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GESTION DES ÉMOTIONS DE MIGRANTES TRANSIDENTITAIRES SUD-
AMÉRICAINES EN FRANCE

José Reyes et Nassira Hedjerassi

Centre d'information et d'études sur les migrations internationales | « Migrations


Société »

2017/2 N° 168 | pages 35 à 50


ISSN 0995-7367
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-migrations-societe-2017-2-page-35.htm
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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 35

Gestion des émotions de migrantes


transidentitaires sud-américaines en
France
José REYES∗
Nassira HEDJERASSI∗∗

Dans cet article, nous présentons une recherche portant sur des
migrantes originaires de différents pays d’Amérique du Sud, installées
en France. Nous cherchons à comprendre le sens de leur parcours
migratoire et plus largement biographique, dans la mesure où les
personnes enquêtées ont la particularité d’avoir à la fois franchi des
frontières géographiques, mais aussi d’avoir subverti les frontières de
genre. C’est pourquoi, nous avons choisi d’analyser leur parcours selon
une approche qui croise sociologie du genre, des migrations et des
émotions. La population enquêtée se caractérise par la stigmatisation,
voire les discriminations institutionnalisées dont elle fait l’objet, depuis
le cercle familial jusqu’au monde du travail. L’approche par les émo-
tions nous paraît féconde pour comprendre les expériences des sujets,
puisque nous cherchons à saisir les traits significatifs de ces parcours
marqués par la transition de genre. Comment ces personnes font-elles
face aux défis et difficultés qui jalonnent leur parcours de vie ? Nous
faisons l’hypothèse que le projet migratoire vise à leur permettre de
gagner en (re)connaissance, et donc d’espérer un avenir meilleur en
quittant leur continent pour l’Europe. Alors que la stigmatisation cons-
truit socialement un sentiment de honte, la migration — et le capital
économique, social et symbolique auquel elle rend l’accès possible—
peut donner place à un sentiment de fierté.
En nous appuyant sur d’autres recherches portant sur des popula-
tions migrantes, notamment les rares travaux sur des personnes trans,
nous mettrons en lumière le fait que, même si les conditions dans le
pays d’accueil ne sont pas nécessairement beaucoup plus enviables,
cette expérience est susceptible de leur conférer une nouvelle place
sur le plan social. Comment composent-elles avec les effets du vieillis-
sement ou encore des lois pénalisant l’exercice de la prostitution ?

Doctorant et attaché temporaire d’enseignement et de recherche en sociologie, membre
du Centre d’études et de recherche sur les emplois et les professionnalisations (CEREP,
EA4692), Université de Reims Champagne-Ardenne.
∗∗
Professeure des universités, directrice du Centre d’études et de recherche sur les emplois
et les professionnalisations (CEREP, EA4692), Université de Reims Champagne-Ardenne.

Migrations Société
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36 Dossier : Les émotions des migrants

Quelle(s) stratégie(s) sont développée(s) pour maintenir cette place


dans la durée ? C’est ce que nous visons à comprendre en analysant les
récits de vie recueillis.

Problématique transidentitaire
Notre recherche porte sur des personnes ayant en commun de
subvertir les frontières de genre, qu’il s’agisse de transformistes,
travesties, transsexuelles, transgenres ou transidentitaires1. Les décli-
naisons sont mouvantes, au point même d’y avoir superposition. Pour
autant, ni le monde académique ni le monde militant n’ont su
s’accorder sur une notion générique susceptible de couvrir l’ensemble
de ce spectre et de rendre compte de cette fluidité. Ainsi, pour
l’activiste et intellectuelle Deirdre O’Hartigan, l’emploi du terme
« transgenre » pose problème dans la mesure où toute application de
celui-ci constituerait une tentative pour masquer un changement
physique de sexe2. En France, le terme « transsexuel » a longtemps été
utilisé dans le milieu médical, le recours à une chirurgie de réassigna-
tion sexuelle étant considéré comme la condition sine qua non d’une
transformation de genre. Pour des auteurs comme Marcos Benedetti3
ou encore Don Kulick4, les travesties brésiliennes aspirent à des modifi-
cations corporelles qui leur permettent de vivre chaque jour comme
des personnes de sexe féminin, sans pour autant vouloir une chirurgie
de réassignation sexuelle. Dans ce texte, nous utiliserons le terme
« trans » pour rendre justice aux choix très diversifiés d’auto-
appellation par les personnes enquêtées elles-mêmes.
En France, la transidentité constitue un objet de recherche très ré-
cent dans le domaine des sciences sociales, alors que la littérature
internationale est plus fournie. Une revue de cette littérature fait
ressortir comme saillante, dans les histoires de vie, l’expérience de
l’acceptation ou du rejet familial, la transphobie à l’école (marquée
notamment par les insultes, des formes de harcèlement voire de vio-
lences), l’absence de soutien qui exposerait à une plus grande vulnéra-
bilité, et pouvant conduire à des déscolarisations et/ou à des tentatives

1. ESPINEIRA, Karine, La transidentité. De l’espace médiatique à l’espace public, Paris : Éd.


L’Harmattan, 2008, 196 p. ; CALIFIA, Pat, Le mouvement transgenre. Changer de sexe, Paris :
Éd. Epel, 2003, 384 p. ; KRIKORIAN, Gaëlle, “Les dilemmes du transsexualisme”, in : LAGRAVE,
Rose-Marie ; GESTIN, Agathe ; LEPINARD, Éléonore ; PRUVOST, Geneviève (sous la direction
de), Dissemblances. Jeux et enjeux du genre, Paris : Éd. L’Harmattan, 2002, pp. 23-35.
2. CALIFIA, Pat, Le mouvement transgenre. Changer de sexe, op.cit.
3. BENEDETTI, Marcos, Toda Feita. O corpo e o gênero das travestis, Rio de Janeiro :
Garamond, 2005, 142 p.
4. KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazilian Transgendered Prosti-
tutes, Chicago : University of Chicago Press, 1998, 280 p.

