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Les Cahiers antispécistes...

…sont une revue fondée en 1991 pour remettre en cause le spécisme et pour explorer
les implications scientifiques, culturelles et politiques d’un tel projet. La revue est
indépendante de toute organisation y compris du lobby des maraîchers.

La parution est incertaine et la périodicité irrégulière.

Adresse : Cahiers antispécistes c/o Reus, Kerallan, 29810 Plouarzel, France.


Courrier électronique : redac@cahiers-antispecistes.org
Web : http://www.cahiers-antispecistes.org/
(La plupart des textes sont disponibles sur ce site.)

Rédaction : Antoine Comiti, Brigitte Gothière, Dominic Hofbauer, Marceline Pauly,


Estiva Reus.

La rédaction choisit les textes en fonction de l’intérêt qu’elle y trouve et des débats
qui peuvent en découler, mais les opinions qui y sont exprimées n’engagent que leurs
auteures. Le nombre de pages de chaque numéro est variable.

Reproduction
Les articles appartiennent à leur signataire ou à la rédaction s’ils ne sont pas signés.
Nous encourageons la diffusion des textes, mais ne pouvons autoriser formellement
la reproduction que de ceux qui sont non signés ou signés des membres de la
rédaction ; citer la source et nous informer de l’utilisation, s’il vous plaît.
Sommaire du numéro 36

3 Où nous sommes dépend de là d’où nous venons


Les origines du clivage bien-être animal / droits des animaux
Norm Phelps

15 Les cerveaux du règne animal


Frans de Waal

21 Tuer les animaux qui ne cadrent pas :


les dimensions morales de la restauration d’habitats
Jo-Ann Shelton

37 Pour une agriculture sans élevage,


pour un projet mondial non spéciste
Yves Bonnardel

43 Agriculture végane
Des agriculteurs parlent de leur expérience
Clèm Guyard et Bérénice Riaux
Où nous sommes dépend de là d’où nous venons

Où nous sommes
dépend de là d’où nous venons
Les origines du clivage bien-être animal / droits des animaux
Norm Phelps
Conférence donnée le 4 octobre 2008, à l’occasion du Compassionate Living Festival
organisé par l’Animals and Society Institute et la Culture and Animals Foundation. Il a
été publié dans le numéro 8 (hiver 2011-2012) de la revue en ligne Critical Society sous le
titre « Where You Are Depends on Where You’ve Been: The Origins of the Animal Rights/
Animal Welfare Divide ». Nous remercions l’auteur d’avoir autorisé la traduction et la
publication de ce texte dans les Cahiers antispécistes.
La Rédaction
Traduit de l’américain par Marceline Pauly

[…] jusqu’à aujourd’hui, c’est dans cette accep-


tion élargie que « droits des animaux » est
À propos des mots communément employé dans le débat pu-
blic.
Avant de commencer, quelques pré- J’emploierai « bien-être animal » pour
cisions au sujet du vocabulaire. Je n’em- signifier la croyance selon laquelle les êtres
ploierai pas « droits des animaux » dans humains jouissent d’une priorité morale
son sens technique impliquant l’accepta- sur les animaux et peuvent, par consé-
tion de la philosophie des droits naturels quent, les exploiter et les abattre à leur pro-
et de l’éthique déontologique, je l’utiliserai fit, mais qu’ils ne doivent pas leur infliger
plutôt pour signifier la croyance qu’il existe des souffrances qui ne sont pas inhérentes à
une parité morale entre les êtres humains et leur utilisation. Ainsi, les tenants du bien-
les animaux non-humains. Pour la plupart être animal jugent parfois injustifiées cer-
des gens, y compris pour moi, cela veut dire taines utilisations des animaux au motif
qu’exploiter et tuer des animaux pour notre vaguement utilitariste que la souffrance in-
profit est immoral et devrait être contraire fligée est hors de proportion avec les béné-
Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

aux lois et condamné par la société. C’est fices qui en découlent. Depuis le début du
dans ce sens que l’expression « droits des mouvement pour le bien-être animal mo-
animaux » a généralement été comprise, derne, dans la seconde moitié du XVIIIe
tout au moins depuis la campagne no- siècle, cela a été la signification générale-
vatrice menée en 1976 par Henry Spira ment admise du terme « bien-être animal ».
contre le laboratoire expérimentant sur les Il existe un mythe qui voudrait que le
chats du Museum d’Histoire naturelle et, bien-être animal soit une philosophie an-

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
cienne et consacrée, remontant loin dans tournant sur un axe, pour s’engager dans
l’histoire, tandis que les droits des animaux une direction entièrement nouvelle, et
seraient un nouveau venu, qui aurait surgi suivre une trajectoire qui – je l’espère –
il y a une trentaine d’années seulement. Ce n’est pas encore terminée.
mythe est infondé. La notion de droits des
animaux est très ancienne – plus vieille, en L’Inde
réalité, que celle de bien-être animal.
En Inde, l’Âge axial a vu naître le
Une même morale Mouvement du renoncement, dans le-
quel les chercheurs spirituels renonçaient
L’idée qu’exploiter et tuer des animaux aux plaisirs et aux passions du monde, se
non humains pour notre profit est im- retiraient dans la forêt pour vivre une vie
moral et devrait être interdit par la loi et de méditation et de contemplation et pas-
condamné par la société est apparue il y a saient de l’observance des rituels et des sa-
environ 3000 ans, en tant que partie inté- crifices destinés à apaiser ou implorer les
grante du mouvement qui a donné nais- dieux, à la recherche d’un mode de vie basé
sance à l’idée que le meurtre des êtres hu- sur le principe du respect de la sentience de
mains est immoral et devrait être interdit tous les êtres sensibles. La compassion fon-
et condamné par la société. Pour exprimer dée sur l’empathie est devenue le principe
cela de façon anachronique mais exacte : moral directeur du Mouvement du renon-
les droits des animaux et les droits des hu- cement.
mains sont nés simultanément du même
mouvement. Les anciens sages qui ont Le jaïnisme
créé nos conceptions morales appliquaient
une seule norme éthique globale et cohé- C’est Vardamana Mahavira, fonda-
rente aux êtres humains et aux animaux teur du jaïnisme, qui a donné le ton du
non humains fondée sur la sentience, ou Mouvement du renoncement. Le principe
plus précisément, sur la capacité à souffrir. moral directeur du jaïnisme est celui énon-
Les droits des animaux et les droits des hu- cé par le Seigneur Mahavira selon lequel
mains étaient, à l’origine, les applications « le refus de nuire est la loi suprême » –
strictement égales d’un même principe. Ahimsa paramo dharma. « Il en est, pour
C’est arrivé presque simultanément ceux que vous avez l’intention de tuer,
dans trois endroits différents – Inde, Israël comme il en serait pour vous » dit-il à ses
et Grèce – (bien qu‘Israël, au moins d’après disciples, « Il en est, pour ceux que vous
les documents qui subsistent, semble avoir avez l’intention de tyranniser, comme il
été le premier) au cours de la période émi- en serait pour vous. Il en est, pour ceux
nemment fertile et créative que Karl Jaspers que vous avez l’intention de tourmenter,
a surnommé « l’Âge axial », à peu près entre comme il en serait pour vous. Une per-
800 et 200 ans avant notre ère, durant la- sonne qui vit selon ces principes ne tuera ni
quelle la pensée humaine a pivoté, comme n’encouragera autrui à tuer ». En d’autres

6 Les Cahiers antispécistes


Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
mots, « Ne fais pas à autrui ce que tu ne éthiques à notre traitement des êtres hu-
voudrais pas qu‘on te fasse », ce qui est, mains et des animaux non humains.
en fait, un excellent résumé de la morali- De même, le principal précepte boudd-
té de l’Âge axial. Dans les instructions que histe « Ne tue pas » a toujours été com-
donne Mahavira concernant le moyen de pris comme concernant les animaux aus-
mettre ses principes en pratique, il est dit si bien que les humains ; ce n’est pas et
formellement qu’elles s’appliquent à nos cela n’a jamais été un sujet de controverse.
relations avec tous les êtres sentients, et pas Répondant à une question sur la consom-
seulement avec les autres humains. « On ne mation de viande, le Bouddha a dit : « Je
doit tuer, ni traiter avec violence, ni insul- n’ai permis à personne de manger de la
ter, ni tourmenter, ni pourchasser aucune viande, je ne le permets pas et ne le per-
sorte d’être vivant ». Jusqu’à ce jour, le mettrai jamais. » Appliquant, là encore,
jaïnisme est de toutes les religions – quel la même éthique aux humains et aux ani-
que soit le nombre de leurs fidèles ou leur maux, le Bouddha a interdit à ses disciples
influence – la plus invariablement et unani- de participer à une occupation qui cause
mement végétarienne. du tort aux autres, qu’ils soient humains ou
animaux, y compris à la fabrication et au
Le bouddhisme commerce d’armes, de poisons, de boissons
alcoolisées, aux professions de boucher, de
Siddhartha Gautama, plus connu sous chasseur, de charmeur de serpents, ain-
le nom de Bouddha, était un jeune homme si qu’à l’élevage et à la vente d’animaux à
contemporain de Seigneur Mahavira, ori- quelque fin que ce soit. Comme Mahavira,
ginaire de la même région du nord-est de le Bouddha défendait à ses disciples de
l’Inde. Le Bouddha a épousé le principe prendre part aux sacrifices d’animaux.
d’ahimsa du vieux professeur – le refus de
nuire ou la non-violence, sa doctrine du L’hindouisme
« Ne fais pas à autrui », et l’application
de ces principes à tous les êtres vivants, L’hindouisme de l’Âge axial a suivi le
humains et non humains, de façon égale. jaïnisme et le bouddhisme en adoptant
« Tous les êtres tremblent devant le danger, une morale unique, envers les humains et
tous craignent la mort » rappelait-il à ses les animaux, basée sur l’ahimsa. Comme
disciples. «  Lorsqu’un homme prend cela souvent dans l’ancien monde, les questions
en considération, il ne tue ni n’encourage à portaient sur la consommation de viande
tuer ». L’enseignement éthique bouddhiste, et le sacrifice. Le Mahabharata, la grande
à l’instar de l’enseignement jaïn, emploie épopée hindoue de l’Âge axial, nous dit :
généralement les termes « êtres sentients » « Ne fais pas aux autres ce qui, à toi, te cau-
ou « êtres vivants », plutôt que « êtres hu- serait de la peine  ». Sur la consommation
mains », une utilisation délibérée dont l’in- de viande, le Mahabharata est on ne peut
tention est d’appliquer les mêmes principes plus clair : « La viande des autres animaux
est pareille à la chair de votre propre fils. »

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
L’attitude de ce que l’on pourrait appeler rité de la population, était une religion sa-
« l’hindouisme ultérieur », à partir de l’Âge crificielle qui ne se préoccupait pas des ani-
axial, est résumée dans un texte populaire, maux. Durant l’Âge axial, des réformateurs
appelé le Thirukkural, écrit vers 200 avant – plus particulièrement ceux désignés sous
notre ère environ : « Lorsque qu’un homme le nom de prophètes postérieurs : Esaïe,
réalise que la viande est la chair dépecée Jérémie, Osée, Amos et d’autres – ont lan-
d’une autre créature, il doit s’abstenir d’en cé de vibrants appels pour qu’une même
manger. » norme morale, basée sur la compassion,
soit appliquée aux humains et aux ani-
La Grèce classique maux, et ils ont demandé la fin des sacri-
fices d’animaux. Deux exemples suffiront
Dans la Grèce antique, le concept d’une pour illustrer ceci.
morale unique pour les humains et les ani- Dans le livre d’Esaïe, Dieu dit au
maux a été introduit par le philosophe, pro- peuple : « Je ne prends aucun plaisir au
phète religieux, mathématicien, géomètre sang des taureaux, des agneaux et des
et musicologue Pythagore de Samos, aux chèvres. Quand vous venez vous présenter
alentours de 530 avant notre ère. Pythagore devant Moi, qui vous demande de piétiner
a rejeté le sacrifice des animaux et introduit mes parvis ? […] Quand bien même vous
le végétarisme dans le monde classique. Le multiplieriez les prières, Je n’écouterais pas.
végétarisme de Pythagore était une expres- Vos mains sont couvertes de sang. » (Esaïe
sion de la compassion envers tous les êtres 1:11-15)
sentients. Ovide a capturé cet aspect de la Dans le livre d’Osée, Dieu parle avec
doctrine pythagoricienne en attribuant à la même clarté. « Car Je désire la miséri-
son créateur ces mots : « Quel crime n’est- corde et non le sacrifice, et la connaissance
ce pas d’engloutir des entrailles dans ses en- de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Osée
trailles, d’engraisser son corps avide avec 6:6)
un corps dont on s’est gorgé et d’entrete- Pour apprécier pleinement ce que cela
nir en soi la vie par la mort d’un autre être signifie, nous devons nous rappeler que
vivant ! ». Dans sa défense du végétarisme dans les temps très anciens, et au moins
de Pythagore, l’essayiste gréco-romain jusqu’à l’époque du roi Saül, les juifs
Plutarque a dit : « Pour un peu de chair, n’étaient autorisés à manger la viande d’un
nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière animal que s’il avait été offert en sacrifice.
et le cours d’une vie préfixé par la nature. » À un moment donné après la construction
du temple de Salomon, cette exigence a été
L’ancien Israël assouplie au point que les juifs ont été auto-
risés à manger de la viande aussi longtemps
S’agissant de l’ancien Israël, d’avant que les sacrifices continuaient d’être prati-
l’Âge axial, ce que l’on pourrait nommer le qués dans le temple de Jérusalem, seul lieu
«  judaïsme officiel  », la religion pratiquée où ils étaient permis. Mais jusqu’à la fin, le
par l’élite politique et religieuse et la majo- lien entre la consommation de viande et le

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
sacrifice a été si fort que lorsque le Temple un impact considérable sur le monde mo-
a été détruit par les Romains en l’an 70 de derne. La doctrine selon laquelle nous
notre ère, mettant soudainement et défi- avons les mêmes obligations morales envers
nitivement un terme à la pratique du sa- les animaux qu’envers les humains s’est mê-
crifice, les rabbins qui reconstituèrent le lée à l’ancienne croyance qui veut que nous
judaïsme à la suite de cette catastrophe na- n’ayons aucun devoir moral envers quelque
tionale débattirent sérieusement pour déci- animal que ce soit, pour créer une doc-
der si la consommation de viande pouvait trine du compromis qui, au fil du temps,
encore être permise. L’appétit l’emporta sera adoptée universellement au sein du ju-
sur les scrupules, comme cela avait été le daïsme. Ce compromis soutient qu’en fait
cas durant la captivité babylonienne. nous avons deux ensembles d’obligations
La condamnation des sacrifices et l’ap- éthiques : un premier ensemble très strict
pel à leur abolition étaient aussi des ap- qui régit nos relations avec les autres hu-
pels à l’abolition de la consommation de mains ; et un second ensemble de règles
viande ; tout juif de l’Âge axial les aurait plus lâches qui régit nos relations avec
compris ainsi. les animaux. Les rabbins qui ont créé le
Talmud ont appelé cette doctrine Tsaar
Un compromis unique Baalei Hayim, ce qui signifie en gros «  la
souffrance des êtres vivants », l’idée étant
En Inde, le jaïnisme, le bouddhisme et qu’il est mal de causer des souffrances ex-
l’hindouisme ont réussi à convertir au végé- cessives ou inutiles aux animaux. Désigné
tarisme et au refus des sacrifices d’animaux aujourd’hui, de manière générale, sous le
une minorité relativement importante de la terme de « bien-être animal », c’est ce que
population, et les deux ensembles de pra- j’appelle volontiers le Compromis biblique.
tiques – droits des animaux d’un côté et ex- Plus précisément, le Compromis bi-
ploitation et maltraitance sans restriction blique soutient qu’il est moralement accep-
des animaux de l’autre – ont continué de table d’exploiter, de réduire en esclavage
coexister durant une bonne partie de l’ère et d’abattre des animaux pour la nourri-
moderne. Dans le monde classique, les no- ture, l’habillement, les sacrifices, et autres
tions de végétarisme et de droits des ani- avantages jugés importants pour la vie de
maux ne concernaient que les membres de l’homme civilisé, à la condition que les ani-
l’école pythagoricienne – qui n’ont jamais maux ne souffrent pas au-delà de ce qui
été nombreux – et quelques philosophes est inhérent à leur utilisation. Vous pou-
influencés par le pythagorisme - tels que vez, par exemple, forcer un bœuf à tirer
les néo-platoniciens Plotin et Porphyre – et une charrue pendant de longues heures
leurs élèves. Dans son ensemble, le monde sous un soleil cuisant afin de pouvoir en-
gréco-romain a ignoré les souffrances des semencer vos champs, mais vous devez lui
animaux non humains. donner de l’eau, de la nourriture et du re-
Dans le judaïsme cependant, les choses pos en suffisance. Selon les talmudistes, le
ont suivi un cours différent, ce qui aura fondement de la doctrine du bien-être ani-

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
mal est le verset 25:4 du Deutéronome :
« Tu ne muselleras pas le bœuf qui bat le
grain. » Museler un bœuf pendant qu’il
battait le grain avait pour but de l’empê-
cher de manger des céréales, et ce com-
mandement visait à épargner au bœuf les
souffrances physiques et psychologiques
d’être tenté par une délicieuse nourriture
située à quelques centimètres à peine de
son museau sans pouvoir la manger.

