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claude pérès

Demokratia - δη#οκρατία
On part du principe que la démocratie, c’est cette
organisation représentative dans laquelle on vit. Les Grecs
auraient considéré ce régime comme une oligarchie1
puisque tout le monde ne participe pas aux décisions… Pour
réfléchir à cette organisation, on prend appui sur des notions,
« l’intérêt général » ; « le libre arbitre » ; « l’État de droit » ; ou
encore la «  séparation des pouvoirs  »… On les considère
comme effectifs. Je veux dire, on part du principe que
l’organisation politique et sociale dans laquelle on vit est
articulée par la séparation des pouvoirs, dans l’intérêt
général obéissant à l’État de droit, et cætera… Je trouve très
intéressant de réfléchir à toutes ces questions. On trouve
toutes sortes de considérations virtuoses dans de nombreuses
conférences et études… Mais il me semble qu’il peut être
utile de partir d’observations. Et il se trouve que ces notions,
je ne les observe pas à l’œuvre dans nos sociétés. Je ne vois
pas de décisions prises dans un souci de l’intérêt général ; je
ne vois personne sacrifier son intérêt pour un objectif qui le
dépasse. Je ne vois pas non plus d’individus exercer leur libre
arbitre puisque je ne vois pas qu’ils aient tellement le choix,
etc. Au regard des notions sur lesquelles elles prétendent se
fonder, c’est-à-dire à partir de leurs propres critères,

1 Cf Aristote, Politique, Livre VII.


objectivement, avant même de se demander ce qu’on
pense de ces critères, nos sociétés représentatives sont en
échec. Elles invoquent des notions qui ne sont pas avérées…
C’est curieux, une organisation qui ne fonctionne pas
comme elle dit. Je ne sais pas si c’est pathologique…

Mais c’est bien d’observations que je voulais partir… Je


voulais voir comment fonctionne concrètement cette histoire
de démocratie. Sur quelles expériences j’allais donc pouvoir
m’appuyer… Quel dénominateur pouvais-je utiliser pour
recueillir telle ou telle expérience  ? Ce qui s’est imposé, ce
qui m’a paru évident, ce sont ces organisations où tout le
monde se rassemble et décide de ce qui va les affecter.
C’est le dénominateur des exemples que j’ai recueillis, des
assemblées ouvertes à tous. Là, pour sûr, je dois m’expliquer.
Je n’ai pas trouvé d’exemple d’assemblée ouverte à toute la
population d’un territoire, au minimum les étrangers et
souvent les femmes étaient exclues (pluriel de majorité). Nous
verrons plus loin comme l’exclusion d’une partie du groupe
constitue une menace pour la démocratie. Ça fait partie des
choses qui m’ont surpris dans cette étude. À défaut de
pouvoir rencontrer, donc, d’exemple où toute la population
d’un lieu prenait part aux décisions, j’ai recueilli des exemples
où le plus grand nombre participait aux assemblées, surtout
indépendamment de leurs revenus, c’est-à-dire aussi bien les
plus riches que les plus pauvres. Là, il m’a semblé que ces
expériences étaient au plus proche de ce qu’on pourrait
considérer, dans leur contexte, comme démocratiques. Nous
nous arrêterons, de toutes façons, sur la question de savoir
qui pouvait participer à la prise de décision à chaque
exemple.
La question de la démocratie ainsi reposée, c’est une
toute autre approche qui s’ouvrait à moi… Dissocier les
organisations représentatives modernes de la démocratie,
me permettait de revenir aux fondations… Non plus le libre
arbitre ou l’intérêt général, mais bien plutôt, comment se
constitue un groupe, que décide-t-il de mettre en commun,
comment les décisions sont prises, quels rapports de force
entrent en jeu… Et puis surtout, l’histoire des organisations
représentatives modernes, c’est l’histoire des sociétés
occidentales dans laquelle l’immense majorité du monde
peut ne pas se retrouver, voire même rejeter des principes ou
des valeurs qui peinent à convaincre. Mais la démocratie en
tant que la participation du plus grand nombre à la prise de
décision, c’est une modalité qu’on retrouve partout et de
tout temps. Depuis la Mésopotamie préhistorique, en Assyrie,
durant la période Isin-Larsa ou en Babylonie2, jusqu’en Asie
du Sud Est sous l’Empereur Ashoka, où les discussions
publiques étaient encouragées3. Le concept africain,
Ubuntu, l’affirmation de la communauté par la délibération,
trouve des équivalents dans toutes les langues africaines 4. À
travers le monde et le temps, des assemblées, des conseils,
ici des plus âgés, là des hommes portant les armes, parfois
de tout le village, plus souvent des hommes, se sont formés
pour envisager des questions politiques, religieuses ou

2 Thorkild Jacobsen, Primitive Democracy in Ancient Mesopotamia, Journal of

Near Eastern Studies, Vol. 2, No. 3,1943.


3 Amartya Kumar Sen, Democracy and its global roots, The New Republic, 229,

2003.
4 Yusef Waghid, “Universities and Public Goods: In Defence of Democratic

Deliberation, Compassionate Imagining and Cosmopolitan Justice”, Blitzer E,


Higher Education in South Africa. Stellenbosch: Sun Press, 2009.
légales, régler des différends, gérer les ressources, ou encore
décider d’entrer en guerre.

Nous irons voir dans les plaines du Gange, près de 1000


ans avant notre ère  ; dans les communes médiévales
d’Europe  ; dans le Delta du Niger, avant l’arrivée des
européens  ; dans les colonies du Massachussetts au 18e
siècle ; ou dans l’île de Java au cours du 20e siècle, comment
les décisions sont prises, comment le pouvoir se concentre,
les classes émergent et s’opposent ou comment il se disperse
jusqu’à permettre au plus pauvre de prendre toute sa part à
la collectivité… Et, bien sûr, nous nous arrêterons sur
l’organisation démocratique, sans doute, la plus aboutie de
l’histoire, celle à qui nous devons ce mot Démocratie,
l’expérience athénienne.

La démocratie athénienne trouve racine dans le monde


mycénien, à l’âge de bronze, avec la multiplicité des dieux,
mais aussi la multiplicité des aristocrates, des basileis qui
débattaient, se contredisaient, se défiaient et refusaient à
quiconque la possibilité d’imposer son autorité. Je pense que
ces dieux qui se querellent sans cesse et cette défiance vis à
vis du pouvoir d’un seul ont ouvert la voix.

