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DU TRIANGLE DRAMATIQUE DE KARPMAN AU CARRÉ MALÉFIQUE

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Pascal Ide

Association Nouvelle revue théologique | « Nouvelle revue théologique »

2019/3 Tome 141 | pages 466 à 484


ISSN 0029-4845
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NRT 141 (2019) 466-484
P. Ide

Du Triangle dramatique de Karpman


au Carré maléfique
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Le Triangle dramatique de Karpman (désormais désigné par son
acronyme  : TDK) est un scénario psychologique très fréquent, et
pourtant très toxique, qui se déroule entre trois personnages que nous
décrirons plus bas. Après l’avoir présenté (I), cet article en proposera
une brève interprétation philosophique (II) et, surtout, en exposera
une nouvelle version qui, loin d’annuler et de remplacer le TDK,
l’enrichit d’un quatrième terme, le Justicier – le transformant en un
Carré maléfique (III)  – avant de conclure par un prolongement
scripturaire (IV).

I. — Le TDK

1. Découverte
Le TDK fut découvert par Stephen Benjamin Karpman1 dans les
années 1960. Jeune psychiatre dans la marine américaine à San Fran-
cisco, il est invité par l’un de ses patients à participer à une série de
conférences assurées par un autre psychiatre, Éric Berne, inventeur de
l’analyse transactionnelle2. Karpman est aussitôt séduit et décide de
participer aux séminaires hebdomadaires de Berne pendant pas moins
de cinq ans. Les séminaires sont régis par quatre règles

1. Cf. Dr S.B. Karpman, Le Triangle Dramatique. Comment passer de la manipu-


lation à la compassion et au bien-être relationnel, Paris, InterÉditions, 2017, p. 3-6 et
279-286. Les citations sont tirées de ces passages. Il s’agit désormais de l’ouvrage de
référence. Pour une bibliographie exhaustive de Karpman, cf.  P.  Agnèse et
J.  Lefeuvre, Déjouer les pièges de la mauvaise foi et de la manipulation à coup sûr
avec le triangle de Karpman, Paris, InterÉditions, 2010, p. 177-179, réédité sous le
titre  : Déjouer les pièges de la manipulation et de la mauvaise foi. Avec le triangle
dramatique et son contre-triangle, préf. S.  Karpman, coll. Épanouissement, Paris,
InterÉditions, 20142.
2. C’est une approche psychologique, fondée par É. Berne : Que dites-vous après
avoir dit bonjour ?, Paris, Tchou - Robert Laffont, 1977 ; Des jeux et des hommes.
Psychologie des relations humaines, Paris, Stock, 1967. Pour un bon exposé de cette
méthode, cf. V. Lenhardt, L’analyse transactionnelle. Pour un mieux être du corps et
de l’âme (aussi), coll. La psychologie dynamique, Paris, Retz, 1980. Pour une très
brève étude et évaluation, cf. P.  Ide, Mieux se connaître pour mieux s’aimer, Paris,
Fayard, 1998, p. 458-460.
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­ éthodologiques : 1) « Ne dites rien que vous ne pouvez pas dessiner


m
dans un diagramme »  ; 2)  « Utilisez toujours le rasoir d’Occam »,
autrement dit simplifiez le plus possible  ; 3)  « Écrivez en langage
profane pour être compréhensible par un enfant de 8 ans, un agricul-
teur du Midwest et un professeur du Massachussets Institute of Tech-
nology » ; 4) « Vous n’êtes pas là pour apprendre l’analyse transaction-
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nelle », mais pour inventer vos propres théories.
Par ailleurs, Karpman est meneur de jeu en basket-ball, c’est-à-dire
répartit les rôles des joueurs dans une équipe et définit la stratégie.
Cette mission requiert d’observer avec grande précision les positions
des joueurs des équipes adverses, leurs actions offensives et défensives,
ainsi que les feintes par lesquelles chacun cherche à piéger l’autre. Un
jour, en vue d’inventer un nouveau modèle, il décide d’appliquer les
règles enseignées par Berne. Il se met d’abord à dessiner les différentes
tactiques et se retrouve avec 30 pages de schémas. Il fait alors appel
au rasoir d’Occam. Finalement, en se fondant sur les trois feintes du
basket (qui sont aussi celles du football américain), émerge un schéma
à quatre rôles : P pour le Persécuteur, S pour le Sauveur, V pour la
Victime et un quatrième, au-dessus, le Meneur de Jeu. Mais, toujours
fidèle au principe de simplification, Karpman décide de remplacer ce
dernier rôle par des flèches entre les trois premiers puisque le Meneur
a pour mission de faire circuler les rôles. Le TDK est né ! En 1968, il
écrit un bref article de cinq pages intitulé : « Contes de fée et analyse
des scénarios de drame3 » qui connut et connaît encore un immense

Le triangle dramatique de Stephen B. Karpman

P S
Persécuteur Sauveteur

V
Victime

3. S.  Karpman, « Fairy tales and script drama analysis », Transactional analysis
Bulletin 7/26 (1968), p. 39-43. Il a été traduit : « Contes de fées et analyse drama-
tique du scénario », et publié dans Actualités en Analyse Transactionnelle  9 (1972),
p. 7-11 et dans Classique en Analyse Transactionnelle 2 (1972), p. 68-72.
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succès. Il y symbolise sa découverte par un schéma, le même depuis


l’origine4. Il s’agit d’un triangle équilatéral, ayant la tête en bas, dont
les trois angles portent les noms des trois rôles : en bas, la Victime,
en haut à gauche, le Persécuteur, en haut à droite, le Sauveur.

