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Pierre

Bourdieu
Une initiation

Patrick Champagne et Olivier Christin

Éditeur : Presses universitaires de Lyon


Année d'édition : 2012
Date de mise en ligne : 5 novembre 2019
Collection : Sociologie

http://books.openedition.org
Édition imprimée
Nombre de pages : 270

Référence électronique
CHAMPAGNE, Patrick ; CHRISTIN, Olivier. Pierre Bourdieu : Une initiation. Nouvelle édition [en
ligne]. Lyon : Presses universitaires de Lyon, 2012 (généré le 05 novembre 2019). Disponible
sur Internet : <http://books.openedition.org/pul/5109>. DOI : ERREUR PDO dans
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Il y a 10 ans, le 23 janvier 2002, Pierre Bourdieu disparaissait. Intellectuel engagé, il portait une
attention passionnée au monde, non seulement comme objet d'étude mais aussi comme champ
d'intervention citoyenne.
Fondateur d'une théorie sociologique, adossée à des enquêtes de terrain qui ont fait date (sur
l'Algérie, sur l'école, sur la précarité, etc.) et fait de lui le sociologue le plus cité et discuté au
monde, il fut aussi un acteur infatigable des luttes contre le néolibéralisme et contre les formes les
plus brutales de la mondialisation.
De ces combats, dans lesquels il investissait l'exigence critique du sociologue, il a tiré des livres
décisifs comme La Misère du monde, des textes d'intervention incisifs (Sur la télévision, Contre-feux,
etc.) et une collection d'ouvrages militants (Raisons d'agir) créée au lendemain du mouvement
social de décembre 1995.

PATRICK CHAMPAGNE
Sociologue

OLIVIER CHRISTIN
Historien
SOMMAIRE

Introduction
La philosophie de Pierre Bourdieu
DE LA PHILOSOPHIE À L’ETHNOLOGIE
UNE SOCIOLOGIE ÉLARGIE À UNE ANTHROPOLOGIE
CONSTRUIRE LE SUJET SOCIALISÉ
LA VIGILANCE ÉPISTÉMOLOGIQUE
DE LA PHILOSOPHIE AU CHAMP PHILOSOPHIQUE

Habitus
RENDRE COMPTE DES PRATIQUES
LA FAUSSE ALTERNATIVE ENTRE LE SUBJECTIVISME ET L’OBJECTIVISME
L’AJUSTEMENT DES PRATIQUES
UNE ORCHESTRATION SANS CHEF D’ORCHESTRE
« LE CORPS PENSE TOUJOURS »

Capital
UNE NOUVELLE THÉORIE DU CAPITAL
DE L’HÉRITAGE CULTUREL…
… AU CAPITAL CULTUREL
CONSTRUCTION THÉORIQUE ET ANALYSES CONCRÈTES
LA CLASSE SOCIALE CONSTRUITE
LA CLASSE COMME VOLUME ET STRUCTURE DU CAPITAL
LE CAPITAL COMME RAPPORT SOCIAL
LE CAPITAL SYMBOLIQUE

Champ
PENSER RELATIONNELLEMENT
RÉVOLUTION PARTIELLE, RÉVOLUTION PERMANENTE
« COSMOS SOCIAL » ET DIVISION DU TRAVAIL
CHAMP, CAPITAL ET HABITUS
« UN CORPORATISME DE L’UNIVERSEL »

L’intellectuel
LA SOCIOLOGIE : UNE SCIENCE OBJECTIVEMENT POLITIQUE
LE « PETIT LIVRE ROUGE » COMME RÉVÉLATEUR
LA LUTTE DÉCLARÉE CONTRE LES « INTELLECTUELS MÉDIATIQUES »
L’INTELLECTUEL SELON BOURDIEU
DIFFUSER LA SOCIOLOGIE
UN PÉTITIONNAIRE MALGRÉ LUI

Conclusion
Glossaire
Bio-bibliographie de Pierre Bourdieu (1930-2002)
Index des noms

