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Le Mystère du Silence
- Anthologie de Lucian Blaga -

Lucian Blaga, philosophe, poète et dramaturge Roumain, a vécu dans


une Europe centrale et orientale bouleversée par l’instabilité politique du
XXème siècle. Né en 1895 à Lacram, village de Transylvanie appartenant
à l’Empire Austro-Hongrois jusqu’à son démembrement à la fin de la
première guerre mondiale, il fait ses études à Vienne où il se familiarise
avec la pensée Germanique avant de venir enseigner à l’université de
Cluj, chef-lieu de la Transylvanie. Il rédige la plus grande partie de son
œuvre, en particulier sa philosophie sur l’identité culturelle Roumaine,
durant la période tourmentée de l’entre-deux guerres, quand le régime
monarchique (fortement corrompu) du roi Carol faisait face à la fois à
l’agitation communiste et à celle des nationalistes dont la célèbre Garde
de fer du capitaine Codreanu. D’une certaine façon, les recherches de
Lucian Blaga d’une spiritualité propre à son peuple accompagnait la
lutte politique parfois très violente de cette époque. Ainsi, lors de son
discours de réception à l’Académie de Roumanie, le 5 juin 1937, connu
et publié sous le titre "Éloge du village Roumain", il prend clairement la
défense du paysan Roumain, trompé par la bourgeoisie cosmopolite. Il
poursuit son œuvre après la libération du pays par les soviétiques et
l’instauration du régime socialiste. Il enseigne à Cluj jusqu’en 1948.
Mais à partir de cette date, de terribles persécutions contre des
opposants Roumains (ou supposés tels) s’intensifient, le professeur Blaga
est alors marginalisé, il devient un simple bibliothécaire en 1953,
contraint de démissionner en 1959 pour être incarcéré à plusieurs
reprises durant des années. Il publie malgré tout des articles jusqu’en
1960 qui, sous une apparente apologie du système, constituent une
satire discrète. Il paiera de sa vie cette liberté d’esprit et décédera le 6
mai 1961 d’une fracture de la colonne vertébrale due aux mauvais
traitements infligés par la Securitate.

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Philosophe du "Dor" mais poète de l’âme

On ne peux pas étudier l’œuvre de Lucian Blaga, si attaché à la


conscience mythique du peuple Roumain au point qu’il développa
toute une philosophie sur une spiritualité propre à la Roumanie, sans
évoquer le "Dor". Ce mot est intraduisible en Français, sa notion
même est insaisissable pour le peuple décomplexé et universellement
libre penseur que nous sommes devenus depuis la révolution de
1789 avec la promotion de la laïcité et du multiculturalisme.
Ce mot et le concept qui lui est rattaché sont comparables à la
"Saudade" Portugaise, à la "Clivota" Slovaque, à la "Sehnsucht"
Allemande. Ce n’est pas la nostalgie d’un souvenir concret de son
enfance ou de l’attachement intime à un lieu, à ses "racines" réelles,
ça c’est le "Heimat", non, c’est un sentiment totalement subjectif,
véhiculé par la culture d’une nation, par ses traditions, par son
folklore, par sa musique populaire et qui est ancré dans l’inconscient
collectif d’un peuple, d’une ethnie.

On pourrait parler de "vague à l’âme" mais de quelle âme s’agit-il?

Le "Dor" est un sentiment impersonnel, qui relève de l’acquis et non


pas de l’inné, transmis par une forme d’endoctrinement culturel, un
phénomène de consanguinité émotionnelle induit par le ressassement
de légendes de génération en génération. Il n’y a rien de spirituel
dans tout cela, la Spiritualité ne pouvant être qu’Universelle.
Supposer qu’il puisse exister une spiritualité régionale ou nationale
est un coup de philosophie politique incroyable.

On est donc bien loin de l’âme naturelle, pure et intacte chez l’enfant
qui vient de naître. On se place au contraire dans un contexte
purement civilisationnel réduit aux traditions locales même si elles
sont archaïques.

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L’esprit universel que chacun peut découvrir librement, enfoui au
plus profond de son être, par une quête existentielle relevant de la
plus grande intimité, se trouve ainsi bridé, de manière inconsciente,
par l’apprentissage répétitif des thèmes et tempo folkloriques
ancestraux.

En Roumanie, ce "vague à l’âme" est transmis essentiellement par


les danses et les mélodies populaires au rythme calme et ondoyant
de la "Doïna" évoquant le plaï (petit plateau montagneux infiniment
ondulé). De la même façon, le "vague à l’âme" Russe est plutôt
influencé par des rythmes forts et ininterrompus sur des danses à ras
le sol comme pour mieux coller à la steppe.
Mais au-delà des vertus expressives des musiques traditionnelles
folkloriques, Lucian Blaga pense que "l’âme Roumaine" est aussi
formatée par une ballade ancestrale intitulée Mioriţa. Il définit ainsi
ce qu’il appelle l’espace Mioritique qui constitue les structures
spirituelles inconscientes du peuple Roumain.
L’identité Roumaine serait donc rattachée à cet espace. Autrement
dit, le Roumain vit, inconsciemment, sur le plaï et il ressent
intensément la nostalgie de cet espace pourtant inaccessible (un peu
comme un coin de paradis perdu dans son imaginaire).

Selon Lucian Blaga, c’est la nostalgie de cet espace mythique


(véritable essence originaire de son peuple) que "l’âme Roumaine"
conserve en souvenir qui représente le "Dor" ; l’état de "Dor"
constituant le noyau spirituel de l’existence organique du Roumain.
Un Roumain, attaché par son sang et par son "âme" à l’empreinte de
son ethnie, s’identifiera ainsi pleinement au "Dor", s’affranchissant
de toute quête existentielle propre. Il sera bien incapable de trouver
la Foi en soi et donc de devenir mature sur le plan métaphysique.

