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Christophe CARRE

Agir pour ne plus subir

Délogez la victime qui sommeille en vous

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EYROLLES

Collection Communication consciente

• • • Reprendre sa vie en main Pourquoi moi? Qu'ai-je fait pour mériter ça? C'est

Reprendre sa vie en main

Pourquoi moi? Qu'ai-je fait pour mériter ça? C'est trop injuste Au cours de son existence, chacun d'entre nous se retrouve inévitablement et à maintes reprises en position de victime : victime de harcèlement professionnel, d'un conjoint indélicat, violent ou pervers, d'un mauvais coup du sort

Face à ces traumatismes, certains réussiront à trouver les ressources nécessaires pour agir et avancer quoi qu'il arrive tandis que d'autres éprouveront un profond sentiment d'injustice. Dans ce dernier cas, nous choisissons de consacrer notre vie à nous protéger, submergés par la colère, paralysés par la peur ou la honte. Ainsi, il est probable que notre perception des événements soit altérée par des interprétations, des émotions et des croyances qui nous empêchent de passer à l'action. Car c' est un fait indiscutable: après un traumatisme et au fil du temps, plus on subit, moins on agit !

Cet ouvrage a pour objectif d'accompagner tous ceux qui se sentent dominés et impuissants face aux difficultés de la vie. Il permet de prendre conscience de nos croyances lin1itantes et nous propose un ensemble de ressources et de solutions pour vivre pleinement notre vie.

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Carré est médiateur

professionnel et consultant. Il intervient

sur des missions d'amélioration du climat relationnel, de coaching, de mobilisation d'équipe et de formation. Il est spécialiste

du thème de la manipulation et

directeur de la collection « Communication consciente » chez Eyrolles.

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Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05

www.editions-eyrolles.com

Avec la collaboration d'Anne Jouve

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N En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partielle-

quelque support que ce so it, sans autorisation de l' éditeur ou du

@ ment le présent ouvrage, sur

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Centre français d'exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Groupe Eyrolles, 2014 ISBN: 978-2-212-55760-2

Christophe Carré

Agir pour ne plus subir

Délogez la victime qui sommeille en vous

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EYROLLES

Dans la collection « Comprendre et agir » :

Juliette Allais,

- Décrypter ses rêves

- La Psychogénéalogie -Au coeur des secrets

de famille

Juliette Allais, Didier Goutman, Trouver sa place au travail

Dr Martin M. Antony, Dr Richard P Swinson, Timide ? Ne laissez plus la peur des autres vous gâcher la vie

Lisbeth von Benedek,

- La Crise du milieu de vie

- Frères et sœurs pour la vie

Valérie Bergère, Moi ? Susceptible ?Jamais ! Marcel Bernier, Marie-Hélène Simard, La Rupture amoureuse

Gérard Bonnet, La Tyrannie du paraître

Jean-Charles Bouchoux, Les Pervers narcissiques Sophie Cadalen, Inventer son couple Christophe Carré, La Manipulation au quotidien Marie-Joseph Chalvin, L'Estime de soi Cécile Chavel, Les Secrets de la joie Claire-Lucie Cziffra, Les Relations perverses Michèle Declerck, Le i\1alade malgré lui Flore Delapalme, Le sentiment de vide intérieur

Ann Demarais,Valerie White,

C'est la première impression qui compte

Sandrine Dury, Filles de nos mères, mères de nos filles Jean-Michel Fourcade, Les Personnalités limites Laurie Hawkes,

- La Peur de ['Autre

- Laforce des introvertis Steven C. Hayes et Spencer Smith, Penser moins pour être heureux

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Jacques Hillion, Ifan Elix, Passer à l'action

0 Lorne Ladner, Le Bonheur passe par les autres

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Mary C. Lamia et Marilyn]. Krieger, Le Syndrome du sauveur Lubomir Lamy,

- L'amour ne doit rien au hasard

- Pourquoi les hommes ne comprennent rien aux femmes

Virginie Megglé,

- Couper le cordon

- Face à l'anorexie

- Entre mère etfils

Bénédicte Nadaud, Karine Zagaroli, Surmonter ses complexes Ron et Pat Potter-Efron, Que dit votre colère? Patrick Ange Raoult, Guérir de ses blessures adolescentes Daniel Ravon, Apprivoiser ses émotions Thierry Rousseau, Communiquer avec un proche Alzheimer Alain Samson,

- La chance tu provoqueras

- Développer sa résilience

Dans la collection« Les chemins de l'inconscient»,

dirigée par Saverio Tomasella :

Véronique Berger, Les Dépendances affectives Christine Hardy, Laurence Schifrine, Saverio Tomasella, Habiter son corps Martine Mingant, Vivre pleinement l'instant Gilles Pho, Saverio Tomasella, Vivre en relation Catherine Podguszer, Saverio Tomasella, Personne n'est paifait ! Saverio Tomasella,

- Oser s'aimer

- Le Sentiment d'abandon

- Les Amours impossibles

- Hypersensibles

- L'Emprise affective

Dans la collection « Communication consciente », dirigée par Christophe Carré :

Christophe Carré,

- Obtenir sans punir

- L'auto-manipulation

-A1anuel de manipulation à l'usage des gentils

Nathalie Dedebant, Jean-Louis Muller, Emn1anuel Portanéry, Catherine Tournier,

Traniforme z votre colère en énergie positive

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0 Florent Fusier, L'Art de maîtriser sa vie

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Hervé Magnin, Face aux gens de mauvaisefoi Pierre Raynaud, Arrêter de sefaire des films

Dans la collection « Histoires de divan » Laurie Hawkes, Une danse borderline

Dans la collection « Les chemins spirituels »

Alain Héril, Le Sourire intérieur Lorne Ladner, Pratique du bouddhisme tibétain

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Table des matières

Introd uc ti o n

PREMIÈRE PARTIE

Tous victimes, tous coupables?

vi

Chapitre 1 - Une société de victimes?

