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L’Encéphale (2008) 34, 179—182

Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com

journal homepage: www.elsevier.com/locate/encep

PSYCHOPATHOLOGIE

Influence de certaines variables


psychologiques, psychosociales et obstétricales
sur l’intensité du baby blues
The role of some psychological,
psychosocial and obstetrical factors in the
intensity of postpartum blues
N. Séjourné, A. Denis, G. Theux, H. Chabrol ∗
Centre d’études et de recherches en psychopathologie, université de Toulouse-Le
Mirail, 5, allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse, France

Rec¸u le 13 fevrier´ 2007 ; accepté le 3 juillet 2007


Disponible sur Internet le 24 octobre 2007

MOTS CLÉS Résumé Dans les quelques jours qui suivent l’accouchement, un grand nombre de femmes
présentent des fluctuations de l’humeur ou « baby blues ». L’objectif de cette étude est
Postpartum blues ;
d’évaluer l’influence de différentes variables psychologiques, psychosociales et obstétricales
Facteurs
sur l’intensité du postpartum blues. Ainsi, 148 femmes ont complété, trois jours après leur
psychologiques ;
accouchement, une fiche anamnestique ainsi que plusieurs questionnaires : le Maternity Blues
Facteurs
de Kennerley et Gath ; le Maternal Self-Report Inventory ; la Perceived Stress Scale et le Sara-
psychosociaux ;
Facteurs obstétricaux son’s Social Support Questionnaire. Des régressions multiples ont mis en évidence plusieurs
prédicteurs significatifs de l’intensité du baby blues : l’estime de soi maternelle, la situation
familiale, les antécédents de prescription d’antidépresseurs. Du fait du lien entre le blues
intense et la dépression du postpartum, ces indicateurs doivent être pris en compte dans une
démarche de prévention.
© L’Encéphale, Paris, 2008.

Summary
KEYWORDS
Aim. — Within days following birth, most women show signs of mood changes, commonly
Postpartum blues; named baby blues. Baby blues can result in postpartum depression. Hence it appears
Psychological factors; important to explore in more details the clinical background related to the intensity of
Psychosocial factors; postpartum blues. The aim of this study is to investigate the contribution of psychological,
Obstetrical factors psychosocial and obstetrical factors to the intensity of postpartum blues.

Auteur correspondant. 21, rue d’Alsace-Lorraine, 31000 Toulouse,
France. Adresse e-mail : chabrol@univ-tlse2.fr (H. Chabrol).

0013-7006/$ — see front matter © L’Encéphale, Paris, 2008.


doi:10.1016/j.encep.2007.07.010
180 N. Séjourné et al.

Method. — One hundred and forty-eight women participated in the study and completed
questionnaires three days after delivery. A questionnaire was built to collect information on
psychosocial and obstetrical factors. The Maternity Blues (Kennerley and Gath, 1989) was used
to assess postpartum blues. Psychological factors were measured with the Maternal Self-
Report Inventory (Shea et Tronick, 1988), the Perceived Stress Scale (Cohen, Kamarch et
Mermelstein, 1983) and the Sarason’s Social Support Questionnaire (1983).
Results. — Four multiple regression analyses were conducted to predict the intensity of post-
partum blues by entering psychosocial factors, history of depression, obstetrical factors and
psychological and relational factors. Significant predictors (maternal self-esteem, marital sta-
tus, previous psychotherapic treatment, previous antidepressant treatment) were entered in a
multiple regression analysis predicting the intensity of postpartum blues. This model accoun-
ted for 31% of the variance in the intensity of postpartum blues (F(4, 143) = 17.9; P < 0.001).
Maternal self-esteem (ˇ = −0.37; P < 0.001), marital situation (ˇ = −0.16; P = 0.02) were signifi-
cant predictors. Previous antidepressant treatment (ˇ = 0.13; P = 0.05) was almost a significant
predictor.
Conclusion. — The preventive implication of this study is important. Some psychological and
psychosocial variables predicted the intensity of postpartum blues and may be used in order to
detect women who exhibit risk factors.
© L’Encéphale, Paris, 2008.

