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La réalité de l'hyperlangue M. Sylvain Auroux Langages Abstract Grammarians describe a grammatical language which

Abstract Grammarians describe a grammatical language which doesn't really enable one to predict what actual language use is like. The latter is a far more complex hyperlanguage which takes into account human discourse both as an empirical reality and as a practice inscribed in an environmental, communicational and social background. To learn a language is to learn how to navigate within a hyperlanguage. And the outside world itself partakes of meaning inasmuch as its perception, within the hyperlanguage, gives the reference whose externality has to be reckoned with. As for grammar books and dictionaries, they also partake of the hyperlanguage as an integral part of the environment of language users.

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Auroux Sylvain. La réalité de l'hyperlangue. In: Langages, 31année, n°127, 1997. Langue, praxis et production de sens. pp.

110-121;

Document généré le 31/05/2016

: 10.3406/lgge.1997.2128 http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1997_num_31_127_2128 Document généré le 31/05/2016

Sylvain AUROUX Laboratoire d'Histoire des Théories Linguistiques Université Paris 7/CNRS/ENS Fontenay/St-Cloud

LA REALITE DE L'HYPERLANGUE

Un axiome du sens commun

De manière générale nous avons tendance à penser que si les hommes parlent, c'est parce qu'ils ont une « grammaire dans leur tête ». Il arrive même au linguiste d'envisager que son travail théorique (l'élaboration d'une grammaire ou grammaire 2) soit la connaissance de cette grammaire (ou grammaire 1). Telle est, au reste, l'hypothèse fondamentale de Chomsky :

L'un des éléments fondamentaux de ce qu'on appelle vaguement « connaissance

la connaissance de la grammaire, c'est-à-dire d'une certaine

linguistique » est (

)

structure de règles, de principes et de représentations existant dans l'esprit (•••)■

c'est en

fonction de cette grammaire que doit être définie la langue ( On prendra soin de distinguer entre la grammaire postulée dans l'esprit et la grammaire du linguiste, théorie articulée explicite qui s'efforce d'exprimer précisément les règles et les principes de la grammaire présente dans l'esprit du locuteur auditeur-idéal. Cette grammaire du linguiste est une théorie scientifique, juste pour autant qu'elle correspond à la grammaire intérieurement représentée (Chomsky 1980 : 88, 114, 207).

Cette hypothèse n'est pas propre à la grammaire generative. Si Chomsky la formule vigoureusement et si elle constitue le fondement de la plupart des démarches cognitivistes, on peut dire qu'elle est sous-jacente aux théories grammaticales les plus traditionnelles. Elle a quasiment le statut d'un axiome du sens commun en matière de langage (ce que l'on appelle parfois la « linguistique populaire »). Nous proposons quelques remarques rapides qui visent, non pas exactement à réfuter cet axiome, mais à en montrer les limites dans l'explication linguistique.

La grammaire représentée dans l'esprit (

),

est un

« objet réel » ; (

)

Langue grammaticale, langue empirique et hyperlangue

Nous savons à peu près ce qu'est une grammaire 2, car il s'agit d'un objet empirique dont nous pouvons retracer l'histoire : celle-ci remonte, en Occident, à la Tekhnê de Denys le Thrace. Une grammaire 2 est traditionnellement

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composée d'ingrédients caractéristiques : des exemples canoniques, des paradigmes et des règles. Elle permet de construire des phrases, à condition souvent de suppléer une bonne dose de connaissances restées implicites. L'ensemble des phrases que permet de construire une grammaire est une langue grammaticale . Si nous nommons langue empirique l'ensemble des phrases effectivement prononcées par un groupe d'êtres humains et leurs descendants, il est possible de montrer que langue grammaticale et langue empirique sont incommensurables (voir Auroux, 1994 a) : une grammaire 2 ne permet pas de prédire les phrases qui seront effectivement prononcées, si on se donne un temps suffisamment long pour l'observation.