17

Victime d'h ie r, victime d'aujourd 'hu i

17

Un coupable à to ut prix : le devo i r de répondre à la souffrance

d e

la vic ti me

21

La

victimi sation, retour de la sacra lisa tion

25

La

Républ ique compassionnel le

29

Psychologisation et victimisation

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0 Victime et droit pénal

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Chapitre 2 - Victime : souffrance et confusion

Être ou ne pas être victime

Deven ir victime : la brusq ue confron ta tion entre nos c roya nces et la réa lité tel le q u'elle est

39

40

4 1

A G I R PO U R N E PL US

SUB I R

Subir, mais Souffrir : le

Perdre la maîtrise de sa vie

quoi ? Avoir conscience de sa situation poids de la culpabilité

Chapitre 3 - Anatomie du scénario victimaire

Des victimes conditionnées Adversité ou al térité? Il lusions théoriques La triade dramaturgique Nos scénarios personnels

48

5 1

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59

59

60

64

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DEUXIÈME PARTIE

Les freins qui nous empêchent d'agir

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Chapitre 4-Vivre dans sa tête

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avons-nous qui nous sommes

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2

Sommes-nous responsables de ce que nous sommes ? Confondre la carte avec le territo i re Généralisa tion , sé lection et dis torsion : les processus réductifs

Chapitre 5 - Émotions: richesses et désagréments

N i bonnes ni mauvaises, nos émotions existent tout simplement Ressentir une émotion : une expérience subjective

L' influence des émotions sur nos fonctions cognitives Physiologie des émotions

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ÎABLE DES MATIÈRES

Chapitre 6 - Ne pas agir: le plus sûr chemin pour rester victime

 

12 3

Des sché ma s d e pen sée trompeurs

l 24

L'i

nhibition de l' action

l 33

Les quatre compor teme nts de base

l

36

ÎROISIÈME PARTIE

Agir pour ne plus subir

Chapitre 7 - Voir la réalité telle qu'elle

est

145

A

pprivoisez votre peur

 

147

Les é ta pes d u chan

g eme

nt

15 0

Parler le langage d u réel

153

Co mprend re le processus de votre réal

ité

l 56

S'e ntraîner à l'observa tion

 

160

Chapitre 8-Accepter ce que l'on ne peut changer

165

Rés ister

o u re bon dir ?

 

166

Cha nger ce qui peut l'être

170

Avancez à pe ti ts pas

175

vi Chapitre 9 - Revenir à soi

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179

De l'art de s'aimer

18 1

La co nna issance de soi

183

L'es ti me de soi

185

Renforcez votre estime person nelle et rep renez confia nce en

190

La co nfian

ce en soi pou r passer à l'action

19 4

Surve il lez votre langa ge

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AGIR POUR NE PLUS SUBIR

Chapitre 10- Renouer avec les autres

203

Des relations

toujours équivoques

204

Être victime, une position parfo is confortable

205

A ttention aux pièges rela ti onne ls

208

Ni poisson, ni hérisson, ni paillasson

2 13

Conclusion

2 19

Bibliographie

221

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1ntroduction

La position de victin1e regroupe une pluralité de réalités différentes. On peut être victime d'une agression, d'un viol, d'un accident, d'une n1.aladie grave, d'une erreur médicale ou judiciaire, d'une catastrophe naturelle, d'un conjoint violent ou pervers, de la crise, du chômage, de harcèlement ou de stress professionnel, de racisme, de rejet social, etc. Mais on peut aussi être victime de con1.portements plus subjec- tifs : victime de soi-même, d'une belle-fanùlle critique, de ses émo- tions, de son manque de confiance en soi, de ses choix, de ses erreurs d'interprétation, de ses addictions, compulsions, désirs, échecs, etc. La liste des dommages que nous pouvons subir est longue et cepen- dant jamais exhaustive, car au cours de notre existence, nous nous retrouvons tous imn1.anquablement et à maintes reprises en position

de victime.

La vie est in1.prévisible. Nos chemins personnels sont sen1.és d' expé-

riences désagréables ou dra1natiques, de chausse-trappes, de ruptures,

de contraintes parfois violentes, d'incompréhensions contre les-

quelles nous ne pouvons généralement pas grand-chose. Personne

ne décide de faire les frais d'un chauffard ivre qui grille un feu rouge

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

et l'expédie sur une chaise roulante.Nul ne rêve à 20 ans de se retrou- ver victime d'une maladie nosocomiale. Aucun individu ne désire subir les brimades d'un chef vicieux. Pas un seul phobique ne sou- haite le rester ad vitam œternam. Rares sont les personnes qui désirent finir leur vie seules et oubliées de tous.

Face à ces réalités plombantes et à ces blessures ouvertes, chacun

d'entre nous fait ce qu'il peut, avec les moyens qui lui sont propres, pour tenter de rétablir son équilibre personnel et continuer à vivre

du mieux possible. Nous sommes tous tellement similaires

et tel-

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len1ent singuliers. Cependant, quelle que soit la gravité du trauma- tisn1e, il est étonnant de constater que certains vont réussir à trouver les ressources nécessaires pour agir, reprendre pied, renouer avec la vie, tandis que d'autres vont éprouver un profond sentiment d'injus- tice : « Pourquoi moi ? » Ils vont ressentir de la colère, de la tristesse,

de la culpabilité, de la honte, sombrer dans la léthargie et consacrer leur vie entière à se protéger, paralysés par la peur et l'agressivité, se sclérosant dans la position de victime. Il est probable que leur percep- tion des événements sera altérée par des interprétations, des émo- tions et des croyances limitantes qui les en1pêcheront de passer à l'action. Car c'est un fait indiscutable : après un traumatisme, quel qu'il soit, et au fil du temps, plus on subit passivement les événements,

0 moins on agit pour s'en libérer et passer à autre chose.
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Il n'y a naturellement aucun jugement, aucune évaluation à porter

sur de telles attitudes. Prêter des intentions manipulatoires à ces per- sonnes, chercher à les raisonner, à les contraindre de faire autrement,

n1inin1iser ou relativiser leur souffrance, essayer de leur faire voir la

vie du bon côté, leur dire que d'autres vivent des événements émi-

2

1NTRODUCTION

nemment plus dramatiques ne servirait pas à grand-chose, sinon à les maintenir dans un scénario piégé. Scénario dont elles pourraient sans doute s'échapper s'il ne leur apportait pas quelque réconfort. Car lorsque l'on se trouve en position de victime, on peut avoir l'impres- sion de disposer d'une certaine forme de pouvoir sur les autres : on se sent écouté, soutenu dans son malheur, on suscite l'attention, la reconnaissance, la compassion.Autant de marques qui procurent un sentiment apaisant et protecteur :aux yeux de ces personnes j'existe. Ma position de victüne est enfin reconnue etje suis reconnu(e) en tant que personne grâce à ma position de victime. Certaines per- sonnes vont même jusqu'à éprouver un sentiment dejouissance dans cette forme d'in1puissance et de soumission à la réalité. Elles se re- trouvent du même coup doublement pénalisées : d'abord victimes de faits tangibles, elles se retrouvent ensuite victimes d' elles-n1êmes, des maladresses de leur entourage, voire d'éléments contextuels plus larges.