À présent, je vais quitter un instant le


domaine des solides faits historiques et
me livrer à une conjecture sur la façon
dont le principe de Tsaar Baalei Hayim
a évolué. À notre connaissance, aucun
des professeurs de l’Âge axial qui ensei-
gnaient qu’une même éthique devrait
s’appliquer aux humains et aux animaux
ne s’est opposé à l’asservissement de ces
derniers pour le travail ou le transport.
Comment cela a-t-il été possible, nous
ne le savons pas vraiment, car aucun de
Matson Coll. Library of Congress
ces professeurs n’a fourni de justification
pour l’esclavage animal ; il semble qu’ils mécanique ne nous libère de la dépendance
l’aient tout simplement accepté comme un au travail des animaux, au cours de la pé-
fait acquis. Mais je pense que la réponse est riode qui va de la fin du XVIIIe siècle au
double. Premièrement, la civilisation hu- début du XXe siècle.
maine, avant l’invention de la transmission Deuxièmement, je crois que les sages
mécanique, n’était pas viable sans le travail de l’Âge axial ont regardé autour d’eux et
des animaux. C’est pourquoi l’abolition du constaté que chacun devait travailler dur
travail animal est quelque chose d’inimagi- pour subvenir à ses besoins et soutenir la
nable dans le contexte des sociétés préin- société qui le nourrissait et le protégeait.
dustrielles. Il me semble que le mouvement Inconsciemment conditionnés par la com-
des droits des animaux, pris dans le sens plète dépendance des sociétés au travail
actuel, qui prône la fin de l’esclavage ani- animal, ils ne voyaient pas les animaux do-
mal, tout autant que celle de l’élevage et de mestiques comme différents des êtres hu-
l’abattage des animaux pour la nourriture mains : ils devaient, comme ces derniers,
et les sacrifices, n’aurait probablement pas travailler pour leur subsistance et pour
pu se développer avant que la révolution soutenir la société qui leur donnait nour-

10 Les Cahiers antispécistes


Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
riture et abri. Et ils ont appliqué les mêmes part, de la création du christianisme en
normes de traitement aux travailleurs ani- tant que religion des gentils indépendante
maux qu’aux travailleurs humains. Ils ap- du judaïsme, a rejeté explicitement Tsaar
pliquaient, du mieux qu’ils le compre- Baalei Hayim et accepté la vision gréco-ro-
naient, la même norme de traitement – la maine – issue d’Aristote et des stoïciens –
même éthique – aux humains et aux ani- qui veut que nous n’ayons pas d’obliga-
maux. tions morales envers les animaux. Paul cite
Cela apparaît clairement dans ce pas- le verset du Deutéronome qui interdit de
sage de l’Exode : « Six jours durant tu fe- museler un bœuf lorsqu’il bat le grain, et
ras ton travail, mais le septième jour tu demande avec mépris : « Dieu se soucie-t-il
cesseras toute activité, afin que se reposent des bœufs ? Cela n’a-t-il pas plutôt été écrit
ton bœuf et ton âne et que le fils de ton pour nous ? Certainement, c’est pour nous
esclave et le serviteur étranger reprennent que cela a été écrit. » Et il poursuit en in-
des forces. » terprétant le verset comme une allégorie si-
Progressivement, cette façon de voir les gnifiant que les prédicateurs devraient être
animaux utilisés pour le travail s’est éten- payés pour leur prédication. Après Aristote
due aux autres animaux, comme ceux uti- et Paul, les grands théologiens du monde
lisés pour la nourriture et le sacrifice, et médiéval, saint Augustin et saint Thomas
Tsaar Baalei Hayim – le bien-être animal – d’Aquin, enseigneront que nous n’avons
devint le principe directeur du traitement aucun devoir direct envers les animaux.
de tous les animaux par les juifs. La mal- Au quatrième siècle, le christianisme
traitance sans limite des animaux et l’ap- est devenu la religion officielle de l’Empire
plication d’une même norme morale aux romain, entraînant l’éradication forcée du
humains et aux animaux en sont venues à pythagorisme et de toutes les autres reli-
disparaître du monde juif pour être rem- gions – excepté le judaïsme, qui était per-
placées par le Compromis biblique. La so- sécuté mais autorisé à survivre en raison du
ciété juive appliquait une éthique envers statut unique des juifs aux yeux des chré-
les animaux non humains, ce qu’aucune tiens, de premier peuple élu et bénéficiaire
autre société dans son ensemble n’avait de l’Ancienne Alliance.
fait, mais cette norme morale était infé- Le christianisme a aboli le sacrifice ani-
rieure à celle qui était appliquée aux êtres mal, non par compassion pour les ani-
humains. C’était la philosophie même du maux, mais plutôt en raison de la croyance
Compromis. chrétienne qui veut que le sacrifice du fils
unique de Dieu a remplacé, définitive-
Le christianisme ment, toutes les autres formes de sacrifice,
rejette le Compromis et rendu ceux ordonnés dans la Bible hé-
braïque illégitimes. Mais le christianisme a
Curieusement, le christianisme n’a pas rejeté aussi, comme je viens de l’observer,
adopté le Compromis biblique. Saint Paul, le Compromis biblique. À partir du qua-
qui a été responsable, pour une grande trième siècle jusqu’à la Réforme protestante

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
plus de mille ans plus tard, il n’y a pas eu ter les animaux dans notre propre intérêt,
de défense des animaux significative dans et la responsabilité concomitante de le trai-
l’Europe chrétienne. ter avec autant de douceur que leur usage
le permet.
La Réforme protestante Mais c’est en Angleterre, dans la se-
restaure la protection conde moitié du XVIIIe siècle, que le mi-
animale en Europe litantisme moderne pour la protection ani-
male – sous forme de défense du bien-être
Lorsque la Réforme protestante a brisé animal – s’est tout d’abord développé.
le monopole de l’église catholique sur la vie À présent, je souhaiterais ouvrir une
intellectuelle européenne, les penseurs pro- petite parenthèse. Il y a eu un courant de
testants ont commencé à consulter direc- sensibilisation aux droits des animaux en
tement la Bible pour y trouver une ligne Angleterre qui a commencé au début du
de conduite morale au lieu de compter XIXe siècle (et plus tard en Amérique),
sur le magistère – l’autorité doctrinale – issu de l’enseignement d’Emmanuel
de l’Église pour leur expliquer le message Swedenborg, le mystique protestant sué-
de la Bible. C’est là qu’ils ont découvert dois du XVIIIe siècle. Swedenborg ensei-
le Compromis biblique. Jean Calvin, par gnait que la Chute du jardin d’Éden avait
exemple, enseignait explicitement les deux été provoquée par le pêché que consti-
éléments du Compromis, disant à ses dis- tue le fait de manger de la viande. Malgré
ciples que Dieu avait mis les animaux sur cela, il n’exigeait pas de ses disciples qu’ils
terre pour que nous les mangions, mais que soient végétariens. Parmi les personnes in-
cette bénédiction s’accompagnait de la res- fluencées par Swedenborg et qui ont pra-
ponsabilité de les « utiliser avec douceur ». tiqué et enseigné le végétarisme, il y a eu
Quant à Luther, adepte de saint Paul, il a William Blake, Percy et Mary Shelley, et
rejeté le Compromis biblique, mais il ap- William Cowherd, qui a fondé l’Église
partenait à une petite minorité sur cette Biblique Chrétienne en 1809, laquelle a été
question. la première organisation à promouvoir le
La première incorporation du Com- végétarisme en Europe depuis les anciens
promis biblique dans le droit occidental se pythagoriciens, par compassion pour les
trouve dans le code juridique de la colonie animaux, du moins en partie. Mais ils ont
de la baie du Massachusetts – dite « Corps eu moins d’influence sur le mouvement des
des libertés du Massachusetts » – écrit en droits des animaux que sur le mouvement
1641 par un ecclésiastique puritain nom- végétarien, plus vaste, aussi ne m’éten-
mé Nathaniel Ward. « Nul n’exercera un drai-je pas sur eux, faute de temps.
quelconque acte de cruauté ou de tyrannie En 1772, un prêtre anglican nommé
envers une bête que l’homme a coutume de James Granger a prononcé un sermon in-
détenir pour son usage. » Nous avons ici, titulé « An Apology for the Brute Creation;
exprimés de façon très succincte, les deux or Abuse of Animals Censured » [Apologie
éléments du compromis, le droit d’exploi- de la création animale – Condamnation des

12 Les Cahiers antispécistes


Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
mauvais traitements envers les animaux] The Duty of Mercy : « Partout et toujours,
dans lequel il condamnait la cruauté en- agir envers les autres comme vous voudriez
vers les animaux, particulièrement les che- qu’on agisse envers vous dans leur situa-
vaux et les chiens, reprenant à son compte tion. » Comment Primatt a-t-il pu dire cela
une formulation du Compromis biblique et défendre l’emprisonnement et l’abattage
trouvée dans le livre des Proverbes 12:10 : des animaux pour la nourriture et le cuir ?
« Le juste a soin de l’âme de sa bête. » Dans Humphrey Primatt était un membre for-
une postface à l’édition du texte, le révé- tuné de l’aristocratie terrienne qui élevait,
rend Granger note que ses paroissiens ont pour les abattre, des animaux sur son do-
vu dans ce sermon la preuve que leur pas- maine. Assurément, s’il avait été dans la si-
teur avait perdu l’esprit. tuation de ses poulets, bovins et cochons,
il aurait préféré ne par avoir la gorge ou la
Humphrey Primatt tente tête tranchées pour offrir du rôti de porc
de concilier l’inconciliable ou du poulet frit pour le repas dominical
de quelque pasteur. Et pourtant, il semble
Il appartiendra à un autre prêtre angli- que cette idée ne lui vint jamais à l’esprit.
can, le révérend Humphrey Primatt, de Pourquoi ?
porter le bien-être animal à l’attention d’un Je pense que la Bible est la réponse.
plus large public, en donnant une formula- Estimant que la Bible est la révélation
tion occidentale moderne au Tsaar Baalei véritable et infaillible de Dieu, Primatt
Hayim. En 1776, il publie un petit livre – comme les autres membres du clergé
intitulé The Duty of Mercy and the Sin of protestant qui ont introduit le bien-être
Cruelty to the Brute Animals [Le devoir de animal dans le monde moderne – croyait
miséricorde et le pêché de cruauté envers les que le Compromis biblique est la volon-
animaux]. Dans ce livre, Primatt dit claire- té de Dieu, et que ses deux aspects consti-
ment que les humains ont le droit, confé- tuent des commandements divins auxquels
ré par Dieu, d’utiliser les animaux pour la nous devons obéir. Il a eu suffisamment de
nourriture, les travaux, le transport, ou à compassion envers les animaux pour leur
d’autres fins. Mais il est tout aussi catégo- appliquer, avec audace, la règle d’or – et
rique sur le fait que ce don s’accompagne croyez-moi, en 1776, c’était extrêmement
de la responsabilité de traiter les animaux audacieux – mais sa foi en la Bible était plus
avec autant de douceur que le but de leur forte que sa compassion, aussi a-t-il trouvé
exploitation le permet. un moyen de se persuader que l’on pouvait
Il est fascinant, pour moi tout du moins, tuer des animaux pour satisfaire ses propres
de réaliser que Primatt semble avoir tenté appétits tout en les traitant comme on vou-
un retour vers l’idée originelle, issue de drait être soi-même traité si l’on était dans
l’Âge axial, d’une morale unique pour les leur situation.
humains et les animaux. « Que cela vous Il l’a fait en se persuadant que les ani-
soit une règle invariable » admoneste-t-il, maux vivent dans un éternel présent. Dans
dans la phrase la plus fréquemment citée de The Duty of Mercy, il nous dit que les ani-

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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
maux n’ont la notion ni du passé ni de des droits des animaux. Dans l’antiquité,
l’avenir et que, par conséquent, la mort ne la protection animale est née sous la forme
signifie rien pour eux. Puisqu’ils ne peuvent des droits des animaux, et n’a régressé que
anticiper les joies ou les souffrances futures, plus tard, à l’intérieur du judaïsme, en
on ne leur cause aucun tort en les tuant. bien-être animal. Mais à l’ère moderne, la
Vous ne pouvez nuire à un animal qu’en protection animale a été un enseignement
lui causant une souffrance dans le présent, issu de la Bible, et cet enseignement a été
et pas en lui ôtant la vie. C’est l’illusion sur le bien-être.
laquelle repose la philosophie du bien-être
animal. Finalement, que ce soit sous forme Lewis Gompertz et la RSPCA
explicite ou implicite, c’est ce qui, fonda-
mentalement, justifie que l’on applique des Le livre The Duty of Mercy a incité un
normes morales différentes envers les ani- autre prêtre anglican, le révérend Arthur
maux et les humains. Broome, à considérer le bien-être ani-
Cette idée étrange qui veut que les ani- mal comme un devoir chrétien, et fina-
maux soient dépourvus de sens du futur et lement à en faire son principal apostolat.
vivent dans un éternel présent est contre- En 1824, le révérend Broome a réuni un
dite par nombre de données empiriques groupe de réformateurs sociaux de premier
facilement observables – les chiens atten- plan, dont Richard Martin (abolitionniste
dant à la porte lorsque l’heure est venue et défenseur des pauvres, des catholiques
pour leur compagnon humain de rentrer et des animaux) pour former la Society
du travail, par exemple. Et pourtant, elle for the Prevention of Cruelty to Animals.
a été reprise par Jeremy Bentham, ce qui En 1840, cette organisation recevait le pa-
l’a conduit à affirmer que tuer sans dou- tronage de la Reine Victoria, devenant la
leur des animaux pour l’alimentation hu- Royal Society for the Prevention of Cruelty
maine n’était pas moralement répréhen- to Animals. Juste deux années plus tôt, en
sible, une prise de position dont se feront 1822, Martin avait présenté le premier pro-
l’écho, deux siècles plus tard, des militants jet de loi en faveur du bien-être animal à
pour la protection animale aussi diffé- avoir été adopté par le Parlement britan-
rents que l’apologiste chrétien C. S. Lewis, nique, ou par tout autre organe politique
Marie Hendrickx, théologienne au Vatican d’ailleurs, à l’exception du Corps des liber-
– connue pour refléter le point de vue de tés du Massachusetts. Et la SCPA s’est don-
Benoît XVI – ou Peter Singer. Elle tire son né pour tâche de faire appliquer la loi de
origine d’une tentative pour surmonter Martin en envoyant devant les tribunaux
l’insurmontable contradiction qui est au des personnes qui maltraitaient des ani-
cœur du Compromis biblique. maux.
C’est cette bibliolâtrie qui explique Mais la SCPA se consacrait aux deux
pourquoi la protection animale a été intro- éléments du compromis. Martin, bien qu’il
duite dans le monde moderne sous l’angle fût un défenseur des animaux éloquent,
du bien-être animal plutôt que sous celui était passionné de chasse, comme l’étaient

14 Les Cahiers antispécistes


Où nous sommes dépend de là d’où nous venons
les autres fondateurs de la Société. Et à 1860 jusqu’aux années 1890, Cobbe a été
une exception près, tous mangeaient de la la figure de proue du mouvement pour le
viande. L’exception était Lewis Gompertz, bien-être animal.
le seul fondateur de la RSPCA à ne pas
être chrétien. Gompertz était juif, et c’est En Angleterre
au seul dirigeant juif de la RSPCA qu’il les droits des animaux
appartiendra de rejeter le Compromis bi- sont venus d’Inde
blique qui était, à l’origine, une création
juive. Gompertz était un végane qui refu- En 1757, Robert Clive établit les bases
sait de monter dans les véhicules tirés par du Raj britannique en Inde. Des milliers
des animaux, ce qui implique qu’à chaque d’administrateurs, de soldats, de mission-
fois qu’il allait à Londres, il devait marcher naires, d’hommes d’affaire, de techni-
à pied, au moins jusqu’aux deux dernières ciens et de touristes britanniques ont es-
années de sa vie quand il a été trop ma- saimé dans le sous-continent. Et dans un
lade pour sortir souvent et s’éloigner beau- flux sans cesse croissant, des milliers d’étu-
coup de chez lui. (Gompertz est mort en diants indiens – comme Mohandas Gandhi
1865, et le métro de Londres n’a pas ou- à la fin du XIXe siècle – se sont rendus en
vert avant 1863). Lorsqu’il voyageait en de- Angleterre pour faire des études supérieures
hors de Londres, Gompertz devait marcher ou acquérir une formation professionnelle.
jusqu’à sa destination, à partir de la gare la Pendant la dernière moitié du XVIIIe siècle
plus proche. Il considérait la chasse comme et la totalité du XIXe, l’Angleterre s’est ou-
de la barbarie pure et il l’attaquait en toute verte à la littérature, la philosophie et la re-
occasion. Pour autant que je sache, Lewis ligion indiennes – y compris aux concepts
Gompertz a été le premier défenseur des d’ahimsa et d’égalité morale entre humains
animaux dans l’histoire à condamner leur et animaux.
utilisation pour le travail et les transports.
Lewis Gompertz appliquait les mêmes Après la mort de Lewis Gompertz en
normes éthiques aux animaux et aux hu- 1865, le témoin des droits des animaux est
mains, et ce n’est pas trop dire qu’il a été passé à Anna Kingsford et à Annie Besant,
le premier militant pour les droits des ani- toutes deux férues de traditions mystiques
maux du monde moderne. indiennes – bien que plus tard Kingsford
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, se soit tournée vers le mysticisme occiden-
le mouvement de protection animale a por- tal. Besant a vécu de nombreuses années en
té son attention sur la vivisection. Frances Inde, où elle est morte en 1933 ; elle a été
Power Cobbe, réformatrice sociale aisée, a l’amie et le premier mentor du mystique
fait campagne quarante années durant pour hindou J. Krishnamurti, et elle a consacré
l’abolition de la vivisection, mais elle criti- beaucoup de temps et d’énergie à promou-
quait vigoureusement le végétarisme, le ju- voir l’indépendance de l’Inde. Kingsford
geant contraire à la loi de Dieu telle que et Besant ont fait campagne contre la
décrite dans la Bible. A partir des années consommation de viande et la vivisection.

numéro 36 — septembre 2014 15


Où nous sommes dépend de là d’où nous venons

Norm Phelps est un militant américain des droits des animaux. Il est membre de
l’Institute for Critical Animal Studies (ICAS) et membre fondateur de la Society of Ethical
and Religious Vegetarians (SERV). Il est l’auteur de The Longest Struggle: Animal Advocacy
from Pythagoras to PETA ;The Great Compassion: Buddhism and Animal Rights,The Dominion of
Love: Animal Rights According to the Bible et de Changing the Game: Why the Battle for Animal
Liberation is So Hard and How We Can Win It.
Adresse de son site personnel : www.animalsandethics.org
Contact mail : n.phelps@myactv.net
Toutefois, c’est Henry Salt – né en Inde, qui constitue le fondement approprié d’un
mais élevé et éduqué en Angleterre – qui a mode de vie végétarien.
défendu avec le plus d’éloquence et d’effi- Le point culminant de cette tradition a
cacité la cause d’une seule éthique pour les été la création de la Vegan Society en 1944
animaux et les humains, un principe moral par Donald Watson, qui a affiné et déve-
fondé sur l’ahimsa. Le livre de Salt Les droits loppé la philosophie saltienne du pacifisme
de l’animal considérés dans leur rapport avec et de l’ahimsa envers les humains et les ani-
le progrès social [Animals’ Rights Considered maux – bien que dans un premier temps,
in Relation to Social Progress], paru en Watson, esprit libre et l’un des plus grands
18921 présente nombre d’arguments uti- visionnaires spirituels de l’histoire, semble
lisés aujourd’hui pour défendre les droits avoir élaboré les principes fondamentaux
des animaux. Et Gandhi attribuait à l’essai de sa philosophie de façon indépendante.
antérieur de Salt A Plea for Vegetarianism En 1965, la romancière Brigid Brophy,
[Plaidoyer pour le végétarisme] l’origine de militante pacifiste, et défenseuse des droits
sa conviction qu’une alimentation végéta- des gays et des lesbiennes, a écrit un long
rienne était la base d’une vie éthique. Salt article dans le Sunday Times prônant les
appelait sa philosophie de la non-violence droits des animaux. Au début des années
envers les humains et les animaux « l’hu- 1970, le philosophe Peter Singer, le psycho-
manitarisme » et son Humanitarian League logue Richard Ryder, le théologien Andrew
a été active jusqu’en 1920, lorsque l’âge et Linzey et quelques autres amis ont consti-
la détérioration de sa santé l’ont forcé à ré- tué l’informel « Oxford Group » qui a com-
duire son activité. Il existe une photogra- mencé à développer des arguments philo-
phie très touchante de Henri Salt âgé assis à sophiques, sociologiques et théologiques en
côté de son ami de longue date le Mahatma faveur des droits des animaux, lesquels ont
Gandhi lors du meeting de la Société végé- attiré l’attention d’une plus large audience.
tarienne de Londres, en 1931, durant la- Le mouvement pour les droits des animaux
quelle Gandhi a prononcé son célèbre dis- moderne était né, et la suite n’appartient
cours « The Moral Basis of Vegetarianism », pas encore à l’histoire mais fait toujours
où il défend l’idée que c’est la préoccupa- partie de l’actualité. g
tion morale pour la souffrance et la mort
des animaux, et non pour la santé humaine,

1. Pour l’édition française : ed. H. Welter, 1914 (NdT).

16 Les Cahiers antispécistes


Les cerveaux du règne animal
Frans de Waal
Frans B. M. de Waal est professeur en éthologie des primates au département de psy-
chologie de l’université Emory à Atlanta, et directeur du Living Links Center au Yerkes
National Primate Research Center. Il a publié de nombreux livres dont La politique du
chimpanzé, De la réconciliation chez les primates et Le singe en nous.
L’article ci-dessous est paru le 23 mars 2013 dans le Wall Street Journal, aux États-Unis.
sous le titre « The brains of the Animal Kingdom ». Nous remercions Frans de Waal et le
Wall Street Journal d’avoir autorisé les Cahiers antispécistes à en publier la traduction
française.
La Rédaction
Traduit de l’américain par Dominic Hofbauer

Q ui est le plus intelligent : un humain


ou un singe ? Eh bien, tout dépend de
la tâche à accomplir. Prenons le cas d’Ayu-
champion britannique des concours de mé-
moire, Ben Pridmore.