Introduction à l’étude et deux ont été retirées de l’échantillon. Toutes


les participantes ont signé un avis de consentement
Le postpartum blues, ou baby blues, est une brève période éclairé et ont complété plusieurs questionnaires trois jours
de dysphorie (quelques heures à quelques jours) survenant après leur accouchement. Parmi ces femmes, 74 % ont
dans les dix jours qui suivent l’accouchement [5] et qui accouché par voie basse et 26 % par césarienne. La moitié
touche entre 50 et 80 % des mères [4]. Il se caractérise des mères (45 %) est primipare. Le Tableau 1 présente les
essentiellement par des pleurs incessants accompagnés ou différentes caractéristiques de la population.
non de tristesse, une labilité de l’humeur et des troubles
cognitifs. Bien qu’il s’agisse généralement d’un état non Mesures
pathologique, il existe un lien entre un baby blues intense Le baby blues a été évalué à partir de la version franc¸aise
et la dépression du postpartum [11]. Il semble donc parti- [4] du Maternity Blues de Kennerley et Gath [6]. Les 28
culièrement important de développer nos connaissances symptômes répertoriés par cet autoquestionnaire sont cotés
sur le déclenchement et l’intensité de ce trouble. une première fois en terme de présence/absence et une
M’Baïlara et al. [7] ont pu démontrer un lien entre cer- seconde fois en terme d’intensité à partir d’une échelle en
taines caractéristiques sociobiographiques, la présence de cinq points. Le score total indique la sévérité du postpartum
vulnérabilités psychologiques (soutien social, estime de soi blues. Dans cet échantillon, le score moyen au Maternity
face au rôle de mère, stress en rapport avec les soins du Blues est de 15,75 (± 11,90 ; étendue : 0—48).
bébé), le vécu et les événements liés à la grossesse et la Les quatre catégories de variables prises en compte pour
manifestation d’un blues en postpartum. les analyses de régression multiple ont été évaluées à par-
S’inscrivant dans la continuité de ce travail, l’objectif
de cette recherche est d’évaluer le lien entre l’intensité
du baby blues et différents facteurs regroupés en quatre Tableau 1Présentation des caractéristiques de la
catégories : les variables sociobiographiques (âge, population.
profession, situation familiale, parité), la vul-nérabilité
aux troubles dépressifs (psychothérapie, prescription Effectif Pourcentage
d’antidépresseurs), les variables obstétri-cales (type (%)
d’accouchement, anesthésie, préparation à Femmes vivant seules 6 4
l’accouchement, accouchement prématuré) et enfin les Femmes sans activité 31 20
variables psychologiques et relationnelles (estime de soi professionnelle
maternelle, stress, soutien social, satisfaction vis-à-vis de Femmes primipares 68 45
la relation conjugale et désir de la grossesse). Antécédents de psychothérapie 5 3
Antécédents de prise 12 8
Méthode d’antidépresseurs
Accouchement par voie basse 109 74
Participants et procédure Accouchement sous anesthésie 146 98
Accouchement prématuré 34 22
Cette étude a été réalisée auprès de 148 femmes âgées de 19 Préparation à l’accouchement 93 62
à 42 ans (M = 30,3 ± 5,5) ayant accouché dans une mater-nité Difficultés de couple 10 6
de Pau (Pyrénées-Atlantiques). Parmi les 180 personnes Grossesse non désirée 27 18
rencontrées initialement, 30 (16 %) ont refusé de participer
Influence de certaines variables sur l’intensité du baby blues 181