Dans les sociétés démocratiques, la souffrance et le statut des victimes sont aujourd'hui reconnus et suscitent la compassion. Cela peut pa- raître heureux. Au travail, en famille, dans sa vie sociale, nul n'a plus à avoir honte de sa condition de victin1e, comme c'était souvent le

vi cas quelques siècles en arrière.En cas d'agression, d'atteinte physique

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0 ou morale, de harcèlement, de racisme, de rejet social, les victimes

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w obtiennent d'ailleurs générale1nent réparation des dommages

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N qu'elles ont subis. Cependant, la médaille a son revers. Lorsque la

victime est sacralisée, lorsqu'elle gagne un statut social tel qu'elle fait

figure d'héroïne, lorsqu'elle fait l'objet d'une attention démesurée,

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on entre alors dans un processus pernicieux de victimisation qui ne

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pern1et plus à la personne de sortir de son état psychologique provi- soire de victime et de se reconstruire.

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Etre victime n'est pas agréable, le rester l'est encore n1.oins et peut même s'avérer plus destructeur encore. Il me semble laborieux d'ac- céder au bonheur et à la sérénité, difficile d'être en accord avec soi- même, compliqué d'entretenir des relations saines et authentiques avec les autres en persistant dans le rôle de victüne.

Cet ouvrage a pour but de vous accompagner si vous vous sentez victime, dominé(e),impuissant(e), épuisé(e),incapable de surmonter vos difficultés, d'abattre vos croyances et leurs pensées archaïques pour redevenir entier(ère), vivant(e), respectueux(se) de vous-même, lucide, créatif(ve). Et cela quelle que soit l'intensité du traumatisme que vous avez subi ou subissez encore. Il s'adresse égalen1.ent à ceux qui partagent le quotidien d'une victime. Trop souvent, armés de bonnes intentions, les proches comn1.ettent des maladresses dont les conséquences ne sont pas négligeables dans leur relation avec la vic- time et dans le cheminen1.ent personnel de cette dernière.

Ce livre se veut résolument pragmatique. Il vise la compréhension, certes, mais il insiste surtout sur les ressources et les solutions pour que vous puissiez vous relever. Facile à dire? L'enjeu est de taille,j'en

conviens, mais je vous propose de relever ce défi ensemble. Ce que

nous allons faire, c'est parcourir un chemin. Un chemin dans lequel

vous allez apprendre, pas à pas,à vous libérer du rôle de la victime qui,

s'il n'est pas temporaire ou stratégique, ne peut être qu'aliénant, mor- bide, voire totalen1.ent dévastateur.

4

1NTRODUCTION

Écrire, c'est faire des choix, et il y aurait sans doute des milliers de pages à rédiger sil'on visait l'exhaustivité d'un sujet comn1e celui qui nous intéresse ici.J'ai choisi de travailler la question sous l'angle de la répa- ration, de la « cicatrisation » des personnes ayant subi un dommage physique, corporel, psychique, moral, social ou économique afin de les aider à quitter leur état de victin1e passive, désengagée et résignée. Par conséquent vous ne trouverez dans cet ouvrage aucune référence dé- taillée au droit pénal, à la criminologie, ni de façon directe à ce que les

victimologues

qué le don1illage. Du reste, cet ouvrage ne saurait se substituer à l' ac- tion des autorités judiciaires, administratives, sanitaires ou civiles, ni aux soins n1édicaux ou à l'accon1pagnement psychologique et social des victimes. Quoique chacun dispose, à des degrés divers, d'une capa- cité à redémarrer après un traumatisme, des appuis extérieurs sont souvent déterminants dans le rétablissement des victimes. Encore faut-il que ces appuis disposent d'une grande qualité d'accueil et que

leur aide ne se limite pas à une parole jugeante ou conseillère, à une écoute impudique ou à un déballage de sensibleries, entre autres biais caractéristiques d'un accompagnement stérile.

Vous doutez peut- être de la capacité d'un livre à permettre aux per-

appellent les « agents causaux extérieurs » ayant provo-

vi sonnes d'accéder au changement et de revenir à une forme de vie

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0 « normale ».J'espère que celui-ci saura vous démontrer que vous

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w vous trompez. Loin de n1oi, cependant, l'idée de posséder la science

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N infuse et les clés de tous les problèn1es. Chaque individu est singulier,

toutes les expériences et les manières d'appréhender la réalité sont

différentes. Chacun est légitime dans sa façon de fonctionner, dans

ses choix, dans la satisfaction de ses besoins, dans ses maladresses, et

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AGIR POUR NE PLUS SUBIR

dans la recherche de la préservation de son équilibre personnel.Tou- tefois, s'il n'existe pas de « recette » universelle, il vaut mieux éviter certains sentiers qui ressemblent à des raccourcis mais qui se révèlent en réalité tortueux et sans issue, alors que la connaissance et l'usage d'autres pistes donnent de biens meilleurs résultats. C'est à un travail d'explorateur que je vous convie.

Ce livre co1nporte de nombreux exercices et tests que vous pouvez effectuer directement sur des feuilles de papier à rassembler dans un dossier. Vous pouvez aussi vous munir d'un cahier sur lequel vous noterez, en plus des exercices, vos idées, vos sentiments, vos réflexions, etc. Les tests proposés dans cet ouvrage ont une vocation pédago- gique et réflexive. Ils agissent comme des révélateurs mais ne ré- pondent à aucune rigueur scientifique. Ils sont destinés à vous aider à faire le point, à réfléchir, àvous positionner et n e constituent en aucun cas un diagnostic clinique ou une évaluation définitive. Mais entrons à présent dans le vifdu sujet: avez-vous le profil d'une victime?

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1NTRODUCTION

Test : avez-vous le profil d'une victime ?

*Lisez les propositions suivantes et répondez avec sincérité. Il ne s'agit pas de chercher la bonne réponse mais celle qui correspond le mieux à ce que vous pourriez dire, faire ou penser. Faites ensuite le décompte de vos points selon les formules données.

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J e suis très attentif(ve) au regard des au tres.

Ce sont les aut res qui décident pour m01.

Les imprévus me contrarient.

J e vois les ch o ses p ires q u 'elles ne le sont.

Je m e laisse dépasser par les p roblèm es.

]'ai

tendanc e à vo ir to ut en noir.

]'ai du n1al à regarder la réalité en fa ce.

J' ai un e m auvaise opin ion de moi .

M es émotions m e submergent.

Jamais

Rarement

Souvent

Très

souvent

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AGIR POUR NE PLUS SUBIR

J e p en se n e p as ê tre n é (e) sous une bonne étoile.

Jamais

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Beaucoup de choses m 'inquiètent D ou me font peur.

J e suis victime des autres.

J' attire les remarques ou les critiqu es.

J

'aimer ais m e resp ec ter davantage.

J e p ense qu e la so ci été est injust e.

D an s to ut conflit, il y a to uj o urs une victime et un coupable.

J' ai d es idées arrê tées .

J e

préfè re éviter les conflits.

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Je manque de confiance en moi.

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@ J'ai du mal à dire non.

J' ai l'impression d'avoir la guign e.

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J e vis très mal les contrariét és.