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Mais, mis à part cette limitation à devenir vraiment grand, l’identité
ethnico-culturelle idéalisée par le "Dor" et son essence originaire
pourrait même servir à instrumentaliser certaines idéologies rendant
l’homme vraiment très petit. L’exemple qui me vient à l’esprit est
celui du nationaliste Codreanu (antisémite et discriminateur des
minorités au profit des Roumains de souche) qui aurait été influencé
par les écrits de Lucian Blaga.

N’étant pas Roumain et n’ayant donc pas subi le "bourrage de crâne"


des traditions culturelles nationales, je ne peux pas ressentir le "Dor"
et mon interprétation des poèmes de Lucian Blaga ne peut pas être
conforme à ce qu’on lit dans la littérature Roumaine. Ceci dit, face à
une œuvre artistique, chacun réagit autrement en fonction de son
histoire, de sa sensibilité, de sa nature. On n’est pas tous une armée
de petits soldats formatés par une même essence spirituelle imposée
et de ce point de vue, ayant eu la chance de naître dans un pays de
liberté, laïque et inféodé depuis 1789, mon âme est restée assez pure
d’autant plus que j’ai su m’affranchir de toute idéologie religieuse
grâce à mon athéisme décomplexé. Contrairement à ce que j’ai pu
lire de ci de là, je ne chercherai pas à faire un lien entre la
signification des mots ou de la pensée du poète et ce fameux "Dor",
je ferai donc tomber les chaînes du philosophe qui empêchent la
pleine expression du génie de l’artiste dont la pensée va bien au-delà
d’une quelconque tradition ethnique pour atteindre les prémices de
notre histoire universelle, bien avant l’existence des Gètes et des
Daces. La force du poète a réussi à le propulser bien au-delà du
carcan Mioritique que décrit le philosophe qu’il était. Sa sensibilité
et sa subtilité le font remonter au temps où l’homme n’était pas
encore mais seulement sur le point de devenir (voir les 3 aphorismes
publiés dans la revue Gândirea).

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C’est ainsi que Lucian Blaga accède au Mystère de celui qu’il appelle
lui-même le "Grand anonyme" et c’est ainsi qu’il atteint la pureté de
ce qu’il décrit comme le "Bruit du Silence" et c’est en cela que j’ai
compris les textes que je présente ci-dessous dans un ordre
chronologique par rapport à l’histoire de l’Homme depuis qu’il est
apparu.

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D’où venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-nous?

L’univers est apparu il y a presque 14 milliards d’années dans un


espace galactique traversé par les rayonnements cosmiques et brassé
par des énergies phénoménales qui ont conduit à la naissance et à la
mort d’innombrables étoiles par le jeu de multiples rotations,
fusions, explosions, dispersant ainsi débris, poussières et atomes. De
l’infiniment grand à l’infiniment petit et vice versa, de ces atomes
agglomérés est né notre soleil qui a permis la synthèse de l’ADN et
le foisonnement de la vie sous toutes ses formes.
Nous sommes fait des poussières de l’Univers!
Mais Rien n’est dû au hasard; il y a une Intelligence, une Sensibilité,
un Esprit qui fait que tout se fait et tout se fait en interconnexion
avec le Tout car tout est lié. Ce qui symbolise le mieux ce lien
universel, fondement de ce que nous sommes, c’est l’Arbre,
silencieux, nourri par la terre, l’eau, l’air et le feu du soleil, enraciné
entre le haut et le bas, protecteur du monde vivant et minéral.

En 1922, Lucian Blaga a résumé en trois aphorismes (parus dans la


revue Gândirea sous l'intitulé "Ceasornicul de Nisip") notre place
dans cette grande Aventure à laquelle nous participons sous la forme
d’un "sablier" rempli des poussières dont nous sommes, laissant
passer le temps que nous cherchons à fuir obsédés par la mort.

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Gemeni (1)
(nous sommes les jumeaux du soleil)

Le soleil se lève chaque jour.


Il s’est à nouveau levé le jour quand ma vie a commencé;
un nouveau lever aussi le jour quand ta vie a commencé.
Tout homme a donc le droit de dire:
" Moi et le soleil nous sommes des frères jumeaux ".

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Genesis (2)
(nous entrevoyons un Mystère au-delà de notre être et de ce qui l’entoure)

L'homme était un animal


qui se nourrissait des racines douces de la terre;
il errait à quatre pattes à travers les forêts
qui n’avaient pas pour qui se faire belles.
L'homme était un animal, sans imagination, sans idéal,
il ne pouvait rêver, il ne pouvait aimer.
Mais par quel mystère a-t-il pu devenir humain?
Ami lecteur, auras-tu deviné?
Et bien, en fait, c’est en fouillant dans les fourrés qu’il trouva,
par hasard, le crâne de son semblable;
il le prit, étonné, entre ses doigts.
Peux-tu l’imaginer?
Ébahi, les yeux grand ouverts,
il se lève pour la première fois sur ses deux jambes.
Entre ses mains, il serre ce crâne
avec le sentiment étrange de tenir un proche, déjà vu
- sous terre ou ailleurs -.
Un frisson le parcourt, venant du plus profond de son être,
si fort qu'il lui change pour toujours ses yeux, son esprit et son corps.
Ce n’est ni Dieu, ni la forêt, ni la plaine, ni la mer
qui a créé l’homme,
mais c’est le frisson de la mort.
Pour la première fois, il pensait
et sa première pensée déterrait son être posthume;
jusqu’à aujourd’hui nos pensées restent marquées
par la profondeur et la tristesse du crépuscule.
Alors que le tournesol a gagné sa forme en regardant le soleil,
nous, humains, avons été formatés en percevant la mort.

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J’ai mon arbre (3)
(le poète nous fait ressentir ce Mystère, sans pouvoir l’expliquer,
par la beauté des mots qu’il fait fleurir en notre âme)

Il existe un état de vegetatum supérieur.


