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MAURIS Garance

L2

Littérature comparée

Le vingtième siècle est un véritable renouveau, tant en vie politique qu’en vie
littéraire : c’est le changement d’un monde. C’est la chute des régimes totalitaires en
Europe, mais c’est aussi la fin des colonies, et les naissances et chutes de régimes
dictatoriaux sur le continent Africain et Américain. Ces mutations politiques et sociales
libèrent des paroles et des réflexions sur le monde et sur les capacités de l’homme : le
temps est tristement propice à ce que l’on peut appeler la littérature de l’indicible
(qu’illustre parfaitement Primo Levi avec ​ Si c’est un homme​, en 1947). La littérature de
l’indicible n’est cependant pas propre à l’ Occident, bien que l’on ai tendance à l’oublier ;
et pour une fois, ces pays restés dans l’ombre (par la force coloniale notamment) y
prennent part, peignant ainsi un autre pan de la fresque humaine mise à mal par les
derniers évènements. C’est ce qui nous intéresse ici. L’ Amérique Latine vit un siècle de
coups d’états, et le continent africain est rongé par les guerres fratricides. On pourrait
considérer que le but des auteurs, peu importe leurs origines, sont ici les mêmes, écrire
l’indicible, et pourtant, cette origine est primordiale, car, non contente de s’affranchir
des codes européocentristes, elle aborde la littérature et le langage d’une toute autre
manière. On s’intéresse ici au roman de Gabriel García Márquez, ​ L’ Automne du
Patriarche ​1
, et au roman d’Ahmadou Kourouma, ​ Monnè, outrages et défis2 ​. Dans son
ouvrage sur la figure du dictateur dans les romans anglais et français, Alain Vuillemin
écrit que l’éveil de la figure du dictateur passerait par le sentiment de « ne plus être un
homme dans un monde d’hommes ». La figure du dictateur dans la littérature est un des
grands thèmes de questionnement sur l’humanité : comment expliquer la naissance du
dictateur ? Comment écrire et considérer ces hommes qui se sont hissés, considérés
peut-être, au dessus du commun des mortels, tout en en faisant partie par leur simple
origine ? Hannah Arendt, en 1963, vient bouleverser les boucliers que les humains se
sont construits contre cette figure du dictateur, la tenant loin d’eux, la plaçant dans la
monstruosité un-point-c’est-tout, avec une simple affirmation : ce mal honni est au fond
de chacun de nous. On peut se demander dans quelle mesure nos romans souscrivent-ils
à cette vision. Le premier point à souligner à propos de cette mise en relation, c’est
qu’ils ne sont pas européens, le second, qu’ils traient de la figure du dictateur, et enfin,

1
​’Automne du Patriarche​
L , Gabriel García Márquez, 1975
2
Monnè, outrages et défis​
​ , Ahmadou Kourouma, 1990

1
que les deux sont profondément empreint de leurs cultures, et non pas de la notre. Ils
sont aussi intéressants à mettre en relation avec ce qu’a dit Alain Vuillemin, car
l’écriture de leurs dictateurs est profondément atypique, interrogeant autant la notion
d’humanité que le lecteur. Dans quelle mesure nos romans questionnent-ils
profondément les enjeux de la relation entre humanité et pouvoir ? Dans une première
partie, nous allons voir la sur-humanité : être plus qu’un homme dans un monde
d’hommes ; ensuite, les confins de l’humanité dans nos romans, entre pitié et hybridité,
qui sont les contrecoups du pouvoir ; pour finir, nous allons nous questionner sur la
relation entre l’humanité et l’écriture, qui est un autre enjeux de pleins pouvoirs.

