???????) et une histoire des dieux (pe?? ?e??) en
vingt-quatre livres (55). La Bibliothèque, qui cite des sources
largement postérieures (Castor de Rhodes, par exemple,
contemporain - lui aussi - de Jules César), ne peut, bien sûr, pas
être son oeuvre : Cari Robert, en 1873, l'a prouvé et, depuis la
dissertation qu'il lui a consacrée, c'est son opinion qui prévaut :
l'ouvrage serait une compilation de seconde main qu'il faudrait
dater des premiers siècles de l'Empire, du second siècle de notre
ère, admet-on généralement
A cette époque, en effet, le déclin de la culture grecque
aurait suscité le besoin d'un manuel qui rassemblât toutes les
données de la mythologie et en particulier les généalogies divines
et héroïques, un manuel que pût consulter sans trop d'efforts un
public en mal "d'érudition expéditive" (56). C'est sa commodité,
plus que ses qualités propres qui expliquerait que l'ouvrage nous
ait été conservé : il fut très vite, en effet, largement utilisé par les
scholiastes qui, parfois, en reprennent des passages entiers (57).
Nous avons dit, déjà, la nécessité, pour utiliser les sources
sans faire violence à l'Histoire, de replacer ces dernières dans leur
contexte chronologique. Dans ces deux siècles qui - selon
l'opinion courante - sépareraient Diodore et Apollodore
trouverons-nous l'explication du décalage qui, nous venons de le
voir, individualise leurs deux témoignages ? Nous n'en croyons
rien, pour deux raisons essentielles : l'une, sur laquelle nous
reviendrons, tient au caractère finalement arbitraire - il nous
paraît tel, en tous cas - de la date traditionnellement assignée à la
Bibliothèque, l'autre - plus fondée encore - tire son existence
dans cette nécessité que nous affirmions de replacer ce qui, dans
une oeuvre, concerne l'objet précis de notre étude au sein d'un
ensemble dont on ne saurait l'extraire sans en fausser le sens.
Nous ne pourrons donc valablement comparer nos deux sources
qu'en ayant pleine conscience du "projet" qui sous-tend l'une et
l'autre (58).
230

1-2 Dans une certaine mesure les intentions de Diodore et


celles de l'auteur de la Bibliothèque, sont les mêmes : réunir en
un seul ouvrage quantité de connaissances qu'on devait, avant
eux, aller chercher dans des ouvrages variés. Photius, ce
patriarche de Constantinople qui, au IXe siècle, eut entre les
mains une copie de la Bibliothèque, nous a laissé, sur ce point un
commentaire fort précieux : l'ouvrage, dit-il, est essentiellement
un résumé et il est, de ce fait, très utile à qui veut connaître les
choses de l'Antiquité, il est un moyen "d'avoir en mémoire les
vieux récits" (59).
Après avoir précisé le sujet de l'ouvrage : "les Antiquités
des Grecs et ce qu'ils croyaient quant aux dieux et aux héros", il
en précise les limites : la guerre de Troie et les errances des
guerriers à leur retour, en particulier celles d'Ulysse avec qui
finissait ce récit sur l'Antiquité (On sait que l'ouvrage, tel qu'il
nous est parvenu, se termine brutalement à l'histoire de Thésée,
le reste n'étant conservé que par un épitomé ).
Photius, surtout, reproduit une épigramme qui figurait,
dit-il, au début de la Bibliothèque, et qui a effectivement de fortes
chances d'être authentique : adresse au lecteur, elle définit
l'ouvrage comme capable de lui assurer sa connaissance du
passé. Plus besoin, avec la Bibliothèque, de lire Homère,
l'élégie, la tragédie, la poésie mélienne... autant de genres
littéraires, autant de sources directes que l'auteur prétend - parce
qu'il les a lui-même assimilées et rassemblées ? - remplacer.
C'est, dirons-nous, une véritable définition de l'oeuvre
mythographique qui nous est donnée là (60).
Or on peut trouver chez Diodore, dans son premier livre en
particulier, l'exposé d'intentions tout à fait semblables : il veut
réunir dans une encyclopédie la masse des faits qu'on avait, avant
lui, beaucoup de mal à recenser. C'est, dit-il, dans le but d'être
utile au lecteur qu'il a entrepris son ouvrage, et "parce qu'il n'est
pas facile de se procurer les livres nécessaires", ceux du grand
nombre d'auteurs qu'il faudrait parcourir, toutes ces versions si
diverses, si difficiles à comprendre et à assimiler (61).
C'est donc, comme Apollodore, une somme que Diodore
entend présenter à ses lecteurs et cette somme dépasse,
estime-t-il, toute tentative de même nature entreprise avant lui.
Très peu de ses prédécesseurs, en effet, ont osé affronter
l'histoire universelle ; ceux qui s'y sont essayés ont, ou bien
négligé la chronologie, ou bien passé sous silence les faits et
gestes des Barbares ; d'autres ont écarté le récit des temps
mythiques ; aucun encore n'a dépassé l'époque des rois
231

macédoniens (62).
Lui, au contraire, traite de tous les siècles et de tous les
aspects de la connaissance. Ses six premiers livres retracent "les
événements fabuleux antérieurs à la guerre de Troie" (trois sont
consacrés aux "Antiquités" des Barbares, les trois autres à celles
des Grecs) ; puis, dans les onze livres suivants il expose
l'histoire générale depuis la Guerre de Troie et jusqu'à la mort
d'Alexandre ; les vingt-trois derniers livres, enfin, présentent
l'histoire la plus contemporaine et ce jusqu'au début de la guerre,
menée contre les Celtes par Jules César (63), jusqu'à son époque,
donc.
Synthèses des connaissances, telles veulent être ces deux
oeuvres, et ceci au service d'un public très large : "les jeunes
gens et vieillards, les simples particuliers comme les chefs" dit
Diodore (64) qui, plus souvent encore, parle de "l'humanité", des
"hommes en général", voire du "genre humain" (65). Apollodore,
s'il est moins explicite, ne paraît pas non plus s'adresser à un
cercle restreint. Photius, par exemple, l'oppose à Conon dont il
vient de résumer les Narrations qui, dit-il, "ne sont pas à la
portée de tous" et l'hypothèse de M. van der Valk ne paraît qu'à
demi convaincante qui suppose qu' Apollodore a rédigé sa
Bibliothèque à l'intention des enfants et pour l'école (66).
Comme C. Robert, mais en appuyant sa démonstration sur
d'autres passages de l'ouvrage (67) M. Van der Valk, en effet,
cherche à prouver que c'est une version expurgée de la
mythologie qu' Apollodore voudrait présenter... sans toutefois y
parvenir absolument, reconnaît-il d'ailleurs. Et c'est
probablement parce que sa démonstration ne le convainc
qu'imparfaitement qu'il doit conclure que la mythologie est un
domaine dans lequel il est bien difficile de préserver la décence !
(68) Remarquons simplement, pour notre part, que l'Héraclès
d'Apollodore reste plus proche du héros brutal et vigoureux
d'Homère que du parangon de vertu qu'il était devenu à la fin de
l'hellénisme et que la Bibliothèque ne s'inspire guère - nous y
reviendrons - de certaines sources qui "moralisaient" Héraclès,
alors même que son auteur les a, nous le savons, utilisées (69).

1-3 Mais, s'il n'y a, pensons-nous, aucune raison


véritable de dire qu'Apollodore, aussi bien que Diodore se soient
adressés à un public particulier, si tous deux ont écrit pour mettre
à la disposition de leurs lecteurs des connaissances jusque là fort
dispersées, le but recherché paraît, pour l'auteur de la
Bibliothèque, s'arrêter là. L'intention d'ailleurs n'est présente que
232

dans l'épigramme qui accompagne l'ouvrage. Celui-ci se


singularise en effet par l'effacement du narrateur qui n'intervient
que très rarement sous la forme du je ou du nous (qui associe le
lecteur) et 15 verbes seulement, pour l'ensemble du texte
marquent cette intervention (70).
Pour Diodore, au contraire - beaucoup plus présent dans
son oeuvre - la tradition légendaire n'est traitée que comme
introduction à l'histoire. Les récits mythologiques et
généalogiques qui, chez Apollodore se suffisent et constituent,
l'objet même du discours sont, en effet, dans la Bibliothèque
Historique, intégrés à un vaste projet (71), projet qui n'est pas
sans influence sur les formes mêmes de l'oeuvre, projet qui,
surtout, donne un sens au mythe.
En ce qui concerne les formes mêmes du discours, on ne
peut manquer d'être frappé par l'effort que fait Diodore pour lui
donner un cadre chronologique, mieux, pour tenter, dans la
présentation de son histoire universelle, d'accorder entre eux les
différents systèmes chronologiques en usage à son époque chez
les Grecs comme chez les Romains. Dès l'abord il se place sous
l'autorité d'Apollodore d'Athènes pour compter quatre-vingts ans
de la prise de Troie au retour des Héraclides (72), puis il calcule,
d'après les règnes des rois de Lacédémone, les trois cent
vingt-huit ans qui, selon lui, conduisent à la première Olympiade
(73)... etc.. Ce souci qui pousse l'auteur sicilien à utiliser - au
mépris parfois de la cohérence interne, lorsque ses sources se
contredisent - les jalons chronologiques les plus variés n'est pas
absent de la partie proprement mythologique de l'oeuvre, même si
Diodore reconnaît, à ce sujet, qu'il ne peut fixer aucun ordre
précis aux événements antérieurs à la guerre de Troie faute de
sources dignes de foi (74). n n'en cherche pas moins à laisser à
son lecteur un fil conducteur qui lui permette de mettre en rapport
les grandes gestes héroïques qu'il retrace.
Ce même souci chronologique est sensible encore au niveau
de ses sources. Bien sûr, comme Apollodore, il cite les poètes,
mais la grande poésie épique et généalogique semble pour lui se
limiter à Homère et à Hésiode, parfois cités ensemble comme la
source de tout discours mythique (75), Hésiode plus rarement
évoqué seul (76), Homère beaucoup plus fréquemment (77).
Point n'est besoin, d'ailleurs, de dire son nom, il suffit de le
donner comme
poètes" (78), "le"le
plus
plus
célèbre
ancien
despeut-être
poètes deettoute
le plus
la Grèce"
vénéré (79)
des
ou plus simplement encore - ce qui en dit long sur son
importance aux yeux de Diodore - "le poète" (80). Pour qui
aurait quelque inquiétude quant à l'identification, une citation de
233

la Nekyia dans un cas, de Ylliade dans l'autre (VII, 321) ne


laissent aucun doute. C'est bien Homère qui, pour Diodore (et
nous verrons qu'il n'en est pas tout à fait de même pour
Apollodore) représente, à lui tout seul, la poésie épique, et
pourrait-on dire sans trop d'exagération, la poésie dans son
ensemble.
En effet, si Alcman est mentionné (81), s'il est - très
rarement - fait allusion "aux Tragiques" - essentiellement
Carcinios (82) et Euripide (83) - et si ceux-ci lui paraissent se
signaler par la fiction dont ils ornent le mythe (84), il se réfère
beaucoup plus souvent "aux mythographes", voire "aux plus
anciens mythographes" qu'il cite peu volontiers d'ailleurs (85).
L'un d'entre eux cependant mérite une mention spéciale ; c'est,
très vraisemblablement, la plus récente de ses sources : "Denys,
qui a écrit l'histoire des Argonautes, de Dionysos et de toutes les
choses les plus mémorables de l'Antiquité" (86).
Mais les grandes références de Diodore sont autres et ce
même dans ses six premiers livres auxquels, nous le répétons,
nous limitons notre étude : ce sont ces grands voyageurs qui
parcoururent le monde grec et s'aventurèrent chez les Barbares et
qui, tels Hécatée (87) ou Hérodote (88), firent naître le genre
historique ; ce sont encore ceux qui, tels "Clitarque et quelques
autres... suivirent Alexandre en Asie" (89). Ce sont des
compilateurs enfin, comme Artémidore d'Ephèse (90) ; ou bien
encore ce sont des "savants" comme Démocrite (91) Anaxagore
(92) ou Oenopide de Chios (93).
Ce sont, enfin, plus simplement des historiens. Encore
faut-il remarquer que, négligeant Thucydide et Xénophon,
Diodore paraît leur préférer Ephore "qu'il tente de suivre autant
que possible", avoue-t-il (94), ou encore les contemporains de ce
dernier : Callisthène et Théopompe (95). Sur des points
particuliers il aime faire appel à des spécialistes : il se réfère, par
exemple, à "l'autorité des plus célèbres historiens de la Crète"
(96).. .peut-être Dosiade et Sosicrate, cités un peu plus loin (97),
ou encore Laosthenidas, qui pour nous n'est guère qu'un nom
(98)... Il cite Zenon, "l'historien de Rhodes" (99), plus souvent
encore Agatharchide de Cnide (100) pour tout ce qui concerne
l'Egypte et l'Ethiopie ; Ctésias de Cnide, surtout, lorsqu'il
rapporte l'histoire des Assyriens (101). Enfin, s'il s'inspire
encore, pour l'Orient", de ceux qui suivirent Alexandre en Asie"
(102), il fait crédit, lorsqu'il traite des problèmes de l'Occident, à
Philistos et plus encore à Timée de Tauroménion (103).
? n'y a rien de très remarquable, évidemment, dans le fait
que Diodore, parlant d'Histoire, parle aussi des historiens ; ce
234

