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Il a inondé les écrans des États où les électeurs


démocrates voteront en premier à partir de février
Sous la pression de Sanders et Warren,
prochain (Iowa, New Hampshire, Caroline du Sud,
l’establishment démocrate sonne l’alarme Nevada). De quoi grappiller quelques points dans les
PAR MATHIEU MAGNAUDEIX
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 22 NOVEMBRE 2019 sondages, un des critères retenus par le parti pour
désigner les candidats autorisés à débattre.
Steyer a aussi contacté sa base de huit millions
d’adresses électroniques pour susciter suffisamment
de petites donations, l’autre critère retenu par les
organisateurs. Dès le début du mandat de Trump,
Steyer a récolté des mails avec son opération « Need
to Impeach », une grande campagne pour la destitution
Michael Bloomberg et Barack Obama à la Maison Blanche, en 2016. © Reuters du président.
Hillary Clinton n’exclut rien, Barack Obama apporte
Toujours avec ses deniers personnels, il a créé le
son grain de sel, et le milliardaire Michael
mouvement NextGen, une organisation de jeunesse
Bloomberg, quatorzième homme le plus riche
qui a lutté au côté d'activistes contre l’agence fédérale
du monde, est décidé à lancer sa candidature
anti-immigration (ICE), les armes à feu, et fait du
présidentielle. Leur conviction : Bernie Sanders et
porte-à-porte pendant les élections de mi-mandat.
Elizabeth Warren ne peuvent pas battre Donald
Trump.
New York (États-Unis), de notre correspondant.–
Lors de sa première apparition au cours d'un débat
télévisé entre les démocrates, en octobre, Tom Steyer
n’a rien dit d’extraordinaire. Il a répété que « le
gouvernement [était] cassé parce que les grandes
entreprises l’ont acheté ». Tom Steyer en campagne dans l’Iowa, en août 2019. © Reuters

Un mois plus tard, ce mercredi 20 novembre, le Dans un premier temps, Steyer avait exclu une
milliardaire californien, connu pour avoir investi les candidature. Il a récemment changé d’avis et mis
placements de son fonds d'investissement Farallon de côté 100 millions de dollars pour financer ses
dans l'industrie du charbon, a promis l’« état d'urgence ambitions. Selon Associated Press, Steyer a déjà
climatique » et déclaré la guerre aux énergies fossiles. embauché 300 personnes et espère constituer la
Pour lui, le plus important était surtout d’être à surprise du « Super Tuesday », cette journée du 3 mars
l’image, derrière un pupitre, avec les cadors. 2020 où seize États vont voter d’un coup.
Le milliardaire a beau dire qu’il n’est pas « possible » Il part de très loin, mais sa campagne semble prête
d’acheter la présidence des États-Unis, il a déjà réussi à à tout : un de ses collaborateurs a démissionné pour
s’offrir une présence aux joutes mensuelles télévisées avoir volé des listings de volontaires à une campagne
organisées depuis cet été entre les prétendants adverse. Un autre avait proposé à des élus locaux de
démocrates à la succession de Donald Trump. financer leur campagne en échange d’un soutien…
Pour se hisser sur l’estrade, l’ancien gestionnaire de Steyer n'est désormais plus le seul milliardaire à
fonds devenu philanthrope des causes progressistes convoiter la présidentielle par la pente démocrate. À
a financé sur sa confortable fortune personnelle 77 ans, Michael Bloomberg, créateur du groupe de
(estimée à 1,6 milliard de dollars) des dizaines de médias qui porte son nom et quatorzième homme
millions de dollars de pubs à la télé. le plus riche de la planète (53 milliards de dollars)