Index des thèmes


Introduction

1 Fallait-il proposer une édition, revue et augmentée, de ce livre, paru


initialement en 2003 ? Y avait-il, au-delà même du dixième anniversaire
de la disparition de Pierre Bourdieu, une actualité et une utilité
suffisantes qui justifient cette nouvelle édition ? Il nous a semblé que oui,
pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’on constate le grand intérêt
que continuent de susciter ses textes, ceux publiés de son vivant et plus
encore, récemment, ses textes inédits, notamment ses cours des
années 1989-1992 au Collège de France sur l’État 1 . Ensuite, parce que les
enquêtes les plus récentes montrent qu’il reste aujourd’hui, et de loin, le
sociologue le plus lu et le plus cité internationalement, ce qui ne fait que
rappeler son importance majeure dans l’histoire des sciences sociales des
dernières décennies, en France, bien sûr, mais aussi à l’étranger. Des
manières de construire les objets de la sociologie, d’obliger celle-ci à faire
retour sur elle-même et sur ses méthodes, d’écrire aussi, avec ce style si
reconnaissable qui lui paraissait le seul à même de rompre avec la
sociologie spontanée du langage ordinaire, qui sont aujourd’hui
largement répandues, y compris en dehors de l’univers académique, sont
en fait héritées de ses travaux fondateurs et il ne servirait à rien ni à
personne de vouloir nier cet héritage. Enfin et surtout, il nous a semblé
nécessaire de repousser l’idée qu’avec le temps et l’éloignement des
situations historiques concrètes sur lesquelles Bourdieu avait travaillé (la
guerre d’Algérie et le déracinement ; le choc de l’arrivée de nouveaux
publics dans l’enseignement supérieur dans la deuxième moitié des
années 1960 ; le rôle croissant de certaines « grandes écoles » dans la
reproduction de la classe dominante, etc.), ses positions et ses
propositions perdraient de leur pertinence et seraient comme frappées
d’obsolescence. Les données vieillissent, c’est le cas pour tout travail
empirique, non les principes méthodologiques et l’appareil théorique qui
rendent ce travail possible. Les règles de la méthode sociologique, les
exigences critiques et théoriques ou encore l’appareil conceptuel
patiemment construits et éprouvés par Bourdieu sur des terrains
inlassablement parcourus demeurent aujourd’hui opératoires et
pertinents, utiles et utilisés, y compris dans la critique.
2 L’ambition de ce livre n’est pas d’être un manuel sur la sociologie de
Pierre Bourdieu. Il en existe déjà, de très bons, de moins bons aussi que
nous n’entendons pas corriger, amender, discuter ou réfuter. Car le
risque serait grand alors de transformer en système une pensée qui ne
l’était pas, d’offrir une présentation académique des concepts essentiels
de l’œuvre de Pierre Bourdieu en dehors des conditions précises dans
lesquelles ils furent forgés, travaillés et appliqués, et en dehors des
terrains concrets qui en déterminèrent les premiers usages et les
premières discussions. Le risque serait grand aussi de croire avoir tout
dit, ou presque, de la pensée de Pierre Bourdieu en résumant ses
principaux livres, à la manière, justement, de la doxa académique qui
réduit la philosophie à l’histoire et au commentaire d’un tout petit
nombre de textes et d’auteurs par elle canonisés et traite, par là, les
problèmes fondamentaux qui sont au cœur de l’interrogation
philosophique ou de la démarche sociologique comme des problèmes
d’école, des questions scolastiques abstraites qui n’existeraient que dans
le ciel des idées pures.
3 Il est, en effet, impossible de rendre compte, dans le cadre de cet ouvrage,
de l’ensemble de l’œuvre de Pierre Bourdieu tant celle-ci est importante
non seulement du simple point de vue du nombre de publications (un
livre entier est consacré au seul recensement bibliographique de ses
publications qui s’échelonnent sur plus de 40 ans 2 ), mais aussi par la
diversité des milieux sociaux étudiés. Dans son Esquisse pour une
autoanalyse 3 , sa dernière publication, Bourdieu dit la soif qu’il avait de
vouloir comprendre et même de vivre intellectuellement toutes les vies
possibles, celles des sous-prolétaires algériens comme celles des grands
patrons d’industrie, des artistes comme celles des évêques, celles des
petits-bourgeois comme celles des aristocrates, etc. Mais il est plus
difficile encore, dans un tel format, de prétendre pouvoir rendre compte
de manière exhaustive des implications théoriques de son œuvre, ses
recherches empiriques n’ayant été qu’autant de matériaux visant à
construire une ambitieuse théorie du monde social qui se proposait
d’intégrer et de dépasser (plus exactement de dépasser en les intégrant)
les théories des « pères fondateurs » de la discipline, à savoir celles de
Marx, de Weber et de Durkheim 4 . Il ne serait donc pas seulement
illusoire de vouloir donner une sorte de digest de sa théorie ; ce serait
surtout contraire à l’esprit même de sa vision du travail scientifique qui
liait indissociablement la réflexion théorique et les matériaux
empiriques, dénonçant inlassablement les constructions théoriques vides
et formelles sans référence au réel et aux données issues du terrain
comme, à l’inverse – et faisant « couple épistémologique » (au sens de
Bachelard) –, les enquêtes purement descriptives sans théorie à mettre à
l’épreuve. On voudrait seulement que ce petit livre donne envie de lire
directement l’œuvre de Bourdieu qui, comme toute œuvre majeure, court
désormais le risque d’être ensevelie sous l’avalanche des écrits de
commentateurs, certains l’éclairant de manière pertinente 5 mais
beaucoup vivant sur elle en parasites et lui faisant en quelque sorte
écran. On voudrait donc aider à une véritable approche de l’œuvre et
éviter au lecteur le biais de la posture de lecteur que Bourdieu a maintes
fois pointé et désigné sous l’expression « biais scolastique », un biais qui
est parfois inscrit dans la position même de professeur et, plus
généralement, de tous ceux qui lisent les auteurs pour les commenter,