J' ai du mal à accepter les éch ecs.

Dans mon env ironnem ent,j e rn.e

laisse dominer p ar les autres

pour éviter les problèm es.

J'ai plutôt tendance à subir ce qm m arnve.

.

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.

J e p en se qu e le d es tin est une fatalité.

J'aime que tout soit parfait.

J e

n 'e ntreprends rien si j e n'ai pas

la certitude de le réaliser

à la perfection.

J e suis quelqu ' un de très d évoué .

La colère d' autrui m e fait p erdre

m es m oyen s.

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0 J' éprouve d es diffic ultés

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à exprimer ce que je re ssens.

Mes besoins personnels passent après ceux d e m es p ro ch es .

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souvent

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AGIR POUR NE PLUS SUBIR

Quand quelqu'un me fait un reproche,j'ai tendance

à me justifier.

Généralementje cherche

à protéger mes proches des événements qui leur seraient désagréables.

Je programme tout. Je déteste improviser.

J'ai du mal à faire des choix, alors je poursuis comme avant.

J'aime me faire plaindre.

Je culpabilise.

Je voudrais changer ma vie mais je pense que c'est impo ssible.

J'attache beaucoup de prix à ma sécurité affective.

Je me fais des films .

Jamais

Rarement

Souvent

Très

souvent

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1NTRODUCTION

Le principe de comptage est le suivant, multipliez par :

- 0 le total des cases cochées dans la colonne «j a1nais ».

- 1 le total des cases cochées dans la colonne « rarement ».

- 2 le total des cases cochées dans la colonne « souvent ».

- 3 le total des cases cochées dans la colonne« très souvent ». Aditionnez les résultats de chaque colonne entre eux.

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Entre 0 et 30 :vos réponses semblent indiquer que vous n'avez pas le profil d'une victime potentielle.Vous avez confiance en vous, vous acceptez vos failles et ne vous bercez pas d'illusions. Quand un mau- vais coup survient, vous parvenez généralement à surmonter les dif- ficultés sans y laisser trop de plumes. Ceci étant,je vous invite tout de même à la vigilance : certaines situations graves peuvent faire bascu- ler le cours des choses et vous atteindre sérieusement.

Entre 31 et 60 :vos réponses semblent indiquer une prédisposition àla victimisation. Face à une situation problématique,à un dommage ou à un traumatisme, vos capacités de défense et de reconstruction pourraient s'avérer insuffisantes pour vous permettre un travail de

restauration personnelle. La lecture de ce livre vous sera utile pour

éviter les pièges de la victimisation.

Entre 61 et 90 :vos réponses semblent indiquer une forte prédispo-

sition à la victimisation.Vous manquez de confiance en vous et avez

tendance à ruminer les choses,à estimer que le monde est injuste,que

vous manquez de chance.Vous aimeriez garder un contrôle total sur

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

votre vie n'lais vous avez le sentiment que les événe1nents vous échappent. Vous êtes souvent sujet à la peur ou à la colère et tout changement vous insupporte.La lecture de ce livre vous sera salutaire pour changer vos représentations et améliorer de façon efficace la qualité de votre vie et de vos relations.

Supérieur à 90 :vous semblez être en position de victime de façon quasi permanente. La vie, les autres, les aléas professionnels, les soucis familiaux, les ennuis de santé, le hasard, etc., la plupart des événe- n'lents que vous vivez vous plombent et donnent lieu à des plaintes de votre part.Vous vous sentez perdu(e) et vous souffrez de cette si- tuation très difficile à vivre. Mais, n1.ême si des faits réels vous placent effectivement en position de victime dans différents domaines, rien ne vous empêche de vivre de façon plus sereine, en agissant et non plus en subissant les événements. Ce livre vous aidera, j'espère, à trouver l'audace de changer vraiment.

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PREMIÈRE PARTIE

Tous victimes, tous coupables ?

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Tous VICTIMES, TOUS COUPABLES

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«A moitié victime, à moitié complice, comme tout le monde. »

Jean-Paul Sartre, Les Mains sales.

Dans la ferme de mes grands-parents, un cèdre magnifique avait été frappé par l'orage. Sur quatre mètres de hauteur, la cime de l'arbre avait été entièrement détruite par l'impact de la foudre. Mon grand- père estima quel'arbre était perdu et qu'il fallait l'abattre rapidement. Il ne le fit pas et bien lui en prit, car l'arbre développa, dans les années qui suivirent, une ran1ure ample et fournie dont l'on1bre forma un large ovale de fraîcheur, très agréable pour y prendre les repas les jours d'été

Pourquoi son1mes-nous ce que nous somn1es ? Pourquoi subissons- nous des conflits, des problèmes de toute nature, des préjudices, qui souvent se multiplient à mesure que nous nous éloignons de l'en- fance et que nous avançons dans notre histoire ? Et, d'ailleurs, quelle est cette histoire embarquée en nous, avec nous ? De quelle manière nous influence-t-elle, souvent à notre insu? Quelle part de contrôle

vi pouvons-nous avoirsur notre fonctionnement inconscient? Grandes

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0 questions auxquelles nous tentons individuellement d'apporter des

réponses en nous fondant sur de vieux objets :les souvenirs emma-

N gasinés dans notre mémoire et les automatismes qui guident nos actes

et nos pensées . Mais comment savoir si ces réponses sont les bonnes,

celles qui vont nous permettre de vivre mieux, d'apaiser nos souf-

frances, de vivre sereinement ? En faisant toujours plus de la n1ême

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chose ne risquons-nous pas d'obtenir toujours plus les n1êmes résul- tats ? En faisant toujours moins que ce que nous faisons déjà peu n'écartons-nous pas des solutions qui pourraient se révéler salu- taires ? En répétant inlassablement les mêmes litanies, ne nous empri- sonnons-nous pas dans une boucle infinie qui nous empêche d'accé- der à de nécessaires changements ?

La vie n'est pas un long fleuve paisible. Tout le monde a connu, connaît ou connaîtra, au cours de son existence nombre de souf- frances, douleurs, malheurs, périodes de solitude, sentiment d'insé- curité.Nous sommes tous, à un moment ou à un autre, victimes d'un événement extérieur, des autres, de nous-mêmes, de la malchance, du destin, etc.

Mais être une victime, qu'est-ce que cela signifie ? Comment cette notion a-t-elle évolué au fil du temps ? Quels rapports entretenons- nous aujourd'hui avec la souffrance? Ne vivons-nous pas dans une société où les victimes se multiplient de façon exponentielle ? Quels sont les dangers de la sacralisation des victimes et de quelle manière les scénarios victimaires se mettent-ils en place? Comment les iden- tifier pour en sortir ?Je vous propose dans cette première partie de faire le point sur ces questions.

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Une société de victimes?