tir d’informations générales recueillies par questionnaire


Tableau 2 Facteurs prédictifs de l’intensité du postpartum
anamnestique ou de mesures standardisées.
blues : analyse de régression multiple.
Premièrement, les variables sociobiographiques telles
que l’âge, le niveau d’étude, l’activité professionnelle (le ˇ t(143) p
fait que la mère travaille ou non), la situation familiale
(mère seule ou en couple) et la parité (primipare ou mul- Score total au MSI −0,47 −6,67 <0,001
tipare) ont été recueillies avec une fiche anamnestique. Situation familiale −0,16 −2,28 0,02
Deuxièmement, la vulnérabilité aux troubles dépressifs Psychothérapie 0,04 0,69 0,49
a été évaluée en prenant en compte deux éléments : avoir Prescription d’antidépresseurs 0,13 1,91 0,05
fait une psychothérapie et/ou avoir rec¸u une prescription F (4,143) = 17,92 ; p < 0,00 ; R2 ajusté = 0,31.
d’antidépresseurs.
Troisièmement, les variables obstétricales concernent
Le score au MSI et la situation familiale prédisent
le type d’accouchement (voie basse ou césarienne), le fait
significativement l’intensité du baby blues (p < 0,001 et p
que la mère ait eu une anesthésie, qu’elle ait suivi une
= 0,02, respectivement). La relation entre la prise
pré-paration à l’accouchement et que l’accouchement ait
d’antidépresseurs et l’intensité du blues est juste signifi-
été prématuré (moins de 36 semaines de grossesse).
cative (p = 0,05).
Enfin, concernant les variables psychologiques et rela-
tionnelles, l’estime de soi face au rôle de mère a été évaluée
à partir de la version courte (26 items) du Maternal Self- Discussion
Report Inventory [10] qui comporte cinq sous-échelles
(habileté pour les soins du bébé, habileté générale pour le Les résultats de cette étude montrent que plusieurs facteurs
rôle de mère, accueil du bébé, relations attendues avec le prédisent l’intensité du baby blues. Comme dans l’étude de
bébé, sentiments liés à la grossesse et à l’accouchement). Le M’Baïlara et al. [7], nous retrouvons l’estime de soi mater-
soutien social a été mesuré avec la version courte de l’échelle nelle comme prédicteur significatif. Une part importante de
de soutien social SSQ6 de Sarason et Sarason (1983) validée en la variance de l’intensité du postpartum blues est expliquée
franc¸ais par Bruchon-Schweitzer et al. [1]. Enfin, le stress a par l’estime de soi maternelle et on peut penser que le score
été évalué à l’aide de la Perceived Stress Scale (PSS 14) [2]. au MSI reflète le ressenti des femmes par rapport au rôle de
La traduction franc¸aise de l’échelle présentée par Paulhan et mère et à la relation avec le bébé et est certainement en lien
Bourgeois [9] a été utilisée dans la présente étude, l’alpha de direct avec leur humeur.
Cronbach pour notre échantillon est de 0,83. Deux questions La situation familiale est également un prédicteur signi-
ont permis de prendre en compte la satisfaction vis-à-vis de la ficatif et indique ainsi que l’intensité du postpartum blues
relation conjugale (« avez-vous des problèmes de couple ? ») n’est pas indépendante du contexte. En effet, comme des
et le fait que la grossesse n’ait pas été désirée [« votre études l’ont montré, les femmes vivant seules sont plus à
grossesse était-elle non désirée (accidentelle) ? »]. même de connaître un postpartum blues intense [12].
Concernant les variables d’antécédents psychiques, si les
deux facteurs sont des prédicteurs significatifs dans les ana-
lyses préliminaires, seul le coefficient de régression observé
Résultats entre la prescription d’antidépresseurs et l’intensité du blues
est significatif lors de la seconde analyse en régressions
Quatre analyses de régression multiples préliminaires ont multiples. Conformément à d’autres études sur le postpar-
été effectuées afin de rechercher les facteurs ayant une tum [3], ce résultat met en avant le rôle des antécédents
influence significative sur l’intensité du baby blues pour psychiatriques et indique notamment que ce ne sont pas les
chaque catégorie de variables. Parmi les variables socio- difficultés psychologiques mais bien la maladie dépressive qui
biographiques (F(5,142) = 4,01 ; p < 0,01 ; R2 ajusté = est en lien avec le baby blues.
0,09), seule la situation familiale s’est avérée être un pré- Enfin, nous pouvons noter que conformément à
dicteur significatif de l’intensité du postpartum blues
ˇ antécédents psychia-
d’autres études [8], aucune variable obstétricale n’est
( = −0,22 ; p < 0,05). Concernant les 2 reliée à l’intensité du baby blues.
triques (F(2,145) =8,47 ; p < 0,00 ; R ajusté = 0,09), les Au vu de ces résultats, il apparaît que ce sont les mères
deux variables psychothérapie (ˇ = 0,18 ; p < 0,05) et pres- vivant seules, ayant pris des antidépresseurs dans le passé et
cription d’antidépresseurs (ˇ = 0,28 ; p < 0,05) étaient des ayant une faible estime de soi quant à leur rôle de mère qui
prédicteurs significatifs. Aucun des coefficients de régres- sont le plus à même de développer un baby blues intense. Ces
sion partielle des variables obstétricales ne s’est avéré trois facteurs témoignent tous d’une fragilité des mères dans
significatif (F(4,143) = 1,32 ; p = 0,27 ; R2 ajusté = 0,00). cette période si particulière du postpartum. Ainsi, on peut
Enfin, parmi les variables psychologiques et relationnelles penser que les femmes qui vivent seules au moment de la
(F(5,142) = 14,38 ; p < 0,00 ; R2 ajusté = 0,31), seul le naissance de leur enfant sont confrontées, en plus de la
score d’estime de soi maternelle est un prédicteur solitude, à des situations familiales difficiles (grossesse
significatif de l’intensité du blues (ˇ = −0,43 ; p < 0,05). accidentelle, séparation, départ du conjoint. . .). De même,
Une analyse de régression multiple a ensuite été effec- les femmes qui développent un baby blues intense sont celles
tuée avec les différents prédicteurs significatifs mis en qui ont eu des antécédents dépressifs suffisamment
évidence par ces analyses préliminaires. Le modèle testé importants pour nécessiter un traitement médicamenteux.
explique 31 % de la variance de l’intensité du baby blues Enfin, ces femmes qui sont également plus fragiles quant à
(Tableau 2). leur estime de soi maternelle, s’adapteraient peut-être plus
182 N. Séjourné et al.

