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L’ANTISÉMITISME COMME PLAN MARKETING ?

Alain Soral, Marc-Édouard Nabe et Yann Moix (fr.timesofisraël.com)

Un roman, Orléans, de Yann Moix, a fait couler beaucoup d’encre depuis


la fin du mois d’août 2019. L’auteur raconte l’enfance martyre d’un personnage-
narrateur que l’on suppose être lui, son père et son frère contestant ses
assertions. Comme si, aujourd’hui, il était devenu impossible de faire la
différence entre un roman — œuvre de création — et des souvenirs d’enfance
plus ou moins retravaillés. Tout en concédant, en effet, avoir employé des
méthodes discutables pour l’éducation de son fils aîné, le père de Yann rejette
ses accusations, confondant roman et pamphlet.
Donc Yann Moix semblait bien parti pour un succès sans nuages quand,
brusquement, on révéla dans l’Express et Le Monde qu’il avait eu, au début de sa
vie d’adulte, des sympathies pour les antisémites et négationnistes français. À
21 ans, en effet, étudiant, il publiait à Reims, dans un fanzine, des dessins et des
écrits négationnistes. Depuis une vingtaine d’années, à la suite de Paul
Rassinier et son Mensonge d’Ulysse, l’existence des chambres à gaz dans les
camps d’extermination était niée par Robert Faurisson et un groupuscule
d’anciens gauchistes réunis sous l’enseigne de La Vieille Taupe. En 1990, pour
certains attardés, cette contestation était, on le voit, encore tendance. À la
rentrée littéraire de 2019, à l’engouement et à l’empathie pour Moix et ses
œuvres succédèrent la stupeur et l’indignation. Je n’exclus pas chez certains
une forme de joie perverse, à l’idée de lui faire expier sa bonne fortune. Il eût

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été alors intéressant de connaître l’opinion de Christine Angot sur une
révélation qui touchait à ce point son ancien collègue d’On n’est pas couché
(ONPC), puisqu’il paraît que l’écrivaine avait au moins un ascendant juif, ce
que j’appris en 2019, lorsqu’un antisémite s’en prit à elle sur les « réseaux
sociaux ». Cela dit, avec cette affaire Moix, on va de surprise en surprise. Quand
on sait qu’en France l’accusation d’antisémitisme, qu’elle soit fondée ou non,
signifie quasiment la mort sociale pour la personne stigmatisée, on s’interroge,
et si on assiste à tout ce cirque autour de Yann Moix, on se dit que la critique de
l’antisémitisme, tout comme l’accusation, du reste, avec le temps, est devenue à
géométrie variable. Yann Moix est publié chez Grasset. Olivier Nora, le PDG,
est au courant des antécédents regrettables de son auteur, car celui-ci l’en a
averti, lorsqu’il a senti que ses anciennes relations, à ce qu’il prétend, allaient
probablement bientôt les répandre, mais il ne s’en offusque guère. Erreur de
jeunesse, doit-il penser. Après tout, Moix a pour mentor l’écrivain Bernard-
Henri Lévy. Une garantie. Le « philosophe », comme on le surnomme dans le
monde médiatique, savait-il ou ne savait-il pas ? Connaissait-il les dessins et les
textes minables de son protégé, dans lesquels il était violemment caricaturé ?
Moix ne lui en aurait-il pas touché un mot ? C’eût été imprudent, s’il ne l’avait
pas fait, puisque devenu son porte-serviette, il fréquentait néanmoins ses vieux
copains antisémites. Enfin, messieurs Nora et BHL n’ignorent plus le secret de
Yann Moix. Et ils l’absolvent, tant son repentir semble sincère. De plus, à
l’instar de BHL, c’est un auteur-Grasset qui se vend bien et, pour cette raison
aussi, il mérite d’être sauvé. De ce secret qui en aurait tué plus d’un, ils vont
essayer de faire une force. Des gens de poids font des déclarations
compréhensives. L’un ose le parallèle entre la jeunesse de Yann Moix et celle
du grand résistant Daniel Cordier, qui fut, avant de s’embarquer pour
l’Angleterre rejoindre la résistance gaulliste, maurassien et antisémite. On
laisse entendre que, si on a pardonné à Daniel Cordier, on doit être aussi
indulgent envers le pauvre Moix. Cette stupéfiante comparaison, qui met sur le
même plan un écrivain à succès de « chez Grasset » et celui qui fut le secrétaire
de Jean Moulin, illustre à merveille l’adage « comparaison n’est pas raison ».
Mais toute comparaison n’est pas vaine, si elle peut aider à comprendre ce qui
est arrivé à un écrivain qu’une partie de l’establishment tente de sauver. Il y a, en
effet, un écrivain, célèbre au moment de l’affaire Dreyfus, qu’il serait possible
d’évoquer aujourd’hui, si on voulait le donner en exemple à Yann Moix : c’est
Octave Mirbeau. Je suppose que Moix et ses thuriféraires n’en ont jamais
entendu parler. Pourtant Mirbeau et Moix ont un point commun : ils ont été
antisémites dans leur jeunesse. Naturellement, les causes de cet antisémitisme

