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Le quatrième chant du Serviteur

Le quatrième poème du Serviteur de YHWH (Is 52,13–53,12)1 a joué un rôle important dans
la toute première réflexion christologique du christianisme naissant2, et il est même plausible
que Jésus y ait lu sa propre destinée. Ce texte émouvant, qui a fait l’objet d’études
innombrables3, est réputé pour sa difficulté. David Clines4 a proposé un impressionnant
inventaire des énigmes posées par la péricope :

 Qui est le serviteur (‘èbèd ; on peut aussi comprendre « ministre » ou « esclave ») ? Est-ce
un individu, un groupe ?
 Comment comprendre ses souffrances ? et par suite le récit est-il biographique ou
symbolique5 ?
 Est-ce qu’il meurt (vv. 8-9) et ressuscite-t-il (v. 10) ?
 Qui est le « nous » des vv. 1-6 ? Plusieurs solutions ont été proposées : les peuples et les
rois (cf. 52,15), les disciples du serviteur, Israël ? Pourquoi ce « nous » semble-t-il avoir
changé d’avis sur le serviteur (v. 4) ?
 Qui sont les « multitudes » de 52,13-15 et 53,11-12 ? Des païens, les juifs de la Diaspora,
païens et juifs ? Parle-t-on chaque fois des mêmes « multitudes » ?
 Qui fait souffrir le serviteur ? Comment concilier 53,3.7 (persécution par des hommes) avec
les vv. 4.6.10 (YHWH frappe le serviteur) et 11b-12 (le serviteur s’accable lui-même) ?

 Réflexion et lecture christologique

À vrai dire, des questions analogues se posent pour les quatre poèmes (42,1-9 ; 49,1-9a ;
50,4-11 ; 52,13–53,12)6 : quelle est leur extension exacte ? Faut-il les isoler de la trame
textuelle des chap. 40–557 ? quel est leur rapport avec les mentions du serviteur Israël/Jacob
(41,8.9; 44,1.2.21; 45,4; 48,20) ? qui a écrit ces textes ? les quatre poèmes parlent-ils tous du
même personnage ? faut-il le comprendre comme un groupe8 ou comme un individu ? dans
1
Cet exposé reprend certains de ses éléments à une publication antérieure : J. VERMEYLEN, « Isaïe 53 et le
ralliement d’Éphraïm », dans I. KOTTSIEPER et al. (dir.), « Wer ist wie Du, Herr, unter den Göttern ? » FS O.
Kaiser, Göttingen, 1994, pp. 342-354.
2
On sait que les lettres de Paul sont les documents chrétiens les plus anciens que nous connaissons. Deux fois, il
rapporte une tradition qui lui est encore antérieure, et chaque fois il fait allusion au quatrième poème du Serviteur :
1 Co 11,23-25 parle de la Passion de Jésus à l’aide du verbe paradidonai, ce qui renvoie à Is 53,6.12 ; 1 Co 15,3-
4 déclare que Christ est « mort pour nos péchés », ce qui correspond à Is 53,4-6.8.10-12. Voir à ce sujet P. GRELOT,
Les poèmes du Serviteur (LecD, 103), Paris, 1981, pp. 140-145.
3
Voir en particulier : P. BEAUCHAMP, « Lecture et relecture du quatrième chant du Serviteur. D’Isaïe à Jean », A.
SCHENKER, Douceur de Dieu et violence des hommes. Le quatrième chant du serviteur de Dieu (Connaître la Bible,
29), Bruxelles, 2002 .
4
D.J.A. CLINES, I, He, We and They. A Literary Approach to Isaiah 53 (JSOTS, 1), Sheffield, 1976, pp. 25-33.
5
Il pourrait utiliser le langage traditionnel des Psaumes, par exemple.
6
Pour un état de la question, voir H. HAAG, Der Gottesknecht bei Deuterojesaja (Erträge der Forschung, 233),
Darmstadt, 1985.
7
Telle était la thèse, souvent reprise, de B. DUHM, Das Buch Jesaja (HK III/1), Göttingen, 1892 (2e éd., 1902,
xiii.xviii).
8
S’agirait-il d’Israël, comme le suggèrent Is 41,8-9 et d’autres passages d’Is 40–55 ? Cette hypothèse ne permet
pas d’expliquer comment le Serviteur peut avoir à remplir une mission vis-à-vis de ce même Israël (49,5). En
conséquence J. COPPENS, « Le serviteur de Yahvé, personnification de Sion-Jérusalem en tant que centre cultuel
des rapatriés », dans ETL 52 (1976), pp. 344-346, P. TERNANT, Le Christ est mort pour tous. Du serviteur Israël
au serviteur Jésus, Paris, 1993, p. 85, ou A. LAATO, The Servant of YHWH and Cyrus. A Reinterpretation of the
2

cette dernière hypothèse, s’agit-il d’un personnage historique (on a proposé Moïse, David, Jéré-
mie, le roi Yoyakim, le roi Sédécias, Sheshbashar, Zorobabel, Cyrus...), du Deutéro-Isaïe lui-
même9 ou du Messie à venir10 ? L’anonymat du Serviteur est-il voulu11 ? On le devine : les
interprétations sont multiples.
Plan large :
Commençons par établir la structure du texte tel qu’il figure dans nos Bibles, en attirant
l’attention sur quelques correspondances significatives. Dans un deuxième temps, nous
verrons que le poème a connu deux rédactions. La troisième étape de l’enquête s’intéressera à
l’inscription du poème dans un contexte littéraire plus large. Nous pourrons alors tenter de
comprendre ce que chacun des deux rédacteurs cherchait à exprimer, et nous terminerons par
la question des relectures christologiques du poème.

1. La structure et les acteurs du texte


Plusieurs propositions de structure ont été faites dans des travaux récents. Une des plus
intéressantes est celle de Claude Lichtert12, qui met en évidence plusieurs- correspondances :

13. Voici : il réussira, MON SERVITEUR, il montera et il sera élevé et sera exalté beaucoup.
14. De même qu’ont été épouvantés à son sujet BEAUCOUP,
ainsi, défigurée, loin d’homme son apparence et son aspect loin des fils d’hommes,
15. ainsi, il fera sursauter des nations, BEAUCOUP,
à son sujet, ils fermeront, les rois, leur bouche
car ce qui n’a pas été raconté à eux, ils voient et ce qu’ils n’ont pas entendu, ils observent.

1. Qui a cru ce que nous avons entendu ? Et le BRAS de YHWH, sur qui a-t-il été dévoilé ?
2. Et il monta comme le rejeton devant sa face, et comme une racine d’une terre aride ;
pas d’aspect pour lui, pas d’éclat que nous le voyions, pas d’apparence que nous l’apprécions
3. Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et connu de la maladie,
et comme voilant la face devant lui/nous13, méprisé et nous ne l’avons pas estimé.

4. Pourtant, c’est nos maladies que lui, il portait, et nos douleurs, il s’en chargeait,

Exilic Messianic Programme in Isaiah 40–55 (CBOTS, 35), Stockholm, 1992, p. 163, préfèrent parler d’un « Israël
idéal » ou « fervent ». Pour BASTIAENS, Interpretaties van Jesaja 53, p. 93, le Serviteur serait une « personnalité
corporative » : les textes viseraient un personnage déterminé, mais représentatif de tout le peuple ; nous nous
trouverions à mi-chemin entre les interprétations collectives et les lectures individuelles.
9
Voir par exemple A.R. CERESKO, « The Rhetorical Strategy of the Fourth Servant Song (Isaiah 52:13–53:12) :
Poetry and the Exodus-New Exodus », dans CBQ 56 (1994), pp. 42-55 ; HERMISSON, « Das Vierte Gottes-
knechtslied », pp. 22-25.
10
Telle est l’hypothèse traditionnelle.
11
CLINES, I, He, We and They. Voir dans le même sens Lytta BASSET, Le pardon originel. De l’abîme du mal au
pouvoir de pardonner, Genève, 1994, pp. 290-294 : dans la succession des poèmes du Serviteur, on passe
insensiblement du collectif à l’individuel ; cependant il est essentiel que l’énigme reste ouverte, car c’est elle qui
oblige à creuser le sens.
12
C. LICHTERT, Étude du quatrième poème du Serviteur Is 52,13–53,12. Analyse rhétorique, diss. P.U.
Gregoriana, Roma, 1996, p. 57 ; la traduction est la sienne, avec quelques modifications. BASTIAENS, Interpretaties
van Jesaja 53, pp. 37-39, propose un plan semblable. Voir aussi CERESKO, « The Rhetorical Strategy », pp. 50-
54, qui souligne la construction concentrique de l’ensemble, avec le v. 5b pour milieu.
13
Le mot mimmènû peut se comprendre avec le pronom suffixe de la troisième personne du singulier masculin ou
celui de la première personne du pluriel. La première solution est généralement retenue, tandis que la seconde est
défendue par J. WINANDY, « Une traduction communément reçue et pourtant indéfendable », dans RB 109 (2002),
pp. 321-322.
3

et nous, nous l’estimions touché, frappé par DIEU et humilié


5. Et lui, il était transpercé par nos révoltes, il était écrasé par nos fautes,
la sanction de notre paix, sur lui, et par ses blessures nous sommes guéris, pour nous.
6. Nous tous, comme petit bétail, nous errions, chacun vers son chemin, nous nous tournions
et YHWH a fait frapper sur lui la faute de nous tous ;
7. maltraité, et lui il s’humilie et il n’ouvre pas sa bouche.