Chapitre

Une société de victimes? Chapitre Victime d'hier, victime d'aujourd'hui Il est toujours utile de revenir sur

Victime d'hier, victime d'aujourd'hui

Il est toujours utile de revenir sur l'étymologie et l'évolution du sens des mots et de leurs définitions au cours de l'histoire, ne serait-ce que pour savoir de quoi l'on parle.D'apparition relativement récente 1 , le mot victime vient du latin victima, construit sur la racine vincere qui signifie « vaincre ». Selon cette étymologie, la victime serait donc la personne qui est, se perçoit ou apparait comme resignee, vaincue,

terrassée, défaite, anéantie . Toutefois, l es interprétations

varient selon les étymologistes . Pour certains, le mot viendrait plutôt

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du latin vincire, «lier», parce

que les v ictimes

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1. Le m ot est rare avant la fin du xv" siècle (Dictionna ire étym ologique, Laro usse, 5" édition,

1981).

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

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vée, incapable d'agir, tout comme elle peut se percevoir psychologi- quement prisonnière d'une réalité sur laquelle, empêtrée dans ses émotions, elle n'a pas de prise. D'autres latinistes rattachent le mot à la racine vigere, « être fort», dans la mesure où la victima était généra- len1ent un animal de taille importante sacrifié à chaque retour de victoire.

Le sens accordé au mot victime n'a lui aussi cessé d'évoluer au fil des siècles. Selon le dictionnaire Littré, chez les païens et les peuplades sauvages, la victime était une créature vivante offerte à la divinité. Chez les Juifs, il s'agissait d'animaux qu'on immolait en sacrifice au cours de rites propitiatoires, c'est-à-dire qui ont pour but de rendre Dieu propice, ou expiatoires, pour apaiser les colères célestes. En théologie, la victime offerte pour le salut des hommes et qui s'est sacrifiée pour le pardon de nos fautes e t a expié nos p éch és s'appelle Jésus Christ. Il est« !'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde 1 ». Le mot victime désigne également la personne frappée de coups et celle qui est sacrifiée aux intérêts, aux passions d'autrui (être victime de rumeurs, de calomnie, de harcèlement) ou à ses propres égare- ments (être victin1e de ses propres excès, de sa bonne volonté, de son amour-propre, etc.) . On peut ainsi être victime des autres, d'événe- ments extérieurs contrôlables ou non, ou de soi-même.

À la Révolution, le terme désigne les personnes qui périssent condamnées à la guillotine par les tribunaux révolutionnaires. Mais

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N le mot renvoie aussi, dans notre langage familier, à la notion de
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1. La Bible,Jean , 1, 29-42.

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

souffre-douleur, de bouc émissaire, de personne accablée de plaisan- teries. Il se dit encore des personnes qui ont été tuées ou blessées au cours d'une guerre, dans un accident, dans un attentat, dans un crime, etc. De façon plus anecdotique, le terme « côtelette à la victime » est une recette de cuisine du XIXe siècle qui consiste à faire cuire trois côtelettes superposées sur un gril pour ne consommer que celle qui est au centre,les deux côtelettes extérieures étant sacrifiées après leur passage sur la braise.

Des victimes partout

La notion de victime a ainsi évolué au fil de l'histoire et n'a cessé de prendre un sens toujours plus étendu. Marquée à l'origine par un caractère sacré, elle envahit aujourd'hui, toutes sphères confondues, l'ensemble des sociétés démocratiques contemporaines, et les vic- times de faits que l'on peut qualifier de très graves, par exemple des agressions physiques violentes, sexuelles, politiques, ethniques ou religieuses, côtoient des personnes ayant subi des événen1ents plus anodins, quand ce ne sont pas des victimes consentantes, collabora-

trices, simulatrices, imaginaires ou stratégiques, car cela existe aussi. Aujourd'hui le mot est servi à toutes les sauces et il semble que, à

Toujours

0 plus nombreuses. À telle enseigne que certains auteurs n'hésitent pas

vi l'instar des envahisseurs, les victimes soient parmi nous

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à parler de « dérive » et « d'hystérie » victimaires 1, tandis que d'autres

s'inquiètent de cette suprématie : «S'il suffit d'être dit victime pour avoir raison, tout le monde se battra pour occuper cette position

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1. Konitz Michel, « Les mirages de l' hystérie victimaire », Libération, 3 septembre 2007.

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gratifiante. Etre victime deviendra une vocation, un travail à plein- temps1. »

souffrance 2 , être

victime à temps plein n'est évidemment souhaitable à personne, dans la n1esure où seuls les imposteurs peuvent tirer durablen1ent profit de cette situation sans se mettre en danger personnellement. Mais les victin1es « professionnelles »et les affabulateurs ne sont pas le propos de ce livre.

Quand bien même le

mot travail serait synonyn1e de

Vivre avec la souffrance

Quels rapports entretenons-nous d'ailleurs aujourd'hui avec la souf- france ? Des siècles durant, les hommes s'en sont accommodé et ont vécu avec courage, héroïsme ou indifférence à ses côtés. Ce n'est qu'à partir du xvne siècle que les choses changent avec la désacralisation de la victime et la reconnaissance à la fois de son statut, de l'infraction causée et du préjudice subi. Dans son ouvrage La Société des victimes 3 , le sociologue Guillaume Erner relève toutefois que, sous l'Ancien Régime, la société n'était guère con1patissante avec les victimes, celles-ci éprouvant plutôt de la honte et de la culpabilité.

À partir du xvmesiècle, avec l'apparition du mythe de la démocratie

égalitaire, on assiste à une nouvelle évolution. La souffrance vécue

1. Bruckner Pascal, La Tentation de l'innocence, Grasset, 1995.

2. Pour mémoire, le mot travail vient du latin tripalium qui désigne un instrument d 'inuno-

bilisation et de torture à trois pieux.

3. Erner Guillaume, La Société des victimes, La Découverte, 2006.

20

UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

par les individus devient socialement insupportable et choquante.Au nom des valeurs d'égalité et de fraternité, l'homme démocratique doit reconnaître l'autre comme son semblable et, par voie de consé-

quence, être sensible à sa souffrance et à ses peines. Les préjudices, la

sont alors partagés et

vécus par les individus comme s'il s'agissait de leurs propres mal-

heurs.

d étresse, la douleur supportés par les autres

Un coupable à tout prix: le devoir de répondre à la souffrance de la victime

Cette tendance à la compassion 1 et à la bienveillance s'observe aussi bien dans les traun1atisn1es collectifs et individuels graves que dans les petits conflits d'ordre privé ou même les dysfonctionnements ou l es échecs personnels. Elle se double d'une dialectique de l'accusa- tion et de la réparation dont les effets sont souvent pervers. Cette recherche del' erreur, de la faute, du m anquement (au bon droit, aux bonnes mœurs, à la pensée commune), du méfait, de l'inconduite, de l'outrage, de l'infraction, et la quête de reconnaissance n1atérielle du préjudice subi ou ressenti quis' ensuit, même si elles font partie de la régulation nécessaire aux systèmes sociaux, ne participent pas forcé-

vi ment de façon très positive àla reconstruction des victimes. Se poser

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0 en victime, désigner un coupable et lui «faire payer le prix »de façon

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matérielle ou symbolique, sont des attitudes humaines, souvent im-

N prégnées d'adversité et de colère qui ne règlent jamais les problèmes

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1. Du latin compassio (me siècle) et de compati,« souffrir avec ».Le verbe compatir date du xv1" siècle et signifie à la fois« concilier » et « avoir pitié».