L’âme de tout grand poète, avant qu’il ne soit né,
aspirait à devenir arbre
mais elle ne parvint qu’à devenir homme.
C’est pour cela que les pensées des poètes
ressemblent tellement aux fleurs.

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L’Appel du Silence

Dans "Autoportrait" ("Autoportret" - 1942 -), Lucian Blaga se


comparait à un "cygne muet en quête existentielle cherchant l’eau que
boit l’arc-en-ciel pour nourrir son âme". Qui, mieux que lui, pouvait
évoquer l’Appel du Silence avec ce souffle de créativité qui reflète
l’âme du poète. Ainsi, il nous entraîne dans le mystère de l’inconnu,
l’indéfinissable, cette autre dimension si obscure et si énigmatique
qu’il éclaire avec un talent incomparable.

Dans le poème présenté ci-dessous, il fait probablement référence à


l’ancien et au nouveau testament: la première strophe se rapporte à
Jean-Baptiste ou au prophète Élie, la deuxième strophe se rapporte à
Adam et Eve. Dieu apparaît comme "Compagnon du Silence" et
Jean-Baptiste l’a bien compris, contrairement aux autres prophètes
ou apôtres qui ne font que rajouter du bruit au bruit créant un
vacarme incompréhensible. Seul la Voix du Silence est Vérité et
pour peu qu’on se taise et qu’on puisse méditer, restant à l’écart de
toute propagande, on découvrira ce doux Murmure qui chuchote au
fond de notre psyché: la Foi en soi.

Remarque:
On retrouve cette notion d’Appel du Silence dans l’ancien testament
(chapitre 19 - alinéa 12 du "Premier livre des Rois" mettant en scène
Élie) où Dieu n’est plus présenté sous une forme spectaculaire mais,
au contraire, apparaît comme "le Murmure d’une brise légère", c’est-
à-dire l’opposé de la violence de l’ouragan, du tremblement de terre
et du feu (cf. - alinéa 11 -). Dans "Silence,
Silence, terre et Rien"*
Rien (voir
pages 150 à 161), cette vision allégorique m’a conduit à assimiler
Dieu au "Rien", c’est-à-dire à la fois l’inverse et l’Esprit du Tout.

* lien cliquable

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De la même façon, il me semble que Lucian Blaga assimile l’âme du
poète à "un souffle de créativité" qui serait le "rien", inverse et esprit
de l’être.
La métaphore de l’arc-en-ciel, qui rayonne de beauté et de rien en se
nourrissant de l’eau (celle où Jean-Baptiste purifiait les repentis?),
est absolument sublime.
Le cygne-poète recherche cette source de spiritualité pour s’en
abreuver et la transformer en des mots assimilables par tout être
cherchant la Foi en soi.

Remarque:
Je ne peux pas m’empêcher de comparer cette approche subtile, où
la magie des mots issus de l’âme silencieuse du poète nous dévoile
un peu du mystère existentiel caché au fond de notre psyché, avec le
vacarme inaudible des prophéties institutionnalisées que les églises
essayent de nous inculquer comme un dogme depuis des siècles.

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Je ne suis pas fils du bruit (4)
(d'après "Fiu al faptei nu sunt", 1924)

Tous, vous avez choisi le bruit pour changer le monde,


en mission sur les routes, en réunion dehors ou à l’abri.
Moi, je préfère me taire, un pauvre type,
tout juste bon à baigner dans les eaux.
Pourtant j’attends, depuis longtemps j’attends
un passant tout-bon et tout-juste pour lui dire:
O, ne détourne pas ton regard,
O, ne condamne pas mon indolence.
Je fais pousser en vous, mais à l'ombre de mes mains,
le fruit mystique qui mûrira.
Ne me maudissez pas, ne me maudissez pas!

Ami des profondeurs,


compagnon du silence,
je flotte au-dessus du bruit.
Parfois, comme une flûte née d'un os ancestral,
je me transforme en un chant vers la mort.
Interrogatif, l’homme me regarde,
surprise, la femme s’émeut,
mais enroulé à mes pieds,
m'écoute et me comprend trop bien
le serpent aux yeux éternellement ouverts
vers la sagesse de l’au-delà.

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Évocation de Dieu et du Mystère qui l’entoure

Rémi Boyer disait de Lucian Blaga qu’il "n’est pas un théologien


proprement dit, quoique fils de pope, ni apologiste de l’orthodoxie
dont il se détache, car pour lui Dieu n’est que silence. Mais il reste
fortement marqué autant dans sa philosophie que dans sa poésie, par
la problématique et la sensibilité chrétiennes, tout en étant miné par le
doute, et la force des mythes primitifs".

Pour illustrer cette dualité, j’ai retenu deux textes extraits du recueil
"marea trecere" qui est une interprétation poétique des écritures de
l’ancien et du nouveau testament.

Dans le premier poème, "Liniște între lucruri bătrâne", Blaga évoque


un accouchement remontant à la nuit des temps (la naissance du
monde et son orogénèse?) puis la naissance d’un être vivant sous un
ciel étoilé (Jésus Christ?). Dans cette allégorie, c’est une âme qui
s’exprime (Dieu?), regrettant le temps de l’autre dimension (avant
son incarnation dans le monde) mais rappelant aussi qu’il existe
(dans ce monde) une connexion permanente au Silence apaisant et
qu’il suffit de plonger ses pensées dans l’infini firmament étoilé pour
en ressentir le bien être.

Dans le deuxième poème, "Amintire", un anonyme (Grand?) décrit


un souvenir très ancien dont la seule évocation lui met les larmes aux
yeux. La mélancolie est si forte que le rappel à ce souvenir lui est
insupportable au point de devoir en effacer la trace pour pouvoir
l’oublier. Là encore, c’est une âme qui s’exprime (Dieu?) dans un
décor légendaire où les montagnes se hissent vers le ciel.

