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Approches anthropologiques de la
communication

Tranchant avec la tendance de la sociologie actuelle de la communication, des


approches, non centrées sur les médias, certaines réflexions reprennent la
réflexion sur la communication, globalement, dans une perspective
anthropologique. Les approches anthropologiques restent très minoritaires dans
l'univers des sciences de la communication, souvent cantonnées dans le monde
universitaire, intéressant très peu, voire suscitant la méfiance, des mondes
économiques et politiques. En tout cas, ces approches sont très loin de confirmer
le goût à faire du développement des technologies de la communication la voie
vers des utopies exaltantes...

Yves WINKIN, professeur à l'université de Liège et à l'Ecole normale supérieure


lettres et sciences humaines à Lyon, distingue deux conception très différence de
la communication, une conception "télégraphique" et une conception
"orchestrale"

La conception "télégraphiste", dominante, provient des travaux de Norbert


WIENER (1894-1964) (Cybernetics or Control and Communication in the Animal
and tle Machine, 1948) et de Claude SHANNON (1916-2001) (The Mathematical
Theory of Communication, 1949), issus eux-mêmes de ceux de plusieurs dizaines
de chercheurs sur plusieurs dizaines d'années. Au tout début des années 1950, une
masse d'articles et d'ouvrages traite de la communication au sein des petits
groupes (Alex BAVELAS et ses associés du MIT aux Etats-Unis, Claude
FLAMENT en France...). La recherche sur les médias rejoint cette recherche sur
les petits groupes, selon KATZ et LAZARSFELD (Personal Influence, 1955) autour
notamment de la notion de feedback.

Les sept dimensions de la communication télégraphique sont énoncées par le


même auteur de la manière suivante, en sappuyant sur les études de plusieurs
chercheurs en communication contemporains (CAREY, 1989 - LEEDS-
HURWITZ, 1989 - SIGMAN, 1987 - ZABOR, 1978) :

- Lorsque la communication est conçue comme une activité individuelle, le

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mécanisme qui la fonde est celui d'une transformation des idées intérieures en des
paroles extérieures. En empruntant le lexique des ingénieurs des
télécommunications, les chercheurs travaillant dans cette optique parleront
souvent d'encodage et de décodage (...). La communication commence donc à
l'intérieur d'un individu et se termine à l'intérieur d'un autre individu. Chaque
individu est une entité constituée d'un corps et d'un esprit, celui-là contenant
celui-ci. Chaque individu est ainsi une boîte opaque, fermée, séparée de tout autre
individu par un certain espace. Mais chacun peut choisir de révéler les pensées de
son esprit à un autre. Il utilise alors le langage pour franchir la distance qui le
sépare d'autrui. Le langage est l'instrument de la communication, qui est elle-
même l'instrument de la transmission de pensées.

Notons que si les études anthropologique de la communication sont peu


développées, en revanche, les études anthropologiques sur la langue, le langage,
sans parler de la linguistique, notamment dans les milieux ethnographiques, sont
relativement répandues.

- La communication est donc une activité verbale, orale ou écrite. Des chapelets
de mots circulent d'un esprit à l'autre par l'intermédiaire de la bouche et des
oreilles ou de la main et des yeux. Semblables à de petites capsules, les mots
s'ouvrent pour livrer leur information. En additionnant ces mots et ces phrases, le
récepteur obtient une reproduction fidèle de la pensée de l'émetteur. Des bruits
provoqués par l'intrusion de certaines activités corporelles (réflexes, instincts,
émotions) dans les activités de l'esprit peuvent cependant perturber la bonne
marche du processus de transmission.

- La communication est donc rationnelle et volontaire. Elle est par là réservée à


l'homme. Ce n'est que par des abus de sens que l'on parle de communication
animale ou de communication "non verbale" sinon dans le cas de gestes codifiés
par une convention explicite, comme dans le cas du langage des sourds-muets. Il
se peut qu'une information soit offerte non intentionnellement ou inconsciemment
: il ne s'agit alors pas de communication. Deux personnes au moins sont
nécessaires pour qu'il y ait communication et c'est la personne émettrice, non la
personne réceptrice, qui l'institue.

- Si la communication est un acte volontaire et conscient, elle peut dés lors être
évaluée, esthétiquement et éthiquement. Elle peut réussir comme elle peut
échoueer ; elle peut être bonne ou mauvaise, normale ou pathologique, efficace ou
brouillonne. Elle peut aussi s'enseigneer, se corriger, se prescrire (un thérapeute
peut inveiter un couple à "mieux communiquer" ou à "communiquer plus").