Comme un agneau à l’abattoir est conduit


et comme une brebis à la face de ses tondeurs est muette, et il n’ouvre pas sa bouche.
8. Par contrainte et par jugement, il a été pris.
Et sa génération, qui s’en préoccupe puisqu’il a été retranché de la terre des vivants ?
Par la révolte de mon/son peuple14, un coup est pour lui.
9. On lui a donné avec les hors-la-Loi son sépulcre et avec le riche dans son tombeau,
alors que la violence, il n’a pas commise et le mensonge n’était pas dans sa bouche.
10. Et YHWH s’est plu, à l’anéantir, il a rendu malade
Si elle posera15 un sacrifice, sa personne, il verra une descendance, il prolongera ses jours ;
et le plaisir de YHWH par sa MAIN se réalisera.

11. Pour la peine de sa personne, il verra, il sera rassasié par sa connaissance,


il innocentera innocent MON SERVITEUR pour BEAUCOUP et leurs fautes, lui s’en chargera.
12. C’est pourquoi je partagerai à lui BEAUCOUP et avec les puissants, il partagera un butin ;
parce qu’il a dépouillé pour la mort, sa personne et avec les révoltés, il a été compté,
et lui, le péché de BEAUCOUP, il portait et pour leurs révoltes16 il a fait frapper.

La structure en forme de menorah17 est analogue à celle de beaucoup d’autres textes


bibliques. Le centre est formé par le v. 5b, avec l’annonce de la paix et de la guérison du
« nous », obtenues par l’action du Serviteur.

14
Le TM et la LXX proposent ‘ammî, « mon peuple », tandis que le grand manuscrit d’Isaïe trouvée à Qumrân
(1QIsa) lit ‘ammô, « son peuple ». Les commentateurs sont partagés entre les deux lectures.
15
La forme tśîm (2e pers. ou 3e pers. fém. sing. de l’imparfait kal du verbe śîm, « poser ») ne s’accorde pas avec
le masculin nphšô. La solution la plus simple consiste à lire le masculin yśîm, avec W.A.M. BEUKEN, Jesaja
deel IIb (De Prediking van het Oude Testament), Nijkerk, 1983, pp. 190-191.
16
En suivant 1QIsa et la LXX ; le TM propose : « pour des révoltes ».
17
Cette proposition me paraît préférable à celle de A. WENIN, « Le poème dit du ‘Serviteur souffrant’ (Is 52,13–
53,12). Proposition de lecture », dans La Foi et le Temps 24 (1994), pp. 493-507, spéc. p. 496, repris dans ID., « Le
Serviteur souffrant dans le Premier Testament », p. 14. Le poème serait structuré en quatre parties déterminées par
les locuteurs :
A. Le Seigneur annonce la victoire d’un Serviteur méprisé qui étonnera tout le monde (52,13-15)
B Le peuple est surpris et reconnaît que le Serviteur est juste et que lui-même est pécheur (53,1-6)
B’ Le prophète reprend et médite sur la mort du Serviteur, puis prie Dieu pour qu’il l’agrée (57,7-10)
A’ Le Seigneur répond à la prière : au-delà de la souffrance, le Serviteur sera comblé et sa médiation agréée
(53,11-12).
La correspondance entre A et A’ ne fait aucune difficulté. En revanche, l’attribution de 53,1-6 (B) et 7-10 (B’) à
deux locuteurs différents n’est fondée que sur un argument négatif : l’absence de la forme « nous », si importante
aux vv. 1-6, à partir du v. 7. En réalité, rien n’impose un changement de locuteur. Deux détails de la proposition
de Lichtert peuvent cependant être discutés, sans pour autant faire obstacle à l’ensemble : la liaison du v. 7aα au
v. 6 et l’appartenance du v. 11aα au discours divin qui forme le cadre extérieur. En effet, le v. 6 emploie encore le
« nous », mais non le v. 7 ; d’ailleurs le v. 7 paraît former une unité, avec l’inclusion de la même formule « et il
n’ouvre pas sa bouche » dans la première et la dernière phrase. À partir du v. 11aß, c’est YHWH qui prend la parole,
alors qu’il est mentionné à la troisième personne au v. 10, mais rien n’indique dans le texte que le changement de
locuteur s’effectue déjà au début du v. 11. La correspondance des verbes « voir » en 52,15 et 53,11 ne peut fournir
un argument décisif : on trouve déjà la même forme « il verra », avec le même sujet, au v. 10, alors que 52,15
utilise le verbe à propos des nations et des rois. Avec ces correctifs on aurait une structure correspondant
exactement à celle proposée par L. RUPPERT, « ‘Mein Knecht, der gerechte, macht die Vielen gerecht, und ihre
4

Avec Paul Beauchamp18, on peut distinguer deux voix : celle de YHWH qui parle de son
Serviteur (52,13-15 et 53,11aß-12), et celle – anonyme – d’un « nous » qui fait le récit de ses
rapports avec un « il » (53,2-11aα) et s’interroge sur l’accueil de la nouvelle transmise (53,1).
Détaillons d’abord les acteurs de la partie centrale, rapportée par le « nous ».

 Le « il » (= le Serviteur), venu de la terre aride (53,2) et accablé par l’épreuve (vv. 3-7),
subit un procès et est retranché de la terre des vivants (v. 8) ; il est mis au tombeau (v. 9)
mais « par sa main » la volonté de YHWH s’accomplit (v. 10). Il y a correspondance entre
le « bras » de YHWH (v. 1) et sa « main » (v. 10).
 Le personnage principal du récit est le « nous », qui raconte sa conversion, depuis le
moment où il jugeait le « il » sur l’apparence (vv. 2-3) jusqu’à la reconnaissance d’avoir été
guéri par sa souffrance (vv. 5-6). En quoi consiste cette guérison ? Le v. 6 suggère une
action de rassemblement, qui correspond à la « paix » du v. 5. Ce « nous » disparaît après
le v. 6, mais il est possible que la même voix continue son discours jusqu’au v. 10.
 D’après le témoignage du « nous », ce qui arrive tant à lui-même qu’au « il » est l’œuvre
de YHWH (vv. 4.6 ; voir aussi le v. 10). Cependant on notera la progression : « nous le
considérions comme puni » (v. 4b), mais ce sont « nos fautes à nous » que « YHWH a fait
retomber sur lui » (v. 6) ; enfin la volonté divine n’est pas seulement de l’écraser par la
souffrance, mais aussi de lui donner une postérité (v. 10).
 Reste un quatrième acteur du texte : c’est le destinataire de la nouvelle, car le « nous »
bénéficiaire de l’action du « il » devient messager (53,1).

Dans le cadre, c’est YHWH qui prend la parole. La première partie (52,13-15) révèle d’où
vient la nouvelle rapportée dans la partie centrale ; elle est résumée en quelques lignes
(abaissement et élévation « incroyable » du Serviteur) ; elle provoque une surprise intense chez
des spectateurs à la fois nombreux et prestigieux (« rois »), et ce motif souligne l’importance
du changement intervenu. La partie finale (53,11aß-12) parle d’une autre transformation : celle
que le serviteur cause parmi les multitudes : il les « rendra justes ». Cela est dit rapidement : en
fait, l’information est donnée d’une manière beaucoup plus détaillée dans le témoignage du
« nous ».
Tout au centre se trouve donc une affirmation : « la sanction de notre paix, sur lui, et par
ses blessures nous sommes guéris, pour nous ». La phrase est construite sur l’opposition entre
« par lui » et « pour nous », « la sanction (qui le frappe) » et « notre paix », « ses blessures » et
« nous sommes guéris ». Tout cela dit l’essentiel de la confession du « nous » : la victime a pris
sur elle le sort normalement dévolu au coupable, et celui-ci bénéficie de la paix promise en
principe à l’innocent.

2. Le cadre, la partie centrale et l’unité rédactionnelle du poème


J’ai déjà souligné la correspondance entre les discours divins (52,13-15 et 53,11aß-12), les
seuls à mentionner le serviteur et les « multitudes ». D’autres liens unissent ce cadre avec le
discours central.

 L’expression « sa personne », figure à la fois dans la partie centrale (53,10) et dans le cadre
(53,11aα.12).

