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Villes en parallèle

Les trois âges de la ville algérienne


Bouzid Boudiaf

Abstract
The author expresses points for discussion on the analysis of the existing types of fabric, concerning three urban models set up
during the development of the city of Algiers : the traditional city, now damaged, the interrupted colonial city and the unfinished
metropolis cohabit and make the modem Algerian capital an extremely hybrid urbanistic and architectural reality.

Résumé
L’auteur formule des éléments de réflexion sur l’analyse des types de tissus existants, relevant de trois modèles urbains mis en
place au cours du développement de la ville d Alger : la ville traditionnelle désormais dégradée, la ville coloniale interrompue, et
la métropole inachevée, se juxtaposent et font de la capitale algérienne aujourd’hui, une réalité urbanistique et architecturale
très hybride.

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Boudiaf Bouzid. Les trois âges de la ville algérienne. In: Villes en parallèle, n°36-37, décembre 2003. Villes algériennes. pp.
28-47;

doi : https://doi.org/10.3406/vilpa.2003.1387

https://www.persee.fr/doc/vilpa_0242-2794_2003_num_36_1_1387

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Bouzid BOUDIAF
■ Résumé : Les trois âges de la ville algérienne

L’auteur formule des éléments de réflexion sur l’analyse des types de tissus existants, relevant de
trois modèles urbains mis en place au cours du développement de la ville d’Alger : la ville
traditionnelle désormais dégradée, la ville coloniale interrompue, et la métropole inachevée, se
juxtaposent et font de la capitale algérienne aujourd’hui, une réalité urbanistique et architecturale
très hybride.

■ Mots clefs : Alger, modèles urbains, patrimoine, réhabilitation

■ Abstract : The three ages of the Algerian city

The author expresses points for discussion on the analysis of the existing types of fabric,
concerning three urban models set up during the development of the city of Algiers: the
traditional city, now damaged, the interrupted colonial city and the unfinished metropolis cohabit
and make the modem Algerian capital an extremely hybrid urbanistic and architectural reality.

■ Key words ! Algiers, urban models, heritage, redevelopment

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LES TROIS ÂGES
DE LA VILLE
ALGÉRIENNE Bouzid
BOUDIAF*

Alger présente aujourd’hui une réalité urbanistique et architecturale


hybride. A l’origine de cette situation se trouve le collage de modèles urbains
développés selon des recommandations mythiques et contestées telles que celle
du quatrième Congrès international d’architecture moderne1. De 1924 jusqu’à la
fin des années soixante, le développement de la ville d’Alger de cette période
(exception faite pour Fernand Pouillon) eut comme élément de composition et
de conception des espaces abstraits, homogènes et fragmentés, réduits à de
simples espaces géométriques dépourvus de valeurs culturelles, symboliques ou
historiques. Cette attitude privilégiant les espaces fonctionnels et utilitaires dans
la lecture de la ville, a induit le développement de métaphores telle que
l’assimilation de la ville à un système biologique ou mécanique. Ces approches
et attitudes expliquent partiellement le déploiement de l’architecture
industrialisée et l’accentuation des ségrégations fonctionnelles et spatiales ;
elles ont laissé des traces sur le territoire et le cadre bâti algérois, provoquant
ainsi des transformations profondes et des changements irréversibles.

L’analyse se présente en deux temps :

*École Polytechnique d’ Architecture et d’Urbanisme (EPAU), Alger

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Les trois âges de la ville algérienne

- une première partie expose les conditions qui ont prévalu à la production
de l’espace architectural et du cadre urbain existant à Alger, et esquisse
notre orientation pour une intervention actuelle dans cet environnement.
Il est composé d’éléments anciens et révolus et d’éléments contemporains
et adaptés au contexte. Notre projet consiste à identifier et récupérer
parmi ces derniers différents acquis, et à imaginer des solutions relevant
des conditions locales créées, d’une part par le contexte international et
d’autre part par les métamorphoses de l’environnement algérien ;
- dans une deuxième partie, sont exposés les trois modèles urbains réalisés
à Alger.

■ Le territoire, l’environnement urbain, l’architecture, font partie intégrante


du modèle de développement aussi bien social qu’économique. Leur maîtrise
comme lieux de production et de consommation devient un enjeu central
relevant autant des institutions que de l’habitus des populations engagées dans
le processus. Leur adaptation et modulation aux objets produits
(l’électroménager, le mobilier...) constituent le corps des normes
d’aménagement des espaces et du temps vécu.
En Algérie, l’accroissement de la population et la concentration dans les
espaces urbains, l’amélioration des conditions d’hygiène, le développement des
modes de transport, se sont souvent accompagnés d’une décadence sans
précédent de l’espace architectonique. Cette décadence pourrait s’expliquer par
le modèle de développement appliqué, qui a induit un mode de vie en rupture
avec les traditions locales et, par conséquent la réorganisation de l’habitat. Il
passe de celui produit dans le cadre de la reproduction domestique de la force de
travail, largement tributaire de l’ autoconsommation, à celui conçu et réalisé
dans le cadre d’une économie planifiée et centralisée. C’est ainsi que l’on a
produit des logements en rapport avec les normes de consommation des salariés
des pays industrialisés avant même l’apparition de celles-ci, c'est-à-dire en
anticipation sur les gains de productivité supposés à venir, en anticipation sur la
massification de la consommation, sur la croissance future, ainsi que sur
l’assimilation des normes et standards culturels contenus dans le modèle
développé dans la charte d’Athènes.
L’anticipation ne se réalisant pas, la production n’augmentant pas, le
pouvoir d’achat des salariés non plus, il en résulte que les dettes contractées et