- La communicatiot est une suite de séquences linéaires émetteur-récepteur qui


s'inversent successivement : la réception d'un message déclenche l'émission d'un
second message (qui à son tour, etc.), sur la base du schéma classique stimulus-
réponse (action--réaction).

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- Comme dans un laboratoire, le chercheur peut observer ou provoquer en toute


indépendance des séquences de communication. A l'instar d'un physicien ou d'un
chimiste, il énonce des hypothèses sous forme de jeux entre "variables". Il se situe
en dehors du système étudié, ou cherche à "neutraliser" les effets possibles de son
observation sur le système par divers moyens techniques et statistiques.

- Le modèle de la communication individuelle se laisse aisément capturer par


l'image du télégraphe. Une personne A décide de faire parvenir un message à une
personne B. Le message est codé, envoyé sur les ondes, reçu, décodé, compris ou
non. La personne B peut alors à son tour lancer un message à la personne A, etc.
L'acte de télégraphier est un acte verbal, intentionnel, linéaire, limité dans le
temps et dans l'espace. Le télégramme est habituellement explicite, dénotatif,
informatif.

La conception "orchestrale", moins connue, provient des travaux de Gregory


BATESON (1904-1980) (avec Jurgen RUESCH, Communication : The social
Matrix of Psychiatry, 1951) et de Ray BIRDWHISTELL (1918-1994) (1951). Seules
les idées du premier sont bien connues, grâce à leur utilisation dans les travaux de
l'Ecole de Palo Alto. Celles du second ne le sont que par l'intermédiaire de sa
"kinésique", l'étude de la communication par le corps en mouvement.

Rappelons que l'école de Palo Alto est un courant de pensée (du nom de la ville de
Californie) fondé au début des années 1950 qui reprend des éléments de
psychologie et de psycho-sociologie ainsi que des sciences de l'information et de la
communication en rapport avec les principes de la cynbernétique. A l'origine de la
thérapie familiale et de la thérapie brève, cette école (qui compte Grogory
BATESON, Donald D JACKSON, John WEAKLAND, Jay HALEY, Richard FRY,
Paul WATZLAWICK et la famille ROCKEFELLEER parmi ses fondateurs)
développe, à partir de la notion d'intéraction, une conception nouvelle de la
psychiatrie (définie comme étude du comportement interpersonnel). le
constructivisme devient progressivement un des fondements de l'approche de
cette école. Quant à la "kinésique" tentée par Ray BIRDWHISTELL, elle réside
dans l'étude du langage corpirel, en proposant des "hinèmes" sur le modèle des
"phonèmes". L'anthropologue américain a utilisé longuement le support filmique
pour observer l'interaction des participants à la communication : mouvements
corporels, gestes, postures, mimiques, mais de son avis même, cette tentative n'a
pas été couverte de succès, pour des raisons à la fois de complexité (le décryptage
de 6 secondes de films prend plusieurs centaines de pages) et de réductionnisme
fondamental (réduire lea communication à un processus mécanique).

Yves WINKIN synthétise leur pensée sur la communication, en sept dimensions,


également :

- Lorsque la communication est conçue comme une activité sociale, un

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mécanisme d'un ordre supérieur est posé au-dessus de la communication


(inter)individuelle. Chaque acte de transmission de message est intégré à une
matrice beaucoup plus vaste, comparabl dans son extension à la culture. C'est
cette matrice qui reçoit le nom de communication sociale. Elle constitue
l'ensemble des codes et des règles qui rendent possibles et maintiennent dans la
régularité et la prévisibilité les interactions et les relations entre les membres
d'une même culture. La communication sociale est donc permanente. Elle ne
repose pas sur l'action d'un individu ; elle permet plutôt à l'action de cet individu
de s'insérer dans une continuité. L'individu est vu comme un "acteur social",
comme un participant à une entité qui le subsume.

- La "participation à la communication" s'opère selon de multiples modes,


verbaux ou non verbaux. Les acteurs engagés dans le système de communication
peuvent produire des modules d'information bien spécifiques, mais il s'agit
d'activités très rares. La plupart du temps, les activités communicatives sont des
activités de contrôle, de confirmation, d'i"intégration", où la redondance joue un
rôle important. C'est donc moins le contenu que le contexte, l'information que la
signification, que le chercheur en communication sociale tente de déterminer.
Contexte et signification sont tenus pour isomorphes ; pour en saisir les contours,
le chercheur doit s'obliger à travailler par niveaux de complexité croissante.
Aucune signification n'est fixée ; aucun élément n'est univoque.