Si la grammaire 2 est la connaissance de la grammaire 1, cette dernière doit avoir la même propriété generative quant à la langue grammaticale et, par conséquent, les mêmes limitations quant à la langue empirique. Ce résultat est paradoxal si la grammaire 1 est ce qui permet à l'individu de parler. En fait, il vaut mieux faire l'hypothèse que le modèle est peu réaliste. On peut opposer deux modèles, le modèle de la compétence grammaticale que nous venons de décrire, et un modèle plus complexe, qui met en jeu un autre élément, que nous proposons de nommer, faute de mieux, V hyperlangue :

Modèle de la compétence grammaticale :

— une même grammaire 1 semblable à ce que nous connaissons comme

grammaire 2 est « implémentée » dans tous les individus qui parlent une même langue (grammaire est un terme général ; il est bien évident que la même chose vaut pour le « dictionnaire »).

Modèle de Vhyperlangue :

— différents individus ont entre eux des relations de communication ;

— ces relations s'effectuent sur la base de compétences linguistiques ;

compétence est à prendre au sens le plus trivial du terme : il s'agit d'aptitudes

attestées par leur réalisation ;

— les compétences linguistiques individuelles ne sont pas les mêmes ;

— les individus peuvent avoir accès à des outils linguistiques (voir section

suivante) ;

— les individus ont des activités sociales ;

— les relations de communication ont Heu dans un certain environnement ;

— définition : on appelle hyperlangue un espace/temps structuré par les éléments que l'on vient d'énumérer.

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La langue en soi n'existe pas ; n'existent, dans certaines portions de l'espace-temps, que des sujets, dotés de certaines capacités linguistiques ou encore de « grammaires » (pas nécessairement identiques), entourés d'un monde et d'artefacts techniques, parmi lesquels figurent (parfois) des grammaires et des dictionnaires. Autrement dit l'espace-temps, par rapport à l'inter- communication humaine, n'est pas vide, il dispose d'une certaine structure que lui confèrent les objets et les sujets qui l'occupent.

Pour que des individus puissent communiquer, il n'est certainement pas nécessaire qu'ils partagent la même « grammaire » (dont, au reste nous ne savons guère ce qu'elle est, sinon à l'envisager sur le modèle de nos grammaires 2), il faut qu'ils appartiennent à un même réseau de communication, à une même hyperlangue. L'intérêt de la notion d'hyperlangue est de prendre en compte dans la détermination de l'activité linguistique, d'une part, les sujets parlants et leurs différences de compétence, d'autre part, l'environnement culturel et la réalité non-linguistique.

L'hypothèse de l'hyperlangue n'est certainement pas triviale. Pour pouvoir la défendre, il est nécessaire que nous soyons capables d'apporter quelques éléments empiriques en faveur de la réalité. J'en apporterai quatre : le rôle des outils linguistiques , la participation du monde à la référence, la cécité verbale, la nécessaire dualité de la compétence linguistique et, enfin, la valeur explicative de l'hyperlangue dans l'histoire linguistique.

Les outils linguistiques

Quelle est la nature des différentes réalisations de ce que nous nommons grammaire 2 ? On a déjà vu l'hypothèse selon laquelle il s'agirait d'une représentation de la compétence des individus, pareillement distribuée en chacun d'eux. Une autre hypothèse consiste à lui accorder une valeur descriptive ; elle n'est pas plus irréaliste que la précédente. Mais il convient alors de déterminer de quoi elle pourrait être la description. Bien entendu, ce ne peut être que de quelque chose qui préexiste. Les hommes parlent avant l'élaboration de toute grammaire 2 ; si celle-ci est une description, ce ne peut être que de cet état oral de la parole avant tout travail de grammairien et/ou de linguiste. Nous savons à peu près comment s'est passé le long processus qui conduit à la construction des grammaires et des dictionnaires, ce que nous nommons le processus de gram- matisation (voir Auroux, dir. , 1992 et Auroux, 1994b). Il ne s'agit pas d'un simple processus de description, mais d'un véritable « outillage » des langues. Pour le français, on le suit depuis les premières traductions des grammaires du

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latin, les premières listes de mots, les premières tentatives de traduire systématiquement les auteurs latins, etc. Le tournant décisif est la parution du premier dictionnaire monolingue de l'Académie (1694). On ne se posera jamais assez la question de comprendre à quelle utilité pouvait correspondre un dictionnaire à l'intention des usagers d'une langue. D'un côté, ils sont censés la connaître ; de l'autre, si chacun d'entre eux avait déjà le dictionnaire « dans sa tête », celui-ci ne servirait à rien. La seule solution est d'admettre que le dictionnaire ne correspond à la compétence d'aucun des locuteurs. Selon l'expression de Colli-

not et Mazière (1997),

il est un véritable

« prêt

à parler »

ou encore une

« prothèse »,un« outil linguistique » qui permet à chacun (moyennant

l'acquisition d'une compétence pour la manipulation du dictionnaire) d'accéder à une compétence linguistique objective plus large que la sienne.