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l’investissement lourd consenti pour les grands programmes d’équipement et de


logement ont mis sur le marché des produits hors de portée des populations
auxquelles ils étaient destinés. Il en va de même pour la métropole dans laquelle
équipements et logements devaient s’inscrire. Une métropole est impossible
sans un ensemble de conditions et d’acteurs connaissant et jouant les scénarios
de la scène métropolitaine. Il ne suffit pas d’une grande concentration de
population pour faire une métropole. Sur le plan économique, sans l’accès
massifié à une certaine qualité de vie en termes de consommation, services et
épanouissement, il n’y a pas de métropole.

Mais les flux d’immigration vers les pôles urbains, accélérés par les plans
d’industrialisation, ne se sont pas pour autant taris avec l’apparition de la crise.
Au contraire, ils continuent à alimenter la croissance urbaine. Placées dans
l’impossibilité d’accéder aux logements disponibles sur le marché, face au
déficit de logements adéquats, les populations fraîchement urbanisées ont été
conduites à prendre elles-mêmes en charge la question d’accès à l’habitat et à
s’organiser en conséquence. Malgré ses conditions de précarité (en termes de
foncier, de stabilité et de sécurité des constructions, d’hygiène, de valeur
d’usage...), l’habitat ainsi produit réussit cet exploit de satisfaire plus de la
moitié de la demande populaire et fait désormais partie intégrante du paysage
urbain de l’ensemble des villes algériennes et particulièrement des métropoles.

Par quels modes et procédés cet habitat est-il produit ?

Dans les grandes villes, le secteur d’activité de la construction n’a pas


connu le même développement que les autres secteurs de services et de
consommation, même si la fourniture d’équipements et de-logements était
devenue, depuis 1974, un des éléments essentiels de la norme de consommation.
Ce phénomène a renforcé la précarité de l’emploi dans le bâtiment, ce qui a
engendré une augmentation des prix de la main-d’œuvre dans le bâtiment. Cette
augmentation pèse sur les salaires nominaux par l’intermédiaire du prix du
logement, qui est un des principaux indicateurs du modèle économique en
place.
Malgré le faible coût du travail, les grandes agglomérations ont connu le
même type de situation. La croissance urbaine a amené la restructuration du

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Les trois âges de la ville algérienne

secteur d’activité de la construction, adapté au milieu urbain selon le modèle


des pays industrialisés, où se côtoient différentes entreprises plus ou moins
solidement établies et qualifiées. Nombre de tâcherons et maçons complètent le
tableau, travaillant, selon la saison et la conjoncture, tantôt dans le secteur
structuré des entreprises de la place, tantôt à leur propre compte. Relevons que
c’est en général dans ce dernier cas de figure qu’est produit l’habitat dit
spontané.

La croissance d’Alger s’est produite sur le mode extensif et


l’agglomération s’étend sur une superficie de plus de 200 km2 pour une
population d’environ trois millions d’habitants. Le cadre urbain est
principalement constitué de trois tissus successivement formés, définissables en
référence aux modèles de médina ou ville traditionnelle, de ville coloniale et de
métropole. Le mode de croissance extensif d’Alger a conduit à la solution de
juxtaposition entre tissus ; le mode intensif, signifiant l’adaptation du tissu
préexistant par substitution (démolition - reconstruction) aux nouvelles
exigences de la production, n’a été développé que partiellement dans et sur la
médina.

Chaque type de formation urbaine s’est développé dans un contexte


propre :
- la Casbah d’Alger est, comme modèle endogène, une entité achevée au
début du XIXe siècle ; les extensions urbaines et métropolitaines, modèles
exogènes, sont des réalisations partielles et inachevées en comparaison
avec le modèle de la ville traditionnelle ;
- le mode extensif de croissance conduit à la désaffectation relative des
tissus urbains antérieurs, et à l’orientation du développement vers l’Est
par la mise en place des établissements administratifs et des équipements
centraux ;
- le principal aménagement opéré dans les tissus de la Casbah en premier
lieu et des extensions urbaines en second lieu est l’édification d’un réseau
viaire (axe Bab-El-Oued, Bab-Azoun et place de la Révolution - « place
des Martyrs », reliant entre eux les points stratégiques des poches de
tissus urbains en formation.

