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Affirmation de la souveraineté nationale

et déclin des privilèges français


en Espagne au x v m e siècle

Christian Hermann
Université de Nantes

Jamais les positions de la France en Espagne n’ont été aussi fortes qu’au
xvi 1 1° siècle. L’hégémonie sur le commerce extérieur, l’activité de la plus puis­
sante colonie étrangère, s’accompagne à dater de la guerre de Sept Ans d’une
alliance effective contre l’ennemi commun, la Grande-Bretagne. L’étude des
fonds du consulat général de France à Madrid, déposés aux Archives diploma­
tiques de Nantes, que nous avons engagée depuis quelques années avec nos
étudiants de maîtrise, révèle l’envers du décor1. Loin de se féliciter d’une avan­
tageuse situation, les agents de la monarchie, puis de la Première République,
s’inquiètent de son affaiblissement inexorable, sous les coups de gouvernants
décidés à porter l’Espagne du statut de satellite de la France à celui de grande
puissance sur un pied d’égalité.
Les privilèges juridictionnels obtenus parles ressortissants français, comme
parles autres colonies de négociants étrangers, au x v n ° siècle sont la première
cible. L ’article î j du traité d’Utrecht prévoyait leur abolition, mais ils furent seu­
lement réformés. La monarchie de Philippe V plaça les colonies étrangères sous
la tutelle du Conseil de Guerre, secondé par les capitaines généraux et les tri­
bunaux militaires des provinces. L’application du nouveau régime aux Français
est symboliquement datée parla mort du dernier juge-protecteur de la nation
française, Geronimo Pardo, en 1740. C e statut du for militaire 11e résultait pas
d’une convention de droit conclue entre les deux royaumes ; il n’était que la
pérennisation d’une situation de fait dont chacun faisait mine de s’accommoder,
comme l’explique en 1781 le consul général au secrétaire d’Etat de la Marine :
Ce n’est point effectivement par aucun traité ni convention formulés
que les juges militaires ont été substitués aux juges conservateurs. Dans
1 La mise au point ici faite repose en particulier sur les mémoires de maîtrise de :J. B o u c i i i : r i : au ,
Im guerre de coursefrançaise en lù/vtgne (ijpâ-iiïoS) [19901; C . D k n k .o t , Les relations franai-espa-
gmdes pendant la guerre tFIndépendance des Etats-Unis (tj'jâ -ijS j) 119901; C . I>i G i u s t o , ¡¿com ­
merce et les intérêts maritimes français a Alicante (17^.0-1790) [1992] ¡J.-M . lu: P ro vo st J .'impact de la
guerre de course a Carthagene | 1990] ; IJ. V a n N, l,a guerre de course a Carthagene (ijÿlS-jSoj) 11990].

Jean-Pierre l)i:i»i i:u et liemard V ih cknt iéd.;, L'Espagne, PLlatJes Lumières. /1lélangesen l'honneur
de Dtdtei Oztinain, ( .ollectiou de la ( .asa île Vela/que'/. (H6), Madrid, 2004, pp. 27-40.
28 C H R I S T I A N 11 Ii R M A N N

la fonction qui était d’assurer les Français contre les entreprises des gens
de finances et autres, c’est la convenance réciproque qui a établi l’usage.
L’F.spagnc répugnait à la continuation des juges conservateurs. Il était
égal et indifférent à la France qu’il y en eût pourvu que ses sujets fussent
à l’abri des vexations. C ’est ce qu’elle trouvait pour eux dans la jouissance
du for militaire2.
La France ne fut pourtant jamais rassurée ni satisfaite de l’état de fait, Fn
1777 par exemple, l’ambassadeur et le consul général tentent une fois de plus
d’obtenir une convention en bonne et due forme3. La série d’ordonnances
royales qui en 1754,1762,1764,1773 et 1779 (l’inventaire n’est pas exhaustif) sou­
mettent les étrangers à l’immatriculation sur les registres de Vescribanta de
guerra de la capitainerie générale de leur résidence était de nature à alarmer
les bureaux de Versailles. Files posaient d’abord la distinction entre avez/nda-
dos ou transeuntes d’une part, vecinos ou connuturalrzados de l’autre. La pre­
mière catégorie, celle des résidents temporaires, jouissait seule dorénavant du
for militaire et des privilèges reconnus aux étrangers. La seconde était com­
plètement assimilée aux sujets du royaume, par une naturalisation autoritaire
en vertu du droit du sol. File était astreinte en particulier à la conscription
militaire et aux charges publiques de toute nature, et bénéficiait en contre­
partie des avantages réservés aux naturels du pays et d’un accès égal à tous
offices et emplois.
Sous le motif de protéger les résidents étrangers, de garantir leurs privi­
lèges statutaires, les ordonnances imposaient la naturalisation, sans recours à
la double nationalité, de tous ceux qui s’étaient enracinés en Fspagne. Les
critères énumérés s’ordonnent autour de l’intégration, économique et
sociale4 :
—Acquisition d’un domicile, de propriétés immobilières ou foncières ;
— Fxercice d’un art mécanique, tenue d’une boutique, activité de com­
merce de détail ;
— Obtention de la qualité de vecino d’une localité, exercice des charges
et offices municipaux auxquels elle donne droit, accès aux pâturages, bois,
biens et services communaux ;
—Naissance en Fspagne, mariage avec un conjoint naturel du royaume,
résidence et domicile principal dans le royaume depuis dix ans ou plus.