Les résultats d'une étude détaillée (Nunes 1996) de la grammatisation du portugais du Brésil peut nous permettre de voir exactement les limites de notre propos. On peut imaginer que les Portugais en débarquant au Brésil, puis en organisant la colonisation et, enfin, leur indépendance, parlaient leur propre langue. Ils étaient pourtant dans un contexte différent de celui de l'Europe, parce qu'ils étaient dans un autre environnement naturel (voir section suivante) et, surtout, parce qu'ils étaient soumis à des échanges plurilingues (langues indigènes, tupi notamment, et langues africaines). Enfin, ils se sont posé la question de l'identité de leur façon de parler (question de la langue nationale). Or cette question correspond à un processus de grammatisation parfaitement identifiable. Les dictionnaires monolingues se sont développés au Brésil durant tout le XVIIIe siècle. Sont apparus également des dictionnaires de régionalismes ; des dictionnaires du vocabulaire littéraire ; des dictionnaires techniques (par exemple le dictionnaire de la construction navale de Antonio Alves Câmara, 1888) ; enfin, des dictionnaires qui les regroupent tous (Dicionario de Vocabulos Brasileiros de Baurepaire-Rohan, 1889 et Dicionario Brasileiro da lingua Portuguesa de Marcelo Soares, 1889). C'est à partir de ces travaux que se pose véritablement la question du « brésilien » et des « indigénismes » qui le caractérisent. Sans le travail de grammatisation (dans lequel il faut comprendre, par exemple, les études du tupi), la réponse d'un Câmara ou d'un Baurepaire- Rohan était impossible. Pour notre problème la situation est claire : cette entreprise est-elle simplement la description de la façon dont parlaient les gens en dehors d'elle (elle aurait pour seule fonction d'en permettre la représentation) ou a-t-elle créé quelque chose ? Il n'y a pas de raison de considérer que ce cas diffère fondamentalement de celui de la grammatisation du français.

La grammatisation ne laisse pas les espaces de communication inchangés :

elle produit des outils linguistiques qui figurent dans l'hyperlangue et en modi-

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fient la structure. Elle permet notamment une plus grande stabilité linguistique, comme on le voit dans des cas comme celui du sanskrit, du latin et, plus généralement, des grandes langues modernes (que l'on compare, par exemple, l'évolution du français entre le XIVe et le XVIIe siècle, d'une part, et le XVIIe siècle et le XXe siècle d'autre part).

Toute grammaire — toute représentation qui analyse des énoncés

contient un ensemble d'hypothèses sur la structure d'une certaine

hyperlangue. Une hyperlangue peut être stable ou instable, elle peut être isotope ou non, les sujets qu'on y rencontre peuvent être extrêmement puristes ou très tolérants, etc. En tout état de cause, elle est cette réalité ultime qui englobe et situe toute réalisation linguistique et limite concrètement toute innovation.

linguistiques —

La participation du monde à la référence

Le langage n'est pas autonome, ce n'est pas une sphère d'activité en soi et pour soi. Pour fonctionner comme moyen de communication, il doit être situé dans un monde donné et parmi d'autres habitudes sociales. Il n'y a pas de langage humain possible sans hyperlangue.