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Bouzid BOUDIAF

La Casbah

La ville d’Alger précoloniale trouve son origine dans la formation des


premières dynasties et dans la division de leurs territoires. Ces divisions
territoriales correspondent à la logique de la forme sociale tributaire, impliquant
la constitution d’ensembles d’unités fiscales pour le prélèvement du tribut versé
par les communautés rurales, agricoles et pastorales, constituant la base
économique du système2. Ces unités dont la Casbah était le chef-lieu recevait le
siège de l’État central installé dans une citadelle. Avec l’évolution du mode de
production tributaire, la structure de la Casbah d’Alger se complexifie avec de
nouveaux éléments venant s’ajouter à la citadelle. Il s’agit des marchés, des
établissements artisanaux, du temple remplacé par la mosquée, des écoles, des
bains, et enfin des faubourgs résidentiels, où habitent des occupants réunis par
des liens fondamentaux et familiaux, religieux, ethniques, clientélistes. Ces
faubourgs appelés fahs forment ainsi l’espace des alliances et solidarités
sociales, abritant une succession de lieux toujours plus sélectifs et privés,
jusqu’au lieu privilégié et secret de l’habitat. Le système viaire de la Casbah est
conçu sur le modèle de l’arbre : les artères principales donnant accès aux voies
secondaires irriguent à leur tour les unités, ouvrant sur des ruelles et impasses.
L’ensemble est constitué d’une succession de seuils, primitivement marqués par
des portes autorisant l’accès aux seules personnes concernées.

Le modèle de la Casbah et celui de son habitat n’ont rien de commun


avec le cadre urbain moderne, ni dans la structure, ni dans la configuration, ni
enfin dans le mode de vie et la nature des rapports sociaux qu’ils impliquent. La
confrontation entre la médina et le développement de la modernité a donc été un
choc violent. Abandonnés par ses classes dirigeantes, peu ou pas entretenus, la
Casbah et son habitat se dégradent, se taudifient et tombent progressivement en
ruine.

Les dépenses d’entretien et de modernisation pourraient être justifiées


par :
- l’alourdissement des charges d’entretien et de modernisation ;
- l’accroissement du volume bâti qui reste nettement inférieur à celui de la
population et à l’augmentation des besoins ;

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Les trois âges de la ville algérienne

- l’accélération du changement dans tous les domaines de la vie,


nécessitant des transformations de plus en plus fréquentes ;
- la mauvaise qualité de la construction récente ;
- la fragilité des immeubles due à la sophistication de leurs installations.

Pour mettre un terme au bétonnage universel, et indépendamment de la


valeur culturelle inestimable, la Casbah d’Alger patrimoine universel représente
un capital qu’il serait aberrant de laisser se dégrader. Le problème de la main-
d’œuvre n’est pas que quantitatif. Sur les chantiers de la construction neuve, les
ouvriers qualifiés ne dépassent pas 20 %, tandis que dans l’entretien et la
modernisation cette proportion doit être de l’ordre de 80 %. Les ouvriers qui
font de l’entretien et de la modernisation doivent pouvoir déceler les défauts et
y remédier, ce qui exige de bonnes connaissances professionnelles et une plus
grande polyvalence. Cela explique qu’ils sont en général plus âgés et ne
travaillent pas à la même cadence que leurs collègues des constructions neuves,
et ils sont généralement employés par des petites entreprises incapables de leur
assurer des primes et avantages sociaux qu’offrent à leurs salariés les grandes
entreprises qui construisent du neuf, d’où des difficultés de recrutement qui se
répercutent sur le travail de réfection. Ces aspects sont cependant un facteur de
surévaluations des coûts estimés de manière à prévenir les mauvaises surprises
éventuelles. Secteur à la traîne des autres branches, impliquant une forte
proportion de main-d’œuvre, de bricolage technique et financier, l’entretien et la
modernisation ne peuvent coûter que de plus en plus cher. Va-t-on attendre de
ne plus pouvoir agir et entretenir pour changer de stratégie ?
Il ressort de toutes les statistiques que le total des dépenses d’entretien
pendant la durée d’utilisation d’un bâtiment représente un montant supérieur au
coût initial de sa construction. Ces dépenses deviennent de plus en plus
importantes avec le temps. Pour un immeuble neuf, elles tournent au début
autour de 0,25 % de sa valeur par année, mais elles grimpent rapidement pour
atteindre 1,6 % au bout de trente ans et 1,8 % la quarantième année. Plusieurs
conséquences s’ensuivent : les petites économies obtenues en rognant sur la
qualité de la construction se payent très cher en entretien. Plus le patrimoine
immobilier est vieux, plus la facture de l’entretien est forte. Le coût
d’exploitation des immeubles anciens modernisés est plus élevé que celui des
immeubles neufs car la plus-value apportée par l’amélioration de l’agencement

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et de l’équipement n’enraye pas le processus d’usure et n’évite pas la croissance


des frais d’entretien en fonction de l’âge.

Les éléments constitutifs de l’édifice ont des longévités variées. Il faut


distinguer :
- les éléments qui durent toujours sans exiger d’entretien (fondations,
poteaux, poutres, murs porteurs, etc...) ;
- les éléments qui, moyennant un minimum d’entretien, peuvent durer
indéfiniment (carrelages, boiseries intérieures, etc...) ;
- les éléments qui subissent une certaine usure par les occupants du
bâtiment et qu’il faut renouveler périodiquement en partie ou en totalité,
quel que soit le niveau d’entretien (robinets, moquettes, etc. . .) ;
- les éléments non directement exposés à l’usure de l’occupant, mais dont
la durée de vie est limitée, soit par des facteurs mécaniques (moteurs,
ventilateurs, vannes, etc...) ou par des facteurs physico-chimiques
(bitumes, joints d’étanchéité, peintures, etc...) ;
- les éléments qui vieillissent ethnotechnologiquement, tout en continuant
d’assumer leur fonction (appareils sanitaires, installations électriques,
etc...).

