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« JE N'AI JAMAIS APPRIS À ÉCRIRE »

Les conditions de formation de la vocation d'écrivain

Gisèle Sapiro

Le Seuil | « Actes de la recherche en sciences sociales »

2007/3 n° 168 | pages 12 à 33


ISSN 0335-5322
ISBN 9782020917698
Article disponible en ligne à l'adresse :
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sociales-2007-3-page-12.htm
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UNE THÉORIE SPONTANÉISTE DE L’ÉCRITURE. En 1969, Aragon inaugure la collection « Les sentiers de la création »
chez Skira par cet essai métaromanesque où il revient sur la formation de sa vocation littéraire et où, à partir d’une
analyse du rôle de l’incipit comme embrayeur de l’écriture, il développe une conception spontanéiste de la création
qui renoue avec la théorie surréaliste.

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« Je n’ai jamais appris à écrire »


Les conditions de formation de la vocation d’écrivain

La littérature incarne la dimension vocationnelle des qui participent au champ littéraire mais a acquis une
activités artistiques au plus haut degré : individuelle, reconnaissance sociale qui fait que l’on ne peut assi-
solitaire, enchantée, elle repose sur la dénégation des miler cette activité, même exercée sans contrepartie
déterminismes sociaux et sur la résistance à la ratio- financière, à un loisir. La reconnaissance de l’écrivain
nalisation. L’approche développée ici entend sortir du par ses pairs lui procure un capital symbolique, une
double écueil du subjectivisme phénoménologique qui considération, qui lui confère une véritable position
ne saisit cette activité qu’en termes d’identité et de l’ob- sociale dans la société3.
jectivisme positiviste qui ne l’appréhende qu’à partir Un des moyens d’échapper à l’alternative entre sub-
des conditions matérielles de son exercice. À rebours jectivisme et objectivisme est de retracer le processus
du réductionnisme positiviste qui la définit uniquement d’autonomisation de l’activité littéraire par rapport aux
par ce qui la différencie des professions organisées du contraintes politiques et économiques et de sa diffé-
point de vue des conditions matérielles de son exerci- renciation par rapport aux autres activités intellectuelles.
ce, le concept de champ permet de saisir cette activité Ce processus est à l’origine de l’institutionnalisation de
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dans sa spécificité, avec ses enjeux propres, ses règles la croyance littéraire comme fait social caractéristique
de fonctionnement, ses instances, ses principes de hié- des sociétés contemporaines.
rarchisation, son capital symbolique1. L’étude des règles Étroitement liée à sa sacralisation, la croyance dans
du jeu plus ou moins formalisées, des modalités de la valeur littéraire est la condition première de la for-
reconnaissance et des conditions d’accès à cette activi- mation de la vocation d’écrivain et l’apparition d’une
té permet aussi de sortir d’une approche subjectiviste forme de sacerdoce laïc au service de la beauté du style.
de l’identité d’écrivain2. Elle est à l’origine de l’apparition d’un groupe d’indi-
Si le fonctionnement du champ peut être assimilé vidus disposés à faire le don de leur personne à la lit-
à un jeu en ce qu’il consiste en une compétition réglée térature, allant parfois jusqu’à lui sacrifier toute leur
autour d’enjeux spécifiques, l’analogie avec le jeu trou- existence, à l’instar de Flaubert, dont la vie ascétique,
ve ses limites aussi bien sur le plan subjectif que sur le comme celle des saints, est devenue un modèle. Cette
plan objectif. Sur le plan du vécu, l’illusio est un effet disposition n’est pas spécifique à la littérature. Elle
de champ irréductible à un jeu en ce qu’elle implique caractérise toutes les activités exercées sur le mode voca-
généralement un don de soi, un investissement total tionnel, activités généralement liées à la notion de « ser-
des agents qui subordonnent leurs autres activités et vice » – service des autres, service de la communauté –,
projets de vie à l’ambition littéraire. Sur le plan objec- qu’il s’agisse de la religion ou de la science 4, dont
tif, l’illusio n’est pas seulement partagée par les agents elle s’inspire du reste : la représentation du sacrifice

1. Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. double vie des écrivains, Paris, La 3. Voir la notion weberienne de « ständische 4. Sur les conditions de formation et d’incul-
Genèse et structure du champ littéraire, Découverte, 2006. Lage » fondée sur la considération sociale ; cation de la vocation religieuse, voir Charles
Paris, Seuil, 1992. L’approche positiviste 2. Représentée par l’ouvrage de Nathalie Max Weber, Économie et société, t. 1, Paris, Suaud, La Vocation. Conversion et recon-
peut être illustrée par le livre récent de Heinich, Être écrivain. Création et identité, Plon, 1971, rééd. Pocket, 1995, chap. 4 version des prêtres ruraux, Paris, Minuit,
Bernard Lahire, La Condition littéraire. La Paris, La Découverte, 2000. § 3, p. 395. 1978.

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de la vie mondaine à une passion vécue comme voca- 1769 (N = 2 367) et 1784 (N = 2 819), la popula-
tion a été immortalisée par Balzac à travers la figure du tion identifiée oscillant entre un quart et deux tiers
pour chaque cohorte7 ; les 560 auteurs littéraires
savant dans La Recherche de l’absolu. Par ailleurs, cette
en activité entre 1820 et 1841 repérés par James
disposition est inégalement partagée, certains écrivains Smith Allen8 ; la population de 616 écrivains en
pratiquant la littérature sur le mode rationalisé, ali- activité entre 1850 et 1900 (nés entre 1820 et
mentaire, ou encore comme moyen d’acquérir un sta- 1870) qu’a étudiée Rémy Ponton9 ; une popula-
tut social. Mais le propos portant ici sur la formation tion de 290 écrivains régionalistes nés entre 1830
de la vocation, cet aspect sera privilégié. et 1905, constituée par Anne-Marie Thiesse10 ; la
population de 185 écrivains français en activité
La deuxième manière de sortir de l’alternative entre
entre 1940 et 1944 (nés entre 1850 et 1918) que
subjectivisme et objectivisme est d’étudier les conditions nous avons construite à partir d’un échantillon
de formation de la vocation : comment devient-on écri- plus sélectif que les précédents11. Cette dernière est
vain ? La représentation de l’écrivain comme un être libre composée d’écrivains ayant acquis une reconnais-
et indéterminé s’enracine dans un fait social5. Sous sance symbolique ou temporelle (lauréats de prix
littéraires, membres d’académies, notamment
l’Ancien Régime, les écrivains échappent à l’organisa-
l’Académie française et l’Académie Goncourt) au
tion corporative. Comme le rappelle Éric Walter, « les niveau national : plus de deux tiers d’entre eux (pas
notions d’auteur, d’écrivain, de “gens de lettres/d’es- nécessairement les mêmes) ont une notice dans
prit/de savoir” […] n’ont jamais recoupé ni un ordre, ni des anthologies contemporaines ou juste posté-
une classe (“condition”), ni un groupe statutaire (“corps” rieures à la période et, si l’on se place cette fois du
à titre et privilèges), ni une catégorie socioprofession- point de vue de la consécration sur le long terme,
plus de la moitié (57,3 %) sont « entrés » dans le
nelle (“métier”, “état”, “profession utile par elle-
Petit Robert et 43,8 % dans le Petit Larousse12.
même”)6 ». L’exercice de l’activité littéraire ne requiert Ces données peuvent être comparées ponctuelle-
aucun « droit d’entrée » formel. Il ne suppose pas d’ap- ment à des enquêtes sur les écrivains français
prentissage technique comparable à celui des artistes ou contemporains afin de pointer des constantes ou
des musiciens. S’il nécessite une certaine éducation, il des évolutions de long terme : Michèle Vessillier-
Ressi a mené une enquête dans les années 1970 à
ne s’agit pas d’une compétence certifiée, sanctionnée par
partir de différents échantillons d’auteurs – on se
des titres scolaires, comme dans le cas des professions référera ici plutôt à son deuxième échantillon, qui
juridiques ou des enseignants. En raison de l’absence de porte sur 1 083 auteurs professionnels et 467
conditions formelles d’accès au champ littéraire, les écri- journalistes recensés dans le Who’s Who13 ; Bernard
vains constituent une population hétérogène du point de Lahire, dans l’ouvrage cité plus haut, a mené une
vue du recrutement social et des conditions d’exercice enquête sur 503 écrivains liés à la région Rhône-
Alpes, qui comporte cependant des biais induits
du métier, aux contours flous. Ce fait participe du main-
par les critères de constitution de la population :
tien de la représentation de cette activité comme indé- l’indicateur de l’activité littéraire, fondé sur la publi-
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terminée. En comparant les enquêtes statistiques menées cation d’un ouvrage (autoédition comprise), est
pour différentes périodes, complétées par des analyses trop large, conduisant à inclure des auteurs qui ne
de trajectoires, il est toutefois possible de porter au jour sont reconnus par personne (et qui ne se consi-
dèrent pas eux-mêmes comme écrivains) ; le second
les conditions objectives qui ont favorisé la formation de
critère, lié aux conditions de l’enquête, est le lien
la vocation d’écrivain en France et surtout sa matériali- avec la région Rhône-Alpes, qui biaise l’échantillon
sation chez les écrivains ayant accédé à un certain degré en occultant le poids de la centralisation géogra-
de reconnaissance. phique dans l’accès à la reconnaissance littéraire.

Les conditions objectives qui favorisent l’inculcation


Les enquêtes sur lesquelles s’appuie l’analyse sont
les suivantes : les trois cohortes d’auteurs consti- de la croyance littéraire et la formation de dispositions
tuées par Robert Darnton à partir de trois éditions lettrées ne permettent cependant pas d’expliquer le pas-
de La France littéraire datant de 1757 (N = 1 187), sage à une pratique régulière exercée sur le mode voca-

5. Voir Eliot Freidson, « Les professions Romanticism. Authors, Readers and Books Le mouvement régionaliste de langue ratures de langue française, dirigé par Jean-
artistiques comme défi à l’analyse sociolo- in the 19th Century, Syracuse, Syracuse française entre la Belle Époque et la Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et
gique », Revue française de sociologie, XXVII- University Press, 1981. Voir aussi l’analyse Libération, Paris, PUF, 1991. Alain Rey, Paris, Bordas, 1984, rééd. 1994.
3, juillet-septembre 1986, p. 431-444. de Roger Chartier, « La génération roman- 11. Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, 13. Michèle Vessillier-Ressi, Le Métier
6. Éric Walter, « Les auteurs et le champ tique » (annexe), in R. Chartier et H.-J. Martin, 1940 – 1953, Paris, Fayard, 1999. Voir d’auteur. Comment vivent-ils ?, Paris, Dunod,
littéraire », in Roger Chartier et Henri-Jean Histoire de l’édition française, t. 2, op. cit., l’annexe pour la présentation de l’enquête. 1982. Le premier échantillon est constitué
Martin, Histoire de l’édition française, t. 2, p. 784. 12. René Lalou, Histoire de la littérature par un questionnaire adressé aux auteurs
Le Livre triomphant 1660 – 1830, Paris, 9. Rémy Ponton, « Le champ littéraire de française contemporaine (de 1870 à nos affiliés à l’AGESSA et à la CAVMU. Outre le
Fayard-Promodis, 1990, p. 499. 1865 à 1906 (recrutement des écrivains, jours), Paris, PUF, 1947 ; Pierre de faible taux de réponses, cet échantillon
7. Robert Darnton, Gens de lettres, gens structures des carrières et production des Boisdeffre, Une Histoire vivante de la litté- concerne les auteurs dans tous les
du livre, trad. fr., Paris, Odile Jacob, 1992, œuvres) », thèse de doctorat de 3e cycle, rature d’aujourd’hui 1939 – 1960, Paris, Le domaines, y compris l’image, et non seule-
p. 105 sq. Université Paris V, 1977. Livre Contemporain, 1959. Deux tiers ment les écrivains.
8. James Smith Allen, Popular French 10. Anne-Marie Thiesse, Écrire la France. figurent aussi dans le Dictionnaire des litté-