Vol. 29, n° 168 avril – juin 2017


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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 37

de suicide. Le monde de l’enseignement supérieur n’apparaît guère


plus accueillant, les parcours y étant marqués par le rejet et les violen-
ces, y compris symboliques par leur invisibilisation. Enfin, notons les
embûches dans l’accès au monde du travail, au marché de l’emploi, et
dans l’exercice d’une activité professionnelle quotidienne, ce qui expli-
que que beaucoup d’individus trans recourent à la prostitution, souvent
en raison d’une rupture scolaire précoce, et donc de l’absence de
formation et de qualification. Les rares travaux qui portent sur les par-
cours migratoires de ces personnes font ressortir les expériences imbri-
quées de racisme, de transphobie et de sexisme, comme explicatives du
recours à la prostitution.

Lecture des parcours de migration au prisme des émotions


La question des émotions a longtemps été considérée par les socio-
logues comme un sujet relevant de la psychologie5. Pourtant, certains
auteurs comme Stephen Kalberg6 décèlent la présence des émotions
dans la sociologie de Max Weber. Si de nombreuses théories contem-
poraines sur les émotions insistent sur leur dimension intentionnelle
(possibilité de réagir face à certaines situations auxquelles nous som-
mes confrontés), sans nier leur dimension phénoménologique (avoir
conscience des perturbations physiologiques), les rapports entre ces
deux dimensions sont rarement explicites. Selon Julien Deona et Fabri-
ce Teroni, une analyse satisfaisante des émotions doit combiner ces
deux aspects sans tomber dans une approche purement phénoména-
le : « c’est en vertu de leur intentionnalité […] que les émotions sont
aptes à jouer un rôle dans la négociation par le sujet des opportunités
et défis que son environnement lui présente » 7.
Dans la perspective compréhensive que nous adoptons, l’approche
par les émotions, et notamment par la « gestion des émotions » déve-
loppée par Arlie R. Hochschild8, nous apparaît heuristique pour éclairer
les parcours de migrantes trans. Elle nous permet en effet d’analyser
comment nos enquêtées font face à une situation à partir des senti-
ments ressentis dans leur parcours migratoire, et les actions mises en

5. BASTIDE, Loïs, “‘Migrer, être affecté’. Émotions et expériences spatiales entre Java, Kuala
Lumpur et Singapour”, Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 29, n° 4,
2013, pp. 7-20.
6. KALBERG, Stephen, “La sociologie des émotions de Max Weber”, Revue du MAUSS, vol. 2,
n° 40, 2012, pp. 285-299.
7. DEONNA, Julien ; TERONI, Fabrice, “L’intentionnalité des émotions : du corps aux valeurs”,
Revue Européenne des Sciences Sociales, vol. XLVII, n° 144, 2009, pp. 25-41 (voir p. 28).
8. HOCHSCHILD, Arlie R., “Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale”,
Travailler, vol. 1, n° 9, 2003, pp. 19-49.

Migrations Société
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38 Dossier : Les émotions des migrants

place. Pour reprendre les termes d’Arlie R. Hochschild, il s’agit de saisir


le travail des et sur les émotions. Notre choix de nous intéresser à des
migrantes nous permet d’interroger la relation entre émotion et expé-
rience migratoire, comme a pu le faire Loïs Bastide dans ce présent
dossier, puisque sa recherche souligne le lien entre les trajectoires
spatiales et les trajectoires émotionnelles qui participent à moduler les
rythmes et les géométries des parcours migratoires.

Présentation du terrain et du corpus


Cet article s’appuie sur des travaux menés entre 2010 et 2015 dans
le cadre d’une recherche exploratoire9 poursuivie par une recherche
collective10, selon une approche ethnographique reposant sur des
observations participantes. Nous avons également réalisé une trentaine
d’entretiens (en français ou dans les langues des enquêtées) de type
biographique qui visaient le recueil d’éléments sur l’histoire familiale,
scolaire, professionnelle, migratoire, affective, amicale et sociale des
enquêtées. Dans ce texte, nous analyserons les récits de vie11 de cinq
migrantes.
Sonia12, 45 ans, a grandi dans une petite ville du nord de l’Argentine au
sein d’une famille modeste. Suite à la pression exercée par sa mère en
raison de son apparence « androgyne », elle a quitté le foyer familial à
14 ans, ce qui a engendré une rupture scolaire. Elle s’est prostituée
dans une ville proche de celle où elle résidait pour subvenir à ses
besoins. Elle a alors entamé sa transition de genre, et a débuté un
parcours migratoire qui l’a d’abord menée au Paraguay, puis au Chili,
avant de revenir en Argentine pour s’établir à Buenos Aires. Elle y a
exercé la prostitution pendant plusieurs années, avant de créer une
petite entreprise de couture. Suite à la crise économique survenue en
Argentine au début des années 2000, elle a pris la direction de la
France en 2002. Après avoir exercé la prostitution, elle est devenue
médiatrice sociale au sein d’une association.