2. Description psychologique
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L’analyse transactionnelle étudie les jeux psychologiques. De prime
abord, l’expression jeu psychologique  étonne, voire choque. En effet,
le jeu est détendant, alors que le jeu psychologique est déplaisant. Le
substantif jeu est employé non pas à raison de sa fin qui est la distrac-
tion, mais à raison de sa nature : une activité obéissant à des règles
fixes et mettant en scène des personnages. Il est qualifié de psycholo-
gique parce qu’il répond à un mécanisme inconscient : autre ce qui
se dit, autre ce qui ne se voit pas et qui constitue le véritable enjeu
(en-jeu)5. Par exemple, un enfant qui dit à son papa : « Maman, elle,
me laisse regarder la télé le matin ! » joue à un jeu que Berne a intitulé
« Battez-vous ». De manière apparente, il semble décrire un conflit
entre deux paroles parentales contradictoires. En réalité, son objectif
inconscient est de pousser ses parents à entrer en conflit.
Le TDK est un des jeux les plus répandus, ainsi que nous le disions.
Deux jardiniers s’affairent dans le jardin du Luxembourg tout en
échangeant. Imaginez M. Chanteau avec les commissures des lèvres
pendantes, le regard larmoyant, le ton plaintif et entrecoupé de sou-
pirs6.
(V) M. Chanteau. – T’en as de la chance d’aller au cinéma. Parce que moi,
avec Adélaïde…
(S) Collègue. – T’as pas de baby-sitter ?
(V) M. Chanteau. – Les bonnes baby-sitters ne courent pas les rues.
(S) Collègue. – J’en connais une bien si tu veux.
(V) M. Chanteau. – Je te remercie, mais de toutes les façons, c’est trop
cher.
(S) Collègue. – Il suffit de laisser ton bébé à tes parents.
(V) M. Chanteau. – J’aimerais bien, mais ils s’en occuperaient mal. (…)
(P) Collègue. – Bon, si tu préfères ne pas aller au cinéma.

4. Il « demande à tous les utilisateurs de suivre la forme équilatérale comme point


d’orthodoxie » (S.B. Karpman, Le Triangle Dramatique, cité n. 1, p. 286).
5. Le jeu est « le déroulement d’une série de transactions cachées, complémen-
taires, progressant vers un résultat bien défini, prévisible » (É. Berne, Des jeux et des
hommes. Psychologie des relations humaines, Paris, Stock, 1967, p. 50).
6. Oui, mais… La scène se déroule de 0 h 11 min. 25 sec. à 0 h 12 min. 15 sec.
Visible sur le site <www.youtube.com/watch?v=TuMgcS_IXrc> (consulté le 19 juil.
2018).
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(P) M. Chanteau, haussant soudain le ton, agressif. — Je le te l’ai dit. C’est


pas si simple, t’es marrant !
Collègue, silencieux, paralysé.

L’analyse de Karpman peut se résumer en quatre points :


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1. Les rôles se distribuent de manière constante en trois : Persécu-
teur, Sauveur, Victime. Par exemple, M. Chanteau initie le triangle
avec son entrée favorite : la Victime, qui se caractérise par la plainte,
et une plainte démesurée7. Comme il s’agit de rôles fixes, ils sont
désignés par des majuscules, ainsi que Molière l’a fait par exemple
avec l’Avare ou le Misanthrope.
2.  Les rôles ou personnages ne sont pas des personnes. C’est ainsi
qu’il suffit d’être deux pour jouer au TDK, puisque, au terme, les
deux jardiniers qui se comportaient avant en Victime et Sauveteur,
virent en Persécuteur.
3.  Ces rôles sont tous trois négatifs, c’est-à-dire font souffrir et le
lien et les personnes. En effet, M. Chanteau se plaint pour se plaindre
et non pas pour trouver une solution. Son collègue l’aide alors que
l’autre ne lui a rien demandé. Enfin, leur échange se termine par
l’agressivité de Chanteau d’un côté et la censure de son collègue. Voilà
pourquoi ce triangle est qualifié de dramatique.
4.  Les rôles sont interchangables  : un même personnage permute
(Karpman dit « switche ») de rôle. Par exemple, Chanteau switche au
terme en Persécuteur. D’ailleurs, ce changement correspond aux
coups de théâtre dont les contes de fée sont friands. Ces changements
introduisent de la variété, mais ne font pas sortir du triangle toxique
qui, répétons-le, se joue le plus souvent à l’insu des joueurs.

7. Cf. W. Bowen, 21 jours sans se plaindre. Changez d’habitude, changez votre vie,
changez le monde, Montréal, éd. de l’homme, 2015 ; C. Lewicki, J’arrête de râler !,
Paris, Eyrolles, 2011 ; S. Noé, Défense de se plaindre ! Agissez pour devenir meilleur
et aidez les autres à faire de même !, Paris - Perpignan, Artège, 2018.
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II. — Une brève interprétation philosophique

Proposons une brève relecture, philosophique et théologique.

1. Difficulté
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Sans entrer dans le détail8, l’analyse transactionnelle et Karpman se
contentent de décrire les personnages du Triangle, ce qui conduit à
des imprécisions, voire à des ambiguïtés. C’est ainsi que, si M. Chan-
teau est une fausse victime qui est responsable de son malheur,
existent d’authentiques victimes qui ont été injustement maltraitées.
De même, si l’autre jardinier aide son collègue sans attendre une
demande explicite, existent d’authentiques sauveurs qui, eux, res-
pectent la liberté de la victime. Voire, si tous les deux exercent une
injuste violence sur l’autre, certaines personnes ont le droit d’exercer
une juste contrainte  : les parents sur leurs enfants, le juge sur le
condamné, le policier sur la personne verbalisée, etc.

