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L'Espace Géographique, n° 1, 1984, 23-32

Doin, 8, place de l'Odéon, Paris-VIe.

LE PAYSAGE POLITIQUE :
QUELQUES CONSIDÉRATIONS
SUR UN CONCEPT RÉSURGENT
André-Louis SANGUIN
Université du Québec à Montréal, Canada

CAPITALE RÉSUMÉ. — Le paysage politique est un concept relativement nouveau en


FRONTIÈRE géographie culturelle et en géographie politique. Jusqu'à maintenant, il a peu retenu
GÉOGR. CULTURELLE l'attention parmi les géographes de langue française. Cette notion résulte principa-
GÉOGR. POLITIQUE lement de l'impact et de l'empreinte de l'idéologie et de l'autorité politique sur le
PAYSAGE paysage. La sémiologie joue un rôle majeur dans sa compréhension. On observe
trois niveaux de paysage politique (national, régional, local). Les frontières interna-
tionales et intrafédérales ainsi que les capitales nationales ou provinciales consti-
tuent les deux principaux types d'espace où la lisibilité du paysage politique est la
plus évidente.

BOUNDARY ABSTRACT. — The Political Landscape : Some Reflections about a Résurgent


CAPITAL CITY Concept. — The political landscape is a relatively new concept in cultural and
CULTURAL GEOGRAPHY political geography. Until recently, this concept paid little attention from French-
LANDSCAPE speaking geographers. This notion is chiefly the resuit of impact and impress of
POLITICAL GEOGRAPHY ideology and political authority upon the landscape. Semiology plays a major rôle
in its meaning. Three différent levels of political landscape are observable (national,
régional, local). International and intrafederal boundaries as well as national or
provincial capitals constitute the two major types of space wherein readablemaking
of political landscape may most easily be évident.

CAPITAL RESUMEN. — Elpaisaje politico : algunas reflexiones sobre un concepto résurgente.


FRONTERA — El paisaje politico es un concepto relativamente nuevo en geografia cultural y en
GEOGR. CULTURAL geografia politica. Hasta ahora, ha recibido escasa atencion de parte de los
GEOGR. POLITICA geografos de lengua francesa. Es una nocion que résulta principalmente del impacto
PAISAJE y de la huella de una ideologia y de la autoridad politica sobre el paisaje. La
semiologia juega un papel importante en su comprension. Se observan très nivelés
de paisaje politico (nacional, régional, local). Las fronteras internacionales e
intrafédérales asi como las capitales nacionales o provinciales constituyen los dos
tipos principales de espacio en la que la legibilidad del paisaje politico es mas
évidente.

Le paysage r e p r é s e n t e l'un des concepts les plus que la religion, la langue, l'organisation sociale.
i m p o r t a n t s de la g é o g r a p h i e comme discipline Cari S a u e r , le fondateur de l'Ecole de Berkeley,
u n i v e r s i t a i r e (Bobek, 1949). Les études de paysage r a s s e m b l a des spécialistes qui o r g a n i s è r e n t leurs
c o n c e r n e n t l'occupation et l'utilisation du sol et, t r a v a u x a u t o u r du t h è m e de l'évolution du paysage.
plus spécifiquement, les expressions d a n s l'espace La force et la vitalité de ce t h è m e d a n s le dévelop-
de c a r a c t é r i s t i q u e s culturelles des sociétés telles p e m e n t de la géographie h u m a i n e expliquent pour-
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quoi, parmi les quatre grandes traditions recon- L'Espace Géographique, paru en 1973, sur l'analyse
nues en géographie, l'école du paysage tient une des paysages ne s'est pas attardé sur ce concept
place si importante (Pattison, 1964). Selon Sauer, (Bertrand et Dollfus, 1973). C'est Brunet, un peu
la relation entre la culture et le paysage se justifie plus tard, qui, en mettant en lumière les rapports
par le fait que le paysage naturel devient, avec le entre l'analyse des paysages et la sémiologie, fait
temps, un paysage culturel à cause de la mobilité clairement allusion à ce thème tandis que Rimbert,
démographique, de la densité de population, de dans un ouvrage consacré aux paysages urbains,
l'habitat, de la production et de la communication crée la notion fort pertinente de paysage législatif
(Sauer, 1863). Dès lors, le paysage politique est (Rimbert, 1973; Brunet, 1974).
façonné par les conséquences directes et indirectes
de processus politiques comme les élections, les Ce n'est seulement que lorsque des considéra-
lois, les gouvernements nationaux, régionaux, tions idéologiques et la nature du contrôle politique
municipaux, la défense nationale ou l'aménage- sont prises en compte qu'il est possible de parler de
ment du territoire. Beaucoup d'Etats nationaux paysage politique. Bien sûr, beaucoup d'éléments
possèdent des paysages politiques uniques, qui ont intervenant dans l'évolution paysagère n'ont rien à
été créés par des convergences d'idées, d'institu- voir avec les considérations idéologiques, les déci-
tions et de processus politiques. sions politiques ou les subdivisions administrati-
ves. Toutefois, certains changements ayant d'autres
motivations peuvent avoir des conséquences sur la
géographie politique d'un espace donné. Ainsi en
1. Un thème méconnu et pourtant sous-jacent est-il de l'extension d'un campus universitaire, de la
relocalisation dans des zones périphériques d'in-
dustries déménagées des centres villes, de l'établis-
Le thème du paysage politique, c'est-à-dire l'im-
sement de parcs nationaux... D'ailleurs, les géogra-
pact ou l'empreinte de l'autorité et de l'idéologie
phes impliqués dans la planification des ressources
sur le paysage, date des années trente. Ce furent
et dans le développement régional sont générale-
Hassinger et Whittlesey qui, les premiers, dévelop-
ment ceux qui relient plus facilement l'autorité
pèrent ce concept repris plus tard par Robinson,
politique au paysage, bien que leur intérêt pour le
Knight et Turner (Hassinger, 1932; Whittlesey,
paysage soit implicite plutôt qu'explicite.