9. REYES, José, Trajectoires migratoires de transgenres sud-américaines ayant exercé la


prostitution en France, Mémoire de Master en sciences sociales, Paris : EHESS, 2012, 114 p.
10. GIL, Françoise ; HEDJERASSI, Nassira ; RULLAC, Stéphane, Discriminations et stigmatisation
d’une population. Le cas des femmes trans’ migrantes, Rapport pour la Région Île-de-
France (Programme de soutien en faveur de la lutte contre les discriminations), 2014,
109 p. ; GIL, Françoise ; HEDJERASSI, Nassira ; REYES, José, Enquête sur la population
trans’ : intersection de discriminations directes et indirectes, Rapport pour la Région Île-
de-France (Programme de soutien en faveur de la lutte contre les discriminations), 2015.
11. Les entretiens en espagnol intégralement retranscrits ont été traduits en français.
12. Pour préserver l’anonymat des personnes enquêtées, leurs prénoms ont été changés.

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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 39

Daniela, quarante ans environ, est issue d’une famille de paysans du


centre du Pérou ayant migré à Lima, la capitale, à la recherche d’un
avenir meilleur. Après l’obtention de l’équivalent du baccalauréat, elle a
quitté le foyer familial à 16 ans, lasse de se voir reprocher « ses maniè-
res efféminées ». Elle s’est installée chez une amie trans et a alors
commencé sa transition de genre. Elle a exercé comme femme de
ménage dans un salon de coiffure avant de devenir elle-même coiffeu-
se. Elle a ensuite émigré vers l’Italie en 2005, pour s’installer à Milan
puis à Turin, où elle a eu recours à la prostitution. Elle vit actuellement
à Paris et exerce comme auxiliaire de vie.
Jasmine, 34 ans, a grandi à Lima au sein d’une famille de la classe
moyenne. Elle a quitté sa famille à l’âge de 16 ans après des disputes
répétées concernant son apparence jugée « féminine ». Afin de subve-
nir à ses besoins, elle a dû arrêter l’école pour travailler dans un salon
de coiffure, puis dans un restaurant en tant que serveuse et ensuite
comme cuisinière. Elle a commencé à exercer la prostitution après
avoir entamé sa transition de genre à 17 ans. Elle a migré à Milan en
2003, puis s’est installée à Boulogne. Depuis, elle fait des allers-retours
entre la France et l’Italie. Elle exerce encore la prostitution.
Juliana, 40 ans environ, est née à Bogota, en Colombie, au sein
d’une famille de la classe moyenne. Elle a entamé sa transition de genre
à l’âge de 13 ans, a arrêté ses études en raison du harcèlement scolaire
dont elle faisait l’objet, et a quitté le foyer familial à 14 ans. Elle a alors
exercé la prostitution pour survivre, et à 15 ans s’est installée chez son
compagnon. Elle a ensuite arrêté sa transition de genre, a renoué le
contact avec sa famille et a travaillé comme charpentier avec son ami. À
l’âge de 16 ans, elle s’est formée à la coiffure. À 17 ans, elle a repris sa
transition de genre, s’est séparée de son ami et a connu une nouvelle
rupture avec sa famille. Elle a alors poursuivi son activité de coiffeuse,
jusqu’à son départ pour l’Italie, à 20 ans. Elle s’est installée à Rome en
1993 et y a exercé la prostitution jusqu’en 2003, date de son arrivée à
Paris. Elle est actuellement médiatrice dans une association.
Maria, 44 ans, a grandi au sein d’une famille modeste, dans une ville
située au nord du Pérou. Elle a quitté le foyer familial à 17 ans et a
arrêté l’école en raison du harcèlement sexuel qu’elle subissait de la
part de ses camarades. Elle vivait alors grâce à des “petits boulots”
(garde d’enfants, ménage). Une fois sa transition de genre entamée, elle
a exercé la prostitution. À 30 ans, elle a migré à Buenos Aires, où elle
s’est adonnée à la prostitution pendant cinq ans, avant de rejoindre
Milan. Elle vit actuellement à Paris et exerce encore la prostitution,
dans l’attente de régulariser sa situation administrative.

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40 Dossier : Les émotions des migrants

Pour analyser ce corpus de récits de vie, l’approche développée par


Arlie R. Hochschild13 nous permet de comprendre comment la situation
de forte vulnérabilité, psychologique, sociale et économique, dans
laquelle se (re)trouvent la plupart de nos enquêtées, dans leur pays
d’origine, nourrit leur désir de migrer en Europe dans l’espoir, souvent
illusoire, d’un avenir meilleur.

La honte, liée à la stigmatisation


Comme le souligne Ignacio Gabriel Ulises14, en Amérique latine les
personnes trans font tout à la fois l’objet de discriminations et de
violences familiales, sociales et institutionnelles ; ce qui les place dans
une situation d’extrême vulnérabilité sociale en matière d’accès à des
biens et à des services essentiels, comme le logement et la protection
sociale. Cette situation explique pourquoi l’espérance de vie de cette
population est de 38 ans environ, alors qu’elle est de 75 ans en moyen-
ne pour les habitants latino-américains. Selon Mauro Cabral15, la re-
connaissance des personnes transidentitaires comme sujets de droit,
leur est souvent refusée pour des raisons combinant l’identité de
genre, la pauvreté, l’ethnicité, le travail du sexe. Pour Cécile Vermot16,
le sentiment de honte constitue un puissant levier de contrôle social
qui tend à isoler un individu du groupe par le biais d’un jugement social.
En ce sens, toute personne portant un stigmate, une marque corporel-
le détestable17, est susceptible d’être isolée du groupe, de se voir
privée de ses droits fondamentaux. La subversion des rôles sociaux de
sexe se traduit par une forme de stigmatisation, qui expose à une
marginalisation, et par conséquent à une plus grande vulnérabilité.
De fait, les parcours des personnes enquêtées sont marqués par
une série de ruptures, comme notre recherche collective l’avait déjà
souligné18. Parmi ces ruptures, nous pouvons citer le rejet familial19,