2. Le mal en action


Il est donc nécessaire à la fois de définir et de distinguer. D’un mot,
le Triangle est dramatique parce qu’il met en scène la violence. Autre-
ment dit, le TDK, c’est le mal (ou la violence) en action. Dès lors, il
est possible de définir chaque rôle ou personnage. Le Persécuteur est
celui qui commet une violence à l’encontre d’un autre. En ce sens, il
initie la Triade. Or, à l’activité répond la passivité. Le mal n’est com-
mis d’un côté par un agent que parce qu’il est subi de l’autre par un
patient (du latin, patior, « je subis »). Au Persécuteur correspond donc
nécessairement une Victime9. Celle-ci se définit comme celui qui subit
une violence.
Cette description ne dit pas tout. En effet, la violence est par défi-
nition ce qui n’est pas supportable. Celui qui en pâtit cherche donc
à en être délivré. Plus encore, certains s’offrent d’eux-mêmes à aider
celui qui en a besoin, à soigner la souffrance engendrée par la vio-
lence. Voilà pourquoi apparaît le Sauveur. Il se définit donc comme

8. Je me permets de renvoyer à P. Ide, « Le triangle dramatique de Karpman : une


interprétation philosophique », Cahiers de l’IPC 77 (jan. 2013), p. 101-159 ; et sur-
tout : Le triangle maléfique. Sortir de nos relations toxiques, Paris, Emmanuel, 2018,
chap. 1-4.
9. L’on aurait pu faire appel à la distinction classique entre le mal commis ou
« mal de la faute », malum culpae, et le mal subi ou « mal de la peine », malum paenae
(cf., p.  ex., St  Thomas d’Aquin, ST  I, q.  49, a.  5 et 6). Le Persécuteur est à la
Victime ce que la première espèce de mal est à la seconde.
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 471

celui qui prend soin de la Victime. Dans la modélisation la plus


fameuse de cette relation Persécuteur-Victime, la dialectique de maî-
trise et de servitude10, celui qui est asservi trouve en lui les ressources
pour s’affranchir de la violence. Mais Hegel manque un fait majeur de
l’expérience humaine  qui n’est pas du tout banal  : l’homme porte
spontanément secours à celui qui est dans le besoin. De même, la
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puissante théorie girardienne de la mimèsis et du bouc émissaire n’a
pas reconnu cette posture spontanée et pèche par excès de pessi-
misme11. En revanche, pour ne donner que deux exemples, les
actuelles recherches sur la résilience (notamment avec le concept de
tuteur de résilience12) et sur le care13 – ce « pouvoir des faibles14 » qui
ne sont pas ce que nous allons appeler des Victimaires – prennent en
compte cette instance qui triangularise le face à face violent de la
Victime et de son Bourreau. Ce constat en dit long sur la bonté,
affective et effective, de l’homme : non seulement il éprouve de l’em-
pathie vis-à-vis de la souffrance d’autrui, mais il cherche à rendre
service. De nombreuses études attestent aujourd’hui cette générosité
spontanée de l’être humain15.
Le tableau suivant résume les définitions des trois rôles ou person-
nages :
Les rôles
Le Persécuteur La Victime Le Sauveur
dans le TDK

Celui qui fait Celui qui subit Celui qui soigne


Définitions
violence la violence la violence

10. Cf. G.-W. F. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, Paris, Aubier, 1991, p. 150-


158 ; coll. Philosophie de l’esprit, Paris, Aubier, 1941, t. 1, p. 155-166.
11. Cf. R. Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972 ; Des choses cachées
depuis la fondation du monde. Recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort,
Paris, Grasset, 1978 ; Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.
12. Cf., p.  ex., J.  Lecomte, « Les caractéristiques des tuteurs de résilience »,
Recherche en soins infirmiers 82/3 (2005), p. 22-25.
13. La thématique du care prend sa source dans une étude de C. Gilligan, In a
different voice, Harvard, Harvard Univ. Press, 1982  : Une voie différente, coll.
Champs Essais, Paris, Flammarion, 2008. Cf. F. Brugère, L’éthique du « care », coll.
Que sais-je ? 3903, Paris, P.U.F., 2014.
14. J. Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La décou-
verte, 2009, p. 168.
15. Cf. les ouvrages largement documentés de M.  Ricard, Plaidoyer pour l’al-
truisme. La force de la bienveillance, Paris, NiL, 2013  ; J.  Lecomte, La bonté
humaine. Altruisme, empathie, générosité, Paris, Odile Jacob, 2012 ; P. Servigne et
G. Chapelle, L’entraide. L’autre loi de la jungle, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017.
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3. Dédoubler les pôles


Nous sommes donc conduits à dédoubler chaque rôle en sain et en
toxique et à lui donner un nom pour lever toute équivocité :
-- Est Persécuteur celui qui commet une injuste violence à l’autre.
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-- Est Régulateur celui qui impose une violence réglée16 à l’autre.
-- Est Victimaire celui qui, subissant la violence, exige l’aide de
l’autre.
-- Est Victime celui qui, subissant la violence, demande l’aide de
l’autre.
-- Est Sauveteur celui qui impose son aide à la Victime.
-- Est Sauveur celui qui propose son aide à la Victime.
Résumons en un tableau :

Celui qui fait Celui qui subit Celui qui soigne


Dédoublement
violence la violence la violence

Le triangle sain Régulateur Victime Sauveur

Le Triangle
Persécuteur Victimaire Sauveteur
dramatique

III. — Du Triangle maléfique au Carré maléfique

Même considérablement précisé par cette relecture philosophique,


le TDK ne paraît pas suffisant pour rendre compte des relations com-
plexes induites par la violence.

1. Difficulté
Dans le TDK, Persécuteur et Victime s’opposent comme celui qui
commet la violence et celui qui la subit. Or, à l’instar de donner et
recevoir, agir et subir sont les deux pôles contraires d’un même genre
et ne connaissent pas d’intermédiaire. Le pôle Sauveteur semble donc
étranger au Triangle ou appelle un quatrième pôle qui en soit le symé-
trique.

16. L’adjectif « réglé » signifie à la fois « mesuré » et « normé par une règle ».
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 473

Cette remarque n’est encore que formelle. Partons maintenant


d’une considération empirique. Nous avons vu que le TDK prend en
compte non seulement la violence, mais son issue. Or, double est la
violence : celle que commet le Persécuteur (malum culpae) et celle que
subit la Victime (malum poenae). Mais le Sauveur n’apporte le remède
qu’à la Victime. Le mal commis par le Persécuteur demeure donc
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impuni ; ainsi, la relation s’achève seulement si le mal commis a été
écarté et le coupable désarmé. Il faut donc requérir la présence d’un
quatrième rôle qui s’attaque au fauteur de mal, le Persécuteur, pour
en évaluer et, le cas échéant, écarter l’action néfaste.