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ne sont pas identiques. Né en 1848 dans la bourgeoisie de province, Mirbeau a
vécu en un temps où l’antisémitisme traditionnel fleurissait. Néanmoins, si la
haine des Juifs est immémoriale, le nom « antisémitisme » et son adjectif «
antisémite » ne sont apparus en français qu’en 1886 pour le premier et 1889
pour le second. On le sait : ils viennent de l’allemand antisemitismus créé par le
journaliste Wilhelm Marr en 1879. Durant la prime jeunesse de Mirbeau, il était
donc inconnu, mais nous l’emploierons couramment pour la clarté de notre
propos. Donc, au vieil antisémitisme chrétien qui reprochait aux Juifs d’avoir
fait mourir Jésus, succéda un antisémitisme moderne qui se développa en
France sous le Second Empire et qui faisait de tous les Juifs des banquiers et des
usuriers en puissance, des éléments dissolvants, en raison de leur « race », de
l’identité française. Débutant dans les lettres et le journalisme, Mirbeau publia,
en 1883, une revue satirique, Les Grimaces. Notons tout de même qu’avant cette
date, il écrivit des articles philosémites dans Le Gaulois, quotidien monarchiste
lu par la haute aristocratie et la grande bourgeoisie. Son directeur, Arthur
Meyer, était juif, et Mirbeau, pendant deux ans, fut son secrétaire. Or, au
moment de l’Affaire, Meyer, converti entretemps au catholicisme, se rangea
dans le camp des antidreyfusards, alors que Mirbeau défendit le capitaine et
Émile Zola. Dans L’Aurore du 8 août 1898, il s’adresse aux ouvriers :

À un prolétaire : L’injustice qui frappe un être vivant — fût-il ton ennemi


—te frappe du même coup. Par elle, l’Humanité est lésée en vous deux. Tu
dois en poursuivre la réparation, sans relâche, l’imposer par ta volonté, et, si
on te la refuse, l’arracher par la force, au besoin. En le défendant, celui
qu’oppriment toutes les forces brutales, toutes les passions d’une société
déclinante, c’est toi que tu défends en lui, ce sont les tiens, c’est ton droit à
la liberté, et à la vie, si précairement conquis, au prix de combien de sang !
» Sous le titre Palinodies, paru le 15 novembre 1898, dans L’Aurore, il
admet : « Donc, j’ai détesté les Juifs, et cette haine, je l’ai exprimée dans
Les Grimaces… [… ] Qu’on me comprenne bien !… Je sortais, quand je fis
Les Grimaces, du Gaulois, que dirigeait M. Arthur Meyer. […]
L’harmonie d’une vie morale, c’est sans cesse d’aller du pire vers le mieux…
Devant les découvertes successives de ce qui lui apparaît comme la vérité,
cet homme-là [ Mirbeau lui-même] est heureux de répudier, un à un, les
mensonges où le retiennent, si longtemps, prisonnier de lui-même, ces
terribles chaînes de la famille, des prêtres et de l’État. Mais je ne viens pas
me disculper… J’ai mieux à faire. Et je saisis l’occasion qui m’est offerte —
c’est la seule raison d’être de cet article — d’apporter à un homme que j’ai
méconnu et que j’ai beaucoup attaqué, un témoignage public de mon

