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Retranscription – Louise Oligny

Par Marie Bernatchez


Date :

L=Louise
K=Karoline

Chrono Verbatim Notes

Je suis Louise Oligny. Je suis photographe,


00:00-00:33
je viens de Saint-Jean-sur-Richelieu mais
j'ai travaillé longtemps à Montréal. J'ai
commencé avec le journal Voir; moi, je
faisais les pages couvertures. Et j'ai
travaillé beaucoup dans le milieu culturel
à Montréal, au Festival de théâtre, pour
Marie Chouinard et après, j'ai fait une
exposition à Dazibao et après, je suis
partie à Paris où je suis devenue
photographe. J'ai fait plus de photos de
presse, on peut appeler... Et voilà, un peu
ça mon parcours...

Les différences entre photographies de


00:33-00:35
presse et artistiques.

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00:38-01:38 Je sais pas s'il y a une différence entre
la photo vraiment de presse et la
photo artistique. Ce qui est sûr, c'est
que la photo de presse répond à une
commande et à une demande et est
presque un travail d'équipe par rap-
port à une écriture ou par rapport à
une certaine fonction de montrer des
choses précises alors que la photo,
qu'on peut dire, dite «artistique», va
être plus dans une recherche person-
nelle, donc ça peut être quelque chose
qui va être plus long, qui est plus dans
l'implication et qui est peut-être plus
ouvert. Alors après, c'est aussi l'inten-
tion que le photographe y met, parce
qu'il y a des photographes comme Sal-
gado qui vont peut-être faire des pho-
tos qui sont dites plus «documentaires
de presse», mais qui va le faire de fa-
çon... avec la définition que je viens de
donner du mot «artistique»; ils vont le
faire de façon vraiment personnelle au
niveau de leurs recherches. Et y'a des
gens qui vont faire la photo de presse
en mettant beaucoup de travail per-
sonnel. Je pense que toute photo où il
y a l'implication du photographe est
artistique.

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01:38-02:12 Dans mon cas à moi, il y a vraiment
deux choses que... j'ai quand même eu
des vraies commandes pour des jour-
naux comme Le Point, Libération, Le
Monde, avec des choses précises à
rendre qui sont peut-être pas des su-
jets que moi j'aurais choisis personnel-
lement, qui étaient vraiment une ré-
ponse à de la commande. Mais après
le travail que moi j'ai fait de façon per-
sonnelle en m'impliquant, qui est aussi
paru dans les journaux, l'un n'em-
pêche pas l'autre. Mais, il y a du travail
qui était plus du documentaire et puis,
il y a aussi du travail qui était plus par
la bande.

02:12-02:37 Je dirais que finalement, en tous cas,


dans mon cas à moi, je pense que ma
préoccupation est toujours l'Être hu-
main lié à la société, lié à ses émo-
tions. Mais soit j'y vais franco en mon-
trant les choses ou soit je passe par ce
que j'appelle un peu la bande... Par
exemple, en travaillant sur le corps ou
en travaillant par des photos qui sont
plus sur des impressions que montrer
des choses comme telles.

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02-37-02:42 Le contexte du projet de notre analyse

02:42-03:52 Le travail que je fais à la Maison des


femmes... Alors, la Maison des
femmes est un lieu qui est dédié aux
femmes victimes de violence. Donc il y
a trois axes: il y a... les femmes y vont
pour le planning familial. Donc, il y a
beaucoup d'adolescentes... Alors déjà
le contexte: c'est à Saint-Denis, dans le
93 en France, le 93 est un départe-
ment avec un taux d'immigration assez
élevé. Donc Ghada Hatem a pensé à
mettre sur pied la Maison des femmes
parce qu'elle était gynécologue, en
chef du service de gynécologie obsté-
trique à l'hôpital de La Fontaine de
Saint-Denis, et s'est rendue compte
que 14% des femmes qui venaient ac-
coucher avaient été excisées. Et donc
du coup, ça posait beaucoup de pro-
blèmes à l'accouchement, donc suite à
ça, elle s'est spécialisée dans la recons-
truction du clitoris et elle a été aussi
témoin de plusieurs victimes, de
toutes sortes de violences. Donc, elle
s'est rendue compte qu'il y avait un
besoin de faire la Maison des femmes.
Donc ça, c'est un peu l'historique de la
Maison des femmes dans ce lieu-là.