pour en faire des cours pédagogiquement structurés, et non pour s’en
servir pratiquement afin de s’aider à penser ce que ces auteurs ont essayé
de penser. Bourdieu, contrairement à une représentation tardive qui a
circulé dans les médias, souhaitait ardemment, loin de tout dogmatisme,
que son œuvre soit critiquée parce qu’il y voyait là le mouvement même
de la science, toute théorie scientifique étant vouée à être dépassée.
Encore fallait-il qu’il se reconnaisse dans les « critiques » que certains
croyaient pouvoir faire de ses travaux, ce qui fut loin d’être toujours le
cas.
4 L’ambition de ce livre est encore moins de s’inscrire dans le combat qui
s’est engagé lors de la disparition de Pierre Bourdieu et qui pourrait
illustrer parfaitement, mais amèrement, son interprétation des luttes
propres au champ universitaire et académique dans lesquelles les
stratégies de captation d’héritage, de subversion plus ou moins factice, de
coups de force sémantiques jouent un rôle si important. Il ne veut ni
poser ses auteurs en héritiers légitimes de la pensée de Bourdieu, en
dépositaires d’un saint trésor qu’il conviendrait de garder des
profanations, ni les situer dans un au-delà bien vague, ni même rétablir
contre d’éventuelles déformations ce que serait la vérité de sa sociologie
critique. C’est là la justification de l’attelage apparemment improbable
d’un sociologue et d’un historien qui s’est chargé de la réalisation de ce
livre : montrer que la sociologie de Pierre Bourdieu ne s’enferme pas dans
quelques formules toutes faites, ou dans quelques thèses bien connues,
dans un discours clos une fois pour toutes qu’il suffirait d’appliquer à des
objets divers à la manière d’un logiciel universel, mais qu’il s’agit tout à la
fois d’un ensemble de propositions, d’outils conceptuels, de réflexions sur
les conditions de la pratique scientifique et les modes de construction de
l’objet en sciences sociales, de critique du biais scolastique qui isole et
déforme les problèmes qu’il se donne. D’ailleurs, pour Bourdieu,
l’histoire, loin de s’opposer ou de faire concurrence à la sociologie et
d’être une science sociale à part n’est en fait que l’autre nom que l’on
donne à la sociologie lorsqu’elle étudie des configurations passées. La
compréhension sociologique des institutions contemporaines suppose le
plus souvent que le chercheur en retrace la genèse sociale, c’est-à-dire
qu’il mobilise l’histoire 6 .
5 Les auteurs de ce livre ont, comme on dit, « bien connu » Bourdieu, et
s’agissant de restituer une démarche scientifique plus que des résultats,
ils estiment que c’est un avantage et non un obstacle. Ils l’ont fréquenté
longtemps, à partir de 1967 pour l’un, c’est-à-dire à une époque où
Bourdieu, si l’on peut dire, n’était pas encore complètement « Bourdieu »,
et un peu plus tard pour l’autre. Mais l’un et l’autre ont pu assister, et
même parfois participer directement, dans le temps réel qui est celui du
déploiement d’une œuvre, avec ses incertitudes et ses problèmes non
instantanément résolus, à la véritable aventure intellectuelle dans
laquelle Bourdieu les a ainsi entraînés. Ils ont eu bien des occasions de
discuter avec lui, de leurs propres travaux mais aussi des siens et ils n’ont
pas manqué, à de nombreuses reprises, de l’interroger sur les manières
d’utiliser ses concepts dans la pratique de la recherche. C’est cette
expérience, à bien des égards irremplaçable, que nous voudrions surtout,
en définitive, communiquer au lecteur. En ce sens, ce livre est aussi un
livre d’utilisateurs de la sociologie de Pierre Bourdieu, qui ne se privent
pas d’invoquer, ici ou là, la façon dont, sur les terrains qui sont les leurs –
la sociologie des médias, la sociologie du monde paysan ou l’histoire
culturelle –, ils mettent en œuvre certaines des règles du « métier de
sociologue » qu’il a dégagées. C’est à ce prix qu’il a semblé possible
d’éviter à Pierre Bourdieu la canonisation académique par le manuel et la
stérilisation glorieuse de la glose universitaire dont il avait tout lieu de
craindre le pire. Nous avons préféré insister sur l’actualité d’une pensée
qu’il ne suffit pas de congédier avec de grands effets rhétoriques pour la
dépasser.
6 On ne s’étonnera donc pas de voir ce livre s’écarter de certains des
passages obligés du manuel universitaire – renoncer, par exemple, à
proposer une bibliographie systématique des travaux de ou sur Pierre
Bourdieu, ou négliger d’établir un glossaire exhaustif puisque, dans les
deux cas, de tels outils existent déjà 7 . Plutôt que de conduire de front
une présentation un peu systématique des concepts essentiels de sa
sociologie, on a préféré mener une réflexion sur les conditions
particulières qui furent à l’origine de leur première formulation, montrer
leur affinement progressif et analyser la place de la sociologie dans
l’espace des sciences sociales et des humanités à l’époque précisément où
ces concepts furent forgés dans des enquêtes et sur des terrains précis. Ce
choix, après tout, ne revient-il pas à appliquer au travail de Bourdieu les
catégories et les principes d’analyse du travail scientifique qu’il convoque
lui-même dans nombre de ses textes et donc à s’interroger sur les
conditions sociales du travail sociologique, que l’on ne peut séparer des
enjeux proprement scientifiques, bref à tenter de rappeler qu’une part
importante de l’œuvre de Bourdieu est aussi réflexion sur elle-même et
sur ce qu’elle doit à la position de son auteur dans le monde social et dans
le champ scientifique ? Soumettre le travail de Pierre Bourdieu à la
critique sociologique et historique ne consiste donc pas ici à inventer une
manière de mise en accusation dans laquelle les auteurs s’institueraient
en juges qui n’ont eux-mêmes pas à être jugés, décidant souverainement
de garder ceci et d’écarter cela, comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes un
point de vue particulier, mais à mettre concrètement en pratique
l’exigence de réflexivité et de critique de la critique que Bourdieu plaçait
au principe de l’activité scientifique.