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tionnel. Nous posons l’hypothèse que le sentiment dans une lutte contre les clercs et les doctes pour faire
d’élection qui rend ce passage possible s’inscrit dans advenir, contre l’ancien ordre érudit européen, un ordre
l’articulation de facteurs positifs et négatifs, signes de littéraire mondain et français accessible aux « honnestes
reconnaissance confirmant le charisme d’un côté, fac- gens17 ». La deuxième condition est donc remplie, mais,
teurs de perturbation des déterminants de l’identité et comme l’explique Christian Jouhaud18, le processus
de déviation de la trajectoire de l’autre. d’autonomisation passe par une phase de dépendance
renforcée à l’État.
En outre, il reste inabouti. Si le statut d’académi-
Les conditions historiques de l’émergence
cien implique l’appartenance à un corps de l’État et
du champ littéraire confère une véritable position sociale, publier demeu-
La croyance sur laquelle repose la vocation d’écrivain re moins une fin en soi qu’un moyen de se hisser dans
est le produit de l’émergence d’un champ littéraire rela- le monde. Il faut attendre les Lumières pour voir assi-
tivement autonome. Trois conditions doivent être miler l’activité d’homme de lettres à un « état » : « Les
réunies pour cela : l’apparition d’un corps de produc- lettres ne donnent pas précisément un état, mais elles
teurs spécialisés ; l’existence d’instances de consécra- en tiennent lieu à ceux qui n’en ont pas d’autres », écrit
tion spécifiques ; l’existence d’un marché14. Si ces Duclos dans les Considérations sur les mœurs de ce
conditions sont étroitement liées au processus de pro- siècle19. Le terme d’« homme de lettres » est alors plus
fessionnalisation, les tentatives d’organisation de la pro- restrictif que celui d’écrivain, d’auteur ou de publicis-
fession et de rationalisation de l’activité se sont heur- te, qui désignent tous ceux qui publient leurs écrits.
tées, parmi les écrivains, à des résistances dues à Mais, dans la mesure où la notion de littérature au
l’idéologie du créateur incréé15. XVIIIe siècle englobe les ouvrages de philosophie, de
La figure de l’écrivain apparaît à l’âge classique. La politique, d’économie, d’histoire de vulgarisation scien-
« naissance de l’écrivain » tient, comme l’a montré Alain tifique, aussi bien que les œuvres d’imagination, la res-
Viala16, à l’émergence, au XVIIe siècle, d’un groupe de triction renvoie plus à une distinction sociale qu’à une
gens de lettres qui se différencient des doctes de spécialisation quelconque : stipendiés par le régime,
l’Université liés à l’Église en prenant appui sur le pou- cumulant charges, fonctions officielles et sièges aca-
voir absolutiste pour promouvoir la langue française, démiques, les hommes de lettres qui forment « l’aris-
langue mondaine, contre le latin, langue de l’ordre éru- tocratie littéraire » dénoncent en effet ce que Voltaire a
dit européen. À la mission pédagogique des doctes, ils appelé la « canaille de la littérature », condamnée à vivre
opposent la fonction de la littérature comme divertis- de sa plume20. Faire commerce de ses écrits reste en
sement : plaire, tel est leur objectif. La production lit- effet mal considéré.
téraire se différencie alors du pôle savant de la pro- Cette époque voit néanmoins l’émergence d’une
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duction intellectuelle, conférant aux auteurs une sphère publique littéraire qui favorise l’autonomisation
position et une considération sociales. Des instances de cette activité par rapport à l’État, à la faveur de la
spécifiques voient le jour, comme les palmarès d’écri- multiplication d’instances spécifiques en Angleterre, en
vains et les académies, dont l’essor culmine avec l’of- France et en Allemagne : académies, salons, cafés, socié-
ficialisation de l’Académie française en 1635. Libérant tés savantes, périodiques (mensuels ou trimestriels),
partiellement l’activité littéraire du clientélisme, l’offi- marché littéraire et édition, secte politique, bohème,
cialisation de l’Académie française marque la recon- petites revues21. L’avènement d’un marché du livre,
naissance par l’État d’une instance littéraire à laquel- régulé par la sanction du public, contribue à libérer l’ac-
le, en contrepartie du service du pouvoir, est accordé tivité littéraire de l’emprise étatique. À partir du milieu
le statut de corps et délégué le pouvoir de légiférer en du XVIIIe siècle, l’expansion sans précédent du com-
matière de normes langagières. Elle scelle l’alliance entre merce du livre, qui ouvre des possibilités nouvelles
la monarchie absolutiste et les gens de lettres engagés pour auteurs et libraires, pose plus qu’auparavant à

14. Pierre Bourdieu, « Le marché des biens Les écrivains français en quête de statut », 18. Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la 21. Jürgen Habermas, L’Espace public,
symboliques », L’Année sociologique, 22, Le Mouvement social, 214, janvier-mars littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, trad. fr., Paris, Payot, 1962 ; Lewis Coser,
1971, p. 49-126 ; « Disposition esthétique 2006, p. 119-145. Gallimard, 2000. Men of Ideas. A Sociologist’s View, New
et compétence artistique », Les Temps 16. Alain Viala, Naissance de l’écrivain. 19. Cité d’après Paul Bénichou, Le Sacre York, The Free Press, 1965, rééd. 1970 ;
modernes, 295, 1971, p. 1345-1378. Sociologie de la littérature à l’âge classique, de l’écrivain 1750 – 1830. Essai sur l’avè- Roger Chartier, Les Origines culturelles de
15. Gisèle Sapiro, « Entre individualisme et Paris, Minuit, 1985. Voir aussi « Du carac- nement d’un pouvoir spirituel laïque dans la Révolution française, Paris, Seuil, coll.
corporatisme : les écrivains dans la tère de l’écrivain à l’âge classique », Textuel, la France moderne, Paris, José Corti, 1973, « Points », 2000, p. 220 sq. ; Daniel Roche,
première moitié du XXe siècle », in Steven 22, 1989, p. 49-58. rééd. Gallimard, 1996, p. 39. La France des Lumières, Paris, Fayard,
Kaplan et Philippe Minard, La France malade 17. Voir Marc Fumaroli, « La Coupole », in 20. Robert Darnton, Bohème littéraire et 1993 ; Antoine Lilti, Le Monde des salons.
du corporatisme ?, Paris, Belin, 2004, Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, II, révolution. Le monde des livres au XVIIIe Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe
p. 279-314 ; Gisèle Sapiro et Boris Gobille, La Nation, t. 3, Paris, Gallimard, 1986, siècle, Paris, Gallimard-Seuil, coll. « Hautes siècle, Paris, Fayard, 2005.
« Propriétaires ou travailleurs intellectuels ? p. 323-388. Études », 1983, chap. 1.

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l’État le double problème du contrôle de l’imprimé La différenciation entre champ littéraire et champ
(soumis au régime du privilège et des permissions religieux, qui s’affirme au XVIIIe siècle avec l’émer-
tacites accordées par le pouvoir) et de la protection gence de la sphère publique littéraire, est manifeste
des publications au sein du royaume. Les premiers dans la chute de la proportion d’hommes de lettres
signes de la professionnalisation du métier d’écrivain se recrutant parmi les membres du clergé. En 1757,
se font jour dans ce contexte : d’un côté, l’arrêt de un auteur sur trois en était issu, ce taux tombant à
1777 qui reconnaît pour la première fois le droit de un sur cinq en 1784, au profit de la noblesse, qui pro-
l’auteur sur son œuvre22 ; de l’autre, l’émergence d’un gresse de 9 % à 14 %, et du Tiers-État (de 55 % à
groupe de producteurs littéraires vivant tant bien que 59 %)25. En 1820, les ecclésiastiques ne sont plus que
mal de leur plume. Le développement du marché du 5 % parmi les auteurs littéraires ; leur part tombe à
livre fonde les revendications naissantes concernant 3 % en 1841. Si l’écart est dû en partie au caractère
l’extension de la liberté d’imprimer, formulées notam- plus restrictif de la catégorie « auteurs littéraires »,
ment par Diderot dans la Lettre sur le commerce de la isoler une telle catégorie est plus aisé sous la
librairie (1763) et par Malesherbes dans son Mémoire Restauration qu’auparavant.
sur la liberté de presse (1788). La libéralisation poli- Depuis le XVIIe siècle, le monde littéraire se
tique de l’écrit se trouve de fait étroitement associée démarque nettement du pôle universitaire savant, enco-
à la question de la liberté économique23. re fortement contrôlé par l’Église. Cette différenciation
Après le bref intermède révolutionnaire, le régime s’observe au niveau de la langue (vernaculaire vs latin),
de liberté d’imprimer fut durablement instauré sous la des pratiques d’écriture (genres, styles, etc.), du choix
Restauration, par les lois de Serre de 1819. C’est pen- du public (élite lettrée vs public restreint de spécialistes)
dant la monarchie de Juillet, avec l’essor des entreprises et de la sociabilité (académies, salons, institutions lit-
de presse et d’édition sous l’effet de l’industrialisation, téraires vs grandes académies européennes)26. Le terme
que « s’affirme la profession d’homme de lettres en tant d’écrivain regroupe les praticiens des belles-lettres qui
que telle », comme l’explique Roger Chartier24. La pro- peuvent s’essayer aux genres les plus divers, de l’épo-
portion d’auteurs littéraires vivant de leur plume, pée ou la tragédie à la vulgarisation scientifique, et les
comme journalistes, hommes de lettres, dramaturges, publicistes, qui apparaissent avec le développement du
traducteurs, triple, passant de 10 % à 36 % entre 1820 journalisme.
et 1841. Cette évolution s’opère au détriment des autres Au sein de cette catégorie en expansion se distingue
activités, dont elle se différencie, notamment la poli- la petite élite à laquelle Voltaire réserve le nom de « gens
tique (qui baisse de 24 % à 13 %), l’armée (de 11 % à de lettres27 », et dans laquelle se rangent les philosophes
3 %), les professions libérales (de 7 % à 3 %, alors que et les savants isolés. Ceux-ci se donnent pour mission
les avocats et les médecins formaient environ un quart d’éclairer l’opinion en diffusant la vérité. Or le proces-
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des auteurs identifiés du XVIIIe siècle) et le clergé (de sus de laïcisation et le combat des Lumières contre les
5 % à 3 %), la part des professeurs et bibliothécaires et préjugés et le dogmatisme favorisent, dès le milieu du
employés restant stable (autour de 27 %, soit un taux XVIIIe siècle, le transfert de la fonction sacrée du monde
un peu plus élevé qu’au XVIIIe siècle où ils constituaient religieux au monde des lettres28. Contre la religion ins-
moins d’un quart des auteurs), comme celle, bien tituée, les hommes de lettres diffusent une nouvelle foi
moindre, des professions industrielles et commerciales philosophique, l’humanisme, qui n’obéit qu’aux com-
(autour de 7 %). La Société des gens de lettres est fon- mandements de la raison. À une époque où se dévelop-
dée en 1838 à l’initiative de Balzac pour promouvoir pe le culte des grands hommes29, l’homme de lettres fait
la « dignité matérielle et morale des écrivains ». Sa fonc- figure de saint laïque30.
tion principale est de défendre les intérêts des écrivains Cette division du travail intellectuel s’approfondit et se
face à l’industrialisation de la presse, domaine où la loi redéfinit au début du XIXe siècle, à la faveur d’une dif-
sur les droits d’auteur ne s’appliquait pas et où se mul- férenciation entre sphères religieuse, scientifique, poli-
tipliaient les pratiques de contrefaçon et de spoliation. tique et littéraire, différenciation qui concerne tant la

22. R. Chartier, Les Origines culturelles de Ashgate, 2006. Paris, PUF, 1994. conduit à la découverte de la vérité, sur le
la Révolution française, op. cit., p. 79. Voir 23. Roger Chartier, Inscrire et effacer. 27. Voltaire, « Lettres, gens de lettres ou modèle de l’hagiographie des saints. Voir
aussi les travaux récents de Gregory Brown : Culture écrit et littérature (XIe – XVIIIe siècles), lettrés », Dictionnaire philosophique, p. 324. Dinah Ribard, « Philosophe ou écrivain ?
A Field of Honor: Writers, Court Culture and Paris, Gallimard-Seuil, 2005, p. 178. 28. P. Bénichou, op. cit., p. 45-48. Problème de délimitation entre histoire litté-
Public Theater in French Literary Life from 24. R. Chartier, « La génération roman- 29. Jean-Claude Bonnet, Naissance du raire et histoire de la philosophie en France,
Racine to the Revolution, New York, tique » (annexe), in R. Chartier et H.-J. Martin, Panthéon. Essai sur le culte des grands 1650 – 1850 », Annales HSS, 2, mars-avril
Columbia University Press, 2002, et Literary Histoire de l’édition française, t. 2, op. cit., hommes, Paris, Fayard, 1998. 2000, p. 355-388 (voir en particulier
Sociability and Literary Property in France, p. 784. 30. Le genre de la biographie de philo- p. 372-380), et Raconter Vivre Penser.
1775–1793: Beaumarchais, the Société 25. R. Darnton, op. cit., p. 115. sophe qui se développe à cette époque est Histoire de philosophes 1650 – 1766, Paris,
des auteurs dramatiques and the Comédie 26. Didier Masseau, L’Invention de l’intel- centré sur la conversion, c’est-à-dire un Librairie Philosophique J. Vrin-Éd. de
Française, Aldershot, Burlington, VT, lectuel dans l’Europe du XVIII e siècle, événement qui produit une illumination et l’EHESS, 2003.

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

production que les producteurs. La différenciation la sédant les écrivains de nombre de domaines qui étaient
plus marquée s’opère tout d’abord entre philosophie et de leur ressort auparavant36.
science, d’un côté, et littérature, de l’autre. Elle appa- Le statut de l’écrivain se privatise aussi par rapport
raît sous la Restauration dans les classements des cabi- à celui de l’homme politique. Avec l’avènement du régi-
nets de lecture, où la catégorie « Belles-lettres » est dis- me représentatif sous la Restauration se constitue en
tinguée de « Sciences et arts »31. Dès le début du siècle, effet un espace public officiel réservé à la discussion
sous l’impulsion de l’État impérial, qui poursuit en cela politique : le Parlement. D’un point de vue juridique,
l’œuvre de la Révolution, le processus de profession- une distinction s’établit entre « le caractère public de
nalisation des sciences, impliqué notamment par une pair et de député, et le caractère privé de publiciste ou
formation spécifique (enseignement technique, grandes d’écrivain. C’est la tribune seulement qui fait les dis-
écoles), l’émergence d’une communauté scientifique et cussions législatives ; hors de là, il n’existe que des opi-
le développement de la recherche empirique pour les nions particulières […] », commente un juriste de
besoins de l’industrialisation et de la modernisation, l’époque37. Toutefois, la différenciation entre écrivain
connaît une accélération qui contribue à les démarquer et homme politique ne fait encore que s’esquisser du
de ce que l’on englobe encore sous le terme « littératu- point de vue du recrutement social : en 1820, 24 % des
re »32. En retour, « l’écrivain littéraire » se voit distin- auteurs littéraires ont des fonctions dans la diploma-
gué du savant et de l’érudit par la beauté de son style tie et l’administration ou bénéficient de postes hono-
et par son originalité33. rifiques ; cette catégorie tombe à 17 % en 1827, puis
Si la généralisation de l’usage de la catégorie de à 10 % en 1834 et 13 % en 184138. Elle ne se précise-
« philosophe » au XVIIIe siècle tenait à une stratégie ra que plus tardivement, notamment sous le Second
visant, à la faveur de l’expansion du marché du livre, à Empire, quand la carrière de haut fonctionnaire se spé-
affirmer l’autonomie de la pensée par rapport à l’ins- cialise, puis avec l’apparition d’un groupe de profes-
titution universitaire, contrôlée par l’Église, un nou- sionnels de la politique sous le régime de démocratie
veau partage entre « philosophie » et « littérature » s’ins- représentative de la IIIe République39. Jusque-là, la lit-
taure au début du XIXe siècle. Forte du monopole que térature était un mode d’accès parmi d’autres à la sphè-
lui confère l’État, l’Université se réapproprie l’étiquet- re publique et Lamartine pouvait siéger au Parlement
te « philosophie » au prix de la délégitimation d’un usage tout en poursuivant sa carrière poétique. Désormais,
jugé abusif et de l’éviction du canon philosophique des Maurice Barrès fait figure d’exception. Sous la
auteurs français du XVIIIe siècle au bénéfice des pen- IIIe République, le journalisme se différencie à son
seurs allemands et écossais, comme l’a montré Dinah tour de l’activité littéraire en se professionnalisant,
Ribard34. Ce nouveau partage est renforcé par l’écart même si la presse demeure une tribune accessible
entre le statut stable de l’intellectuel fonctionnaire, au à nombre d’écrivains40.
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service de l’État, et la liberté de l’écrivain35. Il se creu- La catégorie d’écrivain ou d’homme de lettres au
sera tout au long du XIXe siècle avec le développement sens restreint d’auteur littéraire qu’on lui donne aujour-
de la division du travail d’expertise et l’introduction du d’hui est donc apparue au début du XIXe siècle. C’est
paradigme scientifique dans les disciplines de l’esprit à la même époque que se développe l’idéologie
(histoire, psychologie, sociologie) lors de leur institu- romantique du créateur incréé. Si elle emprunte au
tionnalisation comme disciplines universitaires, dépos- registre religieux à la faveur du transfert de sacralité

