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Communication hypnotique, symptômes et émotions

Thierry MELCHIOR*

Abstract

An attempt of interpretation of hypnosis and suggestion from a communicational


perspective may provide new ways of understanding its therapeutical value.

Résumé

Il est possible de comprendre certains aspects de l’hypnose par l’analyse des


phénomènes communicationnels qui s’y jouent, ce qui peut permettre de mieux comprendre
son utilité thérapeutique.

Key words

Hypnosis – Suggestion – Performative – Intralocution – Dissociation - Metonymy

Mots-clés

Hypnose – Suggestion – Performatif – Intralocution – Dissociation – Métonymie

***

Comment les pratiques d’hypnothérapie prennent-elles en compte les émotions ?


Comment le fait hypnotique est-il susceptible d’éclairer leur nature ? Si la réalité hypnotique
était elle-même chose claire et évidente, ce sont là des questions auxquelles nous pourrions
envisager de répondre d’emblée. Comme il n’en est rien, nous nous voyons dans l’obligation
de faire un assez long détour, le temps de tenter de clarifier certains aspects au moins du
phénomène hypnotique.

L’hypnose d’un point de vue interactionnel et communicationnel

Pendant longtemps l'étude de l'hypnose s'est préoccupée de ce qui se passait pour le


sujet en transe. L'accent était mis sur son mode de fonctionnement et les caractéristiques de
l'état particulier dans lequel il était (supposé être). Dans cette perspective, diverses hypothèse
ont été émises, par exemple celle du sommeil partiel, celle de la régression au service du moi,
celle du fonctionnement prédominant du cerveau droit, celle de la veille paradoxale et bien
d'autres encore. D'une manière générale, on peut considérer que, même si ces hypothèses
peuvent receler une part de vérité, elles impliquent une conception somme toute monadique
du phénomène. Comme si le sujet en hypnose était isolé ou isolable. En mettant l'accent sur ce
qui est supposé se passer à l'intérieur de cette monade sujet, elles réfèrent en outre à des
réalités difficilement accessibles à l'observation, voire franchement inobservables.
Une autre perspective nous paraît possible selon laquelle on considérera que l'hypnose
est ce qui se produit dans le contexte d'une interaction. L'étude de l'hypnose passe alors,
prioritairement, par celle des caractéristiques de la communication, verbale et non-verbale,

* Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles


2

qui prévalent dans une situation d'hypnose. Cette conception interactionnelle offre notamment
l'avantage, comme nous allons le voir, d'offrir à l'observation un grand nombre de faits
communicationnels très particuliers qui peuvent, pensons-nous, rendre compte d'une partie au
moins des caractéristiques du comportement hypnotique.
Pour mettre un peu d'ordre dans la masse de ces faits de communication, nous
distinguerons deux niveaux. Le premier niveau est ce lui de ce que l'on peut appeler la
communication suggestive. A ce niveau nous nous demanderons quelles sont les
caractéristiques de la communication qui s'instaure entre un hypnotiste et son sujet, lors d'une
induction, sans même que soit prononcé le mot « hypnose » ou aucun de ses synonymes
habituels. L'abord du deuxième niveau, le niveau de la communication hypnotique,
s'effectuera en posant la question « Que peut ajouter le fait que l'hypnotiste utilise le mot
"hypnose" ou ses synonymes habituels ? »

La communication suggestive

Commençons par la communication suggestive.


L'étude de situations d'hypnose relativement classique étant plus aisée, nous nous
attacherons principalement à celle-ci, même si elle n’est plus guère pratiquée sous cette
forme, depuis que l’approche éricksonienne, plus subtile, nettement moins autoritaire est
devenue beaucoup plus courante actuellement.

Descriptions, ordres et performatifs

Dans une induction hypnotique traditionnelle, l'hypnotiste sera amené à prononcer des
phrases, du genre « Vos paupières se ferment », « Votre rythme cardiaque ralentit », « Votre
bras se lève ». On a coutume d'appeler ce genre de messages des « suggestions »1.
En premier lieu, une remarque, anodine, en apparence, s'impose : si au moment où A
dit à B, « Vos paupières se ferment », celles-ci étaient déjà en train de se fermer, on voit mal
en quoi cet énoncé serait autre chose que d'une simple description. Autrement dit, pour que
l'on puisse, en toute rigueur, parler de « suggestion », une condition est nécessaire : il faut
qu'au moment où A produit cet énoncé, B ne soit pas (ou pas encore) en train de fermer les
yeux.
De prime abord, on peut donc considérer qu'une suggestion est, en tous cas du point de
vue d'un observateur extérieur, une description fausse.
Rien ne s'opposerait donc, dans un premier temps, à la considérer comme une erreur,
un mensonge ou un discours fictionnel. Toutefois, l'intention de l'hypnotiste est, nous le
savons, que la suggestion soit, comme on dit, obéie, accomplie, réalisée, effectuée, satisfaite.
Or, ce sont également là des termes que l'on utilise pour les ordres ou les demandes.
Une première manière de caractériser une suggestion serait de dire qu'il s'agit d'un
message ayant la forme d'une description, mais un usage identique à celui des ordres, des
commandement ou des demandes.
Il y a toutefois une différence importante : les ordres ne peuvent porter que sur des
comportements réputés volontaires. On peut ordonner à quelqu'un de fermer les yeux; on ne
peut guère lui ordonner de se sentir lourd, de cicatriser une blessure ou de se retrouver à l’âge
de cinq ans, comme ce peut être le cas pour les suggestions.