La longévité de ces divers éléments s’étale de l’infini (structures) à trois


ans (peinture des menuiseries extérieures). Dans l’architecture traditionnelle, la
flexibilité des espaces conduit inéluctablement à remettre en cause certaines
techniques couramment utilisées et incite à concevoir des espaces flexibles afin
d’arriver à une architecture transformable. Il va sans dire que la flexibilité est
incompatible avec les refends en béton et les panneaux lourds. Nous devons
inventer autre chose afin que l’industrie redevienne au service de l’architecture
et non l’inverse. La prise en compte du vieillissement différentiel des éléments
de la Casbah et la nécessité de leur remplacement périodique supposent que les
éléments soient interchangeables, accessibles, rapidement démontables,
dissociables du système et implantés de façon que leur entretien ne perturbe pas
le fonctionnement de l’ensemble. Ainsi, l’entretien et la modernisation
cesseront d’être des travaux distincts, ils se fonderont en un seul processus de
transformation ininterrompue. L’édifice deviendra un chantier permanent et son
architecture ne sera jamais arrêtée. Cette manière nous conduit à ne plus faire

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Les trois âges de la ville algérienne

semblant. Ainsi, l’architecture se désacralisera ; elle se soustraira à l’empire de


la création individuelle et au monde faussement humain des fétiches pour
redevenir l’affaire concrète de tous.

La ville

Le deuxième type urbain est la ville. Par ville, nous entendons cette
forme urbaine élaborée par la société industrielle et qui prend corps au cours des
XVIIIe, XIXe et début du XXe siècles. Héritière de la tradition gréco-romaine et
médiévale, elle est adaptation spatiale aux impératifs du développement
industriel (infrastructure lourde, bien d’équipement, division spatiale en zones
spécialisées, réseau de communications et équipements hiérarchisés).

La gestion urbaine nécessite l’invention d’un appareil municipal, produit


d’un consensus social qui trouve son reflet dans le tissu et dans la forme
urbaine. Son fonctionnement socioéconomique organise non seulement les lieux
de la production, mais encore ceux de la reproduction du système (centres
d’affaires, centres administratifs, centres de formation, habitat, lieux de
consommations et de loisirs). Cette organisation s’opère sur une trame spatiale
fondée sur le traitement privilégié, voire monumental, des lieux publics, trame
formée de rues et de carrefours, d’îlots bordés de magasins et d’immeubles
administratifs, commerciaux, ou de logements différenciés par catégories
socioprofessionnelles.

Le placage de la ville sur la médina ne peut pas réussir, car la ville


industrielle n’est pas à la Casbah d’Alger ce qu’elle est à la ville préindustrielle
européenne. Conformément au mode extensif de production de terrain urbain, la
ville est essentiellement créée en dehors des limites de la médina. La première
partie de la ville fut composée d’immeubles administratifs et commerciaux ainsi
que d’habitats à étages trouvant leur siège à l’est du périmètre de la Casbah. Ce
périmètre ne fut que partiellement investi par les nouveaux équipements de la
ville. L’investissement prend deux formes. En premier lieu, il concerne les lieux
de décisions. En second lieu, il concerne la mise en réseau de circulation
appliquant la démolition des remparts et des portes remplacées par des voies de
circulation routières, contournant la médina et reliant les anciens axes menant

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aux villes du sud et de l’est d’Alger, ainsi que la nouvelle gare ferroviaire, au
nouveau centre du pouvoir, déplacé vers l’Est.

La trame urbaine ainsi conçue éventre du Nord au Sud et de l’Est à


l’Ouest la Casbah, afin de faciliter les liaisons et développer la ville extra-
muros. Sur le tracé des aqueducs et anciennes pistes menant vers l’intérieur du
pays, sont édifiés de nouveaux fronts de rues à l’image de la ville en
développement en dehors de la Casbah, composés de commerces et
d’immeubles de rapport sur deux à trois niveaux. Les intersections entre les
principales voies sont aménagées en places ou squares glorifiant ainsi le pouvoir
colonial. Cette disposition urbanistique provoque le démantèlement du tissu de
la médina et précipite la dégradation des pans subsistant de l’ancienne structure.
Les notables de la Casbah la quittent pour s’installer dans les nouveaux
quartiers de la ville abandonnant le cadre bâti de la Casbah à la taudification.