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semble à deux doigts d'officialiser sa candidature. Encouragés par les critiques d’importants donateurs
Jeudi 21 novembre, son entourage a fait savoir qu’il démocrates qui jugent que le barycentre de la primaire
s'est inscrit à la primaire démocrate. Ne manque plus s’est trop déporté vers la gauche, ils semblent parier
qu’une déclaration de candidature officielle. sur l’explosion en vol de Joe Biden, l’ancien vice-
Bloomberg fut élu maire de New York sous l’étiquette président de Barack Obama, candidat confus et sur la
républicaine, il est redevenu démocrate sous Trump. défensive, dont la campagne ne décolle pas malgré une
Il a longtemps tâté l’idée d’une candidature, mais forte notoriété.
a renoncé en mars, craignant la multitude des Ils pensent aussi sans doute précipiter l'effacement de
candidatures, et s’inquiétant que le parti ne devienne petits candidats modérés (les sénateurs Kamala Harris,
« trop extrême ». Il a donc changé d'avis. Il semble Cory Booker et Amy Klobuchar), le jour, peut-être
décidé à entrer dans la course après tout le monde, proche, où ceux-ci viendront à manquer de fonds. Et
lors du « Super Tuesday », en ciblant d'abord ainsi récupérer leurs électeurs potentiels.
les États ultra-conservateurs comme l’Alabama où À la gauche du parti, les proches de Bernie Sanders les
les démocrates sont très modérés, mais aussi les voient s’agiter avec une certaine ironie. « La classe des
immenses États du Texas et de Californie, où ses grands donateurs du parti démocrate est extrêmement
moyens financiers illimités pourraient lui permettre de nerveuse à l’idée de ne pas avoir le président des
constituer rapidement une organisation conséquente. États-Unis dans leur poche », a commenté sur Politico
Pensant s’attirer les grâces des électeurs noirs, Ari Rabin-Havt, le directeur adjoint de la campagne de
Bloomberg a d'ailleurs commencé à déminer le terrain Sanders.
ces derniers jours, en s’excusant récemment d’avoir « Une partie de l’establishment démocrate est
généralisé les contrôles au faciès à New York, une clairement anxieuse de devenir un parti qui ne
politique dont il fit pourtant un étendard : sous s’excuse pas de s’en prendre aux oligarques », ajoute
sa gestion municipale, les Noirs et les Hispaniques Waleed Shahid, un proche de la représentante de New
étaient neuf fois plus contrôlés que les Blancs (mais York Alexandria Ocasio-Cortez.
arrêtés à l'issue de ces contrôles dans les mêmes
D’autres suggèrent que ces milliardaires sont
proportions, preuve que les contrôles n'étaient basés
simplement inquiets pour leurs propres portefeuilles :
que sur des critères raciaux...).
selon l’économiste Gabriel Zucman, la taxe sur les
Tous deux énormes donateurs des campagnes grandes fortunes proposée par Elizabeth Warren,
démocrates, Steyer et Bloomberg se sont montrés moins ambitieuse que celle de Sanders, priverait en
particulièrement généreux lors des élections de mi- effet Michael Bloomberg de plus de la moitié de sa
mandat en novembre 2018, à l'issue desquelles les cassette...
démocrates ont repris le contrôle de la Chambre
des représentants. Tous deux estiment qu’un espace
politique se dégage pour leurs candidatures tardives.
Ils ont des styles différents (Steyer agite volontiers
un imaginaire populiste et progressiste, Bloomberg
devrait faire campagne à la droite du parti), mais tous
deux partagent la conviction, confirmée pensent-ils
par l'élection de Donald Trump, qu’être richissime Michael Bloomberg en tournée électorale dans
le New Hampshire, en janvier 2019. © Reuters
n’est pas un handicap pour diriger la première
puissance mondiale. À leurs yeux, c'est même un atout. En cet automne, les figures tutélaires du parti
démocrate semblent aussi décidées à sonner
l’alarme. À la fois pour alerter sur la faiblesse du