1 Des suggestions en style plus éricksonien pourraient par exemple ressembler à « Je ne sais pas à quel
moment exactement vous pourrez vous rendre compte que… vos paupières ont envie de se fermer » ou « Vous
ne pouvez pas consciemment savoir si… vos paupières ont déjà envie de se fermer », formulations qui, entre
autres, utilisent massivement le phénomène de présupposition linguistique.
3

C'est pourquoi nous pouvons nous tourner vers une classe d'énoncés autre que les
simple descriptions ou les simples ordres, pour éclairer la nature des suggestions. Nous
voulons parler de ce que le philosophe britannique John L. Austin appelle les « performatifs ».
Par opposition aux simples constatifs du genre « La table est brune », les performatifs ne se
limitent pas à constater, à décrire un réel préexistant2. Quand Pierre dit à Marie « Je promets
de venir », il ne se contente pas de décrire une promesse. Il fait effectivement une promesse, il
promet réellement, sans qu'importe, en l'espèce, que cette promesse soit sincère ou non,
qu'elle soit tenue ou non. C'est un performatif. Un test linguistique permet de faire la
distinction : alors que si Pierre dit à Marie « La table est brune », on ne peut pas en déduire
qu'effectivement la table est brune, on peut en revanche considérer que s'il lui a dit « Je
promets de venir », il lui a effectivement promis de venir.
Autre exemple, si le président d’un Conseil municipal énonce « Je déclare la séance
ouverte » ou, plus simplement, « La séance est ouverte », il suffit qu'il énonce cette
description (encore fausse, au moment où il commence à l'énoncer), pour qu'elle devienne
vraie et qu'effectivement la séance soit ouverte 3. Ceci nous montre que, contrairement à ce
qu'une conception classique imaginait, le langage ne se borne pas à représenter le réel. Il est
capable, moyennant un consensus suffisant, de convertir une fiction en réalité, et donc de la
produire, de la créer. Le langage ne se limite donc pas de référer à des référents préexistant
déjà là. Nous dirons que sa fonction n'est pas seulement ré-férentielle, elle est tout autant pro-
férentielle. Il crée, par proférence des objets qui finissent par être perçus comme de simples
référents préexistant déjà là. C'est ce que je propose d'appeler la fonction proférentielle du
langage.
C'est là une activité à laquelle, d'ailleurs, le langage se livre, non pas épisodiquement,
mais constamment. Tout notre univers social, institutionnel, relationnel et même physique est
structuré par cette fonction proférentielle, du langage, autrement dit par notre capacité à créer
le territoire en fonction de la carte autant sinon plus que la carte en fonction du territoire.
Toutefois, comme nous l'avons fait remarquer, cela exige un minimum de consensus,
ou, en tous cas, la proférence est facilitée et amplifiée par le consensus.
Nous pourrions donc considérer que la suggestion relève non seulement du discours
injonctif ou fictionnel, mais aussi de l'usage performatif et proférentiel du langage 4 dans et par
un consensus à deux.

Le langage dissociatif

La communication suggestive manifeste toutefois d'autres caractéristiques. Quand on


s’adresse au sujet, dans une situation d’hypnose, on lui parle de lui, ou de tel ou tel de ses
vécus ou comportements, ce qui revient à dire que le destinataire de ces messages en est aussi,
en tout ou en partie, le référent (alors que dans la situation communicationnelle « classique »,
2 Acceptons provisoirement l'idée qu'un énoncé tel que "la table est brune" ne ferait que décrire,
constater, refléter, tout en ayant à l'esprit que c'est là une conception tout à fait discutable des rapports du langage
au réel.
3 En revanche, de la part d’un journaliste commentant en direct l’événement, un tel énoncé n’aurait
pas, à première vue, valeur de performatif. Ce serait un simple constatif. A y regarder de plus près, il est
néanmoins évident que le propos du journaliste participe au consensus qui permet l’ouverture effective de la
séance.
4 En mettant en évidence les performatifs, Austin a insisté sur ce que l'on fait en parlant. Il a par la suite
généralisé cette idée en parlant de la force illocutoire des actes de discours. Par exemple, même en disant "La
table est brune", le locuteur ne se contente pas de décrire : il affirme, il asserte (au lieu, par exemple, de
demander, d'ordonner, de promettre ou de s'excuser). L'insistance d'Austin sur ce que fait le locuteur, c'est-à-dire
sur son comportement et les intentions qui sont censées l'animer, l'a progressivement conduit, pensons nous, à
perdre de vue la question du rapport du langage au réel, et particulièrement la manière dont le langage engendre
le réel. C'est cette fonction créatrice du langage que la notion de proférence entend reprendre en compte.
4