Le passage d’Alger de Casbah en ville s’opère comme suit :


- dans les hauteurs en direction de Mustapha, extension des établissements
à fonction centrale et de l’habitat des classes aisées ;
- à l’Est, et le long des grands axes routiers vers les principales villes du
pays, implantation d’activités industrielles, et d’entrepôts encouragés par
l’introduction du chemin de fer ;
- autour et au-delà de ces établissements, des terrains toujours plus grands
sont gagnés par le logement ; il présente plusieurs caractères :
- autour des implantations industrielles, localisées principalement à
l’Est, il s’agit plus généralement d’ensembles lotis et équipés pour
classes moyennes ;
- à l’Ouest, il s’agit d’extensions sur des parcelles individuelles
aménagées au fur et à mesure ;
- la surface spéculative autour d’Alger s’étend ainsi sur des centaines
d’hectares ;
- un troisième type d’ensemble est donné par des zones d’habitats
irréguliers ou spontanés, réalisés dans des poches de terrains
spéculatifs restés non bâtis.

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Les trois âges de la ville algérienne

L’occupation de nouvelles zones situées entre les secteurs précédemment


cités, se caractérise par un mélange d’éléments de réseaux urbains modernes et
de tracés en impasse empruntés au modèle traditionnel. L’habitat de cette
période est spécifique au contexte local d’Alger. Il répond :
- aux normes et impératifs hygiéniques en termes d’orientation et
d’ensoleillement ;
- au tracé des drains correspondant aux conditions hydrauliques
d’écoulement des eaux pluviales sur un terrain accidenté ;
- aux normes du lotissement spéculatif, engendrant des îlots formés de
deux rangées de parcelles rectangulaires de grandeur homogène par
quartier.

La conception des plans du logement réalisé sur ces parcelles présente


divers aspects de l’habitat de la ville industrielle :
- l’organisation des espaces ;
- leur spécification ;
- l’intégration du mobilier moderne (tables, chaises, lits inexistant dans
l’habitat traditionnel) et d’équipements électroménagers (frigo,
télévision...) ;
- le recours à des composantes normalisées de construction et
d’équipements (dalles, planchers, portes et fenêtres, sanitaires,
plomberie) ;
- l’espace pour les voitures.

Ce type d’habitat devient très vite le modèle qui se propage dans toute la
ville, quel que soit le type de quartier et, au-delà, dans l’ensemble des villes du
pays. Nous convenons d’appeler ce modèle d’habitat, l’habitat européen. Le
centre, initialement installé en première périphérie de la Casbah, se déplace vers
l’Est au fur et à mesure du développement des activités tertiaires.

L’ensemble de ces dispositions spatiales, au niveau de la ville


(spécialisations, infrastructures, équipements, créations industrielles...) comme
de l’habitat (élargissement de la consommation), prépare Alger à s’engager dans
un nouveau modèle. En effet, la Casbah est issue de conditions sociales et
politiques complètement différentes de celles qui prévalent à l’apparition de la

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ville ; elle correspond à un corps d’institutions et d’habitus totalement étranger à


celui qui caractérise la ville occidentale. Cette situation se retrouve aussi sur le
plan économique, répercutée par la faiblesse de l’implantation de la structure
industrielle, par l’inexistence de rapports sociaux régulant le développement
industriel, par la persistance de régimes d’accumulations extensifs du capital,
ainsi que celle d’un capital foncier, excessif, bloquant l’adaptation du contexte
local au modèle de la ville. Enfin, la ville ne peut pas réussir sans le fondement
culturel qui lui est propre. Or, la modernité reste mal assimilée, donnant lieu à
toutes sortes de distorsions mêlant les éléments des deux contextes
inconciliables de la tradition algérienne et de la modernité occidentale. Il en
résulte des discontinuités, tant dans le temps, que dans l’espace urbain. La ville
interrompue dans son développement, reste inachevée dans son image physique
et parcellaire, dans sa réalisation. Son fonctionnement sera marqué par cet
inachèvement.

La métropole

Le tissu métropolitain est composé d’un ensemble de lieux de décision


fortement concentrés, de lieux de productions étendus, de centres de
consommations regroupés, d’habitat à forte densité et de réseaux de circulations
et de transports rapides et fluides. En une génération, la population d’Alger a
quintuplé en passant de 500 000 à 3 millions d’habitants, alors que la population
totale du pays double chaque génération. Cet accroissement démographique tout
à fait remarquable s’explique par deux phénomènes contradictoires.

D’un côté, cet accroissement rapide s’explique par la fin de la guerre de


libération, le départ des colons et l’exode rural massif. Au début des années
soixante-dix, en plus de l’exode agricole, il y a eu plusieurs opérations
volontaristes que l’on pourrait résumer :
- l’industrialisation du pays, qui s’est faite sur la base de l’armature
urbaine existante ; cette attitude a renforcé la concentration de la
population dans les zones périphériques des régions urbaines ; cette
industrialisation a été faite en exploitant les infrastructures léguées par la
colonisation, qui était basée sur l’exploitation ; par conséquent la majorité
des infrastructures était concentrée au nord du pays ;

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- la volonté de mettre un terme à l ’opposition entre ville et campagne avait


pour objectif d’arrêter l’exode agricole et de maintenir la population
rurale dans sa région.

