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124 JOllcph MOUEAU

cation du réel par opposition et synthêse de concepts, est utilísée pour


dénarurer les résultats de l'analyse existentiale. Or, ce qui caracténse
cerre dialectique, c'est qu'elle prend appui sur Ia notion de l'en-soi, qui
semblait définítlvement condamnée par tout 1'effort critique de Ia phílo-
sophie moderne : l'en-soi est impensable ; il esc, par définitíon, en dehors
de toute pensée, n est, au contraire, posé ici comme le ccrrélatíf de ti
conscience, comme le terme de l'intentionalité : Ia conscience est toujours NATURE ET LIBERTE
conscíence de quelque chose, et ce quelque chose, nous dit-on, ne peut
êrre qu'en soi. C'est passer sur Ia contradiction dénoncée par Ia philosophíe
critique. Pour ruiner Ia díalecríque exístentíaliste, il suffit de dénoacer
cerre contradiction, Comment I'en-soí, qui est par hypothêse en dehors
de Ia pensée er érranger à toute pensée, serait-il le corrélatíf de Ia
conscience, le terme auquel se réfere I'inrentionalité ? Cerres Ia conscíeace
Peut-on parler d'une nature huniaine ? La question est embarrassante,
esc intentionneUe : elle est conscíence de quelque chose: elle se réfêre à uu
tant le mot de nature a de sens nombreux. [e propose de prendre pour fil
terme qui lui est transcendant, mais non pas, commc l' en-soi, radicaleruenr
conducteur les aventures d'un autre thême philosophique, celui de liberté ;
étranger et contradictoire ; eUe est référence à I'absolu ou à 1'être, d'oü
il esr remarquable, en effet, qu'en se constituant et en se déployant, le
notre pensée tire son mouvement et sa norme. La notion de l'en-soi, d'un
coneept de liberté déroule dans un ordre systématique Ia plupart des signí-
absolu étranger à Ia pensée, est Ia dégradation de 1'absolu ou se nourrit
fications éparses de Ia notion de nature, C'est cet enchainement que nous
Ia pensée, loin que ce soit l'absolu, Ia transcendance dívíne, qui puisse
aUons tenter de reconstituer.
s'expliquer comme un rnírage, comme une projection illusoire de l'en-soi
Dans un premier mouvement de pensée, eclui d'une analyse régres-
da ns le pour soi.
síve et réducrríce, Ia liberté se constitue en opposition à toute idée de

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nature, - de nature en général et de nature humaine ; mais cette conquête
du poinr aigu du refus est une víctoire à Ia Pyrrhus ; cette liberté est seu-
lement possible ; pour devenir réelle, il faut qu'elle réaffirme Ia nature
Eu conclusion, si Ia notion de nature humaine, en son acceptiou en l'homme et hors de l'homme. li n'y a pas, de nature de l'homme, dírons-
crnpíriste, est de peu d'usage pour Ia scienee, eile a reçu, néanmoins, dans nous selon le premier mouvement ; il Y a une nature en 1'homme, devrons-
Ia tradition métaphysique, une signification téléologíque, qui peut être nous dire selon le second mouvement qui répondra au premier par une
dérachée de Ia physíco-théologíe, de Ia cosmologíe finalíste qui luí servait synthêse progressive de l'expérience. Notre problême ultime sera donc
de support, et conserver une valeur au regard de l'éthique ; eUe sert ainsi celuí-cí : comment Ia nature peut-elle figurer tour à tour l'autre de Ia
u'expression et de véhicule à Ia transeendancc de l'obligation morale. C'est liberté et sa primordiale médiation ? que peut signifier - que peut être -
à ce titre qu'elle est rejetée par l'existentialisme; mais nous avons Ia nature en général pour tenir ce double rôle à l'égard de Ia liberté ?
reconnu cependant qu'elle n'est pas exclue par l'analyse de I'exístence, à Nous suivrons donc successivement l'ordrc régressíf de Ia dénégation
moins que celle-ci ne soit recouverte par une dialectíque artificielle, et et l'ordre synthétique de Ia réaffirmaríon de Ia nature en passant par Ie
contaminée par un coneept vétuste et contradictoire, par le fantôme point d'inflexion de Ia liberté qui est en même temps le degré zéro de Ia
suranné de l'en-soí, narure.

JOSEPH MOI\EAU.
1. - LA DESTRUCfION DE LA NATURE

L'analysc peut être articulée en trois moments que parcourront en


sens inverse les degrés de Ia synthêse progressive.
l( I em Uu NATUHE ET LlBEUTE 127
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à cette triple nature, en se liaut à I'institution, au travail et au ·discours.


PrCtMier momeut. Alors une existence délibérée, préférée, choisie, s'arrache à une existcnce
Si nous voulons partir non des concepts issus de Ia réllexion et de par nature, c'est-ã-díre non-libre,
Ia discussíon philosophique, mais de I'expérience vive. Ia toute prenuêre Mais I'opposirion ainsi conçue reste partielle ; I'homrne conserve une
ruprure avec Ia nature est résumée dans Ia triple conquête de I'instítuuon. communauté d'existence et de sens avec Ia nature. 11 Ia conserve aussí
de l'outil et du langage. Cerre triple conquête esr celle rnême de l'humanité longtemps que Ia vie raisonnable lui parair accomplir UD télos qui
de l'homme. A partir d'elle peut être constiruée une triple opposition oà achêve l'appétition qu'il aperçoit dans les vivants et Ia puissance qui en
J(. terme de nature apparaír chaque fois comme l'aurre d'un couple siglll· toute chose tcnd à l'acte, à l'entéléchie. 011 peut encore dire qu'il y a une
nature humaine, coordonnée à Ia nature, l'uue et l'autre placées seus le
ficatu.