1935; Robinson, 1962; Knight, 1971; Turner, 1979).
En réalité, ce n'est que beaucoup plus tard que Il y a déjà longtemps que les géographes avaient
l'étude de l'évolution du paysage a commencé à être remarqué l'impact laissé sur le paysage par certai-
examinée en géographie culturelle. Certains spécia- nes activités politiques des pouvoirs publics : ou-
listes de cette branche de la discipline se sont vrages militaires, frontières, installations douaniè-
attardés sur l'impact du pouvoir politique et de res, villes fortifiées, ports de guerre, bases militai-
l'idéologie sur le paysage par le canal de l'histoire res ou atomiques, clôtures défensives, bureaux de
culturelle. Dans ces contributions ont ainsi été poste, parlements locaux ou nationaux, autorou-
traitées l'origine et la diffusion du plan urbain en tes... Il existe un lien étroit entre le système légal
damier dans les pays neufs de race blanche, les et le paysage. Les lois sont censées refléter la
caractéristiques visuelles des peuplements mor- société mais elles façonnent également le paysage
mons dans l'Ouest américain, l'expression de la (Rimbert, 1973). Si les pouvoirs publics modèlent le
religion sur le paysage (Stanislawski, 1946; Meinig, paysage, ils ne sont pas les seuls à y intervenir : des
1965; Jackson, 1978; Isaac, 1962). Mais c'est surtout contre-pouvoirs et des contre-forces peuvent aussi
de Planhol qui, en montrant la marque géographi- l'influencer. Ainsi, tel ou tel type d'activité dans
que de l'Islam, a pu faire progresser, chez les une région donnée peut créer un paysage politique
géographes culturels, le concept d'impact de l'idéo- qui n'est pas le champ exclusif du pouvoir central
logie religieuse sur le paysage (de Planhol, 1957). (huertas valenciennes, polders hollandais, plaine
Certains spécialistes de l'histoire ancienne et viticole d'Aleria...). En fait, un système complexe de
médiévale ont su montrer comment les civilisations forces fonctionnelles modèlent le paysage politique.
hydrauliques orientales, répandues de l'Egypte au Des forces centrifuges comme les barrières physi-
Japon, comment le pouvoir politique grec ou ro- ques et humaines, les différences ethniques ou
main, comment les Saxons et les Scandinaves dans linguistiques, les attitudes politiques tendent aussi
l'Angleterre médiévale imprimèrent leurs politi- à faire de l'espace national un paysage politique
ques sur le paysage (Wittfogel, 1977; Heichelheim, différent de ses voisins (Halprin, 1960).
1956; Darby, 1951).
Une autre forme de paysage politique est celle
Il est toutefois surprenant de constater le peu résultant directement de Y idéologie à l'état pur.
d'attention qu'a retenu le concept de paysage Ainsi, l'imposition de fermes collectives en Europe
politique dans la géographie de langue française. de l'Est après l'arrivée au pouvoir de gouverne-
Dans un ouvrage paru à la fin des années 60 sur la ments communistes, les altérations paysagères
géographie des paysages, il n'est aucunement fait radicales survenues en Chine après la transforma-
mention du paysage politique (Rougerie, 1969). De tion de la société pour se conformer à l'idéologie
même, un numéro spécial de cette même revue, maoïste forment autant d'exemples révélateurs
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(Uren, 1969; Tuan, 1969). Il existe aussi des paysa- bâtiments et d'espaces spécialisés. D'autres paysa-
ges de révolution. McColl les décrit comme les ges dérivent des effets d'une action volontaire des
paysages de territoires en guérilla. Plus précisé- pouvoirs publics en vue d'assurer le marquage
ment, dans les révolutions nationales contempo- idéologique de l'espace. Une troisième catégorie
raines, la capture et le contrôle de territoires sont tire son origine des effets de l'action des pouvoirs
virtuellement devenus un « impératif territorial ». publics dans les domaines économiques et cultu-
Ce souci de contrôler une partie géographique de rels. Enfin, d'autres paysages politiques résultent
l'Etat provient d'une sorte de slogan : « Nous des marquages réalisés par l'ensemble d'une popu-
sommes arrivés. Nous sommes prêts à remplacer le lation nationale en fonction de l'idéologie qu'elle
gouvernement en place ». Chaque étape d'une accepte. Ce sont ces différentes origines qu'il
guérilla prend ses racines dans des circonstances convient d'éclairer maintenant.
aussi bien politiques que géographiques. La guerre
mobile est nécessaire lorsque les insurgés sont
incapables d'établir des bases dans les villes et
qu'ils doivent continuellement circuler pour éviter 2. Les niveaux du paysage politique
leur capture par les troupes gouvernementales.
