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ASSIA DJEBAR

Paru dans Le Livre de Poche :

L'AttouR, LA FANTASIA Femmes d'Alger


LB BIaNC DE L,ALGÉRIE
Ln DrspenrrroN DE LA LANGUE FRANÇArsE
dans leur appartement
La Fpuus sexs sÉpULTURE
LorN »B MÉorNE NOUVELLES
OMenn sULTANE
Vesrg EST LA PRrsoN

ALBIN MICHEL
Regard interdit, son coupé

Le 25 juin l S3Z,Delacroix débarque à Alger pour


une courte escale. Il vient de séjourner durant un
mois au Maroc, immergé dans un univers d'une
extrême richesse visuelle (splendeur des costumes,
furia des fantasias, fastes d'une cour royale, pitto-
resque de noces juives ou de musiciens de rues,
noblesse de félins royaux : lions, tigres, etc.).
Cet Orient si proche et dont il est le contemporain
s'offre à lui dans une totale et excessive nouveauté.
Un Orient tel qu'il l'avait rêvé pour \a Mort de Sar-
danaple - mais ici lavé de toute idée de péché. Un
Orient qui, par surcroit et dans le seul Maroc,
échappe à l'autorité du Turc exécré depuis les Scànes
des massacres de Scio.
Le Maroc se révêle ainsi lieu de rencontre du rêve
et de l'idéal esthétique incarné, lieu d'une révolution
visuelle. Delacroix peut justement écrtre un peu plus
d'Alger dans leur appartement Regard interdit, son coupé 239
238 Femmes

tard : Les hommes et les choses m'apparaissent


<<
et sans doute de Poirel, traverse << un couloir obs-
sous un jour nouveau depuis mon voyage' >> cur >> au bout duquel s'ouvre, inattendu et baignant
A Alger, Delacroix ne séjournera que trois jours' dans une lumiêre presque irréelle, le harem propre-
Ce bref passage dans une capitale récemment ment dit. Là, des femmes et des enfants l'attendent
« au milieu d'un amas de soie et d'or >>. L'épouse
conquise l'oriente, grâce à un heureux concours de
de l'ancien raÍs, jeune et jolie, est assise devant un
circonstances, vers un monde auquel il était demeuré
étranger lors de son périple marocain. Pour la pre-
narguilé ; Delacroix, rapporte Poirel à Cournault qui
nous l'écrit, « était comme enivré du spectacle qu'il
miàre fois, il pénêtre dans un univers réservé : celui
des femmes algóriennes.
avait sous ses yeux ».
Le monde, qu'il a découvert au Maroc et que ses Entré en conversation, par l'intermédiaire du mari
croquis fixent, est essentiellement masculin et guer- improvisé interprête, il veut tout savoir de << cette vie
rier, viril en un mot. S'est offert à ses'yeux le per- nouvelle et mystérieuse pour lui ». Sur les multiples
manent spectacle d'une extériorité toute en fastes, croquis qu'il entreprend attitudes diverses de
bruits, cavalcades et mouvements rapides. Mais pas- femmes assises - il inscrit ce qui lui parait le plus
sant du Maroc à l'Algérie, Delacroix franchit en important à ne pas oublier : la précision des couleurs
(« noir lignes d'or, violet laqué, rouge d'Inde
même temps une subtile frontiàre qui va inverser
tous les signes et être à l'origine de ce que la pos- foncé >>, etc.) avec le détail des costumes, rapport
térrté retiendra de ce singulier « voyage en Orient >>.
multiple et étrange qui déroute ses yeux.
Dans ces brêves annotations graphiques ou scrip-
turaires, il y a comme une fébrilité de la main, une
L'aventure est connue : l'ingénieur en chef du port ivresse du regard : instant fugitif d'une révélation
d'Alger M. Poirel, amateur de peinture, a dans ses évanescente se tenant sur cette mouvante frontiêre
services un chaouch, ancien patron de barque de oü se côtoient rêve et réahté. Cournault note :
« cette fiàvre que calmaient à peine les sorbets et
course - un << rais >> d'avant 1830 - qui consent,
apràs de longues discussions, à laisser Delacroix les fruits ».
pénétrer dans sa Propre maison. La vision, complàtement nouvelle, a été perçue
Un ami de l'ami, Cournault, nous rapporte les image pure. Et comme si cet éclat trop neuf devait
en brouiller la réalité, Delacroix se force à noter sur
détails de l'intrusion. La maison se trouvait dans
ses croquis chaque nom et prénom de femme. Aqua-
l'ex-rue Duquesne. Delacroix, accompagné du mari
240 Femmes d'Alger dans leur appartement Regard interdit, son coupé 241