31. Françoise Parent-Lardeur, Lire à Paris comparée, Paris, Seuil, 1996. 37. L. Raymond-Balthasard Maiseau, Charle, «Héritiers, boursiers et fils du peuple»,
au temps de Balzac : les cabinets de lecture 36. Andrew Abbott, The System of Manuel de la liberté de la presse. Analyse in Jean-Marie Mayeur et Arlette Schweitz (dir.),
en France (1815 – 1830), Paris, Éd. de Professions. An Essay on the Division of des discussions législatives sur les trois Les Hommes de la République. Dictionnaire
l’EHESS, 1982, rééd. 1999, p. 44. Expert Labor, Chicago, The University of lois relatives à la presse et aux journaux et des députés et sénateurs de la Seine sous
32. Voir Robert Fox et George Weisz, The Chicago Press, 1988 ; Claude Digeon, La écrits périodiques, Paris, Pillet aîné, 1819, la Troisième République, Paris, Publications
Organization of Science and Technology in Crise allemande de la pensée française p. 29-30. de la Sorbonne, 2001, p. 11-23, et « Les
France 1808–1914, Cambridge-Paris, (1870 – 1914), Paris, PUF, 1959 ; Fritz 38. R. Chartier, « La génération romantique » parlementaires de la Troisième République,
Cambridge University Press-Éd. de la MSH, Ringer, Fields of Knowledge. French (annexe), in R. Chartier et H.-J. Martin, Histoire avant-garde ou arrière-garde d’une société
1980 ; et Nicole et Jean Dhombres, Academic Culture in Comparative Perspective de l’édition française, t. 2, op. cit., p. 784. en mouvement?», in Jean-Marie Mayeur, Jean-
Naissance d’un nouveau pouvoir : sciences 1890–1920, Cambridge-New York-Paris, Voir aussi, dans cet ouvrage, Robert Bied, Pierre Chaline et Alain Corbin (dir.), Les
et savants en France, 1793 – 1824, Paris, Cambridge University Press-Éd. de la MSH, « La condition d’auteur », ibid., p. 773-799. Parlementaires de la Troisième République,
Payot, 1989. 1992 ; Antoine Compagnon, La Troisième 39. L’apparition de ces professionnels de la Paris, Publications de la Sorbonne, 2003,
33. « L’écrivain littéraire considéré au milieu République des lettres, de Flaubert à Proust, politique est analysée notamment par Max p. 45-63.
des autres genres d’écrivains (Morceau lu Paris, Seuil, 1983 ; Gisèle Sapiro, « Défense Weber, Le Savant et le politique, trad. fr., 40. Marc Martin, Médias et journalistes de la
à la séance de l’Académie française, du et illustration de “l’honnête homme” : les Paris, Plon, 1959. Sur leur rôle dans le République, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 61 ;
premier mardi de juin) », La Minerve hommes de lettres contre la sociologie », processus de politisation, voir Bernard Christian Delporte, Les Journalistes en France
française, t. 3, 1818, p. 64-72. Actes de la recherche en sciences sociales, Lacroix, « Ordre politique et ordre social », in (1880 – 1950). Naissance et construction
34. D. Ribard, op. cit., p. 380-388. 153, juin 2004, p. 11-27, et “Forms of politi- Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité d’une profession, Paris, Seuil, 1998 ; et
35. Christophe Charle, Les Intellectuels en cization in the French literary field”, Theory de science politique, vol. 1 et 3, Paris, PUF, Christophe Charle, Le Siècle de la presse
Europe au XIX e siècle. Essai d’histoire and Society, 32, 2003, p. 633-652. 1985, p. 530. Sur leurs profils, Christophe (1830 – 1939), Paris, Seuil, 2004, chap. 7.

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Gisèle Sapiro

déjà évoqué, elle est aussi, ainsi que l’avance Pierre 1918. Le fait de vivre de sa plume n’est pourtant pas,
Bourdieu, l’expression de la liberté purement for- il faut le préciser, une garantie de l’autonomie de la
melle née du renversement de l’ordre temporel entre production littéraire, laquelle ne se confond pas avec
l’offre et la demande, laquelle est devenue imper- l’autonomie financière. Les défenseurs de la littératu-
sonnelle41. La « création » s’oppose ainsi à l’« exé- re « pure » dénoncent les risques de subordination de
cution », cependant que la concurrence induite par la production à des critères extra-littéraires, écono-
la logique du marché favorise l’imposition du prin- miques, éthiques ou politiques. Inégalement réparties
cipe de l’originalité comme manière de se distinguer. entre les genres, deux façons d’exercer de l’activité lit-
Centré sur le style et sur la forme, le principe de l’ori- téraire se dessinent : la pratique professionnelle, repré-
ginalité constitue en effet une triple réponse aux nou- sentée par le roman et le théâtre, et le mode vocation-
velles conditions de la concurrence intellectuelle. nel, incarné par la poésie, sans que les frontières entre
Tout d’abord, sur le plan juridique, c’est de fait l’ori- eux soient étanches45. Qui plus est, le développement
ginalité de la forme, à savoir le style, plutôt que le de l’édition a multiplié les possibilités de travailler
contenu (les idées), qui est protégée du plagiat par comme lecteur, traducteur, directeur de collection,
le droit d’auteur42. Deuxièmement, dans le contex- tâches qui participent, avec la critique, du fonctionne-
te de la laïcisation et de l’étatisation de l’Université ment relativement autonome du champ littéraire sans
ainsi que de la formation d’un marché du livre sco- impliquer de soumettre l’œuvre même à des critères de
laire, l’originalité permet aux écrivains de se démar- rentabilité économique.
quer du pôle savant du champ intellectuel, selon l’op-
position entre auctor et lector, qui véhicule une série Un tiers des écrivains de notre population (qui
d’antinomies : invention vs répétition, intuition vs ne sont pas comptabilisés parmi ceux exerçant
raison, génie vs compétence, don vs application, inné une profession) ont exercé de telles tâches édito-
riales, et la proportion s’élève à plus de 40 % si l’on
vs acquis43. Enfin, le principe d’originalité est sur-
inclut d’autres activités littéraires comme la
tout une réponse au développement de ce que critique. Deux tiers d’entre eux ont pratiqué un
Sainte-Beuve a appelé en 1839 la « littérature indus- second métier, mais moins d’un tiers de l’ensemble
trielle », littérature standardisée selon des recettes, (29,7 %) pendant plus de 20 ans (un sur cinq l’a
contre lequel il affiche sa rareté. Cette opposition fait pendant moins de 10 ans, soit le temps de
structure désormais le champ littéraire : se démar- s’assurer une position en tant qu’écrivain, un sur
dix entre 10 et 20 ans). Parmi les seconds métiers,
quant de ces produits « industriels » destinés à tou-
les professions intellectuelles sont prédominantes
cher les nouveaux publics de lecteurs, et qui doivent (plus de 40 %). Le journalisme demeure l’acti-
donc une partie de leurs traits aux propriétés sociales vité la plus fréquente : presque un écrivain sur
supposées de ces publics, les œuvres de l’élite des cinq de l’ensemble de cette population l’a exercé
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écrivains portent la marque de l’habitus du créateur, de manière professionnelle (18,4 %). Un écrivain
sur quatre a occupé un poste dans la fonction
gage de leur originalité.
publique en tant que conservateur (10,3 %),
Cette conception de l’originalité du génie créateur professeur (11,4 %) ou diplomate (3,8 %), les
renforce en retour la représentation de l’écrivain indi- militaires ne représentant que 1,1 %. Cette propor-
vidualiste et libre, qui fait obstacle aux tentatives de tion élevée de la fonction publique doit être cepen-
professionnalisation de l’activité littéraire jusqu’à ce dant relativisée : elle tient à la surreprésentation
jour. Pour cette raison, les conditions d’existence des dans la population étudiée des membres de
l’Académie française, qui se démarquent préci-
écrivains demeurent extrêmement différenciées, notam-
sément de la moyenne des écrivains par leurs liens
ment selon les genres et les sous-genres44. Si, en début avec le service public – presque la moitié d’entre
de carrière, la littérature est rarement l’activité rému- eux ont été professeurs, conservateurs ou
nératrice principale, on peut estimer à un tiers au moins fonctionnaires, contre un écrivain non académi-
la proportion d’écrivains vivant de leur plume ou d’ac- cien sur cinq. Quelques-uns sont éditeurs ou
libraires (2,7 %), membres de professions libérales
tivités littéraires (la polygraphie étant de règle) : c’est
(3,2 %) ou enseignants dans un établissement
le cas, on l’a vu, des auteurs littéraires sous la monar- privé (2,7 %). Conformément à la traditionnelle
chie de Juillet, et cette proportion se maintient pour antinomie entre l’art et l’argent, rares sont les
notre population de 185 écrivains nés entre 1850 et écrivains commerçants (2,2 %).

41. Pierre Bourdieu, « Le marché des biens théorisé par Fichte (voir la traduction production littéraire », in R. Chartier et au mode d’exercice lucratif, et pas à l’oppo-
symboliques », op. cit., p. 53-54. française de son texte in Emmanuel Kant, H.-J. Martin, Histoire de l’édition française, sition entre don et travail que suggère, pour
42. Roger Chartier, Culture écrite et Qu’est-ce qu’un livre ?, Paris, PUF, 1995). t. 3, Le Temps des éditeurs, Paris, Fayard- opposer ces deux modes Nathalie Heinich
société. L’Ordre des livres (XIVe – XVIIIe 43. Voir Anna Boschetti, Sartre et « Les Promodis, 1990, p. 137-170. (op. cit., p. 64). Voir l’introduction de ce
siècle), Paris, Albin Michel, 1996, p. 54- Temps modernes ». Une entreprise intel- 45. Le mode d’exercice vocationnel renvoie numéro.
55. Le principe de la protection de l’origi- lectuelle, Paris, Minuit, 1985, p. 27. ici à la relative gratuité et au désintéres-
nalité de la forme plutôt que des idées est 44. Christophe Charle, « Le champ de la sement de l’investissement, par opposition

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

C’est au cours du XIXe siècle que l’activité littéraire s’au- du point de vue de leurs origines sociales, une posi-
tonomise donc non seulement par rapport à l’État mais tion intermédiaire entre les hauts fonctionnaires et les
aussi par rapport aux autres spécialités intellectuelles. Ce universitaires des établissements parisiens48.
processus, favorisé par l’expansion du marché du livre
et la libéralisation de l’imprimé, permet la professionna- La comparaison de notre population avec celle
lisation du métier d’écrivain tout en créant de nouvelles étudiée par Rémy Ponton accuse quelques écarts,
à l’exception des fractions possédantes (13 % dans
formes de dépendance par rapport au marché46. Ces
les deux cas) et des professions juridiques (8-9 %).
nouvelles conditions de production, caractérisées par la L’écart principal concerne les fils de hauts fonction-
diversification de l’offre pour atteindre un public de plus naires et d’hommes politiques, ainsi que les
en plus large, structurent désormais le champ littéraire. écrivains issus de la bourgeoisie moyenne : respec-
Au pôle professionnel, les écrivains conçoivent la litté- tivement 2,4 % et 6 % contre 6,5 % et 13,5 %. Cela
tient sans doute en partie au taux élevé de non-
rature tantôt comme un statut social pour les plus dotés
réponses pour les auteurs nés à Paris dans l’échan-
qui briguent les récompenses officielles et les fauteuils tillon de Rémy Ponton et, également, à la
académiques, tantôt comme un mode de subsistance sursélection de notre population, où les membres
pour les plus démunis. Au pôle qui privilégie la défini- de l’Académie française sont en outre surrepré-
tion vocationnelle du métier, l’activité littéraire consiste sentés, mais aussi à la transformation du recrute-
plutôt en un mode de vie, dont les romantiques, puis ment de l’administration confrontée à la montée en
puissance de la méritocratie qui perturbe le jeu de
Flaubert, fournissent le modèle. La reconnaissance socia-
la reproduction directe des élites49. Les fils de
le qu’obtiennent nombre d’écrivains au XIXe siècle contri- fonctionnaires y étaient en revanche mieux repré-
bue, en retour, à pérenniser l’illusio, inculquée dès l’en- sentés (13,3 % contre 8,1 % pour notre échan-
fance par le biais du système scolaire. tillon). La plus grande proportion d’écrivains issus
des fractions intellectuelles dans notre population
(18,9 % contre 13,7 %) reflète en revanche la crois-
Le recrutement social des écrivains sance des effectifs des professions libérales et intel-
lectuelles à la fin du XIXe siècle50.
Qui sont les écrivains ? D’où viennent-ils ? Quelles sont
les dispositions et les ressources qui permettent d’ac- Dans la seconde moitié du XIXe siècle comme dans la
céder à la reconnaissance littéraire ? Les écrivains se première moitié du XXe, seul un quart des écrivains
recrutent le plus souvent dans les catégories favorisées ayant acquis un certain degré de reconnaissance en
de la société, cumulant les atouts économiques, géo- tant que tels proviennent de la petite bourgeoisie et des
graphiques et culturels. Mais, plus qu’une condition de classes populaires. Leur proportion semble cependant
formation de la vocation d’écrivain, ces atouts consti- s’être légèrement accrue, passant de 22,5 % à 27 %.
tuent un gage de sa précocité et de ses chances de suc- Cette progression traduit sans doute l’autonomisation
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cès, comme l’attestent a contrario les études consacrées du capital scolaire par rapport au capital économique,
aux écrivains populaires, régionalistes ou amateurs47. avec la généralisation de l’enseignement et le déve-
À la veille de la Révolution, un tiers des auteurs loppement de l’école républicaine [voir infra]. En
appartenaient au clergé et à la noblesse, qui ne repré- revanche, les écrivains régionalistes, qui se recrutent
sentaient que 5 % de la population française. Si la principalement dans la moyenne et petite bourgeoisie
structure sociale a été profondément modifiée par la commerçante, apparaissent moins bien dotés en capi-
suppression des ordres et l’accession de la bourgeoi- taux hérités que leurs confrères ayant acquis une
sie au champ du pouvoir, les écrivains continuent de reconnaissance nationale, comme l’a montré Anne-
se recruter très largement dans les fractions domi- Marie Thiesse. Cet écart révèle les obstacles sociaux
nantes de la société. Dans la deuxième moitié du XIXe auxquelles se heurtent les tentatives de réalisation de
siècle comme dans la première moitié du XXe siècle, la vocation d’écrivain. Qui plus est, on relève une cor-
ils sont le plus souvent issus de la grande ou moyen- rélation assez nette entre la hiérarchie des genres ou
ne bourgeoisie du secteur privé et de la bourgeoisie des courants et les propriétés sociales des auteurs qui
intellectuelle : c’est le cas de plus de 40 % de la popu- les pratiquent : à la fin du XIXe siècle, les genres les
lation étudiée par Rémy Ponton et de plus de la moi- plus prestigieux, la poésie et le théâtre, recrutent sur-
tié de la nôtre [voir tableau 1, p. 20]. Comme l’a montré tout parmi les fils d’industriels, de banquiers et de la
Christophe Charle, ils occupent au tournant du siècle, bonne bourgeoisie intellectuelle et politique, tandis que