7 Ce qui fait peut-être l’unité de l’œuvre foisonnante de Pierre Bourdieu, et
que nous avons placé au centre de cet ouvrage, c’est ce que, dans l’un de
ses derniers livres, il a nommé le paradoxe de la doxa, qu’il présentait de la
manière suivante : « je n’ai jamais cessé [...] de m’étonner [devant] le fait
que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens
interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses
sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de
transgressions ou de subversions, de délits et de “folies” […] ; ou, plus
surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination,
ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue
en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques,
et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent
apparaître comme acceptables et même naturelles 8 . » Interrogation sur
le cela-va-de-soi du monde qui fut aussi, avant lui, celle de philosophes
(Hume et les phénoménologues notamment). La réponse que Bourdieu
apporte à ce mystère de la domination se trouve dans les concepts
d’habitus, de capital et de champ qui constituent le noyau central de la
théorie du social qu’il a progressivement élaborée. On se propose donc de
présenter ces trois concepts et les relations qu’ils entretiennent entre
eux, non pas toutefois dans leur élaboration finale mais dans le
mouvement même de la recherche qui a contribué à les produire. Ces
concepts étaient, en effet, pour Bourdieu, des outils sans cesse
modifiables dont la valeur résidait dans l’art de s’en servir dans une
activité concrète de recherche – il laissait aux « académiques » le
commentaire purement « théorique », et bien souvent stérile, de ses
concepts 9 .
8 Comprendre pourquoi ces concepts ont été produits ou mobilisés, et
pourquoi il a fallu progressivement les repenser, devrait permettre leur
appropriation plus réelle par le lecteur parce que la théorie ne s’est pas
d’emblée donnée toute faite à Bourdieu mais s’est construite, peu à peu,
dans un va-et-vient permanent entre les enquêtes et la lecture des
auteurs, notamment des philosophes. Ce privilège accordé, pour
comprendre la démarche scientifique, au work in progress sur une
présentation de la recherche finie n’est pas justifié seulement par
l’épistémologie bachelardienne, mais par Bourdieu lui-même. Son dernier
livre, Le Bal des célibataires 10 , y invite fortement, qui regroupe en effet
trois articles qui s’échelonnent sur trente ans et qui portent sur un même
problème, celui du célibat des aînés dans la société rurale béarnaise dont
il était originaire. Il ne s’agissait pas là, pour lui, de rassembler des
articles dispersés dans des revues pour faciliter le travail des futurs
commentateurs de son œuvre. Ce retour, à deux reprises, sur une enquête
qu’il avait menée pour la première fois en 1961 manifeste une manière de
travailler qu’il se proposait de communiquer, comme il s’en explique lui-
même dans la préface qu’il a rédigée pour l’occasion. Bien que lançant
sans cesse de nouvelles enquêtes, il revenait aussi sans cesse sur celles
qu’il avait déjà faites. Estimant n’en avoir jamais fini, il reprenait les
analyses, les affinait, retravaillait ses textes ou même changeait de
terrain théorique, afin d’aller le plus loin possible dans la compréhension
scientifique du monde social. Le cas du célibat paysan en Béarn est, à cet
égard, exemplaire. Le point de départ concret des trois articles est le
même : il s’agit d’une banale scène de bal qu’il avait observée et dont il
avait fait une description ethnographique précise. Dans le premier article
paru en 1962 11 , il ne dispose alors, comme grille d’analyse, que de la
théorie de l’habitus qu’il a élaborée au cours de ses premières enquêtes
menées en Algérie ; il déchiffre donc la scène à l’aide de ce concept,
insistant sur le rapport au corps des paysans célibataires, leur manière
« empaysannée » de se tenir, phénomène visible et directement
observable. La conclusion de l’article, en raccourci, pourrait être que les
paysans ne peuvent pas se marier parce qu’ils ne savent pas danser, le bal
étant devenu le lieu central où se tient le marché matrimonial. Dans le
second article paru dix ans plus tard 12 , il reconsidère la scène du bal à
partir de la notion de capital que ses enquêtes, menées au cours des
années 1960, notamment sur les pratiques culturelles et l’élimination
scolaire, ont permis de construire. Il rend compte alors de la scène à
partir de données qui ne sont pas directement visibles dans le bal, mais
par contre saisissables dans les monographies de familles, à savoir les
stratégies de transmission du capital en milieu paysan, et, dans le cas
présent, la crise de la reproduction du groupe familial. Dans le dernier
article qui paraît en 1989 13 , Bourdieu va procéder, tout en s’appuyant
sur les analyses antérieures, à une nouvelle et dernière lecture à partir de
la notion de champ qu’il n’a cessé de préciser au cours des années
précédentes lors de diverses enquêtes et qui devient alors la notion
unificatrice de sa théorie, englobant les notions d’habitus et de capital et
leur donnant tout leur sens. La scène du bal prend alors une autre
dimension : si nombre de paysans ne peuvent se marier, c’est en raison
d’un phénomène plus abstrait encore qui ne se donne pas à voir sur une
piste de danse ou même dans les stratégies du groupe familial, à savoir
l’unification des marchés symboliques qui a, entre autres, pour
conséquence la dévalorisation des manières d’être paysannes.
9 Cette progression, d’article en article, illustre, dans une sorte de
condensé, l’évolution de la théorie de Bourdieu, et aussi une manière de
travail intellectuel, les principes explicatifs mobilisés étant, comme il le
dit dans sa préface, « de plus en plus puissants ». Il procèdera ainsi dans
tous les chantiers qu’il a ouverts. Ainsi, par exemple, il aborde l’économie
lors de ses premières enquêtes en Algérie à partir de la notion d’habitus
14 pour y revenir, beaucoup plus tard, à partir des notions de capital et