Il est facile d'illustrer cette thèse a contrario. Supposons un individu ordinaire X, monolingue, déposé sur une île déserte et disposant d'une radio ; cette dernière diffuse une émission dans une langue inconnue à notre personnage. Alors, il est clair que X ne pourra jamais comprendre quoi que ce soit aux émissions qu'il entend. Cela ne tient pas aux limitations de son intelligence, le linguiste le plus doué que nous puissions imaginer n'y parviendrait pas mieux si la langue en question est sans apparentement avec les langues dont il connaît les principes. Pour savoir ce dont les gens parlent nous avons besoin d'un lien avec le monde dont ils parlent et de la connaissance du lien de leur langage avec ce monde. Ces deux types de Hen ne sont certainement pas indépendants et on les apprend généralement au cours d'un même processus global. Mais le langage ne génère pas de lui-même sa référence.

La connaissance grammaticale du français suffit à nous faire comprendre que les deux expressions suivantes sont bien formées :

(i)

Université Libre de Bruxelles

(ii)

Ecole Libre

Toutefois, pour comprendre ces expressions, il faut connaître les habitudes sociales, les réalités culturelles qui font que le mot « libre » y signifie à peu près le contraire. C'est un processus sur lequel les dialectologues ont souvent attiré l'attention. Ainsi, concernant le mot maquis, pour le français d'Afrique (Du- mont 1993 : 120) :

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Côte d'ivoire : restaurant semi-clandestin où l'on consomme surtout du gibier fourni par les braconniers Sénégal : bar dancing ou hôtel fréquenté par les prostituées et les mauvais garçons Mali et Sénégal : ensemble des lieux mal famés d'une ville. Le maquisard est celui qui fréquente les mauvais lieux et la maquisard la tenancière d'un bar mal famé

Nous pouvons bien comprendre la référence de « maquis » à l'aide de paraphrases du français courant, comme au reste nous l'avons fait, mais ce ne sont pas ces paraphrases qui créent la référence !

L'externalité de la référence est un principe qui va au-delà de la simple constatation selon laquelle les objets dont parle le langage sont à l'extérieur de lui. Il faut le comprendre jusqu'à ce point ultime où l'on doit admettre que le monde externe lui-même participe au sens. Un Québécois (ou un Brésilien) utilise bien la même expression que le Français (ou le Portugais) quand il parle d'un « grand arbre ». Pourtant, à bien des indices textuels on remarquera que les expressions n'ont pas le même sens : la langue grammaticale n'a pas changé, c'est le monde qui a changé, provoquant un changement de l'hyperlangue.

Prenez un sujet doué de capacités linguistiques données et débarquez-le dans un autre monde, en supposant même qu'aucune capacité linguistique nouvelle ne figure dans son environnement (par exemple, un jésuite du XVIIe siècle qui débarque dans une île inhabitée des Caraïbes ou un astronaute sur une nouvelle planète). Supposez qu'il existe dans ce monde un objet que nous ne connaissons pas. Il le désignera par un mot quelconque, nouveau ou appartenant à son vocabulaire, par exemple, « or ». Si, demeurés dans notre monde, nous possédons les mêmes capacités linguistiques que celles qu'il avait au départ, alors nous serons, sur la base de nos capacités linguistiques propres, incapables de prédire la nouvelle valeur référentielle de « or » .

De la même façon, le Français habitué à référer le syntagme « école libre » aux écoles privées (généralement catholiques), ne peut guère prédire la valeur assignée par les Belges au même adjectif « libre » dans le titre de V Université libre de Bruxelles, où il s'agit, à l'inverse, de désigner une institution de l'Etat, libérée de toute contrainte confessionnelle. L'évolution de l'hyperlangue ne se marque pas nécessairement dans la structure morphologique.

Il est impossible d'apprendre à parler une langue sans apprendre à se mouvoir dans une hyperlangue. Cette situation a des conséquences profondes pour toute théorie de la référence. L'une des impasses de la philosophie analytique du langage provient de ce qu'elle a tenté de construire une théorie de la référence dans un contexte totalement abstrait, au niveau qui est celui de ce que nous nommons la langue grammaticale. Il existe certainement à ce niveau des