Devenir et être dictateur serait donc ne plus être un homme dans un monde
d’hommes. L’accès au pouvoir donnerait donc les clefs de la surhumanité et l’homme à
la tête du commandement serait plus qu’un homme dans un monde d’hommes.
En effet, le dictateur a les pleines puissance sur le reste de la compagnie des
hommes, et ce n’est pas pour rien si une expression centrale des régimes dictatoriaux
concerne la paternité du potentat. Il y a un réel mythe politique du Père, qui le place au
dessus des autres hommes. La figure paternelle est celle à laquelle on doit tout, le
respect, la vie, et le train de vie. Dans une société patriarcale, c’est en effet le père qui a
la charge de nourrir et assurer un toit à ses enfants. Le Père se confond avec l’Homme,
allégorie universelle de respect. Il est inaccessible pour ses enfants, qui ne sont pas à
son niveau. C’est aussi un modèle. Dans nos romans, nos deux dictateurs concordent
avec cette vision paternaliste: ils sont tous les deux nommés « patriarches », c’est-à-dire
des vieillards respectables entourés d’une nombreuse descendance. De fait, c’est un
véritable mythe qui se construit autour de ce symbole du dictateur, le hissant au rang
d’être surnaturel, d’être au delà de la simple humanité. Ce mythe est relayé par le
peuple, et cela se voit dans l’écriture de nos romans: les exploits de Djigui sont relayés
par les griots, comme Djéliba qui « [commença] par affirmer qu’ils descendait de
Soundiata, l’empereur légendaire, unificateur du Mandingue. C’était une vérité
historique qui s’imposait ; tous ceux de Soba le disaient et le croyaient », et, dans l’
Automne du Patriarche ​ , le peuple est persuadé de la vie éternelle et des pouvoirs de
leur père, comme quand, par exemple, « l’un après l’autre il nous toucha à l’endroit de
notre mal d’une main lisse et savante qui était la main de la vérité, et instantanément
nous recouvrâmes la santé ». À l’instar de ​ Big Brother , la souveraineté du Père sont
fantasmés et craints, car on les considère tout puissants : il est là, « surveillant le cours
de nos vies, la seule chose qui nous rassurait sur cette terre étant la certitude qu'il était
là, invulnérable [...] le seul à connaître la dimension réelle de notre destin [...] ».
Ce « mythe familial » et politique instaure un flou divin sur la figure du dictateur.
L’hypotypose du Père est là aussi clef : on la retrouve dans la religion, « notre Père qui
est aux cieux ». L’autorité qu’on accorde au dictateur sont aussi, finalement, celle de
Dieu : omniscience, omnipotence, omniprésence. Le Dictateur vient concurrencer le
Tout-Puissant, dans ses pleins pouvoirs autant que dans l’adoration qu’on lui porte. Il