La clause sur les arts mécaniques indique la volonté de priver de leur natio­
nalité d’origine la masse des artisans et boutiquiers français immigrés. Les

2 Archives diplomatiques de Nantes (A D N ), Madrid, A, 175, Hoyetet au marquis de Castries


(nmars 1781).
3 A D N , Madrid, A, 168, le marquis d’Ossun à lfoyetet (19 avril 1777).
4 A D N , Madrid, A, 179, édit promulgué à Séville le 4 lévrier 1780, sur Real Orden du 16 juin
1779-
i,r; d éclin di;s p r i v i l è g e s f r a n ç a i s
29

négociants établis sur les places espagnoles étaient également visés, comme
l’avait bien compris le député de la nation française à Séville :

Ce dernier édit, au lieu d’assurer au négociant français la jouissance


précieuse du fuero militar que nous sollicitons depuis tant d’années, et
dont ceux de Cadix jouissent, nous présente au contraire de nouvelles
vexations dans ce droit ; il établit dans l’explication qui le termine une
foule de clauses qui doivent en priver toute la nation et ne laisser consé­
quemment que le voyageur passant dans la possibilité d’en jouir5.

La France esquiva longtemps les conséquences des mesures, en demandant


que les escribanías de guerra se contentent des listes de ressortissants dressées
par les consuls. Son ambassadeur à Madrid, le comte de Montmorin, renou­
velle la démarche en 1780. La parade 11e protégeait pas le grand nombre de
Français qui pour toutes sortes de motifs 11e s’étaient pas fait recenser par les
consulats, bile n’était efficace qu’autant que l’indolence de l’administration
espagnole admettait la véracité des déclarations consulaires. Au coin s de la
décennie 1770, l’immatriculation des étrangers devient effective et les vérifica­
tions se finit rigoureuses. Les consuls français sont dorénavant débordés parles
recours de leurs compatriotes, astreints par les municipalités aux charges
publiques les plus fastidieuses, au tirage des conscrits. Les autorités militaires,
en quête de soldats, abusent de la notion de vagabondage à l’encontre des tra­
vailleurs manuels les plus modestes.
La volonté de l’bspagne d’affaiblir, sinon de détruire, l’hégémonie du grand
commerce français sur son sol, d’étendre sa marge de manœuvre en favorisant
les rivaux de la France, l’Angleterre en particulier, était bien connue du Secré­
tariat d’btat de la Marine et du bureau du Commerce. Le statut des Irlandais,
qui jouissent effectivement de tous les droits des nationaux espagnols, est un
motif de plaintes constantes, car ils sont les prête-noms ou les commission­
naires des Anglais. L’anglophilie des Espagnols en est un autre. Un mémoire
des années 1770, adressé au consul général parles capitaines marchands Saufret
et Minuti, l’explique par une complémentarité avantageuse à l’Espagne du
commerce entre les deux pays :

En général les Anglais sont mieux traités que les Français sur toute la
côte de Méditerranée par les employés et môme par les gens du pays.
On peut en trouver la raison dans la nature du commerce qu’ils y font,
qui doit paraître en général plus avantageux que celui des Français, les
Anglais tirant beaucoup de vins et d’eaux-de-vie, beaucoup de limons,
d’oranges, de raisins secs et autres fruits au lieu que le commerce des
Français 11e s’étend que peu ou point sur ces objets6.

La France savait d’autre part que l’Espagne redoutait les visées britanniques
sur son empire américain. Elle profita de l’alliance nouée par le traité de Paris

5 A D N ,M a d rid ,A , 174, Dubernard à lioyetet (11 mars 1780).


6 A D N ,M ad rid , A, 168.
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du if août 1761, dite troisième Pacte de famille, pour garantir les positions de
son commerce et de ses ressortissants. L’article 23 du traité stipulait :
Les sujets des deux couronnes seront généralement traités en tout et
pour tout ce qui regarde cet article dans les pays des deux nominations,
comme les propres et naturels sujets de la puissance dans les Ltats de
laquelle ils résideront7.

L’article 24 appliquait explicitement la disposition au commerce, à la naviga­


tion et au régime portuaire sous les deux pavillons, à la fiscalité et aux douanes.
L’article 25· excluait tout pays tiers du bénéfice des avantages concédés.
Dans l’esprit des diplomates français, ces clauses étaient les prémisses d’un
traité de commerce et de navigation que malheureusement l’ Lspagne 11e vou­
lut jamais accorder. Ln elles-mêmes, aussi générales fussent-elles, elles étaient
tout à l’avantage de la France et très dangereuses pour l’Kspagne :
— Files lui interdisaient une politique d’équilibre, par une concession
exclusive au préjudice des autres nations, l’Angleterre en premier lieu ;
— Elles prévenaient les effets d’une abrogation ultérieure des statuts
privilégiés des colonies marchandes étrangères, faisaient échec à la
volonté politique de l’Espagne de recouvrer sa pleine souveraineté ;
—Elles annulaient la menace d’un protectionnisme espagnol ; elles per­
pétuaient la domination commerciale de la France en permettant à ses
hommes d’affaires de briser en Espagne même la concurrence des négo­
ciants et manufacturiers nationaux.