mu, un jeune chimpanzé mâle qui infligea Comment soumettre un chimpanzé


un affront aux capacités humaines de mé- – ou un éléphant, une pieuvre, un che-
morisation lors d’une étude menée à l’Uni- val… – à un test de QI ? Cette question
versité de Kyoto en 2007. Dans cette ex- sonne comme le début d’une histoire drôle,
périence, le chimpanzé retient des séries mais elle compte en réalité parmi les inter-
aléatoires de 9 chiffres, compris entre 1 et rogations les plus épineuses auxquelles la
9, qui apparaissent une fraction de seconde science est confrontée aujourd’hui. Durant
sur un écran tactile, puis disparaissent, mas- les dix dernières années, les chercheurs en
qués sous de petits carrés blancs, qu’Ayu- cognition animale ont imaginé quelques
mu touche ensuite tour à tour, dans l’ordre stratagèmes ingénieux pour y répondre. Et
croissant des numéros qui figuraient à leur leurs découvertes ébranlent la place unique
place. que l’homme s’octroie dans l’univers de-
Je me suis moi-même essayé à cet exer- puis, au moins, l’Antiquité grecque.
cice, sans parvenir à me souvenir de l’em- Selon la scala naturae (échelle de la na-
placement de plus de 5 chiffres consécu- ture) d’Aristote, les différentes formes de
tifs, alors que je disposais de bien plus de vie sont classées de bas en haut, avec les
temps que ce chimpanzé au cerveau agile. humains au sommet. À l’âge des Lumières,
Dans l’étude réalisée à Kyoto, Ayumu a le philosophe René Descartes – un fonda-
aussi distancé – et de loin – tout un groupe teur de la science moderne – considérait
d’étudiants. L’année suivante, il battait le les animaux comme des automates sans
âme. Au XXe siècle, le psychologue améri-

numéro 36 — septembre 2014 17


Les cerveaux du règne animal

Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

cain B. F. Skinner et ses adeptes les dépei- Les recherches menées avec des animaux
gnaient comme n’étant guère plus que des ont longtemps été handicapées par nos pré-
machines répondant à des stimuli. S’ils ad- jugés anthropocentriques : nous leur pro-
mettaient qu’ils puissent apprendre, ils leur posions souvent des tests qui fonctionnent
déniaient la pensée et la sensibilité. La no- bien avec des humains, mais moins bien
tion de « cognition animale » demeurait un avec d’autres espèces. De nos jours, les
oxymore. scientifiques cherchent davantage à s’adres-
Cependant, un éventail grandissant de ser aux animaux dans leurs propres termes,
données indique que nous avons sous-es- au lieu de les traiter comme des humains à
timé à la fois l’étendue et le niveau de l’in- poils ou à plumes. C’est là un changement
telligence animale. Une pieuvre peut-elle d’approche qui modifie fondamentalement
utiliser des outils ? Les chimpanzés ont-ils notre compréhension de leurs capacités.
le sens de l’équité ? Les oiseaux peuvent-ils En voici un parfait exemple. Pendant
deviner ce que savent leurs congénères ? Les des années les scientifiques ont pensé que
rats ressentent-ils de l’empathie pour leurs les éléphants sont incapables d’utiliser des
amis  ? Il y a quelques dizaines d’années, outils. Tout au plus admettait-on qu’il
nous aurions sans doute répondu « non » à pouvait leur arriver de prendre un bâ-
toutes ces questions. De nos jours, nous en ton pour se gratter le dos. Dans des expé-
sommes moins certains. riences menées dans le passé, on mettait à
la disposition des éléphants un long bâton

18 Les Cahiers antispécistes


Les cerveaux du règne animal
pour voir s’ils s’en servaient pour attraper mis à pousser la caisse avec sa patte, en ligne
de la nourriture placée hors de leur portée. droite, jusqu’à ce qu’elle soit juste sous le
Ce dispositif fonctionne bien avec les pri- fruit et qu’il puisse s’en servir comme mar-
mates, mais les éléphants ne montraient au- chepied et atteindre la nourriture avec sa
cun intérêt pour le bâton. On en conclut trompe. Un éléphant peut donc utiliser des
que les éléphants ne comprenaient pas le outils – à condition que ce soient les bons.
problème. Il ne vint à l’esprit de personne Pendant que Kandula savourait sa ré-
que c’était peut-être nous, les chercheurs, compense, les chercheurs m’ont expliqué
qui ne comprenions pas les éléphants. comment ils avaient varié l’exercice, le
Considérons le test du point de vue rendant plus difficile pour l’éléphant. Ils
de l’animal. Contrairement à la main des avaient placé la caisse plus loin dans l’en-
primates, l’organe de préhension des élé- clos, hors de sa vue, de sorte que lorsque
phants est aussi leur nez. La trompe ne leur Kandula regardait le fruit convoité, il lui
sert pas uniquement à saisir la nourriture, fallait se souvenir de la solution et s’éloi-
mais aussi à la sentir et la toucher. Avec leur gner de la nourriture pour aller chercher
odorat incomparable, ils savent exactement l’outil. À part quelques espèces dotées d’un
ce qu’ils vont chercher. La vue joue un rôle cerveau de grande taille, comme les hu-
secondaire. mains, les grands singes et les dauphins,
Mais dès qu’un éléphant se saisit d’un peu d’animaux en sont capables. Kandula
bâton, ses conduits nasaux sont bloqués. l’a fait sans hésiter, allant chercher la caisse
Même quand le bâton est proche de la placée très loin de lui.
nourriture, elle ne peut être ni sentie ni
touchée. C’est comme proposer à un en- Une autre erreur fut commise lorsqu’on
fant une chasse aux oeufs de Pâques avec voulut soumettre des éléphants au clas-
les yeux bandés. sique « test du miroir », qui renseigne sur
la capacité d’un individu à reconnaître son
Quelle sorte d’expérience rendrait jus- propre reflet. Dans les premiers essais, les
tice à l’anatomie et aux capacités propres chercheurs placèrent un miroir sur le sol
de l’animal ? devant la cage des éléphants. Mais la glace
Lors d’une visite récente au zoo de était bien plus petite que le plus grand des
Washington, j’ai rencontré Preston animaux terrestres. Tout ce que l’éléphant
Foerder et Diana Reiss du Hunter College, pouvait y apercevoir c’était quatre pattes
qui m’ont montré comment Kandula, un derrière une double série de barreaux (car
jeune éléphant mâle, réagit à ce problème le miroir les dédoublait). Lorsqu’on dessina
s’il lui est présenté différemment. Les scien- une marque sur le corps de l’animal qu’il
tifiques ont suspendu un fruit au-dessus ne pouvait voir qu’avec l’aide du miroir, il
de l’enclos, hors de portée de l’éléphant. ne la remarqua pas. On en conclut que la
L’animal avait à sa disposition un bâton et conscience de soi est absente chez cette es-
une solide caisse carrée. Kandula a ignoré le pèce.
bâton mais, au bout d’un moment, il s’est

numéro 36 — septembre 2014 19


Les cerveaux du règne animal
Mais Josua Plotnik de la Think Elephant connaissent leurs soigneurs, et parviennent
International Foundation modifia le dispo- à ouvrir des boîtes à pilules munies de bou-
sitif expérimental en mettant à la disposi- chons de sécurité – ce qui n’est d’ailleurs
tion des éléphants un miroir carré de 2,5 pas toujours facile pour un humain. Les
mètres de côté que les éléphants pouvaient poulpes possèdent le cerveau le plus volu-
toucher, sentir, et même contourner pour mineux que l’on puisse trouver chez les in-
regarder derrière. Une éléphante d’Asie vertébrés, mais leurs capacités étonnantes
sut se reconnaître. Debout devant le mi- ont peut-être une autre origine. Il semble
roir, elle frotta à plusieurs reprises avec sa en effet que chez ces animaux, le siège de
trompe la croix blanche que l’on avait des- la cognition ne soit pas uniquement dans
sinée sur son front, chose qu’elle ne pouvait le cerveau.
accomplir qu’en faisant le lien entre son re- Les pieuvres possèdent des centaines de
flet et son propre corps. ventouses, chacune munie d’un ganglion
avec des milliers de neurones. Ces « mi-
Il y a vingt ans encore, on pensait que ni-cerveaux » sont connectés entre eux et
notre espèce surpassait toutes les autres composent un système nerveux largement
dans la capacité de reconnaissance faciale. réparti dans tout l’organisme. C’est la rai-
Cette croyance erronée reposait là aussi sur son pour laquelle un tentacule sectionné
un dispositif expérimental inadéquat. On peut ramper tout seul et même saisir de la
avait fait des tests sur d’autres primates, nourriture.
mais en leur soumettant des visages hu- Lorsqu’une pieuvre change de couleur
mains, supposés plus faciles à distinguer. pour se défendre, en prenant par exemple
Lisa Parr, l’une de mes collaboratrices l’apparence d’un serpent marin venimeux,
à l’Université d’Emory, obtint pourtant il se peut que la décision vienne de la peau
des résultats excellents en testant l’aptitu- elle-même et non du cerveau central. Une
de des chimpanzés à reconnaître des visages étude de 2010 a mis en évidence la pré-
d’autres chimpanzés. En sélectionnant des sence de séquences de gènes dans la peau
portraits sur un écran d’ordinateur, ils par- des sèches semblables à celles qu’on trouve
venaient même à établir des liens de pa- dans la rétine. Se pourrait-il qu’un orga-
renté entre de jeunes chimpanzés et leurs nisme possède une peau qui voit et huit
mères, à partir d’un choix composé d’une bras qui pensent ?
femelle et de deux autres singes (dont l’un
était son enfant). Leur choix n’était déter- Soyons prudents, cependant, car il nous
miné que par la ressemblance physique, car est aussi arrivé par le passé de surestimer les
les chimpanzés de l’expérience ne connais- capacités mentales des animaux. Ainsi, il y
saient aucun des chimpanzés vus à l’écran. a environ un siècle, on a cru qu’un cheval
allemand nommé Hans savait soustraire et
Il nous faut peut-être aussi repenser la additionner des nombres. Son propriétaire
physiologie de l’intelligence. Prenons le cas lui demandait, par exemple, combien fai-
des poulpes. En captivité, ces animaux re- saient 4 x 3, et Hans frappait son sabot sur

20 Les Cahiers antispécistes


Les cerveaux du règne animal
le sol 12 fois. Les gens étaient stupéfaits et garantit que leur regard, leurs mouvements
Hans devint une attraction internationale. de tête, ou de légers changements de posi-
Du moins jusqu’à ce que le psychologue tion ne soient pas autant de signes que l’en-
Oskar Pfungst se mette à étudier les apti- fant est capable de décoder.
tudes du cheval. Pfungst découvrit que le Cette asymétrie dans les conditions ex-
cheval ne réussissait les calculs que lorsque périmentales est à prendre en compte tout
son propriétaire connaissait la réponse et particulièrement dans les tests visant à
que Hans pouvait le voir. Apparemment, comparer l’intelligence des grands singes
le propriétaire changeait légèrement de po- à celles des enfants. Les scientifiques qui
sition ou d’attitude lorsque Hans atteignait pratiquent ces tests soumettent souvent
le nombre exact de coups de sabots. (Le les mêmes problèmes aux deux espèces et
propriétaire faisait cela inconsciemment, il traitent les sujets exactement de la même
n’y avait pas trucage délibéré de sa part.) manière. Du moins le croient-ils. Mais les
Certains estiment que la leçon à tirer de enfants sont tenus par leurs parents ; on
cette découverte est que Hans doit être ré- leur dit « regarde ça ! » « Où est le lapin ? »,
trogradé sur l’échelle de l’intelligence. Pour et ils interagissent avec des membres de leur
ma part, je trouve ce cheval très intelligent. propre espèce. Les singes par contre sont
Il n’était peut-être pas très doué pour le derrière les barreaux d’une cage, ne bénéfi-
calcul, mais sa compréhension du langage cient pas du langage ou de la présence d’un
corporel humain était remarquable. Et proche parent qui connaît les réponses, et
n’est-ce pas là une des aptitudes dont les se trouvent face à des membres d’une autre
chevaux ont le plus besoin ? espèce. L’expérience est massivement biai-
sée en leur défaveur. Mais s’ils ne réus-
La prise de conscience de «  l’effet sissent pas à faire aussi bien que les enfants,
Hans », comme on a coutume de l’appe- on en conclut invariablement qu’ils ne pos-
ler de nos jours, a fait beaucoup progres- sèdent pas les capacités mentales étudiées.
ser la recherche en cognition animale. Une étude récente sur les mouvements
Malheureusement on n’en tient pas suffi- oculaires des chimpanzés a montré qu’ils
samment compte lors de recherches com- suivent beaucoup mieux le regard de leurs
parables menées avec des humains. Quand congénères que celui des humains. Cette
on teste en laboratoire les capacités cogni- simple découverte a des implications consi-
tives des chiens, leurs propriétaires ont les dérables pour toute expérience nécessitant
yeux bandés, ou alors on leur demande que l’animal prête attention aux expéri-
de regarder dans une autre direction. Par mentateurs humains. La barrière d’espèce
contre, on continue à tester les jeunes en- explique peut-être entièrement les diffé-
fants alors qu’ils sont assis sur les genoux rences de performances constatées entre les
de leur mère. Cela revient à supposer que enfants et les chimpanzés.
les mères font simplement office de chaises,
alors que chacune d’elles souhaite certai- Le problème de l’absence de preuves
nement que son enfant réussisse. Rien ne sous-tend bon nombre de nos conceptions

numéro 36 — septembre 2014 21


Les cerveaux du règne animal
erronées à propos de l’intelligence des ani- (un type de jetons pouvant être échangé
maux. Lorsque je me promène en forêt contre de la nourriture uniquement pour
dans l’État de Géorgie, où je vis, et que celui qui les donne, l’autre en procurant
je n’entends ni ne vois aucun grand pic, aussi à un second chimpanzé), ils ont pré-
suis-je autorisé à en conclure que l’oiseau féré les jetons qui en procuraient aux deux.
est absent  ? Bien sûr que non. Le pic est Il est même possible que d’autres es-
bien connu pour son talent à contourner pèces fassent preuve d’une générosité si-
les arbres pour rester hors de vue. La seule milaire. Une étude récente a montré que
chose que je puisse dire est que je manque des rats libéraient un congénère prisonnier,
de preuves. même quand une boîte de chocolats était
À cet égard, les sciences de la cognition posée à côté d’eux. De nombreux rats ont
animale ont de quoi laisser perplexe. Elles d’abord libéré leur congénère, puis ils se
ont derrière elles une longue histoire d’af- sont jetés sur les friandises qu’ils ont volon-
firmations sur l’absence de capacités men- tiers partagées.
tales diverses, fondées uniquement sur un
petit nombre d’expériences de type « pro- Dans mon domaine de recherche, on
menade en forêt  ». De telles conclusions observe une constante historique : chaque
contredisent le fameux adage de la psycho- fois qu’un supposé « propre de l’homme »
logie expérimentale : « L’absence de preuve trouve son équivalent dans le règne animal,
n’est pas la preuve de l’absence. » on en invoque aussitôt un autre pour le
remplacer. Pendant ce temps, la science ne
Considérons à présent la question de sa- cesse de miner le mur qui nous sépare des
voir si nous sommes la seule espèce à se pré- autres animaux. Après les avoir considérés
occuper du bien-être d’autrui. On sait que comme des automates fonctionnant sur le
les grands singes vivant à l’état sauvage se mode « stimulus-réponse » ou comme des
portent mutuellement assistance pour, par machines guidées par l’instinct, le regard
exemple, se défendre contre un léopard, que nous portons sur eux a changé : nous
ou consoler des congénères dans la peine à les voyons désormais comme des décideurs
grand renfort d’embrassades. Pourtant, ces au comportement sophistiqué.
observations ont été ignorées durant des L’échelle d’Aristote n’est pas seulement
décennies, tant on s’est focalisé sur des ex- en train de raccourcir, elle se transforme en
périences sensées montrer le caractère pu- un buisson qui comporte de nombreuses
rement égoïste des animaux. On a affirmé branches. N’y voyons pas une insulte à la
cela sur la base d’un dispositif conçu pour supériorité humaine. Ce dont il s’agit, c’est
voir si un chimpanzé pousserait de la nour- de reconnaître, enfin, que la vie intelligente
riture vers un autre. Mais il se peut que les n’est pas tant à rechercher aux confins de
chimpanzés n’aient pas compris le disposi- l’espace qu’elle n’est à découvrir en abon-
tif. Car, lorsqu’on leur a proposé d’obtenir dance ici, sur Terre, juste sous nos yeux.g
de la nourriture avec un système de jetons

22 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas :
les dimensions morales
de la restauration d’habitats
Jo-Ann Shelton
Cet article est a été initialement publié dans la revue Between the Species, volume 4,
en août 2004 sous le titre : « Killing Animals That Don’t Fit In: Moral Dimensions of Ha-
bitat Restoration ». Une première traduction française est parue en juin 2013 sur le blog
Sentients des villes, sentients des champs (http://sentients-libres.blogspot.fr).
La Rédaction
Traduit de l’américain par Marceline Pauly

C et article a pour objectif d’examiner les


justifications de l’élimination violente
des animaux férals lors des projets de res-
Un des objectifs de la restauration est
d’assurer la survie de la flore et de la faune
qui existaient dans une région avant l’ar-
tauration d’habitats. La restauration d’ha- rivée des humains (en particulier des
bitats est le processus consistant à modifier Européens) et de leur bagage biologique.
un paysage, qui a été altéré par les activités Tuer des espèces qui ont été introduites par
humaines, afin qu’il retrouve approximati- les humains et menacent à présent la survie
vement son ancienne apparence. Ce retour d’espèces qui habitent une zone depuis une
à un état antérieur exige un degré impor- période beaucoup plus longue semble être
tant d’intervention et de gestion humaines. un remède simple, rapide et relativement
Ce sont, bien sûr, les mêmes comporte- peu cher. Par conséquent, les tueries sont
ments humains qui ont produit les altéra- largement tolérées par les restaurationnistes
tions initiales, celles-là même qui semblent même lorsque les méthodes – par exemple,
à présent regrettables. Je ferai valoir que les l’empoisonnement, le piégeage, ou le tir –
tenants de l’éradication des espèces férales causent des souffrances considérables
continuent d’adhérer à un très ancien para- aux animaux. Mais l’infliction de souf-
digme qui assigne une valeur aux animaux frances par les humains soulève des ques-
selon les intérêts humains. Et lorsqu’ils ne tions éthiques car ceux-ci, à la différence
sont pas disposés à prendre en considéra- des autres espèces, sont bien conscients de
tion la détresse animale causée par leurs l’impact de leurs actions ; de plus, un des
projets, ils manifestent un désir de mani- aspects de la nature humaine est d’éprouver
puler la nature semblable à celui qui a mo- des élans de compassion et de penser que
tivé les humains depuis le début de notre faire du mal pose un problème d’ordre mo-
existence en tant qu’espèce. ral. Bien que les animaux se causent effec-
tivement de la souffrance et de la détresse

numéro 36 — septembre 2014 23


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
les uns aux autres, nous, les humains, ne Je tiens particulièrement à contester
sommes pas pour autant déchargés de la deux suppositions : que tuer des animaux
responsabilité morale de la souffrance et de férals pour protéger les espèces sauvages dé-
la détresse que nous causons. montre un changement fondamental d’at-
titude à l’égard du monde naturel, et que
Lorsque les restaurationnistes défendent nous ne pouvons pas promouvoir les inté-
leurs méthodes de mise à mort, ils affir- rêts de certaines espèces sans faire abstrac-
ment qu’ils répondent à une autre respon- tion de considérations compassionnelles
sabilité morale – la responsabilité morale envers d’autres. Je soutiendrai que la des-
de préserver la diversité biologique et de truction violente des animaux perpétue une
réparer les dommages causés par des gens philosophie selon laquelle les humains ont
qui avaient une opinion très différente sur le droit de détruire des éléments de la na-
le monde naturel. Cette justification com- ture quand ils le veulent et pour les raisons
porte quelques problèmes, le plus évident qui leur siéent. Pour illustrer mon argu-
étant peut-être qu’elle dépend d’une défi- ment, j’examinerai deux exemples de tue-
nition de la nature intrinsèquement contra- ries massives d’animaux brouteurs. Dans
dictoire, une définition qui suppose que la chaque cas, les tireurs ont justifié cette tue-
nature est, d’un côté, quelque chose d’à rie au motif que les espèces ciblées « ne ca-
part, d’autonome et de non perturbé par les draient » désormais plus dans la région. Le
humains, mais qu’elle est, d’un autre côté, premier exemple est la tuerie des bisons
susceptible d’être (re)construite et gérée par dans l’Amérique du XIXe siècle. Le second
les humains. Corrélative à la première défi- exemple est la tuerie des moutons férals du-
nition, selon laquelle la nature est une en- rant les dernières décennies du XXe siècle,
tité libre de toute interférence humaine, est dans la région de Californie où je vis.
la croyance que les animaux férals (ou leurs
ancêtres domestiques) ont été fabriqués par Les populations d’origine européenne
les humains, qu’ils sont donc dénaturés et ont tué les bisons pour plusieurs raisons :
n’ont pas leur place dans un paysage natu- défricher la terre pour l’agriculture et l’éle-
rel. Toutefois, ce mépris pour les animaux vage, tirer profit de la vente de leurs peaux,
« fabriqués » par les humains semble être réduire la population des Amérindiens en
en contradiction avec la croyance exprimée éliminant leur source de nourriture, et
dans la seconde définition, selon laquelle il s’amuser. L’approvisionnement en nour-
appartient aux humains de (re)construire la riture n’était qu’une des raisons, et rare-
nature. Problématiques aussi sont les hy- ment la raison principale, de chasser les
pothèses selon lesquelles la recréation d’un bisons. En fait, il était très fréquent que
site archaïque est à la fois un objectif réali- les cadavres écorchés soient laissés là où
sable et une démonstration louable de l’in- les animaux étaient tombés. Et parfois, ils
géniosité humaine. n’étaient même pas écorchés car ils avaient
été tués juste pour le sport (Roe 1970,
p. 429 ; Fleharty, 1995, p. 29 et p. 255 :