Verschundungen – er trägt sie’ (Jes 53,11). Universales Heil durch das stellvertretende Strafleiden des
Gottesknechtes ? », dans BZ n.s. 40 (1996), pp. 1-17, pp. 3-4.
18
BEAUCHAMP, « Lecture et relecture », pp. 326-338.
5

 Le discours divin (52,14b) et le discours en « nous » (53,2) emploient les mêmes mots
« apparence » (mar’èh) et « forme » (to’ar) pour exprimer la même idée : le serviteur
n’avait plus apparence humaine. Cependant 52,14b radicalise le propos de 53,2 : on passe
d’une apparence manquant de séduction pour le « nous » à une apparence inhumaine19.
 Il y a correspondance entre 52,15 (discours divin) et 53,1 (partie centrale), avec la même
idée de la surprise et le même verbe « entendre, écouter ». Ici il y a transposition, et non
répétition ou prolongement : en 52,15, ce sont les « multitudes de nations » qui n’ont pas
entendu dire, tandis qu’en 53,1, le « nous » se demande qui a cru ce qu’il entendait dire. De
plus, les nations changent d'avis à la vue de l’exaltation inattendue du Serviteur (52,14-15) ;
le « nous », en revanche, a modifié son opinion alors que le Serviteur était encore méprisé
et que son exaltation était encore à venir (cf. 53,10b-11aα). Enfin, 52,15 interprète le motif
dans le sens d'une « mauvaise » surprise : les rois « fermeront la bouche », ce qui signifie
leur défaite20.
 Une transposition comparable peut s’observer entre 53,4 (partie centrale) et 53,12 (discours
divin), avec la même expression « lui, il portait » : dans le premier cas, l’homme souffrant
porte les douleurs du « nous » et donc la peine méritée par son péché (cf. vv. 4b-6) ; dans
le second cas, le Serviteur porte le péché des « beaucoup/nombreux » (rabbîm). Cela
suggère une identification du « nous » avec les « nombreux », c’est-à-dire les nations et les
rois (52,15).
 Une troisième transposition concerne le verbe « (faire) toucher » : en 53,6, YHWH fait
frapper le Serviteur par la faute du « nous » ; au v. 12, c’est au contraire le Serviteur qui
touche YHWH en intercédant pour ses bourreaux.
 Le motif de la bouche reçoit trois emplois assez différents : les rois fermeront la bouche à
la vue de ce qui est arrivé au Serviteur (52,15) ; le Serviteur souffre sans ouvrir la bouche
(53,7 ; cf. 42,2) ; enfin il n’y a pas de tromperie dans la bouche du Serviteur (53,9).

Le cadre et la partie centrale du poème utilisent des images et un vocabulaire en partie


communs, mais on observe presque chaque fois soit une construction grammaticale différente,
une transposition ou une surenchère. Ces phénomènes permettent de penser que, contrairement
à ce que presque toutes les études supposent, la péricope n’est pas une unité homogène. Plus
exactement, le cadre paraît donner une nouvelle interprétation de la partie centrale.
J’ai parlé jusqu’ici d’une « partie centrale » par opposition du cadre extérieur. Est-elle
unifiée ? La première personne du pluriel domine les vv. 1-6, puis elle disparaît à partir du v.
7, pour laisser toute la place au « il », c’est-à-dire à l’homme souffrant. YHWH reprendra la
parole au v. 11 (« mon Serviteur »). On peut se demander qui parle du v. 7 au v. 10(11aα). Ce
n’est évidemment pas le Serviteur lui-même, puisqu’il est désigné par la troisième personne.
Ce n’est pas non plus YHWH, sujet de chacune des deux phrases du v. 10. La solution la plus
naturelle consiste donc à lire aux vv. 7-10(11aα) la suite du discours du « nous », qui occupe
ainsi toute la partie centrale de la péricope21. Dans ce cas, il reste à résoudre un problème Le
suffixe de la première personne pose problème : comment expliquer le « mon peuple », du v.
8b ? Une première solution consiste à suivre la leçon de 1QIsa, « son peuple ». Cependant les
versions anciennes ont bien lu « mon peuple », si bien qu'il faut considérer le texte de 1QIsa
comme une correction facilitante. Dans ce cas, on peut expliquer le v. 8bß comme une addition

19
Ce thème réapparaît dans le Ps 22,7.
20
Voir Jb 5,16 ; Ps 107,42. La phrase peut être rapprochée de l’expression « mettre la main sur la bouche », qui
exprime la honte et l’aveu d’avoir mal parlé ; voir B. COUROYER, « ‘Mettre sa main sur sa bouche’ en Égypte et
dans la Bible », dans RB 67 (1960), pp. 197-209.
21
Voir O.H. STECK, « Aspekte des Gottesknechts in Jes 52,13–53,12 », dans ZAW 97 (1985), pp. 36-58, spéc. p.
38.
6

destinée à unifier la péricope sous le signe du discours divin qui encadre le témoignage du
« nous ».
Le v. 9, lui aussi, semble former une addition au poème primitif. En effet, la présentation
du Serviteur correspond à sa qualification de saddîq, « juste », au v. 11aß : le texte insiste sur
son innocence, et il l’oppose aux « hors-la-Loi » (ce sont les juifs qui négligent la Torah). Le
verset interprète le v. 8 (« il a été retranché de la terre des vivants ») dans le sens d’une mort
corporelle, avec l’enterrement qui s’en suit. D’autre part, « pas de tromperie dans sa bouche »
interprète « il n'ouvre pas la bouche » (v. 7).
Le quatrième poème du Serviteur comporte donc deux strates littéraires. L’élément de base
est formé par le récit du « nous » en 53,1-8bα.10-11aα, sans désignation de l’homme souffrant
comme « Serviteur de YHWH ». Cette identification provient d’un deuxième rédacteur, qui
interprète le texte originel à l’aide d’un cadre extérieur (52,12-15 ; 53,11aβ-12)22 et d’une autre
addition (vv. 8bβ-9).

3. Le poème dans le contexte des chap. 52–54


P.-É. Bonnard23 et J.W. Olley24 ont mis en lumière une série de correspondances entre le
« quatrième poème » et son contexte (chap. 52,7–54,10)25 :

 Le thème majeur des chap. 52–54 est le renversement de la situation de Sion, avec en parti-
culier l’annonce de la paix (šlôm, 52,7 ; 54,10) ; de la même manière le poème dit le
changement spectaculaire de situation du Serviteur, qui porte la paix (šlôm) à d’autres
(53,5). Les rapprochements de détail doivent se comprendre dans le cadre de cette analogie
générale, qui porte sur le centre même du poème.
 Le « bras de YHWH » est révélé (52,10 ; 53,1) à toutes les nations (52,10 ; cf. 52,15).
 Tant Sion que le Serviteur ont une postérité (53,10b ; 54,3) inattendue.
 Le Serviteur était semblable à une personne « devant qui on se voile la face » ou « qui se
voile la face » (53,3) ; de même, YHWH s’est « voilé la face » devant Sion (54,8) ; ici, on
notera cependant que l’emploi de la même expression ne fait pas vraiment référence à la
même situation. Il y a transposition, et non identité.
 Sion et le Serviteur ont été « enlevés » (52,5 ; 53,8).
 Si le mot rabbîm, « nombreux », n’est attesté que dans le cadre du poème (52,14.15 ;
53,11aß.12a.12b), on le retrouve aussi immédiatement après, en 54,1. Avec une différence
de taille : ici, il s’agit des ennemis du Serviteur, là il s’agit des fils de Sion.
 On trouve le même verbe « prolonger, allonger », en 53,10 et 54,2, mais dans des contextes
très différents : l’homme souffrant « prolongera ses jours » ; Sion, dont les enfants se
multiplient, doit élargir sa tente et « allonger » ses cordages. Cela donne l’impression d’une

22
GRELOT, Les poèmes, p. 53, reconnaît l’origine distincte des discours divins et de la partie centrale du poème,
mais il envisage ces deux éléments comme des sources indépendantes, que « le collecteur du livre... a habilement
réunis ». Il me semble que les observations rassemblées ci-dessus s’expliquent mieux par le procédé de la relecture
que par celui de la simple fusion de deux documents.
23
P.-É. BONNARD, Le Second Isaïe, son disciple et leurs éditeurs (EtBibl), Paris, 1972, p. 288.
24
J.W. OLLEY, « ‘The Many’: How Is Isa 53,12a to Be Understood ? », dans Bib 68 (1987), pp. 330-356, spéc.
pp. 350-351.
25
Sur la formation de ces chapitres, voir O.H. STECK, « Beobachgungen zu den Zion-Texten in Jesaja 51–54. Ein
Redaktionsgeschichtlicher Versuch », dans BN 46 (1989), pp. 58-90, repris dans ID., Gottesknecht und Zion.
Gesammelte Aufsätze zu Deuterojesaja (FAT, 4), Tübingen, 1992, pp. 92-125.
7

transposition, d’autant plus que les deux seuls autres emplois du verbe dans le livre d’Isaïe
(48,9 ; 57,4) n’ont rien à voir.