2
est donc bien au-dessus de l’humanité. Dans nos romans, cette toute puissance aux
limites du surnaturel est très bien illustrée (dans ​ L’Otoño​
, le Patriarche « avait ordonné
qu’on supprimât la pluie », et Djigui « avait été façonné avec de la bonne argile, une
argile bénie »), grâce à la place que les auteurs laissent à leur culture. Marquez est
l’inventeur du réalisme merveilleux, issu de cette pluralité de croyances propre à
l’Amérique Latine. Quant à Kourouma, il mêle à son récit les interventions des esprits,
des marabouts et de Dieu. Les deux auteurs laissent le lecteur incapable de séparer la
réalité du magique. De plus, nos deux dictateurs semblent être des êtres éternels : le
Patriarche suit le même temps que celui du ciel, qui est bien plus long que celui des
hommes. Le peuple pense que « nous avions fini par croire vraiment qu'il était né pour
survivre à cette troisième comète [...] », c‘est-à-dire que le Patriarche est pluriséculaire.
Chez Márquez autant que chez Kourouma, leur âge est presque infini ainsi que leurs
existences, et rien ne semble pouvoir les ébranler, ni la maladie ni le temps. Ce sont des
colosses. Cette vision est surtout présente chez Marquez, qui décrit son dictateur de
manière pachydermique, l’associant ainsi à un des animaux les plus impressionnants
que la terre puisse porter. Il faut aussi souligner qu’historiquement, les régimes
dictatoriaux ont un rapport très étroit à la religion, que ce soit pour la repousser comme
en URSS ou bien pour s’y entremêler comme c’est souvent le cas dans les dictatures du
continent africain. Le monarque concurrence Dieu ou bien en est sa descendance directe
(comme on l’a eu en France avec la monarchie de droit divin). Dans nos romans aussi, le
rapport à la religion est très important. Pour ​ l’ Automne du Patriarche​ , on suppose que
l’intrigue se déroule en Amérique Latine, où la colonisation a imposé la religion
catholique, qui s’est mêlée aux traditions païennes, aboutissant à une tradition très
pieuse et protéiforme. La dictature du Patriarche est une dictature politique, où l’Église
se tient en retrait (il n’hésite même pas à la supprimer si il le veut), mais on note
cependant une force présence du sacré, comme quand, par exemple, il veut canoniser sa
mère. Chez Kourouma, Djigui est très religieux, et l’Islam a une place centrale et
essentielle dans son pouvoir, dans sa vie et dans l’intrigue : « Allah sauvera », « Il l’a dit
». Pour lui, le pouvoir est la religion, et il s’élève au-dessus des hommes par sa relation
intime avec celle-ci.
Un autre aspect participe au sublime de ces dictateurs : leur ressemblance avec des
héros tragiques et l’épopée. Djigui part en quelque sorte en croisade, il est prêt à tout
pour conduire les hommes sur le chemin qu’il juge bon. De plus, le roman s’ouvre sur ce
qu’on pourrait appeler la colère des Dieux, qui assènent une sentence: «la pérennité de
la dynastie n’était toujours pas acquise ». Le Patriarche, lui, semble plutôt condamné par
la destinée, avec le motif de l’asile de fou qui intervient tout au long du roman, comme
un appel (ou rappel) de sa fin qui se précipite à grand pas, sans qu’il puisse y échapper.
À la manière des héros tragiques, le fait qu’ils soient élus les exclu du reste du monde :
c’est l’ostracisation du dictateur causée par le tout-pouvoir qu’ils ont, car ils possèdent
la Vérité. C’est la solitude des grands, inaccessible par le commun des mortels, qui
jamais ne pourra avoir entre ses mains autant de puissance. On observe un lien très fort
entre solitude et folie dans nos romans, surtout dans le cas de ​ L’Automne du Patriarche​.

3
Cette folie peut-être vue comme une forme de supériorité aussi : c’est leur connaissance
et recherche de quelque chose de supérieur qui se transforme en damnation, à la
manière de Faust, ou encore Hamlet, et peut-être aussi Antigone, seule et rejetée par
tout le monde pour la simple raison de sa Mission. Nos dictateurs semblent donc être
au-dessus des hommes, qu’ils soient l’égal de Dieu ou bien son Élu. Le Pouvoir
transcenderait l’être humain. Nos romans étudient surtout la vision que le reste de
l’humanité a du dictateur nouveau né. C’est une construction de façade, par nécessité
politique (le Big Brother est l’âme de la dictature, il légitimise la violence qu’il fait passer
pour autorité) mais aussi parce que le pouvoir, de tout temps, est désiré à tous les
niveaux ; celui qui le détient en sa totalité est convoité, fantasmé, idéalisé ; pour la santé
d’un mythe et d’un régime, la Tête du pouvoir est considéré comme un Dieu. Amin
Maalouf le résume bien quand il écrit « on ne contemplait qu’un être de légende,
inconcevable, né de toutes les épouvantes des mortels, de leurs morbides envies, une
apparition somptueuse qui pétrifiait, qui fascinait, imposait soumission. »3