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affection et de mon admiration. C’est de M. Joseph Reinach que je veux
parler. Je dois confesser que ce n’était pas très brave, car je ne crois pas qu’il
y eût alors quelqu’un de plus impopulaire que M. Joseph Reinach et la
besogne est facile, facile aussi le succès d’insulter un homme voué d’avance
et quoi qu’il fasse, à toutes les calomnies et à toutes les injustices. Eh bien, je
l’ai vu, cet homme-là, j’ai vu son courage tranquille et joyeux sous les huées
et les menaces, son dévouement désintéressé, son amour acharné de la
justice, son espoir qui, pas une minute, n’a failli ; […] Et, à mesure que je le
connaissais et que je l’aimais, chaque jour davantage, j’aurais bien voulu
effacer de mon œuvre — si éphémère, si vite oubliée — certaines pages
méchantes, avec le remords de les avoir écrites. Maintenant, c’est fait !

On le voit, Mirbeau défend un homme — Dreyfus — qui a contre lui une


majorité écrasante de la société et tous les corps constitués : la Justice, l’Armée,
la Police, l’Église, l’Académie française et l’ensemble de la presse nationale et
régionale, à l’exception de L’Aurore et du Siècle. Et il rend hommage à un
camarade de combat, et quel ! Joseph Reinach, député, neveu du baron de
Reinach compromis dans l’affaire du Panama, bête noire des antisémites.
Convaincu de l’innocence de Dreyfus, l’anarchiste et antimilitariste Mirbeau
comprend que la Vérité et la Justice, valeurs universelles, sont bafouées en la
personne de l’officier injustement accusé et condamné, ce qu’il ne supporte pas.
Si on se tourne du côté de Yann Moix, on s’aperçoit qu’à la base de son
philosémitisme, il y a l’admiration du tout puissant État d’Israël, d’un peuple,
d’une pensée et d’une religion. On assiste à un phénomène d’identification.
Mais pourquoi ? Le critique Marc Weitzmann émet dans Le Monde du 3
septembre une hypothèse qui n’est pas à l’honneur de Yann Moix. Ce dernier
considèrerait qu’à l’instar de Céline, il est plus prudent de « toujours suivre les
juifs, ce sont des guides. Ils sont aux commandes partout. » Militant pour
l’acquittement et la réhabilitation de Dreyfus, Mirbeau et ses camarades — une
minorité — risquaient leur vie, manquant se faire rosser à coups de canne dans
les meetings dreyfusards où leurs ennemis les attendaient de pied ferme.
Mirbeau s’était aussi constitué le garde du corps de Zola et l’accompagnait au
tribunal. Moix, ce n’est pas son amour de l’État d’Israël qui lui fait courir des
risques très relatifs, mais son double-jeu, lorsqu’il fréquentait en même temps
Bernard-Henri Lévy, Marc-Édouard Nabe et Alain Soral. Il sera peut-être
tricard un moment chez les médiatiques, mais ça ne durera pas. Il se consolera.
(Récemment, sur une chaîne, il s’épanchait et accusait un professeur d’allemand
de l’avoir, en ce qui concerne la Shoah, induit en erreur.) Orléans n’obtiendra