13. HOCHSCHILD, Arlie R., “Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale”, art.
cité.
14. ULISES BORGOGNO, Ignacio Gabriel, La transfobia en América latina y El Caribe. Un estudio
en el marco de Redlactrans, Buenos Aires : Redlactrans, 2009, 76 p.
15. CABRAL, Mauro, Me preguntaron cómo vivía / sobreviviendo, dije, sobreviviendo: Trans
Latinoamericanas en situación de pobreza extrema, New York : IGLHRC, 2009, 17 p.
16. VERMOT, Cécile, “Capturer une émotion qui ne s’énonce pas” [En ligne], Ter-
rains/Théories, n° 2, 2015, http://teth.revues.org/224.
17. GOFFMAN, Erving, Stigmate : les usages sociaux des handicaps, Paris : Éd. de Minuit, 1975, 180 p.
18. HEDJERASSI, Nassira ; REYES, José ; GIL, Françoise, L’expérience de l’école, du travail et de
la formation de migrantes transgenres : entre stigmatisation et discrimination, Revue Fran-
çaise d’Éducation Comparée, n°13, 2015, pp. 167-180.
19. FERNANDEZ, Josefina, Cuerpos desobedientes. Travestismo e identidad de género, Buenos
Aires : Edhasa, 2004, 213 p. ; KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazi-
lian Transgendered Prostitutes, op. cit.

Vol. 29, n° 168 avril – juin 2017


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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 41

dont témoigne par exemple Juliana, lorsqu’elle met en exergue le


sentiment de honte ressenti par sa mère, qui rejaillit sur elle et dont
elle finit par souhaiter se défaire : « Un jour, je dis à ma mère : “Ça
suffit ! Oui, maman, je vis comme une femme au salon de coiffure, et je
vais continuer à vivre comme ça” […]. “Non, comment peux-tu agir
comme ça ? Quelle honte par rapport aux gens ! Que va dire la famil-
le ? […] Que vont dire les voisins ? Tes frères ? Regarde, tout le monde ne
fait que parler de toi, de te critiquer, de se moquer !” ».
La rupture scolaire marque également les parcours biographiques
de nos enquêtées. Nous retrouvons ce que d’autres travaux20 ont mis
en lumière, à savoir que l’école est la première institution publique
avec laquelle rompent les enfants dans leur processus transidentitaire.
Le quotidien scolaire est marqué par les moqueries, comme le raconte
Daniela : « L’école secondaire a été un moment difficile pour moi [...].
J’étais un objet pour les autres élèves, ils me tripotaient, je ne pouvais
pas rentrer aux toilettes parce qu’ils voulaient me toucher, ou se mo-
quer de moi, ils me faisaient des plaisanteries […]. Même si je ne portais
pas des vêtements de femme, c’était difficile à l’école, car mes maniè-
res féminines étaient présentes : ma façon d’écrire, de m’asseoir, de
me lever ».
Sur le plan de l’accès à l’emploi, comme dans d’autres recherches21,
nous observons les difficultés rencontrées par nos enquêtées en raison
de leur jeune âge, leur bas niveau de scolarité, la faiblesse de leurs
réseaux sociaux et leur identité de genre. Joue également le poids des
stéréotypes de sexe, par l’assignation à des secteurs peu rémunéra-
teurs et connotés comme féminins (coiffure, services dans la restaura-
tion, services à la personne, etc.). Comme dans la recherche de Josefi-
na Fernández22, la prostitution demeure alors le seul moyen de subsis-
tance pour la plupart de nos enquêtées. Outre la dimension économi-
que, nous pouvons également y lire la trace d’un imaginaire social, qui
repose en partie sur des constructions fantasmées de la sexualité des
personnes trans. De plus, en raison des connotations sociales négatives
associées à la prostitution, son exercice peut aussi engendrer une
forme de honte, comme en témoigne Juliana : « J’avais des idées sur
les travesties se prostituant liées à la marginalité, à la toxicomanie, aux

20. PIRANI, Denise, Quand les lumières de la ville s’éteignent : minorités et clandestinité à
Paris. Le cas des travestis, Thèse de doctorat en ethnologie, Paris : EHESS, 1997, 323 p. ;
FERNANDEZ, Josefina, Cuerpos desobedientes. Travestismo e identidad de género, op. cit.
21. PRADA, Nancy ; HERRERA, Susan ; LOZANO, Lina ; ORTIZ, Ana María, ¡A mí me sacaron
volada de allá!: relatos de vida de mujeres trans desplazadas forzosamente hacia Bogotá,
Bogotá : Universidad Nacional de Colombia, 2012, 287 p. ; KULICK, Don, Travesti: Sex, Gen-
der and Culture among Brazilian Transgendered Prostitutes, op. cit.
22. FERNANDEZ, Josefina, Cuerpos desobedientes. Travestismo e identidad de género, op. cit.