Les Espagnols n’ignoraient pas ces périls mais, au jeu subtil de qui dupera
l’autre, ils avaient eux aussi leurs arrière-pensées. Ils entendaient bien utiliser
l’accord pour neutraliser les juridictions consulaires et soumettre rigoureuse­
ment les négociants français aux régulations —administratives, fiscales et doua­
nières — de droit commun.
Le petit nombre d’hommes d’affaires et de navires espagnols en France fai­
sait de l’accord de 1761 un modèle de traité inégal. Il fut très restrictivement
appliqué. Les bâtiments français bénéficièrent complètement de l’assimilation
au pavillon national en matière de règlements et de droits portuaires, à l’ex­
ception de la visite de santé et des droits afférents, dont les navires espagnols
étaient exemptés et qu’ils durent toujours subir. L’unique privilège exclusif
obtenu par l’égalité de traitement avec les commerçants nationaux fut celui de
l’extraction des eaux-de-vie, avec exemption des droits et taxes ; encore les
autorités provinciales en réduisirent-elles l’extension géographique, qui sur la
côte méditerranéenne était limitée aux seuls ports de Barcelone, Carthagène
et Alicante. Les vice-consuls de Valence et de Dénia tentèrent à plusieurs
reprises, mais en vain, des démarches pour obtenir que cette aire fût élargie à
leurs villes de résidence8. L’autorisation d’introduire en Espagne les sucres des
7 A D N , Alicante, 24, texte du traité de Paris.
8 AD N ,Alicante, 30, Dutourde Pnybaryau marquis d’Ossun (8 mars 1777).
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colonies françaises libres des taxes frappant les pavillons étrangers, accordée
pendant la guerre de Sept Ans et pendant la guerre d’indépendance nord-
américaine, fut révoquée la paix revenue, malgré les vœux pressants ties com­
merçants français.
Il était difficile tie contraindre le gouvernement espagnol à tenir les rares
engagements clairs qu’il prenait car, faisant tic sa faiblesse administrative une
force, il comptait avec une duplicité raffinée sur l’arbitraire des petits officiers
et commis locaux pour compromettre leur exécution :
Les privilèges sur le papier ne servent de rien. La courtl’Lspagne est
très facile à accorder des privilèges, niais elle ne les exécute pas et il arrive
très souvent qu’on croit avoirgagné beaucoup à la cour tandis que dans les
provinces, ses ministres et officiers continuent d’agir comme auparavant9.

Si elle entretenait des illusions sur l’effet des articles 23 à 25· du traité de Paris,
la bran ce les perdit en 1776 lorsque la cour de Madrid autorisa l’installation d’un
consul anglais à Santander, installation qui lui avait été refusée au motif des pri­
vilèges de la province. Les vives protestations de Versailles obtinrent un consul
français l’année suivante.
A cette époque, les administrations portuaires et douanières espagnoles
livraient au commerce français une guerre de harcèlement qui, loin de cessera
la faveur de l’alliance des deux pays contre la Grande-Bretagne, atteignit son
paroxysme de la guerre d’indépendance nord-américaine à la Révolution fran­
çaise. Suivons-en les épisodes à partir des archives du consulat d’Alicante.
Depuis 1774, les douanes obligent les capitaines à débarquer toutes les mar­
chandises, y compris celles destinées à d’autres pays et jusqu’au tabac de l’équi­
page. lin 1775·, elles exigent des manifestes de cargaison et des passavants10 pré­
cis et véridiques, ce qui autorise toutes les brimades. La prohibition des
marchandises anglaises requiert quelques années plus tard la certification par
les consuls espagnols des marchandises embarquées en France. Le consul
Dutour de Puybary estime que les français devraient en être dispensés, car ils
sont les alliés de l’Iispagne confie l’A ngleterre1112.La quarantaine, réduite en fait
à vingt et un jours, est la mesure de prédilection : quarantaine générale pour les
navires en provenance du Languedoc et de Provence en 1781 et, de même, pour
les navires marseillais en raison d’une peste à Alger, en 1787. Sur trois mois, de
juillet à octobre 1784, onze navires français sont astreints à quarantaine, et dix-
sept sur les huit mois de janvier à août 1785·'-.
Les cours de Versailles et de Madrid avaient voulu régler le contentieux
inépuisable de la contrebande par la convention de Versailles du 17 décembre
1774. Celle-ci protégeait les monopoles royaux, en prohibant le commerce du
sel et du tabac, et précisait les possibilités étendues de contrôle reconnues aux
9 A I ) N , Madrid, A, 176, mémoire anonyme (sans date).
10 Passavants : déclarations des effets personnels du capitaine et de l’équipage.
1 * A D N , Alicante, 31, liutour de Puybary à Boyetet (19 octobre 1779).
12 A D N , Alicante, 33, «<Ktat des bâtiments qui ont été mis en quarantaine dans le port d’Alicante
pendant les années 1784 et 1785·».
P C H R I S T I A N I I K R MA N N