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pas le Goncourt espéré, mais il se vendra tant qu’on en parlera. Fin septembre,
les tirages du roman ont déjà atteint les 50 000 exemplaires. Le 3 octobre, une
publicité parue en dernière page du Monde, sur trois colonnes, nous informe
que le titre figure « dans toutes les listes des meilleures ventes ». La publicité porte
un titre en capital : « UN LIVRE HALLUCINANT » , avis de Jérôme Garcin
extrait d’un article de L’Obs. Sous cette affirmation, sept extraits d’articles
judicieusement choisis, dus aux grands critiques du moment. Ils bordent la
reproduction presque grandeur nature du livre à couverture jaune entouré
d’un bandeau rouge au nom de l’auteur. Le boucan autour de l’accusation
d’antisémitisme fonctionne dans un sens positif. Il fait vendre. Le 5 octobre,
dans le même journal qui a accepté la publicité du roman facturée à Grasset dix
mille euros, paraît un article nous apprenant que la maison de la rue des Saints-
Pères continue à soutenir le roman de Yann Moix, lequel, au lendemain de son
exhibition sur le plateau d’ONPC, avait pourtant déclaré qu’il arrêtait la
promotion de son œuvre. (« Grasset relance la promotion du livre Orléans, de Yann
Moix », par Ariane Chemin et Laurent Telo) Dix mille euros, ce n’est pas rien !
Je souhaite à Grasset un bon retour sur investissement. Ce qui est loin d’être
certain, car la position de Moix se détériore, malgré le soutien de son éditeur.
Orléans a été éjecté de la sélection du Goncourt. Très contrariant, mais Olivier
Nora ne se décourage pas, fidèle à la politique de la maison qui consiste à
décrocher le maximum de prix pour ses auteurs en lice. Ainsi aurait-il tenté de
suggérer aux jurés du Flore qu’accepter le roman de Moix dans leur sélection
prouverait qu’ils avaient « des couilles ». Vaine tentative. Enfin, d’après le
même article, Moix se serait retiré volontairement du jury du prix Décembre où
il avait été coopté avant l’été, quand sa situation littéraire était au beau fixe.
Quand tout se combinait pour que sa réussite à l’automne fût éclatante. La
faiblesse de l’écrivain, c’était son passé trouble et ses fréquentations. Grasset et
ses alliés ont tenté de la transformer en atout, mais l’adversité était sans doute
trop forte. Néanmoins Grasset ne vivra pas une débâcle, car la curiosité
provoquée par l’antisémitisme de jeunesse de Yann Moix entretiendra le désir
d’achat de son roman, qui restera encore longtemps le « mauvais objet » qu’une
partie importante du public aimera posséder comme on s’aime s’encanailler.
De ce point de vue, leur déception risque d’être à la hauteur de leur
espérance. Car Orléans n’est rien d’autre qu’un bildungsroman où
l’antisémitisme ne tient aucune place. Ce qui est troublant, après ce qu’on a pu
lire ici et là et ce qu’on a pu entendre de la bouche de Yann Moix lui-même. Il
faut que je dise ici l’effet que provoque en moi la vague de communication qui
distingue un livre, un film ou n’importe quelle œuvre d’art prescrite au public

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sous la forme d’un martèlement. Je me hérisse, je me ferme, car je sais bien que
les grandes œuvres de l’esprit ne sont, en réalité, jamais acceptées et vantées
d’emblée. Il faut beaucoup de temps pour parvenir à percer l’épaisseur
intellectuelle de nos contemporains. Dès que je suis soumis à semblable
traitement de la part de la publicité réelle ou déguisée, je soupçonne
l’imposture et je résiste alors au lavage de cerveau. Je réagis à la manière de J.-
K. Huysmans dans À Rebours : « d’incompréhensibles succès lui [Des Esseintes]
avaient à jamais gâté des tableaux et des livres chers ; devant l’approbation des
suffrages, il finissait par leur découvrir d’imperceptibles tares, et il les rejetait ».
Malgré cela, ayant eu l’esprit occupé par « l’affaire Yann Moix » depuis le début
du mois de septembre, il fallait bien que je finisse par lire le roman dont la
parution avait provoqué tout ce remue-ménage médiatique. J’y fus d’autant
plus poussé que je le découvris, non pas en haut d’une pile de ses semblables,
mais seul, isolé, à un unique exemplaire, sur une table, calé entre des piles de
best-sellers.

II

Constitué de deux parties — « Dedans » et « Dehors » —, Orléans raconte


à la première personne la vie atroce d’un enfant, puis d’un adolescent, entre la
maternelle et les « mathématiques spéciales » ; même découpage pour la
deuxième partie, également rapportée à la première personne, la vie familiale et
le cursus scolaire vécus comme un double chemin de croix. « Dedans » relate
les violences subies par le narrateur qui, pour son malheur, a pour géniteurs
deux sadiques de première grandeur. Souvent, dans les couples, si le père
exerce de la violence sur son enfant, la mère tente d’intervenir et d’adoucir le
châtiment, toujours disproportionné par rapport à la faute. Ici, rien de tel : le
mari et l’épouse sont ligués contre leur fils de la maternelle aux études
supérieures et rivalisent d’inventions perfides et violentes pour le faire
disjoncter. La mère est un monstre de perversité. N’ayant pas désiré ce fils
malvenu, elle ne cesse de le persécuter. Elle voudrait qu’il crève. Le père est un
violent. On se demande comment il lui est possible de pratiquer la
kinésithérapie sans brutaliser ses patients. Socialement, les parents de l’enfant-
martyr appartiennent à la petite bourgeoisie. Pour ceux qui, comme moi, ont lu
Mort à crédit, il est difficile de ne pas y penser en lisant ce roman. Et je suppose
que Yann Moix y a pensé aussi puisque son narrateur nous apprend qu’il a lu
tout Céline à l’adolescence. Il est évident que la palme du martyre revient au
narrateur d’Orléans — qui est anonyme — plutôt qu’à Ferdinand, le héros de