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

de façon totalement satisfaisante. Du reste, cela implique que ce qui nous arrive serait toujours imputable à quelque chose ou à quelqu'un, jamais à nous-mêmes , et que les malheurs auraient pu être évités si les valeurs, les normes culturelles et les règles du jeu social avaient été respectées à la lettre par les autres. Ce qui relève, dans un certain nombre de situations, de l'impossibilité totale, du fait même que chaque individu possède ses propres représentations et ses propres interprétations des faits.Nous en sommes arrivés à un stade où même la santé,le hasard,le destin ou les événements naturels pourraient être exhortés à se plier à ce jeu, au nom de quelque justice divine in1pro- bable ou imaginaire !

J'accuse!

«J'accuse les industriels du tabac d'avoir mis sur le marché des produits no- cifs et de m'en avoir caché les risques. Aujourd'hui victime d'un cancer du pharynx, je demande des dommages et intérêts.» « Mon conjoint est un pervers narcissique, je l'accuse d'avoir ruiné ma vie pendant plus de trente ans, je veux qu'il soit puni par la justice.» «J'accuse mon père de maltraitance parce qu'il m'a giflée à l'âge de 14 ans. Ce geste m'a dégoûtée des hommes en général, je ne peux plus avoir de rela- tions normales. J'ai coupé les ponts avec lui.» «J'accuse mes parents de ne pas m'avoir inscrit à des cours de piano quand

0 j'avais 6 ans. Aujourd'hui je serais virtuose au lieu de jouer pour quelques
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w euros par soir dans des pianos-bars. Ils ont ruiné ma vocation.»

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«J'accuse mon voisin d'être responsable de ma dépression : son mur de clô-

ture fait de l'ombre à mon potager. À cause de lui j'ai perdu le sommeil et la santé. Mon psychiatre m'a prescrit des neuroleptiques et des antidépres-

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Je demande réparation de tout cela.»

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

«J'accuse mes collègues de s'être ligués contre moi. Je suis victime de harcè- lement de leur part. J'exige une sanction pénale, comme la loi m'y autorise.» «J'accuse mon médecin de ne pas avoir décelé plus tôt une maladie qui s'est aggravée en raison d'un traitement inadapté.» «J'accuse mon employeur de m'avoir fait prendre des risques sanitaires en m'exposant à des produits toxiques.» «J'accuse la société de mes échecs personnels et professionnels et cela me rend violent. Je veux prendre ma revanche.»

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J'imagine que chacun pourrait allonger la liste de ces« j'accuse» ad libitum.Il ne s'agit pas, bien entendu, de nier la réalité de certains faits, ni de certaines souffrances.L'évolution du statut des victimes a per- n1.is de révéler nombre d'atrocités, notamment les abus sur les enfants, les exactions faites aux femmes, les actes de barbarie, etc. Il n'est pas question non plus d'évacuer d'un revers de manche les responsabili- tés des uns et des autres ou de remettre en cause le statut de ces vic- times, mais de s'interroger sur les résultats personnels que l'on p eut

Surtout

sil' on s'en tient là. Car si la souffrance fait entendre sa voix selon une

logique ternaire - une victime avec un sentiment de préjudice, un coupable présumé ou désigné et un tiers compatissant -, c'est sou- vent dans le cadre d'un scénario piégé, sur lequel nous aurons l'occa-

attendre d'une telle démarche et d'un tel positionnement

sion de revenir plus loin.

Il est toutefois étonnant de constater que, dans nos sociétés occiden-

tales, malgré le fait que les conditions matérielles dans lesquelles nous vivons ont globalement plutôt tendance à s'améliorer (en tout cas

pour une frange importante de la population), des situations qui ne

posaient pas p articulièrement problème auparavant deviennent

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

sources de plaintes, de récriminations et d'accusations. Irions-nous vers une culture de la victimisation ?

Questionnaire : victime de

*Selon vous, de qui, de quoi avez-vous été ou vous sentez-vous aujourd'hui victime? Notez les dix réponses qui vous viennent spontanément à l'esprit. Vous pouvez reproduire cet exercice sur une feuille volante ou dans votre cahier.

 

Je me sens victime de•••

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1 0 *J'imagine qu'il ne vous a pas été difficile de noter dix réponses à ce ques-

tionnaire tant on peut être aujourd'hui victime d'à peu près tout, voire de

N n'importe quoi. Une entreprise peut être victime de spéculation, une région

de la sécheresse ou d'un faible taux de natalité, les vacanciers d'une météo déplorable. Les victimes fleurissent de toutes parts, la victimisation semble

avoir le vent en poupe et la position de victime paraît aujourd'hui envahis-

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

Victime d'un rhume ou d'un individu qui vous porte 30 coups de couteau, vous conviendrez je pense que les tourments que nous pouvons subir, contre notre volonté, sont sans commune mesure les uns avec les autres. Reprenez vos réponses et notez en face de chacune d'elle la lettre G pour celles qui ren- voient, selon vous, à des situations graves, I pour celles qui vous paraissent importanteset S pour celles qui sont secondaires. Combien de fois avez-vous noté la lettre G? C'est sur ces situations que vous devrez porter en priorité votre travail d'acceptation et de reconstruction.

La victimisation, retour de la sacralisation

Le Dictionnaire de philosophie 1 définit la victimisation comme un « processus caractéristique des sociétés démocratiques contempo- raines qui tend à définir réactivement chaque individu par l'ensemble des domn1ages subis ou potentiels qui l'affectent ».Le terme victinu- sation désigne d'abord un modèle de comportement répétitif dans lequel une personne a le sentin1ent de perdre le contrôle sur elle- même et de subir les événements extérieurs de façon passive. Quoi qu'il lui arrive, elle se perçoit comme une victüne facile qui risque d'attirer sur elle tous les malheurs du monde. Ce mot désigne ensuite la tendance à sacraliser les victimes, à leur porter une attention exces- sive, voire à les constituer en catégorie sociale. Ainsi reviendrions- nous à une nouvelle forme de sacralisation des victin1es, mais cette fois à grande échelle et sans rituel communautaire, si ce n'est lors des
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0 « messes » médiatiques ou politiques ou encore, de façon plus dis-

crète, dans les confessionnaux des psychologues de toutes obédiences.

