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Dans cette leçon, nous allons partir à la découverte des précurseurs de la science

politique.
Penser la vie organisée en société,
ce qui fait « tenir » et se développer une communauté humaine particulière,
en bref
le « vivre ensemble », n'est pas chose récente.
Analyser les modalités de production d'un ordre commun à l'échelle
d'un ensemble humain,
chercher à appréhender ses variantes,
ses effets,
est une activité qui existe depuis des millénaires.
Sans remonter au-delà,
on peut d'abord songer, au IV siècle avant JC,
à Aristote.
et sa typologie des régimes politiques.
La typologie d'Aristote se fonde sur deux critères :
le nombre de personnes exerçant le pouvoir
et le public-cible au profit duquel ce pouvoir est exercé.
D'une part, le pouvoir peut être exercé par une seule personne,
plusieurs
ou beaucoup,
voire tout le monde.
D'autre part,
ce pouvoir peut être exercé
dans l'intérêt de tous,
c'est-à-dire dans l'intérêt général
ou bien dans l'intérêt du
ou des gouvernant(s) ou d'une partie du peuple seulement, c'est-à-dire
dans un intérêt
particulier.
Ceci amène Aristote à distinguer le caractère « pur » du pouvoir (dans l'intérêt
général), comme on l'a vu,
du caractère dévié du pouvoir
(dans l'intérêt particulier). Il peut ainsi identifier six régimes politique :
la monarchie, la tyrannie,
l'aristocratie,
l'oligarchie,
la politeia
(qui renvoie en termes contemporains à la démocratie),
et la démocratie
(qui renvoie en termes contemporains à la démagogie).
Avant Aristote, Platon avait livré une réflexion sur les institutions et le savoir-
faire
nécessaire
pour produire une 'bonne' politique.
Il l'avait fait dans deux écrits devenus célèbres
"La République" et "Protagoras".
Si on fait un saut dans l'histoire de l'Antiquité au Moyen Âge,
le précurseur à qui l'on pense souvent pour son étude de la politique, est Nicolas
Machiavel. Machiavel écrit en 1513
"Le Prince" qui sera publié en 1532,
juste un an après un autre livre important sur la politique: "Discours sur la
première
décade de Tite-Live".
"Du Prince", on retient généralement l'expression "la fin justifie les moyens",
mais l'œuvre de Machiavel ne se résume pas à cette expression.
Comme Aristote, il a proposé une typologie des régimes politiques et surtout
il a voulu expliquer comment accéder au pouvoir et le conserver.
Au contraire d'autres penseurs de son temps qui proposent une vision idéalisée de
l'Homme,
souvent influencée par les croyances religieuses,
Machiavel entend fonder son analyse sur l'Homme tel qu'il est. En cela, Machiavel
et Hobbes ont un point commun.
En effet, pour Thomas Hobbes,
l'Homme est un loup pour l'Homme
dans l'état de nature,
c'est-à-dire la situation avant que ne soit instituée une forme étatique.
C'est pourquoi
ce penseur anglais du 17e siècle
voit dans le Léviathan, du nom d'un ouvrage volumineux, publié
en 1651
le garant de la paix entre les hommes. Pour Hobbes, l'Etat peut naître de deux
façons,
soit la force, soit le consentement.
L'idée de consentement et donc de contrat social va être au cœur des penseurs du
siècle des lumières
Ceux-ci vont poursuivre les réflexions développées depuis l'Antiquité grecque.
Ainsi
Montesquieu, à la suite d'Aristote, distingue la nature du régime politique
du principe qui le guide dans son livre le plus connu : De l'esprit des lois.
Concernant la nature du régime, il reprend, d'une part, le critère d'Aristote
relatif au nombre de gouvernants,
et d'autre part, le mode d'exercice du Pouvoir.
Il fait la distinction entre trois types de gouvernement : la république, la
monarchie et le despotisme.
Selon Montesquieu, aucun type de gouvernement n'est bon ou mauvais en soi,
le critère pertinent à cet égard étant les principes qui le guident :
des principes sains (comme l'esprit civique dans la république
et l'honneur dans la monarchie)
ou malsains
(la peur, la soumission et l'esprit d'esclavage dans le despotisme). Montesquieu
est aussi à l'origine de la théorie de la séparation des pouvoirs,
il dira ainsi: "il faut que le pouvoir arrête le pouvoir"
Les trois pouvoirs sont
le législatif, l'exécutif
et le judiciaire
et ils doivent être
des contre-pouvoirs les uns pour les autres
afin que l'un
ne l'emporte pas sur les deux autres.