administrations douanières de chaque pays. Ainsi, l’article 7 leur permettait


d’appréhender les capitaines marchands soupçonnés de fraude, qui restaient
cependant sous la protection consulaire ; les articles 8 et 12 autorisaient l’arrai­
sonnement des navires dans les eaux territoriales étendues à deux milles ; l’ar­
ticle 15 imposait des manifestes de cargaison aux bâtiments en simple relâche ;
l’article 19 permettait une seconde visite à bord des navires, sans assistance des
consuls, sur présomption de fraude13.
Les français s’aperçoivent bientôt que le traité tourne à l’avantage des Espa­
gnols, caria contrebande française en Espagne était beaucoup plus importante
que la contrebande espagnole en France. En 1780, un ordre royal autorise les
perquisitions des employés des douanes au domicile des marchands étrangers,
sans intervention et hors de la présence de leurs consuls14. La correspondance
des consuls avec le consulat général à Madrid et les courriers passés par les
ambassadeurs auprès des ministres du roi d’Espagne fourmillent d’exemples de
l’arbitraire, de la brutalité du personnel des douanes. Les autorités de la capi­
tale admettent généralement avec bonne grâce les réclamations, invitent les
officiers locaux à la modération, mais ne les sanctionnent guère. La question
de la contrebande donna lieu à de nouveaux pourparlers. Le 24 décembre 1786,
Floridablanca et La Vauguyon concluent la convention de Madrid ; cependant,
celle-ci ne fut pas appliquée — celle de 1774 resta en vigueur — car en 1797 elle
n’était toujours pas enregistrée parle Conseil de Castille, malgré les démarches
et les plaintes des négociants français.
Le commerce intérieur et l’exportation des soies sont un autre front sur
lequel les administrations provinciales font la guerre aux marchands étrangers.
Elles concourent ainsi à la politique de développement des manufactures natio­
nales, contre l’hégémonie de Lyon et autres places européennes. Un règlement
du icr juillet 1772 donne alternativement aux négociants nationaux et aux négo­
ciants étrangers la possibilité d’acheter, pendant un semestre des soies brutes,
dont l’exportation est seulement permise parles ports de Barcelone, Cartha-
gène et Alicante. Les fabricants nationaux de soieries à court de matière pre­
mière ont la faculté de la prendre sur le quota des négociants étrangers, au prix
d’acquisition payé par ceux-ci, majoré de 0,5 % d’intérêt mensuel15.1 Lins la pra­
tique, les opérations des exportateurs sont compromises parles modifications
inopinées de l’application des règles.Tantôt l’extraction des soies est complète­
ment prohibée —comme en 1766, à la demande des fabricants des royaumes de
Valence et de Murcie16—, tantôt, de façon plus perverse, l’exportation des soies
brutes espagnoles est interdite pendant le semestre des étrangers, ou encore
l’interdiction est levée moyennant une hausse notable des droits d’extraction.

13 A D N , Alicante, ¡0, Boyetet : «Observations sur le reglement fait parles C ours (le l'Vance et
d’Kspagne le 17 décembre 1774» (1777).
14 A D N , Alicante, 31, Dutourde Puybaryà Boyetet (30 septembre 1780).
13 A DN,Alicante, 35·, Brochierà de Boynes (7 novembre 1772).
16 A D N , Alicante, 25, «M ém oire adressé au marquis d’Ossun p a rü a y o t au sujet d’un achat
d’une forte partie de débris et filatures de soyes fait par Bellon et fils, négociants à Alicante... »
iiSmars 1766).
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Au-delà des soieries, les tarifs douaniers et les prohibitions manifestent la
détermination de l'Espagne à refouler l’invasion des articles manufacturés fran­
çais. Le tarifée 1777 entraîne une hausse des droits de 64,7 % sur les dentelles,
de 60 °/o sur la toile de ménage, 50 % pour le fil d’argent et 41,7 °/o pour les
camelots17. L’ordre royal du 12 octobre 1778 prohibe l’introduction de nom­
breux articles dont la France est le principal fournisseur, comme les bas de soie,
les cotonnades, les mousselines et indiennes. Ln 1782, une nouvelle hausse des
taxes frappe les brocards, les rubans, les chapeaux de castor. Les droits ad valo­
rem sont alors de 30 à jo % sur les soieries lyonnaises, de 20 à 30 % sur les
étoffés du Nord et de l’Est. Le consul général peut écrire au secrétaire d’Etat
de la Marine :

Je ne prétends point avancer que l’Espagne a formé le projet de rui­


ner particulièrement le commerce de la France, quoiqu’il y ait bien des
têtes chez elle capables d’en voir avec plaisir l’exécution, mais ce qui est
incontestable, c’est que la conséquence des mesures et des projets de
l’Espagne doit tomber particulièrement sur la France18.

Les manifestations de la volonté d’indépendance économique et politique


de l’Espagne sous le règne de Charles 111 prennent au dépourvu consuls et
membres de la nation française. Ils occupent encore une position dominante
entre tous les étrangers mais, comme leurs anciens privilèges, celle-ci est tou­
jours plus menacée. Les plus lucides comprennent que les temps ont changé ;
il est vain de s’accrocher à des situations révolues. C ’est le conseil que donne
le consul d’Alicante au chargé d’intérim du consulat général :
Entreprendre de réformer à présent les abus qui par la succession de
temps ont détruit la plus grande partie de nos privilèges, ce serait nous
jeter, M. l’Ambassadeur et vous, dans un dédale de discussion dont vous
auriez peine à trouver l’issue, surtout dans les conjonctures actuelles, oîi
nos liaisons intimes avec l’Espagne engagent envers elle à beaucoup de
condescendance19.