destinataire et référent sont distincts). Tout se passe comme si, dans cette conjoncture, le sujet
conscient volontaire habituel qui constitue le destinataire de nos messages, était placé dans
une position d’observateur passif, distant, plus ou moins intéressé ou inintéressé, voire
désintéressé, par rapport à lui-même, à ses vécus et à ses actes. N’étant plus les actes d’un
auteur bien identifié (le « moi » conscient volontaire habituel), ils apparaissent comme sans
auteur, ou bien (puisque la catégorie de l’acte requiert celle d’auteur, de sujet de cet acte) se
voient éventuellement référés à un sujet métonymique 5 (« l’inconscient », « la partie de vous
qui produit cette migraine », « la force de guérison dont dispose votre corps »…), ce qui
permet au sujet de se libérer jusqu’à un certain point du carcan de ses rôles de ses statuts, de
son identité culturelle.
Le discours de la suggestion utilise donc généralement un langage dissociatif,
constitué de nombreux messages dans lesquels des parties du corps ou de la personne, des
affects, des émotions, des sensations sont mises en position de sujet grammatical. On ne dira
pas « Vous fermez vos paupières », mais « Vos paupières se ferment ». On sent bien que ce
type de formulation ne peut que favoriser le fait pour le destinataire de se mettre en position
de spectateur par rapport à ce qui se passe en lui. En même temps un caractère d'automaticité,
de spontanéité, d’involontarité est ainsi attribué à ses comportements, d’une façon qui les fait
correspondre assez précisément aux descriptions les plus fréquentes du vécu hypnotique.

L'intralocution et la violation du principe d'altérité

Un troisième aspect de la communication suggestive tient au fait que l'hypnotiste parle


comme s'il savait aussi bien que le sujet ce qui se passe en ce dernier. Si on lui dit que le
calme s'installe en lui, c'est comme si on s'était placé à l'intérieur de lui, en disposant d'une
connaissance égale, sinon supérieure à la sienne, de ses états internes.
En procédant ainsi, le destinateur et le destinataire cessent d'être en positions de
simples interlocuteurs. On passe d'une situation d'interlocution à ce que l'on pourrait appeler
une situation d'intralocution dans laquelle le destinataire accepte - jusqu'à un certain point -
de se laisser parler par un autre. Il accepte de le laisser énoncer ou co-énoncer ses états
internes, ses vécus, ses comportements.
On n'a sans doute pas suffisamment relevé que l'intralocution suggestive procède ainsi
à une violation flagrante d'un principe implicite mais fondamental de la communication
humaine. Ce principe, qu'on pourrait appeler principe d'altérité, stipule que nous n'avons pas
le droit d'asserter catégoriquement au sujet des états internes d'autrui. Je peux dire à quelqu'un
qu'il semble avoir faim. Je n'ai pas le droit de lui affirmer catégoriquement qu'il a faim sans
m'exposer à de vives et légitimes protestations de sa part. Chacun de nous est seul habilité à
asserter valablement au sujet de ses états internes.
On comprend facilement que ce principe soit indispensable. Si chacun pouvait asserter
librement et légitimement au sujet des états internes d'autrui, la frontière du Je et du Tu se
brouillerait immanquablement et la formation d’une identité propre serait bien problématique.
C'est peut-être ce qui se passe dans certaines familles à transaction psychotique quand la mère
affirme à son fils qu'elle sait mieux que lui ce qu'il ressent vraiment, « puisque c'est elle qui l'a
conçu »6. Ce principe d’altérité peut donc être considéré comme indispensable à la
constitution de l'identité personnelle.

5 Il ne nous est pas possible de développer ici la théorie des opérateurs métonymiques, ces opérateurs
thérapeutiques qui sont dans une relation de partie à tout par rapport au sujet conscient volontaire habituel (voir
Melchior Th., 1998)
6 A une époque où l'infans ne peut mettre des mots sur son vécu, une certaine violation du principe
d'altérité est sans doute inévitable et même souhaitable. Les problèmes commencent quand elle est excessive ou
perdure anormalement longtemps.
5

On peut penser que la pratique de l'intralocution dans la communication suggestive


n'est donc pas sans effets : elle ne peut que favoriser l'estompage des frontières du Je et du Tu,
la formation d’une bulle communicationnelle symbiotique et désarrime ainsi l'individu de ses
repères symboliques.
En acceptant (temporairement, et sans doute sous réserve) que le destinateur prenne sa
place, le destinataire renonce ainsi, dans une certaine mesure, à définir et à conduire son
propre comportement moteur, cognitif, sensoriel et affectif et se borne à devenir spectateur
(« dissociation ») de ce comportement désormais initié par un autre qui n'est plus totalement
vécu comme autre.
Ce phénomène nous paraît être le socle fondamental sur lequel l'hypnose tend à se
développer et peut se construire ensuite explicitement.
Pour toutes ses raisons on ne sera pas trop étonné que la communication suggestive à
elle seule suscite des vécus et des comportements du type de ceux qui sont généralement
référés comme hypnotiques. En ce sens, on peut considérer que la communication suggestive
est hypnogène7.

