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Annales.

Economies, sociétés,
civilisations

С G. Jung, L'homme à la découverte de son âme, Genève.


Id., Un mythe moderne.
Id., Dialectique du Moi et de l'Inconscient.
Alain Besançon

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Besançon Alain. С G. Jung, L'homme à la découverte de son âme, Genève; Id., Un mythe moderne; Id., Dialectique du Moi et
de l'Inconscient.. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 22ᵉ année, N. 3, 1967. pp. 655-656;

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SCIENCES HUMAINES, SCIENCES SOCIALES

à des individus nombreux l'espoir d'accéder à la gloire et d'influencer


le cours de l'histoire par leur génie personnel.
En bref, l'éponymie fausse l'image des événements historiques et, hélas,
la nature humaine incline fortement, pour des raisons psychologiques,
à cette vue déformée. — Mirko Dražen Grmek.

Jung et les sciences de l'homme г.

Une difficulté classique de la psychanalyse est qu'elle s'affirme comme


un savoir positif, et donc comme un moment de l'histoire des sciences,
mais qu'elle ne peut être comprise et utilisée correctement qu'au prix
d'une initiation particulière dont l'analogue se trouverait plutôt dans
l'histoire des religions. D'où, classiquement encore, deux gauchissements
fréquents vers un praticisme décevant et vers une religion de substitut.
Le succès de Jung vient peut-être d'avoir débarrassé de bonne heure
la psychanalyse de cette double exigence scientifique et initiatique, de
sorte que la rigueur fait place à une logomachie obscure et que l'expérience
analytique s'oriente vers la théosophie. Mais comme Jung s'est piqué
d'histoire, d'art, d'ethnologie, il a souvent tenté ceux qui travaillent dans
ces disciplines ; peut être n'est-il pas inutile de rappeler le petit livre de
Glover (Freud or Jung, Londres, 1950, trad, française, 1954). Après
examen minutieux de la doctrine, Glover conclut à sa non existence
scientifique.
Cela n'empêche pas les œuvres du maître zurichois de paraître à vive
allure sous des couvertures fort intéressantes. Sur celle de VHomme à la
découverte de son âme, on lit en effet : « Dans cet ouvrage fondamental,
dont une grande partie est inédite, l'illustre professeur de Zurich a groupé
un choix de travaux indispensables à ceux qui cherchent, à ceux qui dirigent
et qui soignent, comme, tout simplement à ceux qui souffrent... Le livre
fait entrer le lecteur d'emblée dans l'intimité de l'auteur. Médité, l'ouvrage
ouvre toutes les avenues de la pensée de C. G. Jung, que ses autres livres
empruntent et développent chacun dans leur voie. »
Or sur la couverture d'Un mythe Moderne (celui des soucoupes volantes),
nous lisons : « Livre précieux, passionnant et sans doute sans précédent :
scientifique et analytique, psychologique et méditatif, synthétique voire
pathétique, С G. Jung y a inscrit — au delà de son enquête — la somme de
son savoir, de sa réflexion de son intuition sur le monde et son avenir ».
Quand au dernier ouvrage paru, on nous en dit : « Cette œuvre est une des
plus importantes de Cari Gustav Jung. Concise, allant à l'essentiel, elle
se situe au centre même de la pensée du savant qui, avec Freud, puis
par-delà Freud, orienta la vie psychologique et mentale de l'humanité
dans des voies nouvelles ». Dans le culte qui est rendu à Jung, il apparait
ainsi que chacun de ses livres peut être considéré comme étant le centre

1. С G. Jung, L'homme à la découverte de son âme, Genève, 1962, 359 p. ; Un


mythe moderne, Paris, 1961, 307 p. ; Dialectique du Moi et de V Inconscient, Paris, 1964,
339 p.

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de son enseignement. Ou, plus exactement, que chaque fragment de l'Œuvre


en contient la totalité. Cela était un attribut des livres saints. — Alain
Besançon.

Freud et la Tradition mystique juive x.

La thèse de David Bakkan est ainsi énoncée par lui-même : « L'apport


de Freud doit être interprété dans ses grandes lignes comme une version
contemporaine de l'histoire du mysticisme juif et comme une contribution
contemporaine à cette histoire. Freud, consciemment ou inconsciemment
a laïcisé le mysticisme juif ; et la psychanalyse peut être valablement
considérée comme cette laïcisation » (p. 39). Malgré un projet aussi étrange,
le livre est d'un haut intérêt, bien que, ou plutôt parce que cette thèse
n'arrive pas à être démontrée.
Bakkan produit un nombre impressionnant de parallèles entre les textes
freudiens sur le rêve, l'association libre, la bisexualité, et des textes sur les
mêmes sujets tirés du Zohar, et de la Kabbale. Leur correspondance est
parfois, comme dit Memmi, vertigineuse. Il montre aussi comment Freud
vécut toute sa vie dans un quasi ghetto, combien ambivalent était son
sentiment d'appartenance à la judaïté, comment Moïse, son dernier livre,
peut être compris comme la formulation de son mythe personnel.
Mais Pasche et surtout Memmi, dans son excellente postface, ont beau
jeu d'objecter que nous n'avons pas l'ombre d'une preuve que Freud
ait lu ou seulement connu les écrits des mystiques juifs. Tout ce qu'on
sait de l'histoire de sa vie porte à croire le contraire. Freud se voulait un
savant, et s'il réintroduisait l'irrationnel dans le champ psychologique
c'était pour en prendre rationnellement la mesure. Reste pourtant cette
étonnante correspondance.
Pourrait-elle s'expliquer, comme le suggère Memmi, par la médiation
de la culture juive savante, par celle du romantisme allemand, dont Freud
s'est nourri, voire par celle de la culture chrétienne ? Peut-être, et cela
permettrait de faire l'économie de l'aventureuse hypothèse de Freud
« dissimulateur » et sectateur clandestin du message juif.
Mais il me semble qu'un problème d'intérêt plus général est impliqué,
que cet ouvrage ne résout pas mais qu'il a le mérite de suggérer : celui du
niveau de la personnalité où s'établit la conscience religieuse. On sait
que Freud avança l'hypothèse de traces mnésiques culturelles, transmis-
sibles génétiquement, ce qui paraît bien difficile à prouver. Le livre de
Bakkan invite à rechercher — ce qui ne paraît pas hors de portée de la
psychanalyse — comment la psyché individuelle est façonnée par l'ethos
religieux, comment cet ethos se transmet à un niveau sous-conscient,
de parents à enfants, indépendamment de la croyance et de la pratique
religieuse, peut-être à travers plusieurs générations d'athéisme affirmé.
Autrement dit, Bakkan porte à réfléchir à ce que signifie au juste en
psychologie le fait d'être juif, catholique ou protestant. Et si cette question

1 J: David Bakkan, Freud et la Tradition mystique juive, suivi de La double leçon


de Freud, par A. Memmi, Préface du Dr F. Pasche, Paris, 1964, 262 p.

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