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procédures de référenciation (Quine est l'un des premiers à avoir insisté sur ce point, rejoignant par là ce qu'un linguiste comme Benveniste appréhendait sous la catégorie ď appareil formel de l'énonciation) . Mais cela n'implique pas une relation stable entre une entité linguistique et un type d'objet mondain. Cela

implique encore moins que la structure de l'entité linguistique détermine son propre rapport à la nature des objets mondains. Putnam, après avoir exploré quantité d'hypothèses cohérentes avec ce point de vue a fini par y renoncer. Il en conclut qu'il faut rejeter l'opérationnalisme (la signification d'une expression

son usage), le vérifie ationnisme (la signification d'une expression

est identifiée à ses conditions de vérité) et le fonctionnalisme (la signification est un état mental qui a un rôle causal dans le comportement). En matière sémantique « l'environnement même contribue à fixer la référence » (1990, p. 77). Il faut ajouter à l'environnement la séquence des comportements humains. Il n'y

est identifiée à

a, en effet, de référence qu'au sein d'une hyperlangue, pas dans la structure abstraite (généralement morphosyntaxique et phonologique), minimale et non dynamique, que décrivent nos grammaires.

Le changement d'hyperlangue ne va pas nécessairement jusqu'à l'absolue incompréhension qui correspond aux rapports qu'engendre le long passage des proto-langues à leurs lointaines descendantes. Mais, lorsque l'on change de nature et que l'on constitue des espaces nouveaux pour la communication, la vie et l'histoire des hommes (par exemple, lorsque l'on étend l'hyperlangue portugaise, espagnole, française ou anglaise à des territoires américains), on produit une nouvelle structure locale de l'hyperlangue, qui se remarque assez rapidement dans des différences de structure discursive. Au reste, alors que les comparatistes nous ont habitués à ce que le rôle du linguiste soit d'expliquer comment les langues changent, des cas comme ceux que l'on vient de citer nous invitent à concevoir que comprendre comment il se fait que l'extension des hyperlangues puisse ne pas aboutir à l'incommunicabilité, est un problème théorique et empirique tout aussi important.

L'hyperlangue et la cécité verbale

L'externalité de la référence que met au jour l'hyperlangue peut être appuyée sur des phénomènes pathologiques bien connus, depuis que Charcot (1883) leur a donné le nom de « cécité verbale ». Le célèbre aliéniste avait observé le cas d'un marchand viennois (Kussmaul) qui avait des troubles importants de la vision : il voyait, mais ne pouvait reconnaître concrètement les objets. Cela ne l'empêchait pas de parler, bien au contraire : l'absence de sens concret des images faisait que ses représentations étaient de pures combinai-

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sons de mots (« mes rêves se sont également modifiés. Aujourd'hui, je rêve seulement en paroles », ibid.). Plus proche de nous, le cas d'O. Sacks, documenté par les propres ouvrages du patient (Sacks 1988, 1990), relève d'une pathologie analogue. Il souffrait d'une forme d'agnosie qui lui interdisait la vision directe des choses. Capable de définir les formes et les fonctions d'un gant, d'en imaginer les usages possibles, Д ne parvenait pas à le reconnaître, à affirmer « ceci est un gant ». Selon lui, il fonctionnait exactement comme une machine, un ordinateur, en se servant de caractéristiques clefs et de relations schématiques. Autrement dit, il possédait une sorte de grammaire, une syntaxe, mais ne parvenait pas à la relier au monde. La représentation abstraite de la langue que reproduit la grammaire contient sans doute un noyau essentiel des activités linguistiques , mais ces activités n'existeraient tout simplement pas sans le substrat psychophysiologique qui fait de la parole humaine une réalité vécue dans un monde.

Si les sujets ne se comprenaient pas, il n'y aurait pas d'hyperlangue. L'hypothèse d'une langue isotope revient à supposer qu'ils se comprennent tous parfaitement et qu'ils ont tous pareillement accès à tous les lieux de l'hyperlan- gue. Si elle était valable sans restriction, alors langue empirique et langue grammaticale, je veux dire manifestations linguistiques réelles et énoncés engendrés par une grammaire, coïncideraient et il n'y aurait donc pas d'histoire. Ce n'est pas de la langue grammaticale qu'il y a histoire (la langue grammaticale peut être datée, mais le temps n'est pas une de ses dimensions intrinsèques), c'est de l'hyperlangue.