Ces observations permettent de tirer deux conclusions quant à l’histoire littéraire de la


péricope : il n’est plus possible de s’en tenir à la thèse classique de Bernhard Duhm, qui consi-
dérait les quatre « chants » comme des éléments indépendants de leur contexte26. Les divers
rapprochements observés ne concernent pas 52,11-12 : cette invitation à sortir d’un lieu impur
– sans doute Babylone – est apparentée à 48,20-22 (voir aussi 35,8 ; 66,20) ; elle appartient
sans doute à une des strates les plus récentes du livre27 et n’y figurait pas encore lorsqu’on y a
inséré le quatrième poème du Serviteur.
Pour aller plus loin, il faut tenter de démêler l’écheveau des rédactions des sections 52,7-
10 et 54,1-10.

 52,7-8 pourrait remonter à la prédication du Deuxième Isaïe à l’époque de Cyrus. En effet,


ces versets correspondent à 40,9.11 par le vocabulaire et par la thématique (le messager sur
la montagne, le retour de YHWH en Sion)28. Les deux passages encadrent la série des chants
de Cyrus.
 Le v. 9 semble provenir, comme 40,1-3.5, du rédacteur du « grand livre » d’Isaïe à l’époque
de Néhémie. On y retrouve le motif caractéristique de la consolation, lié à celui des ruines
de Jérusalem transposition des cris de joie
 Le v. 10 pourrait être plus tardif, car le motif du bras de YHWH n’est pas, comme en 40,11,
celui du berger qui rassemble les agneaux, mais l’instrument de sa puissance aux yeux de
toutes les nations. Le motif du salut (yešû‘h) fait écho au v. 7, tandis que le « nous »
anticipe celui de 53,1-6, tout en l’interprétant comme celui des Judéens.
 Le discours d’Is 54,1-10 invite Sion à se réjouir car elle va être repeuplée. Cette péricope,
généralement tenue pour homogène29, s’ouvre par l’invitation à crier de joie et s’achève par
le motif de la consolation (v. 10), ce qui invite doublement à la rapprocher de 52,9. Elle
appartient sans doute à la même rédaction du temps de Néhémie, rédaction à laquelle on
doit la création du « grand livre » d’Isaïe30.

Considérons à présent Is 52,7–54,10 en omettant les éléments postérieurs à l’époque de


Néhémie. On y trouve trois blocs :

A Un messager annonce la paix à Sion et les guetteurs poussent de cris de joie car YHWH
revient en Sion. Les ruines de Jérusalem peuvent se réjouir, car YHWH console son
peuple (52,7-9)
X Un groupe (« nous ») raconte sa conversion : il a commencé par mépriser un homme
accablé de souffrances, puis il s’est rendu compte que cet homme portait en réalité et
d’une manière admirable la culpabilité du groupe, permettant à celui-ci de connaître la
paix (centre du récit). Frappé par YHWH, cet homme a été retranché de la terre des
vivants, mais il verra une descendance et prolongera ses jours (53,1-8bα.10-11aα).

26
Cette liaison au contexte est soulignée vigoureusement par O. KAISER, Der Königliche Knecht (FRLANT, 70),
Göttingen, 1962, p. 10, qui y voit la base même de l'étude de la péricope.
27
Voir R.G. KRATZ, Kyros im Deuterojesaja-Buch (FAT, 1), Tübingen, 1991, pp. 107-108.
28
K. KIESOW, Exodustexte im Jesajabuch (OBO, 24), Fribourg, 1979, pp. 115-116, a montré l’unité de cette petite
unité littéraire.
29
Seul, le v. 5 pourrait être surchargé, et cela n’affecte pas l’unité substantielle de la section.
30
Voir J.-D. MACCHI et Ch. NIHAN, « Ésaïe 54–55 », dans J.-D. MACCHI et al. (dir.), Les recueils prophétiques
de la Bible. Origines, milieux, et contexte proche-oriental (LMB, 64), Genève, 2012, pp. 237-244.
8

A’ La femme stérile (Sion) peut pousser des cris de joie, car elle reçoit des fils
innombrables ; la femme répudiée retrouve en YHWH un époux qui l’entoure de son
amour, comme le lui dit le même YHWH qui lui donne son Alliance de paix et la console
(54,1-10).

En A et A’, la paix est donnée à Sion-Jérusalem, tandis qu’en X, elle est donnée au groupe
qui raconte. Celui-ci serait-il formé par la population de Jérusalem ? D’autre part il y a
homologie entre la situation de Sion, qui passe d’une situation de misère (ruines, stérilité, rejet
de la part de YHWH) à la joie de la présence positive de son Dieu et, d’autre part, celle de
l’homme souffrant, qui prolongera ses jours. Dans cette ligne, il ne faudrait pas identifier
Jérusalem avec le groupe « nous », mais plutôt avec l’homme accablé31. Les deux identifica-
tions sont incompatibles. Pour y voir plus clair, il convient à présent d’examiner de plus près le
discours du « nous ».

4. Le récit du « nous » dans sa forme la plus ancienne


Is 53,1-8bα.10-11aα forme l’élément le plus ancien du poème. C’est le témoignage du
« nous », qui raconte comment son regard sur l’homme accablé a changé. Qui est ce « nous » ?
La réponse à la question est le plus souvent déduite de l’interprétation globale de la péricope et
de la figure du Serviteur. Les exégètes qui voient dans le Serviteur une personnification d’Israël
comprennent le « nous » comme désignant la multitude des « nations » épouvantées par le sort
tragique du Serviteur (52,14-15, prolongé par 53,1-3)32. Ceux qui interprètent le Serviteur
comme une figure individuelle identifient le « nous » à Israël33 (cf. « mon peuple », 53,8) ou à
un groupe d’Israélites34 ; plus particulièrement, si le Serviteur est le prophète lui-même
prêchant à Babylone à la fin de l’époque exilique, le « nous » doit être l’Israël déporté, qui
méprisait cet homme martyrisé par le pouvoir en place35. L’identification du « nous » et celle
du Serviteur sont liées : l’une induit l’autre, par un lien de quasi-nécessité. La diversité même
des solutions montre que la méthode déductive à partir de l’identité du Serviteur n’est pas fiable.
Pour savoir qui est le « nous », un autre chemin est possible : tenter de repérer dans la Bible
hébraïque d’autres discours en « nous » associés à une démarche ou à une attitude pénitentielle.
Plusieurs de ces textes se trouvent en Is 40–66 :

 Is 42,24 fait partie d’un discours (42,18-25) dans lequel le « nous », qui avoue sa faute,
semble s’identifier à l’Israël souffrant ; en réponse à ce discours, YHWH réaffirme son
amour pour son peuple (43,1-7, de la même veine que 54,1-10). À vrai dire, le texte n’est

31
Cf. L.E. WILSHIRE, « The Servant-City : A New Interpretation of the ‘Servant of the Lord’ in the Servant-Songs
of Deutero-Isaiah », dans JBL 94 (1975), pp. 356-367.
32
Par exemple KAISER, Der königliche Knecht, p. 93 ; C. WESTERMANN, Das Buch Jesaja Kapitel 40–66 (ATD,
19), Göttingen, 1966, p. 210 ; R.F. MELUGIN, The Formation of Isaiah 40–55 (BZAW, 141), Berlin, 1976, pp.
74.176 ; J. VAN OORSCHOT, Von Babel zum Zion. Eine literarkritische und redaktionsgeschichtliche Untersuchung
(BZAW, 206), Berlin-New-York, 1993, p. 192, n. 59.
33
Voir par exemple GRELOT, Les poèmes, p. 53 (le « nous » est inclusif : l’auteur fait partie de la foule) ; STECK,
Aspekte des Gottesknechts, pp. 39-40 ; BEAUCHAMP, « Lecture et relecture », p. 337. On retrouve un « nous »
désignant Israël en Is 2,5 ; 42,24 ; Jr 14,7-9.
34
Telle est l’opinion des exégètes qui comprennent Is 53 dans un sens d'une annonce messianique ; voir par
exemple F.D. LINDSEY, « The Career of the Servant in Isaiah 52:13–53:12 », dans BiblSacr 139 (1982), pp. 312-
329, spéc. pp. 313.321 ; 140 (1983), pp. 21-39.
35
Voir R.N. WHYBRAY, Isaiah 40–66 (NCBC), Grand Rapids-Londres, 1975, p. 171 ; R.N. WHYBRAY,
Thanksgiving for a Liberated Prophet. An Interpretation of Isaiah Chapter 53 (JSOTS, 4), Sheffield, 1978, p. 134.
9

pas clair, car un reproche est également adressé à un mystérieux « vous », inattentif au
drame du peuple victime (vv. 22-23).
 Is 58,3a formule la question de la communauté croyante qui se sent abandonnée par YHWH
malgré son effort religieux. La réponse de YHWH (vv. 5-12)36 met l’accent sur la nécessité
pour la communauté d’améliorer sa pratique sociale. Le v. 12 parle de la réparation des
brèches des remparts de Jérusalem, œuvre qui sera accomplie par Néhémie en 445.
 Is 59,9-13 fait partie d’une longue lamentation (vv. 1-20*) par laquelle un groupe de
croyants dit sa détresse, mais avoue aussi savoir que celle-ci est motivée par son propre
péché. Le discours s’achève par ces mots : « Alors un rédempteur viendra à Sion pour ceux
qui se détournent de leur crime, en Jacob » (v. 20).
 On retrouve fondamentalement la même attitude en 63,7–64,11 ; le groupe est identifié avec
Israël (63,7).
 En dehors d’Is 40–66, on retrouve ce « nous » pénitentiel dans d’autres textes postexiliques,
dont en particulier Jr 3,22-25 ; 14,7-9.19-22 et 50,4-5 (selon la version syriaque, générale-
ment retenue par les spécialistes de critique textuelle).