La communication hypnotique

L'usage d'une type particulier de communication dans lequel A affirme à B « Vous


éprouvez X » ou « Vous avez le comportement Y » suffit à déstabiliser les repères habituels de
la communication d'une manière telle que les phénomènes traditionnellement considérés
comme hypnotiques se développent, au moins chez certains sujets.
Dirons-nous que ces sujets sont en hypnose pour autant ? C'est dans une large mesure
une question de mots : cela dépend notamment de l’extension que l’on donne au concept
d’hypnose. On peut si l’on veut, comme divers auteurs, d' « hypnose sans hypnose »,
d'« hypnose sans hypnotisme » ou d' « hypnose sans transe », mais il faut bien dire que ces
expressions manquent de clarté.
Toutefois, la question essentielle nous paraît être : que peut ajouter à ce qui se passe
entre A et B la pratique de l'hypnose « formelle », c'est à dire le fait que A utilise
explicitement dans sa communication le vocable « hypnose » (ou « transe », ou tout autre
synonyme) ?
Pour tenter de répondre à la question le mieux est sans doute, d'en revenir à nouveau
aux échanges communicationnels mêmes.
Dans une induction classique le mot « hypnose » apparaîtra en général de différentes
façons par exemple, par le biais de la « ratification ». Il s'agit de faire état de certains
comportements en leur attribuant explicitement ou implicitement la qualité d'être signe de
l'(entrée en) hypnose : « Les modifications de ce point que votre regard fixe témoignent des
changements qui se produisent en vous et de votre entrée progressive dans la transe
hypnotique... » Notons déjà au passage que ce qui est considéré comme signe d'hypnose est
loin d'être clair, ce qui veut dire qu'à peu près n'importe quoi pourra être considéré comme tel.
Le mot « hypnose » se retrouvera également lors de suggestions directes ou indirectes
(ou de descriptions ?) telles que « Et vous continuez à entrer en transe ... », « Et vous êtes à
présent totalement en transe ... ». Il apparaîtra aussi pour servir de support d'un certain
nombre de prédicats, par exemple, « Dans cet état de transe, vous avez accès à des
7 Relevons en passant que la pratique de l’intralocution se retrouve aussi dans les thérapies qui
pratiquent l’interprétation, singulièrement dans la pratique analytique. Lorsque l’analyste dit au patient que
quand celui-ci dit X, cela pourrait signifier Y, il s’arroge de facto le droit de savoir aussi bien, voire même
mieux, ce que celui-ci veut réellement (« inconsciemment ») dire. Il peut le faire de manière plus autoritaire ou
plus douce et subtile : cela ne change rien à la structure de la communication. Dans un cas comme dans l’autre, il
se place ainsi en position d’intralocution, ce qui indique que dans une large mesure, la pratique analytique a bien
moins rompu avec son origine hypno-suggestive qu’elle ne se plaît à le penser.
6

informations, des souvenirs... vous êtes en contact avec d'autres parties de vous-même... vous
êtes à même de favoriser des changements au niveau corporel... ».
Notons en passant que, même lorsque ces prédicats ne sont pas formulés
explicitement, ils sont souvent supposés connus du fait de l'immersion du sujet dans une
culture (ou une sub-culture) dans laquelle l'hypnose possède tout ou partie de ces attributs.
Enfin, lors de la procédure de réveil, ainsi que lors de l'échange à l'état de veille qui
suit la séance, il peut être fait référence (explicitement ou non) à l'hypnose dont le sujet est en
train de sortir ou dont il est sorti.

L'hypnose, opérateur de recadrage

Tout ceci nous montre que, dans la pratique hypnotique, le terme hypnose ou ses
équivalents plus ou moins proches sont susceptibles, de trois grands types d'emploi :
1. un emploi où des items de comportement relativement délimités sont supposés être
des signes de l'hypnose ou des moyens pour la développer. « ... et le ralentissement de votre
respiration témoigne de votre entrée en transe ». Alors que la respiration n'avait jusque là
aucune signification particulière, qu'elle n'était probablement même pas prise en considération
spécifiquement comme phénomène délimité, la voici mise en évidence et dotée d'une
signification nouvelle : être signe de la transe (ou être un élément qui la favorise). Dans le
processus d'induction, le terme « hypnose » sert donc d'abord à effectuer un recadrage d'une
série de comportements ponctuels du sujet comme hypnotiques ou hypnogènes.
2. un emploi où le sujet voit son comportement global qualifié comme comportement
hypnotique, comportement de transe. Il est déclaré en transe. C'est ce que l'on peut appeler la
Déclaration d'Hypnose, expression à entendre comme dans « déclaration d'indépendance »,
« déclaration d'amour » ou « déclaration de guerre ». De toute évidence, cette déclaration met
en oeuvre l'usage performatif et proférentiel du langage. Le sujet n'est pas simplement
constaté en hypnose, il est performé, proféré en hypnose par l'hypnotiste. Nous avons là
affaire à un second recadrage ou, si l'on préfère au second temps logique du recadrage
précédent : c'est à présent la totalité du comportement du sujet qui, par ricochet, est en effet
progressivement recadré comme « en hypnose ». Tout ce qu'il fait, désormais pourra être
placé sous le signe de l'hypnose. Il est « entré » dans un autre « état »; et cet autre état va
requalifier et affecter tout son comportement.
Le fait que ce recadrage porte sur la totalité du comportement du destinataire (« il est
en hypnose, sous hypnose »), n'est pas banal. D'ordinaire les recadrages portent plutôt sur
certains aspects du comportement de l'individu (certains actes, certaines relations à autrui)8.
Ici ce qui est recadré c'est tout à la fois :
- la relation à soi
- la relation à son corps
- la relation à l'opérateur
- la relation à la réalité
- la relation au temps.
Et dans le travail thérapeutique effectif qui pourra avoir lieu, de multiples recadrages
thérapeutiques spécifiques pourront se faire à la faveur de ce recadrage global opéré par
l'hypnose. L'hypnose apparaît donc comme le recadrage des recadrages. C'est, si l'on veut, un
méta-recadrage.