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03:52-04:38 Donc, il y a 3 axes: il y a le planning fa-
milial qui est souvent pour donner ac-
cès aux moyens contraceptifs à des
jeunes femmes de quartiers difficiles,
à des jeunes femmes roms et à des
jeunes femmes issues de l'immigra-
tion. Parce qu'il y a beaucoup de sans
papiers dans ce département. Et il y a
un deuxième axe qui est tout ce qui
est la violence faite aux femmes de fa-
çon générale. C'est-à-dire les femmes
battues, les problèmes conjugaux, do-
mestiques, les viols, toutes les vio-
lences... Et il y a un troisième axe qui
est l'axe de l'excision... Donc, la pré-
vention et la reconstruction et... ça
laisse un peu des traces émotivement.
Donc aussi toute la prise en charge
psychologique de femmes qui ont été
victimes d'excision.

04:38-05:11 Donc la population, c'est des popula-


tions du 93, mais des fois aussi de
d'autres départements, y'a une grande
partie de femmes issues de l'immigra-
tion, nouvellement arrivées... parce
qu'il y a beaucoup de femmes qui
viennent qui se sont faites sauver de la
violence dont elles étaient victimes
dans leur pays, soit par leur mari, soit
par la famille, soit par des contextes
sociaux. Et tu as des gens du 93 qui
sont, comme des violences qu'on a
partout.

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05:11-06:10 Juste pour dire, c'est que si la Maison
des femmes était la première maison,
c'est-à-dire que les dames ne vont pas
rester là, elles viennent en consulta-
tion... C'est la première Maison en
France qui prend, de cette façon multi-
disciplinaire, les femmes victimes de
violence. Donc, il y a de psychologues,
des psychiatres, des travailleurs so-
ciaux, y'a des policiers qui sont là pour
prendre les plaintes, il y a des méde-
cins légistes, y'a des gynécologues et
donc, des gens qui font différents ate-
liers dont mon atelier. Et là, c'est spé-
cifique au 93, parce que là, il est en
train de s'ouvrir deux autres maisons
des femmes, une à Bordeaux par
exemple où l'axe principal ne sera
peut-être plus l'excision mais va
corres-pondre à des besoins propres à
ce qu'il peut y avoir dans la région.
Voilà, grosso modo, ça explique un
peu le contexte.

06:06-06:10 L’atelier du projet de notre analyse

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06:10-07:32 Donc moi, je fais un atelier avec -- on
est deux pour le faire, on est un bi-
nôme -- avec Clémentine du Pontavice
qui est dessinatrice et qui avant avait
une compagnie de bijoux... et moi,
photographe. Donc quand les femmes
arrivent la première fois à l'atelier,
elles seront aux bijoux, ce qui est un
prétexte pour que moi je les prenne
en photo avec ce bijou qu'elles ont fait
pour elles. Donc, je fais un petit studio
très simple, mais je fais quand même
des photos avec le côté «studio». C'est
pas juste une photo vite faite; je les
prends à part... Voilà, il y a un fond, y'a
un p'tit éclairage. Et la semaine
d'après, je leur emmène leurs photos;
une, deux, trois ou quatre photos
d'elles dans lesquelles elles se voient.
Alors, ça a l'air simple, mais... Et à par-
tir de cette photo, Clémentine, à l'aide
de papier calque, les aide à se dessi-
ner. Donc ça permet déjà à ces
femmes des vues, d'avoir la cons-
cience qu'on peut les regarder, d'avoir
la conscience du regard de l'autre qui
se traduit par une photo et des fois,
c'est des femmes tellement traumati-
sées qu'elles ont même oublié, à cause
des dissociations, à cause de leur his-
toire, qu'elles existaient. Ça permet de
se revoir et ça permet surtout, en se
dessinant, de se réinventer... De pren-
dre des décisions pour elles, d'être en
tête-à-tête avec elles pendant une
heure.