relles armoriées aux noms de Bayah, Mouni etZoru Femmes d'Alger dans leur appartement : trois
ben Soltane, Zora et Kadoudja Tarboridji. Corps femmes dont deux sont assises devant un narguilé.
crayonnés sortant de l'anonymat de l'exotisme. La troisiême, au premier plan, est à demi allongée,
Cette abondance de couleurs rares, ces noms aux accoudée sur des coussins. Une servante, de trois
sonorités nouvelles, est-ce cela qui trouble et exalte quarts dos, làve un bras comme si elle éçartait la
le peintre ? Est-ce cela qui lui fait écrire : << C'est lourde tenture qui masque cet univers clos ; person-
beau ! C'est comme au temps d'Homêre ! >>
nage presque accessoire, elle ne fait que longer ce
Là, dans cette visite de quelques heures à des chatoiement de couleurs qui auréole les trois autres
femmes recluses, quel choc, ou tout au moins quel femmes. Tout le sens du tableau se joue dans le
vague trouble a saisi le peintre ? Ce ceur de harem rapport qu'entretiennent celles-ci avec leur corps,
entrouvert, est-il vraiment tel qu'il le voit ? ainsi qu'avec le lieu de leur enfermement. Prison-
Delacroix rapporte de ce lieu traversé des objets : niàres résignées d'un lieu clos qui s'éclaire d'une
des babouches, une écharpe, une chemise, une sorte de lumiêre de rêve venue de nulle part
culotte. Non pas banals trophées de touriste, mais - lumiàre de seÍre ou d'aquarium -, le gónie de
preuves tangibles d'une expérience unique, fugace. Delacroix nous les rend à la fbis présentes et loin-
Traces oniriques. taines, énigmatiques au plus haut point.
Il a besoin de toucher son rêve, d'en prolonger la Quinze ans apràs ces journées d'Alger, Delacroix
vie au-delà du souvenir, de compléter ce que ses se ressouvient, y retravaille et donne au Salon de
carnets enferment de croquis et dessins. I1 y a là L849 une seconde version des Femmes d'Alger.
l'équivalent d'une compulsion fétichiste qu'aggrave La composition est à peu prês identique, mais
la certitude de l'unicité irrévocable de ce moment plusieurs changements font mieux apparaitre par
vécu, qui ne se répétera plus jamais. récurrence le sens latent du tableau.
A son retour à Paris, le peintre travaillera deux Dans cette seconde toile oü les traits des person-
ans sur f image de son souvenir qui, bien que docu- nages sont moins précis, les élóments du décor
menté et étayé d'objets locaux, tangue d'une sourde moins fouillés, l'angle de vision s'est élargi. Cet
et informulée incertitude. I1 en tire un chef-d'cuvre effet de cadrage a pour triple résultat : - d'éloigner
qui nous fait toujours nous interroger. de nous les trois femmes qui s'enfoncent alors plus
profondément dans leur retrait, - de découvrir et
dénuder entiêrement un des murs de la chambre, de
r
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':

242 Femmes d'Alger dans leur appartement *i.i


Regard interdit, son coupé 243
i;
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{
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le faire peser d'un plus grand poids sur la solitude .ír


littérairement le thême de l'odalisque ou à évoquer
:l
seulement cruauté et nudité du sérail.
de ces femmes, - enfin d'accentuer le caractêre irréel 'lt

de la lumiàre. Celle-ci fait mieux apparaitre ce que ;I


Le rêve lointain et proche dans les yeux perdus
l'ombre recàle comme menace invisible, omnipré-
1
des trois Algéroises, si nous tentons d'en saisir la
sente, par le truchement de la servante qu'on ne nature : nostalgie ou douceur vague, c'est pour, à
{
distingue presque plus mais qui est là, attentive' partir de leur absence si manifeste, rêver à notre tour
Femmes en attente toujours. Moins sultanes sou- t' la sensualité. Comme si derriêre ces corps et avant
dain que prisonniàres. N'entretenant avec nous, ir que la servante ne laisse retomber le rideau, s'étalait
,t t
spectateurs, aucun rapport. Ne s'abandonnant ni ne un univers dans lequel, avant de s'asseoir devant
se refusant au regard. Etrangêres mais présentes ter-
i:
nous, nous qui regardons, elles vivraient continuel-
riblement dans cette atmosphêre raréfiée de la claus- lement.
tration. Car précisément, nous regardons. Dans la réahté,
Elie Faure raconte que le vieux Renoir, quand il ce regard-là nous est interdit. Si le tableau de Dela-
évoquait cette lumiêre des Femmes d'Alger, rre pou- croix inconsciemment fascine, ce n'est pas en fait
vait s'empêcher de laisser couler sur ses joues de pour cet Orient superficiel qu'il propose, dans une
grosses larmes. pénombre de luxe et de silence, mais parce que, nous
Devrions-nous pleurer comme le vieux Renoir, mettant devant ces femmes en position de regard, il
mais pour d'autres raisons qu'artistiques ? Evoquer, nous rappelle qu'ordinairement nous n'en avons pas
un siêcle et demi aprês, les Baya, ZoÍa, Mouni et le droit. Ce tableau lui-même est un regard volé.
Khadoudja. Ces femmes, que Delacroix peut- Et je me dis que Delacroix, plus de quinze ans
être malgré lui' - a su regarder comme personne ne apràs, s'est rappelé surtout ce << couloir obscur >> au
1'avait fait avant lui, ne cessent de nous dire, depuis, bout duquel, dans un espace sans issue, se tiennent,
quelque chose d'insoutenable et d'actuellement hióratiques, les prisonniàres du secret. Celles dont
présent. on ne devine le drame lointain que de cette coulisse
inattendue que devient là la peinture.
Ces femmes, est-ce parce qu'elles rêvent qu'elles
Le tableau de Delacroix se perçoit comme une ne nous regardent pas, ou est-ce parce que, enfer-
approche d'un Orient au féminin - la premiêre sans mées sans recours, elles ne peuvent même plus nous
doute dans la peinture européenne, habituée à traiter entrevoir ? Rien ne se devine de 1'âme de ces dolen-
r
ÍÍ
E

t Regard interdit, son coupé


244 Femmes d'Alger dans leur appartement ü
245
E
,4

!
tes assises, comme noyées dans ce qui les entoure. I être paradoxalement dépendant du voile 2. Envelop-
r
Elles demeurent absentes à elles-mêmes, à leur T,