de champ 15 . De même, son analyse du système d’enseignement s’appuie


d’abord, modestement pourrait-on dire, sur ce qui sépare l’habitus (la
« culture ») des classes cultivées de celui des classes populaires et sur la
relation qu’ils entretiennent tous les deux avec l’habitus scolaire afin de
rendre compte des mécanismes qui sont au principe de l’élimination
scolaire 16 ; il interrogera, beaucoup plus tard, ces mêmes données à
partir de la notion de capital (dans La Distinction 17 ) et de champ (dans La
Noblesse d’État 18 ) pour proposer une analyse du champ du pouvoir et de
ses modes de reproduction à partir notamment de la mise en évidence
des effets engendrés par l’homologie entre la structure du champ des
grandes écoles et celle du champ du pouvoir 19 . C’est ce mouvement
même que nous voudrions restituer. D’où, dans la présentation que nous
faisons de cette œuvre qui fut toujours en chantier, des croisements, des
retours et des relectures sous d’autres angles des mêmes enquêtes. D’où
peut-être, pour le lecteur, une impression parfois de redites. C’est le
risque, que nous assumons, d’un choix qui entend respecter autant que
possible cette même progression et ce mouvement en spirale de l’analyse,
chaque retour sur les données permettant d’aller à chaque fois un peu
plus loin.
10 Nous présenterons donc, dans un ordre qui fut aussi celui de leur
élaboration progressive, chacun des trois concepts majeurs qui
constituent le cœur de la théorie du social de Pierre Bourdieu, à savoir les
concepts d’habitus, de capital et de champ. La présentation de ces
concepts est précédée d’un chapitre consacré au rapport, essentiel, de
Bourdieu à la philosophie, dans la mesure où ce préliminaire est
indispensable pour comprendre son projet scientifique. Le dernier
chapitre est consacré aux usages sociaux de la sociologie et à la nouvelle
figure de l’intellectuel que Pierre Bourdieu, non sans polémiques, a tenté
de créer.
11 Encore un mot sur la diversité des exemples évoqués et sur la place des
citations : il ne s’agit évidemment pas de céder au fétichisme du texte, de
citer pour figer et pour transformer en sentences des analyses toujours
construites dans des contextes précis, et moins encore de suggérer que
les analyses bourdieu siennes fonctionneraient partout et pour tous, et
qu’aucune société ou aucun domaine d’une société précise ne saurait
échapper à une interprétation qui s’en inspirerait aveuglément. Il serait
bien évidemment absurde de vouloir chercher par exemple un « champ
artistique » au Moyen Âge ou un « champ journalistique » dans
l’Angleterre, l’Italie ou la Russie du XVIIe siècle. Nous avons seulement
voulu donner quelques repères afin d’aborder une œuvre complexe sans
s’égarer, en indiquant, comme de loin en loin, que l’on arrive ici ou là à
un carrefour important ou à un tournant sensible. Contre l’illusion
rétrospective que pourraient engendrer la canonisation scolaire et
l’emballement de la glose, les deux processus qui risquent le plus
aujourd’hui de biaiser l’approche de l’œuvre, il s’agit, disons-le encore
une fois, de restituer autant que possible la dynamique d’une recherche
menée par un jeune agrégé de philosophie repéré par Raymond Aron, de
donner une idée de ce long parcours, à la fois personnel et collectif, fait
de découvertes – l’Algérie, Panofsky, Chomsky –, de problèmes –
comment sortir des apories du structuralisme dans la description des
pratiques, comment soumettre le champ académique au même regard
sociologique que les autres –, de curiosités et de combats – contre
l’individualisme méthodologique ou, sur un tout autre plan, contre les
intellectuels inventés par et pour les médias. C’est peu, sans doute, mais
au regard des difficultés pratiques et théoriques de l’entreprise, cela nous
a déjà semblé beaucoup.