46. Gisèle Sapiro, “The literary field 47. A.-M. Thiesse, op. cit. ; Claude Poliak, 49. Voir R. Ponton, op. cit., p. 21. Sur la 50. En particulier des journalistes et des
between the state and the market”, Poetics. Aux frontières du champ littéraire, Paris, transformation du recrutement des élites, hommes de lettres. Voir Christophe Charle,
Journal of Empirical Research on Culture, Economica, 2006. voir Christophe Charle, Les Élites de la Naissance des «intellectuels» (1880–1900),
the Media and the Arts, 31 (5-6), octobre- 48. Christophe Charle, « Situation du champ République 1880 – 1900, Paris, Fayard, Paris, Minuit, 1990, p. 41.
décembre 2003, p. 441-461. littéraire », Littérature, 44, 1982, p. 8-21. 1987.

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Gisèle Sapiro

Tableau 1

Origines sociales des écrivains

Date de naissance
Catégorie sociale du père (%) 1820 – 1870 1850 – 1918
Fractions possédantes 13,3 13,0
Hauts fonctionnaires 2,4 6,5
Bourgeoisie moyenne 6 13,5
Professions juridiques 9,5 8,1
Fractions intellectuelles 13,7 18,9
Fonctionnaires moyens 13,3 8,1
Petite bourgeoisie / Classes populaires 22,5 27,0
NR 18,9 4,9
N= 616 185

Tableau 2

Origines géographiques des écrivains


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Date de naissance
Origine géographique (%) 1820 – 1870 1850 – 1918
Paris 34,4 33,0
Province 53,4 52,4
Colonies/Étranger 8,4 10,8
NR 3,7 3,8
N= 616 185

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

deux écrivains sur cinq (42,1 %) parmi ceux issus des logies les plus sélectives, on trouve au plus six noms
classes populaires sont romanciers51. de femmes écrivains, ceux d’Anna de Noailles,
Rachilde, Colette, Nathalie Sarraute, Simone Weil
Bien qu’il n’existe pas de barrière officielle comme
et Marguerite Yourcenar. Dans les manuels
dans les professions libérales ou la fonction publique, encyclopédiques, leur nombre varie de 14 à 239,
dont les femmes sont exclues de fait jusque dans les mais elles restent largement sous-représentées par
années 1920 par l’intermédiaire du système scolaire, rapport à leurs pairs masculins (une pour huit),
l’identité sexuée détermine aussi des conditions inégales moins de pages leur sont consacrées, et elles sont
d’accès à la carrière d’écrivain, les mécanismes d’ex- regroupées comme si elles formaient une entité
homogène. Cette ségrégation est une des formes
clusion opérant dans ce cas par le biais de représenta-
de l’exclusion produite par le canon littéraire, qui
tions anciennes, contestées dès la Renaissance à l’oc- présente les femmes écrivains comme des excep-
casion de la Querelle des femmes. tions. Elle est aussi à l’œuvre dans le traitement
de leurs écrits, qui leur dénie l’universalité recon-
Malgré la proportion croissante de femmes qui nue à leurs pairs masculins (les qualités qu’on leur
publient leurs écrits sous l’Ancien Régime, les concède sont dites féminines, à savoir le traite-
activités intellectuelles demeuraient pour la grande ment de l’amour, l’affinité avec la nature, la sensi-
majorité d’entre elles des pratiques qu’il fallait bilité, la sensualité) et qui les assigne à deux genres,
cacher ou minorer sous peine d’être stigmatisées l’autobiographie et la « romance »54.
ou raillées en tant que « précieuses ridicules » : la
« femme savante » est un monstre qui exaspère la
bonne société. Exclues du pôle savant du monde L’accession des femmes à l’institution scolaire a large-
intellectuel, les femmes allaient toutefois jouer un ment modifié cette donne. La féminisation du champ
rôle de plus en plus central au pôle mondain régi littéraire après la Seconde Guerre mondiale, et surtout
par la sociabilité des salons et des réseaux de corres- à partir des années 1970, est une des transformations
pondances, tout en dissimulant leurs prétentions
majeures de cet espace. Elle passe surtout par l’accès
intellectuelles. Le développement du marché du
livre au XVIIIe siècle et sa libéralisation au XIXe des femmes à une plus grande visibilité et à la consé-
favorisent cependant l’émergence d’un lectorat cration, même si la sélection sociale et culturelle demeu-
féminin et l’essor des publications faites par les re plus rude que pour leurs pairs masculins, et si des
femmes. La redéfinition des frontières entre espaces formes de relégation et de stigmatisation subsistent55.
public et privé contribue toutefois à l’apparition Les barrières d’accès au champ littéraire sont éga-
de nouvelles formes d’exclusion52. Si l’on estime
lement géographiques, du fait de la forte centralisation
à plus de 700 le nombre de femmes qui écrivent à
la fin du XIXe siècle, il s’agit, pour les femmes du de la vie culturelle dans la capitale. Ce phénomène
monde, d’une activité d’amateur plutôt que de remonte à l’Ancien Régime. Au XVIIIe siècle, au moins
professionnel ou, pour les femmes de milieux un auteur identifié sur cinq est né à Paris selon Darnton.
modestes, d’une besogne lucrative. Souvent Au XIXe siècle comme dans la première moitié du XXe,
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contraintes de se camoufler sous une identité
c’est le cas d’un écrivain sur trois, contre plus d’un sur
masculine, les femmes écrivains se cantonnent au
XIXe siècle dans la littérature édifiante (pour les deux nés en province, et environ un sur dix dans les
éditions de la Bonne Presse), dans la littérature colonies ou à l’étranger [voir tableau 2, ci-contre], ce qui
pour la jeunesse ou dans le roman populaire. Celles les situe dans la moyenne des élites françaises de
qui accèdent à la reconnaissance sont souvent l’époque sous ce rapport (mis à part la proportion plus
issues de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, à moins élevée d’individus nés hors de la métropole ; voir
de s’être imposées par le scandale, à la manière de
infra)56, et alors que la capitale ne regroupait en 1851
Colette, produit typique de la promotion par l’école
qui débuta comme « nègre » de son premier mari que 3,3 % de la population, 8,7 % en 1935. L’origine
Willy avant de s’émanciper53. Longtemps exclues presque entièrement provinciale des écrivains régiona-
des instances de consécration, les femmes écrivains listes montre, là encore, que la provenance géographique
avaient constitué, dès 1904, au lendemain de la est moins une condition de formation de la vocation
fondation du Prix Goncourt, un Prix Femina, pour
qu’une condition d’accès à la consécration et à « l’uni-
protester contre la misogynie de l’Académie
Goncourt. Ce qui n’a pas empêché l’éviction de la versalité ». Le parisianisme se renforce encore à mesure
production féminine française de l’entre-deux- que l’on évolue vers le cœur de la vie littéraire et ses ins-
guerres hors du canon littéraire : dans les antho- tances les plus prestigieuses : près d’un collaborateur

51. Voir notamment Rémy Ponton, Intellectuelles. Du genre en histoire des Actes de la recherche en sciences sociales, des femmes. Mode d’accès et de consé-
« Romanciers, poètes et auteurs de théâtre : intellectuels, Bruxelles, Éd. Complexe, 83, juin 1990, p. 53. cration des femmes dans le champ litté-
la carrière d’écrivain 1865 – 1905 », in 2004. 54. Jennifer Milligan, The Forgotten raire depuis les années 1970 », thèse de
Raymonde Moulin (dir.), Sociologie de l’art, 53. Christine Planté, La Petite Sœur de Generation: French Women Writers of the doctorat, Paris, EHESS, 2000.
Paris, La Documentation française, 1986, Balzac. Essai sur la femme auteur, Paris, Interwar Period, New York-Oxford, Berg 56. Voir C. Charle, Les Élites de la
p. 161-172. Seuil, 1989 ; Monique de Saint-Martin, « Les Publishers, 1996. République, op. cit., p. 85.
52. Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), “femmes-écrivains” et le champ littéraire », 55. Delphine Naudier, « La cause littéraire

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Gisèle Sapiro

régulier sur deux de la prestigieuse Nouvelle Revue de scolarisation par classe d’âge, lequel passe de 2,9 %
française dans les années 1930 a vécu dans la capitale à 6,5 % entre 1887 et 1926, en application de la réfor-
dès son enfance ; c’est aussi le cas de près de deux me de 1904 intégrant dans le secondaire l’enseigne-
jurés Goncourt sur cinq depuis la fondation de ment scientifique moderne (ouvert aux enfants de la
l’Académie en 1903, cette tendance s’étant accentuée moyenne bourgeoisie). Qui plus est, un écrivain sur
dans la deuxième moitié du siècle : la proportion trois a fréquenté un grand lycée parisien – ou l’École
de jurés nés à Paris passe d’un tiers avant 1953 à la alsacienne dans trois cas –, soit pendant toute la durée
moitié depuis cette date. du cursus scolaire (un sur cinq), soit après avoir été
Déjà considérable à l’origine, la proportion des scolarisé dans un lycée ou un collège de province (près
Parisiens double à la fin de la scolarité secondaire pour d’un sur quatre) [voir tableau 3, p. 25].
la population de 185 écrivains nés entre 1850 et 1918 :
plus des deux tiers des futurs écrivains (70,3 %) rési- La variable concernant la scolarité secondaire ou
post-primaire est une variable composée, établie
daient à Paris ou en région parisienne au moment de
à partir de deux établissements fréquentés (c’est le
leur entrée dans la vie adulte. Mis en relation avec la cas pour deux écrivains sur cinq). Dans les cas,
trajectoire scolaire, ce facteur révèle le poids des res- relativement rares, de passages de l’enseignement
sources familiales et des stratégies éducatives sur public à l’enseignement catholique privé ou inver-
l’orientation de la trajectoire : les écrivains les mieux sement, c’est l’enseignement privé qui a été privi-
dotés sous ce rapport ont plus souvent migré vers la légié comme indicateur de la scolarisation dans le
secondaire. Il s’agit, le plus souvent, de collèges
capitale pendant leur scolarité secondaire, alors que les
tenus par les frères maristes ou marianites, et plus
plus démunis y arrivent après. Cette tendance persiste rarement par les jésuites, notamment en raison de
à ce jour : ainsi, 77 % des auteurs professionnels recen- l’interdiction de la Compagnie de Jésus à l’époque
sés par le Who’s Who dans les années 1970 demeu- de scolarisation d’une partie de la population. Les
raient en région parisienne, contre 18,8 % de la popu- écrivains ayant fait toute leur scolarité dans un
grand lycée parisien ont par ailleurs été dissociés
lation française en 1975 ; c’est le cas de 75 % des
de ceux qui ont entrepris leurs études dans un
romanciers publiés lors de la rentrée littéraire de 1988 lycée de province et qui les ont achevées dans la
et des deux tiers des écrivains inscrits à l’AGESSA en capitale, afin de mettre en évidence le poids des
2005, la première population étant plus sélective que stratégies éducatives familiales sur la mobilité
la seconde57. La même tendance s’observe pour les résidentielle. L’École alsacienne – fréquentée par
artistes français actifs dans les années 1980 : près de la trois écrivains seulement, Gide, Vercors et
Chevrillon, neveu de Taine, qui achève ses études
moitié sont nés à Paris ou en région parisienne, et deux
à Louis-le-Grand – a été classée avec les grands
tiers des inscrits à la Sécurité sociale y sont domici- lycées parisiens plutôt qu’avec les établissements
liés58. Les artistes représentent cependant un groupe privés catholiques. Enfin, nous avons regroupé les
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plus cosmopolite du fait que la compétence linguistique écrivains ayant fait leurs études dans un collège
n’est pas requise, à moins d’inclure les écrivains rési- public ou un lycée de province.
dant en France mais écrivant dans d’autres langues. Le
lien étroit de la littérature à la langue fait de l’ancien- L’école est non seulement un des lieux d’inculcation de
neté dans la culture nationale un atout supplémentai- la croyance littéraire, mais aussi un des principaux lieux
re, même si le capital linguistique et culturel peut bien d’apprentissage de l’écriture. Jusque dans les années
sûr être acquis, Beckett en étant un illustre exemple. 1960, l’habitus littéraire des élites a été façonné par
En dépit des représentations qui opposent tradi- l’enseignement des humanités classiques, ce qui les dis-
tionnellement l’activité littéraire, plus que toute autre tingue radicalement des classes moyennes et populaires.
activité artistique, aux entreprises pédagogiques, comme
Sous la monarchie de Juillet, on prépare les élèves
on l’a vu, les écrivains sont relativement bien dotés en
de seconde à la rhétorique, en leur enseignant les
capital scolaire à toutes les époques. Dès le XVIIe siècle, figures et en les entraînant à composer des narra-
la scolarité dans un collège est une condition tacite d’en- tions en latin et en français (ils ont deux devoirs de
trée en littérature59. Condition qui se maintient aux narration par semaine). En classe de rhétorique
XIXe et XXe siècles : 78,4 % des écrivains de notre popu- sont introduits le « discours français », les préceptes
de l’éloquence et les règles de tous les genres d’écri-
lation de 185 ont fréquenté un établissement secon-
ture. La rhétorique se décompose en trois parties,
daire public ou privé, à une époque où l’enseignement invention (arguments, mœurs, passions), dispo-
secondaire, payant, était réservé aux enfants de la bour- sition (plan des œuvres), élocution (figures de
geoisie60. Ce pourcentage est en rapport inverse au taux rhétorique). Même si les textes classiques forment,