D’un autre côté, à la fin des années soixante, il était question que le
développement de la ville d’Alger en tant que capitale administrative et
économique du pays se fasse à l’Est. A la fin des années soixante-dix, cette
orientation fut remise en cause sous prétexte que ce développement se faisait au
détriment des terres ayant un potentiel agricole très élevé, donc il fallait
réorienter le développement vers le Sud-Ouest, alors que certaines
infrastructures et équipements de centralité et d’envergure nationale étaient déjà
opérationnels ou en cours de réalisation (Université de Bab-Ezzouar,
agglomérations de Bab-Ezzouar avec ses 10 000 habitants et Bordj-El-Kiffan,
foire internationale, zones d’activités industrielles de Rouiba et Reghaia...). Il
est à remarquer que ce sont les communes localisées à l’est de la wilaya d’Alger
(particulièrement Badjarah et Bab-Ezzouar) qui ont absorbé la plus grande
partie de l’accroissement urbain de la ville d’Alger.
Les orientations arrêtées à la fin des années soixante-dix étaient la
réduction des différentes migrations quotidiennes, l’arrêt de l’exode agricole.
Une typologie de terrains à urbaniser ainsi que les critères d’accessibilité à ces
terrains ont été décidés. Il a été retenu de densifier et de revitaliser les espaces
centraux tout en préservant la Casbah et tous les édifices présentant un intérêt
architectural, mais datant de l’époque précoloniale. Ces orientations ont mis en
relief que la ville est organisée et structurée sur la base de la ségrégation
physique et sociale. Les zones industrielles sont implantées dans les communes
(El-Harrach, Oued-Smar, Rouiba, Reghaia) qui sont localisées à l’intérieur des
limites de la wilaya. Les autres communes de l’Est (Baraki, Eucalyptus)
recevaient les activités indésirables au niveau de la capitale.
Cette structuration de la ville illustre assez bien cette opposition entre le
centre et la périphérie. Le Grand Projet Urbain a renforcé cette organisation par
le statut attribué à chaque agglomération (arrondissement ou commune). Tous
les arrondissements se situent le long de la baie, et le taux d’accroissement dans
les arrondissements est maîtrisé comparativement aux communes. En outre, les
activités retenues dans les arrondissements relèvent du tertiaire. Plusieurs sont
considérées comme des activités de centralité et ne pouvaient être implantées

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que dans certains arrondissements. Certes, ce type d’organisation fut un moyen


de restructuration physique et fonctionnelle, un moyen aussi pour renforcer la
centralité. Les communes de la périphérie de la ville d’Alger offraient plus de
possibilités pour d’éventuelles extensions, et certaines communes telles que
Ben-Aknoun, Draia ou Mohammadia, avec les différentes possibilités foncières
et d’accessibilité, pouvaient remettre en cause l’hypercentre. Pour combattre
cette alternative (ville polynucléaire), on accentua la fragmentation aussi bien
spatiale que sociale de la ville.
D’un côté, cette fragmentation se justifie par le renforcement de la
centralité aussi bien au niveau local que national. L’hypercentre ne s’explique
pas par la densification du tissu et la réorientation du développement de la ville
d’Alger. Le choix de la localisation de l’hypercentre est motivé par d’autres
considérations telles que l’existence d’une infrastructure de communication et la
valorisation du foncier. S’ajoutent d’autres considérations d’ordre culturel, telle
que la présence, voire même la concentration, des musées (Beaux-Arts, Bardo,
Antiquités, Jardin d’essai), les salles de cinéma, les hôtels d’affaires ainsi que
des rues et avenues importantes (Hassiba Ben Bouali, Mohamed Belouizdad,
Aissat Idir, Rochai...) comme support d’une multitude de services (agences et
commerce occasionnel. . .).
D’un autre côté, les différentes extensions des communes périphériques
se sont faites au détriment du respect de l’environnement naturel, dans le sens
où les opérations engagées par les services publics étaient basées sur l’aspect
quantitatif : l’implantation des bâtiments types et par conséquent les espaces
extérieurs sont déterminés par la disposition des bâtiments. Ce type
d’intervention, abandonné avec l’abrogation des ZHUN en 1986, a cédé la place
à un autre type d’intervention qui est celui des lotissements (qui étaient
insignifiant avant la loi sur les réserves foncières). Les lotissements ont été à
l’origine d’un autre mal qui ronge pratiquement toutes les villes algériennes : la
spéculation foncière et l’occupation maximale au mépris des différents
instruments (permis de construire et permis de conformité). Les lotissements,
réalisés particulièrement à la limite ouest de la ville d’Alger (Bouzaréah,
Chéraga, Draria), ont induit un accroissement vertigineux du taux de
motorisation, malgré une timide tentative de développement du transport en
commun en faisant appel à l’investissement privé.