Dans la culture Grecque, l’importance accordée à la


Polis, est incontournable. La polis, l’organisation sociale et
politique de la cité, engage chacun à la communauté. Son
fonctionnement rappelle celui du langage, maintenu vivant
par ceulles qui le pratiquent et qui l’apprennent en le
pratiquant. La Polis athénienne deviendra progressivement
l’affaire de tous les citoyens mâles. Une partie considérable
de ces citoyens sera appelée, selon toutes probabilités au
moins une fois dans leurs vies, par un jeu de tirage au sort et
de rotation régulière des charges, à se pencher
scrupuleusement sur les affaires légales ou politiques, à
considérer un champ certain de points de vue. En écoutant,
mesurant, questionnant, disputant les idées qui s’échangent,
cette multitude de citoyens exerçaient, modifiaient et
renforçaient la Polis démocratique.

Si le mot Demokratia semble avoir été utilisé par les


démocrates athénien 5 eux-mêmes pour décrire leur
organisation, le terme Isonomia était aussi employé, d’Isos,
égal et Nomos, la tradition, la loi, avec pour signification tout
autant l’égalité devant la loi que l’égalité par la loi 6.
Isonomia organiserait comme la corrélation entre la liberté et
l’égalité. Puisque l’inégalité impliquerait moins de liberté pour
certains, l’égalité et la liberté ont vocation à s’enchevêtrer
en un seul concept où les citoyens se tiennent les uns les
autres et tiennent ces deux notions en équilibre.

Nous reviendrons sur ces termes Demos et Kratos et


comment ils conjuguent l’organisation d’une démocratie…
Et nous confronterons les informations que nous recueillons
aux modalités de nos organisations représentatives pour
questionner l’idée qu’on se fait du vivre ensemble
aujourd’hui. J’ai été surpris de constater le danger que
représentent les inégalités sociales pour le fonctionnement

5 Mogens Herman Hansen, The Athenian Democracy in the Age of Demosthenes,

University of Oklahoma Press, 1999, pp. 70-71.


6 Gregory Vlastos, Studies in Greek Philosophy: The Presocratics, Princeton

University Press, 1993, p. 99.


démocratique et l’importance de la délibération, mais je ne
veux pas divulgâcher, comme disent les Québécois, nous
reprendrons tout cela tranquillement…
Demos - δῆµος
Le terme Demos désigne le peuple, à la fois tout le peuple
mais aussi la populace, la roture. Le mot Demokratia a pu
être fabriqué par les critiques d’une constitution qui, selon
eux, permettait aux plus pauvres de prendre le pouvoir sur les
aristocrates. Dans ce cas, ils auraient utilisé Demos dans ce
sens de roture, avec la malice du mépris. Si Demokratia a été
créé par les démocrates athéniens eux-mêmes, c’est dans le
sens de tout le peuple, y compris les plus pauvres.

Se lancer dans une tentative de définition du Demos me


paraît déjà trop théorique. Je voudrais plutôt chercher à
observer comment la notion fonctionne. Arrêtons-nous sur un
exemple qui nous permettra peut-être de percevoir ses
ressorts.

Vers la moitié du 20e siècle, un anthropologue décrit


l’organisation sociale des Samale, un peuple nomade dans
la corne de l’Afrique comme plus ou moins «  démocratique
jusqu’à l’anarchie  » 7. Ces nomades pastoraux se déplacent
dans le nord de la Somalie, suivis de leurs troupeaux de
moutons et de chèvres et les chameaux portant leur
équipement. La structure de leur tente, aqal, est en bois

7 I. M. Lewis, The Somali Conquest of the Horn of Africa, in The Journal of African

History, Vol. 1, No. 2, 1960, p. 215.


courbé, recouverte d’herbes et de peaux8. Ils se divisent et se
regroupent selon des combinaisons de lignage et de clan 9.
La cohésion au sein du groupe est aussi forte que
l’antagonisme envers les autres groupes. Au sein du groupe,
dans une organisation dite égalitaire10, les membres sont liés
par contrat, jurant de «  se soutenir dans l’exercice commun
des responsabilités politiques et légales  »11. À l’endroit des
autres groupes, afin de protéger leurs «  cheptels ou leurs
droits d’accès à l’eau et aux pâturages  » 12, ils s’engagent
dans des querelles et des guerres qui mobilisent un sentiment
de communauté d’habitude plutôt lâche, dispersé dans les
prairies. Allant plus au sud de la Somalie, certains ont fini par
s’installer et adopter l’agriculture13. Ils maintiennent leurs
traditions de solidarité et partagent le travail collectif du
village, la culture, la gestion de l’eau, la chasse… Un
chercheur décrit ce peuple Sab comme « moins belliqueux »,
organisé de façon plus hiérarchique14… comme si les
rapports de force et les antagonismes s’étaient infiltrés et
renforcés à l’intérieur même du groupe.

8 I. M. Lewis, A Pastoral Democracy: A Study of Pastoralism and Politics Among the

Northern Somali of the Horn of Africa, International African Institute, 1999, p. 56.
9 I. M. Lewis, Clanship and Contract in Northern Somaliland, in Africa: Journal of

the International African Institute, Vol. 29, No. 3, 1959, p. 277.


10 I. M. Lewis, A Pastoral Democracy, op. cit., 1999, p. 3.

11 I. M. Lewis, ibid., p. 6.

12 I. M. Lewis, ibid., p. 3.

13 I. M. Lewis, From Nomadism to Cultivation, in Man in Africa, Travistock

Publications, 1969, p. 62.


14 I. M. Lewis, The Somali Conquest of the Horn of Africa, op. Cit., p. 215.
Nous retrouverons les Samale plus loin. Nous pouvons déjà
noter un jeu de rassemblement et de division, notamment
autour des ressources et du travail collectif.

Sur ce point, je voudrais effectuer une incise. Remarquant


que les principaux centres religieux et politiques des Mayas
durant la période préclassique sont situés près des « réserves
naturelles ou artificielles d’eau  », un archéologue insiste sur
l’importance stratégique de ces structures dans des zones
connaissant des saisons sèches. Si elles permettent la venue
d’un plus grand nombre, elles sont sources de tensions et de
rapports de force. Il imagine un pouvoir se concentrer dans
les mains de ceux en mesure de contrôler ces réservoirs,
dirigeant leur construction et leur maintenance, générant le
besoin d’une plus grande stratification de la société15.

Nous retrouverons cette dynamique de concentration ou


de coagulation de pouvoir bientôt. Revenons pour l’instant à
ce jeu de rassemblement et de division du Demos que nous
avons commencé à repérer.

Un village de pécheurs Kalabari, dans l’Est du Delta du


Niger, avant l’arrivée des Européens, comprenait entre 200 et
1000 habitants16. L’assemblée de tous les hommes adultes,
ama kobiri, s’attachait aux questions légales et politiques. Les
liens au sein de la communauté s’organisaient sur le lignage
et l’attachement générationnel. Ce sentiment de

15 Richard E. W. Adams, Prehistoric Mesoamerica, University of Oklahoma Press,

1991, pp. 135-136.