NOTES
1. Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Le Seuil/Raisons d’agir, 2012.
2. Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu. Suivi d’un
entretien sur l’esprit de la recherche, Pantin, Le Temps des Cerises, 2002.
3. Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.
4. Voir par exemple son article « Sur le pouvoir symbolique » publié dans Annales ESC, no 3, mai-
juin 1977, p. 405-411, reproduit dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Le Seuil, « Points-Essais »,
2001, p. 201-211.
5. Voir Louis Pinto, Pierre Bourdieu et la théorie du monde social, Paris, Albin Michel, 1998 (édition
revue et augmentée au format de poche, Le Seuil, « Points-Essais », 2002).
6. Pour un exemple, voir Sur l’État, op. cit.
7. Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, op. cit. et
Christiane Chauviré, Le Vocabulaire de Pierre Bourdieu, Paris, Ellipses, 2003. On trouvera cependant,
à la fin du présent volume, un bref glossaire qui donne des définitions minimales pour aider à la
compréhension du livre.
8. La Domination masculine, Paris, Le Seuil, « Liber », 1998 ; édition de poche : « Points-Essais », 2002,
p. 11 de l’édition de poche.
9. Dans les Méditations pascaliennes (Paris, Le Seuil, 1997 ; édition de poche : « Points-Essais », 2003),
Bourdieu évoque ces commentateurs qui recensent tous les emplois antérieurs d’une notion non
pour mettre en valeur l’originalité du dernier usage mais pour l’anéantir en ramenant l’inconnu
au déjà connu. Voir p. 91-92 de l’édition de poche.
10. Le Bal des célibataires. Crise de la société en Béarn, Paris, Le Seuil, « Points-Essais », 2002.

11. « Célibat et condition paysanne », paru initialement dans Études rurales, n o 5-6, avril-
11. « Célibat et condition paysanne », paru initialement dans Études rurales, n o 5-6, avril-
septembre 1962, p. 32-136.
12. « Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction », paru initialement dans la
revue Annales ESC, no 4-5, juillet-octobre 1972, p. 1105-1127.
13. « Reproduction interdite. La dimension symbolique de la domination économique », paru
initialement dans Études rurales, no 113-114, janvier-juin 1989, p. 15-36.
14. Voir Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Paris, Minuit, « Le sens
commun », 1977 et Esquisses algériennes, Paris, Le Seuil, « Liber », 2008.
15. Les Structures sociales de l’économie, Paris, Le Seuil, « Liber », 2000.
16. Rapport pédagogique et communication, Paris-La Haye, Mouton, 1965.
17. La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, « Le sens commun », 1979.
18. La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, « Le sens commun », 1989.
19. Voir sur ce point le « texte manuscrit inédit ayant servi de support de cours au Collège de
France (1985-1986) », intitulé « Champ du pouvoir et division du travail de domination », publié
dans Actes de la recherche en sciences sociales, no 190, 2011, p. 126-139.
La philosophie de Pierre Bourdieu