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Les trois âges de la ville algérienne

Mais les nouvelles technologies de l’information et de la communication


incitent à avancer qu’à terme, on assistera à des changements radicaux dans les
méthodes et moyens de circulation de l’information et de prise de décision. La
localisation ainsi que le type d’investissement seront fortement déterminés par
ces nouvelles technologies, et ce sont ces dernières qui vont aussi se répercuter
sur notre façon de concevoir l’espace aussi bien au sens géographique
qu’architectural. Le critère déterminant dans cette nouvelle conception serait
sans doute le pouvoir financier au détriment du pouvoir social. Les attributs de
ce critère sont la spéculation foncière, la qualification et le coût de la main-
d’œuvre, la variété des produits, l’incitation et l’encouragement à la
consommation, la rapidité dans l’exécution et la réduction du temps de
distribution. La localisation des investissements obéira à d’autres attributs qui
sont révélateurs du niveau d’urbanité de la zone, tels que l’accès ou la
disponibilité du logement et les différents services d’accompagnement, tels que
la crèche, l’école, la clinique. . .
Le développement urbain du Gouvemorat du Grand Alger (GGA) illustre
assez bien ces contradictions conditionnées par, d’une part une certaine
recherche de rationalité, d’efficacité économique et d’attraction culturelle, et
d’autre part par les différentes pollutions hydrique, atmosphérique, phonique et
psychologique générées par les embouteillages, la promiscuité et le
surpeuplement de certains secteurs et l’insécurité. Afin de mettre un terme aux
différences sociales et spatiales, de nouvelles politiques urbaines sont basées
d’une part sur la compétitivité et la spécialisation au niveau régional, et d’autre
part sur le développement et la création des conditions de production et de
reproduction au niveau local. La politique urbaine consiste en une coordination
et une gestion active des processus, instruments et acteurs, de plus en plus
renforcées entre les différents intervenants (décideurs, techniciens, citoyens).
L’objectif principal de cette politique s’inscrit dans le processus de la
revitalisation et l’attrait des différents investisseurs ainsi que l’adaptation des
espaces urbains aux conditions imposées par la dynamique des marchés
mondiaux.
Certes, l’adaptation des espaces urbains aux nouvelles conditions de la
globalisation pourrait accentuer la disparité, voire même la fragmentation de la
ville et la ségrégation sociale et spatiale. Dans le passé, ces ségrégations étaient

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Bouzid BOUDIAF

souvent attribuées à des considérations historiques et culturelles déterminées par


une politique d’occupation, puis de développement.
Un autre exemple illustrant cette fragmentation est le quartier d’El-
Hamma. Ce dernier proposé dans le cadre du PUD d’Alger comme hypercentre,
et renforcé aussi bien dans le PD AU que dans le GPU du GGA, confirme cette
ségrégation (bien que ces instruments soient complètement différents, dans le
sens ou le PUD est un outil opérationnel alors que le PD AU qui a été introduit
en 1990 est un outil réglementaire opposable au tiers). El-Hamma est un
quartier créé à la fin du XIXe siècle (pour des activités industrielles,
l’introduction du transport ferroviaire en 1880 et l’hébergement de la classe
ouvrière). Dans l’optique de densifier le centre-ville, et la réorientation du
développement vers le Sud-Ouest, ce quartier a été retenu pour des équipements
de centralité (tertiaire supérieur) avec des logements de haut standing. Cette
proposition s’inscrit dans le cadre d’une politique volontariste nécessitant des
moyens financiers importants. Cette politique est en contradiction avec la
politique de décentralisation. Dans le cadre du GPU, le quartier d’El-Hamma est
un des six pôles structurant le GGA. Certes, la localisation de ces six pôles a été
basée principalement sur les infrastructures existantes ou à projeter à court
terme, et l’objectif principal est la relance économique et l’ouverture du marché
aux différents investisseurs. Cette ambition de faire d’Alger une métropole
incontournable au niveau du bassin méditerranéen s’explique par des
considérations géopolitiques. Cette ambition n’est pas spécifique à l’Algérie,
car depuis la destruction du mur de Berlin et l’échec du communisme, tous les
pays, et particulièrement de l’Europe de l’Est, tentent de se faire une place sur le
plan économique, tout en étant à la fois compétitifs et attractifs.
Cette ambition de faire d’Alger une métropole nécessite en amont le
développement des moyens de communication. Outre les nouvelles
technologies d’information et de communication, dans lesquelles Alger est loin
d’être compétitive, il y a lieu d’avoir une politique urbaine audacieuse qui
viserait particulièrement le développement des transports par la réalisation du
métro, l’utilisation des aéroglisseurs et du transport ferroviaire. Un des indices
du niveau du développement d’une ville comme Alger est le transport public.
Les différentes extensions de la ville d’Alger ont induit une augmentation des
déplacements entre le lieu de résidence et le lieu de travail telle que

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Les trois âges de la ville algérienne