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42 Dossier : Les émotions des migrants

maladies, enfin au pire. Car il y avait aussi le stigmate en tant que


prostituée. Être prostituée était pire, être hors de la société. C’est
pourquoi on ne devait jamais dire qu’on était une pute ».
Nous constatons donc que le cumul de cette série de ruptures peut
générer une fracture majeure face au rejet de la société, ce que ra-
conte Juliana : « Je suis tombée de nouveau dans une situation de
rupture sociale. Toutes les filles qui travaillaient dans les salons de
coiffure, étaient dans une situation de rupture. Les uniques endroits où
elles étaient acceptées étaient dans la prostitution, dans certains
salons de coiffure et dans certaines boîtes. Sinon, c’était dans les
bidonvilles où elles étaient obligées de rester. J’ai été aussi condamnée
à cette situation, même si j’avais un salon de coiffure […]. Alors, j’ai
vécu des périodes de toxicomanie pendant deux ans. J’ai eu beaucoup
de problèmes pour m’en sortir, notamment parce que ça [la drogue]
me soulageait. Je me rendais dans les quartiers les plus dangereux de
Bogotá […]. Et je ressentais toujours la nécessité d’y retourner. J’y allais
avec ma meilleure amie, elle aussi toxicomane, et je ressentais que
dans ce monde-là, il n’y avait pas d’obstacles pour moi. Je sentais que
j’étais acceptée. En fumant, je pouvais fuir une réalité qui
m’opprimait ».

L’espoir d’un avenir meilleur et la fierté d’être reconnues


Au regard des difficultés rencontrées dans leur pays d’origine en
raison de leur transidentité, la migration en Europe a constitué, pour la
plupart de nos enquêtées, l’une des rares possibilités de réduire leur
situation de forte vulnérabilité, ou d’offrir un espoir face à des pers-
pectives limitées dans leur pays d’origine, comme le montre le témoi-
gnage de Juliana : « Il arrive un moment où je commence à analyser la
situation, l’avenir, les perspectives. Je connais les histoires de filles qui
voyagent, qui réussissent et qui reviennent […]. Deux amies trans du
quartier avaient migré et réussi […]. Donc, je me suis posée la question :
“est-ce que je vais faire la même chose ?’’ ».
La migration des premières trans brésiliennes venues pour exercer
la prostitution à Paris aurait commencé à la fin des années 197023. Le
succès de certaines d’entre elles aurait incité de nombreuses autres à
tenter cette aventure migratoire, comme semble le dire Jasmine : « La
plupart d’entre nous avaient le rêve de venir en Europe [...]. C’était la
nouveauté du vieux monde, les filles qui partaient et revenaient tout le

23. KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazilian Transgendered Prostitu-
tes, op. cit.

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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 43

temps. Alors, je me suis mise sur une liste “d’embarquement”. […] On


recherchait l’amitié de ces “Europeas”24 en essayant de gagner leur
confiance et leur affection [...]. Tout cela pour faire partie du voyage. Je
me souviens que l’une d’elles m’a dit : “Tu me plais bien, j’aime ta per-
sonnalité, je pense que tu pourras gagner beaucoup d’argent en Euro-
pe, parce que tu es jeune, sympathique et très intelligente. Sûrement, je
t’emmène en Europe” ».
L’analyse de ces récits de vie met en exergue la façon dont la migra-
tion a pu offrir à nos enquêtées la possibilité d’un rapprochement avec
leur famille, après parfois des années de rupture. Cette réconciliation
constitue, pour certaines d’entre elles, l’un des aspects considérés
comme étant le plus important de leur expérience migratoire. De fait,
la plupart ont repris contact et recréé des liens avec plusieurs mem-
bres de leur famille en les aidant économiquement. Ce soutien finan-
cier s’avère particulièrement important en raison de la classe sociale
modeste, voire très défavorisée, dont est issue la majorité de ces
migrantes, comme le montre le récit de Sonia : « Quand je suis retour-
née en Argentine, après être partie depuis sept ans du foyer familial,
j’ai appris que ma mère avait perdu sa maison à cause des dettes à la
banque […]. Alors, je l’ai appelée pour lui dire que j’avais acheté une
maison pour elle et que je l’attendais à l’agence immobilière […]. Je lui
avais demandé, auparavant, si elle voulait me voir en tant que trans
[…]. C’est à partir de ce moment-là qu’on s’est rapprochées. Je pense,
parfois, que j’ai acheté ma mère, bien qu’on soit, aujourd’hui, de bon-
nes amies et qu’on se raconte tout ce qui nous arrive ».
Ces constatations vont dans le sens des résultats d’autres recher-
ches : Nancy Prada, Susan Herrera, Lina Lozano et Ana María Ortiz25
montrent ainsi combien le travail rémunéré de leurs enquêtées occupe
une place importante dans leur vie, puisqu’il fournit non seulement les
conditions matérielles d’existence, mais aussi un moyen d’aider finan-
cièrement leur famille. De la même manière, Don Kulick26 et Josefina
Fernández27 notent que la prostitution permet aux personnes trans de
tisser de nouvelles relations avec leur famille, dans la mesure où les
biens matériels constituent une monnaie d’échange pour une recon-
naissance affective. Notre recherche corrobore ces résultats dans la

24. Terme utilisé pour désigner les trans sud-américaines qui vivent en Europe.
25. PRADA, Nancy ; HERRERA, Susan ; LOZANO, Lina ; ORTIZ, Ana María, ¡A mí me sacaron
volada de allá!: relatos de vida de mujeres trans desplazadas forzosamente hacia Bogotá,
op. cit.
26. KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazilian Transgendered Prostitu-
tes, op. cit.
27. FERNANDEZ, Josefina, Cuerpos desobedientes. Travestismo e identidad de género, op. cit.