L’administration fiscale et douanière étouffé les immunités de la juridiction


consulaire, contrôle progressivement les activités du négoce étranger. Le
consul de Majorque en prend philosophiquement son parti et pour vivre heu­
reux se montre docile :
Car je 11e vous cacherai pas, et vous avez même dû vous en apercevoir,
qu’il est peu de consuls en Espagne qui vivent avec plus d’harmonie que
moi vis-à-vis des personnes chargées de l’administration des finances de
Sa Majesté en cette isle. Je connais depuis longtemps que c’est l’unique
moyen d’être véritablement utile à nos nationaux et de vivre heureux
dans nos places20.
17 A D N , Alicante, 30, Mémoire de M. deSartine (10 mai 1777).
18 Archives nationales, A K - B 1 11,334, Boyetet à Sartine (27 septembre 1779).
19 A D N , Alicante, 37, Brochierà l’abbé' Béliardy (12 mars 1766).
20 A D N , Madrid, A , 174, Oyon à Boyetet (iur juin 1781).
34 C H RI ST IA N HliRMANN

Parce qu’elle est à la charnière des intérêts politiques et commerciaux, la


guerre de course est un observatoire privilégié de la solidité des liens entre
deux puissances alliées. L’Espagne avait ouvert ses ports à des corsaires fran­
çais, qui pouvaient s’y ravitailler et y vendre le produit de leurs captures, pen­
dant les guerres de Succession d’Autriche et de Sept Ans. La guerre d’indé­
pendance des Etats-Unis donnera à cette manifestation marginale de la
collaboration militaire entre les deux pays, une importance considérable,
encore accrue pendant la période révolutionnaire. Les vicissitudes de la
guerre de course pendant la guerre d’indépendance nord-américaine, puis
sous le Directoire et le Consulat, éclairent les équivoques d’une alliance
quelque peu forcée.
On sait que la France apporte un appui officieux aux insurgents dès la fin de
1776, entre en guerre contre la Grande-Bretagne au début de 1778. L’ Espagne,
qui pour des raisons évidentes sera toujours fort réservée à l’égard des colons
américains révoltés, déclare la guerre à l’Angleterre en juin 1779. Sa neutralité
jusqu’à cette date est une source d’embarras pour des consuls français
contraints à la prudence. Elle soulève d’abord la question de l’accueil des
navires de guerre de Louis X V I. Un Ordre Royal de septembre 1778 autorise
les bâtiments de combat des puissances belligérantes à se réfugier dans les
ports espagnols, mais interdit le débarquement à terre des officiers et des équi­
pages. Aux consuls qui se plaignent d’un traitement inamical vis-à-vis d’une
nation alliée, les autorités espagnoles objectent la neutralité de leur pays et leur
souci d’un traitement égal des adversaires, dont elles donnent de multiples
exemples. De plus, les bâtiments de commerce et les corsaires nnurgmts pré­
sents aux abords de la péninsule Ibérique forcent la bienveillance des consuls
afin qu’ils intercèdent en leur faveur auprès des autorités portuaires.
L’entrée en guerre de l’Espagne s’accompagne d’un changement soudain
d’attitude à l’égard des bâtiments de guerre français, cordialement accueillis
dans le cadre d’une coopération navale effective. Le consul de Cadix ne revient
pas de cette bonne surprise :

M. de Sade et tous les officiers de son escadre continuent de recevoir


ici de M. le comte de Xerena, gouverneur de cette place, de M. de Gal-
vez et de tous les chefs tant civils que militaires, l’accueil le plus distin­
gué et des marques de la considération la plus particulière |... ] Tous les
obstacles, les entraves, les refus, les mortifications même qui en résul­
taient [de la neutralité] ont entièrement disparu et ont fait place à la plus
grande urbanité21.

Il y avait quelque malice de la part de l’Espagne à faire si bonne figure aux


officiers des vaisseaux du Roi Très Chrétien. Car si elle tirait la France d’un
embarras, ce n’était que pour mieux la plonger dans un autre. L’ouverture tles
hostilités envers l’Angleterre était en effet accompagnée d’une prohibition
rigoureuse de l’introduction des marchandises anglaises et du commerce avec

21 A D N , Madrid, A, 171, l’oircl à I3oyctct (19 octobre 1779).


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renncmi. La mesure plongea la nation française dans la consternation, et ses
consuls dans la plus grande gêne. On s’était longtemps plaint de la neutralité
opportuniste de l’Espagne ; elle avait donné l’occasion aux grandes maisons de
commerce françaises de transférer à Cadix et ailleurs un commerce lucratif avec
les Anglais, que l’état de guerre interdisait depuis les ports français. L e consul
de Cadix alerta aussitôt le consul général22. A la demande de ce dernier, l’am­
bassadeur sollicita des aménagements, demandant qu’on fasse exception au
moins pour les transactions engagées avant l’ordre de prohibition :
Je suis bien persuadé que le coup le plus sensible que l’on puisse por­
ter à l’Angleterre est d’attaquer son commerce, mais dans cette circons­
tance, il ne s’agit que des objets qui sont déjà en Espagne ; ceux qui en
sont les propriétaires sont ruinés si on tient la main avec rigueur aux
ordres qui ont été donnés et pendant la guerre le commerce n’est déjà
que trop exposé à des calamités de toute espèce23·