Mais lorsque des bases territoriales sont établies et
s'élargissent, un Etat parallèle se forme. Finale- En pratique, on peut reconnaître le paysage
ment, l'impératif territorial de l'Etat insurgé est de politique à trois niveaux qu'il convient maintenant
compléter les éléments du pouvoir, d'atteindre une d'éclairer : national (macro-dimension), régional
raison d'être, d'établir des lieux centraux et des (méso-dimension), local (micro-dimension).
unités administratives. C'est un nouveau paysage A la dimension nationale, il est possible de
politique comme on a pu l'observer en Chine, au reconnaître les traits du paysage politique com-
Vietnam, au Cambodge, au Kurdistan, en Angola, muns à la nation dans son entier et qui donnent au
en Guinée-Bissau, au Nicaragua et au Salvador pays un caractère différent des autres et une
(McColl, 1969). D'autres idéologies ont eu aussi saveur particulière. L'idéologie politique qui pré-
leur influence comme l'indique l'analyse de Breit- conise la centralisation ou la décentralisation est
bart à propos de l'impact de l'anarchisme sur le un bon exemple d'un processus à macro-dimension
paysage rural et urbain de l'Espagne (Breitbart, ayant un impact sur le pays tout entier. Des
1975, 1980). De même, l'idéalisme communal, le symboles politiques comme le drapeau et l'emblème
socialisme municipal, les thèmes libertaires et les nationaux, les héros nationaux statufiés sur les
communautés fouriéristes ont eu, chacun en ce qui places publiques seront distribués uniformément à
les concerne, des connotations franchement paysa- travers le pays dans la mesure où l'on rencontrera
gères (Hayden, 1976; Barnett, 1978; Lifchez, 1976) . une population à l'idéologie, somme toute, homo-
gène. Gottmann, l'un des premiers géographes à
Il se peut que les changements paysagers dus à avoir noté l'impact des idées sur le paysage, donne
des considérations idéologiques soient plus clairs le qualificatif d'iconographie à cette totalité de
dans les sociétés où l'idéologie dirigeante (reli- symboles, de sentiments et d'idéologies (Gottmann,
gieuse ou politique) est franchement définie et 1951). La division d'un pays à des fins d'adminis-
dogmatique dans son essence. Les effets idéologi- tration, de planification ou d'aménagement repré-
ques sur le paysage peuvent être dus à des proces- sente un autre exemple engendrant un impact
sus de longue durée comme dans les pays islami- différentiel sur le paysage tout en étant nationale-
ques. A l'opposé, ils peuvent être causés par des ment organisé. Ainsi, les peuplements juifs en
altérations relativement abruptes provenant de Israël sont influencés par la guerre ou les actions
changements révolutionnaires comme l'imposition palestiniennes. De fait, les infrastructures de dé-
soudaine du communisme en Russie, en Chine ou à fense sont inséparables du paysage israélien
Cuba. Dans son sens le plus large, le mot idéologie (Arian, 1966). Le township, ce découpage cadastral
fait référence à un complexe de valeurs, de croyan- géométrique, ponctuant l'Ouest américain et le
ces et de sentiments liant ensemble les membres Canada anglais, est une autre bonne illustration
d'une société et les rendant différents des autres d'un paysage politique à macro-dimension. Il est le
sociétés. Cependant, il existe des sociétés où les fruit direct de législations, le Land Ordinance de
croyances idéologiques sont moins dogmatiques et 1785 aux Etats-Unis et le Constitutional Act de 1791
moins spécifiquement définies. Cela ne les empêche au Canada. D'immenses carrés de 6 à 10 milles de
pas de sécréter des paysages politiques. Dans ses côté se juxtaposent les uns à côté des autres.
études sur le paysage américain et sur le paysage Chacun d'entre eux est subdivisé en 36 sections
anglais, Lowenthal a clairement incorporé ce genre elles-mêmes découpées en 10 lots égaux. Le système
de considérations (Lowenthal, 1964, 1968). township est donc bien l'expression d'une idéologie
de colonisation rurale de la fin du xvm e siècle. Le
Bref, il est possible de distinguer une quadruple même raisonnement s'applique au rang comme
origine des paysages politiques. Certains provien- parcellaire standardisé du Canada français (San-
nent des effets de la politique de création de guin, 1978).
services publics qui nécessitent l'utilisation de
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Dans la méso-dimension, les régions reflètent


souvent une combinaison spécifique de traits poli- 3. Les éléments du paysage politique
tiques. Parfois, le gouvernement central préfère
certaines régions. Elles reçoivent alors un soutien
économico-politique plus grand que d'autres ré- Les structures et les formes du paysage politique
gions. L'intérieur amazonien du Brésil, le littoral englobent quatre éléments de base : 1) les frontiè-
languedocien, l'Estrémadure du Plan Badajoz sont res et autres types de clôtures politiques; 2) les
de bonnes illustrations de régions originellement espaces et paysages publics; 3) les sites et monu-
moins développées mais devenues prospères après ments publics; 4) les édifices de services publics.
les efforts du gouvernement central. Des considéra- Les frontières reflètent la territorialité humaine et
tions de sécurité donnent priorité à d'autres sec- sous-tendent la différenciation paysagère. Les
teurs du pays pour attirer des processus de peu- frontières jouent deux fonctions, l'exclusion et le
plements dirigés, tels la frontière sino-soviétique, « containment » (enfermement) d'où l'existence de
les Hauteurs du Golan, la Cisjordanie, la Bande de certaines zones spécialisées juxtaposées de part et
Gaza, le Cachemire indo-pakistanais. En Israël, par d'autre de la ligne de séparation. Les frontières
exemple, les meilleurs cas d'intervention gouver- peuvent séparer totalement les communautés mais
nementale à connotation paysagère résident dans aussi servir de canaux de communications et de
les politiques de répartition des immigrants fraî- facteurs de localisation d'activités économiques.