Migrations Société
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44 Dossier : Les émotions des migrants

mesure où nous constatons à travers ces différents récits de vie que le


soutien financier apporté par nos enquêtées à leurs proches leur
permet de (re)trouver une place dans le cercle familial, tout en leur
procurant un sentiment de fierté.
Pour autant, toutes les personnes trans enquêtées n’ont pas réussi
à (re)tisser des liens avec leurs parents par le biais de cette aide finan-
cière. À défaut, certaines ont tout de même pu nouer des relations
avec leurs neveux ou nièces en les appelant fréquemment, en les aidant
à payer leurs études et en leur offrant des cadeaux pour leur anniver-
saire. Grâce aux liens établis avec ses neveux et nièces, Maria ressent
un sentiment de fierté qui transparaît dans cet échange :
« Combien as-tu de frères et de sœurs ? — On est quatre, trois
hommes et une femme […]. Qu’est-ce qu’ils font ? — Ma sœur est au
Chili et mon frère travaille au Pérou. Qu’est-ce qu’il fait ? — Je ne sais
pas et cela ne m’intéresse pas. En fait, on ne se parle plus. Et avec ta
sœur ? — Non plus. Mais tu parles à tes neveux ? — À eux, oui. C’est-à-
dire que tu as des meilleurs rapports avec tes neveux qu’avec tes
frères ? - Absolument. Tu les considères comme tes fils ? — Certaine-
ment. C’est parce qu’ils me respectent, qu’ils m’appellent “oncle” [elle
utilise un ton catégorique]. Ils te ne jugent pas ? — Bah non, pourquoi
me jugeraient-ils ? [elle se montre gênée par la question] ».
L’installation en France permet également aux personnes migrantes
trans de mieux gérer les émotions dans leurs rapports de couple. La
plupart des partenaires de nos enquêtées sont des clients rencontrés
dans l’exercice de la prostitution. Comme peu d’entre eux envisagent
une relation de couple avec une personne exerçant la prostitution, de
surcroît trans, certaines monnayent ce lien en échange du soutien
financier qu’elles leur accordent. Ce type de relations est proche de
celles établies par les enquêtées dans leur pays d’origine, ce que Maria
souligne : « Si une tapette veut un mec beau gosse, il va lui coûter de
l’argent ! Aucun beau gosse ne va rester avec elle juste pour sa beauté.
Non, mon chéri. Elles habitent un monde de rêves. C’est pourquoi je
n’aspire plus à avoir un Dieu, un beau gosse ». Cela rejoint les observa-
tions de Denise Pirani, qui affirme que « la plupart des partenaires
[des personnes trans] sont au chômage ou survivent en allant de petits
boulots en petits boulots. Ils vivent, d’ordinaire, dans de petites cham-
bres d’hôtel ou squattent chez des amis. Ainsi dès qu’ils amorcent une
relation avec un travesti en possession d’un appartement plus ou moins
confortable, ils s’empressent de s’y installer. Ces travestis qui disposent
de revenus conséquents sont très souvent disposés à tout payer et à

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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 45

tout offrir à leur partenaire pour le garder auprès d’eux »28. Au regard
des autres personnes trans, le fait de pouvoir afficher une relation de
couple constitue une source de fierté.
D’autres enquêtées, au contraire, ont établi des relations de couple
en tentant de reproduire l’idéal d’un « amour romantique »29. Pour
autant, une telle conception du couple pose question par rapport à
l’exercice de la prostitution. Selon certains auteurs30, c’est d’ailleurs
l’une des difficultés à laquelle les personnes trans en couple doivent
faire face. Il arrive que certains partenaires, à un moment donné, leur
demandent d’arrêter la prostitution. Or, pour plusieurs d’entre elles, il
est impensable de perdre leur indépendance économique, comme en
témoigne Vanessa, rencontrée lors de nos observations : « Même si
Pierre dit à sa famille que je travaille comme femme de ménage, je ne
vais pas arrêter la prostitution [...]. Il ne va jamais me donner ce que
mes clients me payent ».
De plus, l’analyse des récits nous permet d’identifier le rôle que
joue cette activité dans le processus de construction de soi. Il est ainsi
possible de saisir la jubilation ressentie par Jasmine dans cette exposi-
tion de soi, et surtout dans la subversion des rapports de pouvoir :
« J’aime vraiment mon travail, parce que j’aime bien me sentir sexy, me
sentir admirée et payée pour mes câlins, sans moralisme. J’aime bien
me sentir une travestie belle et jeune se donnant le luxe de défier le
monde entier. J’aime bien qu’on ait à nous payer pour avoir notre
compagnie. J’aime bien dire à la société que les hommes nous payent
pour avoir notre compagnie ». Ce récit fait écho aux résultats d’autres
recherches, puisque pour Don Kulick31, la prostitution est vécue par
certaines comme une activité de réaffirmation de soi. De la même
manière, Josefa Fernández32 montre que la prostitution peut leur
permettre de gagner en estime de soi en se présentant comme « spec-
tacle à admirer ». Enfin, Marcos Benedetti33 voit la rue comme l’espace
où les personnes trans cherchent à se montrer et à séduire.