2. Exemple
Le fugitif – le film, pas la série télévisée – illustre de manière éclai-
rante ce que nous allons appeler le Carré maléfique, c’est-à-dire la
différence – mais aussi la proximité – entre le Sauveur et celui que
nous appellerons le Juge17.
À Chicago, le chirurgien vasculaire renommé Richard Kimble (Har-
rison Ford) découvre un soir en rentrant chez lui son épouse Helen
(Sela Ward) le crâne fracassé. Accusé du meurtre par la police, Kimble
clame son innocence : il a vu le meurtrier, un manchot, et s’est même
battu contre lui. Mais, semblant désigné coupable par un appel télé-
phonique d’Helen et seul héritier de son importante fortune, il est
inculpé pour assassinat et condamné à la peine de mort. Lors de son
transfert vers son lieu d’incarcération, le bus pénitentiaire où il se
trouve est la cible d’une tentative d’évasion qui cause un grave acci-
dent. Kimble en profite pour s’échapper. Un marshal adjoint des
États-Unis redoutablement efficace, Samuel Gerard (Tommy Lee
Jones), et son équipe d’enquêteurs sur les talons, le fugitif opiniâtre
retourne à Chicago pour retrouver le véritable coupable et tenter par
tous les moyens de prouver son innocence.
Richard Kimble est une authentique Victime : à la peine liée à la
perte de l’épouse aimée s’ajoute celle de l’injuste accusation. Contre
lui se dresse un Persécuteur, aussi déterminé que raffiné, dont on ne
découvrira qu’au terme l’identité, son collègue et ami le docteur
Charles Nichols (Jeroen Krabbé) compromis dans une sombre affaire
de brevet pharmaceutique. Face à la défaillance de la police de
Chicago qui, entre complicité, mépris et jalousie, fait le jeu du Per-
sécuteur, l’innocent isolé décide de se battre, ce qui confirme combien

17. Le Fugitif (The Fugitive), thriller américain d’A.  Davis, 1993. Adapté de la
série télévisée éponyme. Avec Harrison Ford et Tommy Lee Jones.
474 P. IDE

il se refuse à devenir Victimaire – « Vous n’abandonnez jamais », lui


dira Gerard – et le transforme en Sauveur de lui-même.
Comment alors interpréter le rôle du marshal ? Il n’est assurément
pas le Sauveur de la Victime, puisqu’il est si convaincu de sa culpa-
bilité qu’il n’hésite pas à tirer sur lui – sa conviction, toutefois, s’ame-
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nuisera progressivement. Mais il n’en est pas non plus le Persécuteur,
puisque celui-ci est le médecin véreux qui a tout manigancé pour que
Kimble soit envoyé à la chaise électrique. Samuel Gerard est ce que
nous appellerons un Juge, c’est-à-dire une personne qui ne cherche
pas à consoler la Victime, mais à arrêter le Persécuteur. De fait, on ne
trouve nulle trace chez lui de cette empathie si caractéristique du
Sauveur ou du Sauveteur : il tue un prisonnier en cavale au prix de
la surdité d’un de ses agents et sans émettre un mot d’excuse (mais
non sans un geste, nous y reviendrons)  ; de même, à Kimble affir-
mant « Je n’ai pas tué ma femme », celui qui se surnomme « le boule-
dogue » et a pour devise « Je ne négocie jamais », répond sans état
d’âme  : « Je n’en ai rien à cirer ». Dénué d’empathie émotionnelle,
donc de compassion, Gerard est, en revanche, doué d’une puissante
empathie cognitive qui lui permet de penser comme le présumé cou-
pable, jusqu’à anticiper ses réactions. C’est grâce à cette intuition qu’il
percera progressivement la vérité. D’autant que, à au moins trois
reprises, le médecin apparaît comme un authentique Sauveur (qui
n’est pas Sauveteur), posture incompatible avec celle d’assassin narcis-
sique, donc de Persécuteur, de son épouse : Kimble sauve la vie du
prisonnier dans le car pénitentiaire, celle du jeune garçon à l’hôpital
et celle de Gerard lui-même dans la buanderie ; or, à chaque fois, il
porte secours à des personnes qui ne pouvaient ni demander ni
prendre soin d’elles-mêmes.
Au terme du film, les deux rôles de Juge et de Sauveur convergent
en Kimble, non sans que le premier adopte la figure dévoyée de ce
que nous appellerons aussi un Justicier : en se faisant justice lui-même,
voire en lui faisant payer la mort atroce de son épouse. En revanche,
toujours à la fin, ces deux personnages –  Juge et Sauveur  – se
découplent de la manière la plus imprévisible chez le marshal que l’on
pensait être un animal à sang froid, donc un Juge incapable de sauver.
Déjà, Samuel Gerard tente de sauver le médecin, l’apostrophant à
l’aveuglette : « La police de Chicago pense que vous êtes un tueur de
flics [autrement dit, elle veut vous faire la peau]. Je sais que vous êtes
innocent. Je sais la vérité sur le Dr Nichols. Richard, laissez tomber ».
Or, en l’appelant par son prénom, le policier se rapproche avec empa-
thie et en l’interpellant sans le contraindre, il propose sans imposer.
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 475

Donc, à l’instar de Kimble, Gerard adopte la posture du Sauveur en


rien Sauveteur.
Surtout, dans l’émouvante scène finale, alors que le chirurgien redit
« Ils ont tué ma femme », le marshal, loin de répéter la scène où il
avait rétorqué  : « Je n’en ai rien à cirer », ôte ses menottes avec un
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touchant respect, souligné par la désignation (pour la première fois)
du titre respectable de « Docteur », puis répond avec une conviction
appuyée  et une compassion assurée  : « Je sais, Richard ». Kimble ne
peut s’empêcher de souligner le décalage : « Je croyais que vous n’en
aviez rien à cirer ». Soudain vulnérable, Gerard introduit une distance
humoristique : « Ne le dites à personne ». Ainsi, le Juge « bouledogue »
à la limite du Justicier (« Essayez de m’arrêter », lance-t-il à la police
de Chicago, lorsqu’il a perdu sa juridiction), cache donc, même à ses
collaborateurs les plus proches, le cœur sensible d’un Sauveur.
Décidément, Sauveur et Juge se ressemblent sans jamais s’identifier,
se rapprochent sans jamais coïncider. Faut-il donc introduire un qua-
trième personnage ?