Je n’ai pas cherché à traduire littéralement chacun de ces poèmes.


J’ai simplement écrit, dans un seul texte, mon ressenti à leur lecture.

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Je ne suis que Silence (5)
(d'après "Liniște între lucruri bătrâne" et "Amintire", 1924)

Au fond de moi
je pense, Mais déjà
Du silence profond, à moi je pense, des rumeurs
dont je suis, quand je n’étais pas encore s’élèvent des sapins,
apparurent l’infini et le temps. et je me manque, des eaux mortes
Le ciel étoilé s’en souvient comme me manquent aussi s’écoulent de mes cils.
et en porte la trace. mes montagnes naissantes Vient le poids des regrets
Puis se fut l’accouchement, recouvertes de mousse, de n’être pas resté
le soleil et la terre, mes yeux lacs, en dehors
où je suis. tout en haut, de l’espace
survolés par les aigles et du temps.
à travers cieux.

Je devrais couper l’herbe Tout n’a été que bruit,


par où je suis passé illusions et tristesse,
pour oublier l’empreinte pour couvrir
de ce que j’ai été. le silence que je suis.
Je devrais retourner Je ne suis
vers le ciel étoilé que Silence
pour effacer sa trace mais je suis,
et puis tout effacer. profondément, je suis.

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L’Homme civilisé devenu sourd à l’appel du Silence

"Cap aplecat", littéralement "tête inclinée", comme la position du


Christ sur la croix. Ce poème me fait penser à un "oiseau blessé"
perdu parmi les éléments (terre, vent, soleil, eau), bercé par le
Silence de l’arbre enraciné entre le haut et le bas. Il évoque l'échec
de celui qui voulait aider l’Homme à devenir ce qu'il aurait dû être
mais qui n’y parvint pas. Mis à mort par ceux qu’il aimait tant, il
disparut dans une autre dimension au dessus d’une planète
abandonnée à son triste sort.

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L’oiseau blessé (6)
(d'après "Cap aplecat", 1929)

Au-delà de mon corps,


c’est mon âme qui s’envole.
Un relent de mort flotte sur la colline
emportant mon ami le vent.

Tout mon sang se déverse


à l’automne du long chemin qui fut le mien.
Le soleil se couche
sur ma mission inachevée.

Tel un oiseau blessé,


je rejoins mon destin.
Tel un arbre sans espoir,
une lueur se meurt sur l’autel d’ici-bas.

À la source de vie, je me suis incliné


pour dire l’humilité, la paix, l’amour.
Car le haut plonge ses racines dans le bas
et l’arbre silencieux vous regardera toujours.

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La mort du poète

Un très beau poème d’amour de Lucian Blaga dédié à son épouse


Cornelia pour le jour de son propre enterrement.

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Un automne viendra (7)
(d'après "O toamnă va veni", 1919)

Quand cet automne viendra, au crépuscule de ma vie,


tu m’entoureras de tes bras tremblotants, mon amour,
blottie contre moi, comme une gerbe de fleurs séchées
couvrant la colonne de marbre blanc d’une crypte.

Quand cet automne viendra, tes désirs faneront comme


le printemps de ton corps, de ton front, de tes nuits;
il emportera tes pétales et la lumière de tes jours
pour ne te laisser que les nuits accablantes et vides.

Quand cet automne viendra, vent de mauvaise augure,


de toutes les fleurs que tu as jamais eues,
il ne te laissera que celles couvrant les tombes de tous tes bien aimés
partis pour l’éternité avec ton printemps.

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Une tombe dans la terre, près d’un arbre, le temps passe

Les années sont passées depuis la mort du poète, enterré dans son
village natal, dans la terre de ses ancêtres où pousse la vie parmi la
mort, au pied d’un arbre qui défie le temps. Rien n’a changé dans
l’absolu, ces lieux restent intacts en nature, seul l’homme les a quitté
pour rejoindre la facilité des villes. Mais cela n’empêche pas les
fleurs de pousser, repose en paix, toi le poète qui aimait tant ce pays
malgré le mal qu’il t’a fait.

Selon Lucian Blaga, "ce qui est profond n'a pas d'éclat", en effet
l’éclat ne peut être que superficiel et ne concerne que l’accessoire,
pas le fondamental. Ainsi, il défendait les modes de vie ruraux
respectueux des valeurs profondes de l’humain dans son
environnement naturel, qu’il opposait à la superficialité des villes
mécaniques dévorées par le faste de la modernité. Selon lui, la
campagne est propice à la création artistique et à la méditation et,
face aux grandes questions existentielles qui restent sans réponse, le
plus sage est de se taire et de se fondre avec la terre comme le
faisaient nos ancêtres villageois.

Hélas en Roumanie, de plus en plus de petits villages difficiles


d’accès sont abandonnés par les jeunes attirés par la modernité des
villes. Seuls quelques vieux y survivent avec leurs souvenirs et leurs
désillusions.

Dans le petit clip(116) attaché à ce poème et pour illustrer la beauté


fondamentale, terne en apparence mais d’une valeur inestimable en
profondeur, j’ai choisi Străuţi, un petit village Roumain, perdu au
Pays des Motses, dans un cadre naturel montagneux, forestier, où le
pastoralisme a survécu. Une modeste chapelle en chêne et en argile,
construite en 1866, reste debout bien qu’en mauvais état.