8 Il existe quelques autres recadrages du comportement global : "il dort", "il est mort", et "il est malade
(ou fou)". Ce dernier exemple nous fait toucher du doigt tout l'intérêt qu'il y a à disposer d'un autre opérateur de
recadrage global du comportement humain qui soit susceptible de fonctionner dans un sens thérapeutique.
L'hypnose est cet opérateur.
7

3. Un emploi où l'hypnose qui s'est développée est supposée posséder un certain


nombre de propriétés. Ce que peut signifier le fait que la totalité du comportement du sujet
est « sous hypnose » ou « en hypnose » est ici partiellement spécifié selon les croyances tant
de l'opérateur que du sujet.
Le mot « hypnose » semble ainsi fonctionner essentiellement comme un opérateur de
recadrage.
Cet opérateur a pour fonction de redéfinir le comportement global du destinataire
comme radicalement changé. Mais changé comment ?
Une bonne part de la richesse de l'hypnose me paraît résider dans le flou et l'ambiguïté
de la nature du changement à laquelle elle réfère. Les mots « détente », ou « relaxation », par
exemple, pourraient à la rigueur jouer un rôle analogue. Mais ils ont un sens plus précis,
évoquant la réalité positive d'une détente musculaire et mentale. Les mots hypnose ou transe
sont beaucoup plus vagues. Ils ne réfèrent pas à une réalité bien précise. C'est même sans
doute la raison pour laquelle il y a tant de controverses sur la question de savoir si dans tel ou
tel contexte, il s'agit « vraiment » d'hypnose ou « seulement » d'autre chose. Inversement
l'existence même de ces controverses nous renseigne sur la nature de l'hypnose. En effet,
vouloir définir strictement la réalité hypnotique comme une réalité bien définie est sans doute
une erreur. Pour que « l'hypnose » puisse exister, pour qu'elle puisse jouer son rôle il est tout à
fait indispensable que le terme qui la désigne soit relativement flou et imprécis.
En logique l'extension d'un concept varie en fonction inverse de sa compréhension.
Plus sa compréhension est riche, élaborée, définie, plus son extension sera limitée. Plus sa
compréhension sera pauvre, plus son extension sera grande.
Si le signifiant « hypnose » avait une compréhension trop précise, il serait incapable
de recadrer une suffisante diversité de vécus et de comportements. Pour qu'un maximum de
choses puissent, en amont, faire farine au moulin du recadrage hypnotique, il importe qu'elles
ne soient pas trop triées. Cela permet également, en aval, de considérer comme hypnotiques
une grande variété de comportements.
Autrement dit, pour pouvoir fonctionner comme opérateur de recadrage de la diversité
et de la totalité du comportement du destinataire, il importe que « hypnose » soit un signifiant
relativement vide.
Il est d'ailleurs tout à fait remarquable, à cet égard, que les tentatives de définition de
l'hypnose parlent principalement d' « état modifié », de « mode de fonctionnement différent »,
« manière d'être différente ». « État », « mode », « manière », font partie des mots les plus
vagues que la langue puisse offrir, et ce n'est sans doute pas par hasard.
Le mot « hypnose » ne constitue cependant pas un signifiant totalement vide. Un mot
ne peut pas ne pas signifier quelque chose, ou alors ce n'est pas un mot. Dès lors que veut-on
dire quand on dit que quelqu'un est en hypnose ? En quel sens son comportement global est-il
méta-recadré ?
De toute évidence, ce signifiant a pour signifié l'idée de différence, d'altérité.
L'hypnose est un opérateur de recadrage au moyen duquel la totalité du comportement
du sujet est recadrée comme autre. « Hypnose » fonctionne donc comme un signifiant de
l'altérité, un signifiant de l'écart, de la différence. Ce qui en fait donc un signifiant un peu
moins vide : cela n'en fait pas un signifiant particulièrement plein pour autant.
Mais si, en hypnose, le comportement est recadré comme autre, il est recadré comme
autre que quoi ?
Réponse : autre que ce qui est tenu pour « normal », « habituel » ou « ordinaire ». Ce
qui nous montre au passage que l'espoir d'une définition positive précise de l'hypnose manque
quelque peu de réalisme. L'hypnose comme écart par rapport à ce qui est tenu pour
« normal », « habituel » ou « ordinaire » ne sera positivement et totalement définie que le jour
8