3. Réponse
La réponse est résolument affirmative. En effet, tous deux, le Sau-
veur et cet hypothétique quatrième personnage, cherchent à s’opposer
à la situation maléfique. Si les deux attitudes communient dans le
désir d’annuler le mal et donc de sortir du drame, leur impact dif-
fère : le Sauveur agit sur la Victime qu’il cherche à aider, ce quatrième
personnage agit d’abord sur le coupable (le Persécuteur) dont il
cherche à déterminer la responsabilité pour le punir. Autrement dit,
autant le Sauveur cherche à réparer la Victime, autant le nouveau
protagoniste cherche à séparer le Persécuteur de ses Victimes actuelles
et potentielles. En termes rigoureux, leur finalité ultime est identique,
mais pas leur objectif prochain. Ce quatrième rôle ne se réduit donc
pas à celui de Sauveur.
Les institutions humaines ont donné un nom précis et même tech-
nique à ce rôle inédit  : le Juge. Ainsi que l’atteste la majuscule, le
terme « Juge » désigne non pas la fonction officielle et juridique du
magistrat chargé de trancher les litiges opposant les plaideurs, mais le
positionnement dans le jeu psychologique, positionnement qui n’est
pas attaché à une personne donnée et, de surcroît, permute dans l’une
des trois autres postures.
476 P. IDE

Noémie, 7 ans, et Nicolas, 5 ans, se disputent. Entendant les cris, le père


se précipite :
Le père. – Stop  ! Nicolas, arrête de taper sur ta grande sœur. Tout de suite  !
Nicolas. – Mais, c’est elle qui a commencé  !
Le père. – Ce n’est pas une raison pour continuer.
Noémie. – C’est pas vrai. J’étais en train de jouer avec la console quand
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Nicolas est arrivé. Il me l’a arrachée des mains et m’a frappée.
Nicolas. – C’est normal ! C’est mon cadeau de Noël et tu l’as pris sans me
demander.
Le père. – C’est vrai, Noémie, tu dois demander la permission à Nicolas.
Noémie. – Mais, toi, papa, tout à l’heure, à table, tu as pris le téléphone de
Maman que tu lui as offert à Noël sans lui demander.
Le père. – Ah, Noémie, tu ne vas pas commencer à comparer. Ce n’est pas
pareil  !
Noémie. – Ah bon ? Alors pourquoi Maman s’est-elle mise en colère ?
Le père. – …

Le père intervient en Juge pour s’interposer entre le Persécuteur et


la Victime. Son souci premier n’est pas de prendre soin de celle-ci,
mais de stopper le coupable. Puis, pris à partie par l’une des Victimes-
Persécuteurs, qui estime son jugement injuste, le père switche lui-
même en Persécuteur (« Ah, Noémie, tu ne vas pas commencer à
comparer »). Il aurait aussi pu basculer parce qu’il outrepasse ses
droits, punit injustement, se trompe de coupable, etc.
Nous nous retrouvons donc face au Carré suivant18 :

La cause de La lutte contre la


Le Carré maléfique
la violence violence
La violence accomplie Persécuteur Juge
La violence subie Victime Sauveur

4. De l’hexagone à l’octogone

1. Cette nouvelle configuration suscite une difficulté : nous avons


construit notre carré à partir du triangle bénéfique Persécuteur-Vic-
time-Sauveur. Donc, en toute rigueur, nous devrions parler d’un carré
bénéfique. Un signe d’importance en est que, dans le triangle béné-
fique, les personnages s’identifient à des personnes distinctes et les
personnages sont fixes : par exemple, la Victime ne se transforme pas

18. Comme le soin caractérise davantage la symbolique féminine et la prescription


de la loi la symbolique masculine, la distinction des deux rôles, le Juge qui condamne
le Persécuteur, et le Sauveur qui défend la Victime, recouvre celle de cette double
symbolique.
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 477

en Persécuteur ni en Sauveur. De même, dans le carré ci-dessus, un


Juge demeure Juge. En revanche, dans le Carré maléfique, les rôles
tournent et les personnes jouent plusieurs personnages. Noémie qui
se présente en Victimaire switche en Persécuteur de son père alors que
celui-ci, s’étant introduit en Juge, se retrouve Persécuteur de sa fille.
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Puisque le triangle bénéfique ne peut éclairer le Carré maléfique, il
faut partir du TDK. Or, nous avons vu que celui-ci tirait son titre du
dédoublement perverti des trois rôles. Il faut donc découpler le per-
sonnage du Juge de son avatar négatif. Le langage courant nous aide :
le double perverti du Juge s’appelle le Justicier. Autant le premier est
juste, autant le second est injuste. Autant le Sauveur prend soin du
mal subi, c’est-à-dire de la Victime, autant le Juge s’oppose au mal
commis, c’est-à-dire au mal-faisant qu’est le Persécuteur. Le Carré est
donc dessiné : au méfait, c’est-à-dire au mal fait, qui justifie pleine-
ment le qualificatif de maléfique (étymologiquement, « ce qui fait le
mal »), répond celui qui défait le mal, à savoir la puissance judiciaire,
voire pénale.
Résumons ces conclusions en un tableau :
La cause du mal La lutte contre le mal
Commettre le mal Persécuteur Justicier
Subir le mal Victimaire Sauveteur
2. Les films policiers et, plus encore, les westerns, regorgent de ces
figures parfois idéalisées de justiciers. Même un certain nombre de
super-héros travaille en dehors du cadre légal. Comment cerner plus
concrètement le personnage du Justicier ?
Le juge se caractérise par cinq traits : loin de se mandater lui-même,
il est un magistrat nommé par l’autorité compétente  ; loin de fixer
lui-même les codes, il applique la règle universelle de droit ; loin
d’être poussé par la soif de se venger, il est animé par le désir de
rendre justice  ; loin de rendre un jugement arbitraire, il analyse les
faits, écoute plaideurs et témoins de la manière la plus neutre pos-
sible ; loin de punir de manière démesurée, il applique, le cas échéant,
la sanction mesurée prévue par le code pénal.
Le Justicier est celui qui transgresse un ou plusieurs de ces traits.
Partant de là, il serait possible de dresser une typologie des Justiciers.
Dans les genres des films susnommés, la caractéristique la plus
constante est la vengeance. Toutefois, cet excès n’est pas constant.
Lorsque Kimble qui est Victime switche en Justicier du Persécuteur
478 P. IDE