​ais « ne plus être un homme dans un monde d’hommes » a aussi un autre sens:
M
être exclu de ce qui fait l’humanité, être moins qu’un homme. C’est la dégénérescence de
la Tête, l’effondrement du mythe politique de l’Homme sublime. Il faut d’abord, bien sûr,
définir ce qui fait l’Humanité. On peut peut-être définir l’humanité par trois grandes
notions: « l’homme est un animal social »4, « le rire est le propre de l’homme »5, et aussi,
finalement, l’intelligibilité de l’être, des rapports et de la parole.
La première chose qui chasse nos dictateurs vers la conception de « sous-hommes
», c’est leur profonde solitude: en effet, nos deux patriarches se retrouvent esseulés. Si
l’éveil de la figure du dictateur passe par la quasi-divinité, leur déclin semble être
synonyme d’abandon, d’exil dans une tour d’ivoire. Ils sont expulsés de leur propre
pouvoir ; la machine infernale fonctionne sans eux, le Patriarche est « moins conscient
de son pouvoir que n’importe lequel de ses partisans », et d’ailleurs les choses se
passent sans lui, comme on peut le voir avec Saenz de la Barra qui ne lui laisse que «
l’illusion du commandement », ou encore Laetitia Nazareno qui « avait les clefs de son
pouvoir »: « On vous tenait dans les limbes en abusant de votre bon coeur » dit-on de
manière générale. Quant à Djigui, le simple contexte de la colonisation l’expulse d’un
pouvoir réel, il est là aussi question d’illusion du commandement, de laisser quelques
pantins de chiffons à un vieillard inconscient pour qu’il s’amuse. Cette expulsion de
l’aïeul dans son illusion est aussi illustré lorsque son fils Béma prend le pouvoir, cette
fois concret et travaillé (il tisse des liens avec les autorités coloniales, quand son père
s’enferme dans sa spiritualité). Ce sont des vieillards abandonnés. Djigui l’est par son
fils et son peuple ; le Patriarche, lui, est toujours à la quête de l’amour. C’est d’ailleurs

3
​es jardins de lumière​
L , Amin Maalouf, 1991
4
Aristote
5
Rabelais

4
une quête qui l’isole, et c’est un véritable cercle vicieux : plus il est seul, plus il cherche
l’amour, plus il est seul. Le roman fait naître deux rencontres amoureuses clefs :
Manuela Sanchez et Laetitia Nazareno. Chacune de ces rencontres le laisse dans une
solitude plus appuyée et plus profonde encore. Les potentats sont finalement les
hommes les plus seuls, reclus dans la société humaine, sans les hommes, et sans leur
propre humanité. Après la mort de Laetitia, il atteint un état proche de la folie, car il est
en route pour sa propre extermination. Laetitia « était ma voix, tu étais ma raison et ma
force », elle lui conférait de quoi être un homme. Cette solitude octroie aux
protagonistes une éternité, dans le sens où au cours de leur vie rien ne semble jamais
avoir été accomplie, leur existence s’allongeant pour mieux les voir divaguer
doucement, s’enfonçant dans leurs séniles solitudes. Les patriarches en sortent en
quelque sorte fossilisés, minéralisés (ce qui est parfaitement illustré dans le corps
mortifère du général, qui semble être passé au statut de minéral, mais aussi Djigui, muré
dans son silence et son immobilité, comme une pierre).
Cette minéralisation est à l’image d’un certain sens du grotesque qui se développe
tout au long des romans leur donnant un sens proche du ridicule. Dans l’oeuvre de
García Márquez, on peut relier ça au réel merveilleux, c’est-à-dire le surgissement d’une
dose de merveilles dans la réalité. Cependant, l’hybridité semble faire partie intégrante
du Patriarche. Il est toujours comparé à un animal solitaire, lourd et peu dégrossi, un «
tigre habitué à la solitude ». Ses pieds sont d’ailleurs affiliés à des pattes, à quelque
chose de non-humain, de non naturel. On peut souligner d’autres analogies entre le
dictateur et l’animal : le Général « pleure comme un petit chien » après l’acte sexuel.
Cette hybridité le rapproche de l’animal, l’extrait de l’humanité, pour en faire quelque
chose d’honteux et d’un peu sale. Chez Kourouma, la corrélation est moins évidente,
mais cependant présente, dans l’identité même de Djigui. En effet, « djigui », en malinké,
signifie le mâle solitaire, « l’ancien chef d’une bande de fauves déchu et chassé ». Le nom
du Centenaire exprime autant son hybridité d’homme animal de puissance/impuissance
que sa grande solitude. Mais l’hybridité n’est pas qu’animale, elle s’exprime aussi dans la
décrépitude et la pourriture des corps, entre la vie et la mort, entre le temps et
l’inexistence. À propos de l’existence, nos dictateur traversent la leur avec un vide quant
à leur identité. Le Patriarche n’a même pas de nom ! Une fois, au milieu du roman,
apparaît un nom, « Zachary », mais de là à dire que c’est le sien ? Djigui n’a qu’une
existence racontée et transformée par les griots qui n’hésitent pas à créer et réécrire
l’histoire (comme Djéliba invente une généalogie glorieuse aux Keita). L’identité des
despotes se retrouve floue, menteuse. Le motif grotesque accorde le dictateur à une
figure de l’altérité, grâce à un brouillage des genres : qui est-il, qu’est-il ? L’altérité, c’est
ce qu’on ne comprend pas, l’altérité, c’est la part inaccessible de l’humanité. Et si être
dictateur est une histoire d’être ou non un homme dans un monde d’hommes, il est
aussi évident de parler de féminité. Le Patriarche par exemple a des traits féminisés​ , sa
« main de jeune fille », ses « yeux timides et indulgents »… Le grotesque est le
contrepoint de l’idéologie d’ordre, de puissance et de sublime que véhicule la dictature,
il est l’envers du modèle d’homme accepté par le régime. Or, le maître du pouvoir est un