16 Robin Horton, From Fishing Village to City-State, in Man in Africa, Travistock

Publications, 1969, p. 40.


communauté était ritualisé au sein de deux institutions. Ekine
était un ensemble de mascarades au cours desquelles se
déployait la maîtrise du langage des percussions, ses
références sophistiquées aux traditions, aux mythes et à
l’histoire du village. Periapu ogbo, l’association des chasseurs
de têtes, consistait en un rassemblement d’hommes qui
étaient parvenus à saisir un habitant d’un autre village et à le
conduire au village pour le tuer 17.
On peut noter que dans la majorité de ces villages
Kalabari, les eaux restaient indivisées, la disponibilité des
ressources, les poissons, variant au cours des saisons 18.
Avec le développement du commerce d’esclaves, et
leur arrivée dans les villages, la population cru
considérablement. La communauté se stratifiait de plus en
plus. Une poignée d’hommes, ceux contrôlant ce
commerce, concentrèrent le pouvoir19. La définition, la
mobilisation, le renforcement de la notion de communauté
évolua. Si une frontière symbolique semblait à première vue
séparer les hommes d’un village de ceux des autres villages,
à y regarder de plus près, la distinction paraissait s’effectuer
par un jeu de degrés. Ekine, le rituel de mascarades,
participa à l’intégration : un esclave pouvait monter l’échelle
sociale en faisant montre de la maîtrise de cette culture.
J’aimerais insister sur cette question de degrés. Mon idée est
que certains font plus ou moins ou pas du tout partie du
groupe. Ici, démontrer sa maîtrise de la culture et de la
langue au cours de ce rituel, consiste à localiser à quel degré

17 Ibid, p. 43.

18 Ibid., p. 44.

19 Robin Horton, ibid., p. 51.


on appartient au groupe. Periapu ogbo, l’association des
chasseurs de têtes, fut remplacée par koronogbo, le club des
forts, un rassemblement d’hommes parcourant les rues à la
nuit et tuant ceux dont l’accent trahissait les origines20. Un
chercheur veut croire qu’il s’agissait surtout d’une menace
destinée à encourager l’apprentissage de la culture et de la
langue Kalabari21.

Il me semble que nous commençons à distinguer une


articulation plus complexe que ce qu’on aurait pu supposer.
Nous ne voyons pas exactement ici un groupe, là un autre
en opposition, mais plutôt tout un jeu de rassemblements et
d’antagonismes qui ruisselle au sein d’un même groupe.
Nous verrons s’il s’agit d’une particularité des villages
Kalabari ou si nous retrouvons ce jeu dans d’autres exemples.

Mais je souhaiterais effectuer un court détour. En


s’appuyant sur les anciens textes de l’Inde, les Brahmanas,
qui s’attachent aux rituels ou le Rig-Véda, un recueil de
textes sacrés, une historienne parvient à décrire l’évolution
de la stratification sociale à l’Est de l’Inde, au cours de la
première partie du millénaire avant notre ère. D’abord
articulée sur le lignage, cette stratification se transforma
avec la mutation vers l’agriculture. La division des terres, le
degré de travail effectués devinrent décisifs dans la
détermination sociale  : plus un homme travaillait plus bas il
était dans l’échelle sociale22.

20 Ebiegberi Joe Alagoa, Development of the Eastern Niger Delta States, in Journal

of African History, XII, 2, 1971, p. 276.


21 Robin Horton, op. cit. p. 54.

22 Romila Thapar, History of Early India, Penguin Books, 2002, p. 123.


Dans les plaines du Gange, les gana-sangha,
«  l’assemblée des égaux  », était un proto-état, organisé
comme une république oligarchique, divisées en deux
strates  : les kshatriya rajakula, les familles dirigeantes et les
dasa-karmakara, les travailleurs et les esclaves.
Le groupe participant aux prises de décision était limité
aux chefs des familles dirigeantes, qui assistaient aux
assemblées, délibéraient et votaient, quand ils ne
parvenaient pas à atteindre l’unanimité 23.
Les esclaves, les travailleurs n’étaient pas représentés à
l’assemblée et ne bénéficiaient d’aucun droit24. Par ailleurs,
les esclaves, plus chers que les travailleurs pour le travail de la
terre, restèrent des accessoires de luxe 25.
Par curiosité, on peut noter que cette chercheuse
souligne que la conception bouddhiste de l’origine de l’État,
sans doute la première théorie du Contrat Social, explique la
nécessité d’une autorité pour diriger et maintenir la justice en
raison des disputes et luttes causées par les notions de famille
et de propriété privée26.

Mais laissons de côté cet exemple. Je n’en ai tracé que


quelques lignes en ce qu’elles pouvaient faire écho à
l’expérience dans laquelle nous allons nous plonger
maintenant, à savoir celle athénienne.

23 Ibid., p. 148.

24 Romila Thapar, History of Early India, op. cit., p. 149.

25 Romila Thapar, From lineage to State, Social Formations in the Mid-First

Millennium B.C. in the Ganga Valley, Oxford University Press, 1984,


26 Romila Thapar, History of Early India, op. cit., pp. 149-150.
Avant la constitution de la démocratie athénienne, la
communauté s’organisait en deux strates : les aristocrates et
le peuple. La civilisation mycénienne centralisait l’agriculture,
contrôlée par un conseil de Basileis, de nobles27. Cette
civilisation effondrée, des Okoi, des familles de fermiers,
parvinrent à prendre le contrôle sur leurs terres et développer
leur richesse. Au cours de cette transition, entre 900 et 700
avant notre ère, le commerce d’esclaves se développa 28, en
ce qu’ils étaient utiles pour travailler la terre.

Le terme Andrapodismos, asservissement, était employé


en Grèce pour décrire la conquête d’une cité, son pillage, sa
destruction, le massacre des hommes et la mise en
esclavage des femmes et des enfants 29. Les esclaves étaient
captifs de guerre ou captifs de pirates30 qui en faisaient
commerce. Des citoyens grecs pouvaient aussi tomber en
esclavage, quand, perclus de dettes, ce sont leurs enfants 31
ou eux-mêmes 32qu’ils avaient mis en gage. Un universitaire
remarque la concomitance, voire la corrélation entre le
développement de l’esclavage et de la «  liberté  » de ces
fermiers 33. Je suppose que j’aurais employé le terme d’abus.

27 Donald Kagan, Introduction to Ancient Greek History, Series of lectures at Yale

University, 2007, Lecture 3.