L'hyperlangue étant un système dynamique, la sous-détermination des activités linguistiques par les grammaires (Auroux, 1994 a) peut être dérivée d'un résultat mathématique bien connu. Il n'y a pas en général de projection « canonique » d'une dynamique sur un sous-espace, autrement dit il n'y a pas d'application d'une dynamique d'un espace multidimensionnel sur deux sous- espaces supplémentaires, telle que la donnée des deux dynamiques obtenues puisse permettre de reconstruire la dynamique initiale. Il y a donc forcément perte d'information quand on étudie un phénomène de ce type sur des sous- espaces de dimension inférieure, même si on combine les résultats obtenus sur chaque sous-espace. Toute projection (Saussure compare les aspects synchroni- ques et diachroniques à des projections transversales et longitudinales d'un même système dynamique multidimensionnel) diachronique (une grammaire historique) ou synchronique (une grammaire, au sens usuel) est donc moins riche que l'hyperlangue.

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La dualité de la compétence linguistique

Que parler ne soit pas purement et simplement calculer, mais se situer dans une hyperlangue, explique certaines difficultés de l'hypothèse de la composi- tionnalité du sens. Lorsque que l'on défend cette hypothèse, on suppose deux choses. Le première est que l'on est capable de construire une représentation sémantique de chacune des unités linguistiques qui soit telle que la valeur sémantique de toute combinaison de ces unités est une fonction de celle de ses composants. La seconde, qui découle de la première, est que la représentation sémantique prédise véritablement la valeur de toute occurrence possible. C'est cette contrainte qui empêche que l'on puisse comprendre quoi que ce soit à la créativité. Lorsque l'on introduit un terme dans le calcul de la valeur d'une occurrence, c'est le type du terme (sa représentation dans le « dictionnaire ») que l'on est obligé d'introduire. Cela ne poserait pas de problème si la représentation du type équivalait toujours à celle de l'occurrence. Comme ce n'est pas le cas (homonymie et polysémie), le calcul consiste à trouver un processus qui nous fasse passer de la valeur du type à celle de l'occurrence, par exemple, en admettant que la représentation du type est formée d'éléments disjoints, tels que lorsque deux types sont contextualisés pour former une séquence, s'opère une sélection de leurs éléments qui donne la valeur des unités linguistiques dans cette séquence (Dominicy, 1984, 106). En quelque sorte, dans toute séquence qui constitue une occurrence linguistique, chaque unité linguistique représente, à la fois, son type et la valeur, qui, sélectionnée dans ce type, est celle qui lui est assignée dans l'occurrence. Ce processus, schématisé dans [1], lorsque l'on en fait un modèle de production du langage humain devient une hypothèse rationaliste et même idéaliste (le type précède l'occurrence comme les idées platoniciennes précèdent le sensible dans lequel elles s'incarnent). Nous revenons à l'hypothèse que nous critiquons : pour parler, il faut avoir quelque chose comme un dictionnaire dans sa tête.

[1] [[xyz]typCi [abc]typcJ -> [[xji [b]2]occurrcnce

Empiriquement, pourtant nous n'avons que des suites d'occurrences et la situation se présente plutôt comme [2].

[2] [[y]l. OLLccurrence ,» HX]l [b]2]occUrrencc 2, etc.

On doit se poser un certain nombre de questions : i) que mémorisons-nous, des types ou des occurrences ? ; ii) si nous mémorisons des types, n'est-ce pas à la suite de la mémorisation d'occurrences, comme une représentation secondaire, voire en utilisant certaines d'entre elles comme prototypes (hypothèse empiriste) ? ; iii) l'auteur de dictionnaires produit des généralisations à partir

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de [2] pour construire ses entrées, il se peut que le locuteur agisse partiellement de la même façon, le fait-il et dans quelles limites ?