l’automobile comme moyen de déplacement est devenue une nécessité. Cette


situation a des répercussions néfastes sur les plans écologique et psychologique.
Ce phénomène a mis en relief un déphasage entre les politiques spatiales
et socio-économiques. Ce déphasage a créé un système social extrêmement
fragile et a été à l’origine de tensions sociales et politiques sans précédent. Ce
sont ces tensions qui expliqueraient, durant cette dernière décennie, l’afflux de
l’immigration. Ce phénomène a généré la production d’un habitat dit illicite,
spontané. Certes, ce type d’habitat est aussi une des caractéristiques de toutes
les grandes villes d’Algérie, voire même du tiers monde. Ce type d’habitat est
souvent développé dans des conditions de précarité qui justifieraient le choix
des localisations. Cette précarité peut être illustrée par la nature des sols aussi
bien sur le plan juridique que physique, les conditions d’hygiène et de sécurité
dans ce type d’habitat (stabilité de la construction, alimentation en eau,
assainissement, électricité...). Ce type d’habitat a créé une autre forme de
ségrégation par rapport au centre urbain et par rapport à la morphologie de
l’habitat. A moyen et long termes, la population algérienne sera une population
urbaine, ce type d’habitat risque de s’aggraver en augmentant les ségrégations
spatiale et sociale.
Dans un souci de durabilité urbaine, on doit inventer d’autres formes
d’aménagement qui amélioreraient le confort dans ce type d’habitat, où une
ville comme Alger deviendrait plus attractive aux entreprises et investisseurs,
une ville qui inciterait à la compétitivité, à l’imagination et à la créativité, une
ville basée sur la variété et la diversité, une ville qui combinerait la dimension
socioculturelle avec la dimension économique et l’échelle locale à l’échelle
mondiale.

■ les modes de produire

Les trois modèles urbains exposés ci-dessus recouvrent les trois périodes
historiques de l’Algérie, avant 1830, de 1830 à 1962 et de 1974 à aujourd’hui.
Ils ont développé des modes de production de leur cadre bâti, convoquant tour à
tour des tâcherons et artisans locaux, des entreprises régionales ou nationales de
la construction, puis pour la dernière période des entreprises d’échelle
internationale. Ils ont conduit à la mise en œuvre de procédés et techniques

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Bouzid BOUDIAF

traditionnels et modernes, locaux ou importés, ainsi que des matériaux


également traditionnels, localement produits ou massivement importés.

L’avènement d’une nouvelle période dès 1990, les effets de la


globalisation, les besoins de la reconstruction, l’augmentation de la population
urbaine, particulièrement dans la région d’Alger, entraînent une nouvelle
réflexion sur le devenir de l’agglomération et sur les conditions de sa
production. Tout nouveau projet doit impérativement prendre en compte les
niveaux de réflexion, relevant notamment :
en première instance, des caractéristiques propres à chacun des trois
modèles urbains coexistants,
en seconde, de l’état actuel de leurs lieux respectifs,
et enfin, des potentialités propres à chacun d’entre eux, non pas pour
tenter de prolonger artificiellement les conditions de production qui ont
successivement disparu, mais pour définir les qualités à rechercher et les
conditions de production à créer pour répondre au contexte actuel.

■ Notes

1. L’histoire de l’architecture et de l’urbanisme nous révèle que les


principales caractéristiques des différentes époques pourraient être
résumées comme suit : l’architecture classique est développée sur la base
de la perception des espaces extérieurs ; ces derniers sont souvent délimités
par des éléments architecturaux simples, tels que les colonnes, et les
espaces intérieurs de cette période sont pratiquement indiscernables.
Inversement, dans l’architecture gothique, la conception des espaces

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Les trois âges de la ville algérienne

architecturaux et urbains est souvent développée sur la base d’espaces


tournés vers le ciel et la lumière, symboles de la vie, alors que les espaces
des architectures de la Renaissance et de l’époque baroque recherchèrent
des effets et expressions, opposés au gothique, mettant en avant la masse de
l’attachement à la terre. A la Renaissance, avec l’introduction consciente de
la perspective, on développa la notion d’espace infini. La spatialité des
places et rues était déterminée par les formes des façades. La conception
spatiale baroque a introduit la composition des façades « magnifiques et
élégantes », au point que l’espace et la place étaient souvent considérés
comme des scènes théâtrales dans lesquelles étaient disposées les
différentes masses. Les espaces intérieurs de l’architecture baroque furent
considérés comme une fin en soi car cette production était basée sur
l’illusionnisme. Le siècle dernier a été le siècle des bouleversements, aussi
bien sur le plan social, idéologique que technologique (accroissement de la
population, développement industriel, taux d’urbanisation de la population
supérieur à celui des infrastructures...). Le surpeuplement des villes remit
en question la culture urbaine et le développement des transports a fini par
congestionner, voire même détruire, la noblesse des monuments et places.
Une nouvelle forme d’organisation et de gestion des villes s’imposa.
2. La connaissance de la formation des cités du monde musulman et leur
confrontation avec l’apparition et le développement des tissus urbains
industriels révèlent l’ampleur de la différence entre les deux formes
urbaines. Dans le monde musulman, les premiers foyers de sédentarisation
sont constitués par le siège du prince (la citadelle), de son administration et
de son armée. Ils sont également le centre de pratiques religieuses devenant
par la suite le lieu d’activités économiques, situé sur les longues routes
commerciales. Indépendamment du fait que la majorité des cités
musulmanes furent développées dans des zones arides, dans la culture
musulmane, l’eau est directement à l’origine de toute vie. Elle irrigue les
cultures, et agrémente les jardins, est source d’énergie pour la production
artisanale, offre le pouvoir à qui détient le contrôle de sa distribution,
acquiert enfin une valeur symbolique de purification.

Photo p. 47 : Alger, « la ville », au début du XXe siècle

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LL
-
Rue
-
Bab-Ayun.
ALGER.
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