5
personnage grotesque, s’extirpant de ce modèle et étant donc, par définition, autre
chose qu’un homme, et certainement moins que ça.
La dernière chose qui exclut nos dictateur de l’humanité, c’est la folie. Être fou
c’est, par définition, être en dehors de la raison, or, l’Homme est un être de raison. Être
fou, c’est être inintelligible pour l’espèce humaine, c’est être opaque à sa propre nature.
La première preuve de la folie comme entorse au modèle humain, c’est l’inversion des
principes de centre et de marges dans les romans. Le centre est la Tête du pouvoir,
supposément le dictateur, autour duquel tout tourne. Mais ici, le despote est
marginalisé, Tête et marges à la fois. Le Patriarche l’est par son exclusion au sein de son
propre pouvoir (le fait que la machine tourne sans lui, qu’il ne prenne plus aucun choix
politique autre que le changement du gouvernement), et Djigui, par l’abandon de sa
Cour. Au fur et à mesure du roman, le Bolloda se vide et son entourage disparaît ( « il ne
restait guère autour du Centenaire que des finis comme leur maître » ). De plus, le
centre est contaminé par les marges, c’est-à-dire par les individus rejetés de la société,
comme par exemple les aveugles, les lépreux et les paralytiques. Ces figures sont
présentes dans les deux romans: tout au long chez le Patriarche, sous les roses de son
jardins, du début de son Automne à sa fin, chassés quand un regain politique est présent
(Laetitia, qui semble redonner vie au dictateur, à sa maison et à son règne, les chasse:
l’illusion du corps sain de la dictature est ainsi préservée), mais toujours de retour,
parce que la Tête est viciée quoiqu’il arrive. Dans ​ Monnè, outrages et défis​
, les marges
envahissent aussi le palais dictatorial, symbole de puissance : « Béma arriva au Bolloda,
contourna deux lépreux, trois aveugles et les volées de mouches qui les environnaient,
écarta deux vieillards et glissa entre deux autres, souleva d'autres grosses mouches
noires, parvint au lit de son père [...] ». Cette inversion des normes concerne l’espace
dictatorial, mais nos dictateurs ne sont pas en reste dans la folie. Nos deux patriarches
semblent enfermés dans un autre monde, dans une certaine folie douce. Ils sont en
quelque sorte les « idiots du village », c’est-à-dire différents (possiblement moqués),
mais inoffensifs. Le Général présente une certaine candeur, seul dans son palais qui
semble désert, à mettre le feu aux bouses des vaches, à compter les animaux dans les
bureaux désertés… Il a aussi tout d’un enfant, par l’appel récurrent tout au long du livre
de « maman », mais aussi dans sa relation avec Laetitia, qui lui apprend à lire, à se tenir,
à manger. Elle le tire de son état d’animal à celui d’enfant, créature innocente. Djigui a
aussi cet aspect. Il est poussé par un amour candide des autres (comme quand il créer
l’orphelinat et qu’il s’y occupe des enfants), et il a aussi, comme le Patriarche, un amour
qui le guide sur les voix de l’apprentissage, à la manière des enfants : il s’agit de
Moussokoro, femme savante, qui lui semble parfois supérieure et maternelle. Ce sont
des enfants sans âges. Il n’y a cependant pas que cela. Freud qualifie l’enfant de «
pervers polymorphe » et il y a de cela chez nos dictateurs. Perversion sexuelle d’abord :
dans le lien qu’ils entretiennent avec ces femmes maternelles, deuxièmes mères mais
femmes sexuelles avant tout ; dans leurs relations aux femmes de manière générale.
Djigui « n’est pas sûr du nombre » de ses femmes. Le Patriarche viole sans se poser de
question, avec bestialité, et même dans sa sénilité son approche de la sexualité semble