qui peut-être l'est plus, c'est la présence de ces mêmes historiens


dans les développements mythologiques de Diodore : ainsi dans
la longue notice consacrée à Héraclès, s'il évoque à plusieurs
reprises "les mythographes", seul de tous les poètes Homère est
cité (104), alors que le témoignage de Timée est requis par deux
fois (105). L'une des occurrences en particulier est révélatrice,
qui place l'historien dans son rôle de caution apportée au dire -
contestable - des mythologues (106).
Face à ces exigences - bien sûr relatives ! - on ne peut
manquer d'être frappé par l'indifférence totale d'Apollodore
quant à la chronologie. La Bibliothèque, en effet, déroule ses
généalogies non seulement sans souci de les replacer dans l'ordre
des temps, mais encore sans tenter de les situer les unes par
rapport aux autres. Elles ordonnent, certes, le schéma général de
l'ouvrage, mais ce souci de classement - dont la rigueur
d'ailleurs n'est pas parfaite, le livre ?? en témoigne ! - ne
débouche jamais sur une préoccupation "historique" : "Après
avoir fait le récit
d'Inachos" (107)...
de laainsi
postérité
débute
de Deucalion,
le livre ?je et
vais
lepasser
lecteur
à celle
qui

aimerait établir quelques concordances entre les grandes familles


de la mythologie des Grecs est, il faut le dire, bien peu aidé !
Indifférence à la chronologie... indifférence à l'histoire
d'une façon plus générale ! On s'en aperçoit, lorsqu' Apollodore
cite les auteurs ou les oeuvres qui lui servent de références. Pour
lui la mythologie est, avant tout, l'affaire des poètes et des
mythographes (108). Les historiens - ceux que nous connaissons
en tout état de cause ! - ne sont jamais cités. Seuls sont nommés
d'obscurs érudits locaux : le Thessalien Philocratès, par
exemple, à propos de la généalogie de Patrocle (109) ou le
mystérieux Mélésagoras (ou Amélésagoras) appelé à témoigner au
sujet de ceux qu'Asklépios, un jour, ramena à la vie (1 10).
Cette absence des historiens, dans la Bibliothèque, a été
jugée tellement surprenante qu'on a pu imaginer - pensant à
Hellanicos - que, s'il n'était pas cité, c'était par une sorte de
coquetterie d'auteur soucieux de dissimuler une source qu'il
suivrait trop fidèlement (111)... supposition, il faut le dire, bien
peu compatible avec le caractère de l'oeuvre d'Apollodore !
Celui-ci, en effet, se soucie peu de l'histoire et ce n'est pas
en historien qu'il rapporte les traditions des Grecs. Celles-ci sont
multiples ? Qu'à cela ne tienne, il ne convient pas de choisir,
mais d'en livrer le plus grand nombre. Sa préoccupation majeure
n'est pas de donner la version la plus achevée - ou la plus
rationnelle -, mais bien plutôt la plus ancienne : le prouvent, au premier
chef ses sources avouées, le prouve aussi l'utilisation qu'il fait de
235

tel ou tel auteur, de telle ou telle oeuvre.


C'est ainsi qu'en tout premier lieu il évoque les grands
cycles épiques : l'Iliade et l'Odyssée, bien sûr ; mais Homère
n'est cité que 5 fois (1 12), ce qui peut surprendre, surtout si l'on
songe que, dans l'oeuvre de Diodore, il paraît, à lui tout seul,
résumer l'épopée. Chez Apollodore, figurent au contraire à ses
côtés nombre de poètes appartenant à la liste des aèdes et des
rhapsodes : Eumélos de Corinthe que les chronographes
situent - peut-être à tort - au VlIIème siècle ; Pisandre de
Camiros qui composa son Héracléia à Rhodes, au Vllème
siècle ; Asios qui, à la même époque sans doute, vivait à Samos
(113) ; Cercops de Milet, enfin, cité à propos de la légende d'Io
et d'Argos Panoptès, en référence donc à l'Aeginios qu'on lui
attribue généralement (114). Apollodore mentionne encore dans
sa Bibliothèque, mais de façon anonyme, la Thébaïde, l'un des
plus anciens cycles qu'ait connus la Grèce et VAlcméonide, plus
tardif, mais rattaché aux légendes thébaines (115), les Nostoi,
attribués par Proclus à Hagias de Trézène et généralement datés
du Vllème siècle, les Naupactiques enfin...
La poésie généalogique est, elle aussi, très sollicitée : c'est
d'ailleurs Hésiode qui arrive en tête des citations (14).
Acousilaos, avec dix occurrences, est, lui aussi, souvent cité, en
particulier lorsqu'avec la famille d'Inachos, Apollodore traite des
ancêtres des rois argiens, mais avec Acousilaos - qui écrit en
prose - nous avons déjà, en fait, l'un des plus anciens
mythographes de la Grèce (1 16).
Pour en terminer avec la poésie, les auteurs lyriques sont
plus rarement mentionnés avec Stésichore (2 occurrences)
Pindare (1) et Télésilla (1) plus connue comme héroïne d'Argos
que comme poétesse (117). Quant aux "Orphiques" ils sont cités
sans précision d'auteurs. Il est vrai qu'à l'époque d'Apollodore
déjà, le recueil qui rassemblait leurs oeuvres pouvait apparaître
comme complexe !
La tragédie fournit de même assez peu de références :
quatre d'entre elles concernent nommément Euripide, qui de
surcroît, se cache
"tragiques" et paraît
par ainsi
deux particulièrement
fois sous le terme
apprécié
général par
de

Apollodore (118).
La poésie hellénistique, enfin, est très peu sollicitée et, si
l'on excepte une référence aux Argonautiques d'Apollonios de
Rhodes, on s'étonne de trouver, plutôt que les grands noms de
l'époque, des auteurs moins connus de nous comme Asclépiades,
sans doute l'un des premiers représentants de l'élégie et de
l'épigramme alexandrines, puisque Théocrite le reconnaissait
236

comme un maître (119) ou Démarate, auteur d'un Roman des


Argonautes dont, à vrai dire, on sait fort peu de choses (120).
Beaucoup plus qu'aux poètes - exception faite, nous
l'avons vu des grands cycles épiques et des généalogies
mythiques - ce sont - fort logiquement d'ailleurs - les
mythographes qu' Apollodore reconnaît le plus volontiers. C'est
particulièrement vrai pour les plus anciens d'entre eux : nous
avons évoqué, déjà, le cas d' Acousilaos ; Phérécyde de Léros -
ou d'Athènes - apparaît plus souvent encore dans le texte de la
Bibliothèque (121) ; Hérodore et Panyasis sont moins souvent
évoqués (respectivement deux et trois fois) (122). Quant à Denys
et Mytilène, surnommé "Bras de cuir" qui, grâce à la Bibliothèque
d'Alexandrie, avait, avant Diodore et Apollodore composé une
véritable encyclopédie mythologique, ou à Castor de Rhodes, le
chronographe, ils ne sont cités qu'une seule fois (123).
237

TABLEAU II

AUTEURS ET OEUVRES CTTES


PAR APOLLODORE

Auteurs ou Références Nombre des


oeuvres Occurrences

HÉSIODE 1,74 * 1,8,4


1, 123 = 1,9,21

II, 2, » II, 1, 1
II, 5 (2) * II, 1, 3 (2)
II, 26 - H, 2, 2
II, 31 = II, 3, 1
Bouclier d'Héraclès II, 38 = II, 4, 2
(qui, on le sait,
n'est pas d'Hésiode)
III, 45 = III, 5, 6
III, 71 « III, 6, 7
III, 96 = III, 8, 1
III, 100 - III, 8, 2
III, 109 = III. 9, 2
III, 183 = III, 14, 4 1 4
PHÉRÉCYDE 1,25 - I. 4, 3.
1, 32 - I, 5, 2
1, 76 * I, 8, 5
1, 118 = I, 9, 19

II. ß «II, 1,3


II, 62 « II, 4, 8 *
II, 148 « II, 7, 5 *

* III, 3 = III, 1, 1
III, 24 = m. 4, 1
III, 25 = III, 4, 2
III, 70 = III, 6, 7
III, 100 = m, 8, 2
III, 158 = III, 12, 8 13
238

TABLEAU II (suite)

ACOUSILAOS 11,2 * H. 1. 1
11.5 H. 1.3
11,6 »11.1.3
11,26 » II. 2, 2
11,94 II, 5, 7

III, 30 * III, 4, 4
III, 96 - III, 8, 1
III, 133 m III, 11, 1
III, 156 * III, 12, 7
III, 199 « 111,15, 2 10
HOMERE 1,19 = I, 3, 5
II, 25 * II, 2, 1
11,31 = II. 3, 1

III, 3 = lll, 1, 1
III, 45 « III, 5, 6
EUMÉLOS III, 100 III. 8, 2
III, 102 III. 9, 1
III, 133 III, 11, 1

PANYASIS I, 32 1.5,2

III. 121 III, 10, 3


III, 183 III, 14, 4

EURIPIDE II, 11 -II. 1.4


III, 75 - III, 6, 8
III, 94 = III. 7, 7
III, 109 = III, 9, 2

Les Tragiques II, 3 II, 1,3


II, 23 II. 1.5
II, 25 II, 2, 1

ASCLÉPIADES II, 6 II. 1,3


III, 7 III. 1. 2

CEFOOPS II. 6 U. 1. 3
II, 23 II. 1,5

HÉRODORE I, 118 I. 9, 19
III, 45 III. 5, 6
239

TABLEAU II (suite)

STÉSICHORE III. 117 - III. 10, 3


III. 121 = III. 10. 3 2
L'auteur de 1, 76 - 1, 8, 5
L'ALCMÉONIDE

APOLLONIOS de 1. 123 * 1, 9, 21
RHODES
(Les ARGONAUTIQUES)

ASDS III, 100 » III, 8, 2

CASTOR
(TRAITE DES ERREURS
CHRONOLOGIQUES) 11,5 »11,1,3

DEMARATE I, 118 = 1, 9, 19

DENYS 1, 118 = I, 9, 19

MÉLÉSAGORAS III, 121 » III, 10, 3

Les Orphiques III, 121 » III, 10. 3

L'auteur des
NAUPACTIQUES III. 121 » III. 10, 3

PHILOCRATES III, 176 * III, 13, 8

PINDARE II, 38 = II, 4, 2

PISANDRE 1, 75 - 1, 8, 5

TÉLÉSILLA III, 47 = III, 5, 6

L'auteur des
NOSTOI II, 23 = II, 1,5

L'auteur de la
THÉBAIDE I, 74 = I. 8, 4

TOTAL 78
240

Cette simple énumération des sources avouées par


Apollodore laisse entendre que, contrairement à Diodore qui
s'inspire volontiers des auteurs - et en particulier des
historiens - relativement proches de lui dans le temps, l'auteur de
la Bibliothèque entend se référer aux versions les plus anciennes
du mythe. On se reportera au tableau III pour constater cette
prépondérance remarquable des auteurs ou des oeuvres de
l'archaïsme dans les discours rapportés : sur un total de 78
citations, 58 appartiennent à cette période (124).