chement arrivés et dans les investissements mas- Elles disposent aussi d'une forte connotation sym-
sifs effectués à Jérusalem au titre de la réunifica- bolique : elles identifient le « chez soi », la sécurité,
tion de la ville (Haupert, 1971). Les différences la convivialité avec les autres nationaux par rap-
paysagères des régions s'expliquent par leur his- port au monde extérieur perçu comme moins sûr et
toire différente, leur physiographie différente et moins rassurant. Le paysage public englobe tous
par la diversité des communautés qui y vivent. La les lieux de rassemblements publics comme les
dépendance économique mutuelle de communautés parcs urbains, les maisons de la culture, les facili-
juxtaposées peut se transformer en un système tés récréationnelles, les institutions religieuses... Il
intégré de paysage. Il y a un moule du paysage sont le foyer d'activités communautaires qui ras-
politique, spécifique aux régions, qui reflète non semblent les groupes et accroissent leur cohésion
seulement le système politique national mais aussi (assemblées de toute nature, cérémonies, visites de
les propres valeurs régionales (Wagner, 1973). Les lieux célèbres...). Les sites classés et les monuments
peuplements pionniers du Haut-Jourdain et de la publics incorporent des éléments comme les sta-
vallée de Jézréel aidèrent en fait à façonner l'idéo- tues, les sculptures, les monuments historiques, les
logie sioniste. sites archéologiques, les cimetières nationaux. Les
lieux historiques et les monuments ont une impor-
En ce qui concerne la dimension locale, on peut tance évidente dans la connaissance des paysages
dire que chaque localité, en plus d'avoir son iden- par les individus. Certes, les monuments occupent
tité propre, constitue une partie des forces politi- des surfaces plus que ponctuelles mais, par leur
ques nationales et régionales (Bjorklung, 1964). existence, ils symbolisent des héros nationaux, des
L'identité locale d'un peuplement inclut ses conte- événements historiques révérés, la création de
nus politiques particuliers, ses traditions et sa l'Etat... En ce sens, certains monuments ou sites
culture politique. On peut appeler cela le folklore classés ont un pouvoir de survivance que l'on peut
local. mesurer parfois en siècles : leur qualité majeure est
Il est important de noter que le système politique de s'intégrer dans la société contemporaine (prairie
est un concept-parapluie pour beaucoup de proces- du Rùtli en Suisse...). Les édifices de services
sus et institutions politiques, n'opérant pas forcé- publics comme les palais de justice, les prisons, les
ment à la même échelle. Les élections nationales et offices gouvernementaux, les édifices municipaux,
les élections municipales n'ont pas le même impact les sièges des partis politiques constituent aussi
sur le paysage. La question centrale est de savoir une partie non négligeable du paysage politique.
qui, du leadership national ou du leadership local, Ces diverses institutions occupent des surfaces
a le plus d'influence sur les décisions concernant relativement étendues dans les capitales, les mé-
certains aspects du paysage. Le paysage politique à tropoles régionales ou les chefs-lieux. Tout en
petite dimension apparaît cependant comme celui remplissant d'importantes fonctions, elles conno-
où la lisibilité de la politique est la plus perceptible. tent une forte signification symbolique. Les symbo-
Ce type de paysage est composé de deux éléments. les se définissent comme des idées unissant les
D'une part, on retrouve les éléments statiques, membres d'un groupe à différents niveaux de leur
c'est-à-dire les structures, les formes, les symboles existence. Ils peuvent être religieux, sociaux, poli-
du paysage politique. D'autre part, il y a les tiques; ils peuvent être abstraits ou réels et inclure
processus, les comportements, les activités dans le des personnes, des lieux, des images, des édifices.
paysage politique. Cela constitue d'ailleurs la Un puissant symbolisme réside aussi dans les
partie la plus dynamique du paysage. propriétés des éléments du paysage politique. Dès
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lors, des éléments comme la place centrale d'un peuplement y ont été mis en place : les villages
sovkhoze, un parc commémoratif ou un champ de avant-postes, les peuplements religieux et les fau-
bataille (Verdun, Arromanches...), un lieu martyr bourgs résidentiels. Les avant-postes ont été instal-
(Oradour...) ou une statue localisée au centre d'une lés par Nahal, organisme des peuplements pion-
communauté (monument de Guillaume Tell à niers de Tsahal (l'armée israélienne), tandis que
Altdorf...) ont des tailles et des couleurs remarqua- l'implantation des villages religieux est surtout due
bles à fort impact sur les observateurs et les à l'action du Gush Emounim (Bloc de la Foi). Les
utilisateurs. faubourgs résidentiels de Ramallah, Hébron, Jéri-
cho, Naplouse créent un contraste frappant avec le
Tout édifice de services publics dispose d'une centre ville demeuré palestinien (Rowley, 1981).
pratique significative dans les sociétés. Il est le
théâtre de cycles de comportements ritualisés. Il n'y a pas de paysage politique sans qu'un
Chaque service public se caractérise par une locali- peuple l'ait créé, y agisse, s'y comporte selon un
sation bien déterminée, par des mouvements tem- style rituel et le change. Les gens construisent des
porels, par des rythmes. Ces installations publiques cartes mentales de leur environnement et ces
(hôpital, préfecture, mairie, hôtel de police, percep- images spécifiques les assistent dans leurs activités
tion, caserne...), leurs apparences, leurs attributs et et dans leur comportement. En ce sens, on peut
leurs activités véhiculent une symbolique. En ter- s'attendre à ce que des éléments du paysage politi-
mes spatiaux, chaque service public est une locali- que comme les frontières, les édifices publics, les
sation, une territorialité (son aire de desserte), une monuments, tous nœuds d'activités et de compor-
hiérarchie, un mouvement de gens, de biens et de tements, soient des éléments hautement saillants
messages. dans les images que les gens possèdent des forces
politiques modelant leur environnement.