57. M. Vessillier-Ressi, op. cit., chap. 5. Les données concernant les auteurs de nouveaux romans sont données par Pierre Lepape, cité par B. Lahire, op. cit., p. 208. Voir aussi
p. 87 pour les auteurs affiliés à l’AGESSA en 2005. 58. Raymonde Moulin, L’Artiste, l’institution et le marché, Paris, Flammarion, coll. « Champs », p. 276. 59. A. Viala, op. cit.,
p. 264. 60. 6,5 % des écrivains ont été formés à l’École primaire supérieure (EPS), qui sera rattachée en 1941 au premier cycle secondaire.

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

avec ceux du XVIIe siècle, le véritable canon, les littéraire, malgré l’opposition entre le champ littérai-
manuels proposent des choix d’œuvres incluant re et l’État depuis le début du XIXe siècle, est égale-
des auteurs contemporains comme Chateaubriand,
ment un indicateur des ressources sociales et scolaires
Balzac et Sue. De 1835 à 1842, c’est-à-dire entre
l’âge de 14 et 21 ans, Flaubert s’est essayé aux nécessaires pour y accéder, qui atteste à l’inverse le
principaux genres en prose de la littérature roman- prestige d’une activité pour laquelle Jules Romains ou
tique : conte historique, fantastique, philosophique, Sartre ont choisi de quitter leur métier d’enseignant.
physiologie, drame historique, mystère, autobio- Ils constituent respectivement 15,1 % et 10,3 % de
graphie, récit de voyage61. notre population, taux trois fois plus élevé que pour
Les modifications introduites sous la IIIe République
la population étudiée par Rémy Ponton (5,5 % et
– notamment l’inclusion d’auteurs du XVIIIe siècle
dans le canon, l’enseignement d’écrivains du XIXe 2,9 %). Une part de l’écart tient sans doute à la sur-
siècle comme Flaubert et l’adaptation des modèles sélection de notre population, et plus particulièrement
classiques aux nouvelles techniques de l’observa- à la surreprésentation des membres de l’Académie
tion quasi scientifique et du réalisme – ne remet- française. Mais il s’explique aussi, pour la première
tent pas en cause la place de la rhétorique dans la
catégorie, par la fondation, en 1872, de l’École libre
formation littéraire secondaire, qui la distingue
clairement de celle prodiguée dans le primaire. des sciences politiques (13 écrivains, soit 7 % de la
L’écriture sartrienne est, par exemple, fortement population, l’ont fréquentée). Pour la seconde, il tient
imprégnée de ces modèles scolaires tout en en partie au fait que, comme l’a montré Robert Smith,
marquant ses distances à leur égard62. le taux de normaliens littéraires qui s’orientent vers
le champ littéraire et le journalisme entre 1880 et 1910
Avec son fort développement sous la IIIe République63, est deux fois plus élevé qu’auparavant : 5,6 % en
l’enseignement supérieur devient également une condi- moyenne, avec un sommet de 6,9 % pour la décennie
tion d’accès au champ littéraire. Entre le XIXe siècle et 1890 – 1899, contre 2,8 % pour la décennie
le XXe siècle, le taux de scolarisation des écrivains dans 1868 – 1879. Ce taux, qui illustre la dévaluation des
l’enseignement supérieur a presque doublé : il passe de carrières enseignantes avec la nouvelle concurrence
36,9 % dans la population étudiée par Ponton à 63,8 % des universités, chute à nouveau à moins de 3,5 %
dans la nôtre64 [voir tableau 4, p. 25]. pour les promotions de l’entre-deux-guerres, au pro-
Jusqu’aux réformes de la licence de lettres et de fit du nouveau débouché qui apparaît au tournant du
sciences entre 1877 et 1888, le droit constituait la prin- siècle dans la diplomatie et les postes culturels (son
cipale filière universitaire, avec la médecine et la phar- recrutement double entre les années 1920 et 1930,
macie. Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly, Flaubert, passant de 3,7 % à 7,4 %)66.
pour ne citer que quelques noms de la génération qui
s’affirme sous le Second Empire, ont fait des études de La scolarité supérieure est également une variable
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droit. Fortement représentée dans les formations sui- composée dans notre enquête, les cas de double
vies par les écrivains au XIXe siècle (20,8 % de l’en- cursus ou de reconversion constituant près d’un
semble, ce qui représente 56,4 % des cursus universi- tiers de l’échantillon. Pour le regroupement, nous
avons privilégié le passage par les grandes écoles,
taires), cette filière voit sa part baisser à 14,1 % dans
même en cas d’abandon (le taux d’abandon
notre population (ce qui ne représente plus qu’un quart pouvant être reconstitué à partir des écarts avec
des formations supérieures). Cette baisse relative doit le niveau d’études atteint, qui est une variable
être rapportée au développement de la filière de lettres distincte). Sous l’appellation « grandes écoles »
à partir des années 1880 : sa part est de 16,8 % pour figurent les grandes écoles scientifiques
(Polytechnique, Centrale, etc.) et militaires (Saint-
l’ensemble des écrivains de notre population, contre
Cyr), l’École des Chartes, et l’École libre des
4,5 % pour la population étudiée par Rémy Ponton65. sciences politiques (qui prépare à la carrière diplo-
La part croissante des élèves des grandes écoles et matique). Nous avons en revanche dissocié l’École
des normaliens dans le recrutement social du champ normale supérieure (lettres) en raison de son

61. Jean Bruneau, Les Débuts littéraires 63. Les effectifs des étudiants en France inachevée (au moins deux années d’études), des formations des écrivains nés avant
de Gustave Flaubert, 1831 – 1845, Paris, se multiplient par cinq entre 1875 et 1924 nous avons choisi de garder la trace des 1825, contre 16 % pour les lettres, ce taux
Colin, 1962, p. 54 sq. (Antoine Prost, Histoire de l’enseignement orientations initiales et des premiers choix, chute à 39,2 % pour la génération née à
62. Geneviève Idt, « Modèles scolaires dans en France 1800 – 1967, Paris, Armand y compris lorsqu’ils se soldaient rapide- partir de 1865 contre 46 % pour les lettres
l’écriture sartrienne : La Nausée, ou la Colin, 1968, p. 243). Dans la population ment par un abandon, mais le pourcentage (ibid., p. 47).
“narration” impossible », Revue des sciences étudiée par Rémy Ponton, seuls 13,3 % est assez faible. 66. Robert J. Smith, The École Normale
humaines, 174, 1979, p. 83-103. Voir aussi sont nés après 1865, et 27,7 % entre 1855 64. Voir R. Ponton, ibid., p. 46. Dans la Supérieure and the Third Republic, Albany,
Anne-Marie Thiesse et Hélène Mathieu, et 1864 (R. Ponton, op. cit., p. 33). L’écart population étudiée par Rémy Ponton, seuls State University of New York Press, 1982,
« Déclin de l’âge classique et naissance des est aussi légèrement induit par une diffé- 13,3 % sont nés après 1865. p. 52-54.
classiques. L’évolution des programmes rence entre les critères de codage : alors 65. Rémy Ponton repérait cette corréla-
littéraires de l’agrégation depuis 1890 », que Rémy Ponton a opté pour une définition tion en comparant les générations d’écri-
Littérature, 42, mai 1981, p. 89-108. restrictive de la scolarité supérieure, même vains : alors que le droit représentait 76 %

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Gisèle Sapiro

recrutement social moins élitiste, d’une part67, et Toutefois, les aspirants écrivains sont fréquemment
de la spécificité de la position des normaliens dans détournés de ce projet par d’autres investissements pro-
le champ littéraire, d’autre part. L’École pratique
fessionnels et/ou familiaux. Ainsi, les deux amis d’en-
des hautes études et l’École des langues orientales,
qui ne représentent pas plus de 2 % des forma- fance avec lesquels Flaubert partage ses ambitions lit-
tions, ont été regroupées avec la filière de lettres. téraires et ses lectures, Alfred Le Poittevin et Ernest
Les études de droit, couplées ou non avec un cursus Chevalier, se marient tous deux après leurs études de
de lettres, ont été isolées. De même pour la droit et deviennent respectivement avocat et substitut
médecine, bien que celle-ci soit sous-représentée du procureur de la République. Apprenant les fiançailles
dans notre échantillon comme dans celui de Rémy
du premier, Flaubert lui écrit en 1846 : « Es-tu sûr, ô
Ponton (respectivement 3,2 % et 1,9 %), en raison
de sa spécificité comme filière d’ascension sociale grand homme, de ne pas finir par devenir bourgeois ?
à l’époque, décrite par Georges Duhamel dans le Dans tous mes espoirs d’art je t’unissais. C’est ce côté-
premier volume de la Chronique des Pasquier. là qui me fait souffrir70. ».
Le moment de la sortie de l’adolescence et du choix
Les écrivains de notre population ont aussi deux fois des études est un temps fort d’indétermination où se
plus souvent achevé leurs études supérieures que ceux combattent les forces contradictoires des ambitions sub-
étudiés par Rémy Ponton (51,3 % contre 25,3 %68 [voir jectives et de la pression sociale. Flaubert en fait une
tableau 5, ci-contre]. Cet écart est, là encore, à la fois l’ef- admirable description dans une lettre désabusée à
fet d’une évolution morphologique et de la sursélection Ernest Chevalier en juillet 1839 :
de la population. Un écrivain sur quatre (24,3 %) a le
« Eh bien ! me voilà presque sorti des bancs, me
baccalauréat comme diplôme le plus élevé, contre près
voilà sur le point de choisir un état. Car il faut être
de deux écrivains sur cinq (37,8 %) ayant le « niveau un homme utile et prendre sa part au gâteau des
secondaire » ou n’ayant pas achevé leurs études supé- rois en faisant du bien à l’humanité et en s’empif-
rieures dans la période précédente. Le taux d’écrivains frant d’argent le plus possible. C’est une triste
de notre population ayant un niveau inférieur au bac- position que celle où toutes les routes sont ouvertes
calauréat (10 %) correspond à la somme des taux obte- devant vous, toutes aussi poudreuses, aussi stériles,
aussi encombrées et qu’on est là, douteux, embar-
nus par Rémy Ponton pour le « niveau primaire » et
rassé sur leur choix.
« secondaire inachevé » (8 %). J’ai rêvé la gloire quand j’étais tout enfant, et
Si les écrivains sont globalement mieux dotés en maintenant je n’ai même plus l’orgueil de la médio-
capital scolaire que d’autres catégories d’artistes, qui crité. Bien des gens y verront un progrès, moi j’y
suivent assez tôt des parcours spécialisés69, ils le sont vois une perte. […] Je n’ai plus ni conviction ni
enthousiasme ni croyance. Quant à écrire, j’y ai
cependant moins que les professions libérales, profes-
totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on [ne]
seurs et hauts fonctionnaires. Le taux élevé d’abandon verra mon nom imprimé. Je n’en ai plus la force, je
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– deux écrivains sur cinq (42,2 %) ont dû arrêter leurs ne m’en sens plus capable […]. Je serai donc bouche-
études pour des causes diverses – indique un phéno- trou dans la société, j’y remplirai ma place. Je serai
mène de « déviation » de trajectoires que nous allons à un homme honnête, rangé et tout le reste si tu veux,
présent examiner. je serai comme un autre, comme il faut, comme
tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un
notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité
Indétermination identitaire et déviation comme toutes les stupidités, un homme du monde
ou de cabinet ce qui est encore plus bête. Car il
de trajectoires faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y
a pas de milieu. Eh bien j’ai choisi, je suis décidé, j’irai
Le passage d’une pratique artistique occasionnelle ou
faire mon droit ce qui au lieu de conduire à tout ne
« amateur » à l’investissement total que requiert l’ac- conduit à rien. » (Corr. I, p. 49).
tualisation de la vocation en un projet créateur néces-
site des encouragements extérieurs, qui sont vécus Ce combat intérieur est d’autant plus violent quand la
comme des signes d’élection et de reconnaissance du vocation n’a pas encore reçu de signe de confirmation
charisme. Ces encouragements peuvent provenir de hors de l’entourage proche, toujours un peu suspect de
l’entourage familial (le grand-père de Sartre, le père de complaisance. C’est pourquoi elle trouve souvent les
Yourcenar), amical (la pratique des lectures à voix haute conditions de son actualisation dans des facteurs de
du cercle d’amis de Flaubert) ou scolaire pour les moins « déviation » de la trajectoire induite par la position
dotés en capitaux hérités (Camus). familiale. De tels facteurs de « déviation » de la voie

67. Voir Christian Baudelot et Frédérique livre du bicentenaire, Paris, PUF, 1994, 69. Près de trois quarts des artistes ont 70. Gustave Flaubert, Correspondance,
Matonti, « Le recrutement social des norma- p. 155-190, et Pierre Bourdieu, La Noblesse suivi un enseignement artistique et presque t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de
liens, 1914 – 1992 », in Jean-François d’État, Paris, Minuit, 1989. la moitié ont reçu une formation supérieure la Pléiade », 1973, p. 268.
Sirinelli (dir.), École normale supérieure. Le 68. Voir R. Ponton, op. cit., p. 43. (R. Moulin, op. cit., p. 306).