TABLEAU 111 :L'HER1TAGE MYTHOGRAPHIQUE CHEZ APOLLODORE


DISCOURS RAPPORTES : CITATIONS D'OEUVRE S OU D'AUTEURS

- L'époque archaïque se prolonge au début


du Vème siècle

**f,itf,it, 5ii>i'îîi'TJ'i ?? L'époque archaïque se clôt avec la fin


du Vlème siècle

B ltn%
5 citations

archaïque
époque 43
58 classique
époque 27
12 alexandrine
époque 7 + Mél4sâgorôs _ ?8
241

Cependant, si Apollodore se donne manifestement comme


l'héritier des plus anciennes sources mythographiques, si près de
la moitié des citations se concentrent sur trois noms significatifs,
ceux d'Hésiode (14) de Phérécyde (13) d' Acousilaos (10), rien,
dans le discours, n'indique explicitement qu'ils soient investis
d'une autorité particulière : lorsqu'Apollodore, en effet, les
confronte à d'autres auteurs, aucun ordre préférentiel ne permet
d'affirmer qu'ils soient privilégiés ou emportent la décision.
Accumulation, juxtaposition de variantes, ces informations
ainsi sorties de l'anonymat de la Bibliothèque paraissent être le
simple écho d'une tradition mythique multiple qu 'Apollodore aide
simplement à garder en mémoire et ne cherche en aucun cas à
transformer en version officielle. Peut-être faut-il prendre garde,
cependant, que, replacées dans leur contexte, de telles
confrontations apparaissent soudainement bien futiles, ou, en tout
état de cause, de bien peu de poids dans le récit : affaires de
chiffres parfois (nombre des enfants de Niobé, nombre de
vaisseaux emmenés à Troie par Héraclès), affaire de noms
surtout, (noms d'épouses, de parents ou d'enfants dans les
généalogies... noms de meurtriers ou de victimes). Très
rarement, les divergences portent sur l'ensemble d'un épisode et,
à cet égard, les interrogations d'Apollodore sur la participation
d'Héraclès à l'expédition des Argonautes semblent bien faire
exception. D'une façon générale, lorsqu'Apollodore invite ainsi
ses devanciers à se prononcer, lorsqu'il oppose leurs
affirmations, ce n'est jamais pour modifier le sens du mythe... Et
il semble bien que ce témoin qui - à s'en tenir aux apparences du
discours - non seulement se satisfait de la pluralité des traditions,
mais, en refusant de choisir, creuse une forme de distance entre
son sujet mythique et lui-même, sache en fait préserver, sur
l'essentiel, la cohérence d'un mythe dont le sens général n'est
pas, quant à lui, soumis à la discussion.
Mieux même, si le choix des auteurs qu'il avoue pour ses
sources est en lui-même révélateur par le souci qui paraît le sien
de retrouver les témoins les plus anciens du mythe, l'utilisation
qu'il fait de ces mêmes sources le montre en mythographe assez
éloigné de cette position de narrateur indifférent : la mise en
parallèle de la Bibliothèque et des fragments conservés
d'Hérodore est, à ce titre, du plus haut intérêt. Le mythographe
d'Héraclée est, nous l'avons vu, cité deux fois par Apollodore :
lorsqu'est évoquée la participation d'Héraclès à l'expédition des
Argonautes (125), dans le premier livre, et, dans le troisième à
propos des enfants de Niobé (126). Il est bien évident toutefois
que l'étude des discours rapportés ne peut, en aucun cas recouvrir
242

l'étude des sources, et que, dans ce cas précis, là ne se limitent


pas les emprunts d'Apollodore. n semble en particulier - pour
nous en tenir à l'exemple d'Héraclès - qu'Hérodore, auteur d'un
ouvrage sur Héraclès (127), ait inspiré le récit de la jeunesse du
fils d'Amphitryon, élevé auprès des troupeaux de son père
(128) ; il semble aussi qu'il ait lui-même beaucoup insisté sur le
rôle qu'à Olympie tient Héraclès, comme fondateur du culte
(129)... ce que, bien sûr, rien n'indique dans la Bibliothèque .
Inversement, qu'a retenu Apollodore du héros
d'Hérodore ? Rien, en tout cas, de ce qui faisait l'originalité de
cette conception fortement teintée de philosophie
(pythagoricienne, en particulier) (130), fortement marquée par les
préoccupations astronomiques (131) qui, chez son devancier
donnaient aux "travaux" un symbolisme particulier.
Manifestement Apollodore a opéré, non pas seulement au niveau
des auteurs et des oeuvres qu'il pouvait avoir à sa disposition,
mais au sein même des ouvrages qu'il consultait, une sélection de
l'information qui lui était proposée : manifestement les
interprétations "nouvelles" l'intéressent peu (nulle trace chez lui,
par exemple, d'évhémérisme) et, si Apollodore se veut l'héritier
des plus anciennes sources mythographiques, il semble bien
encore qu'il se fasse le propagateur de la conception la plus
archaïque, la plus traditionnelle qui soit de la mythologie.

C'est ce point - fondamental - qui nous paraît l'opposer à


Diodore... Ce dernier, certes, se fait un mérite d'inclure dans
son histoire universelle le récit des temps légendaires, mais n'en
est pas moins conscient de la difficulté d'une entreprise à laquelle
se sont refusés bon nombre d'historiens avant lui. Combien, en
effet, comme Ephore de Cumes, ont reculé devant ces écueils
qu'énumère complaisamment l'historien sicilien : l'éloignement
dans le temps qui rend le souvenir bien aléatoire, la variété et la
multiplicité des dieux, héros et hommes célèbres dont il faut
retrouver l'origine et, plus encore peut-être, - l'obstacle, dit-il, le
plus grand et le plus déconcertant - les fréquents désaccords
existant entre ceux qui ont raconté les actions et les mythes des
temps primitifs (132).
Il va plus loin dans la réflexion, ou, en tout cas, témoigne
plus précisément de son embarras, au moment où, avant
d'aborder le récit des hauts faits d'Héraclès, il éprouve le besoin
de le faire précéder d'une véritable mise en garde liminaire. Nous
nous permettons de traduire ici la majeure partie d'un texte, très
révélateur, pensons-nous, de l'attitude d'un Grec cultivé face aux
traditions de son peuple (133). Revenant sur les difficultés qui
243

guettent celui qui veut rapporter les anciens mythes, Diodore


estime qu'elles sont plus grandes encore lorsqu'il s'agit
d'Héraclès qui, par ses exploits, a surpassé tous les hommes de
son temps :
"Comme l'âge reculé et le caractère étrange de ces
récits rendent, pour beaucoup, les mythes difficiles à croire,
les auteurs sont obligés, ou bien de passer sous silence les
plus remarquables de ses hauts faits - et d'amoindrir ainsi
la gloire du dieu - ou bien, n'en omettant aucun, de rendre
le récit peu crédible. Car certains lecteurs, injustement,
exigent la même exactitude dans le récit des vieilles
légendes et dans celui des événements de notre temps, et
ceux des travaux dont ils doutent, à cause de leur grandeur
même, ils les jaugent à l'aune de leur propre vie, de sorte
qu'ils évaluent la force d'Héraclès sur le modèle de la
faiblesse des hommes de leur époque" (134).
C'est ainsi le caractère exceptionnel, surhumain, des
travaux d'Héraclès qui fait naître le doute, mais, pour Diodore, il
ne convient pas d'appliquer au mythe "cette recherche
sourcilleuse de la vérité" (135).
"... En effet, au théâtre, nous savons bien que n'ont
existé ni les centaures à la double nature, ni Géryon au
triple corps et pourtant nous les accueillons favorablement,
et en les applaudissant, nous accroissons encore la gloire
des dieux. Il serait surprenant, en vérité, qu'alors
qu'Héraclès, lorsqu'il était encore parmi les hommes, a par
ses épreuves, apporté la culture à un monde inhabitable,
ceux-ci, oublieux des bienfaits qu'ils en ont tous reçus,
dénoncent les éloges que lui ont valus ses exploits ; (il
serait surprenant aussi) que nos ancêtres, d'un commun
accord lui aient, pour prix de sa valeur exceptionnelle,
accordé l'immortalité, et que nous, nous ne conservions pas
avec soin la vénération transmise par nos ancêtres"...
(136).
Une chose, donc, est la critique du mythe, autre chose est le
respect dû aux dieux (et aux ancêtres) et ce nécessaire respect fait
passer au second plan la recherche même de la vérité... "Adroite
candeur", estime P. Veyne, qui dans ce texte devine "la
coexistence non pacifique de deux programmes de vérité, dont
l'un était critique et le second respectueux" (137).
Ces "deux programmes", pour nous, trouvent leur unité
dans le sens même que Diodore entend donner à son ouvrage !
En effet, s'il entreprend, malgré ces difficultés dont il se dit
parfaitement conscient, le récit exhaustif des actions d'Héraclès
244

"selon le témoignage des plus anciens poètes et mythologues"


(138), s'il apporte tout son soin à retrouver les vieilles légendes,
c'est pour préserver, dit-il, le souvenir des hauts faits accomplis
par les héros et les demi-dieux (qu'il distingue soigneusement),
par les hommes aussi, lorsque, par leurs bienfaits à l'égard de
l'humanité, ils méritent d'être honorés par des sacrifices et des
offrandes, comme les dieux. La leçon du mythe est ainsi la même
que la leçon de l'histoire - nous y reviendrons - elle fait partie
de ce "trésor commun" que l'historien se doit de transmettre afin
d'être un guide pour les hommes d'aujourd'hui (139).
Dans cette optique - qu'on peut certes trouver douteuse,
mais qui est celle de tout son ouvrage - on comprend mieux que
la recherche d'une vérité trop rigoureuse ne soit pas nécessaire à
qui rapporte les mythes ; il lui arrive même, lorsque ceux-ci,
précisément, ne se moulent pas parfaitement dans le modèle qui
est
absurdes"
le sien, de
(140).
les qualifier
On comprend
"de fables
aussi
parfaitement
que les incroyables
variantes ne
et
l'importunent pas outre mesure et qu'il laisse souvent à son
lecteur le soin de choisir comme il l'entend la version qui lui
convient le mieux (141). Pour Diodore - qui en homme de son
temps a pris ses distances avec les vieilles traditions - la vérité du
mythe est ailleurs : la fable est à interpréter (142).
On croit savoir, d'ailleurs, sur quelles théories reposait cette
interprétation : il s'en expliquait, semble-t-il, dans son sixième
livre, en grande partie perdu, et approuvait - selon le témoignage
d'Eusèbe de Césarée - la doctrine d'Evhémère le Messénien
opposé à "Homère, Hésiode, Orphée et d'autres encore" qui
avaient imaginé, sur les divinités, des mythes où domine le
merveilleux. Diodore faisait sienne, en particulier, la distinction
entre des dieux "éternels et immuables" tels le soleil, la lune etc...
et les autres dieux dont il disait, comme Evhémère, qu'ils sont
nés sur la terre et que, "pour leurs bienfaits envers les hommes,
ils ont obtenu une gloire immortelle". A ce titre, bien sûr on
comprend "qu'Héraclès, Dionysos, Aristée et tous les autres qui
leur ont ressemblé", l'aient tout particulièrement intéressé (143).
Il est possible, d'ailleurs que, dans cette voie, Diodore n'ait
fait que suivre Timée de Tauroménion dont on sait qu'il fut, avec
Ephore, l'une de ses sources favorites (144). A en croire Polybe,
en effet, l'histoire de Timée est "remplie de songes, de prodiges,
de récits incroyables, en un mot de superstitions grossières et de
contes de bonnes femmes" (145). Or, le même historien sicilien
on le sait, donnait des mythes une interprétation rationnelle.
C'est, en tout état de cause, ce que tente de faire Diodore :
Si le mythe prétend que Dionysos est né de la cuisse de Zeus,
245