6
déviante, « il me mettait chaque chose dans mon petit trou avant de les manger, il me les
donnait à goûter, il m’enfonçait là où je vous ai dit les pointes d’asperges pour les
déguster marinées dans la saumure de mes humeurs intimes ». Mais perversion morale
et physique aussi : leur folie prend une ampleur mortifère, comme l’orphelinat de Djigui
qui n’est en fait rien d’autre qu’un mouroir à enfants, et il refuse de les confier à
quelqu’un d’autre qu’à lui et Dieu, et aussi dans la démesure cruelle du Patriarche,
quand il ordonne de faire sauter la barque des enfants de la loterie, ou encore très
simplement avec Saenz de la Barra, en laissant s’accomplir son règne et en abrégeant sa
fin ( « Saenz de la Barra noir de coups, pendu par les chevilles [...] avec ses organes
génitaux enfoncés dans la bouche » ). Dans cet aspect du dictateur, vieillard nouveau-né
et exclu du monde, fou candide et cruel, nos romans interrogent finalement une certaine
essence de l’humanité, et mènent un réel questionnement sur le pouvoir, sur l’influence
qu’il a sur l’Homme. Nos potentats sont tellement exclus du monde réel qu’ils le
représentent dans toute sa complexité et toutes ses perversions. En écrivant le nec plus
ultra du genre (ou sous-genre ?) humain, nos auteurs questionnent toute l’humanité.

Il découle de la lecture de nos romans et de leurs études un questionnement


somme toute plus que légitime. Quand il s’agit de prendre la charge d’écrire l’indicible,
on en arrive forcément à questionner le processus d’écriture et l’influence qu’il a sur
nous, lecteur.
Le roman moderne du dictateur a pour particularité le recul d’une vision
manichéenne (Hannah Arendt y est probablement pour beaucoup) de l’homme
dictateur. On voit donc de plus en plus de romans de l’indicible prendre la première
personne pour plonger dans la tête du despote. On lui confie le rôle de la narration pour
y voir plus clair dans sa réalité. Mais derrière la narration, il y a l’auteur. Et quand on
parle de narration, surtout à la première personne, il y a souvent un flou entre l’auteur
et le narrateur; mais ici, nos narrateur sont les dictateurs. Le lien entre l’écrivain et le
dictateur est donc à interroger. Il y a en effet un lien de sens entre les deux, qui se
retrouve jusque dans leur étymologie. Auteur est un nom formé à base du mot latin
auctor, qui signifie « celui qui est à l’origine de quelque chose », celui qui possède l’«
autorité ». Dictateur, quant à lui, est tiré du latin dictator, qui signifie dicter. Ces
étymologies nous rappellent, tout d’abord, la corrélation entre dictature et autorité, qui
est une autorité volée et non-légitime. L’auteur fait naître un monde, il a une dimension
maternelle, dans le sens initiateur de création, quand le dictateur n’est que destruction
et peur. Il faut cependant se questionner sur la volonté de ces hommes à plonger dans
l’intériorité de ces potentats qu’on qualifie si souvent de monstres. Dans sa préface de
Moi, le Suprême​ , Nicole Chardaire écrit « Roa Bastos, lui, a pénétré dans la conscience
du dictateur. Au risque de se laisser fasciner par son héros » ; Gabriel García Márquez
lui-même décrit son livre comme son « oeuvre la plus autobiographique ». C’est qu’il y a
donc un lien étroit, peut-être même intrinsèque, entre la condition d’auteur et celle de
dictateur. Nos auteurs, en prenant la responsabilité d’écrire ce qu’on considère comme