Face à l'instituricn (Y;fJ-::. !10mos). Ia uature apparait couune signe de l'iuclination à l'existence parfaite.
un ({.état » - l'état de nature - antéríeur à tour droit, antérieur à l'état Or cerre connivcnce, ceue conspiration, cette counaturalité, ont été
proprement civil; cet état est recouvert, aboli. peut-êrre mêmc a-t-il é(t, brísées par Ia réflexion. Nous avons perdu cerre nature des choses et cette
sacrifié par quelque contrato réel ou íictíf, à Ia sécuriré. à l'ordre, à Ia líberté nature de l'homme, Cerre perte est rnême une destrucrion slgnííicatíve.
de l'état civil qui est d'institurion. Rétrospectiveinent Ia nature apparait qui appartient désormais à l'histoire exemplaire de Ia hberté. C'est elle
comme pur rêgne des passions, de Ia peur et de Ia violence, comute désordre que nous allons reconstituer dans Ie second ct le rroisiêrne mornents.
et guerre.
Quant aux arts et aux techniqeus - second aspect de cette conquête Deuxiêrne momento
de l'humanité - i.ls dessinent une nouvelle opposition : entre ce qui est La destructíon du concept de nature, conçu sur le modele de I'appétír.
produit par narure ( r _:;_'. ) er ce qui est produit par art ( ~ - I I :.) ; est líée à l'acte scientifique en tant que tel, Elle reste pourtant ínopéraute,
dans cette opposition des aTtc:facta aux !la(uralia, l'ordre humain prend sans Ia destruction décísive de Ia narure humnine, que nous réservons pour
figure d'artifice. de Léviathan : non seulement l'ourillage. mais l'institu- lc troisiême momento
tion, dont on a parlé plus haut, et le langage, dont 011 n'a pas encere Comme on sair. Ia mathématisation du réel. Ia formulation du prin-
parlé, sont produits " par art li er nou pas ({.par nature » ; ici nature ne cipe d'inerne. Ia conception pureinent expérimentale du nexus des choses,
signifie plus désordre et violence, mais spoutauéité dans Ia venue à ont ruiué l'idée de force productive, de puíssance narurelle et condu ir ~
l'exístence, production selon lUl príncipe interne ; cet aspect de Ia nature I'idée toute formelle de nature comme corrélat de l'expérience possíble ou,
triomphe dans les iuouvements de Ia vie : les wHuralia sont par excellence en rermes de subjectivité transcendantale, comme légalité de l'expérience
des animalia. elle-même.
Enfin - rroisiême aspect de cette opposiriou préréflexive - le monde L'opposition antérieure de l'homme 1 Ia nature se trouve radicalísée,
des signes et du langage fait apparaitre Ia naturc comuic l'onlre préaíablc bieu qu'elle ne soit pas encore totale. Elle est plus radicale en ceci d'abord
des expressíons muette.s et des apparences brutes ; ainsi les proragonistes que le monde de l'inertie, du niécanique, figure le pur vis-à-vis d'une
du Craryle peuvent se demander si lcs mots sont coníonues à Ia nature activité de dominatíon, d'exploitation, de possession ; dans l'industrie, te
des choses (~.;""r1. ~ »z:», i .«. 'I ..;cJ. ./.. ~,' i: 7:(;.-, i.J, ~./.). La nature rapport de lutte l'emporte sur l'appartenance et Ia participation, L'opposi-
est alors l'ensemble des choses, des corps, des existants glohalernenr opposés non de l'homme à Ia nature apparait plus radicale encore dans l'auunomíe
au ;,Zlt::'I; Ia narure, c'est ce qui est, purement et simplcnient, face cosmologique de deux causalités, Ia causalité par liberté, par laquelle quel-
à ce qui est dit, face au discuurs, avec S011 ordre, sa logique, sa prétention que chose commence dans le monde, et Ia causalité narurelle, par laquelle
à Ia vérité. quelque chose succêde à autre chose selon des lois. Ce dédoublement antí-
Ainsi, à mesure que nous avens progressé, dans l'huuuuité de l'hommc, nomíque de Ia causalité, succédant à Ia progression des puissances et des
vers le logos, vers le Dire - à travers technê t:t nOIl\O~ -, Ia appétitions selou l'ancienne vision du monde. marque, sur le plan spécu-
nature s'est révélée être, successivement, violence dans I'honuue, sponta- lauí, une rupture plus décisive que celle quc l'industríe opere sur le plan
néité dans le vivant, existenre brute et niuette des choses, Eu mêrne tempx pragmatique. Désonuais, toute appartenance de l'homme à Ia narure devra
que s'est élargi le cerele de Ia narure, le fossé s'est creu sé entre humaníté être affirmée au-delà et non en-deça de cerre antinomie.