Ces textes ont deux points communs : tous semblent avoir été écrits à l’époque de
Néhémie, et le « nous » qui avoue ses fautes est toujours celui d’Israël. Cependant le même mot
« Israël » peut désigner soit l’ensemble des douze tribus (ou la partie fidèle qui subsiste, c’est-
à-dire la communauté de Sion), soit la seule composante septentrionale, par opposition à
« Juda ». Dans plusieurs cas, il s’agit sans aucun doute de la communauté liée à Jérusalem (Is
58 ; 63–64 ; Jr 14,19-22). Ailleurs, cependant, le « nous » doit être identifié à l’Israël du Nord,
qui se rallie à Sion. Ainsi en est-il de Jr 50,4-5 :
4 En ces jours et en ce temps – oracle de YHWH –
les fils d’Israël reviendront,
eux et les fils de Juda ensemble ;
ils feront route ensemble en pleurant
et rechercheront YHWH leur Dieu.
5 Ils réclameront Sion,
vers elle ils tourneront leur visage :
‘Venez ! Attachons-nous à YHWH
par une alliance éternelle que l’on n’oublie pas !’ 37

Dire que les fils de Juda réclameront Sion n’a guère de sens : ils lui sont déjà liés ! Cela
signifie que, dans un premier temps, il était question d’une conversion des « fils d’Israël » au
sens pan-israélite ; un second rédacteur a introduit la phrase « eux et les fils de Juda ensemble »,
ainsi que le v. 5 ; le texte vise désormais le ralliement des gens d’Éphraïm, qui rejoignent Sion.
On peut observer le même phénomène en Jr 31,31-34 : le poème pan-israélite primitif (cf. v.
33) a été ensuite interprété par l’addition des mots « et la maison de Juda », au v. 31 : désormais,
la « maison d'Israël » ne désigne plus que les tribus du Nord. Notons que le contexte est, encore
36
Les vv. 3b-4 semblent postérieurs ; voir J. VERMEYLEN, Jérusalem, centre du monde. Développements et
contestations d’une tradition biblique (LecD, 217), Paris, 2007, pp. 261-262.
37
Jr 50–51 forme un ensemble composite, dont l’origine est discutée. Dans cet ensemble, les vv. 4-7 font figure
d’addition ; voir par exemple D.R. JONES, Jeremiah (NCBC), Grand Rapids-Londres, 1992, pp. 525-526. Ces
versets s’écartent de la perspective générale, car ils parlent du retour d’Israël et non de la ruine de Babylone ;
l’introduction (« En ces jours et en ce temps, oracle de YHWH ») est semblable à celle de 33,15 et 50,20.
10

une fois, celui de la conversion du peuple pécheur38. On trouve le même mouvement, toujours
exprimé en « nous », en Jr 31,6 :
Oui, ce sera le jour où les veilleurs crieront sur la montagne d’Éphraïm :
« Debout ! Montons à Sion,
vers YHWH notre Dieu ».

Cette fois, le doute n’est plus permis : il s’agit bien du ralliement des gens d'Éphraïm, qui montent
vers Sion, et ce mouvement est exprimé en termes de conversion, comme un retour vers YHWH.
S’appuyant sur les vv. 4-5, qui paraissent contenir des éléments plus anciens, le discours des veilleurs
d’Éphraïm ne remonte pas à la prédication de Jérémie lui-même, mais provient d’un rédacteur de
l’époque perse39.
En Is 53 également, le « nous » pourrait donc désigner Éphraïm, l’Israël du Nord. Cette
hypothèse permet de prendre en considération une autre donnée du texte : le « nous » change
d’avis à propos du « il ». Il le méprisait, et maintenant il s’y rallie. Un tel mouvement de
conversion collective, où il ne s’agit pas seulement d’un retour à YHWH mais aussi de la
réconciliation avec un autre groupe ou un individu, où le rencontre-t-on dans la Bible
hébraïque ? Sauf erreur, ce mouvement n’est évoqué, après l’Exil, qu’au sujet de l’Israël du
Nord retrouvant son unité perdue avec Juda. L’espérance d’une telle conversion est exprimée

38
Voir J. VERMEYLEN, « L’Alliance renouvelée (Jr 31,31-34). L’histoire littéraire d’un texte célèbre », dans J.-M.
AUWERS et A. WENIN (dir.), Lectures et relectures de la Bible. FS P.-M. Bogaert (BETL, 144), Louvain, 1999, pp. 57-
83, spéc. pp. 59-63.
39
Le vocabulaire n’est pas jérémien, comme le souligne N. KILPP, Niederreissen und aufbauen (BThSt, 13),
Neukirchen-Vluyn, 1990, p. 141, n. 39, et les contacts littéraires renvoient à l’époque du second Temple. Dans ces
conditions, il est difficile de maintenir l’origine préexilique de la phrase, comme le fait pourtant Kilpp.
11

en Is 11,13 ; Jr 30–31*40 ; 50,4-5* ; Ez 37,15-25 ; Os 1,5.741 ; 2,2-342.18.21-2243 ; 3,4-544 ; etc.


D’autres textes en « nous » (Is 2,5 ; 42,24 ; 59,9-20 ; Jr 3,22-25 ; 14,7-9 ; 23,5-6)45 peuvent se
lire dans le même sens d’un ralliement d’Éphraïm au peuple de Juda fidèle à YHWH. Le « nous »
d’Is 53 serait donc Éphraïm/Jacob, et l’homme souffrant devrait être identifié à Juda/Jérusalem.
Ainsi peut se comprendre un passage difficile du deuxième poème du Serviteur :
Et maintenant YHWH a parlé,
lui qui m’a modelé dès le sein de ma mère pour être son Serviteur,
pour ramener vers lui Jacob
et qu’Israël lui soit réuni (49,5).

Le « nous » semble donc exprimer les sentiments de l’Israël du Nord (Éphraïm) à l’égard
de Juda/Jérusalem, qu’il a longtemps ignoré ou méprisé et dont il reconnaît à présent l’attitude
héroïque. L’examen du discours confirme cette interprétation de la figure anonyme de l’homme
souffrant :