E
pant totalement le corps et les membres, il permet à
celle qui le revêt et qui circule au-dehors sous son
,*
corps, à leur sensualité, à leur bonheur. l!
Entre elles et nous, spectateurs, il y a eu la seconde couvert, d'être à son tour voleuse possible dans
du dévoilement, le pas qui a franchi le vestibule I'espace masculin. Elle y parait surtout silhouette
de f intimité, le frôlement surpris du voleur, de { fugitive, éborgnée quand elle ne regarde que d'un
l'espion, du voyeur. Deux ans auparavant seulement, eil. Les largesses du << libéralisme >> lui restituent,
le peintre français y aurait risqué sa vie... E
dans certains cas et lieux, son autre ail en même
e
Flotte donc, entre ces femmes d'Alger et nous, +-
temps que l'intégralité de son regard : les deux yeux,

l'interdit. Neutre, anonyme, omniprésent. fi
Ii grâce à la voilette, sont maintenant grands ouverts
:t

I sur le dehors.
4
d
Un autre ail est donc là, le regard féminin. Mais
Ce regard-là, longtemps l'on a cru qu'il était volé cet ail libéré,, qui pourrait devenir signe d'une
parce qu'il éÍart celui de l'étranger, hors du harem conquête vers la lumiêre des autres, hors du confi-
et de la cité. nement, voilà qu'il est perçu à son tour menace ; et
Depuis quelques décennies - au fur et à mesure le cercle vicieux se reforme.
que triomphe çà et 1à chaque nationalisme -o on peut
Hier, le maitre faisait sentir son autorité sur les
se rendre compte qu'à l'intérieur de cet Orient livré
lieux clos féminins par la solitude de son propre
à lui-même, l'image de la femme n'est pas perçue
regard, annihilant ceux des autres. L'eil féminin à
autrement : par le pêre, par l'époux et, d'une façon
son tour, quand il se déplace, voilà que, parait-il, le
plus trouble, par le frêre et le fils.
craignent les hommes immobilisés dans les cafés
En principe, seuls ceux-ci peuvent regarder la
maures des médinas d'aujourd'hui, tandis que le fan-
femme. Aux autres hommes de la tribu (et tout cou-
sin qui aura partagé les jeux d'enfance devient un tôme blanc passe irréel mais énigmatique.
voyeur-voleur en puissance), la femme montre Dans ces regards licites (c'est-à-dire ceux du pêre,
du fràre, du fils ou de l'époux) qui se lêvent sur l'reil
- dans un premier temps d'assouplissement de la et le corps féminin - caÍ l'ail de celui qui domine
rigueur coutumiêre sinon son corps entier, du
moins son visage et ses mains. cherche d'abord I'autre mil, celui du dominé, avant
Le second temps de cet assouplissement se trouve de prendre possession du corps -, se court un risque
?
T
*
:!t Regard interdit, son coupé
246 Femmes d'Alger dans leur appartement *
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247
§*r
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d'autant plus imprévisible que les causes peuvent en
,v
f; Le corps avance hors de la maison et pour la
g premiêre fois il est ressenti comme << exposé » à tous
être fortuites. f
I1 suffit d'un rien - d'un épanchement brusque, T les regards : la démarche devient raidie, le pas hâtif,
i
d'un mouvement inconsidéré, inhabituel, d'un .1 l'expression du regard contractée.
espace déchiré par un rideau qui se soulàve sur un L' arabe dialectal transcrit l'expérience d'une
coin secret' - pour que les autres yeux du corps { façon significative : « je ne sors plus protégée (c'est-
(seins, sexe et nombril) risquent à leur tour d'être r:ri* à-dire voilée, recouverte) ,r, dira la femme qui se
exposés dévisagés. C'en est fini pour les hommes, É
libêre du drap ; « je sors déshabillée ou même dénu-
gardiens vulnérables : c'est leur nuit, leur malheur, #E dée >>. Le voile qui soustrayatt aux regards est de fait
leur déshonneur. ft5.
ressenti comme « habit en soi >), [e plus 1'avoir, c'est
Regard interdit : parce qu'il est certes interdit de 4 être totalement exposée.
regarder le corps femelle qu'on incarcêre, dês l'âge t
1k Quant à l'homme qui consent à partager l'évolu-
de dix ans et jusqu'à quarante ou quarante-cinq ans, * tion la plus timide, la plus lente possible de ses scurs
entre les murs, au mieux entre des voiles. Mais aussi ou de sa f-emme, le voilà condamné à vivre dans le
danger que le regard féminin, qui, libéré pour la malaise et I'inquiétude. Imaginant qu'à peine 1'cil,
circulation au-dehors, risque à tout instant de mettre et à sa suite, le corps, débarrassé de la voilette, puis
à nu les autres regards du corps mobile. Comme si du voile entier, la femme ne peut passer qu'au stade
soudain le corps tout entier se mettait à regarder, à du risque fatal, découvrir l'autre ail, l'eil-sexe.
« défier >>, traduit l'homme... Une femme - en mou- A mi-distance dans ce glissement, est entrevue la
vement, donc << nue » - qui regarde, n'est-ce pas en seule halte de la « danse du ventre », elle qui fait
outre une menace nouvelle à leur exclusivité scopi- grimacer, dans les cabarets, l'autre eil-nombril.
que, à cette Prérogative mâle ? Ainsi le corps de la femme, dês que celle-ci sort
de l'attente assise dans l'intérieur clôturé, recêle
danger de nature. Bouge-t-il dans un espace ouvert ?
L'évolution la plus visible des femmes arabes, N'est perçue soudain que cette multiplicité divagante
tout au moins dans les villes, a donc été d'enlever d'yeux en lui et sur lui.
le voile. Nombre de femmes, souvent apràs une ado- Autour de cette dérive féminine, se cristallise la
lescence ou toute une jeunesse cloitrée, ont vécu hantise paranoiaque de l'homme dépossédé. (Apràs
concrêtement l'expérience du dévoilement. tout, le seul homme d'Alger qui en 1832 permet au
Regard interdit, son coupé 249
248 Femmes d'Alger dans leur appartement