ou l'on aura positivement et totalement défini ce qui est tenu pour « normal », « habituel » ou
« ordinaire ». De toute évidence, ce n'est pas pour demain.
Une petite expérience de pensée peut nous aider à saisir cette dimension de l'hypnose.
Imaginons que nous n'ayons jamais entendu parler d'hypnose et que nous nous livrions à un
brainstorming sur le thème : quelles sont les diverses façons pour un être humain de se
comporter d'un manière radicalement autre de la manière habituelle, normale ou ordinaire ?
On retrouverait probablement (entre autres) :
L'immobilité;
Les convulsions;
Rester muet;
Parler en étant un autre : MPD, Ego States, Channels, Vies antérieures, etc.;
Parler à un autre que celui qu'on a effectivement devant soi;
Parler en étant ailleurs...
Tous ces comportements sont typiquement hypnotiques... ou fous. Ce qui nous laisse
également entendre qu'à certains égards, l'hypnotisme est une sorte de folie à deux.
Un autre phénomène plaide en faveur de la conception de l'hypnose comme mettant en
jeu un signifiant de l'altérité : C'est le fait que des sujets peuvent en hypnose vivre des états
hypnotiques successifs. Il est tout à fait fascinant de lire ce que raconte Janet sur ce point
(L'Automatisme psychologique, p. 84) Un même sujet comme Léonie, peut, après avoir été
hypnotisée, se comporter d'une certaine façon. Quand Janet se remet alors à l'hypnotiser
comme si elle était encore à l'état vigile, comme si elle n'était pas déjà hypnotisée, elle tombe
d'abord dans une sorte de syncope puis se réveille dans un deuxième état hypnotique
complètement différent du précédent. Certains sujets comme Rose sont capable de manifester
ainsi jusqu'à quatre formes de comportements hypnotiques différents. Cela amène Janet à
numéroter, pour s'y retrouver, les sujets hypnotiques correspondants à ces différents états. Il
parle ainsi de Rose 1, Rose 2, Rose 3, etc....
On a ainsi l'impression que l'induction hypnotique fonctionne essentiellement comme
une invitation à produire un comportement globalement autre que celui qui précède.
On ne sera donc pas étonné que Janet écrive :
« Il est maintenant possible de nous faire une idée générale du somnambulisme
artificiel, de l'état des personnes magnétisées, qui a trop longtemps paru surnaturel et
inexplicable. L'état somnambulique (...) ne présente pas de caractère qui lui soit propres, qui
soient en quelque sorte spécifique. Etant donné une personne que l'on ne peut examiner que
dans un seul moment de son existence, il est impossible de déterminer dans quel état elle se
trouve. L'état somnambulique n'a que des caractères relatifs, et ne peut être déterminé que
par rapport à un autre moment de la vie du sujet, l'état normal ou l'état de veille. (...) Le
somnambulisme est une existence seconde qui n'a pas d'autre caractère que d'être seconde.9
Ainsi s'explique cette vérité si souvent répétée qu'il n'y a pas un seul phénomène
constaté pendant le somnambulisme, anesthésie ou excitation sensorielle, paralysies,
contractures, émotions ou faiblesse intellectuelle, etc., qui ne se retrouve fréquemment chez
une autre personne pendant sa vie ordinaire. Seulement, chez elle ce caractère est constant et
normal pendant toute la vie, chez celle-là, il est accidentel et n'existe que pendant la seconde
vie, mais en réalité, c'est le même caractère. (...)
Cette conception du somnambulisme nous explique aussi l'infinie diversité des
somnambules qui est aussi grande que celle des hommes qui nous entourent : ils peuvent en
effet prendre tous les caractères psychologiques possibles, pourvu que ce ne soit pas
exactement ceux de leur état normal. » (Janet,1889)

9 Une conséquence, qui donne quelque vertige, de cette conception de Janet mérite d'être
évoquée : si l'hypnose n'a d'autre caractéristique que d'être seconde, autre, cela signifie-t-il que nous
sommes, en un sens, déjà en hypnose ?
9

La secondarité de cet état second, l'altérité par rapport au comportement "normal",


"habituel", peut se spécifier de diverses façons, et en général en fonction des catégories
suivantes :
volontaire-involontaire
actif-passif
libre-contraint
conscient-inconscient
Si le comportement du sujet est habituellement réputé volontaire, libre, conscient, ...,
alors un méta-recadrage de ce comportement peut potentiellement le définir comme marqué
par n'importe lequel des termes antithétiques.
Ce sont des considérations d'ordre culturel, idéologique ou éthique, ou d'opportunité
(et en tenant compte des croyances du sujet ou du patient) qui amèneront l'hypnotiste à
découper dans ces ensembles de significations en favorisant certaines polarités plutôt que
d'autres. L'hypnotiseur de music-hall qui gagne sa vie en faisant partager le fantasme de sa
toute-puissance ne fera évidemment pas fonctionner l'opérateur de méta-recadrage qu'est
l'hypnose dans le même sens que le médecin, le psychologue ou ... le gourou.
L'hypnose ressemble donc aux fêtes anciennes comme les Saturnales ou le carnaval,
au cours desquelles les rôles et privilèges des maîtres et des serviteurs, ou des hommes et des
femmes sont inversés. L'hypnose et une Saturnale de l'esprit : une invitation, un rite
d'initiation à l'inversion des rôles et privilèges traditionnellement attribués au conscient et à
l'inconscient, au volontaire et à l'involontaire10.