40
L’origine de cette section du livre de Jérémie reste discutée. Sans doute faut-il renoncer à y retrouver la parole
du prophète et considérer que le texte provient de Dtr (30,12-15, par exemple) et de rédacteurs de l’époque perse.
Pour un état de la question, voir T. ODASHIMA, Heilsworte im Jeremiabuch (BWANT, 125), Stuttgart, 1989, pp.
1-80 ; KILPP, Niederreissen, pp. 99-103.
41
Le v. 5 s’ouvre par la formule « Il adviendra en ce jour-là », souvent utilisée pour introduire des matériaux
rédactionnels, dans une perspective eschatologique. De plus, le nom du deuxième fils d’Osée reçoit une explication
concurrente de celle déjà donnée au v. 4. Ce verset forme donc une addition. Le sens de la phrase est discuté ;
l’auteur pourrait dire que YHWH brisera l’hostilité d’Israël contre Juda, ce qui irait dans le même sens que 2,2 et
3,5. Quoi qu'il en soit du v. 6b, dont la teneur et l’origine restent obscures, le v. 7 est considéré depuis longtemps
comme une addition : il parle subitement de Juda et développe une perspective de salut qui contraste avec
l’ensemble du récit. Plusieurs contacts littéraires (avec Jr 33,16 ou le Ps 20,8, par exemple) suggèrent d’y
reconnaître un texte post-exilique introduit par l’auteur du v. 5.
42
Les vv. 2-3 forment un développement plus récent que le v. 1, lui-même postérieur à Osée. À première lecture,
la perspective est identique. Cependant l'expression « enfants d’Israël » n’a pas la même portée au v. 1 (perspective
« pan-israélite ») et au v. 2 (distinction avec les « enfants de Juda »). La correction implique que la conversion est
désormais attendue des gens du Nord (province de Samarie), qui se rallieront à Jérusalem.
43
Les vv. 18-22 ne sont pas parfaitement unifiés : le « tu » des vv. 18 et 21-22 s’oppose au « elle » du v. 19 et au
« ils » du v. 20 ; de plus, comme l’a fait remarquer B. RENAUD, « Genèse et unité rédactionnelle de Os 2 », dans
RevScRel 54 (1980), pp. 1-20, spéc. p. 13, le v. 18 vise la baalisation du culte yahviste, tandis que le v. 19 parle
directement de l’idolâtrie. Le v. 20 forme une addition très tardive, comme l’indique le parallèle thématique avec
Gn 9,9 (texte post-sacerdotal), Is 11,6-8 et Ez 34,25-31. Pour le reste, il semble que le v. 19 formait la suite
originelle des vv. 16-17 (avec le même « elle ») et que les vv. 18.21-22 livrent un nouveau commentaire de ces
versets (comparer les vv. 18 et 19), en écho au thème du « jour » (v. 17). On peut comparer l’addition de ces
versets à celle des vv. 2-3 par rapport au v. 1 ; le v. 18, en particulier, doit être rapproché de Jr 31,22, où il est
question de l’Israël du Nord qui se ralliera à Jérusalem.
44
Ces versets sont plus récents que les vv. 1-3, qu’ils commentent. Cette fois, l’expression « enfants d’Israël » ne
désigne plus l’ensemble du peuple, mais les tribus du Nord, par opposition à Juda. Le v. 5 correspond à 2,2 : il
s’agit de la conversion de l’Israël du Nord, qui se rallie à David, c’est-à-dire à Jérusalem et à son Temple.
45
En Jr 23,5-6, « Juda » est parallèle à « Israël » (v. 6). Comme dans plusieurs des textes qui parlent du ralliement
d’Éphraïm (Jr 30,9 ; Ez 37,22.24 ; Os 3,5 ; cf. Os 2,2), il est question de l’avènement d’un nouveau David. Israël
et Juda lui donneront pour nom yhwh idqênû, « YHWH-notre-justice » : au-delà de l’allusion à Sédécias, on lira
dans cette expression – où l’on retrouve le « nous » – la réconciliation de tout le peuple de YHWH dans une même
fidélité. Plus ancien que 33,15-16, qui en dépend, ce texte provient sans doute d'un rédacteur de l'époque perse. Il
faut encore ajouter Os 6,1-3 ; la réponse de YHWH, aux vv. 4-6, mentionne Éphraïm à côté de Juda. Le motif de la
connaissance de YHWH (v. 3) permet de rapprocher ces versets de Os 2,22, texte d’époque perse qui évoque le
retour d’Éphraïm à la fidélité.
12

 Au v. 2a, les métaphores du rejeton et de la racine rappellent 11,1, qui parle de l’avenir de
la dynastie de David : « Un rameau sortira du tronc de Jessé, et de ses racines un rejeton
poussera ». D’autre part la « racine » est identifiée en Is 37,31 avec le Reste survivant de la
maison de Juda, c’est-à-dire avec la communauté fidèle et souffrante du second Temple. La
même identification est suggérée par le « rejeton » dans le Ps 80,12 : le grand arbre d’Israël
a été coupé, mais un « rejeton » de cet arbre (cf. Jb 14,7), un frêle rameau issu de lui se met
à pousser de façon spectaculaire. C’est l’image du développement soudain et inattendu de
la communauté de Sion.
 Les vv. 2-8a et 10 disent de l’homme souffrant qu’il était défiguré, malade, humilié,
maltraité et même frappé par Dieu. Tout cela correspond à ce que nous savons de Jérusalem
dans la première moitié de l’époque perse. En l’an 587, Nabuchodonosor II avait non
seulement incendié le Temple, mais il avait aussi détruit la ville, qui n’était plus qu’un
champ de ruines. Subsistait-il une population sur place ? Cela n’est pas certain, et même
dans l’affirmative, cette population était peu nombreuse et misérable46. Quand, au temps de
Cyrus ou un peu plus tard, les premiers groupes de déportés sont revenus à Jérusalem afin
de reconstruire le Temple et de restaurer le pouvoir de la dynastie davidique, ils sont entrés
en conflit avec les Judéens restés dans la région47. Le Temple de Zorobabel est entré en
service en l’an 515, mais le projet politique du groupe a échoué, et de toutes manières les
conditions de vie à Jérusalem sont longtemps restées précaires. Jusqu’à l’arrivée de
Néhémie en 445, la ville privée de murailles ne peut se défendre, et la population reste très
réduite48. La minuscule province de Yehud vit dans la misère, alors que la province voisine
de Samarie est beaucoup plus prospère. Comment les Israélites du Nord n’auraient-ils pas
eu un sentiment de supériorité par rapport aux gens de Jérusalem ?
 Au v. 7b, le « il » est comparé à un mouton qu’on mène à l’abattoir. On trouve la même
image dans la première des « confessions de Jérémie » (Jr 11,19), texte de l’école de
Néhémie par lequel la communauté croyante – qui s’identifie au prophète souffrant – expose
ses sentiments49.
 L’homme a été « retranché de la terre des vivants » (v. 8bα), mais « il verra une
descendance » et « prolongera ses jours » (v. 10). Faut-il parler de mort et de résurrec-
tion ?50 La perspective d’une résurrection individuelle n’est pas attestée avant le IIe siècle.
Cela semble exclure une telle interprétation pour notre texte, qu’il faut donc comprendre
métaphoriquement. C’est ici le psautier qui donne les meilleurs parallèles. Citons le Ps
31,23, avec le même verbe « être coupé, retranché », ou encore le Ps 88,5-12, où le psalmiste
se décrit comme mort pour dire jusqu’où va sa détresse. Il s’agit chaque fois, semble-t-il,

46
O. LIPSCHITS, « Judah, Jerusalem and the Temple 586-539 B.C. », dans Transeuphratène 22 (2001), pp. 129-
142, estime que Jérusalem a été entièrement rasée (p. 135) ; l’auteur concède cependant : « Restricted and sparse
urban life undoubtedly continued » (p. 136, n. 29). Voir dans la même ligne Kirsi VALKAMA, « What Do
Archaeological Remains Reveal of the Settlements in Judah During the Mid-Sixth Century BCE ? », dans E. BEN
ZVI et Ch. LEVIN (dir.), The Concept of Exile in Ancient Israel and its Historical Contexts (BZAW, 404), Berlin-
New York, 2010, pp. 39-59, spéc. pp. 50-52.
47
Voir J. VERMEYLEN, « Les anciens déportés et les habitants du pays. La crise occultée du début de l’époque
perse », dans Transeuphratène 39 (2010), pp. 175-206.
48
Ne 2,17 rapporte que Néhémie, à l’issue d’une visite de Jérusalem, déclare : « Vous voyez la détresse où nous
sommes : Jérusalem est en ruines, ses portes sont incendiées ». On ne sait pas combien de déportés sont revenus
de Babylonie, mais le chiffre ne doit pas être très élevé. L’archéologie confirme le tableau désolant d’une ville
encore largement en ruines et très peu peuplée ; cf. W. ZWICKEL, « Jerusalem und Samaria zur Zeit Nehemias »,
dans BZ n.s. 52 (2008), pp. 201-222. Le contraste avec Samarie devait être saisissant.
49
Le motif de la non-résistance de la victime figurait déjà dans le troisième « poème du Serviteur » (50,5-6) : il
vise moins le refus de toute réponse violente à la persécution que la volonté de rester fidèle à YHWH sans se
révolter, malgré la souffrance (voir aussi le Ps 38,14-15).
50
V. WAGNER, « Lassen wir doch der Gottesknecht endlich am Leben ! (Jes 53,7-9) », dans BN 153 (2012), pp.
29-47, réfute énergiquement la lecture des vv. 7-9 comme évocation de la mort du Serviteur.
13

du sort de la communauté (cf. Ps 32,24-25), ainsi que le confirme encore le parallèle avec
Jr 11,19, où l’adversaire déclare : « retranchons-le (= le groupe des fidèles) de la terre des
vivants » comme en Is 53,8b). La perspective d’une mort et d’une résurrection nationales
est décrite dans d’autres textes de l’époque perse, comme la célèbre vision des ossements
desséchés (Ez 37,1-14), mais aussi Is 25,8 ; 26,19. Cette lecture est encore confirmée par le
parallèle avec Is 66,7-13, texte de l’école de Néhémie où l’on retrouve le motif de Sion, qui
était morte (voir le motif du deuil, v. 10) et qui retrouve la vie par une postérité nombreuse
(voir aussi Is 48,19 ; 49,18-21). Ceux qui sont attachés à Jérusalem seront « rassasiés » (v.
11), comme le Serviteur (53,11aα).