voix des femmes continuent à être perçus à distance,


peintre étranger Ia pénétration du harem est juste-
au-delà de la frontiêre qui devrait être celle de la
ment ancien petit corsaire vaincu, désormais
mort, sinon de la victoire.
<< chaouch » obéissant à un fonctionnaire français.)
Mais pour ceux de l'âge de la soumission, féodaux
En Algérie, précisément, lorsqu'en 1 830 com-
ou prolétaires, fils ou amants, la scêne demeure, les
mence I'intrusion étrangêre - maintenue coüte que
spectatrices n'ont pas bougé et c'est dans une crainte
coüte aux seuils des sérails appauvris -, à l'inves-
rétrospective que ceux-là se sont mis à rêver ce
tissement progressif de l'espace au-dehors, coÍTes-
regard.
pond paraiàlement un gel de plus en plus sourd de
Ainsi, tandis qu'au-dehors toute une société se
iu .o-*unication intérieure : entre les générations,
cloisonne en dualité vaincus-vainqueurs, autochto-
et encore Plus entre les sexes.
nes et envahisseurs, dans le harem, réduit à un gourbi
Cesfemmesd'Algercellesquidemeurent
ou à une grotte, se verrouille quasi définitivement le
immobiles depuis 1832 sur le tableau de Delacroix -,
dialogue. Si l'on pouvait seulement investir ce seul
s'il était posibl" hier de trouver dans leur fixité
corps spectateur qui reste, davantage le cerner pour
l'expression nostalgique du bonheur ou celle de la
oublier la défaite !... Mais tout mouvement qui rap-
douôeur de la soumission, aujourd'hui cependant,
pellerait la furia des ancêtres se fige irrémédiable-
nous frappe au plus sensible leur amertume déses-
ment, redoublant l'immobilité qui fait la femme pri-
pérée.
sonniêre.

Au terme des combats héroiques, la femme regar-


Dans la culture orale algérienne, principalement
dait, la femme criait : regard témoin tout au long de
dans les petites villes totalement investies, se déve-
la bataille, que prolongeait le hululement pour loppe dans le poême, dans le chant et jusque dans
encourager le guerrier (cri allongé trouant l'horizon
les figures de la danse lente ou nerveuse, le thême
comme un gargouillis infini du ventre, un appel
presque unique de la meurtrissure qui vient rempla-
sexuel en envol total).
cer l'imprévisibilité vivace de l'expression du désir
Or les combats, tout au long du xtx' siêcle' de
ironique.
plus en plus au sud des terres algériennes, ont été
successivement perdus. Les héros n'en finissent pas Que la premiêre rencontre des sexes ne soit pos-
sible qu'à travers le rite du mariage et de ses céré-
de mordre la poussiêre. Dans cette geste, regards et
il
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250 Femmes d'Alger dans leur appartement § Regard interdit, son coupé 251
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monies éclaire sur la nature d'une obsession qui mar- h
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que profondément notre être social et culturel. Une


Ir

t! II
plaie vive s'inscrit sur le corps de la femme par le {
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biais de 1'assomption d'une virginité qu'on déflore ü

rageusement et dont le mariage consacre triviale- Au temps de l'Emir Abdelkader, des tribus noma-
ment le martyre. La nuit de noces devient essentiel- des qui lui sont fidêles, les Arbaa et les Haruzélias,
lement nuit du sang. Non pas de la connaissance ou se trouvent assiégées en 1839 au fort Ksar el Hayran
à plus forte raison du plaisir, mais nuit du sang qui par l'ennemi traditionnel Tedjini. Le quatriàme jour
est aussi nuit du regard et du silence. D'oü le chaur du siêge, les assaillants escaladent déjà les murs,
suraigu des longs cris poussés par les autres femmes quand une jeune fille des Harazélias, nommée Mes-
(sororité spasmée qui tente de prendre envol dans la saouda (<< l'heureuse »), voyant les siens s'apprêter
nuit aveugle), d'oü le fracas aussi de la poudre pour à tourner le dos, s'écrie :
mieux envelopper ce silence-là4. - Oü courez-vous donc ainsi ? C'est de ce côté
Or ce regard du sexe ensanglanté renvoie au pre- que sont les ennemis ! Faut-il qu'une jeune fille
mier regard, celui de la mêre au terme de l'enfante- montre comment doivent se comporter les hommes ?

ment. L'image de celle-ci se dresse alors, ambiva- Eh bien, voyez !