24 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
Danz, 1997, p. 92-114). La chasse aux bi- Les chasseurs n’étaient pas retenus par
sons pour le sport est devenue encore plus des élans de compassion, comme le montre
populaire à mesure que se construisaient les ce récit (Collison, 1963, p. 56) :
lignes de chemin de fer à travers le conti- J’ai tué, et vu tuer, des milliers de bi-
nent. Examinons ces récits datant des an- sons femelles. Elles étaient écorchées et
nées 1867 et 1872 (Fleharty, p. 73-75) : leurs veaux étaient abandonnés, voués à
Peu de lignes de chemin de fer dans le mourir de faim ou à être dévorés par les
monde offrent aux sportifs et aux chas- loups et les coyotes […] Ces petits veaux
seurs des équipements dignes de ceux de étaient couchés près des vaches mortes.
la Kansas Pacific. Dans quel autre endroit Nous devions continuellement les chasser
au monde un homme a-t-il la possibili- pendant que nous écorchions les vaches.
té de s’enfoncer dans les sièges luxueu- J’en ai vu essayer de téter les bisonnes.
sement capitonnés d’un wagon de la Une fois les mères écorchées et les peaux
Pullman Palace glissant sur la plus uni- chargées dans le wagon, les veaux sui-
forme des voies ferrées et de regarder au vaient. Ils pouvaient sentir les peaux et les
dehors les immenses troupeaux de ces suivaient jusqu’au dépôt. Le matin sui-
Monarques des Plaines – les bisons – cer- vant, ils étaient retournés à l’endroit où ils
tains allant maladroitement au petit ga- avaient tété leurs mères pour la dernière
lop à une centaine de mètres du train, et fois, pour y mourir de faim ou être tués
d’autres, plus loin, le regardant avec une par les loups.
sorte d’étonnement stupide et paresseux.
Presque tous les trains qui partent ou ar- L’implacable abattage de millions de
rivent à Fort Hays sur la ligne de chemin bisons n’a pas suscité de préoccupation
de fer de la Kansas Pacific ont leur course morale car les tueurs éradiquaient une es-
avec les troupeaux de bisons ; et il en ré- pèce qui gênait les intérêts humains dans
sulte une scène des plus intéressantes et l’exploitation des terres. Les bisons occu-
stimulantes. Le train « est ralenti » à une paient des zones qui auraient pu être pâtu-
vitesse à peu près égale à celle du trou- rées par les animaux domestiques ou culti-
peau : les passagers sortent les armes à feu vées. Examinons la justification donnée par
fournies pour la défense du train contre
Frank Mayer, un des derniers chasseurs
les Indiens et, à partir des fenêtres des voi-
tures, ouvrent un feu qui ressemble à une professionnels de bisons (Mayer et Roth,
vive escarmouche. Il arrive souvent qu’un 1958, p. 27) :
jeune veau fasse un moment volte-face. Le bison avait rempli sa mission, accom-
Sa démonstration de courage est généra- pli sa destinée dans l’histoire de l’Indien,
lement son arrêt de mort, car tout le feu en lui fournissant tout ce dont il avait be-
du train est dirigé sur lui ou sur un autre soin – la nourriture, le vêtement, l’habi-
membre du troupeau se trouvant dans tation, les traditions et même une théo-
son voisinage immédiat. logie. Mais le bison ne cadrait plus aussi
bien avec la civilisation en expansion de
l’homme blanc – en fait, il ne cadrait plus
du tout. Il ne pouvait être ni contrôlé, ni

numéro 36 — septembre 2014 25


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
domestiqué. Il ne pouvait pas être parqué par rapport au continent a permis l’évo-
dans un corral derrière des clôtures barbe- lution de plusieurs espèces et sous-espèces
lées. Il était inadapté. Il devait donc dis-
de plantes et d’animaux. Les premiers hu-
paraître.
mains à immigrer sur l’île furent les Indiens
Chumash qui s’y installèrent il y a environ
À une époque où la nature était un ter- 10  000 ans. Les Européens atteignirent
ritoire ne demandant qu’à être cultivé, pâ- l’île au XVIIIe siècle et introduisirent par
turé, exploité pour ses minerais, son bois, la suite des plantes et des animaux domes-
ou pour toute autre utilisation profitable à tiques, en particulier des moutons, des bo-
l’économie humaine, les bisons avaient peu vins, des cochons et des chevaux (ainsi que,
de défenseurs. involontairement, des espèces sauvages
exotiques). Les activités qui ont modifié le
Examinons à présent une situation paysage au cours des deux derniers siècles
contemporaine : la tuerie des moutons comprennent le pâturage et le fouissage des
sur l’île de Santa Cruz, située au large de animaux introduits, l’arrachage de la végé-
la Californie du Sud, à environ 42 km de tation indigène pour faire place aux plantes
Santa Barbara. Le long isolement de l’île cultivées, la coupe d’arbres pour le bois

Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals


26 Les Cahiers antispécistes
Tuer les animaux qui ne cadrent pas
d’œuvre, et la construction de routes et de de restaurer un paysage précolombien. Les
bâtiments. Même l’extinction par les hu- deux objectifs sont similaires, mais non
mains des incendies naturels périodiques, identiques. La conservation permet une
qui jouent un rôle important en mainte- éventuelle coexistence des espèces ; la res-
nant la santé des écosystèmes de Californie tauration est un genre de nettoyage bio-
du Sud, a contribué à modifier le paysage. logique, un « exorcisme des espèces exo-
En réaction à ces changements divers, des tiques  » (Holloway, p. 31) qui exige que
populations de plantes indigènes ont dimi- tous les éléments européens soient sup-
nué. Inversement, les plantes introduites, primés afin de recréer un site archaïque.
en particulier le fenouil et le chardon, ont The Nature Conservancy jugea nécessaire
prospéré (Brumbaugh, 1980 ; National d’éliminer les moutons aussi vite que pos-
Park Service, 1985, pages 6-10 et 40). sible et, en décembre 1981, elle mit en
place un plan de tir à cette fin (Schuyler,
Vers 1980, lorsque les élevages en ranch 1993). En juin 1989, plus de 37 000 mou-
cessèrent d’être rentables pour les proprié- tons avaient été tués. La réussite du pro-
taires privés de l’île de Santa Cruz, des op- gramme de restauration a été compromise
portunités d’acquisition de terres se pré- par certaines des conséquences qui en ont
sentèrent pour des groupes intéressés par résulté. L’extermination des animaux brou-
la restauration et la conservation (Gherini, teurs a, par exemple, favorisé l’expansion
1994). En 1978, The Nature Conservancy non souhaitée du fenouil, qui à présent
prit une participation sur 90% du terri- prédomine sur 10% de la propriété de The
toire de l’île, environ 22 000 hectares si- Nature Conservancy et qui se propage plus
tués à l’ouest, dont elle acquit le plein rapidement que les autres espèces. Selon
contrôle en 1987. En 1997, le Service des une étude, « le facteur le plus important
parcs nationaux acheta les 10% orientaux contribuant à la récente expansion du fe-
de l’île, environ 2 500 hectares, et les in- nouil a été le retrait rapide des bovins et
corpora au Parc national des îles Channel des moutons férals de l’île de Santa Cruz »
qui avait été créé en 1980. En 2000, The (Brenton et Klinger, 1994 ; voir aussi
Nature Conservancy céda 3 400 de ses hec- Beatty et Licari, 1992 ; Klinger, Schuyler et
tares au Service des parcs (Burns, 2000). Sterner, 1994). Dans l’écosystème qui s’est
Dans ces deux zones, les bovins avaient été développé durant le XXe siècle, les activi-
envoyés sur le continent par leurs proprié- tés de pâturage ont joué un rôle bénéfique
taires pour y être abattus, mais un grand en limitant l’expansion des plantes intro-
nombre de moutons et de cochons, et un duites et en maintenant ainsi sur l’île une
petit nombre de chevaux avaient été lais- communauté biotique diversifiée. C’était
sés à l’abandon, libres de vagabonder, et le pâturage illimité, plutôt que le pâturage
sont ainsi devenus férals. Malgré son nom, en lui-même, qui était si destructeur. The
The Nature Conservancy ne projetait pas Nature Conservancy a reconnu que l’éli-
seulement de conserver les populations de mination des animaux brouteurs avait pu
plantes et d’animaux précolombiens, mais précipiter l’explosion importune du fenouil

numéro 36 — septembre 2014 27


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
et essaie à présent d’éliminer le fenouil les forces du « bien » (les humains) sont
par une combinaison de feux contrôlés et engagées dans une lutte avec les forces du
d’herbicides, qui tuent les plantes indi- « mal » (les animaux férals). Pour sauver les
gènes comme les non indigènes (Dash and quelques renards qui restent, des pygargues
Gliessman, 1994 ; Burns, 1997a, 1997b et à tête blanche ont été amenés pour faire
1998 ; Hamm, 1998 ; Aschehoug, 2001). fuir les aigles royaux (Polakovic, 1999  ;
Un autre résultat inattendu de la tuerie des Todd, 2004). Ces expériences de restau-
moutons a été l’augmentation de la po- ration révèlent les problèmes inhérents à
pulation de cochons férals, qui est passée l’élimination soudaine d’éléments d’une
de plusieurs centaines à plusieurs milliers communauté biotique espèce par espèce.
(Pearl, Patton et Lohr, 1994). De plus, les Elles devraient nous instruire sur les inte-
aigles royaux qui avaient été attirés sur l’île ractions complexes des divers éléments de
par cette abondance de porcelets se sont l’écologie actuelle de l’île et sur la nécessi-
mis à chasser les populations indigènes de té de prendre en compte les contributions
renards de l’île de Santa Cruz jusqu’à l’ex- des animaux introduits. Elles devraient cer-
tinction (Van De Kamp, 2000 ; Davison, tainement nous conduire à nous deman-
2003  ; Schoch, 2003). La population de der si la restauration, par opposition à la
renards s’est effondrée, passant d’environ conservation, est un objectif réalisable et si
1 500 en 1994 à moins de 100 en 2003. Le non, pourquoi l’on tue des animaux dans la
Service des parcs nationaux et The Nature poursuite d’un objectif irréalisable.
Conservancy projettent de mener contre
les cochons un « assaut en règle, compre- À l’instar de The Nature Conservancy,
nant l’utilisation d’escouades de tireurs » le Service des parcs nationaux espère recréer
(Polakovic, 1999). L’ancien responsable du un paysage précolombien. Cependant, son
Parc, Tim Setnicka, a baptisé l’assaut pro- mandat, comme indiqué dans le Plan de
jeté «  la dernière grande rafle  », malgré le gestion général, n’est pas seulement de res-
fait que les cochons seront tués, plutôt que taurer la wilderness, mais de la mettre à la
déplacés vivants hors de l’île (Polakovic, disposition des visiteurs humains, pour leur
1999  ; Kelly, 2002). La détermination à plaisir (National Park Service, 1985, p. 81
éradiquer les cochons est décrite ainsi par et 82). Ce mandat comporte une contra-
un journaliste : « Tel le Pentagone face à diction intrinsèque, car les humains d’ori-
une armée retranchée, le Service des parcs gine européenne constituent évidemment
se prépare pour une guerre totale contre les autant un anachronisme dans un paysage
cochons de l’île de Santa Cruz. Dans cette précolombien que les moutons et les co-
campagne, il n’y aura pas de prisonniers. » chons. Le Service des parcs, en accord avec
(Burns, 2001). Les métaphores militaires sa charge, a néanmoins construit des ter-
occupent une place importante dans les rains de camping et des chemins de ran-
discussions sur l’éradication des animaux donnée et encourage les gens à profiter
férals, et elles ont pour effet de faire de de l’expérience qui consiste à s’immerger
celle-ci une question morale dans laquelle dans un décor qui se rapproche de l’in-

28 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
tacte wilderness d’une période antérieure. Polakovic 1999). (Les chevaux furent en-
Paradoxalement, le Parc a également lais- voyés dans des refuges pour chevaux en de-
sé des bâtiments construits par les proprié- hors de l’île.)
taires de ranch, afin de conserver la « scène Deux considérations étaient à l’origine
historique » de l’époque des ranchs, mais de la désapprobation du public envers cette
sans les animaux des ranchs (National Park tuerie : l’une que c’était du gaspillage, car
Service, 1985, p. 81 et 82). L’augmentation on laissait les cadavres pourrir ou être man-
projetée du nombre annuel de visiteurs sur gés par des oiseaux charognards, et l’autre,
l’île contribuera à la dégradation de la terre que c’était cruel, car on laissait souffrir les
et des eaux adjacentes de l’océan. Le Service moutons blessés et les agneaux non sevrés.
des parcs n’a cependant aucune tolérance Les gens ont par conséquent réagi de la
envers les autres espèces non indigènes et même façon que la plupart d’entre nous ré-
avait projeté de tuer les moutons, les co- agissent aux récits de chasse aux bisons – et
chons et les chevaux férals, une fois entré en avec la même préoccupation morale, à sa-
possession de la partie orientale de l’île. En voir que les raisons invoquées pour tuer les
fait, à peu près au moment du rachat par animaux ne justifient pas la cruauté et la
le Parc, le 10 février 1997, environ 1 000 gratuité du procédé. Les partisans du mas-
moutons furent tués près de la limite entre sacre des moutons ont néanmoins écarté les
les propriétés du Parc national et de The critiques comme étant des sentiments ex-
Nature Conservancy (Burns, 1997a). The primés par des gens qui ignorent les objec-
Nature Conservancy, comme on l’a dit tifs de la restauration d’habitats.
plus haut, tuait des moutons depuis 1981,
mais dans un certain secret, car l’accès à la La question que je veux examiner ici
propriété était très restreint. Cependant est celle de savoir s’il y a, en réalité, une
les tueries du début de l’année 1997, qui similitude entre les raisons qui ont moti-
coïncidèrent avec l’ouverture de la partie vé la tuerie des moutons et celles qui ont
appartenant au Parc, eurent une énorme motivé la tuerie des bisons. Les restaura-
couverture médiatique. Le public réa- tionnistes avanceront que les bisons ont été
git avec indignation aux articles des jour- tués par des gens dont les intérêts étaient
naux et aux images télévisées montrant des égoïstement anthropocentriques, alors que
moutons blessés essayant en rampant de se les moutons et les cochons férals sont tués
mettre à l’abri, d’agneaux mourant de faim par des gens dont l’intérêt est la réparation
près des corps de leurs mères mortes, et de des dommages causés à l’environnement
cadavres pourrissant éparpillés sur les col- par des générations antérieures d’humains
lines. Cédant à la pression du public, sans irréfléchis. Les buts semblent certainement
toutefois admettre avoir mal agi, le Service distincts, mais il y a ici un commun déno-
des parcs rassembla les moutons et les en- minateur : c’est nous, les humains, qui dé-
voya sur le continent pour y être vendus terminons qu’une espèce ne « cadre plus »,
à une vente aux enchères de bétail (Burns qu’elle doit « disparaître », et nous déter-
1997a; MacGregor 1997; Schultz 1997; minons cela selon que l’existence de cette

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Tuer les animaux qui ne cadrent pas

Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

espèce s’oppose ou non à nos propres inté- La recherche récente a clairement dé-
rêts – nos intérêts étant, à un certain mo- montré que le monde naturel est bien
ment, l’expansion économique, à un autre plus dynamique, bien plus changeant, et
moment, le plaisir de visiter des paysages bien plus lié à l’histoire humaine que les
croyances populaires concernant « l’équi-
restaurés. Eric Aschehoug, un biologiste
libre de la nature » ne l’ont générale-
de The Nature Conservancy, a dit au sujet ment reconnu. Beaucoup de croyances
de l’abattage des cochons sur l’île de Santa populaires au sujet de l’environnement
Cruz : « Notre intérêt est la restauration reposent sur la conviction que la nature
d’une île. Malheureusement, les cochons est une communauté stable, holistique,
gênent. » (Kelly, 2002) homéostatique, capable de préserver son
équilibre plus ou moins indéfiniment si
Notre désir de faire reculer l’horloge seulement les humains évitent de la « dé-
écologique et de recréer un paysage qui ranger ». C’est en fait une hypothèse très
problématique.
existait avant l’introduction des espèces
européennes est discutable. Voyez les ré-
flexions de William Cronon (1996, p. 24) De même, Mark Sagoff (2000), ar-
plaidant pour une réévaluation critique de gumentant contre « la lutte sans merci »
nos idées sur la nature et la wilderness : contre les espèces exotiques, observe que
« les écosystèmes n’ont pas d’ordre, de but,
d’intention ; ils n’ont aucun équilibre à 