Originaire de Genève, Rousseau est influencé par les auteurs qui l'ont précédé,
dont Machiavel et Montesquieu, ainsi que par l'histoire de sa ville. Au 16e siècle,
c'est à Genève que s'installe le réformateur protestant Calvin,
qui participe
à l'instauration d'une république théocratique. Centre du calvinisme, la ville
accueille hommes d'affaires,
banquiers et artisans et s'épanouit
économiquement jusqu'au 17e siècle. Mais au 18e siècle,
elle connaît crise économique
et troubles politiques: la population se révolte contre les élites au pouvoir
qui ordonnent de brûler devant l'Hôtel de Ville deux œuvres de Rousseau,
dont "Du contrat social", mais la population s'y oppose.
Les premières lignes de cette œuvre montrent bien ce qui effraie les gouvernants de
l'époque. Rousseau dit ainsi:
« L'homme est né libre et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des
autres,
qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux.
Comment ce changement s'est-il fait ?
Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ?
Je crois pouvoir répondre à cette question ».
Rousseau expose, dans le Contrat social
que la société doit reposer sur un contrat auquel adhèrent tous les citoyens,
par lequel ceux-ci
acceptent de soumettre leurs volontés particulières
à la « volonté générale ».
Le peuple
pour Rousseau, est souverain.
La volonté (générale) du peuple
ne peut pas
être représentée par ses mandataires, par les députés : ils ne sont que des
commissaires qui ne peuvent rien
décider définitivement.
On note ici l'opposition entre une démocratie représentative telle qu'elle
reposerait sur les écrits de Montesquieu et une démocratie directe
telle qu'elle pourrait s'inspirer de Rousseau.
Avec le précurseur suivant, Alexis de Tocqueville, on entre dans le 19e siècle,
en poursuivant la réflexion sur la démocratie. Tocqueville, dans les deux tomes
"De la démocratie en Amérique" (paru en 1835 et 1840),
offre une réflexion sur la démocratie libérale. Après avoir séjourné en 1831 aux
Etats-Unis pour une étude sur le système carcéral américain,
Tocqueville livre dans ces deux tomes une étude sur la démocratie représentative
américaine.
Il y décrit avec beaucoup de précision la démocratie aux Etats-Unis
et fait des parallèles
avec la démocratie en France, son pays d'origine.
Il voit une opposition majeure entre les deux:
la démocratie américaine fait la plus grande place à la liberté tandis que la
démocratie française privilégie l'égalité. Mais la démocratie n'est pas sans
dangers potentiels
notamment le despotisme populaire,
la tyrannie de la majorité. Sur la base d'une connaissance généralement très
fouillée du passé
et du contexte qui leur était contemporain,
tous ces précurseurs
(et tous ceux que nous n'avons pas mentionnés),
à leur manière ont livré des analyses politiques qui demeurent encore aujourd'hui
marquantes.
Cela est vrai du point de vue de leur démarche générale.
Pensons à la volonté de Machiavel d'expliquer comment accéder
et conserver le pouvoir. Ou bien à la volonté des penseurs du contrat social
comme Hobbes, Rousseau de fonder rationnellement l'ordre politique, selon un
raisonnement fouillé.
Et pourtant,
comme le rappelle Philippe Braud : « la science politique n'est pas née avec
Platon, Hobbes
ou Rousseau,
ces monstres sacrés de la philosophie politique. Entendue strictement,
elle est une discipline contemporaine, apparue dans le sillage des grandes sciences
sociales».
Par sa démarche scientifique, Max Weber
est un des premiers à avoir largement contribué au développement des
sciences sociales. Auteur notamment du "Le savant et le politique"
(en 1919), d'"Économie et société" (en 1922,
à titre posthume), Weber a produit des définitions fines
de notions devenues canoniques en sciences politiques, tel que
communauté politique, État, parti politique... Mais le rôle fondateur de Max Weber
dans la science politique ne doit toutefois pas être mécompris.
D'une part, il n'a jamais voulu établir une science particulière dénommée « science
politique ».
Et pour cause, il entendait contribuer à la fondation de la sociologie, alors toute
jeune.
De l'autre, ses écrits ont parfois attendu des décennies après sa mort avant
d'être traduits de l'allemand et rendus ainsi accessibles au plus grand nombre de
scientifiques.
Max Weber n'a donc pas fondé la science politique mais il l'a largement influencée.
C'est donc à la suite des réflexions de ces précurseurs et de bien d'autres
encore
que nous n'avons pas mentionné, que progressivement l'étude du politique,
de la politique et des politiques est devenue la science politique. Nous
retrouverons tout au long du cours l'influence des travaux des précurseurs qui se
fait encore sentir encore aujourd'hui.