lente et éplorée, voilée totalement et en même temps Elle monte sur le rempart, se laisse glisser au-
livrée nue, jambes sanguinolentes dans les sursauts dehors, face aux ennemis. S'exposant ainsi volon-
de la douleur. tairement, elle déclame en même temps :
Le Coran dit, on I'a souventrépété: « Le Paradis - Oü sont les hommes de ma tribu ?
se trouve aux pieds des màres. » Si le christianisme Oü sont mes frêres ?
est adoration de la Vierge mêre, l'Islam, plus bruta- Oü sont ceux qui chantaient pour moi des chants
lement, entend par « màre >>, avant même la source d'amour ?
de tendresse, la f'emme sans jouissance. Avec l'es- Sur ce, les HarariÉlrut s'élancent à son secours et
poir obscur que l'mil-sexe qui a enfanté n'est plus la tradition rapporte qu'en vociférant ce cri de guerre
de ce fait menaçant. La màre seule peut alors regar- et d'amour :
der. - Sois heureuse, voici tes frêres, voici tes
amants !... ils repoussàrent, électrisés par l'appel de
la jeune fille, l'ennemi.
il
1

,i
Regard interdit, son coupé 253
252 Femmes d'Alger dans leur appartement i

li
ii
I court ? Ce son enfin sorti des entrailles, frôlant le
Messaouda est ramenée en triomphe et, depuis,
sang de la mort et celui de 1'amour. Et c'est la révé-
,1

l'on chante dans les tribus du Sud algérien << le chant i


lation : << Sois heureuse ! » Le chant de Messaouda
de Messaouda » qui rapporte ces faits et se termine I

justement par cette exaltation de la meurtrissure 1


seul consacre ce bonheur de la femme, totalement
dans la mobilité à la fois improvisée et dangereuse,
héroique : << Messaouda, tu seras toujours une j
en somme créatrice.
tenaille pour arracher les dents ! >>

Nombre d'épisodes, dans 1'histoire des résistances


algériennes du xtx'siêcle, montrent en effet des fem-
Peu de Messaouda, hélas, dans notre proche passé
mes guerriêres, sorties de ce rôle traditionnel de I
.j
de résistance anticoloniale. Avant la gueÍre de libé-
spectatrices. Leur regard redoutable aiguillonnait le d'
l
ration, la recherche de f identité nationale, quand elle
courage, mais soudain, là même oü pointe l'ultime
I.

}, y incluait la participation féminine, se complaisait,


désespoir, leur présence même dans le mouvement I

i
même pour les figures exceptionnelles et reconnues
bouillonnant du combatÍatt la décision.
de guerriêres, à en évacuer le corps et à éclairer ces
D'autres relations sur l'héroisme féminin illus-
femmes en << mêres >>. Mais lorsque, au cours des
trent la tradition de la reine màre féodale (intelli-
gence, sens de 1'organisation et courage « viril >>), à
sept années de guerre nationale, le thôme de
l'héroine s'exalte, c'est justement autour du corps
l'exemple de la lointaine Kahina berbàre.
des jeunes filles que j'appelle <( porteuses de feu >>
L'histoire de Messaouda, plus modeste, me parait
et que I'ennemi incarcêre. Harems fondus un temps
présenter un aspect plus nouveau : variante certes de
en prisons « Barberousse >>, les Messaouda de la
l'héroisme et de la solidarité tribale, mais surtout ici
« bataille d'Alger >> s'appelàrent Djamila.
mise en coÍrespondance d'un corps en danger (dans
Depuis cet appel de Messaouda et ce répons des
le mouvement totalement improvisé) avec une voix
<< frêres-amants >r, depuis cette course en avant de
qui appelle, défie et écorche. Pour finir, guérit du
risque de lâcheté et permet de trouver l'issue victo-
l'orgueil féminin hbéré, qu'avons-nous comme
« dit » de nos femmes, comme parole féminine ?
rieuse.
Le tableau de Delacroix nous montre deux des
<< Sois heureuse, voici tes fràres, voici tes
femmes comme surprises à converser, mais leur
amants ! Ces frêres-amants s'effraient-ils plus de
>>
silence ne finit pas de nous parvenir. Parole arrêtée
voir le corps alors totalement exposé, ou sont-ils
de celles qui baissent les paupiêres ou regardent dans
davantage « électrisés » par la voix féminine qui
ltF