c'est parce que la contrée qui l'a vu naître s'appelait Méros et que
méros, en grec, signifie la cuisse ... De même les fameuses
pommes d'or des Hespérides pourraient bien n'être (par la vertu
d'un jeu de mot analogue sur le double sens de µ??a ) que de
vulgaires troupeaux de brebis ! (146). Autre procédé : si on a
pu raconter qu'Atlas avait chargé Héraclès du fardeau du monde,
c'est qu'en réalité il lui avait enseigné des connaissances
astronomiques (147)... Ainsi disparaît encore le monstre triple
d'Hésiode (et d'Apollodore !) : Héraclès, en fait, s'est battu en
combat régulier contre les trois fils de Chrysaor, un roi d'Ibérie
ainsi nommé à cause de ses richesses (148). D'une façon plus
générale, d'ailleurs, c'est à la tête d'une puissante armée que le
héros parcourut le monde "pour faire du bien aux hommes" et ce
sont les poètes qui, habitués "à raconter des merveilles", ont
prétendu qu'Héraclès avait exécuté seul et sans armes ses travaux
tant célébrés (149).
Rationalisation ou mystification ? Ce qui nous importe ici
c'est que le mythe, dépouillé "du merveilleux à l'ancienne", peut
désormais passer pour de l'histoire (150). Et nous retrouvons là,
la différence fondamentale entre Apollodore qui simplement
expose, raconte (ou résume) le mythe, se satisfait - et même
recherche - les versions les plus archaïques, refuse toute
interprétation nouvelle et Diodore pour qui le mythe doit se plier
au
"rhabillage"
projet historique
scientifique
qui l'habite,
ou pseudo-scientifique.
ce qui ne peut aller sans quelque

Dira-t-on qu'il y a, entre leurs deux discours toute la


différence que mettaient les Grecs entre le mûthos et le logos ?
Ce qui est sûr, c'est que Diodore veut convaincre. L'histoire pour
lui a une raison d'être : uprêtresse de toute vérité... métropole de
toute philosophie ", elle doit 'former les moeurs en vue du beau
et du bien " (151). Le modèle proposé, est, bien sûr, celui des
héros du passé, qui, comme Héraclès justement (ont) "supporté,
pendant tout le temps passé parmi les hommes des épreuves et
des dangers considérables et continuels de sorte que, pour (leurs)
bienfaits en faveur du genre humain, (ils) obtinrent l'immortalité"
(152)... Il est aussi "celui des hommes de valeur qui se voient
accorder les honneurs héroïques ou divins... et dont l'histoire
immortalise les nobles actions" (153).
"La vie d'un homme n'est qu'un moment de l'éternité,
l'homme passe et le temps reste " (154). Et c'est à faire revivre
les actes de ceux qui surent employer leur vie à de belles actions
que se consacrera Diodore, de sorte que celles-ci, "resteront
éternellement dans la mémoire, proclamées par la bouche divine
de l'histoire " (155).
246

Enoncé dès l'introduction du premier livre, ce thème se


retrouve, comme un leit-motiv tout au long de l'oeuvre. Et
toujours Héraclès est la référence obligée... En contre-point
d'ailleurs (à moins de penser qu'Héraclès n'est qu'un prétexte !)
un de ces "hommes de valeur" que la renommée arrachera à la
mort : "Caïus César divinisé par ses exploits"... C'est lui qui,
reprenant l'oeuvre d'Héraclès, réussit à réduire Alésia, fondée par
le héros, mais demeurée libre et imprenable jusqu'à ce qu'il la
soumette, avec le reste de la Celtique, à la puissance des Romains
(156)... C'est lui encore qui, alors que "ni Dionysos, ni
Héraclès, ni aucun souverain" n'avait jamais porté la guerre dans
"Ille Britannique", réussit à subjuguer l'île, dompta les Bretons
et les força à payer tribut" (157).
- G???? ?a?sa???- t?? d?a t? µ??e??? t?? p???e?? ?e??
p??sa???e??e?t??.
- G???? ?a?sa? 6 d?a ta? p???e?? ep???µas?e??- ?e??
Deux formules jumelles qui portent César au rang des
dieux, qui mettent le mythe au niveau de l'histoire. Notre
problème n'est pas ici de savoir ce que l'histoire peut perdre dans
l'aventure. En revanche, il nous importe de reconnaître ce qu'y
gagne le mythe (158) : un surcroît de sens - voire un nouveau
sens - et, puisque la "vérité" n'est plus en lui, nous l'avons vu,
mais dans la leçon dont on le fait porteur, nous savons désormais
en quel sens nous pouvons interroger le témoignage de Diodore :
non pas pour retrouver, dans les pages consacrées à Héraclès, le
souvenir du mythe primitif - ou du moins archaïque - celui que
précisément s'attache à restituer Apollodore -, mais bien plutôt
pour y lire les traces des dérivations imposées par l'histoire... Si
le détour a pu paraître long, il était, je pense, nécessaire.

Avant de retrouver Héraclès et ses fabuleux troupeaux sur


les routes siciliennes, tel que le donnent à voir Diodore et
Apollodore, il faut dire quelques mots encore d'une différence -
géographique celle-ci - qui contribue à individualiser le récit que
chacun d'eux fait de ce retour.
Nous avons souligné, déjà, la place que, chez Diodore,
occupe le dixième exploit d'Héraclès (159). Il est manifeste que
ce qui intéresse l'historien sicilien, ce sont les aventures
occidentales du héros et, s'il passe rapidement sur les travaux
proprement grecs, il donne aux deux dernières conquêtes
terrestres, à celles des boeufs d'Erythie surtout, de tels
développements qu'elles se transforment en véritable périple de la
247

Méditerranée occidentale, qu'elles prennent en charge, faut-il


ajouter également, toute la symbolique des "travaux"...

Apollodore, pour sa part est loin d'accorder une telle


importance à cet exploit, mais curieusement, chez lui aussi, un
épisode retient particulièrement l'attention : la recherche du
baudrier d'Hippolyte, la reine des Amazones (160). Sans
développer
"symétrique"unqu'il
récitparaît
qui neoccuper
nous intéresse
dans les que
préoccupations
par la position
de

l'auteur, il faut bien remarquer que les aventures d'Héraclès à


Paros, puis en Mysie, puis sur les bords du Thermodon où vivent
les Amazones, à Troie où le héros délivre Hésione du monstre
marin (161), à Thasos, à Thoroné enfin, dessinent elles aussi un
véritable périple, une sorte de geste de la Méditerranée orientale,
n faut bien remarquer encore que, chez Apollodore, c'est dans
l'Amazonomachie qu'Héraclès est donné comme héros voyageur
et - mais dans une moindre mesure, car le héros d'Apollodore,
proche encore de celui d'Homère reste assez brutal-civilisateur.

Cette prédominance de la Méditerranée orientale dans la


Bibliothèque n'affecte pas seulement la légende héracléenne. Elle
apparaît non moins clairement dans la fréquence avec laquelle
sont évoqués, dans l'oeuvre d'Apollodore, les pays non grecs.
Seuls pays occidentaux mentionnés : la Sicile, l'Etrurie, la
Sardaigne (avec respectivement 3, 2 et 1 occurrences), alors que
l'Egypte est citée 10 fois, la Libye 8 fois, etc.. (162).
L'Espagne, quant à elle, apparaît dans la mention de Gadès (II,
106) et Tartessos (II, 107 et ?, 109), à propos des aventures
occidentales d'Héraclès, précisément.
Sur ce point encore l'étude des discours rapportés - donc
de l'inspiration avouée - paraît d'une remarquable cohérence avec
l'ensemble du discours mythique :
Lorsqu'il parle de l'Inde ou de l'Ethiopie, Diodore utilise,
évidemment le témoignage de ceux que l'Antiquité considérait,
comme des spécialistes de ces régions : pour l'Inde,
Mégasthènes qui fut au service de Séleucos Nicator et inspira
aussi Strabon (163), pour l'Ethiopie, Agatharchide de Cnide
(164) etc.. Loin de moi, donc, l'idée de dire que Diodore se
refuse à utiliser les sources purement grecques ou
gréco-orientales, son admiration pour Ephore prouve le contraire
de même que le rôle considérable que tiennent, dans son oeuvre ,
ceux qui accompagnèrent Alexandre dans ses campagnes, ou
ceux qui, par la suite, furent les chroniqueurs de ses succès
248

(165). Il n'en est pas moins vrai que, dès qu'il touche à la
Méditerranée occidentale, son inspiration principale paraît bien lui
venir, pour l'essentiel, de Timée de Tauroménion, qu'il préfère,
de loin, à Philistos ou à Antiochos de Syracuse, et ce, nous avons
pu le constater, même lorsqu'il traite de sujets mythologiques.
Encore une fois Apollodore apparaît bien différent. La
représentation cartographique situant - autant que faire se
peut ! - les auteurs ou oeuvres mentionnés dans la Bibliothèque
est, sur ce point éloquente (166) : un seul occidental apparaît :
Stésichore d'Himère (2 citations), encore n'est-il pas nommé
au sujet de mythes occidentaux (167) ; tous les autres
appartiennent à la Grèce propre, égéenne ou asiatique. Pour la
période hellénistique on remarque l'importance de Rhodes
(Apollonios et Castor), l'importance aussi d'Alexandrie où ont
vécu, à un moment ou à un autre, non seulement Démarate (dit
d'Alexandrie), mais aussi Apollonios qui y fut bibliothécaire,
Denys de Mytilène et probablement Castor de Rhodes. S'il est
vrai - mais nous nous permettons d'en douter (168) -
qu'Apollodore appartient au second siècle de notre ère, cette forte
emprise d'Alexandrie, de sa Bibliothèque, conservatoire de la
culture grecque, ne laisse pas d'être étonnante. De tous les
auteurs cités par Apollodore, seul Castor de Rhodes
(contemporain de Cicéron et de Jules César) semble avoir été
attiré dans l'orbite de Rome (il aurait même été surnommé
"Philoromaios"). Encore une fois, le monde d'Apollodore est
bien différent de celui de Diodore qui dit avoir trouvé, grâce à sa
bonne connaissance de la langue latine, grâce aux rapports
fréquents qu'ont les Romains avec la Sicile, l'essentiel de sa
documentation à Rome (169).
On comprendra aisément, de surcroît, qu'il soit plus prolixe
qu'Apollodore lorsqu'il rapporte les aventures occidentales
d'Héraclès.
249

Fig. 23 : Auteurs et oeuvres nommés dans la Bibliothèque.


tentative de cartographie
251

DEUXIEME CHAPITRE :

HÉRACLÈS ET ÉRYX :
LE RÉCIT

Dans la légende constituée, la rencontre, en Sicile,


d'Héraclès et d'Eryx est l'un de ces "accidents" - liés à la
possession des boeufs de Géryon - qui jalonnent le retour du
héros depuis la lointaine Erythie jusqu'à Mycènes où il rapporte à
Eurysthée le bétail fabuleux. H convient donc, dans un premier
temps, de situer le récit dans ce contexte du voyage vers l'Ouest
que représente le dixième des travaux d'Héraclès tant pour
Apollodore que pour Diodore de Sicile.