Tout converge donc vers l’identification du « nous » de Is 53 avec la Samarie et celle de


l’homme accablé avec Yehud ou Jérusalem. D’autre part, les parallèles littéraires suggèrent
d’attribuer la rédaction du texte à l’école de Néhémie. Comment, dans cette triple perspective,
interpréter l’attitude que le « nous » prête au « il » ? Acceptant le sort qui lui est dévolu par
YHWH lui-même (v. 10a), Jérusalem fait de sa vie un « sacrifice expiatoire » (v. 10 ; voir déjà
l’image de l’agneau mené à l’abattoir, v. 7) ; ce dernier mot est utilisé pour parler du « sacrifice
de réparation » destiné à compenser un délit (cf. Lv 5,15-26). Quel délit ? Le v. 8 a déjà répondu
à la question : « le crime de son peuple ». Jérusalem souffre donc pour obtenir le pardon de la
faute d’un autre, l’Israël du Nord. Le fruit de cette attitude, c’est la postérité (zèra‘) de celui qui
était « retranché de la terre des vivants », c’est-à-dire sa survie par sa descendance. En
définitive, YHWH ne veut pas la terrible souffrance de Jérusalem pour elle-même, mais en vue
de la postérité dont parle le v. 1051.
Jusqu’au temps de Néhémie, Jérusalem reste très peu peuplée et vit dans l’insécurité. C’est
cette situation misérable que décrit Hanani en Ne 1,3 : « Ceux qui sont restés de la captivité, là-
bas dans la province, sont en grande détresse et dans la confusion ». En 445, cependant, les
remparts sont rebâtis (Ne 1,1–7,3 ; 12,27-43), puis la ville est repeuplée (Ne 7,4-72 ; 11,1-19)52.
Après une période où elle avait eu peur de disparaître, la cité retrouve un avenir ! Elle a une
postérité ! D’où vient la population nouvelle ? Il faut compter avec un apport venant de
Babylonie, avec Néhémie lui-même, mais on peut aussi imaginer que des gens de la province
voisine de Samarie s’y sont joints53. Comme je l’ai déjà évoqué, plusieurs textes de cette époque
parlent d’un ralliement des gens du Nord à la figure de « David » dans un grand mouvement de
réconciliation (Is 11,13 ; Jr 31,6-7.20-22 ; 50,4-5 ; Ez 37,15-25 ; Os 2,2-3 ; 3,4-5). Ez 37,24
parle du rassemblement d’Éphraïm et Juda sous l’autorité d’un seul pasteur, ce qu’on peut
rapprocher de ce que dit le « nous » en Is 53,6 : « nous tous, comme du petit bétail nous
errions ».
Nous pouvons à présent lire en perspective les trois blocs qui composent Is 52,7–54,10 à
l’époque de Néhémie. Les ruines de Jérusalem peuvent pousser des cris de joie (52,9) ; les gens
de Samarie cessent d’être hostiles et se rallient à Jérusalem (53,1-11aα*) ; Sion, la femme qui
n’a pas enfanté, devient mère de fils innombrables (54,1-10).

51
Les Israélites du Nord ont interprété le malheur de Jérusalem selon les habitudes de la théologie deutéronomiste
de la rétribution (l’homme malheureux doit être coupable), mais à présent ils prennent distance par rapport à ce
jugement, le transfert de la punition devant assurer l’avenir du peuple entier.
52
Le mémoire de Néhémie, qui se trouve à la base du livre, a été retravaillé intensivement jusqu’à l’époque
hellénistique, mais cela ne remet pas en cause l’apport majeur du gouverneur. La fortification de la cité s’inscrit
dans une politique militaire d’ensemble de l’empire perse.
53
Le récit de Ne 1–6 fait de Sanballat (sans doute le gouverneur de Samarie) l’ennemi principal de Jérusalem,
mais cette présentation des événements est tributaire d’une rédaction tardive antisamaritaine ; voir J. VERMEYLEN,
« Pourquoi fallait-il édifier des remparts ? Le Siracide et Néhémie », dans Nuria CALDUCH-BENAGES et J.
VERMEYLEN (dir.), Treasures of Wisdom. Studies in Ben Sira and the Book of Wisdom. FS M. Gilbert (BETL,
143), Louvain, 1999, pp. 195-213.
14

Dans sa forme primitive, le poème ne comportait sans doute que le discours du « nous »
(53,1-11aα*), à l’exclusion du v. 9 et du discours divin qui l’entoure. Dans ce texte, qui remonte
au Ve siècle, le mot « Serviteur » n’apparaît pas. C’est le témoignage de croyants de l’Israël du
Nord (province perse de Samarie), qui se sont ralliés à Sion après l’avoir tenue pour rejetée par
YHWH54. En effet, les relations entre la communauté de Jérusalem, formée pour l’essentiel
d’anciens déportés, et les Israélites liés à Samarie (qui n’ont pas été en exil), ont certainement
été tendues, même s’il est difficile d’en savoir davantage. De plus, la province de Samarie était
beaucoup plus prospère que la communauté rassemblée autour du nouveau Temple, commu-
nauté pauvre et peu nombreuse, régulièrement menacée par ses ennemis. Il est assez naturel que
les Israélites du Nord aient considéré le malheur de leurs rivaux comme une punition divine55.
Jérusalem a enduré de grandes souffrances, et les gens de Samarie ont cru que ces
souffrances étaient une punition de YHWH, qui prenait donc parti pour eux. Aujourd’hui, cer-
tains Israélites du Nord le reconnaissent : Sion est restée fidèle à son Dieu jusque dans cette
épreuve. Ils en comprennent le sens : ce témoignage d’une fidélité héroïque doit servir à leur
propre conversion et procurera à Sion une postérité.

5. le poème compris comme chant du serviteur

Tel qu’il figure dans nos Bibles, le poème d’Is 53 est encadré par un double discours de
YHWH qui l’interprète (52,13-15 et 53,11aß-12)56 ; on notera aussi l’addition de la finale du v.
8 et du v. 9. Cette fois, le « il » souffrant est appelé par Dieu « mon Serviteur » (52,13 ; 53,11aß)
et identifié avec « l’innocent » ou « le juste » (53,11aß)57, par opposition aux impies ou juifs
oublieux de la Torah (v. 9). Il y a donc transposition : ce qui intéresse le rédacteur, ce n’est plus
le témoignage de la conversion du « nous » ou les relations entre Jérusalem et Samarie, mais
plutôt l’affrontement entre le « juste » et les « impies », au pays de Juda. Le « juste » (celui qui
observe tous les préceptes de la Torah) est humilié, mais YHWH va lui donner une place élevée,
si bien que ses adversaires, si puissants et nombreux soient-ils, en seront stupéfaits.
L’opposition entre le juste et les impies ou juifs oublieux de la Torah ainsi que plusieurs
éléments de la phraséologie58 renvoient à l’école d’Esdras. Envoyé par l’empire perse à
Jérusalem en l’an 398, ce personnage entreprend une réforme des mariages : toutes les épouses
« étrangères » (surtout les femmes originaires de Samarie, probablement) doivent être répudiées
(Esd 9–10). L’ancienne classe dirigeante, qui s’est enrichie et accorde peu d’attention au culte,
est balayée au profit d’un nouveau groupe qui se réclame du peuple des pauvres et valorise le
Temple et ses usages. Comme ces bouleversements suscitaient sans doute une vigoureuse

54
Cette hypothèse est confirmée par le motif du troupeau dispersé, puis rassemblé grâce à ce que l'homme
souffrant a vécu (v. 6). En effet, ce même thème réapparaît en Jr 31,10: « Celui qui dispersa Israël le rassemble »;
au v. 9, Israël est identifié à Éphraïm, tandis qu'au v. 11, on parle de la venue des Israélites à Sion.
55
On rapprochera ce jugement de certains textes qui semblent avoir été écrits par l’école deutéronomiste à
l’époque du retour des déportés. En Ex 32,1-6*.25-29.35bß et Dt 9,20, c’est Aaron – l’ancêtre des prêtres de
Jérusalem ! – qui est présenté comme l’auteur du veau d’or. Dans la même ligne, plusieurs textes développent une
polémique anti-sacrificielle (1 S 15,22 ; 2 S 7,6-7 ; Jr 7,21-24 ; Am 5,25).
56
Cela rejoint RUPPERT, « ’Mein Knecht, der gerechte’ », pp. 8-9.
57
Il ne faut probablement pas identifier le « juste » (addîq) avec YHWH, comme le propose A. ABELA, « When
Tradition Prevails over Good Parsing. Reconsidering the Translation of Is 53,11b », dans H.-M. NIEMANN et M.
AUGUSTIN (dir.), Stimulation from Leiden. Collected Communications to the XVIIIth Congress of the IOSOT,
Leiden 2004 (BEATAJ, 54), Francfort, 2006, pp. 89-104.
58
Ainsi, le verbe kal au sens de « prospérer, réussir » (52,13) est employé notamment en Jr 20,11 (cinquième
« confession » de Jérémie), qui relève de l’« école d’Esdras ».
15

opposition, Esdras a fait écrire une très importante littérature de propagande (dont une nouvelle
édition du livre d’Isaïe), pour convaincre les gens influents de se rallier à son autorité59. La
transformation du poème de l’époque de Néhémie en chant du Serviteur s’inscrit dans ce projet :