Les émotions et l’hypnose

Qu’en est-il, à présent, du rapport de l’hypnose aux émotions ? Partons de ce fait,


fréquemment rencontré dans la pratique de l’hypnose, qu’il suffit parfois d’un début
d’induction assez banale, pour que, sans la moindre suggestion explicite dans ce sens, le sujet
se retrouve dans un état émotionnel intense. Comment pouvons-nous comprendre ce
phénomène ? On peut, bien sûr évoquer les attentes liées à la situation (« situational
demands ») : le patient sait que le contexte est tel qu’il peut exprimer ses émotions, ou même
il croit que celles-ci sont attendues par l’hypnotiste. Cet élément joue probablement un rôle,
mais il n’a rien de spécifique, car d’une part, toute situation de psychothérapie (même sans
hypnose) fonctionne dans ce sens, et d’autre part, même dans un contexte non thérapeutique
(contexte d’études d’hypnose en laboratoire, contexte d’exercices au cours d’une formation en
hypnose, par exemple), cette émotionnalité intense peut aussi occasionnellement survenir.
Tout semble donc indiquer que l’hypnose opère comme une invitation à s’ouvrir à soi-même,
et plus particulièrement à des aspects de soi ordinairement tenus à distance.
Comment pouvons-nous comprendre qu’il en soit ainsi ? La réponse est sans doute à
chercher du côté des effets du langage dissociatif : dans la mesure où le sujet conscient
volontaire habituel est mis sur la touche, en position de simple spectateur de ce qui survient,
c’est tout le Moi ordinaire avec son statut social et tout ce que cela comporte comme rôles
sociaux, qui est mis en veilleuse. Dégagé du fardeau de ce statut et de ses rôles, l’individu
peut alors davantage se laisser aller à exprimer ce qui se vit en lui.
La communication intralocutive est sans doute elle aussi pour quelque chose dans
l’émotionnalité qui peut se manifester en hypnose. Elle favorise, nous l’avons vu, l’estompage

10 À cet égard, ce n’est peut-être pas par hasard que l’hypnose s’est développée, dans notre culture,
avec l’œuvre théorique et pratique de Franz-Anton Mesmer, quelques années à peine avant cette grande
inversion des rôles et des privilèges que fut la Révolution française.
10

du « Je » et du « Tu » et il est probable qu’elle favorise également l’estompage du « Je » et du


« Me ». En effet, ordinairement nous fonctionnons dans un rapport à nous-mêmes. C’est ce
que l’on peut appeler « conscience réflexive », relation de soi à soi qui, si elle existe à un
degré ou à un autre chez les animaux supérieurs, est sans doute, chez l’Homme, largement
intensifiée par le langage (comme dans ces phrases où je peux dire que « Je me reproche
d’avoir fait… », « Je veux me prouver à moi-même que… » ). C’est ce rapport à soi que
l’intralocution, en même temps que le langage dissociatif semblent estomper, permettant à
divers vécus et comportements de se produire comme dans une totale spontanéité, une totale
automaticité.
Si cette analyse est pertinente, elle invite à relever que ce que l’on appelle hypnose a
ainsi la propriété de favoriser des comportements et des vécus qui présentent certaines
analogies avec les symptômes11 et les émotions. Tout comme ceux-ci, les comportements
hypnotiques sont supposés se développer spontanément, automatiquement, en-dehors du
règne de la volonté. Cette analogie entre symptômes, émotions et comportements/vécus
hypnotiques est sans doute précisément au cœur de ce qui permet à l’hypnose de pouvoir
jouer un rôle thérapeutique : probablement le fait-elle en partie (mais il y aurait lieu d’étudier
cet aspect des choses plus avant) en abaissant le rôle du Je conscient volontaire social
habituel, là en particulier où son excès, sa démesure, son hubris avaient mené à une tension
insoutenable de soi à soi.