30 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
perturber ». L’introduction d’espèces et les base et maintenant nous sommes dans une
changements environnementaux ont lieu nouvelle époque de restauration et de pro-
sans influences anthropogéniques. Si l’île tection environnementale des plantes na-
de Santa Cruz était demeurée jusqu’à au- turelles et d’élimination des animaux cau-
jourd’hui préservée de toute invasion d’hu- sant beaucoup de destruction » (Polakovic,
mains européens, elle ne serait pas davan- 1999). La restauration demande que l’on
tage telle qu’elle était en 1400 après J.C. Et perturbe un écosystème actuel jugé «  dé-
même si nous étions capables aujourd’hui naturé ». Considérons l’opposition expri-
de restaurer son apparence de 1400 après mée dans ce commentaire : « Les animaux
J.C., sa proximité avec le continent entraî- introduits représentent une menace mor-
nerait l’introduction de plantes et d’ani- telle pour l’écosystème naturel de l’île. »
maux « exotiques » par le biais des vents, (Schoenherr, Feldmeth et Emerson, 1999)
des courants, et des visiteurs humains. La justification de la restauration repose,
Aussi la restauration sera-t-elle un proces- premièrement, sur la construction de dis-
sus continu, géré par des humains, et exi- tinctions conceptuelles entre « natif » et
geant une intervention constante. On peut « introduit », « indigène » et « exotique »,
prétendre que le résultat – la conservation « sauvage » et « féral » – distinctions qui
des espèces indigènes – est désirable, mais peuvent s’avérer indéfendables dans des
le processus de réalisation et d’entretien situations où les espèces prétendument
d’un paysage pré-européen sera une activi- « exotiques » sont en réalité des éléments
té aussi « naturelle » que l’est l’architecture « natifs » de la communauté biotique pré-
paysagère. C’est la volonté et la technologie sente – et, deuxièmement, sur la construc-
humaines qui transforment la wilderness en tion de préférences pour « l’indigène »,
jardin, et le jardin en wilderness. Il est pa- « le natif » et « le sauvage ». Les restaura-
radoxal que l’idéologie de la nature et de la tionnistes ne préfèrent cependant pas un
wilderness, qui rejette les changements an- groupe à un autre ; ils rejettent l’autre
thropogéniques, doive aussi dépendre des groupe estimant qu’il n’a aucune valeur,
changements anthropogéniques pour re- et qu’il ne mérite pas de considération mo-
construire des paysages. rale. Ayant été privés de leur valeur en tant
que marchandise, les animaux férals qui
Les restaurationnistes opposent leur « causent beaucoup de destruction » ne se
attribution d’une valeur intrinsèque au voient accorder aucune valeur intrinsèque.
monde naturel au point de vue selon le-
quel la nature n’a de valeur qu’en tant Les animaux férals sont des animaux
que ressource exploitable par les humains. qui ont été autrefois domestiqués, ou dont
Kate Faulkner, responsable des ressources les ancêtres ont été autrefois domestiqués,
naturelles pour le Parc national des Îles mais qui se sont échappés ou ont été libé-
Channel, dit : « Auparavant, nous attri- rés de leur interdépendance avec les êtres
buions de la valeur aux îles en fonction humains. Bien qu’autonomes et se dépla-
de leur capacité à fournir des produits de çant librement, ils diffèrent des animaux

numéro 36 — septembre 2014 31


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
que nous appelons « sauvages » parce qu’ils Durant les millénaires pendant les-
appartiennent à ces espèces, très peu nom- quels les humains ont été bergers et culti-
breuses, qui ont été domestiquées, et qu’ils vateurs, nous avons prospéré, à la fois en
peuvent, si on les capture, devenir des ani- établissant une relation d’interdépendance
maux domestiques. Il y a une différence, avec quelques espèces dociles (Diamond,
par exemple, entre un cheval et un zèbre, 1997) et en éliminant impitoyablement
le premier appartenant à une espèce dont toutes espèces qui menaçaient notre ap-
les membres peuvent être dressés pour tra- provisionnement en nourriture en occu-
vailler avec et pour les hommes, le second pant une terre que nous voulions culti-
à une espèce dont les membres demeurent ver, ou en mangeant des cultures que nous
rebelles même s’il arrive qu’on apprenne avions plantées, ou en s’attaquant à notre
un tour à un zèbre. La féralisation est, sans bétail. Nos ancêtres ont construit des fron-
aucun doute, un phénomène qui existe de- tières à la fois physiques et morales entre
puis que les humains ont commencé à uti- l’espace domestiqué, qui était prévisible et
liser les animaux, mais la séparation des sûr parce que les humains y avaient impo-
animaux férals dans une catégorie distincte sé un ordre, et la wilderness, qui paraissait
des animaux sauvages est une évolution ré- chaotique et dangereuse car elle était au-de-
cente. Cela ne nous intéresse généralement là de notre contrôle. Dans les traditions de
pas de faire cette distinction à moins que l’art et de la littérature classiques, ce n’était
les animaux férals contrarient nos efforts pas les forêts dépourvues de sentiers et les
pour conserver d’autres espèces ou pour montagnes escarpées qui inspiraient les ar-
récréer un paysage. Par exemple, les che- tistes, mais plutôt les paysages de vergers
vaux et les cochons qui vivent en liberté et de pâturages. La scène pastorale repré-
dans d’autres parties de la Californie sont sentait une situation idéale dans laquelle
appelés simplement « chevaux sauvages » les éléments de la nature vivaient paisible-
et « cochons sauvages ». Les fermiers et les ment ensemble, contrôlés, mais aussi pro-
ranchers, par exemple, incluent les chevaux tégés par le pastor qui est le mot latin pour
et les cochons libres dans la catégorie des « berger », « l’homme qui garantit un pâtu-
animaux sauvages tels que les cervidés, et rage sûr pour son troupeau ». L’utilisation
s’appliquent à les exterminer lorsqu’ils dé- de l’image du « bon berger » comme mé-
truisent des zones cultivées, sont en concur- taphore religieuse d’une divinité bienveil-
rence avec les animaux domestiques pour lante indique que l’on donnait  à la néces-
les ressources, et compromettent le bien- sité de protéger les régions pastorales une
être économique des humains. Toutefois, dimension autant éthique qu’économique.
les restaurationnistes appellent « férals » les
cochons libres de l’île de Santa Cruz afin de Nous n’avons que récemment commen-
leur refuser le droit de faire partie du pay- cé à reconsidérer notre place dans la nature
sage sauvage (c.a.d. « naturel »). et à admettre que la promotion de notre
espèce s’est réalisée aux dépens de la plu-
part des autres espèces. À mesure que nous

32 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
évaluons les dommages causés par nos pra- considération les intérêts des espèces ani-
tiques d’exploitation, nous développons un males et végétales que nous n’avions jamais
goût pour les valeurs scientifiques, esthé- domestiquées. Les bisons, par exemple, ne
tiques et spirituelles des régions non civili- sont plus vus comme nos concurrents pour
sées. Ce n’est évidemment pas une coïnci- l’utilisation de la terre. Les animaux dé-
dence si la société américaine est à présent crits par les chasseurs des voitures Pullman
majoritairement urbaine, ce qui signifie que comme maladroits et stupides sont devenus
nous pouvons chérir la sauvageté (wildness) à présent des symboles de la force et de l’in-
sans être exposés directement à ses dangers. dépendance de l’Amérique. En réalité, bien
Aujourd’hui, moins de 5% des Américains sûr, les bisons ne pourraient plus exister
vivent directement de l’agriculture. La plu- sans des plans de gestion humains. Après
part d’entre nous ne voient, et a fortiori ne avoir réduit leur population de plusieurs
touchent, ne soignent ou ne se soucient millions à plusieurs milliers, nous avons
jamais de protéger les animaux dont nous restreint leurs déplacements à des zones ré-
mangeons la chair ou avec la peau ou la servées, et nous les contrôlons et protégeons
laine desquels nous nous habillons. Ils ne à l’intérieur des limites que nous avons éta-
partagent plus nos vies de sécurité domes- blies. Le processus même qui consiste à gé-
tique et, cachés loin des regards dans des rer des espèces sauvages et à leur attribuer
élevages industriels et des parcs d’engrais- des réserves brouille les distinctions tradi-
sement, ils sont rarement l’objet de notre tionnelles entre espaces sauvage et domes-
préoccupation morale. D’un autre côté, tique. Ainsi, dans notre monde pastoral
nous nous sentons rarement menacés par post-moderne, nous sommes paradoxale-
des animaux sauvages. Confortablement ment devenus les bergers des espèces sau-
installés dans nos jungles urbaines, nous ne vages. Parfois même nous les amenons au
percevons plus les cervidés comme des ani- sein de nos espaces urbains pour les soi-
maux nuisibles qui dévorent nos champs gner. Par exemple, les renards indigènes de
de céréales, ni les loups comme des pré- l’île de Santa Cruz ont été emmenés, pour
dateurs qui tuent nos moutons ou nos bo- leur protection, dans un zoo du continent.
vins. En fait, nous voyons à présent les es-
pèces sauvages sous un jour romantique. Le Cependant, tout en étant disposés à ap-
loup, par exemple, autrefois chassé jusqu’à prouver la gestion, par les humains, des es-
la limite de l’extinction, est passé du sym- pèces sauvages, nous continuons de chérir
bole effrayant d’une violence déchaînée, au l’illusion que les espaces sauvages et civi-
symbole précieux d’une liberté sans limite. lisés, ou que les activités naturelles et hu-
Et, dès lors que nous accordons une grande maines, sont des domaines qui s’excluent
valeur aux espèces sauvages, nous nous in- mutuellement. Nous avons conservé la di-
téressons aussi à la conservation de leur ha- chotomie conceptuelle développée par nos
bitat. Dans la plupart des cas, ce nouveau ancêtres, mais avec deux modifications im-
système d’évaluation a produit des résultats portantes pour cette discussion : nous at-
positifs et nous a encouragés à prendre en tribuons désormais une valeur intrinsèque

numéro 36 — septembre 2014 33


Tuer les animaux qui ne cadrent pas

Photo : L214, Domaine des Douages.

aux espèces sauvages, mais nous avons re- ces espèces aux paysages cultivés. Par consé-
tiré les animaux férals de la catégorie « sau- quent, nous qualifions ces animaux d’« ina-
vage ». Sur l’île de Santa Cruz, l’alternative daptés » et refusons de les accepter comme
à la tuerie des moutons était de les classer un élément naturel du paysage dans lequel
comme animaux domestiques et de les ex- ils sont nés et dont ils sont, par conséquent,
pédier par bateau à un marché aux bestiaux, natifs. Frank Mayer notait que «  le bison
c’est-à-dire de ne leur attribuer qu’une va- ne cadrait pas avec la civilisation en expan-
leur de marchandises. Pour les biologistes sion de l’homme blanc […] il devait donc
et les dirigeants du Service des parcs na- disparaître ». Aujourd’hui, moutons et co-
tionaux et de The Nature Conservancy, chons férals ne cadrent pas avec les projets
le processus d’adaptation du mouton à de restauration, ni avec notre nouvelle vi-
son environnement n’a aucun intérêt pour sion de ce à quoi l’environnement non ur-
l’étude des processus naturels. Dans les ré- bain devrait ressembler, aussi doivent-ils
gions que nous choisissons de « rendre à disparaître. Les mots « introduit » et « exo-
la vie sauvage (re-wild) » – une expression tique » ont remplacé « prédateur » et « nui-
utilisée par certains partisans de la restaura- sible » en tant que termes qui destinent un
tion (Soule et Noss, 1998) – la présence des animal à l’extermination.
animaux férals comme les moutons et les
cochons nous offusque car nous associons

34 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
Les expériences de restauration sur l’île jamais  être acceptés comme faisant par-
de Santa Cruz ont montré  que le retrait tie de la « wilderness » (Foreman, 1991,
rapide et total des moutons produisait de p. 69). Défendant leurs pratiques contre
nouveaux problèmes écologiques, et qu’un les critiques selon lesquelles les zones res-
pâturage limité pouvait être une meilleure taurées sont des artéfacts humains (Elliot,
stratégie si le but était d’assurer la survie des p.84 ; Katz, p. 85), les restaurationnistes af-
espèces précolombiennes. Néanmoins, de firment qu’ils ne contrefont pas la nature,
nombreux restaurationnistes plaident pour mais qu’ils la favorisent. « Toute restaura-
l’élimination totale des animaux férals. tion est un artéfact à partir du moment où
Leur but n’est pas seulement la protection elle est délibérément organisée, mais elle
de certaines espèces, ce qui pourrait être ob- cesse graduellement de l’être lorsque la na-
tenu sans en éliminer violemment d’autres, ture revient spontanément – si les humains
mais aussi la recréation d’un paysage d’an- s’effacent et laissent la nature reprendre son
tan, d’un site que les humains peuvent visi- cours. » (Rolston, p. 91) Les restauration-
ter, mais où les animaux férals ne sont pas nistes déplorent, cependant, le processus
les bienvenus car ils nous rappellent nos naturel qui survient lorsque les humains
pratiques d’exploitation et rompent l’il- « s’effacent » et abandonnent leurs espèces
lusion que nous avons construit une wil- domestiques (leurs artéfacts), et lorsque
derness intacte. Nos ancêtres étaient fiers la nature spontanée reprend son cours et
de leur habileté à transformer la wilderness que ces espèces survivent et prospèrent.
en civilisation ; nous sommes fiers de nos Nombre d’environnementalistes sont d’ac-
efforts pour redonner à certaines zones ja- cord avec le commentaire moqueur de
dis cultivées un semblant de leur apparence J. Baird Callicott selon lequel les animaux
d’autrefois, et nous ne voulons pas que la de ferme « ont été sélectionnés pour être do-
présence d’animaux férals ruine l’image ciles, obéissants, stupides et dépendants ».
que nous avons créée. Ils ne pourraient pas vivre à l’état sauvage,
pense-t-il. Abandonnés, ils ne pourraient
Le mépris pour les animaux férals est pas supporter d’être libres et « passeraient
lié au mépris pour les animaux domes- leur temps autour des bâtiments d’élevage
tiques exprimé par nombre d’environ- attendant en vain d’être abrités et nourris.
nementalistes, même s’ils apprécient les La plupart mourraient de faim. » (Callicott,
produits des industries de la viande et de 1980) Curieusement, les environnementa-
la laine, causes de dommages à l’environ- listes définissent souvent nos obligations
nement et bio-uniformes. Par exemple, les envers les espèces animales sur la base des
écologistes profonds ont soutenu que le hypothèses qu’ils font sur le plaisir ou le
développement de l’agriculture avait ini- déplaisir qu’éprouverait tel animal à vivre
tié une séparation regrettable entre les hu- libre, hors de notre contrôle. Nous sommes
mains et la « nature » et que les animaux incités à prendre en considération les inté-
domestiques, à la fois processus et pro- rêts des bisons et des aigles, qui errent ou
duits de l’agriculture, ne pourraient donc planent librement ; les bovins et les poulets

numéro 36 — septembre 2014 35


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
par contre ne méritent que dédain. En
fait, dans nos élevages industriels mo-
dernes, nous confinons les poulets dans
des bâtiments surpeuplés et sans fe-
nêtres, les empêchons d’exprimer leurs
comportements naturels, et ensuite
nous les méprisons parce qu’ils ne sont
pas libres. Karen Davis, dans un article
sur les poulets d’élevage industriel, ob-
serve que nous persécutons nos vic-
times, et justifions nos mauvais traite- Photo : Dakota Langlois, Domaine des Douages
ments envers elles en soutenant qu’elles ne
méritent pas de considération morale car présence ne s’accorde pas avec le concept
elles sont les créatures stupides, fragiles que de wilderness et de nature que nous avons
nous en avons fait (Davis, 1995). Ces êtres commencé récemment à chérir. Pourtant,
renoncent au droit à la considération mo- les moutons et les cochons abandonnés sur
rale dès lors qu’ils nous laissent les exploiter l’île de Santa Cruz ont démenti les com-
et les déposséder de leurs caractéristiques mentaires de Callicott au sujet de la stupi-
«  sauvages  » et «  naturelles  » (Budiansky, dité et de la dépendance. Ils ont fait preuve
1992). Les environnementalistes dénigrent d’une capacité impressionnante à survivre
les espèces domestiques en raison de leur alors que leurs ancêtres avaient été « abî-
dépendance et de leur faiblesse supposées més » par des milliers d’années d’élevage, et
(qui autrefois étaient pour nous une source ils méritent notre respect si nous sommes
de confort) et chérissent les espèces sau- sincères lorsque nous professons de la consi-
vages que, jusqu’à très récemment, nous dération pour les processus naturels. Si, de
tuions parce qu’elles étaient « inadaptées » plus, il peut être prouvé que nous ne pou-
et, comme l’a dit Frank Mayer, « ne pour- vons pas protéger les intérêts des espèces
raient pas être domestiquées ni contrô- précolombiennes ou promouvoir la biodi-
lées ». Et, si les chasseurs de bisons ont qua- versité à moins de limiter ou de supprimer
lifié leurs proies de stupides, paresseuses et peu à peu le pâturage des animaux férals (cf.
maladroites, peut-être pour justifier leur Simberloff, 1994, sur la fragilité des écosys-
abattage, les environnementalistes comme tèmes insulaires), il y a des méthodes moins
Callicott utilisent des termes semblables violentes pour réduire les populations de
pour légitimer leur violence et refuser la moutons et de cochons, comme la stérili-
considération morale à des animaux. sation chimique (Kirkpatrick, Turner, Liu,
et Fayrer-Hosken, 1996). Non seulement
Nous sommes responsables d’avoir mis les méthodes non violentes de contrôle des
des espèces domestiques dans un envi- animaux apporteraient une réponse aux
ronnement étranger et maintenant, parce problèmes moraux que pose le fait de cau-
qu’elles y sont, nous les méprisons car leur ser des morts douloureuses, mais une ré-

36 Les Cahiers antispécistes


Tuer les animaux qui ne cadrent pas
duction graduelle des populations apporte- similaires en ce que les deux espèces ont été
rait aussi une réponse pratique à la gestion prises pour cible parce qu’elles portaient at-
des plantes importées qui avaient aupara- teinte à notre idée de ce à quoi devrait res-
vant été éliminées par le pâturage (Brenton sembler tel paysage particulier, et contra-
et Klinger, 1994). Je ne suggère pas que riaient nos préférences quant à l’utilisation
nous renoncions à notre désir de conserver qui devrait être faite de la terre. Ainsi, bien
d’autres espèces, mais plutôt que nous éla- que nous puissions croire que nos atti-
borions un système de valeurs qui concilie- tudes envers le monde naturel ont subi une
rait les intérêts de tous les animaux, et pas transformation fondamentale, et que nous
seulement ceux à qui nous choisissons de sommes devenus plus sensibles aux intérêts
donner la préférence dans le siècle ou la dé- des autres espèces, nous suivons en réalité
cennie qui sont les nôtres. un très vieux paradigme : nous extermi-
nons, sans scrupule, toute espèce que nous
Les raisons qui ont motivé les tueries de jugeons « inadaptée ». g
bisons et les tueries de moutons férals sont

Références
Note de la Rédaction. Les éléments de bibliographie n’ont pas été adaptés au format français. Les références ci-dessous
apparaissent telles qu’on les trouve dans l’original en langue anglaise.

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38 Les Cahiers antispécistes


Pour une agriculture sans élevage

Pour une agriculture sans élevage,


pour un projet mondial non spéciste
Yves Bonnardel
Cet article a été écrit pour être publié dans l’édition anglaise du bulletin du réseau
Reclaim the Fields, réseau international de luttes paysannes libertaires et anticapita-
listes. Il n’a finalement pas été traduit et n’a été publié que dans l’édition française du
printemps 2012, suivi d’un texte de réponse intitulé « Vivre avec les animaux, une utopie
pour le XXIe siècle » (qui en se référant aux arguments de Jocelyne Porcher hélas fait
l’impasse sur le sujet essentiel du texte, à savoir que l’exigence morale implique que
nous abolissions l’exploitation animale). Mon article est publié ici avec quelques amé-
liorations de style, qui ne modifient en rien les idées développées dans le texte original.
Yves Bonnardel

L es animaux sont sentients, comme les


humains : ils ressentent des sensations,
éprouvent des désirs, manifestent des pré-
L’appartenance à l’espèce humaine ne
confère aucune dignité particulière, ni ne
donne en soi de droits particuliers. L’être
férences, accordent du prix à ce qui leur ar- humain n’est pas issu d’un acte divin de
rive. Ils ont une subjectivité, et, de ce fait, création séparée ; aucune différence « on-
des intérêts propres. tologique » fondamentale ne peut être liée
Ils sont les premières victimes de notre à la notion d’espèce. L’espèce, pas plus que
civilisation spéciste, industrielle et capita- le sexe ou la race, n’est une catégorie éthi-
liste. Dans le monde, chaque année, nos quement pertinente. Les caractéristiques
sociétés massacrent au moins 60 milliards traditionnellement associées en propre à
d’animaux vertébrés terrestres, et sans l’espèce humaine, à savoir l’intelligence, la
doute plus de mille milliards de poissons raison, la liberté, la capacité d’abstraction,
(pour qu’ils nous servent de nourriture). la conscience de soi, etc. ne constituent pas
Leurs intérêts fondamentaux à vivre, et non plus des critères justifant une discri-
à vivre bien, sont foulés aux pieds pour sa- mination. L’oppression des non-humains
tisfaire des besoins généralement frivoles. n’est pas défendable moralement ; les argu-
Le mouvement pour l’égalité se fonde ments utilisés ne sont pas justes, ils ne sont
au contraire sur le principe suivant : ni logiques ni rationnels, et ne tiennent pas
Les intérêts d’un animal, à ne pas souf- non plus compte de la réalité aujourd’hui
frir et à vivre une vie heureuse et satis- connue de la sentience de nombreux ani-
faisante, importent autant, moralement, maux. Le spécisme, c’est-à-dire la discrimi-
que les intérêts équivalents d’un humain. nation fondée sur l’espèce, est donc à com-
battre.

numéro 36 — septembre 2014 39


Pour une agriculture sans élevage
L’égalité, qui s’oppose à la discrimina- l’horreur absolue – l’industrie moderne des
tion, exige d’accorder aux intérêts de tout chairs. Tant qu’on n’a pas infirmé l’idée
individu sentient la même considération d’égalité au niveau éthique, je ne vois pas
et, si on fonctionne dans un système social comment on peut justifier d’exploiter à
fondé sur le droit, de reconnaître les droits mort quelque être sentient que ce soit ; si
qui découlent des besoins de chacun. La on met en balance ses intérêts, qui sont des
conscience éthique dont sont capables la intérêts fondamentaux, à vivre et à vivre
plupart des humains est source pour ceux- bien, avec nos intérêts d’humains carnistes,
ci non de droits et de privilèges, mais de la décision morale est claire : d’un point de
devoirs. vue physiologique, nous n’avons pas besoin
Il n’y a aucune raison juste de refuser de de viandes ni de poissons, ni de « sous-pro-
prendre en compte les intérêts des autres duits » animaux comme les oeufs ou les lai-
animaux, ce qui ne signifierait rien d’autre tages1. Bien sûr, nous sommes très attachés
que vouloir continuer à les opprimer, ou à ces produits : une raison importante est
bien considérer cyniquement qu’ils ne qu’ils symbolisent notre position extraordi-
nous aideront jamais à faire la révolution. naire dans « le vivant », notre statut hors-
pair, de membres de l’espèce supérieure2.
Or, les animaux restent les laissés-pour- Ce sont des symboles de notre domina-
compte des mouvements paysans. Si l’on tion. Cela ne constitue pas une raison suf-
s’indigne des élevages industriels, la lé- fisante pour continuer le massacre, bien au
gitimité de l’élevage n’est pas remise en contraire. L’exploitation des animaux pour
cause. Certes, l’immense majorité des vic- leur chair n’est rien d’autre qu’un caprice
times le sont de méthodes industrielles. de notre part.
Cela ne rend pas les méthodes « tradition- Fruit d’une exigence nouvelle de justice
nelles » justes pour autant. Les anciens mo- qui émerge à l’échelle de la planète entière,
des d’exploitation sont moins efficaces et se développe dans de nombreux pays un
de ce fait moins monstrueux, ils n’en sont mouvement pour l’abolition de la viande :
pas pour autant moraux. Une exploita- un mouvement pour l’abolition de tous les
tion « fermière », « paysanne », « tradition- produits de l’élevage, de la chasse et de la
nelle », « respectueuse », « plein air » ou pêche3. Nous ne pouvons pas faire comme
« extensive » ne peut être justifiée du seul si nous ne savions pas, et rester sur des po-
fait qu’elle serait moins inacceptable que sitions réactionnaires et oppressives.