L'hypothèse empiriste de l'hyperlangue ne présuppose pas que ces questions soient définitivement tranchées. Elle s'appuie (entre autres choses) sur le fait que certaines occurrences sont incompréhensibles si l'on ne considère pas qu'elles ont, notamment, pour signification le renvoi à d'autres occurrences, c'est-à-dire à la représentation d'autres occurrences, susceptible de posséder différentes formes (ce qu'a dit X dans telle circonstance, ce que j'ai lu chez tel auteur, etc.). Parfois ces renvois concernent non de simples occurrences, des paroles comme il s'en échange tous les jours, mais des événements linguistiques, au sens où les nouveaux historiens spécialisés en analyse de discours (Guilhau- mou) emploient cette expression, c'est-à-dire des formules élaborées dans des circonstances précises et qui font date dans la mémoire collective (« Liberté, égalité, fraternité »). Nous pouvons apprendre des langues grammaticales, mais nous vivons et échangeons des paroles, dans un environnement donné, avec la mémoire des discours et des événements linguistiques . Un homme qui ne saurait pas situer x dans la réalité d'une hyperlangue ne parlerait pas plus qu'un ordinateur incapable de répondre au test de Turing, ou qu'un malade atteint de cécité verbale.

Il serait absurde de résorber la compétence linguistique humaine dans la « capacité des occurrences ». Quand je dis « bonjour », quand je manie la morphologie ordinaire de ma langue, en général je n'y pense pas. Je n'ai pas souvenir de telle ou telle occurrence qui provient d'un événement linguistique conservé dans la mémoire collective. Ma compétence relève en quelque sorte de l'habitude. Il n'en va pas toujours de même. Si je dis « liberté » , ce peut être une citation d'Eluard, ou quelque chose d'associé à une circonstance de ma vie. Cela ne relève pas de l'habitude, mais du souvenir. On peut ramener la langue grammaticale à l'habitude. L'habitude ne suffit pas pour communiquer.

La valeur explicative de l'hyperlangue : le cas du songhai

La grammaire historique du XIXe siècle s'est développée selon des modalités qui reviennent à faire l'hypothèse que la structure de ce que nous appelons hyperlangue n'a pas d'influence sur le devenir des langues. C'est le sens du modèle arborescent de divergence des langues, même modéré par les conceptions diffusionnistes de la théorie des vagues .

Or, l'on sait que ce modèle se heurte à de sérieux problèmes sur certaines langues, comme les langues amérindiennes ou africaines. On admet, généralement, que ces difficultés proviennent de ce que le caractère oral des cultures

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concernées n'a pas permis que demeurent des traces de l'évolution des langues. Autrement dit, on ne remet en cause ni le modèle arborescent, ni le fait que l'on puisse comprendre le changement linguistique. Or, dans un livre récent, un africaniste a fait une percée théorique tout à fait remarquable. Il s'agit du songhai, langue parlée principalement dans la boucle du Niger, dont jusqu'à présent aucun chercheur n'avait réussi à déterminer l'apparentement. Nicolai résume ainsi ses conclusions :

la langue dont nous cherchions l'apparentement était le résultat de l'évolution d'une forme pidginisée du touareg dans la structure typologique d'une langue mandé ; c'est cette langue qui devient le songhai en développant sa propre tradition normative (1990, p. 19).

Le modèle arborescent est évidemment remis en cause (comme dans tous les cas de pidginisation) : le songhai ne descend pas d'une seule proto-langue. C'est l'argumentation de Nicolai qui nous intéresse principalement. D'abord, il remarque que le songhai correspond à un véritable saupoudrage géographique de plusieurs formes dialectales. Ensuite, il note que le songhai a dû jouer un rôle véhiculaire dans les échanges saharo-sahelo-soudanais. Enfin, il fait la constatation que la plupart des variétés actuelles du songhai, « issues du songhai véhiculaire se sont (re)vernacularisées et que les populations qui les utilisaient, nécessairement bilingues à l'origine, si elles n'ont pas abandonné l'usage de leur langue maternelle initiale, ont à tout le moins, inversé les fonctions sociolinguis- tiques attribuées aux codes de leur répertoire » (ibid., p. 34). Autrement dit, ce que l'on appelle le songhai s'est trouvé engagé dans des structures d'hyperlan- gue très différentes, dans lesquelles on rencontrait, notamment, des sujets bilingues. De telles hyperlangues sont différentes de celles qu'ont connues les langues européennes, avec leurs systèmes d'écriture homogénéisants et, plus tard, leurs Etats-nations au monolinguisme contraignant. Ce n'est pas parce que l'écriture n'a pas laissé de traces que le modèle arborescent n'explique pas le cas du songhai, c'est parce qu'avec ou sans écriture les hyperlangues n'ont pas la même structure.

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