L'inconscient

Le méta-recadrage opéré par l'hypnose porte, nous l’avons vu, sur l'état dans lequel se
trouve le sujet, c'est à dire sur une modalité de son comportement.
C'est une manière de dire les choses.
Une autre manière de les décrire est de considérer que ce n'est plus lui qui agit, mais
quelqu'un d'autre. C'est bien la raison pour laquelle Janet en venait à parler de Léonie 1, 2 ou
3 ou de Rose 1, 2, 3 ou 4.
Quant à nous, il nous arrivera de dire que ce n'est pas au sujet que nous avons affaire,
mais à une partie de lui, par exemple son inconscient : et bien souvent l'hypnotiste s'adressera
non au sujet, mais à un autre interlocuteur, son inconscient, instaurant ainsi une nouvelle
forme d'interlocution.
En parlant ainsi, le comportement est recadré non pas tant par sa modalité (l'état de
conscience), mais par son agent, son auteur, sa source.
Cette source, quand on l'examine de plus près est tout à fait remarquable dans la
mesure où l'inconscient du sujet, c'est le sujet et ce n'est pas le sujet. C'est une métonymie 12 du
sujet, à la fois lui et une partie de lui, ce qu'on pourrait appeler un sujet interne-externe.
Sur le plan thérapeutique cette propriété d'être à la fois interne et externe au sujet va
rendre possible toute une série de recadrages. Par exemple « Votre obésité, Madame, est un
moyen que votre inconscient à choisi pour tenir à distance les hommes qui voudraient vous
approcher. »
Comme on le voit sur cet exemple, à partir du moment où on modifie la source du
comportement, à partir du moment où on l'attribue à un sujet interne-externe, cela va de pair
généralement avec une modification du but de celui-ci.

11 Nous utilisons ici le mot « symptôme » comme il est d’usage, pour parler de ces difficultés de vie
auxquelles le thérapeute a affaire en psychothérapie. Cela n’implique nullement que nous souscrivons au modèle
médical que l’usage d’un tel terme peut impliquer. (Pour une critique de ce modèle médical en psychothérapie,
cf. Melchior, 1998).
12 Nous éviterons de rentrer ici dans les subtilités qui distinguent la métonymie de la
synecdoque.
11

A partir de ces considérations, il me semble que l'on peut réinterpréter certains aspects
de la thérapie familiale. Que fait par exemple Carl Whitaker quand dans une thérapie familiale
il dit, à propos de l'absence d'un des membres à la séance : « Mon opinion c'est que Don
n'agit pas seulement en son nom mais que par un processus inconscient extrêmement
complexe, il a été choisi par la famille pour être celui qui resterait à la maison. De cette
façon, la famille n'aurait pas à affronter la séance ... » (Napier et Whitaker, 1978)
La « famille », est peut-être quelque chose qui existe. L'inconscient aussi. Mais qu'ils
existent ou non, on peut les faire exister dans la communication, et les faire fonctionner
comme des opérateurs de recadrage qui permettent de ré-attribuer la source de l'action à des
sujets métonymiques et ainsi modifier considérablement le sens des comportements visés,
exactement comme le fait l'hypnose13.
Cet exemple montre, pensons-nous, qu'une analyse des stratégies communicationnelles
utilisées en thérapie se verrait éclairée par le modèle communicationnel de l'hypnose. Celui-
ci, en retour, se trouverait enrichi par ces comparaisons.

Conclusion
Quand un destinateur A adresse à un destinataire B des messages du type « Vous avez
le comportement X » (typiques de la suggestion), des comportements particuliers tendent à se
développer. Ils ont une qualité distinctive particulière qui les rend différents du comportement
« normal » (ou de ce qui est tenu pour tel). On pourrait dire que c'est précisément cette qualité
distinctive particulière à quoi réfère le terme « hypnose ». Cette qualité distinctive
particulière à un caractère quelque peu évanescent, changeant et multiforme. Le signifiant
« hypnose », en lui donnant un nom, en la désignant, la profère, la réifie, la substantialise, et
tend à la fixer, à la stabiliser, (mais moins comme une réalité positive que comme écart à toute
réalité positive).
En outre ce nom tend à généraliser cette qualité distinctive à la totalité du
comportement dès lors redéfini comme Autre. Et les prédicats qui sont liés au concept
d'hypnose tendent alors dans une certaine mesure à se réaliser (par auto-réalisation de la
prédiction).
L'hypnose désigne-constitue l'un des opérateurs de recadrage les plus puissants que
l'on connaisse ainsi que les effets de ce recadrage.
Mais pour pouvoir opérer ce recadrage, elle doit fonctionner avec un signifiant
relativement vide. C'est ce flou au niveau de son signifiant qui nous paraît en grande partie
responsable des interminables querelles théoriques qu'elle a suscitées depuis trois siècles.
Peut-être pourra-t-on y mettre un peu plus d'ordre si l'on admet comme notre réflexion
y invite, que l'hypnose est un phénomène relativement bien défini, mais qui exige pour se
réaliser, de fonctionner avec un signifiant nécessairement et inévitablement vague et mal
défini.

Références bibliographiques
AUSTIN J. L. Quand dire, c'est faire, Le Seuil, Paris,1970
JANET P. L'automatisme psychologique, Félix Alcan, Paris, 1889.
MELCHIOR Th. (1998) Créer le réel, hypnose et thérapie, Editions du Seuil, Paris, 1998
NAPIER A., WHITAKER C. Le creuset familial, Laffont, Paris, 1978.

Adresse de l’auteur :
Thierry Melchior
13 Notre corps qui est à la fois nous-mêmes et une partie de nous-mêmes peut également
fonctionner comme opérateur métonymique, comme c'est le cas particulièrement dans les thérapies à
médiation corporelle.
12

17, Av. Constant Montald


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