1. Cf. la position de l’ADA, l’Association Américaine des Diététiciens, qui regroupe 70 000 praticiens : « Les
régimes végétariens (y compris le végétalisme) menés de façon appropriée, sont bons pour la santé, adéquats sur
le plan nutritionnel et bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies ». Cette position de
l’ADA a été réaffirmée en 2009 (http://www.alimentation-responsable.com/position-ADA-2009) ; elle est bien
différente de ce qu’affirme le Programme National Nutrition Santé de l’État français.
2. Cf. Yves Bonnardel, « La consommation de viande en France : contradictions actuelles », in Cahiers an-
tispécistes n°13, 1995.
3. Cf. le site http://meat-abolition.org.

40 Les Cahiers antispécistes


Pour une agriculture sans élevage
Ceci dit, je perçois trois types de pro- envisager une agriculture autonome, du-
blèmes cruciaux qui nous gênent pour envi- rable, qui n’épuise pas les sols. En effet, ac-
sager un monde sans exploitation animale. tuellement la plupart des pratiques cultu-
Pourtant, s’ils constituent des défis majeurs rales qui se passent d’engrais « chimiques »
et rendent plus malaisée une évolution vers (qui consomment beaucoup de pétrole)
un monde égalitaire, ils n’ont pas le pou- font massivement appel à des intrants
voir de remettre en cause le bien-fondé de d’origine animale, qu’il s’agisse de fumiers
la position égalitariste. et purins, voire de plumes de volailles ou
Premièrement, à l’heure actuelle, pour d’os broyés, de sang séché, etc. Notre agri-
de nombreux paysans de pays pauvres, culture paysanne actuelle peut difficile-
l’élevage de cochons, de chèvres, de vaches ment se passer de tels intrants. De même, la
et de « volailles », ou bien encore la pêche, grande majorité des agricultures paysannes
fournissent un complément alimentaire des pays pauvres nécessitent l’exploitation
très important, qu’on ne peut sous-estimer. de la force de travail d’animaux de trait.
De même, l’abandon de l’exploitation ani- Ça fait beaucoup de contre-indications.
male pourrait signifier la disparition de la
paysannerie de montagne ou d’autres zones Mais je pense que si ce sont des pro-
arides où l’élevage traditionnellement per- blèmes très réels et très importants, on ne
met aux populations de survivre ou en tout peut néanmoins en prendre prétexte pour
cas de se maintenir. considérer les animaux comme ne pouvant
Un problème d’un autre ordre se pose être pris en compte, et en tout cas encore
du fait des ravages causés aux cultures par moins comme ne devant pas l’être.
les « nuisibles » et autres « ravageurs », qui Dans bien des cas, nous n’avons pas de
pourraient parfois vraiment remettre en solutions éthiquement correctes pour nous
question nos possibilités de survie si nous sauver des campagnols, sans parler des cri-
renoncions à les combattre. Même s’il de- quets. Nous ne savons pas systématique-
vait apparaître que les insectes ne sont pas ment comment remplacer les sous-pro-
des êtres sentients (ce dont je doute : je duits de l’élevage pour produire sans
pense qu’ils sont capables eux aussi, sans intrants agro-industriels. Nous n’avons pas
doute à des degrés divers, de ressentir des encore les ressources de solidarité interna-
sensations), resterait encore l’immense pro- tionale pour épauler les paysanneries des
blème de la concurrence des oiseaux, des pays pauvres dans leur effort pour renon-
campagnols et autres indésirables – indési- cer à l’élevage (en admettant qu’elles en-
rables du point de vue de tout paysan. treprennent un jour une telle révolution).
Troisièmement, si nous n’avons nul be- Soit. Mais quand il s’agit de questions mo-
soin de consommer les produits de la do- rales fondamentales, la question première
mination, et qu’il s’agit en fin de compte doit rester la question morale. S’il s’agissait
de pratiques gratuites de notre part, nous d’esclaves humains de l’exploitation des-
avons peut-être par contre besoin d’autres quels nous ne voyions pas comment nous
types de produits d’origine animale pour passer pour produire tel ou tel bien, aus-

numéro 36 — septembre 2014 41


Pour une agriculture sans élevage
si important soit-il, en tirerions-nous la tition d’égalité, doivent primer sur toute
conclusion qu’on ne peut pas, et ne doit autre considération et doivent mener à lut-
pas, remettre en question l’esclavage ? En ter contre la domination. Dans l’exemple
fait, il nous faudrait d’abord délibérer quant ci-dessus, même si l’accession des femmes
à notre droit moral de continuer à exploiter à un statut égalitaire devait entraîner une
ces esclaves, puis ensuite seulement consi- baisse de longévité et de « qualité de vie »
dérer les conséquences pratiques qui en dé- des hommes, elle entraînerait un gain au
coulent. L’idée d’égalité est une idée forte, moins équivalent pour les femmes et serait
une idée fondamentale, sur laquelle on ne pour cela entièrement justifiée.
peut faire l’impasse. Nous n’avons pas à
partir de ce qui est (l’ordre social ou « la Nous avons tant et si bien intégré un
nature », par exemple) pour juger de ce qui spécisme extrême, fondateur de nos civi-
doit être mais, à l’inverse, nous devons ju- lisations, que nous avons du mal à voir le
ger du monde tel qu’il est selon des critères lien avec ce qui précède... Pourtant, si des
moraux (qui doivent être logiques et, bien animaux batifolent sans scrupules dans
sûr, en accord avec les faits), et en tirer les nos cultures et causent des dégâts impor-
conséquences que cela implique. Si l’autre tants, nous n’avons pas pour autant le droit
est mon égal, si ses intérêts similaires aux moral de les exterminer. Pourtant, si nous
miens sont aussi importants que les miens sommes aujourd’hui dépendants d’intrants
propres, alors je ne peux pas admettre l’es- agro-industriels, la nécessité de regagner
clavage, quel qu’en soit le prix pour moi. notre autonomie ne nous autorise pas à le
Je dois lutter pour son abolition. La ques- faire aux dépends d’autres êtres sentients
tion de comment continuer à produire sans que nous continuerions pour cela à tenir
le secours de l’institution de l’esclavage – sous notre joug. Si certains humains voient
quitte à modifier nos structures sociales, leurs conditions de survie dépendre de l’ex-
nos pratiques culturales, etc. – vient après ploitation animale, notre devoir moral est
la délibération morale. d’être solidaires avec eux afin qu’ils déve-
De la même façon, nous savons que du loppent d’autres solutions.
fait notamment de la domination mascu- La question première est éthique. Une
line, dans les zones rurales d’Afrique, d’Asie fois la question tranchée, nous avons à
et d’Amérique du Sud, les hommes vivent trouver les réponses concrètes à apporter,
en moyenne quelques dix ans de plus que qui sont d’ordre technique/social : d’ordre
les femmes4 : nous ne pouvons pas prendre politique.
prétexte de ce fait pour défendre le patriar- Les choix techniques doivent venir après
cat ! A moins bien sûr que les solutions ne les choix moraux. Une fois qu’on a réso-
soient pires que le mal, l’éthique, et donc lu que l’esclavage est un crime, on ne peut
l’exigence de justice qui découle de la pé- plus raisonner comme suit : « Ah, mais si

4. Les femmes travaillent quotidiennement presque deux fois plus que les hommes ; un autre facteur de leur
mortalité est lié aux enfantements et au manque d’hygiène, ainsi qu’à une nourriture insuffisante.

42 Les Cahiers antispécistes


Pour une agriculture sans élevage
on abolit l’esclavage, comment pourra-t-on
continuer à produire un coton bon mar-
ché ? » On se dit au contraire : « L’esclavage
est un crime, il doit donc être aboli impé-
rativement. Quel autre type de société va-

Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals


t-on donc mettre en place ? ». Il devrait en
aller de même avec la question de l’exploi-
tation animale.

Cela admis, le point fondamental de dé-


saccord pourrait précisément être : la ques-
tion animale, au niveau éthique, se pose-
t-elle au même niveau qu’une question
humaine ? Si la réponse est positive, alors
il faut bel et bien opter pour une solution
morale, et considérer ensuite quelles sont
les conséquences et comment se débrouil- Ensuite, si la lutte politique pour
ler. l’extension de la sphère de l’égalité au-de-
Or, je n’ai jamais lu ni entendu un ar- là de l’espèce humaine l’emporte, on peut
gument convaincant – logique, rationnel – très raisonnablement espérer que nombre
qui permette de considérer que l’intérêt des problèmes pratiques qu’on rencontre
d’un animal à ne pas souffrir serait moins actuellement trouveront des voies de réso-
à prendre en compte que le mien propre lution. Des pistes plus ou moins travaillées
ou que celui de quelque autre humain que existent déjà, ou se laissent deviner.
ce soit5. Ni que cette question serait moins Concernant les intrants : ce n’est qu’à
importante que n’importe quelle question partir du XVIIe siècle que l’agriculture eu-
intra-humaine6. Quant au fait de tuer, si ropéenne s’est fondée massivement sur
la question de fond me semble plus com- l’élevage. Auparavant, elle faisait la part
plexe, il reste que les raisons qui font que belle aux brûlis, aux jachères, à l’assolement
nous réprouvons le meurtre d’humains biennal puis triennal pour entretenir la fer-
s’appliquent également à la plupart des tilité des sols... Aujourd’hui, nous pouvons
autres animaux. par contre utiliser les rotations de cultures,

5. La littérature à ce sujet est immense ; les principaux théoriciens de l’égalité animale, ou des droits des ani-
maux, sont anglo-saxons : Peter Singer, Thomas Regan, Steve Sapontzis, James Rachels... dont divers textes
sont publiés en français dans les Cahiers antispécistes. Le principal opposant en francophonie est Luc Ferry,
dont on pourra lire une réfutation des thèses dans « Luc Ferry ou le rétablissement de l’ordre », Cahiers antis-
pécistes n°5, ou dans un ouvrage collectif paru sous le même titre aux éditions tahin party.
6. Cf. Steve F. Sapontzis, « La libération des animaux : ce dont il s’agit, ce dont il ne s’agit pas », Cahiers
antispécistes n°5 (déc. 1992) ; un autre texte de fond est consacré à cette question : Paola Cavalieri, « Combien
les animaux comptent-ils ? », Cahiers antispécistes n°2 (janvier 1992).

numéro 36 — septembre 2014 43


Pour une agriculture sans élevage
les mélanges d’espèces, des engrais verts im- culture à l’échelle mondiale seront libérées
portants et variés, les composts, les toilettes pour une agriculture moins intensive, voire
sèches et disposons désormais de nombreux pour le monde sauvage8. Nos sociétés se
autres atouts (facilités d’irrigation, pluralité sont encore très peu penchées sur la ques-
des modes de cultures, grande diversité va- tion : « Comment produire sans exploiter
riétale, connaissance approfondie des éco- des animaux ? » – ce qui n’est pas étonnant
systèmes et des possibilités d’associations tant qu’on est prêt à faire élever et tuer un
de cultures, etc.) que ne pouvaient pas être sentient pour le simple bon goût que
même envisager nos aïeux. laisse son corps mort dans la bouche – mais
Les animaux ne produisent pas d’azote : lorsque le mouvement prendra une réelle
ils le prélèvent sur des végétaux en les ampleur on peut être assuré que des inno-
consommant et n’en restituent qu’une pe- vations variées verront rapidement le jour.
tite partie sous forme concentrée en ex- Certaines recherches sont déjà en cours,
créments (c’est parce qu’elle est concen- soit à titre militant (agriculture biovégane,
trée qu’on peut la récupérer si on restreint par exemple, dans divers pays), ou bien à
leurs déplacements) – le reste est perdu en titre industriel (les recherches en grandes
énergie musculaire ou en chair et en os. cultures bio sans intrants animaux, comme
On entend encore constamment les gens celles menées ces dix dernières années par
parler comme si les animaux étaient une Arvalis, Itab et la Chambre d’Agriculture
source primaire de nourriture, oubliant de la Drôme, donnent des résultats très sa-
qu’ils mangent les végétaux qu’on cultive tisfaisants9).
pour eux (ou qu’ils pâturent). De fait, une
grande part de l’agriculture correspond à la Concernant ces concurrents que sont
production forcée de plantes sélectionnées nos cousins sentients : je ne vais pas passer
pour être riches en protéines, sur des sols en revue les diverses solutions existantes,
saturés d’azote, pour compenser le fait que qui sont tout aussi innombrables que les
les animaux à qui on les donnera en « gas- cas particuliers posés – je n’en suis pas ca-
pillent » la plus grande partie. Lorsque l’ex- pable. A l’heure actuelle, peu de ces solu-
ploitation d’êtres sensibles pour leur chair tions prennent en compte les intérêts fon-
sera abolie, 70% des terres7 dédiées à l’agri- damentaux des animaux incriminés (à part

7. De même, toutes choses égales par ailleurs, la majorité des besoins actuels d’engrais et de pesticides dis-
paraîtraient.
8. Cf. l’excellent dossier Viande.info sur les différents impacts de l’industrie de la viande à l’échelle mon-
diale : 33% des terres cultivables de la planète sont utilisées à produire l’alimentation des animaux d’élevage ;
26% de la surface des terres émergées non couvertes par les glaces est employée pour le pâturage. Au total, ce
sont 70% des terres à usage agricole et 30% de la surface de la planète qui, directement ou indirectement, sont
consacrées à l’élevage. » Cf. FAO, L’Ombre portée de l’élevage, 2009, p.xxi et p.305.
9. Itab (Institut technique de l’agriculture biologique), Arvalis-Institut du végétal, Ferme expérimentale
d’Étoile sur Rhône et Chambre d’agriculture de la Drôme, « Bilan de dix années d’expérimentation en système
biologique de grandes cultures sans élevage. Résultats technico-économiques, fertilité des sols et gestion des ma-
tières organiques », 2010, http://www.itab.asso.fr/publications/actesjt.php (grandes cultures).

44 Les Cahiers antispécistes


Pour une agriculture sans élevage
les recours à des associations culturales, à lui taisant nos différends, nos critiques.
des végétaux ou autres produits répulsifs ou Et il s’agit ici d’une question morale
contraceptifs), et le problème reste souvent fondamentale au même titre que l’esclavage
entier. Gageons là aussi qu’on développera humain ou l’appropriation patriarcale des
de nombreuses solutions aujourd’hui inen- femmes et des enfants.
visageables le jour où ce seront des sociétés
entières qui opteront pour une perspective Bref, pour résumer, on ne doit pas at-
de bienveillance et d’attention les uns aux tendre d’avoir des résultats probants ou
autres, et qui consacreront temps et énergie même des solutions envisageables dans tous
à ce type de problèmes (dont la réelle im- les cas pour prendre acte du fait que l’ex-
portance morale sera alors reconnue). ploitation animale lèse gravement les inté-
rêts fondamentaux des animaux, n’est pas
Concernant les petites paysanneries défendable moralement et doit donc être
qui survivent grâce aux produits de abolie au plus tôt, au même titre et pour
l’élevage ou qui se fondent sur le travail les mêmes raisons que des systèmes d’ex-
animal : n’oublions pas que les animaux ploitation intra-humains comme ceux que
qu’elles exploitent, eux, en souffrent et je mentionnais.
en meurent10 ; d’autre part, s’il est bien Notre horizon ne doit pas être un « re-
évident que nous devons développer avec tour en arrière », vers la paysannerie d’an-
ces paysanneries une solidarité des luttes tan. Nos sociétés ont développé des res-
contre le système qui les plonge dans sources idéelles et matérielles gigantesques
la misère, cette solidarité n’a pas à faire et, fin du pétrole ou non, nous ne construi-
l’économie d’une critique du spécisme, rons des mondes conviviaux, libertaires et
n’a pas plus à se taire sur ce point que sur égalitaires qu’en évitant de rejouer en farce
d’autres (l’existence d’un patriarcat rural le drame du passé. Les pratiques paysannes
extrêmement violent, par exemple). Une concrètes d’aujourd’hui doivent rompre
telle critique est délicate du fait que nous impérativement avec les traditions de do-
participons d’une position dominante mination et d’exploitation – animale no-
sur l’échiquier économique mondial : tamment. Sans quoi non seulement elles
nous sommes les héritiers des conquêtes continueront à semer la souffrance et la
coloniales, et des bénéficiaires indirects des mort, mais aussi contribueront à édifier un
politiques néocoloniales actuelles, celles- monde où l’on exploite par intérêt et où
là même qui marginalisent et répriment/ l’on tue et fait souffrir pour un oui ou pour
déciment ces paysanneries. Mais on n’a un non. g
pour autant jamais respecté quiconque en

10. Contrairement à ce que l’on souhaite souvent croire, les méthodes « traditionnelles » d’élevage peuvent
être d’une grande brutalité. Cf. Charles Patterson, Un éternel Treblinka. Des abattoirs aux camps de la mort,
Paris, Calmann-Levy, 2008, p. 19-28.