Les autorités espagnoles furent inexorables. Les négociants étrangers


devaient, conformément aux ordres, se défaire dans les six mois des marchan­
dises prohibées, en les vendant à des marchands nationaux ou en les exportant
aux Indes. Passé ce délai, elles seraient confisquées et mises en vente au profit
du Trésor royal. A ces conditions, quels marchands du pays auraient racheté les
marchandises à un prix qui ne fut pas dérisoire ? lit quel fret de retour attendre
d’une expédition aux Indes, sans parler des risques de la route en temps de
guerre24 ? En août 1780, le secrétaire d’État de la Marine, Sartine, constate l’im­
puissance de son gouvernement face à la malveillance de Floridablanca envers
le commerce français25.
La neutralité n’apporte par contre aucune entrave à la guerre de course, hait
significatif, l’année 1778 se caractérise par une intense activité législative des
tleux monarchies en la matière, avec la grande ordonnance française de juillet
1778, synthèse du droit de course de l’A ncien Régime, et la modernisation du
droit de course de l’Espagne par les ordonnances et règlements complémen­
taires de 1778 et 1779. Ces dernières accordent une exemption complète de
droits et taxes aux prises vendues par les corsaires espagnols. L’entrée en
guerre de la monarchie hispanique améliore et régularise l’activité des corsaires
français. Ils peuvent désormais non seulement vendre leurs prises dans les
ports espagnols, mais encore s’y équiper et en faire leurs hases d’opérations.
Sous l’autorité supérieure du pays d’accueil, la tutelle des consuls français sur
les corsaires de leur nation est précisée parla circulaire du secrétariat d’Etat de
la Marine du 8 novembre 1779. Ils perçoivent depuis le 8 septembre 1779 une
commission de 2 % sur le produit de la vente des prises.

22 A D N , Madrid, A, 171, Poirel à Hoyetet (29 juin 1779).


23 A D N , Madrid, A , 172, Montmorin à Floridablanca (avril 1780).
24 A D N , Madrid, A , 172, Précis des raisons qu’exposent les maisons françaises établies à
Cadix à l’occasion des ordres qui y ont été publiés relativement aux marchandises d’Angleterre
(1780).
25 A D N , Madrid, A , 173, Sartine à Hoyetet (7 août 1780).
3<S C H RIST IA N HERMANN

Mais avant comme après juin 1779, les consuls dénoncent, de la part des
autorités locales espagnoles, des manifestations d’anglophilie et d’hostilité à
l’encontre des corsaires français. Il est peut-être admissible que les Mahonais
courrent aux côtés des Anglais, puisque ceux-ci possèdent l’île de Minorque
depuis le début du siècle. Il ne l’est pas que des Catalans, des Valenciens ou des
Ibicéniens prennent des parts d’armement sur les corsaires mahonais26. À la fin
de la période de neutralité, le consul de France à Alicante se plaint que Jo se f
Père/, consul d’Angleterre dans cette même ville, soit aussi l’interprète attaché
à l’administration sanitaire du port : en effet, ses fonctions l’autorisent à mon­
ter à bord des bâtiments de commerce et de guerre français et h les mettre en
quarantaine27. Son collègue à Gijôn, Lesparda, qui conduisait un navire anglais
capturé par une frégate française, est arrêté et fouillé à sa descente à terre par
les gardes des douanes. L’affaire provoque un incident diplomatique, car la
fouille d’un consul sur sa personne créait un précédent dangereux. Les bureaux
de Versailles menacent d’un traitement réciproque les consuls du Roi Catho­
lique en France28. Arrêtons là ; les incidents restent mineurs, isolés ; ils sont
tout de même inquiétants.
Plus grave est le contentieux économique provoqué par le refus espagnol
d’étendre aux corsaires français les exemptions fiscales et douanières accordées
aux corsaires nationaux. La France demande à bénéficier de ces mesures en
vertu des articles 23 et 24 du traité de Paris de 1761, qui accordent aux ressor­
tissants de chaque pays le traitement des naturels sur le territoire de l’autre. Au
début de 1780, le comte de Montmorin saisit Floridablanca de cette question :
La jouissance du privilège sur lequel j’ose insister est d’autant plus pré­
cieuse pour les Français que dans les circonstances actuelles, elle est un
motifde plus pour les faire redoubler d’ardeur devant l’ennemi commun29.

Sans opposer de refus positif, l’Espagne n’assouplira pas sa position.


La prohibition de la vente en Espagne des marchandises anglaises prises en
course, décrétée au début de 1780, est un second motif de dissentiment. La
mesure voulait empêcher la florissante contrebande de marchandises britan­
niques à laquelle les corsaires s’étaient livrés pendant la guerre de Sept Ans,
sous couvert de vendre les cargaisons capturées. Le consul Tournelle, à La
Corogne, est le premier à prévenir le consul général Boyetet du préjudice
qu’elle cause aux corsaires français30. Les plaintes de ce dernier obtiennent des
aménagements, au bénéfice initialement des seuls corsaires espagnols. Au
début de 1781, le secrétaire de la Marine, Castejôn, autorise la vente des pro­
duits anglais à des négociants espagnols. La décision soulève les protestations
des marchands français de Cadix, qui demandent une permission équivalente