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Céline. Une autre jeune victime, Sébastien Roch, principal personnage du
roman homonyme d’Octave Mirbeau, ne subit pas les gifles et les coups de son
père, puisque monsieur Roch ne lève jamais la main sur lui, mais le père a eu la
malencontreuse inspiration de livrer son fils en pâture aux Jésuites, dans
l’espoir de lui donner une éducation et des relations qui lui offriront une place
importante dans la société. C’est ainsi que Sébastien finira par être violé par un
Père jésuite. Renvoyé dans sa famille à la suite du scandale, il est présenté
comme un coupable et un « inverti ». Son père, humilié, tentera de le
poignarder, Sébastien s’offrant au couteau sacrificiel. Le père reprendra ses
esprits et Sébastien mourra fort jeune à la guerre. Non, le personnage-narrateur
d’Orléans occupe incontestablement le haut du podium des atrocités. Moix a-t-il
voulu surpasser Céline ? On sait que ce dernier, du temps qu’il était encore
Louis Destouches, effectua, adolescent, un séjour linguistique en Angleterre.
Cet épisode, dans son roman, est raconté sur un mode burlesque qui rend la
chose plutôt comique. En tout cas, « hénaurme ». Le « Meanwell College » part
à vau-l’eau. Les élèves passent leurs nuits à se masturber. Ferdinand désire
Nora, la femme du directeur. Profitant de la débâcle du collège, il la baise, et
elle se suicide. Ferdinand rentre à Paris sans avoir appris un mot d’anglais, sauf
« No trouble ». Or, comme on sait, Céline parlait parfaitement l’anglais. On ne
saurait donc confondre le narrateur Ferdinand et l’auteur Céline. Lisant Orléans,
on soupçonne vite l’auteur d’exagération dans ses descriptions des relations
entre les parents et le fils. Tortionnaires sadiques, adeptes des rituels
d’humiliation répétés, destructeurs virulents de ses goûts littéraires et du
manuscrit de sa première œuvre théâtrale : quand il lit Gide, les parents
homophobes le croient « pédé » désormais, et le père le frappe si violemment
qu’il doit être conduit aux urgences. Salauds et imbéciles, ils lui paient quand
même des cours de piano et le jeune homme paraît ne manquer matériellement
de rien. Le père le conduit lui-même en voiture, quand il doit passer le
baccalauréat. Le garçon poursuit des études qui le font entrer à Sciences-Po.
D’autre part, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, il me semble que si
de telles violences avaient été exercées par ses géniteurs sur l’aîné d’une famille
de la petite bourgeoisie orléanaise, cela aurait fini par se savoir. L’entourage de
la famille de l’auteur, les institutions, seraient intervenus, et l’on aurait mis le
garçon à l’abri des sévices, car ceux-ci dépassaient largement le cadre
communément admis par les adeptes des châtiments corporels. Qu’avait à sa
disposition le fils-martyr ? Pas grand chose, mais tout de même : le suicide, la
fugue, la drogue, la poésie. Les classiques de l’adolescence en révolte dans ces