et naruralité ; la liberté concrête, avanr toute díscussion d' école, s'oppose
,
-
128 ••••ul lU(;(EUH NATUllE ET UBUlTE U9
Et pourtant I'opposítion à Ia nature n'est pas encore entiêre. Aussi entre le c: Je :t et Ia somme de ses motivations, est le symbole de l.a dina-
longtemps que l'idée de nature humaine n'a pas été critiquée, il est pos- turation extrême jusqu'oú il faut sans doute s'avancer pour accéder au
sible de concevoir une continuité entre l'ímmutabilíté des lois de ia naturc problême que pose Ia notion de nature humaíne. Quand je peux díre :
ou ia légalité transcendantale de Ia nature et un ordre humaiu qui eu je ne suis pas ce que je suis, - ia déhiscence entre le quod de l'e.xistence
serait en quelque façon 1'anuloguc:. ta nature eu e1Iet n'était puissance et le quià de l' essence consomme Ia ruine du demier seus de ia narure :
que parce que ia notíon mênie de puissance restait rapportée à celle de i. e. l'essence, l'immutabilité de Ia raíson d'être, Ia légalité de l'ordre.
forme, d'essence, de raison d'être. Un concept de nature - de nature Comme on sait, cette ultime dissolution est le fruir d'une conjoncuon
comme essence - peut survivre à celui de nature cornnie désir et counue entre les thêmes de Ia liberté et de Ia temporalité : si essentialité implique
force. Dês lors il est encore possible que de; rapports de perfection, conçus immutabilité, toute entreprise qui révêle le caractêre hístorique de I'immua-
comme raison d'être de l'ordre huniaín, s'artículent sur des rapports de ble, toute généalogie qui restitue le mouvement de sédimentation par quoi
nécessité dans une unique nature totale, Et même si cerre métaphysique les significa tions , les valeurs, les vérités víennent à símuler l'Immobiliré
parait impossible apres Ia révolutiou kanrienne, le style de légalité, de des choses, délivrent l'existence libre des liens de l'essence constituée,
nécessité, d'apriorité, qui détermine Ia uioralité et qui permet de parler Weun ist gewesen. L'essen tiel , c' est l'ayant été ; savoír cela, c' est se
de < raíson pratique ~, ce style reste homogêue .t la légaliré de ia nature : délivrer du prestige de Ia uature essentielle,
il permet de tenir ia nature comme un " eype » de Ia uioralité : " agis de Ainsi, aprês s'être retíré des choses, le Cogito se retire de: ce qui eu
relle façon que Ia maxime de [011 actiun puisse être considéréc couune une luí-même est chose, Apres s'être absenté de Ia nature, il se rend absent
loi de ia nature :to Ainsi Ia nature reste l'homolugue de Ia moralité aussi à sa nature et se livre, sans nature, aux affres de I'auto-position. Uu
longtemps que celle-ci est pensée comine un ordre ; c'est cette homologíe, ie pur nait, dans l'instant, de ia négation de toute narure eu lui et hors
au sens propre du mot, qui rend également admirable ia loi de Ia nature de lui.
dessinée dans les cieux et Ia loi de Ia moralité gravée daus nos coeurs. Tel est le teruie extrême de l'analyse réductrice : c'est en mêrue temps
lc degré zéro de Ia nature.
Troisi~me rnoment.
La négation de Ia notiou de nature huinaine ne procede donc poiS
de Ia seule critique de Ia notion de nature en général, mais d'une critique 11. - REAFFlRMATION Df LA NATURE
de l'humanité de l'homme qui l'exclut de Ia naturalité de Ia uarure, Ce
A ce poiot extrêrne de Ia réflexion, à cerre pointe aigué du refus, c'est
troísíême monient de Ia réflexiou a sa condiuon dans les deu:" précédents,
Ia plus négarive, ia plus irréelle, Ia plus ímpuissante des libertés qui est
mais y ajoute un traít spécifique, qu'on pourrait appeler l'exil du Cogito
conquise. Tout reste à faire pour que Ia Iiberté soir affirmatíve, réelle,
er dont les étapes sont aisées à reconnaitre ; en dístinguant 4: ce qui dépend
puissante. C'est sur lc chemin de l'affinnation d'abord, de Ia réalisaticn
de nous :. de <L ce qui ne dépend pas de nous s , je DII! rends indifférent
ensuite, de Ia puissance ou de l'effecuvíté enfia qu'une suíte de nOUVe4UX
à tout ordre extérieur en même temps que je rends toutes choses inessen- rapports de: Ia liberté à la nature peuvent apparaitre. Considérons les trois
tielles ; en retranchanr ia certitude de penser de Ia régíon des choses dou-
momenrs de cette progression qui correspondent, dans l'ordre ínverse, aux
teuses, j'inscris l'existence même de ma pensée eu marge de cette uníversalité
trois moments de Ia régression.