pour s’innocenter, il transgresse l’autorité, mais ne va pas jusqu’à


assassiner l’assasin ni le commanditaire.
Dans la vie courante, le Justicier se caractérise surtout, semble-t-il,
par son auto-proclamation et par la démesure de la sanction, elles-
mêmes le plus souvent dictées par le ressentiment. Chaque fois, à
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l’objectivité de la loi et des médiations institutionnelles se substitue
la volonté subjective du Justicier dont l’ego amer et parfois tout-puis-
sant s’imagine au-dessus de toute norme.
De cette analyse, nous pouvons construire un tableau opérant un
diagnostic différentiel entre Juge et Justicier.
Le Juge Le Justicier
La finalité Le plus souvent, agit par
Agit par désir de justice
(motivation) vengeance
Est animé par une colère
Est animé par une colère
Le sentiment démesurée, voire par
mesurée, paisible
l’amertume et la haine
Est mandaté par l’autorité S’auto-missionne ou reçoit son
L’autorité
compétente mandat d’une autorité illégale
Obéit à la norme
La loi Obéit à sa propre loi
universelle
La place Analyse les faits, évalue les Aveugle sa raison par sa
de la raison témoignages passion vindicative
Peut agir im- et com-pulsive-
La liberté Agit sans contrainte
ment
Prend en compte le plus Ne prend pas en compte la
La liberté possible la liberté du liberté (ni donc la dignité) du
du coupable Persécuteur, notamment Persécuteur, notamment sa
ses possibles excuses possible transformation
Prend en compte la
Est obnubilé par les seules
La relation Victime au point de
condamnation et punition du
à la Victime remplir aussi le rôle du
Persécuteur
Sauveur
Inflige une peine mesurée, Inflige une punition
La peine
notamment par la loi démesurée
Pose un jugement arbitraire,
Le jugement Pose un juste jugement
voire inique
Ne cherche pas à faire Est à la recherche d’une
Les effets entrer dans le carré personne qui joue au carré
maléfique maléfique
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 479

3. Si nous prenons en compte tous les dédoublements, nous obte-


nons un octogone dramatique :
Le surgissement
La lutte contre la violence
de la violence
L’octogone
dramatique Celui qui Celui qui
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Celui qui Celui qui
prend soin s’oppose au
fait le mal subit le mal
du mal subi mal-faisant
Pôle
non-violent Régulateur Victime Sauveur Juge
(juste)
Pôle violent Persécuteur Victimaire Sauveteur Justicier

Les contraintes de la bidimensionnalité rendent ce tableau à trois


entrées plus difficilement lisible. Rêvons du jour où les ouvrages
pourront projeter des hologrammes 3D de ce type de schéma ! En
tout cas, l’on peut proposer des définitions des deux derniers rôles qui
soient rigoureuses et symétriques de celles des six précédentes :
-- est Juge celui qui s’oppose justement au Persécuteur ;
-- est Justicier celui qui s’oppose injustement au Persécuteur.

5. Deux malfaisants incomparables : Persécuteur et Justicier

La complexité de cette proposition rebutera certains. Notre pré-


tendu enrichissement ne constitue-t-il pas plutôt une réelle compli-
cation ? Ne serait-il pas plus simple de faire du Justicier une forme
de Persécuteur  ? Par exemple, en tentant d’assassiner le manchot,
Kimble devient lui-même un criminel. Il s’est laissé piéger par le carré
maléfique.
N’est-ce pas le sens du thème central du ripoux  ? Nietzsche dit
quelque part que, à force de poursuivre le dragon, je deviens dragon
moi-même – par réaction et ressentiment. Aristote exprimait la même
chose, mais plus abstraitement, en affirmant que les contraires appar-
tiennent au même genre. De nombreux films19, et maintenant de
nombreuses séries télévisées20, sont hantés par cette proximité trouble

19. Deux exemples parmi beaucoup de films fascinés par le thème du double  :
Flic ou voyou, policier français de G. Lautner, 1979. Avec Jean-Paul Belmondo et
Michel Galabru ; Heat, policier américain de M. Mann, 1995. Avec Al Pacino et
Robert De Niro.
20. P.  ex.  : True Detective, de N.  Pizzolatto et C.Fukunaga, notamment la
Saison  1, ambivalente à souhait, 2014. Avec Matthew McConaughey et Woody
Harrelson.
480 P. IDE

et troublante entre le flic et le voyou. La seule différence réside dans


le fait de se trouver du bon côté, non pas de la loi, mais de l’arme.
La raison traditionnellement avancée est double, pragmatique et psy-
chologique : l’on ne peut combattre efficacement un truand sans adop-
ter un moment ou l’autre ses méthodes et donc transgresser la loi ;
l’on ne peut combattre durablement l’horreur du crime organisé et
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donc côtoyer journellement le pire sans être traumatisé et scotomiser
sa conscience morale.
La simplicité du mécanisme camoufle toutefois une différence de
taille entre deux formes de Persécuteur – le Persécuteur proprement
dit et celui que nous appelons le Juge (ou sa défiguration qu’est le
Justicier). Et c’est d’ailleurs l’une des tactiques de celui-ci, surtout s’il
est narcissique, que de brouiller la frontière21.