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années-là. D’une manière ou d’une autre, la justice ne serait pas restée
impuissante.
Yann Moix ne mentionne pas l’existence de son frère cadet. Or Alexandre
a prétendu que l’enfant-martyr, c’était lui, et que son bourreau était son frère.
Dans le roman, donc, exit le cadet. Le personnage-narrateur est un enfant
unique, comme le Ferdinand de Mort à crédit. Dès lors, le lecteur que je suis
aujourd’hui est fondé à croire qu’Orléans est bien une fiction et qu’elle ne repose
pas sur des données autobiographiques bien solides. Au fond, pourquoi ne pas
l’accepter ? Une œuvre d’imagination, ce n’est pas suffisant ? C’est que Yann
Moix a jeté le soupçon dès le départ. Le personnage-narrateur est anonyme.
D’où la tendance à croire qu’ayant vécu son enfance et son adolescence à
Orléans, il se confonde avec l’auteur. Et même si on fait la part de l’hyperbole
romanesque, il doit rester plus qu’un zeste de réalité dans son livre, comme un
résidu après une combustion. Cependant, puisqu’il accuse son père et sa mère
de violence démentielle à son égard, le personnage-narrateur aurait pu aussi
souligner, en passant, leur antisémitisme, ce qui eût expliqué ses propres
errements autour de ses vingt ans, mais, comme je l’ai dit, l’auteur fait
totalement l’impasse, dans son roman, sur son ralliement passager au
négationnisme, et n’a donc pas besoin de se trouver des excuses. Visiblement,
Moix ne provient pas d’un milieu familial antisémite, sinon il ne se serait pas
gêné de le révéler. Depuis longtemps, il n’a que faire de ses féroces géniteurs et
ne doit plus entretenir la moindre relation avec eux, et ce n’est pas son dernier
roman qui les aidera à renouer. « Familles, je vous hais ! », « On ne fait pas de
bonne littérature avec de bons sentiments. » Gide le venge à sa manière. On peut
penser que les parents Moix ont fait plus qu’entraver la vocation de leur fils. La
mère lui a-t-elle, pour autant, présenter ses excréments dans une assiette et à
table devant d’autres invités ? Là, on est dans Les 120 journées de Sodome
adaptées par Pasolini. Une autre exagération romanesque ? Le personnage-
narrateur est en classe de seconde, il découvre Sartre, lit à peu près toute son
œuvre de fiction, puis attaque L’idiot de la famille, cette monumentale exégèse de
Flaubert. Il sait que beaucoup de lecteurs de l’immense philosophe ont calé, car
la somme inachevée compte quand même trois mille pages imprimées en trois
volumes. Enfin, il nous montre qu’il l’a quand même lue en citant un court
passage du premier tome où le romancier de La Nausée explique
magistralement en quoi le meilleur ami de l’homme souffre de ne pouvoir
vraiment communiquer avec ses maîtres… Le philosophe compare l’enfant
Flaubert, domestiqué par la culture bourgeoise, aux animaux domestiques. « Si
Gustave partage avec les bêtes cette nostalgie c’est qu’il est, lui aussi, domestiqué.

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L’amour enseigne ; s’il fait défaut, c’est le dressage. » Qui nous prouve que Moix
soit allé plus loin que la page 145 du tome I ? Même s’il a lu Madame Bovary et
L’Éducation sentimentale — le personnage de fiction d’Orléans avoue que non —,
un élève de seconde ne possède pas la culture philosophique nécessaire pour
comprendre vraiment cette psychanalyse existentielle de Flaubert encore plus
complexe que celle que Sartre entreprit et acheva au début des années
cinquante et qui s’appelle Saint Genet, comédien et martyr. Naturellement, le père,
fou de rage, suprenant son fils plongé dans le volume cartonné à couverture
blanche, le lui arrache des mains et le jette par la fenêtre… Dans la rue, une
voiture roule sur le livre. Le narrateur anonyme court le ramasser et le sauve.
Morceau de bravoure littéraire.
Mais ce n’est pas tout : torturé par ses monstres de parents, le narrateur
est un surdoué et même un philosophe très précoce que rien n’effraie. En
terminale, le lycéen lit Heidegger. Chacun s’accordant à reconnaître que ce n’est
pas à la portée de tous, lui se vante d’avoir été stimulé par la difficulté.
Malheureusement pour lui, ce soir-là, alors qu’il est plongé dans sa lecture
abyssale, assis sur un banc de square, la violence du monde lui saute à la figure
et il se fait tabasser par une bande de voyous alcoolisés… Décidément… Est-il
allé ensuite jusqu’au bout du volume ? Il ne nous le précise pas. Sartre, quant à
lui, a dit dans les Carnets de la drôle de guerre, n’avoir pas lu Sein und Zeit en
allemand avant le printemps 1939 : « J’étais “husserlien” et devais le rester
longtemps. En même temps, l’effort que j’avais fourni pour comprendre, c’est-à-dire
pour briser mes préjugés personnels et saisir les idées personnelles de Husserl à partir
de ses principes propres et non des miens, m’avait philosophiquement épuisé pour cette
année-là. Je commençai Heidegger et j’en lus cinquante pages mais la difficulté de son
vocabulaire me rebuta. En fait cette difficulté n’était pas insurmontable pour moi
puisque je l’ai lu sans peine à Pâques dernières — sans peine et sans avoir progressé
entretemps dans ma connaissance de l’allemand. » Mais Sartre ne fut que premier à
l’agrégation en 1929, à l’âge de 24 ans… Et il ne publiera pas L’Être et Néant
avant 1943, à 38 ans.
Amoureux d’une jeune fille en terminale, le personnage-narrateur
d’Orléans, dans l’espoir de lui plaire, ne trouve rien de mieux à faire que de
pasticher un auteur contemporain, le romancier Patrick Grainville, dont le
baroquisme de l’écriture le rend à la fois admiratif et envieux. Il va d’ailleurs
jusqu’à s’attribuer ses textes et les envoie à la jeune personne qu’il convoite.
Anouk se montre parfaitement indifférente à son condisciple et aux textes de
Grainville par la même occasion. Alors le jeune homme se jette à l’eau et
adresse des dizaines de missives de son cru à la belle. Et ses lettres d’amour