28. PIRANI, Denise, Quand les lumières de la ville s’éteignent : minorités et clandestinité à
Paris. Le cas des travestis, op.cit. (voir p. 186).
29. GIDDENS, Anthony, Modernity and Self-Identity, Stanford : University Press, 1991, 264 p.
30. PRADA, Nancy ; HERRERA, Susan ; LOZANO, Lina ; ORTIZ, Ana María, ¡A mí me sacaron
volada de allá!: relatos de vida de mujeres trans desplazadas forzosamente hacia Bogotá,
op. cit.
31. KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazilian Transgendered Prosti-
tutes, op. cit.
32. FERNANDEZ, Josefina, Cuerpos desobedientes. Travestismo e identidad de género, op. cit.
33. BENEDETTI, Marcos, Toda Feita. O corpo e o gênero das travestis, op. cit.

Migrations Société
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46 Dossier : Les émotions des migrants

Malgré l’indépendance économique acquise par l’exercice de la


prostitution, certaines enquêtées doivent toutefois choisir entre le
maintien de leur autonomie financière ou la dépendance économique à
l’égard de leur partenaire, au risque d’un retour à la précarité en cas de
rupture amoureuse.

La peur de nouvelles ruptures


En raison de leur avancée en âge et/ou de certaines lois interdisant
l’exercice de la prostitution (notamment en France la loi de mars 2003
de sécurité intérieure34 et la loi d’avril 2016 pénalisant les clients35)36,
certaines enquêtées connaissent des difficultés pour assurer l’aide
financière qu’elles fournissent à leurs proches. Face à ce constat, elles
expriment un sentiment d’anxiété engendré par la peur d’une rupture
familiale probable. Une telle situation peut les fragiliser au niveau
émotionnel et les conduire dans un état de dépression37. C’est pour-
quoi, pour atténuer cette peur, certaines enquêtées préfèrent conti-
nuer à exercer la prostitution, dans des conditions de plus en plus
précaires. Nous retrouvons ainsi ce que Nasima Moujoud38 met en
exergue chez les prostituées sans papiers, qui incarnent selon elle un
exemple extrême de sacrifice, dans la mesure où la majorité d’entre
elles se privent de dépenses personnelles afin de répondre aux atten-
tes et besoins de leur famille. Néanmoins, le sentiment d’anxiété peut
rapidement se transformer en un sentiment de déception lorsqu’elles
ne reçoivent pas de manifestation de solidarité de la part de leur famil-
le, comme le montre le témoignage de Daniela : « Je comprends bien
que, quand on arrive, on veut aider la famille [...]. Je t’ai déjà raconté
que je viens d’une famille très pauvre du Pérou. Je voulais aider mes
frères et mes sœurs. Mais, parfois, la famille ne vaut pas la peine. Je

34. Loi n° 2003-239 du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure.


35. Loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel
et à accompagner les personnes prostituées.
36. Sur le débat concernant l’exercice de la prostitution en France, voir : FASSIN, Éric, “Trans’
et genre : des catégories construites historiquement”, Lettre d’information du CRIPS-
CIRDD Île-de-France, n° 84, novembre 2007, pp. 3-4 ; REDOUTEY, Emmanuel, “Trottoirs et
territoires, les lieux de prostitution à Paris”, in : HANDMAN, Marie-Élisabeth, MOSSUZ-
LAVAU, Janine (sous la direction de), La prostitution à Paris, Paris : Éd. La Martinière, 2005,
pp. 39-91 ; VERNIER, Johanne, “La loi sur la sécurité intérieure : punir les victimes du
proxénétisme pour mieux les protéger ?”, in : HANDMAN, Marie-Élisabeth, MOSSUZ-LAVAU,
Janine (sous la direction de), La prostitution à Paris, op. cit., pp. 121-152.
37. KULICK, Don, Travesti: Sex, Gender and Culture among Brazilian Transgendered Prosti-
tutes, op. cit. ; PRIEUR, Annick, Mema’s House, Mexico City: On Transvestites, Queens and
Machos, Chicago : University of Chicago Press, 1998, 293 p.
38. MOUJOUD, Nasima, “Prostitution et migration de Maghrébines”, in : HANDMAN, Marie-
Élisabeth, MOSSUZ-LAVAU, Janine (sous la direction de), La prostitution à Paris, op. cit., pp.
199-233.

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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 47

ressens maintenant de la solitude, de la tristesse, de l’ingratitude, le


manque d’amour de la famille qui n’attend que de l’argent ».
Cette déception peut être accompagnée d’une forme de frustra-
tion, également présente dans le récit de Daniela : « Je me sens mani-
pulée par ma propre famille et cela me fait mal […]. J’aimerais de la
reconnaissance, de la gratitude, un petit appel, un petit message en me
demandant comment je vais. Mais rien [...]. J’ai toujours dit qu’il faut
faire le bien sans rien demander en échange, mais je ne demande rien
en échange, je demande seulement un peu d’affection, de reconnais-
sance [...]. Je crois que l’être humain a besoin d’un peu de ça, qu’on te
fasse sentir que de toutes les saletés que tu as faites, tu as fait quelque
chose de bon, et qu’on te le reconnaisse ».
Devant cette situation, d’autres au contraire cherchent des alterna-
tives à l’exercice de la prostitution et s’engagent dans un processus
d’insertion professionnelle. D’ailleurs, la possibilité d’obtenir une
forme de reconnaissance en exerçant une activité moins stigmatisée
socialement que la prostitution, rend possibles l’accumulation de
capitaux symboliques et la mise en place de nouvelles façons de gérer
ses émotions, ce que nous fait comprendre Daniela : « Le travail que je
fais, il me branche, parce que je me sens utile et joyeuse d’être estimée
par d’autres choses que je peux donner, pas seulement en vendant mon
corps […]. Je me sens joyeuse quand les personnes me remercient,
quand je vois dans leurs yeux qu’elles sont contentes, parce que ces
personnes se sentent aussi seules, comme moi, donc ça me fait du bien
de leur donner ce petit peu d’affection que j’ai ».
Toutefois, en raison de la faiblesse de leur capital scolaire, voire
même inexistant, leur absence d’expérience professionnelle et leur
manque de confiance en elles, conjugués à la transphobie institution-
nelle, la plupart de nos enquêtées éprouvent énormément de diffi-
cultés à entamer un processus d’insertion professionnelle.
Dans la mesure où la peur ressentie à la perspective d’une rupture
amoureuse génère moins d’anxiété que celle d’une rupture familiale,
ces personnes migrantes trans privilégient un soutien économique à
leur famille. Mais, lorsque la rupture familiale s’avère incontournable,
les enquêtées tentent de continuer à soutenir économiquement leur
partenaire afin de maintenir un lien affectif avec un proche.
D’autres ne s’engagent pas, ou se désengagent. Nous retrouvons ici
ce que la recherche de Loretta Baltasar39 a mis au jour : dans les rela-