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Agriculture végane

Agriculture végane
Des agriculteurs parlent de leur expérience
Clèm Guyard (introduction)
Bérénice Riaux (interviews)

L ’agriculture végane est un mode de pro-


duction agricole pratiqué sans aucun
intrant d’origine animale, respectueux de
mus, c’est-à-dire sur le maintien d’un sol
vivant et aéré, sur la rotation des cultures,
la sélection des semences (adaptées à la ré-
l’environnement, qui cherche à être favo- gion) et, pourquoi pas, l’utilisation de pu-
rable aux animaux sauvages et à leur nuire rins et de compost végétaux.
le moins possible. Elle refuse de recourir aux intrants d’ori-
À l’heure où cette question primordiale gine animale si fréquemment utilisés par
– nourrir toujours plus d’humains qui se ailleurs et particulièrement en agriculture
comptent désormais par milliards – ta- biologique, ce qui soutient les élevages et
raude économistes, politiques, humani- les abattoirs qui valorisent ainsi les fumiers,
taires, agriculteurs et environnementalistes, le sang, les cornes, les os ou les plumes.
savoir que l’agriculture végane est une ré- L’agriculture végane cherche de plus à pro-
ponse crédible est déconcertant de simpli- téger les animaux sauvages, ou au moins
cité. Si elle s’avère légèrement moins pro- à leur être la moins néfaste possible, par
ductive que d’autres techniques agricoles, exemple par la création de zones refuges,
elle possède l’énorme avantage d’être pé- par le maintien des haies qui, en plus de re-
renne, ce qui n’est pas le cas de l’agriculture tenir les sols et l’eau, leur fournissent nour-
conventionnelle qui détruit et stérilise les riture et habitat, ou par le fait de pratiquer
sols tout en dépendant énormément du pé- les opérations de fauchage moins rapide-
trole, bien sûr pour les machines mais aussi ment afin de laisser aux animaux la possibi-
pour la fabrication des engrais et autres pes- lité de fuir vers les zones refuges.
ticides. De plus, «  moins productive  » ne L’agriculture végane s’inscrit ain-
veut pas dire moins rentable pour l’agricul- si dans une vision globale et à long terme
teur, ce dernier ayant moins de dépenses à du monde, une vision où les humains sau-
effectuer pour ses cultures. raient enfin partager espace et ressources
Techniquement, l’agriculture végane re- avec les autres animaux, sans les exploiter
pose sur l’enrichissement permanent du sol et en tentant de les aider. Encore margi-
(couverture végétale, paillage, engrais verts, nale et trop peu connue, l’agriculture vé-
BRF1) et la formation d’une couche d’hu- gane n’en constitue pas moins une pièce

1. La technique du BRF (bois raméal fragmenté) consiste à pailler le sol sur une faible épaisseur de fins ra-
meaux de bois vert hachés qui ont la capacité de recréer rapidement de l’humus grâce aux mycorhizes qui s’y
développent.
Photo : CGR

numéro 36 — septembre 2014 47


Agriculture végane
maîtresse dans l’élaboration d’un monde Dans ma brochure Agriculture Végane,
meilleur pour tous les êtres sentients, un publiée en juin 2013 par l’Association
monde sans élevage, ce qui mettrait fin à Végétarienne de France, j’expose l’essen-
l’asservissement d’innombrables animaux, tiel des techniques et présente l’éthique
et libérerait aussi des millions d’hectares et les perspectives de ce mode de culture.
de terres arables aujourd’hui accaparés par Dans les deux entretiens qui suivent, et qui
cette pratique mortifère et polluante – au- ont été réalisés par Bérénice Riaux, Marie,
tant d’espaces rendus disponibles pour pra- Pascal et Thierry, respectivement maraî-
tiquer l’agriculture végane, planter des fo- chers et céréalier, expliquent leur chemi-
rêts, créer des parcs et des refuges pour les nement jusqu’à l’agriculture végane et en
animaux. détaillent plus concrètement la pratique. Je
leur laisse la parole. g

Photo : CGR

48 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane

Entretien avec Marie et Pascal, maraîchers


Début octobre 2013, à Soudan, en Loire Atlantique, me voilà chez Marie et Pascal pour
discuter tranquillement, en plein champ, d’une nouvelle forme d’agriculture. Une agri-
culture qui prend en compte les animaux et qui refuse la dépendance aux élevages et
aux abattoirs.
Marie et Pascal sont maraîchers, on peut aussi dire qu’ils sont paysans-cuisiniers.
Bérénice Riaux

Vous cultivez en agriculture végéta- légumineuses sur un sol limoneux argileux


lienne, comment définissez-vous ce type et profond, sur une surface de 2 hectares de
d’agriculture ? plein champ, 500 m² de cultures sous abris
Pascal. C’est un mode de culture basé sur froids et 60 m² de serre à plants. Les légu-
une production entièrement végétale qui mineuses occupent le quart de la surface,
n’utilise aucun intrant d’origine animale soit 5 000 m². On nourrit 70 foyers par
provenant des élevages comme le fumier, le semaine en moyenne via un marché heb-
guano2 ou provenant des abattoirs comme domadaire tout près d’ici. Pour les haricots
la poudre d’os, de sang, la farine de plumes. secs, on démarre une vente en AMAP, on
Ces intrants sont largement utilisés en agri- a fait le choix de la vente directe le plus lo-
culture conventionnelle et en agriculture calement possible pour limiter les déplace-
biologique. ments et favoriser une agriculture locale.
L’agriculture végétalienne c’est aussi Nous sommes sous mention Nature
prendre en considération notre environ- & Progrès, c’est un cahier des charges qui
nement, le préserver, voire en créer un s’approche de l’agriculture bio mais qui a,
nouveau pour que la faune sauvage puisse en plus, une charte sur le fonctionnement
s’y développer et être préservée. Ce mode de la ferme ; ça va au-delà du contrôle des
d’agriculture n’est pas que de la produc- intrants, donc on est un peu assimilés à la
tion, il y a aussi une volonté d’être auto- bio même si on n’est pas labellisé AB.
nome, de ne pas être dépendant des éle-
vages et de l’agro-industrie. On refuse les Le commencement, c’est quoi ?
intrants d’origine animale car les animaux Pascal. C’est un jardin de 2 500 m² avec
sont exploités, c’est un boycott des pro- lequel on était en autosuffisance, on s’est
duits liés à l’élevage. C’est politique. fait la main comme ça, puis on a projeté
d’agrandir et de développer ce mode cultu-
Vous pouvez me présenter votre exploi- ral.
tation ?
Marie. L’activité a commencé début 2010,
on est deux à produire des légumes et des

2. Pascal veut probablement parler de fumier de volailles plutôt que de guano au sens propre.

numéro 36 — septembre 2014 49


Agriculture végane
Aviez-vous déjà cultivé la terre aupara- permet d’éviter des éventuels travers. Par
vant ? exemple, c’est maintenir des haies, favori-
Marie. Jamais. ser la faune sauvage, remettre en place un
Pascal. Oui, en agriculture vivrière et sans écosystème, etc.
intrants d’origine animale, 5 000 m² en
montagne donc en milieu forestier très fa- À qui s’adresse l’agriculture végéta-
vorable à la biodiversité. lienne ?
Marie. L’agriculture végétalienne ne
Avez-vous choisi cette façon de cultiver ? s’adresse pas qu’aux végétaliens, elle
Marie. On l’a choisie sans la choisir en fait. s’adresse aux personnes qui ont envie d’être
Nous sommes végétaliens, ça nous parais- cohérentes avec leurs idées. En bio, ils sont
sait logique de ne pas utiliser de fumier. On obligés d’utiliser du fumier convention-
a commencé à cultiver sans trop y réfléchir, nel car le fumier issu de l’agriculture bio
on ne savait pas que ce mode de culture n’existe pas ou presque pas puisque ce sont
existait, puis on a fait des recherches et on des élevages extensifs avec des animaux qui
a découvert que l’agriculture végétalienne sont souvent dehors, le peu de fumier ré-
était valorisée dans d’autres pays, nous cupéré c’est pour l’exploitant. Quand on
n’étions donc pas tout seuls ! Quand on a achète du fumier, ça provient d’élevages
regardé le cahier des charges des Anglais3, intensifs. Ça peut être une réelle solution
on s’est dit : « c’est génial ! Ça correspond pour ne pas dépendre de l’agriculture in-
exactement à nos pratiques. » tensive et de l’agro-industrie.
Pascal. Oui c’est ça, c’était spontané en
quelque sorte, c’était pas une contrainte Mais alors, quels sont les amendements
par rapport à un cahier des charges, c’était que vous apportez au sol ?
d’ordre pratique et logique. Plus tard, on a Marie. Zéro amendement en plein champ.
rencontré un autre producteur en grandes On favorise la vie du sol, on entretient sa
cultures, on s’est rendu compte qu’on avait matière organique (humus), on le dégrade
les mêmes pratiques, on s’est dit : « il y en a le moins possible, on essaie d’utiliser des
même un à 10 km d’ici ». (rires) techniques assez douces mais c’est pas tou-
Maintenant, quand on nous parle de jours évident sur des grandes surfaces, on
notre façon de cultiver on dit qu’on suit ne peut pas tout faire à la main puisque
le cahier des charges des Anglais de Vegan cette activité on l’a développée pour en
Organic Network (VON). vivre, c’est une activité économique donc
c’est pas viable de travailler à la main, alors
C’est quoi ce cahier des charges ? on s’est mécanisés.
Pascal. C’est une ligne de conduite avec Pascal. On favorise les couverts végétaux.
des restrictions et des recommandations Dès qu’une culture est terminée, on ne
pour une agriculture biovégétalienne, ça laisse jamais le sol à nu, un couvert végétal

3. Vegan Organic Network, une association qui labellise cette forme d’agriculture.

50 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane
s’y installe spontanément, on l’entretient et rottes, on va couper les fanes directement
avant qu’il graine on le coupe et toutes ces dans le champ et les laisser par terre, d’ail-
coupes vont composter et ré-apporter de la leurs tous les déchets des cultures on les
matière organique. C’est le principe des en- laisse au sol, dans le champ.
grais verts, après une culture, tu sèmes un
engrais vert puis tu le coupes et tu vas le ré- Et dans les serres, que se passe-t-il ?
incorporer au sol, ça va apporter de l’azote, Marie. On est en planches permanentes4,
du carbone et en fonctionnant avec des une des techniques de la permaculture, très
blocs de rotation et en réincorporant de la peu d’interventions sur le sol, et en amen-
matière régulièrement, on entretient la vie dement c’est du compost 100 % végétal
du sol et l’humus qui va nourrir le sol. une fois par an, au printemps, avant l’im-
Il y a aussi une part importante dédiée plantation des cultures estivales qui ont be-
aux légumineuses, qui ont la capacité de soin de pas mal d’azote par rapport aux hi-
fixer l’azote présent dans l’air et de le rendre vernales.
disponible dans le sol pour les cultures sui- Pascal. Pour un ordre d’idée, on s’est fait
vantes. livrer 10 tonnes de compost végétal, ça va
couvrir trois années de production.
Quels engrais verts semez-vous ?
Pascal. Pour l’instant nous n’avons pas Quelles techniques culturales utili-
semé d’engrais vert car il y a une végéta- sez-vous ?
tion spontanée qui pousse, on préfère fa- Pascal. En plein champ, au printemps, on
voriser cette végétation pour garder un sol a notre couvert végétal, on va le broyer, on
équilibré, le problème qui se pose avec ce va attendre quelques temps que ça se dé-
système, c’est qu’il y a beaucoup de grami- compose puis, idéalement, on va passer un
nées, ce sont des plantes difficiles à mélan- léger coup de rota (fraise fixée derrière un
ger au sol. Pour les cultures suivantes, c’est tracteur) pour alléger le sol, on va déchi-
pas pratique pour redémarrer dessus. queter la végétation pour la réincorporer au
Marie. On cultive sur une ancienne prai- sol en surface (sur 20 cm environ), on va
rie, notre sol est chargé en graines. On va griffer le sol pour l’ameublir puis, s’il y a
semer des engrais verts pour étouffer les besoin d’avoir un lit de semence, on repasse
graminées et ça va permettre de reprendre le rota, sinon on fait un coup de vibrocul-
le sol au printemps plus facilement, on va teur : c’est comme un grand râteau mécani-
sûrement semer de la phacélie, de la vesse, sé. On fait parfois un faux labour5 pour in-
du seigle et du trèfle, c’est en fonction du corporer les graminées, puis passage du rota
précédent cultural. (pour enfouir le couvert végétal sur 5 cm),
On gyrobroie et on laisse composter sur ensuite on passe un décompacteur qui per-
place. Par exemple, quand on récolte les ca- met d’aérer le sol pour qu’il soit cultivable,

4. Pratique qui consiste à cultiver en bande et à laisser des passages entre chaque rang de cultures, ce qui
évite, entre autres, de tasser le sol.
5. Labour de surface.

numéro 36 — septembre 2014 51


Agriculture végane
et là c’est déjà possible de cultiver. La qua- Pascal. Il y a plusieurs systèmes de pro-
lité du lit de semence est donc en fonction duction, certains un peu à la mode où des
de ce qu’on va semer, des petites ou des producteurs vont acheter leurs plants à
grosses graines. telle boîte, acheter leur terreau à telle autre
Marie. Par la suite, les interven- boîte, acheter des bâches plastiques pour
tions peuvent être le paillage mais qui s’est moins avoir à désherber donc moins de
avéré compliqué et gourmand en temps, main d’œuvre. C’est un système que nous
on l’a donc suspendu pour l’instant, le bi- n’avons pas choisi car on a envie de gérer
nage avec tracteur ou au sarcloir manuel. notre production de A à Z, de ne pas dé-
La plantation des cultures se fait en grande pendre des autres.
majorité en semis direct. Côté entretien,
c’est désherbage manuel, passage à la bi- Mais ça pourrait être une forme d’agri-
neuse et au sarcloir. culture végétalienne ?
À chaque début de saison, on fait un Pascal. Actuellement non, car tu ne peux
plan de culture. On regarde celui de l’an- pas connaître la provenance exacte de tous
née précédente, pour savoir ce qui était les intrants qu’un producteur de plants
où, et ça permet de tout décaler pour que va utiliser donc tu n’as aucun moyen de
les cultures ne se retrouvent pas là où elles contrôle sur ce qui s’est passé en amont.
étaient les années précédentes : c’est pour Marie. Même en racine nue, tu ne sauras
éviter que les auxiliaires6 non désirables pas dans quoi la plante a poussé à moins de
présents dans cette culture ne s’y réins- s’arranger avec un producteur en agricul-
tallent, ça limite les maladies, et du coup ça ture végétalienne qui fasse des plants pour
limite les interventions. plusieurs producteurs mais ça n’existe pas,
pour l’instant.
Qu’est-ce qui peut être compliqué ?
Marie. Trouver du terreau, vraiment. Il y Et les intrants d’origine humaine ?
a toujours des matières animales intégrées. Marie. C’est comme du fumier conven-
Alors, on n’utilise plus de terreau. On fait tionnel quelque part, difficile de savoir
nos semis soit en direct soit en terrine ou exactement ce qui s’y cache, d’un point
en plaque et dans ces cas-là on utilise du de vue sanitaire même s’il y a des analyses,
compost 100 % végétal. Ça fonctionne pas ça reste une pollution pour les cultures,
comme le terreau car c’est plus séchant, l’homme ingurgite des quantités d’antibio-
mais pour le développement des plantes tiques, d’antidépresseurs, etc. On ne va pas
c’est très bien, on est satisfaits. remplacer un fumier de vache par un fu-
mier humain, il ne faut pas avoir peur de
Mais n’y a-t-il pas des méthodes plus pro- cultiver sans déjections, c’est important de
ductives ? montrer et démontrer que ce système basé

6. Animaux qui consomment des insectes non désirés sur certaines cultures, l’exemple le plus connu est la
coccinelle qui se nourrit de pucerons. Un insecte peut être un auxiliaire désiré sur une certaine culture et non
désiré sur une autre.

52 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane
sur les rotations et sur l’utilisation de com- mineuses, il faudrait 10 maraîchers comme
post végétal se suffit en lui-même. nous.

Oui mais dans ce cas, les hommes ne se- Que faites-vous pousser dans vos champs ?
raient pas exploités ! Marie. On vend sur le marché et du coup
Pascal. Je suis végétalien et je n’ai pas envie on a une grande diversité de produits pro-
de consommer des légumes qui ont pous- posés sur notre étalage. On ne produit que
sé dans les matières fécales d’un omnivore ! des légumes de saison, certains vont être
Il y a quelque chose qui cloche, quelque forcés sous abris froids non chauffés. C’est
chose qui s’est déconnecté de nouveau. un choix d’avoir beaucoup de diversité, par
exemple, 4 variétés de pommes de terre, 30
Selon vous, votre façon de cultiver pour- de tomates, on produit aussi des légumes
rait-elle nourrir la France ? oubliés comme la tétragone ou l’arroche7,
Pascal. Il faut développer une agriculture mais c’est aussi parce que ça nous amuse !
de proximité avec des petites et moyennes En grandes parcelles, il y a les choux, poi-
installations pour nourrir localement les reaux, haricots secs, légumes racines,
habitants et ne pas développer les grosses mâche, salades, jeunes pousses, une gamme
installations qui vont être en monoculture la plus large possible.
pour produire plus et du coup il n’y aura Pascal. Nature & Progrès s’est amusé à cal-
plus de biodiversité. Ces grosses infrastruc- culer le nombre de variétés cultivées et on
tures devront écouler ce qu’elles ont pro- en a 150 sur l’année ! On ne veut pas s’en-
duit et auront recours aux longs trajets, et nuyer dans nos cultures, notre activité doit
les prix de la nourriture s’en ressentiront. être ludique, et d’avoir une large gamme de
Marie. Et il y aussi la qualité nutritive qui légumes c’est aussi donner envie d’en man-
ne sera pas la même. Si ton produit a été ger, et de végétaliser son assiette !
une semaine en chambre froide, il n’aura
pas les mêmes vitamines et minéraux que Qui trouve-t-on dans vos champs ou aux
le produit que tu auras acheté au marché alentours ? Quels animaux voyez-vous ?
la veille. C’est nécessaire de recevoir une Marie. Des renards, beaucoup d’oiseaux,
bonne alimentation. Le fait d’avoir choisi des chevreuils, des rongeurs, des lapins...
de produire des légumineuses, c’est aussi C’est difficile de savoir qui est là car, par
pour proposer une alimentation équilibrée. exemple, le renard on ne le voit jamais, on
La plupart des gens ne pensent qu’aux pro- ne voit que ses traces. En ce moment, on
téines animales, on se doit de produire de sait qu’il mange des mûres (rires).
la protéine végétale pour casser les fausses
idées sur les protéines. Et par rapport au début avez-vous senti
Si le village de Soudan (2 000 habitants) une augmentation de la population ?
ne se nourrissait que de légumes et de légu-

7. La tétragone et l’arroche sont des légumes à feuilles, un peu comme l’épinard.

numéro 36 — septembre 2014 53


Agriculture végane

Pascal. Le fait d’avoir favorisé les haies a herbes et en faisant les deux on favorise et
réellement boosté la population d’auxi- préserve plusieurs espèces.
liaires qui était quasi invisible quand on est Pascal. Aussi, tous les vieux arbres et les
arrivés. Côté mammifères, on est dans une arbres morts, on ne les touche pas car ce
campagne très agricole avec très peu d’es- sont de véritables immeubles pour les ani-
paces réservés pour les animaux, sauf pour maux (sourires), c’est rempli d’insectes,
les animaux d’élevage... d’oiseaux et de petits mammifères. On re-
fuse de détruire l’habitat des animaux.
Que faites-vous pour voir revenir ces ani-
maux ? Ça représente quelle surface ces zones de
Pascal. Déjà, on essaie de favoriser les refuges ?
haies. Ce sont de véritables couloirs végé- Marie. 8 000 m² environ.
taux pour les animaux. Il y a des haies qui
sont arrachées, d’autres sont brisées, dans C’est une sacrée surface !
ce dernier cas il n’y a plus de continuité, ça Pascal. On est dans un esprit d’agrofores-
ne marche plus. On a des ronciers, qu’il n’y terie, on a 4 500 m² en deux parcelles bor-
avait pas quand nous sommes arrivés, qui dées de haies, la place des arbres est donc
sont des niches à mammifères, à oiseaux très importante. Si tu prends le volume des
et à insectes, et ça permet aux arbres de arbres, leurs couronnes, ça fait presque la
percer, ça fait comme un couvert végétal, moitié de notre surface de production !
les graines atterrissent là par hasard par le
biais des oiseaux, entre autres, puis l’arbre Est-ce que vous aimeriez voir d’autres
va percer il n’y a même pas besoin d’entre- animaux ?
tenir sa base, il est naturellement protégé, Pascal. Oui, par exemple le hérisson. On
c’est ce qu’on appelle des haies spontanées. va l’aider à s’installer d’ailleurs.
Ça prend un peu de temps mais quand on
est arrivés ici, c’était le désert, presque zéro Avez-vous des méthodes uniquement uti-
végétation et donc peu d’animaux. En trois lisées pour préserver les animaux vivant
ans, le paysage s’est modifié de façon assez à proximité ?
radicale. Pascal. Quand on est arrivés ici, il y avait
Marie. On a laissé un espace où on n’in- un écosystème, on y a créé un agrosystème,
tervient pas. Ne pas intervenir veut aussi on a donc modifié l’écosystème pour pou-
dire pas de présence humaine, ça permet voir cultiver, il y a eu une intervention hu-
à des animaux sauvages d’avoir une niche. maine qui a bouleversé l’écosystème. Notre
C’est des refuges pour qu’ils puissent se re- intervention là-dedans c’est de bouleverser
poser tranquillement. On laisse aussi des au minimum l’écosystème, voire de l’amé-
bandes enherbées car il y a des animaux qui liorer pour favoriser la venue d’animaux
nichent dans les haies et d’autres dans les sauvages, des auxiliaires, et d’une biodiver-
sité végétale. On veut nuire le moins pos-