difficilement à leur nouveau rôle de mère durant les pre- [2] Cohen S, Kamarck T, Mermelstein R. A global mea-sure of
miers jours qui suivent l’accouchement et cela favoriserait perceived stress. J Health Soc Behav 1983;24(4): 385—96.
l’apparition d’un baby blues intense.
Si les facteurs de vulnérabilité des mères concernant la [3] Dennis CL, Ross LE. The clinical utility of maternal self-
situation familiale et les antécédents dépressifs peuvent être reported and familial psychiatric history in identifying
women at risk for postpartum depression. Acta Obstet Gyn
aisément repérés par les équipes soignantes, l’estime de soi
Scan 2006;85(10):1179—85.
maternelle nécessite certainement plus de temps et de [4] Glangeaud-Freudenthal MC, Sutter AL, Guillaumont C, et al.
pratique pour être appréhendée. Ainsi, les pre-miers jours Questionnaire du ‘‘Blues’’ du Postpartum : version franc¸aise
suivant l’accouchement passés à la maternité s’avèrent du ‘‘Maternity Blues’’ de H. Kennerley et D. Gath. Ann
déterminants non seulement pour repérer les éventuelles Médico-Psychol 1995;153:337—41.
difficultés des mères mais également pour favo-riser [5] Guillaumont C. Postpartum blues. Neuro-Psy 1998;13(4):
l’établissement d’une bonne relation entre les mères et leurs 151—6.
bébés ainsi que pour aider et encourager les mères face à leur [6] Kennerley H, Gath D. Maternity Blues. Br J Psychiatry
nouveau rôle et à leurs nouvelles responsabilités. 1989;155:367—77.
[7] M’Baïlara K, Swendsen J, Glatigny-Dallay E, et al. Le baby-
blues : caractérisation clinique et influence de variables
Conclusion psycho-sociales. Encéphale 2005;31:331—6.
[8] O’Hara M, Schelechte JA, Lewis DA, et al. Controlled pros-
Les résultats de cette étude permettent d’améliorer la pective study of postpartum moods disorders: psychology,
compréhension des facteurs impliqués dans la genèse du environnemental and hormonal variables. J Abnorm Psychol
baby blues et ont de nombreuses implications pour la pré- 1991;100:63—73.
vention des troubles thymiques du postpartum. Il est en [9] Paulhan I, Bourgeois M. Stress et coping. Paris: PUF; 1995.
effet important de pouvoir identifier les mères à risque le
plus tôt possible et de sensibiliser les équipes qui sont au [10] Shea E, Tronick EZ. The Maternal Self-report Inventory. In:
Fitz-gerald H, Lester BM, Yogman MW, editors. Theory and
contact des jeunes accouchées aux différents paramètres
Research in Behavioral Pediatrics, Vol. 4. New York: Plenum
psychologiques, psychosociaux et obstétricaux
Press; 1988. p. 101—39.
susceptibles d’exacerber le blues. [11] Teissèdre F, Chabrol H. Detecting women at risk for post-
natal depression using the Edinburgh Postnatal Depression
Références Scale at 2 to 3 days postpartum. Can J Psychiatry 2004;49:
51—4.
[1] Bruchon-Schweitzer M, Rascle N, Cousson-Gelie F, et al. Le [12] Wickberg B, Hwang CP. Screening for postnatal depression in
questionnaire de soutien social SSQ6 : une adaptation a population-based Swedish sample. Acta Psychiatr Scand
franc¸aise. Psychol Fr 2003;48(3):41—53. 1997;95(1):62—6.