Généralement, les espaces publics sont réservés
Les processus de compréhension, d'action et
pour le rassemblement des citoyens, par exemple la
d'imagination de l'environnement impliquent aussi
place du marché, le champ de foire, le parc, le
une interaction symbolique. Les gens attachent une
square, la place du monument aux morts, le stade,
signification à leur environnement et c'est par la
l'édifice des meetings politiques, les foires-exposi-
communication et la socialisation que cette signifi-
tions, l'agora des villes nouvelles... Lorsque institu-
cation devient commune à tous les membres de la
tions et espaces publics sont combinés, ils devien-
société. Parfois, les gouvernements essaient d'im-
nent des nœuds du paysage public. Le paseo dans
poser leur pouvoir et de suscit er un soutien par
chaque ville espagnole, la place de la mairie dans
des symboles nationaux comme l'hymne national,
la commune française, les arcades du Rathaus en
les drapeaux, les fêtes civiles fériées (Indepen-
Suisse, les common greens en Nouvelle Angleterre,
dence Day, Onze Novembre, Jour du Souvenir...).
le Courthouse Square dans le Midwest et l'Ouest
Ces symboles politiques, abstraits ou réels, jouent
américain, le bazar ou le souk, la place de la
un rôle spécial dans l'intégration politique d'une
mosquée dans les villes musulmanes constituent de
collectivité. Dès lors, ils apparaîtront dans des
tels nœuds multifonctionnels. Ils servent comme
lieux centraux et auront un rôle important dans le
lieux de rassemblement, ils sont bordés d'édifices
comportement des citoyens et dans leur cognition
publics et entourés de commerces tout en ayant une
environnementale.
valeur esthétique (Price, 1968). De plus, ils contri-
buent à développer les contacts sociaux et éventuel-
lement le sens civique. Finalement, dans tout
peuplement humain organisé et un tant soit peu
4. Paysage politique et frontières
concentré, on retrouve toujours des repères pu-
blics, des institutions et des espaces utilisés par les
habitants comme nœud ou lieu de convergence. Ce Indubitablement, c'est dans les zones frontaliè-
domaine dispose d'une identité politique. En Israël, res que l'impact de la politique sur le paysage se
le kibboutz (ferme collective) possède un paysage fait le plus visible et le plus contrasté. L'impor-
directement issu d'une idéologie politique (le sio- tance du contraste dépend en grande partie de la
nisme). Les espaces publics y sont vastes et les nature des relations et de la circulation entre les
institutions du paysage politique, localisées dans Etats mitoyens. Premièrement, il convient de ne
ou autour des espaces publics, remplissent de pas perdre de vue que la frontière est un élément
nombreuses fonctions non seulement politiques du paysage culturel. Deuxièmement, il faut exami-
mais aussi socio-économiques. Le moshav (ferme ner dans quelle mesure les variations paysagères et
coopérative) renferme des institutions et des espa- l'utilisation du sol de part et d'autre de la frontière
ces publics plus petits et plus dispersés que ceux du peuvent être expliquées par la proximité de deux
kibboutz tout en remplissant des fonctions plus systèmes politiques différents. Troisièmement, la
limitées (Arian, 1966). Plus récemment, les colonies présence et le fonctionnement de la frontière in-
de peuplement dans les territoires occupés par fluencent les attitudes des résidents frontaliers.
Israël représentent la conséquence paysagère tan- Quatrièmement, la frontière exerce une influence
gible d'une politique immédiate. Trois types de sur les politiques de l'Etat. Cependant, il est
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extrêmement difficile de séparer les effets dus à la méritait, Suzanne Daveau a fort bien expliqué
nature de la frontière de ceux dus à la nature de comment la frontière du Haut-Jura franco-suisse a
l'Etat au-delà de la frontière (Prescott, 1965). opéré un clivage paysager, notamment dans le
Deux ensembles de traits identifient la frontière domaine forestier. D'où cet exemple surprenant
dans le paysage. D'une part, on observe les bornes, mais révélateur : dans plusieurs forêts jurassien-
les pancartes, les lignes de coupe dans la forêt. nes, la ligne de démarcation entre la France et la
D'autre part, on rencontre les constructions utili- Suisse est tracée par la mauvaise exploitation des
sées pour les besoins pacifiques de l'Etat près de la bois français. Sans guide et sans garde, l'observa-
ligne : bureaux des douanes, de la police des fron- teur averti peut, en quelques endroits, reconnaître
tières sur routes ou dans les gares ferroviaires. la limite et toucher, avec assurance, d'une main un
Dans les pays libre-échangistes et libéraux, le sapin suisse et de l'autre un sapin français ! (Da-
paysage frontalier est là pour des raisons de veau, 1959). Dans le cas franco-genevois, l'impact
convenance administrative beaucoup plus que pour de politiques différentes est créateur d'une opposi-
restreindre la circulation. Dans les pays fermés, tion dans le défrichement et dans le parcellaire :
totalitaires ou en guerre, le paysage frontalier laniérage parcellaire accentué en France mais
montre un aspect inamical : il s'agit de restreindre massivité en Suisse, bocage dégradé en France,
la circulation et de maximiser la défense. Très openfield majoritaire en Suisse (Raffestin, Gui-
fréquemment, un no man's land inhabité sépare les chonnet, Hussy, 1975). Même constat à la frontière
Etats mitoyens : Mur de Berlin, frontière interal- belgo-néerlandaise : côté néerlandais, fermes nou-
lemande, zone neutre de Gibraltar, zones-tampons velles, parcelles remembrées, chemins bitumés;
des Casques Bleus de l'O.N.U. autour d'Israël et au côté belge, fermes abandonnées, petites parcelles,
milieu de Chypre... chemins mal entretenus (Verhasselt, 1965).