des choses ; eu apercevant le <s: je pense» comme ia conscíence qui c peut
accompagner toutes mes représentations >, je pose ce c: [e :. hors de Ia Premier momento
sphêre de I'objecrívité ; je le dissocie de l'histoire du penseur, je le soustrais
II apparait d'abord que l'acte de dénégation, de néantísanon, d'anníhi-
au statut ontologique de ia chose pensante ; enfio en mettant <.: entre
lation (ou comme 00 voudra díre), dans leque! se consume le Cogito, n'est
parentheses :. non seulement ce qui est narure (nllturhaft), mais ce qui est
pas encere l'acte posinonnel. le jugement thétique : je suis. Peut-être
tout-narurel (natürli,h), dans l'ordre mondaín, histcnque et logíque, j'accede
faut-íl oser dire qu'une philosophie du Non ne sera jamais que l'envers
à un Ego mediruns qui n'est plus Di engagé, ni intéressé,
dune philosophie ; tous ses exemples sont pris dans des expéríences de
Peut-on pousser plus loin ? Oui, cerres. La desrruction de l'idée de
crise, de ruprure, voire de destruction, dont 011 peut dire qu'elles sont
nature humaine n'est vraíment consommée que quand Ia distance théori-
ioujours des expériences tronquées ; je ne nie moo passé, une tradition,
que devient refus pratique. L'idée de néant, introduite comml! une faille
130 l~llul HIC<EUlt
NA TURE ET LIBERTE 131
telle valeur reçue, que pour affirmer une nouvelle valeur, ouvrír une
nouvelle tradirion, engendrer un nouveau cours d'exístence ; qui reste enclins à construire toute réflexion SUl l'agir en tant que tel SUl le 'modelf'
dans ia négatíon, reste dans l'adolescence de ia liberté ; l'accês à ia maru- d'nne critique des opérations de connaissance; c'est ainsi que Ia distinction
rité, c'est I'accês à l'affirmation : [e suis, cela vaut, que cela soit, ar si de l'a priori et de l'empirique, fondamentaIe pour une critique de Ia connaís-
l'on cherche le préjugé implicite à toute majoration de ia négation, il l1C sance, a été purement et simplement transposée dans ia sphêre de l'agir ;
résíde pas dans ia notion de néant, mais bien dans celle d'être, indúment de ce transfert des catégories de Ia connaissance dans Ia sphêre de l'agir,
ídentifiée à Ia chose, à l'inertie, à ia morto Ne Iaut-íl pas díre : exíster, procede ia ruineuse opposition de Ia forme de rationalité à Ia manêre du
c'est agir ? L'être ne signífie-t-il pas à titre primordial l'acte ? ar ce qui désir, Cette distinction n'est pas une distinction originaíre dans l'ordre
fait écran entre Ia pensée et I'acte d'exíster c'est le prestige usurpé Je de l'agir mais empruntée aux opérations qui consrituent Ia vérité. Pour
l'essence, dont nous avons vu qu'elle fut le refuge de l'idée de nature, Le une réílexion sur l'agir qui ne serait pas transposée d'une critique de 1.1
faux débat de l'essence et de I'existence est íssu de cette promotion exces- connaissance - Iút-elle appelée Critique de Ia Raison Pratique -, pour
sive de l'idée d'essence, indúment substituée à celle d'être. une dialectique oríginaire et propre de l'agir, le devenir réel de ia líberté
Ou ne saurait exagérer l'importance de Ia présente critique pour Ia ne consiste pas à donner une matiere à Ia forme, à subsumer le singulier
suíte de nos consídératíons sur ia nature, Pour ma part, je pense qu'il sous Ia regle.
faut renouer avec toute un tradition de l'acte d'exíster, que je vois culminer [ean NABERT, dans une perspective assez proche de FIClITE et de
dans le thême leibnizien de l'appénríon et spinoziste de l'effort. L'être son jugement thétique, caractérise cette dialectique comme l'appropriation
est acte avant d'être essence, parce que l'être est efIort avant d'être repré- par le moi d'une cerritude d'exister qui Ie constitue mais dont il est de
sentation ou idée, multiples façons dépossédé. Cette tâche d'appropriation présuppose que
C'est parce que cette sígnífication de l'être a été oubliée qu'ou a cru I'cffort qui nous engendre n'est pas égal à lui-mêrne, qu'íl est à Ia Iois
devoir opposer à l'être-essentiel, à l'être-devenu, à I'être-mort des choses, position et différence de soi. L'équation de l'efIort et du désir est done.
le surgissement de néant de Ia Iiberté. Mais nier Ia chose n'est qu'un aprês celle de l'être et de I'effort, Ia seconde présupposition fondamentale
épisode secondaire par rapport à l'affirmation pléníêre de l'acte d'exister, d'une réflexion sur l'agir,
de I'effort pour persévérer dans l'être qui développe une durée indéfiníe. On dernandera de quoi le désir est désir : rcstons le plus longtemps
Cette reconquête de ce que j'appellerai le sens ,. énergíque » de l'être est dans ce suspens et tâchons d'entendre - en derneurant dans Ia plus
ia plus fondamentale condition d'une reprise de Ia nature dans Ia liberté. grande généralité - que le conatus spinoziste est Ie même que rETOS
Le second moment de notre synthêse progressive va en attester Ia Iécon- platonicíen : le Banquet dit bien que l'amour est amour de quelque chose,
dité, mais de quelque chose qu'il n'a pas, dom il manque ; ne séparons pas
cette proposition de celle de I'Erhique, selon laqueUe chaque chose parti-
Deuxieme rnoment. culíerc tend à persévérer dans l'êtrc par un effort qui exprime Ia puissance
infinie de Dieu ; l'affirmarion de l'être dans le manque d'être, voilà l'efforr.