2-1 Le voyage vers l'Ouest

Pour Apollodore, la quête des boeufs de Géryon (170)


n'est qu'un exploit parmi les autres, à ceci près qu'il aurait dû être
le dernier, si Eurysthée, disqualifiant deux d'entre eux, n'avait
pas imposé de surcroît la recherche des pommes des Hespérides
et la descente aux Enfers pour en ramener Cerbère. Erythie, but
lointain de l'expédition, est située, comme il se doit, en
Extrême-Occident, près d'Océan : 'O?ea??? p??s??? ?e?µ??? et,
comme l'avait fait déjà Phérécyde, Apollodore identifie l'île de
Géryon avec l'ancien comptoir phénicien de Gadeira (171).
Les protagonistes du drame sont sommairement décrits.
Géryon, le tricéphale d'Hésiode (172), est devenu - Stésichore,
déjà, l'avait ainsi décrit - un monstre triple : ses trois corps,
réunis seulement au niveau du ventre (?ast??), se séparent à
nouveau à partir du flanc et des cuisses (173). Ses boeufs sont de
couleur pourpre et Eurytion les garde, avec l'aide d'Orthos, le
chien à deux têtes qui, comme chez Hésiode, est né d'Echidna et
de Typhon (174).
Pour les rejoindre Héraclès traverse l'Europe... à moins
qu'il ne faille voir dans ce pays encore "sauvage" - c'est du
moins ce que propose F. Clavier (175) - l'île de
Crète ! Convenons que, si du point de vue stratégique, le point
de départ peut sembler meilleur, il ne s'impose pas par sa logique
(la Crète serait-elle plus "sauvage" que "l'Europe" ?) et que la
correction peut paraître inspirée surtout par le souci de faire
252

coïncider - mais le faut-il vraiment ? - le récit d'Apollodore et


celui de Diodore. Après l'Europe sont cités très rapidement la
Libye, Tartessos (et les deux colonnes plantées par Héraclès, en
mémoire de son voyage, aux limites de l'Afrique et de l'Europe)
et c'est, nous l'avons vu déjà, dans la coupe du Soleil que le
héros traverse l'Océan pour gagner Erythie, dans cette même
coupe qu'une fois sa mission accomplie, il regagne Tartessos
avec le troupeau que Géryon n'a pu retenir.
Le retour d'Héraclès est aussi rapide que son voyage aller.
Il traverse "le pays d'Abdère", en Ibérie selon toute
vraisemblance, (176), tue Ialébion et Dercynos, fils de Poséidon
à son passage en Ligurie (177), se rend en Tyrrhénie, et déjà il est
à Rhégion. C'est alors que l'escapade d'un de ses taureaux
conduit le héros à Eryx, seul épisode sicilien du retour. A peine la
bête est-elle récupérée qu'elle est conduite, avec les autres, "vers
la mer ionienne". Après de nouvelles difficultés en Thrace où
Héra a dispersé son troupeau et où le héros a maille à partir avec
le Strymon - une anecdote qui ne paraît être là que pour expliquer
comment le fleuve, autrefois navigable, est devenu
impraticable - Héraclès ramène celles des bêtes qu'il a réussi à
rassembler à Eurysthée. Elles seront sacrifiées à Héra. Les autres
resteront en Thrace et y retrouveront l'état sauvage.
Un périple circumméditerranéen, donc, aux étapes on ne
peut plus rapides : les seuls épisodes un peu développés sont
l'épisode de la coupe d'Hélios, où, comme chez Homère,
Héraclès affronte les dieux (178) et l'intermède sicilien où le
héros combat un roi indigène, fils de Poséidon. Dans le même
sens est mentionnée encore la lutte contre les géants ligures
(donnés eux aussi comme fils de Poséidon) et contre la nature
hostile du pays thrace (le Strymon).

Pour Diodore (179), c'est aussi sur les côtés de l'Ibérie,


baignées par l'Océan, que paissent les vaches de Géryon. Mais
l'ennemi s'est transformé : non plus un monstre triple, mais trois
guerriers "commandant trois armées séparées" (180). Ils sont fils
du roi d'Ibérie Chrysaor "ainsi nommé à cause de ses richesses"
(181). C'est donc à la tête d'une armée que les affrontera
Héraclès, qu'il soumettra l'Ibérie et emmènera "ces fameux
troupeaux de vaches"... Il n'y a plus place dans cette histoire
pour la descendance monstrueuse de Phorkys, Hésiode est bien
loin, de même que tous ceux qui, comme Stésichore,
mentionnaient le geste agressif du héros contre les dieux, Hélios
ou Océanos, et sa traversée magique dans le dépas du Soleil.
253

En revanche, le voyage s'est prodigieusement enrichi ;


c'est bien simple, Diodore, sur les pages qu'il consacre au récit
des travaux d'Héraclès en réserve la moitié à la seule expédition
contre Géryon. Le héros part de l'île de Crète, où il rasssemble
son armée (et purge Ille de ses bêtes féroces : ours, loups et
serpents), il relâche ensuite en Libye et, de la même façon,
"transforme la région en une terre fertile et prospère" ; c'est là
encore qu'il provoque en combat Antée "qui faisait mourir tous
les étrangers qu'il avait vaincus", là enfin qu'il punit de mort bien
d'autres despotes (182).
Le héros se rend ensuite en Egypte et tue le roi Busiris, qui,
comme Antée, "massacrait tous les étrangers arrivés dans le pays"
(183). Retraversant de part et d'autre la Libye, il fonde
Hécatompyle et, arrivé auprès de l'Océan qui baigne Gadès, il
élève deux colonnes sur les bords de l'un et l'autre continents"
(184). Ces colonnes sont certes, pour Héraclès, le souvenir
immortel de son expédition, mais elles font aussi partie de son
oeuvre d'ordonnancement du monde : ou bien elles marquent le
passage étroit laissé par le héros entre deux continents avant lui
trop distants ; ou bien au contraire elles témoignent du percement
du détroit par Héraclès. Diodore ne choisit pas entre ces deux
version de la tradition - chacun, dit-il une fois de plus, "est libre
d'adopter l'une ou l'autre de ces deux opinions" (185) ; il
rappelle simplement qu'en Grèce, déjà, Héraclès avait, de la
même façon, aménagé la nature.
Les fils de Chrysaor tués en combat singulier et l'Ibérie
soumise et "donnée aux plus vertueux des indigènes" (186),
Héraclès poursuit sa politique de conquête, parcourt la Celtique,
"abolit les coutumes sauvages, et entre autres celle de tuer les
étrangers", fonde Alésia, châtie les brigands des montagnes et
assure la sécurité des passages alpins (187) ; son arrivée en
Ligurie est, pour Diodore, l'occasion de décrire la rudesse de la
nature et des moeurs indigènes et, si Héraclès ne fait que passer
au "pays des Tyrrhéniens", il s'arrête longtemps sur les bords du
Tibre, et, accueilli par les indigènes du Mont Palatin, fonde pour
eux les cultes de l'Ara Maxima (188).
La campagne de Cumes est le théâtre de plusieurs épisodes
de ce retour mouvementé : certains mythologues dont l'autorité a,
dit Diodore, été suivie par l'historien Timée, situent là, dans les
champs Phlégréens, une Gigantomachie, occasion pour Héraclès,
de pacifier, une fois de plus, le pays qu'il traverse (189). D'autre
part, de grands travaux, autour du lac Averne, conservent encore
le souvenir du héros. Enfin, après quelques aventures mineure -,
254

Fig. 24 : La conquête des boeufs de Géryon


chez Apollodore et Diodore de Sicile
essai de représentation cartographique

1 : Le récit d'Apollodore, II, 106-1 12 = ?, 5, 10.


Itinéraire (largement hypothétique) d'Héraclès. Les termes
géographiques soulignés sur la carte figurent dans le texte
d'Apollodore. Pour la localisation d'Abdère, nous suivons les
indications de STRABON (III, 4, 3) plus conformes à la logique
du texte d'Apollodore que la mention, peut-être trop vague
simplement, de STEPHANE DE BYZANCE, s.v. ?ßd??a qui
la situe "près de Gadès".

2 : Le récit de Diodore, IV, 17, 1 à 25, 1. voir fi9ure 25


Itinéraire (largement hypothétique) d'Héraclès. Les termes
géographiques soulignés sur la carte figurent dans le texte de
Diodore.
255

mais bien étranges - au pays des Poseidoniates, puis aux confins


de Rhégion et de Locres, Héraclès décide de passer en Sicile
avec ses troupeaux. La traversée n'est donc en rien accidentelle
pour Diodore et c'est un véritable tour de l'île qu'entreprend le
héros ; tour de Ille après lequel il repasse en Italie où, seul,
mérite d'être rapporté le meurtre de Lacinios qui voulait lui voler
ses vaches, et celui, involontaire, de Crotone, épisodes
fondateurs pour l'auteur sicilien, et des cultes d'Héra lacinienne et
de la future cité coloniale grecque. Le retour en Grèce n'intéresse
pas Diodore ; son héros fait - toujours à pied - le tour de la mer
Adriatique, entre en Grèce par l'Epire, d'où il regagne le
Péloponnèse, n n'est pas question des divagations du troupeau
en TTirace et rien n'est dit des quelques vaches avec lesquelles,
probablement, le héros a regagné la Grèce !
Nous reviendrons, bien sûr, sur le sens on ne peut plus
clair qu'accorde Diodore à ce véritable périple de la Méditerranée
occidentale, nous nous contenterons de retenir ici l'inflation d'un
récit qui, sobre et allusif chez Apollodore, voit, chez Diodore,
une multiplication des épisodes opposant le héros aussi bien à une
nature qu'il doit discipliner qu'à des êtres dont Apollodore
soulignait la double filiation à la fois autochtone et divine et qui,
pour Diodore, ne sont plus que des Barbares. C'est cette même
inflation, cette même charge idéologique dont témoignent les
aventures siciliennes d'Héraclès. Nous croyons nécessaire d'en
donner ici une traduction.

2-2 Le récit

Récit d'Apollodore II, 110-111= II, 5, 10.

"... Ayant traversé le pays d'Abdère, il (Héraclès)


parvint en Ligurie où Ialébion et Dercynos, fils de
Poséidon, tentèrent de dérober ses boeufs, mais il les tua et
reprit son chemin vers la Tyrrhénie. A Rhégion, un taureau
s'échappa du troupeau, rapidement plongea dans la mer et
traversa à la nage jusqu'en Sicile. Après avoir parcouru la
région voisine - région qui depuis a été appelée Italie (car
les Tyrrhéniens nommaient le taureau : italos) - il aborda
dans la plaine d'Eryx qui régnait alors sur les Elymes.
Eryx, le fils de Poséidon, mêla le taureau à ses propres
troupeaux. Or Héraclès, ayant laissé la garde de ses bêtes à
Héphaïstos, se hâtait d'aller à la recherche de ce taureau. Il
256

le trouva parmi les troupeaux d'Eryx et, comme celui-ci


refusait de le lui rendre s'il ne triomphait de lui dans un
combat, Héraclès le terrassa par trois fois (à la lutte), le tua
et prenant le taureau il le ramena avec les autres et se dirigea
avec l'ensemble du troupeau vers la mer Ionienne".

Récit de Diodore de Sicile, IV, 22,6 à 23,4.