26 A D N , Alicante, 31, plusieurs lettres en 1780 du vice-consul d’Altea, Audibert, à Dutour de


Puybary, consul d’Alicante.
27 A D N , Alicante, 31, Dutour de Puybary à Boyetet (8 mai 1779).
28 A D N , Madrid, A, 176 (1780-1781), office de Montmorin il Floridablanca du 23 juin 1781.
29 A D N , Madrid,A, 172 (12février 1780) ; 174bis (8 avril 1781).
30 A D N , Madrid, A , 173 (ic'r mars 1780).
■E DÉ C L I N DES P R I V I L È G E S F R A N Ç A I S 37
en leur faveur, à savoir la vente aux négociants français des produits anglais pris
en course par les flottes de guerre alliées. En avril, les corsaires français sont
eux aussi autorisés à vendre des marchandises ennemies, mais uniquement
acquises par capture en droiture, et frappées des impositions communes.
La tragédie de la politique étrangère de l’Espagne dans la seconde moitié du
x v i i i 1-' siècle, c’est que face à la menace des convoitises britanniques sur son
empire américain, elle n’a pas d’autre choix que l’alliance avec la France, monar­
chique ou révolutionnaire. C ’est pourquoi elle renoue cette alliance parle traité
de San Udefonso en août 1796, suivi d’une déclaration de guerre à l’A ngleterre
en octobre. Les articles secrets du traité accordent aux bâtiments de guerre et
de course des signataires le droit d’utiliser leurs ports respectifs ; mais les cor­
saires français avaient été autorisés à vendre leurs prises dans les ports espa­
gnols par cédule royale du 3 janvier 1796. Attachant le plus grand prix à l’alliance
de l’Espagne, le Directoire s’efforce de ménager son amour-propre. Il accepte
de bonne grâce que ses corsaires acquittent les taxes et droits dont leurs
confrères espagnols étaient exemptés par une ordonnance de Charles III
datant du icr juillet 1779. C e n’est pas la bonne volonté qui manque à la France
mais plutôt le respect des autres nations. Le sentiment de supériorité des révo­
lutionnaires s’ajoute à la condescendance de l’ancienne monarchie pour sa sœur
méridionale.
Le premier motif de conflit fut l’attribution aux consuls français et à leurs
chanceliers de l’entière juridiction en première instance des prises amenées
dans des ports étrangers, parla loi du 27 avril 1796. Les officiers de la couronne
d’Espagne n’étaient pas disposés à tolérer l’exercice d’une souveraineté étran­
gère sur leur propre sol, au mépris de leurs propres lois. Habitué à la docilité
des républiques sœurs, le Directoire fut d’abord aussi surpris que furieux de la
résistance de son allié. La lettre de Charles Delacroix, ministre des Relations
extérieures, au général Pérignon, ambassadeur à Madrid, le montre bien :
Exigez que la justice du roi d’Espagne 11e .s’immisce en aucune
manière dans les jugements des consuls de la République, et vous aurez
levé le plus grand obstacle à l’exécution de la loi du 8 floréal31...

La France obtint entière satisfaction au printemps de 1798 ; mais les enga­


gements des gouvernants espagnols n’empêchèrent pas les officiers des admi­
nistrations provinciales, municipales et portuaires d’entraver de toutes les
manières possibles la juridiction consulaire des prises.
Afin de contrecarrer la puissance des consuls en matière de course et de
défendre sa souveraineté et sa liberté d’action vis-à-vis de l’allié français, le roi
Charles IV promulgue le 14 juin 1797 une loi redéfinissant la compétence des
tribunaux espagnols ainsi que des autorités maritimes et militaires32. La cédule
royale réserve absolument à la juridiction nationale toute prise effectuée dans
les eaux territoriales, dont la limite est fixée à deux milles anglais. En deçà de

31 A D N ,C o r n . Marit., y8 (8 novembre 1796).


32 A D N ,C o in . Marit., j8 (8 novembre 1796).
3» CHRISTIAN HERMANN

cette distance, les corsaires étrangers peuvent capturer les bâtiments des puis­
sances en guerre avec l’Espagne, mais ils doivent s’en remettre au jugement des
autorités du pays. La clause implique le respect des navires neutres naviguant
dans les eaux territoriales.
La juridiction des capteurs étrangers est reconnue pour les prises effectuées
au-delà de deux milles des côtes, mais avec des restrictions, et donc un droit
d’intervention des officiers de la Monarchie, qui en diminuent singulièrement
la portée : les autorités espagnoles peuvent engager une instruction permet­
tant aux victimes d’un abus de pouvoir de la part des capteurs d’obtenir répara­
tion devant les tribunaux royaux. Ces tribunaux sont seuls compétents lorsque
les cargaisons saisies sont de propriété espagnole pour moitié au moins de leur
valeur. La politique commerciale de l’Espagne est protégée par l’interdiction de
vente des prises lorsque celles-ci sont constituées de marchandises ennemies,
prohibées, de propriété espagnole ou même neutre, à l’exception des denrées
périssables, dont l’écoulement pourra être autorisé.
L’application de la loi du 14 juin 1797 devient vite un levier de sabotage de l’al­
liance et de résistance civile à la domination française, levier que les adminis­
trateurs locaux utilisent avec une efficacité redoutable. Il n’est pas douteux,
dans le contexte politique de sa promulgation, que tel était le but recherché.
Le roi d’Espagne disait à ses sujets : « J e ne suis plus libre, faites votre devoir. »
Même lorsque leurs partenaires espagnols sont bienveillants, les corsaires
républicains se heurtent aux lenteurs procédurières d’une bureaucratie qui
n’avait rien à envier à l’Ancien Régime français. L e général Roquesantc, consul
à Cadix, s’en plaint au consul général Dhermand :

Je croyais que, vu le traité défensif et offensif qui existe entre la Répu­


blique française et l’Espagne, je pourrais faire réarmer à Cadix ; en
conséquence, le 28 nivôse dernier, je passai un office au gouverneur et
vous verrez parla réponse de cette Excellence qu’il faut une décision de
la Cour. Avant un mois, il n’y aura peut-être rien de décidé à cet égard ;
pendant ce temps nos corsaires deviennent nuis, la valeur des défenseurs
de la Patrie est enchaînée et les armateurs des corsaires éprouveront des
pertes énormes35.