Négative, Ia líberté atteínte par réduction de l'idée de nature est eu dans sa structurc Ia pIu s originaire. En ce sens il faut rejeter à Ia fois
outre írréelle, Or Ie « je suis >, dans sa positivité, ne peut s'attester à lui- l'ontologie toute positive de SPINOZA qui ne peut comprendre Ia négation
uiême que dans le devenir-rée] de Ia liberté. Qu'est-ce que cela sígnífie ? er que comme destruction extérieure (selon l'unique axiorne du livre IV ele
qu'est-ce que cela implique pour notre problême de Ia narure ? I'Erhique) cr l'ontologie toute négative de SARTRE qui repousse symérn-
Le sens propre de cc devenir-réel de Ia liberté fait appel à une philo- quement Ia positivité de l'être dans l'extériorité de Ia chose.
sophie de l'agir dont nous avens montré seulement Ia condition Ia plus En quoi cette position du problême de l'agir prépare-t-elle une reprise
fondamentale dans Ia reforme de l'idée d'êrre, ar Ia mise en ceuvre de de Ia jiarurc dans Ia liberté ?"La narure, dísions-nous dans Ie second momenr
cette philosaphie de l'agir rencontre un nouveau préjugé, qui n'est plus de l'analyse régressive, est Ia forme de légalité dont Ia moralité doit devenir
Ia réduction de l'être à l'essence, mais qui procede des opérations même l'analogue. en même temps qu'elle fournit elle-même un « type » à Ia loi
qui ont permis Ia conquête de l'ídée de narure comme ordre nécessaire er morale, Or Ia nature qu'implique Ia dialectique propre de l'agir n'est pas
comme légallté. Le presrige de ces opérations, que nous avens évoquées une forme de légalité, mais Ia puissance même du désir ; et cette puíssance
dans le deuxiême momenr de l'analyse réflexíve, esr te! que naus sommes n'est pas l'aurre de Ia liberté mais Ia médiation que requiert son devenir
réel.
•••••
132 Paul RIC<EUR
NA TURE f.T LIDERTE 133
On ne saurait trop le souligner, l'inflarion du rôle de I'obligation afíecnon de soi par soi, cet habitus, cettc :~'.; , nous pouvons ia vivre
morale, de Ia loi moralc, est responsable de l'oblítération du probleme à des degrés différents, soit dans UIl style de fatalité, soit dans un style
originaire de I'agir, Or cette inflation se nourrit d'emprunts à Ia légalité de spontanéité ; car Ia fataliré est déjà une catégorie de Ia liberté, sou
qu'il faut dérrôner du premier rang, comme tout à l'heure il a fallu contes- plus bas degré cerres, mais Ia premiêre forme concrête du devenir réel
ter le primar de l'essence dans Ia théoríe de l'êrre, afin de saisir le rapport de Ia liberté.
beaucoup plus pnmitif de Ia narure comme désir à Ia volonté comme Précisons ce rapport de Ia liberté à Ia nature ; il consiste, poUl I'essen
dérerminarion du projeto ticl, dans le pouvoír de Ia liberté de contracter des habitudes ; ce qu'elle
Comment mettre en oeuvre ceue rhêse ? contracte ainsi, c'est soi-même, c'est-à-dire un « mien >, un avoir été, qui
Les mulriples tentarives modemes pour constitucr une théone de Ia est un ~ avoir maintenant moi-rnême >.
motivation constíruent le premier apport à cette réflexion sur les médiations Que Ia tâchc de l'éducarion soir d'élever cerre affecrion de soi par soi
naturelles de Ia liberté. Ce qui demeure acquis de toutes ces entreprises, au rang d'une véritable loi de développcmeut er de faire passer de Ia fatalité
en dépit du caractêre abstrait que l'on dira pIus loin, c'est que Ia liberté d'un caractere à Ia spontanéité d'UDC personnalité, cela n'annule point Ia .
ne consiste pas dans quelque surgissement irrationnel, mais que le choix loi du caractere. Sans Ia nature acquise d'un caractêre, nous ne pourrions
réfléchi procede toujours de quelquc mouvement irréfléchi, de quelque acre mêrnc pas nous proposer d'acquérir une personnaliré.
mchoaríf, penchant ou inclinarion. qui mérite bien le nom de volonté La naturc uous parait ainsi irnpliquée dans le mouvcment par lequel
spontanée ou de Iiberté narurelle. NABERT disait três bien que Ia líberté l'existcnce (t retient l> sa proprc expériencc ; er cctte t: rérenuon 1> n'est
resterait une idée de Ia réflexion - et non une expérience -, si I'acte pas sculemenr l'amorce du souvenir ; c'esr d'abord une catégorie pratique,
hbre ne se produisait pas lui-même comme l'effet d'un déterminisme psycho un « avoir l que notre « être :p constitue en agissant, une rnaniêre acquise
logique et ne se prêtait ainsi à ce qu'il appelait ia Ioi de Ia représentation ; de nos préférences, une ~;~~. 11 en résulte que l'éthique cousiste
car c'esr ainsi que l'acte libre peur se iustifier, se dire, se conmruuniquer, moins à donner une matiere à Ia forme vidc de l'obligation qu'à exprimer
par le moyen des symboles Iínguistiques de ses morifs. ct à épanouir Ia nature de chacun.