39. BALDASSAR, Loretta, “Ce ‘sentiment de culpabilité’”, Recherches Sociologiques et Anthro-


pologiques, vol. 41, n° 1, 2010, pp. 15-37.

Migrations Société
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48 Dossier : Les émotions des migrants

tions transnationales où les devoirs sont trop lourds à remplir, les


individus peuvent se désengager pour éviter que des sentiments de
culpabilité ne les accablent et les fragilisent.
La solitude semble être une caractéristique qui accompagne la vie
des trans, en raison de l’absence de rapports étroits avec leur famille
et des relations fragiles qu’elles entretiennent avec leur partenaire
amoureux, comme en atteste le récit de Daniela : « Je ne veux pas
acheter de l’amour [...]. S’il arrive quelqu’un dans ma vie, qui m’aime
pour ce que je suis, pas pour ce que je possède. Au Pérou, je pourrais
trouver une quantité de ces garçons, mais ça ne vaudrait pas la peine,
parce que je vais me sentir utilisée, alors je préfère être seule ».
Cet état de fait est corroboré par nos premiers travaux40 sur les
personnes trans. En ce sens, le principal soutien affectif dont elles
bénéficient provient des autres personnes trans, avec qui elles parta-
gent parfois le même lieu de prostitution et/ou le même logement.

Conclusion
Notre analyse des parcours de migrantes trans originaires de pays
d’Amérique latine à travers le prisme des émotions nous a permis de
mettre en exergue la pertinence de cette grille de lecture. En effet,
nous avons pu montrer la situation de vulnérabilité dans laquelle se
trouvaient nos enquêtées dans leur pays d’origine, initialement imputa-
ble à leur rejet par le cercle familial. Dans ce contexte, le projet migra-
toire participe d’une volonté de gagner en reconnaissance (de soi par
les autres, mais aussi de soi par soi). Même si le recours à la prostitu-
tion apparaît comme un pis-aller, le fait de subvertir les rapports de
pouvoir et d’engranger un capital qui permet d’aider financièrement la
famille est investi comme une ressource, opérant une forme de re-
tournement du stigmate, qui agit comme un acte d’émancipation et est
source de fierté. Pour les enquêtées, pouvoir (re)tisser des liens avec
leur famille s’avère un élément central, tandis que la rupture avec
celle-ci est considérée comme déterminante dans leur parcours de vie.
Ces nouveaux liens, même s’ils reposent sur une dimension plus éco-
nomique qu’affective, participent du processus de (re)construction de
soi, la honte originelle (telle que vécue, socialisée dans le cercle familial

40. URREA, Fernando ; REYES, José ; CASTANO, Jairo ; VIERA, Oswaldo, “Entre la transgresión
subversiva y el conservadurismo de género : transgeneristas negras”, in : URREA GIRALDO,
Fernando ; POSSO QUICENO, Jaenny (sous la direction de), Feminidades, sexualidades y
colores de piel : mujeres negras, indígenas, blancas-mestizas y transgeneristas negras en
el suroccidente colombiano, Cali : Programa editorial Universidad del Vale, 2015, pp. 471-
513.

Vol. 29, n° 168 avril – juin 2017


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Gestion des émotions de migrantes transidentitaires 49

notamment) se voyant ainsi transformée en fierté ressentie par


l’individu lui-même et nécessairement par sa famille.
Notre perspective biographique met également en lumière la fragilité
de cette (re)construction, dans la mesure où elle peut être limitée dans
ou par le temps (problèmes de santé, vieillissement, etc.), et être égale-
ment entravée par certains dispositifs législatifs.
Enfin, soulignons que la place nous a manqué pour explorer une pis-
te très féconde. Dans tous les parcours évoqués ici, la rencontre avec
des personnes trans, en général plus âgées, dans le sillage de la rupture
familiale et scolaire a été jugée déterminante, car elle a permis de
sortir de l’isolement et d’avoir des figures d’identification. De manière
plus générale, que ce soit dans le pays d’origine ou dans les pays
d’accueil, partager des lieux, des moments de sociabilité avec d’autres
personnes trans apparaît comme central. Il n’est pas anodin que nom-
bre des personnes enquêtées militent aujourd’hui au sein
d’associations en faveur des droits des personnes trans, notamment
migrantes, et qu’elles aient même trouvé, dans le monde associatif, des
perspectives et alternatives sur le plan professionnel.

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