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candidat Biden, mais aussi celle des candidats à la candidate socialiste pour le Congrès dans l’État de
gauche ou au centre-gauche du parti, jugés incapable Washington, soutenue par Brand New Congress,
de gagner face au président sortant. l’organisation qui a repéré Alexandria Ocasio-Cortez.
Semblant n’avoir aucune idée du rejet qu’elle peut « Les médias ne demandent jamais au parti
inspirer ni du cadeau inespéré qu’elle ferait à Trump en républicain s’il est trop à droite », s’est indigné
se représentant, Hillary Clinton fait ainsi savoir qu’elle Peter Daou, un ancien conseiller de Hillary Clinton, à
se prépare. « Bien sûr, je pense à quelle présidente l’origine du mot-dièse.
j’aurais été, ce que j’aurais fait différemment. J’y
pense tout le temps », a dit récemment la candidate
malheureuse de 2016 sur la chaîne britannique BBC,
ajoutant qu’elle subissait une « pression énorme de
beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens » pour se
représenter.
« Je ne dis jamais “jamais” », a-t-elle ajouté, précisant
Hillary Clinton: « Je ne dis jamais “jamais” ». Ici à Londres, en novembre. © Reuters
qu’« à cet instant », ce n’était pas « dans [s]es plans ».
Ces derniers jours, un des amis personnels d’Obama,
Le spectre de 1972 l’ancien gouverneur du Massachusetts Deval Patrick,
Telle la Pythie de Delphes, l’ancien président Barack un Afro-Américain de 63 ans, s’est d’ailleurs aussi
Obama, qui ne s’autorise des jugements politiques que lancé dans la course. Dès sa première visite dans
lorsque l’heure est grave, y est lui aussi allé de son l’Iowa, Patrick a dû s’expliquer sur son CV. Il a
couplet. en effet travaillé chez Ameriquest, un établissement
Face à de riches donateurs, il a exhorté les candidats de crédit spécialisé dans les subprimes, balayé par le
démocrates à « ancrer » leurs propositions « dans la crash immobilier qui précéda la crise financière de
réalité ». « L’Américain moyen, a-t-il dit, ne pense 2008, mais aussi pour le fonds d’investissement Bain
pas que nous devrions démanteler le système et le Capital.
refaire. » Obama juge que « les fils Twitter de gauche » Il a déjà critiqué le projet d’une sécurité sociale
et « l’aile activiste du parti » donnent un peu trop le universelle défendu par Warren et Sanders, approuvé
ton. « C'est encore un pays qui préfère l’amélioration des traités commerciaux contestés, et plaidé pour que
à la révolution », a jugé l’ancien locataire de la Maison les démocrates ne rejettent pas les dons des « groupes
Blanche, élu en 2008 sur la promesse de faire renaître d’action politiques » (super PAC) qui récoltent des
« l’espoir ». fonds auprès de gros donateurs, individuels ou privés.
Aucun nom n’a été prononcé, mais Bernie Sanders et Dans un pays où les sondages (peu fiables, et
Elizabeth Warren étaient bien entendu ciblés. Malgré contradictoires) donnent le la de la couverture
des différences notables (lire notre article), ils se politique des grands médias, l’« éligibilité » supposée
prononcent pour une « révolution politique » (Sanders) des candidats est une des préoccupations premières des
et un « grand changement transformateur » (Warren). journalistes et des professionnels de la politique. De
À la suite de ses propos, le mot-dièse « TooFarLeft » nombreux médias racontent des électeurs démocrates
(#TropÀGauche) a surgi. « Je suis #TropÀGauche perdus entre la vingtaine de candidats qui restent en
parce que je pense que chaque enfant devrait avoir course, décidés à choisir le meilleur candidat pour
droit à une éducation », a tweeté Zach Colón, battre Trump. Ils chroniquent à satiété les évolutions
de Rhode Island. « Certains disent #TropÀGauche. sondagières des uns et des autres. À ce petit jeu, c’est
Santé, logement, emplois pour tous ? Nous appelons Pete Buttigieg qui a la cote en ce moment : à deux mois
ça du sens commun », a ajouté Rebecca Parson, et demi du vote, le plus jeune candidat de la campagne,

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un modéré du Midwest, gay et ancien militaire, a en [...] ni d’un “Green New Deal” », argumente Rahm
effet été donné gagnant par plusieurs enquêtes dans Emanuel, l’ancien chef de cabinet de Barack Obama,
l’Iowa. un centriste qui s’est fait connaître pour sa politique
« Ne choisissez pas un candidat en fonction de d’austérité appliquée à Chicago, où il a fermé une
ce qu’un électeur hypothétique d’un État où vous soixantaine d’écoles publiques dans les quartiers
n’êtes jamais allé votera éventuellement dans un pauvres.
an,exhorte pourtant Leah Greenberg, la cofondatrice Le même Emanuel, souvent sollicité par les médias,
d’Indivisible, un mouvement décentralisé créé après évoque volontiers le souvenir de George McGovern,
l’élection de Trump pour vitaliser le parti démocrate un candidat démocrate progressiste qui perdit en 1972
et l’ancrer plus à gauche. Votez pour les candidats qui à plate couture face au républicain Richard Nixon,
vous inspirent [...], c'est simple ! » avant l’affaire du Watergate et en pleine guerre du
Vietnam.
« Depuis quarante ans, le nom de McGovern
est invoqué par les leaders du parti et les
commentateurs mainstream dès qu’un aspirant
démocrate à la présidentielle exhale la moindre odeur
anti-establishment de gauche,s’agace le mensuel The
New Republic. En 2004, Howard Dean était le
Barack Obama, lors d'une conférence à Munich (Allemagne), en septembre. © Reuters
nouveau McGovern. En 2008, c’était Barack Obama.
Si les meetings de Bernie Sanders, et dans une Cette année, c’est Bernie Sanders. »
moindre mesure ceux d’Elizabeth Warren font le Selon le magazine, agiter en permanence le spectre de
plein, l’impossibilité du succès d’une candidature sur cette défaite humiliante est « déplacé ».« McGovern
la gauche du parti démocrate reste une conviction n’a pas perdu parce qu’il était trop à gauche. Il a
largement partagée par les commentateurs, et le parti perdu parce qu’il affrontait un candidat populaire
démocrate lui-même. dans le contexte d’une économie en plein essor. »
« Les candidats démocrates qui ont gagné des Difficile par ailleurs de comparer les États-Unis de
batailles décisives depuis 2016 n’ont pas [...] l’époque avec ceux d’aujourd'hui. Notamment parce
constamment parlé de revenu universel garanti, des que près de cinquante ans plus tard, les inégalités y ont
études gratuites, d’éliminer les assurances privées au explosé.
profit d’un système de santé géré par le gouvernement,

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