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

Tableau 3

Scolarité secondaire des écrivains

Date de naissance
Scolarité secondaire (%) 1850 – 1918
Grand lycée parisien 20,0
Lycée puis Grand lycée 10,3
Collège catholique 18,4
Lycée de province ou collège public 29,7
EPS/Aucune 6,5
Autre/NR 15,1
N= 185

Tableau 4

Nature des études supérieures

Date de naissance
Scolarité supérieure (%) 1820 – 1870 1850 – 1918
Grande école* 5,1 15,1
ENS lettres 2,9 10,3
Médecine 1,9 3,2
Droit 20,8 14,1
Lettres** 5,1 16,8
Art 2,4 4,3
Sans objet 34,4 29,7
Autre/NR 26,5 6,5
N= 616 185
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* Grande école : EPHE, École de Chartes, grandes écoles scientifiques, Saint-Cyr.
** Pour l’échantillon de Rémy Ponton, nous avons ajouté aux 4,5 % d’études de lettres à l’Université les 0,6 % ayant fait plusieurs licences.

Tableau 5

Niveau d’études*

Date de naissance
Niveau d’études (%) 1820 – 1870 1850 – 1918
Études supérieures 27,7 51,3
Études sup. inachevées 11,5 14,6
Secondaire 26,3 9,7
Secondaire inachevé 5,4 4,4
Primaire 8 6,5
Autre/NR 26,5 13,5
N= 616 185

* Pour les données de Rémy Ponton, nous avons ajouté les études artistiques aux études supérieures achevées. Nous avons recodé les nôtres de manière
à pouvoir les comparer.

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Gisèle Sapiro

tracée par la famille résident dans les situations d’in- Duhamel présente un exemple typique d’instabilité due
détermination identitaire liées à la perte d’un parent, à l’ascension sociale.
une position familiale instable, la place dans la fratrie,
l’indétermination de l’identité sexuelle, ou encore des Né dans une famille nombreuse en perpétuel
accidents biographiques (problèmes de santé, échec mouvement du fait des changements de métier
d’un père devenu médecin au moment où il entre-
scolaire), qui peuvent modifier l’espace des possibles
prenait lui-même ses études de médecine, Georges
et contribuer à infléchir le parcours. Ils constituent Duhamel a suivi un cursus scolaire décousu : lycée
autant de formes de « mutilation sociale » qui chan- Buffon, lycée de Nevers, Institution Roger-
gent le sens de la trajectoire, pendant l’enfance ou Momenheim. La description de la trajectoire
l’adolescence, et rendent la transmission du capital familiale dans ses mémoires est chargée de ce senti-
ment de « vertige social » qui l’a conduit, au terme
initial impossible.
d’une forte ascension, à rechercher la stabilité dans
Marthe Robert a souligné l’importance du récit des le mode de vie bourgeois et la considération sociale
origines dans l’origine du roman71. Si les mots pour dans les gratifications temporelles (prix, distinc-
le dire ne sont pas distribués en parts égales, la diffi- tions, académies) : « […] notre famille, dis-je, ne
culté à établir ce récit non plus, et elle est assez élevée me semblait pas particulièrement représentative
dans l’histoire familiale de nombre futurs écrivains, le d’un ordre social défini. Le spectacle qu’elle pouvait
donner à l’improbable observateur était celui d’un
cas d’Aragon, dont la mère passait pour la sœur et la
grand effort d’instruction plutôt que de construc-
grand-mère pour la mère, constituant un cas extrême tion, de mouvement plutôt que d’équilibre. Elle
mais idéaltypique puisqu’il est à l’origine même de sa était, sans bien même le savoir alors, tout occupée
conception du « mentir-vrai ». La difficulté à construi- à changer d’étage social. D’où son esprit nomade
re le récit des origines peut être due à la perte préma- et le sentiment que nous avions d’habiter non dans
une maison bien assise et régie par des lois antiques,
turée d’un des deux parents, qui transforme en outre
mais sous la tente en quelque sorte, et toujours
la structure affective de l’environnement. Or plus d’un prêts à chercher un nouvel horizon72 ».
écrivain sur cinq parmi notre population de 185 nés
entre 1850 et 1918 a perdu un de ses parents avant La position familiale en porte-à-faux dans l’espace
l’âge adulte. Si le décès prématuré d’un parent, sur- social, la volonté de tenir son rang, le sentiment d’in-
tout du père, entraîne souvent un déclin social relatif, fériorité sociale, les revers de fortune, autant d’attitudes
il peut aussi contribuer à libérer l’enfant des attentes des parents qui marqueront les enfants durablement,
familiales, voire créer, grâce à l’héritage, des condi- en particulier dans les trajectoires en déclin73.
tions matérielles propices à l’exercice vocationnel de
la littérature, comme ce fut le cas pour Flaubert, Gide Le père de Pierre Drieu La Rochelle, avocat en
et Mauriac : ce dernier a ainsi décidé d’abandonner mal de clientèle, malheureux en affaires, qui se
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ses études à l’École des Chartes quand il fut certain de partageait entre deux ménages, a dilapidé la dot
pouvoir vivre de ses rentes. de son épouse. La mère d’Aragon, qui passait pour
sa sœur – il était l’enfant naturel d’un député qui
Largement thématisée dans la production roma-
lui faisait office de tuteur –, avait tenu une pension
nesque, la position en porte-à-faux entre différents uni- de famille avenue Carnot avant de s’installer à
vers sociaux (dans les cas de mésalliance, d’ascension Neuilly. Ils sont élevés tous les deux dans les beaux
ou de déclin) ou culturels (dans le cas de trajectoires quartiers. Drieu fréquente le collège Sainte-Marie
migratoires, comme ce fut le cas pour Nathalie de Monceau où l’a précédé Paul Morand ; Aragon
est l’élève de Saint-Pierre de Neuilly, où il rencontre
Sarraute, ballottée entre la France et la Russie où
Montherlant, mais il a achevé ses études au lycée
vivaient ses parents séparés, ou pour Marguerite Duras, Carnot. « Mon enfance a été entièrement empoi-
entre l’Indochine et la France) participe également de sonnée par les soucis d’argent autour de moi, par
cette indétermination identitaire. En cette période où le sentiment que j’éprouvais de n’être pas au niveau
la mobilité sociale s’accélère sans être encore la norme, de mes camarades d’école », a raconté Aragon ;
l’instabilité de la position familiale tient souvent à des « J’étais dans un collège de garçons riches, moins
riche, puis pauvre du fait de mon père. Petit
trajectoires en ascension ou en déclin. Nous avons pu
bourgeois gêné parmi de grands bourgeois », dira
en repérer pour plus d’un quart de notre population Drieu74. Michel Leiris se souvient de même de sa
(l’ascension, qui concerne une famille sur cinq, étant scolarité au lycée Janson-de-Sailly « comme d’une
deux fois plus fréquente). L’enfance de Georges permanente humiliation » : ses camarades se

71. Marthe Robert, Roman des origines et Mercure de France, 1944, p. 22. 2001, p. 91-110 ; Naissance de l’intellec- Desanti, Drieu La Rochelle : le séducteur
origines du roman, Paris, Gallimard, 1972, 73. Hervé Serry, « Déclin social et reven- tuel catholique, Paris, La Découverte, 2004. mystifié, Paris, Flammarion, 1978, p. 17.
rééd. coll. « Tel », 1995. dication identitaire : la “renaissance litté- 74. Aragon parle avec Dominique Arban,
72. Georges Duhamel, Lumières sur ma raire catholique” de la première moitié du Paris, Seghers, 1968, p. 103. La phrase
vie, t. III, Le Temps de la recherche, Paris, XXe siècle », Sociétés contemporaines, 44, de Drieu est citée d’après Dominique

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moquaient de « tout ce qui dans [s]a personne et renforce du fait qu’elles s’acquièrent souvent au contact
les entours de [s]a personne indiquait qu’[il] étai[t] de celles-ci, la mère en particulier, par qui se transmet
moins favorisé qu’eux au point de vue de l’argent »,
souvent le capital culturel. Mercière, celle de Queneau,
raillant ses vêtements usés, feignant de prendre sa
mère pour son institutrice, ce que l’enfant honteux joue du piano. Dans son autobiographie Si le grain ne
accrédite75. Le déclin social que connaît la famille meurt, qui traite de la formation de sa sexualité, André
de Simone de Beauvoir, en l’absence de la dot Gide évoque le rôle qu’a joué la sienne dans la forma-
promise et du fait de l’inconsistance profession- tion précoce de son goût esthétique. Issue de la gran-
nelle du père, se traduit très concrètement par un de bourgeoisie protestante, elle avait épousé un pro-
déménagement, des restrictions budgétaires sévères
fesseur de droit pauvre, mort quand son fils eut 11 ans :
qui conduisent la mère à se passer de domestique,
et les avertissements du père à ses filles sur le fait
« […] ma mère, très soucieuse de sa culture et de
qu’elles ne pourront se marier faute de dot : elles
la mienne, et pleine de considération pour la
doivent par conséquent se préparer à exercer un
musique, la peinture, la poésie et en général tout
métier. Le père de Marguerite Yourcenar a égale-
ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour
ment dilapidé sa fortune, au jeu.
éclairer mon goût, mon jugement, et les siens
propres. Si nous allions voir une exposition de
Si nombre d’écrivains sont enfants uniques, la position tableaux – et nous ne manquions aucune de celles
des autres dans la fratrie joue un rôle important dans que Le Temps voulait bien nous signaler – ce n’était
l’orientation de la trajectoire. Alors que, pour les jamais sans emporter le numéro du journal qui en
femmes, la position d’aînée peut favoriser l’orientation parlait, ni sans relire sur place les appréciations
du critique, par grand-peur d’admirer de travers,
vers une activité intellectuelle, comme dans le cas de
ou de n’admirer pas tout. […]
Simone de Beauvoir, les aînés de sexe masculin, inves- Maman me menait chez Pasdeloup à peu près tous
tis de la tâche de la reproduction de la position socia- les dimanches ; un peu plus tard nous prîmes un
le, ont plus de difficultés que les cadets à échapper aux abonnement au Conservatoire où, deux années de
espérances subjectives que la famille a placées en eux. suite, nous allâmes ainsi, de deux dimanches l’un.
Je remportais de certains de ces concerts des
Les cadets tendent inversement à se définir par oppo-
impressions profondes, et ce que je n’étais pas
sition aux aînés lorsque ceux-ci réalisent les aspirations d’âge encore de comprendre (c’est en 79 que
parentales : Flaubert se démarque ainsi de son frère aîné maman commença de m’y mener) n’en façonnait
Achille, qui prendra la succession de leur père comme pas moins ma sensibilité78 ».
chirurgien-chef à l’hôpital de Rouen après son décès
prématuré en 1846. Les femmes, mère, grand-mère (celle de Malraux l’en-
Luc Boltanski et Sergio Miceli ont posé les jalons voie à la bibliothèque du quartier), tantes (celles
d’une approche de la formation de la vocation intel- d’Aragon), mais aussi domestiques, bonnes (Gide men-
lectuelle en termes d’identité sexuée76. Elle est étroite- tionne le rôle de sa gouvernante), employées (Queneau
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ment liée au schème de perception opposant pensée et évoque les demoiselles qui travaillent dans la mercerie
action. Connotant la partition sexuelle de l’imaginaire familiale, Éluard a grandi parmi les couturières de l’ate-
social entre un pôle féminin et un pôle masculin, cette lier de sa mère), ont occupé une place centrale dans la
représentation renvoie à la structure de la classe domi- vie de nombre d’écrivains. À défaut de capital culturel,
nante, où les intellectuels (et les femmes, souvent por- c’est un certain sens du raffinement qu’un Éluard ou
teuses du capital culturel) occupent une position domi- un Céline acquièrent au contact du monde des frou-
née face aux détenteurs de capital économique et frous féminins : Éluard demeurera toute sa vie attentif
politique, qui sont les décideurs77. Exaltant les valeurs à la mode et aux vêtements, et peut-être le goût de
« viriles » de « l’action » – esprit d’initiative, d’entrepri- Céline pour les danseuses n’est-il pas étranger au sou-
se, production, productivité, utilité sociale, rendement venir des dentelles et lingeries de luxe qui ont fait le
pour les classes industrielles –, ces derniers tendent à décor de son enfance dans la boutique que tenait sa
reléguer l’intellectualité du côté de la sensibilité, la rêve- mère passage Choiseul.
rie, la futilité, l’improductivité, la passivité, l’impuis- François Mauriac, Aragon, Pierre Drieu La
sance, bref la féminité. Rochelle ont fait de la relation œdipale un de leurs
Le marquage féminin des dispositions intellectuelles, thèmes littéraires : Génitrix traite de l’amour possessif
définies négativement en regard des valeurs masculines, et castrateur d’une mère pour son fils ; Rêveuse bour-
par assimilation à la position dominée des femmes, se geoisie de Drieu traite de la jalousie maladive du petit