28 Ibid., Lecture 5.

29 Mogens Herman Hansen and Thomas Heine Nielsen, An Inventory of Archaic

and Classical Poleis, Oxford University Press, 2004, p. 120.


30 Donald Kagan, op. cit., Lecture 16.

31 Ibid., Lecture 11.

32 Gregory Vlastos, Studies in Greek Philosophy: The Presocratics, Princeton

University Press, 1993, p. 101.


33 Donald Kagan, op. cit., Lecture 5.
Avec la mutation de l’équilibre des pouvoirs,
l’émergence de fermiers riches, le commerce des esclaves,
la séparation entre aristocrates et peuple fut remplacée,
dans les balbutiements de la démocratie athénienne, par 4
catégories déterminées par la richesse et non plus par la
naissance 34. Les paysans, qui réclamaient une division plus
juste des terres en plus d’une redistribution des droits, virent
leurs demandent ignorées. La seule mesure économique qui
fut prise se résuma à l’annulation des dettes gagées sur la
personne : un citoyen ne pouvait plus tomber en esclavage,
consolidant ainsi les notions de citoyenneté et de Demos. Un
chercheur suppose qu’ainsi es élites pouvaient compter sur
un «  large ensemble de personnes  » au cas où les esclaves
viennent à se révolter35.

Après une série de chocs, la montée au pouvoir et la


destitution d’un tyran et des insurrections36, la démocratie fut
pleinement établie. Les plus pauvres purent enfin participer
également à la prise de décisions. Le peuple se politisait. La
conscience de la citoyenneté se fit jalouse37.
Un chercheur note qu’en des temps de «  maladie
chronique de la pauvreté  »38, les plus pauvres pouvait jouir

34 Ibid., Lecture 11.

35 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, Princeton University Press,

1989, p. 62.
36 Josiah Ober, The Athenian Revolution of 508/7 B.C.E., in Cultural Poetics in

Archaic Greece, Cambridge University Press, 1993, p. 216.


37 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, op.cit., p. 68.

38 Gregory Vlastos, op. cit., p. 102.


des même droits politiques tout en luttant pour subvenir aux
plus simples besoins.

Au début de la démocratie athénienne, seuls les hommes


de père citoyen pouvaient prétendre à la citoyenneté,
représentant 20 pour cent de la population. Les femmes, les
esclaves, les étrangers, appelés Métèques, restèrent exclus.
Bientôt, la citoyenneté fut aussi offerte aux Métèques
résidents s’ils présentaient des talents nécessaires à
l’économie39.
Deux siècles plus tard, après la défaite d’Athènes dans la
guerre du Péloponnèse, des oligarques Spartes s’emparèrent
de la cité-état. Des athéniens exilés, mais surtout des
Métèques et des esclaves 40 se rassemblèrent pour former une
armée et renverser le pouvoir des tyrans. Quand la
proposition fut faite devant l’Assemblée d’accorder la
citoyenneté à ceux qui avaient libéré Athènes et restaurer la
Démocratie, les Athéniens votèrent non 41.

L’Ekklesia, l’Assemblée athénienne qui se reunissait une


quarantaine de fois l’an sur la colline de la Pnyx 42, était
ouverte, potentiellement à quelques 50000 hommes. La
plupart habitant trop loin pour s’y rendre, environ 6000
hommes prenaient réellement part aux délibérations43. Alors
que les plus riches comptaient entre 5 et 10 pour cent de la

39 Donald Kagan, op. cit., Lecture 11.

40 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, op. cit., p. 97.

41 Donald Kagan, op. cit., Lecture 21.

42 Mogens Herman Hansen and Thomas Heine Nielsen, op. cit., p. 630.

43 Ibid., Lecture 15.


population, les figures les plus proéminentes, les orateurs, les
juristes et les politiciens venaient tous de leurs rangs 44.

Les multiples combinaisons et le jeu de degrés


enchevêtrés dans le terme Demos pour unifier et opposer,
désunifier et re-opposer, n’ont pas seulement donné forme à
l’organisation sociale athénienne mais aussi aux relations de
la cité avec l’extérieur.
Les Grecs étaient divisés en 4 tribus parlant différents
dialectes. Selon les circonstances, ils soulignaient leurs points
communs pour s’unir contre un même ennemi45 (La Perse,
Syracuse…) ou leurs divergences culturelles et religieuses
quand la montée en puissance d’une des tribus inquiétait 46
(Sparte, Macédoine…). La démocratie athénienne fut ainsi
engagée dans des batailles et des guerres incessantes,
poursuivant une recherche obstinée d’hégémonie sur le
monde grec et la région, commettant pléthore d’
Andrapodismoi, détruisant les cités conquises, massacrant les
hommes et mettent en esclavages femmes et enfants 47.

Nous pouvons rappeler quelques chiffres pour confronter


ces informations avec nos expériences représentatives
modernes. Au début de la constitution de la République des
Etats-Unis, seul les hommes blancs propriétaires fonciers

44 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, op. cit., p. 192.

45 Jennifer T. Roberts, The Plague of War: Athens, Sparta, and the Struggle for

Ancient Greece, Oxford University Press, 2017, p. 12.


46 Cf for example Donald Kagan, op. cit., Lecture 21.

47 Cf Mogens Herman Hansen and Thomas Heine Nielsen, op. cit., 2004.
pouvaient voter, représentant 6% de la population 48. Les
femmes, les noirs, les pauvres, les natifs d’Amérique, les
étrangers restaient privés des mêmes droits.
Aujourd’hui aux Etats-Unis, 20% des parlementaires ont
grandi au sein des classes ouvrières et seulement 2% étaient
ouvriers eux-mêmes49.
Quoique les Fondateurs se montraient réticents à engager
les Etats-Unis dans la guerre, insistant sur la menace qu’elle
représentait à l’équilibre des pouvoirs en étendant
dangereusement ceux de l’exécutif50, depuis la Révolution,
les Etats-Unis ont combattu dans plus d’une dizaine de
guerres.

Si la formation d’un groupe semble s’imposer pour


répondre à la gestion des ressources et du travail collectif,
nous voyons la complexité avec laquelle elle procède. Si elle
semble vouée à générer l’antagonisme à l’endroit d’autres
groupes, la formation d’un groupe semble tout autant
produire des antagonismes et des inégalités en son sein.
C’est un jeu de combinaisons et de degrés qui se mobilisent
pour tracer les contours du groupe, un jeu qui paraît
d’autant plus arbitraire qu’il peut invoquer d’autres
combinaisons au gré des circonstances. Le groupe, le Demos
est une notion instable qui n’a de cesse de se redéfinir mais
qui toujours procède par degrés, comme un point de fuite.
On est plus ou moins ou pas du tout partie prenante du

48 Expansion of Rights and Liberties - The Right of Suffrage, Online Exhibit: The

Charters of Freedom. National Archives.