Au-delà des particularités ponctuelles comme Dans des domaines autres qu'agricoles, l'impact
celles décrites ci-dessus, l'importance de la politi- demeure : le contraste du paysage politique entre la
que sur les zones frontalières réside dans l'appari- Principauté de Monaco et les quatre communes
tion d'un paysage à grande dimension. Les photos françaises mitoyennes tient tout entier dans une
aériennes et surtout les photos-satellites permet- question d'avantages fiscaux et fonciers (Sanguin,
tent maintenant de mieux saisir la différence 1980). Pour Berlin-Ouest (480 km2) et ses 160 kilo-
paysagère de part et d'autre d'une frontière. Ainsi mètres de mur-frontière, le paysage politique li-
dans l'Ouest nord-américain, de chaque côté du néaire et syncopé illustre les relations entre les
49 e parallèle fixant la frontière entre les Etats-Unis éléments de l'empreinte politique : redistribution
et le Canada, la télédétection montre parfaitement territoriale en 1945 accentuée par la coupure
comment les actions politiques contrôlent l'utilisa- unilatérale d'août 1961, compétition spatiale d'ori-
tion du sol et lui donnent un faciès différent : gine idéologique et économique, effets divergents
champs céréaliers rectangulaires dans le Montana, dans la fonction urbaine. Enfin, longtemps après
township au carré en Alberta et en Saskatchewan des changements frontaliers majeurs, des paysages
(Reitsma, 1972). De même, le long de la frontière politiques peuvent demeurer encore pendant une
américano-mexicaine entre l'Arizona et le Sonora, certaine période : tel est le cas dans les anciens
l'impact de modes d'utilisation du sol culturelle- territoires allemands de l'actuelle Pologne ou
ment différents est très clair. Avant l'annexion de encore au Tyrol du Sud (Trentin/Haut-Adige)
l'Arizona par les Etats-Unis en 1848, la région était devenu italien après avoir été autrichien (Weigend,
totalement homogène. Des photographies prises en 1950). On sait que, de 1912 à 1947, Rhodes et les
1892, 1969 et 1976, de part et d'autre de la clôture- îles du Dodécanèse furent italiennes, avant de
frontière, illustrent le contraste spatial frappant devenir grecques et après avoir été turques !
dans la végétation naturelle. Côté américain, Mussolini imposa à Rhodes un nouveau paysage
l'herbe est plus épaisse et plus grasse et le couvert urbain destiné à souligner l'urbanisme grandiose
arboré plus important. Cela reflète la différence du fascisme et la bienveillance du Duce (Kasper-
dans les politiques d'élevage et de pâturage entre son, 1967).
les deux pays (Bahre et Bradbury, 1978). En
Samarie, le long de la frontière israélo-jordanienne Une dernière catégorie de paysages politiques à
(1949-1967), les photographies aériennes font res- connotation frontalière touche les frontières inté-
sortir très nettement un parcellaire géométrique rieures des Etats fédéraux. En effet, ces derniers,
côté israélien et totalement irrégulier côté jorda- contrairement aux Etats unitaires centralisés,
nien (Brawer, 1978). disposent de juridictions différentes d'un Etat
fédéré à l'autre au sein de l'union. En ce sens, la
Cette « traduction paysagère frontalière » de structure territoriale des fédérations est carrément
politiques agricoles nationales différentes n'est instrumentale dans la différenciation spatiale.
nulle part mieux illustrée qu'en Europe Occiden- Sans être aussi spectaculaires que les paysages des
tale, que ce soit entre la Belgique et les Pays-Bas frontières internationales, ceux internes aux Etats
ou entre la Suisse et la France. Dans une étude qui fédéraux n'en demeurent pas moins visibles. En
ne semble pas avoir retenu toute l'attention qu'elle Australie, la frontière entre le Queensland et la
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Nouvelle-Galles du Sud engendre une différence importance nationale prennent place dans la capi-
paysagère assez claire : cultures maraîchères in- tale qui, dès lors, revêt une valeur symbolique pour
tensives au Queensland mais élevage de boucherie tout un peuple. Dans les anciennes colonies ou
en Nouvelle-Galles, réseaux de routes, de gaz et dans les territoires encore sous tutelle, la capitale
d'électricité tout à fait différents de part et d'autre est souvent un symbole de l'indépendance natio-
de la ligne (Rose, 1955). Durant la période coloniale nale, actuelle ou passée (Scholler, 1978). Dans les
(1851-1901), la frontière Victoria-Australie Méri- Etats à structure fédérale, les capitales de chacun
dionale, séparant deux colonies britanniques dis- des Etats fédérés de l'union expriment les tradi-
tinctes, fonctionna comme une limite internatio- tions régionales et montrent des différences dans la
nale régulant les mouvements de personnes, de vie culturelle par rapport aux autres parties du
biens, de capitaux et même d'idées. Avec la fédéra- pays et par rapport à la capitale fédérale. Cela peut
lisation de 1901, sa capacité de barrière a diminué. d'ailleurs causer des rivalités parmi les villes-lea-
Toutefois, par le mouvement des affaires entre les ders mais cela garantit néanmoins un large choix
deux Etats fédérés, elle agit indirectement comme d'attractions culturelles au sein de l'Etat fédéral.