Telle est en premiêre approximation Ia reprise de Ia nature comme Arrêtons-nous au terrne de ce second moment de norre synthêse pro·
désir dans Ia liberté comme projeto Encore faut-íl avouer que toute théorie gressive, qui répond au deuxiême moment de l'analyse régressive, c'est-à-díre
de Ia morivarion reste abstraíre et Ia phénoménologie de I'acte libre une à Ia réduction, sur le plan de Ia représentarion, de Ia narure à une forme
sorte de 6ction dídacrique. Peut-on parler d'acte libre dans I'isolement d'un de légalité, La dialectiquc de l'agir a restauré ce que Ia critique de ia
instant ? N'est-ce pas plutôt sur Ia qualité et Ia cadence d'une vie entiêre connaissance avait annulé : Ia nature comme désir.
- ou du moins d'une période de vil', replacée SUl le fond d'une destinéc En tout ceei RAVAISSON est norre maítre ; nul mieux que lui n'a com-
en COUIS -, que peut être supputé ou imputé Ie degré de liberté d'un pris que Ia réalisation de Ia liberré consiste eu un double mouvement ;
homme ? ta liberté est moins Ia qualité d'un acte qu'un ( genre de vie s, de naturalisation de Ia liberté et d'intériorisation de Ia nature. Peu importe
un Bios, qui ne passe dans aucun acte singulier et s'exprime plutôt que RAVAISSON ait cru que I'habitude était le seul lieu ou se montre l'entre
dans le degré de tension et l'esprit de suite qui habite un cours d'existence. croisement des dcux mouvements. Nous verrons dans norre rroísíeme
La consídératíon des motifs est dês lors moíns décisive pour notre propos moment que ce n'est pas le caso Du moins RAVAlSSON touche-t-il à l'essen-
que ce pouvoir de faire suíte, d'engendrer un changernent durable. uo riel quand il pose que Ia nature n'est pas d'abord résistance à vaincre, mais
nouveau COUIS d'existence. Commencer, voilà le dífficíle, a-t-on dit ; conti- penchant à assumer (I). Plus précisément son idée d'une approximauou
nuer, faire suite avec soi-même, voilà qui est plus difficile encore ; c' esr infinie de Ia nature par l'habirude, lorsque celle-ci « redescend Ia spírale )
ia vérité profonde de l' ;p.;i.;·j:;:JfJ.ivw; ~Yj" des stoiciens : vivre en qui fait retour à Ia narure (2), est une intuition extraordinaire dont Ia
accord. fécondité apparaítra plus loin dans d'autre registres que celui de l'habi-
Or vivre en accord, faire suíte, conrinuer, c'est entretenir avec Ia tude. Généralisant lui-même sa trouvaillc, RAVAISSON écrit magnifiquement:
nature un rapport qui ne s'épuise pas dans l'instant fugitif d'un penchant,
maís dans ia durée d'un caractêre, Faire suite avec soi-même, c'est propre-
ment donner une habitude à la liberté, c'est faire que Ia líberté, en s'afíec- (1) RAVAISSON, de l'Habitude, p. 41.
tant elle-même, se Casse narure sous l'empíre du devenu et du révolu. Cette (2) Ibid., p. 38.
134 PilU) RIC<EUR NA TURE 1<:1'UBERTE 135

c Eu toutes choses, Ia nécessité de Ia nature est Ia chaine sur laquelle trame Nous dírons donc que Ia Iiberté n'est puissante que par le moyen d'une
101Iíberté, Mais c'esr W1C chame mouvante er vivante, Ia nécessíté du désir, íondamenrale objecrívarion dans les ceuvres, Aussi longtemps que DOU."
de l'amour et de Ia grâce :) (1). n'entrons pas dans ce mouvement d'objectívaríon, Ia théorie de Ia líberré
reste abstraíre, comme nous l'avons déjà dit de Ia phénoménologie de I'acte
Troisiême momento
libre et comme il faut le dire également maintenant d'une phénoménologie
Faisons W1 troisiême pas sur le chemín de cette syuthêse progressive ; des degrés de liberté dans le caractere et Ia personnalité ; à l'une et à
il nous ramênera à Ia hauteur du premier moment de l'analyse régressive ; l'autre il manque le truchement de I'oeuvre par quoi Ia liberté vient au
celui-cí consistait, on s'en souvient, dans l'opposition de l'acte humain de monde ; seule Ia consídération dcs ceuvres distingue définitivement ia
culturc à Ia narure considérée comme violence en l'hommc, couune spon- mérhode réflexive de toute variété d'introspecrion en imposant le détour
tanéité cbez les êtres vivants, comme existence muette des choses, C'esr par les objets spécifiques de notre puissance d' C!XÍSter.