- L'intentionnalité ne détermine pas la communication : lorsque deux personnes


parlent dans une langue donnée, elles participent à un système qui était là avant
elles et qui leur survivra ; lorsque ces deux personnes s'écrivent, elles utilisent un
code qui permettra à d'autres de lire leurs lettres. En d'autres termes, l'acte
réalisé dans l'ici-et-maintenant de l'interaction n'est qu'un moment dans un
mouvement beaucoup plus vaste. Au niveau même de l'interaction,
l'intentionnalité se perd dans un réseau complexe de modes verbaux et non
verbaux, dont les "messages" se confirment et s'infirment mutuellement. En tant
qu'elle se traduit pas un comportement particulier, l'intention de l'acteur,
réservée généralement au mode verbal lexicalisé, ne constitue plus qu'un élément
parmi d'autres dans le flot de messages.

- La communication est considérée comme une construction notionnelle


(construct) permettant une étude interdisciplinaire de la dynamique de la vie
sociale. Elle ne peut être discutée en termes de succès ou d'échec, de normalité ou
de pathologie. En revanche, les indices et critères que tel groupe social utilise
pour juger éthiquement, esthétiquement ou psychologiquement certains
comportements classés parmi les activités communicatives de leur société
peuvent faire l'objet d'études particulières.

- La communication est un vaste système intergénérationnel ; les interactions de


la vie quotidienne n'en sont que l'activation, chaque acteur social ayant
progressivement appris certains des codes et "programmes" de son groupe, de sa

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classe, de sa communauté. La dyade émetteur-récepteur, le couple question-


réponse ou le système action-réaction sont considérés comme des cadres de
perception, propres à certains groupes sociaux ; ils ne peuvent donc servir
d'unités d'analyse.

- Le chercheur fait nécessairement partie du système qu'il étudie, qu'il travaille ou


non dans sa propre culture. (...) A partir du moment où il a saisi un élément, il est
prêt à entrer dans ce système de communication, qu'il lui soit familier ou pas.
Tout le travail de recherche consistera à apprendre ce système à la manière d'une
langue nouvelle, en cherchant à établir les contrastes perceptuels opérés par les
usagers "naturels".

- Proche de l'ancien sens communautaire du terme, le construct "communication


sociale" se laisse appréhender par l'image de l'orchestre. Les membres d'une
culture participent à la communication comme les musicens participent à
l'orchestre. Mais l'orcestre de la communication n'a pas de chef et les musiciens
n'ont pas de partition. Ils sont plus ou moins harmonieux dans leurs accords
parce qu'ils se guident mutuellement en jouant. L'air qu'ils jouent constitue pour
eux un ensemble d'interrelations structurées. Si un chercheur prends le temps de
décomposer cet air et de le transcrire, il verra sans doute que la partition qu'il
obtient est d'une grande complexit et qu'il s'agit effectivement de musique et non
de simples bruits.

Yves WINKIN indique les évaluations critique de l'anthropologue Dell HYMES


(1927-2009), à qui l'on doit l'expression même d'anthroplogie de la
communication et celle du sociologue Erving GOFFMAN, ce dernier s'opposant
très explicitement à toute extension conceptuelle de la notion de communication.

Dans un passage de son étude, l'auteur livre un véritable "manifeste" pour cette
anthropologie de la communication et surtout tente une définition de ses contours
: origines, principes, projet :

"(...) Le programme que Dell Hymes propose consiste en une investigation


ethnographique des comportements, des situations et des objets qui sont perçus
au sein d'une communauté donnée comme ayant une valeur communicative :
"L'étendue de la "communication en anthropologie doit dépendre de l'étendue de
la communication dans les cultures ou communautés sur l'étude ethnographique
desquelles reposent les faits et les théories anthropologiques. Dans toute culture
ou communauté, le comportement et les objets en tant que produits du
comportement, sont sélectivement organisés, utilisés, fréquentés et interprétés
pour leur valeur communicative" (Dell HYMES, 1967).