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07:32-08:26 Souvent, on me demande après, on re-
fait des photos... alors les femmes, il y
en a qui viennent à l'atelier depuis
deux ans, ça fait deux ans que ça
existe, il y en a qui viennent que quel-
quefois, il y en a qui viennent une fois
toutes les deux semaines, il y en a qui
sont assidues; on a à peu près tous les
cas de figure. Mais, elles demandent
régulièrement être pris[es] en photo
et on les voit quand même progresser
dans la conscience d'elles-mêmes;
donc, de bien s'habiller, de se maquil-
ler un peu et puis, ça leur permet
après... il y a des femmes qui étalent
les photos en disant: «Ça, c'était il y a
un an quand je suis arrivée. Mainte-
nant ça se voit que je vais mieux...»
Voilà, donc c'est un peu une façon de
jouer à un miroir, on se regarde, on
décide ce qu'on veut être et puis, en
dessin, elles peuvent aller encore plus
loin parce qu'il y en a qui se dessinent
les cheveux de toutes les couleurs, il y
en a qui se mettent des couronnes...
Voilà, c'est un peu l'atelier.

08:26-08:30 Transformation de Louise, transforma-


tion des femmes.

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08:30-10:09 Alors déjà, je veux dire que le mot
«animer», je ne suis pas tellement
d'accord avec ça parce que j'ai pas
l'impression d'animer un atelier. J'ai
vraiment l'impression de partager
quelque chose. Et de la même façon,
moi et Clémentine, on tient beaucoup
à dire qu'on n'est pas des «art-théra-
peutes»; c'est pas un atelier d'art-thé-
rapie. On est vraiment des artistes,
elle en dessin, moi en photographie, et
je crois vraiment que l'art est une
forme de communication humaine,
d'âme à âme ou d'émotion à une émo-
tion. Et comme moi je sais faire ça, je
partage ça avec ces femmes-là. Elles,
elles savent autre chose sur la vie que
moi je ne connais pas: un certain cou-
rage, une certaine façon de se battre
et c'est tout ça qu'on partage en-
semble qui fait que cet atelier existe et
qu'il y a un aller-retour. Et c'est vrai
qu'au niveau de la photo, ce que je di-
sais, qu'en général, on est en photo de
reporter, on a toujours une idée de
changer le monde en montrant les
choses mais on n'a pas une aide di-
recte aux gens qu'on photographie. On
espère que les photos vont provoquer
une conscience sur les gens qui vont
les regarder. On espère que ça va bou-
ger les choses dans la société. On es-
père que de témoigner, le grand fa-
meux témoignage de la photographie
va bouger des choses pour ces gens-là.
Ce n'est pas une aide directe et là, tout
à coup, de faire ces photos-là, qui par-
fois ne peuvent même pas être vues
puisqu'il y a des femmes qui sont ca-
chées, qui sont en danger. Donc, c'est
vraiment faire des photos pour faire
du bien aux gens. C'est une aide di-
recte aux gens que je photographie et

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ça, c'est vrai que ça me fait repenser la
photo dans ce que ça peut servir, à ce
que c'est de façon complètement dif-
férente.

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10:09-10:25 K - Est-ce qu'il y a quelque chose qu'on
n'a pas dit, pis que tu aimerais sponta-
nément dire aux étudiants et aux
étudiantes de la classe par rapport à
ce que tu fais, par rapport à la
représentation, par rapport au fait de
travailler avec des gens qui ont connu
des violences?

10:25-10:50 Je dirais que non, mais je dirais plus


que je reste ouverte aux questions
parce que, comme on est en lien, ben
s'il y a des questions, s'ils veulent aller
plus loin... on peut se refaire un Skype
ou tu peux m'envoyer les questions, je
peux répondre et puis on peut après,
avoir un dialogue s'il y a des ques-
tions...

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