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Dans le cimetière, des croix en bois, à côté de chaque croix un sapin
est planté comme pour nous rappeler que "le Haut plonge ses racines
dans le Bas" car l’arbre est l’image de ce que nous sommes : Entre
nature et spiritualité, entre paganisme et christianisme, entre le
profane et le sacré. Ici, la vie suit le rythme des saisons, un rythme
cyclique bien différent de la croissance continue imposée par nos
sociétés consuméristes.
L'extrait vidéo (produit par TVR), que j'ai inséré dans l'avant-
propos, montre cette dualité: la croix et l’arbre côte à côte sur les
tombes du cimetière, l’église en bois et en terre dressée au milieu de
la forêt (construite par les villageois avec les matériaux disponibles
sur place), humilité et solidarité, paix et respect de la nature.

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Pensées d’outre-tombe (8)
(d'après "Gândurile unui mort", 1921)

Je viens prendre le pouls du temps qui passe,


pulsion juste éphémère d’une autre dimension.

Quoi de neuf sur la planète terre?


Toujours les mêmes nuées d’étoiles survolant sa rotondité
et de mes ruches
toujours les mêmes nuées d’abeilles volant vers la forêt?

Toi, mon cœur, tu es tranquille maintenant!


Combien de temps s’est écoulé
depuis que tu rayonnais dans ma carcasse d’humain
chaque matin un nouveau soleil au levant
et chaque soir la même souffrance au couchant?
Un jour?
ou plusieurs siècles?

Seulement une toise me sépare de la lumière.


Des pissenlits aux seins de lait appuient l’argile qui me recouvre.
Si je pouvais, je les saisirais de mes mains en un bouquet
que je poserais sur mon corps
mais
la terre n’a peut-être plus de fleurs.

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Ma pensée et l’éternité se ressemblent
comme deux gouttes d’eau.

Qui se débat aujourd’hui dans la tempête de la vie?


Souvent, un doux murmure me fait vibrer.
Seraient-ce les pas graciles de ma bien-aimée,
ou bien elle, est-elle morte elle aussi
depuis des centaines et des milliers d'années?

Seraient ses petits pas ténus et qui me chuchotent,


ou peut-être , est-ce l'automne et qui sur terre
laisse choir quelques fruits mûrs, juteux, lourds,
sur la tombe,
fruits détachés d'un arbre, qui a poussé de moi?

25
Crise spirituelle et crise écologique, vision du futur
L'auteur transcrit les écritures du livre de l’apocalypse en reflétant
surtout le drame environnemental de cette révélation. Je me suis
encore plus éloigné de son caractère religieux pour aller à l’essentiel
puisque la crise écologique est devenue réalité.
Pour évoquer la grande mutation sociétale qui se prépare avec
l’émergence d’une nouvelle génération s’opposant à la folie du vieux
système (à bout de souffle) dirigeant ce vieux monde depuis trop
longtemps et qui a mis la planète à feu et à sang, je fais appel à
l’aide du poète qui est le seul à pouvoir trouver les mots permettant
de décrire la gravité de la situation.
Les civilisations du progrès sont en déroute. Leur dieu imaginaire ne
leur est d’aucun secours, pas plus que leur science illusoire. Le
vacarme de leur propagande (pour nous cacher l’indicible) se
mélange au cri de leurs "coqs apocalyptiques" (alias les médias) dans
un discours de moins en moins audible et de plus en plus fou. Seul le
"Bruit du Silence" (encore faut-il vouloir l’entendre) pourra nous
soigner du mal qui nous ronge. L’homme est malade, la Terre brûle,
les arbres s’éteignent mais déjà on voit poindre quelques oiseaux
messagers (comme Greta Thunberg) venus nous réveiller.

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Apocalypse (9)
(d'après "Peisaj Transcendent", 1929)

C’est le début de la fin,


le cri des coqs,
de village en village,
annonce la funeste nouvelle
jusqu’au fond des puits
qui viennent d’ouvrir les yeux.
La mer ondule jusqu’à terre
le message des mouettes.
Plus loin, une colombe encensée
saigne ses derniers soupirs,
clouée sur la croix.

Des forêts agonisantes


et d’autres lieux dévastés,
sortent les zombis,
dressés par ce carnage,
pour boire l’eau morte de leur auge.
Brûlante sous son tapis de blé,
la terre s’exhale dans l’air brouillé.
Des aigles effrayés survolent les rivières
comme un prélude au requiem.

Un vent fou est venu dans la forêt


briser des bois aux arbres et aux cerfs.
Enfin sonne le glas et l’herbe repoussera,
enterrant des milliers de cercueils.

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28
ADDENDA

Légende ancestrale / les racines d’un peuple qui n’est plus

Selon le Professeur Eugeniu Nistor, Lucian Blaga pensait qu’une


culture a besoin d'un puissant symbole spirituel pour propulser son
identité à un stade majeur et il recherchait ce symbole totémique de
"l’âme Roumaine" dans le folklore de ses ancêtres. Il y trouvait,
"crucifié" dans les pages jaunies par le temps des manuscrits
recueillis, un exceptionnel sentiment de l'éternité. Parmi tous les
"vestiges" des légendes populaires, Blaga accordait une place
d’honneur à l’une des plus belles ballades Roumaines: Mioriţa.

Cette ballade nous renvoie aux rituels Gètes dans un paganisme où


se mêlent fatalité, résignation et acceptation sereine de la mort. La
nature est omniprésente par le vent, les montagnes, les arbres, ainsi
que le cosmos par le ciel étoilé mais, plus qu’une fusion
métaphysique entre l’âme et ces éléments, c’est surtout "un
attachement passionné à la terre" qui transparaît dans Mioriţa (cette
mystérieuse communion avec la terre et les ancêtres qui dorment
sous la terre, caractéristique des croyances du peuple Roumain
archaïque).

Remarque:
Dieu n’est pas présent dans ces ondulations spirituelles ancestrales
(ce que Blaga appelle l'espace Mioritique), horizon mirifique
sanctifié par les ossements de ceux partis dans une autre dimension
et qui continuent à demeurer auprès des vivants.