Sans doute Hymes reprend-il ainsi à propos de la communication le premier


principe de tout travail ethnographique : faire émerger le point de vue local,

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indigèné, "émique". Mais il convoque aussi la définition de la culture que son


collègue Ward Goodenough (1919-2013) avait offerte en 1957 : "La culture d'une
société consiste en tout ce qu'il faut savoir ou croire pour se conduire d'une
manière acceptable pour les membres de cette société, et ce dans tout rôle qu'ils
accepteraients pour chacun des leurs". (...) (Cette définition) permet de faire le
lien avec la pensée de Birdwhistell, qui a inscrit la présibilité au coeur de son
analyse '"être membre, c'est être prévisible"). Elle rnvoie aussi à la proposition de
Ervin Goffman (1922-1982), pour qui tout groupe social fait sens pourvu qu'on
l'étudie de l'intérieur : "Je pensais, et je pense encore, qu'il n'est pas de groupe -
qu'il s'agisse de prisonniers, de primitifs, d'équipages de navire ou de malades -
où ne se développe une vie propre, qui devient signifiante, sensée et normale dès
qu'on la connait de l'intérieur ; c'est même un excellent moyen de pénétrer ces
univers que de se soumettre au cycle des contingences qui marquent l'existence
qutidienne de ceux qui y vivent." (1961).

Tout anthropologue pourrait sans doute souscrire à cette proposition sur


l'observation participante, qui est au coeur de la démarche ethnographique, mais
Goffman la subvertit quelque peu en évoquant des groupes "de prisonniers, de
primitifs, d'équipages de navire ou de malades". Il ne s'agit pas de communauté
culturelle au sens classique. C'est là où la culture de Goodenough se révèle
efficace, de même que la prévisibilité de Birdwhistell. La taille de la "société" de
Goodenough n'est pas spécifiée, pas plus que sa composition : il peut s'agir de
"primitfs" comme de "malades". L'anthropologue qui s'y insère "devra opérer
d'une façon acceptable à ses membres", pour parler comme Goodenough, c'est-
à-dire se rendre prévisible et les rendre prévisibles, pour parler comme
Birdwhistell.". A ce stade du raisonnement, nous nous permettons de rappeler les
éléments inverses utilisés par la sociologie des organisations de Michel CROZIER
qui discute des efforts d'autonomisation des individus en leur sein. Une
confrontation entre ces deux démarches, que nous estimons complémentaires
serait sans doute utile.

"L'anthropologie de la communication que je propose s'appuie sur Hymes,


Goodenough, Birdwhistell et Goffman. La notion de communication permet de
penser les phénomènes sociaux en termes processuels mais il ne s'agit pas de
"voir de la communication partout". D'ailleurs, jusqu'à quel point peut-on encore
dire à un anthropologue qu'il voit de la culture partout, à un sociologue qu'il voit
de la société partout? En d'autres termes, l'adoption d'une approche dite "sociale"
de la communication consiste en l'adoption d'un cadre général de référence. Pas
plus que l'anthropologue ne peut expliquer une conduite en déclarant qu'elle
ressortit à la culture (...), le chercheur en communication ne peut utiliser
constamment le "concept" de communication pour interpréter ces données.
Utiliser un cadre "communicationnel", c'est tenter de réfléchir sur les données
effectivement recueillies en termes de niveaux de complexité, de contextes
multiples, de systèmes circulaires ; c'est encore concevoir derrière les conduites
un ensemble de règles organisées en codes ; c'est enfin tenter de reprendre la

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suggestion célèbre de Lévi-Strauss de voir dans "divers aspects de la vie sociale"


des phénomènes "dont la nature rejoint celle même du langage" (1958). Lévi-
Strauss voyait dans la notion de communication "un concept unificateur grâce
auquel on pourra consolider en une seule discipline des recherches considérées
comme très différentes" (1958). Cette suggestion d'une "science de la
communication" appartient sans doute à la préhistoire du structuralisme français
et la conception lévi-straussienne de la communication est restée peu construite.
Mais il reste que le souffle de la formule devrait séduire aujourd'hui encore. En
proposant le projet d'une anthropologie de la communication, je ne peux pas en
pas faire allusions à l'appel déjà ancien de Lévi-Strauss, parce que sa
transversalité même correspond à l'esprit de la "nouvelle communication".
L'auteur entend emprunter toutefois d'autres voies moins théoriques plus reliées
aux pratiques de terrain pour arrimer sa proposition.

Yves WINKIN, Anthropologie de la commmunication, De la théorie au terrain, De


Boeck Université/Seuil, 2001

SOCIUS

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