Regard interdit, son coupé 255


254 Femmes d'Alger dans leur appartement

s'il s'agissait une chambre contiguê, au milieu d'autres femmes,


le vague pour communiquer' Comme prês de la porte sur laquelle tombe un rideau. Pour
veille la servante,
d,uni".ràt à l,élucidation duquel faire entendre ce << oui >> nécess aire,les femmes font
espionne ou si
dont on ne sait pas tràs bien si elle
cogner la tête de la jeune fille contre la porte, lui
elle est comPlice.
<< le culte tirant un soupir.
Dês l'enfance, on apprend à la fillette
puíssances Ainsi, le seul mot que la femme a à prononcer,
du silence qui est une des plus grandes
génétal français' ce <( oui >> à la soumission, sous couvert de bien-
de la société arabes "' Ce qu'un
<< puissanc€ >>' nous
le séance, elle l'exhale malaisément, sous 1'effet d'une
<< ami des Arabss )>, appelle
mutilation' douleur physique ou par l'ambiguTté de larmes silen-
ressentons comme une seconde
« fatiha » du
Même le oui qui doit suivre la
cieuses.
à sa fille - le
mariage et que t" pe'e doit demander
Coran-luienfaisantobligation_estpresquepartout
étouffé' Le On raconte qu'en 1911, les femmes (màres et
(dans 1' aire musulmane)1ngénieusement
à découvert smurs) dans diverses campagnes algériennes
iait que la jeune fille ne puisse être vue
(ou son non- venaient eÍrer autour des camps oü se parquaient les
afin de prôfét". son acquiescement conscrits dits « indigànes >>, pour pleurer et se déchi-
par le truchement
acquiescement) 1'oblige à passer
<< sa place >>' Ter- rer le visage. L'image de la femme éplorée, se lacé-
d'un représentant mâtã qui parle à
autre, et qui' de rant les joues jusqu'à l'hystérie, devient chez les eth-
rible substitution d'un. putót" à une
du mariage nologues d'alors la seule image << en mouvement >> :
plus, ouvre la voie à la pratique illégale
que n'inter- plus de guerriàres ni de poétesses héroíques. Quand
forcé. Parole déflorée, violentée avant
violence' il ne s'agit pas de femmes invisibles et muettes, si
vienne l'autre défloration' 1'autre
elles font toujours corps avec leur tribu, etrles ne
.
convtent que
D'ailleurs même sans << ouali )>' ofl
d'elle' elle peut peuvent apparaitre que comme furies impuissantes.
ce << oui ,, qu'on attend directement
>> devant le pêre Silence même des danseuses-prostituées des Ouled-
l'exprimer, à cause de sa << pudeur
ou par ses larmes' Nails aux corps couverts jusqu'aux pieds, au visage
et l'homme de loi, par son silence
Perse ancienne' on note une d'idole alourdi de bijoux, au seul son rythmé des
11 est vrai que dans la u pour.la consé-
: anneaux de chevilles.
pratique .n.o." plus caractéristique
De 1900 à 1954, en Algérie, fermeture donc d'une
crationdumariage,legarçonfaitentendrebienclai-
société indigàne de plus en plus dépossédée, dans
rementronu..o.d;laflancée,elle'estplacéedans
r
* Regard interdit, son coupé 257
256 Femmes d'Alger dans leur appartement ,{

,l
Y

..i}'
I
t individuelle, retrouve le timbre de la voix collective
son espace vital et jusque dans ses structures tribales. ,.*

Le rcgard orientalisant - avec ses interprêtes mili- ÍnÉ


et obscure, nécessairement asexuée. Car dans ce tour-
taires d'abord et ses photographes et cinéastes c
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noiement de la défaite ayant abouti à une immobilité
ensuite - tourne autour de cette société fermée, en 1
tragique, les modêles pour retrouver second souffle
soulignant davantage encore son << mystàre fémi- et oxygàne sont cherchés ailleurs' qr" dans cette
nin >>, pour occulter ainsi l'hostilité de toute une I sorte de ventre nourricier immense oü la cohorte des
commun auté algérienne en danger.
*
'j- mêres et des aieules, dans l'ombre des patios, des
{

11 n'empêche pourtant que, durant cette premiêre É


gourbis, a entretenu la mémoire affective...
moitié du xx" siêcle, le resserrement spatial a conduit
,1
Echos des batailles perdues du siêcle passé, détails
à un resseÍrement des relations parentales : entre de couleurs dignes justement d'un Delacroix chez les
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i
cousins, entre frêres, etc. Et dans les rapports frê- récitantes analphabêtes : les voix chuchotées de ces
res-scurs, ces derniàres furent le plus souvent - tou- femmes oubliées en ont développé des fresques irrem-
jours grâce à ce << oui-silence des larmes >> - exhé- plaçables et ont tressé ainsi notre sens de l'histoire.
rédées au profit des mâles de la famille : autre figure Par là même, la présence agrandie de la mêre
là aussi de cet immémorial abus de confiance, de (femme sans corps ou au contraire au corps multi-
cette aliénation des biens et des corps. plié) se trouve être le neud le plus solide d'une
Doublement emprisonnée donc dans cette incommunicabilité quasi totale des sexes. Mais en
immense prison, la femme n'a plus droit qu'à un même temps, dans le domaine de la parole, la mêre
espace se restreignant comme une peau de chagrin' semble avoir monopolisé en fait la seule expression
Seule la relation màre-fils se renforça davantage authentique d'une identité culturelle, limitée certes
jusqu'à bloquer toutes les autres circulations' au terroir, au village, au saint populaire local, quel-
comme si le rattachement de plus en plus difficile quefois au <( clan >>, mais en tout cas concrête et
aux racines, pour ces nouveaux prolétaires SanS terre ardente d' affectivité.
et bientôt sans culture, repassait par le cordon ombi- Comme si la mêre, reculant en deçà de la pro-
lical. création, nous masquait son corps, afin de revenir
Mais, au-delà de ce resseÍrement à f intérieur des comme voix d'aieule indéfinie, cheur intemporel oü
familles, dont bénéficient les seuls mâles, il y a le se redit l'histoire. Mais une histoire dont s'expulse
rattachement aux racines orales de l'histoire. l'image archétypale du corps féminin.
Son de la mêre qui, temme sans corps et sans voix
258 Femmes d'Alger dans leur appartement Regard interdit, son coupé 259