29
Plus concrètement, si nous considérons la ballade Mioriţa comme le
témoignage (transmis oralement) de faits historiques dans une région
précise à une époque donnée, nous pouvons supposer que l’action se
passe dans l’ancienne Valachie, au pied de la courbure de l’arc
carpatique où la rivière Milcov (qui séparait les principautés
Moldaves et Valaques) prend sa source. L’auteur-troubadour nous
livre ainsi le récit des traditions populaires, des us et coutumes, des
croyances de cette région sous leur forme primitive permettant
(peut-être) de mieux en comprendre l’origine.

30
L’Agnelle (10)
Chant ancestral du folklore Roumain

d’après les manuscrits de


Ioan Şincai (1794) et Vasile Alecsandri (1842)
ainsi que le manuscrit recueilli en 2007
par Ludovica Feier de Hodac

Mioriţa

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Épisode 1: Accouchement de la montagne
Par le sentier du col
là-haut sur la montagne, Agnelle douce amie,
déchirant le Silence, amie mi brun, mi or,
naissent vers la vallée, depuis 3 jours déjà
trois troupeaux d’agnelots tu bêles en continu!
avec trois bergerots: Ou l’herbe ne te plaît plus,
L’un vient de Moldavie, ou bien tu es malade,
les deux autres sont Valaques. ma chère petite brebis.
Ces deux là, bons compères,
ceux du sud du Milcov,
complotèrent de tuer, Mon cher petit berger,
au coucher du soleil, cache tes moutons là-bas,
celui venu du nord au cœur de la forêt,
car tout lui réussit, il y a de l’herbe pour nous
il a plus de moutons, et de l’ombre pour vous.
de jeunes et belles brebis, Ô mon maître, ô mon maître,
de jeunes et beaux béliers, prends avec toi un chien,
des chevaux aguerris prends le plus courageux,
et des chiens courageux. aussi le plus fidèle
Mais sa bonne agnelle, car au coucher du jour
celle à la toison d’or, ils veulent te tuer,
depuis trois jours déjà, les deux bergers du sud!
elle bêle en continu,
l’herbe ne lui plairait plus?

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Épisode 2: Résignation devant la mort (sacrifice)

Douce blonde brebis,


si tu as deviné
et que je meurs ce soir
dans le vert pâturage,
dis à ces deux valaques
de me décapiter
et d’enterrer ma tête
dans le parc des agneaux
derrière la bergerie.

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Épisode 3: Attachement au terroir (niche écologique)
Couvre ma sépulture
de mon bonnet de laine
mets ma flûte à ma droite,
et mon cor à ma gauche
pour que le vent du nord
fasse pleurer mon cor,
fasse crier ma flûte.
Son écho résonnera
à travers les montagnes,
à travers les sapins,
et jusqu’à mes parents,
à mes frères, à mes sœurs.
Tous mes moutons viendront,
descendant les versants,
remontant les vallées,
surpris par cet appel
resté inachevé,
ils se rassembleront
pour pleurer mon absence.

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Épisode 4: Symbiose avec nature et cosmos dans la mort
Mais toi, bonne agnelle,
du crime ne leur dit rien.
Raconte leur simplement
que je me suis marié
avec la plus belle reine,
la reine de la nature;
qu’au milieu de mes noces,
une comète est passée;
le soleil et la lune
ont tenu ma couronne.
Sapins et Sycomores
étaient mes invités,
mes montagnes sacrées,
mes oiseaux enchantés,
ils volaient par milliers
sous les cierges étoilés!

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Épisode 5: Après l’illusion du sacrifice, les remords
Mais si tu entrevois,
par hasard, si tu vois Toi, ma bonne agnelle,
ma petite vieille maman ait un peu pitié d’elle
dans sa ceinture de laine et dis lui clairement
courant de champ en champ, que je me suis marié
les yeux baignés de larmes, avec la fille d’un roi
et demandant à tous: là-haut sur la montagne,
« qui aurait reconnu mais, à cette p’tite maman,
mon joli pastoureau ne lui raconte pas
svelte comme un jouvenceau? qu’au milieu de mes noces,
Son petit visage clair une comète est passée,
comme l’écume du lait, que j’avais invité
sa petite moustache blonde Sapins et Sycomores,
comme l’épi du blé, mes montagnes sacrées,
sa p’tite touffe de ch’veux noire mes oiseaux enchantés,
comme la plume du corbeau, qui volaient par milliers
ses p’tits yeux attirants sous les cierges étoilés!
comme les mûres dans le champ! »

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VERSIONS ORIGINALES EN ROUMAIN

1 - Gemeni
Soarele răsare în fiecare zi.
A răsărit nou şi în ziua când s'a început viaţa mea;
a răsărit nou şi în ziua când s'a început viaţa ta.
Ori ce om are deci dreptul să zică;
«Eu şi soarele suntem fraţi gemeni».

2 – Genesis
Omul era un dobitoc,
care se hrănia cu rădăcinile dulci ale pământului;
umbla pe patru labe prin pădurile,
cari nu aveau pentru cine să fie frumoase.
Omul era un dobitoc, — nu găndea, nu dorea —
şi pentruca să fi putut visa, nu avea destulă inimă.
Cum s'a făcut totuş om?
Cine ar putea să ne spună, dragă prietene?
Dibuind prin desişuri dobitocul găsi
odată craniul aproapelui său;
s'a mirat şi l-a prins intre degete.
Nu-l vezi?
Cu ochii mari
se ridică ÎNTÂIA OARA în două picioare.
Presimte un vrăşmaş prevăzut
— în pământ şi pretutindeni —
El strânge, în mână scăfârlia.
Un fior îl străbate din adânc atât de puternic,
că-i schimbă pentru totdeauna ochii, mintea şi trupul.