révélateur. En effet, l'Etat de Victoria et l'Australie Quelques capitales jouissent d'une tradition et
Méridionale évoluent selon des législations diffé- d'une conscience supranationales : Rome comme
rentes. De telles politiques sont clairement mises centre du monde catholique, Le Caire pour son rôle
en évidence dans le paysage : état des routes, dans la culture islamique, Jérusalem comme lieu
lotissements de pavillons, utilisation du sol agri- saint pour quatre grandes confessions monothéis-
cole, couvert végétal, diffusion des grands quoti- tes, Bruxelles et Luxembourg comme siège de
diens, prospection offshore... (Logan, 1968). plusieurs institutions européennes, Genève (capi-
L'étude classique d'Ullman sur la frontière tale fédérée) comme centre d'au moins neuf organi-
Rhode Island-Massachusetts a montré que les sations internationales relevant de l'O.N.U., Mos-
industries se sont localisées au Rhode Island pour cou comme tête de l'alliance politico-économique
bénéficier d'exemptions fiscales mais que les tra- des pays socialistes... Les exemples de Luxembourg
vailleurs de ces entreprises ont installé leurs loge- et de Bruxelles montrent que des fonctions supra-
ments au Massachusetts pour jouir des aménités nationales peuvent accroître l'importance d'une
socio-culturelles offertes par cet Etat et supérieu- ville parce qu'elles ont un effet d'entraînement sur
res à celles du Rhode Island (Ullman, 1939). Plus d'autres fonctions. Ainsi Bruxelles est devenue une
récemment, dans un registre plus étonnant, Sy- localisation préférentielle pour les branches euro-
manski a montré comment, au Nevada, une législa- péennes de sociétés internationales non-européen-
tion permissive en matière de prostitution a créé nes. De plus, ces fonctions modifient le paysage
aux limites entre cet Etat et la Californie une urbain.
ceinture de petites villes et villages détenant une
concentration élevée de maisons closes (Symanski, Dans les pays nouvellement indépendants, le
1974). processus de modernisation a commencé dans la
capitale. Là, une architecture nouvelle et souvent
cosmopolite représente l'indépendance et la nou-
velle ère politique avec l'importance croissante des
fonctions politiques. Contrastant fréquemment
5. Paysage politique et capitales avec le centre de la vieille ville, les nouveaux
quartiers planifiés ont été construits pour accueil-
lir les nouvelles institutions gouvernementales,
Une seconde catégorie bien visible de paysage administratives, financières et commerciales ainsi
politique est celle fournie par les capitales. A que les ambassades, les consulats, les espaces
propos du cas parisien, Bertrand a fait ressortir les résidentiels, les studios de radio-télévision, les
multiples facettes de l'impact géographique du centres d'information... Là, le genre de vie et le
pouvoir exécutif sur les capitales nationales (Ber- système de valeurs sociales changent et finissent
trand, 1974). La plupart des capitales des Etats se par influencer plus tard le reste de la nation.
caractérisent par quelques traits bien connus : Parfois même, la création d'une capitale ex nihilo
concentration des fonctions, rôle centralisateur, dans un jeune Etat est l'occasion de revitaliser
attraction, innovation, carrefour international et l'économie nationale, de rendre plus fonctionnels
diplomatique... Le rôle de représentation est direc- les flux circulatoires, de restructurer politiquement
tement à l'origine du paysage politique. l'ancienne colonie. Par leur paysage moderne, de
Dans la capitale, les édifices publics, les sites telles jeunes capitales se veulent le reflet immédiat
historiques et les monuments culturels apparais- du peuple en termes de qualité de vie tout en
sent bien vite comme les expressions de la tradition cristallisant un but d'avenir et une image future de
et du caractère de la nation. Ils démontrent, en l'Etat. Belmopan au Belize ou Gaberone au Bots-
quelque manière, le pouvoir et l'unité de l'Etat aux wana en sont les meilleures illustrations (Jaro-
citoyens du pays et aux visiteurs étrangers. Dans chowska, 1976; Best, 1970). Malheureusement, dans
beaucoup de cas, les événements historiques d'une toutes ces villes, les bidonvilles et les taudis se
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cachent derrière le marbre et les gratte-ciel de la


façade politique !
6. Conclusion : résurgence et définition
D'autres Etats créent un nouveau paysage poli- d'un thème pertinent
tique en déménageant leur capitale vers un nou-
veau lieu susceptible de capter l'attention collective
du pays vers un but politique pré-établi. La créa- Le paysage forme un concept que l'on a toujours
tion de Brasilia en 1960 visait à concentrer les associé à l'école européenne de la Landschafts-
énergies nationales vers l'intérieur amazonien vide kunde. Cette tradition prit forme, à la fin du
et ignoré. En d'autres mots, on cherchait à tourner XIXe siècle, chez les géographes allemands qui
les Brésiliens vers les possibilités multiples de tentèrent de définir la géographie comme une
l'Amazonie en les « désatlantisant ». Le plan gran- science du paysage. Un chercheur comme Sieg-
diose et les vastes perspectives de Canberra ten- fried Passarge identifia même les quatre « forces
daient à mettre en place les motifs d'une fierté spatiales » responsables de la transformation d'un
nationale australienne (Linge, 1961). La création paysage naturel en un paysage politique : l'espace
d'Islamabad répond aux désirs des dirigeants (Raum), le peuple (Mensch), la culture (Kultur) et
pakistanais d'attirer l'attention de leurs citoyens l'histoire (Geschichte).