"... Lorsqu'Héraclès arriva au détroit - là où la mer


est la plus étroite - il fit passer son bétail en Sicile. Quant à
lui, il saisit la corne d'un taureau et traversa à la nage le
passage dont la largeur à cet endroit, est, au dire de Timée,
de treize stades.
Puis, désirant faire le tour de l'île entière, il marcha
du cap Pélore à Eryx. Alors qu'il longeait le littoral, les
mythologues disent que les nymphes ont fait jaillir pour lui
des sources chaudes, afin qu'il pût se reposer des fatigues
de son voyage. Deux d'entre elles, appelées respectivement
Himère et Egeste, tiennent leur nom de l'endroit où se
trouvent ces bains.
Comme Héraclès s'approchait des domaines d'Eryx,
celui-ci - fils d'Aphrodite et de Boutas, un roi du pays- le
provoqua au combat. L'émulation entraîna les rivaux à
proposer comme enjeu de leur lutte, Eryx, son royaume et
Héraclès, ses boeufs. Dans un premier temps, Eryx
s'indigna, car le bétail lui paraissait d'une valeur bien
inférieure à celle de son royaume, mais lorsqu'Héraclès,
répondant à ses arguments, lui fit valoir que, s'il perdait ses
vaches il serait, du même coup, privé de l'immortalité, Eryx
accepta les conditions du marché. Il combattit, fut vaincu et
renonça à ses territoires : Héraclès, cependant, rendit la
région aux indigènes et convint avec eux qu'ils pourraient
en recueillir les fruits jusqu'à ce que quelqu'un de sa
descendance apparaisse parmi eux et leur en demande la
restitution. Ce qui arriva, effectivement, bien des
générations après, lorsque Dorieus, le Lacédémonien,
arriva en Sicile, et récupérant le pays, fonda la ville
d'Héraclée. Comme la cité se développait rapidement, les
Carthaginois - qui la jalousaient et craignaient en même
temps qu'elle ne devînt, un jour, plus forte que Carthage, et
ne menaçât la souveraineté des Phéniciens - marchèrent
contre elle avec des forces considérables, la prirent d'assaut
et la rasèrent jusqu'au sol".
257

Mais ce sont là, dit Diodore, des problèmes sur lesquels il


conviendra de revenir au moment voulu... lorsqu'il traitera, bien
sûr, non plus des traditions légendaires, mais de l'histoire de la
Sicile. Sans traduire la suite du voyage d'Héraclès au pays de
Diodore, il faut cependant faire état des aventures très importantes
qui marquent son passage dans la région Sud-Est de l'île de
Déméter.
Dans la région de Syracuse, il apprend le récit de
l'enlèvement de Coré-Perséphone - la version sicilienne sans
aucun doute - et, près de la source Cyané, fonde les cultes que
rendront désormais les Syracusains aux deux déesses ; dans
l'arrière pays il se heurte aux Sicanes, les tue en grand nombre et,
parmi les morts, se trouvent des chefs auxquels on rend, à
l'époque de Diodore encore, les honneurs héroïques ; dans la
campagne de Léontinoi il laisse des souvenirs éternels de son
passage, mais c'est la petite ville d'Agyrion, lieu de naissance de
Diodore, qui apparaît comme une étape décisive dans le voyage -
et la carrière - du héros : là encore, il fonde des cultes : celui
d'un héros, Géryon, dans une enceinte encore vénérée des
indigènes à l'époque romaine, celui de son neveu et compagnon
lolaos, auquel, à l'époque de Diodore, on offre toujours de
magnifiques sacrifices. C'est à Agyrion, toujours, qu'Héraclès
reçoit lui-même pour la première fois, les honneurs réservés
habituellement aux Olympiens.
Nous ne dirons rien ici, du double culte, à la fois héroïque
et divin, reçu par le fils d'Alcmène, nous aurons, par ailleurs,
l'occasion de revenir longuement sur ces sacrifices, si souvent
fondés par l'Alcide (190), et sur ces fêtes, qui, à Agyrion,
perpétuent manifestement d'anciens rites initiatiques (191) ; nous
retiendrons simplement le développement considérable que
prennent, chez Diodore, ces épisodes - certes présents, mais avec
une rare discrétion, chez Apollodore - qui opposent le héros à
une nature hostile et à des héros indigènes. L'auteur sicilien,
manifestement, exploite le thème, enfle sa signification, en
multiplie les manifestations et, de surcroît, fait intervenir dans le
récit - ce que ne fait jamais Apollodore - le paysage, les cultes,
les traditions des fondations grecques coloniales. Le décalage est
tel qu'on ne peut, à mon sens, se contenter de l'expliquer comme
on le fait généralement, par la rapidité avec laquelle Apollodore,
pour exposer ce dixième exploit d'Héraclès, résumerait ses
sources. Il se comprend mieux, déjà, si on l'insère, comme nous
l'avons fait précédemment, dans le projet général qui sous-tend et
explique à la fois les deux oeuvres. Il nous a également paru
258

nécessaire de tenter une approche aussi objective que possible des


différences, afin d'apprécier, enfin, à sa juste mesure, le
processus de transformation du mythe.

2-3 Pour une objectivation du récit

Notre objectif étant de comparer, aussi méticuleusement


que possible, les versions les plus significatives des travaux
occidentaux d'Héraclès, nous aimerions risquer ici leur
inscription dans le cadre des modèles actantiels établis par A.J.
Greimas à partir des formules de V. Propp (192). Il nous
semble, en effet, que cet effort classificatoire nous permettra une
plus grande rigueur dans l'appréciation du rôle respectif des
acteurs et des fonctions qu'ils remplissent et nous donnera de
plus grandes chances de réussite, lorsque nous tenterons
d'évaluer le sens des transformations. Précisons d'entrée de jeu
qu'il nous paraît non moins indispensable de rester lisible, qu'en
conséquence nous n'irons pas jusqu'à la mise en formule
proprement dite, qui simplement remplace par des lettres
(majuscules s'il s'agit d'actants et de prédicats, minuscules pour
les autres articulations hypotaxiques qu'on peut être amené à
introduire) les termes -eux-mêmes directement compréhensibles-
du schéma.
Celui-ci, rappelons-le, répond au besoin de construire un langage
descriptif simple (qui, par conséquent, permette, justement, la
comparaison de modèles), n fixe le nombre des octants à 4 :
Sujet
Objet
Destinateur
Destinataire
auxquels s'ajoutent 2 circonstants :
Adjuvant
Opposant (193).
Ces deux actants un peu particuliers (et parfois absents)
recouvrent deux sortes de fonctions assez distinctes : les unes
"qui consistent à apporter de l'aide en agissant dans le sens du
désir ou en facilitant la communication" (l'adjuvant), les autres
"qui, au contraire, consistent à créer des obstacles en s'opposant
soit à la réalisation du désir soit à la communication de l'objet"
(l'opposant) (194).
Deux exemples suffiront à éclairer ces brefs éléments de
définition : ainsi dans l'énoncé
259

"Eve donne une pomme à Adam"


. Eve est à la fois actant-sujet
et actant-destinateur
. La pomme est l'actant-objet
. Adam est l'actant-destinataire
les quatre actants sont ici syncrétisés sous la forme de trois
acteurs (195).
Dans le récit, plus proche des nôtres, qu'est la quête du
Graal, les autres actants, au contraire, sont articulés ainsi (196) :

Sujet héros

Objet Saint Graal (le signe ~ traduit la


corrélation ou l'équivalence)
Destinateiir Dieu

Destinataire humanité

A.J. Greimas est ainsi amené à définir un modèle actantiel


mythique qui, dit-il, "semble posséder, en raison de sa simplicité,
et pour l'analyse des manifestations mythiques seulement, une
certaine valeur opérationnelle" (197). C'est ce schéma que nous
transcrivons ici :

Destinateur > objet > destinataire


t
Adjuvant > sujet < opposant

S'il est évident que, dans les récits qui nous intéressent,
Héraclès est l'actant- sujet, il est non moins évident que
l'actant-objet est, dans un cas, les merveilleux troupeaux
d'Erythie (qui pour la nécessaire objectivation du texte
deviendront simplement "les troupeaux", ou "les boeufs"), dans
l'autre, les pommes d'or des Hespérides ; si l'on peut, dans
tous les cas, considérer que le destinateur est Eurysthée, puisque
c'est lui qui ordonne, lui qui choisit les "travaux" (198), on
pourra voir évoluer dans le temps le (ou les) adjuvants, le (ou les)
opposants, on pourra aussi voir le locuteur (ou le scripteur) dire,
ou taire, oublier peut-être même le destinataire... autant de
260

variantes significatives pour nous, et c'est à les mettre en valeur


que nous jugerons surtout de la vertu opératoire de la méthode de
A.J. Greimas.
Essayons, d'abord, pour mémoire, d'inscrire, dans le cadre
ainsi défini nos premiers témoignages : ceux d'Homère et
d'Hésiode. Témoignages partiels en ce sens que ni l'un ni
l'autre, ne peuvent apparaître comme des récits. Dans la
Théogonie d'Hésiode, seules des incises, à propos de tel ou tel
monstre mentionné dans les généalogies, rappellent qu'ils furent
occis par Héraclès et jamais il n'est question de retracer dans
l'ordre et de façon cohérente les faits et gestes d'un héros. Enfin,
si la lutte contre Géryon apparaît à plusieurs reprises, les pommes
d'or des Hespérides, nous l'avons vu, ne sont jamais mises en
rapport avec Héraclès et leur conquête n'apparaît donc pas comme
l'une des épreuves imposées au héros.
Le statut des textes concernant Héraclès dans les poèmes
homériques est assez proche - parce que tout aussi allusif - le
plus complet est, ici, dans la bouche d' Athéna, l'occasion d'un
reproche à l'égard de Zeus son père qui apparemment oublie les
services qu'elle lui a rendus. Des "travaux" ou épreuves du
héros, constamment assisté par la déesse, un seul - nous l'avons
vu aussi - est mentionné : la capture de Cerbère, le chien du
cruel Hadès. Dans l'un et l'autre cas, le locuteur n'a donc pas
pour but de raconter un épisode, une séquence du mythe et le
sujet n'est, pour leur récit, que l'acteur secondaire d'un ensemble
qui ne le concerne pas vraiment

La conquête des boeufs de Géryon chez Hésiode (199)

destinateur : destinataire :
non mentionné -> objet : les boeufs de non mentionné
Géryon (cependant
mention du heu:
Tirynthe)

Adjuvant : Sujet : Héraclès opposants


non mentionné Géryon
Orthos
Eurytion

On remarquera le silence - peut-être fortuit, peut-être dû au statut


particulier du texte - quant au destinateur et au destinataire. La
mention du lieu peut évidemment faire penser à son roi
Eurysthée, mais il n'y a, à cette interprétation, aucune nécessité.
261

L'épithète de "sainte Tirynthe" pourrait s'appliquer aussi bien à


un sanctuaire et donc à Héra.
En ce qui concerne les circonstants, l'un d'entre eux est
absent (l'adjuvant), les opposants, au contraire, sont multipliés et
font apparaître une double triplicité :
- celle de Géryon, d'abord, le monstre aux trois têtes
- celle des défenseurs du troupeau ensuite :
- Géryon le propriétaire
- Le chien de garde Orthos
- Le bouvier Eurytion.
On remarque les très fortes indications spatiales de ce texte
d'Hésiode : nous l'avons vu c'est uniquement par son lieu de
résidence que le destinataire peut être appréhendé : mais surtout
le lieu de l'épreuve, l'"ailleurs" du mythe nous paraît fortement
connoté :
- Au-delà de l'illustre Océan
- Après avoir franchi le cours d'Océan
- Dans Erythie qu'entourent les flots
- Dans leur parc brumeux
connotations on ne peut plus révélatrices dans l'imaginaire des
Grecs et qui nous confirment dans notre conviction d'une
localisation dès le départ occidentale et océanique de la quête des
boeufs de Géryon.
Ce n'est pas vraiment une comparaison que nous tenterons
d'établir avec le texte d'Homère (200). Celui-ci, en effet, ne
mentionne ni la conquête du troupeau, ni la lutte contre Géryon,
mais il donne, pour l'ensemble des "Travaux", un canevas qui
n'est pas sans intérêt.

Destinateur objet -> destinataire


Eurysthée indéterminé et non mentionné
pluriel "les
travaux"... dont
Cerbère

adjuvants sujet opposants


Athéna (dans tous Héraclès non mentionnés
les cas) + Hermès (Hadès, le Styx)
(pour Cerbère)

Deux des actants n'ont pas changé : le sujet et le


destinateur, et, si l'objet est ici aussi pluriel qu'indéterminé, rien
262

n'est dit du destinataire. Homère, pour la première fois mentionne


l'aide divine à Héraclès : celle d'Athéna dont on ne saurait
oublier qu'elle est l'envoyée de Zeus son père.
Enfin, on pourrait être tenté à la lecture d'Homère et
d'Hésiode de construire, pour l'ensemble des travaux d'Héraclès,
un schéma globalisant et qui conviendrait au témoignage des deux
auteurs (201).

Destinateur > objet >


les dieux Hébé Héraclès

Adjuvants > sujet < opposants


Zeus Héraclès Héra

L'actant-sujet : le héros ici comme dans bien des contes est


en même temps l'actant-destinataire, puisqu'il reçoit l'objet de sa
quête, récompense de ses épreuves et qu'il épouse Hébé qui,
avec la Jeunesse éternelle, lui confère la commensalité chez les
Immortels.