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Pe om nu l-a creiat
nici dumnezeu, nici pădurea, nici şesul nici marea,
— ci fiorul morţii.
Întâiul său gând a fost cel al nefiinţei;
deaceea toate gândurile lui până astăzi au ceva
din greutatea şi tristeţea amurgului.
— Floarea soarelui şi-a câştigat forma — privind soarele;
omul a ajuns să fie ceace e — privind: moartea.

3 - Arbore şi om
Există o vegetare superioară.
Sufletul oricărui mare poet, înainte de a se fi născut,
dorea să devină arbore,
dar nu i-a reuşit să se facă decât OM.
Deacea gândurile lor
seamănă aşa de mult cu florile.

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4 - Fiu al faptei nu sunt
Fără de număr sunteţi fii ai faptei
pretutindeni pe drumuri, subt cer şi prin case.
Numai eu stau aici fără folos, nemernic,
bun doar de-necat în ape.
Totuşi aştept, de mult aştept
vreun trecător atotbun şi-atotdrept ca să-i spun:
O, nu-ţi întoarce privirea,
o, nu-mi osîndi nemişcarea.
Cresc între voi, ci umbrit de mînile mele
misticul rod se rotunjeşte în altă parte.
Nu mă blestemaţi, nu mă blestemaţi!

Prieten al adîncului,
tovarăş al liniştei,
joc peste fapte.
Cîteodată prin fluier de os strămoşesc
mă trimit în chip de cîntec spre moarte.
Întrebător fratele mă priveşte,
mirată mă întîmpină sora,
dar încolăcit la picioarele mele
m-ascultă şi mă pricepe prea bine
şarpele cel cu ochii de-a pururi deschişi
spre înţelepciunea de dincolo.

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5 (premier poème) - Liniște între lucruri bătrâne

În apropiere e muntele meu, munt iubit.


Înconjurat de lucruri bătrâne
acoperite cu mușchi din zilele facerii,
în seara cu cei șapte sori negri
cari aduc întunericul bun,
ar trebui să fiu mulțumit.

Liniște este destulă în cercul


ce ține laolaltă doagele bolții.
Dar mi-aduc aminte de vremea când încă nu eram,
ca de-o copilărie depărtată,
și-mi pare-așa de rău că n-am rămas
în țara fără de nume.
Și iarăși îmi zic :
nici o larmă nu fac stelele-n cer
Da, ar trebui să fiu mulțumit.

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5 (deuxième poème) - Amintire

Unde eşti astăzi nu ştiu.


Vulturi treceau prin Dumnezeu deasupra noastră.
Alunec în amintire, e-aşa de mult de-atunci.
Pe culmile vechi
unde soarele iese din pămînt
privirile tale erau albastre şi-nalte de tot.
Zvon legendar se ridica din brazi.
Ochi atotînţelegător era iezerul sfînt.
În mine se mai vorbeşte şi astăzi despre tine.
Din gene, ape moarte mi se preling.
Ar trebui să tai iarba,
ar trebui să tai iarba pe unde-ai trecut.
Cu coasa tăgăduirei pe umăr
în cea din urmă tristeţe mă-ncing.

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6 - Cap aplecat

Mă îndemn să fiu
şi o clipă mai sânt.
Undeva pe câmp
a murit fratele vânt.

Toamna sângerează
peste un mers bătrân.
Printre umbre prelungi
rostul mi-amân.

Spre nu ştiu ce sfârşit


un zbor s-a întins.
Cu pâlpâit de sfeşnic
un copac s-a stins.

În fântână mi-aplec
gând şi cuvânt.
Ceru-şi deschide
un ochi în pământ.

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7 - O toamnă va veni

O toamnă va veni cândva târziu,


când tu iubito-mi vei cuprinde gâtul tremurând
și strâns vei atârna de mine cum atârnă o cunună
de flori uscate
de stâlpul alb de marmoră al unei cripte.

O toamnă va veni și-o să-ți despoaie


de primăvară trupul, fruntea, nopțile și dorul
și-ti va răpi petalele și zorile
lăsându-ți doar amurgurile grele și pustii.

O toamnă va veni și maștera,


din toate florile ce le-ai avut vreodată
numai pe-acelea n-o să ți le ia,
ce-o să le așterni peste mormânturile tuturor,
acelora, care se duc pe veci
cu primăvara ta.

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8 - Gîndurile unui mort

De mînă-aş prinde timpul ca să-i pipăi


pulsul rar de clipe.

Ce-o fi acuma pe pămînt?


Mai curg aceleaşi stele peste fruntea lui în stoluri
şi din stupii mei
mai zboară roiuri de albine spre păduri?

Tu, inimă, eşti liniştită-acum!


Mult a trecut
de cînd îmi răsfrîngeai în pieptul scund
un soare nou în fiecare dimineată
şi-o suferinţă veche-n orişice amurg?
O zi?
Sau poate veacuri?

Un stînjen doar deasupra mea-i lumină.


Flori cu sîni de lapte îmi apasă lutul.
Să pot eu mi-aş întinde mîna şi le-aş strînge-ntr-un mănunchi
să le cobor la mine,
dar
pămîntul poate nu mai are flori.

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Gîndul meu şi veşnicia seamănă
ca nişte gemeni.

Ce lume se va zbate azi în valurile zilei?


Ades un zgomot surd mă face să tresar.
Să fie paşii sprinteni ai iubitei mele,
sau e moartă şi ea
de sute şi de mii de ani?

Să fie paşii mici şi guralivi ai ei,


sau poate pe pămînt e toamnă
şi nişte fructe coapte-mi cad rnustoase, grele,
pe mormînt,
desprinse dintr-un pom, care-a crescut din mine?

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9 - Peisaj transcendent

Cocoși apocaliptici tot strigă,


tot strigă din sate românești.
Fântânile nopții
deschid ochii și-ascultă
întunecatele vești.
Păsări ca niște îngeri de apă
marea pe țărmuri aduce.
Pe mal - cu tămâie în păr
Isus sângerează lăuntric
din cele șapte cuvinte
de pe cruce.