49 Nicholas Carnes, White-Collar Government, University of Chicago Press, 2013,

p. 6.
50 Cf James Madison, Political observations, 20 Avril 1795.
groupe. Ici le plus riche, là le bien né ou le plus cultivé ou
quel que soit le mérite ou le critère en cours, jouira de plus de
droits et s’inscrira dans un rapport hostile à l’endroit de
ceulles qui sont de plus en plus éloigné.es du point de fuite.
Bien sûr, la démocratie n’a pas l’exclusive de la définition
d’un Demos, toutes sortes de régimes prennent appui sur un
peuple ou un groupe, mais elle est une condition préalable,
comme son nom l’indique. C’est à dire, il faut bien définir un
Demos pour que le Demos gouverne. Nous voici à un point
d’achoppement. Parce que la définition d’un Demos semble
venir contredire l’idée de la Démocratie, où chacun est
censé prendre une part égale à la communauté.

Il s’agit maintenant de pénétrer plus en détails les


procédures de prises de décisions et les rapports de force
qu’elles génèrent.
Kratos - Κράτος
J’ai voulu me pencher sur cette question de la prise
collective de décision et quand ces décisions sont distraites à
la collectivité, ce qu’on peut appeler le pouvoir. Il m’a paru
pertinent de suivre ces organisations dans leurs évolutions, de
tracer comment le pouvoir se concentre peu à peu ou
comment il se disperse à travers plusieurs exemples.

Mais d’abord, ce terme, Kratos, qui signifie «  pouvoir  »,


«  domination  », «  règle  »… Les contempteurs de la
démocratie insisteront sur l’aspect «  domination  » de
l’acception du terme pour la décrire comme un régime
brutal, la domination de la majorité, à savoir, forcément, les
plus pauvres. Des chercheurs notent qu’en tant que suffixe,
Kratos ne s’emploie pas pour décrire un régime, comprenant
des charges à occuper, des décisions à prendre et
interprètent plutôt son sens comme une force, une
«  capacité à faire  », une émancipation, rejetant toute idée
de domination 51.

Nous avions vu les Samale, ce peuple nomade de la


corne de l’Afrique, s’associer et se diviser autour de la

51 Josiah Ober, The Original Meaning of “Democracy”: Capacity to do things, not

Majority Rule, Blackwell Publishing Ltd, 2007


question des ressources. Arrêtons-nous plus avant sur leur
organisation décrite comme presque anarchiste.

Pour les Samale, le heer, le contrat, la coutume, le traité


dans une modalité égalitaire52, lie chacun à son groupe. Le
mot heer décrit d’ailleurs aussi la corde qui relie le sommet
de la tente au sol. Au sein du groupe, le heer consiste en un
ensemble de droits et de devoirs, ainsi que des clauses
prévoyant des compensations en cas d’homicide, d’actes
de violence ou encore de ce qui est appelé insulte, et qui va
de l’adultère à la diffamation. Il stipule aussi les
responsabilités collectives dans les cas de conflits à l’endroit
d’autres groupes, puisque chaque membre reçoit ou
participe à la compensation53. Cela veut dire que si un
membre du groupe commet une insulte donc, chacun paie
une part des dommages.
Les plus âgés peuvent ordonné une sanction contre un
membre qui néglige ou refuse de remplir ses devoirs. Ils
peuvent aller jusqu’à l’exclure. À l’égard d’autres groupes,
un rassemblement ad hoc d’arbitres s’organisent pour gérer
les conflits, quoiqu’ils ne disposent pas de force pour
exécuter leurs décisions.
Ce heer, ce contrat, n’est pas statique et se révise
constamment 54, la taille du groupe variant, croissant pour
inclure tout un clan en temps de guerre ou se réduisant à
cause de conflits ou de formations de nouveaux groupes.
Quand un homme refusent de remplir ses devoirs et se voit

52 I. M. Lewis, Clanship and Contract in Northern Somaliland, in Africa: Journal of

the International African Institute, Vol. 29, No. 3, 1959, p. 282.


53 Ibid., p. 283.

54 Ibid., p. 286.
soutenu par ses proches, ils peuvent acheter leur sécession55.
Avec la possibilité de contester une décision, d’entrer en
dissidence et d’échapper à l’autorité du groupe, la
stratification de l’organisation sociale semble inconcevable.

Cet exemple reste à part, bien différent des autres


expériences sur lesquelles nous allons nous pencher. Il pose la
question de l’organisation de la prise de décision et de la
part que chacun prend au groupe dans une conception
que nous ne retrouverons pas. Continuons de procéder par
touches d’observations avant de se former tout à fait déjà
une idée. Déplaçons-nous. Allons voir un mouvement de
concentration de pouvoir.

Dans les plaines du Gange, pendant la première moitié


du millénaire avant notre ère, le Raja occupait à peine la
fonction de chef. Son pouvoir trouvait ses limites dans un
«  gouvernement de discussion  » 56, pour reprendre
l’expression d’un chercheur, consistant en plusieurs
assemblées et conseils  : le Vidatha, un rassemblement pour
les cérémonies 57, le Sabha, un conseil d’un corps choisi et le
Samiti, l’assemblée du clan.
« Le besoin de protection et de règles sociales » devenant
nécessaire58, un chef militaire fut choisi. Le Raja avait à
défendre les installations, effectuer des raides et ramener des
butins pour justifier son statut. Bénéficiant de plus en plus de

55 Ibid., p. 283.

56 J.P. Sharma, Republics in Ancient India, E.J. Brill, Leiden, 1968, p. 13.

57 Ibid., p. 77.

58 Romila Thapar, History of Early India, Penguin Books, 2002, p. 119.


privilèges, étendant davantage son influence, bientôt il assit
son pouvoir sur un territoire, incluant les familles installées
dans les villages et les clans élargis59.
Les Cérémonies, rituels, sacrifices devinrent nécessaires
pour établir son autorité. La figure du prêtre développa son
influence, tout à la fois légitimant et concurrençant60 celle du
Raja. Le Raja eu aussi recours au lignage pour justifier et
renforcer son pouvoir et ses charges devinrent héréditaires61.
L’influence des assemblées déclina : « le Sabha tenait lieu de
corps consultatif, mais en dernière instance, l’autorité
revenait au Raja » 62. La notion d’État était apparue63.

Je trace à grands traits ce mouvement où les libertés


évoluent, franchissent des seuils et se transforment ici en
pouvoirs, là en coercition. Nous regarderons plus en détail un
mouvement comparable bientôt.