le gynécée et la communauté ancienne contre un


En pointillé surnage un tracé hésitant, restes d'une face-à-face souvent fallacieux avec 1'homme.
culture de femmes qui s'asphyxie lentement : chan- Ainsi, ce monde de femmes, quand il ne bruit plus
8, quatrains
sons des terrasses des jeunes filles de chuchotements de tendresse complice, de com-
e, plaintes perdues, bref d'un romantisme d'enchante-
d'amour des femmes de Tlemcen magnifiques
thrànes funéraires de celles de Laghouat, toute une ment óvanoui, ce monde-là devient brusquement,
littérature qui devient hélas de plus en plus lointaine, aridement, celui de l'autisme.
pour finir par ressembler à ces oueds sans embou- Soudain la réahté présente se dévoile sans fards,
chure, égaÉs dans les sables... sans passéisme : le son est vraiment coupé.
Lamento du folklore des chanteuses juives et ara-
bes des noces algéroises, peu à peu, cette douceur
surannée, cette nostalgie amoureuse, à peine allu-
sive, se transmet des femmes à des adolescentes, m
futures sacrifiées, comme si le chant se refermait sur
lui-même.
Nous, enfants dans les patios oü nos mêres nous Alors que débutait à peine la guerre de libération
apparaissent encore jeunes, sereines, aux bijoux qui en Algérie, Picasso va vivre, de décembre 1954 à
ne les écrasent pas - pas encota -, qui les parent février 1955, quotidiennement dans le monde des
souvent d'une vanité inoffensive, nous, dans le bruis- Femmes d'Alger de Delacroix. Il s'y confronte et
sement alangui des voix féminines perdues, nous en bâtit autour des trois femmes, et avec elles, un uni-
percevons encore la chaleur ancienne... mais rare- vers complêtement transformé : quinze toiles et deux
ment le recroquevillement. Or ces ilots de paix, cet lithographies portant le même titre.
entracte que garde notre mémoire, n'est-ce pas un Il m'émeut de penser que l'Espagnol génial pré-
peu de cette autonomie végétale des Algéroises du side ainsi à un changement des temps.
tableau, monde des femmes complêtement séparé ? A l'entrée de notre « nuit coloniale ,r, le peintre
Monde dont s'éloigne le garçon avançant en âge, français nous livrait sa vision qui, remarquait Bau-
mais dont s'éloigne aussi la jeune fille aujourd'hui delaire admirateur, (< exhale je ne sais quel haut par-
qui s'émancipe. Pour celle-ci surtout, l'éloignement fum de mauvais lieu qui nous guide assez vite vers
revient à déplacer le lieu de son mutisme : elle troque les limbes insclndés de la tristesse >>. Ce parfunt de
260 Femmes d'Alger dans leur appartement Regard interdit, son coupé 261

mauvais lieu venait de bien loin et il se sera encore


davantage concentré.
Picasso renverse la malédiction, fait éclater le Deux ans aprês cette intuition d'artiste, est appa-
malheur, inscrit en lignes hardies un bonheur tota- rue la lignée des porteuses de bombes, à la « bataille
lement nouveau. Prescience qui devrait, dans notre d'Alger >>: Celles-ci sont-elles seulement les seurs-
quotidien, nous guider. compagnes des héros nationalistes ? Certes pas, car
<< Picasso a toujours aimé libérer les belles tout se passe comme si ces derniers, isolés, hors du
du harem >>, remarque Pierre Daix. Libération glo- clan, avaient fait un long parcours, des années 1920
rieuse de l'espace, réveil des corps dans la danse, la à presque 1960, pour retrouver leurs << scurs-aman-
dépense, le mouvement gratuit. Mais aussi préser- tes >> et cela, à l'ombre des prisons et des sévices
vation d'une des femmes restée hermétique, olym- des légionnaires.
pienne, soudain immense. Comme uúe morale pro- Comme s'il avait fallu la guillotine et les premiers
posée, ici, d'un rapport à retrouver entre sérénité sacriflés du froid de 1'aube pour que des jeunes filles
ancienne et parée (la dame , figée auparavant dans sa tremblent pour leurs frêres de sang et le disentr0.
tristesse maussade, est dorénavant immobile, mais L'accompagnement ancestral avait été jusque-là le
comme un roc de puissance intérieure) et l'éclate- hululement du triomphe et de la mort.
ment improvisé dans un espace ouvert. Il s'agit de se demander si les porteuses de bom-
Car il n'y a plus de harem, la porte en est grande bes, en sortant du harem, ont choisi par pur hasard
ouverte et la lumiàre y entre ruisselante ; il n'y a leur mode d'expression le plus direct : leurs corps
même plus de servante espionne, simplement une exposés dehors et elles-mêmes s'attaquant aux
autre femme, espiêgle et dansante. Enfin les héroines autres corps. En fait elles ont sorti ces bombes
- à l'exception de la reine dont les seins éclatent comme si elles sortaient leurs propres seins, et ces
néanmoins y sont totalement nues, comme si grenades ont éclaté contre elles, tout contre.
Picasso retrouvait la vérité du langage usuel qui, en Certaines d'entre elles se sont retrouvées sexes
arabe, désigne les << dévoilées >> comme des « dénu- électrocutés, écorchés par la torture.
dées >>. Comme s'il faisait aussi de cette dénudation Si le viol comme fait et << tradition >> de gueÍre
non pas seulement le signe d'une << émancipation >>, est en soi horriblement banal depuis que les guerres
mais plutôt celui d'une renaissance de ces femmes existent, il devint - lorsque nos héroines en furent
à leur corps. les expiatoires victimes - motif à bouleversement
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262 Femmes d'Alger dans leur appartement t Regard interdit, son coupé 263