7
inhumain, font d’eux-mêmes ou se considèrent eux-mêmes comme étant plus que des
hommes. À la manière des despotes, leur sort les tire de l’humanité, car ils sont en
possession d’une mission quasi divine, la lourde responsabilité d’interroger l’essence et
l’espèce humaine, de faire naître en elle des interrogations parfois dérangeantes. Écrire
devient une nécessité pour contourner les faiblesses du langage, ce que Claude Régy
écrira comme étant « La force du langage réside dans son infirmité: son incapacité à dire
ce qu’il veut dire ». Nos auteurs, comme tout ceux qui ont choisi de s’immerger dans
l’écriture de l’intériorité de la dictature, sont chargés de la transmission de l’Histoire
humaine6, ce qui les exclut profondément de l’humanité.
Mais finalement, le choix de cette écriture et de ce pouvoir, n’est-ce pas aussi une
forme de vanité ? Dans les deux sens littéraires du terme : sentiment d’orgueil, mais
aussi caractère de vacuité. Orgueil, car nos auteurs choisissent leur croix, un peu à la
manière des dictateurs dans leurs caractéristiques de héros tragiques. Ils choisissent de
s’immerger dans le Mal, de s’y identifier, de passer leur propre intériorité au crible via la
vision de ces hommes qui ont marqués l’histoire plus que tout autres. En faisant le choix
d’écrire l’indicible, de vaincre les limites du langage ainsi que l’opacité de la nature
humaine, nos auteurs semblent espérer marquer l’histoire à la manière de leur
personnages, ou du moins, on peut soulever une velléité à participer à la mémoire
humaine et collective. Mais c’est un processus littéraire à double tranchant. Plus notre
monde change, plus le statut de ces dictateurs est marqué, vicieux, inhumain (en soit,
l’histoire antique est toute aussi ponctuée de dictatures, mais c’était le régime commun,
et le monde était limité). Nous sommes désormais dans un monde où les limites, si elles
ne sont pas inexistantes, sont en perpétuelles mutations ; où, chaque jour, l’Histoire
nous retombe dessus avec toujours plus d’horreur. On se retrouve noyés dans des
politiques qui ne sont pas les nôtres. Nous devenons désabusés. On peut questionner,
dans ce cadre, l’existence même de la littérature, qui semble toujours plus vaine, et dans
le cadre de cette littérature, on peut questionner le choix d’écrire l’horreur, quand elle
est omniprésente dans notre quotidien. Le processus littéraire se retrouve donc plein de
vacuité. Roa Bastos interroge ce processus d’écriture quand il fait dire à son personnage
«Quand je te dicte, les mots ont un sens. Ils en ont un autre quand tu les écris.»
Il reste un dernier point touché par l’écriture : il s’agit de à qui elle est destinée. Une
fois le processus d’écriture terminé, le produit fini atterrit potentiellement entre les
mains du lecteur, c’est-à-dire nous. L’auteur nous laisse une ultime responsabilité, celle
de l’interprétation. Kourouma, au cours de son roman, nous invite à ne pas condamner
Djigui, contre toute attente. Parce qu’il est humain, et victime lui aussi d’un système plus
vaste. Et qu’il n’est pas dit qu’on puisse faire mieux, nous, lecteurs. Le cheminement de
Gabriel García Márquez est plus pervers, parce que son vieux général fait naître de

6
«L’histoire c’est la mémoire humaine, les creux, les erreurs, les interprétations volontairement ou
involontairement faussées qu’on trouve partout dans la mémoire humaine. C’est terriblement important,
parce que cela nous apprend tout ce que l’espèce a pu faire avant nous ; mais… j’allais presque dire, un point

c’est tout.»​ ​
Marguerite​ Portrait d’une voix, ​
Yourcenar, ​ à propos du pouvoir du roman