Din păduri de somn


și alte negre locuri
dobitoace crescute-n furtuni
ies furișate să bea
apă moartă din scocuri.
Arde cu păreri de valuri
pământul îmbrăcat în grâu.
Aripi cu sunet de legendă
s-abat înspăimântate peste râu.

Vântul a dat în pădure


să rupă crengi și coarne de cerbi.
Clopote sau poate sicriile
cântă subt iarbă cu miile.

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10 - Mioriță

Pe–un picior de plai


Pe–o gură de rai, Oiță bârsană,
Iată vin în cale, Mioriță laie, De ești năzdrăvană
Se cobor la vale Laie, bucălaie, Și de–a fi să mor
Trei turme de miei, De trei zile–ncoace În câmp de mohor,
Cu trei ciobănei. Gura nu–ți mai tace! Să spui lui vrâncean
Unu–i moldovan, Ori iarba nu–ți place,Și lui ungurean
Unu–i ungurean Ori ești bolnăvioară, Ca să mă îngroape
Și unu–i vrâncean. Drăguță mioară? Aice, pe–aproape,
Iar cel ungurean În strunga de oi,
Și cu cel vrâncean, Să fiu tot cu voi;
Mări, se vorbiră, Drăguțule bace, În dosul stânii,
Ei se sfătuiră Dă–ți oile–ncoace, Să–mi aud cânii.
Pe l–apus de soare La negru zăvoi, Aste să le spui,
Ca să mi–l omoare Că–i iarbă de noi Iar la cap să–mi pui
Pe cel moldovan, Și umbră de voi. Fluieraș de fag,
Că–i mai ortoman Stăpâne, stăpâne, Mult zice cu drag;
Ș–are oi mai multe, Îți cheamă ș–un câne, Fluieraș de os,
Mândre și cornute Cel mai bărbătesc Mult zice duios;
Și cai învățați Și cel mai frățesc, Fluieraș de soc,
Și câni mai bărbați. Că l–apus de soare Mult zice cu foc!
Dar cea mioriță, Vor să mi te–omoare Vântul, când a bate,
Cu lână plăviță, Baciul ungurean Prin ele–a răzbate
De trei zile–ncoace Și cu cel vrâncean! Ș–oile s–or strânge,
Gura nu–i mai tace, Pe mine m–or plânge
Iarba nu–i mai place. Cu lacrimi de sânge!

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Iar dacă–i zări,
Dacă–i întâlni
Iar tu de omor Măicuță bătrână, Tu, mioara mea,
Să nu le spui lor. Cu brâul de lână, Să te–nduri de ea
Să le spui curat Din ochi lăcrimând, Și–i spune curat
Că m–am însurat Pe câmp alergând, Că m–am însurat
C–o mândră crăiasă, Pe toți întrebând C–o fată de crai,
A lumii mireasă; Și la toți zicând: Pe–o gură de rai,
Că la nunta mea Cine–a cunoscut Iar la cea măicuță
A căzut o stea; Cine mi–a văzut Să nu spui, drăguță,
Soarele și luna Mândru ciobănel, Că la nunta mea
Mi–au ținut cununa. Tras printr–un inel? A căzut o stea,
Brazi și păltinași Fețișoara lui, C–am avut nuntași
I–am avut nuntași, Spuma laptelui; Brazi și păltinași,
Preoți, munții mari, Mustăcioara lui, Preoți, munții mari,
Paseri, lăutari, Spicul grâului; Paseri, lăutari,
Păsărele mii, Perișorul lui, Păsărele mii,
Și stele făclii! Pana corbului; Și stele făclii!
Ochișorii lui,
Mura câmpului!”

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LIENS VIDÉO

11 Click => Le Sablier


Trois aphorismes métaphysiques écrits par Lucian
Blaga en 1922 dans la revue Gândirea, sous l'intitulé
"Ceasornicul de Nisip" (Le Sablier).

12 Click => Je ne suis pas fils du bruit


D'après "Fiu al faptei nu sunt", poème de Lucian
Blaga extrait du recueil "Marea Trecere" écrit en
1924. Musique en fin de vidéo : solo flûte par Jacek
Ostaszewski extrait de Korowód (Marek Grechuta et
Anawa – 1971).

13 Click => Je ne suis que Silence


D’après "Liniște între lucruri bătrâne" et "Amintire"
poèmes de Lucian Blaga extraits du recueil "Marea
Trecere" écrits en 1924.

14 Click => L’oiseau blessé


D’après "Cap aplecat", poème de Lucian Blaga écrit
en 1929. Musique : "12 O'Clock" extrait de l’album
"Heaven and Hell" de Vangelis Papathanassiou
chanté par Vana Veroutis, 1975.

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15 Click => Un automne viendra
D'après "O toamnă va veni", poème de Lucian Blaga
écrit en 1919. Musique : "Lament" de Zbigniew
Preisner (concert Istanbul mai 2014 / vocaliste Lisa
Gerrard).

16 Click => Pensées d’outre-tombe


D'après "Gândurile unui mort", poème de Lucian
Blaga extrait du recueil "Pașii profetului" écrit en
1921. Musique : [1] Appel au Tulnic (instrument à
vent) par Maria Ana Gligor, [2] musique Klezmer
par "Cracow Klezmer Band".

17 Click => Apocalypse


D'après "Peisaj Transcendent", poème de Lucian
Blaga écrit en 1929. Musique : extrait de "Geodenn
ar Marv" interprété par Mari Boine et Denez
Prigent.

18 Click => L’Agnelle


D’après "Mioriţa", chant archaïque du folklore
Roumain, sur la base des manuscrits de Ioan Şincai
(1794) et de Vasile Alecsandri (1842), ainsi que du
manuscrit recueilli en 2007 par Ludovica Feier de
Hodac.

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