douloureux, vécu comme traumatisme par l'en- Je ne vois que dans les bribes de murmures
semble de la collectivité algérienne. Sa dénoncia- anciens comment chercher à restituer la conversa-
tion publique par journaux et prétoires interposés tion entre femmes, celle-là même que Delacroix
contribua certes à en amplifier la résonance scan- gelait sur le tableau. Je n'espêre que dans la porte
daleuse : les mots qui le nommàrent firent, autour ouverte en plein soleil, celle que Picasso ensuite a
du viol, l'unanimité explicitement réprobatrice. imposée, une libération concrête et quotidienne des
Une barriêre de mots tombait, se transgressait, un femmes.
voile se déchirait devant une réahté, menacée, mais
dont le refoulement était trop fort pour ne pas faire Février 1979.
retour. Celui-ci submergea une solidarité du mal-
heur qui avaiÍ été un instant efficace. Ce que,les
mots avaient dévoilé le temps d'une guerre, voilà
que retombe sur lui la chape épaisse des sujets
tabous, voilà que s'inverse le sens d'une révélation.
Revient alors le lourd silence qui met fin au réta-
blissement momentané du son. Le son est de nou-
veau coupé. Comme si les pêres, fràres ou cousins
disaient : << Nous avons bien assez payé pour ce
dévoilement des mots ! » Oubliant sans doute que
des femmes ont inscrit dans leur chair meurtrie ce
dire qui est pourtant pénalisé d'un silence s'éten-
dant alentour.
Le son de nouveau coupé, le regard de nouveau
interdit reconstruisent les ancestrales barriàres.
<< lJn parfum de mauvais lieu >>, disait Baudelaire.

il n'y a plus de sérail. Mais la << structure du


sérailrr » tente d'imposer, dans les nouveaux ter-
rains vagues, ses lois : loi de I'invisibilité, loi du
silence.
NOTES

1. Le talent novateur de Delacroix peintre s'oppose au


traditionalisme de 1'homme Delacroix. Cf. son image três
conservatrice de la femme quand, aprês sa visite à Alger, il
note dans son journal à propos du harem :
<< C'est beau ! C'est comme au temps d'Homêre ! La

femme dans le gynécée s'occupant des enfants, filant la laine


ou brodant de merveilleux tissus. C'est la femme comme je
la comprends ! »
2. Les femmes voilées sont d'abord des femmes libres
de circuler, plus avantagées donc que des femmes entiêre-
ment recluses, celles-ci en général les épouses des plus
riches. Selon la tradition coranique, le mari ne peut empê-
cher sa femme d'aller au bain - hammam -, âu moins une
fois par semaine. Mais s'il est assez riche pour construire
dans sa demeure son propre hammam ?
Dans ma ville natale, dans les années 30, des femmes,
pour aller au bain, y allaient voilées, mais y allaient de nuit.
La Í'emme voilée qui circule de.jour dans les rues de la
ü
,t

266 Femmes d'Alger dans leur appartement ,{: Notes 261

ville est donc, dans une premiêre étape, une femme << évo- i
7. « Ailleurs », pour la genàse du nationalisme politique,
luée ».
'ri
c'est autant à partir de l'émigration ouvriêre en Europe
Voile signifiant ensuite oppression du corps, j'ai connu dans les années 1920, que grâce au mouvement des idées
des jeunes femmes qui refusaient au moment de leur ado- nouvelles de l'Orient arabe oü se forment nombre de lettrés
lescence le principe de circuler voilées. Aussi devaient-elles arabophones et musulmans. (Mouvements du p.p.A. et des
rester cloitrées derriêre fenêtres et barreaux, ne voyant que « ulémas ».)
de loin l'espace extérieur... Demi-mesure dans les bourgeoi- 8. Les << chansons de terrasses >> sont celles du jeu de la
sies nouvelles : faire circuler le plus possible leurs femmes Bokala oü les jeunes filles échangent des couplets rimés,
dans des voitures individuelles (que celles-ci conduisent comme signes de présages.
elles-mêmes), pour abriter ainsi le corps (la tôle jouant le 9. Il s'agitdes hawfi,s, genre de poésie populaire féminine
rôle du tissu ancestral), et pour circuler le moins possible et chantée. Ibn Khaldoun fait déjà mention de ce genre
<< exposées >>.
traditionnel qu'il appelle << mawaliya ».
Ce même type de littérature féminine se retrouve, ailleurs
3. La tradition rapporte une histoire d'amour entre le
prophàte Mohamed et, parmi ses femmes, Zarneb, la plus
qu'à Tlemcen, mais toujours dans de petites villes du Nord
algérien.
belle. Histoire née d'un simple regard.
10. Cf. avant 1962 : ZoraDif, La Mort de mes fràres.
Zaineb était marié,e à Zaid. le fils adoptif du Prophête.
11. La Structure du sérail de Alain Grosrichard,, 1919.
Un jour, celui-ci avait besoin de s'entretenir avec Zaid: 1l
s'approcha donc de sa tente. Zaineb lui répondit, Zaid étant
absent. Elle se tenait abritée derriêre une tenture, mais << un
souffle de vent souleva le rideau » et la jeune femme, en
déshabillé, apparut à Mohamed qui se retira, troublé.
Zaid ensuite redonnera sa liberté à Zaineb. Mais Moha-
med devra attendre qu'un verset du Coran intervienne, légi-
timant une union avec une ex-épouse d'un fils adoptif. Il
épousera Zaineb qui restera, face à (et souvent contre) Aicha,
une épouse préférée.
4. Cf . chanson de noce dans l'Ouest algérien :
« O les filles, je vous en prie
Laissez-moi dormir avec vous !
Chaque nuit, j'en ferai "exploser" une (de vous)
Avec le pistolet et le fusil !... »
5. Cf. La Femme arabe du général Daumas, écrit peu
avant la mort de l'auteur en 1871, publié en 1912.
6. Cf. P. Raphaêl du Mans, Etat de la Perse en 1660,
Paris 1890.