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l’empathie en nous. De l’empathie pour celui qui n’a jamais la parole, le vieux fou,
enfermé dans sa propre vie, au « coeur crevassé par le manque d’amour ». De
l’empathie, aussi, par la certaine lucidité qu’il a de lui-même et de la vacuité de sa vie
comme de son pouvoir. De l’empathie, enfin, parce qu’on est capable de s’identifier à lui.
C’est d’ailleurs peut-être tout le problème : sortons-nous indemnes de la lecture et de ce
processus d’identification ? Qui dit identification dit emprunt de traits de personnalité,
se « rendre identiques à ». Or, parce que nos personnages sont représentatifs d’une idée
du Mal et de l’inhumanité, il devient alors élémentaire de se demander si le mal peut se
propager vie cette identification. Nos auteurs nous laissent dans un monde détruit, en
ruines, où tout reste à reconstruire. C’est là notre responsabilité finale, et l’ultime lien
entre humanité et pouvoir, dans les plus sombres recoins de la littérature. Quand nous,
lecteurs, par définition appartenant à l’espèce humaine, nous retrouvons avec les pleins
pouvoirs sur le futur d’un monde, fût-il fictif, qu’allons-nous faire ? Est-ce que, sans
guidage éthique de notre auteur (dictateur ?), chaque fin de roman de l’indicible ne fait
pas naître en nous le sentiment d’être exclu d’une communauté, que ce soit par
désolidarisation du Mal humain ou par simple contagion ?

La relation de l’Homme au pouvoir est magnifiée et recherchée. De tout temps, la


naissance de monarques solaires le prouve bien. L’Homme veut être l’égal du Soleil, et
cela semble être un besoin de l’Humanité que de hisser un des leurs hors d’elle-même.
Et pourtant, cette relation ne semble n’être pas qu’un don du ciel ; elle est pavée
d’obstacles, et aboutit sur la solitude totale ; or, la corrélation est plus qu’évidente entre
solitude et folie. Alain Vuillemin parle cependant d’éveil du dictateur, c’est à dire sa
naissance, et c’est cette naissance qui le placerait hors des hommes. Nos deux potentats
sont des vieillards. Ils vivent leurs automnes, ils sont sur le chemin de la mort. C’est
peut-être le point justement : les hommes passent, la majesté reste, mais il est humain
de mourir. Par définition là aussi, nos aïeuls font partie de la compagnie humaine par le
simple fait que leur mort survient, et qu’ils ne peuvent rien faire contre. Nos auteurs
n’écrivent pas une critique virulente de la dictature, ils écrivent la relation entre « être
un homme » et Pouvoir. C’est finalement ce qui nous concerne le plus, car la quête de
pouvoir est le leitmotiv du genre humain sans pour autant qu’on pense à établir une
relation type entre les deux. Nos romans sont une sorte de ramification du ​ Portrait de
Dorian Gray ​7
, qui est l’histoire la plus imagée de l’influence et conséquence du pouvoir
sur l’Homme. Par leur roman, ils construisent une peinture plus intrinsèque de la
dictature, et assurent ainsi le patrimoine polyphonique du roman (comment mieux
contrer la dictature qu’en écrivant un roman démocratique ?), mais ils questionnent
aussi le lecteur. Pas sur les capacités (souvent mortifères) de l’être humain, dont on
cerne de plus en plus les non-limites, mais plutôt sur ce que nous sommes et pouvons
être, dans la lignée de Hannah Arendt quand elle affirme qu’à la tête du Pouvoir, ça

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Oscar Wilde, 1890

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pourrait être n’importe qui, que la monstruosité est profondément ancrée chez tout le
monde, et qu’on ne peut se dédouaner des horreurs que nos pairs commettent. Mais
cette idée de pairs est en elle-même très intéressante, car elle suppose -ce qu’on accepte
d’ailleurs communément- une unité humaine. Se pose alors la question de l’adoration.
Quel besoin ressent-on à se soumettre et vénérer, encore plus quand il s’agit d’un être
qui est, à l’origine, notre égal ? Nos romans, grâce à leur nosotros, expriment de manière
saisissante cette espèce de contradiction au sein du peuple, entre adoration, horreur,
mais aussi compassion face à des hommes qui ont eu peur de ce qu’ils étaient.
Kourouma comme Márquez invitent à ne pas juger nos dictateurs, parce qu’ils sont nos
égaux, parce qu’ils ont voulu fuir leur condition. En relativisant de la sorte, les auteurs
produisent un trouble dans le coeur du lecteur. Pourquoi ne pas juger ? Parce qu’ils sont
comme nous. Simplement, leurs peurs ont prit le dessus.

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