Si nous passons maintenant aux récits plus élaborés des


mythographes, il faut songer que le schéma simple qui résume
une situation donnée (ou encore une séquence du mythe) est,
dans le cas de la légende d'Héraclès, soumis à répétition. Les
douze "travaux" , nous le savons bien, n'épuisent pas le nombre
des épreuves auxquelles fut soumis le héros. Mieux encore, la
même séquence "épreuve" (pour nous la conquête des boeufs de
Géryon ou la quête des pommes d'or) comporte en elle-même des
redondances. A.J. Greimas distingue d'ailleurs, dans la même
séquence, trois épreuves successives :
- l'épreuve "qualifiante"
- l'épreuve "principale"
- l'épreuve "glorifiante".
Si les noms - fonctionnels - affectés à ces trois temps sont, pour
nous trop étroitement liés au conte folklorique, il nous paraît, en
revanche, opératoire de reprendre, pour l'analyse du récit des
mythographes, les trois étapes ainsi définies. La première
263

consisterait ainsi - en ce qui concerne la dizième épreuve - à


atteindre Erythie où sont gardés les boeufs de Géryon, objet de la
quête du héros ; la deuxième serait plus précisément la conquête
des troupeaux ; la troisième, enfin, marquée par le retour dans le
Péloponnèse, aurait pour but de ramener à Tirynthe le bétail ainsi
enlevé. Le mythe des pommes d'or pourrait, lui aussi - chez
Apollodore du moins - se décomposer de la même façon : après
la recherche du merveilleux jardin, Héraclès se fait en effet
remettre les pommes d'or et, dans un troisième temps, s'en va
rendre aux dieux eux-mêmes les fruits de l'immortalité.
Nous avons donc, pour les deux travaux occidentaux
dHéraclès construit de tel schémas actantiels à partir des textes de
Diodore et d'Apollodore. Leur lecture et la comparaison des
tableaux ainsi obtenus (IV à VIII) a certainement pour intérêt
premier - et quelque peu inattendu pour nous - la mise en
évidence d'éléments apparemment hétérogènes. Il nous a paru,
en effet, rigoureusement impossible d'intégrer dans ces récits
ainsi "schématisés" un épisode qui pourtant revêt chez les deux
mythographes une importance certaine : la mise en place de ces
bornes qui, pour le fils d'Alcmène, marquent la fin de ses
aventures, de ces fameuses colonnes d'Héraclès.
A cela on peut trouver une explication : si pour les Grecs
qui en ont fait le récit ces colonnes avaient leur place dans le
mythe d'un Héraclès voyageur, civilisateur, si, au niveau de la
réinterprétation - disons coloniale - du mythe, elles n'ont rien
d'inattendu, il semble bien qu'il n'en soit pas de même dans le
schéma primitif où rien n'impose ou même n'explique leur
présence. Sauf à les interpréter comme le simple corollaire d'une
réinterprétation "historique" du mythe, il faut donc voir en elles -
et, nous le savons, de nombreux textes nous autorisent à le faire
(202) - un emprunt à une sphère extérieure au mythe grec, à
celui-ci du moins... Ainsi, pensons-nous, se révèle, au plan des
structures mêmes du récit, la collusion entre l'Héraclès des
Hellènes et le tyrien Melqart dont les temples, tant en Orient qu'en
Occident étaient flanqués de ces fameuses colonnes.
Mais les schémas actantiels construits d'après Apollodore et
Diodore, s'ils ont dans l'ensemble même structure, parlent
surtout par les différences qu'ils font apparaître : différences
entre deux épisodes de la légende d'une part, entre deux récits
mythiques d'autre part.
L'épreuve des Hespérides, surtout, témoigne d'importantes
divergences entre les deux auteurs. Chez Apollodore - dont on
rappellera qu'il passe pour reprendre ici ce que dans son dixième
livre avait écrit Phérécyde de l'aventure (203) - le récit de
264

l'exploit a la structure attendue et nous n'y reviendrons que pour


mentionner deux particularités (204) :
1. - l'importance des adjuvants "en chaîne" dans les
première et deuxième étapes, adjuvants qui - et nous sommes là
très proche des contes folkloriques - soit indiquent à Héraclès le
chemin du merveilleux jardin où furent plantées les pommes
offertes à Héra lors de ses noces avec Zeus, soit suscitent, au
profit du héros, l'aide - plus ou moins sincère d'ailleurs ! -
d'Atlas pour l'épreuve principale.
2. En ce qui concerne les opposants, ils sont, pour les plus
importants d'entre eux (les deux "africains" Antée et Busiris),
ceux qu'affronte le héros, chez Diodore, lors de la première étape
de la dixième épreuve : le voyage vers Erythie. Si le fait
témoigne
"achevés" d'une
de la légende,
certaine il
confusion
faut noterentre
cependant
les deux
que épisodes
Diodore
connaît manifestement la tradition suivie par Apollodore,
puisqu'il commence son deuxième récit de la quête des fruits d'or
en rappelant la lutte d'Héraclès contre Antée, Busiris et Emathion,
roi des Ethiopiens (205).
Car Diodore, curieusement, donne successivement deux
récits de l'exploit chez les Hespérides (206). Dans les deux cas
l'objet de la quête est interprété de façon "rationnelle" (207), et si,
dans un premier temps (tableau V), le lecteur peut encore choisir
entre les pommes d'or et les brebis, il n'est plus question, dans la
deuxième version (tableau VI) que de troupeaux ; dans les deux
cas le destinataire divin est ignoré - qu'Héraclès remette tout
simplement les pommes d'or (ou les brebis) à Eurysthée, ou que
Diodore oublie de signaler ce que deviennent celles-ci, une fois
conquises par le héros.
Dans la seconde version enfin, l'auteur sicilien introduit
une variante qui, pour être différente de celle d'Apollodore, n'en
a pas moins la même fonction dans l'enchaînement du récit,
expliquer le rôle d'Atlas comme adjuvant dans l'épreuve
principale : Héraclès, ici, arrache en effet les Hespérides -
données comme filles d'Atlas - aux pirates qui, soudoyés par
Busiris, les avaient enlevées et, ce faisant, s'octroie la
reconnaissance de leur père. L'épisode, on le voit, a, de surcroît,
l'intérêt de rappeler l'hostilité de Busiris, développée ailleurs dans
le récit de Diodore : il témoigne enfin, comme la quête du jardin
merveilleux chez Apollodore, d'une parenté thématique avec le
conte folklorique qui mérite d'être signalée.
Et c'est sans doute l'enseignement que nous retiendrons,
surtout, de l'étude de ces trois tableaux consacrés au mythe des
pommes d'or... Schémas incomplets - chez Diodore en
265

particulier -, parfois très proches du conte, parfois d'apparence


tellement arbitraire qu'on pourrait être tenté d'en déduire que
l'analyse apporte peu à l'étude du mythe (ou bien encore qu'elle a
été mal appliquée !). La comparaison avec les schémas actantiels
établis pour la dixième épreuve nous paraît prouver au contraire
que, si l'exploit chez les Hespérides manque ainsi de cohérence,
c'est parce qu'il agrège, dans une légende à la tradition d'autant
plus mal établie qu'elle ne repose pas sur l'autorité d'un passé
très ancien (208), des thèmes folkloriques (plus récents
généralement que les thèmes proprement mythiques) et un
symbolisme déjà évolué, celui de l'immortalité conquise par la
recherche de l'objet merveilleux. La structure du récit corrobore
ainsi l'étude historique qu'on peut tenter du développement d'un
mythe attesté beaucoup plus tardivement, tant dans la littérature
que dans l'art grec (209).

APOLLODORE LES POMMES D'OR DES HESPERIDES Tafatew IV

Eurysthéc Fraits «for : découvrir le judia

CVcdm fils de Mtn et de Pyrtne


Aatée, fils de Poséidon
BiEfil
■gfedePtaméthée

Hnàtt {far :

Promjthée' SlÔt
»

les rapporter Le jardin des


-266-

EXODORE LES POMMES D'OR DES HESPERIDES (IV, 26) Tableau V


DeflinMeiM- : Ohpt:
Euryshée: Pomme· «far
Ι brebis

Si dngon
ou gardien des troupeaux
II

Eurysthee
III

DIODORE LES POMMES D'OR DES HESPERIDES (IV, 27) Tableau VI


Destinât eu : Objet:
non precise !
I Ewysthée? Les Hespendes filles d'Atlas Atlas

t
Héradc*4— lavisseun (pintes envoyés par Busiris)

Qbiet :
Pommes d'or
II (c'est-à-dùe troupeaux)

Sujet
Atlas ► Hénclès

Destumay^ :
non précisé
III
-267-

APOLLODORE LES TROUPEAUX DE GERYON Tableau Vu


Drmnalfiir : Qbiet:
Eurysthée: les troupeaux (atteindre Erythie
Ι ou ils sont gardés )

î
dépôt du soleil »Héraclès
sujet

Qbiet
les troupeaux (les conquérir)
Π

les troupeaux
Héraclès
suiel
suiét
. Cesen-«
^Grèce)
ramener 32-Euryoon
1 - Gérvon PgMiiy'nirrtnple)
Orthros(lui-même
Hua (sacnfice)

·
III

- lalefaion et Dercyr os en Ligurie


(fils de Poséidon)
- Eryx en Sicile (fils de Poséidon)
- taon envoyé par Hér»
- le Strymon en Thrace

DIODORE
SICILE DE LES TROUPEAUX DE GERYON Tableau VT1I
Deainaeur Obiet:
Eurysthee: les-troupeaux (atteindre Erythie
:

I où ils sont gardés)


t . bêtes féroces de Crète
suiel bêtes féroces de Libye
Flotte, armée >> Héraclès < Antée
Buaru et bien d'autres
despotes
Qtaa
II les troupeaux Ces conquérir
ou les richesses ? cf. V. 17, i
î
les trois filles de Chrysaor
flotte armée t> Héraclès
sujet ■* (et leurs armées)
ohiet non mentionné
III les troupeaux (les ramener lieu le Péloponnèse
, en Grèce)
:

- Barbares de Celtique
sillet
1 - Brigands des montagnes du Alpes
flcs nymphes (bains chauds) >> Héraclès-* - Géants des Champs Phlégréens
- Eryx
- les Sicanes et leurs chefs en Sicile
- Lacinios près de Crotone
268