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finissent collées sur une stèle rappelant le décès accidentel d’étudiants, érigée
dans une salle de cours, lettres intimes livrées à la curiosité cruelle de ses
condisciples. C’est ainsi que se termine le « roman d’humiliation » de Yann
Moix, ce roman qui aurait peut-être pu obtenir le Goncourt si des calculs
funestes n’avaient informé le public du double jeu de son auteur, conséquence
de son flirt trop poussé avec la notoriété médiatique. Roman d’humiliation,
roman de l’angoisse et de la peur, roman d’un mal aimé qui traîne sa vie
comme une loque derrière lui, roman tout suintant de mélancolie. Roman d’un
enfant, d’un élève et d’un étudiant traversés par le temps comme par un laser,
dans la France des années soixante-dix et quatre-vingt.
Le post-scriptum s’intitule : « Remerciements ». Et Yann Moix écrit : « Je
remercie Jean-Luc Barré qui m’a suggéré l’idée de ce livre. » Comme on sait, Jean-Luc
Barré est un éditeur qui dirige la collection « Bouquins ». Il est aussi un
spécialiste des écrits de Charles de Gaulle et on lui doit la biographie de
Dominique de Roux. J’ai lu quelque part qu’il avait l’intention de publier, l’an
prochain, le journal intime de Yann Moix. On peut donc supposer qu’il a pris
connaissance de son manuscrit et qu’il y a vu l’opportunité d’en tirer un roman.
Si ce journal intime voit le jour, on aura la possibilité de comparer ce que Moix
dit de son enfance orléanaise avec son dernier roman, et s’il est partisan du
mentir vrai cher à Aragon. Naturellement, son journal ne peut pas être la
caution de son roman, matériau brut dans lequel il aurait puisé. Comme Léon
Bloy récrivait le sien en vue de la publication, Yann Moix a pu faire de même.
Au final, une question se pose : comment se fait-il que le personnage-
narrateur d’Orléans, lecteur boulimique qui a englouti, si jeune, tant de chefs-
d’œuvre, ceux de Joyce, de Sartre, de Ponge, de Camus, de Supervielle, de Gide,
de Kafka, de Péguy, de Raymond Roussel, etc., ait pour auteur quelqu’un qui
en est venu, à 21 ans, à dessiner des caricatures antisémites et à produire des
articles du même tonneau pour un fanzine ? Yann Moix aurait dû se souvenir
de Léopold Bloom. On voit bien ensuite que Réflexions sur la question juive ne fut
pas le livre de chevet de son adolescence comme il le fut pour Alain
Finkielkraut, qui confie dans À la première personne combien les analyses de
Sartre illuminèrent ses années de jeunesse. Yann Moix a beaucoup lu, mais,
semble-t-il, peu compris, et peu retenu. Car on ne lit pas les auteurs que je viens
de citer, sans être quelque peu modifié dans son caractère. Sinon, à quoi bon ?

Maxime BENOÎT-JEANNIN

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