IV. — Résonances scripturaires

Comment ne pas être frappé que, dès les premières pages de la


Bible, soit mis en scène un TDK ? Autant le dialogue entre l’homme
et le serpent que celui avec Dieu sont structurés par le ternaire
toxique.

1. Le dialogue entre l’homme et le serpent (Gn 3,1-5)


Dans l’exposé qu’offre le démon et que la femme accepte sans y
contredire, la situation originaire ressemble furieusement à un TDK.
En effet, Dieu y apparaît comme un Persécuteur : non seulement il
interdit les fruits d’un des arbres, mais il ment à l’homme et il est
jaloux de l’homme à qui il refuse la connaissance qui rend « comme
des dieux » ; de ce Dieu envieux, le premier couple est la Victime ; et
de celui-ci, le « serpent herméneute »22 est le Sauveur.
Plus précisément, comme la femme n’a rien demandé, le serpent est
Sauveteur (switchant donc du Persécuteur au Sauveteur) et comme la
femme ne se défend pas, elle adopte la posture Victimaire. Une des
leçons les plus glaçantes de cette scène primordiale est donc que celui
qui « est menteur et père du mensonge » (Jn 8,44) se présente volon-

21. Cette différence entre le Persécuteur et le Juge pourrait s’illustrer de nouveau


à partir d’un film policier : L’interprète (The Interpreter), thriller politique américano-
franco-germano-britannique de Sydney Pollack, 2005. Avec Nicole Kidman et
Sean Penn. Cf. analyse sur le site pascalide.fr
22. Cf. P. Beauchamp, « Le serpent herméneute », dans L’Un et l’Autre Testament.
T. 2. Accomplir les Écritures, Paris, Seuil, 1990, p. 137-158.
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 481

tiers sous les traits du Sauveteur : précisément comme celui qui sauve
l’homme de Dieu…

2. Le dialogue avec Dieu (Gn 3,9-15)


La suite du passage démasque le mensonge de cette interprétation.
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La lecture se dédouble, selon que l’on écoute l’homme ou Dieu.
L’homme se défend en se victimisant. Mais Dieu a prévenu l’accu-
sation en rappelant l’interdit fondateur, donc est intervenu comme
Régulateur. L’homme ne peut donc plus faire de lui le Persécuteur.
Dès lors, il switche non de jeu, mais de Persécuteur. Le premier
homme va même faire d’une pierre deux coups  : il s’innocente en
accusant sa femme et, comme celle-ci est un don de Dieu, il en pro-
fite pour reprocher ce don au Donateur. L’attitude de la femme ne
rachète pas celle de l’homme, puisque, à son tour, elle incrimine le
serpent. Certes, celui-ci est véritablement coupable de la tentation,
mais il ne l’est pas du péché  : tentation n’est pas péché. Donc, en
imputant la faute au tentateur, la femme se déresponsabilise indû-
ment et devient Victimaire à l’égard d’elle-même et Persécuteur à
l’égard du serpent.
Tout autre est le point de vue de Dieu qui, enfin, rétablit la vérité
brouillée par les trois autres protagonistes. D’abord, il juge et punit
le responsable originaire, le serpent. Ce faisant, Dieu n’adopte pas le
rôle de Régulateur, mais celui de Juge. Puis il fait de même avec la
femme et l’homme, récusant donc leur tentative honteuse de s’inno-
center. Ainsi, en écartant leur interprétation Victimaire, il souligne
leur culpabilité. Autrement dit, il les traite pour ce qu’ils sont : des
Persécuteurs. Persécuteurs de Dieu puisqu’ils se sont volontairement
coupés de l’amitié si proche qu’il leur avait offerte et que symbolisait
la promenade vespérale dans le jardin originaire. Persécuteurs d’eux-
mêmes, des autres et de la nature, puisque de cette désunion primor-
diale dont l’homme est responsable découle toutes les autres désuni-
tés  : mort, démesure de la concupiscence, etc., que sont les peines
énoncées par Dieu (cf. Gn 3,16-19).
Toutefois, avant même de détailler la liste de ces peines qui sont des
conséquences, Dieu promet son salut à travers la femme qui triom-
phera en écrasant « la tête » du serpent (Gn 3,15).
Le drame du salut qui se joue entre quatre acteurs pleinement
libres – Dieu, la femme, l’homme et le démon – se déroule donc dans
la tourmente du TDK : le serpent est le Persécuteur ; si l’homme est
victime de la tentation démoniaque, il est d’autant plus pleinement
482 P. IDE

responsable de sa chute, donc Persécuteur, qu’il joue au Victimaire ;


Dieu se donne alors comme le Sauveur – mais un Sauveur en rien
Sauveteur, puisqu’il appartiendra à l’homme de ratifier librement ce
salut immérité23.
Depuis, le carrousel du TDK n’a cessé de tourner. Par exemple,
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après avoir assassiné Abel, la première Victime humaine, le Persécu-
teur Caïn se victimisera en rétorquant à Dieu : « Suis-je le gardien de
mon frère ? » (Gn 4,9). Dieu, juste juge, le punira en l’exilant et en
le condamnant à l’errance (cf.  v.  10-12). Mais, lorsque Caïn criera
vers Dieu que son « châtiment est trop lourd à porter » (v.  13), il
sortira de la plainte. Et, de même que Caïn passe de Victimaire à
Victime, Dieu passe alors de Juge à Sauveur, en lui apposant « un
signe pour le préserver d’être tué par le premier venu » (v.  15). Le
modèle du TDK, voire du Carré maléfique pourrait enrichir les lec-
tures anthropologiques de la Bible.