avec cerre opposition primordíale qu'il Iaut maintenant entrer en contes- Ce n'esr pas ici le lieu de développer cette théorie des ceuvres de b
tarion. puissance humaine ; dans L'Homme Faillible j'ai monrré qu'il fallait recou-
La considératíon suivante nous aidera à faire prévaloir le point de vue rir à ia distinction en spheres économique, politique et culturelle, au
de Ia médíarion sur celui de l'opposition. Que cherchons-nous en efíer sens précis du iuot, pour rcndre compte des sentiments proprement humains
en ce rroísíême iuoment ? à aUer jusqu'au bout de l'ídée de Iíberté rúllt ; qui se noueot autour des objets spécifiques qui ressortissenr à chacune de
or, si Ia dialectique de l'agir doít développer SC5 catégories propres et fie ces sphêres ; aussi proposai-je de reconstítuer, à partir de ces trois cyeles
doit pas être simplement transposée des catégories de Ia connaissance, Je d'objectivité, Ia trilogie kantienne dcs sentirncnts et des passions de I'avoir.
réel, dans l'ordre de l'agir, n'est pas l'être-lã de fair, qui s'ajoute à I'essence, du pouvoir er du vouloír, - de Ia possession, de Ia domination et de :a
à Ia possibilité simplement pensée ; dans l'ordre de l'agir, réalíté signifie réputation. [e suppose ici cerre analyse dom je ne reproduis pas l'argumen-
puissance, 2~va:J,\;, virtus; non pas puissance au sens de tendancc à tation et je vais droit à Ia difficulté sur laquelle elle débouche inélucra-
Ia forme, mais puissance au sens d'opération, d'effecrivité, d'expansion de blemenr.
l'agir, comme Ia philosophie politique l'a en général mieux compris que Voiei Ia difficulté : ces eeuvres de l'homme, ces objets culturels qui
Ia philosophie morale, trop soueieuse d'exorciser Ia convoitise, donnent Ull point d'appui au désir humain et le consriruent coinme
Or comment ia liberté exprime-r-elle sa puissance ? humain, dans quelle mesure méritent-elles encore le nom de rnédíation
Cette question nous conduit à considérer Ia dialectique centrale de ({ narurelle > ? La désírabiliré qui se porte sur l'objet économique, le désir
l'agir, Ia dialectique de l'ccrion et de l'ceuvre ; Ia marque de Ia liberté sur ei Ia crainte que développe le pouvoir politiquc, les sentiments qui se
le monde ce sont des choses du.rables qui ne peuvent êrre comprises qm' nouent autour des objcts cultu.rels - livres, reuvres d'art, monuments, -
comme des produirs de I'acrivité hurnaine ; ces choses - qu'on peut bien sont-íls encare « naturels ~ ? Ne retombons-nous pas dans l'opposition
dire ouvrées - forment à leur tour un milieu de comportement ; nous initiale de I'artifice bumain et de Ia nature, au moment même ou nous
ne nous mouvons guêre que parmi de tcls produits de l'action humaine, croyons achever le mouvement de naturalisation de Ia liberté ? Bref, ne
au poiot que les choses som pou.r Ia plupart, au sens étymologique faut-il pas avouer que Ia nature est à tout jamais recouverre, ensevelie,
du mot, des pragmata. Cette densité des ceuvres est Ia condensation perdue ?
de ma puissance ; elle représente ia plus concrête rransaction entre le L'objection est forte; elle nc nous conrraint pourran t pas à renoncer
dedans de I'effort et le dehors de Ia nature. à saisir quelque chose de naturel dans le mouvement d'íncarnatíon de
Dans un précédent congrês nous avons médité sur cette loi de l'eeuvrc notre puissance d'exister ; elle nous incline plutôt à considérer que Ia
et j'avais pour ma part insisté su.r Ia discipline du tini qu'endure le génic dialectique de Ia nature et de Ia liberté s'est déplacée au coeur même de
humaio en passam par Ia dureté de I'oeuvre, Nous sommes arrivés au lobiet culturcl comme l'attestent le désir ct le sentiment propremenr
point ou les deux thêmes se recoupent. Ce n'esr pas aujourd'hui sur la humain dans lesquels se réfléchissent et s'intériorisent ces objets culturels.
limitation de l'infini humain par l'ceuvre que oous nous arrêterons, mais L'objet culturel en effet a deux faces et se prête à une double lecture.
sur Ia naturalisation de Ia liberré que cette discipline de l'ceuvre implique. D'une part. il est toujours possible de faire une ~ genese ~ des désirs qui
supportent le monde de Ia culture, à partir de pulsions dissímulées. res-
(1) Ibid., p. 57. sortissant à Ia Volonté de Puíssnnce ou à Ia libido, Une c: généalogie J('
136 Paul IUC<EUR NATURE ET LIBERTE 137

Ia morale :) à Ia façon nietzschéenne, une •. psychanalyse de Ia culture ~ Concluons :


à Ia façon freudienne, sont non seulement possihles, mais légitimes ; elles
Nous dernandious, en commençant : comment Ia nature peut-elle
attestent que Ia culture ne peut être traitée comme un pur arteiact, sous
figurer tout à tour l'nutre de Ia Iiberté ET sa primordiale médiation ? que
peine de devenir inintelligible ; il esr toujours possible de transcrire
peur sígnifier - que peut êrre - Ia nature en général pour tenir ce double
l'acquis de civilisation dans une balance des satisfactions offertes et des
rôle à l'égard de Ia liberté ?