C’est à une large et ambitieuse dispersion de pouvoirs


que je souhaite m’attacher à présent, la démocratie
athénienne, qui pendant près de deux siècles, de la fin du 6e
à la fin du 4e siècle avant notre ère, se sera développée et
approfondie.

D’abord réservées aux plus riches, presque toutes les


charges se sont ouvertes progressivement à un plus grand

59 Ibid., p. 121.

60 Ibid., p. 120.

61 Ibid., p. 121.

62 Ibid.

63 Ibid., p. 120.
nombre de citoyens. Des compensations financières
permirent aux plus pauvres de participer aux assemblées ou
aux Cours64.
Sous le régime aristocratique, les Archons, les magistrats,
étaient élus, parmi l’aristocratie, pour un mandat d’un an
non renouvelable, empêchant quiconque d’étendre son
pouvoir ou sa popularité 65. Désormais, la rotation était
toujours annuelle, mais l’attribution des charges procédait du
tirage au sort parmi presque tous les citoyens 66. L’ostracisme
constituait une autre parade pour se prémunir de l’influence
grandissante d’un citoyen, que l’Assemblée pouvait décider
de bannir de l’Attique pour une durée de 10 ans67.
Le sentiment de citoyenneté se développa à mesure
qu’ils prirent part aux décisions, éprouvant leurs droits,
galvanisés sans doute par le vertige du privilège quand tant
de personnes restaient privées de ces mêmes droits. A voir les
plus pauvres débattre, contester, en découdre comme les
autres citoyens, l’influence des plus riches ou des bien nés
s’estompa68. Des tentatives avortées de coups d’État de
certaines élites achevèrent de rendre jaloux les
démocrates 69, devenus suspicieux des signes ostentatoires de
richesse ou de pouvoir70.

64 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, Princeton University Press,

1989, p. 98.
65 Donald Kagan, Introduction to Ancient Greek History, Series of lectures at Yale

University, 2007, Lecture 10.


66 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, op. cit., p. 8.

67 Donald Kagan, Introduction to Ancient Greek History, op. cit., Lecture 12.

68 Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, op. cit., p. 80.

69 Ibid., p. 94.

70 Ibid., p. 86.
Mais si les bien nés pouvaient toujours tirer avantage de
leur éducation ou se montrer généreux pour convaincre71, je
ne trouve pas de mesure destinée à protéger les droits des
plus fragiles dissidents, les prémunir contre ce qui devait jouer
comme une pression sociale, une tension normative, le
devoir de se conformer, de se montrer digne de la
citoyenneté.

Je souhaiterais ajouter une note brève. La république


romaine n’est pas considérée par les chercheurs modernes
comme une expérience démocratique. « Ni les assemblées ni
les tribunes n’avaient vocation à promouvoir les intérêts du
peuple mais plutôt à servir les ambitions des élites »72. Surtout,
les romains les plus pauvres ne pouvaient pas prendre
l’initiative politique. Pour autant, même eux, après avoir vécu
sous le joug de rois, ont multiplié leurs efforts pour disperser le
pouvoir parmi tout un ensemble d’institutions et d’individus.
Un chercheur décrit les romains au début de leur république
nourris d’une haine féroce à l’endroit de quiconque
chercherait à accaparer un pouvoir absolu73.

Nous avons brièvement vu un exemple où les procédures


de prise de décision se concentrent et deviennent pouvoirs
et un autre où la participation du plus grand nombre
transforme le pouvoir en libertés. Nous reviendrons sur ces
mouvements qui semblent vouloir insister quand une
collectivité s’organise. Mais avant, je souhaiterais considérer

71 Ibid., p. 85.

72 Andrew Lintott, The Constitution of the Roman Republic, Oxford University

Press, 1999, p. 178.


73 Gregory S. Aldrete, The Rise of Rome, The Great Courses, 2018, chapitre 3.
des modalités qui paraissent tenir en échec la possibilité pour
un pouvoir de se former, les procédures de décision par
consensus.

Vers la moitié du 20e siècle, un chercheur décrit la prise


de décision dans le Java rural74 qui tend à atteindre le
consensus, voire l’unanimité.
Dans un village, dukuhan, la population forme une petite
communauté, soucieuse de son harmonie sociale. Alors que
la structure administrative est pyramidale, au niveau du
dukuhan, l’autorité est lâche et l’esprit d’indépendance
croissant. Les rassemblements de délibération sont ouverts à
tous les résidents mâles de plus de 18 ans et toutes les
femmes mariées. Les affaires ne se décident pas par vote
mais plutôt en tentant de dégager une unanimité.
Selon les sujets, les impôts, la division des terres ou le
partage de l’irrigation de l’eau, le travail collectif pour les
projets communs (la construction d’une école,
l’établissement d’une coopérative…), les propositions sont
initiées soit par des individus soir par un petit groupe ou
encore par les autorités locales. Les opinions s’échangent, se
contredisent ou se convainquent, en prenant soin d’éviter la
confrontation directe. Des objections sont levées, des
modifications sont envisagées. Les orateurs talentueux, les
figures influentes tentent de peser sur les discussions, mais si
l’unanimité n’est pas atteinte, la proposition est tacitement
abandonnée ou reportée.

74 Robert R Jay, Local Government in Rural Central Java, The Far Eastern Quarterly

Vol. 15, No. 2, 1956, pp. 215-227.


Ce chercheur remarque que ces rassemblements se font
plus rares, dans la mesure où ils s’avèrent propices à
renforcer les antagonismes.

Se penchant sur des observations décrivant un comité


dans un village britannique, Pentrediwaith, où les personnes
sont réputées éviter «  l’expression ouverte de conflits  » et
chercher à atteindre l’unanimité, un chercheur livre quelques
considérations. Il remarque que ceux qui décident sont les
mêmes qui seront chargés de veiller à l’exécution de ces
décisions et ceux auxquels elles s’appliqueront. L’unanimité
devient donc nécessaire, dans la mesure où une minorité
insatisfaite pourrait bloquer leur mise en œuvre75.

Les colonies de la baie de Massachussetts furent fondées


au 17e siècle par des réfugiés puritains d’Angleterre. Alors
que ces fondateurs « abhorraient la démocratie »76, un siècle
plus tard ces colons durent ouvrir leurs assemblées locales à
toute la population mâle. Les femmes, les hommes vivant
avec leurs pères, ainsi que les locataires restaient exclus,
soupçonnés de faire comme leurs maris, pères et
propriétaires l’exigeraient 77. Ces hommes aussi étaient
contraints de chercher à dégager une unanimité, ne

75 F.G. Bailey, Decisions by Consensus in Councils and Committees: with special

Reference to Village and local Government in India, in Political systems and the
distribution of power, Routledge, 1965, p. 9.
76 Michael Zuckerman, The Social Context of Democracy in Massachusetts in

William and Mary Quarterly 25, 1968, p. 525.