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1. Godin Christophe , Dictionnaire de philosophie, Fayard / Éditions du temps, 2004.

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

La construction médiatique de la victime

Le phénomène de victimisation est en effet largement amplifié par les médias, qui contribuent largement à la diffusion et à la mise en scène des victimes, avec des objectifs sans doute plus économiques (faire de l'audience ou vendre du papier) qu'informationnels ou cathartiques 1 : d'un point de vue commercial, l'émotionnel reste un

produit de grande valeur

souvent jusqu'à l'obscénité. Au sens théâtral, le mot obscénité vient du latin ob-scenus, «ce quis' exhibe sans scène»,« ce qui ne relève plus du spectacle, du rituel, de la cérémonie », autrement dit ce qui ne devrait pas être n1ontré.Mais il signifie aussi« ce qui est sinistre»,« de mauvais presage ».

Il suffit pour se convaincre de cette obscénité médiatique relative à la victimisation de lire les faits divers ou de regarder les journaux et les séries télévisés ou certaines émissions de téléréalité. Les appels à témoins diffusés par les chaînes de t élévision, notamn1ent sur Inter- net via les réseaux sociaux, recrutent d'ailleurs largement les victimes en n1al de reconnaissance.

Une mise en scène quis'efface d'ailleurs

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Appels à témoins

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0 «Vous avez été victime d'un escroc prédateur sur un site de rencontre.»

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«Vous êtes victime de harcèlement au travail.»

«Victime d'un viol, brisez le silence.»

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1. Selon Aristote, la catharsis permet de « purger » les passions lors d'une représentation

théâtrale.

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

«Vous avez été victime d'un vol à main armée.» «Vous avez été happé(e) par une secte.» «Victime de la crise, vous avez perdu votre emploi et brisé votre couple.» «Victime d'inceste: révélez la vérité au grand jour. » «Vous avez été victime de violences conjugales.» «Votre enfant est victime de moqueries de la part de ses camarades.» «Vous avez été victime d'un déni de grossesse.»

Pour être reconnu, il s'agit de médiatiser son affaire en exposant publique1nent sa souffrance. L'objectif de cet exercice, auquel les participants sont rarement préparés de façon correcte, peut être de trouver un apaisement en partageant sa douleur avec une large au-

dience, ou de lancer un appel,« pour que ce qui m'est arrivé n'arrive

pas à d'autres ». Il peut

aussi être stratégique. Une personne qui té -

moigne ne fait que livrer sa version des faits . Or les émotions sont un levier puissant pour accréditer ce qui est dit par la victime et pour lui permettre de se sentir confirmée dans sa posture.En partant du prin- cipe que celui qui parle en premier - si possible en exprimant abon- damment ses émotions - a souvent davantage « raison » que ses suc- cesseurs, il n'est pas certain que le message délivré conserve à coup sûr un contenu informatif digne de ce nom. Reste aussi à savoir ce que les victimes ont à gagner lorsqu'elles visent une « couverture »
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trices, auquel elles se sentent tenues de répondre, même si elles n'y

n1.édiatique de leurs malheurs. Dès lors que la parole est engagée, elles

sont souvent soumises au feu des questions, de plus en plus inquisi-

sont pas obligées, et il leur devient difficile de faire machine arrière

et de tenir certaines limites, d'autant que la rancœur ou la colère sont

souvent de la partie. Sont-elles toujours en mesure de bien peser

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leurs mots ? Comment composer avec les inévitables interprétations liées à une parole souvent maladroite ?

Victime sur Internet

Justin, 16 ans, a été victime d'une escroquerie à la webcam sur Internet. Il a en effet accepté de se dévêtir devant sa caméra, à la demande d'une per- sonne qu'il croyait être une jeune femme, sur un site de dialogue en ligne. Peu de temps après, il a reçu des messages des auteurs de l'arnaque le mena- çant de publier les images gênantes sur un site web d'hébergement de vidéos s'il ne s'acquittait pas d'une certaine somme d'argent. Le jeune garçon a vu sa vie ruinée. Il a payé, mais il a vécu dans un cauchemar permanent à l'idée que cette vidéo puisse être tout de même visible sur Internet et que ses pa- rents et amis aient connaissance des faits. Invité à témoigner de cette expé- rience, à visage masqué, dans une émission de télévision, mais mal préparé à cet exercice et noyé sous le flot des questions de l'animatrice, il a craqué émotionnellement. Cette émission lui a rappelé des moments de détresse intolérable et n'a fait qu'ajouter à sa honte et à sa culpabilité.

Pour Guillaume Erner 1 , les médias occupent une place de premier plan dans la suprématie victin1aire. Cependant, ils ont fortement ten- dance à opérer des focalisations, des sélections et des hiérarchies dans le choix des sujets traités, avec pour conséquence de canaliser l'atten-

0 tion du public sur certaines victimes plutôt que sur d'autres. Fidèles

causes plus qu'à

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à la loi du« mort-kilomètre 2 »,sensibles à certaines

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1. Op. cit.

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a. 2. Cette loi pose que les informations prennent davantage d'importance si elles sont géo-

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graphiquement proches de la personne qui les reçoit.

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

d'autres (les crimes sexuels coni.mis sur les enfants, les agressions antisémites, par exemple), intéressés par le coefficient émotionnel d'un événement, ils manipulent l'information et contribuent de fa- çon importante à l'instrumentalisation de la compassion.

La République compassionnelle 1

Longtemps honteuses, ignorées, méprisées, vilipendées, les victimes de quelque acte ou de quelque phénoni.ène que ce soit nous appa- raissent aujourd'hui émouvantes et font l'objet d'une attention très

importante, de la part de la société en général et du monde politique en particulier. Il faut dire que nos responsables politiques se montrent particulièrement zélés lorsqu'il s'agit de se précipiter sur les lieux d'un drani.e, de prendre parti pour les victimes et de pleurer sur les malheurs du monde. L'aptitude à coni.patir seni.ble mêni.e p arfois constituer un

Mais peut-on systématiser

l'usage de la compassion pour en faire un modèle de gouvernance

politique ? Plusieurs auteurs se sont penchés sur la question.

remarque, d'ailleurs san s ménagement,

Lejournaliste Michel Richard 2

atout majeur dans un enjeu

à propos des relations entre les honi.mes politiques et les citoyens :

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]faute de savo ir les gouverner, on les calme, on les plaint. Faute de

savoir leur parler et quoi leur dire, on prie. Faute de savoir où les mener, on

les balade dans le no man's land du bon cœur et des bons sentiments. Une

autre façon deJaire de la politique, ou plutôt de ne plus enJaire. »

« [.