C'est avec une cohérence beaucoup plus forte que - dans


les schémas actantiels établis d'après Diodore et Apollodore - se
dessine l'aventure d'Héraclès vers l'île rouge d'Erythie. Le récit
des deux auteurs a, ici, même structure, et, si ce
parallélisme confirme, à nos yeux, le bien fondé de la méthode,
c'est, plus encore, par leurs différences que "parlent" les schémas
et qu'ils s'avèrent éclairants pour l'analyse du mythe (210).
Chez Apollodore la quête des boeufs de Géryon, se
déroule, comme nous l'avons vu, en trois temps. Le destinateur,
Eurysthée est connu, le destinataire ne l'est pas moins, puisqu'il
s'agit de la grande déesse d'Argos, Héra, à qui les boeufs seront
sacrifiés ; le schéma de l'épreuve centrale évoque de fort près
celui que les allusions d'Hésiode permettent de reconstituer
(211); les opposants sont les mêmes: Orthos, le chien,
Eurytion le berger, le triple Géryon, enfin, qui, sur sa personne,
redouble la "triplicité" de l'opposant. On notera, en ce qui
concerne les étapes encadrant cette épreuve principale la symétrie
apparaissant entre
I : - un adjuvant : Hélios, qui offre son dépas
- pas d'opposants réels
et Π : - pas d'adjuvant
- mais les opposants pour lesquels on peut remarquer la
prégnance de l'élément "eau" : les géants ligures, comme Eryx
sont, en effet, fils de Poséidon, le Strymon est un fleuve.
Seul le taon envoyé par Héra introduit quelque trouble dans cette
ordonnance où s'opposent ainsi les éléments naturels (peut-être
faut-il rappeler que chez Phérécyde les dieux de la mer étaient
également fortement présents, puisqu'Océanos jouait un rôle non
négligeable dans l'expédition d'Héraclès) (212) ; l'épreuve
s'inscrit ainsi dans un cadre à la fois naturel et divin.
Confrontation du héros avec les dieux, certes, et le héros
d'Apollodore reste en cela très proche de celui d'Homère qui
blessait de ses flèches aussi bien Hadès qu'Héra (213) (ici il tend
son arc contre le Soleil qui l'incommodait) (214). ..Confrontation
du héros avec les éléments naturels sans doute aussi. C'est bien
un Héraclès "primitif' que retrouve Apollodore.
On en sera plus convaincu encore après avoir examiné le
schéma actantiel construit d'après Diodore. (Tableau VIII). Le
sujet, Héraclès, poursuit la quête d'un même objet : "les
fameuses vaches", celles-ci, peut-être, n'étant qu'un symbole,
puisqu'en réalité - dit Diodore - le héros convoite les richesses
de Chrysaor. Le schéma accentue cet "oubli" de l'objet même de
la quête dans la mesure où, si le destinateur reste Eurysthée, le
destinataire n'est même plus mentionné et Héraclès conduit ses
269

troupeaux "vers le Péloponnèse", sans que Diodore s'occupe


aucunement de leur destin.
Frappe encore l'atrophie de l'épreuve principale - le coeur
même du mythe -. Si la triplicité subsiste, elle n'est plus que
celle des fils de Chrysaor ; chien et berger ont disparu, comme
d'ailleurs le monstre lui-même.
Frappe enfin, en revanche, l'hypertrophie des étapes I et III
(le "voyage") et leur caractère interchangeable. Peut-on d'ailleurs
parler d'adjuvants, quand il n'est plus question que des forces
armées du héros ? Quant aux opposants : bêtes féroces,
Barbares et despotes xénophobes, brigands... ils ont, nous le
verrons, même fonction. Le lien avec la nature s'est défait ;
Héraclès est entré dans l'Histoire et nous aurons à revenir sur
cette réinterprétation du mythe qui accompagne ainsi la
multiplication des incidents du "voyage".
Il nous paraît cependant - et nous y reviendrons - que,
parmi les épisodes qui ponctuent le retour d'Héraclès, certains
sortent quelque peu du topos : si les géants des Champs
Phlégréens, en Campanie, réintroduisent le mythe dans une
épopée qui s'en éloignait fortement, en Sicile, Héraclès a maille à
partir avec des opposants moins stéréotypés peut-être que les
brigands ou les despotes auxquels il est généralement affronté :
les Sicanes, dans l'arrière pays de Syracuse, et, surtout, à l'Ouest
de 111e, Eryx, roi des Elymes, dont nous remarquons d'ailleurs
qu'il figure aussi comme opposant dans le schéma actantiel établi
d'après le texte d'Apollodore. C'est pourquoi, pensons-nous, il
mérite toute notre attention.
Au terme de cette étude des structures du récit, conduite,
pour les deux épreuves occidentales d'Héraclès qui nous
intéressent, sur le modèle des schémas actantiels de A.J.
Greimas, nous aurons pu ainsi retrouver, sous une autre forme,
l'opposition entre nos deux sources principales : Apollodore,
pour qui perdurent les schèmes anciens et qui, dans la mesure où
il préserve la tradition, "embaume" quelque peu le mythe, et
Diodore qui, au contraire, le perd, mais pour mieux l'utiliser dans
son projet d'histoire globale, pour mieux le faire vivre, donc, en
en refaisant le lieu où s'interpénétrent le passé lointain et
l'histoire du temps présent.
Nous aurons vu aussi se dessiner, par delà la multiplication
des incidents qui ponctuent le voyage d'Héraclès,
l'enchevêtrement des structures survivantes (perceptibles
beaucoup plus nettement
remplacement" plus nouvellement
chez Apollodore)
élaborées...
et de
Ainsi
structures
coexistent
"de

des plans d'isotopie différents : des éléments de signification


270

renvoient à un héros primitif confronté à des dieux (Hélios


lui-même, la descendance de Poséidon) qui ne recouvrent que
partiellement des éléments naturels ; d'autres - et cela chez
Diodore surtout - appartiennent à une réinterprétation qu'avant
de l'apprécier dans le détail nous appellerons "coloniale".
271

Fig. 25 : Héraclès en Italie et en Sicile avec les


boeufs de Géryon

0 100kn

csolonte
. indication
ne figurant pas C Héracléion
dans Diodore
localisation des
principaux épisodes de
la légende d'Héraclès
ville ou village portant
le nom d'Héraclès

NOTA BENE
On pourra s'étonner de ne pas trouver ici une tentative de
cartographie de la quête des pommes d'or des Hespérides.
Les raisons en sont simples : Diodore, lorsqu'il en fait le
récit, donne trop peu d'indications géographiques pour qu'une
représentation ait quelque intérêt ("Héraclès navigua donc de
nouveau vers la Libye"). Quant à Apollodore, s'il connaît la
localisation libyenne du jardin merveilleux, il lui préfère la
localisation hyperboréenne.
On s'en convaincra aisément, la conquête des pommes
d'or, moins facilement que la lutte contre Géryon (ou, du moins
le retour du héros avec les boeufs) échappe au domaine de
l'imaginaire. Il nous paraît quelque peu puéril, dans ces
conditions d'en proposer une représentation géographique.
273

TROISIEME CHAPITRE :

HÉRACLÈS EN SICILE :
LE MYTHE ET SES DÉRIVATIONS

"Il est le vigoureux compagnon des premiers colons dans le


Syracusain où il combat et soumet les chefs indigènes, mais où la
violence est immédiatement suivie d'une oeuvre pacificatrice et
bienfaisante ; il parcourt les territoires soumis... on le retrouve
aux confins même de la zone grecque, sur l'acropole de Sélinonte
et dans le sanctuaire / frontière de Poggioreale... D pénètre enfin
en territoire barbare jusqu'à Erix, il introduit le culte d'Aphrodite,
s'identifie au dieu phénicien Melkart et se trouve installé dans la
plus forte des positions puniques..."
Telle est l'image que dans son Introduction à l'étude du
culte d'Héraclès en Sicile (215), Roland Martin donne des
aventures du héros... Une image, précisons-le, quelque peu
infidèle au récit des auteurs anciens : celui de Diodore pour qui
Héraclès, loin de pénétrer "enfin en territoire barbare" après son
passage dans les fondations siciliennes, se rend directement du
Cap Pélore vers le territoire des Elymes ; celui d'Apollodore plus
encore, puisque le retour du héros ne comporte pour lui qu'un
seul épisode sicilien : le combat contre Eryx.
Malgré cette absence du fait colonial dans la Bibliothèque,
malgré
"compagnon"
ce parcours
des colons
à rebours
grecs que
chez
de récentes
Diodore,études
c'est italiennes
bien en
voient Héraclès (216) tant en Sicile qu'en Italie du Sud. Nadia
Valenza Mêle offre peut-être l'exemple le plus convaincant de
cette lecture "coloniale" du mythe héracléen en Occident (217).
Redécouvrant une olpè dédicacée de la seconde moitié du Vllème
siècle - le plus vieux témoignage connu, sans doute, du culte
rendu au héros grec dans ces lointaines contrées (218) - l'auteur
reprend l'étude des plus anciennes traditions concernant la
présence d'Héraclès en milieu cuméen et, de façon plus générale,
eubéen. De ses aventures dans la région, elle écarte - et
certainement à juste titre - la consécration de la dépouille du sanglier
d'Erymanthe dans le temple d'Apollon, version tardive, estime
-t-elle, "certainement pas d'époque grecque, encore moins
d'époque archaïque" (219). Il est vrai que la tradition unanime - y
compris, en Italie, celle qui s'affiche aux métopes du petit temple
du Silaris - montre le héros rapportant à Eurysthée, caché dans
274

un grand pithos, le sanglier encore vivant et qu'en


conséquence, nous sommes fondés à ne voir, dans cet épisode, que la
preuve de l'extraordinaire longévité du mythe, de sa plasticité, aussi,
et des possibilités infinies qu'il offrait à qui avait intérêt à
l'enrichir.
Avec l'auteur nous retiendrons donc essentiellement deux
épisodes : la Gigantomachie et la construction de la route côtière
entre la mer et la région du lac Lucrin. Qr, des deux traditions
retenues, l'auteur démontre de façon très convaincante qu'elles
sont en rapport avec le monde euboïco-thessalien : la localisation
de la Gigantomachie en Chalcidique (Phlègres) et en Campanie
(Champs phlégréens) ne peut guère, en effet, s'expliquer que par
la commune vision d'une colonisation eubéenne apportant l'ordre
et la civilisation en des lieux d'abord dominés par le désordre et la
violence des géants mythiques... médiation eubéenne qu'on
retrouverait dans l'acception très particulière du terme "argilles"
(habitations souterraines - galeries de mines) à la fois dans la
région de Cumes (en rapport avec la Via Heraclea) et dans la
sphère thraco-macédonienne, elle aussi intéressée par la
colonisation chalcidienne.
Dans les deux cas les références littéraires ne s'expliquent
véritablement que dans le contexte d'une haute époque coloniale
où Cumes domine toute la région côtière de Misène à
Parthénopé : la construction de la voie - dont on attribuera la
paternité à Héraclès - répond alors à la fois à des nécessités
stratégiques et aux besoins de l'exploitation des solfatares et des
mines de Leucogées.
Il est difficile de ne pas suivre l'auteur sur ce point et de ne
pas voir avec elle, dans le récit de Diodore, le reflet de ces
traditions nées de la colonisation d'époque historique et destinées
à lui donner, en quelque sorte, ses lettres de noblesse (220) ou
plus précisément encore - et cela semble bien être le cas ici - à
justifier certaines de ses entreprises.
D'autres exemples d'une intervention "coloniale" dans le
mythe héracléen existent bien sûr... Ainsi la version apportée par
Diodore du combat contre Eryx porte la marque de la tentative du
lacédémonien Dorieus pour fonder un établissement dans la
région du Cap Drépane. Ne venait-il pas en ces lieux récupérer
l'héritage d'Héraclès ? N'était-il pas le descendant du héros ?
(221) tentative aussi malheureuse d'ailleurs que celle de
Pentathlos - un autre Héraclide ! - deux générations plus tôt
(222). La tradition prouve ainsi, à l'évidence, le lien établi par les
colons entre la légende occidentale du héros grec et leurs propres
entreprises. Qu'elle ait servi de prétexte à l'expédition de Dorieus
275

ou de justification a posteriori, la légende était donc connue à la


fin du Vlème siècle. Mais faut-il en conclure qu'elle a été
fabriquée de toute pièce par et pour les colons ?
U nous paraît essentiel, avant d'en juger, de reprendre le
texte de Diodore. Les aventures siciliennes du héros sont
localisées en deux zones - radicalement opposées - de "ltle du
triangle", deux zones isolées - on ne peut s'empêcher de le
remarquer - par la région d'Agrigente et son arrière pays indigène
où les contacts avec le monde égéen se réclament de Dédale et de
Minos, hôtes du roi sicane Cocalos ! La géographie héracléenne
quant à elle se concentre dans l'angle Nord-Ouest où le héros est
affronté au roi indigène local, mais où sa route est adoucie par les
Nymphes qui font, pour son repos, jaillir des sources d'eau
chaudes. On retrouve Héraclès dans l'angle Sud-Est où il
s'oppose pareillement aux chefs sicanes et à leurs nombreuses
troupes,
d' Agyrion
mais
et où
oùlui-même
il est reconnu
fondecomme
les cultes
un dieu
du "héros"
par lesGéryon
habitants
et
de son compagnon lolaos (à Agyrion toujours), de Déméter et
Coré dans la cité (polis ) qui plus tard deviendrait Syracuse.

Syracuse.

Arrêtons-nous un i