77 Ibid., p. 533.
disposant pas d’un «  instrument autonome  », par exemple
des forces de police, pour imposer leurs décisions 78.
Mais l’unanimité, dans une culture fanatisée de
l’harmonie, qui rejetait les différences de valeurs, de religion,
de nationalité ou de culture79, doit être vue comme un
appareil coercitif. Exprimer un vote devait revenir à
« participer à la consolidation » 80 et à la normalisation de la
communauté. En d’autres termes on votait pour marquer son
appartenance au groupe. Parfois même une décision
majoritaire était ignorée, quand cette majorité rassemblait
les nouveaux venus ou les plus pauvres81 contre une minorité
invoquant les traditions pour maintenir leurs privilèges et leurs
préjugés.

Il me semble que nous commençons à percevoir de quoi


le pouvoir est fait et quels obstacles, quels limites peuvent
venir faire achopper un groupe qui s’attache à s’organiser.
Tentons de tracer un autre mouvement d’évolution où les
pouvoirs se forment, se dispersent, puis coagulent encore à
travers l’exemple des Communes.

Dans l’Europe médiévale, en Italie, en Espagne, en


Allemagne, ou encore en France, en Russie…, certains
villages, trop petits pour intéresser l’aristocratie, pouvaient

78 Ibid., p. 526.

79 Ibid., p. 538.

80 Ibid., p. 544.

81 Ibid., p. 542.
s’autogouverner 82, traiter des affaires légales ou politiques et
gérer les communs. Les assemblées étaient ouvertes au plus
riches comme aux plus pauvres, même aux serfs et aux
femmes parfois83, et la recherche du consensus dictait les
prises de décisions84.
Mais la grande majorité des villes médiévales restaient
sous le joug d’un seigneur ou d’un évêque, et de leurs
hommes, placés aux positions stratégiques pour collecter
l’impôt ou rendre des décisions judiciaires. Avec
l’accroissement de la population, l’influence grandissante
des marchands, la constitution de corporations, l’équilibre
des pouvoirs fut bientôt transformé. La bourgeoisie, souvent
toute la population du bourg, parfois déjà limitée aux plus
puissants 85, devint une entité à part entière. Une volonté
d’autonomie provoqua des conflits entre bourgeoisie,
aristocratie et clergé.
Au début du 12e siècle, la ville de Cologne se lève contre
l’évêque86. Plus tard, dans les Flandres et la région liégeoise,
les bourgeois s’insurgent contre le clergé et l’aristocratie87.

82 Paul Viollet, Les communes françaises au Moyen Âge, in Mémoires de l'Institut

national de France, tome 36, 2e partie, 1901, pp. 368-369.


83 Ibid., p. 371.

84 Ibid., p. 370.

85 Henri Pirenne, Histoire de la Constitution de la ville de Dinant au Moyen-Âge,

Gand, 1889, pp. 34-35.


86 Frank R. Lewis, The Wards of Cologne in the Middle Ages, in

Journal of Comparative Legislation and International Law, Vol. 21, No. 4 (1939), p.
233.
87 Henri Pirenne, Histoire de la Constitution de la ville de Dinant au Moyen-Âge, op.

cit., p. 42.
Des bourgs français entrent en lutte, d’autres achètent leur
autonomie en payant le seigneur local ou le roi88.
D’une multitude de façons, à travers l’Europe, la ville, la
Commune, la reconnaissance de la bourgeoisie comme une
unité, liée par une communauté d’intérêts, émergent.
Souvent protégés par une charte, les bourgeois prêtent
serment, conjuratio, jurant assistance à leur communauté89.
Et cette assistance signifie, par exemple, la gestion des
communs, la terre, la forêt90, le four et le moulin, le partage
des traitements d’un instituteur, un docteur ou un chirurgien,
ou encore une assurance contre l’incendie91. Ils s’attachent
parfois à la régulation des denrées (le poisson, la viande, le
pain, le vin…), des cris publics, des poids et mesures92. Ils
contribuent à un fonds communs pour faire face aux
dépenses communales 93. Il arrive qu’ils se partagent
l’acquittement d’un impôt commun royal 94. La bourgeoisie
en vient aussi à s’occuper des questions légales et judiciaires,
partageant les charges parfois avec l’aristocratie 95 ou le

88 Paul Viollet, op. cit., p. 373.

89 Ibid., p. 401.

90 Juan Sempere, Histoire des Cortès d’Espagne, Bordeaux, 1815, p. 40.

91 Paul Viollet, op. cit., p. 404.

92 Ibid., p. 474.

93 Juan Sempere, Histoire des Cortès d’Espagne, op. cit., p. 44.

94 Charles W Colby, The Growth of Oligarchy in English Towns, in The English

Historical Review, Volume V, Issue XX, 1 October 1890, p. 636.


95 Paul Viollet, Les communes françaises au Moyen Âge, in Mémoires de l'Institut

national de France, op. cit., p. 475.


clergé 96. Faire partie d’une Commune est perçu comme un
privilège 97.
La multiplicité des façons à travers l’Europe rend
périlleuse toute tentative exhaustive de description, pour
autant, une même évolution semble s’effectuer dans
l’équilibre des pouvoirs. La bourgeoisie comprend souvent
toute la population. L’Assemblée Générale, le Concio de
Venise, l’Arengo dans les autres cités italiennes, est ouverte à
tous les citoyens98. La population des villes françaises,
habituées à prendre part aux décisions, continuent de se
rassembler sous le régime communal99. Dans les villes
anglaises, une grande part des citoyens participe aux
élections100.
Mais déjà, une strate de la population commence à
concentrer le pouvoir. À Cologne, le Richerzeche, la
corporation des plus riches, étend son influence dans le
gouvernement des affaires101. Au cours du 13e siècle, dans la
région liégeoise, le mot bourgeois ne désigne plus que les
propriétaires fonciers et les marchands102.

96 Henri Pirenne, Histoire de la Constitution de la ville de Dinant au Moyen-Âge, op.

cit., p. 30.
97 Paul Viollet, Les communes françaises au Moyen Âge, in Mémoires de l'Institut

national de France, op. cit., p. 372.


98 Horatio F Brown, Venice, an Historical Sketch of the Republic, London, 1895, p.

273.
99 Paul Viollet, Les communes françaises au Moyen Âge, in Mémoires de l'Institut

national de France, op. cit., p. 417.


100 Charles W Colby, The Growth of Oligarchy in English Towns, op. cit., p. 641.

101 Frank R. Lewis, The Wards of Cologne in the Middle Ages, op. cit., p. 234.

102 Henri Pirenne, Histoire de la Constitution de la ville de Dinant au Moyen-Âge,

op. cit., pp. 34-35.