54 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane
sible autour de nous, on veut réussir à co- C’est une agriculture avec le minimum de
habiter, mais on perturbe cet écosystème cruauté, on limite les dégâts.
d’une façon ou d’une autre. On en détruit
une partie, on le modifie. Qu’avez-vous envie de développer sur la
Il y a des rongeurs qui viennent se nour- ferme ?
rir dans nos cultures, des chevreuils et des Pascal. On veut développer la produc-
lapins aussi, on n’intervient pas, on accepte tion de plantes en soin des plantes, c’est-
ça. Tant que les animaux nous laissent la à-dire réaliser des préparations pour faire
part dont on a besoin, ça pose pas de pro- des apports d’azote ou des répulsifs de cer-
blème. tains insectes, comme le purin d’ortie ou
Il y a un équilibre dit naturel qui est de prêle par exemple. On a envie d’intégrer
perturbé depuis que l’homme cultive, un jardin médicinal mais pour les plantes,
l’homme par son intervention va détruire pour pouvoir intervenir en amont sur les
des animaux au bénéfice d’autres animaux. cultures.
Du coup, l’équilibre se fait plus ou moins
bien. L’agrosystème va perturber une cer- Quels sont vos clients ? À qui vous adres-
taine faune mais une autre va très bien sez-vous ?
s’adapter à ce nouvel environnement, on Marie. On s’adresse à tout le monde, on a
a modifié ce cycle surtout avec l’agricultu- donc des clients qui viennent chez nous car
re intensive et on a supprimé cet équilibre. nous sommes labellisés Nature & Progrès,
On peut se retrouver avec trop de rongeurs certains parce qu’ils désirent manger local,
et plus assez de renards, la chaîne est brisée. d’autres intéressés par des légumes qu’ils ne
trouvent pas sur les autres stands.
Comment gérer cette situation ? Pour les haricots secs en AMAP, on a été
Pascal. D’abord, faire que cet ensemble se présentés en tant que producteurs en agri-
retrouve, favoriser le retour de certains ani- culture végétalienne, c’était une première
maux comme, justement, le hérisson. pour nous.
Si on veut réussir à cultiver pour vivre, Pour l’instant on ne valorise pas notre
on est obligé de bouleverser et d’intervenir. agriculture végétalienne, car il n’y a pas de
Dans le contexte actuel, j’ai envie de ré- label, on le fera quand il y aura une men-
pondre à ceux qui trouveront toujours à re- tion créée.
dire : « mais de quoi te nourris-tu, alors ? »
Ce n’est pas pour répondre à une question Justement, j’ai entendu dire que vous
par une autre mais... souhaitiez créer une structure pour faire
L’agriculture végane prend en compte le connaître ce type d’agriculture, qu’en est-
fait qu’on n’est pas tout seuls, c’est vivre en il exactement ?
paix au maximum avec les animaux, mais Marie. Suite à notre rencontre avec le pro-
faut pas se leurrer, le fait même de travailler ducteur en grandes cultures dont la dé-
le sol détruit des insectes et même parfois marche rejoint la nôtre, on s’est dit que
des petits mammifères piégés dans un outil. ça pourrait être intéressant de valoriser

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Agriculture végane
Photo : Jo-Anne McArthur /
We Animals

savoir comment il est pra-


tiqué. Tant qu’il n’y a pas
de structures pour regrou-
per ces producteurs il sera
impossible de faire une es-
timation. Pourtant, il doit
y avoir plein de personnes
dans cette démarche !

Avez vous d’autres acti-


vités en lien avec les ani-
maux ?
Marie et Pascal. On par-
ticipe à une cantine végé-
talienne qui fait la pro-
nos pratiques en créant une structure en motion du végétalisme. Elle consiste à
France. Alors, on a fait quelques réunions distribuer des repas végétaliens et bio sur
avec des militants des droits des animaux différents événements (festifs ou militants)
qui sont intéressés par cette démarche. On pour pouvoir toucher un large public avec
souhaite monter un mouvement d’agricul- un tarif accessible (prix libre). Ça fait 9
ture végétalienne qui regrouperait des pro- ans qu’elle existe, on a dû servir environ
ducteurs, des jardiniers et toute personne 36 000 repas depuis le début ! On a de
intéressée, et en parallèle créer une mention très bons retours de personnes qui avaient
pour labelliser les professionnels. Lors de la peur de manger sans viande et qui nous re-
dernière réunion on a nommé le réseau : contactent, c’est une chouette expérience.
RAVE (Réseau Agro Vegan Ecologique), la Et bien sûr, la majorité des ingrédients pro-
racine d’un nouvel élan. viennent de notre champ ! C’est une struc-
ture non commerciale, nous sommes béné-
Ce mode de culture est-il vraiment peu voles de l’association. Les bénéfices vont au
répandu ? renouvellement du matériel de cuisine et à
Marie. Puisque ce n’est pas un mode de l’achat de brochures et tracts proposés en
culture valorisé, il n’y a aucun moyen de complément du repas. g

56 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane

Entretien avec Thierry, céréalier


Début décembre 2013, je suis allée à la rencontre de Thierry, céréalier à Pouancé dans
les Pays de la Loire, dont j’avais fait la connaissance un an auparavant lors d’une ren-
contre en Bretagne sur l’agriculture biovégétalienne. J’avais aimé son étonnant par-
cours, preuve que notre regard porté sur les animaux évolue.
Bérénice Riaux

Quelle est ta définition de l’agriculture est un avantage pour l’enrichissement du


biovégétalienne ? sol et évite les soucis d’enherbement. Je
C’est la culture de végétaux, sans élevage vends seulement le grain, pas la paille, je la
d’animaux domestiques, sans usage de pro- laisse sur place, à même le sol. Je cultive du
duits issus de l’élevage comme le fumier, seigle de pays, et là aussi c’est une variété
le lisier, les fientes de volailles, le purin, le ancienne et avec de grandes pailles d’envi-
compost de déjections animales ou les dé- ron deux mètres de haut. Le seigle démarre
chets d’abattoir transformés en farines d’os, très bien et prend efficacement le dessus sur
de plumes. C’est donc cultiver sans pro- les adventices. En engrais vert, je sème la
duits issus des animaux. C’est la base. phacélie, la moutarde, la féverole, le trèfle,
etc. Je cultive aussi en mélange du grand
Tu peux me présenter ton exploitation ? épeautre de souche non croisé avec du blé
Non, je vais te présenter ma ferme. Par malgré un rendement inférieur, et de la fé-
le passé, on utilisait le terme paysan, puis verole et de l’avoine, qui sont complémen-
agriculteur, et enfin exploitant alors que ce taires : l’une est une graminée, l’autre une
mot ne devrait être utilisé que pour les ac- légumineuse. Je fais aussi du lin, de la len-
tivités qui extraient quelque chose du sol, tille, du pois chiche, du tournesol, du sar-
comme un exploitant de carrière, lui c’est rasin et du trèfle  ; ce dernier participe au
un vrai exploitant. Ce terme ne correspond repos du sol car en l’enrichissant en azote, il
pas à mon activité. recharge son garde-manger. Pendant long-
Je vais donc te présenter ma ferme ! Elle temps je n’ai pas enrichi le sol, puis je me
s’étend sur 85 hectares de cultures et de ja- suis rendu compte que c’était très impor-
chère. Il y a une grande diversité culturale. tant, voire essentiel.
Je cultive des variétés dites anciennes ou
de pays, c’est-à-dire des variétés qui ont été Le commencement, c’est quoi ?
sélectionnées progressivement par le culti- J’ai repris la ferme d’élevage de quarante
vateur. Pour le blé ancien, je mélange plu- vaches laitières de mes parents en novembre
sieurs variétés, cela permet à la culture de se 2000. J’ai de suite transformé la ferme en
renforcer. Les variétés anciennes sont très bio et arrêté le travail à la charrue. J’ai mis
adaptées à l’agriculture biovégétalienne car fin à l’élevage en février 2003 et aux in-
ces blés sont capables de se nourrir d’eux- trants d’origine animale en 2004. L’année
mêmes et ils ont de hautes pailles, ce qui suivant l’arrêt de l’élevage, j’ai effectué un

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Agriculture végane
échange paille-fumier. J’ai fait des essais sur bitude et par coutume, car je n’avais pas la
des bandes sans et avec fumier. Résultat : bonne information. Et puis tout ça c’est
pas de différence. Peut-être n’en mettais-je culturel, sociétal, l’important est qu’il est
pas suffisamment, en tout cas j’ai arrêté et bon d’accepter le changement juste pour sa
essayé de cultiver autrement. En tant que propre conscience.
tel, le fumier n’est pas un engrais, c’est juste
des éléments fertilisants qui ont transité par Comment cultives-tu tes sols ?
un animal qui a mangé l’herbe provenant Déjà, sans charrue depuis huit ans, c’est
du champ d’à côté, des céréales ou du soja très important. Ce qui est largement pra-
provenant de France, voire de bien plus tiqué dans l’agriculture est le retourne-
loin, en fait cette fertilisation vient de toute ment du sol sur 20 à 25 cm pour qu’il soit
la planète ! propre, cette notion de propreté est très
présente, on voit très souvent des sols à nu.
Pourquoi avoir arrêté l’élevage ? Donc, je travaille le sol seulement en su-
C’était d’ordre très personnel, je ne vou- perficie entre 10 et 15 cm pour trois rai-
lais pas avoir la contrainte de l’élevage ryth- sons.
mé par l’animal et ce sentiment de dépen- Premièrement, c’est écologique. Dans
dance ne me plaisait pas. Au fond de moi, les dix premiers centimètres du sol se
je n’avais pas envie, ça ne me correspondait trouve la vie aérobie, c’est la vie des bac-
pas, mais je ne mettais pas de mots à cette téries et des champignons qui vivent avec
époque. Je n’avais pas envie d’envoyer des l’air ambiant et participent à la fertilisation
animaux à l’abattoir, ça me faisait toujours du sol de façon disons naturelle. Ces 10 cm
mal au cœur. Il y a un rapport affectif avec ne doivent pas être mélangés à la vie anaé-
la vache, c’est même assez impressionnant. robie qui se développe plus profondément,
Aux alentours de 17h30, elles rentraient où d’autres bactéries logent et qui n’ont pas
pour l’heure de la traite, elles sont soumises besoin d’air. Si on les mélange, le sol doit
par la production, elles subissent ce rythme se réorganiser et ça entraîne une fatigue
de vie, et le paysan aussi ! du sol. Pour imager grossièrement, c’est
La séparation du veau et de la vache, comme lorsque je balaye ma cuisine, je fais
ce n’était jamais facile. Je laissais la vache un tas, et là quelqu’un arrive et donne un
mettre bas seule, je n’avais pas envie de ti- coup de pied dedans, je vais recommencer
rer, couper, surveiller, utiliser les cordes8 et ainsi de suite, c’est fatigant.
sans nécessité comme le font certains éle- Deuxièmement, c’est agronomique, car
veurs. Et puis, ce n’était pas mon projet. ne pas retourner le sol permet de lui garder
Il fallait changer, c’est une évolution de la son organisation, l’eau peut pénétrer plus
conscience, et c’est accepter que ce qui est rapidement, elle s’infiltre mieux, ça évite les
fait depuis des années n’est pas forcément débordements qui favorisent les crues. Ce
juste. J’ai mangé de la viande, oui, par ha-

8. Les cordes sont utilisées pour tirer le veau lors de l’accouchement.

58 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane
phénomène est de plus en plus constaté de- cément moins de marge économique !
puis une dizaine d’années. D’ailleurs, beaucoup de céréaliers en agri-
Troisièmement, c’est économique, culture biologique ne veulent plus de l’éle-
car ne pas retourner le sol, c’est dépenser vage et cultivent en agriculture biové-
moins de carburant et avoir du matériel gétalienne sans le savoir. La fertilisation
moins puissant donc moins coûteux. d’origine animale est chère et peut venir de
Je sème avec des outils simples à dents loin, ce qui est source de dépenses supplé-
qui ne sont pas entraînés par la prise de mentaires et de pollution.
force d’un tracteur. Ils sont moins violents Un jour, j’ai fait un test : j’ai acheté des
pour les sols et respectent plus sa structure. fertilisants à base de farine de plumes issues
J’ai recours aux engrais verts, je ne laisse de l’élevage industriel qui sont autorisés en
jamais des sols à nu, pour les protéger du agriculture biologique. J’ai récolté entre 8
climat (ici c’est principalement le vent, la et 10 quintaux [1 quintal = 100 kg] de plus
pluie et les gelées), ils produisent de la ma- de céréales par hectare, mais le coût d’achat
tière verte pour la fertilisation d’origine vé- du fertilisant représentait 8 quintaux de
gétale et développent la vie du sol. C’est grains par hectare sans compter mon temps
aussi une ressource pour la faune sauvage. de travail supplémentaire, autant dire que
Je fais en sorte de mettre les conditions op- le gain économique était nul (rire).
timales pour que la chaîne alimentaire se
débrouille. Y a-t-il des données fiables montrant que
Je protège aussi mes sols en laissant les produits issus de ce mode d’agricultu-
composter sur place l’ensemble des pailles re sont de meilleure qualité ?
de mes récoltes. À ma connaissance, il n’y a pas eu de
publications scientifiques mais un sol sans
Qu’est-ce qui peut être compliqué ? fertilisation produirait des céréales qui se-
De retrouver une fertilité suffisante pour raient plus riches en vitamines et auraient
permettre de produire de manière normale, une vitalité supérieure.
c’est-à-dire pour obtenir un rendement suf- En agriculture biovégétalienne, le cycle
fisant et en vivre correctement. végétal de la plante est respecté, le sol et la
Autre point, c’est parfois difficile de plante sont en osmose optimale. C’est-à-
faire disparaître l’herbe sur les terres culti- dire que lorsque tu apportes un fumier ou
vées, vu que je n’utilise pas d’herbicide. une farine de plume, tu apportes brusque-
Sinon, il n’y a pas d’autres problèmes ! ment un ingrédient exogène dans le champ
qui modifie fondamentalement la vie du
Et niveau rendement ? sol comme le taux d’humidité, les cham-
Je produis 2 ou 3 tonnes de blé par hec- pignons, et ça entraîne une désorganisation
tare. Je fais moins de rendement en grain du sol.
que ceux qui utilisent des intrants biolo-
giques (farines de plumes ou d’os, fientes
de volailles, etc.) mais attention, pas for-

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Agriculture végane

60 Les Cahiers antispécistes


Agriculture végane
Y-a-t-il certaines de tes pratiques qui Le sanglier vient parfois, mais ne fait pas
sont destinées à la protection des ani- de dégâts catastrophiques. Les éventuels
maux sauvages ? dégâts sont liés au retournement du sol
Oui ! Je ne loue aucune de mes terres avec son groin, ça abîme mais c’est pas bien
aux chasseurs et ils ne viennent pas chez grave. Je l’accepte. Des fois je lui dis : « Tu
moi, même si parfois ils me demandent de peux passer, tu peux manger, mais retourne
venir chasser dans les couverts végétaux, pas tout ! » (rire).
pour traquer le renard par exemple ! Il faut essayer d’être le plus juste, c’est
J’ai replanté des haies sur environ 2 km, un exercice qui s’apprend.
il y a les couverts végétaux qui abritent des Tu sais, le sanglier c’est comme l’ours :
animaux. Les plantes cultivées en mélange, tout le monde en parle, mais peu l’ont vu !
par exemple la plantation de légumineuses Il peut manger plusieurs rangs de maïs,
dans un champ de blé [les légumineuses mais ça peut se comprendre car c’est la
ont des fleurs], attirent de nombreux in- seule plante qui reste à partir du 15 août.
sectes différents. De plus, il n’a plus de zone refuge.
Je laisse aussi des zones en jachère et je J’ai un voisin qui est négociant en bes-
débroussaille peu, seulement tous les 2 ou tiaux, l’autre jour il me dit : « Quand on
3 ans aux pieds des haies. passe devant chez toi très tôt le matin, on
Quant aux talus, ils suivent leur cycle, en voit du gibier ! Il y en a bien plus qu’ail-
l’herbe pousse puis se dessèche en automne. leurs ! ». Je pense que les animaux savent
qu’ici ils ne sont pas chassés et qu’ils ont
Quels animaux aimerais-tu voir chez des endroits où se réfugier, mais surtout ils
toi ? savent ce qui est bon ! (rire)
Tous les animaux sont les bienve-
nus ! Par contre, à partir du moment où Qu’as-tu envie de développer sur la
on cultive, on tue des insectes et des pe- ferme ?
tits mammifères, mais j’essaie de faire du Cultiver des graines qui soient desti-
mieux possible notamment en n’utilisant nées uniquement et directement aux hu-
que des outils à dents ou à disques, pas mains. Aujourd’hui, j’ai la féverole qui est
d’outils entraînés par la prise de force du consommée par des animaux d’élevage.
tracteur qui broie la micro faune et les in- J’ai 6 hectares de prairies naturelles, le
sectes du sol. foin de la jachère, si je ne le vends plus aux
Si tout le monde cultivait son lopin de éleveurs, qu’est-ce que j’en fais ? Il y a les
terre en agriculture biovégétalienne sans la- zones refuges bien sûr, mais je suis en plein
Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

bour et en étant soi-même végétalien, on questionnement quant à ces hectares.


pourrait réduire encore le nombre d’ani-
maux tués. Quels sont tes clients ? À qui t’adresses-
tu ?
Comment gères-tu les éventuels dégâts À tout le monde, de la vente au négo-
liés aux animaux sauvages ? ciant ou aux coopératives en passant par le

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Agriculture végane
la farine de plumes, de sang,
d’os, il cautionne l’agricultu-
re industrielle car ces déchets
proviennent de l’élevage in-
tensif. L’agriculture biovégé-
talienne existe mais n’est pas
identifiée en tant que telle.
Dans la tête des bios, on ne
peut pas faire d’agriculture
sans intrants d’origine ani-
male, c’est un dogme.

Ce mode de culture est-il


vraiment peu répandu ?
C’est plus fréquent que
l’on peut l’imaginer, mais ces
producteurs ne le savent pas,
il faudrait que ça soit nom-
mé, il faudrait leur dire.

As-tu d’autres activités en


lien avec les animaux ?
Non, je n’ai pas d’animaux
domestiques ni chiens, ni
chats, par choix de liberté de
mouvement pour moi-même
et pour ne pas reproduire le
Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals cercle animal domestique dé-
particulier ou le magasin. J’étiquette mes pendant de l’humain et l’humain dépen-
produits « agriculture biovégétalienne », dant de l’animal domestique dans son quo-
personne ne me pose de questions, on me tidien.
dit juste « qu’est-ce que c’est bon ! ». Ah si ! ça fait une dizaine d’années que
je ne mange plus d’animaux, je suis qua-
As-tu des retours sur ta façon de procéder siment végétalien. Au début, je n’assumais
de la part du monde bio ? pas trop à cause de la peur des réflexions de
L’agriculture biologique aujourd’hui tire la famille, mais depuis la société a évolué
la majorité de son rendement grâce à l’agri- et l’évolution du végétarisme en dix ans est
culture chimique. À chaque fois qu’un agri- énorme. g
culteur bio utilise des fientes de volailles, de

62 Les Cahiers antispécistes


Comment se procurer les Cahiers
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Ancien titre : Cahiers antispécistes lyonnais.
Les Cahiers antispécistes – Réflexion et action pour l’égalité animale,
ISSN 1162-2709.
Directrice de publication : Brigitte Gothière, c/o Reus, Kerallan, 29810 Plouarzel,
France.
Imprimé par Firenz’art, 10 chemin du Mondor, 69630 Chaponost
Dépôt légal à parution.
Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le
sexisme sont respectivement à la race et au sexe : la
volonté de ne pas prendre en compte (ou de moins
prendre en compte) les intérêts de certains au béné-
fice d’autres, en prétextant des différences réelles ou
imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique
avec ce qu’elles sont censées justifier.

En pratique, le spécisme est l’idéologie qui justifie et


impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par
les humains de manières qui ne seraient pas accep-
tées si les victimes étaient humaines.

Les animaux sont élevés et abattus pour nous four-


nir de la viande ; ils sont pêchés dans les mers pour
notre consommation ; ils sont utilisés comme mo-
dèles biologiques pour nos intérêts scientifiques ; ils
sont chassés pour notre plaisir sportif.

La lutte contre ces pratiques et contre l’idéologie qui


les soutient est la tâche que se donne le mouvement
de libération animale.