sacrífices infligés à Ia pulsion de vie, voire de retrouver une pulsion de
La confrontation des deux rnouvements opposés de notre méditation
mort à I'origine de tout " malaise dans Ia civilisation l> ; que l'on parir
1I0US autorise à dire ceci:
en termes de " ressentiment ~ ou de " sublimation •., cette genese de l'objer 0
1 Le rapport de médration entre liberte ct nature est plus fonda-
culture1 renvoie, à travers transmutation et transvaluation. au fond pulsion-
mendal que le rapport d'opposition ; toute autre solution se réfere à une
nel c: investi l> dans les eeuvres en apparence les plus artificíelles de l'homme,
liberté tronquée qui se dépense à nier une narure inerte ; notre réflexion
Loin d'être sans précédent, cette doublc cntreprise de FRfUD et de
dorme lc pas à \IHC liberte affirmativc, réelle et puissante qui achêve une
~IETZSCHE s'inscrit dans Ic prolongement du Traité spinoziste des pa~-
uature vivante.
sions ; SPINOZA. Ie premier, a vu que le désir et Ia crainte, sur lesquels
10 S'il CSl vrai que Ia critique de Ia connaissance exclut de Ia vision
modulent toutes les passions, dérivent du conatus hurnain et constitucnr
scicntífique du monde les notions de force et de désir et réduit I'ídée de
;i leur tour Ie ressort de toutc économie, de toute politique, de toutc
narure à celle de légalité de l'expérience, Ia réflexion sur l'agir, irréduc-
culture ; un rapprochement entre le Traité Théologico-Polirique et le
tibIe à toute critique de Ia connaissance, restitue l'idée de puíssance natu-
Trcctatus Politicus, d'une parr, er Ies livres III et IV de l'Ethique, d'autre
relle comme catégorie pratique ; cette réflexion atteint à un degré ontolo-
part, montrerait assez bien cet enracinement de tous les arttfacts dans Ia
gique pIus fondarnental que Ia représentation théorique, s'íl est vrai que
puissance naturelle de l'homme et des choses.
l'être même signifie acte, effort, puissance.
Mais cette premiêre lecture en requiert une seconde; nulle « généalogie 0
3 Les médiations successives de Ia libcrté - dans un cours de meti-
de Ia moral e l>, nulle " psychanalyse de Ia culture » ne tiendront lieu de vation, dans des niveaux de personnaIisation, dans des ceuvres de culture
fondement pour une économique, une poli tique et une culrure ; Ia genese - constituem une sorte d'approximation indéfiníe de Ia nature oubliée.
affecríve est une chose, l'origine du seus en est une autre. Qu'une même Nous dirons de ces médiations ce que RA VAISSON disait de l'Habírude :
énergíe soustende le désir humain et s'étire continument, jusqu'à se rendre leur somme c peut itre considérée comme unt ntéthode, comme Ia seuk
méconnaissable sous Ies masques de Ia civilité et de Ia moralité, n'empêchc mérhode TitUe, par unt suue convergente infinit, pour l'approximation
point que l'objet économique, l'objet poli tique, l'objet culturel, pris comme du rcpport, réd en soi, mais incommensurable dansl'enundeTlltnt. de Ia
tels, ressortissent à une autre histoire, pIus proche d'une Phénonténologit natuTt et de Ia volonté :) (1).
ae l'Esprit à Ia façon hegelienne que d'une genese à Ia façon darwinienne; Oui, on peut l'avouer, Ia narure est recouverte, ensevelie, perdue ;
dans l'objet cultureI s'entrecroisent deux histoires : Ia genese ascendante ct pourtant il faut dire, avec RAVAlSSON encore, que l'habitude - disons
de Ia libido, de Ia WiI!e zur Macht, et Ia genêse descendante de Ia liberte Ia vie de culture - « est une nature acquise, une seconde narure, qui a sa
qui s'objective dans Ies ceuvres, Comprendre l'humanité de l'homme, ce raison demíêre dans Ia narure prirnitive, mais qui seule l'explique à l'enten-
serait comprendre cette articulation entre le mouvement de •. sublimation :v dement. C'est enfin une nature naturée, ceuvre et révélation successive de
I Ia nature narurante , (de I'Habitudt, 38-39). Si nous prenons sérieuse-
~ de Ia pulsion dans une culturc ct le mouvement , d'aliénarion ~ de l'espnr
dans une nature, ment ces propisitions de RA VAISSON, il faut dire ceei : loin que Ie rêgne
de Ia iiberté ait aboli Ia nature, Ia seconde nature que ce rêgne institue
, Nous avons retrouvé, au terme de cette esquisse, lc theme de
est Ia seule approximation de Ia nature premiere ; Ia nature parle encere
t RAVAISSON, mais sans Ia Iimítation du thême de l'habítude ; répétons une
derniere fois avec lui : c: En toutes choses ia nécessité de Ia nature esr
en un lieu au moins : dans Ia ténehre du désir que le grand artifice humain
I'
révêle, c'est-â-dire tout à Ia fois rnontre et ccche.
IJ Ia chame sur laquelle trame Ia liberté. Mais c'est une chaine mouvante
'.
'I et vivanre, Ia nécessité du désír, de l'amour er de Ia grâce ,.
Paul RICCEUR.

(1) RAVAISSON, de I'Hcbitude. P: 38.