À Venise, le Concio, l’Assemblée générale de tous les
citoyens, n’a jamais délibéré, mais consistait à la mise au
vote des décisions importantes comme l’élection du premier
magistrat ou les entrées en guerre. Après une décision
malheureuse de se précipiter dans une guerre, pour prévenir
le peuple d’adopter d’autres «  décisions irréfléchies  » 103, la
création d’une assemblée délibérative parut s’imposer.
L’idée de permettre à tous les citoyens de participer à la
délibération ne semble pas avoir été caressée. Plutôt, c’est
un corps de représentants, élus pour un an par toute la
population qui fut créé. Dès la seconde année, ces
représentants furent choisis par leurs prédécesseurs104, se
détachant du reste des vénitiens. Progressivement, le Concio
fut privé du moindre pouvoir.
Dans les communes françaises, si toute la population
pouvait participer aux prises de décisions, les plus pauvres
perdirent progressivement la main. Peut-être à cause du
temps qu’ils devaient consacré au labeur pour survivre 105, ou
parce qu’ils se sentaient impuissants face à l’influence, au
prestige des plus riches 106, ils se virent confisquer le
gouvernement des affaires. Des conseils furent établis, privant
les assemblées générales du moindre pouvoir107, imposant
leurs décisions et régulations à toute la communauté108. Les

103 Horatio F Brown, Venice, an Historical Sketch of the Republic, London, 1895, p.

103.
104 Ibid., p. 104.

105 Paul Viollet, Les communes françaises au Moyen Âge, in Mémoires de l'Institut

national de France, op. cit., p. 417.


106 Ibid., p. 472.

107 Ibid., p. 468.

108 Ibid., p. 474.


membres de ces conseils commencèrent aussi à désigner
leurs successeurs109, renforçant ce qui était devenu déjà un
régime oligarchique. Dans des villes d’Espagne, les plus riches
intriguaient, déversant leur argent pour tenir et garder les
charges municipales ou se les échangeant entre eux110. Dans
les villes anglaises, l’oligarchie commença à taxer
« arbitrairement » le reste de la population 111, à priver les plus
pauvres de leurs droits commerciaux 112 et alla jusqu’à leur
confisquer le droit de vote113. Si, plus tard, au fondement des
Républiques représentatives, certains verront les corps choisis
comme les mieux à même de décerner l’intérêt général114,
dans ce cas ces corps semblent avoir dirigé comme il leur
plaisait 115. Les communautés se divisèrent en classes, hostiles
les unes aux autres116. L’injustice, l’oppression, les tentatives
d’extorsion nombreuses provoquèrent de constantes
insurrections117.

109 Edouard de Laplane, Essai sur l'histoire municipale de la ville de Sisteron, Paris,

1840, p. 18.
110 Juan Sempere, Histoire des Cortès d’Espagne, op. cit., p. 241.

111 Charles W Colby, The Growth of Oligarchy in English Towns, op. cit., p. 644.

112 Ibid., p. 645.

113 Ibid., p. 648.

114 Cf James Madison, Fœderalist 10, 1787.

115 Charles W Colby, The Growth of Oligarchy in English Towns, op. cit., p. 645.

116 Ibid., p. 646.

117 Ibid., p. 641.


Isomoiria - ισομοιρία

Nous voyons la formation de groupe comme s’imposer
pour gérer les ressources  ; organiser le travail collectif (le
travail aux champs ou la chasse, la construction d’une
école…)  ; développer la solidarité (la mise en place
d’assurances, le traitement de médecin pour la
collectivité…)  ; ou déterminer des règles (les poids et
mesures, les cris publics, les compensations en cas de
crime…). Si ce qui est mis en commun varie selon les
expériences, toujours le groupe s’établit et s’organise autour
d’un ensemble collectif.
Nous avons vu que des pouvoirs se forment et coagulent
quand une partie du groupe commence à accaparer ce
collectif, quand toutes les personnes sur lesquelles les
décisions seront appliquées n’ont plus leur mot à dire. Les
exemples de ces petites communautés où la recherche de
consensus s’impose, parce qu’elles ne disposent pas de la
force nécessaire pour exécuter les décisions suggèrent par
contraste la brutalité de la coercition dans des organisations
munies de telles forces. Le pouvoir semble se former quand
les libertés de tous se déséquilibrent  ; que la liberté de
certains évolue et dégénère en abus.
Nous avons vu l’élan exponentiel de la concentration de
pouvoir. Plus un pouvoir s’étend plus il dépense de pouvoir
pour se conforter, par hubris peut-être ou simplement contre
la montée des contestations.
Nous avons vu aussi que la définition d’un Demos est
intrinsèquement xénophobe et comme elle génère les
inégalités et les antagonismes.
Enfin, nous avons vu à quelle vitesse une partie du groupe
peut faire sécession, comme nous avons vu comment la
recherche de cohésion peut devenir une pression sociale qui
rejette les différences.

Après ce qui restera comme l’un des moments les plus


démocratiques de l’histoire de France, la Commune de Paris,
l’un des communeux, Arthur Arnould, se retournera sur cette
expérience. Il est convaincu de la nécessité d’attaquer cette
«  concentration énorme de pouvoir entre quelques mains  »,
la substitution « d’hommes nouveaux à sa tête » ne lui paraît
pas suffire 118. Et c’est sans doute ce qui est voué à rester
irrésolu dans l’organisation des démocraties représentatives,
la préservation de pouvoirs, alors que la notion même de
démocratie semble imposer le mouvement de dispersion de
ces pouvoirs redevenus libertés.

L’expérience athénienne semble être le seul exemple


dans l’Histoire d’une dispersion ample et profonde de
pouvoirs revenus au seuil des libertés. Mais la question du
dispositif égalitaire semble être restée en suspens. Quand le
Demos exigea la redistribution des pouvoirs, il se battit pour
l’Isomoiria, incluant une nouvelle «  division des terres, mais

118 Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris,

éd. J.-M. Laffont et associés, Lyon, 1981, p. 137.


aussi la redistribution des droits politiques et des privilèges »119.
Nous avons vu que leurs demandes économiques furent
écartées. Ils obtinrent l’Isonomia, l’égalité par la loi. Un
chercheur considère que cette Isonomia, l’autre nom que les
Grecs utilisèrent pour désigner la Démocratie, prenait donc
acte « de la défaite des plus pauvres au sein du Demos »120.

119 Gregory Vlastos, Studies in Greek Philosophy: The Presocratics, Princeton

University Press, 1993, p. 101.


120 Ibid., p. 102.
©claude pérès, 2019