1 Dans son introduction aux Méditations pascaliennes, l’un de ses derniers


ouvrages, Pierre Bourdieu écrit : « Si je me suis résolu à poser quelques
questions que j’aurais mieux aimé laisser à la philosophie, c’est qu’il m’est
apparu que, pourtant si questionneuse, elle ne les posait pas 1 . » C’est
dire l’intérêt que porte Bourdieu à la philosophie, intérêt qui ne l’a jamais
quitté, et il ne serait pas excessif de dire que pour lui la sociologie, et plus
généralement les sciences sociales, sont des disciplines qui prolongent,
avec d’autres moyens et d’autres méthodes, le questionnement
philosophique. Loin des luttes stériles de prééminence disciplinaire, il
estime que la philosophie et les sciences sociales doivent collaborer et
mobiliser leurs ressources spécifiques – la réflexivité sur les opérations
de l’esprit et la méthode expérimentale notamment – pour les mettre en
commun au service d’une seule et même tâche, celle de la connaissance
de l’homme dans sa singularité, qui réside dans le fait qu’il est un être
social et donc socialisé. Et les sciences sociales, estime Bourdieu, peuvent
apporter une réponse, à la fois plus complète et mieux fondée, à
l’injonction socratique « connais-toi toi-même ». De fait, la véritable
passion de Bourdieu à la fois pour la philosophie et pour la sociologie,
passion qu’il jugera lui-même avoir été dévoreuse et peut-être même un
peu « pathologique », avait pour fin la connaissance la plus totale possible
des autres et de lui-même, le poussant à réinvestir sans cesse sur lui-
même ce que ses recherches lui apprenaient sur le monde social et, sur
les autres, ce qu’il apprenait sur lui-même. Cette tâche qu’il assigne
conjointement à la philosophie et à la sociologie n’est pas le fruit d’une
réflexion tardive. Elle est présente dès ses premiers travaux. Ainsi,
en 1962, dans la conclusion de son étude sur le célibat en Béarn, un sujet
de recherche qui lui tenait personnellement à cœur puisque la plupart
des enquêtés étaient ses camarades d’enfance, il écrit : « Si [le sociologue]
s’interdit d’accorder crédit à la conscience que les sujets forment de leur
situation et de prendre à la lettre l’explication qu’ils en donnent, il prend
assez au sérieux cette conscience pour essayer d’en découvrir le
fondement véritable ». Et il terminait par cette véritable profession de foi
que ne renierait sans doute pas un philosophe : « la sociologie ne
mériterait peut-être pas une heure de peine si elle avait pour fin
seulement de découvrir les ficelles qui font mouvoir les individus qu’elle
observe, […] bref, si elle ne se donnait pour tâche de restituer à ces
hommes le sens de leur actes 2 . »
2 Mais, dans les Méditations pascaliennes, Bourdieu ajoutait également que
« [la philosophie] ne cessait de soulever, notamment à propos des
sciences sociales, des questions qui ne [lui] paraissaient pas s’imposer −
tout en se gardant de s’interroger sur les raisons et surtout les causes,
souvent assez peu philosophiques, de ces interrogations 3 . » C’était
rappeler que si la philosophie peut utilement questionner les sciences
sociales, et Bourdieu ne s’en privera pas comme le montrent les
nombreuses références philosophiques qui imprègnent toute son œuvre,
ces dernières peuvent, en retour en quelque sorte, questionner utilement
la philosophie dans son impensé social. Ce que nombre de philosophes
sont loin d’accepter facilement et qui explique, pour une part, les
malentendus entre Bourdieu et certains d’entre eux qui ont cru voir, dans
les analyses que le sociologue a consacrées à la philosophie – notamment
à l’ontologie politique de Heidegger 4 et au biais scolastique 5 –, une
mise en question de la philosophie elle-même là où celui-ci ne voulait que
pousser plus loin le questionnement de la philosophie sur elle-même mais
avec les instruments des sciences sociales. Il y a donc, chez Bourdieu, un
double mouvement qui va de la philosophie vers la sociologie et de la
sociologie vers la philosophie, ce mouvement résumant assez bien ce que
furent les relations, exigeantes et constantes, que le « sociologue-
philosophe » ou le « philosophe-sociologue » a entretenues à l’égard de la
philosophie tout au long de sa pratique de sociologue. Il n’est donc pas
excessif de dire que Bourdieu fut, sa vie durant, philosophe autant que
sociologue, mobilisant une culture philosophique qui, selon le
témoignage de Jacques Bouveresse, était comparable, voire supérieure, à
celle que possèdent bien des philosophes. On ne pourra pas, dans le cadre
de cette présentation, aborder de manière approfondie les relations de
Bourdieu à la philosophie, dégager les traces, dans ses propres travaux,
des œuvres des philosophes qu’il a lus ou les effets, sur les philosophes
eux-mêmes, de l’œuvre de Bourdieu. Il y a là matière à un ouvrage entier
et nul doute que des philosophes s’attelleront à cette tâche 6 . On
voudrait seulement dégager ici quelques lignes de force qui permettent
de voir ce que son œuvre scientifique doit à sa culture philosophique et,
en retour, pointer les effets, sur sa lecture des philosophes, de son
analyse des champs de production symbolique 7 .