1. Ce titre est emprunté à Michel Richard, La République compassionnelle, Grasset, 2006.

2. Ibid.

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

Naturellement, il serait stupide de prétendre que les responsables politiques n'ont pas à éprouver la moindre compassion lorsque les citoyens vivent des situations douloureuses. Cependant, il serait aus- si dangereux qu'une culture de la compassion tous azimuts, associée

à un discours centré sur les faibles, la souffrance et la victimisation remplacent l'analyse et une gestion saine et raisonnée de la vie pu- blique. Le cas du harcèlement au travail est un exemple parlant : en le limitant à un acte de perversion individuel, éventuellement narcis- sique - c'est à la mode-, on s'exonère d'une réflexion plus large sur les causes organisationnelles, les pressions économiques et les rela-

tions en adversité qui peuvent être à l'origine de telles pratiques.Tout

cela flaire l'insuffisance, l'impuissance ou la stratégie

nième auteur, nous serions d'ailleurs entrés« de plain-pied dans une

démocratie d'émotion, qui est la grimace de la démocratie d'opi- nion, elle-même grimace démagogique de la démocratie.» Les mots sont crus, mais ils prêtent à l'interrogation.

Selon le

Dans le même ordre d'idées, la philosophe Myriam Revault d'Al- lonne s1 constate qu e notre p erception de la souffrance d es autres s'est étendue à tous les niveaux de la vie sociale et politique et que le discours victimaire finit par brouiller les cartes entre la morale et la

politique, l'émotion

à tous les niveaux et que la raisons' efface au profit des affects. Mais,

w s'interroge-t-elle, compatir, est-ce gouverner? Comment trouver la

co nfusion opère

et l'analyse, c'est-à-dire que la

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1. Revault d'Allonnes M yriam , L'Homme compassionnel, Le Seuil , 2008.

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UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

Psychologisation et victimisation

La souffrance est-elle une maladie ? Est-il seulement souhaitable de se lancer dans de grands travaux d'archéologie personnelle pour ra- mener à la surface de vieux objets encombrants, dès lors qu'ils ont été oubliés ? La réparation des dommages subis, qu'elle soit maté- rielle ou symbolique, est-elle un passage obligé pour aider les vic- times à se reconstruire, toutes les victimes, quelle que soit la nature du préjudice?

Il est à mon sens prétentieux de penser pouvoir apporter des réponses définitives à ces questions, et illusoire de croire que les pratiques psy- chologiques constituent un passage nécessaire et suffisant pour che- miner sur la voie de la réparation.Nous vivons dans un monde où le recours àla psychologie s'in1pose comme une évidence, tout comme nous vivons dans l'illusion que les psychologues trouveront une ex- plication et une justification à tout ce qui peut nous arriver. Chaque drame, chaque catastrophe apportent ainsi son lot de cellules de sou- tien psychologique et d'exp erts en comportement qui sont censés apporter leur révélation et procurer un apaisen1ent aux victünes. L'efficacité de ces pratiques est peut-être réelle pour les victimes de faits graves, par exemple dans les attentats, les crashes aériens, mais le

recours systén1atique à la psychologie dans les p etits conflits person-

nels peut aussi participer au processus de victimisation et conduire à une pathologisation de la souffrance.

Dans notre culture individualiste, toutes les difficultés, les conflits, les

malheurs, les souffrances auraient une origine psy ! Sonder l'incons-

cient, le faire parler, mettre des mots sur les maux, les interpréter,

AGIR POUR NE PLUS SUBIR

psychologiser les souffrances, injecter des solutions pour prévenir le retour dévastateur du « refoulé » nous paraissent des panacées. Prenons garde qu'elles ne deviennent des pièges en embarquant les individus dans d'infinies quêtes de reconnaissance. Ne ramenons pas tous les problèmes à des questions individuelles et psychologiques, il existe aussi des causes m atérielles, sociales, systémiques qui font que des personnes se retrouvent en position de victimes, par exemple dans le cas de perte d'en1ploi ou de précarité économique ou sociale.

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Le Ticket-Psy

Mis en place en 2008, le Ticket-Psy est une belle illustration de cet engoue- ment psychologisant et de l'essor du marché psy. À la demande des salariés victimes de stress professionnel, le médecin du travail délivrait des tickets, achetés par l'entreprise sous forme de carnets de 5 ou 10, leur donnant droit à une consultation chez un praticien référencé par l'employeur. La «valeur

ajoutée» promise à l'entreprise par la société qui commercialisait ces tickets était la diminution de l'absentéisme, des conflits et des grèves, l'augmenta-

la productivité et de la rentabilité . Le Conseil de l'ordre des médecins

n'a pas vu d'un trè s bon œil ce dispositif jugé contraire à la déontologie .

Faire de la souffrance au travail une problématique personnelle, c'est évi- demment s'affranchir d'une réflexion sur les conditions de travail, le mode de management, etc. Et de garder bonne conscience ! Le Ticket-Psy n'aura pas fait long feu, quelques mois tout au plus.

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Mémoire inventée 1

UNE SOCIÉTÉ DE VICTIMES?

Grâce à des techniques d'entretien psychothérapeutique spécifiques 2 , il est possible d'aider une personne à se ren1émorer des événen1ents traumatiques survenus pendant l'enfance :n1altraitances, abus sexuels, etc. Mais si notre systèn1e nerveux a évacué ces informations doulou- reuses, c'est souvent pour nous permettre de retrouver un équilibre et de continuer à vivre.Notre n1én1oire étant malléable, très lacunaire, et notre cerveau prédisposé à créer de fausses réalités ou à reconstituer les pièces manquantes de notre histoire, il est possible d'implanter dans la n1én1oire d'un individu des souvenirs qui évoquent des événen1ents qui ne se sont jamais produits ou des réalités totalement distordues. Ces« faux souvenirs induits »par un psychothérapeute n1aître à penser, extrémiste, absolutiste, incon1pétent, n1aladroit ou tout simplen1ent n1anipulateur, conduisent la personne à adopter des croyances ou des représentations qui ne sont pas les siennes, n1ais qui se conforn1ent aux convictions du thérapeute. Ce phénomène problén1atique, lié au pro- cessus de soumission à une autorité (celle de l'expert présumé à la- quelle on accorde un crédit parfois aveugle), a été découvert aux États- Unis à la fin des années 1980. Nombre de personnes ont par exemple accusé leurs p arents d'inceste ou d' abus sexuels en se fondant sur des souvenirs qui auraient été « refoulés », n1ais qui se sont avérés en réa-
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1. Cf. Carré Christophe, L'Auto-Manipulation. Comment ne plus faire soi-même son malheur,

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N Eyrolles, 2012.

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