Le juridisme vétilleux de la bureaucratie hispanique déborde d’imagination


pour nuire à la course française. La séquestration des marchandises ou du pro­
duit de leur vente est un procédé simple, toujours efficace. Peu importe que
l’autorité supérieure annule la décision : ce sont toujours quelques semaines
ou quelques mois de désagréments pour les Français. Les cargaisons de pois­
son, denrée qui souffre mal les stations prolongées dans les entrepôts, sont
des cibles de choix. La sollicitude pour les corsaires alliés va jusqu’à les mettre
en quarantaine au fond d’une rade à la moindre rumeur de fièvre rapportée
par des navires marchands, qui pour leur part entrent et sortent librement des
ports espagnols. La question des droits de douane est un motif constant de

33 A I)N , Madrid, A , 181 (24 janvier 1797).


La D É C L I N DK S P R I V I L È G E S F R A N Ç A I S 39
plaintes dans les correspondances consulaires : ils varient d’un port à l’autre,
sans qu’il soit possible de distinguer entre le régime fiscal du lieu et l’arbitraire
— ou la francophobie — des douaniers. Les administrations de certains ports
exigent des droits si élevés que ceux-ci absorbent une grande partie du pro­
duit des prises, compromettant irrémédiablement la rentabilité d’une croisière
de course.
L e gouvernement français est exaspéré par les manifestations de gallopho-
bie dont les marins corsaires sont victimes de la part des populations, et par
l’anglophilie affichée par les autorités locales. Dans les villes portuaires où ils
séjournent, les matelots français sont pris à partie et molestés par les autoch­
tones ; plusieurs sont assassinés sans autre motif que leur nationalité. Les
consuls déplorent la passivité des autorités locales qui, disposant de bâtiments
de guerre capables tout au moins d’écarter des croisières anglaises de rang infé­
rieur, laissent ces dernières bloquer les corsaires dans les ports. Il arrive môme
que gouverneurs et magistrats protègent ouvertement les navires britanniques
ou les vaisseaux neutres, chargés d’armes et de provisions militaires, que les
corsaires ont interceptés. Tous ces agissements restent le plus souvent impu­
nis. Pressés par les démarches de l’ambassadeur, du consul général, des
ministres français de la Marine et des relations extérieures, le gouvernement
espagnol et le Conseil de guerre s’en tiennent aux condamnations verbales et
aux sanctions symboliques.
Certes, l’équivoque politique de l’alliance hispano-française à cette date et la
poussée des sentiments contre-révolutionnaires dans l’Lspagne de Charles IV
rendent compte de relations aussi dégradées. L’explication est partielle car,
replacées dans la perspective de l’ensemble du siècle, il est clair que ces don­
nées nouvelles portent seulement au paroxysme une conflictivité permanente.
Les gouvernants espagnols voulaient à la fois obtenir l’alliance française contre
la menace politique de l’A ngleterre sur les possessions américaines et affaiblir
l’hégémonie économique de la France, en favorisant au besoin le commerce
anglais. Les agents diplomatiques de la monarchie française percevaient claire­
ment cet antagonisme, que la guerre de course sous le Directoire et le Consu­
lat fait éclater au grand jour.
Pour asphyxier le commerce maritime anglais, la France livre la guerre à
outrance, sans épargner les marines des pays neutres. Pour l’Espagne, l’alliance
française n’est intéressante que si elle écarte la mainmise de l’ennemi sur son
empire, soit que les escadres britanniques interrompent les relations hispano-
américaines, soit qu’elles ne les tolèrent que sous leur contrôle. Les escadres
françaises n’étant en mesure de rien empêcher, l’ultime et fragile garantie de
conservation de l’Empire est le recours aux transporteurs neutres. Certes,
ceux-ci œuvrent au profit du grand commerce anglais, mais la mainmise enne­
mie sur l’empire américain reste économique et indirecte, et non pas politique
et directe.
Enfin, parce qu’à la différence de la France elle ne souhaite pas détruire le
grand commerce britannique, l’Espagne tolère le développement à une grande
échelle de la contrebande avec la place de Gibraltar, qui devient un entrepôt
40 CHRISTIAN HERMANN

avancé de redistribution vers tous les pays de la Méditerranée. C e fait a pesé


lourd sur la décision de Napoléon de prendre directement en main la ques­
tion espagnole. Avant de compromettre le blocus continental, il a puissam­
ment contrarié le combat des corsaires français. Au début de 1803, la lettre de
récriminations de l’un d’eux, adressée à l’ambassadeur à Madrid, exprime la
fureur vengeresse d’une France menacée de perdre en Espagne sa position
privilégiée :
Puissiez-vous, citoyen ambassadeur, être assez heureux pour obtenir
de la justice et de l’indignation du Premier Consul un terme à des abus
qui flétrissent le nom français. Obtenez que les agents du gouvernement
espagnol ne se bornent pas à nous haïr ; ils affectent même de nous
mépriser, et ce dernier sentiment, intolérable dans tous les temps, ne
peut être rappelé aujourd’hui que pour être réprimé34.

B ibl io g r a p h ie:

B oucherisau , Jérôme, La guerre de course française en Espagne (1796-1808)


[1990].
D en 1g o t , Claire, Les relationsfranco-espagnolespendant la guerre d'indépendance
des Etats-Unis (1776-1784) [1990J.
D1 G 1 usio, Cristina, Les commerces et les intérêts maritimesfrançais a Alicante
(1740-1790) [1992].
L e P rovost , Jean-Marie, L'impact de la guerre de course à Carthagine 11990].

V a l i n , Bernard, La guerre de course d Carthagine (iypd-i8oj) [1990].

34 A D N , Madrid, A, 189 (4 février 1803).