75. Michel Leiris, Biffures, Paris, Gallimard, d’Amiel », Actes de la recherche en sciences Une étude clinique des anatoliens au Brésil », Minuit, 1979.
coll. « Tel », p. 206-208. sociales, 5-6, novembre 1975, p. 80-108 ; Actes de la recherche en sciences sociales, 78. André Gide, Si le grain ne meurt, Paris,
76. Luc Boltanski, « Pouvoir et impuissance : Sergio Miceli, « Division du travail entre les 5-6, novembre 1975, p. 162-182. Gallimard, coll. « Folio », 1955, p. 166.
projet intellectuel et sexualité dans le journal sexes et division du travail de domination. 77. Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris,

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Yves à l’égard de sa mère et de la rivalité avec le père ; la coupure rituelle et l’entrée dans le monde des
Aragon a décrit dans Les Voyageurs de l’impériale l’uni- hommes. Mais il faut se garder de voir dans les
troubles endocriniens l’origine “naturelle” de la
vers de femmes au sein duquel il a grandi, composé
féminisation sociale : les troubles biologiques font
de la grand-mère, la mère et ses deux sœurs, qui toujours l’objet d’une manipulation sociale quand
tenaient une pension de famille, après que le grand- ils ne sont pas eux-mêmes le produit de la somati-
père eut quitté le foyer. Sartre l’aborde sur le mode de sation de traumatismes sociaux80. »
l’ironie dans Les Mots :
Dans les milieux où sont prônées les valeurs « viriles »
« En vérité, la prompte retraite de mon père m’avait associées au sport, au culte du corps ou à l’action,
gratifié d’un “Œdipe” fort incomplet : pas de Sur- comme l’aristocratie et la bourgeoisie libérale tournée
moi, d’accord, mais point d’agressivité non plus. vers le modèle anglais, ou encore les classes populaires,
Ma mère était à moi, personne ne m’en contestait
l’hexis corporelle et le rapport au corps peuvent ainsi
la tranquille possession : j’ignorais la violence et
la haine, on m’épargna ce dur apprentissage, la contribuer à renvoyer l’enfant mal doté sous ce rapport
jalousie […]79. » vers le pôle « féminin ». Relatant ses études au collège
Grand Lebrun, Mauriac mentionne les qualités spor-
L’investissement intellectuel tend à éloigner les aspi- tives (équitation, tennis) et mondaines requises dans
rants écrivains des valeurs viriles et à renforcer l’at- ce lieu de formation de la haute bourgeoisie bordelai-
tachement à la mère, l’adhésion aux valeurs de l’uni- se – à laquelle il n’appartenait pas –, « toutes ces vertus
vers féminin. Le surinvestissement affectif dans la viriles et nobles qui, quand j’avais quinze ans, me man-
relation avec la mère peut en retour renforcer la voca- quaient, pour lesquelles je n’avais pas de disposi-
tion artistique. Il est d’autant plus fort en l’absence tions81 ». De même, Leiris renonce peu à peu aux exer-
du père, absence déterminante dans le cas d’Amiel, cices de gymnastique, « par crainte de ne pas réussir82 ».
qui est loin d’être un cas isolé : Mauriac, Sartre, Du côté des classes populaires83, Camus était un enfant
Camus, Brasillach, par exemple, sont orphelins de chétif et tuberculeux, qui compensait sa faiblesse phy-
père ; Aragon ne voit qu’occasionnellement son géni- sique par une supériorité intellectuelle ; il faisait du
teur qui passe pour son tuteur ; le père de Malraux a théâtre amateur.
quitté le foyer quand il avait quatre ans et a refait sa Les succès scolaires par lesquels ils se distinguent
vie ; celui de Drieu La Rochelle est souvent absent peuvent entraîner en retour des sanctions de la part des
parce qu’il vit avec sa maîtresse. camarades, comme pour rappeler la supériorité de la
L’identification au pôle féminin peut être également force physique par rapport à la performance intellec-
favorisée par des affections corporelles, par exemple tuelle. André Gide évoque une telle expérience :
les accidents endocrinologiques de la maturation bio-
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« Ce stupide succès de récitation, et la réputation
logique dans le cas d’Amiel, ou plus communément en de poseur qui s’ensuivit déchaînèrent l’hostilité de
l’absence de dispositions physiologiques ajustées aux mes camarades ; ceux qui d’abord m’avaient
attentes sociales liées à la masculinité. L’adolescent à entouré me renoncèrent ; les autres s’enhardirent
qui ces dispositions font défaut s’éloigne des valeurs dès qu’ils me virent plus soutenu. Je fus moqué,
viriles et, faisant de nécessité vertu, concentre ses inves- rossé, traqué. Le supplice commençait au sortir
du lycée ; […].
tissements sur l’activité intellectuelle. Luc Boltanski
Certains jours je rentrais dans un état pitoyable, les
explique que : vêtements déchirés, pleins de boue, saignant du
nez, claquant des dents, hagard. Ma pauvre mère
« Cette féminisation sociale s’opère sans doute se désolait. Puis enfin je tombai sérieusement
essentiellement par l’intermédiaire d’une altéra- malade, ce qui mit fin à cet enfer. On appela le
tion du rapport au corps, avec la honte du corps docteur : j’avais la petite vérole. Sauvé84 ! »
qui éloigne du sport et de toutes les activités (par
exemple la baignade) où le corps est dévoilé, et Nombre de futurs écrivains sont affectés de « stigmates »
peut-être, plus profondément, s’accompagne d’un (Goffman) liés au corps ou à la maladie tels que les
changement de la conscience du corps, perçu
malformations (que symbolise dans la littérature le pied-
comme plus “fragile” que celui des autres garçons,
plus “mou”, donc inadapté aux performances socia- bot de l’instituteur dans Le Sang noir de Louis
lement exigées d’un garçon, aux “bagarres” et à Guilloux), le bégaiement, la surdité, les tics (Malraux),
toutes les épreuves quasi initiatiques, qui marquent la laideur (Sartre), le fait d’être des mulâtres pour

79. Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris, vés. Entretiens avec Jean Amrouche, Paris, aussi Aliette Armel, Michel Leiris, Paris, 84. A. Gide, op. cit., p. 110-111.
Gallimard, 1964, rééd. coll. « Folio », p. 25. Fayard-INA, 1981, p. 55 et 66. Fayard, 1997, chap. 2.
80. L. Boltanski, op. cit., p. 83. 82. Michel Leiris, Fourbis, Paris, Gallimard, 83. Richard Hoggart, La Culture du pauvre,
81. Voir François Mauriac, Souvenirs retrou- 1955, rééd. coll. « Tel », 1997, p. 111. Voir trad. fr., Paris, Minuit, 1970, p. 351-352.

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certains des « anatoliens » évoqués par Sergio toutes les contradictions propres à la condition intel-
Miceli85, qui renforcent en outre les dispositions à la lectuelle. Chez Leiris, qui affirme n’avoir « cessé d’en-
« sensibilité ». vier la virilité » de son père et de son frère aîné, elle
est à moitié assumée, et s’associe en partie au refus
Malraux souffre du syndrome de Gilles de la de la procréation : « Sexuellement je ne suis pas, je
Tourette, affection rare et mal connue, qui se
crois, un anormal – simplement un homme plutôt
manifeste par des tics, des salves de mouvements
musculaires et vocaux. Émotif et nerveux, Leiris froid – mais j’ai depuis longtemps tendance à me tenir
trouve dans sa fragilité physique, qu’il met volon- pour quasi impuissant », écrit-il dans L’Âge d’hom-
tiers en scène de façon théâtralisée, le moyen me88. En revanche, le sentiment d’impuissance – y
d’attirer l’attention de sa mère ; au lycée, il est compris sexuelle 89 – relève plus du fantasme chez
moqué aussi pour un tic qui consiste à cligner Drieu, et il est étroitement lié à son sentiment d’infé-
ou battre des paupières à tout instant. Souffrant
riorité sociale et au syndrome de l’échec.
d’une scoliose qui la détourne des activités
physiques, sport et gymnastique, Simone de
Beauvoir est également affligée d’un tic facial. La tension entre le rêve et l’action prend, dans
Frappé à 16 ans par une hémoptysie, Éluard se l’œuvre de Drieu, des formes diverses : incarnée
met à dévorer des livres et à composer des vers. dans des couples de personnages, romanesques,
Gide est un enfant maladif, sujet à des malaises femme/homme ou intellectuel/chef, elle est théma-
nerveux et des états de torpeur dont il ne sort tisée dans ses écrits autobiographiques comme
que lors de crises de larmes. Mais la maladie est dans ses essais. La rêverie s’identifie à la faiblesse,
aussi, on vient de le voir, un refuge. Il gardera à l’impuissance, à l’improductivité, au déclin et à
une très forte sensibilité : « D’autre part j’ai grande la décadence. Dans Rêveuse bourgeoisie, le jeune
abondance de larmes à répandre s’il s’agit de Yves réagit à son échec qui le réveille de sa rêverie
chagrins d’autrui, que je sens beaucoup plus – symbolisée par les lectures romanesques, les
vivement que les miens propres ; mais plutôt amours improbables, les rêves d’un avenir inacces-
encore à propos de n’importe quelle manifesta- sible – en optant pour l’action : il s’engage dans
tion de beauté, de noblesse, d’abnégation, de les chasseurs d’Afrique, et trouve la mort au front
dévouement, de reconnaissance, de courage, ou pendant la guerre de 1914. Par-delà sa dimension
d’un sentiment très naïf, très pur, ou très enfan- proprement romantique, le choix de faire mourir
tin ; de même toute très vive émotion d’art s’arrose son double romanesque symbolise la mort de
aussitôt de mes pleurs […]86. » l’homme d’action. Et c’est l’artiste qui lui survit,
significativement incarné sous les traits d’une
femme, Geneviève, la sœur d’Yves. Notons que
Francine Muel-Dreyfus suggère néanmoins que la
Drieu n’a pas de sœur mais un petit frère :
représentation de la tare physique comme détermi- Geneviève est donc le seul personnage fictif du
nant de l’investissement intellectuel peut être aussi roman. Elle entreprend de narrer l’histoire familiale
une reconstruction a posteriori visant à justifier ces alors qu’elle attend un enfant, le récit passant alors
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choix87. En fait, elle vient plutôt conforter le senti- à la première personne. Ce n’est pas forcer le trait
que d’y voir une métaphore de la reconversion
ment d’une différence sociale, qui va être progressi-
dans la carrière littéraire des dispositions et des
vement réinterprétée comme un signe d’élection. Dans acquis scolaires de Drieu, qui n’ont pas suffi à le
les cas de Mauriac et de Drieu, la faiblesse physique conduire à une carrière politique ni à en faire un
n’est en réalité que le corollaire du sentiment d’infé- chef ou un héros90.
riorité sociale (dont le second a particulièrement souf-
fert pendant toute son enfance), compensée par la Le rapport ambivalent à la sexualité est également dû
supériorité de l’intellect. On retrouve chez d’autres à ce qui l’oppose, dans les représentations sociales, à
écrivains, notamment Leiris, et surtout Drieu, le thème la créativité littéraire : chasteté et célibat, ces principes
de l’impuissance – créatrice et sexuelle – qu’Amiel a qui séparaient les prêtres du monde se transfèrent, à
porté à son extrême. Chez ce dernier, il correspond à partir du milieu du XVIIIe siècle, à ces nouveaux gar-
une réalité : vierge jusqu’à 39 ans, Amiel ne s’est diens du sacré que sont les écrivains. Selon ces repré-
jamais marié, professeur à l’Université, il n’a jamais sentations, théorisées par Balzac et traduites en mode
réalisé l’œuvre littéraire ambitionnée, ne léguant à la de vie par Flaubert et en refus de paternité par nombre
postérité que son journal, paru post mortem, et deve- d’écrivains, dont Aragon, Drieu, Leiris, Sartre, la conti-
nu une œuvre de référence parce qu’il y met en scène nence stimulerait l’imagination et la créativité. La

85. S. Miceli, op. cit., p. 158. p. 27-28. La précédente citation est tirée trice : ils étaient tous les deux au bordel, tion, Paris, Laffont, 1972, p. 545).
86. A. Gide, op. cit., p. 366. de Fibrilles, Paris, Gallimard, 1966, rééd. comme à leur habitude, quand Drieu l’appela 90. J’ai développé cette analyse dans
87. Francine Muel-Dreyfus, Le Métier d’édu- coll. « Tel », 1999, p. 53. d’un salon voisin ; il le trouva avec une « Entre le rêve et l’action : l’autobiographie
cateur, Paris, Minuit, 1983, p. 109. 89. Drieu s’inquiétait beaucoup de sa virilité, femme solidement chevillée au corps, romancée de Drieu La Rochelle », Sociétés
88. Michel Leiris, L’Âge d’homme, Paris, ainsi qu’Aragon l’a confié à André Thirion. hurlant « Louis, Louis, je suis impuissant » contemporaines, 44, 2001, p. 111-128.
Gallimard, 1939, rééd. coll. « Folio », 1992, Ce dernier rapporte une anecdote révéla- (André Thirion, Révolutionnaires sans révolu-

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Gisèle Sapiro

métaphore de la conception et de la gestation pour trajectoire en fermant un certain nombre de possibles.