vers le Nord du pays là où une contrée comme le
En conséquence, on peut donc tenter de définir
Cachemire est considérée comme irrédentiste; en
le paysage politique comme le produit concret et
effet, la nouvelle capitale n'est seulement qu'à
caractéristique de l'interaction entre une collecti-
quelques kilomètres de la ligne de cessez-le-feu
vité publique donnée, incarnant certains potentiels
indo-pakistanaise (Stephenson, 1970).
et attachements politiques, et une assise physique
Brasilia répond aussi à un certain symbolisme particulière. Comme la notion de paysage politique
cosmique. La nouvelle capitale repose sur l'ego se concentre nécessairement sur des différences
collectif du pays : le Brésil est la plus puissante et entre paysages que l'on ne peut attribuer qu'à
la plus grande nation continentale de l'Amérique l'occupation humaine et non à de soi-disant forces
Latine ! Cette nouvelle approche de l'Ego national naturelles, la formulation de ce concept implique
a bourgeonné dans l'épaisseur de la verte sauvage- un rejet catégorique des principes du déterminisme
rie brésilienne : la localisation de la capitale a été environnemental. Il faut percevoir le milieu physi-
touchée par le mythe cosmique. L'architecte Lu- que davantage comme la matrice sur laquelle les
cio Costa a dessiné Brasilia en forme de croix. agents politiques impriment leur marque au point
Chez les colonisateurs portugais, l'élévation d'une d'aboutir à un paysage politique. Ainsi, le paysage
croix marquait la prise de possession d'un pays politique est façonné sur le paysage naturel par un
nouvellement découvert. D'un autre côté, la forme groupe politique. La politique est l'agent, l'espace
urbaine en croix rappelle la vieille tradition sacrée naturel est le moyen tandis que le paysage politique
de diviser la terre en deux lignes intersectées représente le résultat.
dirigées vers les quatre points cardinaux. L'un des
axes de Brasilia est courbe, ce qui a souvent fait Il faut cependant remarquer que l'approche
comparer la ville à la forme d'un oiseau ou d'un paysagère en géographie montre plusieurs faibles-
avion (Pinchemel, 1967). ses importantes. Premièrement, la classification
des paysages n'a jamais été atteinte avec succès,
Enfin, le cas d'Ottawa montre un autre genre de principalement à cause du nombre énorme de
procédures employées dans la mise en place d'un variables concernées. Deuxièmement, l'attention
nouveau paysage politique. Par un lent processus, concentrée sur le paysage matériel visible, c'est-
le pouvoir fédéral s'est arrogé, depuis le début du à-dire sur la forme plus que sur le processus, tend
siècle, une zone couvrant la région de la capitale à négliger les forces moins visibles qui, pourtant,
canadienne tant au Québec qu'en Ontario. Orga- constituent très souvent la pierre d'angle dans
nisme doté de pouvoirs territoriaux extrêmement l'explication des cadres spatiaux du comportement
étendus, la Commission de la Capitale Nationale politique. Aussi convient-il de mieux maîtriser les
est un gouvernement métropolitain fonctionnant techniques d'évaluation du paysage. Des méthodo-
comme un district fédéral déguisé. Par l'énormité logies récentes, mises au point en Grande-Bretagne
de son budget annuel, la vigueur de ses outils par Fines et Appleton, permettent d'assigner des
législatifs, sa capacité d'expropriation, la C.C.N. a valeurs au paysage par le moyen de l'analyse
complètement changé en un peu plus de deux multivariée (Fines, 1968; Appleton, 1975). L'appro-
décennies le paysage des 2 900 km2 placés sous sa che en composantes simples ou multiples s'appuie
juridiction (Sanguin, 1980). généralement sur des données collectées dans le
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c a d r e d'un c a r r o y a g e s u r c a r t e s . M a l g r é l'objecti- p h i q u e bien que peu acceptent le p o s t u l a t de M a x .


vité a p p a r e n t e d e s m e s u r e s , on considère ordinai- S o r r e voulant que le c o n t e n u total de la géographie
r e m e n t q u e t o u t e é v a l u a t i o n d u p a y s a g e politique réside d a n s l'analyse d e s paysages. M ê m e si cer-
est i n é v i t a b l e m e n t subjective m ê m e si r é c e m m e n t t a i n s critiques estiment que l'analyse p a y s a g è r e e s t
o n l'a i n t é g r é e à l'évaluation d e s r e s s o u r c e s . liée à u n e sorte d'empirisme anti-théorique, cela n e
E n définitive, si l'on d r e s s a i t u n b i l a n des t e r m e s doit p a s e n t r a î n e r l'abandon du paysage comme
t e c h n i q u e s les plus utilisés d a n s les publications objet d'étude en géographie. Les n o m b r e u s e s publi-
g é o g r a p h i q u e s , le n o m b r e de références au t e r m e cations c o n t e m p o r a i n e s à propos du paysage poli-
p a y s a g e excéderait p r o b a b l e m e n t celui d'espace et tique d é m o n t r e n t la vitalité de ce t h è m e comme
celui de région. Quelle que soit la terminologie version particulière de la Landschaftsgeographie.
adoptée, u n l a r g e accord subsiste d a n s e t a u t o u r de
la c o r p o r a t i o n des g é o g r a p h e s : l'étude des paysa- Manuscrit reçu en août 1982,
ges e s t u n e p r é o c c u p a t i o n essentiellement géogra- révisé en mars 1983.

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