 YHWH parle de la transformation inouïe de son serviteur : d’une position dramatiquement


inférieure, il passera à une position élevée, à la stupéfaction d’une multitude de nations et
de rois (52,13-15). Ce n’est pas une nouveauté absolue, car déjà dans le texte de l’époque
de Néhémie l’homme souffrant se voyait promettre une postérité, mais cette fois le contraste
est exposé d’une manière maximale. Cette manière d’écrire rejoint le motif de la grande
inversion opérée par YHWH, motif récurrent dans la littérature du temps d’Esdras60. Il s’agit
de légitimer le renversement de la classe dirigeante et l’arrivée au pouvoir du parti des
« pauvres ».
 Le parallèle le plus proche de 52,13-15 se trouve en Is 49,6-7, passage qui forme un correctif
au v. 5 (école de Néhémie). On y retrouve le motif du serviteur de YHWH associé à une
mission d’illumination des nations et des rois.
 Le rédacteur introduit les motifs nouveaux des multitudes (52,14.15 ; 53,11.12), des nations
(52,15) et des rois (52,15). Le Serviteur apparaît comme isolé face à un groupe nombreux ;
on retrouve la même perspective dans de nombreux psaumes des « justes » et des
« pauvres » de l’époque perse accablés par les « impies », comme par exemple Ps 3,2-3.
Les multitudes qui font face au Serviteur sont à la fois païennes (52,15) et, semble-t-il,
israélites (53,11-12) ; le mot rabbîm (« nombreux », « beaucoup ») désigne dans la bouche
de YHWH à la fois le monde païen et le groupe « nous » qui avoue son péché (cf. 53,12)61.
L’association est significative ! Le Serviteur a été victime de juifs qui n’observent pas la
Loi (53,9) et se conduisent donc comme des païens. En même temps, ces pécheurs sont
présentés comme des hommes puissants (53,12) et riches (53,9). C’est sans doute ainsi que
la propagande d’Esdras voulait présenter l’ancienne classe dirigeante.
 L’addition du v. 8bβ semble avoir pour but de donner un sens acceptable à l’affirmation du
v. 10 selon laquelle « YHWH s’est plu à anéantir » le Serviteur : sa souffrance n’est pas due
à l’arbitraire divin, mais au péché du peuple.
 Le v. 9 souligne le contraste entre le Serviteur et l’impie ou le riche, dont il partage le
tombeau malgré son innocence. La phrase peut être rapprochée de la plainte de Job, qui
accuse Dieu de faire périr de même « l’homme intègre et le méchant » (Jb 9,22) ; rappelons
que Job semble représenter ici la communauté souffrante de Jérusalem à l’époque perse, et
plus particulièrement le parti « radical » précurseur du pouvoir d’Esdras62. Le rédacteur
insiste sur la parfaite innocence du Serviteur, ce qui insinue par contraste que ses opposants
pourraient être des hommes qui pratiquent la violence et le mensonge.
 La seconde partie du discours de YHWH (53,11aß-12) fait inclusion avec la première. Le
Serviteur est identifié avec le « juste » (v. 11aß), c’est-à-dire avec l’homme innocent (ou
son groupe), que la littérature tardive oppose fréquemment à l’« impie » (cf. v. 9). Le texte
insiste à nouveau sur le motif de la souffrance assumée à la place des autres. Quant au
Serviteur, il n’aura pas seulement une postérité (v. 10), mais il « partagera un butin » (v.
12) : il s’emparera des richesses de la classe dirigeante déchue.

59
Sur tout cela, voir J. VERMEYLEN, « Les deux ‘pentateuques’ d’Esdras », dans VT 62 (2012), pp. 248-275.
60
Par exemple le cantique d’Anne (1 S 2,-10). Voir J. VERMEYLEN, « La grande inversion », à paraître.
61
SCHENKER, Douceur de Dieu, p. 20, identifie purement et simplement le « nous » et les « multitudes », comme
le font nombre de commentateurs.
62
Voir J. VERMEYLEN, Job, ses amis et son Dieu (Studia Biblica, 2), Leiden, 1986, pp. 34-71.
16

Si ces considérations sont pertinentes, le second rédacteur interprète le texte du temps de


Néhémie en fonction d’une nouvelle situation politique et sociale. Il voit dans l’homme
souffrant le parti des pauvres, qui s’était trouvé longtemps dans l’opposition et qu’Esdras a mis
au pouvoir. Esdras est, avec son groupe, la figure du juste, du Serviteur qui exécute parfaitement
la volonté de YHWH et qui accède à présent à la place d’honneur.

Épilogue : la lecture christologique d’Is 53


Siècle après siècle, ce chant a été lu et relu, et chaque génération l’a compris à la lumière
de sa propre situation dans l’histoire. La rédaction de Is 52,13–53,12 au temps d’Esdras n’est
qu’une étape – décisive, il est vrai – dans l’interprétation du texte63. La LXX et Dn 12,3
(allusion à Is 53,11) vont dans le sens de l’interprétation collective : le Serviteur est le peuple
d’Israël persécuté, mais fidèle. Mais, bien sûr, c’est dans le Nouveau Testament que le
« quatrième chant » trouvera un maximum d’échos. Paul reprend en 1 Co 15,3-4 ; 11,23-25 et
Rm 4,24-25 des traditions qui lui sont antérieures et qui, déjà, comprennent le sens de la mort
de Jésus en faisant référence à Is 53 : il est « mort pour nos péchés », ce qui permet de donner
sens au scandale de la Croix et, en même temps, à la persécution des chrétiens. Jésus lui-même
a peut-être compris sa destinée à la lumière de ce texte, et les citations (explicites ou implicites)
du « quatrième chant » sont très nombreuses, tant dans les quatre évangiles (Mt 8,17 ; 12,17-
21 ; etc.) que dans les autres écrits du Nouveau Testament (voir en particulier Ac 8,30-35).
Avec des nuances diverses, l’interprétation christologique est massive. Et quand les quatre
évangélistes nous racontent la Passion et la Résurrection, ils lisent cet évènement de la vie du
Christ comme l'accomplissement de ce chant, ou poème dit du Serviteur souffrant, avec une
description tellement évocatrice qu’on pourrait parler - l’expression est de Jean-Paul II - de «
Cinquième évangile ».
Cette interprétation christologique est-elle légitime ? Les auteurs anciens du poème n’y ont
certainement pas songé ! Et pourtant un chrétien peut-il lire Is 53 sans y reconnaître Jésus, qui
offre sa vie pour la multitude, qui accepte de mourir sur la Croix et qui ressuscite ? Si le poème
annonce Jésus-Christ, ce n’est pas en décrivant à l’avance ses souffrances. Il le fait à un niveau
bien plus profond, plus vital : la communauté de Jérusalem, qui veut rester fidèle à Dieu jusque
dans son épreuve, qui vit sa passion comme un service du peuple israélite tout entier, a adopté
une attitude qui anticipe celle de Jésus. C’est en sa propre chair, et non seulement par une
« prophétie » extérieure, que le Serviteur-communauté annonce le Christ Serviteur.
Pour terminer, il serait important de signaler que la mort du Christ a été la mort d’un
juif, ses souffrances s’ouvrent en solidarité avec celles d’Israël hier et aujourd’hui. Avec celles
des nations, hier et aujourd’hui.

63
Comme l’ont fait GRELOT, Les poèmes, pp. 75-224, et plusieurs articles de l’ouvrage collectif intitulé Le
Serviteur souffrant (Isaïe 53) (CahÉvSuppl, 97), Paris, 1996, où l’on trouvera l’interprétation d’Is 53 non
seulement dans le Nouveau Testament (H. COUSIN, pp. 19-25), mais aussi dans la Tradition juive (Chantal
DEFELIX, pp. 27-68), dans la patristique (Jean-Noël GUINOT, pp. 69-111) et dans la théologie médiévale de la
rédemption (B. CARRA DE VAUX SAINT-CYR, pp. 112-132). Voir aussi P. TERNANT, Le Christ est mort pour tous.
Du serviteur Israël au serviteur Jésus, Paris, 1993 ; J.C. BASTIAENS, Interpretaties van Jesaja 53, Tilburg, 1993.