Conclusion

Cette théorie du Carré maléfique paraît cohérente et conforme à la


réalité. Mais elle demande à être validée par la pratique et, plus
encore, précisée au moins sur deux points  : la posture du Justicier
est-elle assez présente, notamment autant que celle du Sauveteur,
pour légitimer qu’on lui accorde une place ? avec ce nouveau rôle, les
switchs (dont on a vu qu’ils sont l’une des clés du TDK) opèrent-ils
de manière aussi fréquente et aussi systémique ?
Par ailleurs, si, en théorie, le personnage du Justicier est suffisam-
ment distinct de celui du Sauveteur, dans les faits, la personne du
Sauveteur n’endosserait-elle pas assez souvent aussi l’autre posture, de
sorte qu’il deviendrait malaisé de distinguer quand elle joue l’un ou
l’autre  rôle ? Dans le même ordre d’idées, aujourd’hui, en certains
pays, l’on passe d’un modèle uniquement pénal et rétributif de la jus-
tice à une justice aussi restaurative (on traduit aussi moins littérale-
ment  : restauratrice24). Dans la première, la lésion (du coupable)
ajoute à la lésion (de la victime), de sorte que l’antagonisme avec

23. La toxicité, la précocité, l’extension et la fréquence du Triangle seraient-elles


un indice du péché originel ?
24. Cf. P.  Ricœur, « Avant la justice non violente, la justice violente », dans
B.  Cassin, O.  Cayla et P.-J.  Salazar (éd.), Vérité, réconciliation, réparation, Paris,
Seuil, 2004, p.  159-171  ; « Autonomie et vulnérabilité », Le Juste 2 (2001), Paris,
Esprit, p. 85-105. Le philosophe défend une justice restauratrice plus que rétribu-
tive.
DU TRIANGLE DRAMATIQUE AU CARRÉ MALÉFIQUE 483

celle-ci demeure. Mais, se fondant sur l’espérance d’amendement pré-


sente en chaque homme, la seconde, elle, vise une réhabilitation du
coupable et sa réintégration dans la communauté  ; dès lors, une
réconciliation avec la victime devient possible25. Très tôt, monta l’ob-
jection que cette démarche accorde plus de poids juridique à l’aveu
des coupables qu’à la parole des victimes, voire qu’à l’accusation. Avec
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équilibre, dans les années 1970, l’un des pionniers de la justice res-
tauratrice, Howard Zehr, professeur de sociologie et de justice restau-
rative à l’Eastern Mennonite University de Harrisonburg en Virginie,
a mis en œuvre le premier programme de rencontre victime-infracteur
aux États-Unis26. Ainsi, les fonctions de Sauveur et de Juge convergent
au point de se recouvrir.
Enfin, ce que le Carré gagne en rigueur vis-à-vis du TDK, il le perd
en simplicité. Cette difficulté n’est pas rédhibitoire, mais elle appelle
un effort pédagogique. De ce point de vue, il serait utile de multiplier
les exemples qui dissocieraient avec clarté les rôles de Juge, Régulateur
et Sauveteur et montreraient avec limpidité comment un Justicier
switche en Persécuteur ou en Sauveteur.

pi.roma@laposte.net Pascal Ide

Résumé. — L’article a pour objet un scénario psychologique d’une grande per-


tinence, le Triangle dramatique de Karpman (TDK), qui se déroule entre trois
personnages : le Persécuteur, la Victime et le Sauveteur. Les interprétations psy-
chologiques sont superficielles et surtout ambiguës. La philosophie permet
d’interpréter le TDK à partir de la violence, de définir avec précision les trois
personnages et de lever les ambivalences en dédoublant ceux-ci  : Régulateur-
Persécuteur  ; Victime-Victimaire  ; Sauveur-Sauveteur. Elle permet aussi de
l’enrichir d’un quatrième personnage : le Justicier, qui est lui-même une carica-
ture du Juge. Enfin, ce modèle des transactions violentes présente une perti-
nence scripturaire.

Mots-clés. — Violence | Mal | Triangle de Karpman | Persécuteur | Victime |


Sauveur

25. Cf. Z.  Szablowinski, « Punitive justice and restorative justice as social
reconciliation », The Heytrop Journal 49/3 (2008), p. 405-422 ; B. Lang, « Reconci-
liation : not retribution, not justice, perhaps not even forgiveness », The Monist 92/4
(2009), p. 604-619.
26. Cf. l’ouvrage classique de H. Zehr, Changing lenses : a new focus for crime and
justice, Scottsdale (Pa.), Herald Press, 1990. Cf. aussi Id., The little book of restorative
justice, Epsom, Good Books, 2002  ; Doing justice  : reflections of men and women
serving life sentence, même éd., 1996  ; Transcending  : reflections of crime victims,
même éd., 2001. Cf. R. Cario, La justice restaurative. Principes et promesses, Paris,
L’Harmattan, 20102 ; « La justice restaurative : promesses et principes. À propos de
l’œuvre d’Howard Zehr », Petites Affiches 204 (12 oct. 2004), p. 5-10.
484 P. IDE

P. Ide, From the dramatic Triangle of Karpman to the Cursed Square

Summary. — The object of this article is a psychological scenario of great


pertinence, the Dramatic Triangle of Karpman (DTK), which unfolds between
three characters: the Persecutor, the Victim and the Rescuer. The psychological
interpretations are superficial and above all ambiguous. Philosophy allows us to
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interpret DTK starting from violence, from defining the three characters with
precision and from taking up the ambivalences by dividing them in two: Reg-
ulator-Persecutor; Victim-Supposed Victim; Saviour-Rescuer. Philosophy also
allows us to amplify it with a fourth character: the Avenger, who is himself a
caricature of the Judge. Finally, this model of violent transactions has relevance
for the Scriptures.

Keywords. — Violence | Evil | Triangle of Karpman | Persecutor | Victim |


Saviour

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