décrire le travail de l’écriture littéraire en est le corol- Les causes en sont diverses, allant du manque de res-
laire91. sources économiques de la famille aux problèmes de
Pour les femmes écrivains, comme pour les intel- santé et à la guerre (16,2 %), à l’échec scolaire (13 %).
lectuelles en général, on peut faire l’hypothèse analogue Ces motifs sont souvent masqués dans les biographies
d’une « masculinisation » de la trajectoire, symbolisée qui reconstruisent la trajectoire à partir du point d’ar-
par George Sand, et qui a plus de chance de se pro- rivée, à savoir la réalisation de la vocation, l’abandon
duire chez les filles uniques, les aînées ou bien dans les des études étant souvent présenté comme un choix, ou,
familles sans garçon. à tout le moins, comme une libération par rapport aux
contraintes sociales qui permettent à l’auteur de se
Le père de Simone de Beauvoir, qui avait donné à
« consacrer » entièrement à la littérature : selon la
sa fille le goût de la lecture, disait qu’elle avait un
cerveau d’homme, ce dont elle tirait une grande logique vocationnelle, les échecs scolaires sont réin-
fierté ; son physique ingrat d’adolescente la conforte terprétés comme des signes du destin d’élection93. Or
dans son investissement intellectuel92. Orpheline de nous n’avons repéré que 4,9 % de cas d’abandon volon-
sa mère dès sa naissance, Marguerite Yourcenar a taire des études, et peut-être est-ce, dans certains cas,
été élevée par son père, qui était plus soucieux faute d’informations supplémentaires.
d’échanges intellectuels avec sa fille, avec laquelle
il faisait des lectures à voix haute en français, en
Entré au collège comme interne en octobre 1832,
latin, en grec et en anglais, que de la préparer à
Flaubert devient externe libre en 1838, avant de
tenir le rôle d’une maîtresse de maison. Elle passe
le quitter fin 1839 à la suite d’une révolte dont il
la première partie du bac latin-grec en 1920, soit
a pris la tête94. Sans être un mauvais élève – il
quatre ans avant la réforme de l’enseignement
remporte même des prix –, il entretient un rapport
secondaire féminin leur permettant l’accès au
malheureux à l’institution. Sa correspondance est
baccalauréat. Cependant, le projet de faire une
émaillée de sursauts d’indignations et de révolte
licence de lettres est rapidement écarté et, à partir
contre « cette sacré nom de Dieu de pétaudière de
de 1919, elle s’investit entièrement dans son projet
merde de collège », qu’il appelle aussi « galère », et
littéraire, avec la complicité de son père, qui l’assiste
ses représentants, pions, censeurs, etc. Il oppose
pour se faire éditer. Nathalie Sarraute trouve elle
le « quinquet fumeux de l’étude, du pupitre de bois
aussi en son père un soutien à sa réussite scolaire
et des rideaux blancs du dortoir aux splendeurs
et à sa passion de la lecture qui compensent
du théâtre, à [sa] rampe illuminée, à ses femmes
l’absence de sa mère et la préférence que sa belle-
parées qui battent des mains, à ses triomphes qui
mère témoigne à sa demi-sœur cadette, comme
enivrent, à ses joies qui sont de l’orgueil » ! Dans
elle l’a décrit dans Enfance (1983). Après des
les Mémoires d’un fou, la description de l’expé-
études secondaires au lycée Fénelon, sanctionnées
rience du décalage oscille entre sentiment d’élec-
par l’obtention du baccalauréat en 1918, elle fait
tion et folie : « Je me vois encore assis sur les bancs
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une licence d’anglais à Paris, des études d’histoire
de la classe, absorbé dans mes rêves d’avenir,
à Oxford et des études d’histoire et de sociologie
pensant à ce que l’imagination d’un poète et d’un
à Berlin, puis une licence de droit. Inscrite au
enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le
barreau avec son mari en 1925, elle abandonne
pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes
définitivement le droit pour se consacrer à la litté-
camarades me regardaient en ricanant. Les
rature après la naissance de ses trois enfants.
imbéciles, eux rire de moi ! Eux si faibles, si
Orpheline à quatre ans de son père, professeur de
communs, au cerveau si étroit – moi dont l’esprit
mathématiques, Marguerite Duras est élevée par sa
se noyait sur les limites de la création, qui étais
mère, institutrice, en Indochine. De retour en
perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me
France, munie d’une bourse, elle entreprend des
sentais plus grand d’eux tous, qui recevais des
études supérieures à la faculté de droit de Paris, où
jouissances infinies et qui avais des extases célestes
elle obtient une licence, puis à l’École libre des
devant toutes les révélations intimes de mon âme.
sciences politiques, tout en étudiant les mathéma-
[…] Pauvre fou ! ». Et il exulte lorsque la maladie
tiques, sa mère espérant qu’elle suivra la voie du
qui le frappe lui fait rater « légitimement quatre
père, mais c’est vers la littérature qu’elle s’oriente.
classes du collège que nous aurions passées (si tu
étais resté) à blag[u]er ». Les études de droit sont
En dernier lieu, les incidents de parcours scolaires sont pour lui un véritable calvaire qui le met dans un
assez fréquents dans les trajectoires d’écrivains. Quatre « état de castration morale », au point d’appeler de
écrivains sur dix de notre population (42,2 %) ont inter- ses vœux un échec, pressentant sans doute la
rompu leurs études, ce qui a contribué à faire dévier la sanction qui arrive en août 1843 : il est refusé à

91. Daniel Fabre, « Le corps pathétique de complexe d’Abélard ou le célibat des gens Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, Paris, 93. Comme pour les artistes ; voir
l’écrivain », Gradhiva, 25, 1999, p. 1-13, de lettres », Dix-huitième siècle, 12, 1980, Fayard, 1990, p. 66, et Toril Moi, Simone R. Moulin, op. cit., p. 302.
et « L’androgyne fécond ou les quatre p. 127-152. de Beauvoir. Conflits d’une intellectuelle, 94. J. Bruneau, op. cit., p. 43.
conversions de l’écrivain », Clio, 11, 2000, 92. Simone de Beauvoir, Mémoires d’une Paris-New York-Amsterdam, Diderot Éditeur,
p. 73-118 ; voir aussi Éric Walter, « Le jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958 ; 1995.

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« Je n’ai jamais appris à écrire »


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« MA MÈRE ÉTAIT À MOI, personne ne m’en contestait la tranquille possession. » Sartre sur les genoux de sa mère.
Anne-Marie est revenue chez ses parents après la mort de son mari.

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Gisèle Sapiro

L’idéologie du don
Le récit aragonien de la naissance de sa vocation bizarres, et je pris goût à leur bizarrerie. Parce que,
littéraire se fonde sur la dénégation de l’apprentissage je vous le demande, pourquoi se répondre ce
de l’écriture, illustration paradigmatique de l’idéologie qu’on savait avant de le dire ? C’est ainsi que me vint
du don qui sous-tend les reconstructions des vies l’idée d’inventer mes réponses, de toutes pièces.
d’écrivains. Je pouvais bien avoir six ans, ou pas encore.
« Ce commencement de moi… j’ai très vite appris Ainsi que me vint aussi à l’esprit un certain mépris
à lire, au sens enfantin qu’on donne à ce verbe. C’est- de mes tantes pour leur fidélité à reproduire
à-dire reconnaître les lettres, les associer, démêler ce que je leur disais, au lieu d’écrire autre chose,
les mots, en sortir le sens, prendre conscience comme je l’aurais sûrement fait à leur place,
de la chose écrite, pour pouvoir l’énoncer à mon si j’avais su écrire. […] Un beau jour, l’idée me vint
propre étonnement. Mais quand on me mit un crayon que, si je savais écrire, je pourrais dire autre chose
dans les doigts, et qu’on entreprit de m’enseigner que ce que je pensais, et je me mis à essayer de
comment le tenir, en tracer des signes séparés et tout le faire, avec tout ce qui s’était fixé dans ma mémoire,
ce qui s’ensuit, j’eus une espèce de révolte. des lettres, des syllabes, des mots. Si bien que je fis
[…] Mais l’écrire [le mot LION], pourquoi faire ? puisque en très peu de temps de grands progrès, parce qu’on
je le savais déjà. ne me tenait plus la main, que j’employais mon crayon
C’était là le plus grand obstacle que ceux à ce qui me passait par la cervelle […]. Peu à peu,
qui voulurent m’enseigner l’écriture trouvaient sur leur je me mis à me persuader que l’écriture n’avait pas du
chemin. […] Enfin on y renonça, ma mère disait tout été inventée pour ce que les grandes personnes
que c’était affreux, un enfant qui ne saurait jamais prétendaient, à quoi parler suffit, mais pour fixer,
écrire. Moi, je m’en passais. Je dictais ce qui bien plutôt que des idées pour les autres, des choses
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me traversait la tête à ces deux tantes que j’avais […]. pour soi. Des secrets. Le jour où cela me vint à l’esprit,
Quand on eut renoncé à me voir écrire, cela j’en fus si frappé que je me mis à tenter d’écrire,
me donna de longues heures pour moi tout seul, dans en cachette, sur n’importe quoi, le papier, les murs,
le mépris où l’on m’abandonnait avec quelque avec une passion violente. […] Un beau jour, mon
tristesse. J’en profitai pour réfléchir, et dire à voix oncle, que je détestais à cause de ses moustaches,
haute ce que je pensais, quand personne n’était me chipa un papier que j’avais noirci et s’écria :
à portée de m’entendre. […] Tout de même, “Mais cet enfant écrit ! Quand a-t-il appris à le faire”1 ? »
à me parler ainsi, je pris l’habitude de me poser 1. Louis Aragon, Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit, Genève, Skira,
des questions et d’y donner des réponses. Parfois 1969, p. 9-13.

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« Je n’ai jamais appris à écrire »

son deuxième examen. À la fin de janvier 1844, à relatives : au sein du champ intellectuel, les valeurs de
la suite du déclenchement d’une maladie nerveuse, distinction se constituent souvent par opposition à un
il obtient, soulagé, l’accord de son père pour
pôle stigmatisé comme féminin, qu’il s’agisse des
abandonner ses études (Corr. I, p. 29, 48, 47, 54,
120). femmes écrivains, des écrivains écrivant pour les
femmes, ou des professeurs qui incarnent l’image de
Si la littérature offre une voie de reconversion des dis- l’intellectuel ayant un rapport aliéné à son corps, sui-
positions culturelles quand le projet de carrière initial vant la représentation nietzschéenne du « problème de
se heurte à un échec, comme ce fut le cas pour Drieu Socrate ».)
La Rochelle qui, après des études à Sciences Po, fut En raison de la rivalité originelle entre auctores et
collé au concours d’entrée au Quai d’Orsay, la socia- lectores, entre écrivains et professeurs96, qui fait que
lisation précoce dans le champ littéraire ou journalis- l’accès au champ littéraire est généralement conditionné
tique peut inversement contribuer au désinvestissement par des marques d’autonomie et de distance par rap-
d’une carrière ouvrant des perspectives moins presti- port au système scolaire, cette conflictualité est volon-
gieuses, comme le professorat. C’est le cas pour les tiers exacerbée dans les reconstructions autobiogra-
normaliens. Il est difficile de savoir dans quelle mesu- phiques ou biographiques. La représentation du
re l’échec d’un Robert Brasillach à l’agrégation ne tient « créateur incréé », fondée sur l’idéologie du don et le
pas en partie à son orientation vers le journalisme lit- sentiment d’une vocation, se construit avant tout dans
téraire (il commence alors à collaborer à L’Action fran- le rapport à l’école et à l’acquisition systématique des
çaise). Les reconversions de normaliens hors de l’en- connaissances, ce qui conduit à valoriser le capital cul-
seignement sont les plus fréquentes (environ un tiers) turel hérité, qui façonne le « goût » esthétique, conçu
parmi les fils des fractions les mieux dotées en capital comme naturel et inné, au détriment du capital scolai-
économique (propriétaires, hauts fonctionnaires, pro- re, perçu comme accumulation mécanique des connais-
fessions libérales) qui sont, en outre, d’origine pari- sances. Le rejet de toute formation systématique peut
sienne. Signe de la dévaluation des carrières ensei- aller, dans le processus de reconstruction de la forma-
gnantes mais aussi des ressources nécessaires pour tion de la vocation, jusqu’à la dénégation de l’appren-
miser sur une carrière à la fois plus prestigieuse et plus tissage de l’écriture, comme l’illustre le texte d’Aragon
aléatoire, dans le cas du champ littéraire95. Un Jules (écrivain qui se singularise pourtant parmi ses pairs par
Romains et un Jean-Paul Sartre ne quitteront l’ensei- sa vaste érudition) auquel nous avons emprunté le titre
gnement qu’une fois leur carrière littéraire assise, tan- de cet article [voir couverture, p. 12]. C’est dans le refus
dis que Jean Guéhenno y demeurera toute sa vie. même d’apprendre à écrire qu’il situe la découverte du
Même quand ils n’ont pas connu d’échec, le rap- goût pour l’invention et donc le récit d’origine de la
port à l’école est souvent vécu, ou à tout le moins pré- vocation [voir encadré, ci-contre].
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senté, comme conflictuel dans les trajectoires des futurs Les conditions sociales qui favorisent la formation
écrivains hommes, en particulier ceux qui proviennent de la vocation d’écrivain s’ancrent d’un côté dans l’au-
de la classe dominante, à la différence des écrivains tonomisation d’un champ littéraire ayant le pouvoir de
d’origine modeste, qui doivent leur ascension sociale à produire une illusio, une croyance largement partagée
l’école (comme Éluard ou Camus), et des femmes, qui dans la littérature, laquelle se voit revêtue d’une fonc-
trouvent dans l’accumulation de capital intellectuel un tion sacrée dans les sociétés laïcisées, de l’autre dans
moyen d’échapper à leur condition. Cela explique des dispositions constitutives de l’habitus lettré qui,
l’orientation de certains d’entre eux, comme par des effets de déviation de trajectoires et/ou de fer-
Montherlant, Drieu ou Malraux, vers un anti-intellec- meture d’autres possibles, vont évoluer d’une pratique
tualisme « aristocratique » qui valorise le caractère et occasionnelle en un projet de vie. Si les capitaux éco-
les qualités physiques sportives, par opposition à l’as- nomiques et culturels hérités ont un poids important
cétisme petit-bourgeois des professeurs et aux valeurs sur les chances de succès de la réalisation de ce pro-
de la méritocratie républicaine fondée sur la réussite jet, reste à étudier la façon dont elles sont retraduites
scolaire. (Sans qu’il y ait pour autant contradiction avec en fonction des modèles esthétiques disponibles pour
la « féminisation » tendancielle des trajectoires à l’ori- donner lieu à une œuvre caractérisée par un style.
gine, dans la mesure où il s’agit toujours de positions

95. R. J. Smith, op. cit., p. 52-54. 96. A. Boschetti, op. cit., p. 27.

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