DE LA PHILOSOPHIE À L’ETHNOLOGIE
3 Le rapport de Bourdieu à la philosophie doit beaucoup à l’état des
relations entre les disciplines et à la structure du champ académique
français tel qu’il s’est constitué à la fin du XIXe siècle, notamment au poids
du durkheimisme au début du XXe siècle et à la place éminente occupée,
dans la hiérarchie des disciplines, par la philosophie, véritable
« discipline du couronnement » pour reprendre une expression de Jean-
Louis Fabiani 8 . Les sociologues français, ce qui n’est pas le cas dans tous
les pays, furent presque tous des philosophes de formation qui se
reconvertirent dans cette discipline académique nouvelle peu
prestigieuse comparativement à la philosophie. Ce n’est qu’au début des
années 1960, avec le développement des sciences humaines et
l’apparition d’une demande bureaucratique de « sociologues » que sera
créée une licence de sociologie autonomisant, par rapport à la
philosophie, la formation à la discipline. Bourdieu appartient encore à
une génération – une des dernières sans doute – qui viendra à la
sociologie après avoir été philosophe (il entre à l’École normale
supérieure en 1951). Pour comprendre la sociologie qu’il va développer, il
est donc indispensable d’évoquer brièvement sa formation philosophique
initiale et les auteurs qu’il va mobiliser dans son œuvre scientifique, et
cela d’autant plus que son intérêt pour la philosophie ne le quittera pas et
restera au cœur de son projet scientifique.
4 On dispose de plusieurs textes dans lesquels il a évoqué ses années
d’apprentissage de la philosophie 9 à une époque où le champ politique
était marqué par le poids d’un parti communiste encore stalinien et par
un marxisme orthodoxe, où le champ intellectuel était dominé par la
figure de Jean-Paul Sartre et le champ philosophique par des professeurs
tels que Ferdinand Alquié, Maurice de Gandillac, Jean Hyppolite, Paul
Ricœur ou Jean Wahl qui proposaient aux aspirants philosophes, comme
alternative, selon le témoignage de Michel Foucault (qui est pratiquement
de la même génération que Bourdieu), de faire de l’histoire de la
philosophie ou de se situer par rapport au courant existentialiste 10 .
Bourdieu lira très tôt L’Être et le Néant de Sartre (paru en 1943), puis, de
Merleau-Ponty, La Structure du comportement (paru en 1942) et La
Phénoménologie de la perception (paru en 1945). Il fera également une
première lecture, qu’il dit lui-même avoir été « scolaire », de Marx,
surtout le jeune Marx des Thèses sur Feuerbach – le Marx « philosophe »,
celui qui est le plus aisément mobilisable pour fonder une théorie de la
connaissance du social –, avant d’en refaire une lecture, plus approfondie
cette fois, en tant que l’un des « pères fondateurs » des sciences sociales
(avec Émile Durkheim et Max Weber) 11 . Si la philosophie universitaire
n’est alors guère exaltante pour de jeunes normaliens intellectuellement
ambitieux, elle comprend cependant quelques personnalités
exceptionnelles, qui occupent une position le plus souvent marginale
dans l’institution académique, vers lesquelles se tournera, avec quelques
autres, le jeune Bourdieu. Ainsi Henri Gouhier – un spécialiste,
notamment, de Pascal, de Rousseau, et de Comte – avec lequel Bourdieu
fera un mémoire sur Leibniz (il s’agit d’une traduction commentée des
Animadversiones) ; Martial Guéroult, un commentateur de Descartes et
surtout de Spinoza ; Jules Vuillemin, qui sera plus tard titulaire de la
chaire de philosophie de la connaissance au Collège de France et auquel
Bourdieu dédiera son dernier cours, en 2001, sur la « science de la
science » à ce même Collège de France 12 ; Georges Canguilhem, un
philosophe des sciences dont Bourdieu fut très proche ou encore le
philosophe politique Éric Weil, spécialiste de Kant et de Hegel.
5 Bourdieu va plus particulièrement s’intéresser au courant
phénoménologique, à Martin Heidegger (il dit avoir notamment lu avec
une certaine fascination les analyses de Sein und Zeit sur le temps public),
à Edmund Husserl (celui des Ideen II et des Recherches logiques 13 ), à
Merleau-Ponty et, plus tard, à Alfred Schütz, autant d’auteurs qui lui
serviront pour analyser l’expérience ordinaire que les individus font du
monde social. Mais, très vite, les circonstances vont transformer cet
apprenti-philosophe en ethnologue puis en sociologue. Jeune agrégé,
Bourdieu est nommé, à sa sortie de l’École normale supérieure, en 1954,
professeur de philosophie au lycée de Moulins où il consacre certains de
ses cours à Husserl parce qu’il en fait alors la lecture.
Cette observation, qui n’est pas anecdotique, illustre le fait que, dès ses premiers cours,
et il en sera ainsi tout au long de sa carrière d’enseignant – à Paris d’abord, comme
assistant de Raymond Aron, puis à Lille comme chargé de cours, à l’École des hautes
études en sciences sociales comme directeur d’études et enfin au Collège de France –,
Bourdieu fut d’abord un chercheur plus soucieux de faire partager à son auditoire ses
travaux et ses lectures du moment que de suivre et de répéter un programme
scolairement défini. Ceux qui, nombreux, ont suivi pendant de longues années ses cours
et ses séminaires – il fut pendant vingt ans titulaire de la chaire de sociologie au Collège
de France – peuvent témoigner du renouvellement permanent de son enseignement.
6 Dès l’année suivante, en 1955, il est appelé en Algérie pour y faire son
service militaire. Libéré de ses obligations militaires, il décide de rester
en Algérie afin de poursuivre les enquêtes sur la société kabyle qu’il avait
engagées, devenant ainsi insensiblement « ethnologue » sans cesser
d’être philosophe. Assistant à la Faculté...